Chapitre 1 - TEL
Soutenue le 18 décembre 1992, devant la commission d'examen. mm. .... Nous
parlerons de l'élève, sujet de la relation didactique. ..... des familles, et c'est la
seconde approche du phénomène que je voudrais souligner. ...... et à la
résolution des problèmes de l'espace, en géométrie[269] : nous avions montré
alors que la ...
part of the document
our Bruno Latour dont latelier doctoral a été pour moi la source de découvertes, de discussions stimulantes et dencouragements. Merci aux informateurs des Glycines et des Marronniers pour la gentillesse avec laquelle ils mont accueillie. Merci à Isabelle Bénard-Tertrais qui tout au long de ces années ma prodigué ses encouragements et a participé à la relecture des premiers chapitres du document final. Merci enfin à François et à nos enfants dont le soutien, laffection et la confiance sans faille mont permis de mener à bien ce travail.
SOMMAIRE
Introduction 1
Chapitre 1 : Une analyse socio-technique des léchographie 33
obstétricale dans deux maternités de la Région Parisienne
Chapitre 2 : Le ftus en questions 105
Chapitre 3 : Le dépistage/diagnostic prénatal, un choix articulé ? 179
Chapitre 4 : La décision médicale en diagnostic prénatal 243
Chapitre 5 : Du colloque singulier au colloque pluriel, les avatars
de la gestion pluridisciplinaire du diagnostic prénatal 307
Conclusion : De la moralité ordinaire à léthique du diagnostic
prénatal 371
Bibliographie générale 381
Table des matières 391
Introduction
Éthique et moralité ordinaire dans la pratique du diagnostic prénatal
« Il était une fois un Roi et une Reine, qui étaient si fâchés de navoir point denfants, si fâchés quon ne saurait dire
Enfin pourtant la Reine devint grosse, et accoucha dune fille : on fit un beau baptême ; on donna pour Marraines à la petite Princesse toutes les Fées quon put trouver dans le pays (il sen trouva sept)
Mais comme chacun prenait sa place à table, on vit entrer une vieille Fée quon navait point priée
Cependant, les Fées commencèrent à faire leurs dons à la Princesse. La plus jeune donna pour don quelle serait la plus belle personne du monde, celle daprès quelle aurait de lesprit comme un Ange, la troisième quelle aurait une grâce admirable à tout ce quelle ferait, la quatrième quelle danserait parfaitement bien, la cinquième quelle chanterait comme un Rossignol, et la sixième quelle jouerait de toutes sortes dinstruments dans la dernière perfection. Le rang de la vieille Fée étant venu, elle dit, en branlant la tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main dun fuseau et quelle en mourrait. Ce terrible don fit frémir la compagnie et il ny eut personne qui ne pleurât
»
Charles Perrault, « Contes de ma mère lOye, La Belle au Bois Dormant »
Avant propos
La curiosité de lauteure de cette thèse sur la pratique du diagnostic prénatal est due en partie au hasard. En 1991, enceinte pour la première fois, elle déménagea de Paris pour la banlieue de Boston, dans le Massachusetts. Elle changea donc déquipe obstétricale et de suivi prénatal. La différence des pratiques de suivi prénatal des deux côtés de lOcéan Atlantique lui ouvrit un certain nombre de questions. Il apparût soudain quune bonne partie de ce que lauteure croyait être de la « bonne pratique », nétait quun arrangement local satisfaisant des exigences dorigines diverses. Les sérologies mensuelles de la rubéole et de la toxoplasmose obligatoires en France étaient considérés comme inutiles dans le Massachusetts. Des échographies ny étaient pas proposées systématiquement à chaque trimestre de la grossesse, mais seulement si la consultation de suivi prénatal soulevait quelque inquiétude. En revanche, le dosage de lalfa-feoto-protéine pour dépister les risques de spina bifida et éventuellement de trisomie 21 était proposé systématiquement et remboursé à toutes les femmes enceintes qui le souhaitaient. Après un bébé bostonien, lauteure mit au monde deux bébés clodoaldiens, ce qui lui permit de constater que la variété des possibilités de dépistage/diagnostic prénatal sétait accrue, chaque suivi de grossesse comportant ses nouveautés techniques. Il lui parût donc important de réfléchir sur ce quimpliquait lutilisation de ces techniques pour toute une génération de femmes qui advenaient à la maternité en cette fin de vingtième siècle.
Les bouleversements récents de la parentalité : de la « Belle au Bois Dormant » à Candide
Les analystes talentueux qui ont écrit sur les contes de fées nous pardonneront notre emprunt basique à Charles Perrault dont nous prendrons le conte comme une parabole dune certaine idée de la parentalité. Les premières phrases du conte désormais classique de Charles Perrault pose les bases de ce qui a été (et qui est encore) tenu pour des malheurs absolus, la stérilité et la perte denfants jeunes qui ne permettent pas de donner naissance à une seconde génération. Le roi et la reine du conte avaient tout ce qui pouvait être décemment enviable et pourtant, leur bonheur ne pouvait être parfait. Leur union était stérile. Enfin lenfant vint et fût fêtée, mais la félicité consécutive à sa naissance fût de courte durée : une méchante Fée condamna la belle princesse et jeta la consternation parmi les invités au baptême. Aujourdhui, dans les sociétés occidentales, les malheurs du roi et de la reine ne seraient plus inévitables. Grâce aux avancées de la médecine de la reproduction, on peut gager que leur bonheur ne serait plus suspendu à une volonté divine mais plutôt à la température dune éprouvette, et le diagnostic prénatal ou pré-implantatoire pourrait prévoir les éventuels mauvais sorts attachés à certains embryons et ne réimplanter que ceux garantissant la pérennité de leur nom pour des générations. Les dernières décennies du vingtième siècle, déjà riche en péripéties scientifiques, ont vu lavènement de techniques médicales donnant accès à lintérieur des femmes enceintes. Ces prouesses furent célébrées par des commentateurs enthousiastes, mais réveillèrent aussi quelques craintes. La grossesse devint de plus en plus un phénomène naturel devant être encadré par le savoir médical auquel les femmes se soumettaient dautant plus volontiers quil leur apportait lespoir déchapper à la fatalité et au malheur. Dans quelle mesure cet abandon de souveraineté nallait-il pas leur être dommageable ? Comment le rapport au ftus quelles portaient allait-il se modifier ?
Lhumoriste Claire Brétécher illustre cette perplexité dans une séquence du recueil intitulé « les mères ». On y voit une femme enceinte dans un cabinet de médecin lui énonçant les résultats de son amniocentèse. A priori, annonce le médecin, « tout va bien, il ny a aucune aberration chromosomique, cest un garçon ». « Ah bon répond la femme, mais javais prévu une fille ! ». Le praticien annonce encore quelques traits quil a décelés dans lexamen des chromosomes : couleur des yeux, légère myopie, tendance à lembonpoint etc
les caractéristiques quil liste semblent décontenancer la femme. Il conclut sa description par : « un enfant bien sympathique, en somme ». A quoi son interlocutrice répond par un silence et un appel téléphonique à son mari. Elle raccroche après un long conciliabule et se tourne vers le médecin : « Docteur,
nous ne le prenons pas. » Laccessibilité nouvelle du ftus pose donc la question de ce quon fait des informations obtenues, et laisse craindre que sinstaure une relation au ftus-produit-de-consommation quon refuse sil na pas les caractéristiques demandées. Lencadrement de plus en plus soutenu de la fonction reproductive féminine, de la contraception jusquà laccouchement interroge également lidée que peuvent se faire les femmes du rapport à leur corps. Aux débuts des années 90, une de mes amies, que je nommerai Candide, me raconta cette histoire singulière dont elle avait été le personnage principal. Mariés depuis quelque temps, son époux et elle avaient envie de fonder un « vrai » foyer et davoir des enfants. Candide prenait la pilule depuis quelques années et sur une impulsion, prit rendez-vous avec une gynécologue obstétricienne. Lorsque celle-ci, comme il est dusage lors dun rendez-vous, lui demanda poliment : « quest-ce qui vous amène ? », Candide expliqua gentiment que bon, voilà, elle prenait la pilule depuis tant dannées et que maintenant, elle et son mari désiraient un enfant et conclut son explication par « quest-ce que je dois faire ?». A lair interdit de son interlocutrice, elle sentit lincongruité de sa question (qui la fit beaucoup rire a posteriori). La gynécologue, heureusement, comprit à sa mine quelle ne demandait pas de cours déducation sexuelle. Elle se reprit, procéda à un examen gynécologique et répondit sur un ton professionnel que Candide devait impérativement terminer sa plaquette de pilules entamée et la munit dune courbe sur papier millimétré pour noter ses températures lorsquelle aurait arrêté la pilule. Cela lui permettrait davoir une bonne idée de la date de lovulation et de la fécondation, éléments très utiles par la suite. Candide se demanda plus tard quelle mouche lavait piquée, lincitant à effectuer une telle démarche. Elle avait, bien sûr, une idée de la façon dont ont fait les enfants, mais puisque la médecine lui permettait depuis quelques années davoir une sexualité sans avoir denfant, il lui avait paru logique de se référer à nouveau à lexpertise médicale avant den concevoir un. La gynécologue, rendue un temps muette par lingénuité apparente de sa patiente, finit par trouver une attitude à adopter en procédant à un examen et en proposant des courbes de température. Ces trois histoires autour de la parentalité, celle de la Belle au Bois Dormant, la « mère » de Brétécher et la « gaffe » de Candide illustrent assez bien la question sous-jacente à la présente thèse : limbrication de plus en plus importante de nos jours de la médecine et de la société, et la convocation de plus en plus fréquente de lexpertise médicale dans la vie quotidienne de nos contemporains. Comme lexprime Robert Pippin : "we simply do authorize doctors to intervene in and control individual lives to a far greater extent than other professions and a great deal more (life or death, a quality life) is at stake in this authorization." Les progrès récents de la médecine de la reproduction, de la contraception aux procréations médicalement assistées en passant par le diagnostic prénatal ont fait des femmes en âge de procréer une population particulièrement exposée à lexpertise médicale.
Candide avait devancé lappel à la soumission au regard médical de quelques mois, causant lébahissement momentané de la praticienne. Mais son impulsion montre bien que, de nos jours, il nest plus concevable denvisager une grossesse qui ne se déroule sous contrôle médical. A côté des bienfaits certains en termes de bien être des nouveau-nés et des futures mères, le caractère à la fois désirable et inéluctable du contrôle médical sur les grossesses a suscité un certain nombre de questions philosophiques, psychologiques, juridiques, théologiques, sociologiques et médicales. Dans quelle mesure cette incursion du médical dans une aventure exclusivement féminine ne signifiait-elle pas une perte de sens, de variété dexpérience ? Les nouvelles façons de percevoir le ftus nallaient elles pas porter à conséquence et cantonner les femmes à des rôles de reproductrices ? La possibilité davorter dun ftus pour raison médicale nallait elle pas à lencontre dun certain idéal de « lamour maternel » acceptant tout et basé sur la relation et non sur la performance ? Du côté des médecins, les demandes des femmes quant à leur grossesse, amenées par la médiatisation enthousiaste des progrès fabuleux de la médecine de la reproduction, ne manquent pas de soulever des interrogations. Les médecins sont souvent conscients de limportance des responsabilités qui leur sont confiées. Où doit sarrêter leur rôle ? Qui est le patient dans le suivi de grossesse ? Quelles sont les demandes légitimes des femmes enceintes ? Il ny a souvent pas de réponse unique à la question « que faut-il faire ? » Le fait que la littérature sur léthique médicale na cessé de prendre de lampleur est une mesure de la perplexité quengendrent les bouleversements causés par les techniques médicales. Ce sont ces interrogations qui ont accompagné notre travail de thèse. Nous allons reprendre, dans la partie qui suit, les évolutions du diagnostic prénatal en France, et les questions quelles ont pu engendrer, en France et à létranger.
Du diagnostic prénatal au dépistage prénatal, un « saut » qualitatif progressif
« Un enfant si je veux, quand je veux »
Un temps, la gynécologie a été à lunisson des femmes. Entraînés par les revendications féministes, des gynécologues ont mis au point les moyens de contraception qui permettaient aux femmes de ne plus faire rimer sexualité et natalité. Grâce au lobbying et au financement de quelques activistes américaines, le docteur Pincus mit au point la pilule contraceptive aux Etats-Unis. En France, il fallut attendre la loi Neuwirth en 1967 pour voir légaliser le recours aux techniques contraceptives, et la loi Veil en 1975, pour encadrer les conditions daccès à lavortement. Dès lors, pour les femmes françaises, la naissance des enfants pouvait faire lobjet de décisions, voire de choix. Mais ceux-ci étaient très largement encadrés par la regard médical. Les gynécologues prescrivaient les contraceptifs les plus efficaces et recevaient les demandes davortement. Dans les années 70, lobstétrique française connaît par ailleurs une nouvelle préoccupation pour la sécurité des naissances. Alertés par leurs collègues pédiatres, les gynécologues obstétriciens deviennent conscients des risques que font courir aux enfants une naissance trop prématurée, ou des manifestations pathologiques dans la grossesse, ils mettent en place un système de suivi des grossesses de plus en plus médicalisé. Ainsi, comme lécrivent Monique Dagnaud et Dominique Mehl : "prévention rime avec attention: le mode de vie de la future mère se trouve désormais placé sous contrôle médical." Le développement de techniques donnant accès à lintérieur du ventre des femmes, et, plus tard, au bagage génétique des ftus renforce cette tendance pendant les deux dernières décennies du vingtième siècle.
Le diagnostic prénatal, espoir des familles marquées par le sceau de la fatalité
La version française la plus courante de lhistoire du diagnostic prénatal la fait commencer en 1959, avec la description par léquipe du professeur Lejeune, de la trisomie 21. On peut désormais attribuer cette maladie à la présence dun chromosome 21 supplémentaire dans le caryotype de la personne concernée. Dans les années 70, lamniocentèse est mise au point, qui consiste à prélever une petite quantité du liquide amniotique dans lequel baigne le ftus pour recueillir des cellules ftales et en effectuer le caryotype. Cet examen permet de rassurer les familles déjà éplorées par la naissance dun trisomique et qui hésitent à tenter une nouvelle grossesse, redoutant une récidive. Ce risque étant estimé à 1%. Lexamen est dabord réservé aux familles avec antécédents car il présente un risque de fausse couche. La rapide diffusion de léchographie, à peu près à la même période, dans les maternités , va rendre les amniocentèses plus faciles, permettant lécho guidage de laiguille pour le prélèvement de liquide amniotique. Dans les années 80-90, des techniques de prélèvement de matériel ftal, plus précoces (aux alentours de la dixième semaine), mais plus risquées, en vue dune analyse génétique sont mises au point : biopsie de trophoblaste (prélèvement à laide dune aiguille dune petite partie du précurseur du placenta, cet acte seffectue plus tôt que lamniocentèse), cordocentèse (prélèvement sanguin dans le cordon ombilical du ftus, seffectue plutôt en fin de grossesse). Alors que les derniers prélèvements continuent à être utilisés, du fait de leur nocivité potentielle, dans des indications très particulières dantécédents familiaux, lamniocentèse tend à concerner de plus en plus de femmes enceintes.
Le suivi médical des grossesses ordinaires de plus en plus marqué par le dépistage/diagnostic prénatal
Parallèlement à une conscience accrue de limportance de la surveillance médicale des grossesses pour prévenir les risques à la naissance, de nouvelles techniques, comme léchographie et lamniocentèse, font irruption dans les maternités. Léchographie, développée après la seconde guerre mondiale pour recycler dans limagerie médicale la technique des sonars utilisée sur les navires des alliés, trouve, dans les années 1970, le chemin des maternités françaises. Dabord hésitants, les médecins réservent son utilisation aux grossesses pour lesquelles on suspecte un problème pathologique. Les échographes de lépoque sont très rustiques et les images encore très floues. Par ailleurs, il est difficile de les interpréter correctement. La technique donne un accès à un monde jusquà présent fantasmatique : lutérus des femmes enceintes, avec son occupant, le ftus, tel quon ne la jamais vu auparavant. Ainsi, comme lécrivent Monique Dagnaud et Dominique Mehl au milieu des années 1980, L'échographie est à la fois une "révolution culturelle" qui dévoile pour la première fois les mystères de la vie intra-utérine du ftus et une "révolution médicale" qui va permettre d'emmagasiner des informations précieuses sur les ftus. Les femmes enceintes, en la matière, ont été pour beaucoup dans la diffusion rapide de léchographie. Si au milieu des années 80, les médecins sinterrogent sur le nombre idéal dexamens échographiques pendant la grossesse, la sécurité sociale nen remboursant que deux, ils en font couramment trois, et parfois plus. Monique Dagnaud et Dominique Mehl soulignent par ailleurs que, bien que convaincus par la rhétorique psychanalytique qui voit dans lexamen échographique une « IVF » (interruption volontaire de fantasmes ), ils se laissent entraîner par la demande de leurs patientes. Les femmes enceintes sont souvent enthousiastes à la vue échographique du ftus bougeant dans lutérus, et ont vite adopté ce moyen de faire connaissance avec leur ftus. Lutilisation de léchographie obstétricale va permettre daccumuler dans les deux dernières décennies un nombre dobservations inégalables sur les ftus et de constituer progressivement ces derniers en patients des obstétriciens, au même titre que les femmes enceintes. Ladoption rapide et peu remise en cause de cette technique qui na pas cessé dévoluer, proposant des définitions toujours meilleures de la vie intra-utérine, jusquau récentes images en trois dimensions, laisse pourtant un arrière-goût amer aux praticiens. Ainsi Marie-France Sarramon et Hélène Grandjean font remarquer dans leur ouvrage intitulé « le ftus et son image » que léchographie est le seul examen pouvant mener à un diagnostic prénatal qui ne fasse pas lobjet dun consentement éclairé. Pourtant les images échographiques sont très souvent à lorigine de la découverte dune anomalie ftale. Dès lors, elles peuvent « placer les parents face à des découvertes imprévues et à des dilemmes quils nauraient pas souhaité avoir à affronter », et occasionne de véritables « crises morales » chez les praticiens du diagnostic prénatal. Le développement de léchographie obstétricale a donc à voir avec la curiosité des médecins et des femmes enceintes et avec la simplicité et linnocuité présumée de cette technique, mais se déroule sur un fond de mauvaise conscience médicale quant aux situations où elle peut mener.
Lamniocentèse a suivi tout dabord une logique de ciblage des populations à risque, pour être proposée ensuite à un nombre croissant de femmes enceintes. Pascale Bourret et Claire Julian Reynier attribuent la « banalisation » progressive des amniocentèses à un double mouvement de construction déquivalence et de progrès des techniques. Léchographie a permis le guidage du prélèvement. Les progrès en asepsie ont fait des amniocentèses des actes moins risqués. La connaissance de laugmentation de la fréquence de survenue des anomalies avec laugmentation de lâge maternel a alors constitué un dilemme pour les professionnels. Les femmes de plus de trente huit ans présentaient spontanément un risque égal à celui des femmes ayant déjà donné naissance à un enfant trisomique. Pouvait-on encore justifier de limiter les indications pour lamniocentèse aux seules femmes présentant des antécédents ? Lors de linscription, en 1992, du caryotype ftal à la nomenclature des actes médicaux, les femmes de plus de 38 ans ont été inclues dans les indications pour un tel acte. Mais il est apparu bientôt que les femmes plus jeunes étaient désavantagées par rapport à leur aînées. Elles se voyaient privées de la possibilité de recourir à ce test alors que le risque de mettre au monde un trisomique existait également pour elles, et que ce risque commençait à augmenter de façon particulièrement marquée dès lâge de 35 ans. Les dosages sanguins des marqueurs de la trisomie 21 sont apparus dans ce contexte de réduction de lasymétrie de traitement entre les femmes en fonction de leur âge. Ces dosages constituent un nouveau type de test qui ne donnent pas un résultat individuel comme lamniocentèse, mais en termes statistiques, par rapport à une population. En fonction du taux de marqueurs sérique recueilli dans son sang, une femme enceinte se verra attribuer un risque de 1/x chances de donner naissance à un ftus trisomique. Ce taux est calculé par rapport à la répartition de lensemble des taux des femmes enceintes. Malgré un accueil réservé dans la profession et dans une instance comme le Comité consultatif national déthique qui sexprima dans un avis le 22 juin 1993, les dosages sanguins de la trisomie 21 furent agréés par la sécurité sociale en 1997. Ces évolutions dune politique de ciblage du diagnostic prénatal à un élargissement du dépistage ont eu un effet sur le nombre de naissances de trisomiques. Selon une étude de lINSERM citée par Sandrine Cabut dans le quotidien Libération, le nombre de naissances de bébés trisomiques serait en chute libre dans les 10 dernières années, il serait passé de 785 en 1990 à 355 en 1999, grâce à une politique de détection beaucoup plus large, le nombre de trisomies 21 détectées in utero serait passé dans la même période de 17,8 pour mille grossesses à 25 pour mille. Ces statistiques obtenues par une extrapolation statistique à partir des registres régionaux des malformations congénitales confirmeraient le risque de disparition annoncée des trisomiques, 95% des diagnostics ayant débouché sur des interruptions de grossesse. Pour certains auteurs, la sélection des enfants à naître est dores et déjà à luvre.
Les débats soulevés par la généralisation du dépistage /diagnostic prénatal
La pratique quotidienne du dépistage et du diagnostic prénatal a entraîné un cortège de questions, dont une partie concerne la sélection des ftus et la définition des limites du diagnostic prénatal, lautre partie, plutôt développée par des chercheurs féministes, se préoccupe de limpact sur les femmes enceintes et leurs enfants dune plus grande surveillance médicale.
Le malaise assourdi des professions médicales françaises
Les désaccords des professionnels du suivi médical des grossesses concernant le diagnostic prénatal ont été moins répercutés dans les médias que ceux concernant les procréations médicalement assistées ou le diagnostic préimplantatoire. Ils ont pourtant été à lorigine de plusieurs questions au Comité déthique créé en 1983, et dune demande dencadrement législatif ayant abouti aux lois de Bioéthique de juillet 1994. Le malaise des professionnels du suivi de grossesse a plusieurs sources 1) la possibilité dinterruption de grossesse résultant du diagnostic prénatal, 2) les risques de stigmatisation des personnes handicapées, 3) le risque deugénisme .
Les techniques de lobstétrique moderne ont contribué à créer un « ftus-patient » mais dans certains cas, la seule thérapeutique pouvant être proposée est linterruption de grossesse. Les indications dinterruption de grossesse ont augmenté dans les dernières années, et prennent de plus en plus leur origine dans des problèmes ftaux. Les questions qui reviennent très souvent sont de plusieurs ordres : qui doit être le bénéficiaire du diagnostic prénatal, le ftus ou la femme enceinte ? Quelles sont les anomalies à rechercher ? Dans quelle mesure doit-on tout dire aux futurs parents ? A partir de quel degré de gravité une interruption de grossesse est-elle acceptable ? Les avis du Comité dÉthique puis les lois « de bioéthique » de Juillet 1994 ont posé des jalons de ce que devrait être la pratique du dépistage prénatal. Dès 1984, le CCNE émet un avis dans lequel il considère lembryon comme une personne humaine potentielle. En 1985, dans un avis assez modéré sur les problèmes posés par le diagnostic prénatal et périnatal, il relève le caractère délicat de cette activité par le lien qui peut être fait avec linterruption de grossesse et par le risque de rejet des personnes handicapées qui peut en découler. Les « sages » préconisent une pratique prudente encadrée par la mise en place de « centres de diagnostic prénatal » pluridisciplinaires agréés qui seront les seuls à même de proposer une interruption de grossesse pour raisons médicales. La décision de recourir au diagnostic prénatal et éventuellement à linterruption de grossesse doit appartenir aux seuls parents. Ces recommandations seront retenues par les rédacteurs des lois de bioéthique, dans la partie concernant linterruption thérapeutique de grossesse. La loi exigera en effet que linterruption médicale de grossesse soit approuvée par deux médecins dont lun exerce dans un centre de diagnostic prénatal agréé. Dans un avis de Juin 1993 sur « le dépistage du risque de la trisomie 21 ftale à l'aide de tests sanguins chez les femmes enceintes », bien que conscient des disparités dans le traitement du risque de naissance de bébés atteints de trisomie 21 chez les femmes enceintes en fonction de leur âge, le Comité dÉthique se montre défavorable au dépistage de masse systématique. Il accepte en revanche le dosage sanguin pour « affiner les indications de lamniocentèse », mais est préoccupé de la façon dont les résultats en termes statistiques pourraient être compris par les femmes enceintes, et précise que le choix du test doit être individuel. En 1997, les dosages des marqueurs sériques sont remboursés par la sécurité sociale. Malgré un travail consultatif et législatif, la pratique du diagnostic prénatal ne cesse dinterroger les praticiens.
Les techniques évoluent et débordent régulièrement le propos pour lequel elles ont été conçues : lamniocentèse ne détecte pas que la trisomie 21 , mais aussi dautres anomalies ftales qui, sans entrer dans les indications dinterruption de grossesse, ne sont pas forcément de bonnes nouvelles pour les futurs parents. Léchographie met en évidence des signes quon ne sait pas toujours interpréter. Les dosages des marqueurs sériques de la trisomie 21 sont presque aussi difficiles à manipuler pour les praticiens que pour les femmes enceintes. Que dire à une femme enceinte de 25 ans dont le risque est dix fois plus élevé que celui des autres femmes de son âge, mais est encore trop faible pour justifier lindication, et donc le remboursement, dune amniocentèse ? Les médecins se voient confrontés à la question des limites de leur activité. En définitive, les praticiens se retrouvent souvent dans ce quAnne Paillet décrit comme une « zone dautorisation incertaine » où le caractère « purement médical » des problèmes fait question, et où la capacité du médecin à trancher est discutable. Dans ces situations se profilent les accusations possibles dabus de pouvoir des médecins et leur revers, labus de pouvoir des futurs parents. Bien souvent, le diagnostic prénatal ne peut offrir la certitude de ce que sera latteinte dune maladie sur un ftus, lexpressivité dune affection génétique peut être très variable, et seuls les futurs parents auront la charge de lenfant. Il paraît donc logique quils aient la responsabilité de prendre les décisions concernant leur progéniture. Mais, à partir du moment où les parents sont reconnus comme étant les seuls à pouvoir prendre une décision concernant le ftus, dans quelle mesure ne seront-ils pas disposés à renoncer à toute grossesse dont le ftus ne donnerait pas tous les gages de « normalité » ? Pourquoi ne clameraient-ils pas, comme le caricature Jean-François Mattéi « un enfant si je veux, quand je veux, et avec une garantie décennale ». Se pose alors la question de laddition de toutes ces décisions individuelles au niveau de la société, pour laquelle deux types de conséquences sont envisagées : celles relatives au statut des personnes handicapées, et celles qui pointent les risques deugénisme. Quadviendra til des enfants ou des personnes handicapées quelles aient « échappé » à la vigilance du diagnostic prénatal ou quelles aient été victimes daccidents? Quel regard portera sur eux une société dans laquelle on fait passer le message, à travers la proposition de dépistage/diagnostic prénatal, quun handicap est indésirable ? Comment pourra ton justifier, au niveau de la société, des politiques de soutien de ces populations si en même temps tout est fait, dans le suivi de grossesse pour « éradiquer » les handicaps ?
La dernière menace associée au diagnostic prénatal est la menace « eugéniste ». Cette dernière est souvent brandie comme lanathème, avec le rappel de la Shoah qui interdit tout débat depuis la seconde guerre mondiale. Leugénisme, écrit Dominique Mehl, est souvent un argument final. Les débats sur leugénisme se sont réouverts avec les nouvelles techniques liées à la médecine reproductive, et opposent deux camps distincts. Un camp, représenté en France par Jacques Testart, biologiste et co-auteur, avec René Frydman de la naissance dAmandine, premier bébé éprouvette français, récuse en bloc tout eugénisme, mais exprime surtout son hostilité au diagnostic préimplantatoire. Ce dernier supprimerait la barrière de linterruption de grossesse qui, par son contenu dramatique, rend nécessaire une discussion approfondie sur la gravité des anomalies. Un second camp, dont le porte-drapeau rhétorique est Pierre-André Taguieff, propose de distinguer deux eugénismes. Le premier est issu des théories nazies. Il résulte dune intervention active et consciente de la collectivité publique, et agit au niveau des populations. Cet eugénisme-là serait inacceptable parce quil vise à lamélioration de lespèce et est régi par des logiques collectives. Le second, ou eugénisme « négatif », viserait à épargner les souffrances liées à une affection génétique particulière et ressortirait des décisions individuelles des futurs parents. Il sagirait dun eugénisme « réparateur » qui vise à épargner la souffrance de la vie avec un enfant handicapé à des familles dont on sait quelles sont fragilisées par un tel événement. Il ne prétend pas, en revanche, avoir un quelconque effet sur lespèce. Cette approche « orthogénique » a ses adeptes dans les maternités, mais laisse sceptiques un certain nombres dobservateurs, comme Jean-Claude Guillebaud pour lequel :"on voit mal comment la puissance coercitive des modèles sociaux, qui est évidente sur des terrains comme la mode, la diététique ou le langage ne triompherait pas en matière d'eugénisme, réduisant à peu de chose la liberté de choix."
Les débats décrits dans cette première partie ont concerné essentiellement une communauté médicale et scientifique informée, dans leur pratique quotidienne, dans les colloques fréquemment organisés sur ces questions, où à travers les travaux du Comité dÉthique. Ils trouvent assez peu déchos dans la presse générale, bien quayant été parfois réactivés par « larrêt Perruche » de la cour de cassation en novembre 2001. Les débats, classés en général sous la rubrique « bioéthique » ou « éthique médicale » arrivent souvent dans lespace public sous la forme des avis du Comité dÉthique dont Dominique Mehl explique le fonctionnement dans la dernière partie de son ouvrage sur la « controverse bioéthique ». Une triple logique serait à luvre dans les travaux de ce comité dexperts, où médecins et scientifiques sont très largement représentés : pragmatisme, négociation, recherche de consensus. Les avis du Comité reflètent cette logique dans le sens où ils proposent une position consensuelle malgré des différences que lon peut imaginer parfois très marquées, entre les scientifiques et les représentants des différentes confessions. Léquilibre délicat que réalise la rédaction de chaque avis rend peu accessible au profane lampleur des enjeux mis en délibération. Il nest donc pas étonnant que les femmes enceintes ne fassent pas le rapprochement entre les avis du comité déthique et leur expérience de grossesse, pourtant considérablement remodelée par les nouvelles techniques médicales de suivi prénatal. Les médecins, quant à eux, renouvellent régulièrement leur demandes dévaluation de leurs pratiques, conscients du problème posé par leur légitimité de fait à tracer seuls les frontières entre lacceptable et linacceptable.
Les grossesses « sous surveillance »
Un second corpus de littérature, anglophone et dinspiration féministe, sest interrogé sur la modification des expériences de grossesse des femmes induite par les nouvelles techniques médicales. Les auteurs des travaux regroupés sous ce thème se sont interrogés sur limpact des nouvelles techniques de diagnostic prénatal sur les modes de vie des femmes enceintes. Une première partie, dans laquelle on trouve un certain nombre de juristes et de sociologues, a mis en avant les risques de conflits dintérêts femme enceinte-ftus créés par lutilisation des techniques de diagnostic prénatal, les risques de « marchandisation » de la grossesse, et de contrôle médico-social sur les femmes enceintes. Une seconde partie, représentée par des travaux danthropologie, a essayé de comprendre ce que les nouvelles techniques médicales ayant trait à la procréation impliquaient comme redéfinitions dans la vie des femmes enceintes et de leurs familles.
La mise en évidence des conflits dintérêts femme-enceinte ftus a été particulièrement marquée aux Etats-Unis, où le statut du ftus fait partie du débat public à travers la polémique continue sur le droit à lavortement. Le système juridique états-unien est connu pour faciliter les procédures. Laccessibilité technologique aux ftus a favorisé aux Etats-Unis leur émergence dans les débats publics et la politique. De plus en plus un « droit ftal » est mis en place, qui empiète parfois de façon inquiétante sur les droits des femmes, comme lénonce le titre de larticle de Roth : « aux dépens des femmes, le coût du droit ftal ». Depuis les années 80, les cas dobstétriciens demandant par voie de tribunal, quon ordonne une césarienne pour des femmes récalcitrantes ne sont plus des cas isolés. Des articles sont écrits dans le but d aider les médecins à décider sil faut ou non aller au tribunal en cas de conflit dintérêt mère-ftus. Les procès ont fleuri, qui ont demandé réparation à la mère datteintes subies par le ftus in utero. Les exemples, nombreux, comprennent : le cas dun suicide raté, celui dune prise de médicaments ayant entraîné des taches sur les dents définitives de son enfant, ou celle dune addiction à la drogue. Tout se passe comme si, dans le débat états-unien, les ftus pouvaient se concevoir en dehors de lutérus, non reliés à la matrice qui les nourrit. Ils sont érigés en sujets, se voient conférer des droits, antagonistes de ceux de la femme enceinte qui les porte dont lintégrité physique peut être menacée. Un auteur argue même dun droit à la vie privée du ftus pour déterminer létendue des diagnostics prénatals faisables.
Au delà de ces antagonismes criants reflétés par les lois de « fetal abuse », dautres auteures ont cherché à montrer la transformation des relations des femmes à leur grossesse. La grossesse est moins une affaire de femmes et devient paramétrée par les techniques de suivi prénatal. Limaginaire qui faisait croire à la grand tante de Barbara Duden quelle portait un poisson dans son ventre, na plus cours au vingtième siècle. Les échographies donnent une forme et un sexe à bien des ftus qui sont mesurés, calibrés et parfois jetés au rebut lorsquils ne sont pas conformes. Le style de vie des femmes enceintes est aussi mis sous surveillance. Elles sont bombardées de conseils et dinformations scientifiques sur la grossesse. Elles doivent suivre les recommandations médicales en termes dactivité, de prise de poids, et se soumettre de bonne grâce aux examens. L attention quelles prêtent aux examens prénatals peut les faire qualifier de « bonnes » ou de « mauvaises » mères. Les femmes ne se sentent plus compétentes pour interpréter leurs grossesses. Elles ont besoin de la médiation des techniques scientifiques pour vivre et investir des grossesses qui deviennent des « grossesses à lessai », selon lexpression de Barbara Katz Rothman, dans lattente de laval médical.
Bien sûr, tous les tests prénatals doivent faire lobjet de choix individuels. Le diagnostic prénatal est présenté comme le summum de lautonomie reproductive, où les femmes seules sont habilitées à décider de ce qui sera le mieux pour elles et leurs familles. Mais quel est lespace de choix, demande Abby Lippman, sil ny a quune seule option à lalternative ? Les sociétés occidentales et particulièrement la société américaine sont colonisées par une vision génétique de lhumanité, un « nouvel ordre génétique ». De larges domaines de nos vies sont décrits en employant des métaphores génétiques, des histoires de sélection, dadaptation, de survie du plus adapté. Le diagnostic prénatal entre dans cette idéologie, avec lexplication des fausses couches spontanées comme des occurrences de la sélection naturelle. Le diagnostic prénatal devient dans cette optique un « coup de pouce » à ce processus naturel. Les scientifiques construisent des « populations à risque » et des « expériences normales » de la grossesse qui justifient le besoin de suivi médical et de tests. Le diagnostic prénatal est donc devenu un rituel dans la grossesse des femmes blanches de plus de 35 ans de la classe moyenne états-unienne. Comment savoir, dans ces conditions, si lorsquune femme « choisit » le diagnostic prénatal, elle le fait en toute conscience, ou par conformité, parce quun expert en blouse blanche lui assure que « cest mieux pour le bébé » ?
Létude longue et prolifique de lanthropologue Rayna Rapp sur lamniocentèse aux Etats-Unis se démarque des travaux précédents en présentant une vision plus complexe et apaisée de la technique. Une expérience personnelle de lamniocentèse lui a donné envie de sintéresser aux multiples liens que redéployait cette technique. Pendant plus de dix ans, cette anthropologue a essayé de dresser une cartographie de lamniocentèse aux Etats-Unis, de montrer comment cette technique avait pu modifier la vision de la grossesse, de la famille, de ses compatriotes. Au départ de sa réflexion, elle a passé plusieurs mois en observation participante dans des centres de soins de la ville de New York où avaient lieu les consultations de conseil génétique avant lacceptation du test par les femmes. Elle a réalisé des caryotypes avec des biologistes, elle a rencontré des centaines de femmes qui ont accepté ou refusé lamniocentèse, et ont parfois eu à décider davorter ou de garder un bébé avec une anomalie chromosomique. Certes, lamniocentèse pose les femmes devant des choix inédits et désormais inévitables, les érigeant de fait en « pionnières morales », puisque de leurs décisions individuelles sera issue une nouvelle définition des anomalies acceptables ou non. Le langage employé par les généticiens nest pas toujours accessible aux immigrées fraîchement arrivées de Haïti ou de Porto Rico, mais ces dernières ne sont pas pour autant dépourvues de systèmes dinterprétation leur permettant de faire leurs propres choix. Les représentations de la grossesse et de la parentalité, des relations entre les genres, du futur socio-économique et des aspirations familiales pour les prochaines générations sont reproduites et passent par cette pratique du diagnostic prénatal.
Pour une réflexion incluant lensemble du suivi prénatal
Les réflexions sur le style de vie des femmes enceintes et la modification du vécu de la grossesse avec lavènement du suivi médical et du diagnostic prénatal a trouvé moins déchos en France que dans les pays anglo-saxons. La délégation de lensemble du parcours obstétrique à la médecine y est manifeste depuis les années 70. Les mouvements de « midwifery » nés dans les pays anglo-saxons, qui préconisaient laccouchement naturel et visaient à limiter lemprise médicale sur la grossesse nont jamais pris réellement en France. La médicalisation de lensemble de la grossesse y a plutôt été considérée comme allant de soi. Doù le positionnement, dans notre pays, des questions sur le diagnostic prénatal dans un discours sur léthique médicale ou la bioéthique. Les approches des auteures anglophones ont pourtant le mérite de poser une question de fond : celle de lexpérience ordinaire de la grossesse par les femmes enceintes, et du modelage de celle-ci par les techniques de dépistage/diagnostic prénatal. En revanche, elles ont souvent du mal à expliquer la facilité avec laquelle les nouvelles techniques sont acceptées, et le rôle quont joué les femmes dans la promotion de certains tests sur lesquels les médecins étaient plutôt réticents. De leur côté, les professionnels de la santé ou de la bioéthique ont contribué à rendre plus clairs un certain nombre denjeux éthiques liés à la pratique du diagnostic prénatal. Mais la multiplication des possibilités de dépistage / diagnostic, et lévidence de lengagement de valeurs ou dentités qui dépassent leur seule compétence médicale constituent des limites à leurs débats et les renvoient à leur pratique.
Les deux approches présentées ci-dessus ne sont donc pas si éloignées quelles le semblent au premier abord. Il y a même un intérêt certain à réfléchir au diagnostic prénatal en faisant la liaison entre ces deux domaines de réflexion. Le schisme, perceptible dans la littérature sur le diagnostic prénatal, avec dun côté les débats réservés aux professionnels centrés sur les décisions dans des situations dramatiques et de lautre côté les discussions centrées sur le droit des femmes à disposer de leur corps, même lorsquelles sont enceintes, est à notre sens artificiel, et ceci pour plusieurs raisons. Les dilemmes si bien détaillés dans les débats d éthique médicale ne commencent pas avec létablissement dun diagnostic. Ils prennent corps dans des grossesses qui ont souvent été, dans leur première partie, des grossesses sans histoires. Le diagnostic prénatal est inclus dans le processus quest le suivi prénatal, tel quil est entendu dans les différents services dobstétrique, et qui dépend, entre autres, des directives de la sécurité sociale. Cela implique deux choses : 1) on ne peut pas totalement changer de registre lorsquun problème est détecté, il y a une nécessaire continuité avec le suivi prénatal antérieur, 2) tous les suivis prénatals sont concernés de près ou de loin par léventualité dun diagnostic. La réalité du diagnostic prénatal, pour tous les couples, avant une hypothétique confrontation avec la possibilité dun avortement pour raison médicale, cela peut être de réagir à lirruption, dans le suivi prénatal, dun examen quils navaient anticipé, avec des conséquences potentiellement dérangeantes. Quel que soit le niveau de malaise exprimé par les échographistes, les obstétriciens, les généticiens et les spécialistes de médecine ftale, tous nen continuent pas moins à recevoir quotidiennement dans leurs cabinets des femmes enceintes, et à résoudre, jour après jour, les problèmes plus ou moins importants qui sy présentent. Ils y tracent, par leur action quotidienne, avec les femmes enceintes, des suites possibles pour chaque grossesse, des limites entre lacceptable et linacceptable.
Les différentes questions soulevées par les débats au sein de la profession médicale, comme par les observations des sciences sociales, sont présentes et entremêlées dans les rencontres ordinaires du dépistage/ diagnostic prénatal. Notre travail est donc de proposer une passerelle entre les deux approches, en montrant comment, dans les situations de dépistage, qui concernent la majorité des femmes en France, ces questions peuvent être convoquées, notamment à travers la médiation des techniques. Nous verrons notamment la façon dont peut être mise en place, lors des consultations de suivi prénatal, une « moralité ordinaire » qui joue sur la configuration des situations lorsque se déclarent les éléments qui vont faire basculer les situations dans le registre de léthique. Nous nous interrogerons donc, tout au long de cette thèse, sur la moralité ordinaire mise en uvre dans la pratique du diagnostic/dépistage prénatal, et sur le rapport de celle-ci avec les techniques. Notre démarche est en phase avec celle de Rayna Rapp sur lamniocentèse aux Etats-Unis. Nous voulons intégrer deux éléments supplémentaires dans notre réflexion 1) la multitude des moments où la question du dépistage et du diagnostic est présente dans le suivi prénatal, avec lhypothèse que dans ces moments-là peuvent se nouer des possibilités, des arbitrages, qui engageront les démarches à venir, 2) une réflexion problématique sur les dispositifs techniques.
De la moralité ordinaire dans la pratique du diagnostic prénatal : modalités dune enquête
Les hypothèses avec lesquelles nous avons travaillé pour cette thèse sont les suivantes : dans la consultation de suivi prénatal il y a une moralité ordinaire qui émane de la résolution locale des problèmes que peut occasionner cette pratique. Cette résolution est liée aux techniques. Les solutions possibles sont en partie mises en forme par les dispositifs du suivi de grossesse. Les questions qui se posent alors sont de savoir à quel « objet » nous allons attacher notre analyse, et avec quelle(s) méthode(s).
Nous avons décidé de centrer particulièrement notre attention sur la consultation déchographie, et cela pour plusieurs raisons. Dune part, léchographie concerne toutes les femmes enceintes en France, et ce, au moins trois fois au cours de la grossesse. Dautre part, cette technique est, bien plus que lamniocentèse, le pivot de toute la politique de dépistage/diagnostic prénatal dans notre pays. Enfin, le caractère problématique de cette technique est régulièrement articulé dans la presse médicale ou les réflexions sur la bioéthique, mais trouve peu déchos dans le public. Nous avons voulu partir dune expérience commune à toutes les femmes enceintes et ne pas porter demblée une attention particulière aux histoires dramatiques emblématiques du diagnostic prénatal.
Restait à définir une approche. Notre problème se présentait comme suit : il nous fallait rétablir un équilibre entre des acteurs très compétents et habitués à mettre en forme un discours sur leur pratique : les échographistes, et des actrices dautant moins rôdées à lexercice que la grossesse est plutôt une expérience rare. Nos interrogations portaient, en outre, principalement sur les situations banales, ce qui posait un problème de description à la fois au chercheur et aux acteurs. Enfin, nous voulions examiner le rôle des techniques dans la configuration des situations. Prendre au sérieux les techniques, dans les situations de diagnostic prénatal, cela voulait dire considérer comment, localement, les techniques participent à des configurations daction. A la suite des sociologues des sciences nous voulions montrer que léchographie nétait pas identique quelles que soient les situations, mais prenait et donnait des orientations particulières en fonction des configurations de consultation. Ces différents motifs nous ont incitée à favoriser lobservation sur nos terrains, laissant aux entretiens le rôle daider à informer les situations, suivant en cela les recommandations dAaron V. Cicourel dans ses études sur le raisonnement médical.
Les Glycines et les Marronniers : une dualité de référence
La question sest posée de savoir quel était le bon nombre de terrains. Un seul terrain sur lequel lobservatrice serait restée suffisamment longtemps pouvait laisser espérer une quantité satisfaisante de notes et de situations. Cependant, cela présentait le risque dassimiler le terrain à une situation idéal typique du diagnostic prénatal en France. Il nous est donc apparu dès le début que nous aurions besoin dau moins deux terrains, pour en contraster les expériences. Chaque terrain constitue dans notre approche, une référence située et non un exemple emblématique de tel rapport au diagnostic prénatal. Nous avons cherché deux maternités « ordinaires » (cest à dire pas des maternités reconnues comme « à la pointe de la réflexion éthique sur le diagnostic prénatal »), de taille, dorganisation et de philosophie différentes. Nous faisions lhypothèse que ces paramètres jouaient un rôle sur le « sens » donné localement au diagnostic prénatal. Cest ainsi que nous fîmes connaissance des « Glycines » où nous séjournâmes régulièrement davril à juillet 1996, et des « Marronniers » que nous visitâmes de façon plus irrégulière entre novembre 1996 et juillet 1997.
Les Glycines étaient une maternité moyenne de la région parisienne, effectuant à lépoque 1200 accouchements par an. Le service maternité était scindé en deux, avec dans un couloir les services déchographie et de procréation médicalement assistée, et, à un étage supérieur, les salles de consultations et les salles de travail, ainsi que les chambres accueillant les parturientes. Le personnel soignant des Glycines, bien que composé en majorité de personnes effectuant des vacations, était stable. Les Glycines avaient un service de pédiatrie, mais pas de réanimation néonatale, les grands prématurés et les nouveau-nés en détresse étaient donc aiguillés sur les services dun des grands hôpitaux pédiatriques voisins.
Les Marronniers, situés dans une bourgade de la « grande couronne » entourant Paris, étaient un hôpital universitaire de plus grande envergure. Le service obstétrique était un terrain de formation pour des internes en obstétrique qui y effectuaient des stages, et les sages-femmes de lécole voisine. On avait donc un noyau stable de quelques personnes en poste à lhôpital, et un cortège de médecins qui changeait tous les six mois. La maternité y effectuait plus de 2000 accouchements par an. Elle occupait deux étages dune aile dun des bâtiments. Les consultations dobstétrique mobilisaient une dizaine dinternes, deux chefs de cliniques, un praticien hospitalier et le chef de service. Lhôpital était pourvu dun service de pédiatrie et dun service de réanimation néo-natale.
Nous avons été reçue au départ par Charles, chef de service des Glycines, et Noël, chef de service des Marronniers. Nous leur avons exposé notre idée de voir, dans la pratique, comment se prenaient les décisions relatives au diagnostic prénatal. Ils nous ont conviée à assister aux consultations ou aux moments de la vie de leur maternité qui leur semblaient pouvoir répondre à cette définition. Dans lune et lautre maternité, la consultation qui a semblé demblée la plus en phase à notre demande a été la consultation déchographie. Nous avons demandé dassister également à des amniocentèses et des prises de sang pour le dosage des marqueurs sériques, et nous avons, dans chaque maternité interrogé un certain nombre de soignants et de femmes enceintes pour compléter nos observations.
Au total, nous avons assisté à plus de trois cent consultations ou interactions entre personnels soignants et femmes enceintes, ainsi quà dautres occasions qui nous ont été signalées par nos informateurs : les staffs hebdomadaires de diagnostic prénatal aux Glycines, différents staffs aux Marronniers. Les heures passées aux Glycines et aux Marronniers ont été loccasion dun grand nombre de discussions informelles avec les différents participants qui ont enrichi la peinture parcellaire que nous avons pu nous faire de la vie de ces services. La demande nous a été faite, dans les deux maternités, de porter une blouse blanche lors des observations. Cette tenue nous a rendue quasiment inexistante pour toutes les « patientes » des deux services, seules deux dentre elles ont demandé pourquoi une observatrice prenait des notes. La partie de recueil de données a été passionnante à bien des égards. Les univers professionnels quotidiens se sont révélés des mines de trésors. Les personnes auxquelles nous avons eu affaire sur les terrains nous ont en général accueilli de façon bienveillante et se sont montrées curieuses de notre travail, même si le fait que nous nétions pas médecin paraissait en gêner certains. Les différences dapproches entre les maternités et au sein des maternités elles-mêmes se sont révélées des sources dinterrogations assez importantes que nous dévoilerons au cours de cette thèse.
A lissue dun travail de recueil passionnant, il nous a fallu trouver une voie dexploration de nos volumineuses notes de terrain et de la bibliographie fournie que nous avons amassée. Il nous a paru judicieux de restituer nos observations sous la forme de descriptions. Nous sommes partie de la description de lactivité quotidienne des échographistes dans la consultation et nous avons essayé de trouver à quoi cette activité quotidienne pouvait renvoyer. Nous nous sommes aperçue que lobservation et la description des consultations permettait de mettre en évidence des liens de la consultation avec une série déléments à lintérieur ou à lextérieur de la rencontre femme enceinte /échographiste /échographe. Dans le jeu particulier de chaque consultation pouvait sébaucher une « moralité ordinaire » des consultations à travers les tentatives de qualification de ce qui se passait, et/ou des mises en relation avec des questions qui avaient à voir avec léthique. Par ailleurs, limportance et la diversité des observations et des comparaisons possibles, entre les deux services et au sein de chaque service, nous a permis de jeter des regards différents sur des sujets/objets déjà constitués dans les débats sur léthique du diagnostic prénatal.
Plan de la thèse
Nous avons organisé la présente thèse en cinq chapitres :
Le premier chapitre part de la consultation banale déchographie obstétricale. Il propose une description de cette dernière dans les situations les plus quotidiennes, et met en place la méthode de confrontation des observations que nous garderons au fil de notre ouvrage. Nous avons essayé de trouver les éléments qui pouvaient participer à la définition de « ce qui doit être » dégagée par la situation. Ce chapitre consiste donc en une analyse socio-technique de la consultation banale déchographie et montre comment, dans la consultation apparaissent des questions qui peuvent être rattachées à léthique.
Le second chapitre sinterroge sur lun des composants de la consultation, le ftus. Ce dernier est un acteur clé du débat sur léthique dans le diagnostic prénatal, menant souvent à des prises de positions passionnées. Nous étudions comment, loin de se révéler comme un produit uniforme de léchographie, le ftus peut être configuré de façons assez diverses dans la consultation.
Les troisième et quatrième chapitres envisagent deux aspects des choix/décisions autour du diagnostic prénatal. Alors que la littérature déthique médicale préconise le choix individuel et lautonomie de la décision des futurs parents en matière de diagnostic prénatal, ne faut-il tenir aucun compte des conditions dans lesquelles peuvent apparaître les choix/décisions ?
Dans le troisième chapitre nous réfléchissons sur les situations ordinaires, et sur leffet de lenchaînement de toute une série de tests dans le parcours du suivi prénatal. Nous examinons les parcours, quil sagisse de celui que définissent les services pour le suivi des femmes enceintes, ou de celui, particulier, dune femme enceinte et nous essayons de voir comment ces parcours tracent les conséquences possibles et/ou souhaitables dans les interactions.
Le quatrième chapitre sintéresse à la construction dune scène de décision lorsquune anomalie et détectée et à la façon dont cette scène de décision peut être mise en forme par des facteurs très différents, qui tiennent à la fois des conditions de rencontre des femmes enceintes et des soignants, des enchaînements des consultations, des types de problèmes pressentis et des modes de coordination des intervenants dans les maternités.
Enfin, le dernier chapitre sintéresse à lhypothèse fréquente dans la littérature, et notamment dans les avis du Comité dÉthique, de la pratique multidisciplinaire comme garante de léthique du diagnostic prénatal. A travers la façon particulière dont les services des Glycines et des Marronniers coordonnent leurs activités de diagnostic prénatal dans des staffs multidisciplinaires, nous nous interrogeons sur les enjeux révélés par la gestion de ces staffs et leurs conséquences éthiques éventuelles.
Chapitre 1
Une analyse socio-technique de léchographie obstétricale dans deux maternités de la région parisienne.
Ce chapitre a pour objectif dexposer plus précisément la méthode que nous nous proposons demployer pour étudier la moralité ordinaire dans la pratique du dépistage diagnostic prénatal et de tester cette dernière sur les consultations déchographie. Le cur de ce chapitre consiste à montrer comment nous avons construit une approche qui permette de produire des questions sur la pratique du diagnostic prénatal, et à travers létude de consultations déchographies ordinaires, de révéler comment, au détour de situations « banales » de suivi prénatal, surgissent des éléments qui ont à voir avec léthique.
Il pourra paraître surprenant, dans ce premier chapitre dune thèse qui prétend vouloir aider à trouver des pistes de réflexion pour léthique médicale, que l on naborde que des échographies banales et que la dimension de diagnostic, celle-là justement qui est dite faire problème dans une majorité des débats publics sur le sujet en soit absente. Nous proposons 1) que la définition de « ce qui doit être » se fait au même titre dans les situations ordinaires du suivi prénatal que dans les situations dramatiques, 2) que la définition des situations extraordinaires découle de celle des situations banales. Il y a, dans les situations quotidiennes déchographie, un certain nombre déléments qui peuvent être rattachés à une moralité ordinaire. Lordre social derrière la consultation déchographie ne change pas totalement lorsquon passe du normal au pathologique. En outre, les situations extraordinaires ont un aspect exemplaire qui rend difficile toute comparaison. Il peut être difficile de faire ressortir les hypothèses implicites sur lordre social dans des situations extraordinaires où lon peut saccorder à trouver des raisons de déborder cet ordre. Enfin, les situations extraordinaires en échographie recèlent un contenu émotionnel fort qui rend difficile la prise de distance et lanalyse.
Pourquoi léchographie
Le recours à léchographie dans le cadre du suivi médical de la grossesse en France est, depuis les années 90 complètement généralisé, bien que cette technique fasse toujours lobjet de polémiques dans dautres pays. En France léchographie a été largement acceptée et fait maintenant partie de la routine du suivi de grossesse. La popularité de cet examen, effectué de façon systématique au moins trois fois au cours de la grossesse, est dautant plus grande quen complément des aspects médicaux, cette technique offre aux futurs parents une nouvelle façon de se relier à la grossesse et au ftus avec lédition de la première image de leur (bébé). Dans les années 90, certaines images du ftus sont devenues familières au point quelles sont utilisées désormais dans la publicité et léchographie obstétricale est considérée comme une technique banale, non questionnée, malgré certaines réserves. Jean François Mattéi écrit que : « désormais, lexamen échographique est entré dans une phase de réel dépistage « sans a priori » pour des grossesses sans risque particulier ni anomalies cliniques. Progressivement, le diagnostic par échographie sest spontanément développé dans le cadre des examens obligatoires pour la surveillance dune grossesse. En France, la quasi-totalité des grossesses bénéficie dau moins une échographie systématique. De plus, 60% des interruptions de grossesse pour motif médical sont décidées à la suite de constatations échographiques. Cest dire que léchographie est devenue un instrument privilégié de létude de la morphologie ftale et donc du diagnostic prénatal des malformations. » La portée de cet examen dépasse par ailleurs largement le cadre de linteraction de la consultation médicale, cest lun des rares examens dont la porte de consultation soit volontiers ouverte à des membres de la famille de la femme enceinte. Cette technique dimagerie médicale est donc intéressante à plus dun titre. Dune part, elle est lun des pivots de la politique de dépistage des anomalies ftales, et est donc à même de déboucher sur des décisions éthiquement lourdes, comme celle de léventualité dune interruption médicale de grossesse. Dautre part, elle participe à la constitution sociale du ftus, et constitue de ce fait un site dobservation privilégié sur les relations médecine/ société. Enfin, les séances déchographie font partie des expériences que la majorité des femmes enceintes sattendent à vivre pendant leur grossesse (des manuels de sciences naturelles des écoles primaires font état de cette technique, ainsi que des rubriques « scientifiques » de magazines pour la jeunesse).
Recontextualiser léthique dans la pratique
Lhypothèse centrale de notre thèse, inspirée par les travaux de la sociologie des sciences et techniques, cest que les questions éthiques ne sont pas dissociables des techniques, mais quelles viennent avec des contextes techniques dans lesquels elles sont intimement mêlées. A notre sens, il ne suffit pas de voir dans la technique la source des problèmes éthiques, et de déterminer ensuite dans des discussions philosophiques des principes qui assureront le caractère conforme à la morale des comportements dans la consultation. On nimporte pas des critères moraux dans les situations. Si les techniques peuvent être à lorigine de problèmes éthiques, cest par la modification des relations que leur utilisation comporte. Au lieu de partir dune certaine définition du « bien » et de réfléchir sur les pratiques à même de favoriser lémergence de ce « bien », nous nous proposons de regarder ce qui se fait dans la pratique et de voir ce que cette pratique engage comme notion du « bien ». La question de lévaluation de la santé des ftus est modulée par les techniques, elle nexiste pas en dehors de ces techniques. Tant quon na pas doutil pour mesurer les ftus et établir entre eux des comparaisons qui permettent de dire que tel ftus est en bonne santé et que tel autre ne lest probablement pas, la question de laction par rapport à ce ftus ne se pose pas. Dune façon générale toute personne sensée souhaite un bébé en bonne santé à la naissance. Les inventions et adoptions de léchographie, de lamniocentèse, des tests sériques modifient à chaque fois le rapport que nous pouvons avoir à cet idéal de la bonne santé du ftus, notre rapport au supportable et à linsupportable, au juste et à linjuste
Mais nous ne prétendons pas pour autant que cest la seule disponibilité des techniques qui ferait problème. Il faut envisager les techniques non comme des vecteurs neutres, mais en tant quelles proposent une multitude de redéfinitions. Les techniques ne sont pas neutres, ce sont des médiations qui transforment les questions. Il faut donc interroger ces transformations
A limage des objets techniques décrits par Madeleine Akrich ou Michel Callon, il nous semble que léchographie, quel que soit le lieu dans lequel on la pratique, est modelée par son environnement et influe en retour sur la consultation de suivi prénatal. Dans chaque lieu particulier, elle va re-décrire les relations existantes, mettre en place de nouvelles définitions et de nouvelles limites, assignant des rôles et des obligations inédits aux acteurs. Comme lexprime Madeleine Akrich les objets techniques " renvoient toujours à une fin, une utilisation pour laquelle ils sont conçus, en même temps qu'ils ne sont qu'un terme intermédiaire sur une longue chaîne qui associe hommes, produits, outils, machines, monnaies
Il suffit de considérer les objets les plus banals qui nous entourent pour constater que leur forme est toujours le résultat d'une composition de forces dont la nature est des plus diverse
l'objet technique est la mise en forme et la mesure d'un ensemble de relations entre des éléments tout à fait hétérogènes." Le savant écossais qui a mis au point léchographie dans les années 50, en recyclant la technologie utilisée par les sonars des navires de guerre, navait sans doute pas lidée quelle deviendrait connue essentiellement pour son utilisation en obstétrique, ni même des polémiques déthique médicale qui sensuivraient. Au delà de cet aspect, au fil du temps et de la banalisation de lutilisation de cette technique, de nouveaux actants ont pu faire leur apparition dans lensemble socio-technique constitué par la consultation déchographie obstétricale et influé sur le sens donné à cet examen par le médecins, les femmes enceintes et lentourage de ces dernières. Notre objectif dans ce chapitre sera donc de mettre au point une méthode qui puisse nous aider à défaire la banalité actuelle de léchographie obstétricale et de faire surgir les liens entre lensemble technique/organisation/interaction et une moralité ordinaire.
L interrogation renouvelée des techniques par la sociologie des sciences et techniques
Les travaux de sociologie des sciences et techniques ont mis en évidence les ensembles de relations, ou réseaux socio-techniques mobilisés autour d une technique à travers létude des moments dinnovation. Les chercheurs ont étudié comment un innovateur a su mobiliser des actants autour de son projet, comment ces diverses mobilisations ont contribué à redéfinir les problèmes. Les innovations ne sont pas les seuls produits de lingéniosité technique de leur concepteur mais également de la capacité de ce dernier à nouer des alliances qui vont renforcer autant quelles vont modifier les buts initiaux du concepteur. Le travail de linnovateur nest pas une ligne droite partant dune idée à sa réalisation. Il est mieux décrit par le détour comme lévoque Bruno Latour. "La 'figure du labyrinthe', pour reprendre la belle expression de Castoriadis, est connue de tous les débutants et de tous les innovateurs: chacun découvre, entre lui et ses buts, une multitude d'objets, de souffrances, d'apprentissages qui l'oblige à ralentir, prendre un détour, puis l'autre, à perdre de vue le but initial, à revenir, tâtonner, prendre courage, etc. Et pourtant, une fois que le débutant devient expert en montant un à un les apprentissages, une fois que l'invention est devenue une innovation grâce à la lente concrétisation exigée par l'industrie et le marché, on finit par pouvoir compter sur une unité d'action tellement fiable qu'elle n'apparaît pas au regard." La fin de parcours dune innovation réussie, cest la banalisation de cette innovation. Cette banalisation de linnovation est synonyme de disparition des médiations qui sont enfouies dans des « boîtes noires » désormais invisibles. Lobjet technique semble alors pouvoir être résumé dans un script stabilisé. Il devient banal, naturalisé et difficile à interroger
Les chercheurs en sociologie des sciences et techniques ont enquêté sur des situations de transfert technologique qui fournissent également de bonnes sources dinformation sur les objets techniques. Le déplacement de lobjet technique permet à lobservateur dy découvrir "les mécanismes élémentaires d'ajustement réciproque de l'objet technique et de son environnement". Léchographie est désormais solidement installée dans le paysage obstétrical français. La banalisation de cette technique implique une certaine stabilisation des relations dans son utilisation, un effacement des médiations, une simplification. Il nous faut trouver une manière de rouvrir les boîtes noires, de faire réapparaître les médiations et dinterroger les implicites. Nous ne pouvons avoir recours à létude de léchographie en tant que technique controversée ou comme innovation. Lexamen dune situation de transfert technologique vers un autre pays ou vers une autre spécialité médicale ne conviendrait pas plus. Quel point dentrée dans léchographie offrirait le même effet de mise en perspective que létude dune innovation ou dun transfert technologique ? Lentrée par la confrontation avec les usagers est une possibilité pour comprendre ce que permet lobjet technique déjà constitué et les relations quil contribue à tisser autour de lui, le « réseau socio-technique » auquel il appartient. Mais comment définir lusager de léchographie ? La critique dun certain nombre de travaux déthique médicale en France souligne la trop forte proximité des analyses avec le point de vue médical. Définir lusager comme léchographiste privilégierait une approche centrée sur la perspective des acteurs médicaux. Lon peut sentendre alors sur un usager double : (échographiste, femme enceinte). Quelle méthode adopter pour recueillir les points de vue des usagers sans risquer davoir une représentation asymétrique des deux termes de notre usager ?
De la description dune activité « ordinaire », lapport de létude des interactions de la vie quotidienne
La sociologie dErving Goffman, et son étude des interactions dans la vie quotidienne nous offre une approche intéressante, ainsi quune entrée pour notre description de léchographie banale. La « microsociologie » dErving Goffman selon les termes dIsaac Joseph sest construite en réaction contre les interprétations structuralistes de la vie en société. Elle a voulu considérer que dans chaque situation, lindividu nagissait pas mécaniquement en fonction de normes quil aurait intériorisées, mais en fonction de linterprétation quil était en mesure de faire à partir dun certain nombre d éléments qui informaient cette situation. Cette sociologie sintéresse à des situations banales. Elle pose la question de la perception quont les individus dans leurs expériences les plus quotidiennes. Pour Erving Goffman, cest dans les interactions de la vie quotidienne que se joue à chaque instant lordre social. Toutes les situations quotidiennes mettent en jeu un certain nombre dimplicites sur lesquels sappuient les participants à linteraction pour percevoir ce qui sy passe. Les individus, quils soient en situation de face à face ou en plus grand comité, essaient toujours en permanence dinterpréter ce qui est en train darriver pour ajuster leur comportement en fonction de ce quils pensent être la circonstance. Ce qui permet aux individus de comprendre et dagir dans les situations quotidiennes, cest lexistence de cadres. Ainsi, selon Goffman, "les actes de la vie quotidienne sont compréhensibles à partir d'un ou plusieurs cadres qui les informent." Le « cadre » est une expression empruntée à Gregory Bateson pour lequel: "toute définition de situation est construite selon des principes d'organisation qui structurent les événement du moins ceux qui ont un caractère social et notre propre engagement subjectif. Le terme "cadre" désigne ces éléments de base." Tous les participants à une interaction développent des attentes quand à ce qui est en train de se passer et à la manière dont cela doit se passer. Ces attentes peuvent être résumées sous la forme de cadres, qui pourront être différents selon les participants à une même activité tout en présentant quelques points communs. Les cadres ne correspondent pas à l intériorisation de structures, ils sont à la fois des outils dinterprétation pour les participants et des appuis cognitifs pour déterminer ce quil convient de faire. « A partir du moment où nous comprenons ce qui se passe, nous y conformons nos actions et nous pouvons constater en général que le cours des choses confirme cette conformité. Ce sont ces prémisses organisationnelles que nous confirmons en même temps mentalement et par notre activité que j'appelle le cadre de l'activité". Goffman distingue en particulier les cadres primaires, ces cadres permettent au premier coup dil sur une situation didentifier ce dont il sagit. Les cadres primaires sont structurés de différentes manières "Certains se présentent comme des systèmes cohérents d'entités, de postulats ou de règles, alors que d'autres, plus nombreux, n'ont aucune apparence de forme articulée et ne véhiculent qu'une interprétation de type traditionnel, une approche, une perspective." (p30) Selon lui, "Pris ensemble, les cadres primaires d'un groupe social constituent l'élément central de sa culture." (p 35) Les cadres primaires peuvent subir des altérations, des « modalisations » selon les situations. "Par mode, j'entends un ensemble de conventions par lequel une activité donnée, déjà pourvue d'un sens par l'application d'un cadre primaire, se transforme en une autre activité qui prend la première pour modèle mais que les participants considèrent comme sensiblement différente. On peut appeler modalisation ce processus de transcription. L'analogie avec la pratique musicale est délibérée." (p 52) Le second type daltération des cadres est la fabrication, dans laquelle une partie seulement des participants à une interaction sont au fait du changement de cadres. Le canular est une forme de fabrication. Les cadres primaires utilisés ne sont pas censés être partagés en tous points par tous, mais lespace commun est assez important pour que les participants sattendent y trouver un sens assez proche. Lorsque ce nest pas le cas, certains participants peuvent opérer des opérations de cadrage pour réparer le consensus apparent sur la séquence dinteraction. Les cadres primaires sont par ailleurs des éléments de réflexivité très utiles pour décrire ce qui se passe. Un observateur dune interaction utilisera également un cadre primaire pour la décrire. Dans ses travaux et notamment « Frame Analysis », Erving Goffman exhibe un certain nombre dexemples qui renforcent lidée de lexistence de cadres, il identifie les types de transformation que peuvent subir les cadres. Il sintéresse à la perception de la vie quotidienne aux accrocs qui peuvent survenir dans cette perception, et à la façon dont ces accrocs peuvent être réparés. Ce faisant, il emploie une méthode différentielle danalyse en confrontant ce qui se passe dans une interaction à ce qui aurait pu se passer, et en tirant de cette confrontation les attentes normatives implicites des participants. Il arrive à faire « parler » des séquences apparemment banales et à en faire ressortir les « obligations socialisantes ». Goffman évoque dans « les cadres de lexpérience » des situations particulières comme le jeu, les compétitions sportives ou le théâtre, mais il sest peu intéressé aux situations de plus en plus prégnantes dans nos sociétés occidentales, de situations à forte composante technique, où le rapport à lobjet nest pas quinstrumental, mais où il possède un pouvoir de définition des situations.
Le présent chapitre propose une tentative conciliation des apports de la sociologie des sciences et techniques et de ceux de la microsociologie de Goffman en vue d établir lomniprésence des éléments pouvant être rattachés à un souci éthique dans les activités ordinaires du diagnostic prénatal. Nos objectifs dans ce chapitre sont pluriels. Il sagira de mettre en évidence, dans une tentative de description forcément partielle, des éléments implicites qui structurent la compréhension ordinaire de léchographie obstétricale. Ces éléments qui vont permettre aux participants à léchographie davoir le sentiment davoir assisté à une échographie banale, malgré la multiplicité des occurrences possibles. Dans un premier temps nous nous intéresserons à la configuration technico-organisationnelle de la consultation déchographie, nous considèrerons ensuite la production de limage dans léchographie, puis la question de la production du sens de léchographie pour et par les participants. Nous allons utiliser pour cela un certain nombre de notions élaborées par la sociologie des sciences et techniques et lanalyse des cadres de Goffman. La première notion utilisée est celle de dispositif. Quest-ce quun dispositif ? Il sagit pour nous du correspondant local du réseau socio-technique. Cest un assemblage déléments hétérogènes : techniques, sociaux, humains ou non-humains qui fait tenir une situation. Lobjet de ce chapitre peut être re-décrit comme létude du dispositif de la consultation déchographie ordinaire. Lutilisation de la notion de dispositif traduit notre volonté de ne pas enfermer trop vite léchographie dans une théorie de ce qui sy passe et dêtre attentive à lémergence déléments inattendus qui composent silencieusement laction. Nous parlerons du dispositif déchographie sans pour autant supposer quil y ait un dispositif identique dans toutes les situations déchographie. La variabilité est une caractéristique du dispositif. Pour observer le dispositif déchographie, et le décrire, nous allons essayer de repérer dans nos observations de terrain, un certain nombre déléments permettant de « cadrer » léchographie. Cette notion, empruntée aux « cadres de lexpérience » dErving Goffman nous aidera à faire ressortir les attentes implicites des différents acteurs des interactions observées. Nous serons particulièrement attentive aux opérations de cadrage effectuées dans les situations de léchographie par les acteurs pour réduire la variété des possibilités dinterprétation de ce qui se passe. Pour les besoins de lanalyse, et pour une meilleure compréhension du lecteur, nous avons découpé laction en trois composantes : la configuration technico-opérationnelle, la production de limage échographique et la production de léchographie pour les parents. Ces composantes sont en réalité complètement mêlées dans toutes les interactions.
La configuration technico-opérationnelle de léchographie
Les situations que nous nous proposons détudier dans ce chapitre sont des situations banales pour les futurs parents et les médecins. Elles ne se déroulent pas moins dans un univers technique relativement complexe quil nous faut essayer de resituer pour ne point égarer les lecteurs qui nauraient pas eu loccasion dassister à une consultation déchographie obstétricale. De même quon ne peut comprendre linteraction constituée par une partie déchecs entre deux joueurs si lon ignore tout de léchiquier, des pièces et de leur déplacement, on ne peut comprendre une interaction dans une salle déchographie sans un minimum dinformations sur le contexte technique. Cette opération de mise au point dun premier cadre de perception de léchographie nous sera également utile pour exposer la manière dont nous circulerons dans nos données de terrain tout au long de cette thèse. Quentendons-nous par configuration technico-organisationnelle ? Il sagit dun ensemble déléments de base nécessaires à lexécution et à la compréhension de léchographie. Ces éléments sont souvent omis dans les textes traitant de léchographie parce quils semblent relever de lévidence : à quoi bon décrire une salle déchographie, un échographe ? Ou parce quils semblent purement « techniques » : quels sont les gestes à effectuer pour produire une bonne échographie ? En partant de réflexions sur des textes destinés à présenter léchographie aux néophytes ainsi que de nos propres observations nous essaierons de mettre en évidence des éléments constitutifs du contexte de léchographie. Nous espérons montrer que ces éléments nont rien danodin et participent à la définition dans laction de « ce qui doit être » par léchographie, et renvoient de ce fait à ce quon peut appeler une moralité ordinaire.
Trois présentations possibles de léchographie
La grossesse nest pas une maladie, mais un événement qui mérite quon sy attarde si lon considère la littérature qui lui est consacrée dans les rayons « santé puériculture » des librairies ou des points de vente de la presse écrite. Nous avons choisi de donner le point de vue de deux livres consacrés au diagnostic prénatal par des professionnels dans le but dapporter au grand public des éléments pour « réfléchir », et dun « cahier pratique » du magazine « Parents » sur « la vie de bébé in utero » . Quels sont les points de présentation basiques que font les auteurs de ces textes pour donner les informations indispensables sur léchographie ? Dans leurs ouvrages de vulgarisation sur léchographie et le diagnostic prénatal Marie-France Sarramon et Hélène Grandjean, et Jean-François Mattéi présentent deux définitions de léchographie. Pour les unes, gynécologues obstétriciennes spécialisées lune en échographie, lautre en épidémiologie, il sagit de présenter une information claire et complète aux futurs parents pour les préparer aux conséquences psychologiques et éthiques de cette technique. Pour lautre pédiatre et généticien réputé, il sagit de mieux préparer les femmes à leur grossesse en leur détaillant les outils du diagnostic prénatal (échographies, marqueurs sériques, conseil génétique, diagnostic pré-implantatoire) et sensibiliser le lecteur à cette approche médicale qui met à lépreuve lidée que chacun se fait de la normalité, de lenfant et de la vie. Comment ces professionnels définissent ils lexamen, quelles sont les données quils jugent pertinentes pour éclairer le lecteur et les guider à travers les interrogations éthiques quils y découvrent? Commençons par la définition la plus succincte, celle de Jean-François Mattéi. Léchographie est la seconde technique quil présente après la génétique médicale. Léchographie permet une visualisation de lembryon ou du ftus grâce aux ultrasons envoyés à travers les tissus. Elle nécessite un appareillage coûteux et sophistiqué ainsi quune compétence spécifique en échographie ftale. Jean François Mattéi lui reconnaît un avantage notable du fait de son innocuité et présente ensuite les différentes possibilités offertes par léchographie : détermination précise de lâge gestationnel et contrôle du bon développement de lenfant à naître, recherche danomalies morphologiques, et utilisation pour faciliter les prélèvements embryonnaires ou ftaux nécessaires à un diagnostic biologique(p16-17) Dans les pages suivantes, il détaille les propos de chacune des trois échographies éventuellement pratiquées au cours de la grossesse car ceux-ci diffèrent. On apprend donc de ces passages que cette technique fonctionne grâce aux propriétés des ultrasons, quelle coûte cher et doit être effectuée par un spécialiste en échographie ftale, quil y a généralement trois échographies par grossesse avec des objectifs spécifiques à chaque fois, mais quelle peut être également utilisée en appui pour dautres techniques de diagnostic prénatal. Ces informations lui semblent suffisamment compréhensibles pour quil passe ensuite à la présentation des techniques suivantes. Ses consurs obstétriciennes partagent cette définition, mais jugent important dy ajouter quelques éléments. Ayant défini leur sujet de préoccupation autour de la pratique de léchographie, elles consacrent plus de pages à la description de celle-ci. La compréhension de léchographie passe par la connaissance dun minimum déléments sur le développement embryo-ftal. Elles y exposent les différentes évolutions du ftus dans le ventre de sa mère, de la fécondation à laccouchement, et les différentes causes danomalies identifiées. Puis elles passent aux images échographiques dont elles proposent quelques exemples en illustration. Elles se déclarent demblée pour la pratique de trois échographies par grossesse, parlent elles aussi de lutilisation des ultrasons, et précisent quils permettent dobtenir des images en deux dimensions, réalisant une coupe anatomique plane p 28. Elles ajoutent que lexamen peut être réalisé à laide de deux sondes : une sonde pelvienne et une sonde par voie vaginale, et que linterprétation des images ne peut être faite que par celui qui a réalisé lexamen. Elles poursuivent en détaillant, aux termes des trois échographies recommandées, les formes, les signes et les organes repérables par lexamen. Les précisions apportées par cette définition sont de plusieurs ordres : on a un résumé de la connaissance du développement ftal, on y apprend également que léchographie produit des images de coupe, qui ne sont pas évidentes à interpréter, les structures observées sont plus détaillées que chez Jean François Mattéi. On y entrevoit également quil y a plusieurs sortes déchographies, par voie pelvienne ou vaginale, et quelle peut être complétée par des Doppler, permettant de visualiser les flux sanguins. Marie-France Sarramon et Hélène Grandjean précisent encore que léchographie ne peut tout voir Le principe même du diagnostic, qui nécessite la réalisation de plans de coupe successifs et fait intervenir une reconstruction dimages et une interprétation, explique la possibilité derreurs pp 29-30 Par ailleurs, la précision apportée par les auteures, qui marquent leur préférence pour la pratique de trois échographies par grossesse montre quil pourrait en être autrement. Le second ouvrage présente donc, en même temps que léchographie, les limites de celle-ci et veut relativiser le pouvoir que pourrait lui conférer une assimilation trop radicale à la photographie par exemple, en rendant visibles certaines opérations dans le champ de léchographie. Nous avons donc avec ces deux textes deux présentations exactes de léchographie, mais les éléments présentés diffèrent. Ces présentations reflètent ce que leurs auteurs perçoivent comme les éléments nécessaires à la compréhension de l échographie, mais elles ne sont pas en elles-mêmes suffisantes pour décrire ce qui se passe dans une salle déchographie. Les rédacteurs du supplément n°386 du magazine « Parents » intitulé «La vie de bébé in utero » ont pris un autre parti de description. Parmi les explications sur le développement du ftus in utero de la fécondation au neuvième mois illustrées par un grand nombre déchographies et de photographies empruntées à louvrage de Lennart Nilssen, ils présentent léchographie dans deux encadrés succincts, « Échographie mode demploi » et « vos trois rendez-vous avec bébé » et une petite photo prise dans une salle de consultation. On aperçoit sur la vignette une femme au bas-ventre dénudé allongée sur un lit dexamen, regardant un écran que lui indique de sa main libre une femme en blouse blanche, lautre main de cette femme étant appliquée sur une petit appareil plaqué sur le ventre de la femme enceinte. Le texte rappelle rapidement le principe de léchographie qui utilise des ultrasons dont lécho est transformé en images commentées aux parents par le praticien. Il précise que trois techniques peuvent être utilisées : léchographie abdominale, léchographie endovaginale ou lécho doppler. Le second encadré donne les trois termes principaux pour les échographies et leurs objectifs : 1) datation du début de grossesse et anomalies précoces, 2) analyse morphologique ftale, 3) contrôle de la croissance et de la position du ftus dans lutérus. Aux descriptions techniques mais désincarnées, des ouvrages de Mattéi et Sarramon & Grandjean, répond une description plus courte mais utilisant également la photo pour relier les mots à une expérience vécue par une femme enceinte. Ces textes posent le problème de la description. Ils nous aident à pressentir quil ne peut y avoir une seule description valide de léchographie, et quune description ne sera jamais complète, dans le sens où il existe autant de descriptions possibles que de participants/observateurs de léchographie. La seule façon pour nous de comprendre « ce qui se passe à léchographie » est donc daller voir en pratique comment se construisent dans laction les possibilités dinterprétation et donc de description. Nous reprenons en effet lhypothèse de Goffman selon laquelle les cadres dinterprétation propres à chaque participant dune séquence daction servent également de cadres de description. Nous proposons donc un premier extrait de terrain, une séquence daction déchographie notée sur le vif sur notre premier terrain, la maternité des Glycines.
Échographie Baptiste, Les Glycines
Il sagit d une échographie à 22 semaines, prescrite de façon systématique sans raison particulière. La femme est accompagnée du père de son enfant. Nous entrons dans la salle, le père sassied à droite de la table dexamen. Sa compagne sétend sur le lit dexamen après avoir ouvert et baissé légèrement son pantalon de grossesse.
Baptiste: Votre prénom?
Patiente: Mirabelle
Baptiste: Votre date de naissance?
Patiente: le 28 mai 1963
Baptiste: Donc, on vous avait vue en 90, vous avez un enfant?
Patiente: Oui.
Baptiste: Vous avez eu une grossesse normale?
Patiente: Oui, jai accouché par césarienne
Baptiste: Vous savez pourquoi on vous a fait une césarienne?
Patiente: Disproportion ftale (?)
Baptiste (sapproche de la patiente pour lui enduire le ventre de gel) : On va descendre un peu plus le pantalon
(il lui glisse un morceau de papier pour protéger son pantalon, puis il commence à mettre le gel)
vous allez vous rapprocher de moi (la patiente se tortille sur la table pour se rapprocher, Il pose la sonde sur son ventre et regarde lécran en face de lui)
Donc, le bébé est en travers, la tête est là, le dos en travers
Essayez de faire le dos tout mou, pas contracté
(Il mesure le diamètre dune boule sur lécran) Cest donc la tête avec le cerveau
son visage
le nez, la lèvre supérieure, la lèvre inférieure
(il prend un cliché en appuyant sur un bouton de son clavier)
faites le ventre tout mou, ne contractez pas votre ventre sinon on ne pourra pas le faire bouger
(pendant ce temps, le père est fasciné. Il regarde lécran complètement absorbé, il ne dit rien)
son cur
Patiente: Ah ouais, on voit bien (on voit à lécran une petite chose qui bouge qui se dilate, puis se comprime très rapidement. Baptiste fait apparaître sur la moitié de lécran un diagramme qui enregistre le battements, il déplace le curseur pour mesurer lamplitude du mouvement (?))
sa cavité abdominale, ne contractez pas le ventre
(on voit apparaître de petites tâches de couleur bleue et rouge qui changent de forme sur lécran)
Ça, cest le sang qui passe dans son cur
faites le ventre mou
son ventre
sa colonne
ses côtes (il mesure une grosse boule, prend une photo)
lautre cuisse, une jambe
le pied
lautre pied (on voit nettement les petites jambes sur lécran. Léchographiste mesure le pied et prend un cliché. Il prend ensuite un cliché du profil du ftus)
le cerveau
Patiente (à son mari) : Regarde la bouche, tas vu?
Le mari acquiesce.
Baptiste:
Le nez (il prend une mesure)
les lèvres (il prend une photo)
Ça cest parfait
(il fait apparaître un diagramme et on entend à nouveau le bruit rythmique sourd)
Patiente: (inaudible
)
Baptiste (reste sur le diagramme, des petits pics blancs apparaissent) : Ça cest le sang qui passe à travers le cordon, ça cest le placenta
(le père a mis son menton dans sa main et regarde toujours attentivement lécran)
Baptiste:
son profil
donc là, il a bougé en fait parce quil avait la tête en bas, maintenant il a la tête en lair
Désirez vous connaître le sexe du bébé?
Patiente: Ouais
Baptiste bouge la sonde: Cest une fille!
Patiente: Ah! (je ne vois pas sa tête, elle est cachée par le médecin. Le père arbore un grand sourire, il a lair content)
Baptiste: Bon ben, cest bien, tout va bien, tout est bien
Patiente: (je nentends pas le début de la question)
diabète?
Baptiste: Vous avez du diabète depuis que vous avez quel âge?
Patiente: Depuis la naissance de mon fils
36 unités le matin et X unités le soir
Baptiste: Bon ben cest bon, je vous fais patienter 2 secondes en salle dattente et on vous donnera le compte rendu
on refera une écho un peu plus tard
bonne journée
Futurs parents: Au revoir (ils sortent de la salle).
(consultations déchographie, Glycines)
Cette échographie est un bon exemple déchographie ordinaire en ce quelle propose une séquence daction assez proche de ce qui se passe dans bon nombre déchographies obstétricales. Ce nest pourtant quune description, sattachant le plus possible au fil de linteraction mais également tributaire de mon statut dobservatrice, avec mes propres schèmes dinterprétation , liés à la fois à des expériences dordre personnel et professionnel et à des contraintes « techniques ». En tant que mère ayant subi par trois fois les consultations de suivi prénatal, puis observatrice des consultations déchographies, jai élaboré un cadre primaire dinterprétation du cours daction, qui me permettait de noter ce qui me paraissait significatif et ce qui divergeait du cours daction habituel, et de laisser implicite ce que je pourrais retrouver aisément. Par ailleurs, mes habitudes sociologiques mincitaient à noter sur les descriptions les signes extérieurs pouvant dénoter une appartenance sociale, ethnique, religieuse renvoyant à des possibilités dinterprétation de laction. La description proposée dans lextrait ci dessus est incomplète enfin pour des raisons pratiques. Dans la description de la scène, jai omis de préciser la position de la patiente qui sinstalle sur le lit dexamen après avoir transmis son dossier à lopérateur, je nai pas décrit lappareillage, ni la position de lopérateur. Les exigences de la prise de notes en temps réel font quon est forcé de choisir ce que lon va fixer sur son carnet, il me paraissait évident que les dialogues et les attitudes sont les événements les plus fugaces de la consultation et que ce sont eux que jai cherché à noter en priorité, alors que la permanence du décor et des gestes de la consultation paraissaient moins importants. Par ailleurs le caractère indexical du langage fait que certaines portions de dialogues ne peuvent être comprises quen rapport avec certains gestes de la consultation, et donc rendait repérables à mes yeux certaines attitudes des acteurs même sans trace écrite de leur position. Ainsi linterrogatoire du début de la consultation et les précisions demandées à la patiente me permettent de retrouver lattitude du médecin à ce moment là. Sil demande de telles précisions (prénom et date de naissance) cest pour pouvoir retrouver sur son ordinateur le dossier de la patiente, à la suite de quoi il peut savoir quelle avait eu une grossesse en 1990. Si la lecture de cette scène donne une vision moins désincarnée de léchographie que les définitions des ouvrages plus haut : on y voit apparaître des acteurs humains et une séquence dinteraction entre les futurs parents, léchographiste et la machine, la description reste opaque sur bien des points. Un observateur non averti serait bien en peine de reconstituer lenvironnement physique dans lequel a lieu la consultation ainsi que la gestuelle de lopérateur pendant lauscultation. Notre objectif dans cette partie est de donner une description suffisamment fine de la configuration technico-organisationnelle de la consultation déchographie pour voir émerger des petits marqueurs de « ce qui doit être », il nous faut donc poursuivre plus avant notre exploration.
Nous avons établi quil ny avait pas une bonne description et que toute description ne pouvait être dissociée des cadres dinterprétation qui lui servaient de référence. Nous proposons pour la suite de notre travail une méthode différentielle sappuyant sur les interprétations possibles des situations : 1) telles quelles peuvent apparaître lorsquun observateur essaie de décrire ce qui se passe dans une échographie, sur les surprises , les étonnement, les indignations suscitées par certaines situations, 2) telles que certains acteurs les formulent lorsquils sont dans une position réflexive par rapport à leur pratique ou dans le cas dun enseignant prenant en charge un stagiaire, quils cherchent à transmettre les « trucs » du métier, 3) telles que des incidents permettent de les révéler (nous nentendons pas par « incidents » des événements dune particulière gravité, il sagit plutôt « daccrocs » dans le sens où ils ninterviennent que dans une minorité de consultations qui restent pourtant des consultations ordinaires).
Puisque notre position dobservatrice va servir de base pour établir les éléments de la configuration technico-organisationnelle, il nous faut préciser notre stratégie de prise de notes. Lorsque nous avons commencé à prendre des notes, notre objectif étant de pouvoir plus tard reconstituer le plus fidèlement possible les consultations auxquelles nous assistions, il nous a fallu élaborer un cadre de perception pour hiérarchiser les informations à inscrire à tout prix, et celles que nous pourrions deviner à la retranscription. La référence théâtrale étant présente dans notre esprit, nous notions scrupuleusement dans mes cahiers de notes de terrain, au début de chaque consultation la salle dans laquelle lexamen avait lieu, faisant lhypothèse que cela nous permettrait, plus tard, de comprendre certains mouvements, déplacements. Nous notions également quelques caractéristiques concernant les patientes (nous observions un opérateur à la fois, sur toute une demi-journée), caractéristiques physiques, signes de leur appartenance à une ethnie ou une classe sociale, si elles étaient accompagnées ou non. Nous avions garanti aux chefs de service que nous respecterions lanonymat de leurs patientes, cétait là une façon de les distinguer et pouvait permettre dexpliquer certaines attitudes par exemple le mutisme pour une étrangère maîtrisant mal le français. En revanche, nous navions pas besoin de spécifier le décor à chaque fois, nous ne lavons fait que lorsque nous observions dans une nouvelle salle. Nous notions ensuite les dialogues et quelques indications scéniques de mouvement ou de placement des personnes (en italiques comme au théâtre). Les salles faisaient donc partie des éléments stables mais pas invariants de mes observations. Un autre type délément stable rarement décrit dans nos notes est lauscultation échographique. Celle-ci, quelque soit lendroit, consiste en une navigation sur le ventre dune femme enceinte, autour dun ftus visualisé sur un écran avec un certain nombre d étapes obligées. Nous espérons que le détail de nos notes permettra au lecteur néophyte de comprendre tout de même ce qui sy passe.
Les enjeux possibles de la topographie dune salle déchographie
Luc Gourand, PROGCOMP ENRfu (Gourand 1996), échographiste à la maternité parisienne des « Bluets » expose dans le texte dune intervention, les réflexions qua occasionnée la pratique de léchographie obstétricale et ses implications à la fois pour les parents et pour les médecins dans lorganisation de sa maternité. Le problème principal de léchographie selon ce praticien, cest la perception radicalement opposée des parents et des médecins. Léchographie est un examen médical pour les médecins et une présentation sociale pour les parents. Les médecins y voient un examen banal quand les parents en font un événement, les médecins visualisent un ftus en coupe là où les parents veulent voir un bébé. On aurait donc dun côté une démarche objectivante des médecins et une démarche plus imaginaire des parents. A des questions très abstraites sur ce que devrait être léchographie, sur les malentendus et les tensions quelle peut produire, du fait des attentes et des conceptions différentes des parents et des médecins, Luc Gourand et son équipe ont répondu par des solutions pratiques. Une réunion dinformation des parents, est proposée avant les consultations déchographie. Une réflexion des praticiens sur leur action a mené à des préconisations en terme daménagement des salles: « la disposition de la salle déchographie (lit dexamen, écran) rend compte de la volonté réelle de communication dont le support est un triangle matérialisé par le regard de la femme, lécran, le regard de léchographiste, triangle qui devrait être équilatéral plutôt que rectangle, car il semble que la femme souhaite voir aussi bien le visage de lopérateur, où elle va guetter les signes, que lécran quelle va essayer de décrypter. » p 38 Laccent est également mis sur la façon de faire participer la patiente à l'examen en commençant par linterroger sur ses informations à elle sur le ftus, en linterrogeant par exemple sur la manière dont son bébé est placé. La réflexion du docteur Gourand sur sa pratique reflète les hypothèses quil fait sur les femmes enceintes et le sens de léchographie. Pour lui, léchographie de grossesse devrai(en)t avoir aussi une fonction de présentation qui pourrait apporter une contribution utile aux relations précoces parent-enfants (p 39), et la femme ou le couple doivent être des acteurs à part entière de léchographie dans laquelle ils doivent être mis en position (à la fois physiquement et mentalement) de participer. Le docteur Gourand propose donc une interprétation de la topographie de la salle déchographie comme vecteur dune certaine idée de ce que lexamen devrait être, un compromis entre les attentes des parents et lévaluation médicale de la santé du ftus. La façon de réaliser ce compromis se trouve à la fois dans linteraction (commencer par interroger la femme sur ce quelle sent) et dans la disposition des différents éléments de la salle : faire en sorte que la femme puisse voir léchographiste et le ftus en même temps, et puisse communiquer avec léchographiste le plus naturellement possible.
Cette conception nétait pas partagée par les responsables des services échographie des Glycines et des Marronniers. Les échographies, aux Glycines comme aux Marronniers, avaient lieu dans des salles bien définies auxquelles nous avons donné des noms, nous permettant plus tard de replacer les consultations dans leur cadre spatial. Pour la première maternité, les Glycines nous avons appelé Salle 1, celle où consultait léchographiste principal et qui était pourvue de lappareil le plus sophistiqué, et salle 2, celle où consultait le second arrivé lorsquil y avait deux consultations déchographie en même temps, une salle moins vaste avec un appareil moins prisé parce que de conception plus ancienne. Les trois salles principales déchographies des Marronniers étaient situées au milieu dun grand couloir impersonnel. Ces salles étaient mitoyennes, de taille variable. Il y avait deux grandes salles qui encadraient une plus petite. Lune des grandes salles était occupée par lappareil le plus perfectionné (qui était désigné par les opérateurs par sa marque le Siemens) nous lavions donc affublée de ce nom, la seconde salle étant baptisée salle du milieu et la troisième salle Marie Agnès, puisque cest là que se tenait toujours cette sage-femme, consultante en échographie. Il ny avait donc pas une salle déchographie type, mais des salles toutes différentes. Quelles seraient les caractéristiques indispensables à souligner pour quun néophyte puisse identifier quil se trouve dans une salle déchographie et quil comprenne à quoi font références certains échanges de la consultation transcrite plus haut? Une salle déchographie est une pièce sombre, on ny laisse que très peu filtrer la lumière du jour pour que lopérateur (et éventuellement la femme enceinte) puisse mieux observer les images sur lécran. Il y a donc un écran et autour un dispositif permettant de produire des images et de les commenter. Comme dans toutes les salles de consultation médicale il y a un lit dexamen, et à côté du lit dexamen un siège pour lopérateur. Celui ci fait face à léchographe (figure 1) composé dun écran, dune console type clavier dordinateur avec quelques boutons supplémentaires, dune unité dédition des clichés, et souvent dun magnétoscope. Reliée au corps de lappareil par un fil se trouve une sonde, petit instrument en plastique en forme de poire aplatie avec un bout en métal. Cest cette sonde, dite sonde pelvienne, appliquée par le médecin et promenée sur le bas ventre de la patiente, qui transmet les informations à lappareil pour permettre la production des images échographiques. Sur le côté de lappareil se trouve une autre sonde coudée et oblongue qui sert pour les échographies endovaginales. Dans la plupart des salles (sauf la salle du milieu des Marronniers) où nous avons observé des échographies, un écran surélevé avait été installé pour les patientes, à quelques mètres face à la tête du lit dexamen. Cet écran de dimensions supérieure ou égale à celui de léchographe permettait à la patiente de voir les images de son (bébé) sans se tordre le coup et sans être obligée de regarder lopérateur.
Figure 2 : Disposition la plus courante dune salle déchographie sur mes terrains
Les seules salles où lon procédait différemment étaient, aux Marronniers, les salles qui servaient également de salles de consultation dobstétrique, où la patiente devait tordre le cou pour apercevoir son ftus sur lécran du praticien. On a donc, à travers les descriptions de salles déchographie du Docteur Gourand et des Glycines ou des Marronniers, des dispositifs qui facilitent ou non certaines perceptions laissant plus ou moins de place pour linterprétation. Il est intéressant de noter, grâce à nos observations sur les variations dinstallation des salles déchographie, que nous pouvons trouver des dispositions où la future mère peut être effacée pour lopérateur: on peut lorienter dans un axe visuel qui laisse ignorer au praticien, tout ce qui se déroule à son côté. Cette disposition le dispense davoir à interpréter les signes éventuels émis par la future mère et à y répondre éventuellement. Il pourrait considérer que son rôle est uniquement dausculter le ftus et de produire un compte-rendu de cette auscultation. Mais réciproquement, la présence de lopérateur pour la patiente, et sa médiation dans léchographie peuvent disparaître. La disposition de la majorité des salles que nous avons observées, avec un écran au pied du lit pour la femme enceinte, avait pour effet de chasser lopérateur du champ visuel « naturel » de la patiente (ce qui nexcluait pas quelle puisse se tourner vers lui pour épier ses attitudes ou lui poser des questions), créant de fait une séparation entre les deux. Libre alors à la future mère dimaginer quelle est en présence dune vidéo du (bébé). Les médiations peuvent apparaître et disparaître dans un sens comme dans lautre. Ces observations affaiblissent lun des thèmes de la littérature critique sur léchographie (Duden, Petchesky,
) : leffacement du ventre de la mère par léchographie. Selon ces auteures, le ventre de la femme enceinte deviendrait transparent à léchographie(« La mère s'est évaporée pour n'être plus qu'une copie transparente." p 87 ) comme une fenêtre sur le ftus. Barbara Duden en particulier, sappuie sur des hypothèses quelle forme, à partir danecdotes sur des amies enceintes, de publicité présentant des ftus et des campagnes anti-avortement. Nous sommes partis sur lidée de préciser le cadre, la topographie usuelle de léchographie obstétricale et voilà que nous nous en éloignons déjà pour constater, à loccasion de cette évocation, que des variations infimes de celui-ci peuvent véhiculer de façon délibérée ou non des significations très différentes. Les placements de léchographe, de lécran, de léchographiste et de la patiente donnent à dire et à comprendre des histoires de rencontres entre parents et denfants, de détection danomalies, de femmes effacées du regard de léchographiste, déchographistes montrés ou effacés à la femme qui ne sont pas toutes réductibles à cette histoire de fenêtre sur le ftus. Nous avons pris au sérieux la tâche de description des éléments les plus anodins de léchographie, ces éléments quon a tendance à oublier tant ils paraissent non problématiques et nous voyons que des déplacements qui peuvent paraître sans importance créent une possibilité dinterprétation qui nexistait pas auparavant. La disposition dune salle déchographie nest pas seulement une question matérielle ou technique, elle fait émerger des relations sociales. Nous en prendrons un dernier exemple avant de passer à létude plus précise des interactions. Aux Marronniers, Noël, le chef de service avait baptisé « chaise à maris », la chaise installée du côté opposé du lit dexamen par rapport à léchographe, dans le même axe que le lit dexamen, pour les accompagnateurs éventuels de la patiente. Ce raccourci sémantique illustre à quel point le social est associé au technique dans léchographie obstétricale. On ne fabrique pas que du diagnostic en salle déchographie, mais on contribue aussi à la formation de relations parents enfants dès avant la naissance. Lorsque nous évoquons un accompagnateur dans nos notes de terrain, il est en général assis sur cette chaise. Lorsque laccompagnateur est un jeune enfant, il est fréquent quil ny reste pas et déambule dans la salle. Cest de là que parleront les maris ou accompagnateurs mentionnés dans les extraits de consultation tout au long de la thèse. Nous navons entendu utiliser lexpression « chaise à maris » que pour les salles de consultations de diagnostic prénatal des Marronniers (dans des consultations souvent en deuxième instance, après repérage de signes inquiétants par un premier intervenant), elle pouvait donc également servir de moyen sémantique de raccrocher le ftus à un registre social, à une famille et non pas à une fatalité médicale, un cas pathologique examiné en staff. Cette chaise nexistait pas forcément dans les salles de consultation dobstétrique équipées déchographes.
Un script de léchographie obstétricale
Nous avons jusquici présenté le décor de la salle déchographie, et les principaux supports physiques de linteraction dans la salle de consultation. Il nous faut maintenant nous intéresser à ce qui correspondrait aux « règles du jeu - déplacement des pièces » en reprenant lanalogie avec un jeu déchecs. Nous allons nous intéresser à laction dans une consultation ordinaire déchographie, que nous pourrions appeler « séquence » à la suite de Goffman, ou « cours daction ». Ce qui nous intéresse dans léchographie pour cette partie, ce nest pas le vécu des individus dans linteraction, mais cest den faire ressortir le côté socialement cadré, lexpérience anthropologique pouvant être rejouée. Lintrigue (pour emprunter un terme au registre théâtral qui plaît tant à Goffman) de la consultation déchographie, cest lauscultation. Le début de lauscultation est marqué par le geste de lopérateur qui consiste à enduire le bas ventre de la patiente de matière grasse (huile ou gel) permettant une meilleure conduction des ultrasons, et lapposition de la sonde qui entraîne lapparition dimages noires blanches et grises sur les écrans. Lopérateur fait alors une série de manipulations sur le ventre de la patiente avec sa sonde. Cela produit des images différentes sur lécran de la machine. Parfois, lopérateur fixe limage et en sort un cliché au moyen dune imprimante, parfois il mesure limage à lécran. Il identifie, en commentant à haute voix, certaines des formes apparaissant pour la patiente : la tête, le dos, le cur dans notre exemple du début. Pour nous donner une idée de ce à quoi doit ressembler la navigation dun échographiste et de sa sonde sur et dans le ventre dune femme enceinte, plutôt que de produire une description ad hoc de la séquence dauscultation, nous avons sélectionné dans nos données une situation que Goffman appelle dans « les cadres de lexpérience » une « réitération technique ». Un opérateur explicite à lintention dun stagiaire, tout en auscultant le ftus dans le ventre de la patiente, les principales manipulations qui composent lexamen.
Consultation Bruno, Les Glycines
« Bruno (au stagiaire) : En principe tu dis
Après, tu dis où est la tête, tu mesures le diamètre (il enserre à lécran le crâne du ftus avec un cercle graphique, le fixe et appuie sur un bouton, la machine fait bip et sort un cliché)
tu peux me bloquer limage, là, ya la flèche, mesure!
tracer, flèche dindien je lappelle. Une fois que tas ça, à 90° tas la colonne vertébrale, quand je suis au bas de la colonne, 90°, je tombe sur le fémur, après on retourne vers la tête, après tu tournes vers la face en avant, la bouche, après, tu restes sur la tête, après, tu changes de profil, après tu mesures ton DAT,
rénal, après, vérifie ta vessie, toujours vérifier plusieurs fois la vessie
Alors des fois, la
vésicale t as
tu descends sur ton col
tu bloques là. (image fixe) Tu vois, lorifice interne du col
Voilà! Alors, après, quand tu veux te mettre sur le cur, tu te mets dessus
(A la patiente) Je vais vous prendre un petit peu.(au stagiaire) Il faut que ça soit systématique au départ. Après, quand je travaille, je prends ce qui vient au mieux. (on voit apparaître le fémur sur lécran, il le mesure, prend un cliché) Ça, cest la cuisse (
) Cest une petite fille. La petite fente, là
Tu vois, là, je suis entre les jambes. Il ny a rien qui dépasse. Faut surtout faire gaffe avec les filles, cest traître
Les os du nez
Il ta montré ça, Baptiste. Là, tu vois, ici, jai un os du nez. Cest bien. Le meilleur, pour faire tes os du nez, cest le corps calleux. Si tas le corps calleux, ici tu sais que tu as les os du nez. Alors, les yeux les yeux
les yeux
Tu regardes toujours sil y a des yeux. Tas un cristallin de chaque côté, donc il y a des yeux. Lavant bras ici
(inaudible, on voit le cur battre dans une cavité) tu vois ce que jai fait? Jai réglé ma focale
Oreillette gauche, droite, aorte (plus bas) cest pas génial (inaudible) Mince, le
artériel là, en haut, cest bien le ventricule droit et on voit le ventricule gauche
Ça, cest lélimination totale de
des gros vaisseaux, le seul moyen de lavoir, cest de
tas une aorte qui croise le ventricule droit mais
(Doppler, plus clair, il sadresse à la patiente) Cest bien! (Il discute avec le stagiaire sur les différentes machines, limage bouge) Ça, cest lovaire pendant la grossesse
lovaire, ça a un aspect très bizarre (autre Doppler, la stagiaire lui pose une question sur les Doppler) Tu balayes toujours au bord pour voir sil y a un fibrome qui traîne en sachant que ce qui nous intéresse le plus
O.K. Ça va bien
» (Glycines, Bruno, Patiente n°10)
Dans ce cours, on voit Bruno, léchographiste, agir. Il explicite au stagiaire le script de lexamen échographique. Nous sommes dans une division classique homme machine : lhomme commande, la machine obéit. Lopérateur donne ici au stagiaire une cartographie du ftus avec un itinéraire type et les mesures à effectuer. Il emploie dailleurs des termes de navigation pour illustrer son action. Il donne les ficelles du métier pour sassurer quon est bien au point recherché « une fois que tas ça, à 90° tas la colonne vertébrale
», les trucs « toujours vérifier plusieurs fois la vessie » , les pièges à éviter « faut surtout faire gaffe avec les filles, cest traître », le maniement de la machine pour des points particuliers « tu vois ce que jai fait là, jai réglé la focale », il instille dans son discours des données anatomiques : « Ça, cest lovaire pendant la grossesse
lovaire, ça a un aspect très bizarre
». Léchographe apparaît peu dans son discours, au moment où il précise avoir réglé la focale, sinon, il semble le considérer comme transparent, un simple prolongement de sa connaissance. Cette connaissance est principalement de deux ordres : anatomique comme nous lont suggéré Marie-France Sarramon et Hélène Grandjean, et méthodologique. Il faut connaître laspect des organes du ftus et de la mère pour les reconnaître à léchographie, pour être sûr quon a tout vu, il faut aller méthodiquement de la tête aux pieds du ftus puis revenir sur lintérieur. Mais le formateur a bien précisé au début de sa tirade « en principe », il reconnaît implicitement que cet ordre nest pas toujours facile à respecter. Ce quil énonce est de lordre de la convention, mais est toujours confronté à lépreuve de la réalisation et aux nécessaires ajustements que celle-ci demande. Il oublie de mentionner la nécessaire participation de la machine et la familiarisation indispensable entre opérateur et machine pour que le cours daction ne soit pas mis à mal. Il névoque pas non plus les modifications pouvant intervenir du fait de la patiente. La réalisation heureuse dune bonne échographie demande lalignement dun certain nombre déléments qui napparaissent que rarement. Ils sont sous-jacents aux situations et peuvent se révéler à loccasion daccrocs dans le déroulement des consultations : un imprévu va alors amener lun ou lautre des participants à demander ou donner une justification, ou à adapter voire changer son action pour une bonne réalisation de la consultation.
Munis de ces premières informations sur le décor et le déroulement de la séquence dune échographie obstétricale, notre tâche dans ce chapitre va être de préciser quelles modalités peut prendre le cours daction et quelles configurations dactants il peut ainsi dessiner, sachant que dans chaque configuration particulière il y aura des implications morales ou éthiques plus ou moins fortes. Au fur et à mesure de la description de configurations rencontrées dans les variations du cours daction, on verra poindre les hypothèses que celles-ci tracent de ce qui est bien ou mal, et les possibilités dactions ouvertes ou fermées. Nous analyserons chaque scène comme un jeu ouvert où les interactions orientées par le cours daction vont produire de bout en bout les personnages et les intrigues. Nous allons séparer les observations qui suivent en deux ensembles : celles qui ont trait à la production des images échographiques et celles qui ont trait à la production des narratifs de « ce qui se passe » en échographie.
Des configurations daction variées pour la production de limage échographique
Poursuivant notre objectif de dénaturaliser léchographie, nous allons nous intéresser à ce qui constitue lune des missions principales de cette technique à savoir : produire une image dun ftus. Nous voulons montrer que derrière la convergence de toute linteraction vers la production cette image, il seffectue un certain nombre dalignements minimes et presque imperceptibles. Ces alignements ne sont pas neutres, et à linstar de ces éléments du dispositif technico-opérationnel décrits plus haut, ils peuvent héberger des potentialités de définition de « ce qui doit être ». Lobservation de centaines de consultations ordinaires nous offre une mine de petits moments privilégiés où affleurent un certain nombre de médiateurs qui vont susciter ou produire lexplicitation déléments qui restent entièrement ignorés dans les autres consultations
Ces médiateurs sont mis en évidence dans les accrocs à la séquence daction, lorsque un petit événement suscite, de la part des acteurs, une opération d interprétation de ce moment précis de linteraction. Nous allons nous intéresser aux incidents dans la consultation et à leur restauration dans le cours daction. Cest la juxtaposition des observations et leur comparaison qui fait ressortir ces moments comme des incidents, ce peut être aussi la position de lobservatrice ou dun stagiaire qui va servir de déclencheur à un commentaire dun des acteurs sur le cours daction. Les situations dapprentissage donnent lieu à des occasions renouvelées de défaire lévidence de laction, elles sont donc bien représentées dans la partie qui suit. Nous avons classé les incidents en trois groupes : un premier groupe concerne les relations opérateur échographe, le second groupe sintéresse plutôt aux opérations de mise en forme du ftus pour la production de limage, le dernier expose certains incidents autour de la participation de la femme enceinte.
Dans lanalyse de la consultation déchographie, le traitement de la présence de la machine et de son influence sur linteraction est primordiale. On ne peut la réduire à un simple prolongement de lopérateur car, on va le voir plus loin, lopérateur est forcément en négociation avec sa machine dans le cours de laction. Lopérateur et la machine se complètent. Il serait vain de tenter de résumer la relation échographiste-machine en une relation hiérarchique descendante entre la tête qui formaterait lexamen, et le bras prolongé qui exécuterait le dessein mis en place par lopérateur. Les exemples présentés dans cette partie ont été sélectionnés parce quon y voit apparaître tout un jeu autour de la machine dont les médiations soudain redeviennent visibles. Nous parlons de médiations au pluriel car nous en distinguerons deux types : le premier tient au fonctionnement de lappareil, à lobtention même de ces fameuses images. Voir à travers le ventre de la femme suppose un certain nombre de petites opérations invisibles la plupart du temps, nous en montrerons quelques unes. Le second type se rapporte à ce quil sagit de voir, et donc à la mise en forme des images.
Opérateur - échographe : une adaptation réciproque
Lorsquon a affaire à un opérateur expérimenté, la réalisation de léchographie peut paraître étonnamment fluide et cohérente. La multiplication des observations facilite le surgissement doccasions où cette cohésion apparente se défait. Plusieurs incidents furtifs pendant les consultations observées nous ont rappelé lexistence de la machine. Le premier incident eu lieu au début dune consultation, la première de cette après-midi-là pour Didier.
Les futurs parents entrent dans la salle, posent leurs affaires sur la paillasse. La femme sallonge sur la table, le mari sassied à côté delle, sur la chaise. Didier essaie dallumer son moniteur, mais aucune image napparaît. Il se lève, allume puis éteint le moniteur des patients, rien, tout est noir. Il a lair préoccupé, se gratte la tête puis pousse un soupir de soulagement: il visse une molette en bas de lécran.
Didier (à mon intention) : Cest Violetta, la femme de ménage, elle a poussé le bouton quand elle a nettoyé lécran. » (Glycines, consultations Didier)
Il faut quand même allumer la machine ! Et vérifier que le bouton de contraste soit correctement positionné. Parfois la machine est allumée mais ne produit pas dimages. Ceci oblige lopérateur à utiliser son savoir-faire pour rétablir le cours de la consultation :
« Noël a un problème avec la sonde échographique quil tient dans la main gauche et a posé sur le ventre de la patiente. On dirait que Noël reprogramme lappareil. Il appuie sur les touches de lappareil en étant penché au dessus de la patiente (il nest pas passé de lautre côté). Lécran devient tout noir, présente un « menu » une liste de mots précédés dun chiffre, Noël appuie de nouveau sur des touches de la console et limage redevient normale. » (Marronniers, consultations Noël)
Cet exemple est le premier qui nous ait fait prendre conscience de la complexité de lappareil, qui avait pu nous apparaître jusque là comme une sorte dappareil photo automatique in utero. Pour quun échographe produise des « bonnes » échographies, il faut donc aligner tout un ensemble de paramètres qui sont imperceptibles au premier coup dil. Parler dun échographe produisant de bonnes échographies est un abus de langage, car léchographe nest pas le seul en cause dans cette production dimages .
Lobservation de stagiaires apprenant léchographie est une bonne occasion de voir ressortir tout le savoir-faire incorporé dans léconomie de gestes et de commentaires de la consultation « ordinaire » déchographie. Sur le second terrain, aux Marronniers, les échographies de Noël auxquelles nous avons assisté étaient pour partie des échographies où se formaient médecins et sages-femmes. Ceux-ci prenaient dabord la sonde, essayant de mener à bien lexamen pour le laisser achever par le professeur dans les cas où ils navaient pas réussi à tout visualiser ou bien sils avaient un doute sur leur examen. Un leitmotiv qui revient lorsquon parle à des médecins de léchographie, cest la phrase quils ont apprise à la faculté « léchographie est opérateur - dépendante ». Mais à lobserver de plus près, nous pouvons établir quelle est également machine-dépendante, et nous verrons plus loin quelle dépend également de la patiente et du ftus. Certes les performances de lopérateur sont fonction de ses connaissances en anatomie, de ses connaissances en échographie mais aussi de sa relation avec une machine, dans le cadre précis dune consultation. Léchographie est machine dépendante, et les échographistes le savent bien. Toutes les machines ne sont pas équivalentes pour les opérateurs, elles ont des performances distinctes. Ainsi aux Glycines comme aux Marronniers, les opérateurs avaient des machines sur lesquelles ils préféraient travailler.
Noël était un échographiste dune notoriété certaine, professeur de médecine par ailleurs. Des fabricants déchographes prêtaient fréquemment à son service des machines quil testait pour pouvoir éventuellement les recommander à lachat. Le changement dune machine crée des différences dans le cours de laction. Les gestes familiers doivent se modifier imperceptiblement.
Noël: Comment ça se fait quil ny ait pas de musique là? (On voit apparaître à lécran un graphe avec des pics et des creux que je reconnais comme étant le graphe sur lequel on mesure le rythme cardiaque. Noël en mesure lamplitude
On voit ensuite ce que jidentifie comme étant le thorax du (bébé), son cur qui bat à lintérieur: quatre cavités noires les unes accolées aux autres qui se dilatent et se contractent)
Il est à combien de semaines?(consultations Noël, Marronniers)
Le bruit du rythme cardiaque est un repère auditif sur lequel les échographistes peuvent sappuyer pour vérifier quils sont bien sur le cur du ftus, même sil nest pas nécessaire de contrôler la fréquence dudit rythme, faite sur la représentation graphique. Labsence de ce bruit est donc remarquée très vite par Noël qui trouve ensuite une autre façon de positionner son examen. Nous retrouvons avec cet exemple le travail de léchographiste qui sappuie sur des éléments de plusieurs natures pour mener à bien son exploration cartographique du ftus. Il doit certes produire des images et des mesures, mais il sappuie sur un certain nombre de repères, de balises qui nappartiennent pas au registre anatomique et qui ne sont pas forcément communs à toutes les machines pour sassurer quil est au bon endroit. Il traduit en repères visuels, spatiaux, auditifs les positions quil doit prendre pour revenir faire la comparaison avec les données anatomiques.
De lanatomie à la cartographie, de la cartographie à lanatomie, les négociations autour des images à produire
Toutes les vues sur lanatomie du ftus produites par un échographe ne sont pas bonnes à prendre. Les extraits suivants montrent tous des moments où larticulation nest pas faite correctement et où linstructeur corrige la participation des apprentis échographistes pour les aider à obtenir la bonne image. Nous verrons quil y a des facteurs à prendre en compte aussi divers que : la position de la sonde, la fréquence des ultrasons, langle des ultrasons par rapport au ftus, la position du ftus dans lutérus
Dans lexemple suivant, Noël reprend une stagiaire qui narrive pas à obtenir une image nette.
Noël: Ce quil faut, cest que tu prennes perpendiculairement les structures cérébrales. Tas la sonde à lenvers, ça, ça flingue
Il se met derrière elle, debout, un peu penché, lui prend la main qui tient la sonde et lui montre comment tenir sa sonde à lendroit, lui explique comment sassurer quon a la sonde dans le bon sens. Une fois la sonde remise à lendroit, il la guide et lui explique lanatomie du cervelet, larachnoïde à la surface du cervelet. (Consultations Noël, Marronniers)
Il y a un sens pour faire une échographie. On ne peut pas tenir la sonde nimporte comment, la sonde noffre quune vue parcellaire du ftus, il faut donc chercher les bons angles
Mais il y a des exigences modulables, dans le sens où les fonctionnalités de la machine permettent de résoudre certains problèmes :
« Limage à lécran est assez floue, criblée de petits points blancs, on ne voit pas grand chose, je lattribue à lobésité de la patiente, cest un problème courant en échographie.
Noël: Je vais prendre la main. Tas fait les mesures?
Interne:
(inaudible)
dodu.
Noël (tout en explorant les images): Cest un dodu
(il explique à linterne quil aurait du régler léchographe)
Ya un repère, cest le liquide amniotique qui doit être noir
Sur les reins à cette période, il est possible que tu ne les voies pas. Si tu vois une vessie et que le liquide amniotique est normal, cest réglé
(
) Une jambe
les deux pieds
les jambes
la main avec tous les doigts quil faut
Le cur
on va voir le cur
(
) 4 cavités
le départ des gros vaisseaux
(
) un bébé qui vous fait un pied de nez, là, vous voyez? (
) » (consultations Noël, Marronniers)
Dans cet extrait, le professeur montre à linterne comment mieux voir dans des conditions difficiles : on peut régler le contraste de limage pour avoir un liquide amniotique noir et les autres structures se détachant mieux sur ce fond. Il explique également que si lon ne voit pas certaines structures, on peut déduire leur présence. Les reins du ftus ne sont pas toujours visualisables selon le terme de la patiente, mais leur bon fonctionnement peut être inféré sil y a une vessie et un liquide amniotique normal. Il y a donc deux types de jeu invoqué : un jeu sur les possibilités offertes par la machine, changer le contraste, et un jeu intellectuel de déduction à partir de la présence dindices toujours visibles. Lorsque les possibilités dadapter la machine au problème quon se pose sont épuisées, alors cest à lopérateur de sadapter pour pouvoir poursuivre.
Il faut un savoir incorporé dans lopérateur, comme en témoigne ce court dialogue:
« Interne (à lunettes) (un peu confus de sa maladresse): La seule chose, cest que je narrive pas à avoir le BIP
Noël: Parce quil est un peu bas, ce bébé. (A la patiente) Je vous appuie un peu sur le ventre madame.
Il appuie sur le bas du ventre, avec la sonde, presque au niveau du pubis, obtient une coupe transversale du crâne, mesure le BIP, le donne à linterne qui le note sur le dossier. » (consultations Noël, Marronniers)
Lorsque les conditions normales dexécution ne permettent pas de prendre les mesures demandées, léchographiste doit utiliser un certain nombre de ruses parmi lesquelles lutilisation de la sonde pour repousser vers le haut un ftus. Une autre solution aurait pu être dutiliser une sonde endovaginale, mais ce nétait pas pratiqué couramment dans les consultations déchographies de Noël. Il faut apprendre à tout voir. Il faut régler la clarté de limage, il faut orienter correctement la sonde, il faut savoir utiliser les différentes possibilités de léchographe, on a vu quon pouvait régler le contraste, on peut aussi changer la fréquence des ultrasons pour obtenir une image différente.
« Noël continue et fait un cours à Anne et à la sage femme en formation sur comment repérer la membrane entre les deux jumeaux.
Noël: Alors, tu la repères et tu passes en 10 mégahertz.
La patiente fronce les sourcils et roule les yeux. Elle tourne la tête et regarde son écran de biais (il est face à elle, en hauteur).
Noël: A ce stade de la grossesse, tu peux encore faire ton écho en 10 mégahertz, la différence, cest la définition
» (Consultations Noël, Marronniers)
Les problèmes ne se réduisent pas à la définition de limage. Une erreur dangle de la sonde et une anatomie normale peut paraître anormale, on peut faire basculer la patiente du normal au pathologique
« Il lui explique ensuite comment prendre une vue du cur en étant sûr que les structures ne sont pas cachées. Il prend une feuille de papier et montre sur lui comment il faut sy prendre. « Tu vois, le plan idéal, cest un transversal comme ça » il incline la feuille. « Parce que le cur, il est orienté comme ça, si tu prend une coupe transversale normale, tu rates
» . Il reprend la sonde. Tu vois, comme ça, tu vois les oreillettes, comme ça (il change la sonde de position) tu vois les ventricules, et comme ça (il change la sonde de position) tu vois les quatre
» (consultations Noël, Marronniers)
Ce nest pas parce que lopérateur a réussi à obtenir une image du cur du ftus que cest la « bonne » image du cur. Un cur en bonne santé doit comporter deux ventricules et deux oreillettes qui doivent se contracter de façon harmonieuse. Une seule coupe permet de visualiser les quatre à la fois. Noël, pour faire comprendre le travail nécessaire à lobtention de cette image traduit physiquement avec sa feuille et sa main le passage dun objet à trois dimensions (le cur matérialisé par sa main) à un objet à deux dimensions : le plan de la feuille de papier. La sonde doit être perpendiculaire au plan que lon veut obtenir. Lexamen échographique consiste donc à produire des images comparables pour tous les ftus, de façon à prendre toujours les mêmes mesures qui seront évaluées en fonction de leur situation par rapport aux mesures moyennes observées sur les ftus du même âge. Produire les bonnes vues demande darticuler le savoir quon a de la machine, la position du ftus, et langle des ultrasons par rapport à limage à obtenir
Les exigences de la machine ne sont donc pas les seules à prendre en considération. Ces exigences sont à croiser avec les normes édictées par la profession des échographistes. En effet les observations et mesures prises au cours dun examen échographique ne prennent leur sens que comparées à des « normes ». Ces normes consistent des tables de répartition des mesures selon le terme de la grossesse et des plans anatomiques précis. Cest à partir du rapprochement des images et mesures effectuées au cours de lexamen et de ces normes que léchographiste va pouvoir conclure sa consultation. Nous avons vu des articulations nécessaires entre léchographiste, sa machine et le ftus. Ces premières observations nous ont permis de constater que la machine nétait pas un prolongement transparent de léchographiste, et que la participation de ce dernier consistait en une adaptation et une modulation permanente. Dans ces observations, on voyait peu intervenir la patiente ou même le ftus. Tout se passait comme si la femme était transparente, et le ftus se laissait voir sans problème. Mais tout comme lopérateur et la machine, la patiente et le ftus participent à la production des images de façon plus ou moins importante selon les cas. Un minimum de présence à lexamen est requis selon des modalités différentes.
La transparence négociée de la femme enceinte
On se représente souvent la future mère comme passive à léchographie, tellement passive quelle en deviendrait transparente. Elle ne ferait que prêter son ventre à lexploration des ultrasons. Mais cette partie va nous permettre de voir que souvent, sans que cela se remarque, seffectue un travail dalignement pour que ce ventre puisse être « explorable ». Nous continuerons à puiser dans notre corpus dobservations les incidents mineurs qui vont faire apparaître les exigences qui composent le plus souvent silencieusement la pratique. La future mère doit coopérer, elle doit rendre son corps le plus transparent possible pour léchographie. Les femmes enceintes ne sont pas toutes égales devant léchographie. Il y a des natures plus favorables à léchographie que dautres. Les patientes présentant des surcharges pondérales sont mal vues, dans plusieurs sens du terme. On a plus de mal à visualiser le ftus, les ultrasons passent mal dans la graisse, les opérateurs font parfois des remarques désobligeantes.
« Dans une autre salle, Noël discute avec une sage femme. Celle ci lui dit: « Vous avez vu la patiente dans lautre salle, elle est tellement grosse quon ne voyait pas le cur. Noël lui répond quil la vue et que pour le cur il suffisait de régler le
(je ne sais pas ce que cest). Il la taquine en lui demandant si elle sait le faire. » (Consultations Noël, Glycines)
Une autre fois, pour une femme de 38 ans pesant 110 kilos, Noël demandera de noter dans le dossier les conditions de léchographie et encouragera lamniocentèse, les vues du ftus étant trop floues. Dautres petits événements dans les descriptions de consultations nous enseignent que les patientes ne sont pas toutes égales devant léchographie.
Charlotte: Il a des grandes jambes
Là, cest ses pieds
Là, cest un pied et un autre petit pied qui est là
Pof! (on voit apparaître une main à lécran)
Le petit doigt, lannulaire, le majeur, lindex
(une autre image grise apparaît)
loreille
Ça, cest un peu dur, parce que comme vous nêtes pas très échogène
Il est beau ce bébé! Regardez ses mains!
» (consultation Charlotte, Glycines)
Comme il y a des gens photogéniques et dautres pas, il y a des patientes échogènes et dautres non ! On voit moins bien sur des patientes moins échogènes.
On demande parfois une préparation de la femme enceinte avant même lentrée dans la salle de consultation déchographie et cela peut se prolonger par des sollicitations au cours de lexamen, en fonction du déroulement des opérations. On lui demande davoir une idée du terme de sa grossesse (ou de la date de ses dernières règles), cela permet à lopérateur de cadrer son examen, cest plus important pour une première échographie.
Françoise: Je vais être embêtée, si jai pas votre terme précis
(elle pose la sonde sur le ventre de la patiente. Sur lécran, napparaît aucune des images que jai lhabitude de voir pour des échographies de début de grossesse. On ne voit quun magma de masses grises, pas de cavité plus sombre)
Vous n avez pas la vessie très très pleine
Patiente: Si! (Consultations Françoise, Glycines)
Il est fréquent quon demande à la femme enceinte dabsorber un litre deau une heure avant une échographie du premier trimestre, ce qui favoriserait les conditions de lexamen de lutérus. En préambule, certaines secrétaires et certains médecins précisent lors de la prise de rendez vous pour une échographie que la patiente ne doit rien appliquer sur son ventre avant:
Bruno.: Vous mettez des crèmes sur le ventre?
Patiente: Oui.
Bruno. (au stagiaire) : Tu sais si les femmes mettent des crèmes sur le ventre parce que
il y a toujours des endroits où elles oublient den mettre, tu peux mieux voir. Quand je me mets ici, le diaphragme, la crosse de laorte
(Consultations Bruno, Glycines)
Dans le cas décrit ci dessus, la patiente se révèle difficile à échographier, mais lopérateur connaît une façon de moduler sa prestation : il va rechercher les endroits sur lesquels la patiente na pas passé de crème pour continuer son examen.
Il y a donc plusieurs éléments préalables à lexamen qui vont pouvoir aider ou gêner la réalisation de léchographie. Cela nexclut pas des demandes supplémentaires et parfois contradictoires avec les précédentes pendant lexamen. Parfois, la vessie est trop pleine comme dans le passage suivant.
Baptiste.: (
) (Il pose la sonde sur le ventre de la patiente)
Ça cest son crâne, son visage
(le mari regarde en souriant lécran, Baptiste. mesure les os propres du nez sur le profil du bébé
Brusquement, il lève la sonde)
Vous allez aller aux toilettes parce que la vessie me gène
(La patiente se lève et y va. Elle revient quelques instants après)
Baptiste. (remet de lhuile et pose la sonde) Voilà! Le crâne avec le cerveau
(il mesure le petit diamètre de lovale du crâne) (Consultations Baptiste, Glycines)
Des manifestations intempestives peuvent également empêcher une réalisation optimale de lacte médicale. La femme enceinte peut avoir le ventre qui se contracte pendant lexamen et gêne la progression des ondes.
Baptiste (qui a commencé à bouger la sonde sur le ventre de la patiente) Ça cest le dos, son corps
Essayez de faire le ventre tout mou
Ça, cest le crâne
(il fait apparaître à lécran un diagramme, et la machine fait à nouveau un bruit rythmique sourd)
Ça, cest le cur (il place le curseur à deux endroits du diagramme et prend une mesure)
On va peut être regarder dune autre façon parce que là, jai un peu de mal
Parfois, malgré ses efforts la patiente narrive pas à domestiquer son ventre de façon à ce quil facilite assez lexploration :
Baptiste: Oui
Essayez de vous décontracter
Patiente: Comme ça?
Baptiste: Cest reparti! (il y a une contraction) Il faut absolument vous laisser faire. (il attend un court moment, puis applique la pince graphique sur une zone grise, on entend un bruit rythmique sourd sortir de la machine, il fait apparaître une courbe sur la moitié de lécran, en mesure lamplitude) (Consultations Baptiste, Glycines)
La patiente doit accepter les modifications dans le cours daction, comme par exemple la sonde endovaginale si lopérateur narrive pas à visualiser correctement le ftus par la voie pelvienne,
Françoise (ne voyant toujours rien de probant sur son écran): On va passer par voie vaginale, parce que votre vessie nest pas assez pleine et que je ne vois pas de sac ovulaire
(Consultations Françoise, Glycines)
Lutilisation de la sonde endovaginale, censée faciliter certaines prises de vues sur le ftus demande également une coopération de la patiente pour donner de « bonnes images ».
Didier.: (
) Vous allez retirer le pantalon et votre slip et on va vous faire ce quon appelle une endovaginale pour mesurer
(il recouvre la sonde endovaginale dun préservatif et lapproche des jambes de la patiente)
Vous allez plier les genoux, mettez vos mains sous vos fesses et voilà
(une nouvelle image apparaît à lécran) (
) Serrez bien les poings
Le but de serrer les poings, cest de relever les fesses, voilà, parfait
La vessie, elle est bien vue
(Les patients sont silencieux, le mari regarde lécran, impassible)
Levez les fesses
Allez y, faut bien les relever, plus vous les relevez, plus lexamen est facile!
Patiente: Jai pas lhabitude.
Didier.: Cest pas grave, je comprends bien que vous nayez pas lhabitude, cest pas le genre de choses faciles
(consultations Didier, Glycines)
Pour que lopérateur voie mieux avec la sonde endovaginale, il faut que la patiente remonte le bassin de façon à bien positionner son utérus par rapport à la sonde. Lobtention de bonnes images du ftus à léchographie ne dépend pas uniquement de la qualité du matériel utilisé, de ses potentialités, ou de la dextérité et de lexpérience de léchographiste, elle demande en outre une coopération multiforme de la femme enceinte. Lorsque la patiente nest pas « explorable » facilement, des réalignements vont être nécessaires pour parvenir à faire léchographie comme nous le montre lexemple suivant. Une consultation avec une patiente présentant une surcharge pondérale certaine, et un ventre impressionnant décrit ainsi dans mes notes :
« ventre quelle a fort gros et adipeux, avec un aspect « peau dorange » »
Didier : (
) Vous allez remonter un peu la peau de votre ventre à deux mains (il lui montre comment elle doit faire, on ne voit pas grand chose à lécran)
Patiente (tenant son ventre et désignant lécran du menton): Cest quoi, là?
Didier.: Ça, cest le col utérin, les fesses du bébé, ce que je suis en train de regarder, cest la position du placenta
Merci! (elle lâche son ventre) (
) (On voit effectivement un profil à lécran. Il continue à promener la sonde par petits mouvements circulaires, la passe dun coté à lautre du ventre
des images indéterminées passent sur lécran
Au bout dun moment, il fixe une image, prend une mesure et un cliché
Il dit quelque chose inaudible
il mesure une boule puis bouge de nouveau la sonde
il finit par sasseoir sur la table, à coté de la patiente, tout en continuant de fixer son écran)
Je vais être obligé dappuyer un tout petit peu
(Il prend la sonde à deux mains, appuie dessus, il la promène sur le ventre de la patiente, nobtient rien quil veuille fixer, reprend la sonde à une main. Il se rassied à sa place)
» (consultations Didier, Glycines)
Ici, la machine et ses possibilités et les caractéristiques physiques de la patiente construisent les cours daction possibles pour les autres participants. Léchographiste essaie de contourner lobstacle naturel que constitue pour les ultrasons la graisse de la patiente, en lui demandant de maintenir les plis de son ventre dune certaine façon, en positionnant différemment la sonde, en se levant, en tenant la sonde à deux mains et en appuyant très fort sur le ventre, chose que je navais pas vue dans dautres consultations, les opérateurs restant plutôt statiques derrière leur appareil, gardant une main sur la console, lautre sur la sonde. Pour concourir au succès de léchographie, lopérateur commence par faire appel aux fonctionnalités de lappareil, qui ne suffisent pas, puis à la modularité de la patiente en lui demandant de retenir son ventre, puis il fait appel à sa propre modularité en se déplaçant, en sasseyant à côté de la patiente. Il y a un engagement physique, corporel de la part de lopérateur pour obtenir ces images du ftus. Ces quelques exemples nous permettent donc détablir que les mères ne sont pas des fenêtres transparentes sur le ftus et quil leur est demandé un minimum de participation, tant dans leur préparation en vue de lexamen : remplir leur vessie, ne pas mettre de crème, ne pas prendre trop de poids, que pendant lexamen : faire le ventre tout mou, se placer dune certaine façon, accepter lendovaginale
Nous avons mis en évidence les conditions qui rendent possible le cours daction dune échographie ordinaire, du côté du duo opérateur machine, du côté de la patiente, intéressons nous donc au dernier paramètre quil nous reste à étudier : le ftus.
Des ftus à l échogénie variable
Même lorsque la femme enceinte a fait le nécessaire pour être « explorable » aisément, il peut rester des alignements à réaliser du fait du ftus. Lune des configurations de consultation où la nécessité dune participation du ftus apparaît le plus clairement, est celle des échographies de grossesses gémellaires. Dans le cas des grossesses gémellaires, léchographie se complique à mesure que la grossesse avance car la taille des ftus aidant, la femme est plus rapidement incommodée par le volume de son ventre, les ftus peuvent se masquer lun lautre, lutérus de la future mère se contracte plus facilement
Dans lexemple suivant on voit bien combien lexercice peut être douloureux en fin de grossesse. Léchographiste doit appuyer fort avec sa sonde pour séparer les jumeaux et obtenir les images quil recherche, cela incommode la patiente puis crée une contraction. Elle finit par demander à changer de position, la position à plat dos ne lui étant plus supportable.
Didier (assez absorbé) : Il faut que jappuie très fort parce quon y voit plus rien et en fait
(il appuie sur le ventre avec sa sonde, la patiente bouge, visiblement incommodée)
désolé
Ils sont là, tous les deux, tête en bas
Patiente: Ah, cest bien
Didier: Il faut que jappuie encore un petit peu
Patiente: Je comprends. (Elle souffle bruyamment) Oh la vache, Oh (souffle court) jai une contraction
(elle tient la têtière en haut du lit avec ses deux mains, un peu crispée, elle souffle)
Je peux me mettre un peu de côté? Je ne peux pas tenir comme ça? (consultations Didier, Glycines)
Cet exemple montre bien les inconvénients pour les échographistes des grossesses gémellaires. Les patientes ayant des grossesses gémellaires sont particulièrement surveillées, elles ont une échographie par mois. Mais au fur et à mesure que la grossesse avance, lexercice se complique. On voit ainsi apparaître un autre facteur concourant pour la réussite de lexamen : le ftus. Il faut aussi que le ftus saligne, prenne les bonnes positions pour que lopérateur puisse exécuter la série de mesures requis pour lexamen. Lorsque le ftus ne prend pas spontanément la pose, léchographiste sarrange pour la provoquer, parfois à la surprise de la patiente :
Patiente: Ouh! (Elle sursaute)
Didier (qui la secouée en enfonçant la sonde dans son ventre un peu brutalement) : Désolé, il faut le bouger un peu, pour quil ouvre la main, sil y a crispation de la main, cest signe de trisomie 21
».(ibid.)
Les images idylliques du ftus flottant dans le ventre de sa mère ne sont donc pas si simples que ça à obtenir, parfois, même quand la coopération de la patiente est assurée, quelle a fait de son ventre un objet docile dauscultation, le ftus peut poser un problème dexploration.
Baptiste (laidant de la main): Remontez bien votre chemise
(il promène la sonde sur le ventre de la patiente) Essayez de faire le ventre tout mou, parce que
Sa tête est ici, son dos là, le ventre là
Ça va être difficile à jouer tout ça! il est complètement de travers
(
) 0,69
Ça, cest la cuisse avec le fémur
Lautre cuisse
Son crâne
(il donne un coup de pédale, pour fixer limage, prend une mesure et un cliché. Limage recommence à bouger, il donne un autre coup de pédale, limage se fixe sur la cage thoracique, de profil)
on ne voit pas grand chose
son ventre
(la patiente regarde lécran. Son mari a un regard très mobile, il regarde successivement Baptiste la ventre de sa femme, moi, lécran, Baptiste, le ventre, lécran
Les images se succèdent à lécran)
Baptiste: (Inaudible)
Patiente: Parce que vous aimeriez quil soit dans quel sens?
Baptiste: Dans le bon!
Patiente: Cest à dire?
Baptiste.: Comme il veut, je men fous, mais pas comme ça!
(consultations Baptiste, Glycines)
On le voit, certaines positions du ftus peuvent passablement irriter les opérateurs pressés. Le ftus peut être un peu bousculé au cours de lexamen pour permettre à lopérateur de prendre une mesure. Les tentatives de lopérateur de modifier la position du ftus ne sont pas toujours couronnées de succès. Lopérateur prévient les parents dans lexemple suivant, mais ce nest pas toujours le cas.
Didier : je vais le remuer un peu exprès (on voit le ftus à lécran sursauter en réponse à son coup. Il fait apparaître un graphe sur la moitié gauche de lécran, envoie des taches de couleur bleue et rouge. On voit de part et dautre de lécran de minuscules taches rouges et bleues, on entend des bruits subaquatiques, il change le graphe en repositionnant la pince, le bruit se précise, devient rythmique. Didier recommence la manuvre (petit coup puis repositionnement de la pince) et obtient un résultat qui le satisfait, il en mesure lamplitude
Il fait apparaître un autre graphe, la courbe est inversée (toute en creux), la pince définit un tout petit point, la machine émet des sons subaquatiques puis rythmiques, il prend la mesure de lamplitude de ce nouveau graphe
) (consultations Didier, Glycines)
Si lopérateur prévient la patiente, cest que lopération qui consiste à faire bouger le ftus peut la surprendre. Le médecin peut, selon les cas de figure, donner un coup sur le ventre de la patiente avec la sonde, voire enfoncer celle-ci franchement dans le ventre de la patiente pour susciter un mouvement du ftus. Par opposition aux images caricaturales de léchographie comme moment de rencontre privilégié entre les parents et les (bébés), ces épisodes nous enseignent que la confrontation échographie ftus peut parfois être conflictuelle. Parfois, la patiente ne trouve pas la chose franchement agréable.
Didier: OK (limage continue à bouger) Ça vient
(il appuie sur la sonde, sur le côté du ventre avec ses deux mains)
Bon, on va essayer de le faire un peu tourner
Patiente: Oh!
Didier: Ça marche! On voit le profil
(ibid.)
Parfois, lorsque le ftus bouge trop, léchographiste na dautre solution que de remettre patiemment sa série de mesures :
Charlotte : On va mesurer le diamètre de son ventre
Il se met à bouger, on va peut être attendre quil ait fini pour mesurer
(consultations Charlotte, Glycines)
Un ftus trop agité est un empêcheur de mesurer en rond. Le médecin a du mal a figer une image correcte pour sassurer de la bonne morphologie de certains éléments ou simplement sur laquelle prendre des mesures.
Charlotte: Hop, il tourne la tête, je vais essayer de le calmer un peu. Il tourne la tête
Vous avez les deux petites oreilles qui sont là
(on voit à lécran une coupe du crâne vu du dessus et les deux oreilles sur les côtés, elle les montre avec le curseur)
Son cur, vous lavez déjà entendu
(elle fait un essai, mais narrive pas à trouver le cur)
Bon, ben je vais vous le montrer quand il sera plus calme
Patiente: Jai remarqué quil battait très vite
Charlotte: Toujours. On va attendre quil se repose
Là, il se repose, il recharge les batteries pour recommencer, il fait semblant de dormir, je le sens
Le nez, la bouche, le menton
Super! Là, cest son oreille que je mesure
(ibid.)
Les exemples ci-dessus nous ont donc montré à quel point la participation du ftus concourrait également à la bonne réalisation de lexamen échographique. La participation du ftus ne signifie pas pour autant quon lui confère un statut particulier, mais quil est un des éléments à aligner pour obtenir les images attendues.
Dans un premier temps de ce chapitre, ce qui nous a intéressé était de donner une description du dispositif de léchographie ordinaire en replaçant les médiateurs rendus invisibles par la banalisation de cette technique. Nous avons donc exploité nos notes de terrain en échographie pour découvrir à travers les incidents soulignés par des modifications de laction, les remarques des échographistes, des femmes enceintes ou de leur observatrice, les éléments implicites qui sous-tendaient la réalisation de léchographie ordinaire pour la production de limage du ftus. Nous nous sommes concentrés jusquà présent sur la production dimages et aux alignements nécessaires dans la consultation pour leur obtention. Nous avons adopté un point de vue proche du point de vue professionnel, avec le présupposé que lobjectif de léchographie est dobtenir de bonnes images du ftus. Nous navons pas voulu préjuger du sens de ce qui est produit dans la consultation, objet de la partie suivante.
La production de léchographie pour les futurs parents
Nous avons évoqué dans lintroduction de ce chapitre les enjeux liés à léchographie du fait de sa position privilégiée à lintersection des questions de médecine et de société. Léchographie est dans la ligne de mire dun certain nombre de réflexions sur léthique des pratiques de diagnostic prénatal du fait de son caractère profondément ambigu. A la fois examen médical du ftus et présentation du futur (bébé), elle contribuerait à homogénéiser les façons dont les femmes enceintes vivent leur grossesse et à asservir ces dernières aux exigences dun maternage qualifié, certifié par les experts médicaux. Nous aborderons la question de la constitution du ftus dans le chapitre suivant. Ce qui nous intéresse, une fois établie la multiplicité des configurations possibles pour produire une échographie « normale », cest la façon dont, dans ces échographies « normales », se négocie entre opérateurs et femmes enceintes (et éventuellement futur père) le sens des images produites dans lexamen, et comment, lors des interactions sont définies les compétences et les modalités dinteraction admissibles. Pour ce faire, nous allons une fois de plus utiliser les « cadres » de lanalyse proposés par Goffman, en nous attachant plus particulièrement à cette propriété quils ont selon Goffman, dorganiser les engagements des participants à linteraction. "Un cadre ne se contente pas d'organiser les sens des activités, il organise également des engagements. L'émergence d'une activité inonde de sens ceux qui y participent et ils s'y trouvent, à des degrés divers, absorbés, saisis, captivés. Tout cadre implique des attentes normatives et pose la question de savoir jusqu'à quel point et avec quelle intensité nous devons prendre part à l'activité cadrée
tous les cadres n'imposent pas le même type d'engagement
Selon les circonstances, il faudra donc s'entendre sur les limites acceptables, sur une définition de l'engagement et du niveau d'engagement, que nous pourrons juger insuffisant ou excessif." Les moments que nous allons singulariser, dans nos notes de terrain, vont poser la question de la qualification de ce qui est engagé, et de quelle façon, par les situations déchographie. Lengagement physique des femmes enceintes et des ftus a été envisagé dans la partie précédente. Nous allons examiner ici les moments de cadrage, ces moments où, nous dit Goffman, il faut « sentendre sur les limites acceptables, sur une définition de lengagement et du niveau dengagement
» . Dans nos données, ces moments de cadrages sont suscités soit par une demande, une question des participants à linteraction, soit par la position de médiatrice de lobservatrice qui circule entre les différentes consultations et est à même de constater les différences qui peuvent se faire jour dans la façon de délimiter les engagements, dune consultation à lautre.
Linfluence de la perception des futurs parents par les opérateurs
Il ny a pas une patiente type en échographie. Les opérateurs reconnaissent une certaine variété dans leurs patientes et dans les comportements de celles-ci. Certains déclarent moduler leur prestation en fonction du type de patiente.
«
(Baptiste me dit qu)il y a une différence très grande entre les patients, certains sont sympathiques (je pense quil fait référence au couple avec les jumeaux) et dautres le sont moins. Il dit que ça ne change rien au niveau technique, mais que ça na rien à voir au niveau de la prise en charge humaine et que cest dommage
Je dis quon a eu des patientes assez différentes ce matin. Il me dit que oui, mais que la seule sorte quon n ait pas eue, cest lafricaine qui ne parle pas un mot de français et qui ne comprend rien à léchographie. « Elles viennent parce quon leur a dit de venir, mais ça les emmerdent, elles ne regardent même pas lécran, on les voit, elles regardent le plafond. Ça ne leur dit rien léchographie
» « Mais elles viennent avec une interprète, quelquun qui leur explique? » dis je. « Oui, elles viennent avec quelquun qui les aide à prendre le bus » répond Fiona, « Ou à monter sur la table dexamen, parce des fois, faut les voir! » rajoute Baptiste. « Elles sont indifférentes à leur bébé, à léchographie, parce quaprès, les mères africaines
La seule chose qui les intéresse, cest de connaître le sexe, elles savent quand même quon peut savoir le sexe, et elles le demandent toutes ». (consultations Baptiste, Glycines)
Parmi les patientes ordinaires, on a un éventail de situations que le médecin dit prendre en charge de façon différente. Le plus petit dénominateur commun de léchographie pour les patientes cest quon peut y savoir le sexe du bébé. Le médecin distingue ici les mères africaines « indifférentes à leur bébé » avant la naissance, pour lesquelles léchographie ne devient pas ce moment magique abondamment décrit dans la littérature sur les bénéfices non médicaux de cet examen. Léchographiste dans cette discussion souligne le glissement de cadre quil opère en fonction du type de patiente quil accueille dans sa consultation. La mère africaine est indifférente à léchographie et nattendra pas déchange visant à élaborer dès léchographie sur les traits de caractère du (bébé). Les cadrages les plus évidents sont faits en fonction de lorigine ethnique des patientes. Ils sappuient sur des intuitions et des hypothèses forgées par lexpérience, et par des stéréotypes véhiculés dans les services et rarement sur un interrogatoire systématique en début dexamen sauf si un élément particulier (dossier médical, remarque de la patiente) suscite leur intérêt.
Les compétences minimales supposées des patientes
Une consultation nous donna lampleur de ce qui était présumé su des patientes « ordinaires ». Lun des opérateurs prit un jour la peine de donner quelques précisions à la patiente avant de commencer. Certains indices le conduisaient à faire lhypothèse que la familiarité quil supposait avec lappareil pour beaucoup de patientes ne pouvait être imputée à celle qui se tenait devant lui.
Bruno (regardant le dossier) : Cest le combien de bébé, le premier, le deuxième?
Accompagnatrice: Le premier.
Bruno(aidant la patiente à sinstaller) : Allongez les jambes, vous avez un écran là bas, hein? (il leur désigne lécran du doigt. Il huile le ventre de la patiente, pose la sonde. Apparaît un haricot noir à lécran. (
)
Bruno : ( Aux patientes) Ça, cest le bébé, hein? » (consultations Bruno, Glycines)
La patiente est sri lankaise, accompagnée par une interprète, cest sa première grossesse, lopérateur lui indique lécran où elle doit regarder, et lui précise que ce quelle voit est un bébé, « le bébé ». Le contexte fait que lopérateur se croit obligé de spécifier des données quil nexpose pas dans bien dautres configurations. Dans la plupart des autres échographies auxquelles nous avons assisté, il nétait pas fait mention du fait quil fallait regarder lécran. Les opérateurs ne précisaient pas « Ça, cest le bébé, hein ? ». Le « Ça » et le « hein ? » renforcent la proposition, comme pour sassurer que la patiente confère bien la même signification à ce qui apparaît sur lécran. Le médecin, semble supposer que la patiente pourrait ne pas comprendre de la même façon que les patientes « ordinaires » les images de léchographe. Cette anecdote nous révèle donc les présupposés quant aux capacités minimales dont doivent être équipées les patientes de léchographie : reconnaître lécran comme le point central de la consultation, et savoir quelles vont y découvrir le bébé. Elle nous montre également le travail dévaluation de la compétence de la patiente qui peut avoir lieu dans léchographie et donne lieu éventuellement à une adaptation du discours et/ou des actes de lopérateur. Lengagement supposé de la femme enceinte évalué par Bruno est minimal et il consacrera le reste de la consultation au stagiaire, en lui expliquant en détail les ficelles du métier. Les compétences supposées des parents ont donc une importance dans lexistence ou non dun commentaire de la part des opérateurs. Les hypothèses faites sur les aptitudes des parents à capter ce dont il est question en échographie conditionnent létendue et le niveau de commentaire choisi par lopérateur. Chaque échographiste développe également un style qui lui est propre dans la réalisation de ses échographies.
Les styles des opérateurs
Une constatation simpose lorsquon navigue entre plusieurs salles déchographies, chaque opérateur a une façon personnelle daborder les choses, au delà de lobligation quil ressent de communiquer un minimum dinformations, et du degré de sympathie que lui inspire(nt) le(s) futur(s) parent(s). Les exemples suivants ont été choisis parmi dautres pour illustrer létendue des registres et des suppositions utilisés par les échographistes dans leurs examens. Alors que les publications sur la grossesse glosent à lenvi sur les premières photos du (bébé) in utero, les opérateurs ne partent pas forcément du principe que les images produites à léchographie sont immédiatement reconnaissables par les parents. Certains clichés sont devenus des classiques reconnaissables par tous, mais pPPParfois, lopérateur va mentionner des spécificités de lexamen en cours de consultation comme le montre lextrait de cette consultation avec Didier, aux Glycines.
Didier: Donc la tête est ici, elle est en bas
Labdomen est ici avec lestomac et la région ombilicale, la vessie, le départ des jambes
(une boule apparaît à lécran) . Létude du ftus se fait par
à ce moment là, on le voit par morceaux, par plans découpés,
on regarde si tout est en place, cest un examen systématique en fait
(on aperçoit quelque chose comme un profil brouillé à lécran)
Le profil
là, ce que je mesure ici ce sont les os du nez
Il y a sa main qui passe juste devant le visage
juste sa main devant
(on voit le profil du ftus, fixé, limage se remet à bouger) Je reste ici au niveau du crâne avec à lintérieur le cervelet
Ça, cest ce quon appelle le quatrième ventricule, cest la mesure de ce quon appelle la
Le petit rond à lintérieur de lorbite (il positionne le curseur sur un rond sombre) qui est juste ici, cest le cristallin
les arcades, les maxillaires
les arêtes du nez, ça cest ce quon appelle le filtrum, la langue
ce sont des plans de coupe, donc on ne le regarde pas par lextérieur
» (consultations Didier, Glycines)
Tout en détaillant les structures anatomiques qui paraissent à lécran, le médecin explique quon voit les plans du ftus en coupe (« comme des tranches de saucisson » dira un autre opérateur, poète à ses heures), pas par lextérieur. On ne voit pas le ftus comme on le verrait sur une photo. Le médecin remet en place les médiateurs et montre bien que le ftus nest pas une photographie, le ventre de la femme enceinte nest pas devenu une fenêtre sur le ftus.
En revanche, dans les discours dautres opérateurs, paraît la possibilité, pour léchographie obstétricale, doffrir en plus de laspect strictement médical dévaluation de la santé du ftus, une possibilité de bénéfice non-médical avec létablissement de relations parents-enfants dès les premières échographies. Cet aspect est présent à de multiples reprises dans mes observations.
Charlotte : (
) Notre travail aujourdhui, cest de vérifier que tout va bien, quil est bien positionné
Vous allez le trouver changé parce que le volume est plus grand, on aura plus de mal
. (consultations Charlotte, Glycines)
A travers la présentation que Charlotte fait des objectifs de lexamen, elle assigne un certain nombre de présupposés : les parents viennent voir leur (bébé) quils inscrivent dans une continuité avec celui de la dernière échographie puisquils constateront des changements. Elle place ainsi lexamen dans une optique non plus seulement médicale mais dans une optique de relations parents-enfants. Ce point peut ne pas être abordé directement dans la présentation de lexamen, mais apparaître dans le commentaire de léchographie.
Dans lextrait suivant, une autre opératrice, Françoise, bien quabsorbée par son observation de lécran, met en évidence, dans sa façon de sadresser aux patients son travail sur le ftus pour le rendre explorable et lisible.
Françoise: Ouais
Alors
(elle verse de lhuile sur le ventre de la patiente, létale avec la sonde. Une image apparaît à lécran)
Ça, cest la tête (elle tapote sur les touches de sa console, son attention est exclusivement dirigée vers lécran, elle ne regarde pas la patiente)
Vous voyez son visage, là
Jessaie de vous le mettre de profil
Patiente: Oui.
Françoise: Là, cest sa jambe, devant
Je le secoue un peu pour lenlever (elle donne des petits coups dans la sonde)
Voilà! (on a une jolie vue sur la tête de profil, labdomen et les jambes du ftus
Puis elle fait un plan fixe sur une boule)
(consultations Françoise, Glycines)
On a dans cette observation un condensé des exigences de l examen perçu par lopératrice. Elle doit à la fois prendre des mesures, mettre en forme le ftus pour prendre correctement les mesures, et obtenir de jolies vues pour que lexamen « parle » aux parents « Vous voyez son visage, là, jessaie de vous le mettre de profil ». Le profil est en effet lune des vues les plus identifiables obtenues par léchographie, même sur des appareils peu perfectionnés ou à résolution moyenne. Cest le cliché ramené presque systématiquement par les parents. Lopératrice ne suppose pas les vues de léchographie évidentes pour les parents et prend du temps pour leur décrire ce quil faut voir. Elle ne manque pas de souligner son action pour obtenir des images. Dans cet extrait de conversation, la mise en forme du ftus est clairement du fait de lopératrice et non pas un résultat transparent de la technique qui annulerait la barrière de la peau maternelle. L opératrice imbrique complètement dans son observation les éléments requis par lexamen médical , et les bénéfices non médicaux de léchographie. A travers les trois exemples ci-dessus on aperçoit un certain nombre dopérations, surtout langagières, par lesquelles les opérateurs vont effectuer des cadrages de ce qui se passe pendant lexamen, et répondre à ce quils estiment être des attentes légitimes des futurs parents. Leurs discours marquent le niveau dengagement quils estiment pertinent dans chaque situation.
Les demandes directes des parents
Il arrive que les parents soient à lorigine dun cadrage de la situation, lorsquils émettent directement une demande concernant léchographie. Lune des interventions les plus fréquentes des parents va être pour demander le sexe du ftus. Comme le soulignait la remarque de Baptiste, la seule chose que peuvent connaître les femmes qui nont aucune connaissance sur léchographie, cest la possibilité de connaître le sexe de leur ftus. Mais il peut y avoir dautres demandes, comme celle denregistrer léchographie sur une cassette vidéo (sujet hautement polémique dans le milieu des échographistes cf. PROGCOMP ENRfu (Nisand 1994)), celle de se faire accompagner pendant lexamen par une mère, une sur ou un parent. En outre, certaines patientes, parce quelles ont déjà eu dautres échographies, ont déjà une idée de ce quon va y regarder. Lexpression de leur attente est diversement accueillie selon la légitimité accordée par lopérateur à lobjet de la demande. Dans l extrait suivant, la remarque dune patiente fait ressortir la construction dans léchographie, de moments aménagés pour les parents.
Patiente: Par contre, les deux curs nont pas été écoutés.
Noël: Ça ne nous dit rien à lauscultation. On peut le faire entendre mais cest juste pour vous faire plaisir. » (Consultations Noël, Marronniers)
Pour la patiente, dont ce nest pas la première échographie, lécoute du cur fait partie de lexamen médical. La première partie de léchographie a été effectuée par lun des stagiaires de Noël, et la patiente pense que ce dernier a pu oublier découter le son du cur du (bébé). La façon dont Noël formule sa réponse montre le caractère souvent mêlé des exigences médicales et de léchographie « pour les parents ». Certes nous avons affaire à un examen médical, mais il y a, dans cet examen, un mélange de différents moments. Nous avons le côté vérification anatomique mais il y a aussi un aspect magique pour les parents dont fait partie laudition du cur du ftus, qui ne correspond à aucune exigence médicale, lopérateur peut savoir que le cur fonctionne sans lécouter : il visualise son image, vérifie son anatomie et demande à la machine de tracer les courbes du rythme cardiaque.
La flexibilité interprétative de léchographie produite pour les parents
Le sens de ce qui est produit à léchographie est donc négocié avec les parents, que la négociation soit issue de demandes directes des parents ou de la façon de prendre en compte daprès des hypothèses faites par les échographistes sur les parents, ce quils veulent et doivent savoir sur lexamen. Les extraits de terrain montrent à lenvi que des variations subtiles ont cours dans les interactions et remettent en question les critiques les plus virulentes des effets de léchographie obstétricale. Le plaidoyer le plus vif contre léchographie sérige contre la production par le biais de cette technique dun ftus emblématique de la vie, assignant de ce fait des places aux futurs parents lourdes de conséquences morales. Ainsi, sa porte-parole la plus talentueuse, Barbara Duden, affirme dans « Linvention du ftus » quavec léchographie, deux processus sont à luvre: intériorisation de notions scientifiques et auto-attribution d'images technogènes. p 17 Selon Duden, dans nos sociétés occidentales, la peau a 'cessé d'être une frontière', elle écrit à un autre endroit que la peau « sest dissoute ». 'Nous voyons de plus en plus ce qui nous est montré. Nous nous sommes habitués à ce qu'on nous montre n'importe quoi, et nous croyons dès lors tout 'voir' sans restriction. Cette tendance à la visualisation porte à n'accorder le statut de réalité qu'à ce qui peut être saisi par des instruments.' p 26 Il y a plusieurs conséquences à cette hypertrophie de la vision. Cela effacerait peu à peu lincommensurabilité et lhétérogénéité des façons de percevoir lenfant à naître , et en conséquence le ftus se voit attribuer la qualité de vie humaine à la puissance fantomatique, qui devient un objet sacré et oblige les femmes à se considérer comme lécosystème de cette nouvelle vie et à se soumettre aux exigences de cette vie. Nous avons montré tout au long de ce chapitre que si la peau nétait plus une frontière infranchissable grâce à léchographie, elle nen était pas pour autant devenue transparente, et que la constitution de ce qui pourrait éventuellement passer comme une photo de lintérieur de lutérus passait par un certain nombre de médiations mises en évidence dans lobservation des interactions. Ces médiations ne sont pas seulement le fruit de la présence de lobservatrice et de sa circulation entre les salles, mais sont aussi mises en évidence dans le discours que produit lopérateur à lintention de la femme enceinte. Lidée de Barbara Duden selon laquelle léchographie produirait une homogénéité dans les façons de percevoir le corps des femmes et lenfant à naître nous paraît donc correspondre à une part minime des consultation. Léchographie ne consacre pas le règne dune hexis optique
une disposition qui sappuie essentiellement sur le visible, sur ce que le regard peut saisir, les représentations intérieures et les produits dimagination, le graphisme p 120 . Dans les consultations dont nous disposons, on ne peut pas affirmer que nos patientes et opérateurs (vont) jusquà confondre lêtre et sa représentation visible
(et) ne se demande(nt) même plus si ce qui apparaît sur lécran serait là sans écran p 121. Dans les interactions apparaissent des hypothèses faites sur les différentes conceptions possibles de ce qui est produit par léchographie à lécran, et qui modulent les échanges entre femmes et opérateurs. Ces hypothèses ne consistent pas toutes à supposer que les femmes souhaiteraient assimiler la représentation à lêtre du futur bébé. Si, au lieu deffectuer des expériences de pensée sur ce qui se passe à léchographie, nous étudions les variations infimes dans les interactions, nous arrivons à la conclusion quil existe, dans léchographie, des moyens qui prennent en compte lhétérogénéité des façons de percevoir lenfant à naître. Léchographie naboutit pas nécessairement à la disparition de toutes les autres façons dappréhender la grossesse et le ftus. Il nous paraît excessif de dire que les femmes seraient inévitablement instrumentalisées par léchographie et asservies au ftus et à son avenir.
Cependant, si léchographie en toute généralité ne peut assumer les charges que font peser sur elle les émules de Barbara Duden, il ny en a pas moins dans les dispositions de linteraction, une définition morale du cours des choses. Ainsi, nos observations prouvent qu on ne peut jeter lanathème sur léchographie parce quelle contribuerait par sa nature à faire des ftus des icônes intouchables. On peut quand même remarquer quelle offre des dispositions dans linteraction qui rendent certaines possibilités plus faciles à réaliser que dautres, ce que nous appellerons par la suite des « promissions ». La configuration de linteraction dans la consultation déchographie donne des limites à ce qui serait acceptable ou non, bien ou moins bien.
Les limites de ladaptabilité des interprétations pour les parents
Alors que jobserve Didier, il reçoit un couple dafricains très chics, assez européens dans leur comportement (elle ne porte pas le traditionnel boubou, il est vêtu dun pantalon gris et dun blazer bleu marine), pour une échographie. La femme na pas de ventre, je suppose donc quil sagit dune échographie du premier trimestre, supposition confirmée par le fait que lopérateur décide de faire une échographie par voie vaginale, ce quil fait systématiquement pour le premier trimestre. Léchographie semble se dérouler normalement, mais lopérateur revient plusieurs fois sur une image que jidentifie comme une image de rein. Didier ne regarde pas la femme, mais il lui fait remarquer quelle est un peu crispée. Ce quil ne note pas, et que je peux noter, cest quelle a les yeux écarquillés et elle fixe le plafond pendant la plus grande partie de lexamen alors que son mari regarde tranquillement lécran. Mari et femme néchangent ni regards, ni paroles. Mes interrogations sont multiples : cest la première patiente que je ne vois pas regarder lécran du tout, lopérateur ne le relève pas, et il ny a pas deffusions à la vue du petit embryon sur lécran. A la fin de lexamen, lorsque le médecin sort faire son compte rendu, frappée par son attitude, jinterroge la patiente :
La jeune femme se rhabille silencieusement. Je lui demande ce quelle a pensé de lécho. Elle me répond que cétait bizarre, cétait tellement violent, elle a été surprise par le fait quon lui ait mis quelque chose dans le ventre. Je lui demande si elle a vu son bébé à lécran, elle me dit que non, quon ne lui avait pas dit quil fallait regarder
(
)Elle me dit quelle ne sattendait pas à être enceinte, quelle était rentrée de Nice pour voir son médecin parce quelle avait mal au ventre, cest lui qui lavait envoyée faire une écho. Elle dit que si ça avait été une femme, peut être quelle lui aurait mieux expliqué
(Consultations Didier, Glycines)
Le médecin dans ce cas na pas fait l hypothèse que dautres auraient pu faire: cette femme vient dune culture différente, elle ne sait peut être pas ce qui va se passer. Elle est habillée à loccidentale, et semble dune catégorie sociale aisée, ce qui peut expliquer que lopérateur se dispense dune explication. Il ninterroge pas la jeune femme sur ce qui lamène, il ne sait pas quelle est primipare (mais cest peut être dans son dossier), quelle na jamais eu ni vu déchographie, et quelle ne sattendait pas à être enceinte (peut être était ce une grossesse non désirée). Bien quil remarque au cours de lexamen quelle est crispée (elle explique quelle nest pas habituée à lendovaginale), il ne saisit pas loccasion pour lui expliquer pourquoi il fait cet examen et ce qui se passe à lécran (il est préoccupé par une image insolite dans le rein du ftus). Cet exemple est révélateur des présupposés communs à beaucoup dopérateurs déchographie. Sauf dans des situations exceptionnelles, comme par exemple une grossesse chez une mineure, une personne en situation précaire, les opérateurs partent du principe que toutes leurs patientes sont enceintes et heureuses de lêtre, quelles savent quelles vont voir le (bébé) et que leur seule préoccupation légitime devrait être la santé du ftus. Le dispositif de consultation spécialisée déchographie obstétricale des Glycines, avec sa façon de cadrer parfaitement les consultations grâce à lintervention de la secrétaire qui renseigne le dossier de la patiente sur lordinateur que consulte lopérateur avant chaque auscultation peut donc occulter complètement une situation ne correspondant pas aux situations ordinaires. Comme on la vu dans les extraits précédents, le dispositif local déchographie crée ou formate un certain nombre de variations possibles prenant en compte une idée de ce que doit être léchographie pour les parents. Pour lexprimer comme les sociologues des sciences et techniques, il y a prolifération des possibilités engendrées par le dispositif. En revanche certaines options sont rendues plus difficilement envisageables. Lalignement de tous petits éléments du dispositif va inscrire Didier dans une perspective dexamen du ftus et occulter la possibilité que la patiente soit indécise sur la poursuite de sa grossesse. La consultation est une consultation en seconde instance, la patiente est adressée par son médecin traitant à un service déchographie spécialisé en échographie obstétricale, la jeune femme ne sexprime pas et noffre pas de signes extérieurs pouvant alerter lopérateur quil pourrait y avoir besoin dun cadrage de linteraction. Si la grossesse était réellement une grossesse non désirée, peut être la patiente avait elle lintention de subir une interruption volontaire de grossesse, les problèmes éventuels de santé du ftus ne la préoccupent peut être pas outre mesure, et ne devraient pas être le propos principal de la consultation. Lattitude de lopérateur assignant la patiente à une place de future mère heureuse de lévénement, soucieuse de faire le maximum pour assurer toutes ses chances à ce (bébé) pourrait rendre plus difficile une éventuelle décision dinterruption volontaire de grossesse. Il ne sagit cependant que dune possibilité, une intervention de la patiente pendant la consultation aurait pu inciter Didier à modifier son attitude pendant linteraction, la patiente peut toujours sorienter après la consultation vers un centre pratiquant lIVG et ne pas revenir pour léchographie suivante. On ne peut néanmoins sempêcher de noter lasymétrie de traitement dans le dispositif des différentes orientations possibles des futurs parents.
Conclusion
Nous avons commencé ce chapitre en nous posant la question de la méthode à employer pour trouver de nouvelles pistes de réflexion pour léthique dans la pratique du diagnostic prénatal. Notre hypothèse étant quon ne peut dissocier la forme des dilemmes éthiques occasionnés par la pratique du diagnostic prénatal des contextes particuliers dans lesquels ces derniers prennent naissance. Nous avons voulu, dans ce chapitre, poser les bases de notre réflexion en offrant une description de ce que pouvait être léchographie au quotidien, dans les services des Glycines et des Marronniers que nous avons visités. Le problème de la description de cette activité pourtant banale dans les services concernés nous a permis de découvrir dans les plus petits détails des salles de consultations des marqueurs pouvant aider à infléchir le sens donné à linteraction. Les consultations déchographie ordinaire se révèlent donc un banc dessai concluant, puisquà travers lanalyse fine des observations on a vu se définir par petites touches, dans la configuration technico-organisationnelle, le rapport aux technologies et les interactions avec les futurs parents, des relations avec la définition des compétences, des possibilités dactions, qui avaient à voir avec une « moralité » en acte de léchographie. Dans les chapitres suivants, nous allons suivre le fil de ces consultations pour relire, à laide de notre prisme danalyse des interactions, des thèmes récurrents dans les débats sur le diagnostic prénatal. Le prochain chapitre sintéresse au ftus dans les consultations déchographie.
Chapitre 2
Le ftus en questions
Nous avons commencé cette thèse en annonçant notre volonté de prendre au sérieux lhypothèse que les techniques créent des différences dans les questions morales. Ces différences seraient moins dues aux nouveaux dilemmes créés par la disponibilité de nouvelles techniques, quau fait que ces dernières modifient tout une série de petits éléments du suivi prénatal avec lesquels il faut désormais compter. Nous avons vu, dans le premier chapitre, quen analysant finement des échographies ordinaires, leur configuration technico-organisationnelle, la production des images échographiques ou les interactions avec les parents, on pouvait mettre en évidence des relations avec des questions qui avaient trait à léthique. Nous allons prendre un peu de recul avec le lieu de la consultation dans le présent chapitre pour nous intéresser à un objet qui est devenu central pour bon nombre de participants aux débats sur léthique du diagnostic prénatal : le ftus. Lorsquon sintéresse de près aux débats, que ce soit dans lespace du discours sur léthique médicale ou dans celui des sciences sociales, on saperçoit quune partie des arguments tourne autour de la définition du ftus. Or, cette dernière a évolué de façon radicale, et parfois contradictoire, ces dernières décennies en raison du développement des techniques médicales y donnant accès et principalement léchographie. Léchographie a contribué à rendre présent le ftus dans un certain nombre despaces auxquels il nappartenait pas il y a peu. Cette technique, selon les commentateurs de toutes tendances, donne une certaine consistance au ftus dans limaginaire public. Il se trouve quune grande partie de nos observations sur le terrain concerne léchographie. Elles nous offrent donc un point de vue unique sur la façon dont les questions morales peuvent être transformées dans et par la technique de léchographie sur les lieux mêmes où cette dernière est pratiquée. Peut-on se poser des questions sur le ftus, son éventuel statut, et en déduire des positions morales en continuant dignorer comment il est produit quotidiennement dans des services déchographie ? Nous faisons lhypothèse contraire. Dans un premier temps, nous nous intéresserons à la façon dont le ftus est configuré dans les discours de léthique et des sciences sociales, en décrivant les différents espaces dans lesquels le ftus est désormais présent. Dans un second temps, nous mettrons cette construction à lépreuve de notre dispositif dobservation ce qui nous permettra de proposer de nouvelles pistes dans la façon de formuler les questions éthiques.
Le procès fait au ftus
Les différents modes de présence du ftus
La révolution échographique comme reconfiguration du ftus
Quest ce quun ftus ? Dans une première définition, offerte par Le Petit Larousse , il sagit du produit de la conception non encore arrivé à terme, mais ayant déjà les formes de lespèce. (Chez lhomme, lembryon prend le nom de ftus au troisième mois de la grossesse et le garde jusquà la naissance) . ftus est au départ un terme essentiellement médical et scientifique. Il est peu utilisé dans le langage courant. Barbara Duden note quavant le vingtième siècle, en Allemagne, on utilisait le mot ftus comme un terme technique pour désigner essentiellement des avortons ou des résidus de fausse couche (humains ou non). Lusage médical du mot ftus a évolué, comme la conception que pouvaient en donner les planches anatomiques toujours plus précises. La conception du ftus humain a évolué dun homme réduit , à un enfant, puis à un être évoluant du vermicelle au nouveau-né. Cependant, le mot ftus a caractérisé, jusquà l invention de léchographie, la représentation figée inspirée des planches danatomies dessinées daprès des ftus morts. Léchographie a apporté des images de ftus vivants, tirant la langue, suçant leur pouce déglutissant et urinant dans le liquide amniotique. Elle a aidé à donner une image humaine au ftus.
Le ftus comme patient.
Lapparition de ce nouvel être, produit par limagerie médicale, a entraîné ce que les médecins percevaient comme des responsabilités nouvelles. Hier encore, blotti dans lutérus maternel, le ftus menait une vie secrète et probablement heureuse si lon en croit ladage : Pour vivre heureux, vivons caché. Les techniques de diagnostic anténatal permettent aujourdhui daccéder au ftus, de le voir, de lexplorer et de le traiter. Le ftus est devenu un individu à part entière, susceptible de tomber malade et que nous avons le devoir de soigner. Lobstétricien dhier avait en face de lui une seule personne, la femme enceinte. Le médecin daujourdhui est confronté à deux individus physiquement indissociables : la mère et le ftus . Les médecins entérinent donc lavènement du ftus comme acteur à part entière. Ils célèbrent léchographie comme un réel progrès pour lobstétrique, les mettant à labri des mauvaises surprises. Ainsi, dans son livre La vie avant la vie Fernand Daffos, lun des pères de la médecine ftale commence par décrire ses études de médecine puis le ftus dans les années 60. Il résulte de cela que le ftus était alors un élément opaque de la grossesse : "on attendait que l'enfant soit né et la surprise était totale" (p 59) "la découverte de malformations avait lieu à la naissance, au moment où la mère et la sage femme, tout à leur joie d'avoir fini un accouchement normal, découvraient avec horreur un bec-de-lièvre ou un spina-bifida totalement imprévisible. Mes premiers pas en obstétrique furent d'emblée marqués par ces terribles surprises, et la peur et la fureur qu'elles m'ont procuré n'ont sans doute pas été sans influence sur mon parcours ultérieur." (p 61) . Outre la diminution de léventualité de scènes aussi dramatiques, les médecins ont été séduits par la nouveauté des images échographiques et leur apport à la connaissance médicale : Ce qui est aussi génial dans lécho, cest de regarder la vie in utero, voir déglutir un bébé, cest fantastique, il y a une approche de la vie anténatale quon avait pas avant
(entretien Anne, obstétricienne Les Marronniers) Du côté de la science médicale, le déchiffrage du ftus grâce à léchographie a été également celle dun nouvel espace à explorer, à comprendre, à soigner. Certains pères de la médecine ftale se voient comme des pionniers et décrivent leurs parcours comme une épopée (cf. Daffos, Casper).
La redistribution des rôles en obstétrique et dans les spécialités voisines
Le suivi de grossesse médical a été altéré par lavènement de nouvelles façons daborder le ftus. Je suis arrivé à lépoque où le ftus est devenu une personne et ce nest pas accessoire (entretien Baptiste, échographiste, Glycines) Pour certains médecins, comme celui qui ma fait cette déclaration, il ne fait aucun doute que le ftus est une personne, il est devenu un patient à part entière. Ce médecin là expliquait son enthousiasme pour léchographie par le fait quil avait longuement hésité entre devenir gynécologue obstétricien ou pédiatre. Après son orientation vers la gynécologie, la découverte de léchographie lui avait permis de réunir ses deux aspirations. Pour lui la proximité entre échographiste pratiquant la médecine ftale et pédiatre coule de source. En revanche pour dautres confrères, léchographie nest pas proche de la pédiatrie, mais est un complément désormais indispensable de lactivité dobstétricien : Un obstétricien qui suit une grossesse sans faire décho lui même est un obstétricien dépassé. Quand on suit une femme enceinte, on suit deux individus, la mère et le ftus
Si on ne fait pas décho, on rate la moitié du travail
.(entretien Noël, Les Marronniers) . Bien quelle ne soit pas encore érigée en spécialité, la médecine ftale est désormais revendiquée par des praticiens se démarquant de leur formation dorigine et tend à institutionnaliser un ftus patient.
La récente visibilité du ftus et les possibilités de traitement qui se sont fait jour ont entraîné à la fois une naturalisation du ftus comme un acteur de la grossesse et de nouvelles questions. Nombre de médecins conçoivent un soupçon de culpabilité envers ce ftus rendu accessible par effraction entretenu par le fait que le diagnostic prénatal conduit souvent à linterruption de grossesse, faute de moyens thérapeutiques adéquats. Le professeur Nisand parle de maléfice du doute pour les ftus dont on narrive pas à estimer les atteintes in utero. Jean-Claude Pons PROGCOMP ENRfu (Pons 1996) parle du patient malgré lui. Dans un ouvrage collectif, des intervenants en maternité parlent de ftus exposé et dénoncent la violence faite aux ftus et à leurs parents par le diagnostic prénatal, une échographiste y titre même sa participation : Le ftus battu existe til ? . Il circule également, dans les services dobstétrique, un certain nombre de narratifs consacrés aux atteintes portées aux ftus notamment celui qui évoque les sacrifiés de la toxoplasmose (lorsquon navait pas le moyen dévaluer le statut sérologique du ftus, la constatation de la conversion sérique de la femme enceinte débouchait presque inévitablement sur un avortement), ou celui sur les ftus sains victimes de dommages collatéraux des amniocentèses (fausses couches consécutives à lacte).
Le ftus , nourrisson en devenir
Limage du ftus sest popularisée, elle nest plus réservée à un public médical ou curieux de connaissance scientifique. On retrouve ainsi des informations ou des articles sur les ftus dans des pages autres que celles des magazines scientifiques, et les articles sur les ftus ne sont plus cantonnés aux rubriques scientifiques des journaux. Les magazines généralistes, comme ceux plus dirigés vers un lectorat de femmes enceintes, éditent régulièrement des pages spéciales, ou des hors séries consacrés à la vie in utero. Nous en avons recueilli notamment dans « Le Figaro Magazine », « La vie avant la naissance »(29/10/99) ; « Neuf mois », « La belle vie du ftus! Il bouge, il goûte, il explore » (janvier-février 2000), « Parents » « La vie de bébé in utero ». Ces pages sont abondamment documentées de vues devenues classiques sur le ftus, échographies en noir et blanc, mais aussi des photographies mondialement connues de Lennart Nilsson (qui ne proviennent pas déchographies), et depuis peu, de clichés réalisés à léchographie en trois dimensions. Ces ouvrages et articles insistent sur lanalogie du ftus avec le bébé, bien que certains lappellent encore ftus, en lui prêtant, dans le commentaire des images, des actions habituellement réservées aux humains. Il dort, il rêve, il suce son pouce, joue avec le cordon ombilical. Il entend, il goûte, il réagit à la lumière. Il est sensible à la douleur, aux émotions, aux voix, à la musique et se manifeste à grand renfort de ruades. Bien avant de naître, le ftus vit déjà sa vie. (Fig.Mag), « Neuf Mois » sémerveille sur le fait que ce ftus « bouge, goûte, explore » , tandis que Parents évoque sa forme humaine dès le deuxième mois, note quil semble pédaler allègrement, quil a un joli jeu de jambes, quil prend plaisir à avaler et à rejeter du liquide amniotique et sextasie sur lémouvante empreinte du pied. Bien que ces articles ou hors série montrent lévolution du ftus, de la fécondation au neuvième mois, limpression qui se dégage de la lecture des titres où des légendes de photos est celle dun être profondément semblable au nourrisson. On peut en cela partager lanalyse de Barbara Duden pour laquelle la banalisation et la médiatisation des images de ftus ont tendance à en faire, dans les différents discours, des nourrissons avant lheure, Ces proto-nourrissons nexistent pas seulement dans les magazines et les ouvrages spécialisés, mais ils peuvent prendre une place également dans la famille.
Le ftus dans la famille
Léchographie est conçue comme un examen médical mais aussi comme loccasion dune première rencontre avec le (bébé). « Ainsi, dans la plupart des cas, léchographie ponctue, dynamise et scande la gestation psychique des parents qui ont la capacité détablir des liens entre les images à lécran et leurs représentations mentales
» écrivent Marie-France Sarramon et Hélène Grandjean PROGCOMP ENRfu (Sarramon 1998). Lexamen aménagerait, avant la naissance, des moments où commencent à se forger des relations parents enfants, frères-surs. Les salles déchographies sont souvent fréquentées par un éventail de personnes assez large dans la parentèle et les allusions aux réactions des grand-parents, frères, surs, oncles, ne manquent pas dans le déroulement de lexamen. Cest untel qui va être content, il voulait une fille
, regarde ta petite sur à la télé ! Les familles occidentales naissent désormais en salle déchographie comme nous le montre Lisa Merryn Mitchell, dans sa thèse sur la fabrication des bébés par léchographie dans une clinique de Montréalet dans un article écrit avec Emily George. Le ftus, dans la consultation déchographie, deviendrait un bébé, investi dun certain nombre de qualités subjectives, capable de réagir à un environnement social dont il est partie intégrante. Par la médiation de lopérateur " the cyborg fetus emerges as a social being, a social actor with a distinctive identity " the baby "- enmeshed in a social network where a pregnant woman and her partner are referred to as " Mum " and " Dad ", and family members who are present are encouraged to look at their " niece " or " grandchild " or " baby brother " ". (p 380) PROGCOMP ENRfu (Mitchell and Georges 1997). Janelle Taylor voit dans la conception même des appareils et la disposition des salles déchographies des arrangements intentionnels pour faire apparaître le bébé. "Tout est fait collectivement et individuellement pour encourager les parents à avoir des réactions émotionnelles au moindre sac gestationnel sur l'écran vu comme 'leur bébé'." (p 52) PROGCOMP ENRfu (Taylor 1995). On verrait apparaître, grâce à léchographie des « ftus subjectivés », interagissant avec leur entourage familial dès le début de la grossesse. En dehors de léchographie, dautres pratiques tendent à vouloir inscrire les ftus, de plus en plus tôt dans les familles. Plus récemment, et dans le cas particulier des ftus morts au cours de la grossesse (quil sagisse dune mort spontanée ou provoquée suite à la détection par le diagnostic anténatal dune anomalie grave) des voix dans les maternités se sont élevées pour quon donne un statut à ces morts sans sépulture. En effet, la loi prévoit quon peut inscrire sur le livret de famille un enfant né vivant et décédé ensuite à partir du sixième mois de la grossesse. Elle donne la possibilité d organiser des funérailles pour la dépouille du ftus. Cet événement donne droit, comme tout autre accouchement, à un congé maternité. Il nest rien prévu pour les ftus de terme inférieur qui resteraient en quelque sorte dans les limbes de lhumanité. Or, et les soignants confrontés au deuil en maternité crient à linjustice, un certain nombre des ftus faisant lobjet dun diagnostic prénatal est avorté avant cette date. Limpossibilité pour les parents de nommer leur ftus, de lui donner une sépulture, entraveraient gravement le processus de deuil. Il y a donc désormais une demande dinscription dans la famille de ftus ne franchissant même pas la limite de la naissance. Les ftus morts, qui nétaient autrefois que les objets de curiosité scientifique plus ou moins saine, sont aujourdhui réclamés par des représentants des familles qui demandent une reconnaissance juridique de ce qui restait jusqualors pour le droit dans le secret de lutérus.
Le ftus sujet de droit
La visibilité de ce nouvel acteur, dans les familles comme dans les maternités, a des répercussions sur la vie juridique, on en a eu un premier exemple ci-dessus. Dans la vie quotidienne, il arrive que le ftus soit de plus en plus considéré comme une personne, ayant sa place dans la famille avant la naissance. Il nest pas rare quon lui choisisse un prénom et quon lui accorde dautres attributs conférés habituellement aux personnes. La possibilité de soins médicaux existe en cas de manifestations pathologiques, dès avant la naissance. En cas de préjudice subi par les enfants à naître, certaines personnes se sentent donc autorisées à demander en leur nom réparation. Dans le domaine du droit, on assiste depuis quelques décennies à lémergence dun ftus quon pourrait appeler le « ftus public », sur lequel la société aurait son mot à dire, indépendamment de la femme enceinte ou des parents. Les spécialistes du droit sont incités, depuis quelques années, à se pencher sur les nouvelles caractéristiques du ftus énoncées par les décisions de justice. Ils ont mis en évidence une tendance à légiférer en faveur des ftus. Tout se passe comme si, progressivement, se forgeait un ftus, sujet de droit opposable à dautres sujets de droit, notamment les femmes enceintes. La jurisprudence américaine regorge de situations souvent dramatiques où les droits du ftus posent la question de la possibilité dune contrainte sur le corps de sa mère. Certains auteurs proposent des principes darbitrage entre femmes et ftus PROGCOMP ENRfu (Heyd 1995), PROGCOMP ENRfu (Mohaupt 1998) en se demandant à quelles conditions le diagnostic prénatal est un droit pour la mère ou pour le ftus, et dans quelles situations et à quelles conditions, on doit pouvoir privilégier la position de la femme enceinte (dans le cas où celle-ci sopposerait à lavis des médecins) sur celle du ftus ou inversement. Certains éthiciens nhésitent pas à défendre un droit à la confidentialité et à la vie privée aux ftus concernant les possibilités de diagnostic anténatal. Des auteurs plus pessimistes ont montré comment PROGCOMP ENRfu (Squier 1996) la possibilité daccès à la souffrance ftale via le diagnostic prénatal et le développement de modes dintervention (chirurgie ftale) ont donné lieu à des décisions juridiques spectaculaires aux États-Unis qui menacent lautonomie de décision (décisions légales sur le fetal abuse) et parfois lintégrité physique des femmes enceintes (contraintes par des décisions de justice à des césariennes durgence) PROGCOMP ENRfu (Blank 1993), PROGCOMP ENRfu (Merrick 1993), PROGCOMP ENRfu (Roth 1993), Ainsi dans un article de 1999, Thelma McCormack expose le cas dune indienne indigène enceinte de lÉtat du Manitoba qui a été contrainte par une décision de justice à poursuivre un traitement de désintoxication (elle avait lhabitude de sniffer de la colle), le tribunal estimant que son addiction à cette substance pouvait être dangereuse pour le développement de son ftus. Malgré le refus jusquà présent de donner un statut juridique au ftus, on voit ce dernier au centre de discussions très concrètes sur les obligations éventuelles quon pourrait supposer envers lui. Le « ftus public » simpose comme un artefact incontournable.
On assiste donc, dans des domaines aussi différents que lobstétrique, la famille et le droit, à lavènement dun acteur dont la présence hors de la littérature scientifique aurait été improbable il y a quelques décennies. Les particularités de cet acteur font que les questions qui laffectent colonisent de nouveaux domaines et vont exercer une influence directe pas toujours bénéfique sur le sort dautres êtres et notamment les femmes enceintes.
La naissance du conflit dintérêts femme enceinte-foetus
La dilatation de lespace social du ftus hors des manuels de médecine a incité certains auteurs à étudier les redéfinitions possibles dun certain nombre de relations sociales. Lapparition dans le champ sémantique dun ftus séparé de ses connotations médicales peut constituer une menace pour dautres acteurs et en premier lieu les femmes enceintes. Cette « menace » se manifeste sur le plan juridique, mais déborde le cadre strict de lélaboration des lois et de la jurisprudence pour atteindre jusquau comportement des femmes enceintes dans leur vie quotidienne.
Limage du ftus est utilisée pour remettre en cause du droit à lavortement
La première critique sur la nouvelle visibilité du ftus vint à la fin des années 80 avec la constatation de lutilisation des images échographiques du ftus dans les débats souvent violents outre-Atlantique sur le droit à lavortement. Le fameux film The silent scream analysé notamment par PROGCOMP ENRfu (Petchesky 1987), déclare montrer les derniers moments (captés à léchographie) dun ftus avorté et doit représenter la souffrance déjà présente chez ce proto-humain. Le discours de ce film confère au ftus une individualité, une humanité, des désirs et des droits. En revanche, son rapport à la femme qui le porte est complètement gommé, rendu accessoire. Les sentiments de la femme qui avorte sont tus de la même façon.
En dehors de la représentation imaginaire du ftus, des questions relatives à son statut juridique sont portées devant la justice, pouvant bouleverser le droit à lavortement. En France très récemment, la cour de Cassation a été sollicitée à deux reprises pour trancher des cas épineux où les morts accidentelles de ftus suite à une erreur médicale et à un accident de voiture avaient été qualifiées par les tribunaux en première instance dhomicides involontaires. Dans les deux cas, la Cour de cassation na pas retenu la qualification dhomicide, écartant la possibilité que le ftus puisse être considéré en droit comme une personne. Des décisions différentes de la Cour de cassation auraient pu remettre en cause le droit à lavortement, celui-ci devenant un homicide volontaire si le statut juridique du ftus était modifié
Le principe de lindisponibilité du corps humain est inapplicable à la relation femme enceinte/foetus
Par une série dopérations, le ftus est devenu un patient, et lattention médicale lui est due, au même titre que pour les autres patients. Seulement, cest faire abstraction du lien nécessaire qui le relie à la femme enceinte, et oublier que tout traitement dun ftus ne peut se faire quà travers la femme enceinte. Irma Van der Ploeg dans sa thèse PROGCOMP ENRfu (Van der Ploeg 1998) sappuie sur des exemples dans le secteur de la chirurgie ftale, pour illustrer la mise à lécart de la question de lautonomie de la femme enceinte quant au choix du traitement. Sur la base dun corpus de textes médicaux autour de la chirurgie ftale, elle décrit les artifices rhétoriques qui permettent de gommer complètement la relation de dépendance forte existant entre les deux protagonistes. La séparation de la femme et du ftus se fait par l'utilisation des termes « mère », "maternel". Le fait d'appeler la femme "mère" a pour effet immédiat de poser ftus et mère comme indépendants. Les risques que cette dernière encourt lors dune intervention de chirurgie ftale nont plus de pertinence dès lors quon donne un statut de patient au ftus, et ils ne sont que rarement évoqués. Dans la littérature étudiée par Irma Van der Ploeg, les interventions sur les ftus ne sont pas des interventions sur les femmes. Les femmes ne sont pas considérées comme les patientes, mais comme les parents des patients. C'est en tant que parents qu'on leur donne les informations et qu'on leur fait consentir à l'opération chirurgicale. Lauteure évoque notamment le rapport de l'International Fetal Surgery Registry, où les résultats sont reportés en termes de "ftus traités", on ne mentionne pas les femmes, ni les mères, même lorsquil sagit daborder les complications entraînées par les opérations. Ces remarques sont rendues encore plus percutantes si on les complète par la lecture des comptes-rendus dobservations effectuées par Monica Casper. Cette anthropologue a observé pour sa thèse des chirurgiens opérant dans le secteur de la chirurgie ftale. Elle y a également mis en évidence des procédés matériels tendant à gommer la participation de la mère. Les opérations auxquelles elle a assisté étaient filmées, leur caractère pionnier et expérimental intéressant un public plus large que celui qui était dans la salle. En dépit ou à cause du travail de préparation (anesthésie, etc
) relativement long (et risqué) sur la mère, lenregistrement ne commençait quà la sortie de lutérus du ftus et finissait lorsque celui-ci y était replacé. La mère était hors caméra. Le corps de la mère disparaissait du champ de la chirurgie ftale malgré les risques non négligeables encourus par cette dernière.
Peut-on balayer ces observations dun revers de main en arguant quil sagit de pratiques exceptionnelles décrites par des féministes acharnées ? Elles posent en tout cas la question de savoir si les femmes enceintes doivent être de fait transformées en sujets sous tutelle, en citoyennes de seconde catégorie assujetties au bien être (bien naître ?) du ftus. Peut-on accepter que la femme enceinte devienne un container de ftus PROGCOMP ENRfu (Ettorre 2000), soumise à un ascétisme reproductif ? En effet, comme lexprime PROGCOMP ENRfu (Casper 1994) 'constructions of active fetal agency may render pregnant women invisible as human actors and reduce them to techno-maternal environments for the fetal patient.' (p 310) Dans le même article, Monica Casper note que les pionniers de la chirurgie ftale nhésitent pas à qualifier les mères de best heart-lung machine available. Irma Van der Ploeg nous fait remarquer pour sa part, que, dans le cas de la chirurgie ftale "the existence of fetuses (and couples) in medical representational practices concerning reproduction, leaves many questions unanswered, most notably questions about how these patients relate to the conventional individual patients they seem to represent or even replace." (p 38) Le patient individuel conventionnel est une femme enceinte, souvent en parfaite santé, sur laquelle sont exécutés des actes invasifs comportant des risques qui sont eux aussi effacés puisquon ne tient plus compte que dun seul patient : le ftus.
Les conséquences sur la vie quotidienne des femmes enceintes
Dautre part, au-delà de quelques situations dramatiques, le nouveau statut public du ftus modifierait pour la femme enceinte sa façon de vivre et de ressentir sa grossesse. Ainsi Susan Squier PROGCOMP ENRfu (Squier 1996) remarque que les deux termes foetus/mère sont asymétriques, alors que le terme ftus contient une implication de processus, c'est un sujet en devenir, le terme de "mère" implique toute une série d'obligations déjà là, sur la subjectivité maternelle, qu'on peut trouver dans les discours de la psychanalyse, de la sociologie, de l'histoire, de la religion, l'art et la littérature. Nous n'avons pas d équivalent à ftus pour la femme enceinte. Le terme ftus indique une notion de transition. Aucun mot ne permet de décrire le processus de devenir dans lequel sont engagées les futures mères
Celles-ci nauraient comme alternative que celle dêtre : soit lécosystème dun ftus pendant neuf mois, soit les exécutantes consciencieuses dune reproduction qualifiée, puériculture, maternage et éducation ( Duden, 1996, p 67). On imagine aisément que les conséquences en sont peu réjouissantes. Dès quelle(la femme enceinte) donne son accord et participe à ladministration et au traitement biotechnique de lintérieur de son corps, elle se trouve livrée sans défense aux apparentes contraintes de toute une série de prétendues décisions : depuis lamniocentèse en passant par leugénisme intériorisé, cette démarche mène tout droit à lassistance du nourrisson. (p 68) Les intérêts de la femme se trouvent en quelque sorte phagocytés par ceux du ftus investi avant la naissance des droits du nourrisson. Je voudrais attirer lattention sur un autre effet de cette exposition anatomique universelle : non pas la conséquence sociale, mais la conséquence physique de ce dévoilement de lintimité. La nouveauté de cet objet dexposition se manifeste plus sensiblement que partout ailleurs dans la perception de la femme enceinte. Les psychologues de toutes tendances ont noté ce phénomène au cours de ces dernières années. Le ftus public occupe de plus en plus de place dans linterprétation de létat affectif et physique des femmes. Sous ce bombardement de ftus, les femmes enceintes sont de plus en plus nombreuses à se demander comment échapper à lemprise de cette abstraction biologique. (Duden, 1996, p 65) La grossesse devient un fait biologique et moins psychologique, et donc, physicians now have the power to guide our fantasies about what goes on in our womb (Ruth Hubbard, CQHE, 1995, vol 4). Doù cette injonction lancée aux femmes enceintes : it becomes important to resist the tendency to use technology in ways that turns attention away from the woman in labor, or which devalues the pregnant womans own experience of the fetus, in favor of publicly observable images on a cathode ray tube . Car, nous fait remarquer PROGCOMP ENRfu (Katz Rothman 1989), "Women are not "flower pots" in which babies are planted, but social beings". Laccès public à lintérieur du ventre de la femme produit une moralisation très contraignante de la grossesse. Cette tendance nest pas réductible au monde anglo-saxon. Il nest plus exceptionnel de lire dans des quotidiens français des articles détaillant les risques que font courir au ftus des comportements maternels. Un article de Libération PROGCOMP ENRfu (Matthieu 2001) titrait récemment boire ou être enceinte, il faut choisir et expliquait quune consommation dalcool, même modérée, pouvait avoir des conséquences tragiques pour le ftus. Sans doute embarrassé par le côté accusatoire de la responsabilité des mères que prenait son propos, le journaliste concluait tout de même que lalcoolisme paternel au moment de la conception pourrait jouer un rôle sur lavenir du ftus. Le fardeau que lon fait porter aux femmes enceintes sous couvert dinformations bienveillantes est pesant. Ainsi, si elles décident de concevoir à plus de 35 ans, après avoir assis leur situation professionnelle, on leur assène que : « les chercheurs ont pu montrer que 80 à 90% des anomalies chromosomiques sont d'origine maternelle
(l)e vieillissement de l'âge moyen à la maternité est responsable du doublement du nombre d'enfants conçus avec anomalie chromosomique, à peine compensé par le recours au diagnostic prénatal. » (P 74). La même auteure, un peu plus loin remarque que « le développement de lembryon est programmé par les gènes, mais il est également influencé par lenvironnement au sens large » (p 77), elle restreint tout de suite sa définition de lenvironnement : « de la nutrition de la mère aux infections quelle contracte, de lair quelle respire à la nature des roches qui constituent les murs de sa maison , des drogues quelle ingère aux événements quelle vit. » (p 77). Elle fait état de recherches qui auraient prouvé que le stress maternel durant la grossesse pouvait entraîner des conséquences plus graves quun petit poids à la naissance. On aurait trouvé chez des animaux que le stress maternel pouvait causer « des troubles permanents chez la progéniture » et lauteure en conclut qu « à petite cause, gros effet » (p 78). Ces citations sont tirées dun livre sur les « injustices de la naissance », où lauteur commence par détailler les facteurs qui jouent dans les anomalies congénitales. Force est de constater que dans les observations de lauteur, lêtre social quest la femme est plutôt envisagé comme un paramètre potentiellement dangereux pour lenfant à naître, dont un écart de conduite minime peut occasionner des lésions irréparables.
Léchographie principal instrument de la publicisation du ftus
Bien que parallèlement à léchographie, dautres modes daccès aux informations sur le ftus se sont développées : le caryotype après amniocentèse, la biopsie de trophoblaste, léchographie, par sa proximité avec télévision se voit attribuer lorigine de la diffusion de limage du ftus.
Laménagement de la transparence du ventre de la femme enceinte
Barbara Duden, dans son ouvrage intitulé « Linvention du ftus » raconte quelle avait été frappée par une scène dont la principale protagoniste était sa secrétaire. Au cours dune fête cette dernière lui montre le cliché de son ftus à léchographie en lui disant :cest Brendan. Le ftus était déjà nommé et constitué dans la conversation comme un bébé qui serait né. Sa mère raconte ensuite que, grâce à une échographie, elle a réalisé quelle portait en elle, un être humain et décidé de ne plus avorter, malgré les difficultés liées à sa situation de mère élevant déjà seule son premier enfant. Sur la base de cette anecdote et une analyse de la prégnance toujours plus importante de la visualisation dans nos sociétés modernes, Barbara Duden conclut que "En l'espace d'une décennie, cette forme (celle du ftus) s'est inscrite dans tous les esprits. L'objet passe, non plus pour un symbole, mais pour une copie schématique. La mère s'est évaporée pour n'être plus qu'une copie transparente » (p 87) Le ftus devient le symbole de la vie à protéger.
La réduction de la différence entre futur père et future mère pendant la grossesse
Les rôles des futurs parents pendant la grossesse se modifient sensiblement avec léchographie. Comme le font remarquer Sarramon et Grandjean PROGCOMP ENRfu (Sarramon 1998), léchographie favorise la participation affective du futur père à la grossesse. Celui-ci trouve dans les clichés échographiques un support lui permettant de simaginer le futur bébé. Léchographie, nous dit Margarete Sandelowski, sert en quelque sorte de prothèse technique au futur père et lui permet de redresser linégalité biologique quil avait jusque là par rapport à la mère. "Fetal ultrasonography has had the effect of increasing the involvement of expectant fathers in pregnancy and, thus, has furthered a trend towards family-centered maternity care and a more egalitarian role for fathers
" p 231 La femme enceinte, lorsque son ftus atteint une certaine taille, a un accès quotidien, tactile et cenesthésique au ftus. Avant léchographie, le futur père ne pouvait avoir cet accès quavec la permission et le guidage de la femme enceinte. La connaissance du ftus pour le futur père était plus abstraite que celle de la femme enceinte. Léchographie corrige donc cette inégalité, lhomme nest plus réduit à son rôle biologique dans la conception, puis dassistant à laccouchement, mais il peut désormais participer à la grossesse en participant aux échographies. Lauteure de cet article met tout de même un petit bémol à cette vision idyllique de la famille composée par léchographie : "Although a new mode of parental and professional inquiry, fetal ultrasonography tends to preserve a certain patriarchal arrangement of power and authority." (p 239) Les pères plus que les mères semblent avantagés par lutilisation de la technique. Comme elle le fait remarquer plus haut : "fetal ultrasonography has also had the effect of minimizing pregnant women's special relationship to the fetus while maximizing their responsibility for fetal health and well-being." (p 231)
Les effets pervers pour le ftus
Cependant, selon Janelle Taylor PROGCOMP ENRfu (Taylor 1995), la situation du ftus nest pas forcément enviable, non plus. Sil gagne en qualité (grâce à léchographie il est devenu de plus en plus une personne), il est également traité en produit susceptible dêtre rejeté après un contrôle de cette qualité. Cet argument est présent chez PROGCOMP ENRfu (Katz Rothman 1989), qui compare la mère à une chaîne de production et le ftus à un produit industriel " The commodification process has transformed pregnancy, as society encourages the development of prenatal testing. This process -genetic counseling, screening and testing of fetuses- serves the function of "quality control" on the assembly line of the products of conception, separating out those products we wish to develop from those we wish to dicontinue." (p 21). La grossesse devient une grossesse à lessai (tentative pregnancy) qui peut être interrompue si le produit ne présente pas toutes les garanties de qualité. Finalement, léchographie et les autres systèmes de contrôle prénatal sont préjudiciables aux femmes comme aux ftus, soumis aux critères dévaluation du patriarcat, du capitalisme, et de la technologie.
Récapitulation des griefs développés à légard du ftus
Les discussions sur le ftus dans les sciences sociales ont pris un tour inquiétant. Il est tout à fait légitime de sinterroger sur un sujet qui pourrait menacer la liberté nouvellement acquise des femmes par rapport au destin de reproductrices quelles ont longtemps incarné. Les interrogations des médecins sur la démarche à adopter en cas de conflits dintérêts entre les mères et le ftus montrent clairement quun refus dintervention thérapeutique de la part dune femme enceinte ne semble plus être un droit absolu. Dune façon plus insidieuse, les tentatives de contrôler les comportements des femmes enceintes par la diffusion de consignes dans lintérêt des ftus sont également préoccupantes. Les réflexions évoquées expliquent ces tendances par la médicalisation de la société, la capacité des innovations à reconfigurer les relations sociales, la mainmise du patriarcat sur les secteurs qui lui échappent : les ventres des femmes. Ces arguments semblent convaincants à première vue, mais ils présentent à notre avis deux inconvénients principaux. Le premier inconvénient est une vision très théorique des problèmes, le matériel donnant lieu à analyse consistant en des lectures ou des expériences de pensée daprès des observations de seconde main. Le second inconvénient est quelles présentent une conception très pessimiste des femmes et des êtres humains. Ces derniers seraient les produits de forces sociales à luvre et ne disposeraient daucune agency pour orienter leur conduite. Nous voudrions, à linstar des sociologues fustigés par Harold Garfinkel, ne pas construire les femmes comme des cultural dopes, simples jouets de forces sociales qui les dépassent, et tester si les interactions ne présentent pas une façon plus intéressante denvisager les ftus, et les problèmes déthique autour des techniques qui le prennent pour objet.
Reprenons lacte daccusation du ftus. Une première question serait de savoir si tous ces ftus correspondent à une même réalité homogène. Nous chercherons donc à savoir quel ftus est convoqué dans les salles de consultation et sil a un rapport avec les ftus rencontrés dans la littérature.
La seconde question que nous nous poserons sera relative au rôle de léchographie dans létablissement dun ftus homogène. Lapparition du ftus comme acteur de la société est très largement attribuée à léchographie. Cette dernière, en aménageant la visibilité du ftus et en ouvrant le corps des femmes à la curiosité publique aurait créé les conditions pour que se développe un mouvement de défense du ftus, assimilé à lenfance en péril. Peut-on tenir cette hypothèse lorsquon observe des échographies ?
Nous nous demanderons ensuite si lon peut faire un lien direct entre un ftus et déventuelles menaces sur la capacité des femmes à disposer de leur corps et à déterminer létendue des traitements qui peuvent lui être appliqués. Est-il possible de retrouver des moments, dans la consultation, des marqueurs qui confirment cette tendance ?
Lhypothèse centrale de notre thèse étant quil y a de la fabrication déthique en acte dans la rencontre médicale, nous continuerons à puiser dans notre fonds dobservations déchographies pour tenter de répondre à ces questions. Nous utiliserons le même dispositif théorique que dans le premier chapitre pour faire parler nos observations sur les ftus. Nous exploiterons plus particulièrement les échographies. Harold Garfinkel avait incité ses élèves à débusquer les implicites cachés dans les interactions de tous les jours en occasionnant des breaching, des accrocs à la perception de ce qui devait se passer. Nos données étant inertes, nous organiserons leur interrogation en les juxtaposant et en les comparant. La comparaison fait ressortir les produits des consultations. Mais on ne peut comparer sans un ordre de comparaison. Il sagira dobserver les différences du ftus et de faire des hypothèses sur ce qui le fait varier. Nous nous proposons dadopter un processus itératif pour tenter de cerner le ftus. Nous essaierons dans un premier temps de trouver une liste déléments pouvant faire varier les ftus, puis nous vérifierons sur les observations quels effets ont les paramètres identifiés sur les occurrences de ftus dans la consultation. Si nous arrivons à expliquer les variations du ftus par nos paramètres, nous pourrons en conclure à lhomogénéité du ftus
Sinon, il nous faudra réactualiser notre liste de paramètres et considérer sil est possible d arriver à une liste suffisante.
La recontextualisation des ftus
Pourquoi sinterroger sur lhomogénéité des ftus ? Nous avons pu lire, dans la littérature citée, des arguments sur le ftus, mais avec des définitions légèrement différentes. Nous avons mis en évidence, dans les différentes littératures abordées pour brosser le portrait du « ftus » mis en cause dans les débats déthique médicale et des sciences sociales trois types de ftus, décrits dans le tableau ci-dessous :
FoetusCaractéristiquesType de littératureFtus « patient »Ensemble de caractéristiques anatomiques et physiologiquesMédicale, récits de médecinsFtus subjectivé (ou ftus-bébé)Le bébé vivant ses premières expériences familiales avec léchographieSciences sociales, revues grand-public, ouvrages de vulgarisationFtus publicIcône, ftus détaché du ventre de sa mère par la technique, accessible aux regards de tous et défendu par la sociétéDroit, Sciences Sociales
Laccusation portée par les analystes part du principe que tous ces ftus nen font en réalité quun seul, et que cest la réduction des ftus vécus à cette icône publique qui en ferait un danger pour les femmes. Il est vrai que dans la littérature considérée, dès lors que le ftus est considéré comme humain, léventail des situations possibles se restreint, lhumanité saccompagnant des impératifs de respect de la vie humaine et de protection des plus faibles. Ce raisonnement peut être retrouvé dans le résumé que fait Peter Singer des arguments des associations anti-avortement. Ce raisonnement tient en deux postulats qui se traduisent en un principe. Premier postulat il est mal de tuer un être humain innocent. Second postulat : le ftus est un être humain innocent. Doù la conclusion : il est mal de tuer un ftus. Sil existe un moyen de prouver quà un certain niveau, les ftus des domaines envisagés dans le début de ce chapitre se confondent, alors, il pèse une menace sérieuse sur les femmes. Nous devons donc essayer de trouver sil est possible de mettre en évidence que le ftus médical, le ftus médical et le ftus bébé ne fassent quun. Si lhypothèse dune cristallisation du ftus en une entité homogène nest pas absurde intellectuellement, elle faiblit dès quon sintéresse aux travaux anthropologiques qui lui sont consacrés. Plusieurs études mettent en évidence, au sein même des pratiques médicales, différentes définitions du ftus : Le ftus nest même pas un objet médical cohérent. Deux études anthropologiques et une observation de terrain appuient cette constatation.
Les variations des ftus selon leur usage
Monica Casper PROGCOMP ENRfu (Casper 1994) a montré que lhumanité des ftus pouvait être construite différemment par des pratiques professionnelles. Le ftus peut avoir des densités différentes selon les univers professionnels dans lesquels il est envisagé. "Les constructions hétérogènes des ftus sont mises en actes et façonnées à travers des pratiques de travail plutôt qu'elles ne sont déterminées 'naturellement' ou découvertes
Les acteurs dans ces domaines partagent une conception générale sur ce qu'est un ftus, tout en imprimant leurs propres représentations et significations sur le ftus à travers des pratiques de travail concrètes." (p 108) Dans le cadre des pratiques de la chirurgie ftale et de la recherche sur les tissus ftaux, elle a montré les types de médiations qui pouvaient conférer aux ftus opérés par les pionniers de la chirurgie ftale, des caractères humains, ou qui pouvaient au contraire éloigner les tissus ftaux de la recherche, du parallèle avec une quelconque humanité. Lun des points intéressants de sa recherche, est que bien que tous les acteurs reconnaissent au ftus une appartenance à lespèce humaine, dans un cas, on a une humanité construite par des dispositifs dans les rencontres médicales (opération de chirurgie ftale) et dans lautre cas, la non-humanité est construite par des dispositifs de type réglementaire (concernant notamment les règles dapprovisionnement en tissus ftaux) permettant de dissocier clairement les tissus ftaux des pratiques controversées des avortements aux Etats-Unis. Les travaux de Monica Casper concernaient des pratiques professionnelles différentes et visaient à établir la difficulté de raisonner avec une dichotomie humain/non-humain en ce qui concerne le ftus. Une humanité concédée en surface pouvait se décliner très différemment dans des pratiques professionnelles distinctes et permettre de faire jouer au ftus des rôles aussi divers que personne, patient, matériel de recherche, instrument, technique thérapeutique et source de tissus. Le ftus connaîtrait donc des variations en fonction de la discipline où il est envisagé. Contrairement à limage répandue dun objet « ftus » indépendant du contexte de sa production, dun ftus naturalisé, il faut réintroduire ce dernier dans lensemble des liens dans lesquels il est pris pour comprendre les formes quil revêt dans des situations concrètes, entre les mains expertes dun spécialiste de chirurgie ftale, ou dun scientifique travaillant sur les tissus ftaux. Nous avons donc un premier paramètre qui est celui de langle sous lequel le ftus doit être considéré : patient ou source de matériel. Nous allons maintenant envisager les conceptions du ftus observées au sein dun même service.
Les variations du ftus au sein dun même service de suivi prénatal
Nous avons vu que le ftus pouvait exister selon des modalités différentes en fonction des optiques dans lesquelles il était envisagé, quen est-il lorsquon considère les images du ftus au sein dun même service hospitalier ? Certaines observations nous permettent de remettre en cause lhypothèse dune homogénéité des ftus, même au sein dun même service. Lun des reproches entendus à propos de léchographie, cest quelle est rapidement assimilable à une photo du bébé. Le ftus y gagnerait une aura qui le rend très présent. Lobservation anthropologique au sein dune maternité nous a permis de constater dune part que le rapprochement échographie photographie est rapide et que de surcroît les ftus aperçus à léchographie ne sont pas superposables à ceux de la photo. Nous avons eu loccasion, sur notre second terrain, dassister à des staffs où intervenaient échographistes, obstétriciens, généticiens, pédiatres et anatomopathologistes. Dans ces staffs étaient souvent évoqués des cas douloureux de ftus dont le diagnostic prénatal avait entraîné des interruptions médicales de grossesse. Pour documenter ces cas, on passait successivement les échographies enregistrées au cours de la grossesse, puis le cas échéant les diapositives prises au cours de lautopsie (on proposait généralement aux parents deffectuer une autopsie de leur ftus, dans lobjectif de vérifier la (les) malformation(s) et den tirer des conséquences éventuelles pour la grossesse suivante). Ces confrontations échographie/anatomopathologie avaient ceci de fascinant quelles opposaient deux modes de connaissance du ftus, lun hérité de siècles de dissection et de recherches sur lanatomie, lautre rendu possible par les progrès de limagerie médicale. Pour la sociologue que nous sommes, elles étaient également la démonstration que léchographie nétait pas une photo du bébé, puisquelles offraient la possibilité de comparer les images dynamiques du ftus et de ses organes offertes par léchographie, et les diapos, étapes par étapes, de la dissection du même ftus après avortement. Lanatomopathologie résumée en diapositives nous offre une déconstruction grandeur nature de léchographie assimilée à une photographie du bébé. Dabord on voit le ftus de lextérieur : un proto-bébé avec souvent une peau fripée, parfois, on a une idée de la taille du ftus car pour la photo, lanatomopathologiste ou un assistant le prend entre ses mains. Peu à peu, lanatomopathologiste leffeuille : le bloc cur-poumon, puis le cur piqué avec des épingles pour vérifier les arrivées, la conformité de laorte, etc
le crâne, puis le cerveau après trépanation
à chaque étape, lanatomopathologiste a dû couper, éliminer le superflu pour arriver à lobjet de son investigation
On voit donc là aussi apparaître un travail de cartographie du ftus qui diffère de celui fait pour léchographie, évoqué au premier chapitre. Lanatomopathologiste a des repères différents ; la description de son parcours dans le corps du ftus est plus haché, elle sattarde sur des plans fixes que sont les diapositives (qui sont pour le coup de vraies photos du ftus). Léchographie, malgré ses ombres en camaïeu de gris noir et blanc, paraît plus naturelle, les images ne sont pas hachées, elles sont dans un mouvement continu, le ftus bouge, on fait des allées et venues entre lintérieur et lextérieur, le ftus na pas déchelle. Il nest pas rare, dans les staffs que lanatomo-pathologiste fasse des réflexions sur les difficultés de son activité à distinguer des défauts détectés à léchographie :
Yolande: (
) Sur le cervelet, on na pas trouvé, nous, de malformation, mais cest moins précis que ce quon peut trouver à lécho. (ftus 24 semaines)
Yolande nous montre une vue rapprochée de la face, puis du profil du (bébé) (
) : une petite bouche
la fente palatine devait pas être bien grosse, je ne lai pas vue
les orteils écartés (photo rapprochée des pieds du ftus)
les ongles un peu hypoplasiques
moi, javais deux artères ombilicales
mais pas de malformation viscérale, si ce nest vraisemblablement un CAV, mais le cur faisait 1 cm à la base
(ftus de 250 g, 23 semaines, Staff de Diagnostic Anténatal, Marronniers)
Le ftus est trop petit (400 à 500 g, parfois moins), les ftus avortés ou morts avant linterruption de grossesse ne sont pas toujours bien conservés, Yolande parle à dautres moments de ftus macérés quelle na pas pu explorer. Yolande nous présentait donc toutes ces opérations rendues inutiles par léchographie, elle nous permettait de réaliser quels types deffractions, nécessaires à la photographie étaient rendues caduques par léchographie, quelles contraintes physiques nexistaient pas pour léchographie. Au final, on avait des ftus non superposables entre lautopsie et léchographie, on ne pouvait pas toujours vérifier les éléments de léchographie en anatomo-pathologie. Léchographie rend le corps de la mère transparent, mais elle agit de même sur le corps du ftus. Même si on sort le ftus de lutérus, on ny voit pas tout ce que léchographie dévoile ! Le raccourci populaire de léchographie photo du bébé et les images produites par cette technique est mis à mal. Le ftus à léchographie ne ressemble pas à ses semblables conservés dans le formol au Muséum dHistoire Naturelle, eux mêmes modèles de lanatomie, mais il est transparent. Au travers des deux paragraphes précédents, nous avons donc pu établir que même au sein de la Médecine, il était impossible dobtenir une définition du ftus cohérente, les représentations et les significations du ftus varient en fonction de pratiques de travail concrètes. On peut légitimement se demander alors, si au sein dune même pratique médicale : léchographie, les ftus sont identiques ? Cette question a été abordée par deux anthropologues qui ont testé lhypothèse de linfluence des scripts culturels sur les qualités et les attributions des ftus à léchographie.
La variation culturelle des ftus
Dans leur article de 1997, Lisa Meryn Mitchell et Emily Georges explorent comment le cyborg-ftus de léchographie est configuré culturellement à travers la pratique et le discours. Les auteurs veulent montrer que : " the couplings of body and machine, as mediated and translated by experts, are firmly embedded in culturally and historically specific scripts " en dautres termes, ce nest pas parce quon fait appel à la même technique quon a affaire aux mêmes scripts aux Etats Unis et en Grèce. Elles constatent quil ny a pas un ftus donné par léchographie, les ftus entrevus en Grèce et au Canada sont désignés comme le bébé mais les indications quen tireront les mères seront différentes. La technique est enchevêtrée dans un contexte culturel et historique qui ressort pendant lobservation des utilisations faites de la technique. Ainsi au Canada, les futures mères vont au cours de leurs deux échographies, avoir le sentiment davoir eu un aperçu de la personnalité de leur ftus, davoir travaillé leur attachement au ftus, davoir fait leur devoir de mères. " What is called forth even during the earliest routine ultrasound observed in the canadian clinic is the image of an idealized infant, rather than that of a fetus or embryo with its distinctive appearance, uncertain subjectivity, and contested personhood. " (p 377) Quant aux mères grecques, elles ont, comme les canadiennes, le sentiment davoir vu le bébé à la télévision . Les auteures sen étonnent : Alors que les canadiennes passent vingt minutes à une demi-heure en salle déchographie, les mères grecques nont souvent que cinq minutes, à la fin dune consultation de suivi prénatal, mais elles sont aussi convaincues que leurs homologues canadiennes davoir vu leur bébé. Cependant, elles nen auront pas pour autant la conviction davoir eu des indications sur le caractère ou la subjectivité de celui-ci. Elle ne font pas non plus la relation entre léchographie et létablissement dun quelconque lien parents-enfant avant la naissance. En outre, lexamen naura pas pour effet de montrer quelles sont de bonnes mères, qui se préoccupent de la santé de leur ftus, mais quelles sont des mères modernes qui utilisent la technologie disponible. Il y aurait pour Mitchell & Georges des dispositions globales qui feraient que lanalogie avec la télévision rendrait possible partout lidée que léchographie montre le bébé, et des dispositions locales, liées à des facteurs culturels qui créeraient des nuances dinterprétation de ce qui se passe à lécran et de ce qui passe à travers lécran. Ainsi, la vigueur des questions sur lavortement en Amérique du Nord avec comme fétiche le cliché du ftus à léchographie expliquerait la scénarisation du ftus outre-Atlantique, alors quen Grèce le ftus ne serait pas un personnage public, impliqué dans des polémiques. Les descriptions successives dexpériences déchographies dans deux pays produisent une mise en abyme assez convaincante. Elles permettent de faire ressortir les éléments naturalisés dans chaque dispositif et de remettre en question cette unicité du ftus qui serait réalisée par léchographie. Dans l article de Mitchell & Georges nous voyons apparaître deux types de ftus, le ftus décrit comme le produit du script culturel canadien ressemble au ftus public : il est mis en évidence par léchographie, et dans et par léchographie se dessinent un certain nombre dexigences vis à vis de lui et de sa mère. Le second type de ftus est inédit : cest un ftus plus neutre que le précédent (Mitchell & Georges lattribuent au manque de politisation du ftus dans la vie civile grecque), il est isolable comme le ftus canadien, il ressemble à un bébé, mais les images obtenues ne sont pas supposées révéler une personne.
La variation organisationnelle de la définition du ftus
Bien quintéressante, létude de Mitchell & Georges laisse une hypothèse inexplorée. Il aurait été intéressant de trouver au Canada un obstétricien possédant un échographe dans son cabinet, ou un opérateur effectuant uniquement des consultations déchographie en Grèce. Ce rapprochement, aurait permis déluder lexplication culturelle ô combien tentante, mais dont les auteures ont du mal à prouver la pertinence, puisquelles avancent cette explication mais ne peuvent mettre en évidence de médiation dans les consultations, marquant le jeu des variables culturelles. Ainsi, le simple fait davoir des rendez-vous déchographie séparés du reste du suivi prénatal, ou de voir le bébé à la fin de la consultation de suivi obstétrique mensuel peut, dans un même pays, indépendamment de lexistence dun débat sur les droits des ftus au niveau politique, contribuer à créer des ftus différents, certains dotés de subjectivité, et dautres non. Il ne paraît pas absurde de supposer que la gestion dune interaction de vingt minutes devant un écran muet doit produire nécessairement dautres effets que celle dune interaction de cinq minutes, indépendamment de toute variable culturelle.
Nous avions choisi les deux maternités à observer, les Glycines et les Marronniers en fonction de plusieurs critères : nous voulions des maternités ordinaires, peu médiatisées, et aux conceptions de lobstétrique différentes. Outre la taille des maternités, la conception de léchographie au sein du dispositif de suivi obstétrical était un des éléments de différenciation des deux services. La première maternité suivait les recommandations du collège français déchographie ftale tandis que le chef du second service avait un credo particulier en matière déchographie. Le premier terrain faisait pratiquer aux patientes trois échographies par grossesse à des termes très précis. Le second terrain abritait plusieurs types déchographies, avec des exigences différentes pour chacune. Pour les femmes suivies de façon routinière dans leur grossesse, léchographie était intégrée à la consultation de suivi prénatal mensuelle. Les échéances des 12,22 et 32 semaines, nexistaient pas, et le moment de léchographie était assez bref dans la rencontre médecin patiente (cinq dix minutes: une organisation assez similaire somme toute à celle de la maternité grecque évoquée par Mitchell & Georges, référence citée plus haut). Léchographie était effectuée par lobstétricien, formé mais pas forcément spécialiste en échographie obstétricale. Pour les femmes suivies en ville ou les patientes devant passer en échographie plus approfondie, deux sages-femmes spécialisées en échographie consultaient deux demi-journées par semaine. Celles-ci pouvaient effectuer par ailleurs des échographies morphologiques très poussées dans le cadre de lévaluation dun protocole dexpérimentation dun test sérique de la trisomie 21. Enfin, une après-midi par semaine se tenait la consultation de diagnostic prénatal tenue par le chef de service spécialiste de léchographie. Cette consultation, menée avec les apprentis échographistes supervisés par Noël, était réservée aux femmes adressées par des médecins pour suspicion danomalie du ftus. Il y avait donc une organisation pyramidale de léchographie. Pour le propos de ce chapitre, seules les échographies de routine nous intéressent puisquil sagit de voir quelles attributions apparaissent au ftus dans les consultations .
L exemple ci-dessous, tiré dune consultation de suivi mensuel dobstétrique aux Marronniers, nous permet de voir à quel point limage du ftus est réduite à portion congrue dans léchographie intégrée au suivi prénatal. La mère nest pas effacée dans cette consultation et ses préoccupations apparaissent au cours de la conversation avec le médecin. Il sagit dune femme assez imposante, dune trentaine dannées, qui est venue à la consultation avec ses deux filles, Priscilla qui a environ cinq ans et qui est très dégourdie, et une petite fille denviron deux ans dans une poussette.
Roger: Comment ça va?
Patiente: Ça va, Ça va
Roger: Pas de problème particulier?
Patiente: Non, ça va.
Roger: Vous avez vu la diététicienne?
Patiente: Non, elle consulte que le jeudi, mais jai personne pour les garder et je sais pas si je peux les emmener (elle parle de ses deux filles qui sont avec elle dans la salle de consultation)
Roger: Mais vous pouvez les emmener, il ny a pas de problème. Vous pouvez enlever le bas, je vais vous examiner.
La patiente entre dans une cabine, séparée de la salle par une porte, Roger sapproche de léchographe et prend la sonde
La patiente sort de la cabine.
Patiente: Je me pèse? (elle monte sur le pèse personne)
Roger: Si vous voulez.
Patiente: 80, ça na pas bougé.
Elle sinstalle sur la table dexamen. Roger lui badigeonne le ventre avec un pinceau trempé dans lhuile, pose la sonde, limage apparaît sur lécran à droite de la patiente. Celle ci tord le cou pour voir les images.
Roger: On va regarder votre bébé
Alors, votre bébé, il est en siège, je vais le mesurer (il fixe une boule à limage, en mesure le périmètre)
Je vous demande deux secondes, je vais faire un truc
(il met des gants en plastique transparents et il pose ses mains sur le ventre de la patiente quil malaxe de façon à orienter différemment le ftus)
Patiente: Cest pour le tourner?
Roger: Comme il est en transverse, autant essayer de finir le boulot!
Patiente: Et ça lui fait rien?
Roger: Il sen tamponne complètement! (il refait apparaître la boule du crâne à lécran, quil remesure)
16! Vous connaissez le sexe du bébé?
Patiente: Oui, cest un petit garçon.
Roger: Oui, là on est sur une bourse, le zizi
Patiente: Cest possible davoir une photo, parce que le papa, il la pas encore vu, et comme il travaille à chaque fois
Roger: O.K.
Je fais le tour du ventre
280 et 296 pour la tête, cest normal. Je regarde mais malheureusement, le bébé, tel quil est placé, je ne peux pas vous le faire de profil
Votre bébé, il est en train de regarder la sonde (Roger bouge la sonde) Je vais faire une écho du col. (il prend la sonde pour les échographies endovaginales et la recouvre dune protection)
Patiente: Il est fermé là?
Roger: Il est long et fermé
Votre col est très long, 45 mm
(il retire la sonde et essuie le ventre de la patiente)
Le bébé va bien, bon développement
col fermé
(il prend la tension de la patiente) Je vais regarder sur les courbes, je vais vous dire sil est gros encore
27 semaines plus 5 jours
Patiente: Cest normal que je fasse le même poids que le mois dernier?
Roger: Cest parfait, parce quil y avait une surcharge au départ. De toutes façons, lui, il grossit
Vous pouvez vous rhabiller
Roger revient à son bureau, inscrit des choses dans le dossier rose. La patiente rentre dans la cabine pour se rhabiller. La petite fille pleure, Priscilla discute, Roger remplit les feuilles pour la Sécurité Sociale et les allocations familiales. La patiente ressort de la cabine.
Roger: Est ce que la dernière fois on vous a prescrit de la vitamine D?
Patiente: Non.
Roger: Du fer?
Patiente: Oui, du Tardyféron.
Roger: Alors je vous donne une ordonnance pour la vitamine D, et une ordonnance pour faire lalbumine dans les urines
(
)
Patiente: Il ny a pas de danger pour le bébé, quà laccouchement ça se passe mal?
Roger: pourquoi?
Patiente: Parce que ya une fille près de chez moi, elle a perdu son bébé, elle avait du sucre dans le sang
Roger: Mais je ne comprends pas là, vous avez déjà accouché deux fois?
Patiente: Oui mais son histoire, ça minquiète!
Roger: Ce qui compte pour votre pronostic, cest comment vous avez accouché vous.
Patiente: (
)
Elle sort en poussant sa poussette, suivie de Priscilla
Roger (haussant les épaules): Ah, langoisse des femmes enceintes!
Léchographie nest pas le point central de la consultation. Cest la femme qui est la patiente, son ftus est un des points à vérifier dans la consultation de suivi, tout comme son poids(dont le médecin semble faire peu de cas), sa visite chez la diététicienne, ses vitamines, etc
Le coin échographie est une table dexamen avec un petit échographe, il nest pas prévu décran pour la patiente qui doit tordre le coup pour voir ce qui se passe. Il ny a pas de chaise à maris et lobstétricien fait tout pour tenir les filles de la patiente éloignées pendant lécho. La patiente demande un cliché pour le père du (bébé), qui est absent, semblant supposer que sans cette requête elle nen aura pas. Lobstétricien mentionne devant elle les mesures du ftus, mais ne lui communique pas à la fin de la consultation un compte rendu sur lequel tout serait précisé (comme cela peut se passer dans dautres consultations). Le médecin ninsiste pas sur le ftus, même sil lappelle bébé. Il narrive pas à voir le profil pour sortir un cliché et sen désintéresse rapidement. Il mesure le col, remplit des feuilles de sécurité sociale, des ordonnances. Sil répond à des inquiétudes de la patiente, ce nest pas par rapport à léchographie, et du ftus, mais au sujet dun éventuel diabète gestationnel. On a affaire à une échographie banalisée par rapport au système des trois échographies par grossesse, dont on a vu de larges extraits dans le premier chapitre. Le ftus garde des contours flous, même si lon sait son sexe et sa taille.
Cependant, la différence entre les deux terrains nest pas absolue, et certains des acteurs de ce système peuvent ladapter à leur manière et recréer des conditions proches de celles du premier terrain. Les consultants du suivi prénatal étaient souvent des internes sur le second terrain, et ils avaient appris léchographie sur le tas. Peu sûrs de leur aptitude à détecter toutes les anomalies graves, il leur arrivait denvoyer leurs patientes aux échographistes plus chevronnés, pour une échographie morphologique complète, plutôt que dassurer la consultation de suivi du cinquième mois. Symétriquement, il arrivait, dans les consultations déchographies du premier terrain, que le ftus ne soit pas au centre de linteraction. Dans mes données du premier terrain, deux consultations nont pas placé le ftus au centre des discussions. Dans la première consultation, il sagit de la consultation de la mère sri lankaise évoquée dans la première partie de ce chapitre. Elle était venue avec une interprète. Après lui avoir précisé que cétait le bébé quelle voyait sur lécran, lopérateur se contenta de discuter avec le stagiaire des différences entre les échographes et de lui prodiguer des conseils pour aborder lexamen échographique, sans plus se soucier détablir un espace commun avec la patiente. Dans ce cas précis, lopérateur a sans doute fait lhypothèse que la mère était incapable de comprendre ce quil pourrait lui communiquer du ftus et choisit donc de se consacrer à son stagiaire, alors que la patiente et son interprète restent silencieuses (cest cependant linterprète qui demandera le sexe du ftus). Lors dune seconde consultation, Charlotte, lune des opératrices des Glycines se trouva confrontée à une future mère en instance de divorce, pour une échographie du troisième trimestre. Alors que cette opératrice avait lhabitude de détailler énormément ses échographies et de souligner oralement son travail, elle eut, lors de cette échographie peu de qualificatifs pour le ftus, qui resta au second plan de la conversation, elle concentra son échange avec la jeune femme sur les problèmes posés par son divorce, sa peur daccoucher toute seule, elle lui présenta notamment le soutien dont elle pourrait bénéficier de la part de lassistante sociale de lhôpital ou de la psychologue du service. Dans un premier cas, l opérateur a donc agi comme sil ne pensait pas possible détablir un espace commun avec la patiente, et a comme effacé la présence de la patiente, dans le second, lopératrice trouve plus judicieux de rassurer la mère et répondre à sa détresse. Ces deux exemples vont donc dans le sens de lhypothèse que si la plupart des interactions tournent autour du ftus cest que cest un espace commun pratique pour tous les participants, mais ce nest pas le seul. Nous constatons par ailleurs que notre paramètre nest pas infaillible : lorganisation la moins apte à produire du ftus peut être tout de même utilisée pour sa production, et lorganisation la plus apte peut parfois ne pas le faire.
Les études de Monica Casper, de Lisa Mitchell et Emily George comme les nôtres montrent donc quon ne peut conclure trop vite à lhumanité du ftus. Nous avons mis en évidence trois paramètres pouvant décliner celle-ci de façons différentes. Un autre paramètre nous est suggéré par la littérature.
La variation temporelle du ftus.
Cette notion de terme de la grossesse provient du découpage des connaissances sur le ftus par la spécialité elle-même en fonction du terme. Mais elle trouve aussi un résonance dans une réalité physique ou sociale. Les observations échographiques sont organisées en fonction du terme de la grossesse, et chaque ftus mesuré à léchographie voit ses mensurations comparées aux tables de mesures des ftus du même âge. Le terme de léchographie est le pivot du système des échographies séparées du suivi mensuel adopté dans la première maternité: on ne peut pas faire des échographies nimporte quand, il y a une rationalité à les faire à des moments précis. Cette articulation de la grossesse en trois moments forts, a une influence sur un ftus médical qui nest plus une continuité mais trois instantanés, lun pouvant venir contredire le précédent. Sarramon et Grandjean présentent ainsi les trois examens :
Même si lobjectif prioritaire de chaque examen dépend de lâge gestationnel auquel il est pratiqué, tous sont loccasion de réaliser une exploration complète portant sur la vitalité ftale (battements cardiaques, mouvements, quantité de liquide amniotique), les biométries et lanalyse morphologique. (p 75)
Léchographie de douze semaines daménorrhée a pour double objectif la vérification de lâge gestationnel et un premier dépistage des malformations. Elle est à la fois assez précoce pour dater précisément la grossesse et assez tardive pour permettre didentifier déventuelles malformations graves. (p75-76)
Léchographie de vingt-deux semaines daménorrhée, souvent appelée échographie morphologique , a pour but essentiel le dépistage des malformations. Elle est effectuée suffisamment tard pour que tous les organes soient en principe accessibles à une bonne exploration. Mais elle est encore assez précoce pour permettre la réalisation dune éventuelle amniocentèse, et pour laisser le temps dapprécier lévolution spontanée des malformations tout en conservant la possibilité dinterrompre, sil y a lieu, la grossesse avant que le ftus soit viable. (p 76)
Léchographie de trente-deux semaines daménorrhée vise principalement à dépister les troubles de la croissance ftale et les malformations dexpression tardive . (p 76)
Bien quil y ait des éléments communs à tous les examens, chaque terme détermine des points de passage obligés dans la cartographie du ftus. Chaque mesure du ftus produite est confrontée aux normes elles-mêmes organisées par terme. Réduire le terme à une formalisation professionnelle est néanmoins réducteur. Les patientes aussi ont souvent des attentes en fonction du terme de leur grossesse : Celles-ci peuvent être liées à la définition médicale de léchographie, mais aussi à des éléments plus matériels et personnels. La deuxième échographie, cest la plus importante , cest l écho où les parents voient le bébé en entier, ce nest plus une ébauche (une cacahuète avec des membres) mais un presque (bébé), et cest la dernière fois quon en a une vue entière avant laccouchement.
Future mère (regardant lécran) : Au revoir! Et je la reverrai plus jamais comme ça en entier?
Charlotte: Non, parce quelle sera trop grande
Sur de la jeune femme: Moi je trouve que cest la plus belle échographie, celle là
Charlotte : On voit bien aussi à léchographie de deux mois et demi! (consultations Charlotte, Glycines)
En dehors des divisions médicales de la grossesse par terme, et même des exigences échographiques, les patientes aussi ont des définitions du ftus et de sa réalité qui varient selon le temps. A mesure que le terme approche, le ftus prend plus de place physiquement, il est plus présent : la femme enceinte le sent bien bouger, et sait quil peut contraindre ses mouvements. Plus le terme de la grossesse augmente, plus elle doit soccuper matériellement de larrivée du bébé. Ainsi, Charlotte commençait souvent ses échographies du troisième trimestre par un : alors, la chambre est prête ? et faisait mine de sindigner si les parents répondaient par la négative. On peut parfois même deviner la position du ftus avant léchographie comme le montre lextrait de consultation suivant :
Charlotte: Bien
Oups! (la jeune femme a un ventre très cabossé. Elle est très maigre et on voit les formes des membres du ftus sous la peau. Le ventre de la femme bouge lorsque le Charlotte verse lhuile et létale. Charlotte en profite pour montrer comment elle pense que le bébé est positionné. Elle met ses mains sur les bosses du ventre de la patiente et explique). Tête en bas, dos à gauche, pieds à droite
Verdict! (Elle pose la sonde sur le ventre de la jeune femme) Et oui! Le petit pôle que vous sentez ici, ce sont les fesses
(consultation Glycines).
Les ftus sont perçus différemment en fonction du terme de la grossesse à la fois dans les paramètres médicaux qui les définissent, mais aussi dans les attentes que développent les futurs parents au fur et à mesure que la grossesse avance, et les possibilités dappréhensions différentes qui se font lorsque les mouvements du ftus deviennent de plus en plus évidents.
Les avatars du ftus à léchographie
Nous avons listé jusquà présent un certain nombre de paramètres de variation du ftus que nous récapitulons ci-dessous :
- discipline médicale
- organisation de léchographie au sein du service
- terme de la grossesse
Ces paramètres influent sur la définition du ftus, et nous enseignent quil ny a pas un ftus, mais des ftus. Cela ne rend pas pour autant caduques les inquiétudes des analystes quant à lutilisation des ftus pour rendre la femme à son précédent statut de reproductrice. Dans la première partie de ce chapitre nous sommes partis de léchographie pour montrer comment cette technique avait contribué à faire émerger dans les discours un ftus à la fois omniprésent et semblant assez unifié. Nous avons exposé comment, par sa colonisation rapide dun certain nombre despaces, ce ftus avait été perçu comme porteur de certaines redéfinitions dattributions et de compétences dévolues à dautres acteurs et notamment des femmes, suscitant de vives préoccupations chez certains critiques en particulier dans le domaine juridique et parmi les auteures féministes. Dans la seconde partie de ce chapitre, nous avons pris langle des pratiques et nous avons remarqué quen maints endroits lhomogénéité du ftus se défaisait. Létape suivante, nous semble-til, consiste à reconsidérer les questions posées par les critiques du ftus au vu des pratiques. Puisquil nexiste pas un ftus unifié opposable en toutes circonstances aux intérêts des femmes enceintes, que nous apprennent les pratiques sur la moralité «en actes » de léchographie ? Peut-on déduire de lobservation des pratiques lexistence de quelque chose qui pourrait sapparenter à un « script moral » de léchographie ? Nous nallons pas tester des hypothèses au hasard, ou passer en revue toutes les consultations pour en retirer des conclusions. Nous nous proposons de soumettre les hypothèses déjà rencontrées dans la littérature à laune de notre dispositif dobservation. Nous considèrerons tout dabord celle de lhumanisation des ftus permise par la technique échographique, puis celle de la séparation précoce des ftus et des mères effectuées par léchographie. Nous nous intéresserons ensuite à ce qui émerge des consultations, notamment en ce qui a trait aux rôles des dispositifs technico-organisationnels, des médecins et des futurs parents dans la définition des situations. Sil ne nous semble pas quon puisse trouver une univocité dans la consultation déchographie (nous avons déjà vu, dans le chapitre précédent comment lensemble du dispositif de la consultation était en lui même facteur de variations), en revanche chaque consultation particulière dessine des « promissions » éthiques dans le sens où dans linteraction vont sinstituer des possibilités ou des rigidités du dispositif rendant certaines options, déviations dans les parcours plus ou moins aisées. Nous empruntons le terme « promissions » à Bruno Latour construit sur les « affordances » de Gibson. Ce mot, Bruno Latour lapplique aux techniques dont il écrit quelles" bombardent les humains d'une offre continuelle des positions inouïes, prises, suggestions, permissions, interdictions, habitudes, positions, aliénations, prescriptions, calculs, mémoires." ( p 6 ) Par cette phrase, Bruno Latour signifie la prolifération des possibilités offertes par les objets techniques, à l'encontre des perspectives qui n'y voient que l'incarnation d'un programme. "toutes les techniques suscitent autour d'elles ce tourbillon de mondes nouveaux. Loin de servir d'abord un but elles commencent par explorer des univers hétérogènes que rien, jusqu'ici, ne prévoyait et derrière lesquels courent des fonctions elles aussi possibles." (p 3). Lhypothèse que nous allons tester dans la fin de ce chapitre est quil y a prolifération des possibles dans la consultation déchographie, mais quil existe également toute une série déléments mis en relation dans la consultation qui vont rendre plus facile un type dorientation de laction (qui est pour chaque consultation une occurrence particulière) plutôt quun autre. Les scripts techniques de la consultation déchographie sont à la fois assez précis et assez lâches pour que puissent surgir des possibilités de variations aux implications multiples. La situation dune échographie particulière va dessiner un certain type dimplications morales qui vont lier plus ou moins les acteurs à des possibilités daction.
De lhumanisation des ftus par léchographie.
Lattribution dune humanité aux ftus par léchographie serait responsable de laliénation des femmes enceintes. Nous avons vu que selon le temps passé à léchographie les occasions de définir le ftus étaient plus ou moins importantes, lune des organisations de léchographie semblant plus à même de favoriser lapparition dun ftus subjectivé. Si nous regardons deux échographies de cette même maternité, pour le même terme, pouvons nous en conclure que ce type dorganisation produit un ftus humanisé ?
Lhumanité contingente des ftus
Prenons deux échographies à 12 semaines de grossesse, quel(s) type(s) de ftus y voyons-nous apparaître ?
Didier: Alors vous vous allongez, protégez bien le bas du ventre, parce que je vais vous mettre du gel un peu partout
(une image apparaît à lécran) Cest votre utérus, à lintérieur, le sac
Votre utérus est antéversé et antéfléchi
A lintérieur il y a lembryon, je vais vous le montrer
(On voit à lécran comme une cacahuète dans un sac noir en forme de haricot. On voit un petit point qui se dilate puis se contracte très rapidement, on entend un bruit rythmique sortir de la machine, puis une courbe apparaît sur la moitié gauche de lécran
) Par contre, ce quon va mieux regarder, on va faire ce quon appelle une endovaginale pour mieux voir
pour pouvoir mesurer la longueur de la tête aux fesses
Cest ce quon fait systématiquement maintenant, depuis quelques années
cest classique
Vous allez enlever le slip et le pantalon
(il sort chercher un préservatif pour la sonde) . Voilà, excusez moi
Vous allez mettre les mains sous les fesses, cest absolument indolore
Les mains sous les fesses, levez les genoux, mettez bien les mains sous les fesses
Le but cest de relever lutérus
(Sur lécran apparaît une image qui doit lui paraître satisfaisante)
Il fait 29 mm, ce qui permet dévaluer précisément lâge gestationnel
Patiente: Ça va, je suis médecin
(
)
Didier:
Le cordon
le placenta, il est antérieur, on regarde sil ny a pas de décollement, je regarde un peu les ovaires
on a lovaire gauche avec une structure un peu hétérogène, cest ce quon appelle le corps jaune, lovaire droit est parfait
On regarde toujours en fait les ovaires pour vérifier sil ny a pas dimage de kyste
Je regarde à tout hasard sil ny en a pas un deuxième
Voilà, cest terminé!
Je vais vous donner du papier pour vous essuyer
Je vais vous donner le compte rendu
Je vous laisse vous rhabiller
(consultations, Glycines)
Cest léchographiste qui parle le premier, et pas pour montrer le ftus, mais pour désigner la poche noire que lon voit à lécran : Ça, cest votre utérus , il caractérise ensuite lutérus dans lequel il discerne lembryon , pas votre embryon comme il avait dit votre utérus . Ce quil désigne comme lembryon ressemble à une cacahuète dans un sac noir , et nattire pas de commentaires de la patiente ou de son mari. Les parents ne sexpriment pas du tout. Ils ne sémerveillent pas sur le bébé . Pour couper court aux explications, à un moment la patiente sort un ça va, je suis médecin . On peut se demander dans quelle mesure cette intervention naccentue pas lexploitation du registre de langage médical par lopérateur, adaptant ainsi son commentaire à ce quil perçoit des attentes de la patiente. Il lui brosse au final un portrait tout à fait médical de son ftus, collant parfaitement à la définition de ses manuels danatomie. Lhumanité de ce ftus particulier nest pas en jeu, elle nest évoquée ou convoquée par aucun des acteurs présents. Cette échographie, qui est une échographie du premier trimestre est usuellement moins riche en images que les suivantes, la dimension du ftus ou de lembryon comme lappelle lopérateur est de 29 millimètres de la tête aux fesses, soit une taille inférieure au Petit Poucet. Limage échographique, si elle agrandit lembryon est nécessairement mal définie.
Passons maintenant à la seconde observation, au même terme, avec un autre opérateur.
Baptiste: Et là, tout va très bien?
Patiente: Je ne me sens pas très en forme, je ne le nourris pas assez, jai perdu 7 kg
Baptiste (qui a commencé à bouger la sonde sur le ventre de la patiente) : lui il est en forme, il na pas besoin de beaucoup à cet âge là
Ça cest le dos, son corps
Essayez de faire le ventre tout mou
Ça, cest le crâne
(il fait apparaître à lécran un diagramme, et la machine fait à nouveau un bruit rythmique sourd)
Ça, cest le cur (il place le curseur à deux endroits du diagramme et prend une mesure)
On va peut être regarder dune autre façon parce que là, jai un peu de mal
(
) Pliez les jambes
(il introduit la sonde
lécran montre limage du ftus comme dans un haricot. Il ressemble à une petite cacahuète avec quatre petits membres. Léchographiste promène la sonde et on voit le ftus bouger, des formes identifiables apparaître et disparaître sur lécran)
donc il ny a quun seul bébé et tout est bien
Voilà, cest parfait
Patiente: Merci. (Glycines, observations échos)
Lopérateur sintéresse dabord à la mère par une formule qui pourrait être une formule de politesse : Et là, tout va bien ? , celle-ci exprime ses inquiétudes, déjà dans son rôle de mère je ne le nourris pas assez , il la rassure lui, il est en forme
. On parle déjà dun il qui est au cur de la consultation. Dans la consultation précédente le sujet de la consultation est plus flou. On examine une partie de la patiente, votre utérus , et lembryon est un constituant non différencié du corps de la patiente, au même titre que les ovaires. Lopérateur mesure la longueur cranio-caudale de lembryon pour avoir une estimation de lâge gestationnel, il regarde les ovaires pour vérifier quil ny a pas de kyste. La consultation déchographie semble plus centrée sur lévaluation dun ensemble indifférencié autour de lutérus de patiente que la découverte dun petit être humain. Il ny a pas de singularisation du ftus. Dans la seconde consultation, la patiente commence par exprimer une inquiétude toute maternelle pour cet être quelle ne nourrirait pas assez. Après lavoir rassurée, léchographiste va montrer le ftus à la patiente : ça cest le dos, son corps
le crâne, le cur
. Dans la première consultation, lopérateur donne moins de détails sur le corps de lembryon. Il névoque la tête et les fesses de lembryon que pour dire que la distance entre ces deux points est révélatrice de lâge de la grossesse. Il ne montre pas ce quil fait. Et ne situe pas les deux points cardinaux de lembryon à la patiente. La consultation se conclut sur un je vais vous donner le compte rendu », il ny a pas de remarque spécifique sur lembryon. Le participant indéterminé est transformé en bébé à la fin de la deuxième consultation : donc il ny a quun seul bébé et tout est bien . Nous avons donc là, pour deux échographies menées à des termes similaires, une consultation où paraît un bébé, une autre où lon a mesuré un embryon. Nous pouvons en tirer une première idée de ce que peut être une « promission »: la consultation déchographie même dans le cadre dun seul service, pour un ftus au même terme permet, promet des choses différentes. Dans la première consultation la femme enceinte reste un tout et lexamen est fait à partir et autour delle : cest son utérus quon regarde tout dabord. Dans la seconde consultation, par le fait des interrogations de la patiente, et la complaisance de léchographiste, le bébé est constitué comme sujet de préoccupation, central à linteraction, dès le début. Et à la fin de léchographie, après la sortie de lopérateur, la patiente me confiera :
Patiente: Cest fou quà cet âge là, ils aient déjà tout ça: les mains, les pieds
Je pense à ces femmes qui ont des fausses couches à deux mois
Cest déjà des êtres humains
(consultations Baptiste, Glycines)
Pour elle, il ne fait pas de doute que ce quelle voit est un être humain, alors que la cacahouète de lexemple précédent avait tout juste le droit au qualificatif dembryon. Nos deux échographies seront réputées équivalentes sur le plan médical, elles suivent le même script de découverte du ftus, mais elles font des ftus différents. Ces exemples montrent combien léchographie nest pas une fenêtre sur le bébé , et à quel point dune échographie à lautre, lobjet peut varier. Ils montrent également que ce qui fait la consistance du ftus, ce nest pas le terme de la grossesse. Cest l enchaînement de petites orientations dans linteraction des parents, de lopérateur et de la machine qui résultera en un ftus plus ou moins ressemblant au ftus médical, au ftus public (celui qui clame son humanité, celui quil faut protéger), ou au ftus subjectivé ou ftus-bébé. Nous pouvons également noter que lespace de la consultation dépend des hypothèses que fait lopérateur fait sur la femme enceinte et il y a une négociation minimale de cet espace commun en fonction des réactions plus ou moins explicites des parents. La façon dont les parents se définissent : médecin pour la première patiente, mère angoissée pour la seconde, oriente ce qui se passe dans léchographie. Il nous semble donc quà la lecture de ces exemples, la charge de lhumanisation du ftus à léchographie ne peut être retenue. Si humanisation il y a, celle-ci est le produit de linteraction femme-machine-opérateur. Lhumanité du ftus à léchographie nest pas postulée a priori, elle est contingente à linteraction.
Le ftus, sujet autonome in utero?
Cest par la séparation quelle opère entre la femme enceinte et le ftus, que léchographie aiderait à créer un antagonisme entre les deux, dans lequel le ftus serait systématiquement avantagé. Nous retrouvons cet argument notamment chez PROGCOMP ENRfu (Katz Rothman 1989) , PROGCOMP ENRfu (Blank 1993), PROGCOMP ENRfu (Oaks 2000) . Parce que léchographie permet denvisager le ftus en dehors de la mère, elle crée des situations potentiellement conflictuelles entre les deux, elle rompt lunicité qui existait jusqualors. Pour tester cette hypothèse, nous avons choisi deux échographies à 32 semaines, donc les plus proches du terme de la grossesse, période où la présence physique du ftus est plus perceptible, ses mouvements ne peuvent plus être ignorés. Nous les avons contrastées en choisissant une échographie avec lopérateur le plus médical dans son approche, et lopératrice la plus subjectivisante. Nous voulions éprouver à la fois le rôle du terme (le ftus devient-il plus humain lorsque la naissance approche ?), et le rôle du discours médical dans la séparation éventuelle. Puisque les critiques contre léchographie formulaient souvent leurs objections en notant que la technique était lélément qui contribuait à la séparation des ftus de leur mère, lutilisation du registre le plus technique impliquait elle une plus grande séparation que lutilisation dun registre commun (doit-on attribuer la séparation mère-ftus à lutilisation du registre médical ?). La confrontation des deux consultations nous a réservé un certain nombre de surprises.
Charlotte . (elle enduit le ventre de la patiente dhuile et pose la sonde) La petite tête, il est bien positionné
La petite bouche, le menton, le cordon, ça, cest le système
Oh! Il ressemble toujours à sa mère
Patiente (elle et son mari sourient) : Humhum
Charlotte: Là, il a lair de se reposer, ici il est de face
Alors quand il est de face, on voit, le nez, la bouche, le menton (les parties citées apparaissent les unes après les autres, puisque léchographe ne fait que des plans de coupe
) Ça, cest ses cils, je ne sais pas si vous arrivez à les voir
(elle pointe quelque chose avec le curseur)
Des fois, ils se mettent à bailler et
Là, on est sur le front (boule à lécran) On va prendre une mesure
92! Cest tout à fait standard
Le dos, hop! Il fait des petits mouvements quand on lui masse le dos
La colonne
la colonne est là, les petites fesses en lair
On va mesurer le diamètre de son ventre
Il se met à bouger, on va peut être attendre quil ait fini pour mesurer
Les pieds
les pieds
les petits pieds
La main
bonjour!
Et puis lautre par contre
qui revient (elle se tourne vers lécran des patients, donne des petits coups sur le ventre de la patiente pour faire bouger la main du ftus)
On va vous faire écouter le cur
Là ça devient cochon, on va entre les jambes
Voilà, cest les bourses hein
On voit plus rien! Il serre les jambes, il est très sensible au niveau des fesses, hein, ça le fait bouger
Voilà, alors verdict, on va voir sil va faire 1,60 m à la naissance
62, il est un tout petit peu plus grand que la moyenne
80, sil continue comme ça, il fera environ 51 cm et 3,4 kg à la naissance
Donc, ça va
Cest un beau bébé
(elle revient sur le cur du ftus)
Ça, cest le cur
(elle essaie de faire apparaître la courbe indiquant la fréquence des battements de cur mais sans grand succès, le ftus bouge trop)
Ah, il nobéit pas vraiment
(elle réussit), 139
Un petit peu de couleur
Tout ça, cest pour vérifier le bon fonctionnement des valves! On va regarder le cordon
( limage bouge, Charlotte papote indistinctement) . Il met sa main dans la bouche! Il na pas le pouce dans la bouche
Il fait un petit bisou sur lindex
regardez, vous voyez ce petit menton
Le réflexe de succion
Coucou! (elle se tourne de nouveau vers le même écran que les patients, ils rient. Elle fait des bruitages: oh, ah! , elle appuie sur le ventre de la patiente avec sa main libre)
Voilà, jai fait ça pour le pousser un petit peu
(Doppler)
Parfait
Bien, tout ça se présente très bien
(elle se retourne) Alors, quest ce que je peux vous dire maintenant? Oh oui, il a de tous petits cheveux! La toute petite ligne là (elle la désigne avec le curseur)
Voilà! Maintenant vous pouvez lui dire au revoir
Au revoir, Toto, vous voyez, il a réagi, il aime bien le prénom de Toto!
Patiente: Ça sera Arthur!
Charlotte: Arthur
Rien, il dort là
Bon, ben je ne peux pas vous dire à qui il ressemble
(Glycines, Consultations Charlotte)
Il sagit dune échographie du troisième trimestre, la dernière séance officielle avant la naissance du bébé. La femme enceinte est assez rapidement qualifiée comme la mère du héros du jour. Le ftus est étudié en détail et chacune des parties de son anatomie paraît à lécran et les images sont commentées oralement par léchographiste, dans un style qui mêle médical et familier, sans rien laisser ignorer aux parents : le front, le nez, la bouche
Lopératrice mentionne les mesures au fur et à mesure quelle les effectue. Elle interprète chaque mouvement du ftus comme intentionnel Il met sa main dans sa bouche
il fait un petit bisou sur lindex
ou révélateur dun trait de personnalité du ftus : il naime pas ça, il est sensible, il nobéit pas
. En conclusion de son examen elle qualifiera le ftus de très beau bébé , bien que la qualité des images échographiques ne permette pas forcément de pouvoir en juger, et le nommant Toto , amènera la future mère à dévoiler le nom quelle a choisi : Ce sera Arthur . Elle utilise plusieurs procédés qui vont pouvoir contribuer à rendre le ftus de plus en plus semblable à un bébé: elle individualise le ftus en lui attribuant des émotions, des sensations, des réactions, une personnalité et enfin un prénom. Nous avons donc une opératrice qui humanise le ftus en utilisant un registre de langage très familier, une consultation qui laisse limpression davoir vu le bébé à la télévision. En revanche, ce (bébé) nest jamais directement relié à la femme enceinte.
Prenons maintenant un autre cas de figure, dans le même hôpital, une échographie du troisième trimestre avec un second opérateur, Didier.
Didier fait couler de lhuile damandes douces sur un papier quil applique sur le ventre de la patiente. Il plaque la sonde dessus.
Didier: Vous le portez haut
Ici on a la tête, il a la bouche entrouverte, le bout du nez, le profil
la position ftale (il fixe une image sur lécran) la mesure du nez, ça a déjà été fait à lécho précédente
la lèvre supérieure, les narines
(il mesure une boule à lécran qui doit être la tête)
Comme on fait un examen de la croissance
examen échographique
le cerveau, le départ de la colonne
Il est en position plutôt transverse, on a les fesses ici, à cet endroit. On a le fémur (limage bouge à lécran, puis le plan devient fixe, on voit apparaître le fémur, il le mesure)
juste ici, on voit les fesses, donc la vessie à cet endroit là
tibia, péroné
Il y a le pied ici
Si vous sentez des petits coups, cest normal, il a le pied juste à cet endroit là
(il prend la mesure dun haricot)
Je vais un petit peu remonter parce que, cette image ici
(sa phrase est inaudible, il y a des travaux dans lhôpital et la fenêtre et ouverte, il fait très chaud. Sur lécran, il fixe une image, une boule grise
Le futur père pose une question que je nentends pas)
La mesure du périmètre permet de voir si la croissance ftale est bonne, si on prend la mesure de
on risque de lécraser, mais en prenant le périmètre, on respecte mieux les contours
(il promène la sonde par damples mouvements sur le ventre de la jeune femme)
Le placenta est antérieur, la dernière fois il était à 40 mm du col, là il est encore plus loin. Cest normal, le placenta remonte toujours au troisième trimestre, ce qui est parfait. (On entend un bruit rythmique sourd qui sort du moniteur, Didier fait apparaître un diagramme avec des pics et des creux sur une moitié de lécran, il en mesure lamplitude)
Le Doppler, comme la dernière fois, ça a le même intérêt, pour vérifier sil ny a pas de
(il bouge la sonde, limage sur lécran bouge
) là, le thorax, ce qui explique les petites images
ça cest les veines caves
inférieure, supérieure
là, vous voyez en fait une image de lestomac
Là, je suis au niveau des deux reins, en coupe transversale
tout est normal, la vessie on la vue tout à lheure
le cerveau
(il appuie assez fort du côté de la tête du bébé). la tête est ici, le dos là,
les fosses lombaires
il sest mis en siège
Au niveau de sa croissance, tout est normal, je vous montrerai tout à lheure sur les courbes, au niveau examen morphologique, il est moins complet que celui du deuxième trimestre
Manifestement tout est normal
Voilà
(il donne du papier à la patiente pour quelle puisse essuyer lhuile damandes douces sur son ventre).
Patiente: Merci. (Elle se redresse et sessuie)
(
)
Didier(il montre les courbes sur lesquelles il a reporté les principales mesures): Donc, limportant cest de savoir que la croissance est normale, ce qui est le cas.
Père: Vous confirmez que cest une fille?
Didier : Oui. (consultations Didier, Glycines)
Lobjet de la consultation est lexamen dun le indéterminé que la patiente porte haut . Lopérateur ne délocalise pas le ftus sur un écran vidéo. Certes, on a un aperçu de lanatomie du ftus sur les moniteurs déchographie, mais les petites phrases mentionnant le lien physique incontournable entre la patiente et le ftus sont nombreuses dans mes observations. On en a une autre illustration dans cette consultation lorsque le médecin dit à la patiente : Il y a le pied ici
Si vous sentez des petits coups, cest normal, il a le pied juste à cet endroit là
. Le médecin sappuie sur des sensations que la mère pourrait avoir par rapport au ftus, et fait le lien, au moyen de léchographie avec la position du ftus ou ses mouvements. Il souligne par ces mots lexistence pour la mère dautres accès au ftus que laccès visuel via léchographie. Le sujet indéterminé de lexamen a une position qualifiée de ftale . Le médecin parle de croissance ftale, de conditions de réalisation de lexamen : La mesure du périmètre permet de voir si la croissance ftale est bonne, si on prend la mesure de
on risque de lécraser, mais en prenant le périmètre, on respecte mieux les contours
. La conclusion de la consultation est Donc, limportant cest de savoir que la croissance est normale, ce qui est le cas . A quoi le futur père, que lon pourrait imaginer un peu frustré demande confirmation du sexe. Cest sa seule tentative pour moduler le déroulement de la consultation. On aurait pu croire quune vision très anatomique du ftus abolirait le lien avec la mère et créerait ce ftus décentralisé sur un écran de contrôle , on voit ici quil nen est rien. La séparation de la femme enceinte et du ftus nest pas plus importante avec Didier qui choisit le registre médical quil ne lest avec Charlotte, pratiquant plus le registre subjectivé. Des deux opérateurs dans les consultations considérées, cest lopératrice la plus subjectivante qui délocalise le ftus sur lécran. Bien que Didier adopte résolument le registre anatomique il prend cependant soin de replacer le ftus dans le ventre de sa mère, des sensations de sa mère. La mise en relation des deux consultations est amusante puisquelle permet de voir au sein dun même hôpital les différences de style entre deux opérateurs aux consignes similaires, les dispositions des salles sont les mêmes, la place de la consultation dans le suivi prénatal est la même, les durées dexamen sont comparables, mais les consultations laissent passer des effets sensiblement différents en terme de performance et de consistance du ftus. Dans une consultation, celui-ci est mis en scène comme un être humain en miniature, avec ses humeurs et ses sentiments, cest le ftus-bébé , dans lautre cest un ftus caractérisé par des mesures et des traits anatomiques, un ftus-médical . Nous avons deux opérateurs bavards, qui nhésitent pas à commenter les images, mais il est intéressant de voir les points où leurs examens divergent. Lopératrice détaille bien les traits du ftus, elle émaille son examen de traits anecdotiques dont on devine quils plaisent aux parents, parce que le présentant avec des particularités propres à humaniser encore plus ces formes grisâtres sur lécran : les cils, les petites fesses, les cheveux, Il fait des petits mouvements quand on lui masse le dos et finit par affubler le ftus dun prénom. Le second échographiste, lui, évite toute familiarité avec le ftus sinon avec son anatomie quil nessaie pas de rendre plus accessible aux parents. A côté des reconnaissables bouche, nez, profil, lèvre supérieure, narine, fesses (qui ne sont pas qualifiées de petites dans ce cas), il nous bombarde de vessie, des reins en coupe transversale, tibia, péroné, placenta, thorax, veine cave, estomac, vessie, fosses lombaires
Le ftus est ici vu comme un agglomérat anatomique dont léchographiste évalue la normalité. Cependant, dans son discours, le ftus est toujours lié à la grossesse qui est également à évaluer. Dans la première consultation, cet aspect normatif est évoqué incidemment, puisque lopératrice annonce, quand elle prend des mesures du ftus, en revanche, elle resitue moins ses observations dans lévolution de la grossesse. Selon les médiations quauront choisi de mettre en évidence les opérateurs dans linteraction, les ftus apparaissant à léchographie seront donc assez contrastés. Les observations déchographies du premier et du troisième trimestre nous ont confirmé lhétérogénéité des ftus en jeu dans les consultations : selon, les opérateurs, les parents, les anticipations par les opérateurs des attentes des parents, on peut avoir des ftus humains ou non, des ftus inclus dans la femme enceinte et dautres détachés, et nous avons vu que la liaison médicalisation-séparation mère-ftus nétait pas nécessaire. Doit-on en déduire pour autant que léchographie est multiple, quelle produit des ftus eux-mêmes multiples et quelle ne mérite pas quon sy intéresse davantage ? Il nous semble que non. Si lon peut commencer à apercevoir que létude du ftus à léchographie ne sera pas suffisante pour évoquer la constitution de léthique dans le dépistage/diagnostic prénatal, il reste cependant des points intéressants à faire avec les observations déchographies. Nous cherchons dans cette thèse de nouvelles pistes de réflexion sur léthique en situation, et nous voulons montrer que des points éthiques sont présents mais presque imperceptibles dans les consultations. Il y a, nous semble til, de léthique imbriquée dans les moindres détails des consultations ordinaires qui justifie quon sintéresse à ces dernières. Cette éthique nest pas figée, elle existe comme une promission, une qualité qui ne serait pas entièrement du côté de léchographie, mais qui est une propriété de la relation opérateur-machine-futurs parents. Dans linteraction va sopérer une définition impalpable « de ce qui doit être » par la consultation. Chaque configuration de lensemble technico-organisationnel-opérateur-futurs parents va entraîner des actions plus faciles à réaliser que dautres. Il y a de la redéfinition de rôle en actes dans chaque consultation et ce nest pas forcément le couple configurations technico-opérationnelle/échographiste qui est à lorigine des redéfinitions.
Les rôles des futurs parents dans lorientation des consultations
Notre démarche au long des deux premiers chapitres nous a permis détablir que léchographie était multiple, quelle produisait pour chaque situation des promissions particulières daction pour la relation opérateur-machine-parents-ftus, dans lesquelles pouvaient être ancrés des marqueurs dorientation de laction qui avaient trait à léthique. Notre cheminement dans le présent chapitre a été de questionner lhypothèse de la production dun « ftus-public » par léchographie qui pourrait peser sur la façon dont les femmes enceintes vivent et perçoivent leur grossesse. Il y a une distance considérable entre ce que les femmes voient à léchographie et le « ftus-public ». Lobservation fine des consultations déchographie ne permet pas de mettre en évidence un tel ftus, ce qui nempêche pas que puisse être mobilisé, dans certains espaces limités mais décisifs comme lespace législatif, le symbole du ftus visualisé à léchographie. Une seconde partie des arguments développés contre la médicalisation poussée des suivis de grossesses (dont la routinisation des examens échographiques fait partie) tourne autour du fait que les femmes enceintes deviendraient assujetties au ftus en étant, dune part transformées en ouvrières non qualifiées dune reproduction humaine calibrée, dautre part dépossédées de leur expérience de la grossesse au profit du corps médical qui leur enseignerait que ressentir. Nous voulons montrer dans les exemples qui suivent, que cest effectivement une possibilité, une promission de la situation, mais que dune part, ce nest pas amené par la seule configuration médico-organisationnelle et dautre part, cela nannihile pas forcément les autres façons de se relier au ftus, enfin, la signification de ce qui doit être par léchographie peut se jouer dans dautres lieux.
Une définition médicale du ftus amenée par les parents
Lexamen systématique déchographie peut être loccasion pour les parents de vouloir exercer de manière directe un contrôle de qualité sur le ftus
Patiente jeune et jolie. Elle est avec son mari, qui fait très jeune lui aussi. Petit couple très comme il faut.
Didier: Vous allez venir par ici, vous allonger
Je vais vous mettre du gel sur le ventre et on y va
Descendez un peu. (Elle descend son bassin sur la table dexamen. il pose la sonde, on voit une image apparaître à lécran)
Le profil, le nez, le maxillaire, le menton
(il prend un cliché du profil)
Patiente: Ça fait mal
Didier: Cest parce que je suis obligé dappuyer. Là, la tête ftale, ensuite on descend, labdomen, lestomac
Patiente: On voit le cerveau, là, dans la tête?
Didier: Oui, mais là, on en est au niveau de la
le sexe, vous voulez savoir ce que cest?
Patiente: Oui.
Didier: Cest un petit garçon.
Patiente: Cest un petit garçon alors, comment vous savez?
Didier: Parce que je lai vu. (Il montre à lécran à laide du curseur) Le petit zizi, le scrotum
(les futurs parents se regardent et se sourient)
Mari:
(question inaudible)
Didier:
Un pied
Mari: Je ne comprends pas, cétait
tout à lheure
Didier: Oui, mais la sonde était placée différemment. Ce nest pas lendroit où je place la sonde qui est important, cest la façon dont joriente la sonde
(on voit la colonne sur lécran, il prend un cliché, mesure une petite boule noire que jidentifie comme le rein, fixe limage sur un pied, le mesure, en sort un cliché, il fait ensuite un Doppler. Avec une pince graphique, il enserre une région de lécran on entend un bruit rythmique sourd, il fait apparaître un graphique sur la moitié gauche de lécran et il mesure lamplitude de la courbe)
le rythme cardiaque
Vous parliez de structures cérébrales tout à lheure, ce quon voit ici, cest ce quon appelle le cervelet, ce quon voit derrière, cest lépaisseur de la nuque
Patiente: Cest important pour détecter la trisomie, non?
Didier: Oui.
Patiente: Parce que jai voulu faire la prise de sang et on ma dit que cétait trop tard.
Didier (Montrant avec son curseur à lécran, très rapidement) : Ça cest ce quon appelle le
, ça cest
, ça, ce sont
(il prend une mesure, puis un cliché)
Mari: Cest le cur?
Didier: Oui, cest la crosse de laorte
Le départ de laorte ici, les coronaires, le départ de lartère
(il fait un Doppler. Des taches de couleur bleue et rouge tremblotent sur lécran, indiquant les flux entrant et sortant; il fait le point avec la pince sur un point rouge, on entend un bruit rythmique et le côté gauche de lécran se remplit dune courbe dont il mesure lamplitude)
Le flux quon enregistre ici, cest le flux au niveau du cordon, les artères utérines
Le but de mesurer ce quon fait ici, cest de mesurer la perfusion du ftus
Patiente: Ya des bulles?
Didier: Les bulles, cest le cordon. Je suis en train de regarder les mains en fait, regardez, vous voyez les échos des doigts?
Patiente: Je nen vois que quatre?
Didier: parce que le cinquième, cest le pouce, il est en opposition.
Patiente: Ouh! (Elle sursaute)
Didier(qui la secouée en enfonçant la sonde un peu brutalement) : Désolé, il faut le bouger un peu, pour quil ouvre la main, sil y a crispation de la main, cest signe de trisomie 21
Patiente: Et sil ne lécarte pas quand on fait ça?
Didier: Et bien on attend quil lécarte
Et il lécarte en général, sur un quart dheure, vingt minutes dexamen
Ça fait plusieurs fois que je visualise la main en passant
Voilà, le placenta est parfaitement dans le fond de lutérus puisquil est là
Patiente: il est en haut alors?
Didier: Voyez loreille, comme elle est bien formée?
Patiente: oui.
Didier: Bon, ben terminé, rien de plus à ajouter
Sa position: tête en bas, dos vers larrière
Mais il peut se retourner dix fois hein
Patiente: Et les intersections, vous les avez contrôlées?
Didier: Oui, pourquoi?
Patiente: il plie bien le coude?
Mari: Et pour la trisomie?
Didier: Jai visualisé tout ce quon pouvait visualiser à ce terme de la grossesse. Je vous laisse, je vous donne le compte-rendu en salle dattente. (Consultations Didier , Glycines)
La jeune femme comme son mari sont très attentifs à tout lexamen. Jai noté dans mon cahier quils me paraissaient très anxieux et préoccupés par léventualité davoir un enfant trisomique. En loccurrence, leur inquiétude transparaît tout au long de léchographie et leur ftus ne paraît que sous la forme dun « ftus médical », plus précis encore que celui que lopérateur, habituellement très médical. On voit Didier sadapter à la demande des parents vous parliez de structures cérébrales tout à lheure
, mais il va finir par trouver cela oppressant, il me le confiera à la fin de la consultation. Les futurs parents se sont informés sur les signes dappel pour la trisomie à léchographie et vérifient que lopérateur les a bien contrôlés. On voit réapparaître au passage la plus grande exigence de normativité relevée par Janelle Taylor, redoublée dans ce cas-ci par léviction des critères pour le test sérique de la trisomie 21(qui nétait pas proposé systématiquement en 1996). Le ftus façonné par cette interaction sera défini essentiellement par des caractéristiques anatomiques, dont une partie demandée explicitement par les futurs parents : le cerveau, les intersections, la mobilité du coude
La question de la normalité est introduite explicitement par les futurs parents qui veulent être sûrs que leur bébé nest pas trisomique. A partir de cette demande émerge une possibilité dinteraction avec une consonance morale particulière, une sorte de script moral sur ce que cette échographie doit être : loccasion de détecter une anomalie redoutée par les futurs parents. Lopérateur va entrer dans un registre encore plus médical et conclure linteraction par une formule médicale, non pas tout va bien, tout est normal comme il a pu le faire à dautres occasions, mais par rien de plus à ajouter
Jai visualisé tout ce quon pouvait visualiser à ce terme de la grossesse. Cest une formule de compte rendu, visant à exonérer la responsabilité du médecin en cas de problème ultérieur, et à relativiser également les pouvoirs de léchographie : on ne peut pas tout voir, le ftus évolue au cours de la grossesse. La demande de normalité des parents incite lopérateur à mettre en forme son discours sur son échographie. A linitiative des parents, lopérateur va restreindre son discours à laspect médical. En revanche, il ne propose pas lamniocentèse comme solution radicale aux inquiétudes des futurs parents sur une éventuelle trisomie 21 de leur ftus. Ce qui est une décision lourde de sa part : cette dernière aurait pourtant pu mettre un terme aux interrogations du couple. On peut interpréter son attitude de deux manières. La première est contextuelle : Didier est échographiste, mais pas obstétricien, il est jeune et na pas encore une grande expérience des échographies dobstétrique et des exigences des futurs parents, donc la proposition de lamniocentèse (aux frais des futurs parents, puisque cet examen nétait remboursé que dans des conditions particulières) ne lui vient pas à lesprit. La seconde a trait à un certain type de normativité : la patiente a eu tous les examens proposés par les directives de la sécurité sociale, dans des conditions normales, ces examens nont pas révélé déléments qui constitueraient une indication pour lamniocentèse il nest pas nécessaire dy rajouter dautres actes plus invasifs. On voit apparaître dans une consultation a priori anodine, des implications éthiques assez importantes qui restent pourtant en deçà de linteraction, ce qui justifie notre intérêt pour les situations au plus près de la pratique médicale. Cette consultation illustre la notion de promission que nous avons introduite plus haut. La consultation déchographie contrôle-de-qualité-du-ftus existe, cest une promission qui se réalise quand convergent un certains nombre déléments : échographe précis, style de lopérateur, demande des futurs parents. Elle montre ce quil peut y avoir de morale implicite dans une échographie de routine. Enfin, elle nous délivre une information que nous exploiterons dans la suite de cette thèse : léchographie, et linteraction dans la consultation déchographie est également conditionnée par les examens faits ou refusés précédemment par(à) la femme enceinte. Parmi les éléments qui vont faire converger la consultation vers le contrôle de qualité, il y a également le lien que font les parents avec dautres événements en dehors du cadre strict de léchographie. La demande pressante que soumet le couple à lopérateur vient de limpossibilité quil a eu de bénéficier du dosage sanguin des marqueurs de la trisomie 21. La consultation déchographie nest pas un moment isolé dans le suivi de grossesse. On le voit dans la présente consultation avec une demande dautant plus insistante des futurs parents quils ont le sentiment davoir « raté » le test des marqueurs sériques de la trisomie 21. La perception extrêmement médicale quils semblent avoir de leur ftus nest donc pas uniquement causée par lenvironnement immédiat de la consultation, mais peut-être aussi par une « importation » dans la situation, de leur angoisse dêtre eux aussi victime de la malchance, comme ce couple de leur connaissance, et de limpossibilité davoir le test sérique des marqueurs de la trisomie 21 comme assurance supplémentaire.
Lexpertise « médicale » des futurs parents nempêche pas dautres approches du ftus
Lapproche médicale du ftus par les futurs parents est une promission de léchographie, ce qui nexclut pas que la consultation puisse faire émerger dautres aspects. Une connaissance accrue des images de léchographie ne favorise pas systématiquement une vision médicale du ftus. Certains futurs parents montrent une familiarité certaine avec les images produites sans pour autant sembler y rechercher quelque indice diagnostique. Tout comme ce couple, remarquablement disert alors quun stagiaire sentraîne à obtenir des images quen tant quobservatrice entraînée, jai du mal à distinguer ( Cest en effet lobservation de lapprentissage de ce stagiaire en particulier qui ma appris quune échographie nétait pas simple à réaliser)
Le stagiaire verse de lhuile damandes douces sur le ventre de la patiente, il létale avec la sonde.
Patiente: Déjà, le gel cest pas cool, mais ça! (elle se tourne vers son mari en désignant limage qui vient dapparaître sur le moniteur) Tu vois, cest la tête là
Stagiaire: Oui, la tête est là.
Mari: Il a tourné là?
Patiente: A la dernière visite chez le gynéco, la tête était en haut, et après, jai senti quil avait changé de côté. Il a le dos à gauche, les fesses en haut.
Mari (regardant lécran) : Cest le cur qui est là
Stagiaire: Ouais.
Mari: Et ya la colonne vertébrale au dessus (le mari et la femme regardent lécran)
Patiente: (première partie de phrase inaudible) On voit ses belles côtes
Stagiaire: (inaudible)
Mari: Comment?
Stagiaire: Il sénerve.
Patiente (elle rit) : Je sens les pieds
Il aime pas quon le regarde déjà.
Stagiaire: Ouais
(inaudible; On voit des images grises floues sur lécran) Je ne vois pas, il est trop loin.
Patiente (désignant lécran du doigt à son mari) : Du dessous, tas vu les trous de nez!
Mari (impressionné) : Cest dingue ça!
Patiente: La deuxième écho, quand je lai vu de face, cétait impressionnant, avec les orbites et tout, on dirait un extra terrestre.
Stagiaire: Ouais.
Mari: (autre question inaudible)
Patiente: Ouais, cest encore le nez
on voit les mains. (Consultations Bruno, Glycines)
Cette consultation est intéressante parce quelle nous montre une inversion des rôles et des médiations usuels. Lopérateur est muet, et les parents sapproprient lespace de la consultation pour moduler leur échographie. Ils ne tiennent pas la sonde, évidemment, mais ils font les commentaires. Or, on na pas pour autant une conversation autour dun bébé qui serait totalement différent du ftus de léchographie. Les parents se sont approprié le ftus médical et ses caractéristiques, sa transparence, ses coupes transversales. Ils lui rajoutent seulement une intentionnalité et des sentiments qui ne sont pas forcément présents dans toutes les échographies. Les futurs parents sont bavards, plus bavards que la moyenne et font eux-mêmes le commentaire. Le stagiaire, tout occupé à produire des images, empêtré avec sa sonde et son écran ne sy sent pas autorisé. Les commentaires des futurs parents sont tout à la fois techniques, établissent des liens entre échographie, photo et anatomie, font des rapprochements entre sensations perçues et images échographiques, et permettent la subjectivation du ftus à certains moments. On voit apparaître dans la conversation à la fois un « ftus-médical » et un « ftus subjectivé ». Les futurs parents reconnaissent la tête, les pieds, le cur, la colonne vertébrale
Ils ne semblent pas gênés par le mouvement continu de limage, ni par les aller-retours faits entre lintérieur et lextérieur du ftus. Ils relient également lintérieur et lextérieur de la consultation. Ils ont adopté la définition médicale du ftus. Et celle-ci fait bon ménage avec limage de leur (bébé). Ils mêlent la description en termes médicaux et les appréciations sur son caractère. Cela ne les gêne pas de voir des coupes de leur (bébé) et pas seulement lextérieur. La patiente est familière des vues les moins faciles puisquelle reconnaît la vue de la face par dessous, avec les narines et les orbites qui apparaissent à mesure que la sonde se déplace ! Les commentaires anatomiques sont émaillés de réflexions sur le ftus. Bien que non qualifié, celui-ci est présent dans la consultation. On ne fait pas quapercevoir des bouts de son anatomie, mais on le voit bouger et réagir à travers les commentaires de ses parents. Les consultations avec le gynécologue et avec léchographiste sont des points de repères chronologiques pour la mère qui ne se rappelle plus quand le ftus a changé de côté, mais qui se souvient lavoir senti après sa visite chez le gynécologue. Elle interprète les mouvements du ftus comme une réaction à léchographie ou une expression de ses sentiments plutôt quun effet de léchographie. A linverse du couple reçu par Didier, ce couple est dans la consultation de découverte, dans le registre du plaisir et à aucun moment le côté normatif de léchographie napparaît. Les futurs parents saisissent loccasion de léchographie comme un complément de leur relation au ftus. La femme mêle ses impressions sensitives le ftus sest retourné, « je sens ses pieds » avec les rencontres prévues dans le suivi médical, « après ma visite chez le gynéco », « pendant la seconde échographie »
Nous avons donc deux exemples de la façon dont la consultation déchographie peut être « saisie » différemment et mener à des conceptions assez opposées de ce qui doit être dans léchographie, en tout cas de la façon dont celles-ci sont exprimées dans laction.
Le procès du ftus à léchographie est un mauvais procès.
Il nous paraissait important, dans une thèse qui sintéresse à de nouvelles façons de réfléchir sur léthique dans la pratique du diagnostic prénatal, de consacrer un chapitre à ce nouvel acteur des débats publics quest devenu le ftus. Le développement des techniques de diagnostic prénatal contribue à proposer de nouvelles définitions du ftus qui soulèvent des interrogations justifiées dans les débats publics. Cependant, les ftus produits individuellement dans les consultations déchographie ont peu en commun avec ce « ftus public » complaisamment exposé par les adversaires de lavortement. Ce qui est en jeu, dans ces consultations, ce nest pas une représentation du ftus, cest à chaque fois une occurrence particulière dont le ftus peut nêtre quun résultat accessoire. Cette occurrence particulière est le fruit de la rencontre contexte technico-opérationnel-opérateur-futurs parents, et de la façon dont vont se négocier dans linteraction des orientations presque imperceptibles du cours daction. Les enseignements à tirer de cette confrontation des ftus représentés par la littérature avec les interactions ayant cours dans les salles déchographie obstétricale sont de plusieurs ordres. Dune part, on peut dire que « ce qui doit être » par et dans léchographie nest pas nécessairement lié à une représentation particulière du ftus, mais que cest un accomplissement pratique de linteraction. Dautre part, les observations ont fait ressortir dans laction des relations établies avec dautres événements au cours de la grossesse et également dans les autres lieux du suivi prénatal qui modulent le sens donné à laction par les différents participants. De tels constats nous amènent à vouloir élargir nos sources de réflexions.
Au lieu de réfléchir isolément sur : une technique, un ftus, des structures médicales, nous nous proposons, dans la suite de cette thèse, de tout considérer ensemble et constater quels en sont les effets lorsquils sont combinés localement avec les répertoires daction quont les acteurs sur place. Dans les prochains chapitres, nous allons étendre notre investigation à lensemble des actions mises en place dans le cadre des services chargé du suivi prénatal. Une échographie est reliée à dautres éléments (les autres échographies pour cette grossesse, des échographies de grossesses précédentes, celles damies ou de parentes), elle est aussi reliée à dautres examens de dépistage/diagnostic prénatal : ceux quon a fait ou quon na pas pu faire, elle peut être liée par des procédures ou des instances au sein des services de suivi prénatal, comme des staffs de diagnostic prénatal par exemple. Comment ces différents éléments jouent-ils sur ce qui se passe dans la consultation ? Cest lobjet des deux prochains chapitres.
Chapitre 3
Le dépistage/diagnostic prénatal, un choix articulé?
Le propos de cette thèse est de susciter de nouvelles pistes de réflexion sur léthique dans la pratique du diagnostic prénatal. Pour ce faire, nous avons voulu concilier les apports de la sociologie des sciences et techniques, de la sociologie interactionniste de Goffman et de lethnométhodologie. Notre objectif était de recontextualiser léthique en montrant comment elle est produite, jour après jour, par létablissement dune moralité ordinaire dans les consultations de suivi prénatal. Dans un premier chapitre, nous avons centré notre attention sur la consultation déchographie et nous avons constaté que celle-ci recelait un certain nombre de promissions éthiques mises en forme par lensemble socio-technique de la consultation. Puis nous nous sommes intéressés au ftus dans léchographie, objet central de certaines réflexions sur léthique en matière de diagnostic prénatal. Pour les deux chapitres qui viennent, nous allons prendre un peu de distance par rapport à léchographie et réfléchir sur la façon dont larticulation des différents moments (consultations, examens, tests
) du suivi prénatal pèse sur la définition de « ce qui doit être ». Une partie de la littérature, et notamment les avis du Comité Consultatif National dÉthique , fait du choix individuel et de la décision éclairée des futurs parents un pivot qui garantit le caractère éthique des pratiques médicales. Cette littérature oublie de se poser la question de lenvironnement de la consultation et de la façon dont celui-ci peut influer sur les décisions en sus des informations médicales. Or, nous avons vu dans les deux premiers chapitres à quel point les configurations des consultations pouvaient varier et produire des promissions éthiques diverses, avec des conséquences différentes dune consultation à lautre. Comment dès lors peut-on sen tenir à une modélisation des moments déthique en termes de choix dune technique ou de décision de traitement ou dinterruption de grossesse sans considérer les effets des parcours (personnels et médicaux) des femmes enceintes pendant la grossesse sur la mise en forme de ces choix ou décisions ? Distinguer dans les parcours de femmes enceintes des moments de choix individuel fait limpasse sur lensemble des éléments qui conditionnent la manière dont les choix vont être posés, et qui auront leur importance dans la détermination des réponses possibles. Les chapitres 3 et 4 vont donc proposer une démarche généalogique des choix, sintéresser à la construction dune scène de décision à prendre, par laccumulation de petits cadrages dans les rencontres de suivi prénatal qui pourront finir par produire des irréversibilités. Pour plus de clarté dans notre raisonnement, nous avons séparé en deux chapitres 1) les choix deffectuer ou non les tests prénatals en dehors de toute suspicion danomalie, 2) les décisions relatives à une interruption de grossesse lorsque le ftus est atteint dune anomalie. Cette séparation est due à larbitrage du rédacteur, qui suit en cela un implicite assez courant dans les services de suivi prénatal opérant cette distinction. Mais ces deux points sont liés dans la réalité. Dans les situations ordinaires du suivi prénatal apparaissent des promissions qui influent sur la façon dont les décisions ultérieures pourraient être posées.
Dans quelle mesure peut-on parler de choix individuel à propos des techniques de dépistage et de diagnostic prénatal ? Quel sens peut-on donner à ce choix individuel si on ne le considère plus comme un moment isolé du parcours de suivi prénatal et quon le considère dans son articulation avec les autres moments du suivi prénatal? Nous commencerons par resituer les différentes techniques de diagnostic/dépistage prénatal et les réflexions quelles ont fait naître.
Le mythe fondateur du dépistage/diagnostic prénatal
Le mythe fondateur du diagnostic prénatal, quon le lise chez Fernand Daffos, lun des « pères » de la médecine ftale, Jean-François Mattéi ou Ségolène Aymé, généticiens renommés, cest la détresse dun couple, frappé par une maladie génétique, et qui nose procréer de peur de transmettre son affliction. Le diagnostic prénatal a eu cet effet bénéfique dautoriser un tel couple à avoir des enfants non atteints, et à dépasser ainsi la fatalité. "In the present discussion, the intended good of prenatal diagnosis is considered to be the expansion of the couples or 'parents' autonomy with regard to their family situation and their future child or children." p 79 PROGCOMP ENRfu (Haker 1997) En dehors de ces contextes dramatiques, une seconde tendance a présenté le dépistage/diagnostic prénatal comme le summum de lautonomie reproductive pour les femmes. A la suite de la pilule et de lIVG, il donne à la femme la possibilité de choisir davoir un enfant sain et de ne plus se laisser empêtrer dans un gender role qui la longtemps aliénée. Car, le font remarquer les auteurs qui développent ces arguments, il y peu de limites à la responsabilité des femmes sur leur ftus. Les femmes sont responsables symboliquement et pratiquement de la qualité de vie qu'auront leurs enfants. Par ailleurs, la charge de léducation dun enfant handicapé, avec toutes les difficultés que cela comporte échoie le plus souvent à la mère. La responsabilité n'est pas socialement distribuée, elle est centrée sur la mère.
Les principaux tests utilisés
Les trois dernières décennies ont vu la multiplication des tests permettant de dépister ou de diagnostiquer les anomalies ftales. Nous avons longuement présenté léchographie dans les précédents chapitres, nous ny reviendrons pas ici. Le second examen prénatal le plus connu est lamniocentèse. Lamniocentèse, est apparue au début des années 70. Cet examen, qui se fait aux alentours de 16 semaines, consiste en un prélèvement de liquide amniotique pour en isoler des cellules ftales afin de procéder à un caryotype (examen des chromosomes) et détecter toute anomalie chromosomique. Lanomalie chromosomique la plus fréquente étant la trisomie 21, lusage de lamniocentèse a été tout dabord réservé aux parents ayant déjà eu un enfant trisomique hésitant à tenter une nouvelle grossesse de peur dêtre de nouveau atteints par la malchance. Puis lamniocentèse a été proposée systématiquement à toutes les femmes de plus de 38 ans. Le risque de mettre au monde un trisomique est, à cet âge, le double de celui de la moyenne des femmes. Selon le Comité Consultatif National dÉthique PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1993) le risque général pour les femmes de tous âges confondus est de 1/650, il est de 1/50 pour les femmes de plus de 40 ans, de 1/150 pour les femmes de 38/39 ans et de 1/900 pour les femmes de 30 à 35 ans. On est donc passé pour lamniocentèse, dune logique de diagnostic prénatal, répondant à la demande dun couple éprouvé, à une logique de dépistage, proposé systématiquement à toute une population de femmes enceintes selon un critère dâge. Le caryotype peut être effectué plus tôt à partir dune biopsie du trophoblaste, mais celle-ci, présentant des risques plus élevés de fausse couche, a été réservée à des femmes ayant déjà des antécédents graves. On peut également, dans le troisième trimestre de grossesse, prélever directement du sang ftal dans le cordon ombilical pour vérifier une séroconversion : cest ce quon appelle la ponction de sang ftal. Cet examen à la réalisation délicate, reste exceptionnel et réservé à des problèmes particuliers. Depuis le début des années 90, un nouveau type de dépistage sest développé. Ce dernier consiste en des tests sur des prélèvements sanguins maternels, qui dosent des marqueurs sériques de la trisomie 21, et effectuent, en fonction de ces dosages, un calcul du risque pour la mère, de mettre au monde un enfant trisomique. Ces tests, homologués et remboursés par la Sécurité Sociale en France depuis 1997, conduisent à une amniocentèse remboursée pour un risque supérieur à 1/250. Pascale Bourret et Claire Julian-Reynier avancent lhypothèse que cette tendance au dépistage devrait concerner de plus nombreuses conditions dans lavenir, avec le développement de la biologie moléculaire, et de lidentification des cellules ftales dans le sang. Ces pratiques amplifieraient alors la tendance actuelle à la sélection des enfants à naître.
La multiplication des moyens daccès aux informations sur le ftus saccompagne dune plus grande difficulté pour les non-initiés à en maîtriser les résultats. Léchographie, lamniocentèse et les dosages de marqueurs sériques, pour ne parler que des tests les plus connus, fournissent des informations de natures différentes, avec des degrés de précisions divers. Léchographie ne peut tout voir. Pour certaines anomalies, elle permet détablir un diagnostic de façon sûre, et pour dautres, rester dans lincertitude. Lamniocentèse donne avec une quasi certitude le statut chromosomique dun ftus pour les grosses anomalies, mais demeure incertaine sur les conséquences de variations chromosomiques mineures, et ne dit rien sur des anomalies accidentelles ou génétiques. En outre, sa réalisation comporte un risque de fausse couche qui peut paraître non négligeable. Les dosages de marqueurs sériques ne sont que des tests de dépistage et ne donnent pas lassurance que leurs résultats seront exacts. Les femmes ayant des résultats positifs doivent entreprendre une amniocentèse qui dans la majorité des cas se révèlera négative, les femmes ayant des résultats négatifs ne sont pas entièrement sûres davoir un bébé exempt de la trisomie 21. Ces éléments nécessitent que les parents en soient avertis, comme lécrivent: K. Rothenberg et E. Thomson : " potentially, the major risk associated with reproductive genetic testing may come in not knowing how to cope with the information obtained from these procedures, rather than with the procedures themselves. Such knowledge may have a lasting impact on women, their families, and their pregnancy experience." p 4 . Les résultats de lamniocentèse ont un degré de certitude élevé, léchographie détecterait 50 à 55% des anomalies ftales, et les marqueurs sériques présentent un risque et non une certitude. Par ailleurs, ces trois examens permettent de diagnostiquer des anomalies aux caractéristiques plus diverses que la seule trisomie 21 qui sert souvent de repoussoir aux parents. Comment préparer les parents à un diagnostic qui, sans être la trisomie 21, pourrait tout de même ne pas constituer une bonne nouvelle, tout en évitant de les alarmer de façon excessive ? Ces sujets sont autant de pistes de recherche : "One of the more pressing research questions for prenatal testing services concerns how best to help patients make informed decisions about the choices that such testing provides
Responding to these research needs will go some way towards ensuring that the benefits offered to the new genetics are realized without the harm that could ensue" Une bonne information des mères devrait donner à ces dernières la possibilité de faire un choix en connaissance de cause, et de poursuivre sereinement leur grossesse.
Un bon accueil du public, malgré des positions médicales plus réservées
Le nombre déchographies par grossesse est passé de une à deux dans les années 80 à au moins trois. Au début des années 90, dans louvrage collectif intitulé « Le magasin des enfants », Laurence Gavarini, juriste, prenait comme exemple léchographie et linflation rapide du nombre dexamens par grossesse, comme un exemple de « lintériorisation de comportements prophylactiques maniaques » qui avait été dénoncée par le collège des gynécologues obstétriciens de lépoque. On pratiquait alors une à deux échographies par grossesse. Quelques années plus tard, ce discours nest plus vraiment audible. Les femmes françaises enceintes ont couramment trois échographies par grossesse, parfois plus.
Les caryotypes après amniocentèse sont largement pratiqués sur la population de référence, reflétant lopinion rapportée par le Comité Consultatif National dÉthique que "le diagnostic de trisomie est le plus souvent ressenti comme "un malheur pour l'individu, une épreuve affective et un fardeau économique pour la famille et la société" sans espoir actuel d'obtenir une amélioration sensible de la vie du trisomique." Claire Julian Reynier écrivait en 1996 : " On peut dire quil existe actuellement un consensus médical et social autour de cette pratique, dans notre société et dans des sociétés culturellement proches de la nôtre et que sa diffusion révèle une demande sociale importante. " Cette dernière sinterrogeait sur lacceptabilité de lexamen pour les médecins et les femmes de plus de 35 ans, et a compilé plusieurs études sur le sujet du diagnostic de la trisomie 21 réalisées par linstitut Paoli-Calmette. Les femmes de plus de 38 ans, pour lesquelles cet examen était remboursé l'avaient massivement adopté (75%), alors que les femmes entre 35 et 37 ans n'étaient que 23% à le faire. Dans les deux groupes, les attitudes des médecins ainsi que celles de leurs compagnons envers le diagnostic prénatal et l'avortement étaient déterminantes, mais dans le groupe des femmes plus jeunes, la demande d'amniocentèse dépendait largement de facteurs socio-économiques. Larticle reflète donc lun des problèmes souvent évoqués à propos de lamniocentèse en fonction de lâge de la patiente : elle discrimine fortement les femmes des autres classes dâge. Seules les personnes de statut socio-économique favorisé arrivent à compenser cet écart. Le CCNE notait en 1993: « les conditions actuelles d'accès à ces examens ne sont pas satisfaisantes : la pratique médicale le montre de façon évidente. Les restrictions à la prise en charge par l'Assurance maladie fondées sur l'âge ne sont pas convenables au regard de l'éthique : celle-ci postule une égalité d'accès aux examens ». Or si les femmes de 38 ans ont plus de risques de faire naître un bébé affecté, le dépistage systématique de cette population ne permet de détecter que 25% des trisomiques, la majorité des grossesses concernant des femmes de moins de 38 ans. Si lon projette de porter à la connaissance des parents le diagnostic dun ftus trisomique pour les laisser choisir en connaissance de cause sils se sentent capables de lélever, la proposition aux femmes d une seule tranche dâge ne permet doffrir ce choix quaux parents dun quart des ftus touchés. Les coûts économique et éthique (en termes de ftus sains avortés du fait du prélèvement) dune systématisation de la proposition damniocentèse à toutes les femmes enceintes rendent cette option impossible. Malgré lincertitude qui entache les résultats des tests sériques des marqueurs de la trisomie 21 (faux positifs, faux négatifs), la longueur des procédures (3 semaines dattente pour les résultats du dosage, puis encore au moins deux semaines pour ceux de léventuelle amniocentèse) ceux-ci sont apparu un compromis satisfaisant. Les tests sériques sont massivement acceptés depuis le décret qui a autorisé leur remboursement par les caisses dassurance maladie. Selon Jean François Mattéi, en lan 2000, plus de la moitié des femmes enceintes avaient recours aux tests sériques. Ces derniers présentent le double avantage dêtre sans risque pour le ftus et de pouvoir être proposés à toute la population des femmes enceintes, affinant ainsi, selon les directives du CCNE, les indications de lamniocentèse, examen désormais proposé à toutes les femmes de plus de 38 ans et celles dont le risque évalué par la méthode des marqueurs sériques est supérieur ou égal à 1/250. Les vingt dernières années ont vu une multiplication des techniques de dépistage/diagnostic prénatal disponibles et une extension irrésistible de la population visée par ces techniques. Dans le même temps, on est passé dune logique de diagnostic suscitée par des problèmes particuliers à une femme enceinte ou une famille, à une logique de dépistage généralisé. Ces mouvements nont pas manqué de donner lieu à des interrogations éthiques.
Les interrogations éthiques soulevées par la diffusion rapide des techniques de dépistage/diagnostic prénatal
Les possibilités offertes par la diffusion de ces techniques récentes et la loi de 1994 sur les interruptions thérapeutiques de grossesse ont fait émerger un certain nombre de critiques quon peut regrouper en trois pôles principaux : la crainte dun recours massif à linterruption de grossesse, les risques de stigmatisation plus importants pour les personnes handicapées, le risque dun eugénisme larvé.
Vers une augmentation des recours aux interruptions médicales de grossesse ?
La loi française sur linterruption de grossesse pour raisons thérapeutiques (élaborée en 1975 et re toquée le 29 juillet 1994) prévoit quil peut être demandé une interruption thérapeutique de grossesse, quel quen soit le terme, pour deux types de motifs. Premièrement, lorsque la poursuite de la grossesse peut savérer dangereuse pour la survie de la femme, deuxièmement, lorsquon détecte chez le ftus « une affection dune particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic ». La gravité de laffection doit être attestée par deux médecins dont lun exerce dans un centre de diagnostic prénatal. Avant lavènement et la diffusion à un large public des techniques de diagnostic prénatal, la proportion dinterruptions de grossesse pour motif maternel (mise en danger de la vie de la mère) était prépondérante. Mais les progrès effectués par les techniques de suivi prénatal ont inversé la tendance. La précision croissante des échographies prénatales permet de détecter des conditions de plus en plus nombreuses chez le ftus sans pour autant quil y ait plus dactions thérapeutiques envisageables et quon puisse en estimer les conséquences avec fiabilité. Le caryotype permet de diagnostiquer de façon fiable des anomalies chromosomiques graves et aux conséquences connues. Mais il donne également des indications sur des modifications de chromosomes dont on ne peut prévoir avec certitude si elles auront des suites regrettables. Ces examens mènent parfois à des situations de tension où lalternative est la suivante: décider de garder le ftus et risquer la naissance dun être lourdement handicapé, ou bien avorter un ftus qui aurait pu devenir un humain acceptable. Le risque davorter pour ne pas avoir à faire face à lincertitude est donc rendu très présent par la proposition de tels tests. Les obstétriciens chevronnés ont tous en mémoire les histoires de ftus sacrifiés suite à la détection de séroconversion de la toxoplasmose chez la mère. Avant les travaux de Fernand Daffos, révélant que les taux de séroconversion chez les ftus étaient faibles lorsquil y avait contamination de la mère, on effectuait couramment des avortements pour un tel motif. Les travaux de Daffos ont établi quune grande partie des ftus avortés auraient pu avoir une vie sans problème lié à la toxoplasmose. Par ailleurs, les résultats des tests sériques mènent à lamniocentèse une majorité de femmes dont les ftus se révèleront normaux (faux positifs) suscitant quelques semaines dangoisses. Enfin, en dehors de toute pathologie avérée, un acte désormais courant comme lamniocentèse entraîne également son lot de dommages collatéraux : on estime entre 0,5 et 1% (selon les sources) le risque de fausse couche, suite à la ponction de liquide amniotique.
La médecine en contradiction avec elle-même ?
Ces situations paraissent illogiques à certains médecins. Jean-François Mattéi dénonce "
le paradoxe de notre médecine moderne et sophistiquée qui poursuit tout et son contraire. D'une part, nos conduites facilitent la naissance d'enfants handicapés et, d'autre part, nous cherchons à les éliminer!
Le diagnostic prénatal n'est il pas alors le simple correctif des progrès accomplis par ailleurs dans la prise en charge des avortements spontanés?". Il déplore, comme dautres de ces collègues, la dérive qui fait que le diagnostic prénatal soit la seule pratique médicale qui ait intérêt à tuer son patient, ce qui lui paraît à lencontre de léthique médicale. Le Code de Déontologie Médicale, tout comme le Serment dHippocrate, enjoignent en effet le médecin à se dévouer tout autant pour chacun de ses patients, jusquau plus petit
Les messages envoyés par la pratique de plus en plus répandue du dépistage prénatal ne sont pas neutres non plus pour les familles de personnes vivant avec des handicaps.
Vers le rejet des différences ?
Loffre largement diffusée de diagnostic prénatal et sa conclusion fréquente en des avortements de ftus anormaux peut rendre difficile la vie de femmes qui auraient choisi de ne pas suivre la majorité, ou pour lesquelles laffection de leur ftus naurait pas été détectée. Dans son avis sur le diagnostic prénatal, le Comité Consultatif National dÉthique remarquait que « l'écart existant entre les méthodes de diagnostic et les moyens thérapeutiques peut faire craindre que le recours fréquent au diagnostic prénatal ne renforce le phénomène social de rejet des sujets considérés comme anormaux et ne rende encore plus intolérable la moindre anomalie du ftus ou de l'enfant. » PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1985). Gail H. Landsman relate dans la revue Signs son expérience quotidienne de mère dun enfant handicapé. Elle parle du regard des autres dans toutes les opérations banales de la vie, leur difficulté dadmettre quelle nait pas eu le choix. Elle y constate avec amertume qu à une époque où les perfect babies sont de mise, les parents denfants moins parfaits sont soumis dans leur vie quotidienne à des justifications constantes de lexistence de leur bébé et des gratifications que léducation de ces bébés différents peuvent tout de même leur apporter. A loccasion de controverses juridiques, ces questions se sont posées en France avec une nouvelle intensité. En 1999, suite à un arrêt de la Cour de cassation, Danièle Moyse, dans la revue Esprit, se demandait si lon pouvait désormais prendre « le risque de naître différent ». Dans une société où le dépistage prénatal est organisé de façon systématique, " sil nest pas explicitement interdit de mettre au monde des enfants atteints de certaines anomalies, de telles naissances peuvent-elles être réellement acceptées ? " Michel Delcey tenait un raisonnement similaire:« si lon ne laisse pas naître un enfant en raison de lexistence, voire de la présomption dun handicap, lenfant né avec la même déficience pourra til, avec son handicap, être considéré dabord comme un enfant ? Ou ne risque til pas de devenir une « erreur médicale » en ce sens quil aura échappé à un dépistage possible, sinon systématique ? » Ces inquiétudes nont pu quêtre avivées par le fameux « Arrêt Perruche » prononcé le 17 novembre 2000 par la Cour de cassation. Cette dernière y a établi pour lenfant, le préjudice dêtre né, le fondant à demander réparation. Des associationsde parents denfants handicapés, le Comité Consultation National dÉthique consulté par la ministre de la Santé, et certaines personnalités ont émis des inquiétudes, suite à cet arrêt de la Cour de cassation, concernant lavenir des personnes handicapées, et la solidarité dont nos sociétés devraient faire preuve à légard de ces dernières. Linscription dans la jurisprudence de décisions qui pourraient être interprétées comme jugeant préférable lavortement à une vie denfant handicapé a été jugée inquiétante. La presse en a fait largement écho
Le risque de dérives eugénique et normative
La tentation de privilégier la certitude dune interruption de grossesse à lincertitude des conséquences dune anomalie constatée, pourrait faire naître une menace de dérive eugénique et normative. Ainsi, le Professeur Milliez, chef de service de la Maternité de l'hôpital Saint Antoine, dans un entretien avec un journaliste du Figaro Magazine affirmait il que : "l'enfant parfait s'affirme comme un nouveau droit, au service duquel se mettent les techniques les plus sophistiquées du diagnostic prénatal. Mais attention: L'eugénisme n'est pas loin!" Par ailleurs, écrivent certains auteurs, même si collectivement nous ne prenons pas la décision déradiquer la trisomie 21, lorganisation dun dépistage systématique, en banalisant et en normalisant la démarche, naura til pas le même résultat ? Jean-François Mattéi reprend l'exemple de la Thalassémie en Sardaigne et à Chypre pour montrer comment le dépistage peut être le préambule d'un véritable eugénisme. La seconde dérive, désignée comme une "dérive normative" par Jean-François Mattéi, concerne les interrogations sur les contours de la normalité. Le caryotype diagnostique des anomalies chromosomiques autres que la trisomie 21. Certaines, comme les syndromes de Turner ou de Klinefelter nont généralement pas de conséquences graves. Les individus affectés de ces syndromes sont stériles à lâge adulte et ont parfois des retards mentaux. Mais comment juger les contours de la normalité? "Sur quels critères se décider? Il n'est guère de certitudes absolues et le doute, en l'occurrence, profite rarement à l'enfant." (p 68 ) Comment donc sassurer que ces pratiques ne débouchent pas sur une sélection avant la naissance toujours plus drastique et lélimination pure et simple de certains catégories de personnes ? Quel type de mesure peut nous garantir que demain, ou après demain, les critères dentrée dans lhumanité ne deviendront pas encore plus drastiques ?
Le choix individuel, garantie du caractère éthique du dépistage prénatal
Deux types darguments ont été avancés pour répondre à de telles inquiétudes. Un premier argument, assez positiviste, formulé par des chercheurs au sein de la médecine, énonce quau fur et à mesure que se développeront la médecine ftale et la connaissance du ftus, on pourra prendre en charge médicalement de plus en plus de conditions, affinant ainsi les indications dinterruption de grossesse qui seront de ce fait moins nombreuses. Le second type dargument tourne autour du choix individuel. Instruits des abominations commises sur des individus au nom dun État, favorisant leugénisme (une notion fort en vogue au début du vingtième siècle), les promoteurs du code de Nuremberg et leurs successeurs en éthique médicale basèrent sur la volonté individuelle expressément signifiée le préalable de toute intervention médicale. En ce qui concerne le dépistage/diagnostic prénatal, les implications pour lavenir dun couple sont trop importantes pour que la décision dy recourir nappartienne pas uniquement au couple. 'La décision de recourir au diagnostic prénatal suppose un arbitrage entre avantages et inconvénients que seuls les couples concernés peuvent trancher.' En respectant ce principe, les avocats du dépistage prénatal pensaient pouvoir éviter toute dérive eugénique. Comme lécrivent PROGCOMP ENRfu (Kerr 1998) « fully informed and individual choice (are) considered the gold standard which will protect against eugenic abuse of the new genetics ». Parce que ce sont les couples, ou les femmes qui décident de faire le test, et ensuite des conséquences à en tirer, le diagnostic prénatal nest pas, par essence, eugénique. Leugénisme porterait sur une population. Lorsque la question de la sélection est posée au niveau individuel, on aurait affaire à de lorthogénie (Cohen, 1997)."La question de l'eugénisme, au sens habituel du terme, est en principe écartée en prenant argument du caractère libre et individuel de la décision de la femme enceinte. De fait, nul ne lui impose de recourir à ce dépistage, ni d'ailleurs de recourir à une interruption de grossesse après une amniocentèse dont le résultat serait défavorable. » p 76 (Mattéi). La rhétorique du choix a également bonne presse auprès de certaines analystes féministes, qui soulignent avec raison que lon ne saurait asservir le corps des femmes contre leur volonté aux intérêts dun ftus, quil sagisse dinterruption volontaire de grossesse, ou dinterruption de grossesse pour motif médical. Le raisonnement écartant les risques deugénisme du fait de lexercice du choix individuel fait cependant abstraction des conditions dudit choix. En effet arguent certains auteurs, on ne doit pas ignorer le fait que les parents sont pris dans un ensemble de relations avec les professionnels, le système du suivi de grossesse médical, soumis à une certaine pression sociale. Quel sens peut, dans ces conditions, revêtir lexpression choix individuel ?
Les critiques du choix individuel
Lapproche du choix individuel paraît incontournable dans nos sociétés occidentales. Elle prend sa source dans la conception philosophique et juridique anglo-saxonne basée sur la primauté de lindividu, son droit à lautodétermination et à la vie privée. Elle a ses détracteurs. Si le dépistage prénatal est véritablement un choix individuel se demandent certains auteurs, comment se fait il quil soit aussi répandu ? "Certes les femmes sont
libres de mener comme elles l'entendent leur grossesse. Mais si l'on en juge par l'uniformisation des comportements, c'est une liberté individuelle conditionnée socialement, objet d'une surenchère permanente dans la surveillance technique, biologique et clinique
"). Alors que nous vivons dans une société multiconfessionnelle et pluri-culturelle, les attitudes, en matière de diagnostic prénatal, semblent terriblement conformes aux parcours proposés par lobstétrique moderne. Les déterminations des femmes enceintes en faveur de tel ou tel test ne sont-elles pas influencées par les services dans lesquels elles sont suivies, les pressions sociales, les laboratoires commercialisant les tests prénatals? Les articles de Claire Julian-Reynier font état du fait que les patientes sont très fortement influencées par lattitude de leur médecin envers le diagnostic prénatal. Dautres travaux ont montré les liens entre lacceptation dun test de dépistage avec lorganisation de celui-ci dans leur région et soulignent la fragilité de la notion de consentement éclairé dans ces conditions. Par ailleurs, Si lobjectif de la participation active des patientes aux décisions de santé les concernant est louable, sa mise en place en pratique est beaucoup plus incertaine. Ellen Lazarus a notamment montré que lasymétrie des connaissances entre médecins et patientes est telle que le choix nest jamais que factice, tant le suivi de grossesse est enserré dans des griffes des organisations médicales. Des auteurs ayant accès à lintérieur des institutions de soins, sinterrogent sur les conditions de proposition des tests. Comment refuser un examen de routine ? La présentation dun test comme une partie normale, voire rituelle du suivi de grossesse ne va telle pas encourager le conformisme au modèle sans laisser aux patientes le temps de réfléchir à ses implications ?
La construction sociale des besoins en dépistage/diagnostic prénatal
Le choix individuel a til encore un sens lorsque la pression de contrôle social est forte, lorsque la procréation ressemble de plus en plus à une chaîne de production soumise à un contrôle de qualité ? "La demande d'un enfant parfait est-elle l'expression d'une liberté ou celle d'une aliénation à l'idéologie de la performance, d'une sur adaptation à un marché de la compétence de plus en plus exigeant? " salerte Valérie Marange, dans le « magasin des enfants ». L'auteure constate qu'à travers ces questions, c'est la liberté du sujet moderne qui est concernée. Cette liberté se réduit de plus en plus à la sphère privée, laquelle sphère privée est chaque jour plus encadrée des « institutions providence pourvoyeuses de bien-être, de la PMA à la PMI
». Lindividu est enserré dans des logiques médico-sociales. Dans les établissements médico-sociaux, le modèle libéral du contrat de soins est dépassé par les logiques institutionnelles, et la liberté de « sujets mal informés, infantilisés, est souvent réduite à une patience ou à un consentement. » Les femmes enceintes seraient donc agies par les logiques des maternités où elles se font suivre. Cest largument de Laurence Gavarini pour laquelle la femme enceinte deviendrait son propre "panoptique" selon la notion chère à Foucault, se soumettant aux règles dictées par l'obstétrique et le savoir médical, le dépistage prénatal en devenant le point de passage obligé.
Abby Lippman sattaque également à la rhétorique du choix en montrant comment les offres de tests disponibles participent à la construction des besoins de réassurance qui incitent les femmes enceintes à avoir recours au dépistage prénatal. Abby Lippman ne nie pas que le diagnostic prénatal puisse avoir un effet bénéfique en rassurant les futures mères sur la santé de leur ftus. Elle s'attache à prouver que le dépistage/diagnostic prénatal est une construction technique et sociale. Les besoins de réassurance des femmes nexistent pas dans labsolu, mais par rapport à une offre de tests génétiques. Cest parce que les tests existent que les femmes les demandent, et non parce que les femmes les demandent, que les généticiens les développent. "While reassurance has been constructed to justify health professionals 'offers of prenatal diagnosis, genetic testing and screening have also been presented in the same biomedical litterature as response to the "needs" of pregnant women. They are seen as something they "choose"." Comment peut-on choisir, se demande Abby Lippman, alors quil ny a pas dautre alternative que savoir/ne pas savoir, dans un contexte où ne pas savoir, lorsquune solution thérapeutique envisageable, peut mener à laccusation de ne pas en avoir fait assez. "This technology perversely creates a burden of not doing enough, a burden incurred when the technology is not used." Le besoin de réassurance serait un effet iatrogène du dépistage prénatal, un truc biomédical qui prive les femmes de leur contrôle et accroît leur dépendance technologique. Laurence Gavarini abonde dans le sens de Lippman: « l'expression "faire le maximum" est associée à une menace: il faut se comporter médicalement de façon à être "libres de toute accusation" » Il y a un jeu de production de la culpabilité des femmes enceintes par la mise en évidence des nouvelles responsabilités rendues possibles par les techniques de dépistage/diagnostic prénatal. Le choix devient singulièrement difficile pour les femmes, tant les options peuvent être contraignantes. Dans cette logique du dépistage/diagnostic prénatal, une option semble beaucoup plus facile à assumer que les autres, à la fois pour les femmes enceintes, et pour les soignants. La meilleure façon de prouver quon a bien informé une femme enceinte des possibilités qui soffraient à elle, cest de lui faire passer le test ! La seule façon pour une patiente, infantilisée par le contrôle médico-social toujours plus pressant, dêtre sûre quelle a fait le maximum pour son (bébé), cest de faire les tests, et de se comporter ainsi comme une bonne mère face aux soignants mais aussi à ses semblables, en se conformant aux recommandations du corps médical.
Latténuation de la possibilité effective du choix par la routinisation des examens de dépistage prénatal
La proposition systématique à toutes les femmes enceintes dune batterie renouvelée de tests prénatals apporte de leau au moulin des critiques de la « confusion » possible des tests. Margarete Sandelowski ayant interrogé des couples confrontés au diagnostic prénatal danomalies plus ou moins graves, remarque, pour sa part : "contributing to couples' undertaking of prenatal testing were the perceived routineness and/or simplicity of the tests offered
Indeed, the offer and very appearance of these tests within the context of routine, regular, and normal seemed to favor consent and mitigate against refusal." p 356 PROGCOMP ENRfu (Sandelowski Margarete 1995) Dans leurs déclarations les couples ne qualifient pas le diagnostic prénatal comme un choix actif, mais un enchaînement naturel de circonstances. Dans une étude publiée par R. Searle sur l information des patientes ayant choisi le test des marqueurs sériques pendant leur grossesse, lauteur note que le fort taux dacceptation du test coïncide avec un niveau dinformations très bas des patientes. Lauteur en déduit donc que la décision ne peut être qualifiée de décision éclairée. Ces études soulignent un des nombreux paradoxes du dépistage prénatal : en généralisant la possibilité de dépistage à toutes les femmes enceintes, on a à la fois accru sensiblement la population supposée à risque, et dilué la notion de risque puisquun plus petit nombre de femmes testées est réellement porteur de ftus atteints
Ceci complique pour les soignants la gestion des tests au quotidien. Comment informer correctement une population, lorsquon sait quune majorité de ses éléments nest pas concernée par un risque, et quil ne serait pas forcément bienveillant de laffoler outre mesure. La routine peut devenir une fiction derrière laquelle sabritent facilement patientes et médecins (Press, 1994) pour éviter une discussion substantive sur les risques avant que ceux-ci ne soient précisés. La difficulté de lexercice est augmentée par le fait que ne pas poser directement la question du dépistage, et attendre que des souhaits dans ce sens sexpriment, cest désavantager à coup sûr les catégories de populations qui ne sont pas familières avec le milieu médical et ses pratiques. Sans chercher un éventuel conditionnement social ou médical contraignant le choix individuel du dépistage/diagnostic prénatal, ce dernier peut être faussé, par le fait que les tests sont nombreux et difficiles à différencier dans leurs conséquences, parce que linformation sur tel ou tel test peut être plus ou moins bien faite, ou par le sentiment dun risque dilué et dun caractère routinier des tests.
Questions et arguments du chapitre
Ladoption massive des techniques de dépistage prénatal laisse à penser que ces dernières correspondent à une attente des femmes enceintes sinon de la société. Cependant, le choix davoir recours aux techniques ne semble pas évident. On aurait pu supposer que la dilution du risque individuel, diminuant léventualité de linterruption de grossesse, toutes les femmes étant désormais confrontées au dépistage prénatal, rendrait plus simple le choix dutilisation de ces techniques, en dédramatisant le moment de la discussion substantive. Les débats montrent que tout nest pas si simple. Les arguments sur laugmentation du contrôle médico-social sont développés de façon convaincantes, mais il est difficile de concevoir le mode opératoire dun concept aussi diffus. Il offre des explications plausibles mais incomplètes. Par ailleurs il a tendance à transformer un peu trop vite les femmes en idiotes culturelles. Certes, lasymétrie des connaissances est forte entre des médecins spécialistes et des patientes, mais lobservation des consultations montre que ces dernières peuvent avoir des ressources dans les interactions et les utiliser. De la même façon, les arguments sur la garantie du caractère éthique des pratiques de dépistage prénatal par le choix individuel après information complète de la femme enceinte pêche par deux aspects. Elle part de la supposition que toute femme préfèrerait savoir, et préfèrerait avoir le choix de savoir ce quil est possible de détecter sur ftus. Or, aussi bien le Code de Déontologie Médicale que les recommandations du Comité Consultatif National dÉthique sur la médecine prédictive insistent sur le fait que le patient a le droit de ne pas savoir. En même temps le simple fait de poser la question implique quon suppose légitime de savoir. Il y a donc un malaise éthique dans le fait quon pourrait obliger les gens qui ne le voudraient pas à se déterminer. Les deux approches citées font une abstraction totale des conditions pratiques de la rencontre entre femmes enceintes et médecins tout au long de la grossesse. Si les critiques du choix individuel voient celui-ci comme contraint par un appareil médico-social, elles en restent à un niveau général danalyse, des femmes enceintes en tant que groupe et nexaminent pas le niveau des interactions. Linteraction des femmes et des médecins pour le suivi de grossesse ne se déroule pas dans un environnement neutre, mais au sein de services particuliers, avec leurs règles et leurs procédures, avec certaines façons dagencer le travail autour de la femme enceinte et des contraintes inhérentes à lensemble socio-technique. Nous proposons donc, dans la suite de ce chapitre, de replonger au sein des interactions pour voir comment, au niveau local, peut être donné un sens à un choix de test, dans un parcours particulier. Il nous semble que lon aurait du profit à considérer non pas le choix isolé par une patiente de tel ou tel test, mais sa cohérence par rapport :1) au parcours individuel de chaque femme, pendant sa grossesse, 2) à lensemble dun suivi dans un service qui a créé, autour de la gestion médicale des grossesses, un certain nombre de routines. Les routines sont différentes selon les lieux, selon lexpérience des soignants, mais prennent en compte les exigences liées à lorganisation dun service, celles liées au besoin de coordination par rapport à des acteurs internes ou externes au service. Nous nous demanderons donc quel choix peut être possible, compte tenu de ces éléments. Nous poursuivrons nos recherches selon la méthode déjà utilisée dans les précédents chapitres, en mettant en évidence les différentes opérations de cadrage de linteraction (du fait de lopérateur, de la femme enceinte, de lobservatrice, ou de lenvironnement technico-organisationnel) révélant les relations avec des éléments extérieurs, ou faisant référence à des événements passés ou à venir. Nous nous intéresserons également aux promissions de ces enchaînements de rencontres entre les représentants du suivi médical et les femmes enceintes des Marronniers et des Glycines. Nous montrerons comment les articulations différentes des enchaînements de consultations et dexamens dans le parcours des femmes enceintes produisent des conséquences différentes, et subséquemment que la question de léthique dans ces pratiques ne peut être réglée par des discussions générales, loi ou règles en amont des situations. Nous nous proposons dexaminer dans un premier temps la façon dont, des éléments de lenvironnement technico-organisationnel viennent guider, préparer, moduler laction des soignants dans leur rencontre avec les femmes enceintes, puis nous nous intéresserons aux femmes enceintes et à la façon dont les différents événements qui jalonnent leur suivi de grossesse vont influer par petites touches sur ce qui va se révéler opportun dans les rencontres avec les soignants.
Lactivité des soignants modulée par la configuration technico-opérationnelle
Lobjectif de cette partie est de bien montrer comment des éléments aussi anodins que lorganisation du suivi dans les maternités et les besoins en coordination des équipes jouent un rôle dans la réalisation pratique des examens. Lorsquon interroge les soignants sur le suivi des grossesses, ils répondent souvent « on fait tous la même chose ». Les soignants suivent en effet un certain nombre de règles établies par le ministère de la santé qui comportent une liste dexamens dont certains sont obligatoires. Pour diverses raisons, liées notamment à lorganisation de chaque maternité, ces règles ne seront pas appliquées de la même manière selon les endroits : nous lavons vu en partie dans le chapitre concernant lorganisation de léchographie. Les différents agencements des examens et les articulations des rôles des soignants intervenant produiront des effets en termes de sens mais également de contenu de chaque examen.
Des parcours variant selon les maternités
Il y avait aux Glycines comme aux Marronniers une idée du parcours que devait suivre une femme enceinte. Cette idée nétait pas propre à chaque médecin, mais était produite par les caractéristiques de chaque endroit. Ces parcours sinspiraient largement des directives nationales, ainsi résumées à lépoque dans la publication Lenfant du premier âge. « Sept examens (consultations avec un médecin ou une sage femme)
obligatoires, le premier avant trois mois de grossesse, puis, à partir du quatrième mois, un examen mensuel jusquà laccouchement
Chaque examen prénatal est complété par une recherche de sucre et dalbumine dans les urines
Lors du premier examen prénatal, le médecin prescrit les dépistages obligatoires de la syphilis, de la rubéole et de la toxoplasmose (sauf si des dosages antérieurs ont fait la preuve dune immunité acquise)
Si la sérologie de la toxoplasmose est négative, le test sérologique est répété tous les mois
La recherche du SIDA nest pas obligatoire. Toutefois, lors du premier examen prénatal, le médecin vous informera sur les risques de contamination et vous proposera un test de dépistage de linfection
» Par ailleurs, trois échographies (une par trimestre) étaient remboursées, mais les rédacteurs du livret restent vagues sur le nombre déchographies à effectuer « La question sest posée de savoir sil convenait den faire, et combien au cours de la grossesse la plus normale
Finalement, comme en toute chose, mieux vaut raison garder. Léchographie est une merveilleuse machine à reconnaître et à surveiller ce qui est anormal. Les sujets normaux peuvent ne subir quun nombre limité dexamens ». Les femmes de plus de 38 ans ou celles ayant des antécédents familiaux de maladies congénitales transmissibles pouvaient se voir proposer des amniocentèses. On le voit donc, ces « directives nationales » comportent un certain nombre de points, certains obligatoires, et dautres facultatifs ou optionnels. Pour certains autres, comme léchographie, le livret ne mentionne pas sils sont obligatoires ou optionnels. A priori, les directives dessinent un certain nombre de choix ouverts ou fermés dans le suivi prénatal. Mais elles restent floues sur la façon dont sont présentés ces choix, et posent pour certains des jalons temporels. La première consultation paraît très chargée puisque cest là quon prescrit une grande partie des tests sérologiques : toxoplasmose, rubéole, syphilis, SIDA, rhésus
Les directives donnent des indications sur les termes auxquels effectuer les examens échographiques et les amniocentèses, en restant assez vagues : autour de x semaines
Les directives de la Caisse Nationale dAssurance Maladie donnent les premières règles pour les suivis de grossesse. Mais, à toute règle, son exception comme le dit Albert, obstétricien aux Marronniers: « Dans le cadre de la surveillance de la grossesse, je me plie déjà aux directives nationales. Une surveillance mensuelle
dans le service, on a tendance à faire des échos tous les mois, le minimum requis est de trois échos par grossesse, mais pratiquement, on dépasse toujours. » On a vu dans les deux premiers chapitres de cette thèse que nos deux maternités différaient dans leurs façons dorganiser les échographies dans le parcours prénatal, les « Glycines » suivant les directives du Collège Français dÉchographie Ftale, les « Marronniers » préférant intégrer léchographie à la consultation dobstétrique. Aux « Glycines » comme aux « Marronniers » on proposait systématiquement lamniocentèse aux femmes de plus de 38 ans. En revanche, les tests sur les marqueurs sériques de la trisomie 21 nétaient pas remboursés par la Sécurité Sociale à lépoque, les « Glycines » avaient pour politique de ne pas les proposer. Les « Marronniers » faisaient partie, avec dautres maternités de la région Parisienne, dun protocole dévaluation du dosage de la fraction libre du ß-HCG, couplé avec certains paramètres échographiques, et proposaient à leurs patientes de faire partie de ce protocole. Ces premiers éléments confirment que lenvironnement de la consultation nest pas neutre et que chaque institution imprime sa propre marque sur linteraction médecin-patiente. Comme le font remarquer Monica Casper et Marc Berg :"In their practice, physicians confronted with a patient's problem attempt to transform it so it meshes with their established work routine." Nous allons maintenant nous intéresser à des facteurs de coordination de laction des opérateurs dans leur pratique, et montrerons comment la marche à suivre pour ces derniers peut être inscrite dans des détails matériels. .
La matérialisation du suivi de la patiente et son impact sur lexamen réel
Chaque maternité avait sa propre façon de matérialiser le suivi de la patiente et de coordonner les interventions du personnel soignant autour de cette dernière. Lobservation permet de montrer que la formalisation choisie influait directement sur linteraction des soignants avec les patientes. Dans les exemples suivants nous allons montrer comment des détails comme la formalisation choisie du compte-rendu déchographie, ou la prescription spécifique de lexamen par un médecin extérieur à la maternité pouvait contraindre lopérateur à changer le cours de son examen.
Linfluence du compte-rendu déchographie sur le contenu de la consultation
Aux « Glycines », la nécessité de coordination entre un obstétricien suivant la grossesse, et un spécialiste en échographie, chargé à des périodes bien précises dausculter le ftus faisait naître le besoin dun outil de communication entre les deux individus. Léchographiste éditait donc, à la fin de chaque rendez-vous un dossier nommé compte-rendu déchographie, comportant mesures et clichés, destiné à être gardé par la patiente, avec un double à transmettre au médecin traitant. Aux « Marronniers », léchographie étant intégrée au suivi obstétrical, toutes les observations sur une même patiente étaient consignées dans le dossier obstétrical, qui était sorti par les secrétaires à chaque visite. Les résultats des échographies étaient inscrits directement à la main dans le dossier, les patientes recevant cependant une courbe de croissance renseignée à la main, et éventuellement un cliché. Nous nous sommes donc demandé dans quelle mesure ces différences avaient des conséquences sur le comportement des médecins dans léchographie. En observant mes échographies, jétais évidemment frappée par les convergences entre les diverses consultations sur un même terrain. Aux « Glycines », chaque opérateur se caractérisait par un « style ». Sur le premier terrain Baptiste était peu bavard mais assez détendu, Bruno parlait à tort et à travers sans quil y ait toujours beaucoup de liens avec lacte médical lui même, Charlotte était extrêmement bavarde et jouait avec le (bébé), Didier était toujours très précis et anatomique dans ces explications, jamais familier. Mais au delà de ces différences, les images qui défilaient sur lécran étaient assez similaires. Les mesures étaient les mêmes, quiconque aurait voulu lire les comptes-rendus aurait été bien en peine den identifier le rédacteur si son nom nétait signalé en bas de la feuille. Le compte rendu ne servait pas seulement délément uniformisant a posteriori, gommant les différences de style oral. Il avait aussi un effet sur le déroulement de la consultation. Ainsi, à plusieurs occasions, les opérateurs ont fait revenir des patientes parce quils avaient oublié de prendre certains clichés. La forme du compte-rendu était assez contraignante pour que les opérateurs jugent nécessaire de faire revenir la patiente sur le lit dexamen et obtiennent les éléments manquants.
Il sort avec le dossier et les clichés. La patiente se lève, rajuste ses vêtements. Baptiste revient.
Baptiste: Excusez moi! Jai oublié une mesure. (La patiente se rallonge. Il applique la sonde à un endroit. Prend une mesure du fémur, sort un cliché)
Voilà, cest tout!
il essuie la sonde et ressort. La patiente se relève et se rhabille. (Observations Baptiste, les Glycines)
Cet exemple nest pas unique dans mon matériel. Une explication peut en être linformatisation du compte rendu. Chaque moniteur déchographie est relié à lunité dédition des comptes-rendus dans le bureau de la secrétaire. Chaque mesure prise en salle déchographie est envoyée au bureau de la secrétaire pour lédition finale. Cela facilite grandement le travail des opérateurs : la rédaction des comptes-rendus est rapide, mais en contrepartie, les oublis des opérateurs sont toujours mis en évidence.
Je demande à Baptiste comment ça se passe pour les compte rendus. Il me dit que toutes les informations qui sont saisies en salle sont envoyées directement à lunité centrale, au secrétariat. Il ny a plus quà éditer une lettre type, ce dont lui ou Fiona se chargent. (plus tard, je vois la liste des lettres type : il y en a une par terme (semaine après semaine de huit semaines daménorrhée à 40 semaines), plus quelques modèles particuliers, parmi ceux-ci figurent les items » morphologique », « jumeaux », « ftoscopie »
Le logiciel est un logiciel artisanalement bricolé par un médecin avec un informaticien. Lorsquune patiente vient sinscrire, Fiona entre les données la concernant dans la machine. Une fois en salle, léchographiste peut appeler le dossier de sa patiente. (Observations Baptiste, les Glycines)
Nous avons donc vu dans les précédents exemples que les rubriques figurant au compte rendu ont une influence sur la façon dont des opérateurs vont effectuer leurs examens. Cependant, certaines données avaient plus dinfluence que dautres. On faisait revenir la patiente sur la table dexamen pour un fémur non mesuré (sur le premier terrain) ou pour un Doppler non effectué. Mais on pouvait supprimer certaines phrases du compte rendu parce que lopérateur ne les jugeait pas pertinentes. Lévaluation de la pertinence des observations dépendait de lopérateur. Dans l exemple précédent, les éléments manquants sont jugés assez importants pour faire revenir la patiente en salle. Mais pour dautres éléments lopérateur aurait sans doute laissé partir la patiente. On peut par exemple ne pas avoir visualisé la vessie parce que le ftus vient de la vider sans refaire un examen échographique. Comme me lont dit les échographistes : on ne peut pas tout voir à léchographie et certains indices peuvent laisser présager la présence des organes non vus (dans lun de ses cours déchographie, Noël montre à une sage femme comment on peut déduire la présence de la vessie chez un ftus qui vient de la vider). La forme du compte-rendu a non seulement joué sur le déroulement des consultations que nous avons observées, mais a également opéré un lien entre plusieurs moments du parcours, en fournissant un certain nombre de données comparables avec celles des examens précédents pour chaque ftus, et a donné un sens à lexamen dans ce parcours quelle que soit la forme de linteraction qui a eu lieu pour la réalisation de léchographie. Le compte-rendu permet en outre lexportation déléments mesurés pendant léchographie dans les futures consultations de suivi et peut produire, les cas échéant, une articulation particulière du parcours de la femme enceinte. Il arrive que dans la consultation, lopérateur fasse mention dobligations vis à vis des autres soignants impliqués dans le suivi de la grossesse.
La prescription extérieure modulateur possible de léchographie
La prescription particulière dun obstétricien extérieur au service échographie joue également sur le contenu de linteraction, que cette prescription soit explicite ou implicite.
La patiente se lève, Charlotte regarde ses clichés et le dossier puis elle fait rallonger la patiente pour un Doppler quelle a oublié « Sinon Charles, il va dire que je ne suis pas une fille sérieuse ». (Observations Charlotte, les Glycines).
Charlotte sous entend une sorte daccord implicite entre le médecin traitant et léchographiste qui exigerait lutilisation du Doppler. Charlotte fait lhypothèse que lobstétricien qui suit la patiente sattend à ce quelle fasse un Doppler dont elle mentionne le résultat dans son compte-rendu. Laccord implicite peut être matérialisé par les rubriques du compte-rendu. Si Charlotte navait pas fait le Doppler, lors du remplissage du compte-rendu informatique, elle aurait pu sapercevoir de cet oubli. Parfois, le médecin traitant dune patiente peut avoir des raisons de vouloir une mesure particulière, en dehors de limplicite, du fait dantécédents maternels, dune inquiétude particulière, dun utérus très volumineux ou trop petit, dun terme qui se prolonge et un (bébé) qui se fait attendre : faut il provoquer laccouchement ? Le placenta a til commencé son vieillissement ? Les conclusions de léchographie peuvent permettre au médecin traitant de prendre une décision
La définition de léchographie, on la vu dans le premier chapitre, nest pas toujours standard. Elle doit être pensée dans la relation à un suivi. Parfois la coordination est effectuée par des outils comme le compte-rendu (etc
), parfois elle est le fait dune demande spécifique dun obstétricien. Cette demande ne coïncide pas toujours avec les habitudes de léchographiste.
Dans lexemple suivant, Françoise est confrontée à une question précise du médecin traitant de la patiente concernant le poids de son (bébé). Jai interrogé la patiente en salle dattente avant la consultation qui ma exposé son cas: Elle souffre dune condition qui fait quelle a des démangeaisons monstrueuses depuis le quatrième mois de sa grossesse. Ça lempêche de dormir. Son obstétricien demande une estimation du poids du bébé pour prendre une décision quant au déclenchement de laccouchement
Françoise (regardant lordonnance): Alors, il veut une estimation de poids? Ben il va pas être déçu! Parce que je sais pas les faire
Patiente: Ah bon?
Françoise: Non, mais on va sen sortir! (elle regarde son écran, puis sa console) Bon, on va le mesurer
»
Françoise: BIP à
Je vois rien du tout! (elle se lève, va relever un store
regarde de nouveau sa machine, perplexe
elle se ravise au bout dun moment, elle se lève et sort de la salle)
Bon, ben je vais le faire avec la courbe. (elle se dirige vers le secrétariat et consulte une table des poids prévisionnels des bébés à terme , en fonction de leurs mesures à léchographie
Elle dicte le compte rendu à la secrétaire et annonce le poids quelle estime bon
) »
(Observations Françoise, Les Glycines)
Pour le médecin de la patiente, il ne fait pas de doute que léchographie permet destimer le poids du ftus. Mais Françoise ne semble pas de cet avis ou ne connaît pas les fonctionnalités de lappareil (elle ne consulte quune demi-journée par semaine à lhôpital, sur cette machine). Elle finira par trouver une solution en allant consulter les tables affichées dans le secrétariat qui donnent les estimations statistiques des poids des ftus en fonction de leur périmètre crânien et de leur diamètre abdominal. Les exemples suivants nous permettent donc de faire un premier point : les échographistes ne sont pas les seuls maîtres de la consultation. On a vu dans les premiers chapitres quils étaient liées à lensemble des éléments de linteraction opérateur-machine-patiente-ftus, il nous faut y ajouter dautres éléments qui, sils ne sont pas dans la pièce où se joue linteraction, ont une influence directe sur ce qui sy passe. Le contrôle médical sexerce également sur les médecins, pris dans des réseaux qui étendent leur pouvoir autant quils le limitent. Ainsi, si prescrire des examens supplémentaires peut être perçu comme une extension de lemprise médicale cela contraint également les actions possibles par la suite pour les autres médecins, comme en témoigne lexemple suivant, pris cette fois-ci aux « Marronniers ».
Linfluence de la configuration des consultations
Une femme enceinte est envoyée à Noël, suite à une échographie en ville pour une valeur mesurée au Doppler qui semble un peu faible.
Noël vérifie les différentes parties du bébé puis fait un Doppler.
Noël: Ça « notche » un peu à gauche, menfin ya pas de quoi sinquiéter.
Marianne: Cest un bébé qui est entre le quatre vingtième et le quatre vingt dixième percentile!
Noël: A gauche
mais cest vraiment de la sémiologie, là on est à
sur lartère gauche, mais on est à 24 semaines (il semble dire que cest trop tôt pour que la mesure soit significative) (
)
Noël rebidouille son Doppler.
Noël: Bon, ça notche à droite et à gauche. Ça peut justifier un traitement à laspirine. Juvépirine 100mg, un comprimé par jour tous les jours
On fluidifie le sang avec un médicament qui permet quil sinsinue mieux dans les petits vaisseaux. Pourquoi on a fait une artère utérine?
Marianne: Cétait pas chez nous!
Noël: Alors, je confirme la pathologie des artères utérines (
) Faut pas confondre lexamen et le bébé (
)
Noël vient vers Anne et moi et bougonne. Il dit que par précaution, il prescrit de laspirine, parce que si un retard de croissance intra utérin se déclare, il sera responsable parce quil a fait lexamen, mais quil est persuadé que ça ne sert à rien. Il peste contre les échographistes qui font des Doppler des artères utérines aussi tôt dans la grossesse.
(Observations consultations Noël, les Marronniers)
Nous avons sous les yeux une consultation où Noël, expert en diagnostic prénatal, professeur à luniversité, se voit obligé dagir contre sa propre conviction. Parce quun examen a été fait visiblement trop tôt dans la grossesse mais quil révèle des faits qui nécessitent un traitement, Noël ne se sent pas capable de passer outre la procédure établie qui veut quon prescrive de la Juvépirine en cas de problème constaté au Doppler de lartère utérine. Cette patiente aurait consulté en première instance aux « Marronniers », même pour une échographie hors de la consultation de suivi prénatal, elle naurait pas eu droit au Doppler. Noël, dans sa consultation en seconde instance, malgré sa qualification dexpert, nest pas tout seul. Il se sent lié par lenvoi de léchographiste de ville, par les données de lexamen, même si celui-ci nest pas effectué au terme optimal, et par une éventuelle demande de justification en cas de problème pour le ftus. On peut aussi y déceler chez Noël une obligation « morale » envers le médecin qui lui a référé la femme enceinte, en labsence derreur grave de diagnostic, pour ne pas désavouer loption prise par ce dernier et atteindre la confiance que la femme peut avoir en la personne qui suit sa grossesse. Nous pouvons donc mettre en évidence, une fois encore, des liens qui rapportent laction dans la consultation à des éléments extérieurs qui influent directement sur le déroulement de linteraction. Le médecin nagit pas forcément dans la consultation en tant quindividu mais il est tenu par des directives, procédures, mesures, instruments, prescriptions
Alors que nous croyons voir dans cette consultation déchographie une interaction à trois voire quatre acteurs Noël-échographe-femme-ftus, dautres actants sont présents et pèsent sur le déroulement et la conclusion de linteraction. La composition des consultations déchographie : (écho de routine+ référence à un expert) fait adopter à Noël une décision quil nendosse quà regret, non pas au nom dune conviction, mais plus en vertu dun principe de précaution. Lexpertise de Noël est bornée dans ses possibilités daction par des éléments de lensemble socio-technique : protocoles reconnus à appliquer en cas de Doppler faible, consultation en seconde instance, justification éventuelle dans le cadre dune procédure médico-légale
A travers la comparaison, dans les consultations, des éléments dorganisation du suivi prénatal des patientes aux « Glycines » et aux « Marronniers », nous avons pu constater que chaque maternité coordonne de manière différente les activités participant du suivi prénatal. En conséquence, les questions posées par les dispositifs ne sont pas formulées de la même façon. Les patientes formalisées par ces dispositifs ne sont pas des essences mais des séries de données provenant des interactions successives quelles auront eu dans la maternité ou dans les consultations relatives à leur grossesse. Face à cela, les médecins ne peuvent orienter les consultations totalement à leur guise, en fonction de leur idée des actes les plus appropriés, mais les voies dactions sont circonscrites par lenvironnement socio-technique. La bonne pratique, pour les médecins sera donc en partie déterminée par une chaîne de petits (f)acteurs présents ou importés dans linteraction et non en fonction darbitrages sur des principes. Nous avons mis en évidence, dans la partie qui précède, comment les interactions dans les consultations pouvaient être comprises en relation avec dautres actes, consultations, prescriptions
Ceci nous permet détablir limportance de lenchaînement des actes dans la définition des contenus et des sens des consultations et de commencer à remettre en question une conception qui ferait des différents tests de dépistage prénatal lobjet de choix, à des moments donnés du parcours de la femme enceinte.
Nous navons considéré jusquà présent que des cas de consultations déchographie où la conduite de lacte et sa modulation revenait au soignant sans quil y ait de discussion possible. Il y a cependant des situations où la réalisation dun acte précis est ou peut être présumée subordonnée à lexpression dun choix par la femme enceinte. Comment, dans ces conditions, se définissent les bonnes pratiques, dans les interactions ? Que nous disent ces situations sur le choix individuel ? Nous allons aborder, dans la suite du chapitre, létude dexemples liés à lutilisation de léchographie endovaginale, qui, au moment où jai effectué mes études de terrain nétait pas utilisée de façon systématique, et à lamniocentèse sans suspicion de pathologie proposée à ce moment là à toutes les femmes de plus de 38 ans.
Lutilisation de léchographie endovaginale : un ajustement des pratiques au niveau local
Nous avons évoqué au premier chapitre lexistence de la sonde endovaginale. Dans certaines conditions, lintérêt de cette sonde est justifié car elle permet des observations plus détaillées que la sonde pelvienne classique, elle est dailleurs recommandée par le collège français déchographie ftale (CFEF) pour les échographies du premier trimestre. Mais cette technique est intrusive et peut heurter la sensibilité de certaines patientes. Dans mes observations, sil y avait un consensus pour dire que cette technique était plus performante pour les échographies de petit terme, il y avait en revanche de nombreuses divergences autour du choix de son utilisation. Létude de quelques unes des variations dans lutilisation de cette technique nous montrera que la signification dune technique dépend beaucoup du contexte de son utilisation. Les choix/décisions liés à cette technique vont être étroitement liés au dispositif de chacune des consultations (ensemble lieu/technique/opérateur/patiente) et non pas aux seules propriétés intrinsèques de la technique.
Les utilisations différenciées selon les opérateurs et les circonstances
Les exemples autour de lutilisation de cette sonde illustrent bien différentes façons quont les médecins dattribuer une pertinence aux opinions des futurs parents, et à dautres éléments de lenvironnement socio-technique auxquels ils peuvent relier la question.
Lutilisation de la sonde endovaginale était possible sur toutes les machines que jai vues. Mais les conditions de son utilisation variaient en fonction dun certain nombre de facteurs, pas forcément reliés au type dorganisation de léchographie dans la maternité. Aux Glycines, Didier était le seul à effectuer systématiquement des échographies par voie endovaginale au premier trimestre, les autres opérateurs ne recourraient à cette option que lorsquils nétaient pas satisfaits des images obtenues par voie pelvienne. Cette politique pour Didier ne ressortait pas dun choix, comme il me le dit un jour. Une patiente lui ayant exprimé son hostilité à cette technique, il ne tint pas compte des réflexions de la patiente et passa outre les réticences de celle-ci :
La jeune femme sort, pas contente du tout. Didier revient. Je lui dis que la patiente nétait pas contente. Il me dit quelles sont casse-pieds, mais quil préfère argumenter et insister parce que tout le monde reconnaît les bénéfices de lendovaginale pour léchographie du premier trimestre, quon peut visualiser beaucoup plus de choses (il me semble quil a dit structures). (Consultations Didier, Glycines)
Pour Didier, la supériorité des images obtenues par cette voie justifie son utilisation. La patiente en la matière na pas son mot à dire. Pourtant, une grande partie des autres échographistes des Glycines, tout en reconnaissant la supériorité des images obtenues par voie vaginale pour les échographies du premier trimestre, ny avait recours quexceptionnellement. Un autre médecin lutilisait systématiquement : Roger, aux Marronniers, mais pour une utilisation légèrement différente. Cette sonde lui permettait de mesurer à léchographie le col de lutérus, remplaçant ainsi lintrusion de lexamen manuel. Il obtenait donc une mesure scientifique en millimètres du col de lutérus, où lexamen manuel ne pouvait conclure que sur un col long, tonique fermé ou légèrement modifié ou effacé . Ceci explique sans doute quaucune de ses patientes nait parue choquée alors que deux patientes de Didier (un certain nombre dautres acceptaient tout à fait largument quon voit mieux avec la sonde vaginale, on peut également faire lhypothèse que dautres encore ne se sentaient pas autorisées à émettre un avis) exprimèrent leur désaccord.
Des facteurs personnels peuvent jouer sur les choix des médecins : Didier était léchographiste le plus jeune des Glycines, il était encore marqué par sa formation, et très consciencieux, ce nest certainement pas par hasard quil était celui qui détaillait le plus ses échographies. Les échographistes plus expérimentés pouvaient choisir les patientes pour lesquelles lendovaginale était indiquée. Dans ces cas là, pour certains échographistes il était nécessaire de demander son accord à la patiente, pour dautres, la question ne se posait pas : à partir du moment où léchographie pelvienne était insuffisante, il fallait passer par voie vaginale.
Quelques motifs de variation
Noël, aux Marronniers, a parfois proposé des échographies par voie vaginale lors de ses consultations, mais il ninsistait pas si la patiente sy opposait. Le consentement de la patiente nétait pas forcément demandé de manière explicite, mais si celle-ci exprimait un refus de la technique, Noël ne lutilisait pas. Cette règle valait également pour les patientes chez lesquelles un problème pathologique était soupçonné. En revanche, je lai vu deux fois ne pas demander son consentement à la patiente pour une endovaginale. La première fois, linterne avait déjà commencé celle-ci. La seconde fois, il sagissait dun couple dont le premier enfant était décédé dun problème cardiaque peu après sa naissance, et qui demandait que Noël les rassure sur létat du cur de leur ftus, alors que celui-ci avait une dizaine de semaines. Lhypothèse que je fais est quau terme de grossesse considéré, seule lendovaginale permettait davoir le maximum de précision, Noël sétait donc passé du consentement de la patiente. Nous voyons donc au travers de ces petites observations de situations où se présente léventualité de lendovaginale que les choix qui sy rattachent sont de nature différente selon les endroits et les situations. Lendovaginale peut être considérée comme un choix incombant au médecin y a til opportunité dutiliser cette technique ? , ou un choix incombant à la patiente compte tenu des précisions supplémentaires quon peut obtenir sur votre (bébé) désirez-vous que nous ayons recours à cette méthode intrusive qu est léchographie par la voie vaginale ? . Mais lon voit que pour certains médecins dont Noël, la réponse nest pas fixe quoi quil advienne. Si en général, même pour des cas où le diagnostic est difficile à faire il nemploie lendovaginale avec lassentiment de la patiente (sans passer outre), pour une question spécifique : létat du cur du (bébé) à 12 semaines daménorrhée, dans un contexte dangoisse parentale, il se passera de cette autorisation.
Notre intention nest pas de mettre à jour les divergences entre les différents opérateurs sur les différents terrains et dévaluer leur pratique, ni de produire des maximes du style vérité au delà des Pyrénées, erreur en deçà . Le point intéressant dans cette confrontation des différentes pratiques est de montrer comment cette technique prend des significations différentes dans linteraction. Selon les opérateurs lutilisation de cette technique est du ressort du choix du médecin et/ou de la patiente, et pour dautres, elle nest pas du ressort du choix. Lorsque pour certains les femmes enceintes ne doivent pas se trouver dans une situation de choix , dautres se trouvent fondés à solliciter laccord de la patiente avant tout acte. Ce qui ouvre ou ferme le choix, ce nest pas la technique, mais ce sont plutôt des situations, des contextes humains et des réflexions personnelles. Nous avons choisi, dans lexemple de léchographie endovaginale, un cas limite, parce que dans lutilisation de cette technique, hors de tout soupçon de problème chez le (bébé), il y a un aspect potentiellement conflictuel que certains opérateurs nosent pas énoncer Je sais ce nest pas très agréable, mais
dit Didier à sa patiente. Pour certaines patientes, cela attente à leur pudeur, et en tout cas, cela bouleverse leur vue de lexamen si javais su, jaurais demandé une femme me dira la patiente mécontente de Didier. Dautres ny voient pas de mal, tant quon leur dit que le (bébé) va bien . Ces raisons ont fait ressortir dans les échanges entre médecins et patientes au cours des consultations laspect problématique du non-choix de cette technique. Une limite de lutilisation des techniques peut être un choix pour certaines patientes et certains médecins. Pour dautres, le choix aux patientes est ouvert une fois que toutes les possibilités de dépistage ont été utilisées. Donc si nous reprenions lhypothèse que limportant pour garantir le caractère éthique des pratiques de dépistage prénatal, cest le choix individuel éclairé de la patiente, il nous faut constater qu avec léchographie par voie endovaginale, les soignants ne sont pas toujours daccord lorsquil faut déterminer quels sont les situations qui peuvent faire lobjet de choix !
Nous avons vu, dans la première partie de ce chapitre, quil y avait deux positions assez tranchées sur les femme enceintes. La première considérait les femmes enceintes comme des sujets éclairés devant faire des choix individuels face au diagnostic prénatal, en usagères avisées des services médicaux, la seconde les décrivait comme des accros des techniques du dépistage prénatal demandant toujours plus de tests pour se rassurer et profiter de leur grossesse. Nous voudrions développer ici le reproche principal que nous faisons à ces deux conceptions : leur manque de considération pour les conditions de production matérielle du dépistage prénatal.
Des amniocentèses pas si « ordinaires »
Les lignes qui précèdent ont permis détablir que le médecin agissait moins dans linteraction comme un individu, que comme représentant à un moment donné, dune chaîne socio-technique dintervenants. Nous voulons récuser la modélisation du suivi prénatal comme une série d interactions entre un consultant et une patiente, le consultant présentant des options possibles parmi lesquelles in fine par la femme enceinte effectue un choix. Cest ce modèle qui sous-tend la notion de choix individuel mis en exergue par un certain nombre danalystes du côté médical. Le raisonnement en termes de « choix » individuel sous-entend lexistence dun moment où se cristalliserait une position vis à vis du test, et un avant, et un après ce moment. Or, il nous semble, au vu de nos expériences sur le terrain, que la multiplicité des tests, la diversité des façons dont ils peuvent être abordés, les contraintes liées à lorganisation particulière dans laquelle a lieu le suivi prénatal et les expériences personnelles des femmes enceintes modèlent des situations quil est difficile de qualifier toujours de choix. Ceci nexclut pas quon puisse parler de moments où est produite un certaine définition de léthique comme lillustrent les différents exemples que nous avons rassemblé autour de lamniocentèse « de routine », qui était proposée systématiquement aux femmes de plus de 38 ans. Pourquoi lamniocentèse « de routine »? Il nous a paru intéressant détudier des interactions autour de lamniocentèse parce que, en dehors de tout soupçon de pathologie concernant le ftus, cest un examen avec une charge éthique certaine. Dune part, la proposition systématique de ce test à toutes les femmes dune classe dâge implique quun grande partie des femmes qui choisissent ce test auront un résultat négatif. Dautre part, les risques de fausse couche à la suite de lexamen, son dénouement possible (une interruption de grossesse en cas de découverte dune anomalie chromosomique grave), les trois semaines dattente pour le résultat, les règles de remboursement plus restreintes au moment de mes terrains quaujourdhui en faisaient un sujet qui pouvait susciter un certain malaise. La règle qui prévalait dans les services était que les amniocentèses devaient être choisies, et dailleurs, ce qui nétait fait pour aucun autre examen prénatal courant, on faisait signer aux femmes enceintes un « formulaire de consentement éclairé » où ses dernières attestaient quelles avaient bien été informées des risques et des différentes issues possibles de lexamen et quelles acceptaient ces derniers. Cette règle, formalisée par une signature ne résumait pas pour autant toutes les évaluations possibles des actes, qui sur le terrain pouvaient avoir des valences assez éloignées.
Farida et Isabelle, ou deux évaluations morales différentes
Aux « Glycines », lorsque leur décision était prise, les femmes prenaient rendez-vous avec Baptiste, et arrivaient le jour dit au secrétariat où elle fournissaient leur carte de Sécurité Sociale, leur formulaire de consentement éclairé, remplissaient une feuille sur leurs antécédents éventuels, puis elles attendaient que Baptiste les fasse entrer dans la salle déchographie. Les amniocentèses étaient souvent programmées en début de matinée. A ma grande déception, contrairement aux débats houleux suscités par la technique, lacte en lui même était très rapide et assez peu différent dune piqûre. Baptiste se faisait aider dun de ses collègues ou dun stagiaire qui tenait la sonde échographique pendant quil piquait. Lacte était très bref. La préparation prenait le plus de temps : une fois le ventre de la femme enceinte enduit dune lotion antiseptique, léchographiste localisait le ftus avec son échographe et lopérateur enfonçait une longue aiguille du côté opposé du ftus. Le prélèvement ne durait pas plus de trente secondes. Si le déroulement du prélèvement était à peu près similaire quelles que soient les consultations, les entrées en matière étaient assez révélatrices, cest sur elles que nous nous concentrerons dans un premier temps. Nous commencerons par une amniocentèse ordinaire, celle de Farida. Nous avons sélectionné cette observation car elle correspond bien aux amniocentèses les plus courantes. Farida est âgée de 41 ans, ce qui la rend éligible pour une amniocentèse pour « âge maternel ».
Pendant que Didier localise le ftus à laide de léchographe, Baptiste enfile des gants, un masque et un bonnet
Baptiste: Je ne me souviens plus, cétait une FIV ou une grossesse stimulée?
Farida: Une FIV. Ça fait pas mal?
Baptiste: Non, beaucoup moins quune FIV
La FIV, ça fait mal, cest pour ça quon fait une anesthésie, ça, ça fait pas mal
Vous repartez(en vacances) après?
Farida: Non, cest fini!
Baptiste: Vous allez plutôt mettre les mains sur la poitrine pour avoir lutérus bien détendu. Ça fait pas très mal
Vous étiez près de quelle mer?
Farida: Près de Pornichet
»
(Observations amniocentèses, Glycines)
En quoi cette observation peut-elle être qualifiée dordinaire? Comme dans la majorité des amniocentèses pour âge maternel consignées dans nos notes de terrain, Baptiste ny fait aucune allusion à ce qui amène la patiente, cela semble aller de soi. Il ne revient pas sur les raisons du choix de lamniocentèse. Il sait que Farida a eu recours aux services de la PMA, mais névoque pas directement lamniocentèse, ses risques et bénéfices. Tout cela reste implicite, il est vrai que Farida a déjà remis un formulaire signé au secrétariat. La question de Farida porte sur la douleur éventuelle liée à lacte, question qui est vite balayée. Baptiste essaye de mettre à laise sa patiente et pique rapidement. Il conclut la consultation en montrant à léchographie que le ftus « va bien » et que Farida ne doit attendre les résultats que dans 15 jours à trois semaines.
Lhistoire de lamniocentèse de Farida prend du relief comparée à une autre histoire, celle dIsabelle, qui consulte le même Baptiste pour une amniocentèse. Isabelle est jeune (moins de 30 ans) elle attend son premier enfant, et a choisi de demander lamniocentèse bien quelle ne corresponde pas aux critères déligibilité posés par la Sécurité Sociale. Isabelle, par sa démarche spontanée (qui nest pas rare dans les maternités) met déjà à mal la modélisation courante de lamniocentèse qui est que le médecin propose le test aux femmes qui ont des risques accrus (cela se fait en majorité en fonction de lâge) qui donnent ou non leur accord. Isabelle ne sest jamais vu proposer lamniocentèse mais la demandée de son propre chef.
Baptiste: Cest votre première grossesse?
Isabelle: Oui.
Baptiste: Cest vous qui désirez lamniocentèse?
Isabelle: Oui, parce que je suis très angoissée.
Baptiste: A cause du cousin germain?
Isabelle: Oui, et puis jai une amie qui vient davoir une trisomique
Baptiste: On vous a expliqué quà votre âge, vous avez très peu de chances
Isabelle: Oui.
Baptiste: Vous ne travaillez pas, aujourdhui?
Isabelle: Non.
Baptiste: On vous a expliqué les risques de fausse couche?
Isabelle: Oui.
(Observations amniocentèses, Glycines)
Le nombre de femmes jeunes (autour de la trentaine) demandant une amniocentèse à leurs frais mavait étonnée au début de mon enquête de terrain., Pourquoi ces femmes, dont les risques étaient a priori faibles (mais non nuls) choisissaient cet acte risqué et désagréable ? Pourquoi Isabelle ne se confiait elle pas aveuglément aux arbitrages de la Sécurité Sociale qui estimaient quavant 38 ans le risque denfanter un trisomique ne justifiait pas quon risque davorter dun ftus sain ? On ne pouvait pas en tous cas qualifier Isabelle « didiote culturelle », puisquelle choisissait une voie qui nétait pas encouragée par le personnel médical, comme on le voit dans lextrait. Baptiste, après une question dintroduction, repose directement la question de lamniocentèse, question quil navait pas du tout abordée dans la première consultation. Il aurait pourtant pu faire léconomie de ce dialogue : la patiente avait déjà rendu son formulaire de consentement éclairé au secrétariat, elle finançait lexamen sur ses propres deniers, il y avait donc une forte probabilité que ce choix soit mûrement réfléchi. Ici, Baptiste névoquera pas les vacances prochaines comme dans la consultation précédente(on est au mois de juillet), mais reprendra une à une les motivations de la jeune femme, concernant son amniocentèse et sassurera quelle est informée des risques de fausse couche. Lattitude de Baptiste montre quil veut marquer quon nest pas dans une amniocentèse de routine, que le choix est entièrement imputable à la patiente, et veut sassurer quelle en connaît les conséquences.
La comparaison des histoires damniocentèses dIsabelle et Farida permet de faire trois premiers points :
La première consultation paraît avaliser le fait que, pour Baptiste du moins, lamniocentèse est la meilleure chose qui puisse arriver aux femmes de plus de 38 ans, linteraction autour de lacte paraît assez fluide, opérateurs, machine, patiente concourant à son bon déroulement. Aucune justification supplémentaire nest demandée à Farida. On a donc là un exemple de moralité ordinaire définie dans linteraction. Ce qui est moral, dans cette interaction, cest de sassurer par lamniocentèse que le (bébé) nest pas trisomique.
La seconde consultation montre que la détermination individuelle de la femme, si elle est une possibilité présente dans la définition même de lamniocentèse, transforme linteraction autour de lexamen en un processus de justification. On peut ressentir une tension due à lattitude de Baptiste qui sassure avant de piquer que la patiente est consciente des risques encourus de part et dautre. Ce qui est laissé totalement implicite dans la première consultation ressort dans la seconde.
On ne peut déduire de ces deux histoires une tendance inexorable à la médicalisation toujours plus poussée du suivi de grossesse. Force est de constater que Baptiste sanctionne par son attitude la patiente qui demande encore plus de médicalisation.
Au cours des deux consultations, Baptiste effectue des opérations de cadrage qui situent bien lévaluation morale quil fait de chaque situation. Si les actes effectués sont équivalents : amniocentèse sans suspicion préalable danomalie, les valences données à ces actes dans linteraction sont assez opposées. Alors quIsabelle doit réitérer son choix et le justifier, Farida sinscrit dans un cours daction fluide et cohérent avec lensemble de sa grossesse.
Un choix plus individuel
Doit-on pour autant considérer Farida comme un modèle « didiote culturelle » et Isabelle comme larchétype de la femme moderne effectuant une « décision éclairée » ? Les interviews que jai effectuées de ces deux femmes avant les consultations donnent des éclairages complémentaires sur ce qui les a fait demander lamniocentèse. Contrairement à la modélisation rapide du choix par certains discours éthiques en évaluation risques/bénéfices de lacte, les conversations avec Farida et Isabelle montrent comment elles relient lacte avec un certain nombre déléments dans leur parcours personnel et médical. Ce qui est en jeu, cest moins lutilisation de la technique quune certaine idée que lune et lautre se sont faite de ce quil convenait de faire, compte tenu de leur parcours de grossesse.
Moi: Cest Brigitte qui vous a parlé de lamniocentèse?
Farida: Oui. Elle ma dit « Cest à vous de décider ». Au départ, jétais un peu inquiète
Mais après tout, si on est dans de bonnes mains
Les résultats risquent dêtre bons, il ny a jamais eu de problème comme ça dans ma famille, ni dans celle de mon mari
Jpense que cest un peu par rapport à lâge, aussi
Moi: Vous avez réfléchi à ce que vous feriez si le résultat était positif?
Farida: Je préfère ne pas y penser. Au cas où, pas le garder: cest une souffrance pour lenfant et pour la mère
(
)
Moi: Est ce que vous en avez parlé avec votre mari?
Farida: Au départ, il ma dit: « cest toi qui vois », et puis après il a dit: « il vaut mieux la faire ». Avec son accord, on la fait à deux, on se consulte à deux
» (Entretien patiente, « Glycines »)
Farida déploie toute une palette darguments pour justifier son choix. Brigitte ne lui a pas présenté lexamen comme une évidence : elle lui a dit cest à vous de décider. Farida ne semble pas avoir épousé immédiatement la tendance la plus fréquente. Il est vrai quayant obtenu sa grossesse par FIV, léventualité dune fausse couche pouvait être difficile à assumer. En même temps, Farida est suivie par lobstétricienne qui la encouragée pendant toute la procédure de fécondation in vitro et le succès emporté dans lobtention de la grossesse crée donc certainement entre elles un climat de confiance plus intense quavec un obstétricien quelle serait aller consulter au second mois de la grossesse. Elle met en balance les risques de lâge (argument épidémiologique) avec labsence de précédent dans sa famille, la confiance dans le personnel médical des « Glycines », lavis de son mari et sa conviction quil vaut mieux ne pas garder un trisomique. Ce qui frappe dans ce passage, cest la réticence que Farida a à dire « je » lorsquil sagit de justifier sa décision. Elle parle à la première personne pour exprimer son inquiétude du départ, son interprétation du risque par rapport à lâge, où le fait quelle préfère ne pas penser aux conséquences dun diagnostic positif, même si elle sait ce quelle ferait dans cette éventualité. Elle semble tout faire pour éviter de qualifier son attitude de choix individuel, mais lancrer dans une sorte de mouvement dun collectif : le dispositif de soins, le mari
Cependant, on serait bien en peine de conclure à propos de Farida que lacceptation dun examen de routine la dispense de la réflexion. Elle nagit pas comme une idiote culturelle, son entretien reflète les arbitrages qui ont mené à lexamen. Isabelle dans son entretien se fera aussi lécho darbitrages pré-amniocentèse, mais elle endosse personnellement la décision dans son discours:
Isabelle: Je suis ici pour une amniocentèse. Jai une amie qui a un enfant trisomique. Au départ, le médecin lui a dit quil ny avait aucun risque et elle a eu la mauvaise surprise à la naissance. Elle a fait les tests remboursés, échographie et prise de sang
Elle avait le même lien de parenté avec un trisomique que moi. Et comme jai envie davoir dautres enfants après, je préfère éviter davoir un trisomique.
(
)
Moi: Est ce quil (médecin) vous a parlé des tests possibles?
Isabelle: Je lui en ai parlé, il ma dit quon pouvait détecter des indices au niveau de léchographie, mais je préférais en être plus sûre. Le Dr Dalila (obstétricien) a dit quil y avait des enfants quon ne détectait pas, il a parlé du risque qui était de 0,5% à 1% mais avoir un enfant trisomique, cest aussi un risque
Je vais rester tranquille toute la journée pour pas trop brusquer les choses
(
)
Moi: Et votre mari?
Isabelle: Il ma aussi poussée pour que je le fasse. Javais très peur de faire prendre le risque au bébé
Il est comme moi, il est pas très rassuré non plus. Il ma quand même dit que cétait à moi de prendre la décision finale
»
(Entretien Patiente, Glycines)
On a affaire à une patiente qui dit je, la plupart du temps. Lexpérience de son amie a activé pour Isabelle linquiétude davoir un bébé trisomique. Elle réécrit une épidémiologie, réévalue ses risques à la lumière du parcours de suivi de grossesse raconté par la malheureuse mère. Cette dernière a suivi les recommandations du médecin, faits les tests remboursés qui nont rien trouvé dinquiétant, et se retrouve devant une éventualité quelle croyait écartée. Isabelle pense quavoir un bébé trisomique gâcherait ses chances davoir plusieurs enfants. Les obstétriciens des « Glycines » ne proposent pas les dosages des marqueurs sériques, mais accepteraient de les lui prescrire si elle les demandait. Elle ne voit pourtant que lamniocentèse comme garante de la conformité de son bébé à son projet familial, projet dont elle est le maître duvre puisquelle dit que son mari lui en délègue la responsabilité cest à elle « de prendre la décision finale ». Alors que Farida est entourée, se sent « en de bonnes mains », et évacue la notion de choix, Isabelle raconte une histoire de choix, où les appuis sont plutôt rares, où elle est la seule responsable de ce qui peut arriver, rappelant ces pionnières morales quévoque Rayna Rapp. Lamniocentèse lui paraît le meilleur moyen de trancher son dilemme, malgré le peu dapprobation quelle rencontre. Les consultations sont assez proches des entretiens : Farida est effectivement prise en charge, le souci de Baptiste semble être de ne pas linquiéter outre mesure. Dans la seconde consultation, Baptiste prend bien soin de replacer linitiative et la responsabilité de lacte sur Isabelle. Nous commençons donc à nous apercevoir quil ny a pas une amniocentèse, mais des amniocentèses. Dans la première consultation la piqûre est rattachée à des données épidémiologiques, à Farida, à un dispositif de suivi qui forment un collectif, dans la seconde elle prend son sens dans le projet familial dIsabelle et une reconstruction personnelle de la notion de risque par cette dernière, sur la base dune expérience vécue par une proche, ayant suivi le parcours normal de suivi prénatal. On a deux patientes qui ont réfléchi sur le test, qui ont participé ou été le principal moteur des arbitrages pour ou contre le test et qui se sont prononcées pour. La différence est marquée dans la consultation par une attitude diamétralement opposée de Baptiste qui névoquera plus pour la première patiente les termes de larbitrage, alors quil forcera la seconde jeune femme à justifier son choix. Il apparaît dans linteraction une part normative où Baptiste, par le cadrage de sa conversation avec la femme enceinte va marquer dans la première consultation son accord avec la démarche de Farida, et dans la seconde, laisser à Isabelle lentière responsabilité des conséquences de ses actes. La notion de choix individuel est beaucoup plus présente dans le cas dIsabelle, qui sinscrit contre la norme de lamniocentèse justifiée pour les femmes de plus de 38 ans, que dans le cas de Farida. Peut-on pour autant en déduire un dispositif unidirectionnel concernant lamniocentèse, qui sanctionnerait positivement les femmes faisant ce quil faut, et négativement celles qui ne le feraient pas? Nous ne le pensons pas. Nous avons vu dans la seconde partie de ce chapitre que les médecins étaient contraints dans laction par un certain nombre de (f)acteurs, ces derniers norientent pas définitivement laction. Dans certains cas, la patiente ne suit pas la voie tracée par le croisement examen/épidémiologie/sécurité sociale, et cependant, le dispositif va faire en sorte que lexamen se passe le plus naturellement possible.
Une prise en compte des caractéristiques personnelles des femmes enceintes
Pour certaines femmes enceintes, il est admis par les soignants que la solution de lamniocentèse pour âge maternel ne soit pas une option idéale. Un cas fréquemment évoqué et rencontré est celui du refus damniocentèse par les femmes musulmanes. Dans les représentations que se font les soignants de leurs patientes, il y a le fait que les parents musulmans pratiquants sont opposés à linterruption de grossesse et ne voient donc pas lintérêt deffectuer un examen dont lissue logique présentée est lavortement. Comme nous lexplique cette sage-femme :
Il y a des femmes qui vous disent: « Je ne fais pas damnio, jassume ». Il y a la culture, la décision du mari qui influe énormément. Il faut prendre en charge toute lorigine
Chez les femmes musulmanes, il y a peu damniocentèses, parce que de toutes façons, elles ne feraient pas dinterruption de grossesse
Certaines ne comprennent pas
Le problème de la langue ne doit pas être une excuse. » (Entretien sage-femme , « Glycines »)
Un petit nombre de femmes éligibles refusent lamniocentèse. Lacceptabilité de ce refus est construite par la situation, comme le mentionne la sage femme. Cependant, les femmes affirment peu leur appartenance religieuse, et je nai pas observé de soignant posant directement à la patiente cette question. Lappartenance religieuse était une déduction de lopérateur sur la base dun certain nombre de signes extérieurs, verbaux et non verbaux. Une maghrébine en costume traditionnel, parlant mal le français et accompagnée de son mari sera ainsi plus crédible dans son refus de lamniocentèse, quune fille de la même origine, parlant un français parfait, en vêtements occidentaux. Une noire africaine approchant la quarantaine sera plus susceptible de se voir imposer une amniocentèse quune maghrébine en costume traditionnel du même âge. Il nest pas toujours facile de discerner les vraies motivations dun refus. Parfois les patientes sexpriment peu ou mal. Jai assisté aux « Marronniers » à une amniocentèse dune africaine dune quarantaine dannées qui visiblement ne comprenait pas ce qui se passait. Elle avait lair daccord pour quon fasse « ce qui est mieux pour le bébé ». Son consentement nétait pas évident. Et en même temps, comme elle était obèse, les échographies ne donnaient aucune indication aux opérateurs sur létat du ftus. Je nai pas réussi à savoir ce qui lavait emporté : sil sagissait du fait quelle ne devait pas être privée de lamniocentèse sous prétexte quelle avait du mal à comprendre ses interlocuteurs « le problème de la langue ne devant pas être une excuse », ou si les échographies étant impraticables, le seul moyen restait la ponction de liquide amniotique. Peut-être les deux motivations à la fois ont mené à lamniocentèse. Les données épidémiologiques et leurs interprétations dans les directives de remboursement de la Sécurité Sociale sont donc soumises à certaines évaluations ad hoc pour la mise en uvre de lamniocentèse. Nous venons dévoquer les restrictions liées aux hypothèses des soignants sur un certain type de population : les immigrées quadragénaires musulmanes mères de familles nombreuses, mais les soignants peuvent également faire des interprétations ciblées sur des individus et leurs histoires personnelles. Ces interprétations serviront de base à leur traitement différencié des angoisses des femmes enceintes.
Des degrés de légitimité de lamniocentèse
Bruno , un échographiste des « Glycines », men donna deux exemples lors dune conversation, dans la salle des cafés du service échographie.
Fiona (la secrétaire) lui dit quune de ses patientes a appelé pour prendre un rendez-vous pour lamniocentèse, mais quelle va payer, car elle doit faire son « amnio » au plus tard fin juillet et quelle naura 38 ans quà la fin du mois daoût. Il dit quelle na quà lenvoyer à son cabinet et quil lui fera rembourser, il passera un coup de fil au médecin conseil et pour un mois, celui-ci acceptera. Il me dit aussi, que parfois, il accepte de faire des amniocentèses à des femmes qui sont très angoissées, même sil ny a aucun signe qui permette de suspecter une trisomie 21. Il me raconte lhistoire dune de ses patientes en ville qui est venue le voir et qui ne vivait plus, elle était enceinte, et elle venait dacquérir un pavillon. En emménageant, elle sétait aperçue quil y avait deux femmes dans sa rue, qui avaient accouché de trisomiques
Bruno avait accepté de lui faire son amniocentèse pour quelle puisse continuer sereinement sa grossesse: « Tu comprends, jamais deux sans trois, cest ce quelle se serait dit jusquà la fin! (Observations consultations Bruno, Glycines)
Les exemples de ces deux femmes cités par Bruno montrent limportance des dispositions matérielles autant que des capacités éthiques de chaque acteur/actant dans la configuration des situations. Ce qui va faire la différence entre ces examens a priori semblables, ce sont les différents enchaînements qui sont dessinés et la façon dont ils vont peser sur la suite. Bruno exerce lobstétrique et léchographie dans un cabinet, en banlieue parisienne. La première femme est lune de ses patientes dobstétrique. Elle nest pas, à un mois près, dans le groupe à risques défini par la Sécurité Sociale. Elle ne se sent pas pour autant rassurée par cette exclusion et envisage tout de même lamniocentèse. Au lieu deffectuer lacte aux Glycines, dans Paris, Bruno renvoie cette patiente à son cabinet de ville, pour pouvoir négocier avec le médecin-conseil de la Caisse dAssurance Maladie, le remboursement non prévu de lacte. Non seulement il accepte deffectuer lacte, mais par son geste supplémentaire, il montre son accord avec la démarche de la patiente. Et cela se traduit par un déplacement de lieu : elle téléphone pour prendre rendez-vous à Paris, il la renvoie sur la banlieue, et un déplacement dacte : damniocentèse de convenance on passe à une amniocentèse justifiée et remboursée. Il ny a pas déquivalence dans ce cas-ci entre lamniocentèse effectuée aux « Glycines » par Bruno, et lamniocentèse effectuée dans son cabinet de ville ! On a un embranchement amniocentèse-lieu-de-réalisation-opérateur-médecin conseil de la sécurité sociale, tout à fait différent damniocentèse-de-convenance-Glycines qui aurait été la seconde option. Bruno nest pas allé jusquà apitoyer le médecin-conseil pour la seconde patiente évoquée. Il dit seulement avoir accepté de lui faire une amniocentèse au regard de langoisse disproportionnée quelle pourrait nourrir devant la coïncidence troublante dont elle était le témoin. On pourrait supposer, à lire ces entretiens, que Bruno est un chaud partisan de lamniocentèse, et de linterruption de grossesse, persuadé que la trisomie 21 est une catastrophe, un fardeau trop lourd à porter. Il nen est rien. Jassistai à une échographie où une patiente jeune lui demandait avec insistance si son ftus nétait pas trisomique. Cela parut le perturber. Il ne proposa pas à la patiente deffectuer une amniocentèse, seul moyen pourtant dacquérir une certitude.
Bruno(à la fin de léchographie) : Ça va, vous avez des questions?
Patiente: Il est normal?
Bruno: Oui. Vous êtes normale? Votre mari aussi?
Patiente (un peu gênée) : ben, héhé!
Bruno: Quest ce que cest que la normalité, cest une bonne question. A lécho, on ne voit pas tout. On essaie de voir un maximum de choses!
Patiente: Mais pour le mongolisme, on le voit à lécho?
Bruno : Mais pourquoi vous êtes angoissée?
Patiente: Jsais pas, on a peur davoir un enfant pas très normal.
Bruno: A léchographie, on ne voit pas tous les enfants mongoliens, cest une éventualité rare, mais beaucoup sont détectés
Vous avez quel âge?
Patiente: 31 ans, mais jai une voisine de 33 ans qui a eu un mongolien.
(
)
Bruno : Là, il ny a rien qui fasse suspecter le mongolisme
Effectivement, il peut y avoir des mongoliens quà lécho on ne voit pas, mais cest rare rare! Cest à dire que vous avez plus de risques en prenant une voiture que davoir un enfant mongolien.
(Observations consultations Bruno, Glycines)
Bruno est surpris par la demande de certitude de la patiente et gêné de son insistance relative à la trisomie. Il me confiera à la sortie de la patiente : « Je suis mal à laise avec ce que je fais quand le diagnostic anténatal ça consiste à faire sauter ces enfants là ». On aurait pu croire que lhistoire de lamie qui avait eu un mongolien mènerait Bruno à évoquer, en cas de trop forte angoisse , la possibilité pour la jeune femme de faire effectuer une amniocentèse à ses frais. Le cas peut sembler proche de lhistoire de la femme ayant emménagé dans une rue où vivaient deux bébés trisomiques. Visiblement, ce nest pas lavis de Bruno qui se contente de réitérer les justifications dusage : les risques sont très faibles, compte tenu de lâge de la mère. Les démarches de Bruno concernant ses deux patientes précédentes nont donc rien à voir avec une attitude individuelle systématique sur la trisomie, mais sont à rapprocher à un ensemble déléments évalués pour chaque situation. Il est très probable que les deux premières patientes sont venues en corrélant spontanément lapaisement de leurs inquiétudes avec une demande damniocentèse alors que la jeune femme vue à léchographie nexprime que des inquiétudes mais sans pour autant envisager daller au delà de cet examen. Des marqueurs infimes dans linteraction vont donc orienter les options possibles pour chaque patiente. Cette fois-ci, Bruno fait le lien entre son activité et une éventuelle sélection eugénique à lencontre des trisomiques. Bruno, dans ses différentes manières daccueillir langoisse des futures mères, développe sans lénoncer une norme de ce que chaque femme est en droit davoir comme aspiration légitime. Tous les risques de trisomiques ne se valent pas et le degré de légitimité de la demande de la femme enceinte est mesurable aux engagements que prend Bruno par rapport à ces situations. Dans le premier cas, la demande de la femme enceinte est jugée tout à fait recevable et le médecin sengage à faire prendre en charge le remboursement de lacte par la Sécurité sociale. Ce qui légitime dautant plus la démarche de la femme enceinte. Dans le second cas, langoisse de la femme enceinte est considérée comme pathogène et justifie la proposition de lamniocentèse. Le fait que la femme enceinte finance elle-même son amniocentèse renvoie à une individualisation du choix. Dans le troisième cas, Bruno fait la sourde oreille.
A travers les histoires damniocentèses dIsabelle et de Farida, les hypothèses des services sur les attitudes des patientes envers lamniocentèse, et les atermoiements de Bruno, nous avons pu établir que même les amniocentèses ordinaires recouvraient un certain nombre de variations dues à larticulation de lintérieur de la consultation à des événements passés ou à venir. Luniformisation que lon pourrait supposer aller de pair avec un accroissement du contrôle médico-social, même dans le cadre damniocentèses de routine ne semble pas réalisée. Limage de la femme enceinte, ou du couple, placés dans une situation de choix individuel fait abstraction de liens qui unissent ces femmes à leur environnement médical, ou à des inquiétudes spécifiques. Parfois les femmes enceintes relient spontanément lenvironnement médical et leurs interrogations spécifiques sur leur ftus, comme celles qui arrivent avec une demande précise de test en réponse à leurs inquiétudes, on la vu avec les histoires dIsabelle ou des clientes de Bruno. Les extraits de consultations choisis en dehors de tout soupçon danomalie montrent quà la fois les médecins et les femmes font la démarche de relier lenvironnement socio-technique, les histoires des patientes et la question des tests prénatals. Ils testent la cohérence de leurs actions par rapport au parcours déjà effectué et examinent les conséquences dune détermination dans un sens ou dans lautre, pour la suite du suivi prénatal. Si lhypothèse du contrôle médico-social ne semble pas rendre compte de ce qui se passe dans les consultations, celle du choix individuel, qui paraît pourtant désirable, nécessite également des aménagements. Chaque configuration nest pas neutre puisquelle renferme en elle des évaluations ad hoc de la dimension éthique de lacte. Bruno, comme Baptiste, dans leurs façons dagencer à la fois des facteurs lointains comme la question du financement de lacte, et des facteurs proches de linteraction comme léchange verbal qui accompagne lacte marquent leur accord ou leur désaccord avec le cheminement adopté par la patiente, rendant par là même la démarche plus ou moins aisée pour la femme enceinte. On ne peut donc pas dire quil y aurait un type de parcours idéal, plaqué sur toutes les femmes enceintes, qui se verraient incitées à sy conformer, pour emprunter le terme que nous avons utilisé dans les chapitres précédents, il sagit de promissions éthiques. Des espaces sont prévus pour laisser la possibilité à la femme enceinte dexercer des choix et dénoncer des préférences. On peut toutefois se demander dans quelles mesures toutes les préférences des femmes peuvent être prises en compte. Nous avons dans cette partie décrit des situations ou, grosso modo, les femmes enceintes ont été entendues. On voit donc dans ces histoires damniocentèses ordinaires, que la question de léthique nest pas épuisée par les discussions générales en amont, lexistence de lois et de règles de prise en charge. Ces dernières constituent un cadre par rapport auquel les médecins pensent les situations, mais dans chaque parcours particuliers, des ajustements pourront être faits entraînant des valences éthiques différentes.
Conclusion
Nous avons commencé ce chapitre avec lidée dexplorer ce qui nous semblait être une faille dans les raisonnements sur les tests de dépistage prénatal . Une partie de ces raisonnements, développée par des chercheurs du côté de léthique médicale, était basée sur labstraction de moments de choix dans des parcours de suivi prénatal, où les femmes enceintes étaient sollicitées de prendre des décisions individuelles. Lautre partie des raisonnements venant des sciences sociales remettait en cause la notion de choix individuel en remarquant la remarquable conformité des attitudes envers les tests prénatals, y voyant luvre de « logiques » contraignant les comportements des femmes enceintes. Nous nous sommes demandé dans quelle mesure cette référence à un objet « choix individuel » pouvait avoir une pertinence si lon sintéressait à ce qui se passait réellement dans les consultations, dans quelle mesure on pouvait dépasser les débats sans fin sur la possibilité ou limpossibilité dun tel choix. Il nous semble quen interrogeant les situations, nous avons mis en évidence la nécessaire interdépendance des éléments du parcours prénatal, quon ne pouvait scinder celui-ci en moments de routine et moments de choix. Bien que la liste des examens pratiqués soit la même dun endroit à lautre, la manière dont ils sont articulés varient dun endroit à lautre, et donne des possibilités de sens renouvelées. On a vu, avec lexemple de léchographie endovaginale quil ny avait pas de consensus chez les médecins sur ce qui devait faire lobjet dun choix. Mais larticulation varie également avec le positionnement de chaque examen dans le parcours particulier dune femme enceinte. Il y a une mise en forme de chaque examen par tout ce qui a pu le précéder. Enfin, nous avons vu que dans laction, la qualification de choix individuel se fait dautant plus que la patiente nendosse pas les normes produites localement. Le chapitre 4 va poursuivre cette réflexion à propos des situations où léventualité dune pathologie du ftus est présente.
Chapitre 4
La décision médicale en matière de diagnostic prénatal
Ce chapitre poursuit le raisonnement commencé dans le précédent sur la façon dont sont construites des « scènes » de décision relatives au diagnostic prénatal. L idée qui sous-tend les deux chapitres, est de montrer que les parcours particuliers des femmes enceintes dans les unités de suivi prénatal déterminent très fortement les décisions à prendre. En conséquence de quoi, réfléchir sur les choix implique quon se pose la question de la façon dont ces derniers sont constitués. Le troisième chapitre nous a permis détablir que la forme dun certain nombre de choix était pré-engagée par lexistence des tests de dépistage/diagnostic prénatal, et par la manière dont ces derniers étaient proposés et/ou agencés dans les différents services et dans les parcours particuliers des femmes enceintes. Nous y avons envisagé des choix concernant léchographie endovaginale ou lamniocentèse dans le cadre de dépistage, sans quil y ait de raison particulière de soupçonner une anomalie ftale. Lorsquil ny a aucun risque a priori danomalie ftale, le choix des tests de dépistage prénatal est réputé revenir aux futurs parents, qui, correctement informés, seraient à même de formuler un accord/désaccord. Nous avons vu dans le chapitre précédent que cette modélisation souffrait quelques modifications lorsquon sintéressait de près aux situations. Quen est-il lorsquun signe, lors dune consultation ou dun examen prénatal, évoque la possibilité dune anomalie ftale et léventualité de conséquences graves de cette anomalie ? Les réflexions les plus courantes commencent au moment où est posé le diagnostic. Que faire ? Les analystes distinguent trois situations : 1) lanomalie est bénigne et/ou curable, il sagit alors daccompagner les parents dans le traitement ou dans laccueil de lenfant , 2) lanomalie est particulièrement grave et incurable et linterruption de grossesse peut être envisagée, les médecins doivent préparer les parents à léventualité dune telle décision 3) on reste dans lincertitude, dans la « zone grise ». Le présupposé qui sous-tend cette distinction est celui dune action médicale en deux temps : une décision médicale qui englobe un diagnostic et une proposition daction (quil sagisse dun traitement, dune interruption de grossesse ou dexamens complémentaires), et une « décision éclairée », le cas échéant, de la part de la femme enceinte ou des futurs parents. Or, cette modélisation nous semble poser deux types de problèmes : dune part, elle ne tient que dans la mesure où les cas ressortant du troisième type de situation (on reste dans la zone grise) ne sont pas majoritaires, dautre part, à la lumière de nos conclusions du troisième chapitre, nous pouvons nous poser la question de limportance des enchaînements de tests et de consultations effectuées préalablement au diagnostic sur la forme des décisions. De la même façon que notre question dans le chapitre précédent était « quels sont les formes de choix possibles dans le dépistage/diagnostic prénatal ? », notre question dans ce chapitre sera « quelles formes de décisions médicales sont possibles lorsquune anomalie se profile? » Dans un premier temps, nous remettrons en perspective une présentation usuelle dans les services ou la littérature médicale de lactivité médicale du diagnostic prénatal pour nous interroger ensuite sur la validité et les limites de ce modèle.
Une action circonscrite entre décision médicale et consentement éclairé
Lactivité médicale est souvent présentée comme une activité délibérative "A chacun des moments de ce qui fait l'objet de la rencontre entre un médecin et un patient - identification de l'état du malade, recherche de compléments diagnostiques, élaboration du pronostic, choix des interventions thérapeutiques- le praticien est confronté à un ensemble d'actions alternatives entre lesquelles il doit choisir. La démarche médicale relève donc d'un processus décisionnel. En tant que tel il peut être représenté comme enchaînement des phases "informative, délibérative et exécutoire" (Walliser et Prou, 1988)" . En ce qui concerne le diagnostic/dépistage deux ordres de décision ont été distingués: celui qui incombe à la patiente et celui qui incombe au médecin comme en témoigne cet extrait de lavis du CCNE relatif au dépistage de la trisomie 21 : Il convient de laisser au médecin le choix de son attitude en fonction de la personnalité de la femme à qui appartient en dernière analyse la décision. Mais le CCNE est conscient des imperfections dune telle recommandation. Les deux ordres de décision entretiennent des rapports subtils. Ainsi, dans son Avis sur les problèmes posés par le diagnostic prénatal et périnatal le CCNE notait déjà que La décision d'interruption de grossesse appartient aux parents dûment informés sur le résultat des examens. Il convient de prendre garde que l'information ne puisse être prise comme une pression exercée sur eux. Il ne saurait être fait grief aux parents de s'opposer au diagnostic prénatal ou à l'interruption de grossesse . A partir de ces prémisses, partagées largement dans la littérature médicale, les questions usuellement posées étaient quil fallait effectuer des recherches pour déterminer dune part quelle était l étendue des choix qui pouvaient être proposés aux patientes et dautre part comment on pouvait sassurer que les patientes prenaient une décision libre et informée. La première tendance est illustrée notamment par PROGCOMP ENRfu (Chevernak 1993) et PROGCOMP ENRfu (Chevernak 1995) autour de léchographie. Lauteur y défend notamment deux idées. La première est celle du respect de lautonomie de la patiente dans le choix de faire ou non effectuer une échographie. Cette approche sinscrit contre la tendance du managed care , très discutée aux États Unis, qui, en labsence dévaluation coût/bénéfice positive de léchographie de routine démontrée par la radius study , refuse de considérer cet examen comme devant être proposé systématiquement. La seconde prône une adaptation des caractéristiques de léchographie (étendue des investigations, types d anomalies recherchées) aux desiderata des parents. En effet, si les parents nenvisagent pas la possibilité dune interruption de grossesse consécutive à la détection dune anomalie, il nest pas forcément utile de leur livrer des éléments qui les mettraient dans une situation délicate. La seconde tendance est décrite par PROGCOMP ENRfu (Marteau 1995) Towards informed decision about prenatal testing, a review qui souligne limpératif éthique du respect de lautonomie de la patiente, notion assez consensuelle dans la communauté médicale, et son avantage pratique certain : une femme mieux informée est une femme qui poursuit plus sereinement sa grossesse. Ces positions ont soulevé un certain nombre dobjections, les unes remettant en cause la décision informée (traduction en anglais du consentement éclairé), les autres pointant le manque dévidence de la notion de décision médicale. Reprenons en détail les principales objections.
Les critiques du modèle de décision médicale
Pour Clark et al., lactivité du médecin est souvent modélisée comme une activité de prise de décision, mais ces modèles ne tiennent pas compte des facteurs sociaux pouvant entrer en jeu du côté des médecins comme du côté des patientes. Le médecin est issu dun milieu social, a été formé dans des institutions avec des caractéristiques spécifiques. Ces circonstances modèlent les perceptions des patients par les soignants. Malgré ladage, répandu dans les hôpitaux, que le médecin doit laisser ses convictions au vestiaire, chaque personne, institution, spécialité, aura une certaine façon de penser les attentes des patients en fonction de leur appartenance à telle ou telle catégorie sociologique et proposera des soins en conséquence. Reconnaître cette caractéristique, cest sautoriser à penser la décision médicale comme un processus cognitif social. Clarke appelle donc à développer les études permettant de spécifier les relations de la pensée clinique au contexte social, dans le sens où la façon de penser les situations peut jouer sur la relation au patient. Cette approche était à la base des travaux de Kleinman développant ce quEllen Lazarus nomme dans son article de 1988, les modèles dexplication qui se fondent sur le fait que médecins et patients attachent des significations différentes aux maladies et à la santé et que ce sont ces différences d'approches et de significations qui créent les problèmes (notamment de compréhension) entre médecins et patients. Mais, nous dit Lazarus, cette approche des modèles dexplication en ne sintéressant quaux différences inhérentes aux caractéristiques sociologiques préexistant à la rencontre délaisse le fait que la relation patient médecin est ancrée dans un contexte institutionnel particulier, un canevas social spécifique, ancré dans une histoire. Les limites de cette approche découlent du fait quelles ne considèrent que des facteurs externes à la consultation et négligent linteraction entre médecin et patiente.
Les limites du consentement éclairé
Quentend-on par décision informée ou consentement éclairé ? La notion de consentement volontaire du sujet humain apparaît en 1947 dans le Code de Nuremberg pour réglementer lactivité de recherche expérimentale sur des sujets humains, en réaction contre les abominations commises en la matière par le régime nazi. Elle est basée sur quelques principes concernant le sujet expérimental : la personne intéressée doit jouir de capacité légale totale pour consentir : (qu)elle doit être laissée libre de décider, sans intervention de quelque élément de force, de fraude, de contrainte, de supercherie, de duperie ou dautres formes de contrainte ou de coercition. Il faut aussi quelle soit suffisamment renseignée, et connaisse toute la portée de lexpérience pratiquée sur elle, afin dêtre capable de mesurer leffet de sa décision . Cette notion va faire son chemin dans la médecine clinique. Pour permettre à chaque patient de participer activement à la définition de son traitement, on va intégrer peu à peu un ensemble de standards d'éléments d'information toujours plus larges, centrés sur le patient (risques et bénéfices pour chaque traitement, traitements alternatifs). Cet ensemble de standards a été renforcé par la mise en place de procédures par les hôpitaux pour s'assurer que le consentement informé était respecté. "Respect of autonomy is put into clinical practice by the informed consent process. This process is usually understood to have three elements: (1) disclosure by the physician to the patient of adequate information about the patient's condition and management; (2) understanding of that information by the patient; (3) a volontary decision by the patient to authorize or refuse clinical management." Dans la pratique, un certain nombre de décisions importantes pour les patients sont formalisées dans un « formulaire de consentement éclairé » qui énonce que le patient concerné a bien reçu les informations relatives aux risques et bénéfices de lacte médical envisagé et quil accepte lacte en toute connaissance de cause. Des analystes tels Zussman ont soulevé les différents problèmes inhérents à cette pratique. Cet auteur, dans un article programmatique sur les rapports entre éthique médicale et sociologie de léthique médicale, écrit en effet que si les sociologues trouvent cette idée de consentement éclairé sympathique, ils doutent souvent de sa mise en uvre. Les arguments déployés sont les suivants: le personnel médical est très favorable au consentement éclairé, les patients y sont globalement indifférents, il y a des différences significatives dans les pratiques, les médecins gardent une autorité certaine sur les décisions, due à leur expertise technique. La pratique du consentement éclairé est dans certains endroits plus une ritualisation du soin que l'occasion d'une discussion substantive entre médecin et patient. Le médecin nest pas forcément fautif dans cette affaire, une étude citée par Zussman a montré que les médecins sont plus enclins à informer les patients que les patients à demander des informations.
Un dernier type de limite est discuté longuement dans un article dIsabelle Pariente-Butterlin. Cette chercheuse sest intéressée à lhistoire dune donneuse dovocytes ayant consenti à lacte médical du prélèvement. Le suivi, semaine après semaine, consultation après consultation, du parcours de la jeune femme, ayant intégré par sympathie un processus qui lengageait pour un certain temps à subir des interventions médicales pas toujours anodines est pour la chercheuse loccasion de sinterroger. "Dans quelle mesure
pouvons nous considérer que la notion de consentement libre, exprès et éclairé résout tous les problèmes concrets de la relation entre le médecin et son patient." Isabelle Pariente-Butterlin découvre à loccasion de cette recherche, la « fragilité » du concept de consentement éclairé. Ce dernier ne rend compte ni de la dynamique qui mène la jeune femme à accepter de dépanner ainsi un couple de sa connaissance, ni des modifications éventuelles de lattitude de cette dernière au cours des mois que dure le processus, et limpossibilité dans laquelle elle se trouve de faire machine arrière. Lauteure met en évidence la distorsion entre les textes de loi qui prévoient la participation active du "patient" et la perception par la donneuse de la place qui lui était faite dans le processus. Elle note que cette expérience "met en relief la nécessité d'asseoir le respect du patient sur des déterminations plus concrètes. Il s'agit en somme de se demander ce que signifie reconnaître, dans la relation entre la personne et le médecin, que ce dernier n'est pas le seul à agir. Si le consentement vise à instaurer le patient dans une position active, alors pourquoi ne pas insister d'emblée sur cette activité qui lui est demandée, et pourquoi ne pas la saisir concrètement ailleurs que dans une déclaration d'intention?" Lauteure relève ici un point peu présent dans la littérature qui est la notion de dynamique et de temps. Elle oppose le moment du consentement, la déclaration dintention, et les différentes phases du traitement où lengagement de la donneuse nest jamais remis en question alors que ce sont ces confrontations avec la réalité des exigences médicales qui font que la donneuse voudrait pouvoir sextraire du processus. Ce à quoi on consent nest jamais quune abstraction sur le papier dont on ne prend la dimension quune fois face aux incarnations du processus. Le cas évoqué par Isabelle Pariente-Butterlin est très spécifique, tous les patients ne sont pas assimilables à ceux des donneuses dovocytes. Il présente néanmoins quelques similitudes avec les situations de diagnostic prénatal. La personne qui est amenée à donner son consentement nest pas le « patient » principal, puisque cest la santé du ftus qui est en jeu. Cest pourtant cette tierce personne, la future mère, qui est engagée dans des actes médicaux plus ou moins lourds. A lissue de cette réflexion , lauteure appelle à repenser un partenariat médecin patient qui reste trop conceptuel. Ce que nous apprend cet article, au delà de lappel au respect de la donneuse par les médecins, cest limportance de la question « à quoi consent-on ? » lorsquon signe un formulaire. Il renvoie également à limpossibilité lors de cette action denvisager complètement à quoi la signature engage.
Pour une prise en compte des interactions dans les processus de constitution des situations
Cest lune des hypothèses fondamentales de cette thèse que de vouloir prendre au sérieux les interactions dans létude de léthique dans la pratique du diagnostic prénatal. Nous pensons, comme les critiques de la décision médicale, que cette dernière ne sétablit pas en dehors de tout contexte social ou interactionnel. De la même manière, le consentement éclairé, Isabelle Pariente-Butterlin la bien décrit, ne peut être un moment suspendu dans un parcours, il est accroché à une histoire et à des conséquences ressenties parfois douloureusement par celui qui consent. Nous voulons rajouter à ces constats la dimension socio-technique et examiner, comme dans les chapitres précédents, comment les agencements socio-techniques pèsent au même titre que la formation des médecins et les hypothèses quils forment sur les patients, sur les cours dactions entrepris pendant les consultations. Nous allons, dans ce chapitre, poursuivre les critiques entreprises sur la décision médicale et le consentement éclairé en apportant un point de vue qui sintéresse aux interactions et aux dispositifs. Il nous faudra encore une fois puiser dans nos terrains la matière de nos réflexions. La pertinence des extraits choisis ne sera pas rapportable à laune de leur exemplarité, mais plutôt à lintérêt de la confrontation des situations les unes avec les autres. Certaines situations nous aiderons à créer un cadre dinterprétation pour d autres. Nous chercherons en particulier les déplacements infimes qui se passent dune situation à une autre, et comment ces déplacements révèlent des implicites modulant les possibilités ouvertes aux différents actants. Nous allons étudier différentes situations et établir quà chaque fois des ouvertures nouvelles se négocient au sein de lensemble socio-technique quest la consultation. Les interventions des médecins, des patientes, des techniques ne sont pas distribuées davance et pour toutes les situations, mais elles sont souvent définies dans les situations. Chaque rencontre va délimiter une configuration dactants dont le médecin présent dans linteraction nest pas forcément le pivot. Cette configuration pourra aboutir dans certains cas à une situation assimilable à une décision.
La division a priori des décisions entre celles des médecins et celles des patientes , une hypothèse fragile ?
Une modélisation habituelle de lactivité médicale présente le médecin, analysant la situation dun(e) patient(e), établissant un diagnostic, et proposant des solutions possibles au (à la) patient(e) à qui appartient, en définitive la décision de son traitement. Ce modèle a donné naissance aux procédures de consentement éclairé qui comportent une partie dinformation du (de la) patient(e), une partie de réflexion de sa part, et une partie où il (elle) doit donner son accord pour le traitement choisi. Plusieurs critiques se sont élevées à lencontre de cette vision de la relation patient/médecin. Une critique générale, dont Zussman sest fait lécho, trouvait que. "In contrast (to research situations), in clinical practice, especially in internal medicine, decision-making is far less explicit and is incremental. Only in surgery, where procedures have clear starting points and where there is an explicit chain of command, does the practice of informed consent even approach a model of physicians disclosing information before patients "decide" what course to follow." La remarque de Zussman est tout à fait justifiée dans le contexte du dépistage/diagnostic prénatal. Comme le note Jean-Claude Pons, dans les cas où les diagnostics et pronostics sont faisables, on est assez proche de cette situation, mais il y a un grand nombre de situations incertaines. Ces remarques semblent frappées au coin du bon sens. Dans le cadre du dépistage/diagnostic prénatal, il faut en plus envisager que les consultations de suivi prénatal auxquelles sont convoquées les patientes, nont pas pour but de recevoir un patient avec une plainte particulière et de trouver une solution à cette plainte. Ces consultations doivent aider à détecter les cas ayant besoin dun suivi médical plus approprié mais sont un non-événement médical dans la plupart des cas. Dans la majorité des cas il ny a donc pas de décision ou du moins pas dans le sens où lentendent Zussman ou Pons. Cependant le suivi médical des grossesses normales comporte un certain nombre dactes pour lesquels on pourra avoir besoin dun accord des patientes. Aucun médecin nosera soutenir quil ne faut pas consulter les parents, tout le problème est de savoir à partir de quel moment leur engagement doit être sollicité. Répondre à cette question nécessite quon délimite la compétence des futurs parents, des médecins et de lenvironnement socio-technique, et il y a plusieurs façons de le faire. Cest une chose que dadmettre que les patients doivent avoir le choix, cen est une autre de définir à quel moment cela devient incontournable. En théorie, il y a deux positions possibles à lextrême : pour lune (que lon pourrait qualifier de conception libérale ), les parents devraient avoir tous les choix concernant létendue du suivi prénatal, libres à eux de refuser toute intervention. Mais cette liberté est tout de même soumise aux limites des remboursements définies par la Sécurité Sociale. La seconde voudrait quon ne mette les parents dans une situation de choix quà partir du moment où une intervention exceptionnelle dans le suivi prénatal doit intervenir, engageant des enjeux qui dépassent le médecin : lavenir du ftus ou celui de la patiente( conception paternaliste ). En réalité, une grande partie des observations où un premier examen peut laisser supposer lexistence dune pathologie du ftus nous montre que cest dans linteraction quil y a détermination de lattitude à adopter en fonction dun certain nombre de critères que nous allons exposer. Nous verrons que pratiquement, la question qui se pose est autant celle de donner le choix, que de déterminer à quelle répartition de compétences celui-ci peut correspondre, et de faire des hypothèses sur le bénéfice éventuel du choix .
Limportance du degré de fiabilité du diagnostic.
Le premier facteur que nous évoquerons est le degré de fiabilité des informations disponibles sur le ftus et donc du diagnostic. Pour un certain nombre de situations (nous en verrons un exemple en fin de ce chapitre) le diagnostic et le pronostic du ftus sont assez évidents pour que lopérateur conclue à la nécessité de partager ses informations sur le ftus avec les parents et élaborer avec eux les décisions qui simposent. Dans dautres situations, la marche à suivre est plus délicate. Certaines échographies se terminent sur des questions en suspens. Lopérateur ne peut ni conclure sans aucun doute à une observation normale pour le terme, ni conclure sans aucun doute à une observation inquiétante. Chaque médecin a une idée de ce quest son rôle normal et ce quest le déroulement normal dune consultation, et des moments où lon dérive vers lanormal. Le scénario fréquent de la consultation est une revue des images du ftus et la production dun certain nombre de mesures permettant de conclure examen normal pour le terme . Cependant entre lexamen normal pour le terme et lexamen anormal , il y a des situations intermédiaires où la conclusion ne peut être immédiate. Lévaluation intermédiaire dépend de chaque opérateur, et par conséquent, lintervention ou non de la femme enceinte sera un produit de cette évaluation. Souvent, les éléments ne permettent pas de décider si une observation est normale ou anormale . Léchographie permet de voir beaucoup du ftus, mais les images ne sont pas toutes interprétables de façon non ambiguë. Lorsquune image est suspecte, il peut être difficile de lévoquer tout de suite aux parents
Le signe dappel renvoie à une affection connue.
A partir de chaque situation dincertitude, lopérateur va relier ses observations à des éléments qui vont avoir une compétence plus ou moins grande à déterminer la suite des événements. Les cas suivants, recueillis lors dobservations de consultations, donnent une idée d options possibles.
Didier : (il mesure une chose grise à lécran et marque myome dessus, sur limage, on voit comme deux cavités. il prend une mesure en croix et marque corps post )
Daccord
Bon, au niveau du ftus, ça va, mais il y a des petits fibromes dans le muscle utérin, alors, ce qui ne serait pas mal, ça serait quon refasse une écho dici trois semaines
Voilà du papier pour vous essuyer
(il lui tend des serviettes en papier)
Lorsque Didier revient dans la salle, après la sortie de la jeune femme, il me dit est très embêté par le fait que le bassinet du rein droit est beaucoup trop visible pour le terme, quil était complètement absorbé par ce problème sur lequel il est repassé plusieurs fois (Consultations Didier, Glycines)
Didier fait revenir la patiente sous un faux prétexte : surveiller ses fibromes il est en réalité préoccupé par les reins du ftus. Il nest pas assez assuré pour laisser le ftus se développer jusquau second trimestre pour lexamen des 22 semaines. Il relativise les compétences de léchographie dans ce cas précis et compte quen redoublant ses observations trois semaines plus tard, sur un ftus plus développé, le diagnostic pourra être plus évident. Il ne voit pas la nécessité dinformer les parents dun problème possible sur le (bébé), et préfère invoquer un problème maternel. Les convocations pour une seconde échographie à quelques semaines dintervalles avec le même opérateur ou avec un opérateur plus chevronné ne sont pas rares, ainsi que me lexprima Didier lors dune conversation suscitée par la détection dune trisomie 18 dont nous détaillerons lhistoire à la fin de ce chapitre.
Didier: Lannonce, cest quelque chose de très difficile
Jai eu lautre jour à la clinique une femme qui avait un ftus chez qui jai vu une protusion de la langue, qui est un signe dappel pour la trisomie 21
Moi: Quest ce que tu as fait?
Didier: Je lai envoyée chez un autre échographiste, une semaine après, pour contrôler.
Moi: Et alors?
Didier: Il ny avait plus rien
On peut toujours mal voir à lécho
(Problème T 18, Glycines)
Didier avait plusieurs cours daction possibles : 1) proposer une amniocentèse, puisque cest le moyen le plus sûr de diagnostiquer une trisomie 21, mais celle-ci ne peut être pratiquée quaux alentours de la seizième semaine, 2) attendre la prochaine échographie, mais le rythme des échographies « normales » est dun examen tous le trois mois, ce qui aurait retardé dautant la possibilité damniocentèse et la décision éventuelle dinterruption de grossesse, 3) proposer une seconde échographie assez proche. Il choisit la troisième option mais avec un autre opérateur dans lequel il a confiance, Didier na pas une grande ancienneté en échographie et deux avis valent mieux quun. Son choix paraît justifié a posteriori, lhypothèse de la trisomie 21 se trouvant écartée par le second échographiste.
Dans le troisième exemple, Charlotte se trouve confrontée à un problème similaire :
Charlotte sort, visiblement préoccupée. Je finis de prendre mes notes et je la rejoins au secrétariat. Elle est derrière la secrétaire, à qui elle dicte le compte rendu à voix basse. Elle se mord la lèvre inférieure. Je linterroge: Alors? . Elle me dit: Il a le nez court! Je lai mesuré plusieurs fois. Je lui dis que le fait quelle sattarde plusieurs fois sur le nez mavait inquiétée. Je lui dis quil a un trisomique dans sa famille, mais que le résultat du HT 21 était un risque très faible
Elle me demande où la patiente a fait son HT 21. Je lui réponds: A Ambroise Paré! . Bon, ben si cest à Ambroise Paré!
Elle se mord la lèvre. Il na que ça comme signe, la nuque ça va, la langue aussi
En même temps, il est hyper mobile
Souvent, ils sont hyper mobiles
Elle réfléchit: Mais lui, remarque, je lai bien regardé, lui aussi il a un petit nez! . Elle fait de nouveau une pause et dit à la secrétaire. Je veux la revoir dans deux semaines, pour vérifier
On na quà lui dire que le bébé est un peu gros
Que si ça continue, on va la mettre au régime
Elle finit le compte rendu et appelle le couple. Elle leur dit sur un ton badin quelle aimerait bien faire une écho dans deux semaines, si ça ne les gêne pas trop
Que le bébé est un peu gros
Que cest un peu tôt pour le diabète gestationnel mais quil faut vérifier
Ce nest pas très grave
Il faut juste voir si on met madame au régime
Les futurs parents acquiescent et acceptent le rendez vous
(Consultations Charlotte, Glycines)
On voit apparaître, dans la réflexion de Charlotte, les arbitrages quelle fait entre la fiabilité de léchographie, la signification des différents signes dappel : nez court, hyper tonicité, la signification du HT 21 déjà effectué en fonction de lendroit où celui-ci a été effectué. En revanche, elle ne met pas en balance lamniocentèse quelle aurait pu prescrire très rapidement, la patiente étant à 22 semaines. Dans ces trois histoires, les échographistes maîtrisent la situation et font le choix dattendre avant dengager les parents dans les affres de lannonce dune éventuelle anomalie, ou en tous cas dun examen, lamniocentèse, qui signifierait à coup sûr pour les parents léventualité dune décision quant à une interruption de grossesse. Ni Charlotte ni Didier nestiment nécessaire de tester les attitudes des parents quant au diagnostic prénatal, ou même de les consulter avant de prescrire une échographie de contrôle. Ils prescrivent une autre échographie assez proche et nont pas discuté avec les parents de la possibilité dattendre la prochaine échographie, prévue une dizaine de semaines plus tard, ce qui restait une possibilité. Dans ces trois histoires, les diagnostics possibles au vu des signes détectés par les opérateurs pourraient conduire à la conclusion dune anomalie qui peut couramment donner lieu à une interruption de grossesse, avec la charge éthique inhérente à ce genre de cas.
Des signes dappels sans diagnostic
Il arrive quon détecte à léchographie des signes qui paraissent inquiétants, sans quon puisse les relier à une possibilité daction évidente. Ainsi, Baptiste ma raconté avoir vu dans son cabinet en ville une patiente, dont le ftus à léchographie de 22 semaines présentait un petit menton, un corps calleux un peu court, et un fémur un peu petit. Il na rien noté dans le compte rendu de la patiente mais la noté dans son dossier. Il effectue ainsi un premier cadrage de son observation : inhabituelle mais ne justifiant pas encore quon entreprenne un action. Là non plus, il ny a pas eu de concertation avec la patiente. Baptiste marque ainsi le partage entre ce quil doit savoir sans que cela doive être obligatoirement transmis à la patiente, et ce que la patiente doit savoir. Le petit menton du ftus ne devient signifiant pour Baptiste quà la seconde observation, trois mois plus tard. Il constate les mêmes problèmes à léchographie de 32 semaines. Ces éléments lui font soupçonner une anomalie chromosomique sans savoir précisément laquelle. Ce nest pas une des anomalies les plus connues. Il envoie donc sa patiente à un expert en échographie, et lui propose une ponction de sang ftal pour avoir un caryotype rapidement. Après avoir consulté lexpert, la jeune femme se présente au rendez-vous prévu pour la ponction avec son mari.
Baptiste:
Mon petit souci, cétait le petit menton et le corps calleux. Isolés, ce nest pas un problème, mais ensemble
Cest pourquoi je vous ai envoyée voir S.(expert). Maintenant, la question est: est ce quon fait une amniocentèse ou pas?
Patiente (hésitant): Pour moi, ça présente des risques
Mari: Elle est plus angoissée de la faire que de ne pas la faire.
Baptiste: Et bien, on ne la fait pas
Ce qui mennuyait, moi, cétait lassociation, petit menton, corps calleux, et petit fémur
Mais les trois isolément ne veulent rien dire
Patiente: Je préférerais mener une grossesse jusquà terme parce que
Baptiste: Le fait davoir eu un autre avis rassure
Cest vrai que lindication de lamniocentèse est très limite, mais si vous étiez angoissée
Patiente: Le Dr S. nous a dit que pour lui, tout lui paraissait normal
Mari: Il a dit quil était pas très inquiet
Patiente: Pour moi, cest inquiétant, au quatrième ou au cinquième mois, cest pas pareil
La patiente accepte léchographie supplémentaire, elle vient au rendez-vous pour la ponction, mais, rassurée par les résultats de léchographie de lexpert et craignant les risques de fausse couche à plus de sept mois, elle refuse la Ponction de Sang Ftal. On peut noter dans le dialogue entre les parents et léchographiste la différence que crée le fait que la question du diagnostic prénatal se pose au troisième trimestre de la grossesse quau second. Pour léchographiste, après l échographie de 22 semaines, il fallait attendre pour voir si lobservation se renouvelait, les signes isolés nayant pas forcément une situation pathologique identifiée. Nayant pas didée précise de ce que pouvaient signifier les symptômes constatés sur le ftus, il ne jugeait pas urgent de faire revenir la patiente pour vérifier ses observations. En revanche, pour les parents, et la mère en particulier soutenue par son mari, la période où la question est posée disqualifie léventualité dune amniocentèse.
On voit donc à travers des histoires dindécisions, des schémas différents se tracer. Il est vrai que dans les trois premiers cas : suspicion de malformation rénale et suspicion de trisomie 21, les affections éventuelles évoquées sont de celles qui peuvent justifier un avortement : les diagnostics de trisomie 21 sont une cause assez fréquente dinterruptions de grossesse, et certaines affections des reins sont létales pour les ftus. Dans le quatrième cas, les anomalies relevées ne ressortent pas dune pathologie connue et donc nappellent pas à priori de solution urgente. Dans les facteurs qui vont rendre nécessaire une recherche supplémentaire il va donc y avoir les conséquences éventuelles du diagnostic, sous la forme des actions à mener si ce diagnostic était confirmé dune part, et sous la forme des retombées possibles dun diagnostic trop alarmiste sur les parents, et plus tard sur les relations parents-enfants dautre part. Lattitude des opérateurs évoqués ci-dessus peut paraître inconcevable si lon considère les situations sous langle de la transparence des informations. Pourquoi les parents, concernés au premier chef, ne sont ils pas informés des hypothèses que les opérateurs forment sur leur ftus ? Comment peut-on professer un respect pour lautonomie des patients et les laisser dans lignorance des doutes soulevés par les échographies ? Ces attitudes se comprennent mieux en examinant le poids pour les parents dune annonce danomalie prématurée.
Les bienfaits de lignorance
Les opérateurs savent bien quune échographie ne peut pas tout montrer et que même les plus chevronnés dentre eux peuvent faire des erreurs. Dans le cadre du diagnostic prénatal, ils sont conscients de lénorme implication affective des futurs parents. Ainsi, dans un moment de découragement, Didier me déclarât quil arrêterait léchographie obstétricale lorsque son activité déchographie générale le lui permettrait, les demandes de normalité des futurs parents lui semblant trop pesantes. Les opérateurs ont également conscience des impacts que peut avoir une observation erronée. Aux Marronniers, il nétait pas rare que Noël, dans son rôle déchographiste référent, reçoive en seconde instance des femmes ayant consulté des confrères échographistes quil devait rassurer car il ne trouvait plus rien dinquiétant. Même un échographiste assez expérimenté peut mal voir un organe et avoir des doutes. Lorsquil sagit dun organe vital, comme le cerveau, ou dune anomalie très stigmatisée comme la trisomie, faire part de ses doutes aux parents, cest les exposer à quelques jours dangoisse et parfois faire naître une inquiétude qui aura du mal à seffacer totalement. Dans lextrait suivant, un échographiste de ville a adressé une patiente après une échographie morphologique parce quil avait une image problématique du cerveau du ftus. Le temps davoir un rendez-vous, puis de voir enfin limage invalidée par Noël, les futurs parents sont assez éprouvés.
Le mari prend la main de la patiente, qui souffle. Elle se met à pleurer. Noël lui essuie le ventre, elle se lève et tombe dans les bras de son mari en pleurant.
Noël: Vous êtes soulagée?
Patiente (pleurant toujours): Oui!
Noël: Cest normal de vérifier quand on a un doute
Ce qui ne serait pas normal, ça serait de pas vérifier pour pas inquiéter les patients. (Observations consultations Noël, Marronniers)
Les circonstances particulières de cette consultation avaient également renforcé les craintes du couple. Le début de léchographie avait été effectué par une élève sage-femme pendant une bonne vingtaine de minutes. Celle-ci, instruite du caractère pathologique détecté par le précédent échographiste, navait osé se prononcer pour ne pas commettre dimpair, elle était restée silencieuse pendant tout lexamen (un bon quart dheure). Mais tous les doutes ne font pas systématiquement lobjet de vérifications. Certains signes dappel pouvaient être jugés trop peu significatifs. Noël trouvait inutile de faire revenir une patiente pour un fémur court. Il ne mesurait cet os quen des circonstances particulières (présence dautres signes dappel).
Noël: Il faut être méthodique
Là, il est en caudalique, il est couché sur son côté droit. Les deux gauches sont proximaux, les deux droits sont distaux
Cest à ce stade que cest le plus facile à le voir. Cest à ce stade quil faut faire lexamen des membres
Et là, je remonte le fémur sans le mesurer parce que quand on le mesure, on inquiète tout le monde
De la même façon, il répondit à un futur père qui demandait plus de précisions :
Futur père: Et vous avez regardé la phalange du cinquième doigt?
Noël: Au niveau du cur, cest bien
Cette histoire de phalange du cinquième doigt, cest une fanfaronnade
Quand on utilise un signe
il faut pas que ce signe soit trop souvent positif
On ferait beaucoup damniocentèses
Il ny a jamais dassurance en matière de vivant
(observations consultations Noël, Marronniers)
Noël disqualifie ce signe dappel, alors que certains de ses collègues le prennent en compte. Selon Noël en effet, plus on prend en compte de signes dappel, plus la possibilité dêtre confronté à une mesure « anormale » est fréquente, sans que ce fait soit forcément associé avec une meilleure définition du diagnostic. Il fait donc un arbitrage entre ce quil lui semble indispensable de détecter, et la détection de petits signes supplémentaires qui accroîtraient les occasions de stresser inutilement les futurs parents. Ce qui est en jeu dans ces arbitrages, ce nest pas seulement le confort moral des futurs parents, cest aussi la projection que se font les médecins de limpact que peut avoir, sur la future relation parents-enfant, lannonce dune éventuelle anomalie, même si cette dernière est invalidée par la suite. Il est arrivé à Noël de conclure une des ces consultations où il remettait en cause un précédent diagnostic par une phrase du style « et ne le (le ftus) regardez pas de travers à la naissance ! »
Nous avons déjà pu voir dans les différentes consultations décrites dans cette partie quavant même que soit posée la question de létablissement du diagnostic, il y a de la fabrication déthique en acte. Les interactions médecins-patientes-ftus-machine produisent des moments où des options doivent être prises et perdent de leur évidence implicite. « Ce qui doit être » est énoncé à travers les actions entreprises dans les interactions. On perçoit donc, dans les histoires ci-dessus, que le travail de dentrée dans le diagnostic nest pas un travail évident. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte lorsquil sagit de déterminer si oui ou non le ftus doit être classé dans une catégorie pathologique : le nombre de signes dappel, leur signification (sont ils associés à des anomalies particulières ou pas), le terme auquel a été fait lexamen, et le fait quil y ait eu ou non un autre examen à un petit intervalle.
Lélaboration de diagnostic, un processus incrémental
Le diagnostic, sil peut éventuellement être qualifié comme une décision, se fait de manière incrémentale, parfois dans la succession de plusieurs examens. Il arrive que la succession dexamens reste infructueuse comme lécrit Jean-Claude Pons La médecine ftale (nous) entraîne loin du domaine de la certitude. Nous sommes confrontés à des cas complexes dincertitude diagnostique ou dincertitude pronostique. Dans son ouvrage, où il expose le mouvement de complexification du métier dobstétricien dans la prise en charge des nouvelles grossesses , Jean-Claude Pons décrit les pratiques dans son service et évoque notamment la prise de décision en diagnostic prénatal et les difficultés liées aux cas dincertitude. Il disjoint deux niveaux de décision : le niveau de décision médicale, et le niveau de décision avec les parents. La décision médicale, incombant aux médecins serait indiquée dans les cas simples, par le niveau technique. Pour les cas compliqués, il faut prendre en compte, en plus du niveau technique les niveaux éthiques et idéologiques. La décision serait prise, de façon collégiale, lors de réunions multidisciplinaires réunissant les spécialistes pouvant intervenir en diagnostic prénatal (obstétriciens, échographistes, pédiatres) avant la rencontre avec les parents que léquipe de diagnostic prénatal assiste ensuite dans leur décision. Les points faits dans les parties précédentes de ce chapitre contribuent à fragiliser cet argument de la décision médicale, symbolisée par létablissement des diagnostic, pronostic et propositions dinterventions. Nous avons pris en considération des extraits de consultations de suivi prénatal et découvert que même lorsquil ny a pas diagnostic, il peut y avoir matière à décision au sein même de cette technique qui simpose. Le niveau technique nest pas univoque et il faut donc aussi le considérer comme problématique. Les variations dans ce niveau ne sont pas uniquement dues aux différences de spécialités des médecins concernés, au sein même de spécialités comme léchographie, des logiques différentes peuvent être à luvre (voir chapitre 1). Dans un second temps nous avons montré que les résolutions de problèmes locaux passaient par des distributions de compétences ad hoc. Si lon suit la littérature médicale, ou alors les discours de nos acteurs médicaux, une grande partie des enjeux du dépistage/diagnostic prénatal se noue à partir du diagnostic, au moment où peut se présenter léventualité de décider dune interruption de grossesse. On peut donc comprendre que laspect pré-diagnostic ne soit pas considéré et quen conséquence les variations que nous avons soulignées naient pas soulevé de questions. Nous voudrions pour notre part souligner quil peut se jouer des moment importants sans quil y ait de diagnostic parce que lentrée par le diagnostic nest pas possible, mais la non-intervention médicale ne semble pas pour autant envisageable. Nous montrerons que dans ces cas, la division des décisions entre décision médicale et décision parentale et la distinction diagnostic / pronostic / choix daction(s) thérapeutique(s) deviennent inopérantes. Enfin, sur une histoire emblématique du diagnostic prénatal, où le scénario semble cohérent avec la situation idéal typique du diagnostic prénatal : problème identifié, solutions éprouvées, nous pointerons les difficultés posées par le raisonnement en termes de choix éclairé. Nous allons examiner deux exemples de diagnostics infaisables, un premier aboutissant à une observation normale jusquà nouvel ordre et un second conduisant à des actes médicaux à visée thérapeutique en dépit de labsence de diagnostic. Nous y verrons que les techniques ne peuvent tout résoudre et que ce qui va présider à la définition de la situation, cest un processus de répartition des compétences, qualification/disqualification des données et des acteurs, et ce processus peut durer un certain temps.
La « normalité » comme résultat dun non-diagnostic
Notre première histoire a eu lieu aux Marronniers. Une femme vient pour la seconde fois en consultation déchographie spécialisée avec Noël. Elle a été référée par un échographiste de ville, surpris par la petite taille du ftus au regard de son terme théorique. La femme est accompagnée de son mari. Il sagit visiblement dun couple de confession musulmane, la femme est habillée de façon traditionnelle, et est coiffée dun foulard, le mari porte la barbe.
Sylvie (pédiatre): Cest une patiente qui est à 28 semaines
(elle murmure, je nentends pas tout. Marcel (chef de clinique) fait lexamen échographique silencieusement. Sylvie discute du bébé avec Noël, elle lui montre des radios du contenu utérin. On voit bien les os du bassin de la mère, mais très peu les os du ftus. Sylvie parle de retard de calcification. Ça a lair préoccupant. Au lieu de sapprocher directement des parents, Noël sest assis au bureau, regarde le dossier. Il discute avec Sylvie des hypothèses quils peuvent faire sur laffection dont souffre lenfant. Il mordille lune des branches de ses lunettes. Jentends des termes techniques que je suis incapable de retranscrire, certaines hypothèses sont rejetées par lun ou par lautre: non, parce que tu nas pas ça
Je les entends parler de nanisme
)
Noël: Ils acceptaient lIG ou pas?
Sylvie: Je crois pas quon en ait parlé. On la vu il y a 15 jours, on a dit quon le reverrait
Noël:
nanisme
Marie Agnès: Yannick la vue la semaine dernière, elle dit quil y a une croissance osseuse (elle apporte la courbe de croissance, Noël et Sylvie nont pas lair de trouver ça terrible, il y a un conciliabule à voix basse)
Noël: O.K.
(Marcel prend les mesures des os, il donne des chiffres avec tibia, péroné
)
Noël: Fémur, tas pris?
Marie Agnès: 42
Noël: Ya une croissance qui correspond au cinquantième de quelle semaine?
Marcel: (inaudible)
( La patiente a les yeux plissés sous ses lunettes, elle regarde son écran, les mains plaquées sur le lit, elle grimace, on a du mal à voir son visage, encadré par son foulard. Elle est grasse. Son mari, plutôt maigre, se gratte la barbe en regardant successivement lécran et les médecins)
Marcel: 44 cétait lhumérus
(
)
Marie Agnès (sage femme de consultation): (
) Ça correspond au cinquantième percentile de X semaines (bien inférieur à 28) et au dixième de 26 semaines
patiente à 29 semaines
(
)
Noël: Ça veut dire quau point de vue fémoral on est aux alentours du cinquième percentile, cest ça?
Marie Agnès: Même moins (elle arrive sur Noël avec une table quelle lui montre. conciliabule entre Noël et Marie Agnès)
Noël: Il est resté parallèle à la courbe
Ça cest un argument contre lachondroplasie ( ? ? ?)
Sylvie: Tas toutes les
(noms de maladies sans doute que je ne connais évidemment pas
)
Noël: (en désignant la radio quil tient dans la main, fait un argument visant à disqualifier lexamen) comme ça a été réglé sur ses os à elle
(aux patients) Elle a été faite où la radio?
Patiente: A Dreux.
Noël: Cest un deuxième enfant?
Patiente: premier.
Noël (Les désignant tous les deux): Vous êtes en famille tous les deux? (je suppose que ça veut dire consanguins)
Mari: Non, pas du tout.
Marcel fait un doppler. Noël laide à régler son approche
Noël: Vas y, mets toi sur
(
)
Noël: Il suit la courbe, la forme des
est pas anormale
Sylvie: (inaudible)
Noël: Il faut encore regarder les vertèbres
est ce quil y a un relief entre abdomen et thorax en longitudinal?
Marcel: La forme du fémur est normale
Noël: Ouais
(Il sort son dictaphone et dicte un compte rendu, adressé au médecin traitant, je nen saisis que des bribes) Adressé au Dr S a X
(
) croissance normale
même diaphyses
examen fonctionnel normal
achondroplasie ( ? ? ?) pas éliminée
(il sapproche des parents, et, pour une fois, les regarde) Tout est normal. Il y a des bébés qui ont une croissance importante dans lutérus et dautres hors de lutérus
je ne vous revois que si le Dr S le juge nécessaire
(Consultations Noël, Marronniers)
Lintérêt de cette observation est le caractère très indéterminé de la situation jusquau bout de la consultation. Du début à la fin de la consultation, si le motif de lexamen échographique est connu : il sagit dexaminer pour la troisième fois un ftus très petit pour son terme, la situation ne se met en place que petit à petit, par défaut (ce qu Arnold Munnich nomme le diagnostic différentiel). La définition (ou la non-définition) du problème et des solutions à apporter au problème se découvrent au fur et à mesure des discussions et des observations de léchographiste. En tant quobservatrice, javais ressenti la situation comme pesante. Les silences pendant lexamen, le conciliabule à mi-voix entre Sylvie et Noël, qui ne semblent pas vouloir être entendus du couple dont ils étaient séparés par un bureau, léchographe et léchographiste (Marcel) me paraissaient des indices du caractère préoccupant de létat du ftus. Je fus stupéfaite lorsquau bout du compte, la conclusion de Noël fut quil ny voyait rien danormal pour le moment, et mettait un terme à ses observations sur le ftus. La patiente en était au moins à sa troisième échographie depuis la détection de la petite taille de son ftus. Elle avait également eu une radio. Noël se trouve donc face à tous ces éléments avec la mission de trancher le cas de ce ftus (ou de prolonger la phase de diagnostic). Il reste en retrait par rapport au couple et ne prend pas place devant léchographe. Il discute avec la pédiatre et la sage femme déchographie pour se remémorer les observations déjà effectuées sur le ftus. Il reste au niveau technique en essayant dévaluer la pertinence des différentes observations qui avaient été faites et la possibilité de rapprocher ces observations de maladies connues. Noël sinforme sur les attitudes éventuelles des parents vis à vis de linterruption de grossesse très tôt dans la consultation, mais se garde de les interroger directement. Il disqualifie la radio qui avait été réglé(e) sur ses os à elle. Il considère ensuite les mesures du ftus (très inférieures à celles dun ftus de terme similaire), la courbe de croissance, parallèle à celle des ftus normaux. Il tente de sinformer sur des éventuels précédents familiaux (mais il sagit dun premier enfant), ou une consanguinité qui pourrait révéler une maladie génétique à transmission récessive. Après avoir essayé de rapprocher ses observations pourtant rares, à des maladies existantes, il arrive à la conclusion que tout est normal et lexprime aux parents quil renvoie à leur médecin traitant. Dans le cas de ce ftus, la normalité est une attribution par défaut négociée entre les différents éléments de connaissance disponibles, au cours des examens répétés. La normalité est autant une décision quaurait pu lêtre le diagnostic dune affection, et cette normalité sest construite sur la répétition dobservations non concluantes lors dexamens de différentes natures. En parallèle de cette réflexion technique, on ne peut exclure quil y ait eu de la part de Noël des hypothèses sur les souhaits des parents. La patiente et son mari sont maghrébins, elle porte le foulard, ce qui peut signifier une implication religieuse forte. Noël ne se rappelle plus avoir parlé dinterruption de grossesse avec eux, et la question quil pose sur la consanguinité ( réputée plus élevée dans les mariages des musulmans traditionalistes) peut indiquer quil les catégorise comme nétant pas prêts à interrompre une grossesse sur des suppositions. Dans un cas dincertitude sur un autre type de diagnostic, Noël avait clairement laissé entendre au médecin traitant quil fallait que la mère accepte de prendre des risques, sinon, il se résignerait à signer linterruption de grossesse. Sa décision dinterrompre le processus de diagnostic dans ce cas-ci, en décidant quaprès tout, la croissance de ce ftus pouvait être qualifiée de normale sappuie à la fois sur limpossibilité de rapporter lanomalie constatée à des causes précises (et à des conséquences autres quune petite taille de lenfant à naître) et sur ce quil suppose des attentes des futurs parents.
Une décision de traitement sans diagnostic
Lun des points qui ma frappée en observant les consultations de Noël était le nombre proportionnellement élevé de cas où lon restait dans lincertitude. Il y a différentes sortes dincertitude, certaines paraissant peu inquiétantes, dautres plus préoccupantes. Lhistoire que nous allons évoquer maintenant est du second type. On y voit que la division, courante dans la littérature médicale, en nature et dans le temps entre diagnostic, pronostic et action thérapeutique ne tient que dans des cas où le diagnostic peut être effectué quasiment immédiatement. Dans bien des cas, ces phases sont étroitement mêlées, et il devient donc difficile de séparer décision médicale et décision avec les parents. La participation des futurs parents (et surtout de la future mère) est nécessaire pour la recherche du diagnostic éventuel. Jai observé la patiente suivante aux Marronniers pendant deux consultations. Puis on a évoqué son histoire en staff de diagnostic anténatal avec les généticiens. Le premier jour où je lai croisée, elle nen était pas à sa première consultation avec Noël. Les images de son ftus sur lécran de léchographe mavaient également fortement impressionnée puisquil présentait au niveau de son front et au niveau du poumon une poche remplie deau ce qui se traduisait sur limage par un croissant blanc très lumineux
Cest Anne qui est assise devant léchographe. Elle opère silencieusement et fait défiler les images. La patiente et son mari sont silencieux. Cest un couple jeune, dorigine maghrébine, ils sont vêtus à loccidentale. La jeune femme a lair de plus en plus mal à laise au fur et à mesure que le temps passe et quon attend Noël.
Patiente: Et avec cet épanchement, même sil arrive à terme, est ce quil aura des séquelles?
Anne: il faut dabord que lon sache doù ça provient!
Marianne entre dans la salle et sapproche. Anne lui résume son échographie. Elle a mesuré un dème je ne sais où, un hydramnios, et un épanchement au thorax à gauche (qui fait comme un croissant clair sur lécran), avec le cur dévié à droite. La patiente est à 31 semaines. Je prends les informations dans le désordre tellement les images sont insolites, et lambiance grave. (Noël arrive)
Anne: Cest une patiente de la semaine dernière.
(
)
Sylvie:
un épanchement pleural que tu as ponctionné la semaine dernière.
(
)
Noël (à la patiente):
vous lavez senti plus bouger après que je lai ponctionné la dernière fois?
Patiente: Oui.
Noël: Je crois que je vais vous re-ponctionner
(
)
Noël: Ma vision des choses dans ce cas là, cest quon fait tout pour le bébé jusquà ce que quelque chose danormal
Patiente: Jai peur des séquelles à la naissance.
Noël: On a deux solutions: soit on fait ça, soit on laisse faire la nature. Si on avait laissé faire la nature, il serait déjà mort, vu ce que je lui ai ponctionné la dernière fois et ce quil a reconstitué
épanchement idiopathique
Je pars de lhypothèse que cest ça, mais je sais quil existe des maladies génétiques graves qui peuvent être derrière ça
Moi, je suis davis quil faut donner toutes ses chances à ce bébé, pour pas avoir de regrets, honneur aux perdants!
(il met des gants pendant que Marianne prépare sur la table roulante le matériel nécessaire à la ponction)
Patiente: Mais si cest une trisomie 21?
Noël: Jai envoyé du liquide pour analyse au laboratoire la semaine dernière, on aura les résultats très rapidement. Si cest une trisomie 21, on rediscute. Si jai fait lexamen, ce nest pas pour observer, cest pour en tirer les conséquences si besoin est.
Noël est passé de lautre côté de la patiente (
) Il pique le ventre de la patiente en contrôlant sa trajectoire sur léchographe. Il arrime une seringue à la grande aiguille. Il tire du liquide et regarde alternativement son écran et sa seringue. Il dit à la patiente:
Noël: Ça se passe super bien!
Sylvie (la pédiatre) lui demande sil peut prélever un peu de liquide amniotique, 60cc.
Noël: Ouais, ouais (il vide la seringue, du liquide sécoule de laiguille plantée dans le ventre sur la patiente)
Ça coule, hein, vous inquiétez pas, cest du bébé tout ça
Moi jai eu plusieurs enfants où on a continué à ponctionner et où
ça cest un peu plus difficile, on a placé un cathéter, et ça sest asséché à la naissance
Si cest un petit peu plus grave, on perd
Mais ça, vous le savez tous les deux
Vous allez le sentir cavaler dans les prochains jours, on va vous donner quelque chose pour les contractions
(désignant du menton lécran où on voit comme une cascade grise) On a limpression quil y a beaucoup de sang qui coule mais cest pas vrai, cest parce quil y a une diffraction sur les globules rouges. Noël ponctionne du liquide amniotique pour soulager la patiente.
Noël: On se revoit la semaine prochaine et probablement même film la semaine prochaine.
Patiente: On aura les résultats?
Noël: Oui. Si jai une mauvaise nouvelle, je vous téléphone, si ce sont de bonnes nouvelles, je vous écris.
La patiente donne le numéro de téléphone où on peut la joindre.
Noël: Ça vous fait mal non?
Patiente: Oui, un peu.
Noël: Parce que lutérus doit se contracter
(
)
Noël (vidant la seringue): 300! Vous devez vous sentir mieux.
Patiente: Là, actuellement?
Noël: En repartant, parce que je vous ai enlevé un demi litre de liquide amniotique, et le bébé, je lui ai enlevé 120 g. Une dernière? (il sexécute, puis)
On regarde encore un petit peu le bébé (il se réinstalle devant léchographe)
que je vous explique ce quon voit. Le cur est revenu au milieu
la position anatomique normale
Ici, un peu de liquide, mais ça va de pair
Ça saigne mais ça va sarrêter
Alors, bébé, comment tu vas?
Il fait un Doppler puis libère le couple. Il leur serre chaleureusement la main. Lorsquils sont sortis, il me dit que son pronostic est beaucoup plus réservé quil ne la exprimé aux futurs parents. Je lui demande alors pourquoi il na pas proposé dITG (Limpression tellement forte que mont fait les images de ce bébé avec son dème au thorax, me prédisposait à accepter lITG dans ce cas). Il me dit que les patients nétaient pas dans cet état desprit. Ils sont disposés à se battre. Si lorsque javais dit: on laisse faire la nature ils mavaient répondu: daccord, je ne veux plus que vous touchiez à ce bébé! , je leur aurais parlé de lITG. (Consultations Noël, « Les Marronniers »)
Ce ftus ci, comme le précédent, a visiblement quelque chose. Cest la seconde entrevue de Noël avec les futurs parents. Noël, la semaine passée a déjà ponctionné lépanchement du ftus et du liquide amniotique pour soulagerla femme enceinte et sauver le ftus. Le liquide amniotique a été envoyé au laboratoire pour faire un caryotype. Noël a ponctionné lépanchement du ftus pour réduire la pression du liquide sur le thorax (le cur du ftus était dévié de sa place normale par cette boule deau). Nous ne savons pas ce qui sest dit la semaine précédente aux parents qui avaient été aiguillés sur la consultation de Noël par leur médecin traitant. La seconde consultation napporte pas plus dinformation sur laffection du ftus si ce nest que lépanchement au poumon sest reconstitué. Le diagnostic nest pas faisable. Le pronostic ex-utero non plus. Mais la non-intervention de léquipe médicale aboutirait de façon presque certaine à la mort du ftus (peut-être mettrait-elle en péril la santé de la mère si lhydramnios saccentuait ?). Léventualité darriver à un diagnostic maintient les choses en suspens et permet de ne pas prendre de décision : si cest la trisomie 21, on rediscute . Quest-ce qui détermine la suite des événements ? Noël fait tout pour maintenir le ftus en vie. Théoriquement, il garde une place pour le cas où les parents se déclareraient inaptes à poursuivre le combat, mais pratiquement, le chemin qui leur est offert est étroit. Il ne leur place pas la décision entre les mains en les mettant dans la position : cest votre bébé, cest vous qui choisissez
. Lorsquil tend une perche aux parents, il emploie le pronom indéfini on : on a deux solutions
. La position morale quil prend, même si elle ne correspondait pas aux positions des parents est difficilement attaquable : Moi, je suis davis quil faut donner toutes ses chances à ce bébé, pour pas avoir de regrets, honneur aux perdants! Il conditionne une re-discussion des termes à des précisions diagnostiques qui ne viendront pas. En revanche, il naccorde dans ses échanges avec le couple aucune importance à des facteurs de confort pour la mère. Il ne met pas dans la balance les risques et l inconfort de la situation de la mère. Outre linconfort moral de ne pas savoir quelle sera lissue de cette grossesse, lhydramnios (lexcès de liquide amniotique) fait souffrir cette femme : son utérus est distendu. Les ponctions répétées ne sont pas non plus une partie de plaisir (et statistiquement ne sont pas exemptes de risque dinfection). Noël part du principe que les parents veulent tout tenter pour sauver leur (bébé), puisquils ne se sont pas exprimés dans un sens contraire. Tant que lissue fatale nest pas certaine, il ne cherche pas à susciter leur accord ou leurs suggestions sur les critères selon lesquels la situation pourrait être orientée. La patiente évoque spontanément deux éventualités où le cas pourrait être rediscuté : les séquelles à la naissance, la trisomie 21. Noël prend en compte ses observations en proposant den rediscuter si lune ou lautre des éventualités se précisait. Ma question à Noël à lissue de cette consultation a été pourquoi navoir pas proposé lITG ? Et cest sans doute une question que se sont posée dautres que moi. La réponse de Noël était quil navait pas senti que les parents y seraient favorables. Quels éléments matériels Noël avait-il pour proposer lITG ? Un diagnostic infaisable. Un pronostic qui ne létait pas moins, mais une situation in utero qui conduisait à la mort certaine du ftus en labsence d intervention médicale. De mon point de vue dobservateur, conditionnée par la littérature sur la nécessaire autonomie des patients, il me paraissait que la conséquence de cette indécision sur le diagnostic et le pronostic était de pratiquer des actes douloureux pour la mère éventuellement risqués (à la fois pour la mère et pour le ftus), et quon nen avait pas informé les parents. Lorsque je fis part de cette position à Anne, une interne avec laquelle jeus loccasion de discuter, elle me dit quelle analysait ce choix de Noël, comme une volonté de ne pas rajouter sur la mère, déjà éprouvée, de pression difficile à soutenir (mettre en balance des risques pour elle et la vie incertaine de son (bébé)) et que par ailleurs les risques sur les ponctions étaient très faibles. Dans quelles conditions une interruption de grossesse était elle faisable ? La première solution aurait été que le couple en endosse complètement la responsabilité : nous ne voulons pas supporter une telle épreuve, même sil y a une chance (ténue) que ce (bébé) nait rien de catastrophique . Cest une position que le couple na jamais exprimée franchement, mais la mère fait part à plusieurs reprises dhésitations puisquelle évoque les séquelles et que sa question sur la trisomie 21 peut nous laisser supposer que, dans cette situation, elle serait prête à avorter. La seconde possibilité était que Noël prenne la responsabilité de dire quà son sens ça navait pas de sens de continuer à lutter à ce point pour ce ftus, ce quil nétait pas prêt à faire en conscience. La position de Noël rend tous les participants à linteraction incompétents. Il contribue, par ses actions dans le cadre des consultations, à entretenir lattente dun élément décisif (trisomie 21 si le résultat de lamniocentèse est positif) qui finisse par orienter le choix.
Une situation de choix emblématique du diagnostic prénatal
La conséquence la plus discutée de la disponibilité des techniques de diagnostic prénatal cest la possibilité de choisir la fin dun ftus présentant une anomalie grave et incurable donnée par la loi de 1975, reformulée dans les lois dites de bioéthique de juillet 1994. Celle-ci énonce que « linterruption volontaire dune grossesse peut à toute époque être pratiquée si deux médecins attestent, après examen et discussion, que la poursuite de la grossesse met en péril grave la santé de la femme ou quil existe une forte probabilité que lenfant à naître soit atteint dune affection dune particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic ». La loi précise par ailleurs les qualifications requises des deux médecins. Lun des deux doit obligatoirement exercer dans un « centre de diagnostic prénatal ». La décision de terminer une grossesse est certainement celle qui est le plus mise en avant dans la littérature, quon mette en garde contre les risques deugénisme liés à cette possibilité ou quon salue la possibilité déviter la fatalité des maladies aux conséquences dévastatrices pour les familles. En effet, la latitude laissée aux médecins est assez importante, linterruption de grossesse pouvant avoir lieu quel que soit le terme de celle-ci, et les indications sur ce qui constitue une « affection dune particulière gravité reconnue comme incurable » sont inexistantes. Les médecins se voient chargés, de fait, dans leur action, dune définition des normes de la qualité de la vie des enfants à naître. Derrière ces décisions douloureuses souvent évoquées, pointent des configurations de consultations qui peuvent être très différentes. Pour la littérature médicale que nous avons évoquée, nous sommes dans le domaine de la décision avec les parents.
Dans cette dernière partie de chapitre nous allons évoquer des situations pathologiques et nous intéresser à la façon dont les situations particulières, les opérateurs déterminent les places des parents dans le processus. En théorie, lorsquun problème se pose, cest aux parents de décider, à la lumière des informations que peuvent leur apporter les médecins. En pratique, il peut être compliqué de laisser peser sur eux certaines décisions. Une hypothèse que lon pourrait faire intuitivement, cest que les ftus au pronostic certain sont plus faciles à traiter que ceux dont on ne sait pas vraiment ce dont ils souffrent. Cétait dailleurs le point de vue de Noël lorsque je lavais interrogé : Les malformations létales ne posent pas de problème. Un anencéphale ne survivra pas, cest un deuil à faire dune manière ou dune autre
Cest plus compliqué quand on a affaire à des enfants dont les anomalies sont curables mais dont le pronostic est incertain. Ce sont des situations quon peut ségréguer de deux manières
Il y a un peloton de situations faciles et un sous groupe de lindécidable, ce qui est intéressant pour vous cest la gestion de la décision dans ce groupe là. Le médecin doit accompagner la décision en soulageant la culpabilité. Cest également le point de vue de Pons, qui distingue trois niveaux de décision et pour lequel, le niveau où la technique permet le diagnostic et le pronostic dune façon quasi-certaine est le plus facile. On verra que ce nest pas si évident que cela.
La dimension décisionnelle, cadeau empoisonné pour les futurs parents ?
Jai commencé mes observations de terrain par « les Glycines », une maternité de taille moyenne de la région parisienne. Les cas pathologiques ny étaient pas légion et dans mes observations déchographie je nen ai été confrontée quune seule fois à une situation où linterruption de grossesse se présentait comme inévitable. Cette histoire ma passablement secouée sur le moment. Ce nest jamais évident dobserver une consultation où lon peut raisonnablement sidentifier à la personne sur la table dexamen et compatir à son malheur. Par ailleurs jai été à lhôpital tous les jours au moment où cette femme consultait. Létude des deux consultations quelle a eu en échographie et les fragments de conversation autour de ce ftus avec les différents médecins et les parents nous permettra de mieux comprendre comment se distribuaient les compétences entre différents acteurs, et les conséquences de ces attributions de compétences.
A la fin de mon séjour aux Glycines, Charlotte, l une des échographistes, mappela en me disant de venir avec elle, car elle avait un syndrome polymalformatif . Le mouvement spontané de Charlotte, venant me chercher alors que jobservais sa collègue cet après-midi là, montre bien que pour elle, le cur de lactivité de léchographie, le moment intéressant cétait celui du diagnostic et de lAnnonce comme certains professionnels le disaient avec emphase. Il sagissait de léchographie dune jeune femme (denviron trente ans), attendant son premier enfant. Elle venait pour une échographie de 22 semaines. Elle avait eu récemment une échographie faite par son beau-frère, radiologue, qui lui avait dit avoir mal vu le cur et lui avait conseillé de refaire un examen dans les semaines suivantes. Charlotte venait de lui proposer de changer de salle déchographie pour pouvoir avoir plus de précision (lappareil de la seconde salle étant meilleur) sur létat du ftus. Il ma paru intéressant de donner le contenu des deux consultations (à un jour dintervalle) quasiment in extenso.
Consultation 1 :
Charlotte (elle verse de lhuile sur le ventre de la patiente, et pose la sonde, une image apparaît) Il est un peu petit
Ils ne vous ont pas fait de
(IRM?)
Patiente: Non, non
Charlotte: Vous faites quoi dans la vie?
Patiente: Je suis pharmacienne, je travaille dans un labo.
Charlotte (regardant son écran): Ça, cest le crâne, la forme du crâne
un peu (jai du mal à distinguer limage, elle ne ressemble pas aux vues habituelles que les échographistes prennent des crânes de bébé, celui ci est plus long, avec une bosse à lavant, forme que Charlotte identifiera dans son compte rendu comme crâne en citron )
Alors
votre bébé me pose des soucis
pour plusieurs raisons
il a un retard de croissance
il est trop petit pour son âge
ce qui pour nous est quand même (elle a ralenti son débit de parole, qui est dhabitude plus vif
)
Patiente: Ça veut dire quoi ça?
Charlotte: Probablement
une anomalie chromosomique
Lanomalie chromosomique, je ne peux pas la poser tant que je nai pas le caryotype
Pour linstant, le ventre
(on voit à lécran une boule grise)
il est petit, environ 36
Il a des problèmes aux extrémités
les pieds en varus
(elle se tourne vers la patiente)
Je vous explique ça parce que vous êtes pharmacienne
Mais je ne vais pas vous annoncer des choses très drôles (la patiente hoche la tête, visiblement atteinte)
Enfin, si vous ne voulez pas
Patiente (dune toute petite voix): Non, non
Charlotte: Et puis, les pieds
cest encore plus marqué sur la jambe gauche
Il a une petite omphalocèle
Cest à dire lintestin qui
sur le cordon
Ça serait pas grave, tout seul
Il se passe au niveau intestinal
Ça na pas grande signification
Je suis obligée de détailler, malheureusement tout
(pendant quelle parle, les images pas toujours claires défilent à lécran, elle prend quelques clichés, plus que pour une écho normale
)
Si vous voulez que je marrête
Là, on est sur le cur du bébé
Là, cest le cur du bébé
Jai ce quon appelle ici, le ventricule droit (elle le désigne avec le curseur, la patiente la regarde, contenant ses larmes)
et le ventricule gauche, il y a un problème de communication entre les deux
une atrésie
Il y a ce quon appelle un syndrome polymalformatif, une association de deux syndromes
(elle parle assez bas, je ne saisis pas toutes ses phrases)
évocation de trisomie 18
Si on confirme quil sagit dune trisomie 18, ça explique que le HT 21 nai pas été modifié
ça serait catastrophique
la seule solution quon aurait à vous proposer serait linterruption de grossesse
( Charlotte sinterrompt, elle regarde la patiente qui contient avec peine ses larmes
) Ça va aller? Vous voulez quon continue ou quon appelle votre mari?
Ce qui a marqué lobservatrice, dans cette consultation, cest la brutalité des images, de lannonce, et le lien fait directement avec linterruption thérapeutique de grossesse, sans que le diagnostic soit confirmé. Plus tard, devant les réactions des autres échographistes, elle comprendra que lamniocentèse nétait pas forcément nécessaire pour sapercevoir de la condition désespérée du ftus. Charlotte a délaissé son babil habituel pour assener, détail après détail les preuves de la malformation du ftus. Elle passe ceux-ci en revue serrée. Elle annonce très tôt dans la consultation le diagnostic probable : une trisomie 18, qui ne peut être confirmée que par un caryotype. Elle qualifie la trisomie 18 de catastrophique . Elle énonce déjà lissue prévisible : une interruption thérapeutique de grossesse. Elle laisse peu de place à la femme dans la consultation, lui demandant sa profession au départ, elle dit une fois je ne vais pas vous annoncer des choses très drôles
enfin, si vous ne voulez pas
, après le choc de lannonce du syndrome, et de la probabilité de lITG, elle demande seulement à sa patiente si elle veut appeler son mari. La place faite à la jeune femme est dans ce cas assez restreinte. Charlotte pilote la consultation et la future mère a un rôle limité. Charlotte laisse entendre quelle détaille le corps du ftus parce quelle a affaire à une pharmacienne. Elle a déduit de la profession de la jeune femme sa capacité à tout entendre et à comprendre ce dont il sagit. Charlotte ne sinforme pas déventuelles réticences de la patiente envers linterruption de grossesse. Elle délivre linformation au plus près de ce quelle sait, avec une transparence remarquable. Le coup nen est pas moins rude pour la jeune femme. Son mari arrive quelques minutes plus tard (il travaille à côté de lhôpital). Je nassiste pas à leur conversation mais je vois Charlotte en sortir outrée parce quil a mis en doute sa compétence, disant quune échographie avait été effectuée par son beau-frère trois semaines plus tôt, qui navait rien trouvé danormal, si ce nest quil navait pas bien vu le cur. A lissue de cette consultation, presque tout est joué, pour le couple, le ftus et léquipe médicale : on va faire une amniocentèse pour confirmer la trisomie 18, puis le couple et les médecins signeront Linterruption thérapeutique de grossesse. Dans la façon dont Charlotte conduit son action, cest finalement le diagnostic qui construit la suite des événements.
Charlotte oriente alors le couple vers le chef de service. Charles vient chercher la jeune femme et son mari, les entraîne dans son bureau et leur parlera des modalités de linterruption thérapeutique de grossesse. Le lendemain, en arrivant à lhôpital, je vois quune amniocentèse est prévue sur cette patiente, elle doit être effectuée par Baptiste. Celui-ci minvite à assister à la consultation dont nous allons lire un extrait.
Consultation 2
Baptiste: Entrez, on va refaire lécho
Vous avez déjà vu Charles (chef de service), quest ce quil vous a dit?
Patiente: Il a parlé de linterruption de grossesse, on pourrait la faire la semaine prochaine
Baptiste: Ah, il vous a déjà parlé de ça
Et Charlotte, que vous a telle dit sur le bébé?
Patiente: Elle ma tout expliqué, les extrémités
Mari:
un syndrome polymalformatif
Baptiste(il commence léchographie, la patiente et son mari regardent leur écran, Baptiste parle assez bas et assez lentement): Ça, cest le crâne
asymétrie
son visage
le profil (il prend un cliché, limage bouge, il prend un autre cliché du crâne, mesure le diamètre bi pariétal)
son cur
ses deux cuisses
ses deux jambes
le fémur (il le mesure)
les pieds
Là, cest donc son pied
ça, cest donc sa jambe, donc, il est un petit peu mal positionné
Mari (il a la tête dans ses mains, il regarde lécran et finit la phrase du médecin): En varus
Baptiste (continue son échographie): Effectivement, au niveau du cur
il y a une chose assez importante
Cest ça le plus important
Parce que le reste
ce sont des petites choses
Mari: Quest ce quil y a au niveau du cur?
Baptiste(se retourne vers les patients et les regarde): Il a un CAV
Il manque une grosse partie du muscle qui sépare les deux ventricules
Patiente: Ça ne lempêche pas de battre
Baptiste: Oui, mais il ne fonctionne que parce quil est dans lutérus
une fois hors de lutérus, il doit sadapter
Mari: Il ny a pas de séparation entre les oreillettes?
Baptiste: Oui, mais ça, à la rigueur, ce nest pas grave
Ce qui manque, cest une valve, et cest plus embêtant
Le mari demande une précision
Baptiste (explique, je ne saisis pas la première partie): Cest une valve de 4 mm sur ce cur qui fait 16 mm
Ça, cest ce que le bébé a de grave, tout le reste, cest des petites choses
Cest ce qui fait le pronostic du bébé
Une deuxième chose, toutes ces petites anomalies associées font soupçonner une anomalie chromosomique
Cest cette anomalie qui peut être responsable de tout
Mari: Comment expliquez vous quil ny ait pas eu de fausse couche pendant le premier trimestre, si cest une anomalie chromosomique?
Baptiste: Je ne lexplique pas
Si toutes les anomalies chromosomiques débouchaient sur des fausses couches, il ny aurait pas de trisomie 21
Limportant cest le cur
Les autres anomalies, ce sont des anomalies qui nous intéressent au niveau médical, mais qui ne vous intéressent pas en temps que parents
Donc, le mot syndrome polymalformatif est un mot très fort
A mon avis, votre bébé a une malformation cardiaque grave
et cest ça qui est
Patiente: Et le cerveau?
Baptiste: Cest une pathologie minime au niveau du cerveau
Cest le corps calleux qui est
On peut très bien vivre sans corps calleux
Mari: Et le cervelet?
Baptiste(vérifiant sur lécran): Le cervelet, pour moi, il est normal
Limportant, cest la maladie cardiaque et les chromosomes,
cest comme la syndactylie, ce nest pas grave, ce nest pas comme un sixième doigt
(reprenant lexamen) Ce nest pas une omphalocèle quil a, cest une hernie ombilicale
donc cest plus modeste (on voit à lécran la colonne vertébrale, comme une arrête de poisson
le mari mâchouille son chewing gum en regardant lécran. Baptiste se retourne vers le couple)
Quest ce que vous pensez de ça?
Patiente:
inquiets
mais cétait surtout hier
Baptiste: Je pense que la première chose à faire, cest un caryotype, est ce que ce bébé a un caryotype normal ou pas?
Patiente: Mais le cur?
Baptiste: On nest pas pressé daucune manière de prendre une décision
On peut aussi montrer ce bébé à
et il nous dit si ce bébé peut vivre ou pas.
Patiente: On aura toujours au dessus de la tête quil peut toujours arriver quelque chose.
Baptiste: Non, une pathologie cardiaque
Ce quon peut faire, cest une échographie cardiaque, demander lavis à un cardiologue sur lavenir de ce bébé à la naissance
Patiente: Jai pas envie de faire de lacharnement thérapeutique
Baptiste: Ce ne sera pas de lacharnement thérapeutique
Ce quil faut que vous preniez, cest le temps de réfléchir
Ce qui va se passer après, cest à vous de décider, cest votre enfant
et rien ne presse
Bougez pas, on va vous faire lamniocentèse
(Observations, Glycines)
Si lon compare sommairement les deux consultations, Charlotte présente un enchaînement qui laisse peu de place au choix: toutes les options sont connues, les préférences sont évidentes, lissue coule de source. Bien que sa méthode paraisse un peu brutale à lobservateur, elle fait ce qui est préconisé dans un certain type de littérature qui valorise linformation des patients : elle leur délivre exactement tout ce quelle sait de la situation, sans rien leur cacher. On peut juste noter quelle présume très vite que la jeune femme optera pour linterruption de grossesse, sans sêtre informée au préalable de réticences éventuelles. Baptiste se positionne plus dans la redéfinition par la situation et la découverte des options en redécouvrant le ftus. Baptiste a deux avantages sur Charlotte. Grâce à son rôle de coordinateur du service échographie, il participe et simplique dans le diagnostic anténatal, il réfléchit avec les autres personnels du staff aux différentes façons de faire
Il est sans doute plus préparé à faire face à ces éventualités. Son deuxième avantage est de passer après Charlotte, le diagnostic est pratiquement posé, il a vu les clichés avant de voir la patiente. Par ailleurs, la patiente et son mari ont eu toute une soirée, voire une nuit pour réfléchir et commencer à digérer lannonce. Ils ont appelé leur famille (une famille de médecins de province) pour avoir des précisions et des conseils. A lissue de cette nuit, il ne fait guère de doute quils sacheminent vers une interruption de grossesse. On peut constater que Baptiste commence par faire parler les futurs parents, sinforme de ce qui a déjà été dit. Puis il débute son échographie en employant des mots dun registre familier : il parle des pieds et pas dextrémités, le (bébé) na pas seulement un crâne, il a un visage, un profil
Il va relativiser limportance des signes mis en évidence par Charlotte et repris par le couple qui a bien à lesprit toutes les observations faites par Charlotte. Pour Baptiste, le problème important cest le problème cardiaque. Après avoir effectué lexamen échographique, il se retourne vers les futurs parents, et leur demande ce quils en pensent. Il leur ouvre plusieurs possibilités, lamniocentèse, des examens supplémentaires. Il ne scelle pas un avenir au ftus : on vérifie par caryotype que cest une trisomie 18 et on procède à une interruption de grossesse, il reste flou sur ce qui va se passer après . En rallongeant les possibilités dinvestigation, en proposant au couple daller voir dautres spécialistes, il réintroduit de lincertitude sur lavenir du ftus. Mais il effectue tout de même lamniocentèse programmée, plus une ponction de sang ftal dans le cordon car, dit-il cela permet davoir le caryotype plus rapidement . Cela permet ensuite aux éventuels futurs parents dexprimer leur sentiment de ne pas vouloir faire dacharnement thérapeutique . Le mari dira un peu plus tard : Cest peut être important de faire lamniocentèse, mais si on garde ce bébé, compte tenu de tous les éléments, ça veut dire une prise en charge lourde, des opérations chirurgicales difficiles
On nest pas sûr que même sans anomalie chromosomique on ait envie den passer par là
En aménageant de lincertitude de façon tout à fait artificielle (il na jamais cru que ce ftus pourrait survivre bien longtemps), Baptiste crée des espaces dexpression pour le couple. Il met en place des espaces dexpression pour la femme et son mari en leur donnant, dans la consultation, les moyens de définir eux-mêmes les critères selon lesquels ils pourraient prendre une décision quand à la suite de cette grossesse. Il ne reparle pas spontanément de linterruption de grossesse. On en arrive à cette conclusion paradoxale que cest en créant de la confusion que Baptiste, dans ce cas précis, arrive à rendre les parents compétents, à les faire réagir. Pourquoi est-ce paradoxal ? Parce quune partie de la littérature déthique médicale anglo-saxonne notamment, part du principe que la réduction de lasymétrie des connaissances entre les médecins et les patients permettra à ces derniers de prendre des décisions éclairées. Or, dans le cas que nous venons denvisager, cest dans la première consultation que les patients ont les informations les plus exactes sur la situation du ftus, Charlotte ne leur cache rien, alors que Baptiste mavouera avoir menti aux parents. En informant trop bien les parents, Charlotte ne leur laisse pas tellement de place, ni de possibilités, sauf éventuellement celle de décider de la date de fin de grossesse. Elle importe dans la situation des options et des systèmes de préférences préexistant, il est vrai que la trisomie 18 semble une condition bien connue. La seule question qui pourrait se poser, finalement à lissue de cette première consultation, cest de savoir si les parents veulent abréger la grossesse ou la laisser évoluer vers son issue fatale. On peut se demander dans quelle mesure cette question en est vraiment une dans le sens où, la grande majorité des parents optera pour la première solution. Dans la seconde consultation Baptiste crée des espaces de choix pour les parents et les érige en instances compétentes pour décider de la suite des opérations. Il met laccent dans sa présentation des problèmes du ftus sur limportance pour les parents dêtre au centre de ce qui se passe, quitte à remettre en question la compétence des deux échographistes déjà consultés : ils peuvent aller voir ailleurs, des médecins encore plus spécialisés, en cardiologie ftale par exemple
Il va ouvrir des choix en aménageant de lincertitude sur le diagnostic du ftus. Baptiste produit un espace de choix et une décision sans pourtant informer les parents de façon équitable .
On peut faire lhypothèse que le degré de certitude du diagnostic et du pronostic permet plus facilement à Baptiste et à Charlotte dadopter une position
La manuvre est dautant plus aisée pour les médecins que le degré de certitude est élevé. Dans le cas de la trisomie 18, pour les médecins, les choses étaient claires : le ftus allait mourir. A partir de là, il ny avait pas beaucoup de possibilités : soit il mourrait tout seul, de sa bonne mort, soit on laidait rapidement
Pour Charlotte, il ny avait pas le choix : il fallait sen débarrasser, le plus vite serait le mieux. Baptiste quant à lui laisse en apparence la décision aux parents en organisant lindétermination sur le sort du ftus de façon à ce quils aient limpression davoir le choix. La mort du ftus ne les laissera pas prendre leur décision. Faire lamniocentèse et attendre le résultat, cest leur donner le temps de réfléchir et de ne sceller lavenir de leur (bébé) que dans un avenir plus lointain
Lattitude de Baptiste nest pas loin de celle des pédiatres de réanimation néo-natale décrits par Anne Paillet qui se sont dotés dune norme de « protection psychologique » des parents qui fait que ces derniers ne sont pas consultés dans les débats sur la poursuite ou larrêt de la réanimation pour leur nourrisson. Lorsquon se penche sur le parcours de ce couple, quon observe les options qui ont été proposées, dites et non dites, on est frappé par la façon dont les acteurs ont agi pour construire une histoire qui convienne à tout le monde, alors que le diagnostic laissait a priori peu de place à la surprise. On ne peut sempêcher de penser que la notion de choix informé nest pas la notion centrale de cette histoire. Lenjeu est moins du choix réel : dire la vérité et laisser les parents choisir
quaménager même artificiellement assez dindétermination pour que la situation soit plus supportable pour les parents. En effet, même si lissue fatale à très court terme des trisomies 18 fait que la décision peut sembler « facile » à prendre, le poids moral pour les futurs parents dêtre à linitiative de linterruption de grossesse nest pas neutre. En même temps, les possibilités combinées de diagnostic et dinterruption de grossesse quel quen soit le terme font quil devient de moins en moins concevable de ne pas mettre fin à une grossesse de toutes façons condamnée. Les actions de Baptiste qui aboutissent à une mort « naturelle » du ftus avant que les parents aient à formaliser une décision les soulagent du poids moral de cette dernière.
Un dernier facteur peut jouer dans la production dun espace de décision, le dispositif local de gestion des parcours de femmes enceintes. Dans le passage qui suit, nous allons essayer de voir comment les procédures particulières mises en place aux « Glycines » ont aidé à la réouverture et à la redéfinition dune situation épineuse.
Le jeu des éléments du dispositif local dans louverture des possibilités
Les directions possibles pour une condition donnée varient selon les situations et le dispositif dans lequel la grossesse est suivie. Même pour les indications les plus connues et balisées, des différences peuvent naître de circonstances particulières. Dordinaire, pour les amniocentèses, la plupart de mes interlocuteurs admettaient quen cas de diagnostic de trisomie 21, condition largement connue, lissue de la grossesse était évidemment un choix des parents. Les professionnels intervenaient le moins possible dans ce choix, sauf si les parents avaient lair très indécis. « Le cas de la trisomie 21, cest quelque chose quon connaît bien. Cest connu dans le public, ça revient à une décision parentale personnelle pour linterruption. » (entretien Coralie, pédiatre, Glycines) Pour une majorité de cas, le résultat de lamniocentèse menait à linterruption de grossesse. Aux « Glycines », la procédure voulait que si le résultat de lamniocentèse était positif, la patiente était prévenue par téléphone. Si sa décision était déjà prise et quelle consistait en une interruption de grossesse, rendez-vous était pris pour lintervention. Si elle décidait de garder lenfant ou ne connaissait pas la trisomie, elle pouvait être amenée à rencontrer la pédiatre qui lui donnait de plus amples renseignements sur cette maladie et laiguillait sur des associations de parents de trisomiques pour que les parents puissent préparer larrivée de leur bébé.
Pédiatre : (Léchographiste) décide sil faut faire une ponction amniotique pour regarder le caryotype du bébé. Là, cest très simple, ou la malformation résulte dune anomalie du caryotype et il propose une interruption de grossesse
Bénédicte: Cest systématique?
Pédiatre: Oui, dans la mesure où on leur a dit pourquoi on a fait la ponction, on fait une interruption médicale de grossesse. (
). Dans ce cas, je ne vois pas le bébé. Si elles ne la veulent pas (linterruption de grossesse), je peux être amenée à les voir. Cest arrivé deux fois dans le service, deux mamans qui ont eu une trisomie 21 et qui nont pas voulu dune interruption de grossesse.
(entretien Pédiatre, Les Glycines)
Lorsque les parents hésitaient, on leur proposait de rencontrer différents interlocuteurs dans la maternité (la pédiatre, éventuellement léchographiste pour vérifier que le ftus nétait pas atteint de malformations plus graves, la psychologue, lassistante sociale). Il avait été mis en place tout un système de rencontres des futurs parents avec des professionnels autour du diagnostic prénatal permettant de faire des liens entre le diagnostic, le pronostic, et différents éléments et les aider à déterminer ce quils voulaient faire du diagnostic. Ce type de dispositions dans la maternité des « Glycines » permit ainsi à une future mère de prendre une décision qui nétait pas évidente au début.
Madame Fall, était une patiente malienne, enceinte de jumeaux, suivie aux Glycines. On parla régulièrement de madame Fall dans les staffs (réunions) de diagnostic anténatal qui réunissaient chaque semaine obstétriciens, pédiatres, échographistes et quelques sages femmes de la maternité. Jeus loccasion de la rencontrer longuement à la fin de sa grossesse pour un entretien où elle me raconta sa grossesse et décrivit en détails son parcours médical. Ses jumeaux avaient été conçus après plusieurs tentatives de Fécondation In Vitro infructueuses. Léchographie de 12 semaines, pour laquelle elle avait été adressée à une sommité parisienne de la technique, avait révélé des signes dappels sur lun des jumeaux. Une amniocentèse avait été prescrite pour confirmer le diagnostic.
Madame Fall : Les résultats mont été donnés au téléphone par Brigitte. Brigitte ma dit: « Il y a un bébé qui présente des problèmes, mais lautre va très bien. » Donc, après, je ne sais pas ce qui a amené dans la causerie
Parce que je parlais plus beaucoup, elle ma dit: «Je ne sais pas, on va en discuter ensemble, quand vous viendrez à lhôpital, mais cest très délicat parce quil y en a deux. » Elle ma dit si jétais au courant pour lattitude thérapeutique
Elle ma dit que les femmes qui ont des trisomiques peuvent choisir dinterrompre leur grossesse, mais mon cas était délicat parce quun avait une anomalie et lautre était sans anomalie
Donc, il y aura une décision à prendre, mais cette décision là, cest moi seule qui pourrait le faire avec mon mari, mais entre-temps, javais rendez vous avec Baptiste (échographiste)
Donc, le jour où je suis venue pour Baptiste, il avait les résultats en main, il ma demandé si je savais ce que cétait quun enfant trisomique. Jai répondu que jen avais vu en France et en Afrique. Moi, je lui posais des questions, beaucoup de questions, comment ils sont
Moi, je pensais quils vivaient jusquà 22 ans, il ma dit quils vivaient plus
Il ma dit parce quavant, il en naissait plus mais avec plus danomalies. Aujourdhui, ceux qui ont plus danomalies sont éliminés. Ce sont des enfants limités intellectuellement, ils naissent, ils sont
Cest à ladolescence que les problèmes commencent, ils peuvent apprendre à écrire, à lire, ils peuvent apprendre une activité manuelle ou artistique
Ça, je crois que cest la psy qui men a parlé, pas Baptiste.
Moi: Cest tout?
Patiente: Quand je lui ai posé des questions: «est-ce quils peuvent être violents? » Il ma dit que ce sont des enfants qui sont heureux, qui aiment leurs parents, mais ils sont ce que vous en faites vous, si vous vous investissez, ils deviennent
Il ma dit « vous connaissez leur morphologie? ». Il ma dit, de toutes façons, avec un enfant africain ou asiatique, ça se voit moins. Moi jen ai déjà vu
Il ma dit, maintenant, il faut absolument quon prenne rendez vous pour lécho, parce quil arrive que ces enfants aient des problèmes de cur et de reins. Entre-temps, il faut absolument que vous vous entendiez avec votre mari sur la décision. Il ma alors parlé de la façon dont se déroulait linterruption de grossesse. Javais toujours en tête le risque de perdre mes enfants
La première fois, cétait 0,5%, là, cétait 1%. Il ma dit, si cest la décision que vous prenez, vous êtes hospitalisée 24 heures, vous rentrez chez vous et vous vous reposez
Je lui ai demandé si le bébé était expulsé, il ma dit que non. Je lui ai demandé sil y avait des risques dinfection pour la mère ou lautre, il a dit non, aucun risque. Moi, je voyais ce bébé mort rester jusquà laccouchement
Moi: Quel était votre état desprit à ce moment là?
Patiente: Un bouleversement total, je souffrais énormément, jétais seule au monde, je manquais de courage
Je me suis ressaisie plus vite que mon mari. Il me disait « Il faut linterrompre. Tu imagines les réflexions des gens, ce quil fera après nous
» On a parlé de cette intervention (avec Baptiste) lui aussi me disait « cest à vous seuls de prendre la décision »
Il ma conseillé daller en Afrique discuter avec mon mari. Donc, je suis partie. Il fallait revenir 25 jours ou un mois après, pour voir sil avait des anomalies morphologiques. En sortant de la salle décho, Baptiste ma dirigée vers le pédiatre, Coralie. Jai remarqué quelle a fait ressortir tout ce quil y avait de positif chez ces enfants là, leur gentillesse
Elle ma dit que je pouvais lappeler quand je voulais, et quelle pouvait me faire rencontrer une femme qui avait un enfant comme ça, qui venait souvent à lhôpital. Elle ma présenté ces enfants, leurs qualités humaines
Elle ma dit quelle était entièrement à ma disposition. Trois jours après, je lai contactée pour quelle me dirige sur une documentation. Elle ma donné une brochure qui décrit les caractères physiques de ces enfants
Jai lu ça en attendant la prochaine échographie. Jétais indécise et quand même un peu inquiète par rapport à la prochaine écho, sil avait des problèmes cardiaques
Mais ce qui ma un peu rassurée, parce quau fond de moi, je me voyais mal tuer mon enfant et le garder dans mon ventre, quand on ma dit quil ny avait pas danomalie grave, jétais un peu plus apaisée. Alors, je lui ai dit quà à présent, je navais pas pris de décision avec mon mari. Il ma dit quil y avait tout le temps. Il ma dit que lessentiel, cest quil faut que vous vous entendiez avec votre mari pour la décision. Autant, moi jétais entre les deux, autant lui, il était catégorique sur linterruption. Après, il y avait la visite du cinquième mois
Je lui ai dit « mais jai pas pris de décision, est ce que cest pas trop tard? » Elle (Brigitte) ma répondu, « non, mais dici deux semaines
Il faudra que vous décidiez assez vite
» Alors à chaque fois que mon mari appelait, il me disait « Ça y est, tu es allée à lhôpital? ». Entre-temps, je lui avait envoyé des photocopies du document de Coralie, dans ma lettre javais expliqué que cétaient des enfants sensibles, pas violents, quils pouvaient être heureux. Jai appelé Brigitte, Brigitte a discuté avec lui, et là, il a été daccord. Je crois que ça la rassuré, il imaginait que cétait un monstre
Alors là, cétait lapaisement total pour moi. Je lui ai demandé « Est ce que tu pourra maider, il aura des problèmes moteur
». « Il ma dit oui, de toutes façons, cest notre enfant. » Je lui ai dit « Mais il ne faudra pas me dire après, cest moi qui lai choisi, cest moi qui men occupe. » (Entretien madame Fall, Les Glycines)
Lun des éléments qui ressort de lhistoire de madame Fall, cest que sa décision a été un processus long où plusieurs éléments ont joué pour définir le choix. Les éléments mis en place dans la maternité et les rencontres avec les différents intervenants ont jalonné son itinéraire et lont finalement aidée à façonner une décision. On pourrait être tenté de définir le choix de madame Fall comme celui de garder un bébé trisomique. Si lon écoute ce que dit la patiente, et que lon consulte en parallèle les notes des conversations du staff de diagnostic anténatal hebdomadaire autour de cette patiente, on saperçoit quelle et son mari ont été au cur dun processus qui a défini le problème autant que les solutions acceptables pour nen retenir plus quune à la fin. Lobstétricienne qui annonce la nouvelle au départ pose les éléments de la décision : cest intervenir ou ne pas intervenir, cest une décision des parents, mais elle doit être modulée du fait de la présence du jumeau sain. Elle ne pose pas la question en terme de vie du ftus affecté, mais en termes de conséquences sur lautre (bébé). Ce qui pose problème, ce nest pas la trisomie du ftus, cest sa gémellité. Dans le dialogue avec Baptiste, la patiente évoque les caractéristiques des trisomiques, les anomalies éventuelles quil peuvent avoir et les modalités dun foeticide. Elle met en place certaines des conséquences possibles de choix dans un sens ou dans lautre : risque de fausse couche alors quelle a eu du mal à concevoir ses enfants, vie dun trisomique, suite de la grossesse : que signifie continuer une grossesse avec un (bébé) mort
La patiente évoque une discussion avec la psychologue, la pédiatre
Des discussions avec son mari : que vont penser les voisins ? Qui assumera léducation du (bébé) ? La procédure qui incite les patientes indécises à voir autant dinterlocuteurs quelles le désirent ouvre donc des ponts avec les conséquences possibles des différentes options, chaque interlocuteur pose des conséquences différentes. Finalement, madame Fall ne se détermine pas par rapport à la trisomie, mais par rapport à tout un ensemble de conséquences possibles dune intervention.
On voit bien ressortir dans le récit de madame Fall les rôles prépondérants du temps et de la configuration daccueil des femmes enceintes aux Glycines dans la construction de sa décision. En lui donnant le temps de réfléchir, de partir voir son mari, de poser des questions à des interlocuteurs différents dans la maternité, sur les conditions de lintervention éventuelle, sur les caractéristiques des trisomiques, les médecins lont aidée à mettre en place un système qui ne force pas la détermination mais qui la crée petit à petit. Ce parcours contraste avec les discussions qui ont été menées en parallèle au staff hebdomadaire. La première évocation de madame Fall en staff laissait en effet présager une évolution beaucoup moins nuancée :
Echographiste(Baptiste): Madame Fall une première grossesse, gémellaire, obtenue par FIV, cest une africaine qui vit en France de façon provisoire. Son mari est reparti là-bas, elle est restée, elle est étudiante. Cest X (as de léchographie) qui la vue en échographie, il a demandé un caryotype. Il y a un jumeau trisomique et un jumeau normal
un XY normal, un XY T21
je ne sais pas ce quelle veut faire, je la vois vendredi
Est-ce que tu peux la voir toi, Coralie. (pédiatre)?
Pédiatre(Coralie): Oui
Psychologue: Elle est à quel terme?
Echographiste(Baptiste): 20 semaines
Obstétricien (Nicolas): Cest quoi les alternatives? Cest laisser évoluer ou envisager un foeticide?
Léchographiste approuve.
Obstétricien (Nicolas): Dans le cas dun foeticide éventuel, on peut bien reconnaître celui qui est trisomique?
Baptiste explique quil ny a pas dambiguïté possible. Le chef de service approuve en disant que « cest important quon ne puisse pas se tromper ». Léchographiste dit que le bébé trisomique est celui qui est en haut avec le placenta de telle manière.
Chef de service(Charles): Quand est-ce quon lui en parle? (du foeticide)
Echographiste: Après quelle ait vu Coralie. (la pédiatre)
Lensemble des médecins approuve.
Psychologue: Elle peut aussi vouloir garder lenfant?
Chef de service: Tout à fait
La sage femme: Oui, parce que les africaines des fois elles gardent les enfants trisomiques.
(Observations Staff de Diagnostic Anténatal, les Glycines)
Lobstétricienne de madame Fall, Brigitte, nassiste pas cette fois là au staff. Le cas est présenté par Baptiste, léchographiste, qui précise quil ne connaît pas la position de la patiente. Il doit la voir quatre jours plus tard pour confirmer le diagnostic et se propose de lui faire rencontrer la pédiatre à cette occasion. Le principe de ces rencontres avec plusieurs interlocuteurs permet de donner des éclairages différents à la patiente et laider à prendre une décision. Dans le cas dune trisomie « simple », il nest pas sûr que les patientes voient autant dinterlocuteurs, et si lon évoque leur nom au staff cest plus pour informer des modalités de linterruption de grossesse. Dans la présentation de léchographiste, les données du problème permettent de situer pourquoi lon ne glisse pas aussi rapidement : la grossesse a été obtenue par FIV (et donc au terme dun parcours réputé éprouvant), il y a deux ftus dont un seul est atteint, lanomalie a été suspectée au cours dune échographie « de routine » et non pas après une amniocentèse effectuée systématiquement, ou sur demande de la femme enceinte. La patiente ne sest pas encore déterminée. Lobstétricien et le chef de service commencent par envisager deux options: le foeticide sélectif, ou la condamnation à la vie. Les deux options nont pas le même poids pour eux. Le foeticide semble être le plus désirable. Le problème est de pouvoir être sûr de ne pas se tromper de jumeau. La réponse de léchographiste sur le moment prévu pour lévocation du foeticide montre quil a déjà envisagé den parler, et quil se pourrait que tous trois pensent que lon sachemine vers cette solution. Il paraît sûr de son fait. La remarque de la psychologue permet de redonner de la légitimité à la seconde option, et les oblige à envisager quelle est toujours possible. Elle est en cela soutenue par la sage femme. Au staff de la semaine suivante, on retrouvera la division des acteurs : les uns parlant de se renseigner sur les procédures de foeticide sélectif, de voir ce que font les équipes de pointe dans ces situations, alors que léchographiste, qui a rencontré madame Fall, lui a donné du temps pour réfléchir. Madame Fall est indécise, son mari, qui est en Afrique, penche pour lintervention sélective. Par la suite, lindécision de la jeune femme va faire que des participants au staff (et particulièrement Baptiste léchographiste, Brigitte lobstétricienne, Coralie la pédiatre, Marie Claire la psychologue, mais aussi Arielle, lassistante sociale) vont se mobiliser pour laider à trouver une façon acceptable de trancher son dilemme. Dans les réunions de staff ultérieures, les éléments médicaux du problèmes seront moins évoqués, pour laisser place aux moyens de permettre aux futurs parents de se mettre daccord sur lissue du dilemme, comme lillustre ce passage :
Echographiste:
On na toujours pas de nouvelles de madame Fall, Coralie(pédiatre), tu en as?
Coralie (pédiatre): Non, je lui ai fait passer un petit document sur la trisomie et voilà
Je lai vue jeudi dernier
Je crois quelle est toujours dans le même truc, pour elle, cest clair et net, elle veut le garder, lui non
Arielle (assistante sociale): Elle est très affectée par cette différence. Ils nen nont parlé quau téléphone, je crois que ça cest assez mal passé. Elle a demandé à son mari den discuter, elle lui a demandé de lui envoyer un billet davion, mais elle ne la toujours pas reçu.
.
Arielle (assistante sociale): En plus ça pose des problèmes pour elle de sortir du territoire, elle a un visa de
et elle ne sait pas si elle pourra re-rentrer, de toutes façons, elle veut accoucher en France
(Observations Staff de Diagnostic Anténatal, les Glycines)
Lassistante sociale trouvera une solution dhébergement pour la jeune femme jusquà la fin de sa grossesse, sa détresse morale se doublant de problèmes financiers (la patiente passera les derniers mois de sa grossesse dans un centre médicalisé pour futures mères). La conjonction de lincertitude de la mère au départ, des procédures mises en place aux « Glycines » de consultation avec différents spécialistes, et la concertation dun certain nombre de ces spécialistes mais aussi dautres membres du personnel autour de lhistoire de madame Fall dans le staff de diagnostic prénatal va aider à faire émerger une solution satisfaisante.
Ce rapide parcours dans des histoires de diagnostic prénatal montre à la fois la fragilité des notions de décision médicale et de consentement dès quon sapproche de la façon dont se déterminent les cours daction, dans les consultations, et lintérêt quil peut y avoir à interroger les situations dinteraction pour comprendre ce qui fait agir. Ce qui nous a été donné à voir dans ces consultations cest la construction de compromis à chaque fois négociés localement entre un certain nombre de (f)acteurs. Il ny a pas de démarcation claire ni dopposition entre décision médicale et décision des futurs parents. Les orientations des cours dactions ne se sont pas faites en fonction des principes édictés par léthique médicale qui souvent rentrent en opposition dans ces histoires là : faut-il privilégier lautonomie des parents ou la bienfaisance ? Ce sont les facteurs internes aux situations qui vont orienter les interactions. Nous avons pu dégager trois types de situations.
Dans les premières situations, les opérateurs ont visualisé des signes, mais sans en être certains, il y a donc une décision médicale de poursuivre les investigations mais alerter les futurs parents ne paraît pas nécessaire, compte tenu des incertitudes qui entourent la pratique de léchographie. Parce quils peuvent avoir mal vu, les opérateurs vont privilégier le second examen, dans un délai variable avec éventuellement un opérateur plus chevronné.
Dans les situations suivantes, les signes ne peuvent pas être rapportés de façon certaine à une anomalie identifiée. La modulation des attitudes se fera en fonction de caractères inhérents à la pathologie soupçonnée , aux suppositions faites sur les attitudes des parents, et à leur capacité à assumer une décision moralement lourde.
Dans les dernières situations, on est dans la certitude diagnostique et pronostique, mais des dispositions particulières à lopérateur (pour la trisomie 18) et au dispositif de suivi (pour le jumeau trisomique de madame Fall) vont permettre de recréer du choix, un espace de décision.
Le raisonnement en termes de décisions suppose un ordonnancement particulier des situations en termes de décideur, doptions et de règles de décisions qui napparaissent pas tels quels dans nos observations. Nos situations nous montrent des moments dindétermination et des moments de détermination mais on est bien en peine den attribuer la cause à un facteur particulier. Les contextes sociaux jouent un rôle certain, mais il faut également y ajouter lensemble socio-technique de la consultation qui va lier chaque rencontre, chaque interaction à dautres points du dispositif qui pourront avoir des influences sur le cours daction. Nous en avons vu un exemple avec lhistoire de madame Fall, et nous verrons plus en détail dans le prochain chapitre comment des instances comme les staffs de diagnostic prénatal peuvent contribuer à moduler laction autour de la consultation de diagnostic prénatal.
Chapitre 5
Du colloque singulier au colloque pluriel, les avatars de la gestion multidisciplinaire du diagnostic prénatal
Lun des objectifs de cette thèse est de trouver des passerelles entre léthique médicale et les sciences sociales, deux champs de réflexion qui restent insuffisamment reliés. A quoi peuvent servir les sciences sociales pour léthique médicale ? Il nous semble que lapport essentiel des sciences sociales consiste à mettre en lumière les éléments des dispositifs locaux qui vont orienter les actions possibles. Ainsi, léthique médicale telle quelle est formulée dans les revues comme « Bioethics » ou le « Hastings Center report on Bioethics », ou, en France, dans les avis du Comité Consultatif National dEthique pour les sciences de la vie par exemple, vise à établir des principes généraux qui pourront servir de guide aux équipes mettant en pratique telle ou telle technique novatrice. Parce quils ont une visée générale, ces travaux sont dun secours limité pour les équipes médicales et les profanes, soumis à lépreuve de situations particulières dans lesquelles ils doivent sengager sans repères normatifs. Lactivité de suivi prénatal ayant pris de lampleur ces dernières années, elle a permis léclosion de différentes spécialisations médicales, et larrivée de nouveaux acteurs dans les services dobstétrique. La pluridisciplinarité et les occasions de discussion quelle pourvoie sont perçues, notamment dans les avis du Comité dÉthique, comme une chance pour léthique médicale. Rien ne remplacerait, dans une société plurielle et pluriconfessionnelle, la recherche dune solution raisonnable par largumentation et la discussion. Les hypothèses qui ont accompagné notre réflexion tout au long des précédents chapitres étaient les suivantes : chaque dispositif de suivi prénatal organise dans son activité quotidienne les éléments dune moralité ordinaire, les « problèmes éthiques » du dépistage diagnostic prénatal ne commencent pas à se poser au moment où un diagnostic peut être effectué mais bien avant. Tout au long de cette thèse, nous avons cherché à mettre en évidence tous les éléments qui pouvaient être reliés à la consultation de suivi prénatal, et à montrer quà partir de la consultation on pouvait capter une multitude de points qui peuvent tous avoir à faire avec léthique. Dans les observations de staffs que nous allons découvrir au cours de ce chapitre, reviendront des consultations que nous avons évoquées lors des précédents. Nous verrons que ces consultations peuvent être rappelées à des titres différents selon les configurations de staff. Le but de ce chapitre est donc de montrer comment, à travers lexamen de modes dorganisation et de confrontations des différentes spécialités qui participent aux activités de dépistage/diagnostic prénatal, on va mettre en place des conceptions des femmes enceintes, de leurs ftus, des rôles des différents professionnels, et, partant, de léthique, variées. Au lieu de partir dun objet fixe qui serait la pluridisciplinarité, garante de léthique, nous allons regarder un des modes darticulation de la pluridisciplinarité qui émerge de nos terrains, et nous en examinerons les conséquences pour les acteurs/actants concernés. Nous montrerons que ce mode darticulation est à la fois le produit des contextes et des interactions - quil sagisse des interactions entre soignants ou des soignants avec les femmes enceintes - sans quon puisse dire a priori que les uns soient plus déterminants que les autres. Les questions principales qui sous-tendent ce chapitre peuvent être formulées de la manière suivante : comment se gère la dimension collective du suivi de la femme enceinte dans les staffs de diagnostic anténatal des services hospitaliers ? Quels aménagements cela suppose til, et quelles promissions cette dimension offre telle pour léthique ? Nous poursuivrons notre argument en trois temps. Après avoir décrit comment la notion de pluridisciplinarité est devenue incontournable, nous montrerons lhétérogénéité des réalités se rattachant à cette « pratique pluridisciplinaire du diagnostic prénatal » qui semble être un gage de sérieux dans les discours sur léthique. Nous nous intéresserons ensuite à la façon dont les dispositifs mis en place « formatent » une éthique dans la pratique, comment des formes de coordinations peuvent contribuer à ouvrir ou fermer des possibilités.
La pluridisciplinarité, nécessité technique ou chance pour l éthique ?
Lune des observations les plus couramment émises sur la pratique médicale contemporaine dans les sociétés occidentales est le partage de celle-ci entre des spécialités toujours plus nombreuses. La conséquence en est, pour les différents médecins au chevet du patient, la nécessité de saccorder et de se coordonner. La constatation de la multiplicité des intervenants médicaux autour dun patient a sans doute amené à la conclusion de la disparition progressive du « colloque singulier » avancée par de nombreux observateurs de lactivité médicale.
La médecine hospitalière contemporaine ou la fin du colloque singulier
Lexpression « colloque singulier » souvent entendue pour caractériser la relation patient-médecin qui sétablit dans la consultation désigne une situation pouvant être décrite comme suit : « (Le colloque singulier)
se caractérise par la relation personnelle entre le patient et le médecin, lequel prend seul la décision qui lui paraît adéquate. Et il existe autant de relations individuelles que de rencontres entre un médecin et un patient, même si ce dernier est appelé à en appeler plusieurs. » Or, la possibilité pour le médecin de prendre seul une décision devient plus ardue avec la multiplication des spécialités médicales. Comme le note Simone Bateman Novaes, dans un article de 1998, un certain nombre de facteurs a profondément transformé, au cours des dernières décennies, lenvironnement professionnel des médecins dans les hôpitaux. "Le médecin hospitalier travaille de fait en équipe, dans une relation plus lointaine aux patient, médiatisée par le personnel infirmier et un imposant plateau technique.". Par ailleurs, la modification de la relation médecin-patient, ne tient pas seulement à lapparition de spécialités toujours plus nombreuses, mais aussi aux objectifs multiples de la fonction hospitalière. Il sagit toujours de soulager les patients de leur mal mais également de contribuer à lavancement de la science médicale ainsi quà lédification des futurs médecins. « la réflexion sur la bioéthique aux États Unis a permis de mettre à mal l'image du 'colloque singulier' (plutôt maintenant réservé à la médecine libérale) et de montrer que la médecine hospitalière a au moins autant pour objectif de soigner les malades présents dans ses services que d'augmenter les connaissances médicales et faire progresser les moyens thérapeutiques." Les contours mêmes des missions des médecins ont évolué, leur activité séloigne de ce qui a longtemps constitué le cur de leur métier : les souffrances des malades, pour travailler sur des personnes, toujours appelées « patients » mais qui ne présentent pas de symptômes de maladies, pour tenter de prévenir la survenue de problèmes pathologiques, ou encore pour court-circuiter des fonctions défaillantes lorsquil sagit de greffer un organe ou daider un couple à obtenir un enfant à laide des procréations médicalement assistées. Dans le cadre du diagnostic prénatal, le bouleversement majeur de la fonction soignante sincarne dans le fait que linterruption de grossesse simpose parfois comme seul moyen de prévenir la maladie en faisant disparaître le patient-foetus. Le rapport à la temporalité de la rencontre médecin-patient a également évolué sous plusieurs aspects. Le ftus est un patient bien avant de naître. La loi française, en autorisant linterruption de grossesse jusquau dernier moment, instaure une barrière sur les possibilités dinterventions avant et après la naissance, avant la naissance la suppression du ftus est possible alors que la réanimation est obligatoire après la naissance. Le diagnostic prénatal consiste assez fréquemment à détecter des pathologies qui ne sont pas encore déclarées ou des symptômes daffections dont les atteintes peuvent être très variables selon les individus. Enfin, bien souvent, les techniques de diagnostic ou les thérapies proposées sont encore expérimentales et contribuent à brouiller les frontières entre recherche et soin. Tous ces éléments contribuent à rendre floues les lignes daction souhaitables pour les professionnels du suivi prénatal, car, comme le fait remarquer Simone Bateman-Novaes : « les thérapeutiques novatrices et les cas limites sont plus que des problèmes nouveaux posés à la pratique médicale: ils défient la conception courante des problèmes déontologiques _ traiter, prévenir, ne pas nuire _ et remettent en discussion les prémisses habituels d'une action professionnelle. Lorsque l'acte médical déborde sa stricte visée curative, au delà et en deçà des questions de responsabilité, c'est l'éthique d'une profession qui est en jeu."
La pratique pluridisciplinaire, désormais incontournable dans le suivi prénatal
Une femme ayant choisi de faire suivre sa grossesse au sein dun hôpital ne manquera pas de relever le nombre dintervenants que requiert cette pratique médicale. Au cours des mois, elle sera amenée à rencontrer régulièrement, selon les structures, et selon les résultats de ses divers examens : la secrétaire ou aide-soignante qui prépare et renseigne son dossier obstétrical, lobstétricien ou la sage-femme assurant les consultations, lassistante de laboratoire chargée des prélèvements sanguins obligatoires, léchographiste, la ou les sages-femmes dispensant les cours de préparation à laccouchement, et enfin lanesthésiste pour une consultation pré-péridurale. Cette liste sallonge sil savère quun diagnostic prénatal est nécessaire.
Lactivité de diagnostic prénatal, nécessite, de laveu même de ses praticiens, la coordination de plusieurs spécialités, et ne peut plus être lapanage du seul médecin accoucheur. "La complexité et la diversité des problèmes empêchent l'accoucheur généraliste de pouvoir cerner tous les cas. En effet, entre les diagnostics prénatals d'une toxoplasmose congénitale, d'une thalassémie, d'une mucoviscidose, d'une maladie de l'hémostase comme la maladie de Willebrand, du pronostic chirurgical d'une malformation digestive, urinaire, pulmonaire, ou cardiaque, la formation est totalement différente et n'est plus accessible aux gynécologues accoucheurs. S'il est nécessaire d'être gynécologue accoucheur pour pouvoir prendre en charge correctement la fin de la grossesse et l'accouchement, il est nécessaire d'avoir une formation supplémentaire de génétique et de pédiatrie (pour faire de la médecine ftale)." La femme enceinte dont le ftus révèle un problème peut, en plus des consultations mensuelles de suivi prénatal, être orientée vers un spécialiste de médecine ftale pour préciser un diagnostic, puis un pédiatre pour expliquer, le cas échéant, les problèmes de santé prévisibles, et éventuellement un chirurgien pédiatre si la condition du ftus requiert une intervention peu de temps après la naissance. Plus le nombre de personnes rencontrées par la femme enceinte est important, plus il y a de chances que les opinions de ces dernières sur les problèmes et leur(s) possible(s) résolution(s) diffèrent. Se pose alors la question de la coordination des différentes actions à envisager. Certains professionnels voient cette diversité comme une chance : "chaque spécialiste (obstétricien, pédiatre, échographiste, foeto-pathologiste, cytogénéticien, généticien, psychologue, sage-femme, radio pédiatre, chirurgien pédiatre
) apporte sa spécificité, son regard propre et ses connaissances. De la multiplicité des points de vue se dégagera le plus souvent une image cohérente, en tout cas plus complète que celle obtenue par un seul intervenant." La nécessaire pluridisciplinarité des équipes de suivi prénatal se transforme en vertu car elle permet lélaboration dune image plus complète de la situation, la prise en compte de facteurs plus nombreux. Cette situation ne pourrait quêtre bénéfique. Le raisonnement qui précède est très proche de celui exprimé par le CCNE dans son avis de 1985 concernant le diagnostic prénatal repris dans lélaboration de la partie de la loi de juillet 1994 sur linterruption thérapeutique de grossesse.
La pluridisciplinarité comme garantie éthique des actions thérapeutiques
Les possibilités toujours plus nombreuses de diagnostic prénatal, et labsence de solutions évidentes à une grande partie des problèmes détectées posent des défis de trois ordres aux personnels soignants. Dune part, les compétences requises pour exercer la médecine ftale sont au croisement entre les connaissances dobstétrique, de pédiatrie et de génétique. Dautre part, devant lincertitude de certains diagnostics, et le statut hybride du ftus, les solutions possibles dépassent parfois le cadre normatif de laction médicale telle quelle était perçue par les acteurs. En dernier lieu la société elle-même, reconnue dans sa dimension multiconfessionnelle et pluri-culturelle, noffre pas de guides pour laction dans des situations où lon doit évaluer ce qui fait quune vie puisse être jugée digne dêtre vécue. La confrontation pluridisciplinaire, au cours de réunions, et la discussion, ont paru pouvoir se poser comme des solutions suffisantes.
Devant les conséquences de lincursion des nouvelles techniques de dépistage/diagnostic prénatal, les équipes peuvent se sentir dépassées. Comme nous lavons vu, en particulier dans le chapitre 4, le diagnostic prénatal nest pas une activité évidente, et des incertitudes demeurent souvent présentes. Le brouillage des frontières entre le diagnostic, la thérapie et la recherche mène parfois les praticiens dans des impasses. La discussion entre professionnels semble un bon moyen de réfléchir et de donner du sens à des démarches qui prennent parfois les acteurs de court. Cest pourquoi des instances de discussion sont mises en place ici ou là. Le diagnostic prénatal a souvent été au centre de réunions interdisciplinaires et pas seulement au sein dun même service. En région parisienne, lhôpital Necker, et la maternité de Port Royal organisent périodiquement des « staffs » sur le diagnostic prénatal auxquels sont conviés leurs correspondants de ville ou dans les autres maternités. Coralie, la pédiatre et Baptiste, léchographiste des Glycines fréquentaient ces réunions mensuelles. Les questions abordées au cours de ces staffs ne sont pas nécessairement relatives aux techniques du diagnostic prénatal. Autour dun pédopsychiatre de lhôpital Saint Vincent de Paul sest constitué un groupe de réflexions sur la pratique du diagnostic prénatal, de spécialistes « venus dhôpitaux publics ou privés, de cliniques de Paris ou de Province ». Didier David présente ainsi lintérêt de ses réunions :"Nous sommes persuadés que l'interdisciplinarité est aujourd'hui le seul moyen de mettre du sens dans la fulgurante avancée de la science médicale actuelle, pleine de contradictions et de paradoxes
L'interdisciplinarité nous oblige à exposer nos doutes, à confronter nos progrès cliniques aux questionnements éthiques
" Confronter les expériences pour donner des ressources face à des circonstances parfois très difficiles à accepter humainement, est une réponse possible aux défis posés par leur pratique. "Nous avons tenté, au cours de nos rencontres de ces six dernières années, avec humilité, de parler de ces "choses" indéchiffrables qui arrivent dans notre pratique, à chacun d'entre nous, chaque jour. De ces "choses" nous avons pu, petit à petit, parler ensemble, malgré l'extrême difficulté d'un dire sur la douleur, la malformation, la mort, l'ensevelissement. De cette parole multiple et commune, notre pratique s'est retrouvée modifiée, enrichie, apaisée." Poursuivant des objectifs similaires, un certain nombre de chefs de service ont choisi de mettre en place dans leur maternité des comités déthiques locaux, des « staffs » sur le diagnostic anténatal où les questions délicates sont soumises aux regards de tous
Les autorités morales et légales pour une gestion pluridisciplinaire des problèmes éthiques du diagnostic prénatal
Le Conseil Consultatif National dÉthique dès 1985 préconise, dans son avis relatif « aux problèmes posés par le diagnostic prénatal et périnatal », la création de Centres de Diagnostic Prénatal pluridisciplinaires. "Pour conserver à ces diagnostics biologiques et échographiques la qualité de rigueur qu'ils ont pu déjà avoir, il est recommandé d'organiser des Centres agréés de diagnostic prénatal, qu'aucune décision d'interruption médicale de la grossesse ne puisse être prise sans une consultation préalable d'un tel Centre. Celui-ci devrait être multidisciplinaire, comporter au moins un médecin généticien biologiste et un spécialiste d'échographie ftale et être associé à un ou des laboratoires de biologie pouvant pratiquer les examens nécessaires." . Le CCNE définit dans cet avis une liste non exhaustive des compétences médicales nécessaires au diagnostic prénatal. Loin de se restreindre à un travail dobstétricien, non mentionné comme tel dans lavis, le diagnostic prénatal est le fruit dune collaboration entre un « médecin généticien biologiste », un « spécialiste de médecine ftale », et un ou plusieurs « laboratoires de biologie ». Cette mesure est reprise dans la partie sur le diagnostic prénatal de la loi de bioéthique de juillet 1994. Cette dernière confirme la création des « centres de diagnostic prénatal » de référence et exige que toute proposition dinterruption de grossesse pour motif médical soit signée par deux médecins (on voit là fonctionner le principe qui fait du partage de la proposition dinterruption de grossesse une garantie de sa moralité) dont lun est obligatoirement choisi dans un « centre de diagnostic prénatal » de référence. La loi, comme lavis du CCNE, ne mentionnent pas en revanche quels peuvent ou doivent être les moyens de coordination des différentes spécialités concernées.
Monique Membrado a observé pendant un an le fonctionnement du « comité de vigilance » mis en place dans un « centre de diagnostic prénatal » pour remplacer les deux médecins prévus par la loi de juillet 1994 sur linterruption de grossesse pour raison médicale. Ce comité se réunissait une fois par mois et toutes les fois quune situation exigeait une réponse urgente pour arrêter une décision collective du service à proposer aux femmes enceintes ou aux couples. "La complexité et l'incertitude sont les deux données premières sur lesquelles doit se fonder l'ambition d'intelligibilité des enjeux de cette pratique médicale
La création d'un collectif leur apparaît comme le meilleur rempart contre l'incertitude et tout particulièrement contre les passions et la subjectivité. L'objectif qu'ils se donnent est de "rationaliser l'irrationnel", de déployer, face à la pression interne et externe exercée par les affects et les valeurs personnelles, un argumentaire étayé scientifiquement, "réfléchi" et fruit d'une argumentation collective." Lauteure souligne dans son article, au delà de ces objectifs louables, lambiguïté de la question de savoir qui compose le collectif habilité à statuer sur des décisions. Elle cite à cet égard la difficulté des sages-femmes à se faire admettre au sein du collectif. Ces dernières finissent par obtenir une place qui sapparente à un strapontin. Elle montre également la difficulté darrêter une position commune. La recherche de laccord au sein dun collectif formé dans un service révèle les tensions au sein de léquipe entre les personnels « attentifs à la demande externe », et ceux qui prennent à cur leur rôle de « régulateurs » de la demande. Notre réflexion, dans ce chapitre, sinscrit dans la parenté dun tel article. Il sagit, comme lexprime Monique Membrado, en écho aux propositions de Simone Bateman, de comprendre léthique telle quelle se fait dans des situations problématiques qui donnent naissance aux controverses pour mieux saisir les conditions démergences de ce débat ainsi que sa résolution, au moins momentanée dans la pratique. Car quels que soient les états davancement des débats sur léthique, les services médicaux doivent fonctionner quotidiennement et apporter des solutions. Nous faisons nôtre cette approche qui sintéresse à ce qui se fait dans les services, plutôt quà ce qui devrait sy faire. Nous tenons simplement à y ajouter une condition : nous ne voulons pas nous en tenir, dans la définition des problèmes éthiques, aux situations de décision. Car comme nous lavons montré au chapitre précédent, la notion de décision, dans le suivi prénatal, est entachée dun certain nombre da priori et ne reflète quimparfaitement ce qui se joue. Nous avons constaté, dans les services que nous avons visité, quil avait été jugé opportun dorganiser des réunions pluridisciplinaires autour du sujet du diagnostic prénatal. Ces réunions permettaient de justifier, aux yeux des différents professionnels assemblés, un certain nombre de solutions adoptées face à des problèmes rencontrés en consultation de diagnostic prénatal. Elles revêtaient des aspects totalement différents aux Glycines et aux Marronniers. Plus que la tension entre les deux positions présentées par Monique Membrado et qui se retrouvent dans une grande partie des équipes médicales, ce qui nous a intrigué dans les observations de ces réunions, cétait le rôle joué par les configurations de réunions sur les résultats ou les conséquences des confrontations pluridisciplinaires pour les femmes enceintes comme pour le personnel soignant. Ce que nous appelons configuration est la conjonction dun certain nombre de facteurs, humains ou matériels qui vont jouer un rôle dans la délimitation des séances pluridisciplinaires.
Intuitivement, on peut supposer que mettre en uvre la nécessaire pluridisciplinarité demande des arrangements différents selon quon est dans un cabinet de ville, une clinique privée, dans un hôpital de moyenne importance ou un grand hôpital universitaire. Derrière la nécessaire pluridisciplinarité se cachent, à notre sens, des promissions différentes dans les configurations de suivi prénatal. Dans leurs façons de mettre en pratique cette pluridisciplinarité, les services vont articuler des positions non neutres vis à vis de léthique.
Lobservation nous a permis deffectuer de petits décalages par rapport aux discours entendus qui souvent reprenaient les arguments déjà pointés en éthique médicale. Lavantage de notre méthode a été de laisser émerger des objets intéressants. La partie qui suit va nous permettre de découvrir certains des choix darticulation de la pluridisciplinarité qui ont été faits aux Glycines et aux Marronniers.
Les staffs de diagnostic anténatal, lieux privilégiés de lobservation de la coordination des spécialités concernées par le suivi prénatal
Les staffs sont un bon lieu pour étudier une modalité de la coordination des différentes spécialités pour deux raisons principales : dune part, les staffs sont créés pour matérialiser un moment de rencontre entre les différents professionnels, dautre part, ils sont souvent pris, dans une certaine littérature médicale, comme le stade suprême de lévolution de léthique médicale : on na plus affaire à un médecin « qui décide tout seul dans son coin » et dont les préconisations peuvent être taxées darbitraire, mais à un collège de praticiens, qui pèsent ensemble le pour et le contre, pour offrir aux femmes enceintes des solutions qui permettent de faire converger les intérêts des ftus, ceux des futurs parents et ceux de la société. Lhypothèse implicite étant que parmi tous ces spécialistes, les différences de sensibilité feront que les uns auront probablement des affinités avec les sentiments probables des futurs parents, et les autres seront plus portés vers une approche de défense du ftus. Cette solution a été retenue dans un certain nombre de services, comme le soulignent Marcela Iacub et Pierre Jouannet. "Les médecins se sentent bien souvent livrés à un espace décisionnel trouble, où il n'est pas toujours aisé de comprendre pourquoi un choix devrait être privilégié aux dépens d'un autre. C'est sans doute pour cette raison qu'ils font volontiers appel à des comités d'éthique, groupes plus ou moins informels composés, notamment de médecins et de spécialistes en sciences sociales, ou à d'autres structures décisionnelles comme les réunions collégiales, dont la finalité est toujours de limiter l'arbitraire et d'accroître la légitimité par le caractère collectif et négocié des décisions." (p 7) Certains services ont mis en place soit des comités déthique , soit des staffs de diagnostic anténatal. Le modèle qui sous-tend cette hypothèse est celui des comités déthiques nationaux ou locaux mis en place dans un certain nombre de pays. Lhypothèse de la confrontation de personnes de bonne volonté dans la discussion pour trouver une solution raisonnable à des problèmes éthiques paraît tout à fait honnête.
Mais il nous semble que cette hypothèse pose plusieurs questions. Dune part, elle suppose des situations équivalentes a priori sans réfléchir sur la façon dont ces dernières sont constituées, et nous avons vu, dans les chapitres précédents, limportance de lensemble socio-technique dans la définition de ce qui fait problème. Dautre part, elle ignore le poids des dispositifs au niveau local sur la définition de ce quest un problème éthique, et sur la composition dun panel de « personnes de bonnes volonté ». Or, la méthode dobservation ethnographique que nous avons privilégiée dans lapproche de terrain, a fait ressortir ces aspects de détermination locale. Notre chapitre va sattacher à montrer à quel point la prise en compte des éléments locaux est importante pour comprendre comment les réunions pluridisciplinaires peuvent avoir un rôle dans la définition de certaines options éthiques.
Dans un premier temps, nous allons montrer comment les contraintes locales vont jouer sur la mise en forme des problèmes autour du suivi prénatal, comment elles vont organiser les possibilités daction. En nous intéressant à des réunions pluridisciplinaires organisées sur nos terrains, aux Glycines et aux Marronniers, nous serons amenés à réfléchir sur la constitution dinstances de discussion dans ces maternités et aux conséquences que cela peut avoir. Notre hypothèse est quorganiser (au moins en partie) la collaboration des soignants à travers des staffs, cest définir notamment qui est concerné (qui compose cette pluralité articulée), et ce qui est concerné par ce débat pluraliste (quels sont les problèmes abordés). Or répondre à ces questions nest à notre sens ni fortuit ni dénué de conséquences éthiques.
Dans un second temps, lexamen dextraits des staffs sur nos terrains des Marronniers et des Glycines va nous permettre de documenter cette approche et daller plus loin dans la précision de ce que les staffs vont permettre dans les contextes particuliers de nos deux terrains. Derrière la présentation idéale du débat ouvert, derrière la métaphore du tribunal permettant une discussion entre les avocats de la femme enceinte et ceux du ftus, il y a des contextes concrets, pratiques, des configurations dacteurs et dactions, il y a les représentations que se forgent chacune des spécialités médicales de ce dont il sagit. Les débats permettent de mettre en évidence les conceptions différentes des intervenants, et les sources de malaise potentielles
On montrera que les implications de la pluralité des interlocuteurs ne sont pas forcément positives
Il ne sagit pas ici dévaluer des pratiques, ou de se contenter de constater des situations hétérogènes selon les services, mais aussi de réfléchir à la façon dont des dispositifs hétérogènes peuvent faire ressortir des questions sur la place des soignants, celles des femmes enceintes, de la société
Nous avons eu la chance de visiter des services où les options en matière de coordination étaient radicalement différentes. Aux Glycines comme aux Marronniers, laspect multidisciplinaire de lactivité de diagnostic prénatal ne peut manquer dêtre constaté. En revanche les modalités darticulation des différents soignants les uns par rapport aux autres divergent. La différence peut sillustrer par une anecdote sur les débuts des terrains : ma première rencontre avec les Glycines sest faite lors dune réunion du staff hebdomadaire à laquelle Charles nous avait conviées, mon premier contact avec les Marronniers fut un entretien personnel assez long avec Noël où il ne fit pas mention du staff de diagnostic anténatal. A une vision collégiale du suivi prénatal aux Glycines soppose une vision plus hiérarchique des Marronniers, centrée autour de la consultation de diagnostic prénatal de lexpert en la personne de Noël. Lâge, la personnalité des chefs de service, la taille et le statut de centre de diagnostic prénatal des Marronniers sont autant de clefs pour comprendre les écarts constatés. Au delà de cette affirmation qui semble évidente, il est intéressant de saisir comment chaque élément va jouer avec les autres. Nous présenterons dans la partie suivante le staff hebdomadaire des Glycines, et le staff bimestriel des Marronniers. Dans un premier temps, nous mettrons côte à côte les caractéristiques organisationnelles et les compostions des staffs. Nous nous interrogerons sur les contours de la pluralité dessinés par lun et lautre. Lorganisation de staffs est une pratique assez habituelle dans les services hospitaliers. Dans les services dobstétrique des Glycines, comme des Marronniers, il existait un staff quotidien (sauf le week-end) où lon évoquait les principaux événements des dernières 24 heures dans la maternité. Je nai jamais assisté à lun de ces staffs aux Glycines, personne na songé à my convier et cétait un staff orienté sur le fonctionnement courant du service : accouchements etc
Aux Marronniers, Noël ma convié au staff du lundi quil nommait « staff allongé » parce quil reprenait les événements du week-end (les accouchements ayant eu lieu, les sorties de patientes, les admissions de nouveau-nés dans le service de réanimation néonatale, les hospitalisations pour menace daccouchement prématuré
) avec les sages-femmes, les internes de garde, des pédiatres de la maternité et du service de réanimation néonatale, puis il y avait une partie de présentation bibliographique pour les internes en stage aux Marronniers. Les staffs de diagnostic étaient donc des staffs supplémentaires créés aux Glycines et aux Marronniers, spécifiquement autour de la question du diagnostic prénatal, ce sont eux que nous allons étudier.
Les analyses des staffs de diagnostic prénatal portent sur deux types de données : des données primaires , des extraits sélectionnés des staffs proprement dits pour avoir une idée des interactions qui peuvent y avoir lieu et de la façon dont peut jouer la pluridisciplinarité, et des données secondaires, les caractéristiques pratiques et les compositions des staffs, les tableaux faits sur les supports de discussion des staffs.
Les staffs de diagnostic anténatal aux Glycines et aux Marronniers
Charles, le chef de service des Glycines avait, dès son arrivée, institué une réunion hebdomadaire sur le diagnostic prénatal (appelée staff), à limage de ce qui se faisait dans la maternité doù il venait. Cette réunion se tenait un jour fixe de la semaine à 13 heures, et durait une petite heure. Lhoraire et la durée moyenne du staff en faisaient un moment accessible a priori pour tout le personnel de la maternité. Le staff avait plusieurs objectifs distincts, selon Charles. « Premièrement, sur un cas particulier, réunir lensemble des connaissances des participants, les connaissances supplémentaires, les possibilités nouvelles, les propositions davis extérieurs par rapport au bébé. Deuxièmement, par rapport à léquipe, que le maximum de personnes sache que lindividu va être pris en charge. Les acteurs principaux sont les obstétriciens, les pédiatres, ça pourrait concerner lensemble du service. Il y a peu de sages-femmes qui participent, cest un peu dommage
Cest une manière de reconnaissance du travail de chacun, savoir sur les bébés déjà nés, les autres contrôles
» (entretien Charles) On y retrouve lhypothèse des chantres de la pluridisciplinarité qui est de réunir le plus de compétences possibles pour sassurer que lon a bien mis en uvre tout ce que lon pouvait proposer à la femme enceinte, et éventuellement envisager un avis extérieur. Le second volet de la mission de cette réunion hebdomadaire est de sassurer que linformation circule à propos des femmes enceintes pour que ces dernières soient mieux accueillies. Le troisième volet était la construction dun point de vue commun sur une patiente donnée, ce qui nétait pas toujours évident. Un point de vue commun permettait que la femme enceinte nentende pas plusieurs versions différentes de son histoire en fonction des soignants rencontrés. La dernière partie concerne une certaine réflexivité des acteurs sur leurs actions, avec des retours sur des femmes enceintes ou des ftus précédemment évoqués avec la conclusion de leur suivi médical.
Aux Glycines lexpression dun engagement pour une gestion des patientes au vu et au su de tous
Tout le personnel de la maternité était convié au staff hebdomadaire. Celui-ci réunissait entre dix et vingt participants chaque semaine. Ces participants se recrutaient dans des fonctions assez variées, obstétriciens, échographistes, pédiatres, sages-femmes (dont la participation était sporadique, doù les regrets exprimés par Charles), la psychologue du service, parfois une infirmière ou une puéricultrice, lassistante sociale, la secrétaire du service échographie et parfois la secrétaire de la maternité
Les personnes autour desquelles sorganisait le staff étaient également celles qui sexprimaient le plus souvent (et qui conditionnaient la tenue de la réunion): Charles (le chef de service), Baptiste (échographiste coordinateur du staff), Coralie (pédiatre à temps plein de la maternité), Fabienne (pédiatre à mi-temps de la maternité), Brigitte (obstétricienne au service de PMA), Vincent (obstétricien), Delphine (surveillante de la maternité), Marie-Claire (psychologue), leur position de personnages principaux du staff se traduisait par le fait que les places immédiatement autour de la table de staff (une dizaine) leur étaient de fait réservées, même lorsquils étaient les derniers à arriver. Les autres participants se plaçaient généralement au second rang. Parmi les médecins assistant aux réunions du mardi midi, les plus assidus étaient deux obstétriciens à plein temps à lhôpital Brigitte et Vincent, les pédiatres (lune, Coralie, était à temps plein à la maternité ; la seconde, Fabienne y était à quatre cinquièmes de temps mais assistait tous les mardis au staff). Les obstétriciens vacataires effectuant des demi-journées de consultations étaient rarement là. En dehors de Baptiste, échographiste principal des Glycines (il effectuait la moitié des prestations déchographie du service), le seul échographiste que jai vu fréquenter le staff était Bruno. Ce manque dassiduité des autres échographistes au staff de diagnostic prénatal, malgré linvitation très large de Charles, était-il surprenant ? Devait-il être imputé à un manque de motivation, ou dintérêt pour ce staff ? Aucun des trois autres échographistes na dailleurs mentionné le staff du mardi dans les discussions que nous avons pu avoir ensemble. Mais il est une explication plus prosaïque, bien que je nen ai pas eu la confirmation par tous : pour des médecins vacataires, exerçant parfois en lointaine banlieue, une présence aux Glycines à cette heure-ci, aurait impliqué une trop grande interruption de leurs activités. Lorsquils découvraient des signes inquiétants chez un ftus, ils orientaient la future mère vers Baptiste, qui était ensuite à même de exposer son histoire au staff. Bruno consultait aux Glycines le mardi matin, il lui était donc plus aisé de déjeuner avec Baptiste (qui consultait quasiment tous les jours) à la cantine de lhôpital puis de participer au staff avant de repartir à son cabinet de ville en banlieue. Les sages-femmes sont affectées à des gardes de 24 heures. Celles présentes à lhôpital le mardi peuvent éventuellement assister au staff, si aucune parturiente ne les sollicite en salle de travail. En revanche, les sages-femmes hors garde ne fréquentent pas le staff. Cette présentation succincte des participants au staff nous permet de faire quelques constatations : malgré linvitation étendue à tout le personnel de la maternité, le choix de lhoraire régulier des réunions tous les mardis à lheure du déjeuner ne peut convenir à toutes les catégories de personnel, et les plus avantagées par ce choix sont les plus représentées..
Le staff bimestriel des Marronniers : un exercice de réconciliation médicale
Il y avait également un « staff de diagnostic anténatal » aux Marronniers, mais je nen ai eu vent quau cours de mes observations sur le terrain. Noël ne lavait pas évoqué lors de notre première rencontre, et je nen retrouve pas trace dans mes notes. Ce qui peut laisser à penser que ce nétait pas un point majeur de la gestion du diagnostic prénatal dans son service des Marronniers. Dans mes entretiens et discussions avec les professionnels des Glycines, lautre terrain, le staff de diagnostic anténatal revenait souvent, parfois jétais à lorigine du sujet et parfois les personnes de léquipe men parlaient spontanément. Aux Marronniers, il était rare que le sujet soit abordé en dehors des jours de réunion. Sylvie, la pédiatre lévoqua un jour devant moi, pour mentionner quelle avait la charge de lorganiser. Le staff bimestriel de diagnostic anténatal avait été mis en place par Noël deux ans auparavant. Il réunissait les personnes intéressées aux Marronniers ainsi que des généticiens dune équipe extérieure réputée. Ce staff se déroulait en vidéoconférence. Les deux équipes étaient dotées de léquipement nécessaire et les généticiens utilisaient auparavant la vidéoconférence avec dautres équipes du sud de la France. Lintérêt de la vidéoconférence était déviter aux généticiens de se déplacer en grande banlieue, et donc ils étaient plus ponctuels. Par ailleurs, certains généticiens ayant des engagements dans leur service ces jours-là pouvaient éventuellement passer un moment pour aborder une histoire quil connaissaient. Aucune information nétait perdue par rapport à la réunion physique, car on pouvait facilement transmettre des documents audiovisuels par vidéoconférence : diapos ou enregistrements déchographie, les généticiens de leur côté pouvaient aller consulter leurs dossiers lorsque les patients étaient communs. Les réunions avaient lieu le vendredi après-midi à 14 heures 30 et duraient environ deux heures. La salle de staff était une grande pièce, dans le couloir où se trouvaient une partie des salles de consultation de la maternité. Cette salle était équipée dun grand nombre de chaises et de tables, généralement disposées bout à bout en rectangle faisant le tour de la salle. En temps normal, elle devait servir de salle de cours aux internes, certains venaient y travailler sur des ordinateurs
Un écran y était déployé pour les staffs, et lon sortait la caméra de lun des placards. On suivait les discussions des généticiens sur un grand moniteur vidéo. Marie-Agnès, la sage-femme déchographie, était préposée au lancement des enregistrements vidéos et des diapos, et une personne était chargée de la caméra. Pour lobservatrice que jétais, ce staff était un véritable casse-tête : très fréquenté, mais peu fréquent, une partie des arguments étaient résumés sous formes de transparents, de vues échographiques ou de diapos, donc difficiles à traduire dans des notes de terrain. La médiation de lappareil de vidéoconférence, tout en donnant limpression de limmédiateté, ne permettait pas de percevoir clairement les réactions des généticiens autrement que leurs manifestations orales. Le peu de familiarité que javais avec léquipe de généticiens, me les rendait difficiles à distinguer les uns des autres. Cette difficulté explique que les extraits de terrain sur les staffs des Marronniers sont sans doute plus incomplets que ceux des staffs des Glycines.
Limportance de la fréquentation du staff faisait que je nai jamais pu questimer le nombre de personnes qui y assistaient. Dans la grande salle des Marronniers, il y avait à chaque fois plus dune trentaine de personnes. Les généticiens, de lautre côté du périphérique, étaient entre quatre et huit selon les cas. Jétais en mesure den identifier deux, déjà rencontrés à des conférences. Au nombre des personnes que je reconnaissais figuraient les personnes que je côtoyais lors de mes observations de consultations, ou celles qui intervenaient fréquemment au staff. La caméra de vidéoconférence était centrée sur un petit groupe autour de Noël, le chef de service, Sylvie, la pédiatre organisatrice du staff nétait jamais loin de Noël, Marie-Agnès, la sage-femme échographiste avait pour mission de lancer les bandes enregistrées à léchographie, Yolande, lanatomopathologiste de lhôpital, présentait les résultats des autopsies de ftus quelle avait effectuées. Il y avait aussi Anne et Marcel, les chefs de clinique, et un certain nombre dinternes et de sages-femmes se formant à l échographie. Celles et ceux qui consultaient pouvaient faire des allers-retours entre la salle de staff et leur salle de consultation. Des obstétriciens titulaires, comme le responsable de lactivité de procréation médicalement assistée et des pédiatres du service de réanimation néonatale des Marronniers assistaient également au staff. Certains correspondants de Noël dans de plus petits hôpitaux de la région, obstétriciens ou échographistes faisaient également le déplacement pour ce staff. Comme dans les staffs des Glycines, la parole restait cependant globalement confinée à quelques acteurs précis. La présence de lanatomopathologiste de lhôpital et le rôle important quelle tenait dans les discussions mavait surprise au début, son travail se situant en aval de la période prénatale, je ne laurais pas spontanément incluse dans les membres de droit dun staff de diagnostic prénatal. Je nai jamais su où était situé son laboratoire dans lhôpital, et ne lai jamais croisée au service obstétrique en dehors des jours de staff. A lobservation, elle pouvait pourtant être identifiée comme lun des personnages clé du staff. Cétait dailleurs linterprétation dun des médecins présents aux Marronniers, qui venait au staff pour la « confrontation écho-anapath. », trouvant trop techniques les discussions avec les généticiens, intéressés par « des raretés ». Cette description sommaire des participants au staff des Marronniers, si on la rapporte à la liste des participants aux Glycines, montre quil ny a pas dévidence sur la question de savoir qui compose la pluridisciplinarité dans le diagnostic prénatal. Dans leurs convocations pour les staffs, Charles et Noël ont fait des choix très différents au départ, et les réponses aux convocations ne sont pas forcément conformes aux projets des instigateurs des staffs. La partie précédente nous a permis détablir la latitude de chaque service dans lorganisation des staffs de diagnostic prénatal, nous allons désormais nous intéresser de plus près au contenu des staffs, aux sujets et supports de discussion. Comme on peut sen douter, là encore, nos terrains sont assez contrastés. La fréquence des staffs des Glycines ne permet pas une formalisation excessive des présentations. Les staffs des Marronniers semblent plus structurés dans lorganisation de leur ordre du jour et la présentation des « cas ». Cette différence se fait jour dans le traitement des sujets de staffs pour les tableaux synoptiques présentés plus bas. La rédaction de ces tableaux répond à la nécessité de synthétiser dune façon rapide les discussions des staffs. Il y avait deux impératifs dans la réalisation des tableaux : rendre les sujets à peu près compréhensibles, et respecter lanonymat des personnes citées. Le second impératif était facile à respecter dans le tableau des Marronniers : les problèmes évoqués étaient caractéristiques et nétaient présentés quune seule fois en staff. Aux Glycines, en revanche, une femme pouvait être citée de nombreuses fois semaine après semaine, et il fallait pouvoir garder la trace des interventions la concernant. Il a été nécessaire de trouver des noms pour toutes les femmes enceintes ou les bébés mentionnés plus dune fois. Nous avons essayé de garder les mêmes consonances de noms, car cela pouvait permettre de comprendre certaines allusions des personnels soignants, ces derniers ayant tendance à associer des répertoires de comportements en fonction de lorigine supposée des femmes enceintes. Les histoires exposées lors des staffs des Marronniers sapparentaient beaucoup à des « cas décole ». Cest pourquoi le libellé des histoires paraîtra très proche dun résumé médical.
Sujets et supports de discussions du staff : aux Glycines, des ordres du jour alimentés par les principaux intervenants
Jai assisté à treize staffs de diagnostic prénatal aux Glycines, sétalant sur quatre mois (Voir ci-après un extrait du tableau récapitulant les sujets des sessions de staff). Au cours de ces treize staffs, on a évoqué les histoires de 85 femmes enceintes ou bébés (déjà nés). Les supports de la discussion du staff pouvaient être des dossiers ou des informations orales amenées par lun des participants. Bien que ce staff soit intitulé « staff de diagnostic anténatal » on y parlait souvent de nouveau-nés. Coralie, la pédiatre prenait régulièrement la parole pour informer de lévolution du bébé X ou Y, dont la mère avait été suivie aux Glycines en prénatal. Sur quatre-vingt-cinq entrées de discussion dans les staffs, quinze se rapportaient à des bébés. On y présentait également des femmes en début de grossesse ayant connu des précédents de grossesses pathologiques (madame Sow, madame Valentin, madame Benbarka), parfois même avant quun diagnostic puisse être posé sur le ftus. Cette variété dentrées dans la discussion nest pas seulement surprenante si on prend la peine de les mettre en parallèle avec les sujets abordés dans les « comités de vigilance » dun centre de diagnostic prénatal décrits par Monique Membrado, ou avec les discussion au staff anténatal des Marronniers dont la présentation suit. Elle montre à quel point la configuration locale joue sur le contenu des discussions. Sil avait été assigné comme mission à ce staff de ne se réunir quen cas déventualité dinterruption de grossesse pour évaluer la demande des parents et mettre en place une réponse collective, il y a fort à parier que, comme le comité déthique mis en place dans la maternité de Leeds décrit par Thornton, le staff aurait cessé de se réunir.
Staffs des Glycines, tableau synoptique I
Staff du 9 Avril
Mme Rivière (excès de liquide, carytoype du ftus normal)
Mme Kamal (caryotype normal sur nuque épaisse)
Mme Beniya (hypoplaquettose : condition maternelle, peut modifier le type daccouchement)Staff du 16 Avril
Mme Ballet (mode daccouchement, prélèvements, un jumeau mort)
Mme Leroux (femme épileptique, ftus présentant une fente palatine)
Mme Colin (problème sur temps de saignement de plaquettes)
Mme Benaouda (accouchée, bébé transféré en cardiologie)
Mme Parsi (caryotype du ftus normal, mais problème du ftus justifiant transfert en chirurgie pédiatrique à la naissance)Staff du 30 avril
Mme Bontemps (ftus présentant une tuméfaction à léchographie, la tuméfaction a régressé, mais excès de liquide toujours important, recherche Bourneville)
Bébé X (IRM anténatale, retard psychologique)
Bébé Benaouda (cf staff précédent)
Bébé Mougeot
Mme Valentin (problème du bébé précédent)Staff du 7 mai
Mme Dupont (problèmes du ftus détectés à léchographie : oligo-amnios, oedèmes aux pieds)
Mme Rivoire (malformation cardiaque ftale, son médecin a contacté Charles pour I.T.G.)
Mme Ballet (accouchement cf staffs précédents)
Mme Mahomet (enceinte, a des frères et surs handicapés, craint une malformation de son foetus)Le nombre de diagnostics justifiant dévoquer la possibilité dune interruption de grossesse est en effet assez restreint aux Glycines. En revanche, comme on peut le constater sur le tableau ci contre, un certain nombre de femmes suivies aux Glycines présentent des conditions qui justifient un suivi médical plus proche, quelles aient eu des précédentes grossesses pathologiques ou que leur ftus révèle aux divers examens des anomalies plus ou moins importantes. La variété assumée des sujets de discussions permet le maintien du staff et crée une façon particulière de gérer, au vu et au su de tous, les suivis des femmes enceintes qui, pour une raison ou une autre méritent dêtre signalées
En même temps, cette variété est possible parce que le recrutement des Glycines est un recrutement de maternité moyenne (moins de 1500 accouchements par an à lépoque) et quil est composé de femmes enceintes « ordinaires ». Baptiste évalue à une cinquantaine par an les « gros dossiers qui ont conduit à une interruption de grossesse ou une prise en charge particulière » (entretien Baptiste). Soit un dossier par semaine environ. La faible densité des grossesses « difficiles » aux Glycines et la fréquence hebdomadaire des staffs laissent le temps au personnel médical présent de coordonner son action autour de sujets moins dramatiques. Le signalement de lattitude réservée de telle femme enceinte (madame Binh) vis à vis du diagnostic prénatal, malgré la détection de signes dappel à léchographie est évoqué et a pour conséquence de mettre en évidence sur son dossier et dans les transmissions de la surveillante la réticence du couple par rapport aux actes médicaux. Les sages-femmes ont ainsi une information leur permettant dadapter leur attitude vis à vis de la future mère en tenant compte déventuelles convictions refusant des formes daides médicales. Les discours dominants sur le diagnostic prénatal insistent sur le problème du contenu à justifier éthiquement, notamment dans le cas où se présente léventualité de linterruption de grossesse. Dans un environnement comme celui du staff des Glycines, la forme du staff, professionnels présents et fréquence, va faire entrer dans le domaine du staff des éléments qui nauraient probablement pas étiquetés comme éthiquement problématiques. Ces staffs vont dessiner quelque chose qui se rapprochera dune « éthique de soins » préconisée par certains mouvements nord-américains.
Sujets et Supports de discussion des staffs aux Marronniers : la méthode des « cas »
Les sujets des staffs des Marronniers étaient plus proches des attentes communes en matière de diagnostic prénatal. Jai assisté, aux Marronniers, à quatre staffs de diagnostic anténatal en sept mois résumés dans le tableau ci-contre. On y a abordé les histoires de huit à douze ftus ou bébés à chaque fois évoqués dans le tableau synoptique ci-contre. Les supports de la discussion du staff semblaient répondre, dans leur forme du moins, à des critères bien définis. Le déroulement de chaque histoire exposée était à peu près similaire (à deux exceptions près). Le plus souvent, un ou une interne avait été mandaté(e) pour rédiger sur un transparent un résumé du parcours de la « patiente », lentrée dans un cas était principalement une femme enceinte, plus rarement, un couple. Lorsqu aucun interne nétait disponible pour la présentation, cest Sylvie, la pédiatre de la maternité qui leffectuait. Les informations regroupées sur le transparent comportaient : le nom et lâge de la femme enceinte, le rang de la grossesse, lissue des grossesses précédentes, les informations relatives à la grossesse concernée. Le point de déclenchement du diagnostic prénatal (généralement un signe dappel lors dune échographie effectuée aux Marronniers ou ailleurs), puis les actions entreprises étaient détaillées ainsi que la conclusion de la grossesse. Le staff de diagnostic anténatal se faisait en réalité en post-natal pour la plupart des ftus concernés ! Marie-Agnès, la sage-femme échographiste, passait alors lenregistrement vidéo de la ou des échographies effectuées pendant la grossesse. Noël commentait ces dernières puisquil était à lorigine du diagnostic. Ensuite, si on avait laissé la grossesse évoluer, cest Sylvie, la pédiatre de la maternité qui prenait la parole pour donner les dernières nouvelles du bébé. Si la grossesse avait été interrompue, et que les parents avaient accepté lautopsie, lanatomopathologiste intervenait à son tour et projetait en commentant des diapositives des ftus quelle avait prises à chaque phase de son travail pour étayer ses conclusions. Pour un certain nombre des observations proposées par les Marronniers pendant le staff, Sylvie précisait « cest une patiente quon a en commun avec vous ». Les généticiens avaient alors de leur côté des éléments quils pouvaient commenter durant la discussion.
La densité dramatique des staffs des Marronniers était plus importante que celle des staffs des Glycines, illustrant à la fois les effets des différences de recrutement des deux maternités, mais aussi les différences dans les enjeux attribués à ces réunions au niveau local. Le staff réunissant non seulement les médecins de lhôpital, mais aussi des médecins et des spécialistes extérieurs, il ny semblait pas pertinent dy évoquer le tout-venant du service de suivi anténatal. Sur 39 histoires évoquées aux cours des quatre staffs des Marronniers, 15 ont conduit à des interruptions de grossesse suite au diagnostic prénatal, 7 concernaient des (bébés) morts in utero ou dans un délai très proche de la naissance, 6 concernaient des bébés présentant des complications à la naissance et 2 des bébés diagnostiqués avant leur naissance mais pour lesquels tout se passait bien. On a donc dans ce staff une concentration dhistoires douloureuses.
Tableau synoptique, staffs de diagnostic anténatal des Marronniers
20/12/199628/02/9725/04/97 (sans généticiens)18/07/971 : Ftus goitre thyroïdien
2 : Anasarque ftal
3 : Retard de Croissance intra-utérin associé à dautres symptômes, décès du bébé à 40 jours
4 : ftus avec une hypoplasie du ventricule gauche, ITG
5 : Anasarque ftal décès in utero
6 : ftus avec laparoschisis
7 : Omphalocèle découverte sur un ftus, avec complications à la naissance du bébé
8 : Oligo-amnios et polykystose rénale, ITG
9 : Meckel avec ITG
10 : Syndrome de Willy-Prader
11 : Fillette, jumelle avec allongement du chromosome X
12 : Ftus avec anomalies des extrémités et trigonocéphalie mort à la naissance (com)1 : Demande des généticiens, ftus Meckel (com)
2 : Ftus avec oligo-amnios, polykystose rénale, ITG
3 : Petite fille (patiente pédiatrie) aux reins hyper-échogènes et hexadactylie bilatérale (com)
4 : Foetus RCIU à 32 semaines, complications à la naissance
5 : Ftus avec une polykystose rénale --bilatérale IMG
6 : Ftus présentant un syndrome polymalformatif, ITG à 24 semaines
7 : Ftus présentant un syndrome de Prune Belly, ITG
8 : Ftus avec u hygroma Kystique , agénésie du corps calleux, ITG
9 : Incertitude sur le sexe dun ftus (obst. Marronniers)
10 : Ftus avec mégavessie, ponctions itératives, décès post-natal (com) du bébé1 : Ftus présentant une hydrocéphalie + holoprosencéphalie, ITG
2 : Femme enceinte présentant un excès de liquide entraînant des ponctions fréquentes, ftus aux mains crispées, mort à la naissance
3 : Ftus avec mégavessie, ITG
4 : Ftus avec une multikystose pulmonaire, nouveau-né OK
5 : Ftus jumeaux Steinert (Problèmes cardiaques) ITG
6 : Ftus avec tumeur cervico-thoracique
7 : Ftus dans un anamnios, agénésie rénale, mort in utéro ?
8 : Problèmes cardiaques sur ftus, nouveau-né avec complications1 : Fillette avec syndrome génétique surprenant (com)
2 : Ftus : RCIU, oligoamnios, diagnostic de triploïdie, ITG
3 : Ftus fémur court, agénésie du corps calleux, ITG (patiente commune avec lHFB)
4 : Ftus avec polykystose rénale bilatérale, liquide amniotique normal, bébé évolution préoccupante en post-natal
5 : Anasarque ftal, décès à la naissance
6 : Ftus avec hydrocéphalie, ITG parents rétifs
7 : Ftus avec syndrome polymalformatif, ITG
8 : Ftus avec omphalocèle, nouveau-né OK
9 : Ftus avec écho normale mais examens biologiques faits suite à un décès dun bébé précédent inquiétants (bébé précédent commun)
La majorité des histoires étaient sélectionnées parce quon supposait quelles pouvaient intéresser les généticiens, ou que les généticiens pouvaient aider à affiner le diagnostic. Bien quil ne lait pas mentionné ouvertement, nous pouvons supposer que ce staff rentrait dans la démarche dévaluation du diagnostic prénatal que Noël nous avait dit trouver indispensable lors de notre premier entretien. Les ftus atteints de trisomie 21 détectés lors dune amniocentèse navaient aucune chance dêtre évoqués dans ce staff. Quelques histoires avaient également été choisies pour effectuer des « rappels » à lauditoire, pour montrer quun type de pathologie pouvait être associé à plusieurs causes, ou quune même cause na pas toujours des effets dévastateurs. Ainsi Noël conclue la description dun cas par : « cest le tableau classique de la laparoschisis avec hypotrophie
Ça permet de rappeler que la laparoschisis est souvent associée à un retard de croissance intra utérine souvent majeur
gravité des RCIU dans les laparoschisis alors quon a une fonction placentaire correcte ». La mission officielle du staff était léchange avec les généticiens, la réunion servait également de formation professionnelle à tous les internes mais aussi aux autres médecins présents, qui navaient pas forcément assisté aux consultations de diagnostic prénatal. Lors du troisième staff auquel jai assisté, des problèmes de liaison empêchèrent la participation des généticiens, mais la séance fut tenue « en interne » avec toutes les personnes présentes aux Marronniers.
La présentation successive des principales caractéristiques des staffs de diagnostic anténatal aux Glycines et aux Marronniers amène donc un certain nombre de constatations.
Chaque service, dans sa définition du staff va redéfinir les frontières de ce qui doit être évoqué, discuté en commun. Ce qui aura à voir avec leur activité de diagnostic anténatal à lintérieur de ces délimitations va être redéfini à travers les staffs de plusieurs manières.
Participent à la définition de ce dont il doit être question, les caractéristiques des services eux-mêmes : taille, vocation (universitaire ou non, centre de diagnostic prénatal ou non), recrutement des femmes enceintes (tout-venant, précédents de grossesses compliquées, ou signes dappel)
Participent également les partis pris en matière dorganisation des réunions: fréquence, durée, liste des personnes conviées
Lobservation de ces deux agencements différents de réunions pose tout de même la question des implicites sur les femmes enceintes. Les femmes enceintes nétaient pas informées de lexistence des staffs aux Glycines comme aux Marronniers. Ces derniers se déroulaient dune façon complètement invisibles pour les couples concernés. Pourtant, les staffs pouvaient avoir des conséquences sur la suite de la grossesse des femmes suivies aux Glycines. Les femmes suivies aux Marronniers pouvaient se voir proposer une consultation de génétique et une démarche
pour une éventuelle future grossesse. Le point nest pas anodin. Dans larticle de Monique Membrado, la non présence des couples était une décision des membres du « comité de vigilance » pour lesquels le couple pourrait empêcher le bon fonctionnement de la discussion. On peut penser effectivement que la présence des femmes enceintes ou des couples modifierait notablement les procédures dans les staffs.
Notre première approche sur des données secondaires élaborées à partir de lobservation des staffs touche à sa fin. A vol doiseau, nous avons pu constater des différences que nous avons attribuées à des facteurs divers. Mais notre nature dempiriste forcenée ne se satisfait pas de ne sêtre pas encore colletée au niveau des interactions pour voir combien dans les interactions, sont grandes les variations et ce quelles impliquent comme idée de léthique
Des interactions révélatrices denjeux spécifiques
Nous venons de voir comment la configuration des discussions organisées sur chaque terrain a influé sur les sujets traités lors des staffs. Une exploration dexemples dinteractions autour dhistoires de femmes enceintes nous permettra de mesurer à quel point chaque configuration va rendre possible certaines redéfinitions des questions.
Bien, sûr, la question du choix du ou des extraits est une question délicate. Par la sélection des moments suivants dans nos notes de terrain des Marronniers et des Glycines, nous avons voulu mettre en évidence certaines particularités significatives de chacun des staffs. Dans lhistoire de madame Basile, patiente des Marronniers, il nous a semblé intéressant de voir quelles implications avaient, pour chacun des spécialistes qui sexprimait, le fait dexposer son point de vue devant les autres, quelles exigences nouvelles amenaient la confrontation de professionnels de services distincts rattachés au diagnostic prénatal par une collaboration mise en forme dans le staff. Pour les Glycines, le large éventail de situations abordées en staff durant quatre mois rend la sélection encore plus ardue. Les présentations y étaient moins équilibrées que pour les staffs des Marronniers. Parfois, lévocation dune femme enceinte ou dun bébé prenait une minute, parfois la discussion sappesantissait pendant plus de cinq minutes, parfois on reprenait une discussion laissée en suspens la semaine précédente
Notre choix pour la partie qui suit a consisté en deux extraits où la discussion ne restait pas confinée aux acteurs médicaux, mais où la psychologue de la maternité intervenait. Ces prises de positions de Marie-Claire mettent en lumière les possibilités de représentations autres que médicales des femmes enceintes dans des instances de discussion. Par ailleurs, ces mêmes passages montrent que le problème posé par le diagnostic prénatal au jour le jour, dans la maternité ordinaire que sont les Glycines, nest pas relié à linterruption de grossesse, mais plutôt à la gestion de lincertitude engendrée par lutilisation des techniques de dépistage/diagnostic prénatal. La mise en scène même des staffs de diagnostic anténatal suscite donc des angles de vue très différents sur les problèmes posés par le diagnostic prénatal.
Aux Marronniers : madame Basile, ou la mise en évidence des ajustements nécessaires entre trois spécialités médicales
Lune des questions de ce chapitre est de comprendre comment peuvent se coordonner les différents professionnels autour du diagnostic prénatal, à travers des instances que sont les staffs. Nous avons choisi un extrait où léchange entre généticiens et médecins des Marronniers est assez fourni. Il illustre bien à la fois la structure des discussions qui ont cours dans la grande majorité des cas, et les nouvelles questions qui se posent dès lors quon élargit le champ des personnes intervenant auprès des patientes. Le commentaire de lexamen de lhistoire de madame Basile nous servira pour détailler les échanges dans le staff. Nous fractionnerons lobservation de la discussion sur madame Basile pour mieux rythmer notre propos.
Lénoncé de lhistoire de madame Basile est tout à fait dans les standards des dossiers obstétriques : concis et très techniques. Si lon compare avec les présentations faites aux Glycines, la fiche établie sur transparent est plus complète que le résumé oral que peut donner Baptiste chaque mardi « madame X, w ans, z ième pare, zième geste
». En revanche, aux Marronniers, les indications sur la personnalité de la femme enceinte sont rarement abordées, cette dernière reste une patiente, représentée par ses données médicales.
Sylvie (pédiatre): Nous allons vous présenter le dossier de madame Basile
elle pose le transparent sur le projecteur, on voit apparaître sur lécran le résumé de la vie reproductive de madame Basile. Sylvie énumère les rubriques
Sylvie (Pédiatre): Madame Basile, 21 ans, première pare, deuxième geste. Antécédents: IVG en 1995
Absence duropathie connue. Début de grossesse: 3 août 96. Echographies: 24 semaines baisse modérée de liquide amniotique, vessie non vue, reins hyperéchogènes, biométrie normale. A 25 semaines, Oligoamnios, polykystose bilatérale. A 28 semaines, Anamnios et aspect identique des reins. On propose donc à cette patiente une IMGqui sera réalisée après réflexion à 31 semaines.
Marie Agnès (Sage-femme déchographie) envoie les images des échographies, la salle est plongée dans le noir, Noël debout devant lécran commente les images au fur et à mesure:
Noël: Anamnios complet à 28 semaines
deux énormes reins hyperéchogènes des deux côtés
A 24 semaines, un peu de liquide amniotique
deux gros reins hyperéchogènes
cest lanapath qui vient après
(Observations Staff de Diagnostic Anténatal, Marronniers)
On peut faire deux remarques principales au sujet de cette présentation. La première a trait à la répartition des tâches : le changement dinterlocuteur pour présenter les antécédents obstétriques de la mère et le commentaire des images échographiques du ftus illustre la répartition des rôles aux Marronniers entre lobstétricien qui suit la femme enceinte et le spécialiste du diagnostic prénatal. La seconde est quen dépit de cette répartition des tâches, on perçoit tout de même rapidement lambiguïté congénitale de lactivité de diagnostic prénatal, avec ce patient qui nest pas désigné pendant la présentation, et qui devient plus présent avec léchographie et lanatomopathologie sous la forme de reins, et dappareil digestif
Marie Agnès envoie les diapos: des photos des reins du ftus
Yolande (anatomo-pathologiste): Ce ftus ne présentait pas de caractères dysmorphiques particuliers
(Yolande explique en détail ce que lon voit à lécran: un groupe dorganes marronnasse avec les reins, la vessie, les uretères
elle montre ensuite une coupe frontale des organes et commente)
(
) histologie des reins
je vais les confier à une spécialiste (
) polykystose rénale bilatérale et fibrose (
)
Hépatique sans kyste, pas dautres malformations, tous les autres organes étaient normaux.
(Observations Staff de Diagnostic Anténatal, Marronniers)
Lintervention de Yolande est suivie avec attention. Elle na pu finir complètement lautopsie, exercice particulièrement complexe sur des ftus qui pèsent souvent moins de 500 grammes. Yolande nest pas une spécialiste de foeto-pathologie, elle est anatomopathologiste généraliste et a donc plutôt affaire à dautres « clients » que les seuls ftus. Elle est obligée de demander des précisions supplémentaires à la spécialiste de foeto-pathologie dun hôpital parisien. Elle ouvre la voie aux échanges entre les deux salles de staff : celle des Marronniers et celle des généticiens. Cest Noël qui amorce les questions.
Noël: Avez vous des commentaires?
Armand (chef généticien): Oui
Autre généticien: cest dommage quon ait pas lhistologie (
) polykystose récessive autosomique de type infantile
Yolande (anatomo-pathologiste): Jenvoie lhistologie à Robert Debré, sil y a un problème, elle lenverra à Marie Claude (spécialiste des histologies)
Armand (chef généticien): Est ce que la question que tu poses, cest la génétique, Noël?
Noël: Oui
Armand: Je passe la parole à Paul (généticien de son équipe).
Paul (généticien): Il aurait fallu garder du matériel du ftus pour pouvoir proposer aux parents un diagnostic prénatal, parce que cest très localisé.
Armand: Cest sur le GP!
Noël: Est ce quon peut attendre le diagnostic échographique?
Armand: Non, la réponse vient trop tard, alors que cest très localisé (
)
Noël: Ça se fait sur trophoblaste?
Paul (généticien): Oui, X (sans doute un autre généticien) me dit que dans une même famille, la différence dapparition peut être de quelques mois.
Noël: (
) donc vous conseillez de vous les envoyer, est ce quune anomalie du GP est assez spécifique?
Paul (généticien): Vous nous les envoyez pour quon puisse les voir en consultation pour leur expliquer la génétique
Une discussion sengage alors entre Noël, Sylvie, Yolande, Paul et Amand, les généticiens veulent de lADN du ftus pour faire de plus profondes investigations, mais linterruption de grossesse date de 3 semaines et il ne reste plus rien à part « quelques trucs dans le formol ». Paul dit que les prélèvements doivent être faits tout de suite après la naissance pour quils puissent lui être utiles
Noël dit quon devrait faire des prélèvements de tissu de façon systématique sur les ftus. Yolande proteste, dit quelle a reçu le ftus sans aucune instruction. Il ny a pas eu damniocentèse parce quil ny avait pas de liquide amniotique et de toutes façons, le diagnostic ne dépendait pas des chromosomes
Noël: jen étais resté à un diagnostic sur échographie parce que le diagnostic biologique donne des IMG à 12 semaines sans quon puisse se rendre compte de quoi que ce soit.
Armand: Pour les formes récessives, précoces, sévères
de toutes façons sévères
cest différent des dominantes
pénétrance forte
(il redemande si on ne pourrait pas racler les fonds de congélateur pour trouver du matériel « ADN proposant »)
(Observations Staff de Diagnostic Anténatal, Marronniers)
Les divers arguments échangés entre les généticiens dune part et Noël, et Yolande dautre part témoignent des questions à résoudre lorsquon cherche à coordonner plusieurs spécialités professionnelles. Le simple fait de sasseoir autour dune table pour discuter ne suffit pas à rendre le cours des choses limpide. Comme dans louvrage dAnnemarie Mol sur lartériosclérose, on voit les effets de la confrontation entre les conceptions qua chaque spécialité des corps des patients (en loccurrence ici, des ftus) et de son rôle par rapport au problème du patient. Le spécialiste de léchographie quest Noël constate une quantité trop faible de liquide amniotique, sur la base de laquelle il ne peut exécuter damniocentèse et une hyper-échogénicité des reins. Yolande, lanatomopathologiste voit un corps de ftus conforme de lextérieur, dont il lui faut interroger les entrailles pour confirmer ou infirmer le diagnostic échographique (qui ne lui est pas communiqué). Le corps de ce ftus se transforme au bout de quelques manipulations en organes digestifs atteints (polykystose rénale et fibrose hépatique) dont il faut réaliser une analyse plus fine des tissus. Mais elle a reçu le ftus « sans instruction » et na pas songé à faire des prélèvements supplémentaires pour une éventuelle analyse génétique. Il lui arrive, à dautres occasions dans les staffs, de déplorer le fait quelle reçoit des ftus sans instructions ou avec des indications erronées, ce qui lui complique singulièrement la tâche : comment interroger un ftus mort, sans aucune indication ? Yolande a aussi, à dautres moments du staff, soulevé le problème des produits utilisés pour les interruptions de grossesse qui « favoriseraient » la macération des ftus, rendant les autopsies plus difficiles à réaliser. Le généticien voudrait une analyse des tissus et du « matériel ADN proposant » pour tester lhypothèse de la localisation de lorigine de la malformation du ftus sur le « GP », quil a pu faire en écoutant les constats des échographiste et anatomopathologiste. En conséquence, les interrogations suscitées à ces différents acteurs par lévocation de lhistoire de madame Basile se déploient dans plusieurs directions. La question qui se pose pour Noël est celle de lexistence et de lutilité dun diagnostic génétique précoce pour ce genre de malformation rénale bilatérale , considérée comme particulièrement grave et souvent incurable. Lanalyse génétique ne donne pas dindication sur lévolution de laffection. Une grande partie des femmes dont les ftus présentaient des polykystoses rénales bilatérales que jai croisées lors de consultations de diagnostic prénatal aux Marronniers ont subi des interruptions médicales de grossesse. La démarche quà suivie Noël dans trois cas au moins, était de faire revenir plusieurs fois, à quelques semaines dintervalle, les femmes en consultation de diagnostic prénatal. Pour certaines, Noël a procédé à des ponctions de liquide amniotique, ou durine ftale lorsque la vessie était assez grosse. Ces différents examens avaient pour but daider Noël à juger de lévolutivité de laffection. Pour certains ftus, la polykystose rénale bilatérale était accompagnée dune absence de liquide amniotique qui rendait difficile les ponctions et parfois la poursuite de la grossesse. Selon ce que jai pu entendre et comprendre, lors de mes observations déchographie, les polykystoses rénales sont dorigines multiples, et leur gravité varie. Les généticiens classent les polykystoses rénales en fonction du type : les formes récessives étant plus sévères que les formes dominantes. Le pronostic est plus réservé pour des polykystoses récessives que pour des polykystoses dominantes. La question qui se pose à Armand devant cette histoire de madame Basile, cest la détermination du type de la polykystose du ftus. Il a besoin de « matériel ADN proposant» provenant du ftus pour déterminer le type de laffection du ftus, et être capable de proposer une démarche de diagnostic pour la prochaine grossesse. Larbitrage que Noël présente oscille entre deux options. La première consiste en un diagnostic échographique en milieu de grossesse, qui permet dévaluer la gravité de latteinte rénale sur le ftus, mais mène à des interruptions de grossesse relativement tardives. Madame Basile a avorté à 30 semaines, soit environ six mois, et lon peut supposer que les conséquences psychologiques dun tel acte peuvent ne pas être anodines. La seconde est de proposer un diagnostic génétique à effectuer entre 8 et 10 semaines, sur une biopsie de trophoblaste, donnant un réponse sur le trait génétique, et non sur latteinte, mais allégeant de fait les étapes de linterruption de grossesse, puisque les femmes peuvent même se passer de la procédure médicale et avoir recours à une interruption volontaire de grossesse avant 12 semaines. Pour Armand, un diagnostic le plus rapide possible est souhaitable, ainsi quune consultation de génétique pour le couple. Lhésitation de Noël qui demande si une anomalie du GP est assez « spécifique », pour justifier un diagnostic génétique plutôt quéchographique traduit la tension existante entre les échographistes et les généticiens aux Marronniers. Si Noël réfère madame Basile aux généticiens, cela signifie que les généticiens piloteront la procédure de diagnostic prénatal pour sa prochaine grossesse « en première ligne » selon la formule dun généticien. Larticulation de son activité à celle des généticiens laisse parfois Noël sceptique même sil ne lexprime pas directement. La perte de contrôle sur « ses » patientes nest pas le seul motif que lon peut y voir. Il peut y avoir aussi une certaine idée de la fonction soignante vis à vis des femmes enceintes. La patiente, pour Noël, cest la femme enceinte, cest elle quil reçoit en consultation et cest avec elle quil échange et élabore éventuellement un traitement. Pour les généticiens, la problématique est différente, une consultation génétique de diagnostic prénatal aura souvent pour « patient » le couple, voire la famille. A plusieurs occasions Armand ou lun de ses collaborateurs a manifesté le souhait davoir des prélèvements dun ftus et de ses parents pour pouvoir comparer avec les données de tel autre équipe de généticiens sur telle maladie ainsi que lindique lextrait suivant de mes notes de terrain « (un généticien) dit quil y a une observation dune famille avec le même problème à Port Royal. Il dit quil faut proposer une consultation génétique pour faire des prélèvements sur les parents et les enfants sains, que ça permettrait de comparer par rapport à la famille de Port Royal. Noël (rigolard): Les fratries denfants de parents consanguins, cest une aubaine pour les généticiens! » (staffs de diagnostic prénatal, Marronniers) Noël a exprimé à plusieurs reprises au cours des staffs, par des commentaires en aparté aux autres personnes des Marronniers, son impression que les patientes rendaient service aux généticiens, en leur permettant dalimenter leurs bases de données génétiques, au moins autant que les généticiens rendaient service aux patientes. Un certain nombre dautres obstétriciens de la salle perçoivent les généticiens comme intéressés par les « beaux cas », mais peu à même deffectuer le suivi des parents avec la dimension psychologique parfois lourde que cela peut comporter. Lun des médecins remarquera en aparté que le problème cest quon ne peut pas savoir ce que les généticiens vont dire aux patientes. Cette position est partagée par des médecins des Glycines. Lorsque la question se pose de référer des femmes enceintes à des services plus spécialisés, ces derniers sinquiètent souvent de savoir ce que ces services vont pouvoir leur dire. Rajouter des interlocuteurs, cela permet de donner plusieurs ouvertures aux situations, de les dépeindre sous des jours différents, mais cela peut aussi être à lorigine dun certain inconfort pour les couples si les nuances apportées par chaque spécialité deviennent trop dissonantes. A aucun moment de la discussion des Marronniers sur madame Basile, napparaît léventuelle position des futurs parents par rapport au diagnostic génétique ou au diagnostic échographique. Cette préoccupation ne paraît pas pertinente dans le cadre du staff. Les parents sont des « patients » quon sadresse entre spécialistes, mais leur réaction face au diagnostic reste inconnue et peu intéressante dans ce contexte. A de rares moments les convictions des parents seront évoqués dans le staff des Marronniers, il sagit plutôt de déplorer le fait que les parents nont pas accepté le diagnostic prénatal ou lautopsie, comme pour le ftus hydrocéphale évoqué en sixième position lors du dernier staff. On voit se dessiner aux Marronniers des promissions éthiques dépendantes des configurations locales marquées par le caractère très médical des discussions, et laspect rétrospectif de lexamen. Les conséquences de ce staff, pour madame Basile, résideront dans un agencement dactes techniques et de consultations à prévoir dans la perspective dune grossesse future. Pour léquipe soignante des Marronniers, il sagira de proposer à madame Basile une consultation génétique, et pour Yolande, de trouver, sil en reste, des morceaux du ftus « ADN proposant ». Elle devra aussi modifier ses modes de prélèvements pour pouvoir être en mesure de répondre à des demandes de matériel ou des questions des généticiens. Le rapport au temps et à la temporalité du suivi des femmes enceintes dans les staffs des Glycines est très différent. Les staffs ségrenant toutes les semaines, les conduites des professionnels par rapport aux situations des femmes enceintes signalées peuvent évoluer et sinfléchir avant la fin de la grossesse.
La représentation de la patiente et lincertitude comme problèmes pratiques du diagnostic prénatal au staff des Glycines
Louverture du staff des Glycines à des personnes dont la fonction, au sein même de la maternité, va au delà du suivi prénatal au sens strict est un produit de la volonté de son promoteur, mais également de la configuration locale de personnel soignant et de recrutement de la maternité. Elle contribue à des réunions très variées dans leur contenu et dans les conséquences pour laction des soignants ou des femmes enceintes. La périodicité de la réunion permet de voir, pour les cas les plus problématiques, les évolutions des positions des médecins, des différents experts consultés et des futurs parents au cours des semaines. Nous avons évoqué lhistoire des jumeaux de madame Fall dans le chapitre précédent, nous avons pu y constater que les questions posées par les situations des patientes peuvent se modifier de semaine en semaine. De la même façon, la densité variable de « cas » à évoquer selon les semaines autorise lévocation de bébés déjà nés ou de femmes pas encore enceintes, ou parfois démettre une critique sur le fonctionnement des consultations dobstétrique. Lordre du jour est plus fluctuant quaux Marronniers, où le nombre de « cas » dramatiques à passer en revue tous les deux mois suffit à animer la discussion pour le temps imparti. Les deux extraits cités ci-après ne reflèteront quimparfaitement la multiplicité des thèmes abordés dans les staffs, mais établiront que la configuration du staff dessine un suivi médical qui se veut près des femmes enceintes.
Madame Kim et ses jumeaux : une timide ouverture vers une autre forme de représentation de la femme enceinte
On a parlé de madame Kim lors de quatre staffs, suite à la découverte, lors dune échographie dun excès de liquide, et dune disproportion entre les deux ftus quelle portait (complication usuelle dans les grossesses gémellaires). Lextrait choisi consiste en la présentation de madame Kim au staff. Ce jour là, nous étions 13 à la table du staff : deux échographistes, Baptiste et Bruno, le chef de service, Les deux pédiatres, Coralie et Fabienne, deux obstétriciens, Brigitte et Vincent, Marie-Claire, la psychanalyste, une stagiaire, Arielle, Lassistante sociale, Delphine, la surveillante, et Fiona, la secrétaire déchographie. Cest Bruno, léchographiste suivant madame Kim, qui présente la patiente et les opérations déjà effectuées ainsi que ses observations. A partir de sa description, appuyée de quelques clichés échographiques, des précisions techniques vont être demandées, qui pourront être précisées par les résultats des prélèvements, et vont servir dorientation à laction des différents professionnels autour de la patiente.
Baptiste (échographiste):
madame Kim, un bébé petit
hydramnios
ce nest pas moi qui lai vue cest Bruno. qui va nous expliquer tout ça
Bruno (échographiste):
Excès de liquide, hydramnios, jai fait une ponction ce matin
le petit est du côté de lexcès de liquide
Charles (chef de service): Quel âge a la patiente?
Bruno (échographiste):
ans
Charles (Chef de service): Cest deux garçons?
Bruno (échographiste): Oui.
(
)
Bruno(échographiste): Jai fait une ponction parce que cétait plus prudent, mais je ne suis pas vraiment inquiet
Le problème dans limmédiat cest le risque de MAP
Baptiste (échographiste): René (obstétricien) la voit demain
Bruno(échographiste): Peut-être que cest une monochoriale
Charles(échographiste): Est ce que tu as une masse placentaire unique?
Bruno fait aux autres une description du placenta à laquelle je ne comprend rien si ce nest quil ny a quun seul placenta pour les deux jumeaux. Bruno précise que la patiente est cambodgienne. Charles dit que cest très rare chez les asiatiques davoir des faux jumeaux (cest ma traduction, je ne sais plus quel terme il a employé). Baptiste montre au chef de service et aux participants les plus proches les clichés de léchographie
Vincent (obstétricien) pose la question de savoir ce quon peut envisager lorsque les jumeaux sont dans le même placenta: Peut-on faire un geste (une piqûre dun produit particulier) sans que ça ne déclenche un accouchement prématuré. Le chef de service dit que non et cite lexemple de Madame Ballet dont lun des jumeaux avait cessé de vivre à la dix huitième semaine et qui avait accouché dans des délais raisonnables. Vincent (obstétricien) dit quil nest pas sûr que ça soit la même chose.
Bruno (échographiste): Je la revois dans 15 jours
Charles(chef de service): Ça évoque quand même une pathologie
Bruno (échographiste): Ce qui me gêne, cest les deux fémurs inférieurs au dixième, cest surtout pour ça que jai fait la ponction
vaut mieux la faire tant quon n a pas de contraction lourde
Charles (chef de service) (il lit le dossier et y note quelque chose au stylo) : Le problème cest lexcès de liquide et la MAP
elle ne travaille pas, on peut la mettre avec une sage femme
Delphine (surveillante, sage-femme): pour les gémellaires, on les met toujours avec une sage-femme
Charles(chef de service) (à la surveillante) : Elle a rendez-vous dans deux jours
Delphine(surveillante): Elle habite où?
Fiona (secrétaire déchographie): Ivry
Charles(chef de service, il lit le dossier): Ivry sur Seine
Marie-Claire(psychologue): Elle sait quelque chose cette dame?
Bruno (échographiste): Je lui ai dit quon faisait lanalyse sur les chromosomes du bébé
Marie-Claire (psychologue): Elle na peut-être pas tout compris, elle ne parle peut-être pas bien le français
Bruno(échographiste): Si, ils ont tout compris
Ils ont été un peu perturbés parce quelle boit beaucoup deau.
A ce moment là, lun des médecins dit que ça na aucun rapport. Le chef de service dit que si, ça en a quand même un mais que ce nest pas si simple. Il semble quil y a eu un article sur le sujet que plusieurs ont lu. Mais la conclusion est quil ne faut pas recommander à la patiente de moins boire. Le chef de service dit même quaprès avoir lu larticle, il avait essayé de conseiller à une patiente qui avait le problème inverse (trop peu de liquide amniotique) de boire beaucoup, mais ça navait pas eu le résultat escompté. Cela fait beaucoup rire tous les médecins
(Observations staffs de diagnostic anténatal, les Glycines)
Il sagit du premier staff où lon présente madame Kim. La première partie de la présentation est très médicale, Bruno y détaille ses observations et les actions entreprises sur madame Kim : une échographie, une ponction de liquide amniotique pour effectuer un caryotype, permettant de détecter une éventuelle anomalie chromosomique. Les deux premiers tiers de léchange sont consacrés à préciser les pistes dexplications possibles pour lexcès de liquide et la petite taille du jumeau, mais aucune piste concluante ne peut être trouvée, et aucun diagnostic nest posé à ce terme (aucun diagnostic ne sera posé dans les deux mois suivants). Lincertitude de diagnostic pèse. Par ailleurs, malgré labsence de diagnostic sur le ftus, la condition de madame Kim reste problématique et les médecins doivent sen préoccuper dans limmédiat. Lexcès de liquide, surtout dans une grossesse gémellaire, exerce une pression sur lutérus et des contractions qui peuvent mener à un accouchement prématuré avec les problèmes que lon sait pour les nouveau-nés. Charles propose de la « mettre avec une sage-femme », cest à dire de prévoir pour elle des visites de surveillance dune sage-femme à domicile. La visite est déjà prévue, les grossesses gémellaires étant systématiquement plus surveillées que les grossesses simples. Charles en précise la date à la surveillante, pour sassurer que la transmission des informations concernant cette patiente soit effectuée à la sage-femme du secteur. La psychologue intervient alors pour senquérir de ce que la patiente a pu comprendre de ce qui se passait. Lorigine de la patiente pouvait en effet laisser supposer quelle nentretenait aucune familiarité avec les techniques du diagnostic prénatal. Les Glycines accueillent en effet des femmes enceintes dorigines très variées, et le problème de la compréhension se pose souvent
Cette présentation de madame Kim est un bon reflet de ce qui peut arriver en staff régulièrement à plusieurs titres. Dune part, le diagnostic prénatal de lintitulé du staff laisse place au suivi prénatal, en labsence de possibilité de diagnostic sur le ftus, dautre part, elle illustre la composition des rôles la plus fréquente dans ces staffs. En dépit de la composition très pluraliste du staff on remarque une primauté du discours des médecins sur les non-médecins. Au sein du groupe des médecins, puisqu aucun diagnostic nest posé, les pédiatres ninterviennent pas. Les aspects extra diagnostic sont abordés une fois les discussions médicales épuisées, avec lintervention de la psychologue : qua pu, au juste, saisir madame Kim de cette situation embrouillée ? La question de la psychologue est volontairement courte, et correspond à la stratégie quelle appliquait en staff ainsi quelle lévoque lors dun entretien : « Il ne mest pratiquement jamais demandé mon avis, alors, modestement, de temps en temps, je pose des questions, sous la forme de: « Est ce quil sagit dun premier bébé? Quest ce que les parents ont compris du souci médical? Quelle a été leur réaction? » Jinterviens comme ça. Cest des petites choses. Cest une discussion très médicale, très technique qui se règle entre léchographiste, lobstétricien et les pédiatres, ça cest vrai. En même temps, je crois quil est très bien accepté que je sois présente, que des infirmières ou des puéricultrices viennent. Cest rare mais enfin, bon
» La psychologue bien que reconnaissant être acceptée sans arrière pensée au staff, ne lutilise que pour des petites réflexions de cadrage. Elle ne pense pas que des interventions plus longues de sa part seraient perçues comme légitimes. Marie-Claire ne sexprime pas systématiquement après les médecins. Souvent, lorsque les discussions médicales à propos dune femme enceinte sont achevées, sans quil y ait forcément de marqueur, on glisse insensiblement à une autre « patiente », sauf si un interlocuteur redemande des informations. Encore faut-il quil sagisse dun interlocuteur « valable ». Lors dun entretien, Delphine, la surveillante de la maternité, regretta que Baptiste réponde rarement à ses demandes dinformations. En revanche, à plusieurs reprises Brigitte (obstétricienne) a posé des questions supplémentaires à propos de telle personne ce qui eut pour conséquence de retarder la clôture dune discussion. Lobservation des staffs permet, comme dans larticle de Monique Membrado de remarquer la présence dun certain ordre hiérarchique malgré le fondement résolument pluraliste de la démarche du staff. Aux Glycines, les sages-femmes nont pas eu à se battre pour être présentes comme au « comité de vigilance » décrit par Monique Membrado, mais elles sont peu présentes. Et parfois les questions de leur surveillante ne sont pas forcément prises en compte dans les débats. La plupart du temps, les interventions des non-médecins se font après quun certain nombre des médecins présents se soient exprimés sur un cas, et sont plus courtes que la discussion médicale.
Marie-Claire avoue être plus volontiers pour des discussions en tête à tête avec certains médecins lorsquelle rencontre une femme présentant des problèmes particuliers. Il lui arrive cependant de se mettre plus en avant comme dans la discussion suivante sur madame Dupont (staffs du 7 mai et suivants), quelle a rencontrée pendant son hospitalisation aux Glycines.
Madame Dupont ou les ravages de lincertitude
Madame Dupont a été lune des femmes dont on a également évoqué la grossesse au cours de cinq réunions de diagnostic anténatal. Comme madame Fall elle a eu beaucoup de mal à concevoir son (bébé), obtenu après quatre tentatives de FIVETE. Sa première grossesse ne lui laisse pas beaucoup de temps pour se réjouir. La première échographie effectuée à huit semaines, révèle quelques petits soucis pour le ftus, confirmés par la seconde échographie. Ces soucis nont pas semblé justifier léventualité d une interruption de grossesse. Madame Dupont est alors hospitalisée aux Glycines pour des examens, et notamment pour estimer un risque daccouchement prématuré. Aucun élément ne permettant de supposer une détérioration de son état, elle rentre chez elle. Quelques semaines plus tard, elle est à nouveau hospitalisée à Port Royal, la menace daccouchement prématurée semblant très sérieuse. Nen supportant plus lambiance au bout de quelques jours, elle menace de « signer sa pancarte ». Baptiste, qui la vue plusieurs fois en échographie, la convainc alors de se faire hospitaliser aux Glycines pour la fin de sa grossesse, situation quelle semble avoir eu du mal à supporter. A la suite dun incident aux Glycines, elle ira accoucher à la maternité de Port Royal. Cette discussion a lieu quelques jours après laccouchement de madame Dupont et montre quon névoque pas seulement dans le staff les femmes avant leur accouchement. Elle est loccasion, pour les différents acteurs du staff de faire le point sur ce qui peut constituer une bonne pratique, dans une situation dincertitude. Dans cette configuration, lordre des discours est bouleversé, Marie-Claire, la psychologue, est beaucoup plus présente dans la conversation, essayant de rendre compte de la position de madame Dupont, aidée en cela par Brigitte, lobstétricienne qui a suivi madame Dupont pour ses tentatives de fécondation in vitro et sa grossesse.
Baptiste (échographiste): Quelquun a appelé (Port Royal) pour madame Dupont?
Charles (chef de service) et quelques autres se renvoient la balle: tu las pas fait toi? Il semble se décider que lun dentre eux va appeler. Marie-Claire, la psychologue prend la parole.
Marie-Claire (psychologue): Cette dame, je ne lai vue quune seule fois, elle était très troublée parce que les avis médicaux, lors des visites de chambre le matin lui paraissaient sensiblement différents
Cétait quelque chose, qui était très difficile pour elle. Elle avait du mal, dans ses conditions à se poser et à se reposer
Les questions avaient trait au terme, des indications très différentes sur les monitorings. Elle pensait que ce nétait pas quelque chose daidant pour quelle puisse ralentir
Charles (chef de service):
dun jour à lautre, il y a des modifications davis sur une patiente
Marie-Claire (psychologue): il aurait peut-être fallu faire état des discussions du matin sur son cas
Brigitte (obstétricienne): Ça cest passé sur 24 heures, à la visite du matin, on avait dit quon lui ferait deux monitorings, mais
(dans laprès midi, quelque chose avait alarmé une sage femme qui en avait référé au médecin et en avait fait un troisième)
Cest juste ce qui sest passé
Marie-Claire(psychologue) (les yeux en lair, butée) : il ny avait pas que ça
A un moment de la discussion, lune des femmes (sage-femme ou infirmière ?) à ma droite fait remarquer que la patiente se levait plusieurs fois par jour pour aller fumer dans les couloirs.
Vincent (obstétricien): Sur le terme, cest très difficile davoir une attitude univoque
Il y a quelques patientes un peu vicelardes, et elle, elle était un peu comme ça, elles posent des questions
Jai déjà vu ça plusieurs fois
Charles(chef de service): Elles posent des questions très précises
Baptiste (échographiste): Est-ce quil faut pas savoir sarrêter?
Vincent(obstétricien): Je leur dis que les obstétriciens sont pas tous pareils, quil y en a de plus angoissés que dautres
pour certains, il faut arriver à 32 semaines, pour dautres à 34
Marie-Claire (psychologue): Elle a eu des avis très tranchés et très différents dans la journée
Charles(chef de service) (un peu agacé) : des avis très tranchés, sur 2 rythmes ou 3 dans la journée
Le problème avec madame Dupont, cétait un enfant petit, un oligoamnios,
sest ajoutée à ça la MAP
finalement on la transférée à Port Royal
Il faut pas quelle dise « cette équipe là est nulle » parce quon a fait un monitoring de plus
Brigitte (obstétricienne): Cest pas ce quelle a dit
Le problème cest quelle a une histoire longue dinquiétude
ça fait deux mois que ça dure, avec le diagnostic prénatal
Marie-Claire (psychologue):
peut-être quun peu plus de réserve(s) serait un peu moins déstabilisant?
Charles(chef de service):
on est anxieux parce que cest une pathologie quon ne comprend pas
Cest difficile de répondre de façon non anxiogène à des questions précises
(Observations Staff de Diagnostic Anténatal, Marronniers)
Plus que laide au diagnostic, cest une réflexion sur les rapports compliqués de léquipe soignante avec une femme enceinte dans une situation dincertitude très anxiogène qui est au cur de léchange. Cet échange est lun des plus tendus que jai vus au cours de ces staffs. Le spectre de linterruption de grossesse est totalement absent, et pourtant, on y sent un malaise certain. Louverture du staff à ce genre de sujet de discussion montre que les questions embarrassantes du diagnostic prénatal ne se limitent pas aux cas où les médecins doivent entériner une demande dinterruption de grossesse. Les incidents qui ont ponctué la grossesse de madame Dupont soulignent la difficulté pour les équipes de trouver une bonne pratique lorsquun diagnostic est impossible. On retrouve chez les soignants une division entre ceux qui ont été sensibles à la détresse de madame Dupont et acceptent largument que lattitude médicale autour de madame Dupont a pu être déstabilisante pour cette dernière, et ceux qui sont plus prompts à disqualifier les arguments de madame Dupont, en lassimilant à ces patientes qui posent des questions « vicelardes », en stigmatisant son inaptitude à se plier aux règles de bonne conduite des femmes enceintes hospitalisées : bouger le moins possible et éviter de fumer. Pour une partie des soignants, il y a, sous-jacent à toute relation avec une femme enceinte, un implicite de conduite appropriée vis à vis des préceptes du corps médical. La prise de position de Marie-Claire en faveur de madame Dupont est en contradiction avec son attitude habituellement plus réservée en staff. Sans doute lui paraissait-il important de faire un point collectif sur une hospitalisation qui navait pas été gérée de manière totalement satisfaisante à ses yeux.
Il ny a pas de clôture de la question, pas de solution
On ne sait pas si cette discussion aura des répercussions et sur les rapports du personnel de la maternité avec madame Dupont. Quelquun va til appeler et senquérir de ses nouvelles, lui présenter des excuses sur la façon dont ses inquiétudes nont pas pu être apaisées tout au long de sa grossesse ? Il ny a pas de réflexion sur ce quon pourrait faire dans la perspective où une situation similaire se produirait. Lintervention de Baptiste appuyé par Marie-Claire incite donc à une réflexivité sur les relations avec madame Dupont sans autre forme dengagement, et met mal à laise une partie de léquipe. Ce qui paraît remarquable dans cette histoire, cest que limprovisation des « ordre du jour » fait que les conditions dhospitalisation de madame Dupont sont acceptées comme un sujet de discussion légitime dans un staff de diagnostic anténatal. Malgré le malaise perceptible lors de la discussion, celle-ci nest pas éludée. Il ny a pourtant plus de décision à prendre, madame Dupont sen est allée accoucher ailleurs. Marie-Claire encourage un moment de réflexivité sur un épisode où léquipe sest trouvée prise en défaut, dans une situation dincertitude. Cet épisode met en relief un trait relativement saillant des différences entre les deux staffs : labsence de représentation des femmes enceintes aux Marronniers sous dautres aspects que les aspects médicaux. On peut supposer que la présence régulière de personnel non médical est un facteur qui va jouer dans ce sens.
Les conséquences des discussions aux staffs
Les conséquences de lévocation dune femme enceinte au staff sont donc assez diverses. Elles peuvent consister en une action médicale concertée entre les acteurs du staff, consultation ou examen, ou demande davis dun expert extérieur. Elles peuvent ne pas avoir de conséquence autre que linformation des personnels soignants sur la situation de telle femme enceinte. Une personne prend régulièrement des notes aux Glycines: la surveillante qui retransmet ensuite aux sages-femmes sous la forme dun compte-rendu, les informations glanées au staff sur telle ou telle femme enceinte. Aucun compte-rendu de réunion nest diffusé systématiquement à tous les participants. Il arrive que Charles ou Baptiste annotent un dossier, mais le travail du staff est essentiellement un travail déchange oral. Les patientes ne sont pas informées de lexistence de ce staff qui est totalement inexistant pour elles. Aux Marronniers, je nai pas remarqué quon prît de notes pendant le staff.
Nous avons désormais une idée de ce à quoi pouvaient ressembler les staffs hebdomadaires de diagnostic prénatal aux Glycines et nous avons pu y établir, grâce à nos observations les points suivants :
la volonté de discussion pluridisciplinaire ne peut empêcher la reproduction dun certain ordre hiérarchique, et une légitimité accrue aux savoirs médicaux, (doù un doute sur la représentation des profanes non médecins dans de telles assemblées)
le recrutement et la fréquence des réunions influent sur la teneur des discussions en staff, qui peut amener, dans le cas du staff des Glycines à lextension des problèmes posés par le diagnostic prénatal, bien en amont et en aval des définitions autour de la question de linterruption de grossesse,
dans une maternité comme les Glycines, la « décision » et le « diagnostic » sont moins au centre du débat hebdomadaire que laction des professionnels vis à vis des patientes dans des situations dincertitude.
La comparaison entre ces deux staffs tenait du pari. Malgré leur dénomination commune, les différences qui sautaient aux yeux en lisant les notes de terrain pouvaient justifier quon soulevât lintérêt du rapprochement. Après notre parcours dans lorganisation des staffs et lévocation de quelques exemples, il nous semble quon peut en tirer un certain nombre denseignements relatifs à la façon dont les configurations locales vont jouer sur : lenjeu central des staffs et les résultats attendus, la conception de la temporalité et, enfin, sur la formulation des questions éthiques. Lenjeu central des staffs, aux Glycines, cest la prise en charge, dans le service, de la femme enceinte. Elle est, si lon peut dire, un objet commun à tous les participants qui peuvent lavoir rencontrée et/ou seront amenés à la rencontrer. Aux Marronniers, les participants ont des objets différents qui peuvent avoir des intersections les uns avec les autres : Noël travaille sur une femme enceinte et son ftus à léchographie, Yolande soccupe de tissus et dorganes ftaux, Les généticiens raisonnent en matériel génétique. Lenjeu pour Noël est de mettre en place une démarche ou un protocole sil se trouve confronté à un cas similaire en même temps quune proposition pour une prochaine grossesse de la malheureuse patiente. Pour les généticiens il sagit plutôt daccumuler des observations et daccroître ainsi leur connaissance et leur expertise. Ces points se retrouvent dans la réticence des obstétriciens à passer la main aux généticiens. Les obstétriciens expriment ainsi le souci de préserver leur patiente de démarches qui ne seraient pas dune utilité certaine pour elle. Pour le rapport à la temporalité, on voit bien se dessiner aux Glycines une gestion dune personne particulière en temps réel, avec peu de distance entre le moment où des questions se posent et celui où elles sont évoquées en staff, même si de temps en temps les membres du staff sautorisent un retour réflexif sur certains parcours. Aux Marronniers, les staffs sont essentiellement réflexifs, font de lévaluation de démarches déjà achevées, et cherchent à tirer des enseignements pour lavenir des « cas » évoqués. En conséquence de ce rapport au temps, au staff des Glycines, les aspects abordés seront à la fois techniques et relationnels, la prise en compte de la patiente débordant souvent le cadre médical avec les interventions de la psychologue, de la sage femme ou de lassistante sociale. Au staff des Marronniers, les discussions restent techniques et lexemplarité des cas intéresse plus que la psychologie des femmes enceintes évoquées. En définitive, ces moments de staff tracent des formulations des questions éthiques assez différentes. A la question, « quest-ce que lon doit faire ? » les types de réponses varient grandement selon quon se trouve au staff des Glycines ou des Marronniers. On ne doit pas conclure pour autant que seul laspect technique intéresse les obstétriciens des Marronniers, mais la question de la gestion des problèmes concrets posés par une patiente ny est pas du ressort dun staff.
Ce que les staffs « font faire »
Nous avions deux points de départ pour ce chapitre. Le premier était une hypothèse de travail que nous avons gardé pour toute la thèse : il est nécessaire de regarder sur le terrain comment se résolvent les problèmes pratiques et éthiques liés au dépistage/diagnostic prénatal. Le second, consistait en cette injonction souvent énoncée à résoudre les problèmes déthique médicale au moyen de discussions pluridisciplinaires permettant de garantir le caractère éthique des décisions prises en matière de diagnostic prénatal. Constatant que dans lun et lautre des services visités, on avait recours à des réunions autour du diagnostic anténatal, nous nous sommes demandé dans quelle mesure ces « staffs » avaient à voir avec léthique, et quels types de définition de léthique elles pouvaient offrir. Par définition de léthique nous entendions la réponse aux questions suivantes : quels sont les problèmes dignes dêtre discutés ? Cest à dire les problèmes qui demandent une exposition publique et une recherche de solution commune. Qui est habilité à participer à la recherche du consensus ? Quelles sont les conséquences des discussions ? Notre exploration des staffs des Glycines et des Marronniers sest révélé utile à plusieurs points de vue. Elle nous a permis détablir que sous le label « discussion pluridisciplinaire » se regroupent des réalités très différentes. Ce qui fait ces différences tient à la fois à des facteurs de niveau institutionnel, de niveau intermédiaire, et de facteurs inhérents aux interactions. Ainsi à la question « quest-ce qui constitue un problème digne dêtre discuté ? » la réponse en sera pas la même selon les configurations de réunions. Nous avons montré comment des caractéristiques organisationnelles des staffs des Marronniers et des Glycines, quil sagisse des moments des réunions, de leur fréquence, ou de létendue des convocations pouvaient influer sur les questions possibles, audibles en staff. Nous avons pu également constater, qualors quune partie des travaux sur léthique en matière de diagnostic prénatal est centrée sur linterruption de grossesse et sa justification, cette question était moins représentée dans nos staffs que celle de lincertitude inhérente au diagnostic et au pronostic des affections ftales détectées. Elle lest dautant moins dans une maternité moyenne recrutant le tout-venant des femmes enceintes. Nous avons mis en évidence, également dans nos réunions, les aspects contraignants pour les différentes spécialités, de la coopération induite par ces réunions. Discuter dun ftus du point de vue de plusieurs spécialistes demande de réconcilier les exigences d approches parfois contradictoires. Cela peut aboutir à louverture de possibilités supplémentaires pour les femmes enceintes, mais cela peut également être source de confusion pour ces dernières et de perte de contrôle pour chaque soignant. Enfin, si lon sintéresse aux femmes enceintes, on constate que selon les configurations, ces dernières auront plus ou moins de chances dêtre représentées autrement que par des abstractions médicales. La configuration hebdomadaire dans un service de taille moyenne comme celui des Glycines favorisera une gestion au plus près de la femme enceinte, et une prise en compte de facteurs en dehors des aspects strictement médicaux. Ce rapide aperçu des staffs de diagnostic prénatal aux Marronniers et aux Glycines navait pas pour but de comparer les mérites respectifs de lune ou lautre configuration, mais de confirmer que le niveau danalyse local possède une pertinence certaine même pour des sujets aussi philosophiques que léthique médicale. Lorsquon sintéresse au local, quelque soit langle dentrée que lon puisse choisir, on est frappé par la multitude des expressions possibles, les redéfinitions ad hoc qui sont effectuées en fonction des configurations de suivi prénatal. On ne peut que constater que ce qui fait problème dans la pratique du dépistage / diagnostic prénatal, nest pas une donnée universelle, mais varie aussi en fonction des équipes et de leur mode de coordination.
Conclusion
De la moralité ordinaire à léthique du diagnostic prénatal
"
on ne peut faire le point à l'aide d'un seul amer; il en faut deux, au moins, faute de n'obtenir qu'un alignement, dans une seule direction. Doutez, par exemple, fortement , de ce que prétend l'éthique biomédicale quand elle dit vouloir recueillir le consentement éclairé du sujet. Quelle clarté conseille-t-elle donc? Il faut deux sources de lumière au moins, sinon un alignement seulement se présente, qui devient très vite une directive impérialiste, nécessaire, obligatoire. Que l'éclaircissement, ainsi, ne vienne que du médecin, de l'expert, du chercheur, du biologiste, bref, de la science seulement et toujours, et celui qui doit décider, en hâte, au milieu d'une situation le plus souvent pathétique, ne connaît que le destin de la nouvelle nécessité, aussi aveugle que la précédente, celle du narcissisme technologique ou rationnel
Il nous faut un autre phare. D'où le recours, d'abord, aux sciences humaines dont l'effort explore justement ce "nous" qui, paradoxalement, ne dépend plus de nous."
Nous avons voulu, par cette thèse, proposer un nouveau moyen dexplorer les consultations de suivi prénatal pour en dégager des éléments de la moralité ordinaire. Il nous semblait que lentrée par la consultation pourrait aider à renouveler les approches sur léthique du diagnostic prénatal et effectuer une liaison entre les débats éthiques énoncés par les professionnels et/ou les autorités institutionnelles comme le CCNE, et les préoccupations formulées par les critiques de la surveillance médicale de la grossesse.
Une nouvelle cohérence en partant de la consultation
Nous avons eu loccasion de voir, dans les descriptions permises par notre analyse, comment, dans les consultations, apparaissaient des éléments qui pouvaient être reliés aux préoccupations exprimées par les réflexions du champ bioéthique, et comment ces éléments dépendaient des configurations locales de consultation. Ce qui est produit, dans les rencontres de suivi prénatal, nest ni une situation asymétrique où le savoir du médecin assoit son autorité et suspend toute possibilité de jugement de la part de la femme enceinte, ni une proposition transparente évaluée par une «usagère» avisée. La consultation de suivi prénatal avec ses propositions de dépistage et de diagnostic nest pas une machine qui broie les femmes enceintes pour les faire entrer à toute force dans le « moule » des « bonnes mères » qui se soucient du statut médical de leur ftus. Ce nest pas non plus un supermarché où les futures mères choisiraient un suivi « sur-mesure » correspondant à leur idée de la grossesse. On ne peut pas interpréter ce qui se passe dans les consultations de suivi prénatal dans des registres daliénation ou dintentionnalité. En revanche, les comportements des soignants et des femmes enceintes dans leur interaction peuvent prendre une nouvelle cohérence si lon considère les dispositifs dans lesquels ils sinscrivent. Nous avons pu constater que la multitude des propositions offertes par les techniques (dont on ne peut rendre compte que dans linteraction) ouvre la porte à des attitudes inattendues. Il ny a pas, dans les parcours des femmes enceintes, des points spécifiques où seraient concentrées les questions éthiques, et des points dénués de cette connotation éthique. Nimporte quel moment du parcours peut donner loccasion dune orientation presque imperceptible, dun cadrage ou dune production dirréversibilité qui conditionnera les actions subséquentes. Nous avons nommé « promissions » ces moments où les possibilités dorientation se dessinent ou se ferment. Cette notion illustre quil y a au sein de la consultation de suivi prénatal, une négociation qui seffectue entre les promesses, les permissions et les compromissions convoquées par les dispositifs. Les dispositifs proposent des chemins possibles aux acteurs, qui, par leur interaction, vont en valider certains et en rendre dautres caducs.
On pouvait craindre quen se donnant pour objet les consultations « ordinaires » on passerait à côté du cur des débats sur léthique dans le diagnostic prénatal, mais, au delà de la richesse des détails recueillis à lobservation sur les modes de médiations des techniques, on a pu retrouver des éléments qui participent à ces mêmes débats. Si lon suit la pratique dans les consultations, on saperçoit quy sont présents, à travers des médiations techniques, un certain nombre déléments importés dautres situations, plus ou moins proches. Dans la rencontre soignant femme enceinte est aménagée la présence/absence de questions. Comment qualifier ce quon voit à léchographie est-ce un ftus ou un « bébé » ? A qui doit profiter le diagnostic prénatal ? Les professionnels doivent ils donner des informations « transparentes » aux futurs parents ? A partir de quand doit-on informer le couple de la détection dun signe dappel ? Qui doit décider de létendue des moyens de diagnostic utilisés ? Ces questions sont présentes dans les détails des consultations, dans les promissions qui se dessinent au cours des interactions entre femmes enceintes et soignants. Elles font lobjet de résolutions ad hoc par les acteurs, dans le choix quils font du registre de langage quils vont adopter, dans létendue de lexamen effectué, dans lévocation dautres examens et participent à la définition dune moralité ordinaire dans la consultation. Cette « moralité » jouera un rôle crucial si daventure la future mère est amenée à des examens prénatals plus approfondis
Léthique des dispositifs
Cette thèse a montré quon pouvait parler déthique en intégrant les objets techniques dans lanalyse. Lobservation fine de centaines de consultations de suivi prénatal a permis en particulier de dégager tous ces petits moments furtifs où lon voit se dessiner à la fois des possibilités et des irréversibilités qui avaient à voir avec léthique. Par petites touches, des parcours se constituent et produisent « ce qui doit être » dans la consultation de suivi prénatal. Ce qui peut expliquer les différences de parcours des femmes enceintes, au sein même dun service, cest le dispositif de la consultation et sa position dans le parcours de la femme enceinte. Par dispositif, on entend à la fois la configuration technico-organisationnelle de la consultation, lopérateur et la femme enceinte, mais aussi la position de linteraction dans le parcours de la femme enceinte, et linteraction elle-même. Une amniocentèse ne se comprend pas de la même façon pour toutes les femmes enceintes. Elle cristallise en un point un certain nombre dinterrogations pour lesquelles elle apparaît, à un moment donné, comme la meilleure voie possible. Ces interrogations peuvent naître de la configuration technico-opérationnelle ou de la femme enceinte et de son entourage, elle peut être causée par des interactions précédentes avec dautres médecins, ou par le résultat mal compris dun test sanguin. Les articulations des différents événements des parcours des femmes enceintes produisent des interrogations et des solutions différentes.
Lapport des objets techniques dans lanalyse
Etait-il nécessaire dadopter une méthode qui donne autant de place aux objets techniques ? Répondre par laffirmative ne relevait pas de lévidence au début de notre travail. Nous avions fait le pari de nous intéresser à une activité, le diagnostic prénatal, dont la légitimité était contestée justement à cause de ses conséquences possibles sur la définition de lhumanité. Prendre au sérieux les objets techniques, nétait-ce pas poser un a priori de symétrie entre humains et non-humains qui justifieraient des positions amorales ? Peut-on « performer un monde social hybride » composé dêtres humains et de non-humains, selon la formulation de Michel Callon, et parler déthique ? Nallait-on pas tomber dans le travers de considérer les femmes enceintes et les ftus comme des machines et appuyer des théories aliénant les unes et les autres à des destins mécaniques ? Nallait-on pas aboutir à des situations où les acteurs humains, qui sont au cur de tensions dramatiques, finiraient désincarnés et abstraits, manipulés par des non-humains ? La priori de symétrie entre humains et non humains pouvait paraître très osé pour une démarche prétendant contribuer à la réflexion sur léthique médicale. Pourtant, au sein même des discussions existant sur léthique du diagnostic prénatal, on débattait du statut dun objet hybride : le ftus, qui en constituait un enjeu important. Lintégration des objets techniques dans lanalyse sest révélé un atout précieux qui contribue à la compréhension des orientations prises dans les parcours de femmes enceintes. Nous avons pris comme point de départ de notre démarche léquivalence théorique des humains et des non-humains. Cela ne voulait pas dire que nous pensions, dans la vie quotidienne, quune femme enceinte ou un ftus soient équivalents à un échographe, ou à une courbe de croissance. Cela supposait simplement que nous attribuions a priori à tous ces éléments de la consultation une capacité de détermination des situations. Cette équivalence de méthode nous a obligée à mettre au point une façon dinterroger aussi bien les objets que les êtres humains participant à linteraction dans la consultation. Grâce à lobservation, nous avons pu opérer un décentrage du colloque singulier, dune « conscience sadressant à une confiance », au colloque avec les objets techniques, avec les médiations proposées par ces techniques de diagnostic prénatal. Nous avons pu mettre en évidence comment les ensembles de médiations ont façonné des formes de parcours possibles et des irréversibilités dans les actions ultérieures. Notre méthode nous aidé à repeupler le colloque singulier de tous ces éléments qui lui donnent, au quotidien, son épaisseur. Le médecin, dans le colloque singulier de la consultation de suivi prénatal, nagit pas seulement en fonction de sa conscience et de son évaluation personnelle de la situation de la femme enceinte, il agit comme représentant dans laction dune chaîne dacteurs(actants) et dinteractions. Le diagnostic prénatal est rarement le fait dun seul opérateur et/ou dune seule technique dans le suivi prénatal et cela engage chaque soignant à en tenir compte. Il agit en fonction du parcours médical déjà effectué par la femme enceinte et en anticipant un certain nombre déléments sur les suites possibles de ce parcours. Grâce à lobservation fine des consultations, nous avons pu nous déprendre de latmosphère souvent passionnée qui entoure les débats sur le diagnostic prénatal. Nous avons pu peindre un tableau plus symétrique des positions des médecins, des futurs parents, et des techniques dans les interactions. Nous avons mis en évidence le pré-agencement du contenu des interactions par le dispositif socio-technique.
Lévolution rapide des pratiques, limite de notre approche ?
Un écueil possible pour notre démarche était de sattaquer à une période de réflexion longue, celle dune thèse, à propos dun domaine, le suivi médical des grossesses, dans lequel le rythme des innovations était assez soutenu. Les femmes françaises mettant au monde un bébé en 2000 ont eu en moyenne plus de tests médicaux que celles ayant accouché en 1990. Entre le début et la fin de notre travail, un examen aussi important au niveau du débat éthique que le test sérique pour la trisomie 21 a été proposé systématiquement à toutes les femmes enceintes en France, ce test ayant été agréé par la Sécurité Sociale, malgré les réticences exprimées à son endroit par le Comité National Consultatif dÉthique. En Novembre 2000, larrêt Perruche prononcé par la Cour de cassation a provoqué un tollé chez les professionnels du diagnostic prénatal et en particulier les échographistes. Fallait-il retourner sur le terrain après que le dépistage de la trisomie 21 par un test sérique ait été remboursé par la Sécurité Sociale ? Que pouvaient valoir aujourdhui nos remarques sur léchographie après la polémique sur « larrêt Perruche » de Novembre 2000 ?
Il nous semble que malgré ces modifications, la méthode de réflexion proposée par notre travail est loin dêtre caduque, quelle est applicable quelles que soient les techniques concernées. Les modifications dans les pratiques jouent sur les définitions dans les interactions, mais nous avons montré que chaque parcours était un enchaînement particulier de propositions. Par conséquent les nouvelles dispositions engendrées par les décisions récentes au niveau professionnel auront vraisemblablement un impact sur les propositions faites dans linteraction, mais ne changeront pas le fait que la dynamique des interactions est un ensemble complexe dans lequel se joue le sens dun parcours. Cela ne veut pas dire pour autant que nous considérions que chaque cas est une idiosyncrasie particulière et que finalement, la discussion sur léthique serait trop générale et naurait pas de sens. Chaque dispositif porte en lui une somme de contraintes quon ne peut pas toutes identifier. Les femmes enceintes, pas plus que les soignants, dans les interactions du suivi prénatal, ne sont des esprits détachés des contingences matérielles. Ils sont impliqués dans des enchaînements de contraintes, médiées par le dispositif socio-techique. La question à se poser nest pas de savoir si les conditions dun choix libre du recours aux techniques de diagnostic prénatal sont possibles, mais de quelle façon le dispositif peut laisser de la place pour une expression de la femme enceinte, mais aussi des soignants. A quelle(s) condition(s) certaines de ces contraintes peuvent être, pour écrire comme Emilie Gomart des « contraintes généreuses ».
Pour une évaluation sociale des pratiques médicales
La présente thèse est un encouragement à continuer le travail dévaluation sociale des pratiques médicales. La nécessité de lévaluation des pratiques, soulevée par Christian Hervé dans son ouvrage sur « Éthique, politique et santé » nous paraît valide, mais elle ne devrait pas être uniquement le fait de médecins, qui répercuteraient leurs analyses à la société. Lexemple des avis du Comité dÉthique montre que ce type de démarche contribue à ce que la question de léthique ne soit pas débattue en dehors dun cercle de compétences restreint. Il conviendrait dinviter dautres disciplines, et dans une autre mesure la société civile, à participer à cette évaluation. Technique et social sont intimement mêlés dans le diagnostic prénatal, et il serait regrettable de ne pas en tenir compte. Lanalyse sociologique que nous avons pratiquée pour cette thèse aide à développer une nouvelle compréhension dune pratique médicale qui passe de plus en plus par les techniques.
Lune des conséquences de notre travail pour les équipes médicales, pourrait être de poursuivre la réflexion au sein des services sur les effets produits par les dispositifs, et de sinterroger sur les contraintes « généreuses » de ces dispositifs. Quels sont les éléments dans les dispositifs qui favorisent pour la femme enceinte et les opérateurs les plus grandes possibilités de redéfinitions des situations ?
Une autre suite possible serait de travailler sur la prise en compte des préférences des femmes enceintes en fonction du degré de médicalisation souhaité. Nous avons constaté que les demandes des femmes enceintes pouvaient être acceptées sous certaines conditions ; et quen loccurrence la demande dun degré de médicalisation supérieur à celui proposé par le dispositif était plutôt bien accueilli. En revanche, la pluralité des interprétations des refus de tests recèle un réel problème. Nous avons pu constater, dans nos observations, quun refus (pour une amniocentèse par exemple) pouvait ne pas avoir de poids, selon la personne qui la formulait, si ses arguments étaient considérés comme fantaisistes ou si elle pouvait ne pas avoir compris parce quelle était étrangère. Il y a, nous semble til, une asymétrie entre les compétences quon exige des femmes qui refusent le diagnostic et celles quon attend des femmes qui agissent en fonction dune logique prévue par lensemble du dispositif médical. Dans quelle mesure les dispositifs peuvent-ils aider à valider la compétence des femmes qui ne souhaitent pas aller dans le sens attendu du suivi de grossesse à décider elles-mêmes de létendue des tests de dépistage?
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Table des Matières
Introduction : TM \o "1-4" Éthique et moralité ordinaire dans la pratique du diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34806994 \h 1
Avant propos RENVOIPAGE _Toc34806995 \h 1
Les bouleversements récents de la parentalité : de la « Belle au Bois Dormant » à Candide
RENVOIPAGE _Toc34806996 \h 2
Du diagnostic prénatal au dépistage prénatal, un « saut » qualitatif progressif
RENVOIPAGE _Toc34806997 \h 7
« Un enfant si je veux, quand je veux » RENVOIPAGE _Toc34806998 \h 7
Le diagnostic prénatal, espoir des familles marquées par le sceau de la fatalité
RENVOIPAGE _Toc34806999 \h 8
Le suivi médical des grossesses ordinaires de plus en plus marqué par le dépistage/diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807000 \h 9
Les débats soulevés par la généralisation du dépistage /diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807001 \h 12
Le malaise assourdi des professions médicales françaises RENVOIPAGE _Toc34807002 \h 13
Les grossesses « sous surveillance » RENVOIPAGE _Toc34807003 \h 18
Pour une réflexion incluant lensemble du suivi prénatal
RENVOIPAGE _Toc34807004 \h 23
De la moralité ordinaire dans la pratique du diagnostic prénatal : modalités dune enquête RENVOIPAGE _Toc34807005 \h 25
Les Glycines et les Marronniers : une dualité de référence RENVOIPAGE _Toc34807006 \h 27
Plan de la thèse RENVOIPAGE _Toc34807007 \h 30
Chapitre 1: Une analyse socio-technique de léchographie obstétricale dans deux maternités de la région parisienne. RENVOIPAGE _Toc34807008 \h 33
Pourquoi léchographie RENVOIPAGE _Toc34807009 \h 34
Recontextualiser léthique dans la pratique RENVOIPAGE _Toc34807010 \h 36
L interrogation renouvelée des techniques par la sociologie des sciences et techniques RENVOIPAGE _Toc34807011 \h 38
De la description dune activité « ordinaire », lapport de létude des interactions de la vie quotidienne
RENVOIPAGE _Toc34807012 \h 40
La configuration technico-opérationnelle de léchographie RENVOIPAGE _Toc34807013 \h 45
Trois présentations possibles de léchographie
RENVOIPAGE _Toc34807014 \h 46
Les enjeux possibles de la topographie dune salle déchographie RENVOIPAGE _Toc34807015 \h 56
Un script de léchographie obstétricale RENVOIPAGE _Toc34807016 \h 62
Des configurations daction variées pour la production de limage échographique RENVOIPAGE _Toc34807017 \h 66
Opérateur - échographe : une adaptation réciproque RENVOIPAGE _Toc34807018 \h 68
De lanatomie à la cartographie, de la cartographie à lanatomie, les négociations autour des images à produire RENVOIPAGE _Toc34807019 \h 71
La transparence négociée de la femme enceinte RENVOIPAGE _Toc34807020 \h 76
Des ftus à l échogénie variable RENVOIPAGE _Toc34807021 \h 82
La production de léchographie pour les futurs parents RENVOIPAGE _Toc34807022 \h 86
Linfluence de la perception des futurs parents par les opérateurs RENVOIPAGE _Toc34807023 \h 88
Les compétences minimales supposées des patientes RENVOIPAGE _Toc34807024 \h 89
Les styles des opérateurs RENVOIPAGE _Toc34807025 \h 91
Les demandes directes des parents RENVOIPAGE _Toc34807026 \h 94
La flexibilité interprétative de léchographie produite pour les parents RENVOIPAGE _Toc34807027 \h 95
Les limites de ladaptabilité des interprétations pour les parents
RENVOIPAGE _Toc34807028 \h 98
Conclusion RENVOIPAGE _Toc34807029 \h 101
Chapitre 2 : Le ftus en questions RENVOIPAGE _Toc34807030 \h 103
Le procès fait au ftus RENVOIPAGE _Toc34807031 \h 104
Les différents modes de présence du ftus RENVOIPAGE _Toc34807032 \h 104
La révolution échographique comme reconfiguration du ftus RENVOIPAGE _Toc34807033 \h 104
Le ftus comme patient. RENVOIPAGE _Toc34807034 \h 105
La redistribution des rôles en obstétrique et dans les spécialités voisines RENVOIPAGE _Toc34807035 \h 106
Le ftus , nourrisson en devenir RENVOIPAGE _Toc34807036 \h 108
Le ftus dans la famille RENVOIPAGE _Toc34807037 \h 110
Le ftus sujet de droit RENVOIPAGE _Toc34807038 \h 112
La naissance du conflit dintérêts femme enceinte-foetus RENVOIPAGE _Toc34807039 \h 114
Limage du ftus est utilisée pour remettre en cause du droit à lavortement RENVOIPAGE _Toc34807040 \h 114
Le principe de lindisponibilité du corps humain est inapplicable à la relation femme enceinte/foetus RENVOIPAGE _Toc34807041 \h 115
Les conséquences sur la vie quotidienne des femmes enceintes RENVOIPAGE _Toc34807042 \h 118
Léchographie principal instrument de la publicisation du ftus RENVOIPAGE _Toc34807043 \h 121
Laménagement de la transparence du ventre de la femme enceinte RENVOIPAGE _Toc34807044 \h 121
La réduction de la différence entre futur père et future mère pendant la grossesse RENVOIPAGE _Toc34807045 \h 122
Les effets pervers pour le ftus RENVOIPAGE _Toc34807046 \h 123
Récapitulation des griefs développés à légard du ftus RENVOIPAGE _Toc34807047 \h 124
La recontextualisation des ftus RENVOIPAGE _Toc34807048 \h 128
Les variations des ftus selon leur usage RENVOIPAGE _Toc34807049 \h 129
Les variations du ftus au sein dun même service de suivi prénatal RENVOIPAGE _Toc34807050 \h 131
La variation culturelle des ftus RENVOIPAGE _Toc34807051 \h 134
La variation organisationnelle de la définition du ftus RENVOIPAGE _Toc34807052 \h 136
La variation temporelle du ftus. RENVOIPAGE _Toc34807053 \h 143
Les avatars du ftus à léchographie RENVOIPAGE _Toc34807054 \h 147
De lhumanisation des ftus par léchographie. RENVOIPAGE _Toc34807055 \h 149
Lhumanité contingente des ftus RENVOIPAGE _Toc34807056 \h 149
Le ftus, sujet autonome in utero? RENVOIPAGE _Toc34807057 \h 154
Les rôles des futurs parents dans lorientation des consultations RENVOIPAGE _Toc34807058 \h 163
Une définition médicale du ftus amenée par les parents RENVOIPAGE _Toc34807059 \h 164
Lexpertise « médicale » des futurs parents nempêche pas dautres approches du ftus RENVOIPAGE _Toc34807060 \h 169
Le procès du ftus à léchographie est un mauvais procès. RENVOIPAGE _Toc34807061 \h 173
Chapitre 3: Le dépistage/diagnostic prénatal, un choix articulé? RENVOIPAGE _Toc34807062 \h 175
Le mythe fondateur du dépistage/diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807063 \h 177
Les principaux tests utilisés RENVOIPAGE _Toc34807064 \h 178
Un bon accueil du public, malgré des positions médicales plus réservées RENVOIPAGE _Toc34807065 \h 181
Les interrogations éthiques soulevées par la diffusion rapide des techniques de dépistage/diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807066 \h 184
Vers une augmentation des recours aux interruptions médicales de grossesse ? RENVOIPAGE _Toc34807067 \h 184
La médecine en contradiction avec elle-même ? RENVOIPAGE _Toc34807068 \h 186
Vers le rejet des différences ? RENVOIPAGE _Toc34807069 \h 187
Le risque de dérives eugénique et normative RENVOIPAGE _Toc34807070 \h 189
Le choix individuel, garantie du caractère éthique du dépistage prénatal RENVOIPAGE _Toc34807071 \h 190
Les critiques du choix individuel RENVOIPAGE _Toc34807072 \h 192
La construction sociale des besoins en dépistage/diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807073 \h 193
Latténuation de la possibilité effective du choix par la routinisation des examens de dépistage prénatal RENVOIPAGE _Toc34807074 \h 196
Questions et arguments du chapitre RENVOIPAGE _Toc34807075 \h 197
Lactivité des soignants modulée par la configuration technico-opérationnelle RENVOIPAGE _Toc34807076 \h 200
Des parcours variant selon les maternités RENVOIPAGE _Toc34807077 \h 201
La matérialisation du suivi de la patiente et son impact sur lexamen réel RENVOIPAGE _Toc34807078 \h 203
Linfluence du compte-rendu déchographie sur le contenu de la consultation RENVOIPAGE _Toc34807079 \h 204
La prescription extérieure modulateur possible de léchographie RENVOIPAGE _Toc34807080 \h 207
Linfluence de la configuration des consultations RENVOIPAGE _Toc34807081 \h 209
Lutilisation de léchographie endovaginale : un ajustement des pratiques au niveau local RENVOIPAGE _Toc34807082 \h 213
Les utilisations différenciées selon les opérateurs et les circonstances RENVOIPAGE _Toc34807083 \h 213
Quelques motifs de variation RENVOIPAGE _Toc34807084 \h 216
Des amniocentèses pas si « ordinaires » RENVOIPAGE _Toc34807085 \h 219
Farida et Isabelle, ou deux évaluations morales différentes RENVOIPAGE _Toc34807086 \h 220
Un choix plus individuel RENVOIPAGE _Toc34807087 \h 225
Une prise en compte des caractéristiques personnelles des femmes enceintes
RENVOIPAGE _Toc34807088 \h 230
Des degrés de légitimité de lamniocentèse RENVOIPAGE _Toc34807089 \h 232
Conclusion RENVOIPAGE _Toc34807090 \h 237
Chapitre 4: La décision médicale en matière de diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807091 \h 239
Une action circonscrite entre décision médicale et consentement éclairé RENVOIPAGE _Toc34807092 \h 241
Les critiques du modèle de décision médicale RENVOIPAGE _Toc34807093 \h 243
Les limites du consentement éclairé RENVOIPAGE _Toc34807094 \h 244
Pour une prise en compte des interactions dans les processus de constitution des situations RENVOIPAGE _Toc34807095 \h 248
La division a priori des décisions entre celles des médecins et celles des patientes , une hypothèse fragile ? RENVOIPAGE _Toc34807096 \h 249
Limportance du degré de fiabilité du diagnostic. RENVOIPAGE _Toc34807097 \h 251
Le signe dappel renvoie à une affection connue. RENVOIPAGE _Toc34807098 \h 252
Des signes dappels sans diagnostic RENVOIPAGE _Toc34807099 \h 256
Les bienfaits de lignorance RENVOIPAGE _Toc34807100 \h 259
Lélaboration de diagnostic, un processus incrémental
RENVOIPAGE _Toc34807101 \h 262
La « normalité » comme résultat dun non-diagnostic RENVOIPAGE _Toc34807102 \h 264
Une décision de traitement sans diagnostic RENVOIPAGE _Toc34807103 \h 269
Une situation de choix emblématique du diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807104 \h 276
La dimension décisionnelle, cadeau empoisonné pour les futurs parents ? RENVOIPAGE _Toc34807105 \h 278
Le jeu des éléments du dispositif local dans louverture des possibilités RENVOIPAGE _Toc34807106 \h 290
Chapitre 5: Du colloque singulier au colloque pluriel, les avatars de la gestion multidisciplinaire du diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807107 \h 303
La pluridisciplinarité, nécessité technique ou chance pour l éthique ? RENVOIPAGE _Toc34807108 \h 305
La médecine hospitalière contemporaine ou la fin du colloque singulier RENVOIPAGE _Toc34807109 \h 306
La pratique pluridisciplinaire, désormais incontournable dans le suivi prénatal RENVOIPAGE _Toc34807110 \h 308
La pluridisciplinarité comme garantie éthique des actions thérapeutiques RENVOIPAGE _Toc34807111 \h 310
Les autorités morales et légales pour une gestion pluridisciplinaire des problèmes éthiques du diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807112 \h 312
Les staffs de diagnostic anténatal, lieux privilégiés de lobservation de la coordination des spécialités concernées par le suivi prénatal RENVOIPAGE _Toc34807113 \h 316
Les staffs de diagnostic anténatal aux Glycines et aux Marronniers RENVOIPAGE _Toc34807114 \h 320
Aux Glycines lexpression dun engagement pour une gestion des patientes au vu et au su de tous
RENVOIPAGE _Toc34807115 \h 321
Le staff bimestriel des Marronniers : un exercice de réconciliation médicale RENVOIPAGE _Toc34807116 \h 323
Sujets et supports de discussions du staff : aux Glycines, des ordres du jour alimentés par les principaux intervenants RENVOIPAGE _Toc34807117 \h 327
Sujets et Supports de discussion des staffs aux Marronniers : la méthode des « cas » RENVOIPAGE _Toc34807122 \h 331
Des interactions révélatrices denjeux spécifiques
RENVOIPAGE _Toc34807123 \h 337
Aux Marronniers : madame Basile, ou la mise en évidence des ajustements nécessaires entre trois spécialités médicales RENVOIPAGE _Toc34807124 \h 338
La représentation de la patiente et lincertitude comme problèmes pratiques du diagnostic prénatal au staff des Glycines RENVOIPAGE _Toc34807125 \h 347
Madame Kim et ses jumeaux : une timide ouverture vers une autre forme de représentation de la femme enceinte RENVOIPAGE _Toc34807126 \h 348
Madame Dupont ou les ravages de lincertitude RENVOIPAGE _Toc34807127 \h 354
Les conséquences des discussions aux staffs RENVOIPAGE _Toc34807128 \h 358
Ce que les staffs « font faire » RENVOIPAGE _Toc34807129 \h 361
Conclusion: De la moralité ordinaire à léthique du diagnostic prénatal RENVOIPAGE _Toc34807130 \h 365
Une nouvelle cohérence en partant de la consultation RENVOIPAGE _Toc34807131 \h 366
Léthique des dispositifs RENVOIPAGE _Toc34807132 \h 368
Lapport des objets techniques dans lanalyse RENVOIPAGE _Toc34807133 \h 369
Lévolution rapide des pratiques, limite de notre approche ? RENVOIPAGE _Toc34807134 \h 371
Pour une évaluation sociale des pratiques médicales RENVOIPAGE _Toc34807135 \h 372
Bibliographie Générale RENVOIPAGE _Toc34807136 \h 375
Table des Matières RENVOIPAGE _Toc34807137 \h 385
Annexe 1: Personnages RENVOIPAGE _Toc34807138 \h 391
Annexe 2: Tableau synoptique des staffs des Glycines RENVOIPAGE _Toc34807139 \h 391
Annexe 1
Personnages
Maternité des Glycines
Cest une maternité privée, sous contrat avec lAssistance Publique de Paris, on y effectue 1200 accouchements par an. Le recrutement des patientes est essentiellement un recrutement de proximité, plus un certain nombre de patientes venant du service de Procréation Médicalement Assistée.
Charles : Chef de service, jeune (entre 40 et 45 ans), il a parfait sa formation dobstétricien dans une maternité réputée de la région Parisienne et reste très marqué par cette expérience dont il a mis en oeuvre certains préceptes aux Glycines. Il semble très à lécoute de son personnel, et semble avoir un style de décision plutôt collégial.
Baptiste : Obstétricien et échographiste (40-45 ans). Il exerce en échographie libérale et à lhôpital (4 ou 5 demi-journées par semaine), et prend des gardes dobstétrique à la maternité. Responsable des échographies à la maternité, il a une formation dobstétricien puis a suivi un DU déchographie et un DU de Génétique. Il fait partie du Collège Français dEchographie Ftale et suit régulièrement des staffs consacrés au Diagnostic Prénatal dans de grands hôpitaux universitaires parisiens. Il est le pivot du DPN.
Fiona (40-45 ans) : Secrétaire du service échographie, elle prend les rendez-vous déchographie et assiste tous les mardi à la réunion de diagnostic anténatal.
Charlotte (40 ans) : Médecin généraliste, elle a fait une formation déchographie et consulte deux après-midi par semaine à la maternité en échographie.
Coralie ( environ 45): Pédiatre de la Maternité, a fait un DU de génétique. Elle assiste aux staffs de diagnostic anténatal, reçoit les parents auxquels on a annoncé une malformation détectée au cours de la grossesse, les prépare à envisager la suite. Ancienne de Necker, elle y a gardé des accointances quelle fait jouer lorsque léquipe se trouve confrontée à des cas rares.
Fabienne (35-40 ans): Pédiatre à 4/5ème temps de la maternité.
Brigitte (35-40 ans): Obstétricienne de la maternité, officie également au service PMA, a déjà travaillé avec Charles dans une précédente maternité, doù une certaine complicité, elle fréquente régulièrement les staffs de diagnostic anténatal.
Bruno (40-45 ans): Obstétricien et échographiste en libéral, dans une ville de la banlieue parisienne, il consulte une demi-journée par semaine à lhôpital
Didier (environ 35 ans): Le plus jeune de léquipe, est médecin généraliste et a fait un DU déchographie. Il exerce en échographie générale dans un cabinet quil vient de monter et dans une clinique du Nord de la région Parisienne. Il consulte deux fois par semaine à la maternité des Glycines.
Françoise (40-45 ans): Obstétricienne et échographiste. Elle a un cabinet dans la banlieue ouest de Paris et consulte en échographie une fois par semaine à lhôpital.
Marie-Claire (45-50 ans) : Psychanalyste de la maternité. Cest Charles qui a fait créer son poste. Elle a un bureau dans le couloir à côté du service échographie. Elle voit les parents sils le souhaitent et participe aux staffs de diagnostic anténatal, tous les mardis.
Arielle : Assistante sociale de lhôpital
Delphine : Surveillante de la maternité, cest une sage-femme qui a de lexpérience (elle frise la cinquantaine), elle est très à lécoute des femmes, participe à de nombreux colloques et a publie des écrits sur le thème de linterruption de grossesse. Elle a quelques frictions avec Marie-Claire qui laccuse dempiéter sur ses prérogatives en faisant un accompagnement psychologique « sauvage » des patientes.
Michèle : Obstétricienne titulaire, 35-40, consultante à la maternité, fréquente de temps à autre les réunions hebdomadaires
Vincent : Obstétricien titulaire, 40-45, consultant à la maternité, fréquente régulièrement les staffs hebdomadaires
Je pense avoir eu de bons rapports avec la plupart des personnes des Glycines. Certains mont plus facilement adoptée que dautres. Mon immersion dans le service échographie a fait que tous les échographistes, sauf Baptiste, mont tutoyée (jagissais de même avec eux). Jai déjeuné quelques fois avec des échographistes et Fiona, la secrétaire du service écho, ou avec la pédiatre. En revanche, mes rapports étaient plus distants avec les obstétriciens que je nai vus quaux staffs ou lors dentretiens, ils me vouvoyaient tous.
Lhôpital Universitaire des Marronniers
Hôpital Universitaire de grande banlieue parisienne, les Marronniers forment un ensemble impressionnant de Bâtiments. La maternité est au rez-de-chaussée dune aile du bâtiment principal. Les salles de consultation de suivi prénatal sont dans une aile adjacente. On y effectue 2200 accouchements par an. Une école de sages-femmes est située dans le périmètre de lhôpital, non loin de la maternité. Cette dernière sert également de pôle de formation aux internes en obstétrique qui sont une dizaine tous les six mois.
Noël : Chef de service, la cinquantaine, fort en gueule, actif politiquement, il est souvent cité dans les journaux. Il a dirigé la maternité dun hôpital universitaire dune grande ville de Province avant darriver dans la région Parisienne. Il participe de nombreux congrès et colloques et y fait des interventions peu diplomates. Il donne une impression de leader charismatique.
Anne : Chef de Clinique en obstétrique, environ 35 ans arrivée récemment à cette maternité pour parfaire sa formation en obstétrique (elle doit y rester une année). Elle a eu du mal à se mettre à léchographie et semble préférer une répartition plus nette des compétences.
Marcel : Chef de clinique en obstétrique, environ 35 ans, également en fin de formation, il semble à laise avec léchographie.
Marianne : Sage-femme consultante en échographie. Agée entre 40 et 45 ans, elle semble avoir une certaine expérience. Elle assure une matinée déchographies par semaine à lissue de laquelle elle adresse les femmes enceintes à Noël si le ftus présente un souci : les sages-femmes nont pas le droit de poser un diagnostic. Elle assiste Noël lors des amniocentèses, et effectue les échographies et la prise de sang pour le protocole dexpérimentation dun marqueur sérique de la trisomie 21 en cours aux Marronniers. Cest également elle qui reçoit puis renvoie les résultats des amniocentèses et les envoie aux femmes enceintes lorsque les résultats sont négatifs.
Marie-Agnès : Sage-femme consultante en échographie. Agée entre 40 et 45 ans, elle semble avoir une certaine expérience. Elle assure une matinée déchographies par semaine à lissue de laquelle elle adresse les femmes enceintes à Noël si le ftus présente un souci : les sages-femmes nont pas le droit de poser un diagnostic. Elle assiste Noël lors des amniocentèses, et effectue les échographies et la prise de sang pour le protocole dexpérimentation dun marqueur sérique de la trisomie 21 en cours aux Marronniers. Cest également elle qui reçoit puis renvoie les résultats des amniocentèses et les envoie aux femmes enceintes lorsque les résultats sont négatifs.
Sylvie : Pédiatre de la maternité. La quarantaine, vive et enjouée. Elle participe aux consultations de diagnostic prénatal de Noël et léclaire de ses connaissances pédiatriques le cas échéant. Elle sert aussi de relais vers dautres équipes de chirurgie pédiatrique lorsquun ftus présente une condition qui exige une intervention chirurgicale peu après sa naissance. Elle entretient de bonnes relations avec des équipes de généticiens : elle est chargée de lorganisation du staff bimestriel en vidéoconférence avec les généticiens dune équipe réputée sur la place parisienne. Elle effectue des gardes de réanimation néonatales dans un grand hôpital pédiatrique parisien, ce qui lui permet de rester en contact avec les praticiens quelle y a connu pendant ses études.
Yolande : (environ 45 ans) Anatomo-pathologiste, effectue les autopsies des ftus malformés dont elle essaie de détailler les atteintes dans ses conclusions quelle présente au staff bimestriel avec les généticiens.
Robert : Obstétricien, praticien hospitalier, 40 ans. Petit, assez brusque dans la discussion et sûr de ses compétences. Assure des consultations de suivi prénatal, et enseigne à lécole de sages-femmes adjacente au service.
Au cours de mes observations, jai été amenée à rencontrer une dizaine d internes qui effectuaient des stages de six mois sous la houlette de Noël, ainsi quun nombre équivalent de sages-femmes (quelles soient élèves de lécole, ou déjà diplômées) se formant à léchographie. Les uns et les autres ne mont pas tous été présentés, ma position dobservatrice attachée à Noël ne ma pas toujours permis de discuter avec tous, dans mes notes de terrain, ils nont pas toujours de prénom.
Jai donné un prénom à Noël pour rester symétrique vis à vis des autres acteurs, mais il ny a jamais eu de familiarité quelconque avec lui, comme avec Sylvie, Anne, Marcel ou des internes qui ont pu me tutoyer très vite. En revanche, ni Marianne, ni Marie-Agnès nont essayé de me tutoyer. La focalisation de mes visites sur les consultations de diagnostic prénatal, dobstétrique, ou sur des staffs, ont fait quil a été moins facile de pouvoir passer des moments hors observation avec les personnes du service.
ANNEXE 2
Staffs des Glycines, tableau synoptique
Staff du 9 Avril
Mme Rivière (excès de liquide, carytoype du ftus normal)
Mme Kamal (caryotype normal sur nuque épaisse)
Mme Beniya (hypoplaquettose : condition maternelle, peut modifier le type daccouchement)Staff du 16 Avril
Mme Ballet (mode daccouchement, prélèvements, un jumeau mort)
Mme Leroux (femme épileptique, ftus présentant une fente palatine)
Mme Colin (problème sur temps de saignement de plaquettes)
Mme Benaouda (accouchée, bébé transféré en cardiologie)
Mme Parsi (caryotype du ftus normal, mais problème du ftus justifiant transfert en chirurgie pédiatrique à la naissance)Staff du 30 avril
Mme Bontemps (ftus présentant une tuméfaction à léchographie, la tuméfaction a régressé, mais excès de liquide toujours important, recherche Bourneville)
Bébé X (IRM anténatale, retard psychologique)
Bébé Benaouda (cf staff précédent)
Bébé Mougeot
Mme Valentin (problème du bébé précédent)Staff du 7 mai
Mme Dupont (problèmes du ftus détectés à léchographie : oligo-amnios, oedèmes aux pieds)
Mme Rivoire (malformation cardiaque ftale, son médecin a contacté Charles pour I.T.G.)
Mme Ballet (accouchement cf staffs précédents)
Mme Mahomet (enceinte, a des frères et surs handicapés, craint une malformation de son foetus)Staff du 14 mai
Mme Rivoire (cf staff précédent)
Bébé Ballet
Bébé Parsi
Mme Benbarka (patiente avec précédents de bébés atteints, pas de diagnostic possible)Staff du 21 Mai
Mme Bontemps (excès de liquide amniotique, signes échographiques font penser à une maladie de Bourneville, cf staffs du 30/04, du 28/05 et du 4/06)
Mme Dupont
Mme Rivoire
Bébé Parsi (nouvelles)
Mme Dos Santos (problèmes avec le père lors dune césarienne en urgence)Staff du 28 mai
Mme Fall (jumeau trisomique)
Mme Bontemps (faut-il faire des examens supplémentaires ?)
Patiente dun ex-échographiste des Glycines pour une ITG
Bébé Parsi en réa
Bébé Benaouda (voir staffs du 16 et du 30 avril, problèmes de thyroïde)Staff du 4 juin
Mme Kim (hydramnios, petit jumeau)
Mme Fall (voir staff précédent)
Mme Lola (translocation de chromosome)
Madame Bontemps (refus de la patiente de prolonger la phase de diagnostic)Staff du 11 juin
Mme Fall (jumeau trisomique)
Mme Dupont (naissance)
Mme Mougeot
Mme Kim (jumeau petit, hydramnios)
Bébé Klinefelter (anomalie chromosomique, chromosome X supplémentaire pour un garçon)Staff du 2 juillet
Mme Zambi (ponction de sang ftal)
Mme Poulbot (problème précédente grossesse)
Mme Baldassari (dilatation des reins du ftus à léchographie)
Mme Sow (problème aux précédentes grossesses, dont une mort ftale in utero)
Evocation des problèmes de consultations dobstétriques, patientes à problèmes comme Mme Sow vues pour la première fois à plus de 6 mois de grossesseStaff du 9 juillet
Mme Delon (thrombopénie en début de grossesse)
Mme Meriem (femme épileptique, protocole)
Mme Binh (ftus avec petit estomac, refus damniocentèse)
Mme Rheine (primipare hyper-angoissée)
Mme Berlioz (ftus très petit)
Mme KimStaff du 16 juillet
Mme Sow (hospitalisation, Dopplers utérins mauvais)
Mme Berlioz
Mme Koala (précédent de thromobopénie)
Bébé Bontemps
Bébé X (séroconversion de toxoplasmose)
Bébé hypoplasie
Mme Z. (révision utérine à laccouchement ?)
Mme Dupont (évocation rapide, rien à signaler)Staff du 23 juillet
Bébé maladie récessive
Bébé drépanocytose
Bébé ancien prématuré
Mme Binh (voir staff du 9 juillet)
Mme Petitmenton (signes à léchographie du troisième trimestre)
Mme Zambi (plaquettes normales, accouchement normal)
Mme Pasdebol (ftus atteint de trisomie 18, mort in utero)
Mme Kim (rapide)
Mme V. (précédent trisomie)
Mme B. (précédent ftus avec des problèmes cardiaques)
Dame sous Syntron (médicament anticoagulant) en début de grossesse
PROGCOMP ENBbu PROGCOMP ENBbu
Ce dosage nest pas proposé en France où la fréquence des spina-bifida semble moins importante quaux USA, les marqueurs de la trisomie 21 utilisés en France sont plus efficaces que celui de lalpha-foeto-protéine.
Dont lun né durant les années de thèse
Marie-Louise Von Franz note que dans la version du conte donnée par les frères Grimm, les fées sont appelées femmes-sages comme les vieilles femmes ou guérisseuses qui entouraient les parturientes en Europe centrale au Moyen-Äge
Claire Brétécher, 1982
Il sagit bien sûr dune pure affabulation de la part de lhumoriste
PROGCOMP ENRfu (Pippin 1996), p 423 « nous autorisons simplement les médecins à intervenir et à contrôler nos vies dindividus à un niveau beaucoup plus élevé que dautres professions, et des enjeux bien plus importants (la vie ou la mort, la définition de la qualité de la vie) sont engagés dans cette autorisation. ».
Voir PROGCOMP ENRfu (Dagnaud 1987)
PROGCOMP ENRfu (Dagnaud 1987), p 27
Ouvrage cité
PROGCOMP ENRfu (Sarramon 1998), p 100
Dagnaud et Mehl, op. cité
Aux Etats-Unis comme en Grande Bretagne, on propose lamniocentèse dès 35 ans
PROGCOMP ENRfu (Cabut 2002)
Voir PROGCOMP ENRfu (Mehl 1999), PROGCOMP ENRfu (Mehl 2001)
PROGCOMP ENRfu (Daffos 1991)
PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1985)
PROGCOMP ENRfu (Paillet 2002)
PROGCOMP ENRfu (Mattei 1996)
PROGCOMP ENRfu (Mehl 1999)
PROGCOMP ENRfu (Taguieff 1991)
PROGCOMP ENRfu (Guillebaud 2001), p 257
Op. cité
Voir PROGCOMP ENRfu (Petchesky 1987), PROGCOMP ENRfu (Taylor 1992), PROGCOMP ENRfu (Mitchell and Georges 1997)
PROGCOMP ENRfu (Blank 1993)
PROGCOMP ENRfu (Roth 1993)
PROGCOMP ENRfu (Mohaupt 1998)
PROGCOMP ENRfu (Squier 1996), PROGCOMP ENRfu (McCormack 1999)
PROGCOMP ENRfu (Botkin 1995)
PROGCOMP ENRfu (Duden 1996)
PROGCOMP ENRfu (Katz Rothman 1989)
Si lon feuillette rapidement les magazines tels « parents », à destination des femmes enceintes, on ne peut que constater limportance de la vision médicale de la grossesse, les médecins sont perçus comme les interlocuteurs les plus légitimes pour décrire lexpérience de la grossesse, les témoignages de femmes enceintes servant plutôt de vignettes
Dans le chapitre intitulé « des mères crées par lhomme » de son dernier livre, la féministe Germaine Greer lance lavertissement suivant : "Si les femmes se convainquent que la technologie peut donner le jour à des enfants plus beaux que les leurs, elles risquent de se vouer à disparaître pour que personne n'ait plus à souffrir de la discrimination sexuelle." PROGCOMP ENRfu (Greer 2002) p 86
PROGCOMP ENRfu (Katz Rothman 1993)
Aux Etats-Unis, certains commentateurs remarquent avec une certaine ironie que souvent, seules les femmes pourvues dune assurance maladie se voient proposer ce choix (certains états démocrates, comme le Massachusetts ont des lois qui rendent obligatoire la proposition à toutes les femmes enceintes).
PROGCOMP ENRfu (Lippman 1991), PROGCOMP ENRfu (Lippman 1994)
(qui est aussi un ordre moral) PROGCOMP ENRfu (Ettorre 2000)
Voir PROGCOMP ENRfu (Rapp 1988), PROGCOMP ENRfu (Rapp 1988), PROGCOMP ENRfu (Rapp 1993), PROGCOMP ENRfu (Rapp 1994), PROGCOMP ENRfu (Rapp 1998), PROGCOMP ENRfu (Rapp 2000)
Aux Etats-Unis comme en France la pratique de léchographie a été « poussée » par la demande des femmes. Ruth Schwartz Cohan PROGCOMP ENRfu (Schwartz Cowan 1994) montre comment aux USA linfluence des femmes a contribué à lessor de lamniocentèse et de la biopsie de trophoblaste.
PROGCOMP ENRfu (Cicourel 2002)
Aux Etats Unis lassociation des obstétriciens a voulu réserver son accès aux femmes enceintes chez lesquelles un risque pathologique est détecté, les résultats dune étude de grande envergure (la RADIUS Study) nayant pas conclu à la supériorité des examens échographiques de routine en comparaison avec lutilisation de cette technique sur signes dappel. En Grande Bretagne, la compression des budgets du système de santé oblige les échographistes à sorganiser pour prouver la supériorité des examens échographiques de dépistages sur des examens biologiques par exemple.
PROGCOMP ENRfu (Baillie 1997)
PROGCOMP ENRfu (Mattéi 2000)
p 17, cest moi qui souligne
Voir notamment PROGCOMP ENRfu (Hall 1997)
PROGCOMP ENRfu (Akrich 1987)
PROGCOMP ENRfu (Callon 1996)
Op cité, p 50
Comment les citer tous! Voir notamment Akrich, Callon, Latour, Law, etc
PROGCOMP ENRfu (Latour 1999)
PROGCOMP ENRfu (Akrich 1987), p 52
PROGCOMP ENRfu (Joseph 1998)
PROGCOMP ENRfu (Goffman 1991), p 35, p 19
ibid. p 242
PROGCOMP ENRfu (Sarramon 1998)
PROGCOMP ENRfu (Mattéi 2000)
On peut noter dores et déjà que les trois auteurs relient directement la pratique de léchographie à des interrogations éthiques.
Qui se trouve être sa spécialité
Aux Etats-Unis et au Canada, ce sont des opérateurs qui font les échographies, les médecins commentant ensuite les images produites
Prises par le Dr R. Gomberg
PROGCOMP ENRfu (Nilsson 1990)
Jemprunte cette notion dindexicalité à Harold Garfinkel voir « studies in ethnomethodology », PROGCOMP ENRfu (Garfinkel )
Toutes les observations ont été retranscrite sur lordinateur
Baptiste effectuait quatre des dix demi-journées de consultation déchographies aux Glycines
Comme je lexposerai plus loin, chaque salle de consultation dobstétrique était pourvue dun appareil déchographie moins performant que ceux des salles principales.
Il aurait été intéressant de voir si, dans les salles déchographie non liée à lobstétrique, ce type de disposition existe, ou si cest la particularité de léchographie obstétricale qui rend lajout dun écran spécifique pour les patients concevable. Jai consulté un obstétricien- échographiste qui partageait sa machine avec un cardiologue, et je dois dire quil ny avait pas décran pour les patients.
PROGCOMP ENRfu (Duden 1996)
PROGCOMP ENRfu (Joseph 1998)
PROGCOMP ENRfu (Joseph 1998)
Diamètre Abdominal Transverse
Cest ma présence qui suscite ce besoin de se justifier et de ne pas paraître incompétent, pour restaurer limage que jai de son habileté professionnelle, Didier justifie son moment de perplexité par lintervention dun facteur extérieur : la femme de ménage
Dans cet extrait, lopérateur explicite ce quil fait et lobjectif technique de son geste : la détection éventuelle dun signe dappel pour la trisomie 21, ce nest pas forcément la démarche de tous les opérateurs, nous le verrons dans la deuxième partie de ce chapitre
p 338 PROGCOMP ENRfu (Goffman 1991)
Un exemple frappant de dissonance cognitive entre le médecin et lobservateur ?
PROGCOMP ENRfu (Duden 1996)
J. C. Pons Les nouvelles Grossesses
PROGCOMP ENRfu (Daffos 1995)
Opus cité
PROGCOMP ENRfu (Casper 1997)
Les rapports obstétriciens / pédiatres dans les maternités ne sont pas toujours simples. Une enquête effectuée par des élèves de Jean-Claude Pons PROGCOMP ENRfu (Pons 1996) a conclu que les obstétriciens avaient tendance à être plutôt du côté des parents, les pédiatres plutôt du côté des enfants. Certains pédiatres de maternité déplorent qu on ne les consulte pas assez et que les obstétriciens peuvent avoir des conceptions trop catastrophistes des handicaps, « nous ces enfants là, on les a toujours eu » .
Ainsi, dans PROGCOMP ENRfu (Daffos 1991) ce père de la médecine ftale qualifie cette discipline comme « cette nouvelle médecine qui personnalise et valorise l'enfant à naître. Cet enfant attendu est maintenant sexué, identifié, individualisé comme un patient à part entière et comme un malade éventuellement à part entière. Cette prise de conscience de l'existence des nouveaux-nés bien avant leur naissance provoque, ipso facto, un plus grand respect de l'enfant à naître, une plus grande responsabilité et un plus grand sérieux dans les décisions prises avant la naissance » p 41
PROGCOMP ENRfu (Nisand 1994) p 536
Dont le livre Naître co-écrit avec le professeur Hamberger de Stockholm (Hachette 1990) est un succès de librairie planétaire
p 68
PROGCOMP ENRfu (Mitchell 1993)
PROGCOMP ENRfu (Mitchell and Georges 1997)
Le cyborg-ftus émerge comme un être social, un acteur social avec une identité distincte le bébé pris dans un réseau social où le femme enceinte et son compagnon sont nommés maman et papa, et les membres de la famille présents sont encouragés à regarder leur nièce, petite fille ou petit sur
PROGCOMP ENRfu (Amann 2001)
PROGCOMP ENRfu (Botkin 1995)
PROGCOMP ENRfu (McCormack 1999)
PROGCOMP ENRfu (Simonnot 2001), PROGCOMP ENRfu (Simonnot 2001)
Voir PROGCOMP ENRfu (Baud 2001) pour une analyse originale de ce quest la personne juridique héritée du droit romain et les risques encourus par le droit actuel du fait de la « naturalisation » de la notion de personne
« les constructions dun ftus agent et agissant peut rendre les femmes enceintes invisibles et les réduire à de environnements technico-maternels du ftus-patient »
Meilleure machine cur-poumon soit en clair, ils la réduisent à un appareil respiratoire très perfectionné
« Lexistence des ftus (et des couples) considérés comme des patients dans les pratiques de représentation médicale sur la reproduction soulève la question de savoir comment ces nouveaux patients sont liés aux patients conventionnels individuels quils semblent représenter ou même remplacer. »
Les féministes ont décrit le pouvoir de lexposition publique du ftus dans larène politique. Le pauvre vermisseau avec sa grosse tête éveille la sympathie au même titre que le petit Ethiopien avec son gros ventre. La juxtaposition laisse penser que lun et lautre sont également livrés à larbitraire. Cest, disent les femmes, une façon de susciter lapprobation de tous pour lintervention réglementaire sur la femme et lintervention protectrice à lintérieur de son ventre. Duden PROGCOMP ENRfu (Duden 1996), p 63
« Les médecins ont maintenant le pouvoir de guider nos fantasmes sur ce qui se passe dans notre utérus »
C. Whitbeck, Fetal imaging and fetal monitoring : finding the ethical issues , Women & Health, 1988, the Haworth press « Il devient important de résister à la tendance dutiliser la technique dune façon qui détourne lattention des parturientes, ou qui dévalue la propre expérience des femmes enceintes concernant leur ftus au profit dimages observables publiquement sur un tube cathodique. »
« Les femmes ne sont pas des pots de fleurs dans lesquels des bébés seraient plantés, mais des êtres sociaux. »
PROGCOMP ENRfu (Aymé 2000)
PROGCOMP ENRfu (Duden 1996)
p 67
PROGCOMP ENRfu (Sandelowski 1994)
« Léchographie ftale a accru limplication des futurs pères dans la grossesse et, de ce fait, a accentué une tendance à une prise en charge de la maternité plus centrées sur la famille et un rôle plus égalitaire pour les pères. »
« Bien quelle soit un nouveau mode de connaissance parentale et professionnelle, léchographie ftale préserve un arrangement patriarcal de pouvoir et dautorité. »
« Léchographie ftale a eu également leffet de minimiser les relations privilégiées des femmes enceintes et de leurs ftus tout en maximisant leur responsabilité sur la santé des ftus et leur bien-être. »
« Lorsque la société encourage le développement des tests prénatals, la transformation en marchandise du ftus transforme la grossesse. Ce processus conseil génétique, dépistage et diagnostic- sert de contrôle de qualité sur une ligne de production des produits de conception, triant les produits que nous voulons développer de ceux que nous abandonnons. »
Il semblerait que cette conception du ftus soit également préjudiciable aux échographistes en France si lon en croit les inquiétudes formulés par ceux-ci suite à larrêt Perruche de la Cour de Cassation PROGCOMP ENRfu (Cabut 2001), PROGCOMP ENRfu (Cabut 2001), PROGCOMP ENRfu (Laufer 2001)
Idiotes culturelles
PROGCOMP ENRfu (Singer 1997), pp 139-140
PROGCOMP ENRfu (Taylor 1992)
Une étude plus approfondie des staffs de diagnostic prénatal est faite dans le chapitre 5
PROGCOMP ENRfu (Mitchell and Georges 1997) Les auteures présentent le ftus échographié comme un « cyborg-ftus », elles ont voulu rendre compte à travers cette terminologie du caractère composite, ftus-dans-la machine, de la fiction créée par la consultation déchographie.
« Le couplage du corps et de la machine, commentée et traduite par des experts, sont solidement encartées dans des scripts culturellement et historiquement spécifiques »
« Ce qui est convoqué pendant la première échographie de routine observée dans une maternité canadienne est limage dun nourrisson idéalisé, plutôt que celle dun ftus ou un embryon, avec une apparence particulière, une subjectivité incertaine, et une personnalité contestée. »
Dans le même numéro de cette revue, une anthropologue ayant travaillé sur léchographie dans les Andes écrira également que les mères boliviennes ne pensent pas non plus obtenir ce genre dindications de léchographie. PROGCOMP ENRfu (Morgan 1997)
Je précise quand même que la rapidité avec laquelle il me semblait que lopérateur passait nempêchait pas celui-ci, selon ses propres dires, de tout vérifier, pour avoir un examen spécifique et non pas sensible, cest à dire quil ne laissait pas passer danomalie gravissime.
PROGCOMP ENRfu (Sarramon 1998)
Sarramon & Grandjean
Sarramon & Grandjean
Sarramon & Grandjean
Sarramon & Grandjean
Au delà de la déclaration des médecins, il y a sans doute la perception chez les parents que beaucoup de choses se jouent lors de cette consultation. A la première échographie, on vérifie quil y a bien un foetus viable, cette échographie, encore appelée échographie morphologique est celle où se ressent le plus le caractère conditionnel de la grossesse (ce que Katz Rothmann appelle the tentative pregnancy , cest potentiellement dans cet examen que les parents vont apprendre une mauvaise nouvelle, si mauvaise nouvelle il y a.
PROGCOMP ENRfu (Latour 1999)
Cette consultation a par ailleurs le mérite de nous montrer quun ftus médical, nest pas forcément un patient
Dans la littérature médicale, quil sagisse dobstétrique ou de médecine ftale, on a vite fait lassimilation entre ftus et patient. Tout se passe comme si, à partir du moment où lon a un individu révélé par léchographie, il faille pour la médecine en faire un patient, car la médecine a horreur du vide, et elle ne traite que des patients, pour que le ftus ait une place dans sa pratique, il doit se transformer, à peine arrivé, en patient. Cest contre la perversion de cette approche et ses conséquences parfois nocives pour la femme enceinte que se sont insurgées Monica Casper (1994) et Irma Van der Ploeg (1998). Mais dans la pratique, lincursion du ftus peut être négociée sans quil en devienne pour autant un patient.
Ainsi, le Pr Dumez, une référence en médecine ftale, déclare til dans une interview au Figaro-Magazine Dès la septième semaine de son développement, le ftus a lapparence extérieure dun enfant ; il a des jambes, des bras, des doigts, une face, une bouche, un nez, des yeux
(FIG MAG, 29/10/99, section spéciale La vie avant la naissance )
C fait ici une réserve sur léchographie du 3ème trimestre : cest une échographie où lon voit moins bien, alors que le ftus ressemble de plus en plus à un bébé, le paradoxe de léchographie, cest que plus le ftus ressemble à ce quil va être, moins on peut constater son humanité à lécran !
Voir en annexe des exemples de clichés échographiques (pour ceux qui nen auraient jamais vu)
; This development has given the fetus a reality quite apart from that of the woman in whose flesh it is embedded. The miracle of ultrasound imaging is such that the fetus appears as though suspended in space. The woman is obliterated. On the monitor screen, she does not exist. (Ruth Hubbard, Transparent women, visible genes, and new conceptions of disease , Cambridge Quaterly of Healthcare Ethics, 1995, vol 4, pp 291-295
PROGCOMP ENRfu (Katz Rothman 1988), PROGCOMP ENRfu (Katz Rothman 1989), PROGCOMP ENRfu (Ettorre 2000)
Je les ai interrogés à la sortie de léchographiste, ils connaissaient un couple qui venait davoir un bébé trisomique alors que tous les examens prénatals étaient normaux, et la jeune femme avait dépassé le terme pour le test sérique (voir chapitre suivant)
(Taylor, 1995)
Voir dans le chapitre suivant les variations possibles des propositions damniocentèse
On a ici lexemple de patients qui se sont adaptés au suivi médical, quon ne peut qualifier de soumis à un pouvoir de médecins tout-puissants, et qui justifie cette phrase de E. Lazarus (1988) An understanding of doctor-patient relations must include human agency. People take action even though their actions are limited by the constraints of the wider social structure p47
Voir PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1993), PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1985)
PROGCOMP ENRfu (Chevernak 1993)
PROGCOMP ENRfu (Daffos 1995), PROGCOMP ENRfu (Daffos 1991)
PROGCOMP ENRfu (Mattei 1996), PROGCOMP ENRfu (Mattéi 2000)
PROGCOMP ENRfu (Aymé 2000)
« Dans la discussion actuelle, on considère comme « bien » attendu du diagnostic prénatal lexpansion de lautonomie des couples ou des parents concernant leur situation familiale et leur(s) futur(s) enfant(s). »
PROGCOMP ENRfu (Lippman 1991), PROGCOMP ENRfu (Aymé 2000)
PROGCOMP ENRfu (Rapp 2000)
"Il faut se rendre compte que la grossesse est une affaire de femme. Ce petit qu'elle vient de mettre au monde, c'est elle qui l'a fait. S'il est anormal, ce ne peut qu'être sa faute, directement ou indirectement."p14 PROGCOMP ENRfu (Aymé 2000)
PROGCOMP ENRfu (Julian-Reynier 1998)
Prélèvement dun fragment du trophoblaste, couche cellulaire qui délimite la cavité de luf au moment de son implantation utérine, à lorigine de la partie embryonnaire du placenta (Mattéi, 2000)
PROGCOMP ENRfu (Julian-Reynier 1998)
« Le plus grand risque potentiellement associé à ces nouvelles techniques de dépistage génétique est celui de ne pas savoir que faire des informations fournies par ces techniques plutôt que par les techniques elles-mêmes. De telles connaissances peuvent avoir un impact durable sur les femmes, sur leurs familles, et sur leur expérience de la grossesse. » PROGCOMP ENRfu (Rothenberg 1994)
PROGCOMP ENRfu (Benkimoun 2001)
« Lune des questions de recherche les plus urgentes est comment informer au mieux les patients pour les aider à prendre des décisions éclairées sur les choix proposés par de tels tests. Ces recherches devraient permettre de sassurer que les bénéfices offerts par les nouvelles techniques génétiques sont atteints sans en entraîner les maux associés. », p 1223, PROGCOMP ENRfu (Marteau 1995)
en 1998, selon une enquête nationale périnatale, 54% des femmes enceintes ont passé plus de trois échographies (Le Monde, 23/04/2002)
Les répercussions des polémiques autour de l « arrêt Perruche » sur le nombre déchographies par grossesse, et les manières de pratiquer léchographie seraient intéressantes à étudier dans lavenir
PROGCOMP ENRfu (Julian-Reynier 1996), p 338
PROGCOMP ENRfu (Mattéi 2000)
PROGCOMP ENRfu (Daffos 1995) écrit en effet que 95% des ftus avortés avant ses travaux ne lauraient pas été aujourdhui, la ponction de sang ftale permettant de diagnostiquer la séroconversion du ftus (moins fréquente quon ne le pensait) et de traiter ce dernier in utero
PROGCOMP ENRfu (Mattei 1996), p 127
« Au travers de cette technique, la médecine ne risquait elle pas de se dévoyer en acceptant le principe de l'élimination des malades qu'elle était incapable de guérir? » p 62
voir notamment PROGCOMP ENRfu (Saxton 1988)
PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1985)
PROGCOMP ENRfu (Landsman 1998)
"Within the current political context, the prevailing discourse of choice ans control enables people both to imagine the possibility of "perfect" babies and to see "less-than perfect" children as the justifiable outcome of an individual's less-than-perfect choices." p 95
enfants parfaits
PROGCOMP ENRfu (Moyse 1999), p 74
PROGCOMP ENRfu (Delcey 1996), p 36
Nicolas Perruche est né handicapé, après que sa mère eut contracté la rubéole avant les 10 semaines prévues pour le délai de linterruption volontaire de grossesse. La mère ayant demandé un test, annonçant son intention de recourir à lavortement en cas dinfection, avait été faussement rassurée par une sérologie négative.
Un collectif contre lhandiphobie sest constitué en réponse à Larrêt Perruche
PROGCOMP ENRfu (Gavi 2000)
Voir également PROGCOMP ENRfu (Klarsfeld 1996) « Trisomie 21 : dépistons lhypocrisie
»
PROGCOMP ENRfu (Mattei 1996)
Voir également à ce sujet PROGCOMP ENRfu (Hoedemaekers 1998), qui montre, dans une étude de la littérature médicale sur le dépistage prénatal de la thalassémie et le conseil génétique au Canada, en Grande Bretagne et à Chypre, Les possibilités de prévention de la nouvelle génétique et les techniques de diagnostic ont été rapidement comprises et reprises par les professionnels de la santé. Leur politique éducationnelle ont créé un réseau de contrôle social, qui contraste singulièrement avec la politique déclarée de décision volontaire et de choix libre.
PROGCOMP ENRfu (Daffos 1991)
PROGCOMP ENRfu (Aymé 2000), p 238
« Le choix individuel totalement informé est considéré comme létalon suprême qui garantira contre un usage eugéniste de la nouvelle génétique. »
PROGCOMP ENRfu (Muller 1994)
PROGCOMP ENRfu (Gavarini 1990), p 162
PROGCOMP ENRfu (Julian-Reynier 1996)
PROGCOMP ENRfu (Jorgensen 1995), PROGCOMP ENRfu (Press 1994), PROGCOMP ENRfu (Press 1997)
PROGCOMP ENRfu (Lazarus 1988)
PROGCOMP ENRfu (Marange 1990), p 191
PROGCOMP ENRfu (Lippman 1991), PROGCOMP ENRfu (Lippman 1994)
« Alors quon a construit le besoin de rassurer les futures mères pour justifier les offres de diagnostic prénatal par les professionnels de la santé, le dépistage génétique a aussi été présenté dans la littérature biomédicale comme une réponse aux « besoins » des femmes enceintes. Les tests sont vus comme « choisis » ».
PROGCOMP ENRfu (Lippman 1991), p 26 « Cette technique crée une charge, celle de ne pas en faire assez, charge encourue par celles qui nutilisent pas la technique. »
PROGCOMP ENRfu (Lippman 1991), p 28
Op. cité, p 162
« La simplicité ou le caractère « routinier » des tests prénatals contribuait à leur choix par les couples
Loffre et lapparence de ces tests comme faisant partie de façon habituelle et routinière du suivi prénatal semblait favoriser le consentement, et le refus nen paraissait pas envisageable »
PROGCOMP ENRfu (Searle 1997)
Les soignants dans le suivi médical sont aussi confrontés à la difficulté de gérer les nuances entre les différents tests demandés, ainsi, dans une étude faite en Grande Bretagne au tout début des marqueurs sériques, sur la connaissance de ces tests par les acteurs du suivi médical, les auteurs avait conclu à une piètre information de ces personnes mêmes qui devaient présenter les tests aux femmes enceintes PROGCOMP ENRfu (Sadler 1997)
cultural dopes aurait écrit Garfinkel
Ainsi dans PROGCOMP ENRfu (Le Blanc 2002) :"la question n'est pas de trancher entre le savoir et l'ignorance mais de reconnaître, à disposition d'un même sujet, la possibilité de savoir comme celle d'ignorer. Que la violence de vie d'une maladie conduise à un sujet, dans le déroulement de son histoire singulière, à l'affirmation d'une compétence ou réciproquement d'une incompétence, là est au fond un élément fondamental de la subjectivité aujourd'hui." p 86
(Source : « Lenfant du premier âge », Edition 1994).
Cest moi qui souligne
PROGCOMP ENRfu (Casper 1995), p 399
Cest un « plus » pour lorganisation, léchographiste optimise son temps de rédaction, donc le temps dattente de la patiente suivante. La patiente nattend pas trop son compte rendu, et léchographiste na pas à reporter des mesures sur un papier pour le reporter au propre ensuite. Je me souviens avoir décidé de ne plus aller consulter un échographiste près de chez moi parce quil reportait les mesures sur un petit papier et ne faisait les compte rendus que ses consultations terminées, il envoyait les compte rendus par la poste le lendemain, ce qui mavait fortement déplu.
Je fais pour léchographie endovaginale une opération qui serait le négatif de ce que fait Rayna Rapp autour de lamniocentèse : je nétudie pas les différences perçues par les patientes sur les résultats dune technique en fonction de leur environnement (origines sociales, ethniques, religieuses) , mais les différences créées dans les dispositifs, dans la rencontre patiente/technique/opérateur sur les contenus de la technique.
Celle-ci est dailleurs recommandée dans Sarramon et Granjean, op. cité. Ce point nest peut être plus dactualité en 2000, au fur et à mesure que lutilisation de lendovaginale se banalise, les patientes peuvent ne plus soffusquer de la méthode. Déjà, l une des patientes que javais interrogées après sa toute première échographie avait endossé la technique sans se poser de question et trouvait quon voyait beaucoup mieux avec la sonde vaginale.
A plusieurs reprises alors que des patientes demandaient spontanément à quel point elles devaient se dévêtir, les opérateurs répondaient quelles nenlèveraient leur culotte que si léchographie pelvienne se révélait insuffisante.
Plutôt quun voulez-vous quon utilise un sonde endovaginale ? Noël utilisait on pourrait faire une endovaginale , en cas de non réaction, il procédait à lexamen. Aux Marronniers, lorsque les opérateurs faisaient une endovaginale en consultation de diagnostic prénatal, le ventre et le haut des cuisses de la patiente étaient couverts dun drap. Ce qui prouve quon y avait matérialisé lintrusivité de la sonde en instaurant un dispositif de protection . Ou était ce simplement parce que les consultations de DPN étaient suivies par des nuées dintervenants extérieurs : médecins, internes, sage femmes et donc pour protéger du nombre, par opposition au colloque singulier où médecin et patiente sont face à face ?
Cette objection était dailleurs prise en compte dans les consultations de Noël sur le second terrain. Lorsque les opérateurs faisaient une endovaginale en consultation de diagnostic prénatal, le ventre et le haut des cuisses de la patiente étaient couverts dun drap. On y avait matérialisé lintrusivité de la sonde en instaurant un dispositif de protection . Il est vrai également que ces consultations de DPN étaient suivies par des nuées dintervenants extérieurs : médecins, internes, sage femmes.
Parce que le risque de fausse couche provoquée par lexamen est égal au risque pour une femme de 38 ans de donner naissance à un enfant trisomique
Avec une très très grosse aiguille !
Certains opérateurs font les amniocentèses seuls
Mais il nest pas le seul opérateur à agir de la sorte, la plupart des opérateurs avaient passé sous silence, dans lacte les conséquences éventuellement désagréables de lamniocentèse
Selon la plupart des guides pratiques sur léthique médicale, les risques et bénéfices dune opération sont les informations minimum qui doivent être connues et comprises pour quil y ait décision éclairée.
Aux Marronniers, où un test de marqueur sérique de la trisomie 21 était proposé, Noël a reçu en consultation déchographie spécialisée plusieurs femmes enceintes à la suite de FIVETE, dont les résultats de test sérique indiquaient lamniocentèse mais qui ne pouvaient se résoudre à faire courir le moindre risque à ce ftus tant désiré.
PROGCOMP ENRfu (Rapp 1988)
Ce qui nest pas sans rappeler les femmes citées dans larticle de Madeleine Akrich sur la péridurale PROGCOMP ENRfu (Akrich 1999), où lon voit que sont qualifiés de choix individuels par les femmes elles-mêmes, les cas de refus de péridurale, tandis que les femmes ayant accepté la péridurale appuieront leur choix sur une distribution particulière d éléments de lenvironnement de laccouchement.
Ces patientes semblent confirmer lhypothèse d Abby Lippman selon laquelle ce sont les tests qui créent les besoins de réassurance
On peut cependant se demander si les acceptations des préférences des femmes ne dépendent pas du fait que, pour les exemples invoqués, ces dernières allaient dans le sens dune médicalisation de leur grossesse supérieure à celle prévue. Lattitude compréhensive des médecins envers les maghrébines pouvait être interprétée comme le jeu dun stéréotype (la musulmane pratiquante).
Cest moi qui souligne
p 15 in PROGCOMP ENRfu (Kerleau 1998)
Comité Consultatif National dÉthique pour les sciences de la vie et de la santé
PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1993)
PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1985)
Cette étude de grande envergure sur léchographie aux Etats-Unis navait pas conclu à lavantage de procéder à des échographies systématiques plutôt que deffectuer celles-ci uniquement si lauscultation obstétrique en révèle le besoin PROGCOMP ENRfu (Ewigman 1993)
PROGCOMP ENRfu (Clark 1991)
PROGCOMP ENRfu (Lazarus 1988)
PROGCOMP ENRfu (Ambroselli 1994), p 104
PROGCOMP ENRfu (Zussman 1997)
« Le respect de lautonomie est mis en pratique dans le cadre hospitalier par la procédure de consentement éclairé. Cette procédure comporte généralement trois phases 1) le médecin dévoile au patient linformation adéquate sur sa condition et les conduites envisagées 2) compréhension de cette information par le patient 3) décision volontaire du patient daccepter ou de refuser la proposition médicale » PROGCOMP ENRfu (Skupski 1994), p 717
PROGCOMP ENRfu (Pariente-Butterlin 2002), p 89
Les dons dovocytes comme les dons de sperme doivent être anonymes en France, mais les personnes concernées sont suivis en France pour un don qui aura lieu en Belgique !
Dans le cas du don dovocytes, la donneuse nest pas considérée comme la patiente principale, mais est soumise à une procédure médicale très contraignante, ce qui fait delle une « patiente » qui consent à cette intervention
ibid. p 92
« Contrairement aux situations de recherche, dans la pratique clinique et notamment la médecine interne, la prise de décision est beaucoup moins explicite et elle est incrémentale. Seule la chirurgie, où les processus ont des points de départs très clairs, et où il existe une chaîne de commandement explicite, permet une approche pratique du consentement éclairé qui correspond au modèle où les médecins donnent des informations avant que les patients décident de la démarche à suivre. » p 179, PROGCOMP ENRfu (Zussman 1997)
PROGCOMP ENRfu (Pons 1996)(p 132 et suivantes)
"Ce que nous cherchons, ce sont les éléments qui peuvent amener à modifier le suivi de la grossesse, le lieu, le moment, et les conditions de l'accouchement ainsi que celles de la prise en charge dans les premiers mois, voire les premières années". Interview de Roger Bessis, échographiste parisien renommé, au magazine Elle, PROGCOMP ENRfu (Laufer 2001)
A la suite dune observation assez perturbante dune patiente présentant vraisemblablement un cancer de lappareil génital, Noël mexpliquât à peu près de cette façon les oscillations dans son attitude vis à vis des patients : « Il me dit quil oscille entre deux humanismes, un humanisme paternaliste et un humanisme technicien. Il y a deux types de médecine, la médecine de papa, qui consiste à prendre en charge totalement le patient et à laisser celui ci dans lignorance de son état, et la médecine daujourdhui, où le médecin est de plus en plus à une place de technicien qui doit placer le patient devant ses responsabilités. Et la pratique, (je crois que cest à ce moment quil parle de bioéthique) cest loscillation perpétuelle entre ces deux médecines. » Extrait des observations, Marronniers
Jai interviewé les parents avant la consultation, profitant du retard de Charlotte qui avait des ennuis de voiture
Elle parle du futur père
Partie à larrière du cerveau
Eminent spécialiste de léchographie
Le CCNE fait état de ce consensus dans son avis de 1993 en y écrivant que le diagnostic de trisomie est le plus souvent ressenti comme "un malheur
pour l'individu, une épreuve affective et un fardeau économique pour la
famille et la société" sans espoir actuel d'obtenir une amélioration
sensible de la vie du trisomique."
Plus dun pédiatre a une anecdote sur une mère inconsidérément alertée dans la période prénatale, qui ne voit plus quun organe potentiellement malade dans son enfant.
PROGCOMP ENRfu (Pons 1996)
Où le diagnostic, le pronostic et les propositions de suivi simposeraient sans ambiguïté
Le niveau technique est lié aux connaissances purement médicales. Cest le niveau minimum, létat de base
Toutefois ce niveau comporte des variations dépendant de la spécialité du médecin, doù lintérêt des réunions médicales multidisciplinaires de médecine ftale où chacun apporte sa spécificité p 131
Selon une distinction qui ne me paraît pas très claire : Le niveau éthique est le niveau de la réflexion personnelle, mais cest également le niveau des décisions collégiales. Ce niveau est soumis à différents facteurs et à différentes pressions : facteurs psychologiques, facteurs économiques, mais surtout la loi et la déontologie. Ce niveau est également soumis à la morale individuelle. Le niveau idéologique concerne les conceptions philosophiques et religieuses de chacun ; pour sexprimer simplement, les grandes idées que nous pouvons avoir sur la vie et sur la mort. P 131 Mais J.C. Pons reconnaît quand même à la page suivante à lévidence, les trois niveaux sont en permanence enchevêtrés.
Interruption de Grossesse
Daprès PROGCOMP ENRfu (Mattéi 2000) Lachondroplasie est une forme de nanisme sévère (taille adulte 120 à 130 cm) reconnue dès la naissance
Les mariages consanguins sont réputés courants dans les milieux maghrébins traditionalistes
PROGCOMP ENRfu (Munnich 2000)
Sa place était déviée par ldème au thorax
Dans les cas dhydramnios, lutérus est distendu par le liquide amniotique et cest semble til très inconfortable pour la mère.
Noël affectionnait dans son langage la métaphore du combat de la médecine contre le mal
Peut être partage til cet avis de PROGCOMP ENRfu (Daffos 1995) qui écrit (p 239-240) Tous les examens réalisés au cours dune grossesse
sont subis dans une inconscience partielle ou plutôt dans une préconscience partielle dun résultat défavorable
Mais devant cette apparence tranquille, toutes les alarmes sont activées. Le poids des mots au premier contact est essentiel. Pour Daffos, lannonce doit être à la limite de leuphémisme, tant la sensibilité des parents à lanormalité de leur ftus est grande.
Les parents visiblement maghrébins appartiennent de fait à une catégorie sociologique qui souvent refuse les interruptions médicales de grossesse.
Certains des observateurs avec lesquels jai discuté après sinterrogeaient sur le bien-fondé de la démarche.
Lhistoire finit par une césarienne à la suite de la fissuration de la poche des eaux de la femme enceinte et la naissance dune petite fille déjà morte.
Une phrase souvent entendue lors de lannonce dune anomalie est cest votre (bébé), cest vous qui choisissez
PROGCOMP ENRfu (Pons 1996)
Il y en avait assez pour fournir matière à discussion au staff de diagnostic anténatal hebdomadaire, mais je nai vu que celui-là en échographie
Il arrive que le ftus soit confondu avec sa maladie, dans les discours des échographistes
Plus tard, je lui ai demandé quel est le diamètre moyen de labdomen dun ftus de cet âge, elle ma répondu quil est denviron 60 mm.
Cela veut dire que la peau du ventre du ftus est ouverte et quune partie de lintestin sort de labdomen et baigne dans le liquide amniotique.
A ce point de la consultation, la patiente décide dappeler son mari. Charlotte lappelle et il viendra les rejoindre un peu plus tard. Lexpérience mayant choquée, je profite de ce que Charlotte menvoie dans le secrétariat pour les laisser entre elles. Je questionne lautre échographiste dans le secrétariat : Cest quoi une trisomie 18 ? Cest grave ? Ben , cest létal ! me répond-elle (lair de dire tout le monde sait ça ! )
Lorsque Baptiste verra les clichés de lécho le lendemain matin il lancera (pour la secrétaire et moi, nous étions tous les trois dans le secrétariat) Ben, il faut le jeter ! dun ton primesautier !
Interruption Thérapeutique de Grossesse
Je lai lu le lendemain sur le dossier de la patiente
La mère est blanche et pharmacienne, donc encline à accepter les progrès de la science
En cela, il fait ce quil ma annoncé le matin même dans le secrétariat, alors que je lui demandai de quelle façon il aborderait un tel cas : Je les laisse parler, je les laisse venir
Cest plus facile pour eux et pour moi
En général, cest eux qui me parlent en premier dinterruption de grossesse, de possibilité de réparation
Ils me disent: quest ce quon peut faire?
A la fin de sa matinée de consultations, Baptiste me prend à témoin : Pouh! Ça me crève moi, ces matinées. Je fais très attention à ce que je vais dire, pour ne pas dire de bêtises, cest épuisant
(Nous descendons vers la cantine, en silence, puis il reprend) Jai menti!
Moi: Comment ça?
Baptiste: Je lui ai dit que son bébé mourrait à la naissance, cest pas vrai, ils peuvent vivre deux ou trois mois
A moins quon ne les aide un peu
Mais Coralie (pédiatre) est contre. Et je lui ai dit que son bébé ne pouvait pas mourir in utero, ce dont je ne suis pas sûr, parce que, vu son retard de croissance
Mais je voulais lui laisser ouverte cette possibilité.
On a vu que Charlotte ne leur laisse guère le choix
Trois jours plus tard, la patiente se rend chez un expert qui doit cosigner selon la loi la demande dinterruption de grossesse, cet expert constate la mort du ftus, la grossesse est interrompue de fait. Commentant la nouvelle, Baptiste dira laconiquement quil nest pas sûr que la ponction de sang ftal, sur un ftus de cette taille là, nait provoqué le décès du ftus et il ajoutera que cest mieux, ça évite aux parents de prendre une décision. La mère, que jaurais au bout du fil le jour même me dira elle aussi dans un sens, cest plus facile .
PROGCOMP ENRfu (Paillet 2002)
« il y a des malformations qui sont des catastrophes: les bébés débiles, les retards mentaux. La trisomie, cest une catastrophe! Ces gens là ne sont jamais autonomes. » même si tous les médecins ne sont pas aussi abrupts que celui-ci, la naissance dun trisomique est clairement ressentie comme non désirable
Les ftus trisomiques sont plus sujets que les autres aux malformations cardiaques
Lobstétricienne de madame Fall
On a ici un autre exemple du fait que toutes les trisomies 21 ne se valent pas ! (cf. chapitre 3)
Cest dailleurs lune des raisons données par le président Mitterrand dans son discours dinauguration de cette instance nationale en 1983
PROGCOMP ENRfu (Thouvenin 2001), p 88
PROGCOMP ENRfu (Bateman Novaes 1998), p 24
PROGCOMP ENRfu (Bateman Novaes 1998), p 13
Ce qui nest pas courant, même la Grande Bretagne, qui passe pour avoir une législation assez permissive en matière davortement arrête les possibilités davortement thérapeutique à six mois de grossesse, ce qui correspond, peu ou prou à la limite de viabilité où un ftus peut survivre hors du ventre de sa (mère).
Dans PROGCOMP ENRfu (Botkin 1995), lauteur oppose le droit à la vie privée du ftus pour que ne soit diagnostiquées que les maladies les plus graves et invalidantes
PROGCOMP ENRfu (Bateman 2001), p 113
PROGCOMP ENRfu (Daffos 1991), p 39
PROGCOMP ENRfu (Pons 1996)
PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1985)
PROGCOMP ENRfu (David 1996), p 127
Op. Cité, p 127
PROGCOMP ENRfu (d'Éthique 1985)
PROGCOMP ENRfu (Membrado 2001)
ibid. p 42
PROGCOMP ENRfu (Bateman Novaes 1998), p 8
(cf. larticle d Anne Dusart dans la revue de Laennec PROGCOMP ENRfu (Dusart 1998))
PROGCOMP ENRfu (Iacub 2001)
PROGCOMP ENRfu (Membrado 2001), PROGCOMP ENRfu (Frydman 1991)
Voir Frydman, op. cité
Sans doute une conséquence des critères de choix des terrains
Jeffectuais cette visite avec Madeleine Akrich, à laquelle un de ses informateurs avait présenté Charles.
Noël était expert auprès des tribunaux
En tant que sociologue, je ne suis pas tenue au secret médical, mais le contrat passé avec mes hôtes était que lanonymat des professionnels comme des patients devait être de mise. Le secret médical dans ce genre de réunion publiques entre médecins où lon discute les cas de patients (cf. Thouvenin) est un réel problème.
Le tableau entier est présenté en annexe
PROGCOMP ENRfu (Membrado 2001)
PROGCOMP ENRfu (Thornton 1995)
Lobservation de ce staff mavait rappelé lexpression de Delphine, sage-femme aux Glycines parlant de la maternité où elle officiait précédemment qui avait également un staff hebdomadaire séparé en une partie technique, quelle avait surnommée les croque-monstres et une partie plus éthique où lon essayait de prendre en compte lhistoire des futurs parents
Ftus présentant des oedèmes importants (notamment au niveau thoracique ?)
Retard de croissance intra-utérin
Quasi-absence de liquide amniotique
« Laparoschisis : défaut de développement de la paroi abdominale du ftus provoquant une éventration des viscères » (Mattéi, 2000) le ftus a donc un bout de ses viscères à lextérieur de son abdomen !
Retards de Croissance Intra Utérins
Liquide amniotique en quantité insuffisante
Les deux reins du ftus révèlent des kystes
Absence de Liquide Amniotique
Interruption Médicale de Grossesse
Cest sans doute pour cela quelle nous a épargné la diapo du ftus avant autopsie quelle projette toujours lorsque le ftus présente des anomalies de surface visibles.
Cest elle qui les appelle comme ça ! A loccasion de la projection dune diapo de bébés par Sylvie elle sécriera : « ah, non, cest pas mes clients ça, mes clients ils sont moins beaux ! »
Etude des tissus
Hôpital pédiatrique réputé de la Région Parisienne
Je suppose que cest une localisation particulière mais nai pu en avoir confirmation
Ce qui entoure le ftus avant le placenta
« The Body Multiple. Ontology in medical practice », 1998
Il existe des cas de polykystose rénale sur un seul rein, ces cas nétaient pas considérés comme problématiques car, selon Noël « il y a plein de gens qui vivent avec un seul rein »
Il y a néanmoins dans le tableau récapitulatif, un exemple, au dernier staff dun ftus qui a survécu au diagnostic de polykystose rénale bilatérale, mais pour lequel le pronostic est réservé
Prélèvement sur le précurseur du placenta
La question de lintérêt des diagnostics prénatals tôt dans la grossesse par biopsie de trophoblaste a été abordée dans la littérature, notamment dans PROGCOMP ENRfu (Hepburn 1996), et dans PROGCOMP ENRfu (Boss 1994)
Alors que lun des échographistes les plus en vue de Grande Bretagne déclarait à lépoque que léchographie était « en guerre » avec la biologie pour la réalisation des diagnostics prénatals
Jimagine quon en a parlé jusquà la fin de sa grossesse, elle nétait quen fin de second trimestre lorsque jai arrêté mes observations aux Glycines
Menace daccouchement prématuré
Menace daccouchement prématuré
Un dizaine dannées avant, lors de leur étude de maternités, Monique Dagnaud et Dominique Mehl avaient constaté que si la rhétorique psy avait fait son entrée dans les services dobstétriques, les psychologues étaient le plus souvent confinés à des espaces restreints, le rapport psychologues/obstétriciens étant caractérisé par le binôme « ouverture desprit, clôture du territoire ». PROGCOMP ENRfu (Dagnaud 1987)
Voir chapitre précédent
Lorsquon sort de lhôpital contre lavis des médecins, on « signe sa pancarte », dégageant la responsabilité de lhôpital pour des problèmes ultérieurs
Dans un staff précédent, une sage femme note que madame Dupont, bien que consignée sur son lit dhôpital, ne tient pas en place
Les différents professionnels de la maternité font le point sur toutes les femmes enceintes hospitalisées tous les matins au cours du staff de la maternité
PROGCOMP ENRfu (Serres 1994)
PROGCOMP ENRfu (Callon 1999)
PROGCOMP ENRfu (Gomart 1999)
PROGCOMP ENRfu (Hervé 2000)
PAGE 386 Éthique et moralitÉ ordinaire dans la pratique du diagnostic prénatal
PAGE 104 Éthique et moralité ordinaire
Introduction PAGE 31
Introduction PAGE 27
Analyse socio-technique de la consultation déchographie PAGE 101
Le ftus en questions PAGE 173
Un choix articulé ? PAGE 237
Décision et diagnostic PAGE 277
Staffs et pluridisciplinarite PAGE 331
Staffs et pluridisciplinarité PAGE 361
De la moralite ordinaire a lÉthique PAGE 371
Bibliographie PAGE 383
Table des matieres PAGE 387
Annexe 1 : Personnages PAGE 393
Annexe 2 : Tableaux synoptiques des staffs des Glycines PAGE 399
PAGE \# "'Page: '#''"
Montrer ici ou plus bas ? que les médecins considèrent quil y a des choses variables sur lesquelles ils vont sajuster, voir comment les médecins réparent les différences pour en faire des échographies ordinaires, comment les médecins sajustent à la situation (modularité), les mettre sur le même plan que les modularités des mères et des ftus.
PAGE \# "'Page: '#''" Difficile à suivre, trop dobservations : rajouter du commentaire, synthétiser les qualités demandées à la mère
PAGE \# "'Page: '#''" Insister sur le fait quon voit ici apparaître la patiente standard inscrite dans les pratiques, elle pointe les compétences minimales requises pour être sujet de lécho.
PAGE \# "'Page: '#''" Si lon excepte les discussions informelles à la sortie du staff
PAGE \# "'Page: '#''" conclusion
PAGE \# "'Page: '#''" Quest-ce qui nous intéresse ? Méthode ? ? ?
Lit dexamen
Ecran patiente
échographe
Chaise mari
Ecran patiente