DOC - éditions de l'Institut Coppet
Ce transfert est en outre imposé aux familles qui se voient contraintes ....
Stajduhar écrit d'ailleurs à ce sujet que les soignants naturels expriment le
double ...... être définie par Bouillaguet : « Technique permettant l'examen
méthodique, ...... Il jauge peut-être leurs réactions, leurs regards qui se posent
sur sa défiguration?
part of the document
Pierre de Boisguilbert : Précurseur des économistes
Félix Cadet
TOC \o "1-3" \h \z \u HYPERLINK \l "_Toc426105530" AVANT-PROPOS. BOISGUILBERT : UN PRÉCURSEUR OUBLIÉ PAGEREF _Toc426105530 \h 2
HYPERLINK \l "_Toc426105531" PLAN DE LOUVRAGE PAGEREF _Toc426105531 \h 4
HYPERLINK \l "_Toc426105532" PREMIÈRE PARTIE. BIOGRAPHIE DE BOISGUILBERT PAGEREF _Toc426105532 \h 5
HYPERLINK \l "_Toc426105533" DEUXIÈME PARTIE : BOISGUILBERT HISTORIEN DU RÈGNE DE LOUIS XIV PAGEREF _Toc426105533 \h 42
HYPERLINK \l "_Toc426105534" DE LA TAILLE PAGEREF _Toc426105534 \h 54
HYPERLINK \l "_Toc426105535" SON INCERTITUDE. SON INJUSTE RÉPARTITION. SON RUINEUX RECOUVREMENT. PAGEREF _Toc426105535 \h 54
HYPERLINK \l "_Toc426105536" DE LA COLLECTE DE LA TAILLE. PAGEREF _Toc426105536 \h 60
HYPERLINK \l "_Toc426105537" DES AIDES. PAGEREF _Toc426105537 \h 63
HYPERLINK \l "_Toc426105538" DES DOUANES PAGEREF _Toc426105538 \h 66
HYPERLINK \l "_Toc426105539" TROISIÈME PARTIE. BOISGUILBERT ÉCONOMISTE PAGEREF _Toc426105539 \h 76
HYPERLINK \l "_Toc426105540" 1° Réfutation dune fausse théorie de la richesse. PAGEREF _Toc426105540 \h 77
HYPERLINK \l "_Toc426105541" 2° théorie de largent PAGEREF _Toc426105541 \h 80
HYPERLINK \l "_Toc426105542" 3° définition de la richesse. PAGEREF _Toc426105542 \h 82
HYPERLINK \l "_Toc426105543" Première conséquence : Importance de la terre PAGEREF _Toc426105543 \h 83
HYPERLINK \l "_Toc426105544" Deuxième conséquence : Rehaussement de la profession dagriculteur PAGEREF _Toc426105544 \h 83
HYPERLINK \l "_Toc426105545" 4° Conditions de la production des richesses PAGEREF _Toc426105545 \h 84
HYPERLINK \l "_Toc426105546" Consommation. Échange. PAGEREF _Toc426105546 \h 84
HYPERLINK \l "_Toc426105547" 5° De la loi des échanges PAGEREF _Toc426105547 \h 85
HYPERLINK \l "_Toc426105548" La proportion PAGEREF _Toc426105548 \h 86
HYPERLINK \l "_Toc426105549" 6° Théorie du prix rémunérateur PAGEREF _Toc426105549 \h 87
HYPERLINK \l "_Toc426105550" Son application au commerce des grains PAGEREF _Toc426105550 \h 87
HYPERLINK \l "_Toc426105551" 7° De la solidarité humaine PAGEREF _Toc426105551 \h 90
HYPERLINK \l "_Toc426105552" Solidarité des classes sociales. PAGEREF _Toc426105552 \h 90
HYPERLINK \l "_Toc426105553" Solidarité des professions PAGEREF _Toc426105553 \h 91
HYPERLINK \l "_Toc426105554" Solidarité des peuples PAGEREF _Toc426105554 \h 92
HYPERLINK \l "_Toc426105555" 8° Règle supérieure et unique de tous les intérêts matériels : la liberté PAGEREF _Toc426105555 \h 94
HYPERLINK \l "_Toc426105556" Liberté du commerce intérieur PAGEREF _Toc426105556 \h 95
HYPERLINK \l "_Toc426105557" Liberté du commerce extérieur et spécialement du commerce des blés PAGEREF _Toc426105557 \h 96
HYPERLINK \l "_Toc426105558" 9° De limpôt PAGEREF _Toc426105558 \h 101
HYPERLINK \l "_Toc426105559" QUATRIÈME PARTIE : DE LA RÉPUTATION ET DE LINFLUENCE DE BOISGUILBERT PAGEREF _Toc426105559 \h 110
AVANT-PROPOS. BOISGUILBERT : UN PRÉCURSEUR OUBLIÉ
Boisguilbert, petit-neveu de Corneille, est un magistrat, président du tribunal civil de Rouen. Chez Boisguilbert, léconomie nest pas encore une science. Elle ne se distingue pas de la critique radicale dun gouvernement arbitraire et autoritaire. Mais son principal objet est de remédier à la misère du pays en recherchant les sources du progrès économique et social. Finalement il offre la première réflexion théorique en France sur les conditions de fonctionnement de lactivité économique. Il peut en outre être considéré comme le père fondateur de lécole française du libéralisme économique.
Il fut dabord lélève de Pierre Nicole (1625-1695) qui constatait déjà que léchange marchand « remplit les besoins humains dune manière que lon nadmire pas assez, et où la charité commune ne peut arriver ». Des jansénistes et des moralistes français, Boisguilbert retiendra l'idée quune société prospère peut naître de l'égoïsme et de l'amour-propre des êtres humains : « Dans le cadre des relations déchange, les rapaces que sont les hommes sont obligés de se conduire de façon raisonnable ». Alors que la relation politique est source de conflits, la relation économique est favorable à la coopération et contribue à pacifier la société.
En 1695, il publie à titre anonyme une enquête sur létat économique et politique de la France : Le Détail de la France. Il fait le portrait dune France appauvrie et nhésite pas à accabler lélite dirigeante. En effet, lannée suivante il publie son ouvrage sous un nouveau titre : La France ruinée sous le règne de Louis XIV. Boisguilbert sen prend tout particulièrement à Colbert et au mercantilisme, cest-à-dire au protectionnisme et aux monopoles. Dans le titre complet de son livre on lit notamment : « La cause de la diminution de ses biens, et la facilité du remède, en fournissant en un mois tout l'argent dont le roi a besoin et en enrichissant tout le monde ».
Pour enrichir le roi et ses sujets, Boisguilbert propose deux solutions : 1° la liberté du travail, des prix et du commerce ; 2° la baisse des impôts.
La création de la richesse repose sur le mécanisme de la formation de prix conformes à la justice naturelle, quil appelle aussi « prix de proportion », cest-à-dire des prix permettant aux vendeurs de réaliser un gain et aux clients de participer à léchange. Or le seul moyen d'obtenir ce résultat est de laisser agir librement la nature. Toute intervention de l'État pour augmenter ou abaisser les prix crée le désordre. Cest la nature seule (appelée aussi Providence) qui peut nous guider en matière de juste prix. Une première formulation de la doctrine du laissez-faire apparaît alors : « Tant qu'on laisse faire la nature, on ne doit rien craindre ».
En 1704 il est lauteur dune « dissertation » : De la nature des richesses, de l'argent et des tributs, où l'on découvre la fausse idée qui règne dans le monde à l'égard de ces trois articles. Il montre que lerreur des mercantilistes fut de croire que la richesse venait de l'accumulation d'or et d'argent. Pour Boisguilbert, la richesse vient du travail, de la production, de léchange et donc de la propriété.
Boisguilbert est l'un des premiers à avancer l'idée d'un ordre économique naturel, dans le cadre duquel la concurrence doit agir sans entrave. « La nature même, jalouse de ses opérations, se venge aussitôt par un déconcertement général, du moment qu'elle voit que par un mélange étranger on se défie de ses lumières et de la sagesse de ses opérations. (
) La nature donc, ou la Providence peuvent seules faire observer cette justice, pourvu encore une fois que qui que ce soit [d'autres] qu'elle ne s'en mêle » (Détail de la France). Il écrit encore : « il n'est pas question d'agir, il est nécessaire seulement de cesser d'agir ». La nature tend toujours à la liberté et à la perfection. Le pouvoir politique doit donc se retirer des rouages de léconomie et cesser de lentraver.
Concernant la fiscalité Boisguilbert est le promoteur de l'impôt impôt universel sur le revenu, payé par tous, cest-à-dire un impôt moins lourd et mieux réparti. Dans Détail de la France, il montre que la France, jadis le plus riche royaume du monde, a perdu cinq ou six millions de ses revenus annuels et ce déficit augmente tous les jours. En effet, un impôt trop lourd décourage la production et entraîne une baisse des revenus. Avec 300 ans davance, Boisguilbert invente la courbe de Laffer et préconise la flat tax !
Ses deux livres ayant été interdits, Boisguilbert fut exilé par le roi au fin fond de lAuvergne. Mais ses uvres auront une grande influence sur Quesnay, les physiocrates et tous les anti-mercantilistes des Lumières. On sait quAdam Smith avait dans sa bibliothèque Le détail de la France. Même Marx lui rendra hommage : « Boisguillebert, bien que l'un des intendants de Louis XIV, prenait parti pour les classes opprimées avec autant d'intelligence que d'audace » (Contribution à la critique de l'économie politique, 1859).
Damien Theillier
PLAN DE LOUVRAGE
LAcadémie des sciences morales et politiques a proposé, pour lannée 1866, le sujet de prix suivant :
« Retracer la vie et apprécier les travaux de Pierre Le Pesant de Boisguilbert. »
« Pierre Le Pesant de Boisguilbert compte au nombre des précurseurs de léconomie politique moderne. Les concurrents rechercheront quelle a été linfluence de ses écrits sur les notions économiques du XVIIIème siècle. »
Pour remplir le plus complètement possible ce programme plein dintérêt, je raconterai dabord sa biographie ; puis, dans lexposition et lappréciation de ses travaux, faisant assez bon marché de lécrivain et du littérateur, je marrêterai tout dabord à lhistorien, pour décrire et contrôler le tableau quil a tracé de ladministration intérieure de la France sous Louis XIV. Je passerai de là, en suivant le même chemin que lauteur, aux considérations théoriques où la conduit le triste spectacle des misères et des fautes de son temps, et à la doctrine économique quil en a tirée, remarquable sinon par la méthode savante et la majestueuse ordonnance dune science pleinement maîtresse delle-même, du moins par le grand nombre et loriginalité de ses étonnantes découvertes. Ouvrier de génie, il a préparé la place, réuni presque tous les matériaux, en attendant larchitecte de lédifice. Quelle a été son influence sur cette pléiade dhommes célèbres, groupés autour des noms illustres de Gournay, de Quesnay, parmi lesquels se distingue au premier rang Turgot, et dans la société desquels a vécu quelque temps Adam Smith ? Ce sera la dernière question à laquelle je mefforcerai de répondre. Mais, en train de faire lhistoire de la réputation de Boisguilbert, je la continuerai jusquà nos jours. Tel est le plan des quatre parties de cette étude.
Si jai retardé de trois années la publication dun travail que le suffrage de lInstitut a mis au nombre de mes meilleurs souvenirs détudes, cest quil ne ma pas été donné plus tôt dêtre admis aux Archives de lempire à prendre connaissance de la correspondance inédite de Boisguilbert. Je naurais jamais pu me décider à considérer comme non avenue la découverte précieuse de M. de Boislisle et à publier mon mémoire sans les nombreuses corrections quelle me faisait espérer. Je ne saurais trop remercier mon savant et très aimable concurrent de lobligeance quil a mise à mon service en cette occasion. Mais cette visite aux Archives ma valu lentière refonte de la partie biographique de mon ouvrage. Je suis bien loin de men plaindre !
Puissé-je avoir exprimé dignement lenthousiasme sérieux et réfléchi que minspire par son génie, par son courage et ses vertus civiques, ce compatriote et parent du grand Corneille ! Sa renommée est encore bien loin dêtre à la hauteur de son mérite comme penseur et comme citoyen. Grâce à lAcadémie, une justice plus complète lui sera désormais universellement rendue ; et il ne sera plus permis décrire une histoire de léconomie politique sans placer avec admiration, sur la première page, le nom de Boisguilbert, au-dessus même de celui de Vauban, si digne toutefois des respects et de lamour de la France.
Reims, 1er mai 1870
PREMIÈRE PARTIE. BIOGRAPHIE DE BOISGUILBERT
« Quoique les désordres sautent aux yeux, personne jusquici na été assez osé pour leur déclarer la guerre. »
Boisguilbert
La biographie de Boisguilbert sest longtemps réduite à quelques vagues détails. Les descendants mêmes de lillustre précurseur des Économistes semblent navoir pas nettement conservé la généalogie de la famille. Grâce au concours ouvert par lAcadémie des sciences mo-rales, et tout spécialement aux heureuses recherches de M. Arthur de Boislisle, cette lacune est aujourdhui pleinement comblée. Il ny a plus quà désirer la prompte publication de son intéressant travail.
Pierre Le Pesant de Boisguilbert appartient à une honorable famille de Normandie, dune noblesse récente (1622), dont le nom est encore aujourdhui très considéré dans cette province. La mère des deux Corneille était une demoiselle Marthe Le Pesant, tante de notre économiste, qui était par conséquent non pas petit-neveu du grand poète, comme le dit M. Floquet (Note lue à lAcadémie de Rouen, en 1837, sur les titres de noblesse de la famille de Corneille), mais son cousin-germain. Lacte de baptême de lauteur du Cid, inscrit sur les registres de la paroisse de Saint-Sauveur de Rouen, 9 juin 1606, mentionne comme parrain « Monsieur Pierre Le Pesant, secrétaire du roi. » Cétait le grand-père de Boisguilbert.
Il est né à Rouen, le 17 février 1646, de Nicolas Le Pesant et de Marie de Rouissant (Registres de la paroisse de Sainte-Croix-Saint-Ouen à Rouen). Au pourtour extérieur du château de Boisguilbert, sur lune des cinq pierres en marbre noir qui ont été recueillies lors de la démolition de léglise Sainte-Croix-Saint-Ouen, on lit linscription suivante dont je dois la copie à M. Dezobry, instituteur de la commune de Boisguilbert. Elle est relative au père et à la mère de mon héros.
CY GIST
MESSIRE NICOLAS LE PESANT, VIVANT CHEVALIER, SEIGNEUR ET PATRON DE BOISGUILBERT, CONSEILLER DU ROY EN SES CONSEILS ET MAISTRE ORDINAIRE EN SA CHAMBRE DES COMPTES DE NORMANDIE. SA PIÉTÉ SOLIDE, SA JUSTICE EXACTE ET SON ARDENTE CHARITÉ LUI ONT ATTIRÉ LESTIME DE TOUS CEUX QUI LONT CONNU. IL A PASSÉ LES VINGT DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE À VISITER LES PAUVRES, À LES CONSOLER ET À LES ASSISTER. IL FUT SI TOUCHÉ LANNÉE DERNIÈRE DE LA MISÈRE UNIVERSELLE QUE CAUSA LA GRANDE CHERTÉ DU BLÉS, QUON NA PAS DOUTÉ QUE LA DOULEUR QUIL EN RESSENTIT NAIT AVANCÉ SES JOURS. IL A FONDÉ À PERPÉTUITÉ CENT LIVRES DE RENTE POUR ÊTRE EMPLOYÉES EN BLÉS ET DISTRIBUÉ AUX PAUVRES PAR CHACUN AN. IL DÉCÉDA LE XIX AVRIL M. DG. XCIV. PRIEZ DIEU POUR LE REPOS DE SON ÂME.
NOBLE DAME MARIE DE BONISSENT SON EPOUSE A FAIT PLACER CET ÉPITAPHE ET A RENDU CE DEVOIR À LA MÉMOIRE DUN MARI DONT LA DOULEUR DE LA PERTE LUI DURERA JUSQUES À LA MORT. ELLE A VESCU JUSQUES A IX AVRIL MDCC ET A RENDU LÂME À SON CRÉATEUR LE VENDREDY SAINT ET REPOSE ICY.
De ce mariage naquirent quatre garçons et six filles.
Boisguilbert fit ses études aux jésuites de Rouen, et les termina à Paris, à ce quil me semble, sous la direction des hôtes illustres de Port-Royal, dont les Petites Écoles ont duré avec tant déclat et dutilité de 1646 à 1661. Dans lAvertissement quil adresse au lecteur en tête de lune de ses traductions, on lit cette indication :
« Encore quil semble que de nos jours on ait porté toutes les sciences au plus haut point quelles pouvaient jamais monter, on peut dire que celle de faire parler notre langue à des écrivains grecs ou latins a été le plus loin ; ne se pouvant rien ajouter aux ouvrages de ces messieurs de lAcadémie, de monsieur dAndilly, qui semble sêtre surpassé lui-même dans son Josephe, et de ces fameux Anonymes si célèbres par toute la France ; aussi confesserai-je ingénument que si je suis assez heureux pour quon ne trouve pas ce petit ouvrage dans la dernière imperfection, je le dois à quelque éducation que jay eue parmi eux dans ma jeunesse. » (Hist. Rom. escrite par Hérodien, etc.)
Nous avons conservé quelques fruits de ses études qui attestent une certaine activité desprit, le goût de lhistoire et des langues anciennes : en 1674, il traduisit du grec en français labrégé que Xiphilin a donné de Dion Cassius.
« Je vous prie, dit-il dans son Avis au lecteur, duser de quelque indulgence envers celui qui na eu dautre intention que de vous rendre service ; mon âge encore rempli de peu dexpérience vous le demande. » Ce premier ouvrage est si peu connu, que M. Gros, dans lintroduction si érudite et si complète quil a mise en tête de sa traduction de Dion Gassius, 1845, nen fait pas la moindre mention. Le président Cousin, qui traduisit Xiphilin en 1678, na pas parlé de son prédécesseur, malgré le faible intervalle qui les séparait.
Lannée suivante, 1675, Boisguilbert publie à Paris une traduction de lhistoire romaine dHérodien, toujours en réclamant toute lindulgence du lecteur, « étant persuadé que jen ai plus de besoin que personne qui ait jamais fait imprimer... Je sais bien la difficulté de la carrière où je me suis engagé, et quil nest plus question, comme autrefois, de faire seulement connaître les pensées dun auteur lorsquon le traduit ; mais quil faut rendre beauté pour beauté. » À en croire son plus heureux successeur, il naurait guère réussi dans la poursuite de ce double but. Labbé Mongault consacre une grande partie des notes de sa nouvelle traduction à « relever les bévues de M. de B. G. » On y lit pour ainsi dire à chaque page : « Il nous fait ici un plaisant commentaire.... Il ny a rien compris.... Il a une foi aveugle pour la traduction latine de Politien... Il a fait ici toutes les mêmes fautes que Politien. Il ne voit que par ses yeux. » À ces reproches sur lexactitude de la critique se joignent de vertes réprimandes sur la délicatesse et la convenance du style. « Jai supprimé ici une circonstance que la politesse de notre langue ne ma pas permis de laisser dans la narration. M. de B. G. na pas cru ses lecteurs si difficiles. Il leur dit tout crûment que Caracalla fut tué comme il renouait son éguillette. Il les avait préparés à cette grossièreté par une autre qui la valait bien ; quelques lignes plus haut, il vous dit sans détour que lempereur eut besoin daller décharger son ventre. »
En même temps que ces traductions si inconnues ou si maltraitées, Boisguilbert faisait paraître à Paris, chez Claude Barbin, une nouvelle historique : Marie Stuart, reyne dÉcosse. Il a voulu écrire non un roman, mais une histoire très véritable ; son but principal est décrire contre le P. Gaussin et Buchanan : il cite comme autorités quinze à seize auteurs, mais surtout Candenus (Guillaume Camden), sujet dElisabeth. Il résume ainsi la thèse quil soutient : « Ni martyre ni courtisane. » Bien que cet ouvrage ait eu deux éditions, lune en trois volumes, 1674, lautre en quatre, 1675, je ne sache pas que les nombreux écrivains qui ont été attirés par la trop séduisante reine dÉcosse, aient seulement fait mention de luvre de Boisguilbert. Fort heureusement ce ne sont point là ses titres à notre souvenir et à notre reconnaissance.
Ses opinions religieuses se font jour dans plusieurs passages de ses écrits avec beaucoup de clarté. Il appartenait, cela va sans dire, à la religion catholique, apostolique et romaine, comme le portent toutes les lettres de nomination. À cette époque où lÉglise et lÉtat étaient intimement unis, ou plutôt confondus, il ne suffisait pas dêtre homme pour être citoyen, pour jouir de la liberté civile, pour avoir le droit de se marier, par exemple : il fallait être catholique. Qui croirait même que le fanatisme ait pu aller jusquà cette absurde atrocité dinterdire le travail de laiguille aux filles des hérétiques ! (Michelet, Hist. de France, XIIIe vol., p.81)
Mais Boisguilbert est un catholique tolérant qui ne craint pas de dire, en parlant du protestantisme, « la nouvelle religion » (p.176), alors que le gouvernement de Louis XIV ordonnait expressément de lappeler la religion prétendue réformée. Un notaire du Languedoc fut puni pour avoir omis cette désignation dans un acte. (Depping, Correspondance administrative, IVe vol., p.xxviii)
Cest de plus un catholique indépendant et quelque peu frondeur, qui a étudié lhistoire ecclésiastique dans Mézeray, et qui ne se gène pas pour se plaindre des abus : « LÉglise (sous prétexte de dévotions et de fondations pieuses) a si fort surpris les rois et les princes quelle sest fait donner généralement tous leurs domaines. » (p.173) « Bien quil y ait longtemps que les personnes de vertu, même de cette profession, conviennent que la véritable piété na ni part ni obligation au bien que lon fait à lÉglise, cependant ses ministres ont eu ladresse de mettre les choses sur le pied quon voit aujourdhui. » (p.207) « La religion, par des surprises assez connues, se fit donner la plus grande partie des domaines des rois (ce qui la entièrement perdue, au rapport de Gerson), parce qualors lignorance était si grande, quon ne connaissait presque point dautre piété que de donner ses terres et ses fonds à lÉglise, jusque là que lon voit celle-ci accorder labsolution aux mourants de les avoir volées et enlevées de force aux légitimes possesseurs, lorsquon en donnait une partie à ses ministres. Outre que ces faits se trouvent attestés par des écrits originaux, Mézeray, auteur célèbre, en fait une ample mention avec des circonstances encore plus affreuses, en sorte quon na cru rien faire dextraordinaire den toucher quelques mots, pour obliger à faire attention aux acquisitions que font les mains-mortes tous les jours avec applaudissement en France... » (p.269) Un économiste devait, en effet, gravement se préoccuper de cette inquiétante transformation de la propriété.
On peut dater de lannée 1676 ses études sur lagriculture et le commerce. Dans une lettre de 1691, il parle de « quinze années de forte application au commerce et au labourage auxquels je suis redevable de toute ma fortune. » Il sappuiera plus tard avec autorité sur cette longue pratique et donnera à ses théories la garantie solide de lexpérience. Dans une lettre de 1702, il affirme quil a vu, dès 1672, le mal qui ruine la France, et dont il a passé sa vie à dénoncer les causes, à signaler les remèdes.
Le 26 septembre 1677, il épousait Suzanne Le Paige de Pinterville, fille de lancien procureur général en la Cour des aides de Normandie. (Registres de la paroisse Sainte-Croix-Saint-Ouen.) Il eut de ce mariage deux filles et trois fils.
Lannée suivante, le 12 janvier 1678, il prête serment au Parlement de Rouen, comme vicomte de Montivilliers. Le vicomté était une espèce de tribunal de première instance connaissant des causes civiles entre roturiers.
En 1690, il achète la charge de lieutenant-général civil au baillage, ville, faubourg et vicomté de Rouen. Sa lettre de provision lui fut délivrée le 9 novembre, après paiement dassez lourdes taxes pour linvestiture de la charge, taxes que le génie fiscal du grand règne sut lui faire payer de nouveau tous les dix ans, en 1700, en 1710, sous peine de voir ses fonctions dédoublées, sans compter de fréquentes rançons de 60 livres pour 1 000 livres de revenu, et 2 sols par livre pour frais de perception !
Ces fonctions de lieutenant-général équivalaient à peu de chose près à celles que remplit aujourdhui un président de tribunal civil de première instance.
« Lieutenant-général, dit lEncyclopédie méthodique, est un magistrat de robe longue qui, dans les bailliages ou sénéchaussées, préside, en labsence du bailli ou sénéchal, aux audiences et à la chambre du conseil du bailliage civil... Les lieutenants-généraux sont très anciens. Lordonnance de Blois veut quils soient âgés de 30 ans accomplis pour pouvoir exercer leurs fonctions ; et, suivant lordonnance de Moulins, ils doivent être reçus au Parlement. »
« Un lieutenant-général ne peut régulièrement faire en son hôtel aucun acte de juridiction contentieuse, ni y donner pour cet effet des audiences extraordinaires, si ce nest toutefois lorsquil sagit daffaires provisoires, et qui requièrent célérité. Telles sont les causes concernant lélargissement des personnes emprisonnées pour dettes ; les mains-levées deffets mobiliers saisis ; le paiement que les ouvriers ou les aubergistes demandent à des étrangers pour leur avoir fourni des habits, de la nourriture, etc... Il peut juger seul ces sortes de causes, sans lassistance des autres officiers, les jours où la compagnie ne sassemble pas
»
« Il y a plusieurs actes de juridiction volontaire que le lieutenant-général peut faire seul en son hôtel : telles sont les élections de tuteur et de curateur, les émancipations, les réceptions de cautions, les informations de vie et de murs, les prestations de serment en exécution des sentences, les enquêtes, les interrogatoires sur faits et articles, les taxes de dépense, etc
»
« Dans les assemblées qui se tiennent au palais épiscopal, relativement à la subsistance des pauvres, le lieutenant-général y doit présider avant les grands vicaires, et immédiatement après lévêque ; et la même règle doit être observée dans les assemblées relatives à ladministration des hôpitaux. »
« Quand le lieutenant-général va au palais, les huissiers sont obligés daller le chercher au bas de lescalier intérieur et de le conduire à la sortie jusquau même endroit
»
« Les arrêts du conseil des 16 avril 1680, 11 avril 1684, leur donnent le droit de précéder les présidents et trésoriers de France, dans toutes les assemblées publiques et particulières. » (Jurisprudence, tome V)
À peine Boisguilbert est-il entré en fonctions quil se fait des affaires avec tout le monde, le gouverneur, lintendant, les municipalités, le corps des marchands, etc. Dès 1691, le gouverneur de la province se plaint très amèrement au contrôleur général : « M. de Boisguilbert, écrit-il, est regardé de tous ceux qui le connaissent comme le plus extravagant et incompatible homme du monde. » En 1692, lintendant, fait entendre les mêmes plaintes sur la folie, lextravagance, le manque de respect du lieutenant-général. Ces témoignages sont peu flatteurs, à coup sûr. Mais quiconque lira et méditera ses écrits économiques en retirera lintime conviction quil faut beaucoup rabattre de cette accusation. Esprit vif, naturel emporté, imagination bouillante, est-il bien étonnant que Boisguilbert, doué dune intelligence supérieure par tant de points à son siècle, ne se soit pas profondément froissé, indigné, révolté des abus, des absurdités, des injustices de lépoque, et des obstacles quil rencontrait devant ses idées qui avaient le grand tort dêtre celles de lavenir ?
Ses premières tentatives de réforme et de progrès datent, en effet, de cette année 1691. Dans une lettre du 3 mai, il commence hautement sa mission déconomiste, et dans la confiance enthousiaste que lui inspirent dun côté de solides principes, de lautre une expérience déjà longue des intérêts agricoles et du commerce, il offre de « garantir de tout ce quil a de comptant le succès de ses idées. »
Les malheurs de la France et lineptie de ses administrateurs étaient bien propres alors à susciter sa vocation patriotique. Cette formidable guerre contre la ligue dAugsbourg, où la politique arrogante de Louis XIV nous avait mis sur les bras lAngleterre et la Hollande, lEspagne et lAllemagne, valait à nos armes une gloire éclatante sur terre et sur mer, mais une bien triste gloire, après tout, et souillée par dhorribles dévastations qui font encore frémir à la lecture (voir H. Martin, Histoire de France, tome XVI, pp.136-137) ; gloire dailleurs stérile, qui ne délivra pas Louis XIV de lhumiliante nécessité de reconnaître Guillaume III, le représentant du protestantisme et de la liberté de conscience ; gloire enfin achetée au prix de la ruine de la France. Les victoires de Luxembourg à Fleurus, à Steinkerque, à Neerwinden, de Catinat à Staffarde, à la Marsaille, les triomphes de Jean Bart, de Duguay-Trouin, de Tourville, de Petit-Renau, de Château-Regnault dans la Manche et lOcéan, tous ces brillants trophées empêchaient-ils le royaume de courir à sa perte ? On tapissait Notre-Dame de drapeaux, on faisait retentir les voûtes des temples de chants de remerciement. « Nous chantons tous les jours des Te Deum » écrit, de Grignan, Madame de Sévigné en 1691. Mais, selon le mot énergique de Voltaire, « on périssait de misère au bruit des Te Deum. » (Siècle de Louis XIV, ch. 16) Madame de Maintenon écrit le 14 octobre 1692 à Madame de Brinon : « Toutes nos victoires me font dautant plus de plaisir quelles ne changent point le cur du roi sur ses bonnes intentions pour la paix : il connaît la misère de ses peuples ; rien ne lui est caché là-dessus : on cherche tous les moyens de la soulager » ; et, en août 1694, à Madame de Butery : « Le temps est dur, la misère est grande. » (Lettres historiques et édifiantes, édit. Lavallée)
Dès 1693, Fénelon, dans une lettre anonyme an roi, jetait ce cri de détresse : « Vos peuples... meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée. Les villes et les campagnes se dépeuplent. Tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti... la France entière nest plus quun grand hôpital désolé et sans provision. »
Michel le Vassor, un pamphlétaire violent, ne tient pas un langage plus énergique que lillustre prélat. Il écrivait en 1695 : « Il y a six ans entiers que nous entendons crier de nouveaux édits, nouvelles déclarations, au moins une ou deux fois par semaine ; lesprit des plus faciles financiers sépuise à la fin aussi bien que nos bourses. Croit-on que les alliés ignorent le mécontentement général de la noblesse, du clergé et du tiers-état ? Il éclate assez hautement dans Paris et dans toutes les villes du royaume : ne sait-on pas en Angleterre, en Hollande, que les revenus du roi sont considérablement diminués ? Quand cela ne serait pas de notoriété publique, il ne faut pas être fort habile pour juger que le peuple nayant pas de quoi acheter du pain, il se consomme moins de vin au cabaret et ailleurs ; doù il sensuit que les entrées de Paris et des autres villes ne montent plus à de si grosses sommes. Les paysans sont généralement si misérables, quils ne peuvent pas aller prendre du sel au grenier, les gabelles ne rapportent donc plus dans les coffres du roi ce quelles y rapportaient autrefois. La campagne est presque déserte : une infinité de gens sont morts de faim, de misère, de maladies populaires. Les villages que nous avons vus beaux et peuplés, sont détruits et abandonnés ; la plus grande partie des laboureurs et des artisans sont à la mendicité ; sur qui voulez-vous que le roi lève désormais la taille ? » (Lettre dun gentilhomme français sur létablissement dune capitation générale en France.)
Tout semblait conjuré pour donner à la misère générale deffrayantes proportions. Les vastes armements, le désordre des finances, aggravaient lourdement les impôts, en même temps que les revenus de la terre et de lindustrie tarissaient, faute de bras, faute de sécurité, faute dintelligence, faute de liberté. La disette, lépidémie étaient, pour ainsi dire, en permanence : « de 1683 à 1714, la France souffrit une disette presque continuelle, qui parfois alla jusquà la famine. » (Poirson, Histoire de Henri IV, tome II, 1ère partie, p. 23) Et pour faire face à tant de maux, on navait plus Colbert, ce ministre si sérieux, si infatigable, si dévoué au bien public, à qui lexpérience aurait peut-être fini par ouvrir les yeux. Il était mort à la peine, en 1683, poursuivi par lingrate malédiction du peuple ! Pontchartrain était contrôleur-général des finances depuis 1689. Il avait remplacé lhonnête et timide Le Pelletier, qui nétait « pas assez dur » comme disait Le Tellier. Esprit hardi et présomptueux, honnête pour lui-même, sans scrupule quant aux intérêts du roi, il était allé droit à son but, à largent, sans considérer ni la moralité des moyens, ni leur influence sur le bien-être du peuple. Si on peut appeler administration un pareil désordre, voici le résumé de ladministration financière de Pontchartrain, tel quil résulte du consciencieux exposé de M. Henri Martin, Hist. de Fr., XVI, p.156 et 266. Il est fort utile pour bien comprendre lirritation de Boisguilbert, témoin de si ruineuses folies. Il sétait élancé dans lempirisme financier avec une insouciante audace, que la cour prit pour du génie. « Le bonheur de M. de Pontchartrain, écrit de Gourville, layant conduit dans les finances, il y a si bien réussi, que je ne crois pas que jamais homme ait eu plus de talents et de meilleures dispositions que lui pour le maniement des affaires des finances. » (Mémoires, à lannée 1697. Collect. Petitot, 2e série, 2e vol.)
Écoutons encore Daguesseau, lors de son élévation à la dignité de chancelier, faisant léloge du contrôleur-général, après sêtre défendu dadresser des flatteries à la vanité : « Chargé du redoutable fardeau de ladministration des finances publiques sans en être accablé,... ferme génie, dont on a vu croître la force et lintrépidité avec les peines et les dangers ; ... éclaircissant les matières les plus difficiles et perçant les plus profondes dun seul de ses regards, plus instruit des affaires, quil avait eu à peine le loisir dentrevoir, que ceux qui croyaient les avoir épuisées par une longue méditation : heureuse et sublime intelligence, mais aussi exacte que rapide, qui... dévorant tous les objets dune première vue, ne laissait à la seconde que le plaisir de remarquer que rien navait échappé à la première ! Nous retombons dans les louanges que nous voulons éviter : notre cur séduit ici notre esprit, et le sentiment a plus de part que la réflexion aux éloges qui nous échappent. »
Les faits donnent à cette dernière phrase un sens très piquant auquel Daguesseau ne sattendait pas assurément. La réflexion, en effet, ne justifie pas le moins du monde ces éloges, exagérés jusquau ridicule. À deux reprises, de 1689 à 1693, de 1694 à 1697, Pontchartrain refondit les monnaies, porta le marc dargent de 26 l. 15 s. à 29 l. 14 s., paya ainsi en monnaie faible, puis la releva à 27 l. 18 s. pour recevoir en monnaie forte, la refondit et la porta à 32 l. 6 s., presque à la façon du roi faux-monnayeur, Philippe-le-Bel.
En 1689, il arracha du roi lordre donné aux particuliers denvoyer à la monnaie les meubles et ustensiles dargent massif : expédient mesquin et sans portée, qui pour un maigre profit détruisit de vrais chefs duvre.
En 1693, il établit un droit de contrôle sur les actes notariés, avec obligation de les enregistrer dans la quinzaine ; et, pour percevoir plus souvent les droits, il défendit les baux de plus de neuf ans, cest-à-dire, suivant la juste et piquante appréciation de Forbonnais, « quon défendit aux fermiers de sattacher à leur terre, et dy faire lavance des améliorations dont elle est susceptible. »
En 1695, après avoir résisté, il est vrai, « longtemps et de toutes ses forces » (St-Simon, 1e vol., p. 227), il consentit à létablissement de la capitation, proposée par Basville, le trop fameux intendant du Languedoc. Cétait, en somme, le seul impôt juste, puisquil pesait sur tous : il avait, de plus, « ces deux qualités de passer droit, sans frais, des mains des peuples en celles du monarque. » (Boisguilbert, p.307) Mais on létablit dune manière ridicule : on distribua, daprès la qualité ou lemploi, et non daprès la richesse, tous les habitants du royaume en vingt-deux classes, ayant chacune leur tarif, 2 000 livres pour la première, et 20 sous pour la dernière ! « Mesure aussi absurde, continue Boisguilbert, que serait une loi qui ordonnerait que lon payerait le drap chez un marchand, et la dépense au cabaret, non à proportion de ce quon aurait pris chez lun et chez lautre, mais suivant la qualité et la dignité du sujet qui se serait pourvu de ses besoins. » Pour comble diniquité, on laissa les classes riches sexempter en tout ou en partie, et les trois quarts de la capitation pesèrent sur le peuple. « On en prend à témoin toute la Robe, les marchands et les seigneurs des paroisses ; et il faut quils conviennent, pour peu quils veuillent dire la vérité, quil en est arrivé comme aux tailles ; la décharge que les riches ont faite de leur juste contribution, pour en accabler les pauvres, etc. » (p.308)
Afin dabréger lénumération de ces désastreuses inepties, bornons-nous à mentionner enfin lextension déplorable quil donna à ce quon appelait alors les Affaires extraordinaires. « Il jeta sur la France, dit M. Henri Martin, des milliers de fonctionnaires parasites, comme une nuée de sauterelles. » Exploitant la vanité des bourgeois, qui dailleurs cherchaient à sexempter de la taille, il battait monnaie en vendant des charges ridicules. Il trouva moyen, dit spirituellement labbé de Choisy, « de fournir en huit ans, 150 millions avec du parchemin et de la cire. » On na pas oublié la formule insolente de ce procédé financier, si coûteux malgré les apparences : « Chaque fois que Votre Majesté, disait Pontchartrain au roi, crée un office, Dieu crée un sot pour lacheter. »
Absorbé par cette unique préoccupation de ramasser de largent nimporte comment, il avait laissé se désorganiser le bel ordre de comptabilité établi par Colbert : et depuis 1691, les registres nétant plus tenus jour par jour, il était impossible de vérifier les déclarations des receveurs, si intéressés à obscurcir leurs comptes pour tromper la surveillance, comme la seiche à troubler leau pour échapper à ses ennemis, suivant la spirituelle comparaison du surintendant dEffiat. En un mot, Pontchartrain, malgré des qualités réelles et desprit et de cur, est du nombre de ces ministres des finances qui « auraient dû, pour le bien de lÉtat, être plutôt contrôlés que contrôleurs. » Ce mot fort juste est de J. B. Say.
Touché de tant de maux et à la fois indigné de tant de fautes, honteux et désespéré de voir traiter « la France comme un pays ennemi, ou quon ne reverra jamais, dans lequel on ne trouve point extraordinaire que lon abatte et ruine une maison de 10 000 écus pour vendre pour 20 ou 30 pistoles de plomb ou de bois » (p.221), Boisguilbert vint trouver le contrôleur-général. Il résolut daffronter ce rire moqueur quon disait bien plus redoutable que laccueil glacial de Colbert. Lentrevue fut assez curieuse ; Dangeau en fait la plus sèche mention : « 23 avril 1710. On parle fort dune dîme royale sur tous les biens du royaume ; Boisguilbert avait travaillé sur cela, et en avait parlé à M. le chancelier pendant quil était contrôleur-général. » La scène que nous a conservés St-Simon présente un tout autre intérêt : « Il vint exprès le trouver, et, comme son esprit vif avait du singulier, il lui demanda de lécouter avec patience, et tout de suite lui dit que dabord il le prendrait pour un fou ; quensuite il verrait quil mérite attention, et quà la fin il demeurerait content de son système. »
« Pontchartrain, rebuté de tant de donneurs davis qui lui avaient passé par les mains, et qui était tout salpêtre, se mit à rire, lui répondit brusquement quil sen tenait au premier et lui tourna le dos. » (Mém., tome V, p.364) Saint-Simon a placé ce récit rétrospectif dans le tableau quil fait de lannée 1707, sans nous en indiquer la date ; il faut vraisemblablement le reporter à lannée 1695.
« Boisguilbert, continue-t-il, revenu à Rouen, ne se rebuta pas du mauvais succès de son voyage. Il nen travailla que plus infatigablement à son projet, qui était à peu près le même que celui de Vauban, sans se connaître lun lautre. De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière. » Cest le Détail de la France, que M. Michelet, entraîné par le mouvement de sa pensée, a transformé en Réveil de la France (XIVe vol., chap. 8), par une inadvertance quil est plus juste dappeler une saine et vraie appréciation.
Le titre développé de louvrage en montre assez nettement le but et le plan général pour nous dispenser den donner de suite une analyse qui trouvera mieux sa place dans les deux chapitres suivants : « Le Détail de la France, la cause de la diminution de ses biens, et la facilité du remède, en fournissant en un mois tout largent dont le roi a besoin et enrichissant tout le monde. »
Boisguilbert écrit en tête du Factum, publié en 1707 : « Il parut, il y a dix ans, autant par hasard que de dessein prémédité, au moins à légard du public, un mémoire ou traité intitulé le Détail de la France. » (p.248) On ne sait pas au juste ce que signifie ce membre de phrase, « autant par hasard que de dessein prémédité, au moins à légard du public. » Le sens le plus naturel est, ce me semble, que Boisguilbert ne travaillait dabord quà éclairer le gouvernement, et que si Pontchartrain avait voulu lentendre, il naurait pas plaidé la cause devant le tribunal de lopinion publique. Quoi quil en soit, ce passage nous reporte, sans contestation possible, à 1697, à moins de voir dans cette indication « il y a 10 ans », léquivalent de : il y a une dizaine dannées. M. Michelet (Hist. de Fr., XIVe vol., pp.299-301) indique par erreur lannée 1698. Quesnay (Maximes générales du gouvernement), Mirabeau (Théorie de limpôt, VIIe entretien, et Tableau économique, p.200), nont connu que lédition de 1699. La paix de Ryswick, qui fut signée vers la fin de lannée 1697, ne létait pas encore. « Enfin lon conclut tous ces mémoires par larticle le plus important, qui est de fournir au roi, présentement et sans délai, tout largent nécessaire pour mettre fin à une guerre que lenvie de sa gloire lui a seule attirée. » (p.225)
Cependant, il est certain que la totalité de louvrage a été livrée à limpression, avec ou sans le consentement de lauteur, avant cette époque. « Il y travaillait depuis longtemps », dit Saint-Simon : plusieurs passages, en effet, portent leur date précise : « La vaisselle dargent réduite en monnaie ces jours passés. » Or lédit relatif à cet objet est de 1689. Il dit ailleurs, et précisément dans les dernières pages du Détail : « Depuis quatre ans que la guerre est commencée » (p.231). Le mémoire était donc achevé en 1693. Fit-on de ce pamphlet une copie à la dérobée, comme plus tard du Télémaque de Fénelon ? Lauteur eut-il hâte déclairer lopinion ? Attendit-il ou devança-t-il son entrevue avec Pontchartrain ? Il me parait digne de remarque que cest à la dernière page du Détail que se trouve la seule allusion à ce dernier fait : « .... Ceux qui ont intérêt de tout ruiner, étant seuls écoutés, on ne donne aucune audience aux personnes qui voudraient tout sauver, mais qui ne pourraient pas même le demander trop fortement, sans courir risque à leur particulier ? » (p.240) Toujours est-il que la Bibliothèque impériale (Catalogue de lhistoire de France, tome II, Nos 4068, 4069, 4070) possède trois exemplaires, commençant et finissant de même, divisés absolument de même tous les trois : deux à la date de 1695, sans indication de lieu ni dauteur. Le troisième exemplaire, 1696, porte ce titre bien autrement révolutionnaire : « La France ruinée sous le règne de Louis XIV, par qui et comment : avec les moyens de la rétablir en peu de temps » et cette indication, qui reparaît presque invariablement sur tous les pamphlets de cette époque : « Cologne, P. Marteau. » Ce nétait certainement quune manière de se mettre à couvert en falsifiant le nom du libraire et de la ville ; témoin la lettre que le chancelier de Pontchartrain adressait à DArgenson, le 1er mars 1701 : « Je ne doute pas quune pièce qui court depuis peu, et qui a pour titre : Investiture du Duché de Milan et autres lieu, ne soit venue jusquà vous ; mais peut-être ne savez-vous pas que, quoiquelle paraisse imprimée à Cologne, chez Pierre Marteau, elle est de limpression de Paris et que cest Léonnard qui a fait cette falsification. Je suis informé de la vérité de ce fait dune manière et dune part qui ne permettent pas den douter. » (Depping, Corresp. admin., tome II, p.783)
M. Michelet a saisi avec une parfaite justesse le caractère le plus saillant et le plus digne de remarque du Détail de la France : « Boisguilbert parle au peuple, à tous. Cest sa première et redoutable originalité. Pour la réforme, il attend peu den haut. » (XIVe vol., ch. 8) Il nadresse pas ses réclamations, comme Fénelon ou Vauban, à lÉtat personnifié dans le monarque : cest devant la nation elle-même quil plaide la cause de la France. Il se constitue « lavocat des peuples ». La Révolution commence à faire entendre sa voix ; elle a déjà inspiré les Soupirs de la France esclave qui aspire après la liberté, pamphlet formé de quinze mémoires, dont le premier, suivant la remarque curieuse de Charles Nodier (Mélanges, p.360), est daté du 10 août 1689 ! Lannée même où parut la première édition de Boisguilbert, 1695, on publiait à Liège les Lettres dun gentilhomme français sur létablissement dune capitation générale en France (par Michel Le Vassor). Jy lis les invectives suivantes : « Ne voyez-vous pas encore écrit en gros caractères sur dau-tres portes de Paris, Ludovico magno abundantia parta ? Nest-ce pas se jouer des peuples, de leur vouloir persuader que leur roi les fait jouir de toute sorte dabondance, quand on leur arrache leur bien et leur subsistance, quand ils sentent leur misère extrême, et quils sont dans la disette de toutes choses ? Quelle abondance, bon Dieu ! Mais cest une abondance de maux, abondance de peines, abondance de malheurs. Un sage ministre dÉtat, lorsquil vit cette inscription, sécria avec indignation : "Effacez, dit-il, abundantia parta, et mettez, sub Ludovico decimo quarto abundantia rapta ; car il est vrai que cest lui qui nous a ravi nos biens, notre abondance et notre liberté. Voilà quel est le bonheur des Français sous le plus long et le plus tyrannique règne qui ait été depuis létablissement de leur monarchie." » (p. 9) « Nous sommes en droit de secouer le joug dont on nous accable tous les jours. » (p.17) « Les uns auront comparé sa Majesté à lAuguste dHorace. Il se trouvera des protestants qui soutiendront quelle ressemble mieux au Dioclétien de Lactance... Les protestants ne pourront-ils pas dire que Dioclétien voulut avoir des armées plus nombreuses que ses prédécesseurs, et que, pour fournir à une dépense si énorme, il accabla ses sujets de nouveaux impôts ? Les habitants de la campagne en furent ruinés. On abandonna les villages ; on cessa de cultiver les terres. Dioclétien créa un nombre infini de nouvelles charges : les officiers achèvent dépuiser les villes et les provinces. On voyait tous les jours de nouveaux édits ; les impôts devinrent perpétuels ; on les exigea avec une dureté insupportable. Dioclétien navait jamais assez dargent, etc. Cela ne ressemble pas mal à ce que nous avons vu de notre temps. » (Fin de la lettre 4 et du pamphlet.)
Boisguilbert na pas compromis par cette passion et ces violences son crédit auprès de la postérité. Il est plein de respect et damour pour le roi, « le meilleur prince qui fut jamais » (p.233). Il semble partager lidolâtrie de ses contemporains pour un monarque « qui na point eu de pareil par le passé » (p.370). Il simpose même les plus grands ménagements pour les nobles et les financiers, oppresseurs du peuple. « On ne veut apporter aucun trouble à la disposition présente... Il nest nécessaire de congédier ni fermiers, ni receveurs » (p.206) ; mais cette modération nexclut pas la fermeté, et le Détail de la France établit nettement en face les deux camps inégaux de lancienne société, les privilégiés et les parias, ceux qui nont quà payer, et ceux qui nont quà recevoir. « Ce sont les peuples mêmes qui parlent dans ces mémoires, au nombre de quinze millions, contre trois cents personnes au plus qui senrichissent de la ruine du roi et des peuples. » (p.205)
Boisguilbert avait posé sa réforme dans les termes de la plus grande simplicité : « Les peuples ne demandent que la simple publication de deux édits, pour être, au bout de deux heures, en état de labourer leurs terres en friche, et de vendre leurs denrées perdues. » (p.205) Imposition générale et proportionnelle de la taille, suppression ou adoucissement des aides et des douanes, voilà, en deux mots, tout ce quil réclame. « Il nest point nécessaire de faire des miracles, mais seulement de cesser de faire une continuelle violence à la nature. » (p.238) Cétait précisément là le difficile, et autant dire de suite limpossible. Rien nest plus simple et plus naturel que de reconnaître la liberté individuelle : mais si la société repose en quelque sorte tout entière sur lesclavage, comme dans lantiquité, cest un problème compliqué devant lequel recule plus dun homme dÉtat, et dont le temps seul a la solution. De même, rien nest plus simple et plus naturel que de répartir sur tous les charges publiques, ou de faire rentrer le plus directement possible les impôts dans le trésor. Mais si la société est fondée sur larbitraire et le privilège, sil y a « un si grand abus quon regarde comme une espèce dinfamie de payer cette juste proportion » (p.207), si elle est en proie aux traitants, parce quelle ignore les sources de la richesse et du crédit, ni les Colbert, ni les Turgot ne suffisent à la tâche : il ne faut rien moins que le vaste et profond ébranlement dune révolution.
Aussi était-il bien loin de se faire illusion sur lissue de ses patriotiques doléances : « Pour venir donc aux remèdes de si grands désordres, on dira dabord quil ny a rien de si aisé du côté de la chose, et rien de si difficile de la part de ceux à qui il sen faut beaucoup quils soient indifférents.... On ne laisse pas de navoir quune légère espérance de succès » (p. 206), écrivait-il en publiant son livre : et lorsquen 1707, il revenait à la charge dans un pamphlet plus énergique, il le constate lui-même : son premier mémoire « neut aucune réussite, et on ny fit pas la moindre attention » (p.248). Cela ne veut pourtant pas dire, à la lettre, que louvrage passa complètement inaperçu ; Barbier (Dict. des ouv. anonymes et pseudonymes, N° 11768) en cite une édition publiée cette même année 1697, à Villefranche, avec cet autre titre : Mémoire pour servir au rétablissement général des affaires en France, où par occasion on fait voir les causes de sa décadence ; Saint-Simon est, dailleurs, on ne peut plus explicite à cet égard, quand il parle de ce « livre savant et profond, dont le système allait à une répartition exacte, à soulager le peuple de tous les frais quil supportait et de beaucoup dimpôts, qui faisait entrer les levées directement dans la bourse du roi, et conséquemment ruineux à lexistence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances. Aussi déplut-il à tous ceux-là autant quil fut applaudi de tous ceux qui navaient pas les mêmes intérêts. » (Mémoires, tome V, p.364)
Mais comme la partie était inégale ! « Toutes ces vérités, dit Boisguilbert avec tristesse, toutes ces vérités, qui seront niées par les traitants et par ceux qui les protègent, qui sont en bien plus grand nombre quon ne croit, seront attestées par toutes les personnes des provinces, qui sont de quelque considération, soit dans les charges ou dans le commerce : quimporte, toutefois, si ceux qui ont intérêt de tout ruiner, étant seuls écoutés, on ne donne aucune audience aux personnes qui voudraient tout sauver, mais qui ne pourraient pas même la demander trop fortement, sans courir risque à leur particulier ? » (p.240) et un peu plus haut : « Quoique les maux soient constants, et quil soit même permis de les déplorer, il nest pas moins criminel de vouloir remonter jusquà leur source, et den parler, quil nest en Turquie de disputer de la religion du pays. » (p.224) Aussi continue-t-il à prendre les mêmes précautions dans lédition nouvelle quil donna de son livre en 1699. (Catal. de la bibl. impér. Hist. de France, tome II, N° 4071) Aucune désignation de lieu ni dauteur.
Cette même année, Boisguilbert, qui depuis 1696 était conseiller garde-scel, joignit à ses fonctions de lieutenant général civil du bailliage de Rouen celles de lieutenant général de police. Cette magistrature, créée à Paris par lédit de mars 1667, ne fut étendue à tout le royaume que par les édits doctobre et de novembre 1699. (Isambert, Recueil des ordon., tome XX, n° 1794.) La Déclaration du mois de décembre 1700 parle des lieutenants-généraux qui ont obtenu ou obtiendraient la réunion de la police à leurs offices. Boisguilbert était du nombre des premiers. Jai retrouvé aux Archives de lEmpire la date précise de sa nomination, dans un arrêt du Conseil du 22 mai 1715, qui donne à François dHouppeville, seigneur de Semilly, loffice de lieutenant général de police « que tenait et exerçait feu M. Pierre Le Pesant, vivant notre conseiller président lieutenant général civil audit bailliage et siège présidial de Rouen, en vertu de larrêt de notre conseil du 10 novembre 1699, portant union audit office de celui de lieutenant général de police de ladite ville et vicomté de Rouen, au moyen de la finance par lui payée pour raison de ladite union sans être tenu ni obligé de prendre aucunes lettres de provision, ni de se faire recevoir, avec faculté de le désunir pour être exercé séparément dudit office de lieutenant général civil. » (Sect. judic., série V, 222)
Ces nouvelles fonctions lui imposèrent de lourdes charges pécuniaires. Un arrêt du Conseil, 1er sept. 1705, met fort en lumière le besoin dargent qui pressait le gouvernement, le génie inventif quil déployait pour imaginer des sources de revenus. Boisguilbert avait fait valoir dans une requête, dont larrêt rappelle les termes, que, « par édit du mois de novembre 1696, Sa Majesté ayant créé des offices de conseillers garde-scels dans toutes les juridictions ordinaires et extraordinaires, une déclaration du 6 mai 1698 a ordonné que les droits attribués aux dits offices en seraient désunis, et perçus à son profit, que les officiers demeureraient réunis au corps des officiers. Un rôle arrêt du 14 juillet 1699 est intervenu pour signifier aux officiers du bailliage de Rouen de payer la somme de 6 000 livres. Ces officiers, accablés par les différentes taxes quils ont été obligés de payer, et dont les charges ont perdu toute leur valeur, auraient pris le parti de souffrir toutes sortes dextrémités, en sorte que le suppliant se serait vu menacé, à cause que cette taxe était solidaire, et seul exposé aux poursuites des traitants, ce qui laurait déterminé de faire sa soumission pour et au lieu desdits officiers, et de payer ladite somme de 6 000 livres et les 2 sols pour livre, et aurait effectivement payé à compte celle de 4 000 livres, dont quittance de finances aurait été expédiée le 5 août 1699. Mais, dans le temps quil se préparait à payer les 2 000 livres restant, la création des charges de lieutenant général de police serait survenue, aurait obligé le suppliant pour racheter son propre bien de financer une somme de cent mille livres, ce qui le met entièrement hors détat de pouvoir payer les 2 000 livres quil doit de reste de loffice de garde-scel ; en sorte que par ce défaut de paiement il sest vu privé jusquà présent de la jouissance des gages qui sont attribués aux offices ; le traitant faisant difficultés de lui délivrer la quittance de finances qui a été expédiée, à moins quil ne paye les 2 000 livres restant. » Larrêt signé Phelypeaux et Chamillart, ordonne quil sera payé de 160 livres de gages à partir daoût 1699. (Archives de lEmpire., Sect. admin., Série E 760 80)
Deux autres arrêts du conseil sont relatifs à lexercice de sa charge et à létendue de ses attributions : le premier, du 26 janvier 1700, maintient ses droits contre les prétentions du vicomte de leau de la ville de Rouen : « Des boulangers et marchands de grains procédant devant le suppliant avec des voituriers par la rivière de Seine pour le prix du droit de voiture de leurs grains, le sieur Périer aurait eu la témérité de qualifier le dit sieur de Boisguilbert de prétendu lieutenant général de police, a fait défense de procéder devant lui à peine de 500 livres damende.... Avant la création du dit office de lieutenant général de police de la ville de Rouen, la compétence de la police des quais, rivières, poids et mesures était contestée par le sieur lieutenant général au dit vicomte de leau, et le procès était indécis au parlement de Rouen, où le procès est anéanti en conséquence de lédit de création des lieutenants généraux de police. » (Archives de lEmpire, section administrative, série E 695 266) Le second arrêt, du 20 janvier 1705, renvoie devant le parlement de Rouen les sieurs Savary, grand-maître des eaux et forêts du département de Rouen, et Le Pesant, lieutenant général civil et de police au bailliage, ville et vicomté de Rouen, et président au présidial du dit lieu, pour régler leurs droits respectifs au sujet des bois qui arrivaient dans des bateaux aux quais de Rouen pour le chauffage de la ville. (Archives de lEmpire, sect. admin., série E 752 100)
Lédit du mois doctobre 1699 donne une liste complète de ses attributions : « Nous voulons et ordonnons que les dits lieutenants généraux de police connaissent de tout ce qui concernera la sûreté des villes et lieux où ils seront établis, du port darmes prohibé par nos ordonnances, du nettoiement des rues et places publiques, de lentretien des lanternes dans les villes où létablissement en a été fait, circonstances et dépendances, de toutes les provisions nécessaires pour la subsistance des dites villes, des amas et magasins qui en seront faits, du taux et du prix des denrées. »
« Auront la visite des halles, foires et marchés, des hôtelleries, auberges, maisons-garnies, cabarets, cafés, tabacs et autres lieux publics.... des manufactures, des élections des maitres-jurés de chacun corps de marchands et métiers, des brevets dapprentissage... »
« Feront létalonnage des poids, balances et mesures... »
« Connaitront de lexécution de notre déclaration du dernier août 1699 touchant le trafic des blés ; recevront le serment de ceux qui voudront faire trafic des dits blés et autres grains, à lexclusion de tous nos autres juges auxquels nous en interdisons la connaissance. »
« Connaitront aussi des contraventions qui seront commises à lexécution des ordonnances, statuts et règlements faits pour le fait de la librairie et imprimerie. »
« Seront tenus les prévôts des maréchaux, vice-baillis, leurs lieutenants, exempts et archers, huissiers et sergents dexécuter, les ordres et mandements des dits lieutenants de police... »
« Et jouiront des mêmes honneurs, prérogatives, privilèges, droits et autres avantages dont jouissent les lieutenants généraux des dits présidiaux, bailliages et sénéchaussées, même de lexemption des tailles, subsides, logement de gens de guerre, tutelles, curatelles et nomination dicelles, du service du ban et arrière-ban et généralement de toutes charges publiques, du droit de committimus et dun franc-sallè. » (Brillon, Dict. des arrêts, tome V, p.186)
La Correspondance administrative du règne de Louis XIV renferme cinq lettres du chancelier de Pontchartrain à ladresse de Boisguilbert comme lieutenant de police. (Depping, tome II, p.358, et tome IV, p.208.) Toutes sont relatives à la librairie et à limprimerie spécialement placées dans ses attributions ; trois ne présentent que peu dintérêt : le 19 juillet 1700, il le félicite du sage parti quil a pris dans un différend survenu entre un auteur et son imprimeur ; il lui recommande de punir limprimeur sans privilège, et davertir publiquement les autres quon ne fera grâce ni de la confiscation ni de lamende ; le 19 janvier 1701, il lui ordonne de ne pas laisser réimprimer les Vindici augustinian ; et il réfute ironiquement ses excuses en faveur des libraires. En décembre de la même année, il lui enjoint de persister dans le refus de permettre létablissement dune nouvelle librairie à Rouen. Les deux autres lettres méritent dêtre citées ; Boisguilbert y est rudement secoué.
À propos dun livre imprimé à Rouen, le Portefeuille nouveau, et qui devait paraître par mois, le chancelier lui écrit : « Vous verrez que limpression en a été permise en votre absence par le lieutenant particulier de votre bailliage, et instruit comme vous lêtes des règlements de la librairie et de lautorité du grand sceau, vous serez sans doute surpris et que le lieutenant particulier ait permis dimprimer un pareil ouvrage avec la promesse den donner la suite de mois en mois, et que les libraires laient imprimé avec la même promesse. »
« Pour moi, je ne comprends pas comment on a pu retomber dans cette faute, après mêtre expliqué comme jai fait sur cet abus, et il est difficile de ne pas trouver dans cette conduite quelque chose qui dégénère en prévarication. Je veux pourtant bien lexcuser encore pour cette fois, et, après avoir ordonné quon prononce à Paris la confiscation des exemplaires et des défenses de débiter le livre, me contenter dun arrêt particulier, que jenverrai au premier jour, et de lavis que je vous charge de donner, pour la dernière fois, aux libraires et au lieutenant particulier. Mais après cela, malgré le penchant que jai pour lindulgence, je serai forcé de prendre, pour empêcher le désordre, les voies que la justice minspirera, et qui seront peut-être assez sévères pour obliger les prévaricateurs de se repentir de leur faute. » (23 octobre 1700)
La seconde lettre surtout est curieuse : « Javais cru devoir être assuré quil ny aurait plus dignorance ou dirrégularité dans les permissions dimprimer que vous donneriez. Les différentes et justes réprimandes que je vous ai faites sur cela plusieurs fois vous devaient avoir instruit de votre devoir, et les protestations réitérées que vous maviez faites dy avoir une attention particulière, me faisaient espérer quune chose aussi importante quest limpression et le débit des livres serait en règle chez vous comme je ly ai mise partout ailleurs. Voici cependant un livre imprimé à Rouen et avec votre permission et dont on inonde presque tout Paris, qui na rien que dopposé aux règles que je vous ai prescrites. Il passe la mesure du livret, et passe par conséquent létendue de votre pouvoir. Il est dédié au roi avec une épître, et est encore par là hors de votre portée. Ces deux raisons, qui ne regardent que la forme, suffiraient pour vous condamner : mais quand vous saurez que le livre est extravagant, et que par rapport à sa matière, et par rapport aux conjectures, et par rapport aux personnes dont il parle, dont les justes éloges doivent toujours être sérieux, toujours respectueux ; quand vous saurez que lauteur qui sait lui-même quil lui faut plus quune permission dun magistrat subalterne, me la demandée, et que je la lui ai refusée, après avoir lu son manuscrit, vous serez obligés davouer que rien ne vous peut excuser ; et quand vous ne lavoueriez pas, vous nen seriez que plus coupable. La faute est faite de votre part, elle est grande, elle est inexcusable, elle est sans remède. Songeons à lavenir, et cest dans cette pensée que je vous dis que la première que vous ferez de quelque nature quelle soit, et bien moindre que celle-ci, je vous interdirai pour toujours la connaissance de ces matières, et que je la confierai à dautres qui en sauront mieux les conséquences et les règles. » (18 octobre 1701)
Malgré toute la vigilance inquiète de Pontchartrain, la ville de Rouen resta un foyer assez actif de publicité clandestine, comme cela résulte de ses plaintes fréquentes aux diverses autorités : « Depuis plusieurs années, il simprime à Rouen toutes sortes de livres défendus... avec plus de licence quen aucun autre lieu du royaume. » 20 juin 1703, au premier président du parlement de Rouen. « On est depuis longtemps accoutumé dans cette ville à y faire avec une licence très grande commerce de toutes sortes de mauvais livres. » 29 août 1704, à Sanson. « Japprends avec surprise que nonobstant les deux arrêts du conseil... qui ordonnent la suppression dun livre de feu M. le maréchal de Vauban, qui a pour titre : Projet de dixme royale, etc., ce même livre na pas laissé dêtre imprimé depuis peu à Rouen. » 14 juin 1709, à De Courson, intendant. (Depping, Corr. adm., tome II, p.808, 843 et 861)
Ces reproches énergiques, continuels de Pontchartrain, intéressent médiocrement à mon avis la réputation de Boisguilbert ; réduit lui-même à échapper par la prudence et par la ruse, ne disons pas aux sévérités de la loi, mais aux caprices et aux inquiétudes dune autorité arbitraire et oppressive, il dut être peu tracassier pour tous ceux qui demandaient la publicité. Comme plus tard Malesherbes, il devait être disposé à penser que « limpression est une arène où tous ont le droit de descendre. » Lorsque après le renvoi de Turgot, M. de Sartines, lieutenant de police, réunit à son ministère la librairie abandonnée par M. de Malesherbes, Condorcet écrivait : « Cest un malheur : M. de Malesherbes avait dans la tête le grand principe de la liberté : ce serait une liste curieuse que celle de tous les ouvrages hardis quil a permis ou tolérés pendant son administration. » Jen dirai autant, toutes proportions gardées, de Boisguilbert. Quel intérêt secondaire, dailleurs, dexaminer si un livre dépasse ou non la mesure du livret, lorsque tant dautres intérêts, bien autrement sérieux, étaient en péril et ne cessaient de le préoccuper ?
Plus dune fois il dut se croire tout près de voir ses idées adoptées, et faire de beaux rêves de bonheur pour la France, de gloire pour lui-même. Cest ici que la précieuse correspondance découverte par M. de Boislisle rend à lhistoire les plus grands services : elle nous permet de suivre dannée en année ses démarches assidues auprès des ministres, les audiences quil obtient, les consultations quil envoie ou quon lui demande, et quon lui retourne criblées dannotations, et les divers écrits quil donne au public.
En 1699, il dut être heureux de voir succéder à Pontchartrain, dans la place de contrôleur général des finances, Chamillart, qui avait été intendant de Rouen pendant trois années, de 1688 à 1691, avec qui dès-lors il devait être entré en relations, et dont le caractère dailleurs promettait tout autre accueil que celui de son spirituel et bouillant prédécesseur. « Cétait, dit son intime ami St-Simon, un grand homme qui marchait en dandinant, et dont la physionomie ouverte ne disait mot que de la douceur et de la bonté, et tenait parfaitement parole (IIe vol., p.309). Il vécut dans cet emploi de contrôleur général avec une douceur, une patience, une affabilité qui y était inconnue, et qui lui gagna tout ce qui avait affaire à lui. Il ne se rebutait point des propositions les plus ineptes, ni des demandes les plus absurdes et les plus réitérées.... il était extrêmement porté à obliger et à servir, et fâché et éloigné de faire la moindre peine. » (p.311) Mme de Maintenon confirme de tout point ce témoignage dans ses Lettres et entretiens sur léducation : « Cest un homme admirable, il na point dhumeur, ou pour mieux dire, il en a une très bonne, et cest ce qui le fait aimer ; car toutes les fois quon le voit, il est toujours le même. Quand il va chez le roi, au lieu de se faire porter en chaise, comme les autres ministres, il va à pied, sa chaise le suit, afin de donner un libre accès à ceux qui veulent lui parler ; etc. » (IIe vol., p.162, édit. Lavallée)
Boisguilbert fut dailleurs assez heureux pour voir ses idées approuvées par lintendant de Rouen, M. de la Bourdonnaye, qui lappuya auprès de Chamillart cette même année 1699. Lannée suivante, sil perd ce protecteur qui est nommé à lintendance de Bordeaux, il retrouve de bonnes relations avec son successeur, M. de Vaubourg, frère de Desmarets, qui, en attendant la succession de Chamillart, occupait une haute position dans les finances. Au début de la guerre de succession (1701), Boisguilbert est mandé à Versailles pour exposer ses plans de régénération. Il ne réussit pas ; il semble même sêtre attiré quelque disgrâce. Car, dans une lettre du 8 février 1702, il fait entendre dénergiques réclamations : on punit les donneurs davis. On revient aux traditions de Colbert, qui mit à la Bastille un patriote qui parlait trop vivement. Quelques mois après, le 4 mai, il est question dans sa correspondance dune audience où il a bien vu que sa présence ne faisait pas plaisir au contrôleur. En 1703, il revient à la charge, tâche de se concilier le contrôleur général par les plus flatteurs éloges de ses lumières, de son intégrité, lui offre 80 millions, la gloire de sauver la patrie, et ne demande pour cela que trois heures. Chamillart lui répond ironiquement quil faudrait bien trois heures et trois mois ; toutefois il lui permet de mettre par écrit sa proposition avec les voies et moyens.
Lannée 1704 offre un nombre assez considérable de lettres de Boisguilbert. Renvoyées par Chamillart à Desmarets, qui avait déjà le titre de directeur général des finances, elles portent encore la trace de lattention minutieuse dont elles ont été lobjet ; nombre de passages sont soulignés : les marges sont remplies de notes, de critiques, de la main même de Desmarets ou de Chamillart. Le mot galimatias reparait plusieurs fois. Desmarets les avait fait copier ou réduire. M. de Boislisle a retrouvé cette copie avec les originaux. Il y est ordinairement question du même sujet, de la rareté de largent. Boisguilbert y soutient sa thèse favorite : largent se cache, parce que la consommation est enchaînée par des impôts arbitraires et des entraves absurdes ; il sait le moyen de le faire reparaître en rendant la liberté à tout ce mouvement économique qui est paralysé ; et il propose de nouveau au contrôleur général de devenir le premier homme de son siècle. Ses instances persévérantes, le besoin de plus en plus vif que lon éprouvait de conjurer une crise imminente, lui valurent une entrevue avec Desmarets. Il en sortit avec grand espoir de voir adopter ses conseils, et, pour aider le triomphe de la cause sacrée à laquelle il dépensera sa vie entière, sentant très bien quil navait pas seulement à démasquer des abus et des fraudes, à donner des conseils à lautorité, mais à dissiper lignorance et les préjugés de ses contemporains, il composa le Traité de la nature, culture, commerce et intérêt des grains, qui ne fut publié que plusieurs années après. On nen connaît pas dédition particulière.
Pour prendre une idée générale de ce précieux mémoire, en attendant lanalyse réfléchie quil mérite, laissons lauteur lui-même nous présenter un excellent sommaire des dix chapitres de son ouvrage : « Pour résumer tout ce que lon a dit en ce mémoire, dans lequel on na été que lorgane ou lorateur des laboureurs et habitants des champs, ou plutôt de toute la terre, on ne croit pas que qui que ce soit puisse douter des vérités qui y sont contenues, quelque surprenantes quelles aient paru dabord. Et lon ne peut dire que dans cette espèce de procès criminel, laccusation nait pas satisfait à son obligation première, qui est de prouver, par la représentation du corps de délit, que le crime est constant. Les terres en friche ou mal cultivées, exposées à la vue de tout le monde, voilà le cadavre de la France, et le fait qui met lauteur hors de toute crainte de passer pour mauvais citoyen, en venant annoncer que le peuple ne sera jamais plus misérable que lorsque le blé sera à vil prix... La seconde proposition, que lon névitera jamais les sinistres effets des années stériles quen laissant libre la sortie des blés hors du royaume, est de pareille nature ; lhorreur de lénoncé se tourne en maxime de la plus grande utilité qui puisse être dans lÉtat, quand la discussion en est faite. » (p.364)
« Ces deux propositions feront peut-être traiter dabord lauteur comme le fut Christophe Colomb, et peut-être dune manière plus violente, puisque, si celui-ci passa pour un extravagant quand il exposa ses idées sur lexistence dun nouveau monde, lauteur de ces mémoires mériterait les noms de bourreau et de traître à la patrie, sil était dans lerreur ; mais on espère que lon ne courra aucun risque jusquà lentière lecture de cet ouvrage ; et même, pour ne pas sexposer un seul instant à un sort semblable, on dira par anticipation quon ne fait autre chose que de proposer de suivre lexemple de la Hollande et de lAngleterre, où le peuple disposant de son destin, au moins à légard de la subsistance, pratique exactement les conseils que lon vient aujourdhui donner à la France. » (p.325)
« Pour dernière période (conclusion) de ce mémoire, la première partie se réduit à faire voir que lon a cru, afin que tout le monde fût à son aise, quil fallait quaucun laboureur ne pût payer son maitre. Et lautre, que pour éviter les horreurs dune extrême cherté, il était à propos que lon cessât de labourer les terres de difficile exploitation, ainsi que dengraisser les meilleures, et quon consumât les grains à la nourriture des bestiaux et confection des manufactures : ce qui étant également la désolation dun État, on sest cru comptable au ciel et à la terre de travailler à faire revenir dune si grande erreur, qui a fait plus de maux à la France que tous les fléaux de Dieu, regagnant par sa durée ce qui pourrait paraître de plus violent dans de pareils malheurs, qui nont jamais quun temps limité. En quoi on peut dire que la Providence a voulu en quelque sorte enrayer la France, laquelle sans cela est elle seule plus puissante que toute lEurope ensemble. » (p.370)
Boisguilbert se préparait à donner au public un second mémoire, ayant pour objet les richesses, lorsquil fut vertement réprimandé par le contrôleur général de saisir lopinion publique de ces questions, de critiquer les pratiques de ladministration, et de vouloir en quelque sorte lui forcer la main, lui imposer des réformes. Le malheureux économiste dut retirer son traité des grains, promettre de ne plus écrire. La Dissertation sur les richesses était composée à cette époque. La preuve en est fournie par deux lettres de Boisguilbert du 1er et du 20 juillet 1704 ; on lit dans la dernière, qui faisait partie de six lettres écrites au ministre au sujet de largent : « Elles ne sont que lextrait dun traité que jai composé, qui tôt ou tard sera rendu public. »
La docilité de Boisguilbert lui valut en 1705 lautorisation dessayer lapplication de ses idées dans la généralité dOrléans. Saint-Simon, qui place ce fait après la publication du Factum, en 1707, en parle ainsi : « Rendons justice à la droiture et aux bonnes intentions de Chamillart ; malgré sa colère, il voulut faire un essai de ces nouveaux moyens. Il choisit pour cela une élection près de Chartres, dans lintendance dOrléans quavait Bouville. Ce Bouville, qui est mort conseiller dÉtat, avait épousé la sur de Desmarets. Bullion avait là une terre où sa femme fit soulager ses fermiers. Cela fit échouer toute lopération si entièrement dépendante dune répartition également et exactement proportionnelle. Il en résulta de plus que ce que Chamillart a fait à bon dessein se tourna en poison, et donna de nouvelles forces aux ennemis du système. » (Ve vol., p.369)
M. Michelet a interverti les faits, lorsquil attribue lexil de Boisguilbert à lemportement où laurait jeté cet essai dérisoire. (Hist. de France, XIVe vol., p.302)
Cette expérience, cependant, parait avoir été faite, sinon peut-être avec habileté, du moins avec beaucoup de soin et de bonne volonté. La découverte faite par M. de Boislisle a éclairé parfaitement ce point. Il y a beaucoup de lettres relatives à ce fait important : il y est question de nombreuses conférences avec M. de Bouville, qui a laissé la réputation dun intendant fort capable. Dans une entrevue à Rambouillet, MM. De Bouville, dArmenonville et Boisguilbert se mettent tous trois daccord sur ces deux points : doubler la capitation, cesser les affaires extraordinaires. Le 22 septembre 1703, M. de Bouville rend compte au contrôleur de lexamen quil a fait du mémoire de Boisguilbert et des entretiens quil a eus avec lui ; il trouve ses « raisonnements fort justes ». Jamais lauteur du Détail de la France ne sétait trouvé à pareille fête. On voit, par une lettre du 24 septembre, combien il est enchanté ; mais, il faut bien le dire, le mal était trop invétéré pour se guérir en quelque sorte à vue dil. Ce nétait pas tel ou tel abus quil y avait à corriger ; cétait toute la société qui était à refaire, car elle nétait, du haut jusquen bas, que privilège, arbitraire et injustice. Ce point de vue, que lhistoire éclaire aujourdhui pour nous dune lumière si vive, si éclatante, devait nécessairement beaucoup échapper aux contemporains, même les plus clairvoyants.
Cest très probablement après cet insuccès que Boisguilbert, ne croyant pas avoir à garder de ménagements, acheva louvrage quil avait en portefeuille, et qui a pour titre : Dissertation sur la nature des richesses, de largent et des tributs, où lon découvre la fausse idée qui règne dans le monde à légard de ces trois articles. « La plupart des hommes, dit-il, cherchent lopulence dans sa propre destruction, et font cacher largent en le voulant avoir contre les lois de la nature : tout comme pour recevoir les tributs, on se sert de moyens qui mettent les peuples hors de pouvoir y satisfaire, en leur causant une perte de biens dix ou vingt fois plus forte que la somme que lon a intention de recevoir... en sorte que la ruine est tout à fait gratuite : or, de nier que la cessation dune pareille manuvre soit une richesse immense pour les peuples et pour le prince, cest ne pas convenir quun torrent, retenu sur le bord dune pente par une forte digue, coulera en bas dès que la barrière qui servait dobstacle à son cours sera enlevée. » (p.407) Les six chapitres qui composent cet intéressant mémoire se classent à peu près également en deux sections, distinguées par lauteur lui-même : « Cest assez parler de richesses : il faut venir présentement à la misère, quoique lexplication de lune fasse le portrait de lautre. » (p.388)
Boisguilbert a également résumé cet ouvrage dans un opuscule très court, intitulé : Causes de la rareté de largent et éclaircissement des mauvais raisonnements du public à cet égard. Cette dissertation est certainement un de ses plus beaux titres de gloire, comme précurseur de léconomie sociale. Un des premiers en France, il a essayé de renverser lidole adorée par le peuple et les hommes dÉtat, de réduire les métaux précieux à leur rôle subalterne, et de révéler aux hommes, aveuglés par des préjugés séculaires, des haines nationales ou des calculs égoïstes, la vraie nature de la richesse et ses conditions, soit économiques, soit politiques. Lanalyse et lappréciation de cet important mémoire occuperont une bonne partie du chapitre III de ce travail.
Nous remarquerons de suite que, dans ce travail, Boisguilbert, soit par le progrès naturel de ses méditations, soit surtout par leffet de la réprimande quil avait reçue, a un caractère plus scientifique ; il reste dans les généralités, et sort de la critique pour entrer dans la théorie ; il est plus doctrinal quhistorique. La France, quil a surtout en vue évidemment, nest plus désignée que vaguement : « En quelques contrées de lEurope il peut y avoir des pays sur la terre où il se passe, non pas à peu près, mais à un haut degré, des exemples dune pareille conduite ny ayant que de la surprise, et nulle mauvaise volonté dans les maîtres du théâtre où une pareille scène se peut représenter aujourdhui... »
Nous approchons de lépoque où Boisguilbert, après avoir tenté le dernier effort, va succomber, victime de son courageux patriotisme, comme lillustre maréchal de Vauban. Les relations de ces deux excellents citoyens, si constamment, si énergiquement dévoués au bien public, méritent de nous arrêter un peu.
Vauban avait profité, comme il le dit, de sa vie errante, pendant 40 ans, pour voir et visiter plusieurs fois, et de plusieurs façons, la plus grande partie des provinces, non pas seulement en ingénieur militaire, mais en philanthrope et en économiste. « Patriote comme il létait, il avait toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations quil souffrait. » (Saint-Simon, V, p.363) Il était en rapport avec Boisguilbert dès 1694. Il fut un des premiers lecteurs du Détail de la France, qui parut en 1695. En 1696, nos deux économistes ont une entrevue, comme le prouve la lettre de Boisguilbert à Vauban, 22 août 1704. « Je vous demande, sil vous plaît, deux heures de votre temps que jirai prendre secrètement au jour que vous aurez eu la bonté de me marquer comme vous fîtes il y a huit ans. » (Musée des Archives, n° 916)
Dans les trois années de repos que lui procura la paix de Ryswick, entre la guerre contre la ligue dAugsbourg et la guerre pour la succession dEspagne, occupé à rédiger les pensées de toute sa vie sur le bien public, il consacra le début de ce quil appelait « son oisiveté » à lire léloquent pamphlet. «Vauban, dit Saint-Simon, toujours appliqué à son ouvrage, vit celui-ci avec attention et quelques autres du même auteur qui le suivirent (cest-à-dire dabord le Détail, puis les mémoires sur les grains, sur la richesse). De là il voulut entretenir Boisguilbert. Peu attaché aux siens, mais ardent pour le soulagement des peuples et le bien de lÉtat, il les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière main. » (Mém., tome V, p.364)
Ces rapports des deux grands citoyens sont attestés par un ennemi décidé du second : « Je le sais, dit-il, de plusieurs de ses amis qui lont vu souvent converser avec ledit sieur de B***. » Mais il les présente à sa manière, défigurés par la haine : « Le sieur de B***, auteur du traité du Détail de la France, ayant trouvé accès chez lui, etc. » (Réflexions sur le Traité de la dîme royale, 1ère partie, p.4 et 5) Nest-ce pas le transformer en intrigant qui sait se faufiler ? Lassertion de Saint-Simon est cependant bien positive : « Vauban voulut entretenir Boisguilbert », et les dates lui donnent raison.
Lillustre maréchal dit en effet, dans une note, dès le début de la Dîme : « Cette préface et le gros de cet ouvrage ont été faits en lannée 1698, immédiatement après le traité de Ryswick. » Nous relèverons plus loin létrange raisonnement de Voltaire, qui conclut des éloges accordés par Vauban à Boisguilbert, que la Dîme royale est un ouvrage de ce dernier.
Il ne parait pas toutefois quune parfaite entente ait duré bien longtemps entre les deux éminents penseurs. Une lettre de Boisguilbert du 13 juin 1700 déclare le projet de Vauban impraticable : le maréchal na pas la moindre teinture : il est entêté. Vauban, de son côté, écrit le 26 août 1704, à Chamillart, une lettre fort curieuse et fort expressive : « Jai trouvé, monsieur, en arrivant ici, une lettre de M. de Boisguilbert, lieutenant général de Rouen, que jai cru devoir vous envoyer parce quil promet monts et merveilles, si on veut lécouter ; comme cela regarde votre ministre des finances, jai cru devoir vous en donner avis au plus tôt. Je sais bien quil est un peu éveillé du côté de lentendement, mais cela nempêche pas quil ne puisse être capable douvrir un bon avis ; cest pourquoi je crois que vous ne feriez pas mal de le faire venir à Lestang quand vous y serez. Quelquefois les plus fous donnent de fort bons avis aux plus sages... » (Notice du Musée des Archives, n°917)
Désespéré de plus en plus de voir le mal saccroître entre les mains inhabiles du tout-puissant Chamillart dont le roi ne pouvait se séparer ; enfin, indigné de sentendre objecter quil « avait trouvé le principe du désordre, mais navait pas trouvé le remède, ce qui est une impertinence achevée » (p.275), Boisguilbert rentre une dernière fois dans larène et donne au pouvoir un dernier et grand avertissement par la publication du Factum de la France. Lédition spéciale de Rouen est de 1706. Le Factum est antérieur de quelques mois à la Dîme royale, et Vauban navait pas encore été frappé de cette disgrâce, prodige dingratitude. Cette chronologie me semble parfaitement établie par un passage où Boisguilbert critique, non sans quelque amertume, la Dîme royale. La citation servira dailleurs à confirmer ce que jai dit plus haut des rapports de nos deux économistes : « Cest un dixième en argent quil faut payer et non point en essence ou dîme royale, comme une personne de la première considération, tant par son mérite personnel que par lélévation de ses emplois, a voulu proposer au roi, sur la foi dun particulier qui en avait composé le projet, sans avoir jamais pratiqué ni le commerce, ni lagriculture, ce qui ne peut quenfanter des monstres. » (p.311) Ces mots « une personne de la première considération, tant par son mérite personnel que par lélévation de ses emplois », prouvent avec évidence que le grand citoyen navait pas encore été frappé.
Ce nouveau mémoire est un second plaidoyer de la même cause, mais plus vif, plus serré, plus suppliant et plus menaçant à la fois, parce que le mal avait pris deffrayantes proportions, parce que le péril était extrême. Ajoutons la judicieuse remarque de M. Horn, que Boisguilbert est ici plus économiste encore que dans le Détail. Dans son premier ouvrage, il compensait les diminutions dimpôts par lindication de ressources nouvelles. Dans le Factum, il pose en fait que les suppressions dimpôts quil réclame seront infailliblement contrebalancées par laugmentation résultant de laffranchissement des transactions. Les droits qui seront maintenus, par exemple les gabelles, les domaines, lenregistrement, le tabac, etc., produiront bien davantage au Trésor, grâce à la modération des charges et à la liberté surtout. Cette idée est une véritable découverte. Voilà bien la loi du mouvement des impôts. Boisguilbert sent très bien quen fait de contributions, comme la dit finement Adam Smith, deux et deux ne font pas toujours quatre.
Il faut voir avec quelle énergie, quelle fière assurance il défie les objections : « On soutient, dabord, que lon ne peut impugner tout le contenu de ce mémoire, quen soutenant le mérite des trois articles combattus, et par conséquent leur maintien. Or, pour faire voir lhorreur dun pareil rôle, il ny a quà penser si on pourrait trouver un homme sur la terre assez dépourvu de sens et de raison, ou plutôt assez ennemi de Dieu et des hommes, pour quil osât dire publiquement quil est auteur daucune de ces trois dispositions. »
« En effet, quelquun aurait-il bien limpudeur de tenir ce langage : Cest moi qui suis cause de la mauvaise répartition des tailles, en sorte que lon ruine tout à fait les misérables, ce qui les met entièrement hors détat de commercer et de consommer, par où les riches perdent six fois plus quil ne leur aurait coûté en prenant leur juste part de cet impôt, dont le désordre rejaillit sur les revenus du roi ? Des blés, la même chose. Un homme bien sensé aurait-il le courage de dire : Cest moi qui ai statué et établi quil faut que les grains soient à si bas prix, afin que tout le monde soit à son aise, que les fermiers ne puissent pas donner un sou à leurs maîtres, lesquels, par conséquent, ne font travailler aucuns ouvriers ? et aussi, comme ce bas prix empêche de labourer les mauvaises terres pour nen pouvoir supporter les frais, que cet abandon est un excellent moyen pour éviter les chertés extraordinaires dans les années stériles, et faire consommer les grains par les bestiaux, comme il arrive maintenant ? À légard des aides, douanes et passages, ne faudrait-il pas renforcer deffronterie ou dextravagance pour se dire auteur de toute la manuvre qui sy fait, et publier quon a eu raison détablir vingt-six déclarations à passer, ou droits à payer sur un même lieu et pour un même prince, avant quune marchandise puisse être embarquée : et quà légard des liqueurs, on a un juste sujet de payer dix mille personnes aux dépens du roi et du public, pour faire arracher la moitié des vignes du royaume, et obliger les deux tiers des peuples à ne boire que de leau ? »
« Voilà pour laveu de létablissement : quon ne croie pas quil y ait personne qui puisse en réclamer lhonneur. »
« Pour le délai, sous prétexte de la conjoncture, qui est la ressource la plus ordinaire de la part des personnes intéressées au maintien de cet état de choses, lextravagance et le renoncement à la raison ny sont pas en un degré moindre, puisque chacun de ces articles, pris à part, apporte au royaume plus de préjudice quil nen éprouve de tous les ennemis du roi, et que le principe qui produit tous ces désordres na dailleurs pas plus de rapport à la paix ou à la guerre quà la vie ou à la mort du roi de la Chine. On ne peut donc user de pareils raisonnements pour retarder le remède, sans montrer quon ne craint ni Dieu ni les hommes. » (pp.312-313)
La seule nouveauté que renferme le Factum, suivant M. Henri Martin, ce serait un emprunt fait à Vauban. À limpôt de la capitation, ridiculement assis sur la distinction des professions et non sur les degrés de fortune, il propose de substituer une dîme, en argent toutefois et non en nature : « Pour lintérêt des riches, il faut payer la capitation au dixième de tous les biens, tant en fonds quen industrie. » (p.309)
Ce nest là ni une nouveauté, ni un emprunt, puisque déjà, dans le Détail de la France, dix ans au moins avant le livre de Vauban, Boisguilbert sexprimait ainsi dans un des 25 articles de son résumé : « Pour satisfaire à tous les besoins de lÉtat et remettre tous les peuples dans leur ancienne opulence, il nest point nécessaire de faire des miracles, mais seulement de cesser de faire une continuelle violence à la nature, en imitant et nos voisins et nos ancêtres, qui nont jamais connu que deux manières dimpôts, savoir : les feux, cest-à-dire les cheminées, et la dîme des terres, etc. » (p.238) M. Henri Martin ne me semble pas reprocher avec plus de raison à Boisguilbert que la dîme fit double emploi avec la taille, puisquon lit encore dans le résumé du Détail de la France (XVI, p.647) : « Au lieu de la dîme, afin de faire moins de mouvement, il ne faut quordonner que la taille sera assise suivant loccupation, etc. » (p.238), et que, dès le début du Factum, il parle de supprimer la capitation avant quatre ou cinq ans. Boisguilbert, dailleurs, accepterait le reproche, et sen ferait même gloire. Il sinquiète bien moins de lélévation des impôts que de leur assiette et du mode de recouvrement. La capitation fût-elle en effet une aggravation de la taille, il nest pas moins assuré de travailler dans lintérêt général en la proposant : « La capitation, payée régulièrement à ce dixième, atteindrait dune manière constante à plus de cent millions ; elle ne prendrait point assurément la cinquième ou sixième partie des biens que le roi aura rétablis à ses peuples en un instant. » (p.312)
Cest donc bien le même procès que plaide lauteur du Factum de la France. Il pouvait dire, comme plus tard Voltaire et Turgot : « Il faut bien que je me répète, puisquon ne ma pas entendu. » Il est toujours « lavocat des peuples, de tout ce quil y a de laboureurs et de commerçants dans le royaume » (p.249, 314, 320). Son indignation sexprime de nouveau, mais plus librement, contre les financiers : « Que lon jette les yeux sur une contrée désolée.. ., et que lon en demande la raison même aux enfants qui ne font que quitter la mamelle, ils ne bégayeront point pour dire que cest louvrage des traitants, apprenant par là à parler (p.266). En France, un traitant ne se soucie guère que tout périsse après lui, pourvu quil fasse sa fortune (p.274). Les fermiers du roi ont cru ne pouvoir mieux faire le profit du maître quen détruisant tout, et causant plus de ravages que des armées ennemies qui auraient entrepris de tout désoler (p.288). La main seule dun partisan, comme le feu, consume lobjet auquel elle sattache (p.318). » Et cependant il sarrête, comme dans le Détail de la France, à une conclusion, illogique au point de vue abstrait des idées, mais pratique, restreinte dans les limites étroites du possible, pleine dune modération forcée, et en quelque sorte frémissante : « On nen veut pas congédier un seul, ni leur ôter un cheveu de la tête, comme si cétaient les gens du monde les plus nécessaires à lÉtat, loin dêtre ses plus grands ennemis, au témoignage de M. de Sully, parlant à Henri IV (p.266). Afin de ne pas gendarmer les acteurs, on répète encore ce que lon a déjà dit, que lon ne congédiera pas un seul des entrepreneurs ordinaires ; on traitera avec eux pour quelques seuls adoucissements, de leur consentement (p.274). On déclare que ce qui est fait est fait et que lon ne prétend faire rendre gorge à personne, contre lusage ordinaire... Bien quil ne soit pas indispensable de supprimer les fermes ni les fermiers du roi, quoique ce fût le plus grand service que lon pourrait jamais rendre à lÉtat, témoin le manège quils ont fait depuis 1660, cependant il est nécessaire que leurs fonctions soient réduites à un cérémonial moins désolant... Or, comme jusquici ils ont été regardés comme des gens sacrés jusquà la moindre partie de leur ministère, quelque effroyables et quelque désolantes quelles soient toutes, il a été à propos den faire un crayon, et montrer en même temps quil sen fallait beaucoup que les fondateurs et protecteurs de lordre fussent gens à canoniser (p.293). On fait une espèce de transaction avec les destructeurs du royaume, en se contentant de leur demander quelques adoucissements » (p.320).
Il repousse encore « comme une horrible extravagance » cette méthode commode des ministres de transformer en esprits inquiets et révolutionnaires ceux qui signalent le désordre ; comme « si la France navait consisté quen quatre ou cinq cents personnes » (p.292). Cest bien toujours au nom des mêmes principes, on le voit, quil prend la parole pour faire entendre les mêmes plaintes, dénoncer les mêmes causes du mal, proposer les mêmes moyens de salut. Le Factum est, en définitive, le résumé de tous les ouvrages antérieurs de Boisguilbert. Dès les premiers chapitres, on retrouve ses éloquentes sorties contre la taille, les aides et les douanes, contre le fatal préjugé de lavilissement des grains et la défense dexporter les blés, enfin contre la cruelle superstition des métaux précieux. (Chap. II et IV.) Aussi renvoie-t-il plus dune fois, pour les développements, soit au Traité des grains (p.255), soit au Détail : « On ne dira que peu de choses des tailles, parce quon en a assez parlé dans le livre intitulé le Détail de la France, auquel ceux qui sont curieux den apprendre parfaitement lanatomie pourront avoir recours, et dont ce quon va toucher ne sera quun abrégé. » (p.261)
Cest le même accent de sincérité, de désintéressement et dinébranlable conviction. « Pour dernière preuve, physique et incontestable, de la vérité de tout ce détail, cest que celui qui la composé se dit publiquement auteur de 80 millions de hausse dexigence sur les peuples et en attend des remerciements, à cause des conditions qui laccompagnent ; pendant que ceux qui le voudraient contredire, ou proposer de bien moindres sommes, exigibles par les méthodes usitées, noseraient ni se découvrir, ni se déclarer les auteurs de pareils projets. La raison de lune et de lautre conduite est très sensible, puisque par la première lauteur ne propose que de faire payer la cinquième partie de ce quon aura rétabli de biens aux contribuables ; et que, par lautre, il faudrait exiger limpossible, ce qui nest pas sans exemple, ou plutôt ce qui nen a que trop eu par le passé. » (p.315)
« Lauteur de ces mémoires ne veut passer que pour un extravagant achevé, sil se méprend ; et sil nest pas avoué par tous les peuples dans ses propositions, il consent dencourir cette peine, et même dêtre mis aux lieux où lon renferme les insensés au cas quil ne rencontre pas juste. » (p.250) « Lauteur de ces mémoires, disait-il même en finissant, les présente au public à une condition qui ne lui sera point enviée par les contredisants, savoir, celle qui était pratiquée par les Athéniens. Ce peuple avait établi que tout porteur de nouveaux règlements serait tranquillement écouté, quel quil fût ; mais quil fallait commencer par avoir une corde au cou afin que, si lexécution, loin de se trouver avantageuse, se trouvait dommageable à lÉtat, lauteur fût étranglé immédiatement. » (p.321)
Boisguilbert déclare expressément, dès le début du Factum, que lexcès du mal est sa meilleure espérance. Nous lavons entendu nous dire : « Le Détail de la France neut aucune réussite, et on ny fit pas la moindre attention. » Il ajoute dans cette préface, que M. Michelet admire à légal même dune page de Mirabeau : « Lauteur nen espérait pas davantage ; il y avait encore, pour ainsi dire, de lhuile dans la lampe : le motif ou les causes de la ruine de la France.... avaient encore par-devers eux de quoi payer amplement les entrepreneurs, comme eux pareillement assez de profit pour acheter de la protection. Mais aujourdhui que tout a pris fin faute de matière, on doit présumer un succès moins traversé, parce quil y aura moins dintérêt à contredire les propositions passées, ou plutôt une nécessité absolue de les admettre
Comme la France a actuellement la gangrène, ou, si lon veut, la pierre dans les reins, il faut, pour la guérison, user dincisions dans le vif, les remèdes ordinaires nétant plus de saison, et se trouvant beaucoup au-dessous de la force du mal. » Et il termine son courageux pamphlet par la même idée : « Tout ce qui est violent ne peut durer. Ce qui forme une espèce de certitude de voir bientôt rétablir le royaume. »
On était à bout dexpédients. Lhonnête et bienveillant contrôleur, dont « la fortune fut dexceller au billard », navait pas, il sen fallait de beaucoup, la même supériorité en finances. À sa mort, en 1721, on lui fit, pour toute oraison funèbre, ce quatrain :
Ci-gît le fameux Chamillard,
De son roi le protonotaire.
Qui fut un héros au billard,
Un zéro dans le ministère.
Madame de Maintenon, qui lavait choisi pour administrer les revenus et toutes les affaires temporelles de Saint-Cyr (Saint-Simon, II, p.311), avoue, dans ses lettres, que Chamillart était incapable. « M. de Boufflers ne me passe point de dire que M. de Chamillart est un bon homme ; il soutient que cela ne peut être, ayant contribué, comme il la fait, à la ruine de la France ; mais je suis persuadée que cétait par incapacité : il était trop chargé, il a pris de mauvaises mesures sur tout, et, comme vous dites, Madame, il laisse la guerre en aussi grand désordre que les finances. » (A Mme, des Ursins, 8 juillet 1709) Saint-Simon, son ami, ne la guère ménagé non plus. Après avoir rendu hommage à sa bonté et à son honnêteté, il ajoute : « Dailleurs très borné, et, comme tous les gens de peu desprit et de lumière, très opiniâtre, très entêté, riant jaune avec une douce compassion à qui opposait des raisons aux siennes, et entièrement incapable de les entendre ; par conséquent dupe en amis, en affaires et en tout... Sa capacité était nulle, et il croyait tout savoir et en tout genre, et cela était dautant plus pitoyable que cela lui était venu avec ses places, et que cétait moins présomption que sottise... Le rare est que le grand ressort de la tendre affection du roi pour lui était cette incapacité même. Il lavouait au roi à chaque pas, et le roi se complaisait à le diriger et à linstruire : en sorte quil était jaloux de ses succès comme des siens propres et quil en excusait tout. » (III., p.57) Et plus loin : « Jamais ministre na été si avant, non dans lesprit du roi par lestime de sa capacité, mais dans son cur par un goût... qui saugmentait tous les jours par les aveux de Chamillart au roi de son ignorance sur bien des choses, et par le petit et lorgueilleux plaisir dans lequel le roi se baignait de former, dinstruire et de conduire son ministre, etc. » (p.194)
Le pauvre contrôleur était alors aux abois. « On entrait dans la banqueroute, dit M. Michelet avec ce style coupé, incisif, si bien approprié à la peinture de ces époques de crise. Chamillart en était aux ressources désespérées des assignats, dune espèce de papier-monnaie, et on nen voulait plus, de son papier. Tout largent fuyait sous la terre. Éperdu, ne sachant où donner de la tête, devenu jaune, étique, lui-même ne pouvait plus se porter sur ses jambes. Il ny avait pas de temps à perdre. Lannée 1708 était mangée davance. Pour faire face à la guerre et à toutes dépenses, il ne restait que vingt millions. » (XIV, p.299)
Or, cest au milieu dune pareille détresse que linfatigable Boisguilbert venait adresser ces paroles magiques : « On offre de la part des peuples, sans crainte dêtre désavoué, tous les besoins du royaume, à quelque somme quils puissent monter, tant sur terre que mer.... (Ch. 1 du Factum.) On promet 80 millions et plus par-dessus les impôts ordinaires, même la capitation. » Et comment ? au prix de quels sacrifices ? « Par deux heures de travail, et quinze jours dexécution. » Ce nétait pas tout encore. « On promet, de plus, de payer toutes les dettes du roi et de lÉtat en dix ans de paix, et on promet enfin un doublement des revenus du roi, en supprimant la capitation, avant quatre ou cinq ans ; le tout, sans rien risquer, ni déconcerter, ni user de pouvoir absolu. » (Ch. 2)
Il apportait donc une solution complète, le remède au passé et au présent, la garantie de lavenir ; et cela, pour rien, pour quelques heures de travail. Se figure-t-on quun médecin tienne un langage analogue au lit dun malade désespéré, et que le moribond le plus sceptique nouvre pas ses deux oreilles, naccorde pas sa confiance au sauveur obstiné qui ne sest pas rebuté de ses refus ? Pontchartrain avait haussé les épaules, même sans avoir entendu ce programme, trop beau, ce semble, pour nêtre pas une séduisante chimère. Boisguilbert en convient lui-même : « Voilà la plus grande extravagance qui puisse jamais tomber dans lesprit, ni être proposée, si lauteur ne rencontre pas juste dans la moindre de ses parties ; mais que lon suspende son jugement jusquà lentière lecture de cet ouvrage, et que lidée de ridicule, encore une fois, qui se présente avec violence à lesprit, tempère un peu son ardeur.... Saint Augustin et Lactance ont traité dextravagant le premier auteur des antipodes : la suite a fait voir que lextravagance était de leur côté. » (p.249) Il ajoute plus loin, avec beaucoup dà-propos : « Le roi ayant fait voir le projet de Sully à son conseil, savoir que les tributs passassent droit des mains des peuples en celles du prince, tous lui repartirent que cétaient des fous qui lui inspiraient de pareilles manières. À quoi il repartit sur-le-champ queux, qui étaient très sages, layant ruiné, il voulait voir si les fous ne lenrichiraient pas, ce qui ne manqua pas darriver, et lui de le publier par la suite ; savoir que les sages lavaient appauvri et les fous rendu opulent. » (p.279)
Une très habile comparaison éloignait de lauteur et de son ouvrage ce fâcheux préjugé de rêveries chimériques : « LÉtat est présentement, à légard de ces trois causes de sa ruine, comme un particulier et même une contrée qui se trouveraient dans la dernière désolation par un principe très violent, agissant sur eux immédiatement, et dont la simple cessation pourrait en un moment les remettre dans une très grande félicité. Un homme condamné à mort pour un crime dÉtat, avec une confiscation de tous ses biens..., recevant sa grâce du roi, passerait dans un instant du dernier malheur à une très heureuse situation. La ville de la Rochelle, qui éprouva les rigueurs que lon sait lors de sa prise par le roi Louis XIII, ne fut quun moment à acheter le pain cent sous la livre, cest-à-dire à voir tous les jours cent ou cent vingt de ses habitants mourir de faim ; et puis, les portes ouvertes par sa rébellion, se procurer ce même pain à moins dun sou la livre.... On maintient que, de tout point, cest la situation de la France. »
« Chamillart, dit Saint-Simon, examina ce livre, il en conçut de lestime, il manda Boisguilbert deux ou trois fois à lÉtang, et y travailla avec lui à plusieurs reprises, en ministre dont la probité ne cherche que le bien. » (Tome V, p.364) Le récit de Saint-Simon est fort obscur au point de vue de la chronologie. Il semble placer cette entrevue avec Chamillart après la publication du Détail, et à la même époque où Vauban entra en relation avec Boisguilbert. Cette confusion vient, je lai remarqué plus haut, de ce quil ne cite jamais les titres des ouvrages en question. Je crois hors de doute quil sagit ici du Factum, puisque cette entrevue provoqua la fameuse réponse « Faut-il attendre la paix... ? » qui est de 1707. Chamillart na pas mis sans doute plusieurs années à trouver lobjection, ni Boisguilbert surtout à répondre par cette éloquente sortie, le Supplément au Factum de la France. M. Daire a fait erreur en lintitulant Supplément au Détail. Quoi quil en soit, nous applaudissons au triomphe du généreux patriote. Eh bien, il est à la veille de sa perte ! Lexil va bientôt le frapper, comme la cruelle disgrâce qui devait tuer Vauban « réduit au tombeau par lamertume de la douleur pour cela même qui le combla dhonneur ; et qui, ailleurs quen France, lui eût tout mérité et acquis. » (Ibidem, p.363) Jamais on ne vit une preuve plus révoltante de lingratitude royale.
Vauban avait déclaré « de la meilleure foi du monde, quil navait écrit ni par vanité, ni par ambition, quil obéissait simplement à son affection pour la France et à la reconnaissance pour le roi son bienfaiteur. » Quelle autorité naurait pas dû avoir la parole de ce modèle de toutes les vertus, auquel Saint-Simon rend ce témoignage bien désintéressé et sans réserves : « Petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme dans lart des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste.... Jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant et le plus avare ménager de la vie des hommes, avec une valeur qui prenait tout sur soi et donnait tout aux autres. Il est inconcevable quavec tant de droiture et de franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point quil fit lamitié et la confiance de Louvois et du roi. » (Tome IV, p.87) « Il faut savoir en même temps, ajoute-t-il en rappelant ce portrait, que tout ce que jen ai dit et à dire nest que daprès ses actions, et une réputation sans contredit de personne, ni tant quil a vécu, ni depuis, et que jamais je nai eu avec lui, ni avec personne qui tînt à lui, la liaison la plus légère. » (Tome V, p.363)
Mais toutes vérités ne sont pas bonnes à dire : et Louis XIV, enivré de flatteries, aigri dailleurs par la souffrance et par ladversité, nétait pas homme à entendre résumer le résultat final de son règne dans ce tableau si sombre : « Jai fort bien remarqué que dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement ; que, des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire laumône à celle-là parce queux-mêmes sont réduits, à très peu de chose près, à cette malheureuse condition ; que des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort malaisées et embarrassées de dettes et de procès ; et que dans la dixième, où je mets tous les gens dépée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée, et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentés et les plus accommodés, on ne peut pas compter sur cent mille familles ; et je ne croirais pas mentir quand je dirais quil ny en a pas dix mille, petites ou grandes, quon puisse dire être fort à leur aise ; et qui en ôterait les gens daffaires leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc. ; je massure que le reste serait en petit nombre. » (p.37)
Cest le langage que Mme de Maintenon tient à ses demoiselles de Saint-Cyr : « Il ne serait pas possible de simaginer les choses pires que vous les trouverez, et on a de la peine à croire jusquoù va la pauvreté de la noblesse. » (Conseils aux demoiselles, Ier vol. p.99) Fénelon, quelques années après, ne craignait pas de pousser plus avant encore : « Entrez dans les familles de la plus haute condition, pénétrez au dedans de ces palais magiques : le dehors brille ; mais le dedans nest que misère : partout un état violent : des dépenses que la folie universelle a rendues comme nécessaires ; des revenus qui ne viennent point ; des dettes qui saccumulent et quon ne peut payer ; une foule de domestiques dont on ne sait lequel retrancher ; des enfants quon ne peut pourvoir ; on souffre et on cache ses souffrances : non seulement on est pauvre selon sa condition, mais pauvre honteux, mais pauvre injuste, et qui fait souffrir dautres pauvres, je veux dire des créanciers ; pauvre prêt à faire banqueroute, et à le faire frauduleusement. Voilà ce quon appelle les richesses de la terre. Voilà ces gens qui éblouissent les yeux de tout le reste du genre humain. » (Entretien sur la vie religieuse, deuxième point.) En accordant même que lorateur chrétien se soit laissé entraîner à quelque exagération pour le besoin de son sujet, il en resterait toujours assez pour confirmer les plaintes de Vauban et de Boisguilbert sur la misère générale.
Le livre de la Dîme royale avait de plus un grand défaut, dont Saint-Simon nous a laissé une peinture achevée : « Il donnait à la vérité au roi plus quil tirait par les voies jusqualors pratiquées ; il sauvait aussi les peuples de ruines et de vexations, et les enrichissait en leur laissant tout ce qui nentrait point dans les coffres du roi à peu de chose près, mais il ruinait une armée de financiers, de commis, demployés de toute espèce ; il les réduisait à chercher à vivre à leurs dépens, et non plus à ceux du public, et il sapait par les fondements ces fortunes immenses quon voit naître en si peu de temps. Cétait déjà de quoi échouer. »
« Mais le crime fut quavec cette nouvelle pratique, tombait lautorité du contrôleur général, sa faveur, sa toute-puissance, et par proportion celle des intendants des finances, des intendants des provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés... »
Daguesseau dit, en effet, à propos de lenquête financière faite par son père en 1688, dans lAuvergne, le Bourbonnais, le Lyonnais, etc. : « Pontchartrain navait garde de le consulter sur les affaires de cette finance arbitraire, qui était alors confiée au pouvoir absolu du contrôleur général. » (Tome XIII, p.61) « Il nest donc pas surprenant, reprend Saint-Simon, que tant de gens si puissants en tout genre, à qui ce livre arrachait tout des mains, ne conspirassent contre un système si utile à lÉtat, si heureux pour le roi, si avantageux aux peuples du royaume, mais si ruineux pour eux. La robe entière en rugit pour son intérêt.... » M. Michelet a bien raison : « Il devrait ajouter la Cour. Les gens de cour, même tels parents de Mme de Maintenon, telle duchesse, sublime damour pur et de quiétisme, étaient autorisés par le roi à avoir part dans les affaires des traitants. Ils sassociaient (à laveugle, je veux bien le croire) dans mainte affaire véreuse quils ne comprenaient même pas. Le roi ainsi réparait leur fortune. » (Michelet, XIVe vol., p.303) Nous en verrons plus loin la preuve irrécusable dans les aveux de Desmarets à Saint-Simon.
Après nous avoir montré les deux gendres de Colbert et Chamillart trompés par les raisonnements vifs et captieux de Desmarets, puis le chancelier de Pontchartrain semportant, Saint-Simon continue son ré-cit, qui devient profondément triste. « Ce ne fut donc pas merveille si le roi, prévenu et investi de la sorte, reçut très mal le maréchal de Vauban lorsquil lui présenta son livre : on peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce moment ses services, sa capacité militaire unique en son genre, ses vertus, laffection que le roi y avait mise jusquà croire se couronner de lauriers en lélevant, tout disparut à linstant de ses yeux. Il ne vit plus en lui quun insensé pour lamour du public, et quun criminel qui attentait à lautorité de ses ministres, par conséquent à la sienne. Il sen expliqua de la sorte sans ménagement. »
« Lécho en retentit plus aigrement encore dans toute la nation offensée qui abusa sans aucun ménagement de sa victoire : et le malheureux maréchal, porté dans tous les curs français, ne put survivre aux bonnes grâces de son maître, pour qui il avait tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consumé de douleur et dune affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le roi fut insensible, jusquà ne pas faire semblant de sapercevoir quil eût perdu un serviteur si utile et si illustre. Il nen fut pas moins célébré par toute lEurope, et par les ennemis même, ni moins regretté en France de tout ce qui nétait pas financiers ou suppôts de financiers. » (Tome V, p.366.)
Voici lincident particulier qui attira le même orage sur Boisguilbert et en particulier la colère du contrôleur général.
Dans plusieurs passages de ses écrits, il sétait attaché à ruiner davance cette objection quil fallait attendre la paix pour faire des réformes aussi capitales. Lobjection, en effet, était inévitable ; cest « aujourdhui le cheval de bataille ordinaire, dont on combat le rétablissement de la France. » (p.280) Mais, avouons-le, elle était quelque peu légitime. La guerre laisse-t-elle le calme nécessaire pour opérer de graves changements dans lassiette des impôts ? Est-il prudent de sexposer à perdre, au moment où on en a le plus pressant besoin, une partie des revenus publics, ou même simplement à éprouver du retard dans leur perception ? Turgot la dit avec autorité dans sa belle lettre du 24 août 1774 : « Si léconomie na précédé, aucune réforme nest possible, parce quil nen est aucune qui nentraîne le risque de quelque interruption dans la marche des recouvrements et parce quon doit sattendre aux embarras multipliés que feront naître les manuvres et les cris des hommes de toute espèce intéressés à soutenir les abus : car il nen est point dont quelquun ne vive. » (Ses uvres, tome II, p.167) Enfin, considération fort grave, lopinion publique est-elle alors bien préparée à recevoir ces modifications importantes ? Y verra-t-on autre chose quune opération fiscale, voilée sous des apparences de bien public ? Mais lui, il était surtout frappé de laggravation incessante du mal par ces délais indéfinis, et de linanité de cette médecine expectante qui cache son impuissance sous le voile de la sagesse. Il était fort, dailleurs, de lheureuse initiative de Sully, qui, en 1597, au milieu de deux guerres, lune civile, lautre étrangère, avait fait une ordonnance pour régler la juste répartition de la Taille et arrêter tous les autres désordres (p.242 et 280). Et, enfin, il disait avec beaucoup de profondeur : « Le sort de la guerre, bon ou mauvais, dépend absolument des mesures justes ou mal concertées quon prend au dedans dun État. » (p.400)
Cette considération de la guerre, il lavait donc appelée une défaite (p.217), un renoncement au sens commun (p.236), une chicane, comme dans tous les mauvais procès (p.280), une folie, une extravagance digne de linterdiction (p.301), un redoublement doutrage à la raison (p.400). Dans une de ces figures énergiques, si familières à son éloquence de tribun, il lavait poussée jusquà labsurde et à lodieux. « Si un souverain, pour tourmenter et faire périr ses sujets dune façon grotesque, en faisait enchaîner dix ou douze à cent pas les uns des autres, et que lun étant tout nu, quoiquil fit grand froid, il eût une quantité effroyable de viande et de pain auprès de lui, et plus de dix fois quil nen pourrait consommer avant que de périr, ce qui ne serait pas fort éloigné, parce quil manquerait de tout le reste, et surtout de liqueurs dont il naurait pas une goutte à sa portée ; quun autre, pendant enchaîné dans léloignement marqué, aurait une vingtaine dhabits autour de lui, et plus de trois fois quil nen pourrait user en plusieurs années, sans aucuns aliments pour soutenir sa vie, et défense de lui en fournir ; tandis quà pareille distance, un troisième enfin, et ainsi de suite, se trouverait environné de plusieurs muids de liqueurs, mais sans nuls habits ni aliments : il serait très vrai de dire après leur dépérissement, qui serait immanquable, si la violence se continuait jusquau bout, quils seraient tous morts de faim, de froid et de soif, manque de liqueurs, de pain, de viande et dhabits : cependant, il serait très certain que, tout pris en général, non seulement ils ne manquaient ni daliments ni dhabits, mais que même ils pouvaient, sans la force majeure, être bien habillés et faire bonne chère. »
« Et si quelquun, au fort de leur mal, avant leur dépérissement entier, implorait la clémence du prince pour les faire déchaîner, ce qui se pourrait en un instant, et ce qui ne manquerait pas sur le champ de les rendre heureux par un échange réciproque, à quoi ils ne tarderaient pas un moment, le prince repartait, ou ceux qui le feraient parler, que le temps nest pas propre, et que cela pourrait porter un grand préjudice ; quen tout cas, il faudrait attendre quun démêlé quil a à deux cents lieues de la contrée, où ces malheureux seraient en souffrance, fût terminé ; ne jugerait-on pas aussitôt que lon voudrait ajouter linjure et la raillerie à la persécution ? » (p.405)
Aussi quand Chamillart léconduisit, précisément en faisant valoir cette objection quil croyait avoir définitivement détruite, couverte de ridicule, démasquée et flétrie, Boisguilbert éclata-t-il contre cette « demande dun délai pour arrêter des manières qui font horreur au ciel et à la terre (p.280), pour éteindre le feu qui est aux quatre coins du royaume » (p.246). Il lança dans le public une brochure de quelques pages, le Supplément au Factum de la France, où son indignation lui inspira une sortie de la plus haute éloquence ; elle eût cependant gagné en force, si lauteur avait mieux su échapper à son défaut habituel, la prolixité :
« Faut-il attendre la paix pour faire labourer les terres dans toutes les provinces où la plupart demeurent en friche par le bas prix du blé
? »
« Faut-il attendre la paix pour faire payer les propriétaires de fonds par ceux qui les font valoir... et empêcher les marchands de faire banqueroute ? »
« Faut- il attendre la paix pour faire cesser darracher les vignes.... pendant que les trois quarts des peuples ne boivent que de leau ?... Faut-il attendre que toutes les vignes soient arrachées pour donner permission au peuple de les cultiver ? Ce qui ne vaudrait guère mieux que dappeler un médecin pour guérir un mort. »
« Faut-il attendre la paix pour ordonner que les tailles seront justement réparties dans tout le royaume
? »
« Faut-il attendre la paix pour sauver la vie à deux ou trois cent mille créatures qui périssent au moins toutes les années de misère, surtout dans lenfance... parce que les mères manquent de lait, faute de nourriture ou par excès de travail, tandis que dans un âge plus avancé, nayant que du pain, de leau, sans lits, vêtements, ni aucuns remèdes dans leurs maladies..., elles périssent avant même davoir atteint le milieu de leur carrière ?... »
« Faut-il attendre la paix pour mettre le roi en état de payer les officiers à point nommé... ? »
Le souffle puissant de Mirabeau semble animer déjà toute cette invective à laquelle la plus heureuse alliance de lironie et de lindignation donnait une si singulière énergie. Mais nest-ce pas avoir tort que davoir tant raison, et de le montrer avec tant de feu et dévidence ? « Il acheva doutrer les ministres, déjà si piqués de la comparaison du duc de Sully, et si impatients dentendre renouveler le nom dun grand seigneur qui en a plus su en finances que toute la robe et la plume. » Ce dernier trait ferait reconnaître Saint-Simon entre mille. Nous lui devons, et à lui seul, en cet endroit de notre biographie, les plus précieux renseignements. (Tome V, p.368, etc.)
« La vengeance ne tarda pas : Boisguilbert fut exilé au fond de lAuvergne. Tout son petit bien consistait en sa charge ; cessant de la faire, il tarissait. La Vrillière, qui avait la Normandie dans son département, avait expédié la lettre de cachet. Il len fit avertir et la suspendit quelques jours comme il put. Boisguilbert en fut peu ému, plus sensible peut-être à lhonneur de lexil pour avoir travaillé sans crainte au bien et au bonheur public quà ce quil lui en coûtait. Sa famille en fut plus alarmée et sempressa à parer ce coup. La Vrillière, de lui-même, semploya avec générosité. Il obtint quil fît le voyage, seulement pour obéir à un ordre émané qui ne se pouvait plus retenir, et quaussitôt après quon serait informé de son arrivée au lieu prescrit, il serait rappelé. Il fallut donc partir : La Vrillière, averti de son arrivée, ne douta pas que le roi ne fût content, et voulut en prendre lordre pour son retour, mais la réponse fut que Chamillart ne létait pas encore. »
« Les lettres découvertes par M. de Boislisle forcent à modifier quelque peu les appréciations de Saint-Simon. Boisguilbert fut beaucoup plus affecté que ne veut bien le dire son ami. Le 17 mars 1707, il écrivit que lexiler à Brive-la-Gaillarde cest réduire sa femme et un grand nombre denfants à laumône. Il cherche à calmer la colère du ministre ; il a supprimé, dit-il, le plus dexemplaires quil a pu, il a brûlé tous ses manuscrits, son repentir est véritable, il demande grâce, son silence à lavenir marquera sa reconnaissance. Le 11 avril suivant, il renouvelle la promesse de ne plus parler ni écrire, en façon quelconque, du gouvernement ; il assure de nouveau quil a brûlé tous ses manuscrits. On regrette de ne pas lui voir alors une attitude plus virile et plus digne de son passé.
Le Factum de la France avait été proscrit par un arrêt du conseil privé du roi, en date du 14 mars 1707, un mois après la première condamnation du livre de Vauban, cinq jours avant la seconde. On doit la connaissance de ce Détail à M. Daire. « Nous croyons, dit-il, lexistence de ces deux arrêts et de celui relatif au Factum de Boisguilbert très peu connue ; nul des principaux biographes du maréchal nen a parlée et cest au hasard que nous sommes redevable de leur découverte. Nous en avons trouvé le texte manuscrit sur les premier et dernier feuillets de lexemplaire in-4° de la Dîme, déposé à la Bibliothèque royale. Du reste, ces trois arrêts ne peuvent être considérés comme apocryphes, car la saisie du livre de Vauban est relatée dans les Réflexions sur le Traité de la dîme royale, critique de louvrage faite en 1716. (Collection des Économistes, 1er vol., p.21, en note.)
Larrêt relatif à Boisguilbert est ainsi conçu daprès la copie quon voit encore sur le volume inscrit au catalogue de la Bibliothèque impériale sous la rubrique L 1134 D, et portant cette inscription manuscrite : Ex dono illustrissimi domini mareschal de Vauban :
« Sur ce qui a été représenté au roi en son conseil quil se débite à Rouen un livre intitulé Moyens très faciles de faire recevoir au Roy quatre-vingt millions par-dessus la capitation, quil a été imprimé dans la ville de Rouen. sans permission ni privilège et sans nom dauteur ni dimprimeur, ledit livre contenant plusieurs choses contraires à lordre et à lusage du royaume, à quoi étant nécessaire de pourvoir, vu ledit livre, ouï le rapport, etc., le Roi, en son conseil de lavis de M. le chancelier, ordonne quil sera fait recherche dudit livre, que tous les exemplaires qui sen trouveront seront saisis, confisqués et mis au pilon, et quil sera informé que le sieur de la Moignon de Courson, intendant de Rouen, que S. M. a commis et commet à cet effet, de limpression dudit livre, ensemble du débit dicelui, pour la dite information rapportée et vue au conseil, être ordonné ce quil appartiendra. Fait au Conseil dÉtat privé du Roi tenu à Versailles le 14 mars 1707. »
Saint-Simon semploya fort activement en faveur de lexilé. « Javais fort connu les deux frères Boisguillebert, lors de ce procès qui me fit aller à Rouen et que jy gagnai. Je parlai donc à Chamillart ; ce fut inutilement : on le tint là deux mois, au bout desquels enfin jobtins son retour. Mais ce ne fut pas tout. Boisguillebert mandée en revenant, essuya une dure mercuriale, et pour le mortifier en tous points, fut renvoyé à Rouen suspendu de ses fonctions, ce qui toutefois ne dura guère. Il en fut amplement dédommagé par la foule du peuple et les acclamations avec lesquelles il fut reçu. »
Cependant Boisguilbert, tristement convaincu de limpuissance de ses courageux et persévérants efforts, se tint quelque temps tranquille et se borna à rééditer ses ouvrages. En 1707, parut la première édition de ses uvres complètes : Le Détail de la France sous le règne présent, augmenté en cette nouvelle édition de plusieurs mémoires et traités sur la même matière. 2 parties en 1 vol. in-12, sans indication de lieu. (Catalogue de lhistoire de France, tome II, n° 4072.) Recourant à une ruse innocente pour donner plus dautorité à ses paroles, il donna la même année une deuxième édition sous le titre de Testament politique de M. de Vauban, maréchal de France, et premier ingénieur du roi, dans lequel ce seigneur donne les moyens daugmenter considérablement les revenus de la couronne par létablissement dune dîme royale ; et suppression des impôts, sans appréhension daucune révolution dans lÉtat. 2 vol. in-12 sans indication de lieu. En tête se trouve, à lappui du titre, un portrait de Vauban (Catalogue, etc., n°4073). Le P. Lelong lindique à lannée 1708 (Bibliothèque hist. de la France, n°11638), avec cette appréciation : « Ce titre est manifestement supposé par le libraire pour donner plus de débit à cet ouvrage, qui est bon dailleurs. »
Une lettre du 16 septembre 1708 (collection Boislisle) nous montre que Boisguilbert ne sest pas encore résigné à linaction et au silence. Il parle à Desmarets de laudience quil a obtenue, il sabrite derrière lautorité de Sully, de Richelieu, et demande humblement pardon de son zèle et de son indiscrétion. Sans nul doute, ce qui lui avait rendu, avec quelque faible espoir, le courage de tenter modestement une nouvelle démarche, cétait le changement du contrôleur général des finances.
Dès 1701, la chanson, cette consolation toute française, réclamait la disgrâce de Chamillart :
Dieu, protecteur de ce royaume,
Qui viens de nous ôter Guillaume,
Veux-tu, par de nouveaux hasards,
Mettre fin à notre misère ?
Ôte-nous encor Chamillart :
Nous naurons plus de souhaits à faire.
Quand elle arriva en 1700, elle fut encore saluée par des rires :
Hélas ! le pauvre Chamillard,
Qui devait tant à son billard,
Au grand regret de son épouse,
Il sest enfin mis dans la blouse.
Mais elle namena aucun changement, aucune amélioration. Mme de Maintenon écrit bien à la princesse des Ursins : « Le rabais de la monnaie, en même temps que le changement du contrôleur général, a fait paraître huit ou dix millions en un jour. M. Desmarets na point lair désespéré, et tous les gens daffaires sont ravis de lavoir. » (4 mars 1708) « M. Desmarets fait toujours très bien, et il est certain quon voit plus dargent quil ny en avait. » (6 mai 1708) « M. Desmarets fait toujours de mieux en mieux, et rétablit un peu la confiance. » (24 mai 1708) Cela ne dura pas : les lettres de Madame de Maintenon ne tardent pas à changer de style : « On ne trouve plus de crédit malgré lhabileté de M. Desmarets, qui lavait entièrement rétabli. » (14 janvier 1709) Après « les cinq premiers mois de son administration » (10 août 1709), on sut que ses espérances nétaient que de passagères illusions. Louis XIV lui-même, en installant le nouveau contrôleur général, lui avait adressé ces lugubres paroles : « Je vous serai obligé si vous trouvez quelque remède, et ne serai point du tout surpris, si tout continue daller de mal en pis. » (Saint-Simon, VI, p.103)
La suite montra bientôt quon navait en rien profité des leçons dune cruelle expérience. On était plus que jamais à la merci de ces traitants sous lesquels Boisguilbert avait si énergiquement montré « croître le néant » ; que la comédie de Lesage allait livrer lannée suivante au ridicule dans le personnage de Turcaret, mais qui trônaient à Marly même. Si lorgueil aristocratique de Saint-Simon fut humilié de ce quil appelle avec tant de force « cette espèce de prostitution du roi » à Samuel Bernard (VI. p.240), le cur de léconomiste na pas dû moins cruellement souffrir de voir ladministration de son pays réduite à de pareils expédients. Cest que « Desmarets ne savait plus de quel bois faire flèche. Tout manquait et tout était épuisé. » Et au milieu dune si grande détresse, le gaspillage du trésor public continuait comme par le passé, entre MM. des finances et les favoris de la cour.
Boisguilbert avait dénoncé dans le Factum cet abus comme lun des principaux obstacles aux réformes : « Cest une chose aujourdhui si publique, bien que ce fût un crime autrefois, dêtre de part et de recevoir des gratifications de gens daffaires, que personne ne sen cache plus ; et quoiquun savant théologien ait imprimé, il y a trente ans, que cest risquer sa damnation que de se faire partisan, les choses ont si fort changé depuis, que les personnes aujourdhui de la plus haute piété ne se font plus aucun scrupule, non seulement de prendre part à ce métier, mais même de lavouer publiquement. » (p.265) Cest le contrôleur-général des finances lui-même qui servira ici de témoin. Desmarets en fit laveu à Saint-Simon, qui lui attestait navoir jamais voulu se salir les mains daucune affaire : « Il ne se peut rien ajouter à tout ce quil me répondit là-dessus... Il se lâcha sur les prostitutions en ce genre des gens du plus haut parage, sur les trésors que MM. de Marsan et de Matignon, unis ensemble, avaient amassés sans nombre et sans mesure, et sur tout ce que la maréchale de Noailles et sa fille, la duchesse de Guiche, ne cessaient de tirer » (VI. p.173) ; et cela, en vertu dun ordre donné par le roi à Pontchartrain, à Chamillart, et que Desmarets dut recevoir à son tour.
« De cette sorte, ce nétait plus avidité, ni ténébreux manège, mais des grâces pécuniaires que le roi voulait et comptait leur faire sans bourse délier. » (XII, p.207)
Ce qui affligeait encore davantage Boisguilbert, cest quau mépris de ses avertissements réitérés, on semblait prendre plaisir à tarir les sources mêmes de cette richesse quon gaspillait si indignement. « Loin de relever industrie, le commerce, Desmarets, étranglé par le pressant besoin, pour un petit profit, leur porta un coup terrible. Boisguilbert avait dit que le salut se trouverait surtout dans la libre circulation. Desmarets la supprime ; il double en une fois les droits de passage sur les routes, les péages des rivières. Dès lors, le peu de mouvement qui lui restait a cessé. Dans ce grand corps paralytique, chaque partie sisole. La main gauche peut mourir que la droite nen saura rien. Nulle action que celle de la dévorante armée financière qui ronge le royaume. Nul bruit que celui des mâchoires du cyclope exterminateur qui mange les mourants et tout à lheure les morts. »
« Cest une erreur de dire que Desmarets relevait la France, quand le terrible hiver de 1709 vint laccabler. Il faut dire au contraire que les grands coups étaient portés même avant cet hiver, et que, sil fut si meurtrier, cest quil sévit sur un peuple que lon avait mis en chemise... On put jouir alors de la belle ordonnance qui doublait les droits de passage. Le blé resta où il était et ne circula point... Saint-Simon donne ici et paraît partager les horribles soupçons qui couraient dans le peuple. La Cour aurait été complice ! Madame va plus loin ; elle affirme que Mme de Maintenon, qui, pieusement en public, mangeait du pain bis, trafiquait sur les blés et y gagna énormément. Il ny a à cela aucune vraisemblance. Peut-être ses parents, expressément autorisés à refaire leur fortune, en prenant part aux affaires des traitants, furent-ils (à leur insu) associés aux bénéfices de ces cruelles spéculations. Louis XIV, nullement complice, agit comme sil leût été. Il trouva fort mauvais que les parlements menaçassent les monopoleurs. Il se chargea de les punir lui-même. Mais aucun de ses officiers naurait osé saisir des gens appuyés de si haut. Pour comble, de pauvres laboureurs sétant avisés de semer du blé de mars, alors peu répandu, la police, soit par bêtise et stupide ignorance, soit servilité féroce pour les puissants accapareurs de froment, défendit cette culture. Défense monstrueuse ! quon révoqua trop tard. » (M. Michelet, Histoire de France, XIV, pp.306-308)
Aussi quelle indescriptible misère ! « On nentend que plaintes et on ne voit que tristesse, écrit Mme de Maintenon à la princesse des Ursins... Nous sommes à Marly, mais en nentend plus parler dans ce lieu délicieux que de misère. » (27 janvier et 29 avril 1709). Surtout quel lugubre silence ! « On ne manque point décrivains qui ont exercé leur style et leur génie à composer des dissertations également savantes et curieuses sur la quantité des neiges et la violence des vents qui régnèrent alors, sur lépaisseur de la glace, les divers degrés de froid et à quelle profondeur il se fit sentir dans les lieux souterrains ; mais je nen connais point qui aient eu le courage et la noble hardiesse de dépeindre laffreuse misère que ce fléau causa parmi le peuple, combien il y eut de malheureux qui, assiégés par les neiges et consumés par la faim, furent trouvés morts dans leurs tristes chaumières. Aucun de ces auteurs na raconté la dureté et la criminelle insensibilité des riches, les criantes et scandaleuses rapines des usuriers, tant profanes que sacrés. » (Mémoires de Valentin Duval.)
Moins heureux que Vauban, à qui une mort prématurée avait rendu léminent service de lui dérober ce déchirant spectacle, Boisguilbert était condamné à voir le mal dans toute son horreur, et à se désespérer de son impuissance. « Tout périssait peu à peu ou plutôt à vue dil : le royaume entièrement épuisé, les troupes point payées, et rebutées dêtre toujours mal conduites, et par conséquent toujours malheureuses ; les finances sans ressource, nulle (ressource) dans la capacité des généraux et des ministres ; aucun choix que par goût et par intrigue ; rien de puni, rien dexaminé ni de pesé ; impuissance égale de soutenir la guerre et de parvenir à la paix ; tout en silence, en souffrance ; qui que ce soit qui osât porter la main à cette arche chancelante et prête à tomber. » (Saint-Simon, tome VII, p.99) Fénelon dit de son côté : « On ne vit plus que par miracle. Il semble que la France est une vieille machine délabrée, qui va encore de lancien branle quon lui a donné, et qui achèvera de se briser au premier choc. Tout se réduit à fermer les yeux et à ouvrir la main pour prendre toujours, sans savoir si on trouvera de quoi prendre ; il ny a plus que le miracle daujourdhui qui réponde de celui qui sera nécessaire demain... Les peuples ne vivent plus en hommes, et il nest plus permis de compter sur leur patience tant elle est mise à une épreuve outrée. » (Mémoire sur létat de la France en 1710.) Une chanson de lannée, perdant tout respect pour le roi et sa famille, prêchait la révolution sans trop de mystère :
Le grand-père est un fanfaron (L. XIV),
Le fils un imbécile (le Dauphin),
Le petit-fils un grand poltron (le duc de Bourgogne).
Oh ! la belle famille !
Que je vous plains, pauvres Français
Soumis à cet empire,
Faites comme ont fait les Anglais :
Cest assez vous en dire.
Un nouveau coup, le plus terrible peut-être, frappe Boisguilbert en 1710. Il vit lune de ses idées appliquée de façon à augmenter les maux publics. On était écrasé de contributions. « Les impôts haussés, multipliés, exigés avec les plus extrêmes rigueurs, achevèrent de dévaster la France. » (Saint-Simon, VII, 126.) Jamerai Duval, qui ne pouvait connaître ces mémoires et qui se plaint du silence général des écrivains, dit de son côté : « Jignore si le gouvernement fut fort sensible à cette calamité publique, et quels moyens il employa pour la faire cesser. Ce que je sais, cest que les milices, les tailles, les gabelles et les impôts furent toujours exigés avec la même rigueur. » Fléchier écrivait dès le 6 janvier 1708 : « Impôts, création de charges, suppressions dautres, billets de monnaie, emprunts, excessives et autres fâcheuses et inévitables ruines nous affligent fort, et nous font faire des vux très ardents pour la paix. » Toutes sortes de papiers, sous les noms divers de billets dÉtat, de monnaie des receveurs généraux, de bons sur les tailles, dustensile, avaient cours forcé ; la capitation était doublée et triplée, à la volonté arbitraire des intendants de provinces ; les marchandises et denrées étaient imposées au quadruple de leur valeur ; les plaintes sont unanimes et amères : « Le fonds de toutes les villes est épuisé. On en a pris pour le roi les revenus de dix ans davance ; et on na point honte de leur demander, avec menaces, dautres avances nouvelles qui sont au double de celles qui sont déjà faites... Les intendants font, malgré eux, presque autant de ravages que les maraudeurs. Ils enlèvent jusquaux dépôts publics : ils déplorent publiquement la honteuse nécessité qui les y réduit... On ne peut plus faire le service quen escroquant de tous côtés : cest une vie de Bohême, et non pas de gens qui gouvernent. » (Fénelon, Mém., 1710) « Le roi, dit enfin Saint-Simon, tirait le sang de tous ses sujets sans distinction, en exprimait jusquau pus, et enrichissait une armée infinie de traitants et demployés. Desmarets imagina, en sus de tant dimpôts, cette dime royale sur tous les biens de chaque communauté et de chaque particulier du royaume, que le maréchal de Vauban dune façon et que Boisguilbert de lautre, avaient autrefois proposée, comme une taxe unique, simple, qui suffirait à tout. » (IX, p.4)
« Le pauvre Boisguilbert, qui avait survécu à lexil..., conçut une affliction extrême de ce que, pour navoir songé quau bien de lÉtat et au soulagement universel de tous ses membres, il se trouvait linnocent donneur davis dun si exécrable monopole, lui qui navait imaginé et proposé le dixième denier quen haine et pour la destruction totale de la taille et de tout monopole ; et soutint constamment que ce dixième denier en sus des monopoles ne produirait presque rien, par le défaut de circulation et de débit qui formait limpuissance, et lévénement fit voir en bref quil ne se trompait pas. » (IX, p.12)
À lannée 1711, Saint-Simon nous raconte dodieuses spéculations, dont Boisguilbert dut être le témoin désolé, et qui ne furent sans doute pas étrangères aux quelques voyages quil fit alors à la Cour pour réclamer contre les traitants. « M. de Luxembourg était à Rouen... il y avait eu du désordre pour les blés. Courson, intendant de Rouen, fils de Bâville, en avait toute la hauteur et toute la dureté, mais il nen avait pas pris davantage. Cétait un butor, brutal, ignorant, paresseux, glorieux, insolent du crédit et de lappui de son père, et surtout étrangement intéressé. Ces qualités, dont il navait pas le sens de voiler aucune, lui avaient révolté la province. La disette du blé, qui se trouva factice et qui fut découverte, révolta la ville, qui se persuada que Courson faisait lextrême cherté pour en profiter, et qui, poussée à bout par ses manières autant que par ses faits, et ayant manqué tout à fait de pain plus dune fois, sen prit enfin à lui, et leût accablé à coups de pierres, sil ne se fût sauvé de chez lui, et, toujours poursuivi dans les rues, se sauva enfin chez le premier président... Un autre aurait été chassé du moins, depuis que la robe met à couvert de toute autre punition. Mais le fils de Bâville eut un privilège spécial pour désoler et piller de province en province. On lenvoya à Bordeaux. » (IX, p.265)
Pour lannée 1712, les Archives de lempire mont fourni un document inédit. Le roi, après avoir rappelé quun édit de janvier 1709 a créé la charge de lieutenant général de police alternatif et mi-triennal en la ville de Rouen, continue ainsi :
« Mettant en considération les bons et agréables services que nous rend depuis plusieurs années nôtre cher et bien-aimé Pierre Le Pesant, sieur de Boisguilbert, tant dans la charge de nôtre conseiller lieutenant général ancien de police en nôtre ville de Rouen que dans celle de président au siège présidial du dit lieu, et voulant lui donner des marques de la satisfaction qui nous en reste et les reconnaître en la personne de nôtre cher et bien-aimé Pierre Le Pesant, son fils, savoir faisons que pour la pleine et entière confiance que nous avons en la personne dudit Le Pesant fils, et en ses services, suffisance, loyauté, conversation et religion catholique, apostolique et romaine, nous lui avons donné et octroyé, donnons et octroyons par ces présentes loffice de nôtre conseiller lieutenant général de police alternatif et mi-triennal en nôtre ville de Rouen. » (Section judiciaire, série V, 207) Cette pièce, datée de Versailles, 25 septembre 1712, mentionne quil touchera 625 livres de gages à raison du denier 16, à commencer de février 1710 ; quil a reçu les dispenses nécessaires à cause de sa parenté, et quil est âgé de 27 ans. Je lis dans une autre pièce du 22 mai 1715, dont jai déjà cité un fragment : « Après le décès duquel (le défunt Le Pesant de Boisguilbert) M. Jean-François Le Pesant son fils et seul héritier aurait disposé dudit office de lieutenant général de police ancien et mi-triennal en faveur dudit sieur dHouppeville de Semilly, par acte passé devant les notaires royaux à Rouen, le 18 avril dernier. » (Ibidem, série V, 222.)
Il nest plus dès lors question de Boisguilbert, sinon quen cette même année 1712 parurent deux nouvelles éditions de ses uvres complètes. Lune en deux vol. in-12, sous le titre, auquel il avait déjà eu habilement recours, de Testament politique de M. de Vauban ; lautre en deux tomes réunis en un volume, le Détail de la France sous le règne présent, augmenté de plusieurs mémoires et traités sur la même matière, Bruxelles.
Il se démet de ses charges le 8 août 1714. Son fils aîné, M. de Pinterville, lui succéda comme président et lieutenant général au bailliage de Rouen : son second fils, M. de Maupertuy, avait la charge de lieutenant général alternatif de police depuis 1712.
Boisguilbert mourut le 10 octobre 1714 (registre de la paroisse Saint-Maclou, à Rouen), sans aucun doute amèrement affligé davoir, au moins en apparence, inutilement travaillé toute sa vie pour le bonheur de la France, et dêtre réduit au seul espoir qui désolait aussi lhonnête Catinat : « quil ny avait quun comble très dangereux de désordre qui pût enfin rappeler lordre dans ce royaume. » (Saint-Simon, Xe vol., p.77)
***
Voilà lhomme et le citoyen. Il ny a, je pense, quun mot pour lapprécier : il est admirable de patriotisme, de désintéressement, de courage, de persévérance.
Voyons maintenant lhistorien et léconomiste, après avoir brièvement caractérisé lécrivain.
Je ne moccuperai, bien entendu, que de ses ouvrages économiques, le Détail et le Factum de la France, les deux Dissertations sur les Grains et sur les Richesses.
Ce qui frappe tout dabord, au point de vue du style, ce sont les défauts. À dire vrai, il ne sait pas écrire, sil faut sen tenir au principe de Boileau :
Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.
Cest là le premier reproche à lui adresser. Il est généralement diffus, traînant, prolixe jusquà fatiguer. Tout plein de son sujet, il en parle dabondance. Cest un flot qui déborde, qui, au lieu de suivre régulièrement le lit, et de se resserrer entre les rives du fleuve, sétale, se répand à droite et à gauche. On pense, un peu malgré soi, au vers dHorace, caractérisant léloquence bourbeuse de Lucilius :
Cum flueret lutulentus, erat quod tollere velles,
et en adoucissant lexpression du premier hémistiche, en augmentant celle du second, on aurait, ce me, semble, une appréciation assez exacte du style de notre auteur.
Il a les inconvénients ordinaires de la diffusion : il est plus dune fois négligé et incorrect. Il écrit au courant de la plume des phrases comme celles-ci : Pour sa majesté, il est inconcevable lutilité quelle en retirera (p.217). Le roi François Ier, qui fut le dernier règne où cette heureuse situation, etc. (p.270). Il est indubitable que qui pourrait trouver cette cause (de ruine), etc., il ny a point de marché au monde où le roi et ses sujets gagnassent davantage (p.237). Les princes les plus riches étaient ceux qui avaient le moins de genres, de tributs, et qui passaient le plus droit en leurs mains (p.307). Un laboureur accoutumé à vivre commodément, lui et toute sa famille, ainsi que son maître... est fait vendre par ce même maître » (p.340). On allongerait facilement cette liste.
Il est souvent obscur. Sa pensée reste vague et se laisse bien juste apercevoir à travers le nuage de lexpression. Ne faut-il pas, par ex-emple, deviner cette phrase ? « Ce qui (il parle de la ruine de la consommation) est la seule cause de la ruine des peuples, et non les impôts, ny ayant prince sur la terre, qui lève moins sur ses états, que celui qui produit les plus grands effets (p.218). Les entrepreneurs qui causaient cette désolation sous prétexte de faire venir de largent au roi, bien quil ne reçût pas la centième partie du mal que cela causait. » (p.260) Le mot galimatias nest pas trop fort pour apprécier les passages suivants : « Il est seulement nécessaire de laisser agir la nature en cessant de lui faire une perpétuelle violence par des intérêts indirects, qui, se couvrant dune confusion continuelle, dérobent le point de vue de la cause des misères, et bouchent par de hautes protections toutes les avenues aux remèdes (p.224). La certitude de ce changement (il parle de lextension donnée aux affaires extraordinaires) coûte la perte de la moitié des biens du royaume ou par anéantissement, ny ayant point de traité qui nabime vingt fois autant de denrées quil fait passer de profit dans les coffres du prince ; cette certitude, dis- je, ou plutôt la cause du souverain et des peuples, qui ne sont point deux choses séparées, était dans de mauvais termes, davoir à défendre leurs intérêts devant des gens qui étaient juges et parties... (p.283). La véritable connaissance des grains étant une suite nécessaire dun assemblage continuel de pratique et de spéculation à leur égard, on peut dire que ces deux dispositions ont été séparées depuis quarante ans par une si grande distance, que la possession de lune par la situation du sujet a été une exclusion formelle à avoir jamais lautre. » (p. 370)
Voici une belle pensée, qui rappellerait, sans trop de désavantage, la phrase noble et touchante par laquelle Montesquieu termine ses Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, si elle nétait gâtée par une déplorable incorrection. Pour montrer lutilité des approvisionnements libres, il met en avant « le lac de Genève qui, loin de tarir la source du Rhône lorsquil y est entrée ou quil la formé, en ressort plus auguste et plus majestueux quil nétait auparavant. » (p. 364)
La chaleur de Boisguilbert à défendre la noble cause de la France a nui quelque peu à lordre et à la méthode générale de ses ouvrages. Il connaît mal ce grand art de composer, que Fénelon résume si heureusement en peu de points dans sa Lettre à lAcadémie française : ramener tout le discours à une proposition générale, et rattacher au principe toutes ses conséquences, de manière quun discours ne soit quune proposition développée, comme une proposition est un discours abrégé. Il se répète, revient sur ce quil a dit, reprend une idée après lavoir quittée, la quitte de nouveau pour la reprendre encore : de là ces formules auxquelles il est réduit si souvent : « Encore une fois, ainsi que lon a dit, comme on la déjà dit, on a dit et on répète encore, ainsi quon a marqué, ainsi quon a fait voir, etc. » Sans doute ses écrits ont été composés à la hâte, pour être imprimés à la dérobée, dans lintervalle de ses fonctions multipliées et sous la menace de la persécution ; mais, à coup sûr aussi, son esprit vif et pénétrant nétait pas fait à cette discipline, si essentielle pour lart décrire, que Buffon et Condillac le réduisent tous deux au plan, à lordre et à la suite des idées.
Même dans lexposition partielle dun point de détail, il marche mal à laise au milieu des propositions incidentes qui sentrecroisent dans son style autour de la proposition principale, comme les idées accessoires dans son esprit autour de lidée capitale. Voici quelques-uns des plus frappants échantillons de cette manière décrire, lâche et peu sévère, qui ne nous étonnerait pas à la fin du XVIème siècle, ou dans les premières années du XVIIème, mais qui fait un assez singulier disparate à côté de Racine, de Fénelon ou de La Bruyère. « Ainsi, il faut que les fonds qui les produisaient souffrent une pareille diminution... parce que ny ayant aucuns fruits de la terre qui ne demandent de la dépense pour la culture, qui produit plus où moins que lon fait des avances pour mettre les choses dans leur perfection, lesquelles sont toujours les mêmes indépendamment du débit que lon en aura, ce débit venant à ne pas répondre à ce quon a mis, fait que lon néglige ces mêmes avances dans la suite, et réduit le produit non seulement à la moitié de ce quil était, mais même à rien, y ayant des terres entièrement abandonnées, qui étaient autrefois en grande valeur, qui est une perte qui se répand sur tout le corps de lÉtat : en sorte que, etc. (p.166) Car bien que de cette manière elle double le prix précédent, parce que, outre quil faut que celui qui prend ce droit à ferme y gagne, et quil lui coûte des frais pour opérer ce recouvrement qui se fait aux portes, et qui nécessite des commis, cest que cette permission, qui est très difficile à obtenir, ne saccorde quà des conditions onéreuses, comme de faire quelque ouvrage considérable, outre le prix de la taille, ainsi quà Honfleur et au Pont-Audemer, qui nont obtenu le tarif quà condition de bâtir chacun un port. » (p.181)
« Or, il ny a quun moyen, qui est celui que lon a marqué au commencement de ce mémoire, savoir quon ne peut éviter les désordres dune extrême cherté quen laissant libre en tout temps... lenlèvement des blés aux pays étrangers ; pendant que de lautre côté lexcès de lavilissement de cette même denrée, qui nest guère moins dommageable, sil ne lest pas autant, quoique lon pense le contraire, parce quil fait moins de bruit, ne peut être garanti quen ne souffrant jamais lanéantissement des grains, qui est une suite certaine du bas prix, et par conséquent une marque évidente dune cherté future et prochaine, ainsi que lexpérience na que trop fait voir, et que lon montrera encore plus dans la suite. » (p. 324)
Je ne suis pas de ceux qui font bon marché de la forme pour ne sattacher, disent-ils, quau fond, comme si les deux choses nétaient pas, pour ainsi dire, inséparables, comme si toute imperfection extérieure était autre chose que la traduction dun défaut intime ; par exemple, limpropriété ou lobscurité de lexpression, lembarras de la phrase ne traduisent-elles pas manifestement, soit le peu de netteté de chaque conception particulière, soit un désordre plus général de la pensée ? Ainsi, je ne dirai point avec Pline le jeune, à prendre absolument sa pensée : Historia quoquo modo scripta delectat ; ce qui nest vrai quau sens où la développé avec un talent supérieur M. Thiers, exposant dans cette admirable préface du Consulat et de lEmpire (tome XII) les genres si différents de César, Guichardin Frédéric-le-Grand, etc. De même, les auteurs de Port-Royal, abusés par leur théorie chrétienne de labnégation personnelle en littérature, me paraissent trop complaisamment mettre des coussins sous les coudes des écrivains, lorsquils professent quil importe peu pour la vérité de paraître devant les hommes dans tel ou tel vêtement. Je suis encore médiocrement touché du raisonnement des prédicateurs, qui, sous prétexte de nous annoncer la parole de Dieu, prétendent se passer des ressources que fournit lart humain pour persuader et convaincre.
Et cependant, à tout considérer, qui ne préfère ces ébauches imparfaites, mais vigoureuses, de Boisguilbert, aux trop savantes compositions dun rhéteur, dIsocrate, par exemple ? On se rappelle le mot de Fénelon, plus piquant toutefois que parfaitement juste : Passer quinze ans à polir un discours sur les besoins de la Grèce ! Ne reprochons point trop sévèrement à lauteur du Détail les défauts de son style ou de son plan : cest bien moins un livre quil sest proposé décrire quun acte de bon citoyen quil a voulu faire. Ne lui reprochons pas avec plus de sévérité ses incessantes répétitions. Ne pourrait-il pas répondre pour sa défense quil na pas encore assez usé de la plus éloquente des figures de rhétorique (cest lexpression de Voltaire), puisquil a fallu tant dannées à nos administrateurs pour ouvrir les oreilles à ses enseignements ? En fin de compte, ce défaut général dart est au moins ici une preuve de sincérité. Ce nest pas, à coup sûr, à notre auteur que lon peut appliquer laxiome indiscutable de Quintilien : Ubi ars ostentatur, veritas abesse videtur.
Mon admiration pour le citoyen dévoué et léminent penseur ne ma pas empêché de relever les imperfections de son style ; cela me donne le droit den signaler les éclatantes beautés. Tout dabord, cest laccent de la conviction qui attache et retient le lecteur. Pascal a très bien dit quon est charmé de trouver un homme là où on ne croyait avoir affaire quà un auteur. Cest à Boisguilbert surtout que sapplique, dans toute son étendue, ce principe élevé de critique. Ce nest pas un publiciste de profession, exerçant sa plume sur les matières de la politique. Cest un patriote, qui aime passionnément la France, qui gémit de la voir rui-née par lignorance, et qui consacre sa vie à la sauver en léclairant. « Quoique les désordres sautent aux yeux, dit-il, personne jusquici na été assez osé pour leur déclarer la guerre. » (p.205) Et il lentreprend avec un vrai courage. « Il se croit comptable au ciel et à la terre » (p.370) de réfuter les erreurs doù vient le mal, denseigner les vérités fondamentales doù naîtra le salut. Voilà pourquoi il écrit : cest le cur qui linspire, et il justifie la judicieuse maxime : Pectus est quod disertos facit. Cest le cur qui fait léloquence. Il en a très souvent les principales qualités, la chaleur, le mouvement, lénergie, le pittoresque, lironie, la familiarité ou lélévation.
Il nest plus traînant et prolixe, par exemple, dans ce passage, qui me parait vraiment remarquable par la précision et la puissante déduction des idées : « Il ne faut point dire quil faut du temps pour cela, puisque entre la permission de vendre sa marchandise, quand il se trouve des personnes en état de lacheter, et la vendre, il ny a que vingt-quatre heures dintervalle ; et entre lavoir vendue et être plus riche que lon nétait, il ny a aucun intervalle ; et entre être plus riche que lon nétait et faire plus de dépenses, ou à acheter des fonds, ou à les cultiver mieux, il ny a pareillement encore aucun intervalle ; et entre faire ces mouvements et jeter de largent parmi le peuple, il ny a point non plus dintervalle. Et du moment que le peuple a de largent, il consomme les fruits quil fait venir par son travail, et est en état de payer le roi à proportion. » (p.239)
Il sait animer encore davantage cette rapide simplicité que Fénelon préfère dans Démosthène à la magnificence de Cicéron. Le souvenir de ces grands orateurs nest pas déplacé ici ; il me semble lire une de leurs meilleures philippiques dans ce beau mouvement oratoire :
« Pourquoi donc, dans une contrée naturellement très fertile, voit-on un souverain qui na pas des armées aussi nombreuses et aussi bien entretenues quil serait à souhaiter, et que ses besoins sembleraient exiger ? Cest parce quil na pas assez de pain, de vin, de viande, et enfin de tout le reste à départir. »
« Et pourquoi ce défaut ? Cest que les terres de son royaume, qui produiraient amplement toutes ces denrées, sont en friche et très mal cultivées. »
« Et pourquoi enfin ce désordre ? Cest parce quon a lié la bouche, non seulement aux bêtes mais aux hommes, contre le précepte divin, pendant quils travaillaient dans les champs. »
« On leur a refusé leur vie et leur subsistance, et ils ont abandonné le travail. »
« Qui a fait ce beau ménage ? Ce sont les sacrificateurs et les prêtres de cette idole, largent. » (p.399)
Son imagination vive et féconde lui fournit à chaque instant les plus heureuses manières de semparer du lecteur en frappant les sens. Pas une page, pour ainsi dire, où lesprit ne soit éclairé, où lattention, souvent fatiguée de ses longueurs, ne se sente récréée par une image saisissante, pleine de naturel et dexpression. Cest au peuple quil sadresse, et il sait lui parler un langage vraiment populaire, cest-à-dire figuré et sensible. Sagit-il de faire toucher au doigt les funestes conséquences de linégalité des impôts ? « Cette ruine de proportion, dit-il, fait le même effet dans un État quune voiture (un chargement) de cent mille pesant, quon pourrait faire porter à quarante chevaux de Paris à Lyon, mais quon chargerait sur trois seulement : si, après que ceux-ci auraient succombé à la première journée, on les remplaçait successivement par trois autres, il est certain que tous périraient à moitié chemin, sans quon en pût accuser lexcès de fardeau à légard de ces quarante bêtes de somme, etc. » (p.220) Veut-il mettre en relief lorigine des chertés extraordinaires ? « On sera surpris de voir que ce nest quun malentendu, et le plus souvent une terreur panique du peuple, qui loblige à se précipiter la tête la première dans un fleuve très profond et très rapide, pour fuir un ennemi qui na ni pieds ni jambes pour latteindre, ni armes pour loffenser. » (pp.354-355). Ôter aux laboureurs la liberté de vendre leurs blés au dehors pour en soutenir le prix « est la même chose que si, pendant que deux hommes se battraient lépée à la main... quelquun, pour mettre la paix ou les séparer, en saisissait entièrement un au corps et le mettait hors de défense : le combat serait assurément fini, parce que lautre se servirait de loccasion pour tuer tout à fait son ennemi. » (p.370) La solidarité qui unit par des liens étroits un marchand à un autre, est heureusement exprimée par la comparaison de « vaisseaux accrochés, dont lun met le feu aux poudres, ce qui les fait sauter tous deux. » (p.384)
Les images ont souvent cette familiarité qui plait au peuple, qui était si fort du goût de Socrate, et que la vérité, la simplicité, là-propos, une sorte de gaieté douce et parfois lugubre, préservent de la grossièreté. Bâtir des théories sans sappuyer sur la pratique, cest pour lui faire un soulier sans apprentissage (p.255). Si, en écrivant le Détail de la France, il navait pas grand espoir dêtre compris, cest quil y avait encore de lhuile dans la lampe (p.248). Sil commence par traiter de lincertitude de la taille, cest quelle commence la danse (p.262). Le ministère des traitants a toujours grossi comme une pelote de neige (p.275). Grâce aux parlements, ils ne pouvaient tailler en plein drap (p.284). Cest le prix des grains qui bat la mesure (p.344). Mais il sait aussi donner au langage figuré toute lénergie dont il est susceptible. En preuve de ce quil avance, il met sous les yeux le cadavre de la France (p.366). Il montre la main des traitants consumant, comme le feu, tout ce quelle touche (p.318) ; le néant croissant sous leurs pas (p.268). Les provinces que les douanes intérieures réduisent à la misère au milieu de leurs richesses respectives, il les personnifie, de la manière la plus dramatique, en autant de suppliciés que le caprice dun tyran fait périr, les uns de faim ou de soif, les autres de froid, par la simple défense déchanger leurs blés, leurs vins ou leurs étoffes. (p.406)
Quelle verve dans ses réfutations ! Comme il prend corps à corps ses adversaires ! Comme il les enferme dans des dilemmes serrés et sans issue ! Je me borne à ces deux exemples : « Il est nécessaire que, pour défendre la situation présente, ils fassent de deux choses lune, ou quils nient que ce soit là létat daujourdhui, ou bien quils disent que cest la meilleure manière de faire valoir les biens dun souverain... Pour parler sérieusement, il est impossible de tenir aucun de ces deux langages, à moins dentreprendre de renverser le sens commun, ou dimposer à la foi publique. » (p.223) Un peu plus loin : « Pour nier toutes ces choses, il faut soutenir que la France est autant cultivée et en valeur, à légard du commerce et du labourage, quelle peut être ou quelle a jamais été ; ou que, quand elle le serait davantage, les peuples nen seraient pas plus riches, et par conséquent Sa Majesté. Or, lun ne peut être soutenu sans imposer aux yeux de toute la terre et lautre sans renoncer à la raison. » (p.235) Avec quelle habileté et quelle vigueur il pousse ses contradicteurs à des conséquences absurdes ou odieuses ! Avec quelle conscience de son bon droit il les somme davoir limpudeur de se déclarer, en face de Dieu et des hommes, les auteurs ou les protecteurs des désordres quil signale ! (p.313) On se rappelle cet admirable cri dindignation qui lui valut son exil : Faut-il attendre la paix, etc. ? Nous lentendrons bientôt saper par le ridicule les redoutables préjugés du bas prix des grains et de la défense dexportation ; mais le modèle du genre, cest le discours vraiment comique quil eut laudace de placer dans la bouche de Louis XIV, pour résumer dans le plus curieux tableau toutes les inepties administratives de lépoque (p.221). Je le citerai en entier dans le chapitre suivant.
À ces qualités, ajoutons lélévation. Le précurseur de léconomie politique, justifiant par avance la science nouvelle des accusations de matérialisme quon devait lui lancer, ne se renferme pas dans la discussion des intérêts positifs de la société. Pour flétrir les abus, pour justifier la nécessité des réformes, cest la justice quil invoque, la religion, la pensée de la Providence, la fraternité humaine. La noblesse de ces raisons se communique naturellement à son style. Le troisième chapitre de ce mémoire justifiera cette appréciation par de nombreuses citations, qui feraient ici double emploi.
En un mot, on le voit, si Boisguilbert nest pas un bon écrivain, dans la pleine acception de ce mot, il nen a pas moins, grâce à dincontestables qualités qui nont pas reçu leur complet développement, écrit de belles pages, dignes dêtre lues et relues, comme tableaux dhistoire, comme analyses déconomie politique. Elles sont encore brûlantes de lémotion qui les a dictées : on y sent battre le cur patriotique qui a saigné des souffrances accumulées sur son pays par lignorance ou la cupidité. Elles font revivre ce génie pénétrant qui ne sest pas laissé éblouir par léclat extérieur du « règne miraculeux » (Bossuet), qui a saisi les maux du peuple, qui, dune main sûre, en a marqué les causes et indiqué les remèdes ; qui, enfin, a ouvert à lesprit humain la voie nouvelle de la philosophie sociale.
DEUXIÈME PARTIE : BOISGUILBERT HISTORIEN DU RÈGNE DE LOUIS XIV
« Le grand historien de la France pour cette fin du siècle est Le Pesant de Boisguilbert. »
Michelet, Histoire de France
M. Henri Martin, qui ne fait que répéter ici le jugement de Forbonnais, dit de Boisguilbert : « Il est de ceux quil ne faut pas éprouver à la pierre de touche de lhistoire. » (t. XIV, p.625)
Tout au contraire, M. Michelet le proclame « le grand historien de la France pour cette fin du siècle » (tome XIII, p. 280).
Je naurai pas besoin de faire violence aux faits, de torturer des textes, de recourir à des subtilités, pour accorder ces appréciations, au premier abord si contradictoires, de nos deux éminents historiens. Il me suffira détablir, et ce sera une occasion danalyser plus complètement le Détail et le Factum, que Boisguilbert sait mal lhistoire en général, et notamment celle du passé de la France ; ou plutôt, pour être juste, quil ne la savait pas mieux que son époque, peu familière avec la critique historique ; et M. Henri Martin aura raison sur ce point, secondaire en vérité. Mais jajoute aussitôt quil donne les plus précieuses lumières sur son temps : et ici M. Michelet na été que juste en le saluant du titre de grand historien.
Boisguilbert sait mal lhistoire en général, ou bien il se laisse entraîner par la chaleur de son patriotisme, et la transfigure pour le besoin de sa noble cause, lorsquil prétend poser en fait que toutes les nations, tant anciennes que nouvelles, ont connu et pratiqué les vrais principes de la science des finances, à savoir le petit nombre des impôts, leur proportion avec les revenus des contribuables, leur recouvrement simple et facile (p.267, 268). Passe encore pour lAngleterre et la Hollande, ces deux terres classiques de la liberté et de linitiative individuelle. Mais est-il possible de proposer pour modèle le système fiscal des Romains, du sultan, du grand Mogol ? En vérité, ce serait perdre son temps que de prendre au sérieux de pareilles affirmations. Peut-on oublier les exactions des publicains de Rome ou lavidité des gouverneurs de provinces, les Fonteius, les Verrès, etc. ? Et quant à ces pays dOrient, soumis à un despotisme si peu déguisé, il faut se faire détranges illusions pour y rêver le règne de la justice.
Il napporte guère plus desprit critique dans les vues quil nous présente sur le passé de la France. À len croire, « durant onze cents ans, la France a été régie, depuis son établissement jusquà la mort de François Ier, arrivée en 1547, comme lAngleterre et la Hollande, ou plutôt comme tous les états du monde. » (p.269). Cétait lâge dor !
De 1547 à 1660, sous Catherine et Marie de Médicis, sous Anne dAutriche, sous lavide Mazarin, la France commence à devenir la proie des traitants et des partisans, réprimés quelques années par Sully, contenus, du moins en partie, par les états généraux et les parlements « qui les empêchaient de tailler en plein drap, en sorte que la France se trouvait, en 1660, en létat le plus florissant quelle se fût jamais vue » (pp.277-284).
Mais, à partir de cette époque, « depuis lavènement de prétendus grands hommes » (p.250), tout a empiré, tout sest perdu. « Voici, en 1660 ou 1661, lassemblage des deux plus grands contradictoires unis ensemble... savoir une très grande intégrité dans le ministre, et un très grand désordre dans ladministration. » (p.285) M. Henri Martin ne peut se contenir : « On croit rêver, sécrie-t-il, en voyant se dresser devant soi ces monstrueux paradoxes. La liberté des transactions, le bien-être, la juste proportion des charges régnant durant tout le Moyen âge, et maintenus dans le monde entier, excepté dans la France de Colbert ! La France au comble de la prospérité pendant les guerres étrangères et civiles et le pillage universel, et précipitée par Colbert du haut de cette prospérité ! ... Exposer de telles folies, cest les réfuter. » (t. XIV, p.627)
Dans cette glorification, disons mieux, dans ce travestissement du passé, Boisguilbert na pas la main heureuse. Son héros de prédilection, cest François Ier. Il célèbre, avec un enthousiasme sincère, mais peu éclairé, ses guerres, sa magnificence, surtout le soin quil prit de ne pas fouler le peuple : et pour preuve, dérisoire en vérité, il rapporte les dernières paroles du roi à Henri II (p.273), plaisanterie imaginée à plaisir, renouvelée à la fin de chaque règne, et absolument sans valeur. Que ne réservait-il ses sympathies pour Louis XII, que lhistoire salue encore, comme jadis les états de Tours, du titre mérité de Père du peuple, ou plutôt pour Henri IV, qui était vraiment son homme ? Henri IV na-t-il pas, pendant tout son règne, maintenu cette liberté du commerce des grains, que Boisguilbert na cessé de réclamer ? Na-t-il pas exprimé avec léloquence du cur, lidée mère, pour ainsi dire, du Détail et du Factum : « Si lon ruine mon peuple, qui me nourrira, qui soutiendra les charges de lÉtat, qui payera vos pensions, messieurs ? Vive Dieu ! sen prendre à mon peuple, cest sen prendre à moi. » (Poirson, Hist. de Henri IV, tome II, 1ère part., p.4)
Mais François Ier, avec ce mélange singulier de défauts et de qualités, chevaleresque et sans principes, généreux et despote, sensible et sans frein dans ses passions, ce gros garçon qui devait tout gâter, suivant le pronostic assez vrai de Louis XII, na-t-il pas précisément ouvert la voie à tous les abus que Boisguilbert reproche avec indignation à ladministration de Louis XIV : aggravation arbitraire dimpôts, formalités vexatoires pour la vente des boissons, extension des droits de douane et de gabelle, vente de toutes sortes doffices, même des charges de judicature, mais surtout, ce dont il fera un de ses principaux griefs contre Colbert, le régime du bon plaisir en fait de contributions ? Il est regrettable que Boisguilbert, admirateur de Sully dont il cite les mémoires, nait pas lu, entre autres, ce passage des Économies royales : « François Ier augmenta les tailles jusquà 15 millions 730 000 livres ; mais qui pis fut encore, il laissa en instruction et en pratique à ses successeurs de ne requérir plus le consentement des peuples, ains de les ordonner de pleine puissance et autorité royale, sans alléguer autre cause ni raison que celle de : tel est notre bon plaisir. » (cité par M. Poirson, Hist. de Henri IV, tome Ier, p.512) Hâtons-nous de le dire, à son excuse, il a accepté de toutes pièces le jugement du président de Thou, sans penser à discuter limposante autorité de cet intègre historien. Mais enfin, ici évidemment il ne faut pas léprouver à la pierre de touche de lhistoire.
Arrivons de suite à la partie la plus intéressante de cette discussion, où Boisguilbert reprend lavantage. Malgré un tableau très détaillé des dilapidations du trésor public depuis lavènement de Henri II jusquà la mort de Mazarin (pp.277-284), il affirme catégoriquement quen 1660 la France était dans la situation la plus florissante. Guy Patin nest guère de son avis : « Il y a longtemps quon nous mange, écrit-il au mois de juin de cette année. La France pourrait dire à bon droit avec Plaute : Pellis et ossa sum, misera macritudine. » Mais il ne faut pas accorder plus de valeur quelles nen ont aux boutades du spirituel docteur. Les travaux historiques les plus récents donnent une pleine et entière confirmation aux appréciations de Boisguilbert. M. Poirson, dans sa belle histoire du règne de Henri IV (tome II, 1ère part., pp.22-23), établit solidement que, malgré la mauvaise administration des finances et la lourdeur des impôts sous le ministère de Richelieu et de Mazarin, « ces deux cardinaux qui ont été de vraies sangsues, qui ont misérablement sucé le sang de toute la France » (Guy Patin, déc. 1663), lagriculture fut florissante jusquen 1660 : le setier se vendait jusquà 17 livres. Si le paysan payait beaucoup au gouvernement, il tirait beaucoup de la vente de son blé, grâce à la liberté du commerce des grains. Mais les récoltes ayant été mauvaises en 1661, le Parlement rendit le 21 août un fameux et déplorable arrêt qui, sous prétexte de prévenir la famine pendant lannée 16622, détruisait par sa base ce commerce essentiel.
Boisguilbert, quoi quen disent Voltaire et M. Henri Martin, avait donc le droit de marquer en noir cette fatale année, et dy rattacher le principe de la décadence. Maintenant, quil ait été injuste et dur envers Colbert, on ne peut le nier. Voici, en effet, son dernier mot sur linfatigable et dévoué ministre de Louis XIV : Administration très intègre, administration aveugle et ruineuse. Notons de suite que ses plaintes sont toujours exprimées avec les termes convenables dune discussion sérieuse, et que jamais sa polémique ne dégénère en injures ; il faut bien se garder de le mettre sur le même rang que son contemporain Michel Le Vassor, qui dit, par exemple : « M. Colbert et les autres qui ont voulu faire les bons valets... Les maximes pernicieuses dun Mazarin, dun Le Tellier, dun Colbert, dun Louvois, de ces âmes basses et vénales qui ont sacrifié le bien et la liberté de leur patrie à leur fortune et à leur ambition. » (1ère lettre, p.5 et 25) Si nous avions affaire à un satirique de bas étage, comme Voltaire voudrait bien nous le persuader, on pourrait se contenter de répondre par le dédain, sans même lui faire lhonneur de sindigner. Mais Boisguilbert est lhomme éclairé, lhonnête citoyen que nous savons. Un pareil témoignage mérite dêtre pesé. Jai besoin, tant pour lui que pour Colbert, de me rendre compte de reproches si sérieux.
Nous parlons aujourdhui à notre aise du grand ministre ; nous le connaissons dans les moindres détails, grâce à la quantité prodigieuse de renseignements quil nous a laissés lui-même. On peut en voir lanalyse dans lAvertissement que M. Pierre Clément a mis en tête de son Histoire de la vie et de ladministration de Colbert, ou dans la notice analogue faite par M. Joubleau. « On a cru longtemps, dit ce dernier auteur, que Colbert avait peu écrit : cette erreur, accréditée par Forbonnais (Consid. sur les finances) dans le dernier siècle, a été reproduite dans le nôtre par dhonorables écrivains, notamment par les deux historiens de léconomie politique, M. Blanqui et M. Villeneuve-Bargemont... La vérité est tout au contraire de ce quon trouve écrit dans ces livres. » (Études sur Colbert, 2e vol., p.237) Eh bien, grâce à ces riches documents, dont létude est aujourdhui épuisée, nous savons exactement ce quil a fait, surtout ce quil avait projeté. Voltaire, en 1775, était réduit à insister beaucoup sur cette distinction : « Jai toujours admiré, dit-il, cet habile ministre de Louis XIV, bien moins par ce quil fit que par ce quil voulait faire. » (Lettre à labbé Baudeau, tome XCIII, p.484) Nous lui tenons compte de ses intentions, de son véritable amour du bien public, alors même quil sest égaré, que les résultats ont trahi son attente, ou que de fatales circonstances ont paralysé ses efforts. En un mot, nous pouvons lui rendre une justice impartiale et complète, quil ne devait pas espérer de ses contemporains. Dautre part, à la distance où nous sommes de son époque, trop habitués à ne considérer le XVIIe siècle que dans sa littérature, ses arts, sa gloire militaire, non seulement nous ne souffrons pas des maux réels et permanents qui ont pesé sur le pays, ou de ces désordres qui arrachaient à Guy Patin ce cri de malédiction : « Nous sommes arrivés à la lie de tous les siècles » (sept. 1664). Nous nen avons pas même un léger soupçon. Daprès les ordonnances et les règlements, nous imaginons une société idéale, polie, galante, glorieuse, heureuse surtout : et si lon vient nous troubler dans notre admiration, nous nattribuons quà un bas sentiment toute critique qui ne saccorde pas avec nos préjugés. Sachons donc leur imposer silence un instant, pour écouter les plaintes dun contemporain.
Quels griefs Boisguilbert a-t-il donc contre Colbert, quil ne nomme jamais, mais quil désigne clairement par les dates ? Il ne nommera pas davantage Pontchartrain ou Chamillart, dégageant ainsi le plus possible de toute personnalité la cause quil plaide. De plus, Jacques-Nicolas Colbert, qui était fils du célèbre ministre, et archevêque de Rouen, ne mourut quen décembre 1707.
De là, sans aucun doute, une nouvelle raison de convenance pour Boisguilbert puisquil déclare (p.283) quil sabstient de déclarer plus précisément, pour des considérations, les personnes qui ont pris part aux affaires extraordinaires. Quoi quil en soit, je distingue dans ses plaintes contre le ministre deux griefs principaux :
Le premier, cest davoir abrogé le droit de remontrance des parlements, étouffé, comme dit Daguesseau, « le dernier cri de la liberté mourante », et livré ainsi le royaume sans défense au pillage des financiers ;
Le second, cest de navoir rien compris aux intérêts du commerce des blés et davoir tari ainsi la source première de la richesse.
Ces deux points méritent un sérieux examen.
« Quelque forte vocation, dit-il, queussent ces messieurs de faire leurs affaires aux dépends du roi et des peuples, il sen fallait beaucoup quils taillassent en plein drap : la volonté y était toujours tout entière, mais le pouvoir souvent y manquait. Les parlements sétaient conservé lautorité de faire des remontrances... Voilà le palladium ou dieu tutélaire qui avait conservé la France depuis la suppression des états généraux... On na quà jeter les yeux sur les harangues prononcées publiquement au conspect du roi et de tout le royaume, pour voir comment les traitants et leurs fauteurs sont accommodés, pour convenir par quel intérêt ces assemblées conservatrices du royaume ont été anéanties (p.284). Quelque intègre et quelque éclairé que fut le ministre, il crut que cétait une atteinte à lautorité du roi et une dérogeance au respect dû par des sujets à leur souverain. Il fit abroger les remontrances par lordonnance de 1667... Cette même ordonnance fut encore renouvelée en 1673. Voilà la fondation et le couronnement des 1 500 millions de rente perdus dans le royaume depuis environ quarante ans. Et la ruine de la France, qui avait été tentée inutilement pendant plus dun siècle et demi, ne put avoir sa perfection quen y employant lautorité du roi tout entière, sans quoi on nen fut jamais venu à bout. » (p.290)
Répondra-t-on que Louis XIV en 1652, Richelieu en 1641, avaient déjà enlevé ou rendu illusoire ce droit ? En vérité, ce nest pas une raison : on trouve toujours avant soi quelquun qui a mal fait. Répondra-t-on que les Parlements, « palladium ou dieu tutélaire de la France », ont été souvent routiniers et factieux, défenseurs obstinés derreurs et dinjustices révoltantes ? Cela nest que trop vrai : comment ne pas déplorer de voir, par exemple, « le Parlement de Normandie, sous le grand règne de Louis XIV et en 1670, cest-à-dire en plein midi dune ère toute resplendissante de lumières, sopiniâtrer à croire au sortilège et vouloir envoyer au bûcher ceux quil en juge coupables ; résister à Louis XIV, à son chancelier, au conseil, qui lui crient quil sabuse ; leur répliquer par de vives Remontrances longuement élaborées (car elles étaient encore de mise alors) ; ne se désister enfin quà grande peine et parce quune déclaration royale ly a contraint ? « (Floquet, Hist. du Parl, de Normandie, Ve vol., p.592) Mais enfin était-ce une raison pour imposer silence aux justes et courageuses réclamations des Cours souveraines ? Un des plus beaux exemples de ce rôle honorable quelles avaient su aussi remplir, est celui que rappelait à propos Michel Le Vassor, en 1695, pour encourager un président à faire un effort en faveur de la liberté : « Souvenez-vous du premier président La Vacquerie. Louis XI entreprit de faire passer un édit injuste. Le Parlement le refusa généreusement. Le roi, irrité de ce que lon nobéissait pas à ses ordres réitérés, semporta et dit quil ferait mourir le président et tous les conseillers, sils lui résistaient plus longtemps. La Vacquerie avertit ses confrères de la menace du roi : et ces bons magistrats prirent leurs robes rouges pour aller au Louvre... Nous venons, sire, vous apporter nos têtes : notre conscience ne nous permet pas denregistrer lédit que vous voulez faire passer... Ce prince, fier et cruel, dissimula son ressentiment, il tâcha de calmer les esprits en promettant quil ne demanderait jamais au Parlement denregistrer aucun édit contraire aux lois et au bien de ses sujets. Que ne faites-vous maintenant quelque chose de semblable ? ... Ny a-t-il plus déloquence chez vous que pour faire le panégyrique de notre invincible monarque ? » (1ère lettre, p.30)
Par quelle malheureuse fatalité, dailleurs, faut-il quon ait fermé la bouche aux Parlements, défenseurs de la justice, et quon ait épousé précisément un de leurs préjugés les plus funestes, au sujet de lexportation des blés ? Quelle supériorité dintelligence et de caractère dans Sully ! Quel respect pour les libertés de la nation ! mais en même temps quelle fermeté contre les erreurs économiques du Parlement de Toulouse ! Sur ce premier chef, Boisguilbert a donc pleinement raison. À ce point de vue élevé il a prononcé le jugement même de lhistoire sur Colbert, trop entêté du cardinal de Richelieu ; sur Louis XIV, qui a trouvé dans son pouvoir sans limites la cause première de tous ses malheurs ; sur cette société, condamnée davance aux abus, à la misère, et finalement à une ruine désastreuse, parce quelle nétait plus protégée par ce contrôle que toute autorité humaine, faillible, doit réclamer elle-même pour son honneur, pour sa sûreté.
Quel fut, en effet, le résultat de ces deux ordonnances de 1667 et de 1673, qui donnaient ainsi les coudées franches au despotisme et à larbitraire ? « Les édits fiscaux tombaient sur la France comme une grêle qui ravage. Impôts, créations de charges, cétait la nouvelle de chaque jour ; et le soin den lire les titres et de les proclamer enregistrés était, avec lassistance aux Te Deum (innombrables alors), loccupation incessante de toutes les cours souveraines du royaume... Quelles lois vit la France, lorsque, les Parlements ny prenant point de part et nayant rien à y voir, elles ne furent plus louvrage que de gens médiocrement instruits des affaires, avides détendre démesurément le pouvoir dont ils étaient les agents ; qui, dailleurs, nétant point chargés de lapplication, de lexécution des édits, les improvisaient avec une légèreté fatale et coupable, sans se soucier des maux qui en allaient naître, et quils nétaient point en état de prévoir ! Daguesseau, on en peut croire un homme si instruit et si modéré tout ensemble, Daguesseau, comparant les lois faites naguère (à lépoque des libres remontrances) avec celles de son temps, dont les Parlements ne lisaient que les rubriques, gémit sur la différence quil y remarque. » (Floquet, Hist. du Parl. de Norm., Ve vol., p.586) Ce souvenir était encore tout vivant dans lesprit de Jamerai Duval, lors de sa visite au château de Versailles en 1718 : « Je ne pus mempêcher de le considérer comme larsenal où avaient été forgés tous les foudres qui, sous le nom dédits bursaux, avaient désolé ma patrie, et mavaient réduit plus dune fois à implorer la mort pour être délivré de la nudité, de la faim et de toutes les misères qui en résultent, de sorte que je quittai ce palais avec autant de plaisir que dautres ont de peine à sen éloigner. » (Mémoires)
Voilà ce quavait produit lasservissement du Parlement. Boisguilbert ne cesse de rattacher à cette révolution politique la principale cause des désordres financiers. Il répète avec insistance : « Aujourdhui, et depuis 1661 que lintégrité tout entière a succédé tout à coup dans le ministère, et sans aucun milieu, à une extrême prévarication, on ne peut quêtre surpris davoir vu trois fois un quadruplement de partisans et de manières désolantes (p.246). Le crime les a établis et maintenus jusquen 1660, depuis lequel temps, encore quils aient quadruplé et sextuplé, etc. (p.266) En 1660 ou 1661..., on vit... les affaires extraordinaires, ou plutôt les traités et les partis (cest-à-dire tous les expédients financiers qui se résumaient en avances de fonds sur création dimpôts ou doffices) portés au comble de leurs vux. » (p.285)
Sans aucun doute, ces plaintes étaient beaucoup plus fondées à lépoque où il écrivait quen 1661. La même année que la première publication du Détail, Michel Le Vassor, dans son intéressant pamphlet (1695), où circule parfois lesprit de Tacite, les confirme par un curieux renseignement que ne donne pas Saint-Simon : « On senrichit plus tôt en travaillant au bureau du contrôleur général et des intendants des finances quen allant régulièrement aux assemblées de lAcadémie française. Berrier, Frémont et Brunet nont-ils pas fait une plus belle fortune que Pellisson, Despréaux et Racine ? Les gardes du trésor royal, les trésoriers de lextraordinaire des guerres et ceux de la marine, les fermiers généraux, ont lhonneur dêtre dans la première classe du tarif de la capitation avec monseigneur le Dauphin, monsieur le duc dOrléans et messieurs les princes du sang ; les intendants des finances et les trésoriers des revenus casuels sont dans la seconde avec les princes, les ducs, les maréchaux de France et les officiers de la couronne. Quest-ce que cela veut dire, M. ? Que je ne sais combien de gens de néant, dont il y en a plusieurs qui ont porté la livrée, sont devenus si riches sons le règne de Louis-le-Grand, quils peuvent aussi bien, et peut-être mieux, lui payer deux mille et quinze cents livres, que monseigneur le Dauphin, etc. » (Lettre 4)
Il y a une injustice formelle à confondre dans la même accusation Colbert et ses successeurs. Ce qui nétait pour lui quun expédient imposé par la nécessité, expédient quil soumettait dailleurs aux règles sévères de son administration, devint une doctrine pour Pontchartrain et Chamillart qui abandonnèrent volontiers les affaires extraordinaires au hasard de combinaisons téméraires. Dans un fameux parallèle, Colbert dit, sous la rubrique du mois de septembre 1661 : « Les maximes pour la conduite des finances étaient de faire et défaire sans cesse, négliger les revenus ordinaires et faire des Affaires extraordinaires. « À cette funeste maxime, il oppose, sous la rubrique de déc. 1662, cette pratique de son administration : « Le roi a supprimé toutes les affaires extraordinaires et a augmenté prodigieusement ses revenus ordinaires. » M. Joubleau, à qui jemprunte cette importante citation, y joint les commentaires suivants : « Toutefois, il fallut revenir sur cette détermination, lorsquéclata la guerre de 1672... Les affaires extraordinaires pour 1675 sont plus désastreuses pour le peuple que les précédentes... Les affaires extraordinaires, sous son administration, ont été conçues et exécutées sous la pression de nécessités dont il sempressa danéantir leffet quand la cause eut cessé. « (Études sur Colbert, tome Ier, p.193 et 202)
Boisguilbert, après tout, nest guère coupable que de trop obéir à une logique rigoureuse, qui, négligeant les détails, renferme toute cette discussion dans un argument qui nest pas sans valeur, ainsi présenté : le mal vient dune mesure politique prise par Colbert : donc, quelles quaient été les intentions de ce ministre, très intègre, mais qui sest laissé surprendre, le mal a commencé avec son ministère.
Ce mal, cest linvasion croissante des hommes dargent.
Or, que dit lhistoire ?
Le témoignage de Voltaire mérite spécialement ici dêtre recueilli : « Il craignait tellement de livrer lÉtat aux traitants, que, quelque temps après la dissolution de la chambre de justice quil avait fait ériger contre eux, il fit rendre un arrêt du conseil qui établissait la peine de mort contre ceux qui avanceraient de largent sur de nouveaux impôts. Il voulait, par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais imprimé, effrayer la cupidité des gens daffaires. Mais bientôt après il fut obligé de se servir deux, sans même révoquer larrêt : le roi pressait, et il fallait des moyens prompts. » (Siècle de Louis XIV, ch. 30) M. Michelet est bien autrement énergique dans ce résumé : « Ainsi le peuple, ainsi Colbert restèrent les misérables serfs des financiers des fermiers généraux, des traitants, partisans, plus puissants que le roi. Colbert, à son début, avait eu le bonheur den pendre quelques-uns. En vain, ils durèrent et fleurirent, et vers la fin, ils létranglèrent ; bien plus, ils firent maudire son nom... Les progrès sont des maux. Sous lui, les fermes générales ne sont plus données à la faveur, mais à lencan, au plus offrant, et elles rapportent davantage. Oui, mais à condition quon permette aux fermiers les rigueurs terribles qui font de la perception une guerre. Dans son mortel effort, Colbert agit ainsi contre lui-même. Elle lui échappe, quoi quil fasse, cette France quil voulait guérir, travaillée des records, mangée des garnisaires, expropriée, vendue, exécutée. « (Hist. de Fr., tome XIII, ch.18)
Le second grief de Boisguilbert contre Colbert me parait encore bien moins discutable : cest davoir méconnu les lois économiques de la société, de ne pas sêtre élevé au-dessus des préjugés de son temps, davoir, par crainte de la famine et dans une compassion mal éclairée pour le peuple, interdit le libre commerce des grains hors du royaume, maintenu à vil prix « cette denrée qui mène toutes les autres » (p.264), ruiné lagriculture, « le principe de toutes les richesses de la France » (p.329), et produit ainsi de cruelles alternatives de cherté extrême et de disette. M. Henri Martin traite ces plaintes de déclamations (tome XIV, p.635). Comme il na fait que résumer les critiques de Forbonnais, nous recueillerons ici toute la discussion du célèbre financier.
« Cet auteur, dit-il en parlant de Mirabeau, a lu dans le Détail de la France, son fluide et son modèle perpétuel, lors même quil ne le cite pas, que, de 1540 jusquen 1660, les revenus du royaume avaient doublé deux fois, par la libre exportation des grains et le haut prix qui en avait résulté ; mais que depuis 1660, dans lespace de vingt-quatre à vingt-cinq ans, la moitié des revenus avait été anéantie, ce qui allait à mille ou douze cents millions par an. »
« La raison principale quon en donne, cest quon avait laissé avant 1660 les grains renchérir proportionnellement à laccroissement de la quantité dor et dargent ; et que depuis cette dernière époque de 1660 on ne les avait plus laissé augmenter, quoique toutes les autres denrées eussent haussé de prix à raison de cet accroissement de la masse de largent. »
« Examinons dabord les faits. »
« En 1540, largent fin monnayé était à 15 livres le marc. »
« Suivant Du Moulin, le prix commun du septier de froment, mesure de Paris, était de 3 livres 15 s. ou 2 onces dargent fin monnayé : équivalant à 13 livres 11 s. 7 d. 7/11 actuelles. »
« Il paraît quaprès la déclaration de 1601, qui permit la libre sortie des grains, le prix commun du blé ordinaire fut de 6 livres 4 s. 4 d. Or, en 1602 largent fin monnayé était à 22 livres : ainsi cétaient 2 onces 2 gros 10 grains dargent fin, équivalant à 15 livres 7 s. actuelles. »
« Lauteur du Détail de la France ne porte les prix de 1550 quà 20 francs, et ceux de 1660 à 3 livres. Mais il paraît, par les tables de M. Dupré de Saint-Maur, que le sieur de Boisguilbert était plus violent quinstruit. Ainsi nous nous conformons à ce qui parait constaté : »
« De 1657 à 1660, le prix commun du plus beau blé à Rozoi a été de 16 livres 6 s. 3 d. le septier de Paris. »
« Largent fin monnayé était à 28 livres 13 s. 8 d. »
« Ce qui faisait 3 onces 5 gros 2 deniers, et revenait à 25 livres 3 s. 7 d. actuelles. »
« Voilà donc 1 once 5 gros 2 d. daugmentation : et on inculpe M. Colbert de ne pas lavoir soutenue. »
« Observons que le fait avancé par lauteur du Détail de la France, du triplement des prix depuis 1550, nest pas vrai : il a confondu le numéraire avec lintrinsèque. Mais ce nest pas la seule infidélité de ce récit, sur la foi duquel son imitateur a fondé sa doctrine. »
« On sait quen 1649 lexportation fut défendue à cause de la mauvaise récolte, et quil y eut une grande disette lannée suivante ; le blé se soutint cher jusquen 1654 et redevint cher en 1658. Ce nest point à la liberté de la sortie quil faut attribuer le haut prix où les grains se soutinrent jusquen 1660. Lhistoire ne nous a que trop conservé le souvenir des malheurs et des troubles de ces années calamiteuses ; on sait à quel point les tailles étaient montées, combien leur perception était dure et coûteuse aux peuples dans ces temps, enfin, que la plupart des paysans propriétaires furent obligés de vendre leurs propriétés. Cette hausse du prix des grains nétait donc pas leffet de la prospérité, mais de la rareté ou de la misère et du découragement. »
« Il eût donc été impossible à M. Colbert, même par la liberté entière, de parvenir à tenir les grains au-dessus du niveau des marchés de lEurope, et par conséquent de les soutenir sur le pied de 3 onces 5 gros 5 d. dargent fin monnayé, comme ils létaient de 1649 à 1660, non point par un effet de la prospérité publique, mais par une suite de la misère et des calamités des campagnes. » (Principes et observations économiques, 2e vol., pp.12-21)
Je crois inutile dentrer dans la discussion minutieuse des chiffres, qui se laissent si bien manier, et qui, dailleurs, nont point en eux-mêmes leur explication. On la vu par une citation précédente empruntée à lhistoire de Henri IV, M. Poirson a tiré de létude approfondie de cette époque une appréciation tout opposée à celle de Forbonnais. Le haut prix des grains est, pour lui, lheureux résultat de la liberté dexportation et non le triste indice de la misère. Je ne marmerai pas, dun autre côté, contre Forbonnais, de cette conclusion de M. Joubleau, dont lautorité a tant de poids dans ces questions de statistique quil a creusées avec un grand soin : « En général, ses chiffres sont inexacts. » (1e vol. des Études sur Colbert, p.138) Je me borne à constater avec Forbonnais lui-même, et la discussion est là tout entière que « Colbert embrassa sur les grains un système destructif du labourage. » (Recherches sur les finances, à lannée 1662) Cet aveu, sur lequel il essaya de revenir en partie, devant les accusations exagérées dont les Physiocrates poursuivirent le ministre de Louis XIV, est confirmé par toutes sortes de preuves. Cest dabord Colbert lui-même qui le reconnaît, dans une lettre du 13 septembre 1669 à M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande, mais sans en faire remonter la responsabilité à son erreur : « Les blés nayant nul débit, les propriétaires ne tiraient point de revenus de leurs biens, ce qui, par un enchaînement certain, empêchait la consommation et diminuait sensiblement le commerce. »
Cest ensuite Voltaire qui, en somme, malgré ses expressions adoucies, donne ici la main à lauteur du Détail de la France pour reconnaître « la plus grande faute » de Colbert. Le fameux arrêt rendu en 1661 par le Parlement pour interdire le commerce des blés, lui paraît « presque aussi funeste dans les conséquences que tous les arrêts arrachés à cette compagnie pendant la guerre civile. Ce qui était bon dans une disette passagère devenait pernicieux à la longue et décourageait tous les agriculteurs.... La crainte de retomber dans la disette ferma nos ports à lexportation du blé : chaque intendant, dans sa province, se fit même un mérite de sopposer au transport des grains dans la province voisine ; on ne put, dans les bonnes années, vendre ses grains que par une requête au Conseil. Cette fatale administration semblait excusable par lexpérience du passé... Le laboureur craignit de se ruiner à créer une denrée dont il ne pouvait espérer un grand profit ; et les terres ne furent pas aussi bien cultivées quelles auraient dû lêtre. Toutes les autres branches de ladministration, étant florissantes, empêchèrent Colbert de remédier au défaut de la principale. Cest la seule tache de son ministère : elle est grande ; mais ce qui lexcuse, ... cest que cette faute, sentie par tous les citoyens habiles, na été réparée par aucun ministre pendant cent années entières ; jusquà lépoque mémorable de 1764, où un ministère plus éclairé a tiré la France dune misère profonde, en rendant le commerce des grains libre. » (Siècle de Louis XIV, ch. 30)
Jouvre maintenant la dernière histoire de Colbert, celle où il est le mieux jugé, dit M. Michelet (XIIIe vol., p.452), et quon peut regarder comme une histoire définitive. Jy trouve ces conclusions, de tout point conformes à celles de Boisguilbert : « Cette erreur dun ministre, si remarquable sous tant dautres rapports, peut être considérée comme une calamité publique, et les conséquences en furent désastreuses. Jamais, il est triste de le dire, la condition des habitants des campagnes na été aussi misérable que sous le règne de Louis XIV, même pendant ladministration de Colbert... Colbert, en multipliant les arrêts relatifs au commerce des grains, en autorisant, en proscrivant ce commerce tous les trois mois, le ruina complètement et entraîna dans cette ruine les propriétaires et les cultivateurs... À force de se préoccuper de la famine, il amena les choses à ce point que, dans un pays qui peut nourrir près de quarante millions dhabi-tants, une partie des vingt à vingt-deux millions dhommes qui le peuplaient alors était exposée, une année sur trois, à vivre dherbes, de racines et décorces darbres, ou à mourir de faim... Faute des lumières nécessaires, on peut le dire, son administration a donné le triste et singulier spectacle dun ministre qui, malgré sa préoccupation constante pour les intérêts du peuple, et le plus ardent désir daméliorer sa condition, lui a fait peut-être le plus de mal. Grande leçon pour ceux qui croiraient que les bonnes intentions suffisent aux administrateurs, et que le gouvernement des intérêts matériels dune nation ne constitue pas une science ! » (P. Clément, pp.278-281)
Faut-il enfin demander à M. Joubleau, dont les études sur Colbert sont plus récentes encore, à quel jugement définitif et vraiment sans appel la conduit une enquête si scrupuleuse ? « Limportance de la liberté du commerce des grains lui échappa pendant toute son administration, comme levier de la prospérité publique et remède contre les fléaux dont le retour lui inspirait tant dalarmes : cest là une faute grave, que tout explique dans sa vie mais que rien nexcuse tant les résultats en ont été funestes ! (IIe vol., p.3) Lagriculture fut ruinée complètement (p.13). Ladministration de Colbert porta un coup mortel à lagriculture ; cela est incontestable. Il y aurait mauvaise foi évidente à ne pas le confesser. Mais il y a plus dinjustice encore à attribuer à ce grand homme un éloignement systématique pour lagriculture, et comme un parti pris de la ruiner. » (p.17) Nous voilà bien loin des appréciations de Forbonnais et de M. Henri Martin !
Après avoir exposé les dispositions diverses de Colbert en faveur de lagriculture, M. Joubleau reprend ainsi : « Ces efforts en faveur de lagriculture, si savamment combinés, si énergiquement suivis, ne pouvaient rien contre les dangers et laction dissolvante du principe contraire à la liberté du commerce des grains : ils venaient se briser contre la résistance invincible que leur opposait de toutes parts ce malheureux Système dune si désastreuse prohibition. Par une fatalité, dont les meilleures institutions nont que trop souvent à subir les épreuves, la défense de la saisie des bestiaux elle-même, qui devait assurer la prospérité de lagriculture, commença par lui susciter les plus graves difficultés. Ce que lordonnance donnait en sécurité aux classes agricoles, elle le leur retirait en crédit : quelle garantie offrait un agriculteur à son créancier qui avait perdu son recours contre ses bestiaux ? Toutefois, cette difficulté nétait que passagère... mais il nen pouvait être de même du principe de la prohibition : il organisait les entraves, il était juste quil ne recueillît que les désastres. Aussi la Collection verte offre-t-elle à chaque page le tableau de la décadence de lagriculture sous Colbert. Un administrateur de la Normandie, M. de la Gallissonnière, est celui des correspondants du ministre qui a le plus appuyé sur ces fâcheuses tendances des principes de son administration. Après avoir représenté, à la date du 9 mars 1671, quil ny a pour les grains et les campagnes dautres manquements que celui du débit et de la consommation, « le blé, écrit-il, ne se vend à Rouen que 11 ou 12 sous le boisseau, et à peine les laboureurs trouvent-ils de quoi se rembourser de leurs labeurs et semences, et de leurs mestiviers. Voilà, monsieur, le véritable état des choses, très mauvais, et qui me fait, en quelque façon, appréhender ladvenir... » (pp.40-41)
Cette confirmation pleine et entière de lun des griefs de Boisguilbert ne me fera cependant pas revenir sur lappréciation générale que jai portée tout dabord : il est injuste et dur. Il a vu le mal avec une pénétration de génie, et le mal était grand, puisquil a paralysé tous les efforts de Colbert ; mais il na vu que le mal. Uniquement préoccupé des fatales erreurs du grand ministre (préoccupation si naturelle dans un économiste), il ne lui accorde que le mérite de lintégrité et des bonnes intentions, il ne fait pas la moindre mention des services incontestables que Colbert a rendus à la France. Et même, dans ce tableau si saisissant quil a présenté du mal, il a commis linjustice de ne pas faire de distinction entre Colbert et ses successeurs. Il a le tort de croire que tout le mal date de 1660, par exemple pour la taille. Il a encore plus tort, écrivant en 1697 et en 1707, de ne pas distinguer avant et après 1683 , imputant ainsi à une administration bien supérieure, malgré ses fautes, ou plutôt tout à fait hors de comparaison, les inepties de Pontchartrain, de Chamillart, de Desmarets. Sauf un passage où il reconnaît quil était aussi impossible aux ministres de ne pas subir les préjugés de leur temps que de ne pas être infecté de lerreur quand on naît dans un pays hérétique, il ne tient pas assez compte de la fatalité des circonstances. « La situation était tyrannique. Colbert bâtit sur un terrain ruiné davance, celui de la misère, qui progresse en ce siècle sans pouvoir sarrêter... Davance, Mazarin tue Colbert. » (Michelet, XIIIe vol, p.276) En un mot, Boisguilbert na pas su, tout en usant des droits imprescriptibles de lhistoire, rappeler les titres de Colbert au respect et à ladmiration de la France, dispenser dune main impartiale le blâme et léloge, et concilier ces deux devoirs, comme M. Michelet a si bien réussi à le faire. Arrivé aux derniers moments du grand ministre, à ces tristes paroles de découragement : « Si javais fait pour Dieu ce que jai fait pour cet homme-là, je serais deux fois sauvé : et maintenant je ne sais où je vais. » Il laisse échapper de son âme, après les justes sévérités, ce cri dadmiration et de reconnaissance : « Nous le savons, héros ! vous allez dans la gloire, vous restez au cur de la France. Les grandes nations, qui, avec le temps, jugent comme Dieu, sont équitables comme lui, estimant luvre moins sur le résultat que sur leffort, la grandeur de la volonté. » (XIIIe vol., ch. 18)
Malgré ces regrettables injustices, quon ne maccusera pas davoir cherché à dissimuler, Boisguilbert, qui eût craint de trahir la cause du roi et des peuples « en se servant dexpressions plus douces » (p.252), nen est pas moins véridique, admirable dans le tableau quil fait des misères du pays et des abus criants de ladministration. Cest « le grand historien de la France pour cette fin du siècle. » Nous avons bien, précisément pour cette époque, le résultat, précieux malgré ses imperfections, dune enquête officielle faite dans tout le royaume. Pour linstruction du duc de Bourgogne, Louis XIV demanda à tous les intendants des mémoires détaillés sur leurs provinces. Ils exécutèrent les ordres du roi, de 1697 à 1699. Les renseignements quils envoyèrent ne remplissent pas moins de quarante volumes in-folio. Leur résumé a fourni au comte de Boulainvilliers la matière de louvrage quil a intitulé État de la France. Mais il avoue quil a été souvent obligé de refaire un travail exécuté soit avec négligence soit sans sincérité : « Quelles furent ma surprise et mon indignation, sécrie-t-il, quand le Mémoire de la généralité de Paris et ceux des autres provinces à la suite, me firent connaître lincapacité ou la négligence de ceux quon avait chargés de lexécution dun si beau projet ! ... Si jamais la conscience des intendants a été intéressée dans les fonctions de leur ministère, elle létait dans cette rencontre : la misère des peuples, inutilement présente à leurs yeux, trouvait une occasion favorable de se peindre à lidée dun prince naturellement juste et pitoyable, qui ne laurait jamais oubliée et qui aurait entrepris de la soulager. » Le mémoire de DHerbigny, intendant de la généralité de Lyon, « lun des plus exacts, des plus précis », lui parait cependant passible dun grave reproche : « On y découvre trop la faiblesse que lauteur a eue de cacher les désordres publics et de nen pas attribuer la cause à leurs véritables auteurs, les fermiers du roi, les donneurs de faux avis, et par-dessus tout lignorance de ceux qui président au gouvernement. Il ne touche point aussi à létat malheureux des peuples, quil aurait pris soin de représenter, sil avait eu quelque sentiment dhumanité et de douceur. » (Ve vol., p.498)
Boisguilbert comble à merveille cette lacune. Que dit-il, en effet ? « Les quinze cents millions de rente constamment éclipsés, les terres en friche, plus de la moitié des vignes du royaume arrachées, pendant que les trois quarts des peuples ne boivent que de leau, arrêtent la grande vocation que les intéressés pourraient avoir à nier des faits aussi certains, et dont on leur est uniquement redevable ; et voici comme cela est arrivé : cest, par le moyen des traitants, trop peu dattention à la répartition des tailles, et trop dattention au commerce des blés et des liqueurs. » (p.260) Quant aux sentiments dont Boulainvilliers déplore labsence dans les mémoires des intendants, nous connaissons lardent et pur patriotisme du généreux magistrat de Rouen.
Cherchant le remède aux maux du royaume dans la détermination de leurs vraies causes, il commence par réfuter les fausses appréciations qui donnaient le change à lopinion et sopposaient à toute réforme. Il pose en fait que la richesse nationale a diminué de moitié : « La perte de la moitié des biens de la France tant en fonds (de terre) quen industrie a autant de témoins quil y a dhommes dans le royaume, sans parler des registres, baux et contrats qui font cette preuve par écrit, comme les peuples par témoins... Ainsi ceux qui avaient mille livres de rentes en fonds nen ont plus que cinq cents, etc. » Tel est le point de départ du Détail et du Factum (pp.165-253). Les chiffres importent peu : ces évaluations approximatives sont nécessairement fort larges, et je ne métonne pas trop que Boisguilbert parle tantôt de cinq à six cents millions (pp.163-218), tantôt de quinze cents millions de perte (p.246), quand même je ne saurais pas que plus de dix années, et dix années de décadence croissant à vue dil, séparent ces deux calculs. Mais la question nest réellement pas là. Voltaire se borne à un démenti sans preuve : « Lauteur du Détail prétendit que, depuis 1660, les biens-fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien nétait ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ses arguments captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être persuadés. » (Siècle de Louis XIV, ch. 30.) Parmi ses témoins, Boisguilbert pourrait invoquer Locke et Madame de Maintenon. Le philosophe anglais écrit de Montpellier, en 1676 et 1678 : « Le marchand et louvrier donnent moitié de leurs gains à limpôt. En Languedoc, les terres nobles, étant exemptes de tailles, se vendent deux ou trois fois plus cher que celles des roturiers. Celles-ci nont plus de valeur. Le fermage, en quelques années, a diminué de moitié. » (Cité par Michelet, Hist. de France, XIIIe vol., p.208) Madame de Maintenon, lannée même de la publication du Factum, disait à ses demoiselles de Saint-Cyr : « Ne vous flattez pas sur ce que vos proches avaient quelque chose quand vous les avez quittés. Les choses sont bien changées depuis : celles qui ont laissé leurs parents avec deux mille livres de rente, nen trouveront peut-être pas mille ; celles qui en avaient mille, nen ont pas cinq cents ; celles qui étaient le mieux ne trouveront pas grand-chose, et le plus grand nombre naura rien du tout. » (Conseils aux demoiselles, 1er vol., p.95) Ne sont-ce pas les termes mêmes de notre historien : La richesse a diminué de moitié ?
Eh bien ! pourquoi une pareille diminution ?
Parce quon est en guerre ? Mais, « à parler sainement, si les guerres se soutenaient avec les revenus ordinaires du prince, comme il ne serait pas impossible si tous les commerces étaient dans leur perfection, on peut dire quelles seraient plus avantageuses à la France quune tranquillité entière : la guerre met toutes choses en mouvement ; elle purge les humeurs peccantes, et elle charme en quelque manière la vivacité dune nation qui aime naturellement le repos, et à qui il est souvent dommageable. » (p. 338). Il va sans dire que je joue ici le rôle de simple rapporteur. Je ne puis admettre la guerre inter instrumenta regni, comme une utile diversion à des difficultés intérieures. On ne va pas massacrer des hommes en dehors de ses frontières pour gouverner plus facilement chez soi.
Parce que les impôts sont excessifs ? Mais jamais les revenus du roi nont si peu reçu de hausse que depuis 1660. On pourrait dailleurs les augmenter : « On soutient que la taille pourrait doubler, non seulement sans incommoder personne, mais même sans empêcher que chacun ne senrichît. » (p.173) Il le prouve par un simple calcul : « Il est constant quun particulier qui payait cent francs de taille sur une ferme de mille livres, sera bien moins chargé en en payant deux cents, si la ferme peut revenir à deux mille livres, puisque ce sera huit cents francs quon lui donnera à pur profit... Or, sa ferme reprendra ce premier prix quelle avait autrefois, lorsquil lui sera permis de la labourer, cultiver et vendre les denrées. » (p.206)
Parce quil ny a plus de commerce ? « Mais cest apporter pour cause du désordre le désordre même. » (p.171)
Parce quil ny a plus dargent ? « Comme si lon pouvait prétendre quun homme endormi en quelque lieu secret, fût mort, parce quon ne le verrait plus toujours par voie et par chemin. » (p.339) Largent nest pas sorti de France, mais il se cache. Il avait des jambes de cerf autrefois. Maintenant « il marche à pas de tortue » (p.395). Il nen faut donc point accuser le manque dargent, mais sen prendre seulement à ce quil « ne fait pas son cours ordinaire » (p.200). « Le papier, le parchemin et même la parole font cinquante fois plus que lui... Pourquoi ne dit-on pas que le papier et le parchemin sont également allés à létranger, et que cest faute de matière que le trafic a cessé, et que lon ne vend et nachète plus ? On ne le dit point, parce quon sait bien que cela serait ridicule. Or, de tenir le même discours de largent, est de la même absurdité. » (p.257)
Non, la cause du mal nest ni dans la guerre, ni dans le chiffre des impôts, ni dans le manque despèces. Elle est dans la ruine de la consommation. Or, « la consommation a cessée parce quelle est devenue absolument défendue et absolument impossible. Elle est défendue par lincertitude de la taille, entièrement arbitraire... Elle est devenue impossible par les aides et les douanes » (p.172).
Le voilà, le principe de tout le désordre, et lerreur nest plus possible. Les agents de la destruction, ce sont ces impôts iniques, ces entraves absurdes qui frappent la terre de stérilité, ou réduisent les hommes à la misère au sein même de labondance : cest « cette armée de juges, de collecteurs, de sergents, de financiers, sous les pieds desquels croit le néant » (p.268). Ce sont ces partisans, contre lesquels se déchaînait avec tant dindignation Guy Palin : « Pereant omnes fures publici, impostores, publicani et alia carcinomata generis humani... publicanus mala bestia, tyrannus populorum et regnorum. Ce bourreau fait dans un royaume ce que fait un brochet dans un étang : animal est carnivorum et sanguisorbum : visceribus miserorum et sanguine pascitur atro. » (9 avril et 4 mai 1660)
« Il ne faut pas consulter loracle, dit Boisguilbert, pour convenir que cest à de pareilles manières que la France est redevable de sa ruine. » (p.288) Aussi consacre-t-il, presque tout entiers, le Détail et le Factum de la France à dresser lacte daccusation le plus énergique contre ces trois terreurs du fisc. Le tableau achevé quil en a fait en traits de feu éclaire dune vive lumière tout un côté, dordinaire trop effacé, de lhistoire du règne de Louis XIV. Tel est le sujet spécial de ce chapitre. Nous verrons, dans le suivant, quà cette féconde école de lanalyse et de la réflexion incessamment ramenées sur une société malade, il doit ses vues originales, ses admirables conceptions en économie politique.
DE LA TAILLE
SON INCERTITUDE. SON INJUSTE RÉPARTITION. SON RUINEUX RECOUVREMENT.
Les expressions taillable et corvéable à merci, que le Parlement répétait encore à Turgot, en 1775, comme un des principes de la constitution de lÉtat, suffisent pour rappeler que la taille était un impôt roturier, pesant exclusivement sur le peuple, une charge et une honte à la fois. « On regarde comme une espèce dinfamie de payer cette juste proportion » (p.207). On distinguait la taille réelle, établie approximativement sur létendue et le revenu présumé des biens, dans les pays dÉtats ; et la taille personnelle, imposée suivant les ressources apparentes des personnes, dans les pays dÉlections, cest-à-dire dans les trois quarts de la France. Il avait été question détablir la taille réelle partout le royaume, et Colbert avait commencé le cadastre par la généralité de Montauban (1666-1669). Mais il en resta là. Boisguilbert se sert précisément de cet exemple, et il met en parallèle les avantages qui en sont résultés pour le roi et les peuples avec la triste situation de la Normandie : « La généralité de Montauban ne vaut pas la sixième partie de la généralité de Rouen... et cependant, en taille seule, qui est réelle, elle rapporte trois millions quatre cent mille livres ; tandis que tout ce que le roi a jamais tiré de la généralité de Rouen en revenus ordinaires, na jamais été à plus de six à sept millions tout compris. Mais la différence à légard des peuples est encore bien plus grande : dans la généralité de Montauban, il est impossible de trouver un pied de terre auquel on ne fasse rapporter tout ce quil peut produire ; il ny a point dhomme, quelque pauvre quil soit, qui ne soit couvert dun habit de laine dune manière honnête ; qui ne mange du pain et ne boive de la boisson autant quil lui en faut ; et presque tous usent de la viande, tous ont des maisons couvertes en tuiles, et on les répare quand elles en ont besoin. Mais dans la généralité de Rouen, les terres qui ne sont pas du premier degré dexcellence sont abandonnées, ou si mal cultivées quelles causent plus de perte que de profit à leurs maîtres ; la viande est une denrée inconnue par les campagnes, ainsi quaucune sorte de liqueur pour le commun peuple ; la plupart des maisons sont presque en totale ruine, sans quon prenne la peine de les réparer, bien quon les bâtisse à peu de frais, puisquelles ne sont que de chaume et de terre ; et avec tout cela les peuples sestimeraient heureux sils pouvaient avoir du pain et de leau à peu près leur nécessaire. » (p.204)
Cest donc à la taille personnelle quil faut rapporter toutes les accusations quil lance contre la taille. « Bien quelle ne soit, dit-il, quà trente-six millions par an, et quon lait vue à quarante-huit millions en 1650 et 1651 , on peut dire toutefois que la misère est trois fois plus grande dans la campagne quelle na jamais été. » (p.173) « Il ny eut jamais de plus grands bourreaux de la consommation. Dabord, lincertitude, qui commence la danse, met dans lobligation tous les sujets qui y sont exposés de sabstenir de toutes sortes de dépenses et même de trafic qui fasse bruit ; il ny a quun ordinaire de pain et deau qui puisse faire vivre un homme en sûreté de nêtre pas la victime de son voisin, sil lui voyait acheter un morceau de viande ou un habit neuf : sil a de largent par hasard, il faut quil le tienne caché, parce que, pour peu quon en ait le vent, cest un homme perdu. » (p.262) Vauban atteste les mêmes faits (p.69) Ce mal était si inhérent à la taille, quen 1732, Rousseau le flétrit encore avec indignation dans un intéressant récit des Confessions. Épuisé de fatigue après une longue course, il avait demandé lhospitalité dans les environs de Lyon, à un paysan qui, malgré la promesse dêtre payé, déclara dabord navoir que du lait écrémé et du gros pain dorge, mais qui, ensuite, à la vérité de lappétit de Rousseau, voyant quil avait affaire à un bon jeune homme, « ouvrit une petite trappe à côté de la cuisine, descendit et revint un moment après avec un bon pain bis de pur froment, un jambon très appétissant, quoique entamé, et une bouteille de vin... Quand ce vint à payer, voilà son inquiétude et ses craintes qui le reprennent ; il ne voulait pas de mon argent, il le repoussait avec un trouble extraordinaire ; et, ce quil y avait de plaisant, était que je ne pouvais imaginer de quoi il avait peur. Enfin, il prononça en frémissant ces mots terribles de commis, de rats de cave ; il me fit entendre quil cachait son vin à cause des aides, quil cachait son pain à cause de la taille, et quil serait un homme perdu, si lon pouvait se douter quil ne mourût pas de faim. Tout ce quil me dit à ce sujet, et dont je navais pas la moindre idée, me fit une impression qui ne seffacera jamais... Cet homme, quoique aisé, nosait manger le pain quil avait gagné à la sueur de son front, et ne pouvait éviter sa ruine quen montrant la même misère qui régnait autour de lui. » (1ère part., liv. IV)
Boisguilbert indique une autre conséquence, très désastreuse, de cette incertitude de la taille : « Comme il faut éviter toute montre de richesse..., et que lâme de lagriculture et du labourage est lengrais des terres, quon nobtient pas sans bestiaux, on noserait presque en avoir la quantité nécessaire, quand même on le pourrait, de peur de le payer au double par lenvie des voisins. Aussi est-il ordinaire de voir des paroisses où il y avait autrefois mille à douze cents bêtes à laine, nen avoir pas le quart présentement. » (p.180). M. Henri Martin, qui trouve que Boisguilbert « fait très bien voir comment la peur dêtre surchargé à la taille empêche le paysan de multiplier ses bestiaux » (XIVe vol., p.442, en note), aurait dû tenir compte de cette malheureuse influence dans lexposé et léloge quil fait des encouragements donnés par Colbert à lélevage du bétail. (XIVe vol., p.640) Ny avait-il pas là un obstacle de nature à paralyser presque tous les efforts du ministre ? Nest-il pas obligé décrire lui-même, à propos dun autre encouragement à lactivité, ces lignes si tristement significatives : « Dites aux paysans de la généralité dOrléans que le travail des manufactures, loin laugmenter les tailles, les diminuera » ? Le dernier effet, et non le moins déplorable, dun pareil impôt, était de réduire les habitants de la campagne « à vendre leur bien à vil prix, le plus souvent au seigneur de la paroisse, qui, le réunissant à ses autres biens du même lieu, et le couvrant du commun manteau de sa protection, empêche que ses receveurs ne payent plus de taille... et cela retourne en pure perte sur toute la paroisse... Tous habitants des campagnes, taillables, ne doivent plus posséder aucun fonds, depuis que tous ceux qui en avaient de cette espèce les vendirent en 1648 et les années suivantes. » (p.179) M. Michelet attache le plus grand prix à ce passage, « qui donne, dit-il, la plus précieuse lumière sur le passé de la France, qui marque le point précis de cette cruelle révolution qui, au milieu du siècle, surtout de 1648 à 1651, fit passer la propriété des mains des travailleurs aux mains improductives. » Car « un particulier qui possède un petit fonds y applique ses soins et y fait des améliorations, soit à planter ou à engraisser les terres, bien plus considérables que lorsque ce même fonds est confondu dans une grande recette, où à peine le fait-on valoir la moitié, et rien du tout à légard de la taille. Et cela est si véritable, quun fonds de quatre ou six arpents sera baillé aisément à cinquante livres et payera vingt livres de taille, et lorsque par le sort commun il vient aux mains du seigneur ou de quelque puissant, on ne le compte que sur le pied de la moitié, et il ne fait point augmenter la taille du receveur. » (Détail, p.180)
Boisguilbert rattache très judicieusement à ce premier vice de la taille, cest-à-dire à son imposition arbitraire, la persistance des abus, qui résistèrent à lénergique persévérance de Colbert, et dont la révolution française seule put triompher : « De si grands désordres auraient cessé il y a longtemps, si personne navait intérêt à leur maintien... Les receveurs des tailles, tant généraux que particuliers, se sont toujours opposés indirectement au remède quon y a voulu apporter ; car si cette incertitude est le principe de tout mal, cest elle précisément qui fait une partie de leurs revenus... Les receveurs particuliers, outre cet intérêt de frais et de courses dhuissiers et dexécutions... et les présents... en ont encore un, qui leur est commun avec les receveurs généraux, qui est la remise que le roi leur fait pour le recouvrement de la taille, laquelle est présentement de neuf deniers pour livre, et qui était autrefois bien plus considérable, ayant été jusquà six sous pour livre. Le principe, la cause de cette remise est la difficulté de faire le recouvrement de la taille dans les temps quil est nécessaire de la fournir à Sa Majesté. On suppose donc que cette gratification leur est faite pour les dédommager des sommes quils sont obligés davancer de leurs propres deniers... Ainsi, il est de leur intérêt que la taille ait toujours une montre de difficulté de payement. » (p.180) Il en donne une preuve irréfragable dans lopposition que les personnes intéressées faisaient à la permission demandée par les petites villes de mettre leur taille en tarif. On a vu des officiers de la Cour des aides rapporter à leurs confrères, quentre autres bonnes affaires quils avaient faites pour le bien de la compagnie, ils avaient empêché plusieurs lieux qui demandaient cette concession, de lobtenir, quoiquils fissent des offres très avantageuses à Sa Majesté, offres quils avaient fait rejeter par MM. les ministres, toujours en alléguant lintérêt de la campagne. » (p.182)
À larbitraire de cet impôt se joignait linjustice de sa répartition. Le conseil du roi arrêtait tous les ans létat des tailles pour chaque généralité ; lintendant pour chaque élection, les élus pour chaque paroisse, puis pour chaque habitant de la paroisse. Boisguilbert trace un tableau piquant de toutes les intrigues qui présidaient à ce travail ; et les documents officiels abondent pour en démontrer lincontestable exactitude ; « Tout le monde fait sa cour à MM. les intendants, afin que leurs paroisses soient favorablement traitées... en sorte quil nest pas extraordinaire de voir une paroisse de cent feux et du contenu de quinze cents arpents de terre, payer beaucoup moins que la paroisse qui nen contiendra que la moitié... Quelques intendants bien intentionnés ont voulu arrêter ce désordre... Cependant de très grands seigneurs se trouvant dans cette espèce, on ne pouvait pas commencer par eux, comme il eût été de nécessité pour montrer lexemple ; ils ont tous abandonné ce projet dès les commencements. En sorte quaujourdhui une des plus agréables fonctions de MM. les intendants des provinces est cette répartition. »
Turgot, tout en convenant que limposition de la taille est entièrement arbitraire, puisque lintendant en décide seul, écrivait en 1764 : « Cet arbitraire na presque point dinconvénient. Simaginer que lintendant augmente ou diminue au hasard les paroisses pour favoriser ou pour punir les habitants, cest connaître bien peu les hommes. Aucun homme, chargé de ladministration dune province, ne voudra se déshonorer publiquement sans intérêt... Tout intendant qui ferait un changement considérable à la répartition, sans motif, serait décrié dans toute la province. Dun autre côté, quel intérêt pourrait-il avoir pour exposer ainsi sa réputation ? Tout ce quil peut faire cest daccorder une cinquantaine de francs à quelques paroisses qui se plaignent de surcharge. » (Observ. sur un projet dédit.) En dépit de ces considérations, où lexcellent intendant de Limoges semble trop juger des autres par lui-même, je crois les plaintes de Boisguilbert très fondées.
Sans doute, la passion éclate dans les invectives du comte de Boulainvilliers, bien quil prétende nexposer que des vérités sensibles à toute la France : « La lecture des mémoires que les intendants ont fournis au duc de Bourgogne fait connaître que, malheureusement pour la France, il ny en avait aucun, dans les années 1697, 1698 et 1699, ... qui ne soit réellement compris dans lun de ces trois caractères, incapacité, inapplication et prévention... Cest peu, à légard de ceux qui étaient en exercice en 1698, de dire quils ignoraient les événements les plus communs de lhistoire, les maximes les plus ordinaires de lconomie civile et politique, et quils navaient pas la moindre teinture des choses qui contribuent essentiellement à la prospérité dun État, telles que lagriculture, les travaux et les dépenses quelle exige, le commerce, les manufactures... Il faut dire quils ignoraient jusquà leur langue naturelle, etc
! Entre les misères de notre siècle, il nen est point qui méritent davantage la compassion de ceux qui viendront après nous que ladministration des intendances. » (État de la France, préface) Mais, même en retranchant toute lexagération très certaine où la rancune de la noblesse, abaissée par cette création du pouvoir absolu, a entraîné lauteur, il reste encore de quoi justifier bien des griefs et rendre vraisemblable en très grande partie cette accusation qui se rapproche plus spécialement de celle de Boisguilbert : « La magistrature des intendants épuise toutes les ressources du royaume, ne laissant échapper que leurs créatures à la rigueur des impositions arbitraires, et par conséquent elle est encore plus nuisible aux véritables intérêts du roi quà celui des sujets. »
Colbert eut beau, par une circulaire du 26 août 1663, ordonner, au nom du roi, de faire le département de la taille, « sans avoir égard aux recommandations de qui que ce soit » (Depping, tome III, p.33), quatre ans après, lintendant La Gallissonnière lui écrit avec franchise : « Je finirai en vous remarquant quordinairement ceux qui ont moins de raison de se plaindre sont presque toujours en possession de crier plus haut, et de chercher par des voies obliques des protections qui très souvent nous désarment et nous ôtent le courage de faire notre devoir. » (Ibidem, p.9) Ces recommandations partaient quelquefois de très haut. En voici qui sont de Colbert lui-même : À De Fontenay-Hotman, 25 septembre 1663. « M. le comte de Saint-Aignan ma fait entendre que les habitants de Loches étaient fort misérables, et quil serait juste de les soulager, tant de la taille que de limpôt du sel. Et comme il est de mes amis particuliers, je vous serai obligé si vous maidez à faire valoir sa recommandation. » (Depping, tome III, p.50) À Leblanc, 17 août 1682. « Mademoiselle ma prié de vous recommander les habitants de la ville dEu dans limposition prochaine de la taille, et je satisfais à ce quelle a désiré de moi. » (tome IV, p.341) Je sais bien quil ajoute, dans ces deux lettres, que « léquité et la justice doivent toujours prévaloir sur toute autre considération, que lon doit une justice égale à tous les sujets du roi. » Mais alors la recommandation na réellement plus de sens : et quel intendant neût pas vu un ordre dans un simple désir du tout-puissant ministre ?
« Les collecteurs élus, reprend Boisguilbert, se font faire la cour à leur tour, pour asseoir la taille sur leurs concitoyens. Mais cest de la manière que des gens qui croient que la misère autorise tout peuvent faire ; cest-à-dire quon commence par se venger de ceux de qui on croit être blessé... Après quoi, on a soin de ses parents et amis, riches ou pauvres... Ajoutez que les moindres collecteurs ont un intérêt plus fort que tous ceux-là, qui est le soulagement de leur pauvreté.... La taille sasseyant à la pluralité des voix, ils prennent de largent des riches pour leur vendre leurs suffrages : et la moindre corruption est den recevoir des repas... On épargne ou lon considère (ce qui est le mot en usage) les fermiers du seigneur de la paroisse, à proportion que lon croit quil sest employé lui-même auprès de MM. les intendants pour faire considérer la paroisse ; on a le même égard pour les gentilshommes... pour ceux qui appartiennent à des personnes de justice, jusquà des procureurs et des sergents, de sorte que tout le fardeau retombe sur des artisans ou marchands... Il ny a pas cinquante ans quau bourg de Fécamp, sur la côte de Normandie, il y avait cinquante bâtiments terre-neuviens... On les a si bien fatigués par des tailles exorbitantes... quils se sont tous retirés, et il nen restait pas trois avant le commencement de la guerre (pp.174-176).
Boisguilbert ne se trompe que sur un point, assez grave il est vrai : cest de croire que « depuis, 1660 on a entièrement abandonné lattention à la juste répartition des tailles, sans renouveler ni même faire observer les anciennes ordonnances, qui ne parlaient dautre chose que dy veiller continuellement. » (p.262) Il se fait illusion : le mal était bien plus ancien.
Une ordonnance de François Ier, 1517, se plaint que les élus ne chevauchent pas et répartissent mal la taille. (Encycl. méthod. Finances, IIe vol., p.40) Que porte lédit de Henri IV, en mars 1600 ? « Sur les plaintes faites et réitérées souvent en notre conseil, des abus, inégalités, malversations et vexations qui se commettaient en la levée et perception des tailles, etc
Nos sujets ont souffert beaucoup de foule et doppression, à cause desdits abus et malversations, même de ce que légalité na pas été gardée par les états au département des paroisses, moins par les assesseurs en lassiette et ès taxes des particuliers habitant quils ont gratifié, surchargé ou exempté comme il leur a plu, sans y garder aucune règle que celle de leur passion ou de leur intérêt, etc. » Mêmes plaintes et mêmes règlements dans lédit de Louis XIII, janvier 1634 ; de Louis XIV, juillet 1643 : en sorte quil est vrai de dire avec Vauban : « Ce quon a toujours trouvé à redire dans limposition des tailles, et à quoi les ordonnances réitérées de nos rois nont pu remédier jusquà présent, est quon na jamais pu bien proportionner limposition au revenu. » (p.58)
Dun autre côté, il est souverainement injuste de méconnaître la vigilance incessante de Colbert sur ce point. Dès 1662, il soccupa de lexécution des règlements antérieurs, nomma des commissaires ; une déclaration du 12 février 1663 rappela lédit de 1643 ; nouvel édit en mars 1667 ; grand travail en 1670 pour réformer toute cette matière ; règlement en mars 1673 ; arrêt du Conseil en septembre 1681 ; déclaration en août 1683. Colbert avait donc le droit de se rendre témoignage à lui-même lorsquil disait à Louis XIV, au sujet des tailles : « Comme cest la matière sur laquelle il peut se commettre le plus dabus, cest aussi celle à laquelle on a donné et lon donne toujours plus dapplication. » (Mém. au roi, 1680) Chaque année, une circulaire recommandait aux intendants de diminuer les frais de recouvrement, détablir légalité dans les charges, de soumettre à la taille ceux qui sen exemptaient sans droit, de visiter tous les ans plusieurs paroisses pour surveiller lexécution du règlement. Celle de 1670 dit expressément : « Tenir soigneusement la main à ce que les impositions soient faites avec justice et égalité. Considérez ce travail comme le plus important de tous ceux qui sont confiés à vos soins. » (P. Clément, Lettres, etc., IIe vol., 1ère part., p.72)
Mais, il faut bien en convenir, tous ces efforts du vigilant ministre semblent avoir été à peu près entièrement inutiles : car il ny a pas, pour ainsi dire une seule année de son ministère où le mal ne lui soit partout signalé, toujours vivace, toujours incurable. Ouvrons, en effet, la Correspondance administrative pour soumettre à un contrôle décisif les plaintes de Boisguilbert.
Poitiers, 9 novembre 1661. Lintendant Pellot, après avoir dit quil a revu avec soin la répartition par paroisses, ajoute : « Il reste à tâcher de faire observer cette même égalité dans le règlement qui se fera sur les contribuables, où est le plus grand désordre : car la taille ne se jette que sur les misérables et les paysans, les métayers et fermiers des gentilshommes, etc. À cela il y aura bien plus de peine. » (tome III, p.4)
Aurillac, 17 avril 1663. « On ma averti, écrit De Choisy, que parmi ces montagnes la taille était toujours très mal départie, tant parce que plusieurs gentilshommes faisaient les roolles et épargnaient leurs fermiers, que parce que souvent les collecteurs eux-mêmes prenaient des gratifications des coqs de paroisses pour diminuer les cottes. » (Ibidem, p.24)
Saintes, 18 mai 1664. Lettre de lévêque : « Il est certain que les peuples de la Xaintonges ont peine à payer leurs tailles ; elles sont trop grandes ; mais ils profiteront peu de la diminution que Sa Majesté leur fera, si les riches sont soulagés, et les seuls pauvres accablés de taxes, ce qui est trop commun, non seulement parce que les officiers ne tiennent pas assez la main au règlement, et quils navertissent pas comme ils devraient MM. les intendants de la force des paroisses, mais à cause que les riches roturiers se font aisément décharger et craindre aux pauvres collecteurs, soit par leurs menaces soit par celles de leurs protecteurs. » (Ibidem, p.67)
Meaux, 11 février 1665. Lettre dun habitant de la Brie : « Sa Majesté ne peut rétablir universellement le commerce en France quen ôtant ou changeant limpôt de la taille, qui est une contribution qui ne se peut distribuer ni lever avec égalité, et qui est encore présentement la seule cause de la ruine des peuples et du commerce, parce que la taille ne se donne dans les impositions particulières (je ne parle point des générales) que par faveur, par vengeance, par envie, etc. » (Ibidem, p.135)
Chalons, 20 janvier 1667. Lettre de lintendant Caumartin : « La distribution des tailles est si mal faite dans les villes et dans les villages de cette province, et linjustice en est si perpétuelle et si visible
quun des plus grands biens que lon pourrait faire aux peuples serait de travailler à un bon régalement. Je sais bien que le mal est général et les remèdes assez difficiles : mais encore y a-t-il quelque chose à faire. » (Ibidem, p.169)
Colbert à Chamilly, 1er août 1670 : « Étant certain que la difficulté qui se rencontre dans les recouvrements ne procède la plupart du temps que de linégalité quil y a dans le régalement des impositions. » (Ibidem, p.198)
Colbert à Leblanc, intendant de Rouen, 16 juillet 1677 : « Le roi mordonne de vous dire que Sa Majesté apprend de diverses provinces du royaume quil se passe toujours beaucoup dabus dans limposition, la confection des rôles, et la collecte de la taille, savoir que, en beaucoup de lieux, les seigneurs des paroisses prennent connaissance des rôles de la taille et les font même faire quelquefois chez eux, quils déchargent extraordinairement leurs fermiers et ceux pour lesquels ils ont quelque considération particulière ; que les élus font aussi souvent la même chose, et même que les principaux habitants des paroisses trouvent presque toujours des moyens de faire diminuer considérablement leurs cotes au préjudice des pauvres. » (P. Clément, Lettres, etc., IIe vol., 1ère part., p.378)
Circulaire aux intendants, 28 avril 1679 : « Le premier point et le plus important est limposition des tailles, sur lequel quoique je sois persuadé que lapplication que vous y donnez empêche beaucoup dabus, néanmoins comme il est certain que... il se passe encore beaucoup de désordre qui ne vient pas à votre connaissance, par le soin que ceux qui en sont coupables et qui en profitent prennent de vous le cacher, le roi veut, etc. » (Depping, p.97)
Circulaire du 28 mai 1681. « Sa Majesté a reçu avis que... presque dans toutes les paroisses les principaux habitants et les riches trouvaient facilement moyen de se décharger des tailles et den surcharger les moyens et les pauvres habitants. » (Ibidem, p.154)
Ces aveux périodiques sont dune désespérante monotonie et nembrassent pas moins, on le voit, que toute ladministration de Colbert. Après lui, bien entendu, le désordre ne fit que saccroître. En 1705, Madame de Maintenon, dans linstruction la plus complète et la plus détaillée quelle ait adressée aux demoiselles sortant de Saint-Cyr, lavoue sans restriction : « Personne ne veut porter la charge, et on népargne rien pour en exempter ses terres, ce qui est une grande injustice, parce quen cherchant à se soulager on en accable dautres, etc. » (Conseils aux demoiselles, Ier vol., p.68.)
DE LA COLLECTE DE LA TAILLE.
Continuons déprouver Boisguilbert à la pierre de touche de lhistoire : épreuve qui, on le voit, ne tourne guère à son désavantage.
Les désordres nétaient pas moindres dans la collecte de la taille que dans son assiette. Il les fait ressortir vivement dans une description dramatique (pp.176-178), dont nous choisirons les traits principaux : « Comme ce recouvrement est une des corvées les plus désagréables quon puisse imaginer, les collecteurs, en quelque nombre quils soient, ne la veulent faire que tous unis ensemble et marchant par les rues conjointement... ; et comme la taille ne se lève pas dans une année, à beaucoup près, on voit les collecteurs de lannée présente marcher, ou plutôt saccager dun côté, pendant que ceux de la précédente en usent de même dun autre ; et lorsquil y a quelque étape ou quelque ustensile à cueillir, ... cela forme une nouvelle brigade sur le modèle des autres ; lesquelles jointes ensemble, sans parler de la collecte du sel, ... composent une espèce darmée qui pendant une année entière, perd son temps à battre le pavé, sans presque rien recevoir que mille injures et mille imprécations. Et cela parce que, comme lors de lassiette, lintérêt des particuliers imposables et qui ne comptent aucune protection est de cacher toute sorte de montre daisance par une cessation entière de commerce et de consommation : de même, lors de la collecte, ils en ont un autre qui est de ne payer que sou à sou, après mille contraintes et mille exécutions, soit pour se venger des collecteurs..., ou pour rebuter ceux de lannée suivante... Dun autre côté, les collecteurs sont accablés de frais par les receveurs des tailles, qui ont érigé ces sortes de contraintes en revenant-bon de leurs charges. Et sil arrive que des paroisses... payent à jour nommé sans souffrir de courses, elles sont assurées davoir de la hausse lannée suivante... »
Ces plaintes étaient lexpression même de la vérité : « Cest une chose pitoyable, écrit de Bourges lintendant DHerbigny, 23 avril 1666, que de pauvres collecteurs, pour un surtaux de quarante sols, dont la somme principale nest que de six livres dix sous, soient condamnés à cinquante-six livres de despens. . . Un des plus grands abus quil y ait en cette généralité, et qui en causera la ruine, sil ny est remédié, sont ces surtaux. » (Corr. admin., tome III, p.156) Colbert, dans une circulaire aux intendants, 1er juin 1680, reconnaît « quil sest toujours glissé une infinité de friponneries dans ces frais. » Il leur écrit encore à ce sujet le 6 août 1682 : « Sur ce que jai écrit par ordre du roi à tous MM. les intendants et commissaires départis concernant les frais faits en la recette et collecte des tailles qui sont payés par les peuples, quil ne fallait pas quils se confiassent à la taxe de ces frais faite par les élus, parce que tous les abus et les concussions faites par les receveurs, par les huissiers et par les collecteurs, demeuraient impunies par la connivence des élus, il y a déjà deux de MM. les intendants et commissaires départis qui, par lapplication quils ont donnée à découvrir la vérité de cet avis, ont trouvé une infinité de ces abus et concussions, etc. » (Cité par M. Baudry, Mém. de Foucault, appendice, p.485.)
Boisguilbert continue ainsi : « Lorsquaprès les injures et les imprécations par lesquelles les contribuables ont jeté une partie de leur bile et de leur colère, il faut enfin venir au payement, voici comment les choses se traitent : les collecteurs noseraient trop pousser les taillables, de peur de souffrir un pareil traitement à leur tour. Ainsi, bien quils puissent exécuter eux-mêmes les meubles et les emporter faute de payement, il faut néanmoins quils aient souffert eux-mêmes force contraintes de la part des receveurs, avant que den venir à ces extrémités ; cest-à-dire plusieurs courses dhuissiers et de sergents, lesquels il faut, dabord quils sont arrivés, régaler dans les cabarets, afin quils ne fassent quune simple course et non une exécution, et leur donner de largent indépendamment de celui quil leur faut pour leur course et auquel ils nont que la moindre part ; tout cela pourtant dans les commencements, car dans les fins ce sont toutes exécutions. »
« On amène alors les bestiaux de la paroisse en général, sans sinformer si ceux à qui ils appartiennent en particulier ont payé tout à fait leur taille ou non, ce qui est fort indifférent. Il faut encore de largent à lhuissier, afin quil namène point les bêtes saisies fort loin, et quil ne les fasse pas vendre sans délai : et puis, quand lannée va expirer, ... ce sont des emprisonnements, et il faut encore de largent aux huissiers, afin quau lieu de mener les collecteurs dans les prisons qui sont souvent éloignées, ils les mettent en arrêt dans une hôtellerie voisine, où ils vivent aux dépends de leurs confrères. Que si le geôlier les réclame, ... il les faut mener en prison, où il coûte trois sous quatre deniers par tête chaque jour pour coucher sur la paille : et il faut que leurs femmes ou leurs enfants, éloignés quelquefois de trois ou quatre lieues, leur portent à manger
De plus, chaque fois que les collecteurs vont en recette, il ne faut pas oublier un présent à M. le receveur, des fruits du terroir, quoi quil puisse coûter : autrement, quelque mal que lon souffre, ce serait encore davantage... On oubliait encore un autre article, les procès... Il sest trouvé des paroisses où, dans le premier mois de la taille, il sétait donné jusquà cent exploits ; cest-à-dire que deux cents personnes avaient été occupées à aller plaider lune contre lautre en des lieux éloignés en quittant leur travail et leur commerce. »
Après avoir assisté à un pareil spectacle de désolation, on nest pas tenté daccuser Boisguilbert de déclamation, lorsquil résume ainsi, avec lénergie qui est un des caractères de son talent, tout ce tableau de la taille personnelle : « Enfin, considérant la manière dont la taille se départit, simpose et se paye, et comme la vengeance du trop à quoi lon croit avoir été imposé se perpétue de père en fils, il faut demeurer daccord quelle est également la ruine des biens des corps et des âmes. » (p.178) « Une guerre continuelle serait bien moins à charge au peuple quun impôt exigé dune pareille façon » (p.173). « Si les démons avaient tenu conseil pour aviser aux moyens de damner et de détruire tous les peuples du royaume, ils nauraient pu rien établir de plus propre à arriver à une pareille fin. » (p.254)
Ce qui écarte de ces pages saisissantes tout soupçon dexagération, outre toutes les preuves officielles que jai déjà recueillies, ce sont les plaintes de Guy-Patin, souhaitant (11 janvier 1661) la diminution de la taille, « qui est, dit-il, un fardeau effroyable, onus Ætnâ ipso gravius, pour lequel le pauvre est plus maltraité par les partisans que ne sont les forçats et les galériens sur mer. » Cest, mieux encore, le témoignage si grave de Vauban qui, près dun demi-siècle plus tard, déclare la taille « en toute manière accablante à un point qui ne se peut exprimer » (p.39) Cest encore cette belle lettre par laquelle Philippe dOrléans, un an seulement après la mort de Boisguilbert, honorait le début de sa régence (4 octobre 1715) : « Jai cru devoir donner les premiers soins de ma régence à ce qui regarde les tailles. Mon intention est darrêter le cours des frais excessifs que font aux taillables les receveurs, huissiers et autres ; détablir une juste égalité dans les impositions ; dempêcher et les vengeances que les collecteurs exercent contre ceux dont ils croient avoir lieu de se plaindre, et les protections injustes quils donnent à leurs parents et à leurs amis ; de remédier aux non-valeurs supposées... Je suis informé que la liaison, qui est souvent entre les officiers des élections et les receveurs, donne lieu à la multiplicité des frais, quils regardent comme des revenans-bons de leurs charges : je sais que plusieurs dentre eux emploient leur autorité plutôt à protéger les riches quà soulager les pauvres... Et comme il est de la justice et de la piété dempêcher loppression des taillables, je crois quil nest point de peine assez forte pour punir ceux qui voudraient sopposer au dessein de les soulager... » (Encycl. méth. Finances, art. Taille.) Si cette lettre ne produisit pas les heureux résultats quelle faisait espérer, elle a, du moins pour nous, le mérite de décerner à Boisguilbert un certificat authentique de véracité.
DES AIDES.
Après cette vigoureuse sortie contre la taille, notre patriotique historien sattaque, avec autant de pénétration et de courage (pp.184-190), au second agent de la misère de la France, aux aides, « qui tiennent constamment le principal personnage dans un pareil désastre (p.254), qui sont presque la seule cause de la ruine générale » (p.185). Cétait un impôt sur le vin, leau-de-vie, le cidre, le poiré, la bière et toutes les liqueurs dans la composition desquelles entrait lune de celles-là. On lavait établi en 1360 pour la rançon du roi Jean. Il devait donc être temporaire. Mais, comme il arrive toujours en fait de contribution, il resta définitif et saccrut rapidement. De cinq cent dix mille livres en 1604, il sélevait à vingt et un millions en 1684 ! (État de tout le revenu du roi, manuscrit de M. Monteil.) Boisguilbert, qui semblerait devoir être entraîné à exagérer, ne parle que de dix-neuf millions ou environ (p.185).
Ce droit était exorbitant ; il se percevait « partout en Normandie sur le pied du quatrième denier de la vente au détail des liqueurs. À quoi, si lon ajoute quelques nouveaux droits, tels que le quart en sus, le droit de jauge, cela va presque au tiers ; et comme le principal débit se fait dans les villes et lieux clos, les droits dentrées pour le roi, les hôpitaux, et pour les villes mêmes à cause des charges publiques, composent des sommes qui, jointes avec tous ces droits de débit, font un capital excédant de beaucoup le prix de la marchandise, surtout dans les petits crus. Il sest trouvé, en effet, des années où les droits ont été vingt fois plus forts dans le détail que le prix en gros de la denrée, ce qui anéantit si fort la consommation quil faut que les pauvres ouvriers boivent de leau. »
Que de curieuses révélations il nous fait, de visu, sur le manège des fermiers des aides pour senrichir ! Lorsquil nous les montre recourant « à des moyens indirects que lon ne pourrait pas croire si on ne les voyait tous les jours de ses yeux », il nous dépeint, avec plus de verve encore que Lesage, Turcaret et son honnête commis, M. Rafle. « Les droits des aides ayant été mis sur un pied exorbitant, il a fallu de deux choses lune : ou abandonner tout à fait le commerce des liqueurs en détail, ou tromper les fermiers sur la qualité du débit... Comme il était impossible aux fermiers des aides dempêcher ce désordre par les voies ordinaires, en vérifiant la fraude par témoins, ils ont obtenu des édits et des déclarations, qui portent que les procès-verbaux de leurs commis, quels quils soient, feront foi dans tout leur énoncé : et comme il ne sen fait aucune enquête de vie et de murs lors de leur réception, et quils ont dailleurs pour profit particulier le tiers des amendes et confiscations prononcées en conséquence de leurs procès-verbaux, ils sont absolument juges et parties, et ont en leur disposition les biens de tous les hôteliers de leurs districts ; et sils ne les font pas périr tous dès rentrée de leur bail, cest quil nest de leur intérêt de les faire périr quà la fin... Comme, par le moyen de leurs procès-verbaux, ils sont maîtres de tous les biens des hôteliers, ils ne souffrent vendre quà ceux quil leur plaît, cest-à-dire à ceux qui achètent des liqueurs deux seuls, à tel prix quils y mettent, tous les commis en faisant marchandise, ce qui était anciennement défendu par les ordonnances. » Colbert, en 1678, se refuse à comprendre la possibilité dun pareil désordre : « Je ne puis expliquer, écrit-il à M. Leblanc, intendant à Rouen, ce que vous dites dans votre lettre que les fermiers des aides obligent les cabaretiers à vendre le vin et le cidre un sol ou deux le pot plus quils ne le vendraient et font payer le quatrième sur ce pied, nayant jamais entendu parler dune plainte de cette qualité, et me paraissant impossible quun fermier puisse obliger un cabaretier à vendre plus cher quil ne veut vendre, la vente des denrées étant entièrement libre dans tout le royaume, et étant difficile, même impossible, de le gêner par qui que ce soit. » Il écrit de nouveau au même intendant, en 1680, et répète « que la vente du vin est libre, quil ny a ni règlements, ni ordonnances qui défendent aux fermiers des aides den vendre, que ces plaintes sont discours qui ne peuvent avoir aucun fondement », et il le renvoie, soit aux tribunaux de police, soit à la Cour des aides de Rouen, tout en reconnaissant « que cette compagnie a toujours été accusée de beaucoup de désordre dans ladministration de la justice qui lui est commise. » (P. Clément, Lettres, IIe vol., 1ère partie, p.382, 147)
Pour être maîtres de toute la consommation en détail, comme ils ne pourraient pas aisément avoir des commis dans tous les lieux écartés et surveiller la fraude, « ils ont coutume de faire périr dans les lieux éloignés autant dhôtelleries ou de cabarets quil sen élève, ce qui a si bien banni cette sorte de consommation dans les campagnes, que lorsque ce nest pas dans une grande route, on fait des sept à huit lieues de chemin sans trouver où apaiser sa soif. » Et si un particulier va sapprovisionner dans un pays vignoble, « ils font les choses dune manière que quand on a une fois fait cette route, il ne prend point envie dy retourner... Avant de se mettre en chemin, il faut aller faire sa déclaration au bureau prochain, prendre une attestation de la quantité de vin quon voiture ; et si lon est éloigné du bureau, perdre une journée à attendre la commodité de M. le commis, qui nest jamais le temps de larrivée des voituriers... Sétant mis en chemin, il faut au premier lieu clos sarrêter à la porte, pour aller pareillement porter sa déclaration, et voir si elle est conforme, et si les futailles sont de la jauge déclarée. M. le commis nest pas souvent au logis, ou ny veut être, ni le jaugeur non plus, pendant lequel temps il faut que les chevaux soient au vent et à la pluie, ny ayant hôtelier assez hardi pour leur donner le couvert que le tout ne soit fait. Que si les jaugeurs ne se rapportent pas, comme cela peut arriver, il ny va pas moins que de la confiscation de la marchandise et des chevaux, ou bien il faut se racheter par une honnêteté à M. le commis. La jauge, dit-il plus loin, est le comble de la vexation... Jamais deux pareilles gens ne se rencontrent dans leurs mesures, même à beaucoup près, comme on a quelquefois fait expérience. Ils en usent même si bien, quils crient leurs suffrages à lencan à qui en donnera le plus du commis ou du voiturier, pour rendre un procès-verbal favorable à lun ou à lautre » (p.304)
Que résultait-il de ces vexations ? « Les vignes sont venues en non-valeur ; et ça été un très bon ménage en quantité dendroits de les arracher, puisquaprès avoir fait les frais de la culture et de la récolte..., on avait le malheur de voir gâter le vin dans les caves sans en pouvoir trouver le débit... En sorte quon montrera des procès dans lesquels des marchands de futailles, les ayant vendues à crédit avant la récolte, nont pas voulu pour leur payement les reprendre avec le vin dont elles étaient remplies, dont néanmoins on ne leur demandait rien, quoique ce même vin, à dix ou douze lieues de là, valût un prix exorbitant. Mais.... il y a moins à perdre le vin quà risquer des charrettes et des chevaux, en entreprenant den faire le transport. Et le grand préjudice quune pareille disposition fait au corps de létat, est que ces mêmes pays où le vin est si cher, parce que lon ny en récolte point, et quon nose y en mener, ne sauraient plus se défaire des denrées quils donnaient en échange, comme les salines et les avoines... lesquelles étaient enlevées par les mêmes voitures qui amenaient les vins... Ainsi chaque contrée périt... »
Le Mémoire sur la généralité de Paris dressé en 1698, pour Monseigneur le duc de Bourgogne, par M. Phélipeaux, conseiller détat, a fourni au comte de Boulainvilliers des détails exactement conformes : « On a depuis chargé cette vente si considérablement que les vignerons ne trouvant presque aucun profit dans leurs récoltes, ont en partie abandonné leurs vignes ; dautres les ont arrachées, et généralement cette partie du commerce sest diminuée avec un extrême préjudice des droits du roi. » Ce qui suit mérite quelque considération pour mettre en lumière lintelligence économique des hommes dÉtat, contemporains de Boisguilbert : « La fabrique de la bière y a aussi contribué, et lauteur remarque quau lien quautrefois il ne sen débitait pas pour cent mille livres à Paris, il sen est débité pour cent vingt mille livres dans lannée 1689, et quil sest fait une consommation de la fabrique de la bière de quatre-vingt mille septiers dorge, sans compter le blés pour la bière blanche, doù lauteur infère que le véritable remède au mal serait de charger la bière de quelques grands droits, afin de décourager les brasseurs, et dégoûter le peuple, qui cherche le bon marché. » (État de la France, IIe vol., p. 124.)
Boisguilbert cite spécialement, comme preuve irrécusable du mal causé par les aides, lélection de Mantes, depuis létablissement dun droit de sept francs par muid sur les vins qui seraient portés en Normandie et en Picardie. Ce droit, dit-il, « coûte plus de quinze millions par an aux provinces de Picardie, Normandie et Ile de France ; et à légard du roi, pour quatre-vingt mille livres que cela lui porte, quon est bien assuré quil ne voudrait pas avoir à ce prix,... on a été dans lobligation de diminuer les tailles de cent cinquante mille livres sur la seule élection de Mantes ; et ce qui en reste est payé avec bien plus de difficulté que nétait le total autrefois, sans quon en puisse coter dautres raisons que la naissance de ce droit » (p.189). Le rapport officiel ne parle pas autrement : « Lélection de Mantes est en très mauvais état, un quart de labeur y est en friche : les meilleures terres ny valent que 8 francs larpent, les vignobles périssent aussi, et lon ny recueille à présent quun peu plus de la moitié des vins qui sy faisaient autrefois, cest-à-dire environ trois mille muids. Lauteur prétend que la liberté, qui est donnée aux collecteurs de saisir les chevaux de labeur pour les tailles, est le premier obstacle à la culture de la terre ; et à légard des vins, létablissement du droit de gros, et particulièrement celui de sept livres par muid de tout ce qui passe les rivières dEure, dEpte et dAndelle qui a tellement empêché le débit et la consommation des vins, que les foires de Rouen ne tirent pas à présent dix mille muids, dont il reste la moitié aux marchands, au lieu quautrefois le débit montait à soixante mille. Le droit de sept livres ne ruine pas seulement les vignerons, mais il empêche que le roi nen perçoive vingt fois autant par le quatrième de la vente des vins en Normandie. » (Etat de la France, IIe vol., p.136)
Après avoir lu Boisguilbert on sait donc à quoi sen tenir sur cet impôt, et lon est à même de prononcer sur la valeur de deux appréciations contradictoires, recueillies par M. Daire dans une note instructive. Ducrot, dans son Traité des aides, tailles et gabelles, imprimé en 1633, et Desmaisons, dans un semblable ouvrage, de 1666, prétendaient que les aides étaient le plus légitime, le plus juste et le plus agréable des impôts. On changea davis pendant la dernière moitié du XVIIème siècle, et M. Le Trosne, lun des économistes les plus distingués de cette époque, calculait que, pour faire entrer trente millions dans les caisses de lEtat par le moyen des aides, la dépense effective était de soixante, le préjudice causé au développement de la richesse nationale de quatre-vingts ; ou, en dautres termes, quon perdait cent quarante millions pour en gagner trente ! (De ladmin. provinc, liv. IIIe, 1779)
DES DOUANES
Pour les douanes, droits de passage et sortie du royaume, « on peut dire dabord que cest le même cérémonial, même désolation et même extravagance » (p.289)
Il y avait alors des douanes à lintérieur et aux frontières du pays. Colbert avait eu la pensée dabattre toutes les barrières entre provinces : il y travailla. Mais, cette fois, lui qui avait fait preuve de tant dénergie contre les financiers les Parlements, les faux nobles, les communes endettées, il nosa emporter dautorité ce progrès si désirable. Aussi ne réussit-il quen partie.
Douze provinces seulement acceptèrent le tarif uniforme de 1664 et formèrent ce quon appela les provinces des cinq grosses fermes. Cétait néanmoins une notable amélioration pour la moitié de la France. Voltaire la dit avec beaucoup dimpartialité : « Colbert ne fit pas tout ce quil pouvait faire, encore moins ce quil voulait. Les hommes nétaient pas alors assez éclairés, et dans un grand royaume, il y a toujours de grands abus. » (Siècle de Louis XIV, ch. 30.) La France offrait donc alors une bizarre organisation : au point de vue des douanes, des provinces françaises étaient étrangères, dautres réputées étrangères !
Boisguilbert sélève surtout contre les douanes intérieures : il les flétrit comme des abus « criminels, outrageants pour la raison et le sens commun » (p.254). « Elles sont indignes et font honte à la raison » (p.289). Ces provinces, qui appartenaient autrefois à des provinces étrangères, nont-elles pas été réunies à la couronne ? Dès 1614, les députes du tiers-état faisaient cette réclamation au nom du bon sens et de lunité nationale. Mais, en 1751, Voltaire était encore réduit à jeter le ridicule sur cette absurde organisation : « Charger de taxes dans ses propres états les denrées de son pays, dune province à une autre ; rendre la Champagne ennemie de la Bourgogne, et la Guienne de la Bretagne, cest un abus honteux et ridicule : cest comme si je postais quelques-uns de mes domestiques dans une antichambre pour arrêter et manger une partie de mon souper lorsquon me rapporte. On a travaillé à corriger cet abus ; et à la honte de lesprit humain, on na pu y réussir. » (Dialogue entre un philosophe et un contrôleur général des finances)
La douane de Valence méritait dêtre signalée en première ligne : « Elle doit sa naissance, dit Boisguilbert, à un crime que le malheur des temps fit tolérer, et que par conséquent le rétablissement de lordre devait abolir. Lors des guerres civiles de la religion, le connétable de Lesdiguières sétant rendu chef du parti des Huguenots dans cette contrée, établit cet impôt par la force majeure, sans aucune autorité du prince, pour lentretien de ses troupes ; et après que les choses furent pacifiées, des intérêts personnels contraires à ceux de lEtat lont maintenu jusquà présent. Ce sont ces mêmes abus qui ont fait maintenir les autres douanes et augmenter tous les jours, par conséquent, la ruine du royaume. »
Avec quelle énergie il met en relief labsurdité, lhorreur dune pareille administration ! « Toutes les denrées du Japon et de la Chine étant arrivées en France... ne font que quadrupler de prix et même souvent moins. Les droits des princes doù elles sortent, et qui nont point dautres revenus que ces douanes, trois à quatre mille lieues de trajet, les tempêtes et les pirates ne coûtent que cette somme à conjurer. Mais les liqueurs qui passent en France dune province à lautre, quoique souvent limitrophes, augmentent de dix-neuf parts sur vingt et même davantage. Les vins que lon donne dans lAnjou et dans lOrléanais souvent à un sou la mesure et même moins, cest-à-dire avec perte du vigneron, se vendent vingt et vingt-quatre sous dans la Picardie et la Normandie, et il ny a pas encore trop à gagner pour les marchands ; cest-à-dire que les commis et les traitants qui empêchent ce trajet sont six fois plus formidables et plus destructeurs du commerce que ne sont les pirates, les tempêtes et trois à quatre mille lieues de route. » (p.288) Le vin est à cet excès dans ces provinces, par les mêmes raisons que le pain était à cent sous la livre lors du siège de La Rochelle. Dix mille commis arrêtent les avenues des liqueurs : tout comme larmée du roi empêchait le passage des grains dans cette ville... Quelle folie de prétendre que ces dix mille commis, qui font périr une moitié du royaume par labondance des liqueurs, et lautre par lexcès du prix, ne peuvent être congédiés sans renverser lÉtat. » (p.302)
On se fait facilement une idée des entraves et des vexations que le commerce avait à subir, quand on pense que de Gray en Franche-Comté, où la Saône commence à porter bateau, jusquà Arles en Provence, il fallait sarrêter trente fois pour payer trente droits qui montaient en général à vingt-cinq ou trente pour cent. LEncyclopédie méthodique en donne lexplication détaillée. (Finances, art. Douane.) Que dire enfin de cette diversité de droits, aux désignations bizarres, « parisis, sou denier, travers, resve, haut-passage, grand, petit et nouveau droit, qui, se trouvant souvent combinés ensemble, sont autant de pièges tendus à des gens qui ne savent ni lire ni écrire, comme sont tous les voituriers, pour tout confisquer ou les ruiner en séjours, quand ils ne veulent pas les racheter à prix dargent. » (p.304) Colbert le reconnaissait presque à la veille de sa mort, 7 août 1681 : « La multiplicité des droits et la différence infinie qui se trouve presque en chaque généralité, élection, ville et pays, rend toujours la jurisprudence pour la levée de ces droits incertaine, et expose trop les sujets de Sa Majesté à diverses vexations qui peuvent leur être faites par les sous-fermiers, arrière-fermiers, commis, sous-commis et tous autres employés au recouvrement de ces droits de fermes. » (P. Clément, Lettres..., IIe vol., 1ère part., p.164) On sait ce mot spirituel autant que juste : dans les discussions entre redevables et percepteurs, ce sont des aveugles qui se querellent avec des sourds. Voici, en effet, ce quécrivait un fermier général, M. Legendre, dans le procès-verbal manuscrit de sa tournée faite en 1698 : « Cest une chose qui fait grande peine de voir, dans la régie des fermes de Provence, toute la différence qui se trouve dans la perception dun même droit. La foraine, par exemple, se perçoit dautant de manières quil y a de bureaux : il ny a pas deux tarifs qui se ressemblent, et la plupart de ces tari& nont dautre autorité que lusage. Cette diversité jette souvent dans une grande confusion : et lorsque les marchands font quelque difficulté, ou portent quelques plaintes sur les droits, on est bien embarrassé de leur répondre. Nous ne savons comment, en justice réglée, on pourrait défendre un procès sur cette différence de droits. » (Encycl. méth. Finances, IIe vol., p. 244) Voici ce quon écrivait encore en 1784 au sujet de la plus importante douane du royaume, celle de Lyon : « Le tarif de la douane de Lyon, auquel il na pas été touché depuis cent cinquante ans, est un des plus défectueux qui existe. Il a été originairement si mal rédigé, quil est impossible den examiner le détail sans convenir que la perception dune grande partie des droits est sinon totalement arbitraire, du moins très obscure et très contradictoire, etc. » (Encycl. méth. Finances, art. Douane.)
Boisguilbert semble plus déplorer le désordre causé par les douanes extérieures, mais seulement par cette raison que le mal qui « tombe sur le dedans du royaume est aisé à rétablir quand on voudra ne pas sacrifier lintérêt général à celui de quelques particuliers ; le désordre des douanes, au contraire... a banni les étrangers de nos ports. » (p.192) Il est bien loin de mettre le commerce extérieur au-dessus du commerce intérieur, comme on le pensait naturellement, alors quon ne voyait de richesses que dans les métaux précieux, et par conséquent de manière de senrichir que dans limportation du numéraire. Cest une des gloires de Boisguilbert, nous le verrons plus loin, davoir un des premiers, et avec plus de vigueur que personne, réfuté ce préjugé universel.
Cest toujours le même bon sens et la même verve qui linspirent dans ses critiques contre les douanes extérieures ; « quoiquon sache que la richesse dun état consiste dans les envois au dehors, il se trouve jusquà vingt-six droits de sortie dans un port de mer, cest-à-dire vingt-six droits ou déclarations à passer à diverses personnes ou différents bureaux, avant quun seul vaisseau puisse décharger ou mettre à la voile » (p. 289). « Si un marchand, reprend-il avec une puissante ironie, ayant ses magasins remplis dexcellentes denrées et propres à tout lusage de tout le monde, ne les voulait point livrer, après en avoir fait la vente dans sa maison, quaprès que lon en aurait fait déclaration à vingt-six de ses facteurs et commis dispersés en divers quartiers de la ville, et souvent absents de leur demeure, en sorte quil fallût un temps infini pour sacquitter de ces servitudes, nestimerait-on pas aussitôt quil aurait perdu lesprit, et tout le monde ne le quitterait-il pas ? Or, une contrée commerce avec une autre tout comme un marchand avec un autre marchand : les mêmes mesures et les mêmes facilités doivent être observées dans ce commerce, et le même degré dextravagance quon impute à lun serait pareillement applicable à lautre. Car, si quelque ami de ce négociant qui exigerait vingt-six déclarations ayant de se dessaisir de sa denrée lui représentait quil eût à quitter cette manière, autrement quil se ruinerait et passerait pour un fou, et que le commerçant lui repartit quil convient de lextravagance de cette conduite, mais quil ne la peut abandonner dans le moment, de peur de troubler lordre de ses affaires, et quau moins il faut attendre quun procès quil a à deux cents lieues de sa demeure suit terminé ; ne serait-ce pas pour le coup quon le ferait enfermer, et quon lui ôterait absolument ladministration de ses biens ? Voilà, néanmoins, en cet article de douanes, la situation de la France. » (p.301)
Du reste, quil sagisse des douanes intérieures ou extérieures, ce sont partout les mêmes désordres. Boisguilbert en donne de piquants détails : « Les places de receveurs ou directeurs sont les premières commissions que les princes ne méprisent pas de demander pour leurs créatures, en sorte que ce sont gens dune haute protection ; et lorsque la main dont ils tiennent leurs emplois nest pas publiquement visible, cest marque quils ne prêtent que leur ministère à dautres personnes puissantes qui en tirent ce quil y a de plus utile. Il est encore à remarquer que ceux qui nomment à ces conditions, pour faire valoir lobligation quils veulent quon leur en ait, disent une chose assez extravagante, si tout le monde nen était témoin, qui est que cet emploi rapportera cinq on six mille livres de rentes, quoique les gages ne soient bien souvent que de douze cents livres ; sur quoi il faut payer le bureau, les lettres et autres menus frais. Cest par où ceux de ces commis qui ont quelque conscience sauvent leur scrupule en prétendant recevoir par là une permission tacite de tromperie roi, le public et leurs maîtres. (p.193) Nest-il pas tristement significatif de voir que « le gouvernement, pour frapper un grand coup, promulgua, en 1690, une déclaration qui menaçait de la peine de mort les comptables publics qui auraient détourné plus de trois mille livres ? » (Isambert, tome XX, N°1366).
Voici lanalyse des divers moyens quils employaient pour senri-chir : confiscations et amendes arrangements à lamiable, retards et tracasseries.
« Tous les édits faits au sujet des douanes et passages portent... obligation de déclarer, avant louverture des ballots, la qualité, quantité, poids, mesure et diversité des marchandises... le tout sous peine de confiscation et de grosses amendes. Si, après louverture, la vérification qui sen fait ne se trouve pas conforme à la déclaration qui a été mise par écrit, article par article, le tout est confisqué... et ces confiscations se partagent en trois parts : savoir, le tiers aux moindres commis,... le tiers au directeur ou receveur, et le troisième tiers au fermier, avec cette différence que ce dernier est à la discrétion du directeur, qui se met peu en peine de lui, pourvu quil fasse sa fortune » (p.193) ; « cest un piège, dit-il un peu plus bas, quils veulent tendre, en faisant naître un procès où ils sont juges et parties. »
Autre procédé : « Les droits de douane étant une fois mis sur un pied exorbitant,... il faut frauder tout à fait la douane, par des transports secrets pendant la nuit, ou saccommoder avec les directeurs pour tromper les maîtres. Dans lun et lautre cas, les premiers font leur compte ; si on hasarde en tâchant de frauder (comme il est impossible de nêtre pas quelquefois pris), de plein droit appartient le tiers de la confiscation aux directeurs. Mais bien souvent ils ne font point éclater la chose et traitent de la part de leurs maîtres, le marchand y gagnant encore assez, quand il la perdrait tout entière, de sauver les autres suites dune confiscation. Lautre manière leur est pour le moins aussi avantageuse, qui est de sadresser dabord à eux et de traiter de bonne foi de la remise quils veulent faire, moyennant une honnêteté à leur profit, des droits de leur maître, et par conséquent du roi, en quoi ils se montrent honnêtes gens et de bonne composition. Ainsi, dune manière ou dautre, il faut que les droits soient grands : cest à quoi leurs protecteurs ont soin de veiller et de faire périr plutôt tout un pays que de souffrir les douanes à un point que les marchandises les puissent supporter, sans obliger à recourir à un de ces deux expédients. » (p.194)
Boursault a mis en scène un de ces honnêtes commis, plaisamment nommé M. Longuemain, qui expose ainsi sa théorie et sa pratique :
On ne fait point fortune avec trop de vertu.
Cela posé, jai cru pouvoir tout me permettre
Dans les divers états où lon ma voulu mettre.
Dès mes plus jeunes ans, dans les plus bas emplois,
Jai toujours eu le soin détendre un peu mes doigts.
Cette inclination augmentant avec lâge,
Dans des postes meilleurs je prônais davantage ;
Mais tous ces petits gains, par leurs faibles appas.
En flattant mes désirs ne les remplissaient pas.
Si bien que dun beau coup, loccurrence étant belle.
De deux cent mille francs jai fraude la gabelle.
.........................................................................
Pour Messieurs les fermiers qui font des gains si grands.
Quest-ce, de bonne foi, que deux cent mille francs ?
Gros seigneurs comme ils sont, ont-ils lieu de se plaindre ?
A rien de plus modique ai-je pu me restreindre ?
Et de vider ma caisse ayant fait un serment,
Pouvais-je en conscience en user autrement ?
De largent quon a pris fait de la peine à rendre ;
Mais on souffre encor plus quand on se laisse pendre.
Ainsi, soit par faiblesse ou par bonne amitié.
De deux cent mille francs je rendrai la moitié.
Ce sont cent mille francs que je perds : mais quy faire ?
Jaime, quand je le puis, à conclure une affaire.
Les fermiers généraux, voyant ma bonne foi.
Me pourront confier quelque meilleur emploi.
(Le Mercure galant, 1683, acte II, sc. 4)
Autre procédé encore : « On passe sous silence les autres manières quils apportent pour fatiguer les marchands, étant quelquefois six ou sept jours sans trouver le temps de recevoir la livraison des marchandises, soit pour tirer une contribution de leur diligence, ou même, quoiquils aient déjà été salariés, pour apporter du retardement au transport. » (p.195) Toutes ces plaintes ne sont pas imaginées à plaisir. On les retrouve dans le Mémoire de lintendant Bouchu sur la généralité du Dauphiné, 1698 : et le comte de Boulainvilliers, en les résumant, ajoute : « Il me semble que les plaintes précédentes roulent moins sur les droits de la ville de Lyon que sur des concussions arbitraires de la part des fermiers et des commis : ainsi, lon pourrait ménager également les droits de la province et ceux de cette ville en réduisant la perception à ceux qui sont légitimes et fixés par les déclarations du roi et arrêts du conseil sur cette matière; et faisant rigoureusement le procès aux fermiers et commis qui causent des dommages si évidents et si absurdes au mépris des ordres du roi et en abusant de leur autorité. » (État de la France, VIe vol., p.18) Notamment en ce qui concerne la présence des receveurs dans leurs bureaux labus signalé par Boisguilbert est attesté par la législation. Une déclaration du roi décembre 1663 (P. Clément, Lettres, IIe vol., 2e part., p.753), un arrêt du conseil, mai 1697, prescrivent que les bureaux des cinq grosses fermes doivent être ouverts tous les jours ouvrables, de huit heures à midi, de trois à sept heures du soir, à peine par les receveurs dêtre tenus des dommages et intérêts causés par le retard des voituriers, en justifiant leur absence par procès-verbal du juge ou du notaire du lieu. Un second arrêt du mois doctobre enjoint aux receveurs ou à leurs commis de résider dans les lieux où les bureaux sont établis. En septembre 1698, nous voyons encore Pontchartrain ordonner aux fermiers généraux de faire résider les commis dans les bureaux. (Encycl. méth. Finances, art. Bureau.) Assurément, ces injonctions réitérées attestent lexistence dun désordre continu.
Voici qui mettait le comble au mal. « De quelque manière que les choses se passent, on nen peut avoir aucune justice, parce quayant de fortes protections, ils ne reconnaissent aucun des juges ordinaires, mais en ont de particuliers quils nomment eux-mêmes : cest de cette sorte que les directeurs des douanes se sont enrichis, à mesure que le commerce, tant du dedans que du dehors du royaume, sest diminué. » (p.195) M. Henri Martin (tome XVI, p.443 en note) nhésite pas à déclarer ces juridictions exceptionnelles, qui faisaient les officiers de finances et les fermiers des impôts juges dans leur propre cause, « un des plus terribles fléaux de la France. Le contribuable lésé navait presque jamais de justice à espérer. » On trouvera peut-être étrange que cette approbation, et elle nest pas seule dans la note en question, se trouve au bas dune page, en tête de laquelle je regrette davoir à signaler cette ligne pleine de passion et dinjustice : « Cet esprit si faux et si indigeste dans ses jugements sur les personnes et sur les faits. »
Les conséquences dun pareil système de douanes ne sont que trop faciles à comprendre. Dabord, les revenus sont réduits bien au-dessous de ce quauraient rapporté des droits plus modérés et des procédés moins vexatoires. « Le mot du docteur Swift, que dans larithmétique des douanes, deux et deux, au lieu de faire quatre, ne font souvent quun, est dune vérité parfaite à légard de ces gros droits... (Adam Smith, Richesse des nations, IVe vol., p.400) Boisguilbert irait plus loin, et mettrait zéro au total. Car voici les preuves de cette étrange addition.
Il senlevait autrefois une quantité de blé en France, surtout en Normandie...; et comme elle produit plus sera pas, à coup sûr, dans cette question : « Il semble, dit lauteur des Considérations sur les finances, que lon ait étudié les moyens dempêcher la sortie des vins de la Normandie pour létranger. Au Havre, les droits sont les mêmes sur les vins qui y restent ou qui passent debout. À Rouen, lordonnance les assujettit à cinq livres quinze sous onze deniers en passant debout, sans compter la subvention par doublement, laugmentation, etc. À Dieppe, les vins ne peuvent être entreposés que six semaines. Il faut que larmateur trouve un vaisseau prêt à point nommé, que le vent et la marée soient daccord avec la règle établie; il est presque impossible de faire des spéculations... Il est de toute vérité que le fermier na jamais perçu dix pistoles de cette manière que le roi nen ait perdu en même temps plus de cent. » (Cité par lEncycl. méth. Finances, art. Aides.)
Boisguilbert est persuadé que la simple narration de tous ces faits relatifs à la taille, aux aides et aux douanes satisfait à lengagement quil a pris de découvrir les vraies causes de la ruine de la France. Appelant à son secours cette ironie mordante quil sait si bien manier, il résume toute cette polémique dans un discours dun comique achevé, quil ose mettre dans la bouche du roi. Beaumarchais naurait pas mieux trouvé. Louis XIV est supposé adresser à la généralité de Rouen ce chef-duvre de bouffonnerie :
« Quand vous vendrez un muid de vin, il faudra payer dix-sept droits à sept ou huit bureaux séparés qui nouvrent quà certaines heures et à certains jours ; et si vous manquez de payer au moindre de ces bureaux, quoique vous layez trouvé fermé à votre arrivée, et que vous ne puissiez retarder sans de grands frais votre marchandise, charrette et chevaux, seront entièrement confisqués au profit des maîtres du bureau, dont la déposition fera foi contre vous quand vous ne conviendrez pas de la contravention. En allant par pays porter votre marchandise, il faudra pareillement faire des déclarations à tous les lieux fermés où vous passerez, et y tarder tant quil plaira aux commis de vous faire attendre pour les recevoir, quand vous devriez y employer quatre fois plus de temps quil ne serait nécessaire pour faire un tel voyage. De plus, quand vous voudrez vendre votre marchandise aux étrangers, qui ne demanderaient pas mieux que de lacheter à un prix raisonnable il me sera permis dy mettre un impôt si exorbitant, quils seront obligés daller sen pourvoir ailleurs. Ainsi, bien quil ne men revienne rien du tout, vos denrées vous demeureront en pure perte, avec tous les frais que vous aurez pu faire pour les approfiter ; vous pourrez même souvent les voir périr, surtout vos liqueurs, nen pouvant trouver un denier, quoiquà une journée au plus de votre demeure elles valent un prix exorbitant ; mais cest que si vous hasardiez den porter là, vous pourriez perdra votre peine et votre marchandise, parce que jai baillé à ferme de certains droits à prendre sur le passage, pour lesquels il faut beaucoup de formalités fort difficiles à observer, et dans lesquels les intéressés sont juges et parties ; et pour peu quon y manque, tout est perdu ; et bien quil ne me revienne pas la dixième partie du tort que cela vous fait et à voire marchandise, cependant on me fait entendre quil est de mon intérêt que les choses aillent comme cela. De plus, il me faut payer par an une certaine somme ou quantité dargent, qui ne sera point à proportion des terres que vous tiendrez de moi, de manière que vous payerez souvent le double, en tenant seulement cinq arpents, de ce quun autre, dans la même paroisse, paye en en faisant valoir trente. Mais il vous faut acheter la protection de ceux qui font la répartition, tant en général quen particulier, lesquels sont dans une entière possession de ne garder aucune justice en ce rencontre. Outre cela il faut que vous vous gardiez bien de me payer régulièrement à léchéance du terme, car ce serait le moyen de vous ruiner, attendu que ceux à qui je baille ces sortes de soins ont intérêt quil se fasse des frais pour recouvrer les payements ; de façon que bien que ce soit un mal que ces sortes de frais cen est toutefois un moindre que dêtre sujet toutes les années à une augmentation de prix de la ferme qui est inséparable de la facilité de payement. Il est encore nécessaire de vous tenir clos et couvert, et si vous avez de largent, de le cacher ou lenterrer, au lieu de trafiquer, de peur de tomber dans ces augmentations de ferme : et même il est nécessaire de ne pas mettre sur votre terre les bestiaux qui la pourraient engraisser. Il en faut user de même à regard de la consommation ; cest-à-dire que dans la dépense tant pour la bouche que pour les habits de vous et de votre famille, il est besoin daffecter une grande montre de pauvreté. Enfin, comme ce fermage est très mal réparti et plus mal payé, et par nécessité et par affectation il vous faut tous les quatre ou cinq ans en faire la collecte, dans laquelle, si vous nêtes pas tout à fait ruiné, vous en serez très incommodé ; car ni vous, ni vos confrères, nêtes point quittes en abandonnant la ferme et tout ce que vous pouvez avoir vaillant, et souvent il faut périr dans une prison pour ne pouvoir payer un fermage quatre fois trop fort, pendant que vous avez des voisins qui ne payent pas la vingtième partie de ce quils devraient payer. » (p.221 et 222)
Quiconque na pas lu ces pages étincelantes dironie, cet éloquent réquisitoire où la passion est mise au service de la justice et de la raison, ne connaît encore quimparfaitement la France du XVIIème siècle. Si lhistoire est autre chose que le récit des batailles, ou la biographie des princes et de leurs ministres, ou même que le tableau des lettres et des arts ; si elle veut faire revivre le peuple dont elle retrace les annales, et ne pas se contenter de quelques brillantes personnalités, cest bien dans Boisguilbert quelle doit chercher, comme dans un miroir fidèle, limage de cette société malheureuse : nul na jeté plus de lumière sur ce triste passé ; nul na mieux dépeint, pour le flétrir, pour éclairer et sauver ses concitoyens, le misérable système financier de la patrie des Corneille et des Racine, des Pascal et des Bossuet, cette terre où, comme on la dit avec un grand bonheur dexpression, le ciel semblait ne faire naître des grands hommes que pour quon y prit en patience les mauvaises institutions. (M. Daire, notice sur Boisguilbert.)
Vauban, qui loue, sans aucune restriction, lauteur du Détail davoir « développé et mis au jour fort naturellement les abus et malfaçons qui se pratiquent dans limposition et la levée des tailles des aides et des douanes » (p.34), regrette quil nen ait pas fait autant pour « les affaires extraordinaires, la capitation et le prodigieux nombre dexempts. » En effet, le Détail et le Factum de la France ne contiennent aucun chapitre spécialement consacré à ces trois nouvelles causes assignées par Vauban aux malheurs du royaume. Mais aucune ne lui a échappé, et si lappréciation quil en a faite est sommaire, elle est nette et précise. Il se plaint, à plusieurs reprises (p.220, 224, 225), de la création des offices : elle fait retomber sur le peuple lintérêt des sommes payées par les acquéreurs, et le roi ressemble à un propriétaire qui croirait ne rien devoir en assignant une rente sur son fermier. Mais surtout elle multiplie le nombre des exempts, aggrave la charge des impôts qui pèsent sur le peuple et par conséquent décourage lagriculture. « Pour dire un mot de la forte méprise qui est arrivée dans la création des nouvelles charges, on soutient quil ny a point encore eu de manière qui ait si fort ruiné la culture de la terre ; parce quayant presque toutes porté avec elles une exemption des impôts publics, comme cétaient des personnes puissantes qui les acquéraient, elles se déchargeaient du poids de leurs impôts sur une infinité de malheureux que cela mettait tout à fait hors détat de labourer la terre » (p.239) Il a réclamé aussi, au nom de la moralité, contre les suppressions de charges achetées de bonne foi. (p.228) Enfin, jai rapporté, dans le précédent chapitre, lironique appréciation quil fit de la capitation, telle quon lavait imaginée. Mais tous ces points nont pas reçu le développement méthodique que regrette Vauban.
Il en est un autre quon sétonne davantage de voir à peine mentionné, dans une énumération rapide des revenus primitifs des rois, et avec cette seule indication « à un prix quatre fois moindre quaujourdhui. » (p.269) Vauban na pas songé à en relever loubli. Cest la gabelle, cet odieux impôt du sel, cette machine infernale de lAncien régime, cette cruelle inquisition qui peuplait les galères, dont le nom seul excitait de redoutables séditions, « Il est assez extraordinaire, dit M. Daire, dans une note rédigée avec esprit, que la gabelle nait pas participé à lindignation que faisaient éprouver à Boisguilbert tous les autres impôts. Quoique Rouen fût pays de quart-bouillon, et que le sel sy vendît moins cher que dans les provinces de grandes gabelles, il ne laissait pas, contrariant même sous ce rapport lexpression trompeuse de la langue fiscale, de payer des droits qui allaient non pas au quart, mais bien à la moitié de la valeur. On dit que les chiffres éteignent limagination ; pure calomnie ! ... Car vous allez voir que les financiers de lAncien régime nen manquaient pas. Sur une partie de sel de la valeur de quatre cents livres, vous deviez dabord, pour droit de quart-bouillon, le quart de la somme ci-dessus, ou 10 l. ; pour le parisis, ou un quart en sus, 25 l. ; pour le sou pour livre, ou vingtième des deux sommes précédentes 6 l. 5 s. ; pour les six deniers pour livre, ou quarantième des trois sommes précédentes 3 l. 10 s. ; pour les dix sous pour livre, ou demie des quatre sommes précédentes. .... 67 l. 8 s. Total de la perception. 202 l. 3 s. Est-ce quen bonne conscience vous ne trouvez pas tout cela fort ingénieux ? » (Notice sur Boisguilbert)
M. Joubleau croit pouvoir expliquer sans peine le silence que lauteur du Détail a gardé sur ce point : « On sest étonné, dit-il, que les gabelles naient pas inspiré la critique de Boisguilbert, et quil nait demandé aucune réforme de cet impôt si odieux et si onéreux à la fois : la réponse est bien simple. En fait de gabelles » il ny avait à demander, au temps de Boisguilbert, que labolition de cet impôt, dont la perception, grâce aux améliorations de Colbert, se faisait avec une grande régularité : et laudace des réformateurs nen était pas encore venue à cet excès. Tant quon conserverait limpôt et la ferme des gabelles, on ne pouvait rien ajouter à ce quavait fait Colbert, par son ordonnance de 1680, sa réduction, des officiers des greniers à sel, et la diminution du prix de cette denrée. Plus tard, quand les abus eurent atteint cette ferme, la critique soccupa des réformes : au temps où écrivait Boisguilbert, il ny avait pas encore lieu. » (Études sur Colbert, IIe vol., p. 204.)
Quoi quil en soit de lexplication, la lacune est entière.
Lhomme qui avait saisi avec tant de pénétration les causes de la misère de la France, ne dut pas être moins sensé et moins heureux dans lindication des remèdes. « La seule reconnaissance de la cause du mal, dit-il avec netteté, fera tout le remède par sa cessation, ces deux choses étant inséparables dans un art comme est le gouvernement des peuples, cest-à-dire que le remède dun mal nest jamais que la cessation de sa cause, quoiquon ait allégué pitoyablement que lauteur.... avait trouvé le principe du désordre mais navait pas trouvé le remède ; ce qui est une impertinence achevée, puisque lun ne va jamais sans Lautre, non plus quil ne peut y avoir de montagne sans vallée « (p.275). Il consacre à ce sujets qui est lapplication et comme la morale de ses récits historiques, la troisième partie du Détail et la fin du Factum. Létude de lhistorien nous amène ainsi tout naturellement à lanalyse de léconomiste.
Que demandait Boisguilbert, pour conjurer le mal, sans délai comme sans violence ? des hardiesses impraticables ? Quon en juge par ce court exposé qui terminera mon second chapitre. Il veut :
1° Que, revenant aux termes de lordonnance de Charles VII (1445), « voulons égalité être gardée entre nos sujets ès charges et faix quils ont à supporter, sans que lun porte ou soit contraint à porter les faix et charges de lautre, sous ombre de privilège et de cléricature, ou autrement », on rende la taille générale et proportionnelle (p.208). Et il donne en détail tous les moyens dexécution (p.296). Est-ce quon ne fit point un pas vers ce progrès, en 1695, par la capitation qui népargnait pas la noblesse, non toutefois sans exciter ses vives réclamations ? « Cette capitation générale... achève de changer la face de lÉtat » dit lauteur des Lettres dun gentilhomme français (troisième lettre). « Quoi ! sécriait plus haut son correspondant, les princes du sang, les grands du royaume les officiers de la couronne, tous les gentilshommes seront à la taille comme les paysans ? On dépouillera le clergé du plus beau de ses droits ? » (Première lettre) Est-ce quen 1710, limpôt du dixième, avec dodieux procédés dinquisition il est vrai, ne frappa pas tous les biens ? Est-ce que, comme Turgot lexpliquait à Louis XVI, les rois, nosant pas lutter contre les prétentions orgueilleuses et avides de la noblesse et du clergé, navaient pas établi une multitude dimpôts sur tous les genres de commerce et de consommation (droits sur les cuirs, les boucheries, le commerce des bestiaux, les vins, les étoffes, etc.) et nétaient pas parvenus ainsi à arracher des contributions aux classes privilégiées ? (uvres, IIe vol., pp.520-521) Enfin, Boisguilbert ne tient-il pas davance le noble langage que tiendra ce grand ministre en 1775 ? « Cest vraisemblablement un des travaux que le ciel, dans sa bienfaisance, vous a réservés. Ce sera peut-être un but auquel vous désirerez parvenir dans la suite que de rendre votre royaume assez opulent, et votre trésor assez riche dailleurs, pour pouvoir remettre au peuple les impositions spéciales auxquelles il est actuellement assujetti, de manière quil ne reste plus pour les ordres supérieurs que des distinctions honorables, et non des exemptions en matière dargent, avilissantes aux yeux de la raison et du patriotisme pour ceux qui les réclament, avilissantes aux yeux des préjugés et de la vanité pour ceux qui en sont exclus, onéreuses pour tous par la diminution des richesses de tous et des moyens de les faire renaître. « (Ibidem, p.522)
2° Quon fasse disparaître la collecte, en exemptant dêtre collecteur quiconque portera, dans le premier mois (p.211, 226) ou même dans les trois premiers mois de léchéance de la taille, toute son année à la recette (p.297). Nous ne comprenons même plus cette servitude ruineuse qui obligeait tous les quatre ans les contribuables à se faire percepteurs. Turgot proposa « de rendre la collecte assez avantageuse pour quun homme pût en demeurer chargé à perpétuité, sauf le cas de révocation. » (Observ. sur un projet dédit, 1764) Linstitution des percepteurs a résolu cette difficulté.
3° Quon abolisse la solidarité inique qui contraignait à payer limpôt du voisin (p.226). La Cour des aides de Rouen eut le courage, en 1639 (arrêt du 4 juin), de défendre les poursuites pour solidarité. Larrêt fut cassé par le conseil. La solidarité ne fut abolie quen 1775, après que Turgot, reprenant avec succès la même cause, eut présenté à Louis XVI le mémoire spécial qui débutait ainsi : « Sire, je crois devoir proposer à votre Majesté dabroger une loi qui ma toujours paru cruelle, et, jose le dire, injuste pour les habitants des Campagnes, et dont jai vu plus dune fois lexécution rigoureuse devenir une source de ruine pour les cultivateurs. (uvres, IIe vol., p.372)
4° Quon supprime les aides, sauf à compenser par laugmentation de la taille, ou par un impôt sur les cheminées, la diminution des revenus du roi (p.213, 214). Voilà le seul point où les vux de Boisguilbert nont pas été exaucés, où ses idées même semblent formellement condamnées par lexpérience. Frappé des mille vexations quentraînait la perception de ce droit, il a méconnu le vrai rôle des impôts indirects, des impôts de consommation. Mais on sait combien cette matière est encore controversée.
5° Quon supprime les douanes intérieures (p.302). Les obstacles devant lesquels avait reculé Colbert arrêtèrent à plus forte raison ses successeurs. Voltaire, nous lavons vu, les attaquait encore en 1751 par le ridicule. Trudaine travailla sept ans à préparer le travail dune réforme qui ne saccomplit quen 1774 pour le commerce des blés, en 1776 pour celui des vins. (Encycl. méth. Finances, IIIe vol., p.712.) Turgot eut lhonneur daccomplir en partie ce que Boisguilbert avait réclamé avec un jugement si supérieur à son siècle. LAssemblée constituante acheva et consolida luvre en 1790.
6° Que pour les douanes extérieures, on aplanisse les difficultés qui rebutent les étrangers à lentrée, mais surtout quon ne fasse aucun quartier aux droits de sortie, les plus grands ennemis du roi et du royaume (p.213, 302) ; que, notamment en ce qui concerne les grains, on accorde pleine liberté au commerce. Plus heureux que Boisguilbert, Quesnay put voir, quelques mois avant sa mort, Turgot réaliser, par un arrêt du conseil (13 septembre 1774), la moitié de ce programme, en remettant en vigueur, avec de très notables améliorations (voir ses uvres, IIe vol., p.245) pour lintérieur du royaume, la déclaration du roi, 25 mai 1763, et lédit de juillet 1764, que labbé Terray avait fait révoquer en 1770 pour autoriser un infâme trafic. Léminent ministre se réservait expressément « à statuer sur la liberté de la vente à létranger, lorsque les circonstances seront devenues favorables. » La France dut attendre jusquen mai 1861 !
7° Enfin, quon renonce au triste expédient des affaires extraordinaires, qui crée des exemptions dimpôts, dérange la proportion des charges publiques au détriment des plus pauvres. La réforme commença le jour où Turgot, nommé contrôleur général des finances, rédigea, au sortir de son entrevue avec le roi, ce programme que nous ne saurions trop méditer encore aujourdhui, même après tant de progrès accomplis : « Point de banqueroute, point daugmentation dimpôts, point demprunts. Pour remplir ces trois points, il ny a quun moyen. Cest de réduire la dépense au-dessous de la recette, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes... Tant que la finance sera continuellement aux expédients pour assurer les services, votre Majesté sera toujours dans la dépendance des financiers. » (Ses uvres, IIe vol., p.167)
On peut tout résumer en un mot. Boisguilbert demande une seule chose : quon permette au peuple dêtre riche, de labourer et de commercer (p.234). Le temps lui a donné raison en réalisant successivement, sauf une seule, chacune des réformes quil a réclamées avec autant de pénétration que de courage : et ainsi, il na pas été seulement lhistorien exact du passé, il a été le prophète de lavenir, le précurseur de léconomie politique.
TROISIÈME PARTIE. BOISGUILBERT ÉCONOMISTE
« La nature ne tarde guère à punir la rébellion que lon fait à ses lois. »
« Elle ne connaît ni différents États ni divers souverains, ne sembarrassant pas non plus sils sont amis ou ennemis, ni sils se font la guerre, pourvu quils ne la lui déclarent pas. »
« La nature ne respire que la liberté. »
BOISGUILBERT (p.366 et 391)
Boisguilbert, en mourant, put croire avec douleur quil ne laissait rien derrière lui. Il laissait cependant au monde une science nouvelle, encore sans nom, sans limites précises, sans cadre arrêté, mais à qui était promis lavenir dans tout pays civilisé. Je parle de léconomie politique, cette sur de la philosophie et de la morale, à laquelle les peuples demandent de plus en plus chaque jour des lumières pour se conduire. Avec Boisguilbert et Vauban, dont les noms glorieux sont désormais inséparables dans lhistoire de la civilisation générale, cessent lempirisme et la routine. La science financière ne consiste plus à tirer du peuple le plus dargent possible : on veut puiser à la source de la richesse sans la tarir, cueillir les fruits de larbre sans le couper par le pied : on cherche toujours à faire pondre la poule aux ufs dor ; on ne pense plus à léventrer pour senrichir dun seul coup ! On observe, on raisonne. La science commence, et, dès ses débuts, nous ne tarderons pas à le voir, elle est déjà digne dadmiration.
Boisguilbert conçut cette grande et féconde idée, que les intérêts matériels de la société sont soumis à des lois non moins immuables, non moins nécessaires que celles qui régissent les phénomènes de la nature, et que la violation de ces lois ne reste pas impunie : « La nature ne tarde guère à punir la rébellion que lon fait à ses lois, comme on nen a que trop fait lexpérience. » (p.391) Et dans la pleine conscience quil a dexposer des idées nouvelles, il ne craint pas de se comparer dans plusieurs passages à Christophe Colomb, qui, lui aussi, bafoué de ses contemporains, nen découvrit pas moins un monde nouveau. M. Henri Martin, qui a si fort maltraité lhistorien, est plein dadmiration pour léconomiste : « Cet esprit si faux et si indigeste dans ses jugements sur les personnes et sur les faits, dans les assertions étourdissantes et les chiffres fabuleux quil jette au hasard, est doué dune faculté de généralisation supérieure : il ouvre une voie nouvelle à la pensée par ses vigoureux efforts pour atteindre et pour formuler les lois économiques. Il est le premier, si nous ne nous trompons, qui ait essayé de donner scientifiquement la théorie de la richesse publique, et ses définitions et ses propositions sont souvent justes, et presque toujours profondes, quand même elles sont contestables. » (Hist. de France, tome XVI, p.443)
Tout entier à son ardent patriotisme, plutôt quaux abstractions de la théorie, il na pas résumé avec méthode lenchainement de ses vues si neuves. Dailleurs, ce nest jamais au début quune science est en possession dun programme savamment ordonné. Mais il suffit de lire quelques pages de Boisguilbert pour affirmer quil y a réellement dans ses uvres toute une doctrine économique bien nette et bien arrêtée : il pose des principes et en déduit les conséquences ; des faits il remonte aux causes, et en généralise les lois. Sans rien changer ni à ses expressions, ni à ses raisons, ni à lordre même des idées quil indique très expressément, je nai ici quà faire un travail très facile, mais très intéressant, pour rapprocher les fragments un peu épars de sa doctrine.
Puisque léconomie politique, suivant la définition la plus simple, est la science de la production et de la distribution des richesses, demandons tout dabord à Boisguilbert quelle idée il sest faite de la richesse. Il a traité scientifiquement la question dans un opuscule spécial, la Dissertation sur la nature des richesses, de largent et des tributs.
1° Réfutation dune fausse théorie de la richesse.
À cette question, quest-ce que la richesse ? que répondait-on partout et de tout temps, pour ainsi dire ? Cest lor et largent, les métaux précieux. Et qui disait cette réponse ? Les enfants, le peuple ? Non, les hommes dÉtat, les législateurs, les publicistes, et pour nous borner à quelques noms éclatants, Charles-Quint, Sully, Colbert. Cétait un des préjugés les plus tenaces, les plus universels, les plus profondément enracinés : il a duré du XIVème siècle jusquaux dernières années du XVIIIème, et lon napprécierait pas à sa juste valeur loriginalité de Boisguilbert, si lon ne se rendait pas compte de lerreur si ancienne, si générale, à laquelle il devait de si bonne heure et si glorieusement échapper.
M. Blanqui, dans sa rapide Histoire de léconomie politique, fait remonter à lordonnance de juillet 1303 la première apparition du système désigné sous le nom de Balance du commerce. Philippe-le-Bel édicta la première loi qui défendit la sortie de lor et de largent. Mais ce fut surtout lEspagne qui consacra cette fatale erreur, sous Charles-Quint, tant par ses lois draconiennes contre la sortie des métaux précieux que par la prospérité factice quelle dut aux mines du Nouveau-Monde. Sully a été toute sa vie préoccupé de lidée davoir sous la main une masse de numéraire ; la douane de Vienne avait pour but avoué de rendre presque impossible le commerce entre la France et lItalie, et ainsi de retenir les monnaies en France. Un édit de Henri II (1558) commence par déclarer que la liberté du commerce et des échanges « est le principal moyen de faire les peuples riches », chaque pays ayant ses denrées et ses marchandises particulières, et léchange profitant à tous. Seulement, il faut que léchange sopère en marchandises contre marchandises, et que largent ne sorte pas du royaume. (Isambert, XIIIe vol., p.506) Richelieu partage les préjugés de ses contemporains : la principale richesse dun pays consiste à vendre à ses voisins sans leur acheter. Colbert exerça incessamment sa surveillance sur ce point.
Dans un important mémoire de 1663 sur les affaires de finances, lécrit le plus considérable quil ait laissé, on voit combien il était fasciné par la prospérité factice de lEspagne : « Nous voyons, dit-il, les règnes de Charles-Quint, Philippe II, Philippe III, et même Philippe IV, dans une si prodigieuse abondance dargent par la découverte des Indes, que toute lEurope a vu cette maison dun simple archiduc dAutriche, sans aucune considération dans le monde, monter, dans lespace de soixante ou quatre-vingts ans, à la souveraineté de tous les États de Bourgogne, dAragon, de Castille, Portugal, Naples, Milan ; joindre à tous ces États la couronne dAngleterre et dIrlande, par le mariage de Philippe II avec Marie ; rendre lempire presque héréditaire à ses princes ; contester la prééminence à la couronne de nos rois ; mettre par ses pratiques secrètes et par ses uvres, notre royaume en un péril imminent de passer en mains étrangères, et enfin aspirer à lempire de toute lEurope, cest-à-dire de tout le monde. » (P. Clément, Lettres, tome II, 1ère part., p.18) Toutes ses instructions aux ambassadeurs, toutes ses lettres aux consuls, aux intendants des provinces frontières, ont pour but dattirer ou de retenir en France les métaux précieux : « Il ny a rien de si important, écrit-il en 1670, que dempêcher le transport de largent qui se fait à Bruges. » (Ibidem, p.574) En 1679, tout préoccupé de fermer aussi le port de Marseille à cette exportation, il ordonne à lintendant dAix de faire visiter de temps en temps les vaisseaux qui iront dans le Levant et de confisquer quelque partie de largent comptant quils y portent « contre et au préjudice de la loi universelle et, fondamentale de tous les États qui défendent, sous peine de la vie, le transport de fer et de largent... Vous voudrez bien, ajoute-t-il, que je vous dise que vous devez traiter cette matière comme la plus importante de toutes celles auxquelles vous devez donner votre application. » (Ibidem, pp.696-698.)
Ses successeurs ne méritaient pas lhonneur déchapper au préjugé dont le grand ministre ne put jamais saffranchir. Aussi les voit-on, plus que jamais besogneux dargent, multiplier les précautions règlementaires. En février 1687, Déclaration portant défense de fabriquer certaines pièces dorfèvrerie ; ordonnances sur le fait des cinq grosses fermes, dont larticle 3 du litre VIII déclare lor et largent monnayé et non monnayé marchandise de contrebande à la sortie du royaume. En novembre de la même année, Arrêt du conseil portant défense dexporter des espèces dor et dargent monnayés, en barres, lingots, etc., à peine de confiscation desdites espèces, ainsi que des chevaux, mulets, voitures, et de punition corporelle. En décembre 1689, Déclaration portant règlement sur les ouvrages et vaisselle dor et dargent, et qui fait défense de fondre les monnaies sous peine des galères. En mars 1699, Ordonnance portant défense de transporter des espèces dor et dargent dans lAmérique. En mars 1700, Ordonnance contre le luxe, pour empêcher la consommation en choses inutiles des matières précieuses dor et dargent, que lon tire avec tant de peines et de dépenses des pays les plus éloignés. (Isambert, tome XX, Nos 1252, 1254, 1272, 1346, 1674, 1715)
Personne qui ne subisse le préjugé ! Le sieur Ménager, député de la ville de Rouen, dit dans un mémoire de 1701 : « Si nous fournissons aux étrangers en vin, en eau-de-vie, sel, toiles et étoffes pour plus de valeur que ce que nous tirons deux, alors notre commerce est utile à lÉtat, parce que le débit que nous faisons de nos marchandises excédant la valeur de celles quils nous envoient, cet excédant nous est toujours payé en argent qui est la richesse et la force de lÉtat. » (Biblioth. Imp. Fonds Saint-Germain, 394) Madame de Maintenon, qui se piquait de donner à Saint-Cyr une éducation sérieuse et sensée, emploie une conversation à donner à ses demoiselles quelques notions très élémentaires sur la politique et même léconomie politique. Cette femme, si distinguée par la raison, dont Madame de Sévigné vantait lesprit droit, que Louis XIV appelait « votre Solidité », partage lerreur commune : « Un des grands inconvénients du royaume est que largent en sort, et il en sort par ces marchandises (toiles peintes) quon ne trouve pas en France. « (Conseils aux demoiselles, 1er vol., p.341) Voltaire lui-même ne me paraît pas avoir été toujours bien ferme sur ce point. Dans un dialogue imprimé en 1751, il dit fort bien : « La vraie richesse dun royaume nest donc pas dans lor et largent ; elle est dans labondance de toutes les denrées ; elle est dans lindustrie et dans le travail... Défendre la sortie des matières dor et dargent est une preuve de barbarie et dindigence : cest à la fois vouloir ne pas payer ses dettes et perdre le commerce. » (Dial. entre un philosophe et un contrôleur général des finances.) Mais, en 1739, ne parle-t-il pas comme le peuple, dans le Siècle de Louis XIV ? « Largent comptant, ce principe de tous les biens et de tous les maux. » (Ch. 30) En 1740, un ministre espagnol, Ustariz, écrit encore « Il est nécessaire demployer avec rigueur tous les moyens qui peuvent nous conduire à vendre aux étrangers plus de nos productions quils ne nous vendront des leurs : cest là tout le secret et la seule utilité du commerce. » Sil faut en croire Dutot (Réflexions sur le commerce et les finances, 1735), la loi punissait alors de la peine capitale lexportation des espèces, « il est du moins certain que, jusque dans les dernières années du XVIIIème siècle, elle a porté la peine des galères contre ceux qui fondaient la monnaie de lÉtat, quoique cette monnaie devienne incontestablement la propriété de quiconque lacquiert à titre légitime. » (Note de M. Daire.)
Ainsi, lerreur est bien universelle, et les Italiens sont vraiment injustes de la désigner sous le nom dil Colbertismo. Écoutons à son tour Boisguilbert.
Dès les premières pages de sa Dissertation sur la nature des richesses, etc., quel langage différent ! « Le ciel nest pas si éloigné de la terre quil se trouve de distance entre la véritable idée que lon doit avoir de largent, et celle que la corruption en a établie dans le monde, et qui est presque reçue si généralement, quà peine lautre est-elle connue, quoique cet oubli soit une si grande dépravation quelle cause la ruine des États, et fait plus de destruction que les plus grands ennemis étrangers pourraient jamais causer par leurs ravages » (p.374). « Pour montrer que lon se trompe grossièrement, qui mettrait ceux qui sont dévoués si singulièrement à largent en possession de toute la terre avec toutes ses richesses, sans en rien excepter ni diminuer, nen ferait-il pas les derniers des malheureux, sils ne pouvaient disposer du labeur de leurs semblables ? et ne préféreraient-ils pas la condition dun mendiant dans un monde habité ?... il nest que trop certain, par les relations espagnoles de la découverte du Nouveau-Monde, que les premiers conquérants, quoique maîtres absolus dun pays où lon mesurait lor et largent par pipes (grandes futailles de la contenance dun muid et demi), passèrent plusieurs années si misérablement leur vie, que, outre que plusieurs moururent de faim, presque tous ne se garantirent de cette extrémité que par les aliments les plus vils et les plus répugnants de la nature. Ce nest donc ni létendue du pays que lon possède, ni la quantité de lor et de largent, que la corruption du cur a érigés en idoles, qui font absolument un homme riche et opulent... On en a formé des divinités auxquelles on a sacrifié et sacrifie tous les jours plus de biens et de besoins précieux, et même dhommes, que jamais laveugle antiquité nen immola aux fausses divinités « (pp.372-373). Cette comparaison éloquente atteste lénergie de sa conviction : aussi la reprend-il plus loin pour la développer dans toute sa force : « il y avait peu de fausses divinités dans lantiquité auxquelles on sacrifiât généralement toutes choses : on immolait aux unes des bêtes, aux autres des fruits et des liqueurs, et, dans le plus grand aveuglement, la vie de quelques malheureux. Mais largent en use bien plus tyranniquement : on brûle continuellement à son autel non toutes ces denrées, dont il est en quelque manière rebuté, mais il lui faut des immeubles si lon veut captiver sa bienveillance, encore faut-il que ce soient les plus spacieux, les plus grandes terres : les dignités, autrefois du plus grand prix, et même les contrées entières ne lui sont pas trop bonnes ou plutôt ne font quaiguiser son appétit ; et pour les victimes dhommes, jamais tous les fléaux, dans leur plus forte union et leur plus grande colère, nen détruisirent un si grand nombre que cette idole dargent sen fait immoler. » (p.395) Ne croirait-on pas entendre la fameuse malédiction de Bastiat ? (Avril 1849, Journal des économistes)
« Largent dont on fait une idole depuis le matin jusquau soir, continue Boisguilbert..., nest absolument daucun usage par lui-même, nétant propre ni à se nourrir, ni à se vêtir ; et nul de ceux qui le recherchent avec tant davidité..., nest porté dans cette poursuite quafin de sen dessaisir aussitôt pour se procurer les besoins de son état ou de sa subsistance. Il nest donc tout au plus, et na jamais été quun moyen de recouvrer les denrées, parce que lui-même nest acquis que par une vente précédente de denrées » (p.374) Voilà, en toutes lettres, le fameux principe de J.-B. Say : les produits ne sachètent quavec des produits. Et ce nest pas une vue passagère : il sexcuse en quelque sorte de se répéter tant de fois (p.398). Si M. J. Droz a pu dire quun des plus éminents services rendus par M. Say à léconomie politique, un de ceux qui lui feront un éternel honneur, est davoir porté au plus haut degré dévidence cette vérité fondamentale (Économie politique, p.28), la justice veut que cette gloire rejaillisse en partie sur Boisguilbert. Un des premiers, il na pas été dupe de la présence habituelle de largent dans les échanges : et il a nettement démêlé une vérité, qui doit jeter une vive lumière sur les intérêts matériels de la société, et dont on fait un des plus beaux fleurons de la couronne dun prince de la science.
Je ne recueillerai plus que deux textes relatifs à cette réfutation : « Il ny a même aucune denrée si abjecte, propre à nourrir lhomme, qui ne lui fût préférée, en quelque quantité quelle se rencontrât, sil était absolument défendu ou impossible au possesseur de largent de sen dessaisir, ce qui le réduirait bientôt au même état que le Midas de la fable. » (p.375) Et ailleurs : « Largent nest principe de richesses quau Pérou, parce quil y est uniquement le fruit du pays, qui, bien loin par là dêtre digne denvie, ne nourrit ses habitants que très misérablement au milieu des piles de ce métal pendant que des nations qui le connaissent à peine ne manquent daucun de leurs besoins. » (p.405)
Boisguilbert nest pas absolument le premier à combattre le préjugé des métaux précieux. On sait, par lintéressante publication de M. Wolowski, 1864, avec quelle pénétration, dès 1382, Nicole Oresme, évêque de Lisieux, traitait la question de la monnaie. En Angleterre, en Allemagne, en Italie, de remarquables analyses de la richesse ont été faites par North, Discourses upon the trade, Londres, 1691 ; par Locke, de 1691 à 1698 ; par Salmasius, Leyde, de 1638 à 1640 ; par Scaruffi, dès 1584 ; par Charles Davenant, un très remarquable contemporain de Boisguilbert. Mais nulle part lérudition na trouvé lidolâtrie de lor et de largent attaquée avec plus de force et de succès que dans les uvres de notre économiste.
2° théorie de largent
Quest-ce donc que largent, sil faut enfin le dépouiller de ce masque trompeur qui la fait si longtemps prendre pour la richesse ? Boisguilbert répond avec une remarquable précision : « Largent nest donc rien moins quun principe de richesse dans les contrées où il nest point le fruit du pays ; il nest que le lien du commerce et le gage de la tradition future des échanges, quand la livraison ne se fait pas sur le champ à légard dun des contractants » (p.258). J.-B. Say, approfondissant davantage ce point, dira après les Physiocrates : « Avec le métal monnayé, on peut se procurer les choses dont on a besoin, par un seul échange au lieu de deux. Il nest pas nécessaire alors, comme lorsquon possède toute autre espèce de marchandise, de vendre sa marchandise-monnaie dabord pour en racheter ce quon veut avoir : on achète immédiatement. « (Traité décon. polit., Ier vol, p.229)
Bastiat ne me semble mettre que de la finesse dans cette analyse faite par lauteur du Factum de la France, quand il dit dune façon si piquante : « Vous avez un écu. Que signifie-t-il en vos mains ? Il y est comme le témoin et la preuve que vous avez, à une époque quelconque, exécuté un travail, dont, au lieu den profiter, vous avez fait jouir la société, en la personne de votre client. Cet écu témoigne que vous avez rendu un service à la société, et, de plus, il en constate la valeur. Il témoigne, en outre, que vous navez pas encore retiré de la société un service réel équivalent, comme cétait votre droit. Pour vous mettre à même de lexercer, quand et comment il vous plaira, la société, par les mains de votre client, vous a donné une reconnaissance, un titre, un bon de la république, un jeton, un écu enfin, qui ne diffère des titres fiduciaires quen ce quil porte sa valeur en lui-même, et si vous savez lire, avec les yeux de lesprit, les inscriptions dont il est chargé, vous déchiffrez distinctement ces mots : Rendez au porteur un service équivalent à celui quil a rendu à la société, valeur reçue, constatée, prouvée et mesurée par celle qui est en moi-même. » (Ve vol., p.80)
« Largent, reprend Boisguilbert, est donc un gage incorruptible que tous les hommes sont convenus de se bailler et de se prendre les uns les autres réciproquement sur le pied courant, afin de se procurer pour autant de denrées dont ils ont besoin ; parce que celui qui reçoit largent est certain quil produira le même effet à son égard pour les choses dont il a besoin ; personne au monde ne le recevant pour le consommer ou en faire un magasin, à moins que ce ne soit pour en attendre une plus grande quantité, et en produire un plus grand effet tout à la fois. De manière que si toutes les denrées nécessaires à la vie avaient, comme largent, un prix certain, et que le temps ne les altérât pas ou que les divers degrés plus ou moins considérables de perfection quelles ont chacune en particulier nen dérobassent pas la véritable estimation, si bien quelles eussent un prix courant toutes les fois quon aurait besoin de sen servir, on pourrait dire que lor et largent ne seraient pas plus recherchés que tous les autres métaux les plus communs, et quils leur céderaient même, étant moins propres aux autres usages de la vie, parce que léchange se ferait immédiatement comme il se faisait au commencement du monde, et quil se fait encore à légard de quelques marchandises en gros après quelles sont appréciées... Largent nest que le moyen et lacheminement, au lieu que les denrées utiles à la vie sont la fin et le but ; et quainsi un pays peut être riche sans beaucoup dargent, et celui qui na que de largent, très misérable, sil ne le peut échanger que difficilement avec ces mêmes denrées. » (p.198)
Après avoir rappelé lusage que certaines nations ont fait du cuir, des coquilles, du tabac en guise de monnaies, Boisguilbert continue ainsi : « Quest-il nécessaire daller si loin chercher des exemples pour vérifier cette doctrine, que cest une erreur grossière de regarder lor et largent comme le principe unique de la richesse et de félicité de la vie ? Nous avons dans lEurope, et on le pratique même tous les jours, un moyen bien plus facile et à meilleur marché pour mettre ces métaux à la raison, et, réduisant leur usurpation, les renfermer dans leurs véritables bornes, qui sont dêtre valets et esclaves du commerce uniquement, et non ses tyrans, et cela en leur donnant pour concurrents non du cuivre, non des coquilles non du tabac..., qui coûtent de la peine et du travail à recouvrer, mais un simple morceau de papier, qui ne coûte rien, et remplace néanmoins toutes les fonctions de largent pour des quantités de millions, une infinité de fois... » (p.376), et il cite lexemple des foires de Lyon, où « sur un commerce de vente et de revente de plus de quatre-vingts millions qui les compose, on ny a jamais vu un sou marqué dargent comptant ».
Say la dit avec autorité : « Ce nest que lorsquon entend bien cette vérité, à savoir que largent nest pas la richesse par excellence, quon peut raisonner sur les capitaux, les revenus, les productions, les consommations, les exportations, les impôts, les emprunts, les dépenses du public et des particuliers, et en général sur tout ce qui a rapport à léconomie des nations. » (Cours complet, 1er vol., p.139) Parler ainsi, cest vraiment décerner un brevet déconomiste à Boisguilbert, qui a eu en main cette clef de la science, à une époque où lerreur était universelle.
Il y a cependant des réserves à faire. Il ne faut pas oublier que nous assistons à une réaction et que toute réaction échoue sur un écueil presque inévitable à la faiblesse de lesprit humain. M. Horn la signalé avec vigueur dans son savant ouvrage. « Pour redresser lerreur dominante, Boisguilbert tombe dans lerreur opposée. Il doit démontrer que largent ne vaut pas tout ce quon le dit valoir : il soutiendra que largent ne vaut rien du tout, moins que rien ; loin de rendre les grands services que lui attribue la doctrine du jour, largent fait immensément de mal ; loin dêtre un objet digne dêtre universellement convoité, recherché, il faudrait le fuir, le chasser, si cest possible, et, en tout cas, le réduire, labaisser ! Boisguilbert, en un mot, ne se borne pas à descendre du piédestal lidole que tout le monde encense ; il la traîne dans la boue, veut lécraser, lanéantir. Largent est le suprême bien, dit lopinion aveugle ; largent est le souverain mal, répond Boisguilbert... Cest que, tout en reconnaissant que largent nest pas, comme le prétendait son époque, supérieur à toutes les marchandises, il ne parvient pas à sapercevoir quil est leur égal. Nous avons vu quelques-uns de ses contemporains étrangers énoncer nettement que largent est une marchandise, légal de toute autre denrée. Boisguilbert ne parait guère sen douter. Il croit avoir tout dit en répétant que largent est le garant, le gage pour la livraison future de lobjet en vue duquel le vendeur se dessaisit de sa denrée. La définition, toute solide quelle paraisse, est insuffisante et pleine dembûches. Elle conduit par une douce, mais insensible pente, à altérer la nature et le caractère de la monnaie. »
« La vérité vraie est que largent nest ni garant, ni gage ; encore moins est-ce un titre de créance ; il nest pas non plus, quoi quen disent, en se copiant les uns les autres, bon nombre déconomistes modernes, signe de valeur, ni représentant de la valeur. Largent est bel et bien une valeur par lui-même, une valeur par excellence et du meilleur aloi. » (LÉconomie politique avant les Physiocrates)
3° définition de la richesse.
« La richesse, dit lauteur du Détail, nest autre chose que le pouvoir de se procurer lentretien commode de la vie, tant pour le nécessaire que pour le superflu » (p.198)
« La richesse nest autre chose quune jouissance entière, non seulement de tous les besoins de la vie, mais même de tout ce qui forme les délices et la magnificence » (p.263) ; « et de tout ce qui peut faire plaisir à la sensualité, sur laquelle la corruption du cur invente et raffine tous les jours : le tout néanmoins, dans toutes sortes détats, à proportion que lexcès du nécessaire met en pouvoir de se procurer ce qui ne lest pas à beaucoup près. » (p.385)
« Largent ne se peut échanger contre les besoins immédiats de la vie, comme la nourriture et les vêtements, desquels personne ne saurait se passer. Ce sont donc eux seuls quil faut appeler richesses : et cest le nom que leur donna le créateur lorsquil mit le premier homme en possession de la terre après lavoir formé. » (p.373) Il ne mappartient pas de décider entre les économistes, partagés sur la définition de la richesse, entre Say, Rossi dun côté, qui admettent des produits immatériels, et Quesnay, Ad. Smith, Malthus, Droz, qui réduisent la richesse aux biens matériels. Malgré mon attachement pour la philosophie spiritualiste, javoue que cette dernière opinion, qui est aussi celle de Boisguilbert, me paraît plus naturelle, plus vraie, plus conforme à la division des sciences. Et en dépit des accusations de matérialisme lancées par Bastiat, tout en reconnaissant, à un point de vue général, que la science, surtout la vertu, sont des biens, ou pour mieux dire les premiers biens de lhomme, je pense que léconomie politique, inséparable de la morale, soit, mais enfin distincte de la morale, na pour objet que la richesse matérielle. M. Courcelle-Seneuil me paraît avoir tranché la question, en distinguant leffet et la cause, en rangeant ce quon appelle improprement les richesses immatérielles parmi les éléments producteurs de la richesse. Mais ne nous arrêtons pas davantage à cette discussion qui pourrait bien ne reposer que sur une définition arbitraire de mots.
Première conséquence : Importance de la terre
Si la richesse est avant tout la satisfaction des besoins de la vie, et en premier lieu évidemment du besoin de nourriture, il en résulte que la terre est la première source de richesse. Boisguilbert ne cesse de répéter sous toutes les formes, et pour ainsi dire à chaque page, cette conséquence immédiate de sa définition : « La terre, que lon compte pour le dernier des biens, donne le principe à tous les autres : il ny a aucune profession, depuis la plus élevée jusquà la plus abjecte, qui nattende son maintien et sa subsistance des fruits de la terre. La croissance des fruits de la terre fait travailler les avocats, les médecins, les spectacles et les moindres artisans : on voit très peu de ces sortes de gens dans les pays stériles, au lieu quils abondent dans les autres. Ce sont principalement les blés qui mettent toutes les professions sur pied. »
Boisguilbert a été certainement ici le précurseur de lÉcole de Quesnay. Il a compris limportance primordiale de la culture du sol, et il lui a assigné le rang qui lui appartient. On la dit sous une forme très heureuse : « Léconomie politique, si elle oubliait lagriculture, tomberait dans la même erreur quun astronome qui omettrait le soleil dans le tableau des cieux. « (M. Michel Chevalier, Cours déconomie politique, 1841-1842, p.8) Moins exclusif toutefois que le célèbre chef des Physiocrates, il dit : « La richesse dun royaume consiste en son terroir et en son commerce. » (p.169) Il appelle lagriculture et le commerce les deux mamelles de toute république (p.204). Cette maxime est plus large et plus juste que le fameux axiome de Sully quelle rappelle par lexpression et quelle complète judicieusement. Il eût donc vivement relevé cet étrange paradoxe de Quesnay : « La distinction du commerce davec lagriculture est une abstraction qui ne présente quune idée imparfaite, et qui séduit des auteurs qui écrivent sur cette matière, même ceux qui en ont la direction, et qui rapportent au commerce productif le commerce intérieur qui ne produit rien, qui sert à la nation, et qui est payé par la nation. » (Encycl. art. grains.)
Deuxième conséquence : Rehaussement de la profession dagriculteur
Limportance du rôle de la terre dans la production de la richesse mesure celle du laboureur, sans lequel elle reste un trésor inutile. Voici de nobles paroles : « Bien que lagriculture ait été dans les premiers temps loccupation des personnes les plus élevées, puisque les enfants de David, au rapport de Josèphe, invitaient leurs amis à la toison de leurs troupeaux, et que Tite-Live raconte que, dans lancienne Rome, on allait prendre les sénateurs à côté de leur charrue, les choses ont bien changé depuis ; car ce qui était un honneur est devenu une espèce de dérogeance à toutes sortes de mérites : et on peut dire aujourdhui, en France, quon laisse aux derniers des hommes la commission de nourrir et de faire subsister tous les autres... Il faut quun homme, avant que de sy appliquer, soit estimé, et de lui, et de tout le monde, incapable de rien faire de plus relevé que cette profession, qui passe pour la dernière de toutes, pendant quelle aurait besoin dun mérite distingué et qui se composât de lassemblage dune longue pratique, jointe à une étude très sérieuse, pour porter les choses à la perfection nécessaire à la commune utilité de tous les peuples » (p.323)
Vauban, deux ou trois ans après, réclama aussi en faveur de « cette partie du peuple si utile et si méprisée... quon appelle mal à propos la lie du peuple » (p.47, 83). Dès 1687, La Bruyère avait stigmatisé cette injustice séculaire par cette célèbre invective, restée dans toutes les mémoires : « Lon voit certains animaux farouches répandus par les campagnes, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre quils fouillent et quils remuent avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des lanières où ils vivent de pain noir, deau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peiné de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain quils ont semé. » (Caractères, ch. 10) Un peu plus lard, Dutot rappellera la parole expressive de Sully : « Un État souverain se passerait mieux pour les chevances et commodités de la vie humaine, de gens déglise, nobles, officiers de justice et financiers que de marchands, artisans, pasteurs et laboureurs. » (p.905) Malgré les progrès immenses qui ont été accomplis depuis par la réhabilitation du travail et notamment de lagriculture, sommes-nous bien sûrs que le préjugé ait totalement disparu ? Assurément, on ne trouverait plus aujourdhui en France de prélat, quelque entêté quil fût de sa naissance, pour adresser au peuple de son diocèse ces expressions relevées par Mme de Sévigné : « Canailles chrétiennes. » (Grands écrivains de la France, tome IV, p. 221) Mais enfin les noms de cultivateur, de laboureur sont-ils généralement bien portés ? Ce nest pas lavis dun de nos plus spirituels moralistes, Alph. Karr, qui le prouve très finement par deux observations. Que se passe-t-il à la campagne ? « Le paysan qui a deux fils choisit le plus intelligent pour lenvoyer à la ville, avec lespoir de le voir marchand, curé ou huissier. Il garde auprès de lui, pour le consacrer à la terre, le plus bête, auquel il se garde bien de donner la moindre éducation, pour deux raisons : la première, cest quil a épuisé toutes ses ressources pour celui qui doit être marchand, curé ou huissier ; la seconde, cest quil a fini par partager lidée bête et fausse quon lui laisse voir à chaque instant, que le métier dagriculteur est un métier de brute. » (Roses noires et roses bleues) Et que se passe-t-il à la ville ? « Une jeune fille de la bourgeoisie rêve de devenir la femme dabord dun homme riche, puis dun médecin, dun avocat, dun notaire. Si vous lui parlez dun agriculteur, elle fera des moues dédaigneuses et ira pleurer dans sa chambre..., de sorte que, dans létat actuel des idées, le jeune agriculteur sera considéré comme un pis-aller, et ne verra sa recherche accueillie que lorsquon sera sûr de ne plus voir se présenter de notaire, davocat, de médecin, ou même de riche industriel. » (Encore les femmes)
Mais comme Boisguilbert applaudirait de voir parmi les lauréats de nos comices agricoles, M. le comte, M. le duc, pour lamélioration de la race ovine ou porcine ! Quelle dérision et quel scandale ceût été pour un noble du XVIIème siècle ! Le progrès est donc évident.
4° Conditions de la production des richesses
Consommation. Échange.
Une fois la nature de la richesse bien comprise, il convient de rechercher les conditions de sa production. Avant J.-B. Say, Boisguilbert met au premier rang la consommation :
« Il est aisé de voir que, pour faire beaucoup de revenu dans un pays riche en denrées, il nest pas nécessaire quil y ait beaucoup dargent, mais seulement beaucoup de consommation, un million faisant plus deffet de cette sorte que dix millions, lorsquil ny a point de consommation : parce que ce million se renouvelle mille fois, et fera pour autant de revenu à chaque pas, tandis que les dix millions restés dans un coffre ne sont pas plus utiles à un État que si cétaient des pierres. » (p.200) « Lerreur où lon a été jusquici à légard de largent, le regardant comme le principe de la richesse, ce qui nest quau Pérou, ne peut être alléguée après la lecture du chapitre quon en a fait, où lon montre quil est uniquement lesclave de la consommation, suivant pas à pas sa destinée, et marchant ou sarrêtant avec elle, un écu faisant cent mains en une journée, lorsquil y a beaucoup de ventes et de reventes, et demeurant des mois entiers en un seul endroit, lorsque la consommation est ruinée. » (p.320)
« Tous les revenus, ou plutôt toutes les richesses du monde, tant dun prince que de ses sujets, ne consistent que dans la consommation. Tous les fruits de la terre les plus exquis et les denrées les plus précieuses nétant que du fumier, dabord quelles ne sont pas consommées » (p.261).
« Le meilleur terroir du monde ne diffère en rien du plus mauvais lorsquil nest pas cultivé, comme il arrive à lEspagne ; mais on peut dire en même temps que, quelque gras et quelque cultivé quil soit, lorsque la consommation des denrées quil produit ne se fait point, non seulement il nest pas plus utile au propriétaire que sil ny croissait rien, mais même quil le met dans une plus mauvaise situation, parce que ny ayant point de culture qui ne demande des frais, ces frais tournent en pure perte avec les fruits, lorsque la consommation nen a pas lieu. Cest là létat où les aides et les douanes sur les sorties et passages du royaume ont réduit les meilleures contrées de la France... Avant que de passer plus avant, on établit pour principe, que consommation et revenu sont une seule et même chose. » (p.183) Il ne faut quajouter à la formule de ce principe la judicieuse distinction faite par Say entre la consommation productive et la consommation improductive pour être en possession de la vérité complète.
La consommation serait très restreinte sans léchange. « Jamais qui que ce soit ne jouira aisément et longtemps de pain ou de vin, de viande, dhabits, de la magnificence la plus superflue, tant quil ny en aura pas dans le pays, et même avec abondance... Aucun nest son propre ouvrier de toutes ces choses en général : personne même, quelque riche quil soit, na point de domaine assez étendu pour quelles croissent toutes à beaucoup près sur ses fonds. Il ny a pareillement qui que ce soit qui, en possédant singulièrement et uniquement la denrée la plus précieuse pour la valeur, ne serait très misérable, sil ne pouvait échanger ce quil a de trop pour recouvrer ce quil lui manque, en tirant ceux avec qui il traite de la pareille et fâcheuse obligation de consommer dix fois plus dune chose quil ne leur est nécessaire, et dêtre obligé de se passer de toutes les autres. La richesse nest donc que ce mélange continuel, tant dhomme à homme, de métier à métier, que de contrée à contrée et même de royaume à royaume. » (p.388)
5° De la loi des échanges
La proportion
Quelle est la loi essentielle de léchange ? Boisguilbert se complaît dans cette partie de sa doctrine, la plus originale. Bastiat dit, au début de ses Harmonies, avec une émotion profonde : « Je conjure les jeunes gens, à qui ce livre est dédié, de scruter avec soin les formules quil renferme, danalyser la nature intime et les effets de léchange. Oui, jen ai la confiance, il sen rencontrera un parmi eux qui arrivera enfin à la démonstration rigoureuse de cette proposition : le bien de chacun favorise le bien de tous, comme le bien de tous favorise le bien de chacun ; qui saura faire pénétrer cette vérité dans toutes les intelligences, à force den rendre la preuve simple, lucide, irréfragable, celui-là aura résolu le problème social ; celui-là sera le bienfaiteur du genre humain. » (tome VI, p.109) Jaffirme quune partie de cette gloire revient à Boisguilbert, et je le prouve, livre en main :
« On a dit, et on le répète encore..., écrit-il, il faut que toutes choses et toutes les denrées soient continuellement en équilibre, et conservent un prix de proportion par rapport entre elles et aux frais quil a fallu faire pour les établir. (p.390) Il est nécessaire que la balance soit si égale dans tous ces commerces, que tout le monde y trouve pareillement son compte : ou bien il arrivera infailliblement, comme lorsquon vend à faux poids ou fausse mesure, que cest une nécessité quun des commerçants soit bientôt ruiné... Cependant tout le travail des hommes depuis le matin jusquau soir, est de pratiquer justement le contraire ; et il ny en a aucun qui ne fût content, en achetant la marchandise dun autre, de lavoir non seulement à perte de la part du vendeur, mais encore tout ce quil a vaillant par-dessus le marché, tant lintérêt aveugle les hommes. » (p.327)
« La proportion dans les prix nest pas moins essentielle à la prospérité de tous les États quau maintien même de leur existence. » (p.388) « Léquilibre entre toutes les denrées est lunique conservateur du commerce et par conséquent de lopulence publique. » (p.392). « Il est indifférent quil y ait peu ou beaucoup dargent dans une contrée pour lui procurer de lopulence, cest-à-dire une entière jouissance, non seulement des besoins de la vie, mais même de tout ce que lesprit humain a pu inventer pour les délices. Il ny a quune clause indispensable, à savoir que, sil est indifférent que les choses soient à haut ou à bas prix, il est dune nécessité absolue que le tout soit réciproque ; autrement, plus de proportion, et, par conséquent, plus de commerce, et ainsi plus de richesse, ou plutôt beaucoup de misère, qui est aujourdhui la situation de la France. Un homme qui recevait mille francs par an sous le roi François Ier était aussi riche et passait sa vie aussi commodément et magnifiquement que celui qui reçoit aujourdhui quinze mille francs toutes les années, parce que le blé ne valait que vingt sous le setier à Paris (1 hectolitre 36 litres), qui doit valoir aujourdhui, année commune, quinze ou seize francs, et que les souliers ne se vendaient pas plus de cinq sous, par appréciation imprimée dans les ordonnances. Le laboureur qui ne vendait son blé que vingt sous, et le cordonnier ses souliers que cinq sous, y trouvaient pareillement leur compte, parce que les proportions sy rencontraient. Mais si, comme aujourdhui, le blé avait valu quinze francs, le cordonnier serait mort de faim avec ses souliers vendus cinq sous : comme, par réciproque, le laboureur eût tout quitté, si, vendant son blé vingt sous, lui ou son maître eussent été obligés dacheter les souliers quatre francs. Ce sont donc les proportions qui font toute la richesse, parce que cest par leur seul moyen que les échanges, et par conséquent le commerce, se peuvent faire » (pp.258-259)
On sest étendu sur cet article, dit-il dans sa Dissertation sur la nature des richesses, parce que la dérogeance à cette loi, qui devrait être sacrée, est la première et la principale cause de la misère publique, attendu que lobservation en est plus ignorée.
« Léquilibre entre toutes les denrées, unique conservateur de lopulence générale, en reçoit les plus cruelles atteintes, en sorte que si lon voit un royaume tout rempli de biens, pendant que les peuples en manquent tout à fait, il nen faut point aller chercher la cause ailleurs : Celui-ci périt parce que ses caves sont pleines de vins, et quil manque du reste ; cet autre se trouve dans la même disposition à légard de ses grains ; et enfin tout le reste vivant dindustrie languit également, ne pouvant recouvrer de pain et de liqueurs par le fruit de son travail, dont le défaut jette également les possesseurs de ces mannes dans la même misère, de ne pouvoir en échanger une partie contre leurs autres besoins, comme des habits, des souliers et le reste.
« Si on demande à chacun de ces particuliers la raison de leur misère, ils répondent tranquillement quils ne peuvent rien vendre, à moins que ce ne soit à perte, ne prenant garde quils ne sont dans cette malheureuse situation que parce quils prétendent exiger cette règle des autres et ne la pas recevoir pour eux. »
« Un cordonnier veut vendre ses souliers quatre francs, si le prix a été une fois à ce taux ; il nen démordra jamais dun sou, à moins que ce ne soit pour faire banqueroute, et veut néanmoins avoir le blé du laboureur pour le prix que labondance, jointe à une défense de lenvoyer au dehors, le force de le donner, cest-à-dire pour moins quil ne lui a coûté à faire venir, et ainsi de tous les autres ; sans que ce malheureux cordonnier prenne jamais garde quil se bâtit sa ruine, parce que ce laboureur est par là mis hors détat de payer son maître, et celui-ci par conséquent hors de pouvoir dacheter des souliers du cordonnier ; ainsi en vue de 2 ou 3 sous par jour que ce dernier gagne sur le pain de sa famille, il se met à lhôpital lui et tous les siens. » (p.392)
Ce nest pas le seul développement que Boisguilbert ait donné à lexplication de cette loi si essentielle : il en tire les deux belles théories du prix rémunérateur et de la solidarité humaine.
6° Théorie du prix rémunérateur
Son application au commerce des grains
« La première intention de la nature est que tous les hommes vivent commodément de leur travail ou de celui de leurs ancêtres : en un mot, elle a établi quil faut que chaque métier nourrisse son maître, ou quil doit fermer sa boutique, et sen procurer un autre.... Afin que ce dessein soit effectué, il est nécessaire que chacun, tant en vendant quen achetant, trouve également son compte, cest-à-dire que le profit soit égale- ment partagé entre lune et lautre de ces deux situations. Cependant on ne chicane tant, comme lon voit dans toutes sortes de marchés, avant que de les conclure, quafin de donner atteinte à cette règle de justice : chaque commerçant, soit en gros ou en détail, voudrait que le profit du marché, au lieu dêtre partagé comme cela doit être, fût pour lui seul, en dût-il coûter tous les biens et même la vie à son compatriote. Car de songer que cest la ruine dun État, de même que si le trafic se faisait avec de faux poids ou de fausses mesures, cest de quoi qui que ce soit ne sembarrassa jamais lesprit, quoiquon puisse fort bien appliquer à cette conduite la maxime de lÉvangile, qui porte que, de la même règle quon mesure les autres, on sera soi-même mesuré. » (p.389)
« Lacheteur, dit-il avec la judicieuse et fine précision de J.-B. Say, ne songe à rien moins quà faire réflexion que tout vendeur nest que le commissionnaire de lacheteur, et quil doit compter avec lui de clerc à maître, comme un facteur avec un négociant lui allouant tous ses frais justement déboursés, et lui payant le prix de son travail : autrement plus de travail, et par conséquent plus de profit pour le maître. » (p.390)
Lapplication quil fait de cette théorie au commerce des grains est un des points capitaux de la doctrine de Boisguilbert. Il y consacre spécialement toute la première partie de son Traité des grains, parce quil a conscience dêtre aux prises avec le préjugé le plus universel et le plus funeste de son époque. Voici dabord un éloquent passage du Factum :
« Lautre adjoint dans la ruine de la France est quelque chose de bien plus pitoyable encore : non seulement ce nest point leffet dun intérêt indirect, comme dans les Aides, qui ait aveuglé les entrepreneurs pour se procurer de lutilité aux dépens de la ruine publique, ni la faute du manque dattention au bien général, comme dans la répartition des Tailles : mais cest au contraire une production de réflexions très sages et très pieuses à ce quon simagine, savoir : le soutien de lavilissement des grains, que lon a cru devoir établir et maintenir, par des efforts continuels dune prétendue très fine politique, à être en perte au laboureur, le prix ne pouvant atteindre aux frais de la culture en quantité dendroits, bien loin de satisfaire au payement du propriétaire et des impôts ; ce qui a attiré, outre plus de 500 millions de diminution de rente dans le royaume, comme cela est aujourdhui, labandon dune infinité de terres de difficile exploitation, et la prodigalité des grains à des usages étrangers, comme nourriture des bestiaux et confection de manufactures (savoir les bières et les amidons, dit-il p.264), ce qui ne menace rien moins que dune cherté extraordinaire à la première stérilité. En un mot, conclut-il avec une verve admirable, on a cru quafin que tout le monde fût à son aise, il fallait que les grains fussent à si bas prix, que les fermiers ne pussent rien bailler à leurs maîtres, et ceux-ci aucun travail aux ouvriers : ce qui étant tout leur revenu, la privation en excède dix fois le prétendu bas prix du pain. Et lon a pensé pareillement que, pour éviter les horreurs dune cherté extraordinaire, il est avantageux de faire abandonner la culture dune infinité de terres, et lengrais de presque toutes en général, le prix de la récolte nen pouvant supporter les frais, et quil fallait aussi prodiguer les grains à ces usages étrangers que lon vient de marquer. Quelque horreur que doive inspirer une pareille conduite, ... il nen est pas moins vrai que cette conduite a cru mériter des applaudissements, et que ses auteurs ont pensé quon devait les appeler les Josephs de leur pays. » (pp.254-255)
Procédant avec ordre dans cette vigoureuse et originale réfutation, Boisguilbert démêle et combat deux principales raisons de ce préjugé, lidée fausse que les dons de la terre sont gratuits et un aveugle sentiment de compassion pour le peuple :
« Ceux qui se sont mêlés, depuis 1660, de cette direction, ont cru que cette manne coûtait aussi peu à percevoir et faire venir que celle que Dieu envoya dans le désert aux Israélites, ou tout au plus quelle était comme des champignons ou comme des truffes ; quelle croissait en tout son contenu à pur profit au laboureur, et quà quelque bas prix quelle pût être il gagnait moins, mais ne pouvait jamais perdre ; et quainsi il fallait quune autorité supérieure empêchât que les pauvres ne fussent la victime de son avidité. » (p.265) À cette inconcevable naïveté, Boisguilbert répond : « La production des blés nest ni leffet du hasard, ni un présent gratuit de la nature ; cest une suite dun travail continuel, et de frais achetés à prix dargent, cette manne primitive et nécessaire nétant abondante quà proportion quon est libéral pour ny rien épargner, refusant entièrement tout à qui ne lui veut rien donner. » (p.386) Et il dresse un état des frais de la culture, dont le détail, dailleurs curieux au point de vue agricole, met en relief labsurdité de lerreur quil combat, et atteste ses connaissances pratiques : « Si lon voit des terres, quoiquen très petite quantité, où deux mauvais chevaux seulement peuvent exploiter jusquà cent arpents par an, et renfouir ou tourner deux arpents par jour, sans aucun besoin dengrais, et cela, toutes les années, sans reposer jamais, contre lusage presque de toutes les autres ; il sen trouve dun autre côté, et en bien plus grand nombre, quil faut comme forcer de produire, et cela par un travail continuel, tant dengrais que daugmentation de chevaux, le terrain résistant à chaque pas ; et avec tout cela, il leur faut donner du repos au moins de trois années une, et même plus souvent, comme de sept à huit années de suite, et quelquefois encore jusquà 15 à 20 ans, à proportion que le prix des blés permet de croire que la culture en pourrait supporter les frais. »
« Aussi un arpent de terre de moindre degré de perfection, affermé trois livres, comme il sen rencontre plusieurs, et même au-dessous, ce qui fait six livres, attendu lannée de repos, ne peut être exploité sans une forte semence, cest-à-dire un setier (1 hect. 56) de la valeur denviron huit livres : il faut 4 labours au moins, et assez souvent cinq, quon ne paie jamais moins que trois livres dix sous chacun, et même plus pour les mauvaises terres qui sont ordinairement pierreuses, et qui obligent par conséquent, par le dépérissement quelles causent au soc, de le porter souvent à la forge pour le recharger : ainsi voilà encore 14 francs de frais au moins : il faut le fumier, qui ne peut être au-dessous de douze charriottées... ce qui fait encore douze francs. Il y a les frais de la récolte pour lapprofiter sur le champ, qui allant à trois livres, voilà plus de 38 francs semés en terre, et quand le rapport est de quatre setiers, ce qui narrive presque jamais dans un pareil terrain, on se tient bien heureux : et si le blé quon a semé a coûté 8 francs le setier, comme les mauvaises terres le détériorent toujours..., le grain de ce mauvais terroir nest vendu au plus que six francs ; ainsi voilà le laboureur et le maître dans une perte considérable qui les oblige de laisser la terre en friche... Que si le blé avait valu 11 à 12 livres le setier, comme il le peut aisément, le maître et le laboureur, les valets et les ouvriers, y auraient également trouvé leur compte, et çaurait été une garantie formelle et une défense certaine contre les horreurs dune année stérile, qui ne manque jamais darriver de temps en temps. » (p.331) Quant à la seconde raison, « la prétendue pitié et charité », Boisguilbert la réfute avec une égale vigueur. Quelle saisissante peinture de ses conséquences désastreuses ! Le laboureur, et bien souvent le maître même, réduits à laumône, à la honte, au désespoir : les enfants périssant de besoin tant à la mamelle que dans la première enfance ; les riches à leur tour obligés de retrancher leur superflu, qui produit le nécessaire à beaucoup de professions, etc. « Cest alors quil serait excellent dentendre ces gens charitables, qui veulent en faveur des pauvres les grains au plus bas prix quils puissent être, en leur demandant sils croient leurs vux pleinement exaucés par cette situation et si leur intention était de faire devenir les riches très misérables, pour après cela étendre le mal à toutes les conditions
Ce mal, à la vérité, fait moins de bruit et de fracas que celui qui est causé par une extrême stérilité ; mais, sil est moins violent dans les apparences, il est plus pernicieux dans les effets ; et il en va comme du poignard et du poison... Deux sujets poignardés causeront plus de bruit et dhorreur, et attireront plus de poursuites violentes, que vingt autres qui auraient péri par un poison lent, administré en secret : les doutes sur la véritable cause de la mort, et le degré plus grand dincertitude sur lauteur du crime diminuent de moitié, dans cette circonstance, tout le fracas qui suit ordinairement lautre manière de faire périr les hommes ; mais, avec tout cela, celle-ci ne fait pas moins de mal : au contraire, elle renchérit sur lautre, en ce quelle fait plus longtemps souffrir son sujet, et que le dehors moins violent quelle jette diminue les mesures nécessaires pour la conjurer, ce qui narrive pas en lautre, où le ciel et la terre semblent sarmer dans ces occasions pour tirer vengeance du passé et prévenir le mal dans lavenir... On peut dire la même chose de la misère causée par la trop grande cherté, et de celle que produit lavilissement des grains : si lune poignarde, lautre empoisonne. » (pp.341-342)
Dans une discussion brève, mais décisive, il en fait vivement ressortir le ridicule par le simple rapprochement de quelques chiffres : « On demande à ceux que le zèle aveugle et met dans la disposition de souhaiter toujours des blés à bas prix en faveur des pauvres, sils croiraient leurs vux accomplis dans toute leur plénitude, au cas que lon put revoir cette denrée de grains au même taux quelle était en 1530, savoir le setier de Paris pesant 240 livres environ, à vingt ou vingt-et-un sous année commune. Comme il ny a point douvrier de campagne qui gagne moins de 7 à 8 sous par jour, ce qui double dans les mois de récolte, et quune ferme ou terre, du rapport de 200 setiers de blé, a besoin de 5 ou 6 de ces ouvriers pendant tout le cours de lannée..., ce serait une nécessité que le maître laboureur leur donnât non seulement toute sa récolte, mais même quil eût une mine dargent pour payer trois ou quatre fois davantage, afin de les satisfaire, et pour semer et se nourrir lui et toute sa famille. On ne poussera pas plus loin le ridicule de cette situation par rapport à létat présent, qui ne létait pas à ces temps-là, parce que cet ouvrier de 8 et de 16 sous par jour ne gagnait en 1550 quun pareil nombre de deniers, et que les souliers, quon vend aujourdhui cent sous et 6 francs à Paris, furent évalués et appréciés à 5 sous par les ordonnances de Henri II en 1549, et les perdreaux et les levreaux à 6 deniers. » (p.328) La conclusion en ressort tout naturellement : « sils trouvent ce prix (de 1550) ridicule, comme il lest effectivement, et même quelque chose de plus, ils conviennent donc quil faut une proportion ; or il ny en a pas, tant que le prix ne pourra pas porter les frais de la culture à beaucoup près. » (p.359)
Cest lhonneur de Boisguilbert davoir bien compris ce point capital, et de lavoir signalé comme la source première, en quelque sorte, de la ruine générale. On se le rappelle, cest là son principal grief contre Colbert.
7° De la solidarité humaine
Il nest pas moins admirable dans le tableau vif et animé quil trace de la solidarité de toutes les professions, des diverses classes de la société et même des nations, en un mot de la solidarité humaine. Boisguilbert, ici encore, a devancé Quesnay, Smith et J.-B. Say. Je choisis les principaux passages où il exprime ces belles théories, qui devraient faire bénir à jamais lÉconomie politique, neût-elle apporté au monde que cette démonstration scientifique de la fraternité, proclamée par Platon, confirmée par le Christ.
Solidarité des classes sociales.
« La Providence a voulu quen France les riches et les pauvres se fussent mutuellement nécessaires pour subsister, puisque les premiers périraient avec toutes leurs facultés et possessions, qui ne sont originairement autre chose que les terres..., si les seconds, cest-à-dire les pauvres, ne leur prêtaient le secours de leurs bras pour mettre ces biens en valeur ; comme par réciproque, si la terre donnait ses richesses delle-même, sans aucune contrainte, au lieu de ne nourrir et de ne payer les hommes, comme elle fait, quà proportion de leur travail..., il arriverait que tous ceux qui nauraient aucun fonds seraient absolument hors détat de subsister... Si un cordonnier ne peut vivre sans pain, quil ne recueille pas assurément sur des fonds quil ne possède point, un possesseur de terre ne saurait marcher sans souliers... Et ainsi lintérêt de ces deux conditions, le riche et le pauvre, est dêtre dans un perpétuel commerce. » (p.330 et 386) Cest aussi la conclusion à laquelle Say attache un si grand intérêt : « Loin donc que les intérêts du pauvre et ceux du riche soient opposés entre eux, comme on le trouve établi dans les livres de la vieille politique, et journellement répété par lignorance, on peut affirmer quils sont exactement les mêmes. Vérité consolante, dont la propagation sera un des bienfaits de la science que nous étudions. » (Cours complet. Tome III, p.195) Pourquoi lillustre économiste najoute-il pas que le nom de Boisguilbert serait le premier en date dans la liste de ces bienfaiteurs de lhumanité ?
Il a trouvé pour cette noble idée lexpression la plus ingénieuse et la plus touchante : « Le corps détat est comme le corps humain, dont toutes les parties et tous les membres doivent également concourir au commun maintien, attendu que la désolation de lun devient aussitôt solidaire, et fait périr tout le sujet. Cest ce qui fait que toutes ces parties nétant pas dune égale force et vigueur, les plus robustes sexposent et se présentent même pour recevoir les coups que lon porterait aux plus faibles et plus délicates, qui ne sont point à lépreuve de la moindre atteinte... La nature napprend-t-elle pas aux hommes à présenter les mains et les bras pour parer ou recevoir les coups que lon porte aux yeux et à la tête ? »
« Les pauvres, dans le corps de lÉtat, sont les yeux et le crâne, et par conséquent les parties délicates et faibles ; et les riches sont les bras et le reste du corps : les coups que lon y porte pour les besoins de lÉtat sont presque imperceptibles, tombant sur ces parties fortes et robustes, mais mortels quand ils atteignent les endroits faibles, qui sont les misérables. » (p.309)
Solidarité des professions
« Il faut convenir dun principe, qui est que toutes les professions, quelles quelles soient dans une contrée, travaillent les unes pour les autres, et se maintiennent réciproquement, non seulement pour la fourniture de leurs besoins, mais même pour leur propre existence. » (p.384) Après être revenu sur la nécessité de léchange, dont la cessation forme la misère générale, il reprend : « Il y a encore une attention à faire, qui est que le désordre durera éternellement, si ce trafic ou cet échange, si nécessaire et si utile, ne se fait avec un profit réciproque de toutes les parties, cest-à-dire tant des vendeurs que des acheteurs.... Et celui qui prétend faire autrement, non seulement ruine son correspondant, mais se détruit lui-même. Si le premier laboureur, trafiquant uniquement avec le pasteur, ne lui avait pas voulu donner assez de blé pour se nourrir, pendant quil eût exigé de lui tout son vêtement nécessaire, tiré des dépouilles des bêtes, non seulement il laurait fait mourir de faim, mais il aurait lui-même péri dans la suite de froid en détruisant le seul ouvrier de ce besoin si pressant, savoir le vêtement. Et cette harmonie dune nécessité si indispensable alors entre ces deux hommes, est de la même obligation entre plus de 200 professions, qui composent aujourdhui le maintien de la France. Le bien et le mal qui arrivent à toutes en particulier est solidaire à toutes les autres, comme la moindre indisposition survenue à lun des membres du corps humain attaque bientôt tous les autres, et fait par suite périr le sujet, si on ny met ordre incontinent. » (p.263)
« Il ne faut pas, dit-il encore, que le plus chétif ouvrier vende à perte : autrement sa destruction, comme un levain contagieux, corrompt aussitôt toute la masse. Il faut que cela se fasse, non seulement dhomme à homme, mais aussi de pays à pays, de province à province, de royaume à royaume. » (p.259) Cette vérité générale est mise heureusement en relief dans le passage suivant, où lon remarquera un vrai talent danalyse économique : « Un comédien se réjouit, ainsi que tous les autres, cest-à-dire tous les métiers, davoir par une grâce spéciale du ciel, à ce quil croit, le pain à très grand marché, et que pour un sou il en recouvre autant quil en peut consommer en toute sa journée ; sil lui en fallait pour deux sous, il ne serait pas dans cette joie. »
« Mais il ne voit pas, le malheureux quil est, quil se creuse son tombeau, et que le facteur et le propriétaire de fonds nétant plus payé de ses frais et de ses appointements par son fermier, avec qui il ne forme quun intérêt, est obligé de se retrancher, et que commençant par le superflu, le comédien se trouve à la tête, et cessera par là de gagner un écu par jour, parce quil a voulu et sest réjoui de gagner un sou sur son pain. Ce quil y a de merveilleux est quaprès cela lun et lautre, tant le comédien que celui qui allait au spectacle, jouent à qui pis faire, et à qui sentre-détruira le plus tôt, en pensant se sauver réciproquement... »
« Un homme qui allait autrefois à la comédie dans le temps de son opulence, cest-à-dire que ses fermiers, par la vente de leurs denrées aux comédiens mêmes, le payaient ponctuellement, y trouvant de la diminution par quelque cause violente... se retranche à ny aller plus que trois fois la semaine, pour compenser par la diminution de sa dépense celle qui lui arrive dans sa recette. »
« Le comédien, de son côté, qui est atteint du même mal, en fait autant de sa part, et sil mangeait de la viande et même de la volaille tous les jours, il retranche pareillement son ordinaire, et se réduit à ne faire semblablement bonne chère que la moitié du temps ; par où, outre lavilissement du prix des grains, le fermier de celui qui allait à la comédie, et qui est marchand de bestiaux, reçoit un surcroit de difficulté de payer son maitre, et celui-ci de faire subsister le comédien ; ... et cette manuvre continue jusquà ce quils aient pris uniquement tout à fait congé lun de lautre, ce qui est absolument la ruine dun État.... Cest le même raisonnement de toutes les autres professions, qui ne sont toutes misérables que par la même conduite et les mêmes circonstances... ! (pp.386-387)
Quelle profondeur de vues, quelle originalité dexpression, malgré une déplorable diffusion, dans cette autre page, qui résume sa doctrine sur la solidarité des professions ! « Tous les états ensemencent les terres, et ce nest point le laboureur seul qui a cette commission, quoiquon le suppose grossièrement : et comme lorsquon sème peu, on recueille peu, et quau contraire la moisson est abondante, quand on cultive quantité de terres, tous les états et toutes les conditions doivent faire ce raisonnement, chacun pour leur particulier, quand ils achètent le blé ou le pain un prix considérable, qui ne soit point exorbitant..., un prix raisonnable, qui ne constitue pas le laboureur, qui nest que leur commissionnaire, en perte comme aujourdhui ; cest un nombre de semences quils jettent sur la terre, et qui leur rapportera avec usure une récolte abondante... » (p.336)
Solidarité des peuples
Boisguilbert sest un peu moins étendu sur ce dernier point qui dépassait le cadre de son ouvrage ; il sest en quelque sorte borné à poser le principe, si oublié depuis les belles pages de Bodin (voir Bodin et son temps, par M. Baudrillart, p.177), lorsquil a dit que ce qui était vrai dhomme à homme, de pays à pays, de province à province, létait aussi de royaume à royaume. Mais il a certainement bien compris la fraternité humaine, à une époque toute de prohibitions et dexclusions, où la théorie de la balance du commerce faisait regarder létranger comme une proie à dépouiller ; où, naguère encore, sexerçait sur de malheureux naufragés, au mépris de tout sentiment humain, le droit de bris (aboli en 1681) ; où enfin le droit daubaine, malgré ses adoucissements, déshonorait toujours notre législation (supprimé en 1790 !). Il sest élevé au-dessus du préjugé durable et fatal quavaient subi longtemps et que subirent encore après bien des esprits distingués.
Thomas Morus, Bodin, ne combattent la propriété quen sappuyant sur ce prétendu axiome : Il ny a personne qui gagne sans que quelquun perde : Bodin en fait remonter la découverte à Platon.
Montaigne intitule ainsi le chapitre 21 du livre Ier, de ses Essais : Le profit de lun est le dommage de lautre. « Il ne se fait, dit-il, aucun profit quau dommage dautrui, et à ce compte il faudrait condamner toute sorte de gains. » Et il voit là une application de la « générale police de la nature. Car les physiciens tiennent que la naissance, nourrissement et augmentation de chaque chose est laltération et corruption dun autre. »
Un peu après, cest Bacon qui consacre de son autorité la même erreur : « It is likewise to be remembered that, for as much as the increase of any estate must be upon foreigner (for whatsoever is somewhere gotten, is somewhere lost). » (The essays or counsels civil and moral, XV.) « Voici une autre observation quon ne doit pas perdre de vue : une nation ne peut saccroître par rapport aux richesses quaux dépends des autres, attendu que ce quelle gagne, il faut bien que quelquun le perde. »
Écoutez Colbert : « Liberté, justice, police, exclusion des étrangers, tout est là. » (M. P. Clément, Lettres, etc. tome III, 2e part. p.495)
« Le grand Montesquieu, dit Dupont de Nemours, navait jeté quun regard si superficiel sur les questions économiques, que dans son immortel ouvrage on trouve un chapitre intitulé : À quelles nations il est désavantageux de faire le commerce. » (Notice sur les Économistes, qui servait de préambule à léloge de Gournay, par Turgot)
Voltaire, à lexamen duquel ne devaient pas résister tant de préjugés, a faibli devant celui-ci : « Ainsi, dit lhomme aux quarante écus, ils ne pourront avoir de largent, sans que dautres en perdent. Le géomètre. Cest la loi de toutes les nations ; on ne respire quà ce prix. » Il est encore plus explicite dans son Dictionnaire philosophique : « Telle est la condition humaine, que souhaiter la grandeur de son pays, cest souhaiter du mal à ses voisins... Il est clair quun pays ne peut gagner sans quun autre perde. » (Art. Patrie)
Dans une page remarquable, M. Joubleau a réussi parfaitement à montrer luniversalité et les profondes racines de cet odieux préjugé : «Venise avant lEspagne, après lEspagne la Hollande, sétaient élevées au plus haut degré de puissance, de richesse et de prospérité, mais ces prospérités avaient été successives : on ne supposait pas quelles pussent être simultanées, et, si lon avait hasardé lopinion que peut-être même elles pourraient sentre-aider, aucun autodafé naurait eu des flammes assez ardentes pour purifier le monde dune pareille hérésie. Aussi, ce fait de succession, que la jalousie navait jamais songé à discuter, sétait élevé au rang de loi sociale. Le seul moyen de senrichir, cétait de ruiner les autres, et toutes les questions adressées par Colbert nobtenaient quune seule réponse : nécessité de la ruine de la Hollande comme point de départ de lélévation de la France : cétait la persistance du « Delenda Carthago » appliquée à la domination commerciale. Exclusion, monopole, privilège, cette trinité de formules et de préceptes apparaissait partout dans tous les établissements, dans tous les livres, dans la pratique, les faits, la théorie ; et Colbert, dont la confiance dans ses principes avait survécu à la ruine de ses compagnies, écrivait encore en 1681 quil fallait procéder par la ruine contre le commerce du Levant, de lAfrique et du Nord, pour en faire passer les profits des mains des Anglais et des Hollandais dans les nôtres.... Ainsi lerreur de Voltaire a pour complice la conviction tenace de Colbert, et la conviction de Colbert sappuie sur le témoignage de lhistoire. » (Études sur Colbert, Ier tome, p.335)
Boisguilbert nen est que plus admirable : il na pas cru que le bonheur dun peuple dépendit du malheur dun autre, et il a proclamé le contraire. Sil nest pas entré dans les beaux développements de Quesnay, dAd. Smith et de Say, il a du moins parfaitement senti et exprimé la pensée essentielle, qui les contenait en germe : « La nature (qui nest autre que la providence), dit-il (p.363), aime également tous les hommes, et les veut pareillement sans distinction faire subsister. Or, comme dans cette manne de grains elle nest pas toujours aussi libérale dans une contrée quelle lest dans une autre, et quelle les donne avec profusion dans un pays et même dans un royaume, pendant quelle prive un autre presque tout à fait, elle entend que par un secours mutuel il sen fasse une compensation pour lutilité réciproque ; et que par un mélange de ces deux extrémités de cherté extraordinaire ou davilissement des grains, il en résulte un tout qui forme lopulence publique, qui nest autre chose que le maintien de cet équilibre si essentiel, ou plutôt lunique principe de la richesse.... Cest pourquoi elle ne connaît ni différents états ni divers souverains, ne sembarrassant pas non plus sils sont amis ou ennemis, ni sils se font la guerre, pourvu quils ne la lui déclarent pas. » (p.391) Cette dernière phrase, si étonnante pour lépoque où elle a été écrite, et que nous avons encore bien besoin dentendre résonner à nos oreilles, vaut ce bel aphorisme de Turgot : « Quiconque noublie pas quil y a des états politiques séparés les uns des autres et constitués diversement, ne traitera jamais bien aucune question déconomie politique. » (uvres, 2e vol., p.800)
Il ny a vraiment plus quun mot à dire pour achever cette noble théorie, et la préserver de toute exagération et de tout danger : « Béni soit lesprit de solidarité ! Il assistera puissamment les nations modernes dans leur entreprise de secouer la misère accrochée à leur flanc : mais aussi cest à la condition expresse quil soit marié avec le sentiment de la responsabilité individuelle. Séparée de la responsabilité, la solidarité est antipathique à la liberté ; lassociation devient le communisme, et au lieu du bien-être, elle ne saurait engendrer quan affreux dénuement, la dégradation en tout genre. « (M. Michel Chevalier, Examen du système protecteur, p.87)
8° Règle supérieure et unique de tous les intérêts matériels : la liberté
Qui réglera ces conditions multiples de la production et de la distribution des richesses, la consommation, léchange, le prix ? Qui maintiendra cette proportion, cet équilibre entre tous les intérêts ? À lépoque où les successeurs de Colbert, exagérant son système, et oubliant cette recommandation du grand ministre aux échevins de Lyon : « Les fabricants feraient bien de considérer les faveurs dont leur industrie est lobjet, comme des béquilles à laide desquelles ils devraient se mettre en mesure dapprendre à marcher le plus tôt possible » (cité par M. Wolowski, Rapport sur le concours relatif à ladministration de Colbert, 1856), ne croyaient pouvoir protéger le travail quen le garrottant par les mille liens dune minutieuse réglementation, Boisguilbert, au nom de lavenir, fait cette grande et simple réponse, que répéteront Quesnay, Turgot, Smith, Say, Michel Chevalier, Ricardo : « La nature ne respire que la liberté » (p.366). Dès son début, la science tient fermement le langage quelle fera entendre un siècle et demi après, par la bouche de Bastiat : « La conclusion des économistes est la liberté... Les intérêts sont harmoniques : donc la solution est tout entière dans ce mot : liberté. » (Tome VI de ses uvres, p.7 et 20)
« Il nest pas question dagir, dit très heureusement Boisguilbert à plusieurs reprises, il est nécessaire seulement de cesser dagir avec une très grande violence que lon fait à la nature, qui tend toujours à la liberté et à la perfection (p.401). Le remède est dautant plus aisé quil nest pas question, encore une fois, dagir pour procurer une très grande richesse, mais de cesser seulement dagir, ce qui nexige quun instant. »
« Et aussitôt cette même nature mise en liberté, rentrant dans tous ses droits, rétablira le commerce et la proportion de prix entre toutes les denrées, ce qui leur faisant sentredonner naissance et sentre-soutenir continuellement par une vicissitude perpétuelle, il sen formera une masse générale dopulence où chacun puisera à proportion de son travail ou de son domaine... »
« Mais comme cest là un chef-duvre de la nature, il faut quelle agisse dans toute sa perfection, cest-à-dire dans toute sa liberté, pour produire de pareils ouvrages : le degré de dérogeance que lon apporte à lun, savoir à cette liberté, est aussitôt puni dune pareille diminution dans lautre. »
« Ainsi lon peut voir quelle effroyable méprise est de se défier de la libéralité ou de la prudence dune déesse qui sait procurer des richesses immenses, dans les pays les plus stériles, aux hommes qui veulent bien sen rapporter à elle pour la fructification de leur travail, pendant quelle laisse dans la dernière misère ceux quelle avait beaucoup mieux partagés dabord, mais qui ne lui marquent leur reconnaissance quen la voulant réduire dans lesclavage : de quoi ils ne viennent jamais à bout, que pour se rendre eux-mêmes plus malheureux que des esclaves. »
« Cependant elle est si bienfaisante et elle aime si fort les hommes, quau premier repentir elle oublie toutes les indignités passées, et les comble par conséquent en un moment de toutes les faveurs. »
« Il nest question que de lui donner la liberté, ce qui nexige pas un plus long temps que dans les affranchissements desclaves de lancienne Rome, cest-à-dire un moment, et aussitôt toutes choses reprenant leur proportion de prix, ce qui est absolument nécessaire pour la consommation, cest-à-dire lopulence générale, il en résultera une richesse immense. » (pp.403-404).
J.-B. Say ne fait vraiment que résumer cette belle page de Boisguilbert, lorsquil dit : « Létat de santé, relativement à lindustrie et à la richesse, cest létat de liberté, cest létat où les intérêts se protègent eux-mêmes. » (Traité dÉconomie politique, 1er vol., p.268) Et quand il ajoute : « Lautorité publique ne les protège utilement que contre la violence », il se borne à répéter lenseignement de lauteur du Factum : « Que qui que ce soit ne se mêle à ce commerce que pour y départir protection à tous, et empêcher la violence. » (p.260)
Pour justifier cette abstention de lÉtat, Boisguilbert a été amené à établir ce principe essentiel de léconomie, quon a appelé depuis la loi de loffre et de la demande :
« La nature, dit-il, ou la providence, peut seule faire observer cette justice (lavantage égal du vendeur et de lacheteur), pourvu, encore une fois, que qui que ce soit autre ne sen mêle ; et voici comme elle sen acquitte. Elle établit dabord une égale nécessité de vendre et dacheter dans toutes sortes de trafics, de façon que le seul désir de profit soit lâme de tous les marchés, tant dans le vendeur que dans lacheteur : et cest à laide de cet équilibre ou de cette balance que lun et lautre sont également forcés dentendre raison, et de sy soumettre. » (p.389)
« Le commerce ne se fait que par une utilité réciproque : et il faut que chacune des parties, tant les acheteurs que les vendeurs, soit dans un égal intérêt ou nécessité de vendre ou dacheter ; autrement si cet équilibre cesse, celui qui a lavantage se sert de loccasion pour faire capituler lautre en lui faisant subir la loi quil lui veut imposer. En effet, un homme qui se peut passer de vendre, ayant affaire à un autre qui est dans la nécessité dacheter, ou bien le contraire, le marché ne se conclura point sans la destruction dun des deux. »
« Or, dans la liberté quon ôte aux laboureurs de soutenir le prix de leurs blés par un enlèvement au dehors, de nulle considération à légard de la subsistance nécessaire du royaume.... est la même chose que si, pendant que deux hommes se battraient lépée à la main et seraient fort acharnés lun contre lautre, quelquun pour mettre la paix ou les séparer en saisissait entièrement un au corps et le mettait hors de défense ; le combat serait assurément fini, parce que lautre se servirait de loccasion pour tuer tout à fait son ennemi. » (p.369)
Liberté du commerce intérieur
Nous avons entendu Boisguilbert réclamer avec énergie, au nom de la patrie, au nom de la raison et de lintérêt, contre les douanes intérieures. Aux passages que jai cités se rattachent les citations suivantes, qui mettent très bien en lumière la nécessité de laisser toute liberté au commerce intérieur : « On maintient que la Provence a des denrées que lon ne prend pas presque la peine de ramasser de terre sur le lieu, les- quelles sont vendues un très grand prix à Paris, en Normandie, et autres contrées éloignées ; cependant on nen fait venir que pour lextrême nécessité, et la raison est évidente : cest que dans ce trajet qui est de 200 lieues, il faut passer par une infinité de villes et lieux fermés, où les voituriers étant obligés de faire les stations marquées ci-devant..., cela emporte tant de temps, et met les choses sur un pied tel, quil faut trois mois et demi pour faire ce voyage, qui ne demanderait pas plus dun mois ou cinq semaines sans ces obstacles ; ce qui ne pouvant être porté par la marchandise, à cause des frais qui accompagnent une si longue voiture, en fait abandonner le commerce, et par conséquent celui du retour. La Normandie a semblablement des denrées, comme des toiles, très rares et très chères en Provence, que la certitude dun pareil sort empêche de se mettre en chemin. Cependant on noserait presque envisager les suites dune pareille disposition, puisque cette cessation intéresse, outre les deux contrées doù les marchandises sortent et arrivent réciproquement, toutes celles où elles passent, à cause de la consommation inséparable des voitures ; et que, rejaillissant ensuite sur toutes les professions du monde, il se trouve que toute la république souffre un dommage inestimable dune cause dont le roi ne tire que très peu de chose. » (pp.218-219) Je citerai encore ces lignes du Factum, remarquables par une brièveté trop peu habituelle à lauteur, et qui ont le grand mérite de constater la forte liaison de ses idées économiques : « Il faut de la liberté dans les chemins, si lon veut voir de la consommation et par conséquent du revenu : ce qui ne peut être tant quil y aura à chaque pas des gens payés et qui attendent leur fortune à empêcher quun pays ne commerce avec lautre, en saidant réciproquement des denrées dont labondance les ruine, pour recouvrer celles dont la disette les rend pareillement misérables. » (p.304)
Avant les Physiocrates, avant Turgot et J.-B. Say, il a réclamé la même liberté pour les marchés, sans se laisser épouvanter par le fantôme des accaparements : « toutes les fois que la police a voulu y mettre la main, et pour obliger les propriétaires des grains de fournir régulièrement les marchés, avec défense de trop garder de blés dans les étapes publiques, y ayant une infinité dordonnances imprimées et publiées sur ce sujet, on peut assurer que cela na fait quaugmenter lalarme, ainsi que le mal, bien loin de le diminuer. » (p.356)
Il dit encore : « Il faut des réservoirs, mais cest à la nature à les faire, et non pas à lautorité et à la violence. Et pour reprendre lexemple des sources, les étangs et les lacs quelles forment naturellement, et sans aucun ministère étranger, causent une très grande utilité, sans aucun des fâcheux accidents marqués ci-dessus.... Il en va de même des réservoirs des blés faits par la nature, et voici quels ils sont : cest quand ils sont formés par lintérêt général de tous les peuples, sans intervention daucune autorité supérieure qui doit être bannie de toutes les productions de la terre, parce que la nature, loin dobéir à lautorité des hommes, sy montre toujours rebelle, et ne manque jamais de punir loutrage quon lui fait, par disettes et désolations qui ne sont que trop connues. Ces réservoirs sont créés dès que les laboureurs, pouvant, avec partie de leur récolte, payer leurs maîtres, gardent le surplus pour les années stériles. » (p.364)
Liberté du commerce extérieur et spécialement du commerce des blés
Boisguilbert ne demande pas purement et simplement la pleine et entière liberté du commerce extérieur. Il ne réclame guère quune amélioration de traitement pour limportation : « À légard des entrées de la France, il les faut conserver en létat quelles sont, pour les sommes seulement en aplanissant les difficultés, dont il ne revient rien au roi, mais qui rebutent les étrangers » (p.302). Y a-t-il là une faute de logique, une contradiction avec sa doctrine de la réciprocité, de léquilibre, de la solidarité, de la liberté, de la confiance en la nature ? Non, Boisguilbert a parlé comme le fera J.-B. Say : « Comme impôts, les droits dentrée, maintenus dans des bornes convenables, ne sont pas plus mauvais que dautres. » (Cours dÉcon. polit., IIIe vol., p.363) Cependant je le crois en défaut, lorsquil demande que les blés de Barbarie soient exclus de la Provence pour relever le prix de toutes les denrées en Languedoc et dans la Provence même. Ce quil appelle une « faute grossière contre la politique dadmission de blés étrangers hors le temps de stérilité, surtout dans un pays fécond comme la France » (p.315), nest-ce pas le jeu naturel du commerce ? De quel droit, avec les principes de liberté quil a la gloire davoir proclamés, pouvait-il sautoriser pour le gêner ?
Quant à lexportation, il demande une liberté complète, sans restriction : « Pour les droits de sortie, il ne leur faut faire aucun quartier, mais les supprimer entièrement, puisque ce sont les plus grands ennemis du roi et du royaume quil puisse jamais y avoir. » (p.302). Ici encore, comme dans la question du bon marché des grains, Boisguilbert se trouve en face dun redoutable préjugé qui aveuglait les administrateurs les plus intelligents aussi bien que la foule ignorante : « Du moment que lon parle denlèvement des blés, aussitôt le monde se soulève, tant le peuple qui est aveugle que les personnes les plus éclairées, et lon croit que lavarice insatiable des propriétaires de grains veut sacrifier la vie des misérables à leur avidité. » (p.347) Aussi a-t-il consacré à défendre cette proposition « qui révolte le ciel et la terre » autant de soin et de patiente analyse quil avait mis de courage et de patriotisme à lénoncer. Jai déjà cité ces belles paroles, toutes empreintes de conviction et de dévouement : « Lauteur de ces mémoires mériterait les noms de bourreau et de traître à la patrie, sil était dans lerreur » (p.325).
Il sautorise tout dabord de lexemple de la Hollande et de lAngleterre (p.325, 365). Il loue même les Anglais daccorder des primes à lexportation des blés (p.332, 349). Certainement, son avis sur ce point se fût modifié, sil eût eu les renseignements que nous donne Adam Smith, qui résume ainsi un chapitre consacré spécialement à cette matière : « Il ny a rien de moins mérité que les éloges quon a donnés à la loi qui établit la gratification pour lexportation des blés.» Les raisons longuement développées que léconomiste anglais a données de cette condamnation, se résument à dire que le vrai motif de ces primes établies en 1688 a été, non pas lintérêt de lagriculture, mais bien des propriétaires ruraux et des marchands de blé ; que les résultats en ont été fâcheux même pour lagriculture ; et enfin, à un point de vue élevé de la science (Boisguilbert neût pas dû loublier, après lavoir si bien saisi), que ces gratifications ont le tort de pousser par force le commerce dans un canal beaucoup moins avantageux que celui dans lequel il serait entré naturellement de son plein gré. (Richesse des nations, livre IV, ch.5) Ce nest là, du reste, quune opinion jetée en passant par lauteur du Traité des grains ; et il convient de ne pas en exagérer la portée. Il avait mille fois raison de tourner les yeux de ses concitoyens sur les deux peuples qui avaient le plus à apprendre à la France en fait de liberté.
Il sappuie également sur le passé de la France, et avec autant dà-propos que de raison : « La liberté a été autrefois entière, hors les temps tout à fait extraordinaires » (p.358). Lexactitude de cette assertion, pour les soixante années qui précèdent Colbert, a été parfaitement établie par les recherches érudites de M. Poirson. Sous François II, Charles IX, Henri III, la prohibition de la sortie des grains avait été la coutume et la règle ; la libre sortie des grains navait été que lexception et lexception de courte durée. Henri IV, dans les lettres patentes du 26 février 1601, dit en termes formels : « Nous avons eu agréable ci-devant de relâcher les défenses faites par nos prédécesseurs de transporter les dits grains hors de notre royaume. » En effet, de 1589 à 1595, la liberté du trafic exista. La guerre avec Philippe II ramena la prohibition de 1595 à 1598 ; à cette époque, la liberté fut rétablie partiellement, généralisée en 1601, et maintenue jusquà la disette de 1661. La liberté de lexportation et du commerce des grains à létranger est prouvée, pour la période de dix-sept ans écoulée de 1610 à 1627, par la réponse contenue dans le cahier des notables assemblés lannée précédente : « Lassemblée estime que pour remédier à la pénurie des grains des années moins fructueuses, il sera nécessaire de faire la défense des traites et sorties de grains hors le royaume, dans les provinces qui seront menacées et les circonvoisines qui les peuvent secourir. » Il est évident, daprès ce passage : 1° que dans les années ordinaires la liberté du commerce des grains est illimitée, étendue à toutes les provinces ; 2° que, dans les années de disette même, cette liberté nest suspendue momentanément que dans les provinces les plus maltraitées et pour les provinces voisines, les autres pays, même en de pareilles années, conservant la liberté en question, établie par Henri IV et en vigueur depuis lui. On peut établir, sur des preuves semblables, que la libre exportation des grains subsista jusquen 1661, à lexception de courts intervalles durant lesquels cette liberté ne fut entravée un moment que pour être rétablie peu de temps après, comme le prouve lédit de Louis XII de 1639. (Voir lHistoire de Henri IV, IIe vol., 1ère part., pp.12-23) Cette discussion, solidement appuyée de dates certaines, est une réponse péremptoire au plaidoyer plus oratoire quhistorique de M. Henri Martin sur ce point de ladministration de Colbert. Elle servira aussi à convaincre derreur cette assertion légère de J.-B. Say : « En France, la sortie des grains fut libre jusquen 1692. » (Cours dÉcon. polit., IVe vol. p.430) ; et les affirmations bien autrement erronées de Voltaire, essayant en vain de réfuter larticle Grains, de lEncyclopédie : « Malheureusement la sortie des grains fut défendue en 1598, sous Henri IV. La défense continua sous Louis XIII et pendant tout le temps du règne de Louis XIV... Ce nest quen 1764 que le Conseil de Louis XV, plus éclairé, a rendu le commerce des blés libre... » (Dict. phil., art. Agriculture)
Attaquant le préjugé en lui-même, Boisguilbert en montre la source principale dans le rôle presque exclusif des grains pour lalimentation du peuple (p.361). De là cette crainte den manquer, crainte qui va jusquà la terreur, qui soulève des séditions à la moindre mesure achetée au marché. « Le peuple croit que tout est perdu, du moment quon per-met denlever des blés, quelque quantité quil y en ait de superflu... Il simagine, dabord quil voit cette licence de sortie, quon va le prendre à la gorge et que lon ne peut pas enlever moins que la moitié des biens du royaume, et peut-être tout. » Aussi dupe dune folle imagination pour se rassurer que pour sépouvanter, « comme il prend lalarme jusquà se soulever de la sortie dune très petite quantité de grains, mille fois au-dessous de celle que le bas prix en fait anéantir ou par négligence de labourer, ou par prodigalité à consommer, il croit tout à fait être tiré dune crainte de disette par larrivée dune petite quantité de grains étrangers... Mais il est incontestable que la sortie ou larrivée des blés en France ne produit point dautre effet que de redresser la balance lorsquelle déroge trop à léquilibre ; et comme on prend avec avidité le parti den faire venir lorsquil est trop cher, cest une méprise effroyable de nen pas vouloir user de même pour la sortie, quand ils se rencontrent dans une situation opposée, cest-à-dire dans un grand avilissement. » (pp.357-338)
Puis il démêle avec beaucoup de tact les fausses analogies sur lesquelles repose lerreur de ses compatriotes, et en montre avec sagacité toute la faiblesse : « Ils raisonnent à légard des blés, comme un gouverneur de place frontière qui craint un siège, ou comme un maître darithmétique qui sait et qui est assuré que quand de cinq on ôte deux, il reste trois ; tout comme lhomme de guerre est certain que plus il sortira de blé de sa place, moins il en restera ; et quainsi cest autant de renfort quil donne à son ennemi, pouvant être pressé par la disette, si la place vient à être bloquée (p.348). La défense de faire sortir des blés étant cela même qui produit cet avilissement du prix des grains, cest à elle seule quil faut déclarer la guerre : mais avant de le faire, il est à propos de purger lerreur publique, et qui est la première idée qui se présente à lesprit, lorsquon nest pas rompu dans ce commerce, savoir que lon ne peut ôter du blé dun tas ou dune quantité, sans diminution ou sans perte sur le nombre : outre que cela nest pas absolument vrai, puisque sur ce principe on ne sèmerait jamais : de la même sorte, si une diminution augmente le prix du restant, et que lenlèvement dune petite quantité procure des soins pour la conservation du surplus, qui ne se peut faire sans frais, il sera certain de dire que lenlèvement dune partie augmente, loin damoindrir la masse dans la suite. » (p.352)
Rencontrant sur sa route dautres adversaires, qui, mus par un aveugle sentiment de pitié et de charité chrétienne, demandaient linterdiction de la sortie des blés, afin de les maintenir à bas prix, dans le prétendu intérêt du peuple, il sélève à de hautes considérations qui consacrent, à lorigine même de la science nouvelle, lunion de léconomie politique et de la morale : « Il se trouve par cette conduite autant de dérogeance et à la politique et à la justice et même à la religion, quil sen rencontrerait dans un juge de police qui, baissant le prix du pain aux boulangers lors de la diminution de celui du blé, ne voudrait pas, lorsquil hausserait, leur rendre la même justice, et saveuglerait assez pour croire que ces malheureux pourraient servir le public et tenir leurs boutiques fournies à leur perte, puisque assurément le parti quils prendraient serait de tout abandonner, de fermer leurs maisons et de prendre la fuite, ce qui attire aussitôt une mutinerie ou sédition, bien loin de procurer lutilité publique ; cest la même chose des laboureurs, et on tombe dans la même erreur à leur égard. » (p.358)
À linjustice se joint donc lineptie, puisque la mesure qui devait assurer la subsistance du peuple, le condamne sûrement à la famine ou à la disette, outre la désorganisation générale quelle amène dans tout le commerce : « On maintient que, faute davoir vendu mille muids de blé toutes les années, lune portant lautre, aux étrangers, et peut-être moins, la France a perdu plus de 500 millions de rente, avec lobligation de laisser quantité de terres en friche et de mal labourer les autres, ainsi que de consommer une énorme quantité de grains à des usages étrangers ; ce qui, joint à labandonnement ou négligence des terres, a causé plus de 500 000 muids de perte, doù sont provenues les horreurs de la stérilité, et tous les malheurs qui accompagnent lextrême cherté et le grand avilissement des grains. » (p.360)
On trouve dans le mémoire de lintendant De la Houssaye sur la province dAlsace (1698) une autre raison, qui préoccupait toujours le gouvernement depuis Colbert, lapprovisionnement des armées : « Le commerce du blé, qui était autrefois fort grand avec la Suisse, quand la traite en était permise, est réduit à présent à une très petite quantité, quon livre par semaine à la ville de Basle pour sa subsistance ; si la paix rétablit lancienne liberté, ce sera certainement un grand avantage pour la province, parce que, faute de débit et de consommation suffisante, les grains sont à vil prix ; mais ce nest pas sans cause quon les a tenus en cet état, vu quautrement il aurait coûté cher à remplir les magasins du roi. » (Boulainvilliers, État de la France, IIIe vol., p.392) Boisguilbert nen a rien dit.
Il poursuit les défenseurs du fatal préjugé jusque dans leurs derniers retranchements : et dans un passage où malheureusement la diffusion et lembarras voilent un peu la puissante ironie quil renferme, il les pousse jusquà labsurde : « On maintient que le même ridicule qui se rencontrerait dans un homme qui soutiendrait quil ne faudrait pas semer la terre lorsquon craindrait la cherté, de peur que lÉtat ne se trouvât dépourvu de blés pour la nourriture des hommes pendant lannée courante, se trouve dans le raisonnement de ceux qui veulent quon ne laisse point sortir de grains hors le royaume quaprès plusieurs récoltes consécutives très abondantes ; cest-à-dire que, outre les malheurs ci-devant marqués, on ne pourra, dans cette disposition, mettre cette marchandise à profit quaprès quon en aura perdu une très grande partie, et cessé den faire produire à la terre encore une plus considérable. » (p.348)
Un dernier rapprochement de citations nous livrera toute la pensée de Boisguilbert dans la concision rigoureuse et la suite méthodique quil eût dû lui donner : « Cest le prix qui sème et engraisse les terres, et qui produit par conséquent labondance, qui entretient la magnificence dans les riches et donne le nécessaire aux ouvriers » (p.357). Or, on naura jamais ce prix raisonnable, « quen laissant une entière liberté aux étrangers denlever des blés en tout temps, et en telle quantité quil leur plaira, hors les occasions de prix exorbitant, qui portent leur défense avec elles, par ces règles du commerce qui ne permettent point quon le fasse avec perte. » (p.342) Faute de cette liberté dexportation, on sera toujours la proie de « ces deux grands ennemis, lavilissement des grains et leur excessive cherté, qui se trouvent dans une guerre continuelle, et qui nont ni repos ni patience, quils ne se soient terrassés réciproquement, pour renaître après cela comme des phénix de leur propre cendre, et devenir plus violents que jamais... Une cherté extraordinaire fait labourer avec attention et profit les plus mauvaises terres et ne rien négliger pour augmenter la levée des meilleures, ce qui, joint à une attention et un ménagement continuel de lusage de toutes sortes de grains, comme dune marchandise très précieuse, forme une abondance dans le royaume plus que suffisante à ses besoins ordinaires ; mais parce que cet excédant ne trouve pas lévacuation au dehors qui serait nécessaire, comme il arrive dans ce qui se passe à légard du corps humain, ce superflu est un levain contagieux... qui corrompt, par un avilissement effroyable, toutes les matières naguère si précieuses, et produit les résultats désastreux tant de fois marqués. »
« Puis le bas prix, à son tour, a sa revanche ; et par labandon ou négligence de culture et prodigalité dusage de grains, une année stérile faisant pencher la balance de lautre côté, voilà une cherté effroyable, et ses suites monstrueuses qui paraissent tout-à-coup, et que tout le monde déplore, sans que personne jusquici se soit avisé ou ait pu comprendre que cest leffet uniquement des vux des gens charitables et des mesures aveugles prises pour seconder un zèle si mal fondé. » (p.346)
Boisguilbert a donc la gloire davoir le premier parfaitement établi lune des plus importantes théories de lÉconomie politique. Forbonnais lui a rendu ici pleine et entière justice : « Tout ce qui peut être dit de bon et de raisonnable sur les principes sy trouve. » (Princ. Et observ. Économ., tome 1er, p.285) M. Horn confirme ces éloges en les accentuant davantage : « Si Boisguilbert nest pas seul de son opinion et sil nest pas absolu dans cette opinion, les idées de liberté économique sont soutenues par lui avec une fermeté de convictions, une abondance de raisonnements et une opiniâtreté généreuse quaucun de ses devanciers en France ni de ses contemporains à létranger navait mises au service de cette cause du progrès. » (Écon. polit, avant les Physiocrates, p.136) On ne connaît guère avant lui quun penseur fort obscur, dont lérudition de M. Pierre Clément a fait la découverte dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale. (Porte-feuille Fontanieu, nos 580 et 581) Louvrage avait pour titre Le nouveau Cynée, ou Discours des occasions et moyens détablir une paix générale et la liberté du commerce par tout le monde. Paris, 1623. (Hist. de Colbert, p.326) La conclusion de Boisguilbert est, en théorie, exactement celle que Ricardo énonce en ces termes : « Tous nos raisonnements conduisent donc au même résultat. Ils nous indiquent que, tout en tenant compte des droits acquis, il faut introduire aussi promptement que possible une sage liberté dans le commerce des grains. Le bienfait de cette mesure sétendrait à la fois au fermier, au consommateur, au capitaliste. » (De la protection accordée à lagriculture, 1ère sect. du prix rémunérateur.) La seule différence, au point de vue pratique, cest que Ricardo veut très sagement un régime de transition, Boisguilbert, théoricien plus absolu, comprend mal quon ne sorte pas de suite du désordre. Adam Smith ne fit que résumer avec plus dautorité la doctrine de lauteur du Traité des grains, lorsquil écrivit ce beau passage : « Si toutes les nations venaient à suivre le noble système de la liberté des exportations et des importations, les différents États entre lesquels se partage un grand continent, ressembleraient à cet égard aux différentes provinces dun grand empire. De même que, parmi les provinces dun grand empire, suivant les témoignages réunis de la raison et de lexpérience, la liberté du commerce intérieur est non seulement le meilleur palliatif des inconvénients dune cherté, mais encore le plus sûr préservatif contre la famine ; de même la liberté des importations et des exportations le serait entre les différents États qui composent un vaste continent. » (Richesse des nations, liv. IV, ch. 5)
Cette liberté du commerce extérieur des grains, Turgot ne pourra pas encore la proclamer dans son trop court ministère. Il faudra attendre presque un siècle entier. Linfatigable activité de Richard Cobden, la haute raison de Robert Peel en dotera lAngleterre en 1846. Linitiative éclairée de Napoléon III la donnera à la France le 2 mai 1861. Comment ne pas être indulgent pour les préjugés économiques de nos devanciers, quand il nous faut tant dannées pour reconnaître leurs erreurs, et tant dannées encore pour en sortir après les avoir reconnues ? Quelle lenteur dans le progrès ! Et toutefois le progrès sest accompli, puisque les utopies du « Normand Boisguilbert » sont aujourdhui consacrées par les ministres et les souverains. Quelle gloire pour ce modeste juge de province, ce magistrat subalterne, comme le lui rappelait sèchement Pontchartrain, davoir réclamé, en parfaite possession de la vérité, dès 1695, ce qui na été réalisé quen 1861 ! Encore a-t-on sagement fait, cela est triste à dire de tout point, de ne pas nous consulter. Car lopinion publique eût généralement repoussé cette bienfaisante révolution. « Cest seulement de nos jours, dit M. Michel Chevalier, que les gouvernements ont pu être sollicités vivement et efficacement de substituer le principe de la liberté du commerce à la doctrine protectionniste, comme fondation de leur système commercial ; cest seulement dans les temps les plus modernes que le soleil de la liberté commerciale sest levé pour les peuples. Jusque-là, ce nétait quune perspective. En mexprimant ainsi, cependant, je suis bien loin de méconnaître les éclatants services rendus par les esprits éminents qui ont pressenti laurore de ce beau jour, et qui ont essayé de le devancer par leurs efforts. Gloire leur soit rendue ! Ils ont été les pionniers de la civilisation, ils lui ont montré la voie. Ils ont répandu autour deux des enseignements qui ont porté leurs fruits ou qui vont les porter. » (Examen du syst. protect.) Ces éloges sympathiques sadressent tout dabord à Boisguilbert.
9° De limpôt
Il ne reste plus quun point à traiter pour avoir dans son ensemble et son enchaînement ce que lon a droit dappeler sa doctrine économique : cest la question de limpôt, et il na eu garde de loublier, ou den traiter superficiellement les principes essentiels, comme le lui reproche très légèrement M. Henri Martin. Car nous savons avec quelle pénétration il en a saisi limportance, lorsque, cherchant la source du mal, il la trouvait dans la ruine de la consommation, devenue absolument défendue et absolument impossible par la taille, les aides et les douanes. Ailleurs, après avoir signalé la fatale combinaison des causes les plus désolantes de la misère dans lavilissement des grains et des liqueurs, il reprend ainsi avec force et grandeur : « Comme si ce nétait pas assez pour tout abîmer, il en vient encore en surtaux une dernière, dictée en quelque façon par linjustice même, puisque cest une dérogeance continuelle à léquité dans la répartition des impôts » (p.393).
Il a très nettement indiqué, dans une analyse frappante par sa simplicité même, leffet économique de limpôt : «Un journalier na pas plus tôt reçu le prix de sa journée quil va boire une pinte de vin, étant à un prix raisonnable : le cabaretier, en vendant son vin, en rachète du fermier et du vigneron ; le vigneron en paye son maître qui fait travailler louvrier, et satisfait sa passion ou à bâtir, ou à acheter des charges, ou à consommer de quelque manière que ce puisse être, à proportion quil est payé de ceux qui font valoir ses fonds. Que si ce même vin, qui valait quatre sous la mesure, vient tout dun coup, par une augmentation dimpôt, à valoir dix sous, ainsi que nous lavons vu arriver de nos jours, le journalier voyant que ce qui lui restait de sa journée ne pourrait pas suffire pour nourrir sa femme et ses enfants, se réduit à boire de leau, comme ils font presque tous dans les villes considérables, et fait cesser par là la circulation que lui fournissait sa journée, et est réduit à laumône, non sans blesser les intérêts du roi, qui avait sa part à tous les pas de cette circulation anéantie. » (p.200)
Limpôt ne doit donc être quune part du revenu des contribuables, et même la plus petite possible : car la loi économique veut quen toute administration on réduise les frais généraux au minimum. Ce point est élémentaire aujourdhui, grâce à Dieu : et, comme le remarque J.-B. Say, cette cause est en partie f gagnée même auprès des gouvernements les plus despotiques, où la perception de limpôt nest quun pillage organisé. » (Traité dÉcon. polit., 1er vol. p.212) Mais Boisguilbert ne perdait pas alors son temps et son éloquence à la défendre dans cette belle page de sa Dissertation sur la nature des richesses : « Quelque justice quil y ait dans les tributs dus aux princes, il serait impossible aux peuples de sen acquitter, sils ne trouvaient leur subsistance dans les moyens que lon prend ou quon leur fait prendre pour y satisfaire ; et il faut même que cette subsistance précède toute espèce de payement, par une justice quon doit jusquaux bêtes, et dont Dieu fait mention dans la première loi quil donna aux hommes. »
« Le maître dun cheval de voiture lui donne sa nourriture, avant que de prendre le profit quil tire de son service, ou bien il le perdra absolument ; ce qui ne manquera pas de le ruiner, sans que personne le plaigne ni doute de la cause de sa désolation... »
« Quun prince en use de même lorsquil est maître dun pays naturellement fécond, et que le peuple est laborieux, et rien ne lui manquera. »
« La supposition ou la pratique du contraire sont un outrage à la religion, à lhumanité, à la justice, à la politique, et à la raison la plus grossière. » (p.398)
Ce sont là sans doute aujourdhui des vérités élémentaires et banales, du domaine du sens commun. Quil sen fallait alors quelles fussent généralement reconnues ! Quatre ou cinq ans après que Boisguilbert eut écrit ces lignes, voici ce qui se passa. Laissons parler le narrateur lui-même : on aurait tort dabréger de pareils récits. Il sagit de limpôt du dixième que proposa Desmarets : « Le roi, quelque accoutumé quil fût aux impôts les plus énormes, ne laissa pas que de sépouvanter de celui-ci. Depuis longtemps il nentendait parler que des plus extrêmes misères : ce surcroît linquiéta jusquà lattrister dune manière si sensible, que ses valets intérieurs sen aperçurent dans les cabinets plusieurs jours de suite, et assez pour en être si en peine, que Maréchal, qui ma conté toute cette curieuse anecdote, se hasarda de lui parler de cette tristesse quil remarquait, et qui était telle depuis plusieurs jours, quil craignait pour sa santé. Le roi lui avoua quil sentait des peines infinies, et se jeta vaguement sur la situation des affaires. Huit ou dix jours après, et toujours la même mélancolie, le roi reprit son calme accoutumé. Il appela Maréchal, et seul avec lui, il lui dit que, maintenant quil se sentait au large, il voulait bien lui dire ce qui lavait si vivement peiné, et ce qui avait mis fin à ses peines. »
« Alors il lui conta que lextrême besoin de ses affaires lavait forcé à de furieux impôts ; que létat où elles se trouvaient réduites le mettait dans la nécessité de les augmenter très considérablement ; que, outre la compassion, les scrupules de prendre ainsi les biens de tout le monde lavaient fort tourmenté ; quà la fin il sen était ouvert au P. Tellier, qui lui avait demandé quelques jours à y penser, et quil était revenu avec une consultation des plus habiles docteurs de Sorbonne qui décidait nettement que tous les biens de ses sujets étaient à lui en propre, et que, quand il les prenait, il ne prenait que ce qui lui appartenait ; quil avouait que cette décision lavait mis fort au large, ôté tous ses scrupules, et lui avait rendu le calme et la tranquillité quil avait perdue. Maréchal fut si étonné, si éperdu dentendre ce récit, quil ne put proférer un seul mot. Heureusement pour lui, le roi le quitta dès quil le lui eut fait, et Maréchal resta quelque temps seul en même place, ne sachant presque où il en était. Cette anecdote quil me conta peu de jours après, et dont il était presque encore dans le premier effroi, na pas besoin de commentaire ; elle montre, sans quon ait besoin de le dire, ce quest un roi livré à un pareil confesseur, et qui ne parle quà lui, et ce que devient un État livré en de telles mains. » (Saint-Simon, Mémoires, tome IX, p.7)
Quelle netteté dans cette définition que je trouve dans le Détail ! « Linstitution (lessence) de limpôt est dêtre porté également par tout le monde à proportion de ses facultés » (p.178). Voilà bien les deux points essentiels, luniversalité, la proportion. Que penser, devant une telle précision, de cette étrange appréciation de M. Henri Martin que jai signalée dès les premières pages de ce mémoire, mais dont jai dû reculer jusquici la réfutation : « Vauban ne sattache pas, comme Boisguilbert, à rechercher les lois abstraites de la richesse et de léconomie politique en général : il pose nettement le principe spécial de la théorie des impôts que Boisguilbert na pas vu, et il conclut sans hésiter. Colbert a pesé sur les impôts indirects, comme relativement plus équitables que limpôt direct auquel la partie riche et influente de la nation nest pas soumise ; mais cette justice nest que relative : elle est même devenue tout à fait illusoire, grâce aux gros droits de détail qui pèsent sur les pauvres seuls. Où donc est la vraie justice ? Quel est le vrai principe en matière dimpôts ? Cest que tout sujet doit contribuer à tous les besoins de lÉtat en proportion de ses facultés et non en proportion de ses besoins. Sur quoi doit être assis limpôt ? Sur le revenu et sur les fruits de lindustrie. Tout privilège qui exempte de cette contribution est injuste et abusif. Cette exemption doit disparaître. Ainsi Vauban ne demande rien moins que labolition radicale des privilèges pécuniaires de la noblesse et du clergé, en même temps quil demande, comme Boisguilbert, labolition de limpôt des boissons et de tous les droits qui entravent la circulation intérieure. » (Hist. de France, tome XVI, p.447)
Non seulement Boisguilbert a bien vu ce principe spécial de la théorie des impôts, dont Adam Smith a fait la première des quatre maximes servant daxiomes en cette matière. (Richesse des nations, liv. V, ch. 2) Mais, de plus, quelle grandeur dans les considérations morales et religieuses dont il fortifie les données du bon sens : « Quand Dieu a commandé de payer les tributs aux princes, il a prétendu parler à tout le monde, et non pas aux misérables et aux indéfendus seulement, qui ne sen pouvaient exempter ; ou bien ce précepte aurait été inutile, puisquil naurait eu lieu quà légard de ceux qui nauraient pu faire autrement, ce qui ne se peut dire sans impiété » (p.208) « Il faut que les tributs coulent aux mains du prince comme les rivières coulent dans la mer, cest-à-dire tranquillement, ce qui ne manquera jamais darriver, lorsquils seront proportionnés au pouvoir des contribuables tant sur les choses que sur les personnes : la dérogeance quon a apportée à cette règle est seule cause de tout le désordre. Un monarque en doit user envers ses peuples comme Dieu déclare quil fera envers les chrétiens ; savoir quil demandera beaucoup à qui aura beaucoup, et peu à qui aura peu. Et sur le même style, un père de lÉglise atteste que, de quelque grand prix que soit le paradis, Dieu ne le vend aux fidèles, quelque misérables quils soient, que le prix quils le peuvent acheter : voilà lunique niveau des tributs. » (pp.306-307) Pourquoi invoque-t-il des arguments si relevés, mais que lÉconomie politique ne songerait plus à faire valoir aujourdhui que légalité des charges publiques est devenue une vérité de sens commun ? Cest quil ne croit pouvoir réunir trop de force contre lune des principales erreurs de cette société de privilège, qui voit surtout dans limpôt « une marque de sujétion ». Cest la doctrine quexpose encore Mme de Maintenon à ses demoiselles de Saint-Cyr, qui sapitoyaient sur les rigueurs de la taille ! (Conseils, etc. 1er vol. p.343)
Boisguilbert a tellement approfondi ce principe spécial quon lui reproche de navoir pas vu, quil en a tiré une conséquence paradoxale au premier abord, mais éminemment vraie, et qui atteste une pénétration peu commune : cette exemption dimpôt, qui est une injustice, mais que lon recherche comme une faveur, cest la ruine de ceux-là mêmes, de ceux-là surtout, qui se réjouissent de lobtenir : « On répète encore que la moindre incommodité que la taille apporte au peuple consiste dans les sommes qui en reviennent au roi ; et la perfection est que, tant ceux qui en sont accablés par linjustice de leurs sommes, que ceux qui exemptent leurs terres, sont également ruinés ; parce que, outre la raison générale, que ceux qui peuvent aider à porter la taille sont ruinés à chaque moment faute de protection, et surtout par la collecte lorsquils y passent à leur tour, le nombre des taillables diminue tous les jours ; en sorte quil faut aujourdhui payer à trente ce que lon était soixante à payer autrefois. Dailleurs la consommation ne se fait point, et parce que lon ruine les consommants, et parce que aussi ceux qui auraient le pouvoir noseraient, à cause de la conséquence et de lenvie que cela leur attirerait dans la répartition. De manière que tous les biens étant diminués de moitié par cette seule raison, et non par la quotité de limpôt, les personnes qui sexemptent, ont bien plus perdu que les autres, y ayant une infinité de grandes recettes comme de vingt à trente mille livres par an, qui sont diminuées de moitié sans quon en puisse accuser la taille, dont elles nont jamais rien payé. Cependant ces personnes qui neussent pas voulu contribuer dun vingtième pour un impôt général, et dont linstitution est dêtre porté également par tout le monde à proportion de ses facultés, ne font nulle réflexion quelles sont punies de leur injustice par la perte de plus de la moitié de ces mêmes biens quelles voulaient exempter tout à fait... Si bien que ce sera leur rendre un très grand service que de les obliger à faire prendre par leurs receveurs leur véritable part de la taille. » (p.178) Cest donc au nom de la justice, de la religion et de lintérêt soit général, soit privé, que Boisguilbert a réclamé, avant Vauban, la réforme radicale de limpôt.
Un mérite que je ne songe pas à refuser à lillustre maréchal, après avoir revendiqué les droits incontestables de son émule et de son prédécesseur, cest davoir isolé ces principes épars dans luvre de Boisguilbert, et de les avoir ainsi mieux mis en lumière, en les plaçant en tête de son Projet de dîme royale, sous forme daxiomes, dans ce remarquable passage :
« Maximes fondamentales de ce système.
« 1° Il est dune évidence certaine et reconnue par tout ce quil y a de peuples policés dans le monde, que tous les sujets dun État ont besoin de sa protection, sans laquelle ils ne sauraient subsister ;
« 2° Que le prince, chef et souverain de cet État, ne peut donner cette protection, si les sujets ne lui en fournissent les moyens ; doù sensuit :
« 3° Quun État ne peut se soutenir, si les sujets ne le soutiennent. Or ce soutien comprend tous les besoins de lÉtat, auxquels, par conséquent, tous les sujets sont obligés de contribuer. »
« De cette nécessité, il résulte : premièrement, une obligation naturelle aux sujets de toutes conditions, de contribuer à proportion de leur revenu ou de leur industrie, sans quaucun deux sen puisse raisonnablement dispenser ; deuxièmement, quil suffit pour autoriser ce droit, dêtre sujet de cet État ; troisièmement, que tout privilège qui tend à lexemption de cette contribution est injuste et abusif, et ne peut ni ne doit prévaloir au préjudice du public. »
Un autre point important de la théorie des impôts, que Boisguilbert a bien vu, et quil traite à plusieurs reprises, cest quen fait de contributions, le mal est moins dans la quantité dargent quon lève que dans la mauvaise assiette de limpôt et aussi dans la manière coûteuse ou tracassière de le percevoir. « Les plus grands désordres de la taille nont jamais été, à beaucoup près, dans sa quotité, mais dans ses suites fâcheuses, comme son incertitude et sa collecte. » (p.211) Il ne cesse de réclamer, avec autant dénergie que de raison, contre le système fiscal de son époque, contre ce recours perpétuel aux traitants pour percevoir le montant des impôts, funeste expiation de la banqueroute de Mazarin en 1648. Il na pas pour les financiers la complaisante indulgence que Voltaire exprime ainsi dans une intéressante fiction, La vision de Babouc : « Il vit dès le jour même que les richesses des financiers, qui lavaient tant révolté, pouvaient produire un effet excellent ; car lempereur, ayant eu besoin dargent, il trouva en une heure, par leur moyen, ce quil naurait pas eu en six mois par les voies ordinaires ; il vit que ces gros nuages, enflés de la rosée de la terre, lui rendaient en pluie ce quils en recevaient
Insensiblement Babouc faisait grâce à lavidité des financiers qui nest pas au fond plus avide que les autres hommes, et qui est nécessaire. » Quelle meilleure critique cependant dune pareille concession aux erreurs fiscales de lancien régime que le passage qui précède ? « Les douanes de lEmpire ne mont rapporté que 300 000 dariques cette année. Babouc sinforma quel était cet homme qui se plaignait de gagner si peu : il apprit quil y avait dans Persépolis quarante rois plébéiens qui tenaient à bail lempire de Perse, et qui en rendaient quelque chose au monarque. » Mme de Maintenon, qui appelait les financiers « La balayure de la nation », nen dit pas moins de son côté : « Ne comprenez-vous point que le prince a besoin dargent pour les troupes ? Que sil attendait à recevoir cette somme des peuples, le temps se perdrait, quil faut que quelque homme riche la lui avance, et quil ne fait cette avance que par le profit quon lui promet ? Et par là le paysan donne au prince et au traitant. Il est vrai, ce sont de ces nécessités malheureuses où il ny a point de remèdes. » (Conseils aux Demoiselles, 1er vol., p.456)
Boisguilbert na pas de ces défaillances de logique. Les financiers sont pour lui des chimistes qui « mettent tous les biens dans un alambic et en font évaporer en fumée 19 parts sur 20 ; et de cette vingtième, en donnant une partie au prince, ils croient non seulement sêtre bien acquittés de leur devoir, mais même que ce sont eux qui font subsister son État, et que sans ce précieux secours, tout serait perdu. On se met un bandeau devant les yeux, pour supposer que la garantie ou le ministère personnel de gens qui nont rien absolument deux-mêmes, est dune nécessité indispensable pour faire payer ceux qui possèdent tout, et que ce cruel service ne peut jamais être acheté à un assez haut prix. » (p.397) « Ainsi lon voit par tout ce mémoire (Dissert, sur la nature des richesses, etc.), de quelle force on donne le change au prince, lorsquon lui fait concevoir que son intérêt consiste à entretenir des médiateurs entre son peuple et lui pour le payement des impôts, qui mettent tout dans lalambic pour former ces précis (résidus) criminels. » (p.402)
Dans quelques bonnes pages du Factum, il sautorise de la harangue de M. Amelot, premier président de la Cour des Aides, et surtout des révélations faites par Fouquet dans sa défense : « Un des chefs daccusation contre ce ministre était quil avait pris part dans les affaires du roi, soit par des pensions des fermiers généraux et particuliers, soit par des parts quil se retenait dans les partis, lun et lautre étant un crime, suivant les lois de toutes les nations du monde. Mais quand il vit quon le prenait sur ce ton-là, bien loin de demeurer muet, non seulement on ne len put convaincre bien clairement, mais même rétorquant en quelque manière largument contre ses parties, à proprement parler, il fit voir que le ministre, dont il nétait en quelque sorte que le commis, avait eu part dans toutes les affaires extraordinaires qui sétaient faites de son temps ; quil avait une pension de 40 000 écus sur les fermes générales, et que dans toutes les affaires particulières, qui que ce soit ne lui en avait jamais proposé aucune que largent à la main, ou par avance, ou dans la suite : il en nomme quantité de cette sorte, et même quelques-unes dont ce ministre sétait fait seul traitant... Ce nest pas tout. M. Fouquet maintient que, sous tel maître, tels disciples ; quainsi toutes les personnes considérables, tant de la cour et du conseil, quemployés dans ladministration des finances, menaient le même genre de vie ; et pour ne laisser aucun doute, il les nomme toutes lune après lautre, ainsi que les sortes daffaires où elles avaient pris part... Enfin, M. Fouquet termine son catalogue ou son plaidoyer par déclarer quil ny avait rien de nouveau en tout cela ; que tous les ministres et toutes les personnes employées dans ladministration en avaient toujours usé de la sorte ; que les rois mêmes le trouvaient bon, sous prétexte que cela leur fournissait les moyens de soutenir la dignité de leurs emplois. Voilà, reprend-il en concluant, les fondateurs de la préférence donnée aux affaires extraordinaires et aux partisans sur les tributs réglés passant droit des mains des peuples en celles du prince... La certitude de ce changement coûte la perte de la moitié des biens du royaume en pur anéantissement, ny ayant point de traité qui nabîme vingt fois autant de denrées quil fait passer de profit dans les coffres du prince. » (pp.282-283)
Pour compléter lexposé des aperçus de Boisguilbert en cette matière, il faut enfin mentionner une opinion, qui lui était chère, à savoir la possibilité, la justice et lutilité dun impôt direct, personnel, il est bien près de dire unique, à la place des impôts indirects, multiples, établis sur les consommations. Cette idée avait déjà été émise précédemment, à en juger par ce passage qui ne fait pas grand honneur au jugement de Guy-Patin : « On parle ici dun grand projet que lon a proposé au roi, pour faire la taille réelle, ou bien dun autre, par lequel on ôtera la taille et la gabelle, et chaque personne payera tant par tête au roi, ce qui me semble non seulement injuste, mais aussi impossible, quoi que cela se fasse en Turquie, mais par la grâce de Dieu la France ne sera jamais turque. » (Mai 1664.) Si cest là une hypothèse chimérique en théorie, impossible et désastreuse dans lapplication, la pierre philosophale de léconomie politique, et comme le dit Proudhon, « ce que la quadrature du cercle, la trisection de langle, la duplication du cube, le mouvement perpétuel, sont, dans les mathématiques, un problème insoluble, contradictoire » (Théorie de limpôt, p.262), il faut avouer que cette chimère a séduit bien de généreux esprits depuis Sully, Quesnay, Turgot, Ad. Smith, jusquà J.-B. Say, Sismondi, de Parieu, J. Garnier, Hipp. Passy, Émile de Girardin , dernièrement encore M. Garnier-Pagès, au Corps législatif (1er juin 1865).
Voici comment Boisguilbert soutient sa doctrine : « Lallégation quil est difficile de trouver la quotité des biens des particuliers, ou cruel à eux den rendre compte, est tout à fait impertinente, puisque, dans le premier cas, elle suppose, en quelque sorte, quautrefois les peuples en France, ainsi quen Angleterre et en Hollande, étaient sorciers, pour avoir de pareilles révélations, et que ceux daujourdhui ont, au contraire, perdu le sens ; et que, dans lautre, on traite de cruauté une méthode qui, étant le salut de lÉtat dans la conjoncture actuelle, se pratique tous les jours tranquillement dans cent autres occasions bien moins importantes. »
« Faut-il, en effet, rebâtir une église ou un presbytère, les frais simposent et se répartissent au sou la livre de ce quon a de bien dans la paroisse. Est-il besoin de régler le mariage ou la légitime dune fille avec ses frères après la mort du père et de la mère, cela se fait tous les jours devant les parents, ou par la justice, sur vue des pièces. La même chose des dettes qui surviennent longtemps après sur une succession partagée entre plusieurs collatéraux. »
« Depuis le plus grand seigneur jusquau dernier ouvrier, il y a des baromètres certains dopulence, et évidents pour ceux qui ont la pratique de la vie privée, mais qui sont lettres closes pour tout ce qui nen a que la simple spéculation, comme sont tous MM. les intendants de provinces, quelque bien intentionnés quils soient. » (pp.310-311)
Entrant dans les détails de lapplication de son idée générale, Boisguilbert propose pour le remaniement de la taille un règlement dadministration, dont jextrais les principales dispositions : « Ceci donc supposé, que le roi veuille et entende que la taille soit désormais répartie avec justice, cest-à-dire que les riches payent comme riches, et les pauvres comme pauvres, tant pour lintérêt de Sa Majesté que pour celui de ceux mêmes qui sexemptaient, il ny a rien de si aisé que lexécution. Il ne faut quordonner quenviron trois ou quatre mois avant le département, tous les particuliers, tant exempts que non exempts, des lieux taillables, apporteront au greffe de leur élection une déclaration au juste de tout ce quils font valoir, soit comme propriétaires, soit comme fermiers ; le prix quils en tiennent, avec copie de leurs baux quils signeront véritables, à peine de confiscation... Les trésoriers ou marguilliers de la paroisse apporteront pareillement un état de tous ceux qui, ne faisant rien valoir, vivent de leur travail manuel, et nont quune simple habitation... Ceci fait, les officiers de lélection se partageront les paroisses de ladite élection... Il sera nécessaire que, dans le lot de chacun, il ne tombe aucune paroisse, où celui à qui elle sera échue ait du bien, ou ses parents au premier degré... Chaque officier ayant ainsi son département, il fera une estimation... Ils conféreront tous ensemble de la même élection pour voir si les choses sont sur le même pied dans chaque lot, etc. Les rôles ainsi arrêtés seraient envoyés dans les paroisses... Pendant un mois tous les taillables pourraient aller voir la somme à laquelle ils seraient imposés, et sil y avait erreur au fait, ils feraient leur protestation à côté de leur taux, sans que cela les empêchât de payer lannée, parce quil leur serait pourvu de récompense (remise) dans la suite. » (pp.209-210)
On peut trouver sans doute que Boisguilbert, comme plus tard les Physiocrates, compte assez légèrement sur la menace de la confiscation pour obtenir des déclarations exactes, et se préoccupe peu des mille tracasseries qui pourraient en résulter. « Mon Dieu ! sécrie Proudhon réfutant M. Émile de Girardin, qui nous trouvera un système dimpôt dans lequel le citoyen ne soit pas placé entre sa conscience et son intérêt ? Qui nous délivrera de cette atrocité fiscale, où le contribuable est attaqué par limpôt le pistolet sur la gorge ? »
« Dis-moi le chiffre de ta fortune, et si je trouve que tu mens, je texproprie ! (Théorie de limpôt, p.225) Lauteur du Détail me semble trop oublier, ce quil a si bien montré à propos des douanes, lhabileté des fermiers à profiter de la moindre inexactitude dans la déclaration des marchandises pour en prononcer la confiscation. Tant vaut lhomme, tant vaut la chose, dit une sage maxime. Le plus juste système dimpôts avec des fonctionnaires ignorants ou immoraux, équivaudra presque au régime le plus arbitraire. Sil na donc pas résolu la question, comme il a un peu lair de sen flatter, il a du moins trouvé des dispositions de détail, notamment les dernières, qui sont aujourdhui appliquées.
Grâce à cette réforme de la taille, il supprime quelque part les aides et les douanes. Mais pour faire face à une diminution de revenus quil évalue à 17 millions, il augmente les tailles de 12 millions, et pour le reste, il propose de soumettre certaines classes privilégiées à un autre impôt direct quil présente dune manière judicieuse : « Il est plus juste de laffecter sur les maisons tant des villes que des campagnes, en supposant deux conséquences infaillibles : la première, que qui dit un homme, dit buvant et mangeant ; et la seconde, que plus un homme est riche, et plus il a de suite, que plus il a de suite, et plus il habite une grande maison ; et enfin, que plus une maison est grande, et plus elle a de cheminées. De manière que ce tarif, qui a été celui de toutes les nations où les peuples ont choisi le genre dimpôt le plus commode, est assurément le plus juste, et celui où il est le moins possible de prévariquer sans quon sen aperçoive aussitôt. » (pp.213-214) Lexpérience cependant, il faut le dire, ne paraît pas favorable à ce genre dimposition si simple et dune exécution en apparence si facile. M. J. Droz a dit avec un sens très ferme : « Un impôt est gênant, sil oblige à des perquisitions chez les fabricants ou les commerçants : il est intolérable, sil exige des visites chez tous les particuliers. Dans le premier cas, on trouve aisément des excuses à la surveillance. Si elle est dès longtemps établie, ceux qui la supportent savaient, en prenant leur état, quils y seraient soumis : mais aucun motif ne peut justifier les perquisitions générales. Les Anglais trouvèrent insupportable un impôt sur les cheminées qui les obligeait à laisser entrer jusque dans leurs appartements les préposés du fisc ; et limpôt ne fut pas maintenu. » (Économ. polit., p.326)
Quoi quil en soit, ces faciles critiques que provoquent les premiers tâtonnements de léconomie sur cette matière de limpôt, dont la théorie est si imparfaite encore aujourdhui, après tant de progrès de la science, ne diminuent en rien le mérite des principes essentiels posés par Boisguilbert avec tant de sûreté et de précision.
***
Pour apprécier dignement toute loriginalité et tout le génie de ces belles analyses, quil est temps de résumer brièvement pour les embrasser dun seul coup dil, il faut se reporter à lépoque où elles ont été conçues et publiées. Comme les peuples et les hommes dÉtat étaient alors peu familiarisés avec ces vérités, sinon tout à fait élémentaires aujourdhui, du moins plus généralement répandues ! Sur presque toutes les questions, comme on tournait le dos au sens commun ! Eh bien ! au milieu de cette ignorance vraiment universelle, Boisguilbert a conçu cette féconde idée, que les rapports de lhomme avec la matière, considérée comme source de richesses, sont soumis à des lois établies par Dieu, et quon ne viole pas impunément. Il a entrevu lexistence et lorganisation dune science spéciale, qui ne devait pas tarder à se constituer, à se nommer, en pleine conscience delle-même. Il a su découvrir quelques-unes de ces lois, réfuter les erreurs les plus invétérées qui faisaient obstacle aux vérités nouvelles, trouver ces définitions nettes, ces principes solides, ces théories judicieuses, que je viens dexposer en détail, dans les paroles textuelles de lauteur, pour être bien sûr de ne lui rien prêter des découvertes plus récentes, et sans autre remaniement que de les présenter dans lordre de la filiation quil a reconnue lui-même entre les idées.
En 1828, J.-B. Say résumait ainsi les vérités définitivement reconnues, après un siècle et demi environ de recherches et danalyses : « Malgré la diversité des avis sur beaucoup de points, les détracteurs de léconomie politique seront toujours forcés de convenir que les écrits des auteurs qui ont fait preuve de quelque instruction, tendent tous à prouver que le respect des propriétés, la liberté dindustrie, la facilité des communications sont favorables à la prospérité des États, que les capitaux sont un instrument nécessaire à la production des richesses : quils ne consistent pas essentiellement dans les monnaies ; que ce nest pas au fond avec de lor et de largent quon achète les objets dont on a besoin, mais bien avec dautres produits ; que les consommations mal entendues, cest-à-dire celles qui ne servent ni à la reproduction, ni à la satisfaction dun besoin véritable, sont un mal ; que les richesses publiques sont de même nature que celle des particuliers ; que la prospérité dun État, loin dêtre nuisible aux autres États, leur est favorable, et une foule dautres vérités qui, placées maintenant hors de latteinte du doute, exercent déjà une remarquable influence sur le sort des nations, sur celui des particuliers, et reçoivent tous les jours une nouvelle sanction de lexpérience. » (Cours, 1er vol., p.97) Il ma paru vraiment remarquable de retrouver tout cela, à part un ou deux points, dès le début même de la science, dans les écrits de Boisguilbert.
Supérieur au préjugé séculaire, qui divinisait, pour ainsi dire, les métaux précieux, il a réfuté avec vigueur, avant les Physiocrates, le système mercantile, renversé cette sanglante idole qui exigea tant de sacrifices humains : puis, comme il fallait sy attendre dun esprit si énergique, poussant un peu trop loin la réaction, il a enseigné que le nom de richesse nappartient pas à lor et à largent, mais exclusivement aux denrées qui servent aux besoins de la vie ; que la monnaie nest quun intermédiaire, un moyen, un gage de livraison future lors dun échange incomplet. Avant les Physiocrates, mais sans rabaisser comme eux le commerce, il a tiré de cette conception si neuve limportance capitale de la Terre, lexcellence de lagriculture et la dignité du laboureur. De là, recherchant les conditions de la production des richesses, il a bien saisi le rôle de la consommation, de léchange, dont il a pénétré la nature (produits contre produits), lorigine première de tout ce mouvement économique dans les besoins et les désirs variés des hommes, la concordance de lintérêt particulier avec lintérêt général, le rapport de loffre et de la demande. Il a développé, avec une admirable sagacité, les deux belles lois qui président ou tendent à présider à léchange, la loi du prix rémunérateur, et celle de la solidarité humaine à tous les degrés. Pour ce dernier point, je ne vois guère avant lui que Bodin, dont M. Baudrillart a cité avec de justes éloges les vues larges et généreuses sur la fraternité. Il a proclamé, ce que le publiciste du XVème siècle, moins ferme cette fois, navait fait quentrevoir avec quelque confusion (Bodin et son temps, p.482), la liberté, comme la règle supérieure de lécono-mie sociale ; il a mis linitiative individuelle bien au-dessus de laction gouvernementale. Appliquant dune façon toute spéciale ces théories, si étonnantes en 1695 et en 1707, à la question essentielle des grains, il a, le premier, montré par lanalyse la plus pénétrante la cruelle absurdité du fatal attachement que professaient une fausse politique, un coupable intérêt ou une charité aveugle, pour le maintien du bas prix des blés, et la défense de leur exportation. Puis il a nettement dévoilé à lavidité irréfléchie du fisc lintime liaison qui existait entre limpôt et la consommation ; un des premiers encore, dans une société toute de privilèges, il a réclamé légalité de tous devant les charges publiques et la proportion des impôts à la fortune des contribuables. Je ne méconnaîtrai pas ici les droits de Bodin que son habile critique a bien fait valoir dans sa consciencieuse étude : un siècle avant le contemporain de Vauban, il avait nettement posé le principe de limpôt proportionnel. (Bodin et son temps, p.475, 476, 488) Enfin, Boisguilbert a parfaitement compris lunion nécessaire de léconomie politique avec la philosophie morale et religieuse, quand il lui a donné pour point de départ, pour but, pour lumière, la justice, lhumanité, la fraternité des peuples sous le regard de Dieu.
En lisant dispersés dans ses uvres ces grands principes spiritualistes, que, le premier encore, il donne pour base à la science des intérêts matériels, il me semblait déjà entendre ladmirable profession de foi philosophique, par laquelle le docteur Quesnay, tout plein de la métaphysique élevée de notre grand Malebranche, allait bientôt frapper si vivement les esprits, et fonder le succès de la première école déconomie. Il ny manque en effet que ce majestueux ensemble dun corps de vérités solidement enchaînées et se prêtant mutuellement une force incomparable et un merveilleux éclat. Lorsque Boisguilbert découvrait ainsi un monde nouveau didées, lillustre chef des Physiocrates nétait encore quun enfant ; il naquit en 1694 : il était au berceau lorsque parut la première édition du Détail de la France : il avait de douze à treize ans lors de la publication du Factum, mais il lui était réservé, grâce à la familiarité de Mme de Pompadour et à linsouciance de Louis XV, dorganiser dans le palais même de Versailles, aux applaudissements du monarque, donc des courtisans, cette science si mal accueillie de Louis XIV et de ses ministres. Il fera imprimer de la main même du roi la fameuse maxime Laissez faire, laissez passer : il lui sera donné de gagner à la doctrine nouvelle denthousiastes disciples, de conquérir Turgot, qui aura la joie et lhonneur den porter les principes dans ladministration. Ses erreurs mêmes serviront la science en provoquant les impérissables travaux dAdam Smith, de Jean-Baptiste Say et de leurs successeurs.
Sil est plus difficile dinventer que de perfectionner, douvrir une route que de la rectifier ou de la prolonger, léclat de toutes ces belles découvertes de lesprit humain doit rejaillir jusque sur lhumble magistrat de Rouen. Dupont de Nemours écrivait à J.-B. Say, le 22 avril 1815 : « La fantaisie que vous avez de nous renier, et que vous ne dissimulez point assez, mon cher Say, nempêche pas que vous ne soyez, par la branche de Smith, un petit-fils de Quesnay et un neveu du grand Turgot. » (Collect. Des Princ. économ., 2e vol. p.395) La justice veut quon ajoute : et un arrière-petit-fils de Boisguilbert.
QUATRIÈME PARTIE : DE LA RÉPUTATION ET DE LINFLUENCE DE BOISGUILBERT
« Comment cet homme héroïque na-t-il pas encore une statue à Rouen, qui le reçut en triomphe au retour de son exil ? »
Michelet, Le Peuple, p. 8.
Quelle a été linfluence de Boisguilbert sur les notions économiques du XVIIIème siècle ?
Si on voulait la mesurer sur le bruit quil a fait, sur la réputation dont il a joui à cette époque, à coup sûr on serait tenté de la déclarer de suite bien petite. Personne presque ne parle de lui et de ses uvres. Vauban est en réalité le seul de ses contemporains qui ait paru lui accorder une sérieuse attention, sinspirer de ses écrits dans la même pensée de lintérêt général, qui enfin ne lui ait pas marchandé ses éloges publics. Rien nest, à mon avis, plus honorable pour Boisguilbert que limposant témoignage rendu à sa véracité par ce grand homme de bien : « La vie errante que je mène depuis quarante ans et plus, mayant donné occasion de voir et visiter plusieurs fois et de plusieurs façons la plus grande partie des provinces du royaume, jai souvent eu occasion de donner carrière à mes réflexions, et de remarquer le bon et le mauvais des pays ; den examiner létat et la situation, et celui des peuples, dont la pauvreté ayant souvent excité ma compassion, ma donné lieu den rechercher la cause. Ce quayant fait avec beaucoup de soin, jai trouvé quelle répondait parfaitement à ce quen a écrit lauteur du Détail de la France, qui a développé et mis au jour fort naturellement les abus et malfaçons qui se pratiquent dans limposition et la levée des tailles, des aides et des douanes provinciales, il serait à souhaiter quil en eût autant fait des affaires extraordinaires, de la capitation, et du prodigieux nombre dexempts quil y a présentement dans le royaume ; qui ne lui ont guère moins causé de mal que les trois autres, quil nous a si bien dépeints. » (Préface de la Dîme royale.)
On a vu quelles pages pleines destime et daffection le bilieux duc de Saint-Simon a consacrées à Boisguilbert. Comme il approuve, à notre grand étonnement, ses plaintes et surtout ses réformes ! Comme il admire son courage, son abnégation ! Comme il sintéresse à sa disgrâce et semploie en sa faveur ! Malheureusement, les mémoires du noble écrivain devaient demeurer longtemps inédits. Après sa mort arrivée en 1755, plusieurs copies de ses manuscrits restèrent dans les mains de lévêque de Metz, son cousin. La censure, lintérêt dun grand nombre de familles, les ordres même de Saint-Simon en suspendaient la publication. « Le gouvernement, dit M. Chéruel dans une étude récente, instruit du caractère satirique des mémoires de Saint-Simon, qui pouvaient toucher à lhonneur dun grand nombre de familles, en ordonna le dépôt au ministère des affaires étrangères, où ils sont restés comme prisonniers dÉtat jusquen 1829. Cependant de nombreuses indiscrétions les firent connaître du public. Mme du Deffand en avait obtenu communication en 1770, et trouvait à leur lecture un plaisir indicible. À partir de 1784, on commença à en publier des fragments, et enfin en 1829 le général de Saint-Simon, qui se rattachait à la famille de lauteur des mémoires par une branche collatérale, donna la première édition complète. Jai cherché, en 1856, à améliorer cette édition. » (Saint-Simon considéré comme historien du règne de Louis XIV, 1865.) Pour compléter cette bibliographie, il faut ajouter les détails suivants : en 1788 et 1789 parurent deux abrégés succincts en trois et quatre volumes ; en 1791 lorsque fut proclamée la liberté de la presse, louvrage fut publié par Soulavie en treize volumes. Cest-à-dire, en fin de compte, que la renommée de Boisguilbert dut attendre jusquaux dernières années du XVIIP siècle cet appoint si considérable, et son influence y perdre dautant.
En 1719, le P. Le Long, dans sa Bibliothèque historique de la France (n° 11638), inscrit le Testament politique de Monsieur de Vauban, avec cette brève appréciation : « Ce titre est manifestement supposé par le libraire pour donner plus de débit à cet ouvrage, qui est bon dailleurs. » En 1740, labbé Lenglet du Fresnoy, dans le supplément de la Méthode pour étudier lhistoire, au Catalogue des historiens généraux de la France (p.156), loue le Détail, mais en adressant ses éloges à un autre auteur : « Détail de la France, in-12, 1716. M. de Soissons, gentilhomme du pays du Maine, a publié le Détail de la France, où il démontre bien la cause des misères. Il fait voir que sous les rois prédécesseurs de Louis XIV, les failles étaient plus fortes, et que cependant les peuples sont plus misérables quils nétaient alors : il en développe bien la raison, et il est peu dauteurs qui parlent aussi sensément. Son style est bon, même intéressant : son ouvrage est in-12 de 400 à 500 pages où lon trouve des raisonnements solides, et une curieuse littérature sur le sujet que lauteur traite. » Mais cette mention laconique dun côté, de lautre, cet éloge compromis par une erreur bibliographique, tout cela perdu dailleurs dans dimmenses catalogues, pouvait-il réparer le silence des uns, combattre le dénigrement des autres ?
Les Revues périodiques du temps sont muettes. Rien absolument dans le Journal des Savants. Rien dans la Gazette de France. Rien dans lAnnée littéraire. Rien dans la Bibliothèque choisie de Le Clerc. Les écrits de Boisguilbert sont comme non avenus. Larrêt du Conseil du roi, 14 mars 1707, avait produit son effet : « Il sera fait recherche dudit livre, tous les exemplaires qui sen trouveront seront saisis, confisqués et mis au pilon. » Les critiques ne savisèrent pas plus den parler que les libraires den garder ou den vendre, au moins ostensiblement. Une seule revue, publiée à létranger, les Nouvelles de la République des Lettres par Jacques Bernard, Amsterdam, dans son numéro daoût 1707, consacre un article assez court à la Dime royale, et paraphrasant sans beaucoup de façon la préface de louvrage, est ainsi amenée à parler de Boisguilbert, mais en vérité pour montrer que son rédacteur ne le connaissait pas : « Il nous apprend que lauteur du Détail de la France a développé et mis au jour fort naturellement les abus, etc. »
Ses compatriotes mont paru avoir mis bien du temps à connaître et à comprendre le généreux penseur qui comptera de plus en plus parmi les principales gloires de leur pays. En 1731, labbé Rivière fit un éloge des Normands, et donna la liste des grands hommes sortis de cette province. Le nom de Boisguilbert ny est pas même mentionné !
Un silence qui ma beaucoup plus surpris, car tout se réunit pour le rendre vraiment inexplicable, cest celui du comte de Boulainvilliers. En 1737, il publia sous ce titre : État de la France, six volumes, extraits des 42 in-f° que remplissent les mémoires dressés par les intendants, sur lordre de Louis XIV, pour linstruction du Duc de Bourgogne, en 1697 et 1698. Pas une seule fois il ne cite le nom de Boisguilbert, et, chose surprenante, il abonde tout à fait dans ses idées, et semble répondre, pour ainsi dire, comme un écho à ses plaintes ou à ses réclamations, quand il parle, par exemple, des fraudes des fermiers (1er, vol., p.14) ; des vignes arrachées, des aides réduites à la moitié, de la désolation de Mantes (II, p.124, 125, 136) ; du vil prix des grains par le défaut dexportation, des abus de la taille personnelle (III., p.392, 539) ; de la diminution des habitants de la généralité de Rouen, des exemptions de la noblesse, des villes abandonnées, de la ruine des fabriques de papier dans lAngoumois, de la ruine du commerce par les douanes (IV., p.6, 71, 106, 342, 460) ; du funeste effet des prohibitions, de la bonne assiette de la taille à Montauban, des billets qui remplacent largent aux foires de Lyon (V., p.170, 254, 481) ; des concussions des fermiers et de leurs commis (VI., p.18). Ne dirait-on pas que cest au sortir de la lecture des éloquentes invectives de Boisguilbert quil reproche à dHerbigny de ne pas signaler la vraie cause de la ruine générale, les fermiers ? (V., p. 498.)
Après les muets, les ennemis. Après la conspiration du silence, celle de la haine ou du mépris, qui cherche à déshonorer pour réfuter plus aisément, qui ne réussit que trop dans cette masse desprits moutonniers, disposés à ne rien contrôler, à répéter docilement des jugements tout formés, mais qui du moins fait connaître et peut fournir par cette publicité, telle quelle, loccasion dune étude impartiale et dune loyale réparation. En 1716, lauteur anonyme des Réflexions sur le Traité de la Dîme royale de M. le Maréchal de Vauban, essaya de prouver que M. de Vauban nétait pas lauteur de cet ouvrage, que la Dîme royale était un livre absurde, « dépourvu de preuves et de raisons,... établi sur des principes faux, sur des supputations incertaines, sur des relations de plusieurs choses, bonnes à la vérité, mais mal digérées, mal appliquées,... dont la première idée ne vient point certainement de lui, et quil faut ainsi regarder moins comme louvrage de M. le Maréchal de Vauban que comme celui du sieur de B***. » (1ère part., p.3, 5 et 8.) Il est curieux de voir, par la citation qui suit, jusquoù la passion peut aveugler lintelligence : elle nous permettra, dailleurs, de mesurer la réputation et linfluence de Boisguilbert deux ans après sa mort.
« Vous avez dû remarquer. Monsieur, en lisant mes premières réflexions..., que je suis persuadé, comme dune chose constante, qui ne me laisse aucun doute, que, quoique M. le Maréchal de Vauban se soit déclaré lauteur de ce traité, il ne lest pas en effet ; et que lidée nen vient que du sieur de Boisguilbert, lieutenant général à Rouen, sur les mémoires duquel il a travaillé, sans entrer assez avant dans lexamen de ses propositions et de ses calculs, quil a crus trop facilement justes et sans défauts... Je déclare hautement que... je nai jamais eu dautre dessein que de faire tomber toutes mes réflexions sur le sieur de Boisguilbert, qui est certainement le premier et véritable auteur de ce traité, dont je nestimerai pas moins le zèle, et son affection pour le soulagement des peuples, sils étaient moins établis sur des chimères, des propositions, des principes et des calculs absolument faux, autant dépourvus de preuve que de raison dans la théorie et dans la pratique. »
« Si vous voulez bien. Monsieur, prendre la peine de lire le Traité du Détail de la France, de la première édition, qui est un ouvrage du sieur de Boisguilbert, vous en demeurerez convaincu.... Et si vous pouvez avoir la patience de lire entièrement ce traité, vous y remarquerez une infinité dautres choses, qui sont rapportées quasi mot pour mot dans celui de la Dîme royale, doù elles paraissent avoir été tirées. »
« Il est vrai que dans la seconde édition de ce traité qui a paru en 1707, à laquelle on a ajouté un second tome encore plus ridicule que le premier, lauteur proposant dans ce second tome une dîme, par forme de capitation, sur tous les revenus des peuples, dit quil la faut payer en argent, et non en essence ou dîme royale, comme une personne de la première considération, tant par son mérite personnel, que par lélévation de ses emplois, a voulu proposer au roi,... sur la foi dun particulier qui en avait composé le projet, sans avoir jamais pratiqué ni le commerce, ni lagriculture. Javoue que, si ces deux tomes étaient louvrage dune même personne, cela pourrait détruire ma proposition. Mais il faut remarquer auparavant que ce second tome na commencé à paraître que depuis que le Traité de la Dîme royale a été proscrit par un arrêt du Conseil, et quil était alors de lintérêt du sieur de Boisguilbert de paraître de ny avoir eu aucune part ; parce quon le soupçonnait den avoir fourni lidée ; ce qui a en effet causé son exil par la suite ; et cette affectation paraît dautant plus vraisemblable que dans le premier tome il parle réellement de la levée de la Dîme royale en essence, pour me servir de ses mêmes expressions, et non pas de celle en argent, comme dans le second tome, et de la même manière à peu près quen parle le traité dont M. le Maréchal de Vauban sest déclaré lauteur.
« Si, dailleurs, vous voulez encore prendre la peine de confronter le style de ces deux tomes, quoiquils paraissent travaillés sur un même projet et sortis dun même esprit, également confus et embrouillé, vous y remarquerez quelque différence plus clair et moins embrouillé dans le premier tome que dans le second, quoique dune idée en quelque façon semblable, néanmoins plus outrée que dans le premier ; ce qui les pourrait faire croire sortis de différentes personnes, quoique dun génie pareil, à moins que lauteur nait fait corriger le premier tome par une personne, dont lesprit et le style fût plus net que le sien : ce quon ma assuré, et vous pourrez remarquer fort bien que le particulier quon dit dans le second tome, avoir donné lidée à M. le Maréchal de Vauban de la Dîme royale en essence, qui navait pratiqué ni le commerce ni lagriculture, ne peut être que le sieur de Boisguilbert, auteur constamment du premier tome, qui étant revêtu de charge de judicature, na effectivement pratiqué ni le commerce ni lagriculture, lequel ne parie de la Dîme royale quavec éloge, et comme dun revenu anciennement propre à la royauté. Au lieu que dans le second tome, lauteur nen parle que comme dune proposition monstrueuse : ce quil peut aussi avoir affecté pour se cacher depuis la proscription de la Dîme royale. »
Quel pénible entassement de sophismes !
Parmi ses adversaires décidés, il faut mettre au premier rang Voltaire. Lauteur du Siècle de Louis XIV, enthousiaste de son grand ministre, parle avec un insultant dédain d « un Normand, nommé Boisguilbert, qui avait perdu sa fortune au jeu. » (Diatribe à lauteur des Ephémérides) Il le relègue, avec le plus injuste mépris, parmi ces charlatans déboutés « qui, ayant perdu leur fortune, veulent faire celle de leur patrie ou de quelque État voisin. Ils présentent aux ministres des mémoires qui rétabliront les affaires publiques en peu de temps : et en attendant, ils demandent une aumône quon leur refuse. » (Notes de M. de Morza, un des mille pseudonymes de Voltaire, sur les Cabales, tome II de ses poésies.) Il ne veut voir en lui quun satirique acharné à décrier ladministration de Colbert, comme si des satires eussent pu réparer ses pertes de jeu, mais dont les satires éphémères ont passé.
Cependant, en définitive, Voltaire na fait que lui donner un démenti, formel il est vrai, mais vague et général, sans preuves particulières à lappui, sans réfutation spéciale dincriminations vraiment fondées : « En 1702, dit-il, on avait encore lingratitude de rejeter sur Colbert la langueur qui commençait à se faire sentir dans les nerfs de lÉtat. Un Boisguilbert, lieutenant-général au bailliage de Rouen, fit imprimer dans ce temps-là le Détail de la France en deux petits volumes et prétendit que tout avait été en décadence depuis 1660. Cétait précisément le contraire. La France navait jamais été si florissante que depuis la mort du cardinal Mazarin jusquà la guerre de 1689, et même dans cette guerre, le corps de lÉtat, commençant à être malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous ses membres. Lauteur du Détail prétendit que depuis 1660 les biens fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien nétait ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ses arguments captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être persuadés. » (Siècle de Louis XIV, chap. 30) Malgré ce démenti, il nen a pas moins été contraint par son devoir dhistorien, par la force même de la vérité, de convenir du point essentiel dans ce débat, à savoir, de lerreur de Colbert au sujet des grains.
Dans son animosité, il a soutenu, avec une persévérance digne dun meilleur emploi, une bien étrange opinion : et gare à qui contredit son erreur quil répète à légal de ses doctrines les plus chères !
« Vauban (Sébastien le Prêtre, Maréchal de). La Dîme Royale quon lui a imputée, nest pas de lui, mais de Boisguilbert. « (Siècle de Louis XIV, catalogue des Écrivains)
« Cest ce même homme qui fit depuis la Dime royale sous le nom du Maréchal de Vauban, et cent barbouilleurs de papier sy trompent encore tous les jours. » (Diatribe à lauteur des Éphémérides.)
« À larticle Grains (de lEncyclopédie), on suppose toujours que le Maréchal de Vauban est lauteur de la Dime royale. Cest une erreur dans laquelle sont tombés presque tous ceux qui ont écrit sur lEconomie. » (Dict. phil., art. Agriculteur)
« M. de Boisguilbert, auteur du Détail de la France imprimé en 1695, donna le projet inexécutable de la Dime royale sous le nom du Maréchal de Vauban. » (Idem, art. État.)
« Comme tous êtes grand lecteur, je vous prêterai le Financier Citoyen ; mais nallez pas le croire en tout. Il cite la Dime du Maréchal de Vauban, et il ne sait pas quelle est de Boisguilbert. » (Lettre à lhomme aux 40 écus.)
« Boisguilbert qui osa attribuer sa Dime royale au Maréchal de Vauban sétait ruiné. Ceux qui sont assez ignorants pour le citer encore aujourdhui, croyant citer le Maréchal de Vauban, ne se doutent pas que, si on suivait ses beaux systèmes, le royaume serait aussi misérable que lui. » (Notes de M. de Morza sur les Cabales, tome II des poésies.)
Les explications quil donne pour justifier cette erreur dont il se croit si sûr prouvent du moins la légèreté de sa critique sur ce point, et sa passion à légard de lauteur : « M. de Boisguilbert savisa dabord dimprimer la Dîme royale sous le nom de Testament politique du Maréchal de Vauban.... Le peu de succès de ce livre (Détail de la France) auprès du ministère lui fit prendre le parti de mettre sa Dîme royale à labri dun nom respecté : il prit celui du Maréchal de Vauban, et ne pouvait mieux choisir. Presque toute la France croit encore que le projet de la Dîme royale est de ce Maréchal, si zélé pour le bien public ; mais la tromperie est aisée à connaître. »
« Les louanges que Boisguilbert se donne à lui-même dans la préface le trahissent ; il y loue trop son livre du Détail de la France : il nétait pas vraisemblable que le Maréchal eût donné tant déloges à un livre rempli de tant derreurs ; on voit dans cette préface un père qui loue son fils, pour faire bien recevoir un de ses bâtards. » (Lettre écrite depuis limpression des Doutes sur le testament de Richelieu.)
Je ne marrête pas à réfuter de pareilles allégations. Mais je devais les exposer, puisque celui qui les a émises avait assez dautorité pour dicter un jugement à la postérité. Et quel jugement ! Ce quil a dit de mieux sur lillustre précurseur des Économistes est, malgré quelque éloge, une condamnation formelle : « Ce Boisguilbert, auteur du Détail de la France, nétait pas sans mérite : il avait une grande connaissance des finances du royaume ; mais la passion de critiquer toutes les opérations du grand Colbert lemporta trop loin ; on jugea que cétait un homme fort instruit qui ségarait toujours, un faiseur de projets qui exagérait les maux du royaume, et qui proposait de mauvais remèdes. » (Ibidem.) Cest sans doute pour ce motif quil ne lui a pas donné place dans la liste des écrivains du siècle de Louis XIV, bien quil nait pas dédaigné de mentionner une foule de noms secondaires dont plusieurs sont à peu près tombés dans le plus complet oubli.
M. Henri Martin dit quun « examen impartial de lensemble des travaux de Boisguilbert permet de comprendre à la fois le mépris de Voltaire et ladmiration des Économistes. Les Économistes du XVIIIème siècle, séduits par les propositions neuves et audacieuses, par les assertions tranchantes, par lespèce déloquence incorrecte et abrupte de ce précurseur de leurs doctrines, ont, pour la plupart, répété de confiance ses jugements sur le passé ; et quand le plus savant et le plus impartial dentre eux, Forbonnais, revenant sur la sorte de surprise quil avait aussi un moment subie, eut renversé tout cet échafaudage de faits mal étudiés, de dates fausses, de chiffres controuvés, quavait déjà si rudement secoués le bon sens de Voltaire, les autres nen parurent guère tenir compte, et certains de leurs successeurs semblent lavoir aujour-dhui complètement oublié. » (Histoire de France, tome XIV, p.625.)
Je nai plus à discuter lappréciation de léminent historien. Au début de mon second chapitre, je lui ai consacré un examen spécial, et, je lespère, une solide réfutation. Lobjet particulier de cette dernière partie de mes recherches est dexaminer quelle influence Boisguilbert a exercée sur les Économistes. Elle a été très réelle, très profonde, je le démontrerai sans réplique possible. Mais je constate dabord quelle est loin davoir été aussi franchement avouée que M. Henri Martin vient de nous le faire entendre.
Des Économistes financiers du XVIIIème siècle, Dutot est le seul qui cite Boisguilbert, et à titre de simple renseignement historique. Sil na pas confondu le Détail avec le Factum, comme le lui reproche à tort M. Daire (p.873), puisquil se sert de lédition complète qui range toutes les uvres de Boisguilbert sous le titre commun de Détail de la France (p.880), il est évident quil a été médiocrement touché de sa doctrine économique. Tout préoccupé des finances proprement dites, il ny a cherché, comme dans bien dautres livres, que des chiffres. Ses Réflexions sur le commerce et les finances, publiées en 1738, nont quun but, répondre à louvrage de Melon, Essai politique sur le commerce ; et la discussion ne roule presque que sur un point, le surhaussement des monnaies. Dutot pose cet excellent principe : il ne faut pas plus toucher aux monnaies quaux poids et aux autres mesures (p.810), et il sattache « à prouver par des faits de détail et démonstratifs que nos fréquentes variations de monnaies ont toujours été, dans tous les cas, très onéreuses au roi, au peuple et à notre commerce » (p.789). Cest à ce propos quil emprunte à lauteur du Détail de la France le chiffre des revenus de François 1er, de Henri III et le rapport des prix des diverses marchandises (p.873, 878, 880, 881). Mais cest absolument tout : pas un mot destime ou dadmiration, même en passant. Quant à ces désordres dont gémit Boisguilbert et aux réformes quil propose, Dutot se borne à regretter la Compagnie des Indes (p.913) ! On voit, du reste, quil a tiré peu de profit des idées nouvelles de son prédécesseur. Sil se rit de la défense de laisser sortir les métaux précieux (p.836), il est encore entiché de la balance du commerce (p.901), et il ne demande avec une certaine chaleur quon favorise la navigation maritime et le commerce extérieur quen vue de se procurer « lor et largent, premier mobile de toutes les actions » (p.904-905) !
En dehors de la France, quelques années après, David Hume, si intimement lié avec la plupart de nos écrivains, publiait en 1742, à Édimbourg, ses Essais moraux, politiques et littéraires, entre autres plusieurs morceaux fort remarquables sur la balance du commerce, sur le luxe et largent, sur la jalousie commerciale (Voir le Ier vol. des Mélanges dÉconomie politique, collect. Guillaumin). Léditeur en a fait comprendre limportance par une appréciation qui pourrait donner lespoir de constater linfluence de Boisguilbert sur lillustre savant de lÉcosse : « Lun des premiers il contribua à ruiner le vieil adage : Le profit de lun fait le dommage de lautre. En économie politique, il na pas eu la gloire, comme laffirme un savant biographe (Walckenaer, Biographie universelle, art. Hume), de poser les bases de la science ; mais il est un des écrivains qui eurent le plus tôt conscience de ses véritables principes, et qui les traitèrent les premiers, non en marchands, mais en philosophes. Les considérations auxquelles il sest livré sont dautant plus remarquables quelles sont antérieures à tout ce qui est sorti de la plume des Physiocrates, et quon ne citerait peut-être pas, avant lui, un seul auteur de la même nation, qui ait su se soustraire à linfluence des préjugés de la balance du commerce. » Hume connaît les travaux de nos Économistes, Dutot, Melon ; il cite Vauban. Boisguilbert parait lui être resté inconnu.
Mais y a-t-il lieu de sétonner du silence dun étranger, lorsque les Français eux-mêmes ignorent leur glorieux compatriote ? Dans ses Annales politiques, publiées après la mort de leur auteur, en 1757, labbé de Saint-Pierre, qui signale, année par année, de 1658 à 1739, les inepties des successeurs de Colbert, lavidité croissante des traitants, laccumulation des édits bursaux, etc., consacre quelques lignes, en passant, à Vauban : « Ce grand homme, dans sa retraite, ne cessait en bon citoyen de penser aux divers moyens politiques de diminuer les maux et daugmenter les biens de sa nation. Je lai vu longtemps occupé du projet de la Dîme royale, qui, malgré un grand inconvénient, était encore préférable à la taille arbitraire et répartie arbitrairement par les collecteurs injustes. » Mais, pour lauteur du Détail et du Factum, pas un mot. Et cependant pour qui devait-il éprouver plus de sympathie, au nom de leur amour commun du bien public ?
La question de linfluence de Boisguilbert sur les notions économiques du XVIIIème siècle ne commence à être posée sérieusement que lorsquon arrive à lÉcole des Physiocrates, à Quesnay son chef, qui le premier présenta dans une forme scientifique les théories nouvelles de lÉconomie sociale ; à ce groupe dhommes dévoués et habiles qui sen firent les propagateurs, Dupont de Nemours, Mercier de la Rivière, labbé Baudeau, Le Trosne ; puis à Turgot, et enfin à Adam Smith, qui profita de la société et des écrits de Turgot et de Quesnay notamment pour avancer plus loin dans la recherche de la vérité, agrandit la part trop étroite que les Physiocrates avaient assignée au travail de lhomme, au point de faire généralement enlever à la France lhonneur davoir donné naissance an vrai père de lÉconomie politique.
Or, de tous ces écrivains, à se borner à la partie économique de leurs ouvrages publiés dans le deuxième volume de la Collection des principaux économistes, un seul cite Boisguilbert, et une seule fois ! Dans les revues historiques quil leur arrive parfois de faire, tous loublient formellement ! Et cependant on peut affirmer quil a été directement ou indirectement leur maître à tous. Je mappuierai dabord sur une très forte induction tirée de la ressemblance des doctrines, mais je le démontrerai surtout par des textes nombreux et précis, qui établissent sans répliquer sa puissante influence. Reprenons par ordre chacune des allégations de ce paragraphe.
Boisguilbert nest cité ni par Dupont de Nemours, dans aucun de ses ouvrages : De lexportation et de limportation des grains, 1764 ; Physiocratie ou constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain, 1767 et 1768 ; Observations sur les effets de la liberté du commerce des grains et sur ceux des prohibitions, 1770 ; Mémoire sur la vie et les ouvrages de Turgot, 1782 ;
Ni par Mercier de la Rivière. Commentateur dogmatique de Quesnay, il ne fait que des citations littéraires ou empruntées à la Grèce et à Rome, dans les deux traités intitulés lOrdre naturel et essentiel des sociétés, 1767 ; lIntérêt général de lÉtat ou la liberté du commerce des blés démontrée conforme au droit naturel, 1770 ;
Ni par labbé Baudeau, interprète de la même doctrine, mais plus méthodique et plus net, dans ses articles spécialement consacrés à la liberté du commerce des blés (Ephémérides du citoyen, 1768), et dans sa Première introduction à la philosophie économique ou analyse des États policés, 1771 ; enfin dans lédition quil donna de lEssai sur la liberté du commerce et de lindustrie, par le président Bigot de Sainte-Croix, 1775 ;
Ni par Le Trosne, dans ses nombreux écrits : La liberté du commerce des grains toujours utile et jamais nuisible, 1765 ; Lettre sur lentière liberté du commerce des grains (Ephémérides du citoyen, novembre 1767) ; Lettre à un ami sur les avantages de la liberté du commerce des grains et le danger des prohibitions, 1768 ; De lintérêt social par rapport à la valeur, à la circulation, à lindustrie et au commerce intérieur et extérieur, 1777 ;
Ni par Turgot, dans lÉloge de Gournay, dans les brillants ouvrages quil rédigea pendant la durée de son intendance à Limoges, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, Lettres sur la liberté du commerce des grains à labbé Terray ;
Ni enfin par Adam Smith, dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.
Il y a plus : non seulement ils ne le citent pas, mais ils le nient très formellement, quoique dune manière implicite. Turgot, par exemple, écrit le 1er janvier 1771, pour concilier la juste sévérité de Dupont et la piété filiale de M. Melon envers M. Melon le père : « Quand jai lu louvrage de celui-ci, il gagnait beaucoup dans mon esprit en ce que personne navait encore parlé en France de ces matières, du moins en style intelligible. Un homme qui est venu au monde après Montesquieu, Hume, Cantillon, Quesnay, M. de Gournay, etc., est moins frappé de ce mérite qua eu M. Melon de venir le premier. » (uvres, tome II, p.818)
Ailleurs, il est encore plus explicite : il essaie, comme il le dit, de convertir à la liberté du commerce des grains le contrôleur général. Faisant discrètement intervenir dans une question de principe et de faits lautorité des hommes éclairés qui ont étudié cette matière, il lui adresse cette page dhistoire, où le nom de Boisguilbert brille par son absence : « Vous ne pouvez pas vous dissimuler que ce ne soit la manière de voir et la conviction intime dune foule de gens qui ont longtemps réfléchi sur cette matière, et qui ne sont ni des imbéciles ni des étourdis. Je sais bien que ceux qui, depuis quelque temps, parlent ou écrivent contre la liberté du commerce des grains, affectent de ne regarder cette opinion que comme celle de quelques écrivains qui se sont donné le nom dÉconomistes... Il est vrai que ces écrivains ont défendu avec beaucoup de zèle la liberté du commerce des grains, et leur enthousiasme na pas empêché quils naient développé avec beaucoup de clarté une foule dexcellentes raisons. Mais vous êtes trop instruit pour ne pas savoir que cette opinion a été adoptée longtemps avant eux et avec beaucoup de réflexion par des gens fort éclairés. »
« Ce nest certainement pas sans y avoir beaucoup pensé que la loi qui va jusquà provoquer et récompenser lexportation, a été adoptée par le parlement dAngleterre, en 1689.... Lorsque M. Du Pin, M. de Gournay, M. Herbert et beaucoup dautres établirent en France les mêmes principes, aucun des écrivains quon nomme Économistes navait encore rien publié dans ce genre... » (Tome I, p.163)
Dans son Éloge de Gournay (1759), même négation de linfluence de Boisguilbert : « M. de Gournay mériterait la reconnaissance de la nation, quand elle ne lui aurait dautre obligation que davoir contribué plus que personne à tourner les esprits du côté des connaissances économiques.... La postérité jugera entre lui et ses adversaires. Mais en attendant quelle ait jugé, on réclamera avec confiance pour sa mémoire lhonneur davoir le premier répandu en France les principes de Child et de Jean de Witt. Et si ces principes deviennent un jour adoptés par notre administration dans le commerce, sils sont jamais pour la France, comme ils lont été pour la Hollande et lAngleterre, une source dabondance et de prospérité, nos descendants sauront que la reconnaissance en sera due à M. de Gournay. » (Ibidem, p. 286.)
Dupont de Nemours avait composé, pour servir de préambule à cet éloge, une Notice sur les Économistes. En voici le début ; il cause de la surprise, je dirai même de laffliction : car loubli y va jusquà linjustice et lingratitude : « Les Économistes français, fondateurs de la science moderne de lÉconomie politique, ont eu pour précurseur le Duc de Sully qui disait : Le labourage et le pâturage sont les mamelles de lÉtat ; le Marquis dArgenson de qui est la belle maxime : Pas trop gouverner ; et M. Trudaine le père, qui, dans la pratique, opposait avec courage cette utile maxime aux préventions des ministres et aux préjugés de ses collègues les autres conseillers dÉtat.
« Les Anglais et les Hollandais avaient entrevu quelques vérités, qui nétaient que de faibles lueurs au milieu dune nuit obscure. Lesprit de monopole arrêtait la marche de leurs lumières. »
« Dans les autres pays, si lon excepte les trois hommes respectables que nous venons de nommer, personne navait même songé que le gouvernement eût à soccuper de lagriculture en aucune façon, ni du commerce autrement que pour lui imposer des règlements arbitraires et du moment, ou soumettre ses opérations à des taxes, à des droits de douane et de péage. La science de ladministration publique relative à ces intéressants travaux était encore à naître ; on ne se doutait pas même quils pussent être lobjet dune science. » (uvres de Turgot, 1er vol., p.258) Il est impossible dêtre plus formel.
Labbé Bandeau, dans son Avis au peuple, 1768, parle « des écrivains illustres qui nous ont précédés dans cette carrière, des premiers disciples de nos maîtres, le Confucius européen et lillustre Ami des hommes, qui ont été les plus ardents promoteurs de cette liberté, tels que M. Dupont et M. Le Trosne, dont les ouvrages ont eu le plus grand succès, et ne peuvent être trop lus, trop répandus dans la nation. » (p.113). Enfin, Adam Smith ne voit rien au-delà des Physiocrates : « Leurs travaux ont certainement rendu quelques services à leur pays, non seulement en appelant la discussion générale sur plusieurs matières qui navaient été jusque là guère approfondies, etc. » (IIIe vol., pp.539-540)
Un seul des écrivains de cette École, parmi les noms que jai cités, mais cest précisément leur chef vénéré, le docteur Quesnay, parle de Boisguilbert, dans une des notes quil a jointes aux Maximes générales du gouvernement, et qui furent imprimées pour la première fois, avec le Tableau économique, au château de Versailles, dans le mois de décembre 1758. Cest à coup sûr la plus décisive citation que je puisse rapporter dans cette discussion : « Le dépérissement dun État se répare difficilement. Les causes destructives qui augmentent de plus en plus rendent inutiles toute la vigilance et tous les efforts du ministère, lorsquon ne sattache quà réprimer les effets et quon ne remonte pas au principe. Ce qui est bien prouvé, pour le temps, par lauteur du livre intitulé : Le Détail de la France, imprimé en 1699. Cet auteur rapporte les commencements de la décadence du royaume à lannée 1660, et il en examine les progrès jusquau temps où il a publié son livre : il expose que les revenus des biens fonds, qui étaient de 700 millions (1 400 millions de notre monnaie daujourdhui) y avaient diminué de moitié depuis 1660 jusquen 1699 ; il observe que ce nest pas à la quantité dimpôts, mais à la mauvaise forme dimposition et à ses désordres, quil faut imputer cette énorme dégradation. On doit juger de là des progrès de cette diminution par la continuation du même genre dadministration. Limposition devint si désordonnée, quelle monta sous Louis XIV à plus de 750 millions qui ne rendaient au Trésor royal que 250 millions, ce qui enlevait annuellement aux contribuables la jouissance de 500 millions, sans compter la dégradation annuelle que causait la taille arbitraire établie sur les fermiers. Les impositions multipliées et ruineuses sur toute espèce de dépenses sétendaient par repompement sur la dépense de limpôt même, au détriment du souverain pour lequel une grande partie de ses revenus devenait illusoire. Aussi remarque-t-on que par une meilleure administration on aurait pu en très peu de temps augmenter beaucoup limpôt et enrichir les sujets en abolissant ces impositions si destructives y et en ranimant le commerce extérieur des grains, des vins, des laines, des toiles, etc. Mais qui aurait osé entreprendre une telle réforme dans des temps où lon navait nulle idée du gouvernement économique dune nation agricole ? On aurait cru alors renverser les colonnes de lédifice. » (Physiocrates, p.103)
Ce passage est vraiment capital : il est décisif, pour mettre dans le plus grand jour linfluence incontestable de Boisguilbert. Il dénote dabord une étude approfondie, une parfaite connaissance de son premier ouvrage. Puis il est contemporain des premiers écrits de Quesnay, puisque lillustre penseur, comme lappelait Louis XV, navait encore publié que les articles Fermiers et Grains dans lEncyclopédie : il a joué un grand rôle dans léducation économique de Quesnay. Enfin, si lon se rappelle le prodigieux succès de ses ouvrages, lenthousiasme ou plutôt lespèce de dévotion avec laquelle ses disciples ont commenté ses enseignements, on aura la certitude que les lignes en question nont passé inaperçues pour personne, bien que personne, je lai constaté, nen ait jusquici fait la moindre mention.
Voici dautres preuves non moins convaincantes : Nous avons entendu Turgot placer à côté de Gournay lautorité de Herbert dans sa Lettre au contrôleur général sar la liberté du commerce des grains (1er vol., p.163). Ailleurs, dans lÉloge de Gournay, il le rapproche du fondateur même de lÉcole : « Cette matière a été si clairement développée dans louvrage de M. Herbert, et dans larticle Grains, de M. Quesnay, que je mabstiens den parler ici. » (Ibidem, p.275) Or, voici le témoignage que rendait de Boisguilbert cet écrivain dune si grande autorité, dans son Essai sur la police générale des grains (Londres 1754, Berlin 1755) : « Larrêt qui vient dêtre rendu (17 septembre 1754) a levé le bandeau ; et nous sommes surpris de navoir pas vu plutôt que leur commerce intérieur est utile et même indispensable. Examinons aujourdhui sans prévention si leur commerce extérieur peut sexercer sans risques, et sil peut être avantageux aux sujets et à lÉtat. »
« Ce nest pas la première fois que cette question a été agitée en France. On en trouve les principes dans un traité donné par un auteur français qui a avancé que plus nous vendrions de grains au dehors, plus notre culture serait abondante et le royaume florissant. » Et en note : « Il se trouve dans le Détail de la France, imprimé pour la première fois en 1695. » (Avertissement) Il répète, quelques pages plus loin, cette indication en y joignant une appréciation caractéristique : « Il y a environ 60 ans quun auteur français a tâché de persuader que plus nous vendrions de grains au dehors, plus nos récoltes seraient assurées », et en note : « Voyez le Détail de la France imprimé (à Rouen) en 1695 et 1707, et à Bruxelles en 1712. On y trouve plusieurs traités sur les finances, et un sur la culture et la police des grains ; Pierre le Pesant, sieur de Boisguilbert, avocat général à Rouen, en est lauteur. Il serait à souhaiter quil y eût plus dordre et moins damertume dans ce livre qui est plein de bons principes. » (chapitre intitulé Exemples)
Cest surtout le Marquis de Mirabeau, père de léloquent tribun, qui nous attestera linfluence économique de Boisguilbert ; car cest lui plus que tout autre qui a dû contribuer à la fortifier et à la répandre. Pour bien peser la valeur de ses paroles, il faut se rendre compte de la position éminente quil occupa dans lécole des Physiocrates, à côté et sur le même rang que le fondateur. « Le corps de doctrine auquel cet ouvrage doit servir dintroduction, dit labbé Bandeau, est celui de mes maîtres, le Marquis de Mirabeau, si célèbre sous le nom dAmi des hommes, et le Docteur Quesnay, que jai nommé le Confucius dEurope. » (Première introduction à la philosophie économique. Avis au lecteur.) Dupont de Nemours célèbre les écrits immortels de lillustre Ami des hommes, qui a composé depuis la Théorie de limpôt, le livre riche et profond, limmense et profond ouvrage intitulé Philosophie rurale, qui est un développement très riche et très étendu du Tableau économique. (Physiocrates, p.38 et 80) Il le représente en quelque sorte comme le second fondateur de la doctrine, après la mort prématurée de Gournay et la nomination de La Rivière à lintendance de la Martinique : « Le vertueux Ami des hommes resta seul à seconder lesprit créateur de la science la plus utile au genre humain. » Il fait ressortir la force de la tête, lhonnêteté du cur, la noblesse de lâme de ce véritable citoyen « et la fécondité de sa plume. » Son autorité fut donc prodigieuse : ses salons étaient le quartier général des Économistes : cest lui qui a imprimé à toute lécole son caractère propre demphase, de déclamation. Grimm (IIIe vol., 2, série, p.265) parle du succès fou de louvrage La Théorie de limpôt, qui neut pas moins de 18 éditions !
Or, voici en quels termes le Marquis de Mirabeau, cet oracle de la nouvelle doctrine, parle de Boisguilbert dans les premiers ouvrages quil a publiés après ceux de Quesnay. Dabord, dans lExplication du Tableau économique, 1760 (tome 8 de lAmi des hommes), il reproduit textuellement la première partie que nous avons soulignée dans la note extraite de Quesnay et citée un peu plus haut. Mais il ne sest pas borné à confirmer ainsi lautorité du maître. Dans son livre si populaire, la Théorie de limpôt (1761), après avoir cité « Lauteur éclairé du Détail de la France » pour établir les revenus du roi (p.190), et plus loin pour expliquer la ruine du commerce des vins par limpôt des aides, surtout dans le territoire de Mantes (p. 205), il lui rend un éclatant témoignage en finissant par mettre son ouvrage sous la protection de Fénelon, de Vauban et surtout de Boisguilbert : « Ainsi osa sexprimer aux pieds dun maître imposant jusquà la terreur un homme de bien par excellence (Fénelon)... Ainsi pensait un héros militaire et citoyen (Maréchal de Vauban), qui osa le proposer sous un prince vraiment grand et fortuné... Bien plus fortement encore furent publiées, à peu près dans le même temps, ces vérités importantes par un citoyen (De Boisguilbert, auteur du Détail de la France) que sa simplicité fit négliger en ce siècle déblouissement, et à qui la postérité doit rendre les honneurs mérités. » (p.418)
Voilà ce quau début même de lécole des Physiocrates, avant que Dupont de Nemours, Le Trosne, Baudeau, Mercier de la Rivière eussent rien écrit, publiait, avec son autorité si imposante alors, le Marquis de Mirabeau, tout plein de la lecture du Détail de la France. Un de ses adversaires, lauteur anonyme du Consolateur pour servir de réponse à la Théorie de limpôt (Bruxelles 1763), a raison au moins dans cette phrase : » Cet ouvrage est la source où notre législateur a puisé la plupart de ses idées » (p.157). Forbonnais ne sest pas fait davantage illusion sur la provenance des doctrines du Marquis. À propos du rôle que la Philosophie rurale assigne à largent, il dit : « On voit ici clairement le grand résultat (du Tableau économique) ; cest de conduire les hommes à interdire à largent la fonction dimmeuble fictif. Cétait en grande partie lobjet dun ouvrage intitulé le Détail de la France, qui parut au commencement de ce siècle. Lobscurité du style et la violence de lécrivain ont privé ce traité des éloges quil pouvait mériter à beaucoup dégards : le fond de son système est absolument le même que celui du Tableau économique. Les nations en ont mal profité, et le Tableau économique entreprend par une autre voie den rétablir la démonstration et la pratique. » (Principes et Observations économiques, 1er vol., p.167) On lit encore au IIe vol., p.12 : « Cet auteur (Mirabeau) a lu dans le Détail de la France, son guide et son modèle perpétuel lors même quil ne le cite pas, etc., etc. »
M. Louis Blanc a donc exalté le Marquis de Mirabeau aux dépens de Boisguilbert dans ce passage saillant :
« Amphitryon des Économistes, le Marquis de Mirabeau était vraiment leur aîné. Toutes leurs idées, il les avait, avant eux, agitées dans ses livres. Au temps même où Quesnay donnait à lEncyclopédie ses célèbres articles Grains et Fermiers, Mirabeau avait publié son Traité de la population, LAmi des hommes ; et déjà il y énonçait plusieurs principes chers aux Économistes. Il vantait la liberté absolue du commerce des grains comme lunique moyen de prévenir les disettes, et il résumait ainsi son opinion : Pour maintenir labondance dans le royaume, que faut-il faire ? rien ! »
« Dans la Théorie de limpôt, dont les hardiesses déplurent fort à Voltaire, il avait dénoncé avec une verdeur sans égale, les Traitants, leurs mensonges, leurs rapines, leur tyrannie, les accusant davoir investi les villes, épuisé les campagnes, appauvri à ce point une terre naturellement fertile quil ny restait plus, pour ainsi parler, que des chercheurs de trésors après la dévastation du Pérou.... »
« Ainsi, même avant que Dupont de Nemours, Mercier de la Rivière, labbé Bandeau leussent mise en lumière, la théorie de Quesnay avait trouvé dans le Marquis de Mirabeau un défenseur impétueux, incisif, sans clarté, sans méthode, mais non sans relief ; et par lui fut ouverte cette série de travaux que devait couronner plus tard avec tant déclat, en les redressant et les complétant, le livre du célèbre anglais Adam Smith. » (Révol. française, I. p.543)
Non, ce nest pas Mirabeau qui a ouvert la voie ; son rôle a été en réalité plus modeste, malgré sa popularité : cest principalement par lui et sous son nom que les idées de Boisguilbert ont fait école chez les Économistes. Voici toutefois la preuve que les écrits mêmes du vrai précurseur de la science sociale étaient loin dêtre absolument négligés, et que leur auteur, trop peu connu, exerçait toutefois lui-même et directement son influence. Un ennemi des idées nouvelles, lauteur de lAmi de la paix (Rivière), Amsterdam, 1761, condamne ainsi en bloc, dans sa dixième lettre, Vauban, le Financier citoyen, labbé de Saint-Pierre, le Détail de la France, le Réformateur : « Prouver que ces livres lus avec avidité, et dont les principes passent de bouche en bouche dans les entretiens, et nen deviennent que plus dangereux, ne méritent pas leur réputation, que leurs auteurs étaient mal instruits, quils avaient des vues fausses, etc., cest contribuer au bonheur des citoyens. » Jarrive de suite à ce qui concerne en particulier Boisguilbert : « Un auteur anonyme, qui écrivait en 1707, et dont on a copié beaucoup de morceau, de son livre intitulé le Détail de la France, semble navoir écrit que pour faire la critique la plus amère des opérations dans le ministère des finances depuis 1661 jusquà son temps. Il a parlé sans ménagement des Ministres : il sest déchaîné avec fureur contre les traitants et les personnes employées à la levée des impôts ; il répète à chaque instant les mots de rapine, de vexation. Le prendra-t-on pour guide ? il ne fait quinjurier. »
« On croirait quil a été invoqué depuis par lauteur du Réformateur, et que son âme pleine de fiel ait passé dans celle de ce dernier auteur. Tous deux dailleurs parlent avec la même confiance, tous deux cependant sont dans la même impuissance de proposer aucun plan dadministration : ils sont dans la même ignorance des plus simples parties de la finance, du produit des terres, des arts, des manufactures...
« Jai vu souvent ces deux livres dans les mains dhommes peu instruits et dans celles des jeunes gens prompts et faciles à tout croire par le feu et lignorance de leur âge.... »
Mais en vérité, à défaut de ces arguments positifs et directs, il y a entre Boisguilbert et les Physiocrates un tel accord de doctrines, quil est inexplicable, si lon ne reconnaît pas linfluence du précurseur des Économistes.
Des deux côtés, en effet, même conception de lordre naturel et de ses lois nécessaires, même respect de léquité, même certitude de lunion indissoluble du juste et de lutile, même sentiment profond de la solidarité et de la fraternité universelle.
Des deux côtés, mêmes vues historiques : éloge de Sully, de lAngleterre et de la Hollande, blâme de Colbert.
Des deux côtés, même supériorité sur leurs contemporains fatalement enchaînés à des préjugés absurdes et désastreux ; même sagacité à ne pas se laisser éblouir par léclat de lor et de largent, à réfuter la balance du commerce, à ridiculiser linquiète et jalouse conservation des métaux précieux.
Des deux côtés, même discernement de la vraie nature des richesses, de leur source première ; même préoccupation de la question capitale des grains et du rôle supérieur de lagriculture.
Des deux côtés, même compréhension du mécanisme social, du mobile de lintérêt personnel, son premier moteur, le plus simple et le plus sûr régulateur de son mouvement ; même intelligence du rôle de la consommation et de ses rapports nécessaires avec la production, des conditions de léchange, de linfluence des prix.
Des deux côtés, mêmes réclamations en faveur de la liberté, de linitiative individuelle, de la concurrence universelle comme la seule règle naturelle et bienfaisante du commerce ; même réduction de laction administrative à la protection de tous les intérêts, à la garantie de la sécurité et de la liberté.
Des deux côtés, mêmes protestations contre les abus, les injustices, les désordres, les privilèges oppressifs ; même condamnation des impôts arbitraires, portant sur les consommations au lieu datteindre directement et proportionnellement le revenu ; des douanes intérieures ; des prohibitions, des haines aveugles dun étroit patriotisme.
La seule différence quil y ait vraiment entre Boisguilbert et les Physiocrates, à part celle que jai signalée relativement au commerce que Quesnay et ses disciples sacrifient complètement à lagriculture, cest donc la méthode : différence capitale assurément, puisquil ny a pas de science sans méthode, mais dont limportance sefface un peu à certain point de vue. On pourrait presque dire que lun a trouvé, que les autres ont disposé ou perfectionné, et il y aurait ainsi entre eux toute la distance qui sépare linvention de lorganisation ou du perfectionnement.
Toutefois ce nest point moi qui chercherai, dans lintérêt de mon héros, à rabaisser de grands esprits.
Ils ont dégagé de luvre un peu informe de Boisguilbert la théorie trop enveloppée dans la polémique.
Je ne leur reprocherai pas plus sévèrement que Turgot davoir « pu prévenir contre eux une partie du public par lair de secte quils ont pris assez maladroitement, et par un ton denthousiasme qui déplaît toujours à ceux qui ne le partagent pas, quoiquil soit en lui-même excusable, et quil parte dun motif honnête. » (Lettres sur la liberté du commerce des grains. uvres, 1er vol. p.163) Pour leur rendre une entière justice, je nhésite pas à reconnaître que, vraiment créateurs, ils ont tiré de ce fécond chaos une science régulière plus profonde, plus étendue, en un mot pleinement maîtresse delle-même. « Le Docteur Quesnay et ses sectateurs sont les premiers écrivains qui aient étudié de haut et dans leur ensemble les faits et les lois de lordre économique. Leurs recherches à la fois méthodiques et générales ont abouti à des conceptions systématiques, émanées dune même pensée fondamentale, et grâce à leurs travaux, léconomie politique, réglée dans sa marche et poursuivant un but clairement défini, vint, à bon droit, réclamer sa place parmi les sciences sociales. » (Hipp. Passy. Rapport sur le concours relatif aux Physiocrates) Mais enfin, lidée première de luvre leur avait été fournie par lauteur du Détail de la France, et en même temps que cette idée première, un nombre très considérable dexcellents matériaux. Il serait superflu de sattarder à le prouver par un trop facile rapprochement des citations prises dans tous les Physiocrates : je me bornerai au chef de lécole.
Prenons le premier de ses écrits, larticle Fermiers, quil donna à lEncyclopédie en 1756. Peut-on contester lorigine du passage suivant ? « On entretient le blé à un prix très bas, dans un siècle où toutes les autres denrées et la main duvre sont devenues fort chères. Les dépenses du laboureur se trouvent donc augmentées de plus dun tiers dans le temps que ses profits sont diminués dun tiers ; ainsi, il souffre une double perte qui diminue ses facultés, et qui le met hors détat de soutenir les frais dune bonne culture... »
« Ce ne sont pas seulement les bonnes ou mauvaises récoltes qui règlent le prix du blé ; cest principalement la liberté, ou la contrainte dans le commerce de cette denrée, qui décide de sa valeur. Si on veut en restreindre ou en gêner le commerce dans les temps de bonnes récoltes, on dérange les produits de lagriculture, on affaiblit lÉtat, on diminue le revenu des propriétaires des terres, on fomente la paresse et larrogance du domestique et du manouvrier qui doivent aider à lagriculture, on ruine les laboureurs, on dépeuple les campagnes. Ce ne serait pas connaître les avantages de la France, que dempêcher lexportation du blé par la crainte den manquer dans un royaume qui peut en produire beaucoup plus que lon en pourrait vendre à létranger. »
« La conduite de lAngleterre à cet égard prouve, au contraire, quil ny a pas de moyen plus sûr pour soutenir lagriculture, entretenir labondance et obvier aux famines, que la vente dune partie des récoltes à létranger. Cette nation na point essuyé de cherté extraordinaire ni de non-valeur du blé depuis quelle en a favorisé et excité lexportation. »
« ... La liberté de la vente de nos grains à létranger est donc un moyen essentiel et même indispensable pour ranimer lagriculture dans le royaume ; cependant ce seul moyen ne suffit pas. On apercevrait à la vérité que la culture des terres procurerait de plus grands profits ; mais il faut encore que le cultivateur ne soit pas inquiété par des impositions arbitraires et indéterminées ; car, si cet état nest pas protégé, on nexposera pas des richesses dans un emploi si dangereux... » (p.240-241, Physiocrates)
Et cet exposé des moyens détablir limpôt direct, ne lavons-nous pas déjà lu pour ainsi dire textuellement dans le Détail de la France ? « Il suffirait donc dobliger le laboureur de donner tous les ans aux collecteurs une déclaration fidèle de la quantité et de la nature des biens dont il est propriétaire ou fermier, et un dénombrement de ses récoltes, de ses bestiaux, etc., sous les peines dêtre imposé arbitrairement sil était convaincu de fraude. Tous les habitants dun village connaissent exactement les richesses visibles de chacun deux ; les déclarations frauduleuses seraient facilement aperçues. On assujettirait de même rigoureusement les collecteurs à régler la répartition des impositions, relativement et proportionnellement à ces déclarations. Quant aux simples manouvriers et artisans, leur état servirait de règle pour les uns et pour les autres, en ayant égard à leurs enfants en bas-âge et à ceux qui sont en état de travailler. » (p.250)
Lannée suivante, Quesnay donnait au même recueil larticle Grains. Boisguilbert nous a déjà familiarisés avec les idées et les appréciations suivantes : « M. Colbert, tout occupé des manufactures, a cru cependant quil fallait diminuer la taille, et faire des avances aux cultivateurs, pour relever lagriculture qui dépérissait, ce quil na pu concilier avec les besoins de lÉtat ; mais il ne parle pas des moyens essentiels, qui consistent à assujettir la taille à une imposition réglée et à établir invariablement la liberté du commerce des grains. Lagriculture fut négligée ; les guerres qui étaient continuelles, la milice qui dévastait les campagnes, diminuèrent les revenus du royaume ; les Traitants, par des secours perfides, devinrent les suppôts de lÉtat ; la prévoyance du ministre sétait bornée à cette malheureuse ressource, dont les effets ont été si funestes à la France. » (p.265)
« On ne peut trop admirer la supériorité des vues de M. de Sully : Ce grand ministre avait saisi les vrais principes du gouvernement économique du royaume, en établissant les richesses du roi, la puissance de lÉtat, le bonheur du peuple, sur les revenus des terres, cest-à-dire sur lagriculture et sur le commerce extérieur de ses productions ; il disait que, sans lexportation des blés, les sujets seraient bientôt sans argent et le souverain sans revenus. » (p.273)
« Le principe de tous ces avantages est dans lagriculture, qui fournit les matières de premier besoin, qui donne des revenus au roi et aux propriétaires, des dîmes au clergé, des profits aux cultivateurs. Ce sont ces premières richesses, toujours renouvelées, qui soutiennent tous les autres états du royaume, qui donnent de lactivité à toutes les autres professions, qui font fleurir le commerce, qui favorisent la population, qui animent lindustrie, qui entretiennent la prospérité de la nation. » (p.272)
Pour montrer les funestes résultats de la défense dexporter les grains, il na pas cité Boisguilbert ; nul nest prophète dans son pays. Il a préféré donner à réfléchir, en sappuyant sur les paroles dun auteur anglais, bien propres à blesser au vif lhonneur national et à faire tourner cette humiliation au profit de la science économique.
« Laissons aux autres nations linquiétude sur les moyens déviter la famine, voyons-les éprouver la faim au milieu des projets quelles forment pour sen garantir ; nous avons trouvé, par un moyen bien simple, le secret de jouir tranquillement et avec abondance du premier bien nécessaire à la vie ; plus heureux que nos pères, nous néprouvons point ces excessives et subites différences dans le prix du blé, toujours causées plutôt par crainte que par la réalité de la disette. En place de vastes et nombreux greniers de ressource et de prévoyance, nous avons de vastes plaines ensemencées. »
« Tant que lAngleterre na songé à cultiver que pour sa propre subsistance, elle sest trouvée souvent au-dessous de ses besoins, obligée dacheter des blés étrangers ; mais, depuis quelle sen est fait un objet de commerce, sa culture a tellement augmenté, quune bonne récolte peut la nourrir cinq ans, et elle est en état maintenant de porter des blés aux nations qui en manquent. »
« Si lon parcourt quelques-unes des provinces de la France, on trouve que, non seulement plusieurs de ses terres restent en friche, qui pourraient produire des blés ou nourrir des bestiaux, mais que les terres cultivées ne rendent pas, à beaucoup près, à proportion de leur bontés parce que le laboureur manque de moyens pour les mettre eu valeur. »
« Ce nest pas sans une joie sensible que jai remarqué dans le gouvernement de la France un vice dont les conséquences sont si étendues, et jen ai félicité ma patrie ; mais je nai pu mempêcher de sentir en même temps combien formidable serait devenue cette puissance, si elle eut profité des avantages que ses possessions et ses hommes lui offraient. O sua si bona norint ! » (Th. Mun, Avantages et désavantages du commerce étranger de lAngleterre, 1700) Il est clair quun pareil témoignage devait avoir plus de force que les doléances dun compatriote. La seule piqûre quil faisait à lamour-propre des Français pouvait valoir mille arguments.
En continuant à parcourir les diverses productions de Quesnay, que didées émises et développées par Boisguilbert je retrouve encore ! Ce sont bien ses enseignements que résument, avec cette brièveté amie de la mémoire, comme disaient les anciens, les Maximes générales du gouvernement économique dune nation agricole, entre autres :
XVI. nul obstacle à lexportation des denrées.
Que lon nempêche point le commerce extérieur des denrées du cru ; car, tel est le débit, telle est la reproduction.
XVIII. bon prix pour les denrées et marchandises.
Quon ne fasse point baisser le prix des denrées et marchandises dans le royaume ; car le commerce réciproque avec létranger deviendrait désavantageux à la nation. Telle est la valeur vénale, tel est le revenu. Abondance et non-valeur nest pas richesse. Disette et cherté est misère. Abondance et cherté est opulence.
xix. le bas prix nuisible au peuple.
Quon ne croie pas que le bon marché des denrées est profitable au menu peuple ; car le bas prix des denrées fait baisser le salaire des gens du peuple, diminue leur aisance, leur procure moins de travail et doccupations lucratives, et anéantit le revenu de la nation.
XX. laisance pour les derniers citoyens.
Quon ne diminue pas laisance des dernières classes de citoyens ; car elles ne pourraient pas assez contribuer à la consommation des denrées qui ne peuvent être consommées que dans le pays, ce qui serait diminuer la reproduction et le revenu de la nation.
XXIV. balance en argent, chose futile.
Quon ne soit pas trompé par un avantage apparent du commerce réciproque avec létranger, en jugeant simplement par la balance des sommes en argent, sans examiner le plus ou le moins de profit qui résulte des marchandises mêmes que lon a vendues, et de celles que lon a achetées. Car souvent la perte est pour la nation qui reçoit un surplus en argent, etc.
XXV. Entière liberté du commerce.
Quon maintienne lentière liberté du commerce : car la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à lÉtat, consiste dans la pleine liberté de la concurrence.
XXVIII. Point de fortunes pécuniaires dans ladministration de limpôt.
Que ladministration des finances, soit dans la perception des impôts, soit dans les dépenses du gouvernement, noccasionne pas de fortunes pécuniaires qui dérobent une partie des revenus à la circulation, à la distribution et à la reproduction.
XXIX. Crédit des financiers, mauvaise ressource.
Quon nespère de ressources pour les besoins extraordinaires dun État, que de la prospérité de la nation, et non du crédit des financiers ; car les fortunes pécuniaires sont des richesses clandestines qui ne connaissent ni roi ni patrie.
Enfin, le Dialogue sur le commerce donne lieu à des rapprochements aussi manifestes : « Ce nest jamais le débit qui manque, cest le prix. On peut toujours débiter à vil prix, car les consommateurs excèdent toujours de beaucoup la consommation effective et le débit possible. Les consommateurs se multiplient partout où la subsistance multiplie ; mais il ny a que la libre concurrence des commerçants étrangers qui puisse assurer le meilleur prix possible, et il ny a que le haut prix qui puisse procurer et maintenir lopulence et la population dun royaume, par les succès de lagriculture. Voilà lalpha et loméga de la science économique. » (p.153)
« Cessez, mon cher ami, denvisager le commerce entre les nations comme un état de guerre et comme un pillage sur lennemi ; et persuadez-vous enfin quil ne vous est pas possible daccroître vos richesses et vos jouissances, aux dépens dautre, par le commerce ; et que votre unique intérêt, relativement à cet usage naturel de votre droit de propriété sur les productions qui vous appartiennent, est de le laisser entièrement libre, afin que la plus grande concurrence possible dacheteurs et de vendeurs vous assure le plus haut prix possible dans la vente de vos productions, et le plus bas prix possible dans lachat des productions étrangères. » (p.169)
« Cessez donc, encore une fois, mon ami, de vous égarer avec les spéculateurs politiques, qui cherchent à vous persuader que dans votre commerce vous pouvez profiter aux dépens des autres nations ; car un Dieu juste et bon a voulu que cela fût impossible, et que le commerce, de quelque manière quil sexécutât, ne fût jamais que le fruit dun avantage évidemment réciproque. Et reconnaissez une fois pour toutes ce principe fondamental et sans exception : que, dès que vous admettrez l pleine et entière liberté de la concurrence entre les vendeurs et les acheteurs de toute espèce, vous jouirez du commerce le plus avantageux possible, et de lassurance de faire les meilleurs marchés possibles dans vos ventes et dans vos achats. Mais dès que vous gênerez en quoi que ce soit cette liberté, vous vous exposerez à des pertes immenses et inévitables, etc. » (p.176)
À chacune de ces pages, je me rappelais le mot de Dupont de Nemours : « En passant, un petit salut au médecin de Quesnay, mon cher Say. » (Physiocrates, p.404) Neût-il pas pu dire, pour le moins avec autant de justice : En passant, un petit salut à Boisguilbert. M. Rossi nest donc pas parfaitement exact quand il affirme que « le système physiocratique sortit tout armé du cerveau de Quesnay », ou quand il fait spécialement honneur à la philosophie du XVIIIème siècle des doctrines libérales de cette école. »
Je le répète, de pareilles ressemblances ne sexpliquent pas dune manière satisfaisante par une rencontre fortuite, le hasard de la réflexion ou des circonstances : et quand même nous naurions pas dans le témoignage précis de Quesnay la preuve positive de la profonde connaissance quil avait du Détail de la France, les principaux rapprochements que nous avons présentés nous semblent faire ressortir avec la plus complète évidence linfluence de Boisguilbert sur les notions économiques du XVIIIème siècle. Elle sest exercée dabord par lintermédiaire de Vauban, qui répète le Détail de la France en ce qui regarde la Taille, les Aides, les Douanes, et dont labbé Langlet du Fresnoy a pu dire, presque sans exagération : « Comme le Projet de Dîme royale a été fait sur les idées et les mémoires de M. de Boisguilbert, on pourrait le regarder comme son ouvrage. » (Catal. des histor. génér. de la France, p.156, dans le Supplément à la méthode pour étudier lhistoire) À ce premier point de vue, elle a été déjà fort considérable. Un renseignement plein dintérêt que je trouve dans un travail de M. Combes, professeur à la Faculté des lettres de Bordeaux, nous la montre sétendant jusquà létranger. « Un fait plus curieux, et que lui seul (le chevalier de Bourk) nous révèle, cest linfluence au-delà des Pyrénées dun livre français qui devait préparer par légale répartition des impôts une révolution sociale, et quon ne sattend pas à voir tout dabord obtenir plus de crédit en Espagne quen France : je veux parler de la Dîme royale de Vauban. Cest le chevalier du Bourk qui en apporta un exemplaire à Ronquillo (président du conseil de Castille), lui en fit prendre connaissance, le discuta avec un personnage important et en tira une idée qui simplifia au profit du peuple et de la nouvelle dynastie toute ladministration financière. » (Mémoire sur les lettres inédites dun agent de Chamillard en Espagne pendant la guerre de la succession, tirées des archives de la guerre. Mémoires lus à la Sorbonne en novembre 1861, p.69)
Linfluence de Boisguilbert sest exercée dune façon bien plus précise par lintermédiaire de Quesnay et de Mirabeau. Elle sest exercée enfin directement et par ses propres uvres.
Nest-il pas digne de remarque, par exemple, que linitiative des réclamations en faveur du libre commerce des grains soit partie du parlement de Rouen ? « En 1764, écrit M. Floquet, quand eut paru lédit qui autorisait lexportation des blés, partout, et en Normandie plus quailleurs, les peuples sémurent. Mais le Parlement, cette fois, pouvait sen prendre à lui-même, ses vives instances ayant surtout provoqué cet édit qui paraissait si fâcheux aujourdhui à Louis XV (dans une audience quil leur donna à Versailles). « Sire, avaient dit des députés de cette compagnie, favorisez lagriculture et le commerce, en autorisant lexportation des blés hors le royaume. » (Reg. secrets, 7 mai 1764.) À ces magistrats, réunis dans son cabinet pour conférer avec lui, le contrôleur général Laverdy avait objecté « la disette qui affligeait le Languedoc, disette causée par lenlèvement des blés de ce pays, pour Rome et Naples qui en manquaient » ; mais les députés ayant tenu bon, on avait fini par les en croire ; et en juillet 1764 parut un édit permettant lentrée des grains dans le royaume et la libre sortie. Le Parlement cria victoire, et lédit enregistré, il avait écrit au roi, « pour lui rendre de très humbles actions de grâce davoir écouté favorablement les représentants de son parlement. » (Reg. secr., 9 août 1764) Lopinion, ce semble, était favorable alors à ces mesures ; car avant quelles eussent été décrétées, le bruit sen étant répandu dans le public, les Annonces de Normandie, accueillant avec empressement cette nouvelle prématurée encore, dirent « quelles ne pouvaient que répandre la joie la plus vive parmi les habitants de la campagne, gênés dans le paiement de leurs fermages par la modicité actuelle du prix du blé. » (Annonces, affiches et avis divers de la haute et basse Normandie, 22 juin 1764) Mais cet enthousiasme ne devait pas durer longtemps. Lexportation fut dommageable à la Normandie qui, du moins, sen prit à elle des maux quelle endurait. » (VIe vol., p.421)
Dans cette belle lettre, dont jai cité quelques pages plus haut un mot charmant, Dupont réclamait avec cur en faveur de son maître : « Quesnay, neût-il écrit que cette vingtaine de pages qui sont à la tête de la Physiocratie, aurait fait et fondé notre science, la vôtre, et ne nous aurait laissé quà en exposer les détails ; il mériterait léternel hommage des philosophes, des gens de bien, de tous les peuples dignes daimer et davoir la liberté. Il a posé le fondement du temple de cette noble déesse ; il en a construit les gros murs. Nous et vous y avons mis des corniches, des fleurons, des astragales, quelques chapiteaux à des colonnes qui étaient debout. » (p.396)
Boisguilbert a droit à ces éloges avant personne au monde.
Il sen est fallu toutefois de beaucoup quil ait reçu de suite les honneurs mérités que réclamait pour lui auprès de la postérité le marquis de Mirabeau.
En 1755, Cantillon, dans un essai qui a quelque réputation, malgré un reste dattachement à la balance du commerce, se borne à une allusion très courte, où il ne trouve encore que loccasion de relever une prétendue erreur. Jai montré plus haut avec quelle animosité Forbonnais défendait ladministration de Colbert contre les attaques de Boisguilbert. Voici encore une page à recueillir de cette grande autorité financière. Elle a été écrite en 1767 :
« Le seul garant quon nous cite est lauteur du Détail de la France, ouvrage très estimable en divers points, et quelquefois plus modéré, même dans ses écarts, que ne lont été ceux qui lont pris pour guide. Il démontre très bien quon prive lÉtat dun grand revenu, lorsquon gène la libre exportation des grains ; et tout ce qui peut être dit de bon et de raisonnable sur les principes, sy trouve. Mais lorsquil entre dans les détails, on reconnaît un homme passionné et un calculateur de suppositions outrées. Lorsque, par le calcul du ravage que les aides de Normandie ont véritablement produit dans lélection de Mantes, il suppute la perte éprouvée par le reste du royaume où le même droit na pas lieu, on nest plus étonné que lauteur nait passé dans son temps que pour un forcené ; et que les excellentes maximes répandues dans son ouvrage aient été décriées par leur mélange avec des exagérations insoutenables et violentes. » (En note.)
En 1786, le Journal de Paris, n°286, à loccasion dune réponse de Mallet du Pan à labbé Baudeau, faisait cette réflexion judicieuse : « Si lon voulait remonter plus haut de cinquante ans pour trouver la racine de larbre de la science (économique), il suffirait de lire le Détail de la France par Boisguilbert, publié au siècle dernier. » Mais on ajoutait, hélas ! ce renseignement peu flatteur : « Cet ouvrage se trouve sur les quais parmi les tomes à six sols, ainsi que les uvres plus volumineuses et non moins oubliées de ses modernes commentateurs. » Le Journal de Normandie, 1786, p.366, reproduisit cette note, et releva les expressions « sur les quais parmi les tomes à six sols » comme injurieuses à un laborieux et solide écrivain, parent de Corneille.
Le XVIIIème siècle finissait : et la voix du célèbre littérateur, qui disposait alors de la renommée, ne prononçait pas même son nom. Dans son Fragment sur les économistes, écrit en 1799, La Harpe, qui avoue du reste que ces études lui sont peu familières, mentionne Quesnay, Turgot, et avant eux Melon et Dutot seulement. (Lycée, XV vol., p.237)
Quand donc, comment et par qui la justice sest-elle faite dans le siècle suivant ? Par quel travail didées, par quel mouvement détudes lhumble émule de Vauban a-t-il attiré sur lui lattention si longtemps distraite des publicistes, des historiens, et surtout obtenu de lAcadémie des sciences morales et politiques la légitime distinction dêtre choisi pour le sujet dun concours spécial ? Telles sont les dernières recherches que je consacrerai à la gloire dun des plus illustres enfants de la Normandie.
Dans le premier quart du XIXème siècle, il est resté profondément oublié. En 1802, Germain Garnier dans la préface qui précède la traduction dAdam Smith, célèbre les services rendus à lhumanité par léconomiste écossais pour avoir réfuté la théorie de la balance du commerce, cette fatale erreur qui a fait verser tant de flots de sang. Mais il ne dit rien de Boisguilbert ; et dans la notice sur la vie et les ouvrages de Smith, il le nie formellement. Défendant avec Dugald Stewart loriginalité de la doctrine du célèbre économiste, il ne pense quaux Physiocrates, et pose comme un fait indiscutable, quavant la seconde moitié du XVIIIème, siècle, il ny avait encore rien dans la science. « Tous les témoignages saccordent à faire remonter la date des premières leçons du professeur anglais sur léconomie politique à lépoque de 1752 et 1753, plusieurs années avant toutes ces publications dans lesquelles on a cru faussement en reconnaître la source. »
Un peu après limportant travail de M. G. Garnier, la science sociale se vit élever un magnifique monument sur lequel un savant, un Français naurait pas dû manquer dinscrire le nom de Boisguilbert. En 1803, Jean-Baptiste Say publia son Traité déconomie politique qui commence, on peut le dire, une ère nouvelle pour ces nobles et fécondes études. Dupont de Nemours, en le félicitant de ce bel ouvrage, lui adressa toutefois un reproche mérité : « Votre discours préliminaire mavait fait du chagrin par la manière plus que froide, un peu dure et hautaine, dont vous y parlez de prédécesseurs qui pourtant ont puissamment concouru à votre instruction. Jai retrouvé un peu de cette sorte daffectation dans le livre même... Vous ne nommez guère que pour dénigrer, pour réfuter, pour rabaisser. » (Physiocrates, p.395)
La réponse de Say ne manque pas dhabileté et desprit ; mais jai peur quelle ne soit en réalité plus subtile que satisfaisante de tout point : « Mon intention était de passer en revue toutes les principales vérités de la science. Parmi ces vérités, un grand nombre ont été signalées par les écrivains qui mont précédé. Sil avait fallu que je rendisse hommage à leurs travaux, jaurais doublé le volume de mon livre, que jai tâché de resserrer, au contraire, en réduisant mes explications à leur moindre expression. Beaucoup des vérités que jai exposées, sont exprimées en termes diffus, obscurs ; même lorsque jen ai fait mon profit, cest plutôt le suc que la pulpe dont je me suis servi. Il nétait pas nécessaire de mappuyer daucune autorité lorsque je mappuyais sur des faits, des analyses et des démonstrations. »
Je navais nullement lintention de faire preuve de politesse, mais délever un édifice solide et utile ; les politesses nont rien à ajouter à ces deux qualités ; et je vous avouerai que jai trouvé, dans les auteurs que je combats, tant de choses insoutenables et ridicules, quen mêlant des révérences à mes coups de bâton, si je leur avais demandé pardon de la liberté grande, on aurait pu me taxer de jouer le rôle de Scapin.... Jai appris à lire dans les écrits de la balance du commerce ; jai appris à penser dans ceux de vos amis et dans les vôtres ; mais cest dans ceux de Smith que jai appris à ne chercher la cause et les effets des phénomènes de la société que dans la nature des choses, quon ne parvient à connaître que par une scrupuleuse analyse. Ce nest point là un superbe dédain comme vous lappelez. Je note lautorité des faits avant celle des hommes, voilà tout... Vous maccusez de chercher à dénigrer de grands talents et de grandes réputations. Telle na point été mon intention. Les bons écrivains ont répandu un immense nombre de belles et bonnes vérités. Jen ai profité. Je me suis emparé de toutes celles qui pouvaient entrer dans un système de connaissances bien lié, homogène, substantiel. Mais jai voulu quon les adoptât, non parce que cétait Quesnay, Voltaire ou Dupont de Nemours qui les recommandaient, mais parce quelles étaient surtout recommandées par lexpérience et la nature des choses. Ne valait-il pas mieux employer mon encre et mon papier à développer cette nature des choses qui ne nous trompe jamais, quà faire valoir des noms propres qui peuvent se passer de moi quand ils méritent la célébrité ? Il nen est pas de même des erreurs soutenues par les grands écrivains. Leurs noms seuls contribuent à les répandre, et toute erreur est suivie dun nombre quelconque de dangers. Voilà pourquoi je combats les méprises soutenues par de grands noms, et pourquoi je ne donne pas lappui des noms à des vérités qui reposent sur un garant bien meilleur, cest-à-dire sur la nature des choses. » (p.418, 420, Physiocrates).
Il ny a quun mot à répondre à cet habile plaidoyer, dont je ne suspecte pas dailleurs la bonne foi, cest quil ne sagit pas de politesse, mais de justice ; et que, pour être conséquent jusquau bout avec son système de vérités impersonnelles, Say neût pas dû signer son uvre. On serait tenté parfois de croire avec Dupont de Nemours quil a succombé à la faiblesse de ne vouloir partager sa gloire avec personne, de chercher à obscurcir la renommée de ses prédécesseurs pour donner un plus vif éclat à la sienne, en accaparant, pour ainsi dire, toutes leurs découvertes, en signalant leurs fautes et en taisant au contraire leurs services, au lieu de répéter avec Voltaire :
Nous sommes assez grands pour être sans envie.
Boisguilbert na pas seulement été omis par suite du système que vient dexposer J.-B. Say. Il semble de plus ne pas lui avoir été connu. Je lis, en effet, dans le discours préliminaire de son Traité :
« En France, on ne considéra dabord léconomie politique que sous le rapport des finances publiques. Sully dit bien que lagriculture et le commerce sont les deux mamelles de lÉtat, mais vaguement et par un sentiment confus. On peut faire la même observation sur Vauban, esprit juste et droit, philosophe à larmée et militaire ami de la paix, qui, profondément affligé des maux où la vaine grandeur de Louis XIV avait plongé la France, proposa des moyens de soulager les peuples par une répartition plus équitable des charges publiques. » Cet oubli na pas été réparé dans les nombreuses éditions de cet ouvrage en 1814, 1817, 1819, 1826, 1841.
Son Cours déconomie politique, 1829, donne lieu à la même critique : dans lhistoire abrégée quil y trace des progrès de la science, il na fait aucune place à lauteur du Détail de la France : « Josiah Child, William Petty, Dudley, North, le célèbre Locke, Stewart y firent successivement des découvertes : mais nayant encore que des idées confuses sur la nature et la source des richesses, ils étaient privés du fil qui seul pouvait les guider dans ce labyrinthe. Cependant nous approchons du milieu du XVIIIème siècle, époque où léconomie politique, vue de plus haut, devait absolument changer de face. »
« Cest de Quesnay, de Hume, dAdam Smith, que datent nos véritables progrès. Quesnay, le premier, proclama lexistence dun ordre didées tout nouveau.... Il saperçut que la société ne subsiste pas sur lor et largent quelle possède... Il a montré que la richesse réside dans la chose qui a un prix et non dans le prix quon en tire... Cest cette considération bien simple qui a mis ses successeurs sur la voie de rechercher en quoi consistent les choses qui sont des richesses etc. » (3ème époq.) Dans lanalyse de la doctrine économique de Boisguilbert, jai cité bien des passages où lillustre penseur du XVIIème siècle proclamait avec une parfaite conscience quelques-unes de ces grandes vérités, qui doivent faire bénir la science sociale, par exemple, la solidarité de tous les intérêts. La justice, la reconnaissance ne permettent donc pas quon passe sous silence le nom de celui qui, des premiers, révéla au monde divisé par des jalousies aussi sanglantes quabsurdes ces consolantes vérités, et quon dise sans façon, comme J.-B. Say dans une de ces généralisations si commodes, mais si peu exactes :
« Ces vérités si importantes qui commencent à percer dans les classes éclairées de la société y étaient absolument méconnues dans les temps qui nous ont précédés. »
« Voltaire fait consister le patriotisme à souhaiter du mal à ses voisins. Son humanité, sa générosité naturelle en gémissent. Que nous sommes plus heureux, nous qui, par les simples progrès des lumières, avons acquis la certitude quil ny a dennemis que lignorance et la perversité ; que toutes les nations sont, par nature et par leurs intérêts, amies les unes des autres ; et que souhaiter de la prospérité aux autres peuples, cest à la fois chérir et servir notre pays ! » (Cours, 2, vol., p.289)
M. de Sismondi, publiant en 1819 ses Nouveaux principes déconomie politique, consacrait le livre I à présenter une rapide esquisse de lhistoire de la science, sans y faire de même la moindre place à Boisguilbert. « Le système mercantile a été pendant un siècle universellement adopté par les cabinets, universellement invoqué par les négociants et les chambres de commerce, universellement commenté par les écrivains, comme sil était démontré avec la plus haute évidence... » Il ny a personne, selon lui, entre Colbert et Quesnay.
Cest une note un peu perdue dans lédition de Voltaire donnée en 1826 qui commence partiellement, et non sans des restrictions graves, la réparation que méritait un auteur méconnu ou injustement condamné : « Boisguilbert nétait pas un écrivain méprisable. On trouve dans ses ouvrages des idées sur ladministration et le commerce fort supérieures à celles de son siècle. Il avait deviné une partie des vrais principes de léconomie politique. Mais ces vérités étaient mêlées avec beaucoup derreurs. Son style, qui a quelquefois de la force et de la chaleur, est souvent obscur et incorrect. On peut le comparer aux chimistes du même temps. Plusieurs eurent du génie, firent des découvertes, mais la science nexistait pas encore, et ils laissèrent à dautres lhonneur de la créer. » (XXVIe vol., p.454)
En 1837, M. Ad. Blanqui, dans son Histoire de léconomie politique, lui consacra une page vraiment sentie. Il est le premier qui, par les termes de sa critique comme par lautorité de son nom, ait protesté efficacement contre linjustice dun trop long oubli. Après avoir parlé de Vauban, quil a le tort de placer avant, il continue ainsi : « Un autre économiste également oublié, du siècle de Louis XIV, Pierre de Boisguilbert, a retracé sous les plus vives couleurs les souffrances et les besoins de ses contemporains, dans un écrit intitulé : Détail de la France sous Louis XIV. Il y signale sans ménagement les causes de la décadence dont les symptômes devenaient visibles à tous les yeux, et il insiste, comme Vauban, sur les iniquités dune mauvaise répartition des taxes, contre laquelle le grand Colbert lui-même avait inutilement protesté. Les douanes ny sont pas plus épargnées que dans le livre de Vauban : "Elles causent, dit-il, à peu près les mêmes effets que les aides et plus de mal encore, en bannissant les étrangers de nos ports et en les obligeant daller chercher ailleurs ce quils venaient quérir chez nous ou dapprendre nos manufactures en attirant nos ouvriers." La même rectitude de jugement se faisait remarquer dans toutes les autres appréciations de létat de la France à cette époque ; état déplorable, qui arrachait des larmes à tous les hommes généreux, et qui avait pénétré dune égale inquiétude les économistes et les poètes, Boisguilbert et Vauban, Fénelon et Racine ! »
« La grande école économiste du XVIIIème siècle se révèle déjà tout entière dans ces paroles remarquables de Boisguilbert : "Bien que la magnificence et labondance soient extrêmes en France, comme ce nest quen quelques particuliers et que la plus grande partie est dans la dernière indigence, cela ne peut compenser la perte que fait lÉtat pour le plus grand nombre." » (2e vol., p.22)
Comment sexpliquer que lauteur dun éloge si complet et si bien motivé ait omis dindiquer dans la Bibliographie raisonnée de léconomie politique, le Détail et le Factum de la France, le Traité des grains et la Dissertation sur les richesses ? Précisément dans son introduction, il combat le préjugé de tous les historiens de léconomie politique, que la science ne remonte pas au-delà des premiers essais de Quesnay et de Turgot : il espère « avoir réhabilité plus dun économiste ignoré » (p.VI et XXIV).
Désormais la réputation de lhomme qui eut assez de cur et de talent pour écrire ces ouvrages immortels, est sauvée de loubli, et la postérité commence vraiment pour lui. M. de Sismondi me parait la seule exception à constater. De quelle façon dédaigneuse il les apprécie en passant ! Son récit la déjà conduit à lannée 1725, et cest alors seulement quil fait cette réflexion rétrospective : « La misère du peuple ramenait bientôt tous les financiers également au désir de taxer les classes privilégiées, qui seules riches étaient seules exemptes du fardeau commun. Cétait lunique idée vraiment utile qui fût cachée sous le projet dune Dime royale proposée par Boisguilbert et par Vauban. » (Hist. des Français, 1842, tome XXVII, p.535) Après cette injuste boutade, je nai plus guère à citer que des éloges.
En 1840, M. Danjou, dans ses Archives curieuses de lhistoire de France depuis Louis XI jusquà Louis XVIII, 2e série, tome 12, réédita le Détail de la France, qui depuis 1712, 1716 au plus tard, navait pas trouvé déditeur. Dans lavertissement dont il fit précéder cette publication, il en mettait parfaitement en lumière limportance : « Cest un ouvrage sérieux, dit-il, utile, plein de nouvelles, mais graves considérations... Un livre dans lequel apparaissaient pour la première fois, sous une forme abrégée, les premières notions claires de léconomie politique ; qui, à une époque de misère, de ruine générale, avait la prétention dapporter un moyen de doubler les revenus du roi en triplant ceux de la nation, valait cependant bien la peine quon y prît garde ; mais il nen fut pas ainsi. La science économique nétait pas à lordre du jour, tant sen faut... Ce livre devançait son époque : cest pour nous, hommes plus sérieux du XIXème siècle, juges plus compétents de son mérite, quil a été écrit, nous que deux siècles de plus dexpérience et dinstruction ont suffisamment mûris, qui consentons volontiers à nous mêler de nos affaires, et enfin à chercher toutes les vérités utiles, toutes les applications fécondes sous les formes qui les cachent... En vertu de ces rapports nombreux et essentiels qua la science économique avec lhistoire prise dans sa plus large acceptation, le Détail de la France devient à nos yeux un monument historique trop précieux, dun trop haut et trop grave intérêt, pour quil ne nous vienne pas en pensée de le faire revivre de sa cendre... Ce qui recommande lauteur à lattention de tous, ce sont les faits importants sur lesquels il base son système, ce sont ces données précieuses et exactes sur la richesse nationale, les revenus de la couronne, la valeur des terres, la répartition des impôts, leur mode de perception, létat de la production, de la consommation sous Louis XIV, et même aux diverses époques de la monarchie : ce sont ses précieuses révélations sur les vices de ladministration financière au temps où il vivait, avec toutes leurs conséquences énergiquement traduites par des événements, des erreurs déplorables que lauteur signale et décrit ; enfin, cest la sombre et dramatique histoire des souffrances, des misères du peuple, qui vient, comme pièce justificative, se mêler à son développement théorique. »
En 1841, M. Villeneuve-Bargemont accorda quelques éloges, mais vagues et généraux, à Boisguilbert. « À des détails assez intéressants sur la statistique de la France, il réunit de bonnes vues sur ladministration des finances et de saines maximes déconomie politique. » (Histoire de léconomie politique, 1er vol., ch. 17) Mais il me parait clair toutefois que cet historien le connaissait bien incomplètement, et seulement par ouï-dire, en quelque sorte, quand je vois quelle étrange confusion il commet : « Un ouvrage plus important (que celui de Philibert Collet, avocat au parlement de Bourgogne) est celui que fit imprimer en 1707 M. de Boisguilbert, lieutenant-général au siège de Rouen, sous le titre de Détail de la France pendant les années 1695, 1696 et 1697. » Peut-on prendre les différentes éditions dun livre pour autant de chapitres ou de sections !
Dans cette histoire de la réputation de Boisguilbert au XIXème siècle, lannée 1843 mérite dêtre marquée dun signe exceptionnel. Une excellente édition de ses uvres fut alors donnée par M. Eug. Daire dans la Collection des principaux économistes. La notice historique quil a rédigée sur la vie et les travaux de lillustre précurseur est létude la plus complète et la plus exacte qui eût encore été consacrée à cet intéressant sujet. Malgré bien des lacunes encore et quelques erreurs de détail, cette belle figure dun grand citoyen, dun penseur pénétrant y est parfaitement comprise et vivement rendue. Il est impossible de goûter Boisguilbert sans adresser de chaleureux remerciements à lintelligent éditeur qui nous y a si bien préparés, et la mis si commodément à notre portée. Je rapporterai ici le début et la fin de cette notice pour faire apprécier la part importante que son auteur a prise à luvre de justice et de reconnaissance nationale, si bien accomplie aujourdhui. « Pierre le Pesant, sieur de Boisguilbert, lieutenant-général de Rouen, na pas dévoué sa plume à la cause de lintérêt public et de la vérité dune manière moins noble que lauteur de la Dîme royale, son illustre contemporain. Il a mérité par son courage civile dêtre placé à côté de ce grand homme ; et par ses travaux, dêtre considéré comme le précurseur de cette école célèbre de vrais philosophes qui, vers le milieu du XVIIIème siècle, ouvrit une carrière nouvelle à lesprit humain, en créant la science de léconomie politique. Boisguilbert est le premier anneau de cette chaîne savante qui sest formée successivement, jusquà nos jours, par les noms illustres de Quesnay, de Smith, de J.-B. Say, de Malthus, de Ricardo et de Rossi .... Jusquà Boisguilbert personne navait scruté la nature et les causes de la richesse, et sous ce double rapport, les idées les plus fausses étaient non seulement le partage du vulgaire, mais des hommes les plus éminents de la société. Celle-ci marchait au hasard, dans lordre matériel, sans principes, sans plan, sans système. En apercevant et démontrant le premier, quil nen pouvait être ainsi, Boisguilbert fut inventeur ; il lança lesprit humain dans une carrière nouvelle ; et ce nest pas là, certainement, ni une médiocre gloire pour son nom, ni un médiocre service rendu à lhumanité, car cette carrière était celle qui attendait les pas de Quesnay, de Smith, de J.-B. Say et de tous les hommes qui sont aujourdhui lhonneur de la science économique. Mais, nous le dirons avec peine, on ne sen est pas assez souvenu, même dans notre pays, quoique Boisguilbert fût français, et quà lui revînt, dune manière incontestable, linitiative des efforts du XVIIIème siècle pour affranchir le travail, restaurer lagriculture, et rendre au commerce la liberté. » (p.151 et 161)
Lannée suivante, en publiant, dans la même collection, les uvres de Turgot, M. Daire reprenait ce solide plaidoyer à propos de lÉloge de Gournay : « Il nous paraît juste, dit-il, de rappeler ici que cest à Vauban et à Boisguilbert que revient lhonneur des premiers efforts en faveur du principe de la liberté commerciale. On peut dire que la fiscalité, sous le rapport des entraves dont elle charge la circulation des produits, neut jamais dennemis plus ardents que ces deux écrivains et que le dernier surtout. Le buste de Boisguilbert devrait être dans le lieu de réunion de toutes les sociétés agricoles. Car cest de sa plume que sont sortis les premiers plaidoyers pour la libre circulation des grains, et il avait même signalé scientifiquement, avant les Physiocrates, lexcellence de lagriculture. Il a écrit enfin sur la nature, la production et la distribution de la richesse, ainsi que sur la fonction de la monnaie, des pages qui ne permettent pas de révoquer en doute que lécole de Quesnay nait tiré autant de parti de ses travaux que, plus tard, Adam Smith en tira de ceux de cette école à son tour. » (Ier vol., p.269)
M. Henri Martin ne sétonnera pas de la place que nous lui avons réservée, en suivant lordre chronologique, parmi les avocats de Boisguilbert. Lardeur même quil a mise à combattre la partie historique de ses uvres, létendue de la réfutation quil a opposée (Histoire de France, tome XIV, 1845), attestaient limportance des deux écrits, « point de départ de toute la polémique contre Colbert. » Ses reproches, ses railleries, son animosité (jen ai examiné la valeur dans la deuxième partie de ce travail), ont eu du moins le grand mérite de donner plus dautorité à léloge précieux que le célèbre historien a décerné avec une impartialité remarquable à son contradicteur importun. On se rappelle ce passage où il reconnaît que Boisguilbert « est doué dune faculté de généralisation supérieure ; il ouvre une voie nouvelle à la pensée par ses vigoureux efforts pour atteindre et formuler les lois économiques. Il est le premier, si nous ne nous trompons, qui ait essayé de donner scientifiquement la théorie de la richesse publique, et ses définitions et ses propositions sont souvent justes, et presque toujours profondes, quand même elles sont contestables. » (Histoire de France, XVI, 1847, p.442)
Dans le rapport fait à lAcadémie des sciences morales et politiques sur le concours relatif aux Physiocrates, mai 1847, M. Hippolyte Passy rend hommage à la haute intelligence de Boisguilbert, tout en leffaçant un peu trop, je crois, devant lécole de Quesnay : « Aux Physiocrates revient lhonneur davoir les premiers sapé le système mercantile, à savoir que le commerce nest profitable que si on en encaisse le solde en numéraire. Avant Adam Smith, ils réclamèrent contre les entraves de la liberté des échanges, etc. » La priorité appartient, sans contestation possible, à Boisguilbert, et jai prouvé de plus, avec la plus complète évidence, que les Physiocrates se sont instruits à son école.
En 1856, M. Joubleau, dans ses Études sur Colbert, si justement couronnées par lAcadémie des sciences morales et politiques, a consacré à lexamen du Détail de la France quelques pages excellentes : je les cite à peu près dans leur totalité, comme une des analyses les plus complètes, une des appréciations les plus solides, qui aient été faites, en un mot comme le meilleur résumé qui puisse, à la fin de ce travail, fixer les idées du lecteur : « Les prohibitions, aidées de la complication du fléau de la guerre, avaient précipité la France dans une pénurie affreuse, lorsque parurent les premières réclamations contre le système. Boisguilbert, lieutenant-général au bailliage de Rouen, fit paraître en 1697, un livre intitulé : Détail de la France, dans lequel il énumérait avec une rare sagacité les causes dun malheur qui sappesantissait chaque jour davantage sur le pays. Si la misère laccablait, la cause de linvasion du fléau nétait ni dans la quotité de limpôt, ni dans lécoulement du numéraire national chez les peuples voisins : le prince tirait de ses peuples moins que nen avait tiré Henri IV, et la somme du numéraire était plus grande quelle navait jamais été. Quelles étaient donc les véritables raisons de la décadence ? Boisguilbert les trouvait dans lapplication du système prohibitif. La France produisait surtout du vin et du blé : or, à quelles conditions ces productions enrichiraient-elles le pays ? À la condition quelles enrichiraient ceux-là mêmes à qui elles étaient dues. Que le laboureur fut le maître du temps, du lieu de la vente ; que rien ne restreignit sa liberté de vendeur, et sa puissance de producteur serait doublée, et les richesses nationales croîtraient dans la même proportion. Pourquoi entraver le commerce des vins et eaux-de-vie de taxes à lexportation, ordonner même quon arrachât les vignes dans les lieux où le gouvernement ne jugeait pas quelle fût cultivée avec succès et les remplacer par dautres cultures ? De telles ordonnances, contraires à la liberté individuelle, nuisaient à la prospérité générale... Que fallait-il donc faire ? Laisser chacun libre de son travail, du choix de ses cultures. Quant à la question du numéraire, les préoccupations quelle inspirait étaient-elles fondées ? Les métaux précieux nétaient une richesse que pour ceux qui les produisaient, et une richesse qui, comme toutes les autres, se mesurait à la somme des frais quelle avait coûtés. Pour tous les autres, ces métaux nétaient que les agents des échanges, qui affluaient aux lieux où les échanges étaient nombreux, et fuyaient ceux où ils se ralentissaient. Quel était donc le moyen de les rendre abondants ? Cétait daugmenter la puissance et lactivité des marchés. Partout où les marchés seraient en hausse de produits et de transactions, on verrait accourir les métaux précieux. Pourquoi lEspagne, qui produisait tout lor et largent de lEurope, était-elle, de tous les pays, celui où il y en avait le moins, et la Hollande, qui nen avait jamais produit, était-elle le pays qui en était le plus abondamment fourni ? Cest que le commerce, plein dénergie en Hollande, languissait en Espagne. Ces réflexions étaient décisives : cétait le système qui était en faute, mais ici Boisguilbert laissait fléchir cette sagacité dont il avait donné de si brillantes preuves : au lieu de reconnaître les services de Colbert, les succès de son administration, il prenait son ministère pour point de départ de la décadence de notre pays ; lannée 1660 était lépoque à laquelle il faisait remonter linvasion de la misère. Ce ne pouvait être quune idée préconçue, et un parti pris à lavance de faire partir la conséquence du jour où le système auquel il le rattachait avait été inauguré. »
« Et, en effet, on va voir que Boisguilbert, pour guérir la France des maux quil attribue à ladministration de Colbert, employa les mêmes remèdes que le contrôleur-général ne cessa jamais de lui appliquer. Lauteur du système et son critique se rencontrent dans la plus parfaite harmonie de moyens correctifs ; ils ne diffèrent que sur un point important, il est vrai, et qui joue un grand rôle dans le système, les douanes extérieures. Les conclusions de Boisguilbert, conclusions auxquelles ses autres publications restent fidèles, se formulent ainsi :
Réforme de la taille et généralisation de cet impôt ;
Suppression des aides et des douanes intérieures ;
Liberté du commerce des grains tant en dedans quen dehors du royaume ;
Combinaisons des droits dentrée de telle façon quils apportent le moins dentraves possible au commerce ;
Suppression des droits de sortie ;
Abolition des affaires extraordinaires. »
« Il ne dépendit pas de Colbert que la plupart de ces améliorations ne fussent introduites : il ne recula devant aucune de celles qui étaient daccord avec ces principes, mais il neut pas le pouvoir de les accomplir toutes. Les critiques ont, sous ce rapport, facilement raison des administrateurs ; non pas quils apprécient mieux le mal, mais parce quil est moins difficile dindiquer le remède que de lappliquer. Nous avons exposé au chapitre de la Taille toutes les préoccupations que cet impôt inspirait à Colbert, ses tentatives pour la généraliser, ses efforts pour la réduire. Boisguilbert, dans son livre, navait pas à compter avec les habitudes fastueuses de Louis XIV, avec les besoins de chaque jour, sans quoi il aurait bien pu tenir un autre langage. » (IIe vol, pp.200-203).
Il ne manque à cette appréciation exacte et impartiale quune chose : elle ne met pas assez en relief le mérite de Boisguilbert comme économiste. M. Joubleau dit, il est vrai : « Une longue succession dédits prohibitifs avait pesé sur la France du poids des disettes ou des famines, avant que les écrits de Boisguilbert ne vinssent ouvrir lère des réclamations. » (IIe vol., p.11) Un peu plus loin, il parle « du Factum diffus, mais si concluant. » Mais, en réalité, il méconnaît sa valeur en le passant complètement sous silence dans ce passage relatif à la balance du commerce : « Leurs temps héroïques (il parle des principes du système mercantile) souvrent en 1660 par lActe de navigation, se fixent par le ministère de Colbert et se continuent jusquau traité de Méthuen en 1703, époque de lapogée du système de la balance. Depuis cette époque, il se fait une révolution dans les esprits et les croyances : lente dabord, elle est activée par la protestation et les découvertes des Physiocrates. » Cest surtout dans la revue historique qui suit que je signalerai la plus regrettable lacune : « Écartons les siècles, lhistoire et ses variations ; nous aurons à descendre de Sully aux Physiocrates pour trouver enfin un système et les données scientifiques de la liberté du commerce des grains. En effet, Sully nest-il pas plutôt partisan de lagriculture par instinct militaire que par conviction économique ? Quesnay seul a une doctrine, Quesnay ou tel autre, au nom duquel on en revendique la gloire, peu importe ; ce que nous tenons à constater, cest que jusquà Quesnay, ou tel autre physiocrate, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, il ny a encore rien dincontestable, de fixe, dassis, dacquis à la science en ce qui touche la liberté ou la prohibition. Tout roule au gré des événements, au vent des systèmes politiques, au hasard des récoltes. » (IIe vol. p.9) Cest la négation la plus radicale quon puisse imaginer du précurseur incontestable des économistes.
M. Joseph Garnier, dans ses Éléments de finances, 1838, sest borné à une mention très générale : « Les publicistes ne sauraient trop méditer les doctrines de Sully, de Vauban, de Boisguilbert, de Quesnay, de Colbert, de Hume, de Turgot, de J.-B. Say, de Ricardo, etc., qui ont prêché la justice, léconomie, la modération des impôts et lhorreur des emprunts ; vérités un peu communes, mais journellement méconnues. » (p.119) Il ne lui assigne pas sa véritable valeur, quand il ajoute : « On trouve assurément beaucoup de lumières dans le volume de la Collection des principaux économistes contenant, sous la dénomination déconomistes financiers, les écrits financiers et économiques de Vauban Boisguilbert, Law, Dutot et Melon ; mais cest sur les faits et les théories de la fin du XVIIème siècle et du commencement du XVIIIème siècle quil faut les consulter, et non pour avoir les notions de la science qui est née après eux. » Lauteur du Détail et du Factum de la France méritait davantage.
Le plus enthousiaste, le plus éloquent glorificateur de Boisguilbert, et en même temps le plus autorisé, sinon le plus complet, parce quil sest naturellement renfermé dans la critique historique, a été, de nos jours, M. Michelet.
Dès 1846, dans le Peuple, ce livre attachant qui est plus quun livre, qui est lauteur lui-même, il lui consacrait ces lignes émues : « Je prie et je supplie ceux qui nous font des lois ou les appliquent, de lire le détail de la funeste réaction de Mazarin et de Louis XIV dans les pages pleines dindignation et de douleur où la consignée un grand citoyen, Pesant de Boisguilbert. Puisse cette histoire les avertir, dans un moment où diverses influences travaillent à lenvie pour arrêter luvre capitale de la France : lacquisition de la terre par le travailleur » ; et en note : « Grand citoyen, éloquent écrivain, esprit positif, quil ne faut pas confondre avec les utopistes de lépoque. On lui a attribué à tort lidée de la Dîme royale. Quoi de plus hardi que le commencement de son Factum, et en même temps, quoi de plus douloureux ? Cest le profond soupir de lagonie de la France. Boisguilbert le publia en mars 1707, lorsque Vauban venait dêtre condamné, en février, pour un livre bien moins hardi. Comment cet homme héroïque na-t-il pas encore une statue à Rouen, qui le reçut en triomphe au retour de son exil ? » (p.8). Ce chaleureux aperçu devait, moins de vingt ans après, fournir deux beaux chapitres de cette dramatique histoire où quelques hardiesses de langage, quelque amertume dans la critique nempêcheront pas le poétique écrivain davoir puissamment saisi et rendu dans toute sa réalité le vrai siècle de Louis XIV. Ce nest pas lui qui dirait ce que Voltaire écrivait en 1752, au Maréchal de Noailles, au sujet de certaines dépêches de Chamillart capables de déshonorer le ministère depuis 1701 jusquen 1709 : « Jai eu la discrétion de nen faire aucun usage, plus occupé de ce qui peut être glorieux et utile à la nation, que de dire des vérités désagréables. »
Il aime au contraire à exercer les justices de lhistoire. Aussi a-t-il merveilleusement sympathisé avec Boisguilbert quil proclame « le grand historien de la France pour cette fin du siècle, le Mirabeau du temps, limmortel Boisguilbert. » Il aime « cet homme courageux entre tous » et « son admirable livre » ; et sans hésiter, il le place au-dessus de Fénelon et de Vauban. Sa supériorité sur eux est de deux sortes : « laudace de linitiative, loriginalité des vues. » Il sait lui reprocher ses injustices, ses duretés pour Colbert, ses illusions historiques. Mais il attache le plus haut prix à ses révélations : « Avec tous ces défauts, cest encore Boisguilbert qui donne la plus précieuse lumière sur ce passé. » Aussi la-t-il analysé avec amour : en résumant avec verve ses plaintes, il les a faites siennes, il leur a donné une nouvelle vie et une rapidité plus entraînante. Jai enrichi mon travail des traits les plus saillants des belles pages quil lui a consacrées, réservant pour ma conclusion cette admirable expression dun souhait tout patriotique :
« La France, par moments, a de nobles réveils ; elle se souvient alors des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et son âme est hantée dillustres revenants, qui, dans leurs temps, furent cette âme elle-même. Quun de ces moments vienne ! Puissions-nous voir sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue dun grand citoyen qui, cent années avant 1789, fit partir de Rouen la voix première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que ne fit plus tard Mirabeau ! »
Un des meilleurs souvenirs de ma vie sera toujours davoir travaillé, dans la mesure de mes forces, à la réalisation de ce vu, en répondant à lappel de lAcadémie des sciences morales, en consacrant à la gloire du généreux citoyen et de léminent économiste cet ouvrage, qui a eu le bonheur dêtre si bien accueilli par linstitut. Jamais je noublierai avec quel délicieux battement de cur jai entendu la voix autorisée de M. Wolowski lui décerner solennellement ce précieux éloge :
« Boisguilbert y revit tout entier. »
Cette présentation sommaire est due à Damien Theillier, professeur de philosophie et président de lInstitut Coppet, et constitue lentrée « Boisguilbert » dans le Dictionnaire du libéralisme (Larousse, 2012) dirigé par Mathieu Laine
Lorthographe de ce nom désormais célèbre dans la science est fort controversée. Dans ses lettres, il signe presque toujours Boisguillebert comme on peut le voir dans le fac-similé dune lettre inédite que je dois à lobligeance de M. de Boislisle. Mais son frère et les autres membres de la famille jusquà nos jours écrivent Boisguilbert. Telle est, enfin, lorthographe du nom du pays dont la famille avait la seigneurie depuis 1622. Ces raisons mont paru décisives.
Appartenant aujourdhui à M. Hurtrel dArboval. Mme Cabeuil, mère de Mme dArboval, était une demoiselle Le Pesant de Boisguilbert.
Le célèbre Chardin, son contemporain, commence ainsi la relation de son voyage en Perse : « Javais trouvé à mon retour en France, que la religion dans laquelle jai été élevé méloignait de toutes sortes demplois, et quil fallait, ou en changer, ou renoncer à tout ce quon appelle honneur et avancement. »
Pour toutes les citations que je fais de Boisguilbert, il faut se reporter à lédition donnée par M. Eug. Daire, dans le premier volume de la Collection des principaux économistes.
Nicolas Le Pesant, bien que son frère cadet, avait été marié quelques mois auparavant, le 29 avril 1677. Ses parents lui avaient acheté une charge de conseiller au Parlement de Normandie, et cest lui qui eut la jouissance de la terre et du château de Boisguilbert.
La Normandie comprenait trois bailliages : Rouen, Caen, Alençon,
« Beaucoup de bonté, et jajouterai déquité avant et depuis les finances, et dans cette gestion même autant quelle en pouvait comporter. » (Saint-Simon, tome II, p. 305)
Réquisit. sur la présentation des lettres de M. le chancelier de Pontchartrain, 18 juin 1700
Cest grâce aux représentations des économistes, disciples de Quesnay, que lon a prolongé de neuf années à vingt-sept le terme pour lequel il est permis de passer un bail. (Ad. Smith, Recherches sur la richesse des nations, Liv. IV, ch. 9)
Cest lédition que citent Voltaire à larticle États, Gouvernement, de son Dict. philos. ; le P. Lelong, Biblioth. histor., au N° 11638 ; et Herbert, Essai sur la police générale des grains. Avertissement. Elle se trouve encore à la bibliothèque de Dôle.
« Le roi... reçut très mal le maréchal de Vauban, lorsquil lui présenta son livre qui lui était adressé dans tout le contenu de louvrage. » (Saint-Simon, Mémoires, tome V, p.367)
Signalons de suite, pour ny revenir que plus loin, la profonde erreur où est tombé M. Henri Martin (tome XVI, p.447), lorsquil reproche à Boisguilbert de navoir pas vu, comme Vauban, le principe fondamental de la théorie des impôts.
« Ce juge, dit lintendant La Bourdonnaye, prend connaissance de tout ce qui arrive sur la rivière depuis Vernon jusquà la mer, et de tous les poids et mesures de Rouen, dont les étalons sont en sa garde. » (Fol. 19, Mémoire sur la généralité de Rouen.)
Droit de faire évoquer leurs procès devant des Juges spéciaux, tels que les maîtres, le grand conseil, etc.
Un minot dans les villes où il y a un Parlement, un demi-minot dans les autres.
Pontchartrain écrit, le 18 septembre 1707, à M. Jort, procureur en la chambre des comptes à Rouen : « Vous devez vous réduire à des matières qui nintéressent ni lÉtat, ni les puissances étrangères, et qui ne puissent même être préjudiciables aux particuliers. » (Depping, Corr. admin., IIe vol., p.858) Voilà bien cette liberté de la presse dont Beaumarchais a donné la spirituelle formule.
On le voit, dans les mémoires de Foucault, sans cesse préoccupé de subvenir aux besoins de plus en plus pressants de lÉtat : « Le 6 novembre 1699, M. Chamillart ma envoyé un projet de capitation et de taille réelle, tiré du livre de M. de Vauban (cet écrit est de 1695) ; mais ce projet, sujet à trop dinconvénients, na pas eu de suite. » (p.333)
« Jai reçu une lettre de M. Chamillart du 8 octobre 1700, avec deux mémoires contenant le projet dune nouvelle capitation, lun de lui et lautre de M. Le Pelletier... Les difficultés ont fait échouer ce projet... » (p.336) Le 18 octobre de la même année, nouvelle lettre avec un nouveau mémoire.
Une lettre du 24 juin de cette année nous montre encore Boisguilbert partant pour une audience que lui accorde Chamillart : « Je vous porte le salut de la France », lui dit-il, toujours avec le même enthousiasme.
Saint-Simon (ch. LXX) raconte un beau trait dhonnêteté de Chamillart envers un plaideur auquel il avait fait perdre un procès, faute davoir tenu compte dune pièce. M. Jules Simon lui a donne avec raison une place dhonneur dans son beau livre du Devoir.
Saint-Simon était « en toute intimité » avec le contrôleur général. Tome V, p.129. « Ami de la personne de Chamillart par mille raisons les plus fortes. » Tome VI, p.99.
Terre peu distante de Versailles, où « Chamillart sen allait dordinaire du mercredi au samedi. » Saint-Simon (p.128). Au tome III, p.53, il donne ces détails : « Barbezieux avait bâti entre Versailles et Vaucresson, au bout du parc de Saint-Cloud, une maison en plein champ, quon appelle lÉtang, qui, dans la plus triste situation du monde, mais à portée de tout, lui avait coûté des millions. Il mourut de chagrin de se voir préférer pour le ministère de la guerre Chamillart, qui vraisemblablement acquit sa propriété ou la reçut du roi. Chamillart habitait alors Montfermeil. » (p.57)
Au contraire, le marquis de Dangeau remarque que, Vauban étant à lextrémité, le roi lui envoya son médecin, en parla avec beaucoup daffection, et dit : Je perds un homme fort affectionné à ma personne et à lÉtat. 29 mars 1707.
« Une des choses que Chamillart lui avait le plus fortement objectées était la difficulté de faire des changements au milieu dune forte guerre. » (Saint-Simon, vol. V, p.368)
Mme des Ursins écrit en effet à Mme de Maintenon le 12 décembre 1707 : « Permettez-moi de vous dire, madame, que si M. de Chamillart laisse des troupes françaises à lavenir comme elles y ont été par le passé, tout sera perdu. » Saint-Simon, VII, p.218, raconte, de son côté, une scène qui se passa chez le roi en 1709. Boufflers, capitaine des gardes du corps, se plaignit de nêtre pas payé. Il en donna de telles preuves que Desmarets, confus, fit des aveux. Chamillart ajouta « quil ny avait pas un seul régiment de payé. »
Le nouveau siècle de Louis XIV, ou choix de chansons de 1634 à 1712, Paris, 1857
Fléchier lui tient compte des circonstances atténuantes : « Le roi, en le chargeant de ladministration de ses finances, ne pouvait en ce temps-ci lui imposer un plus pesant fardeau. Il faut fournir de quoi soutenir une guerre sanglante et ruineuse aux dépens de la vie et de la substance des peuples, et se faire une espèce de justice sauvage, dépuiser les forces de lÉtat pour le défendre, et daffliger les riches et les pauvres par des lois dures, quoique nécessaires. On est à plaindre dans ces places, et devant Dieu et devant les hommes. » (Lettre du 20 mars 1708 à Mme la présidente de Marbeuf)
« Il était évident par les supputations quil y avait pour deux années entières de blés en France, pour la nourrir tout entière, indépendamment daucune moisson. » Saint-Simon (VI, p.122).
Furetière, Dictionnaire universel, au mot utencile ou ustensile, donne cette définition : « Meuble que les hôtes sont obligés de fournir aux soldats quils logent, qui sont un lit avec des draps, un pot, un verre, une écuelle. Il faut donner aussi une place au feu et à la chandelle de lhôte. Lutencile se fournit quelquefois en argent, quelquefois en espèce. »
Dans ces deux passages, Saint-Simon ne donne pas une idée exacte des réformes de Boisguilbert. Je renvoie, pour la rectification, à lexposé que jai présenté plus haut du Factum.
« Par la grâce de Dieu, disait Guy Patin en entendant proposer dès 1664 un pareil modèle, la France ne sera jamais Turque. »
J. B. Say cite, dans son cours dÉconomie polit., tome III, p.190, ce passage du Voyage de Volney en Syrie et en Égypte : « Ici (Tripoli, en Syrie) on ne plante jamais, parce que si quelquun bâtit ou plante, le pacha dit : Cet homme a de largent. Il le fait venir, il lui en demande. Sil nie, il a la bastonnade : et sil accorde, on la lui donne encore, pour en obtenir davantage. »
Melon, Essai polit, sur le commerce, sest appuyé fort judicieusement sur ce passage du président De Thou pour se plaindre de ce que les hommes dÉtat restaient trop étrangers à la science des finances. (Collect. des Économ. 1er vol., p.734)
On en trouvera la preuve détaillée dans M. Henri Martin (IXe vol., p.137, 175, 378, 440, 492).
« Colbert, dit M. Pierre Clément, eut toujours une prédilection marquée pour les formes sévères, absolues de Richelieu... Souvent, quand une affaire importante devait être traitée dans le Conseil, Louis XIV disait dun ton railleur : Voilà Colbert qui va nous répéter : Sire, ce grand cardinal de Richelieu, etc. (Histoire de Colbert, p.73)
Saint-Simon ne met dans cette classe que le dauphin.
Et par conséquent de les ménager, « Les hommes justes seront toujours en droit de reprocher à ce ministre quil ait ôté à Mezeray sa pension dhistoriographe, pour navoir pas parlé des financiers avec assez de ménagement... Il est fâcheux pour la gloire de Colbert de trouver cette tache dans son histoire. Le grand moyen de rendre les hommes publics vertueux, est de laisser la liberté de dénoncer leurs vices ou les abus quils commettent, et de punir sévèrement la calomnie. » (Encycl. méth. Finances, tome II, p.206.)
Colbert est le premier à reconnaître les inconvénients de cette augmentation. De là, dit-il dans son mémoire pour rendre compte au Roi, deux désordres graves, lun funeste au roi, à qui les sous-fermiers demandaient sans cesse des diminutions ; lautre funeste aux peuples, quils vexaient pour sindemniser de lélévation du prix de leurs fermes. M. Joubleau a très bien expliqué lembarras de Colbert à ce sujet. (Tome I, p.154)
« Mestivier ou Métivier, vieux mot français qui signifiait moissonneur. » (Furetière, Dict. univ.)
Dutot ny a pas manqué dans ses Réflexions sur le commerce et les finances. (Collect. des économ. Ie vol., p.800)
On appelait pays dÉtats ceux qui avaient une assemblée provinciale pour voter les impôts que le roi exigeait deux ; par ex. le Languedoc, la Bretagne, la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence, lArtois, etc. Les pays dÉlections, comprenant 20 généralités, devaient leur nom à ce que les impôts auxquels ils étaient taxés étaient répartis par des élus, magistrats électifs à lorigine, et dont linstitution remontait aux célèbres états-généraux de 1356.
Dans lespace de 30 ans, les choses changèrent. Car Adam Smith remarque que, vers 1727, lassiette de la taille réelle dans cette généralité était devenue tout à fait inégale, et que lexpédient imaginé pour remédier au mal avait rouvert la porte du pouvoir arbitraire des intendants. (Richesse des nations, tome IV, p. 298)
Colbert, dans son Mémoire au roi, 1680, dit que les tailles étaient en 1657 à cinquante-trois millions quatre cent mille livres, que depuis 1662 jusquen 1679 elles ont toujours été de trente-huit à quarante-un millions, quelles sont alors de trente-cinq millions.
Boisguilbert ne pouvait-il saisir cette occasion de rendre hommage, même en passant, à cette excellente réforme de Colbert ?
« Cest-à-dire, au lieu dune capitation très injuste, la faculté de la mettre sur les denrées qui se consomment sur le lieu, par où toute injustice est évitée... Cette permission, qui est très difficile à obtenir, ne saccorde quà des conditions onéreuses, comme de faire quelque ouvrage considérable, ainsi quà Honfleur et à Pont-Audemer, qui nont obtenu le tarif quà la condition de bâtir chacun un port.
Cependant, avec tout cela, cette concession na pas sitôt été faite que ces lieux très misérables, où on laissait tomber les maisons, ont recouvré tout dun coup la richesse et labondance ; et lon y a plus rebâti et réparé en quatre ans quon navait fait les trente années précédentes. » (p.181)
Par ex. Pellot, intendant de Poitiers, qui essaya de lutter contre le duc de la Meilleraye. (Depping, Cor. admin., tome III, p.4 et 5) Ce qui fut encore plus rare, cest ce trait dhonnêteté que raconte Duclos : « Courtin, intendant de Picardie, ménagea tellement les terres du duc de Chaulnes, son ami, quil saperçut enfin quil avait surchargé de 40 000 livres dautres paroisses : il les paya, et demanda son rappel. Sur les instances quon lui fit pour le faire rester, il répondit quil ne voulait ni se ruiner, ni passer sa vie à faire du mal. » (Mém. secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV, liv. I)
Ces détails éclairent le rapport officiel, si négligemment fait par lintendant de Rouen La Bourdonnaye, mais qui constate du moins le désordre en termes fort nets, malgré leur généralité : « Les collecteurs distribuent ensuite cette taille à chaque habitant, souvent avec beaucoup de passion et dinégalité. » (f° 21. Manuscrits de la Biblioth. Impér. Fonds Mortemart, 95)
Un receveur conseille à Colbert, en 1664, de recourir aux troupes pour la collecte de la taille plutôt quaux sergents, qui font cent voyages inutiles. (Corr. adm., tome III, p.64)
« Après que les dits collecteurs seront demeurés en prison un mois, jugement de solidarité soit délivré par les officiers des élections contre tel nombre des autres habitants quils jugeront à propos
sans que les dites personnes puissent être élargies par les dits officiers des élections, ou par la dite Cour des aides, quaprès que le dit receveur aura reçu au moins le tiers de ce qui lui sera dû. » (Édit de Louis XIV, 1663) La Cour des aides ne céda quaprès deux lettres de jussion. Cette écrasante et injuste solidarité dans le paiement de limpôt ne fut abolie quen 1775, sous le ministère de Turgot.
Une lettre de Colbert, 7 juin 1679, à lintendant de Tours, constate que les seules prisons de la ville renfermaient cinquante-quatre collecteurs, et quil y en avait bien dautres ailleurs. (P. Clément, Lettres, etc., IIe vol., 1ère partie, p.105)
Une circulaire de Colbert aux intendants, 18 mai 1683, porte : « Lun des plus importants points, pour le soulagement des peuples, consiste à vous faire donner un extrait du nombre dinstances qui sont portées en chacune élection, soit en surtaux, ou pour la décharge de la collecte de la taille, parce que les peuples emploient le plus clair argent quils ont entre les mains en ces procès » ; et il cite un intendant qui a fait cesser plus de 2 000 procès. (Corr. adm., IIIe vol., p.47)
M. Chéruel, dans les notes du XVIIe vol. des Mémoires de Saint-Simon, p.487, a tiré dun manuscrit de lArsenal (N° 218, in-fol., Histoire), rédigé vers 1725, des détails affligeants, qui répètent et confirment toutes les plaintes que je viens dexaminer.
« Le fermier ne pourra se servir de commis.... qui ne sachent écrire et quils ne soient âgés au moins de vingt ans ; et ils seront reçus au serment, par le juge de nos droits dans le détroit duquel ils seront employés, sans information de vie et de murs. » (Ordonn. de fév. 1687, lit. XIV, art. 8. Isambert, tome XX, N°1254)
« On se plaint partout, et avec raison, de la supercherie et de linfidélité avec laquelle les commis des aides font leurs exercices. » (Vauban, p. 68) Dans les célèbres remontrances de la Cour des aides en 1775, Malesherbes flétrit également une pareille procédure.
Elle dura jusquen 1790 !
Assertion trop absolue, mais quil ne faut pas ici prendre à la lettre. Le passage suivant dun excellent petit livre servira de rectification : « Un commerce est dautant plus utile quil met en activité plus de travail, puisque cest le travail qui multiplie les objets de consommation et les moyens de les acquérir. Le commerce qui donne ces résultats au plus haut degré est incontestablement celui que font entre eux les habitants dun pays fertile, industrieux et vaste. Les capitaux et le travail employés par le commerce extérieur sont faibles, comparés à ceux que met en mouvement le commerce intérieur. Donnons la preuve mathématique de cette vérité. Chaptal évalue la totalité des produits de la laine en France à 238 millions, lexportation à 21 millions, reste pour la consommation intérieure 217 millions. On le voit, une contrée florissante est, pour elle-même, son marché le plus vaste et le plus important, » (J. Droz, Économie politique)
Il serait plus exact de dire que Rouen, comme Paris, Versailles, était exempt de la gabelle ; et quune partie seulement de la Normandie jouissait du droit de quart-bouillon. « Le sel se vend à très bas prix dans une partie de la généralité de Caen, connue dans la langue fiscale sous le nom de pays de quart-bouillon : mais le reste de la Normandie, à lexception des principales villes maritimes, est soumis aux grandes gabelles. » (Encycl. méth. Finances, IIe vol., p.364)
Cependant, pour observer une rigoureuse exactitude, il faut constater que le terme Économie politique était apparu, pour la première fois en 1615, et précisément à Rouen, en tête dun traité dAntoine de Montchrétien, sieur de Wateville, intitulé Traicté de lécono-mie politique. Cest un recueil de conseils sur la meilleure manière dorganiser lagriculture, le commerce et les manufactures. Suivant Feller, ce sont autant de productions de la médiocrité, pour ne rien dire de plus. Il nest plus permis de professer ce dédaigneux mépris pour Montchrétien, depuis que M. Jules Duval sest attaché à le réhabiliter dans létude spéciale quil lui a consacrée. Mais louvrage de Montchrétien passa fort inconnu ; le nom de la science avait été créé en vain. Dailleurs, lesprit de lauteur est peu libéral. Tout entier à la défense du travail national, il na rien compris à léchange, à la solidarité des intérêts de tous les peuples. Cest, en somme, plutôt un intelligent partisan du passé quun précurseur de lavenir. Il admet la vieille maxime que le profit de lun fait le dommage de lautre. Boisguilbert na certes pas été à pareille école.
M. Courcelle-Seneuil, dans son excellent Traité théorique et pratique déconomie politique, daccord avec Rossi et Stuart Mill, rattache les faits de la consommation à ceux de la production et de la distribution, et ne les mentionne pas à part dans la définition, comme la fait J.-B. Say.
Il y a là une exagération quil importe de signaler. Une foule de valeurs ne sont pas susceptibles de satisfaire un besoin ou une jouissance sous leur forme actuelle. Un négociant possède un magasin entier rempli dindigo qui ne peut servir en nature, ni à nourrir, ni à vêtir, et qui nen est pas moins une richesse ; richesse quil transformera, dès quil le voudra, en une autre valeur immédiatement propre à lusage. Largent en écus est donc une richesse aussi bien que lindigo en baril. (J.-B. Say, Traité déconomie politique, IIe vol., p.37)
Le mémoire de lintendant dHerbigny sur la généralité de Lyon nous fournit sur ce point de plus amples détails qui mont paru dignes dêtre recueillis :
« Les quinze premiers jours après louverture (de chacun des quatre paiements) se passent à concerter entre les créanciers et les débiteurs ou directement, ou par lentremise des courtiers, la manière du paiement, cest-à-dire si lon continuera le billet ou si on lacquittera, soit en argent, soit en écritures par virements de parties, cest-à-dire par compensation. À cet effet tous les marchands et autres portant bilan, se trouvent dans la loge du change depuis dix heures du matin jusquà midi ; et par la confrontation de leurs bilans, voyant réciproquement leurs débiteurs et leurs créanciers, ils ajustent si bien les compensations qui sont à faire entre les uns et les autres, quil y a tel payement où il se solde pour vingt millions daffaires, et où il ne se débourse pas cent mille écus comptant. Lusage des virements de parties a été introduit à Lyon par les Florentins sur le modèle des foires de Bolsano en Tyrol, et de Novi dans la république de Gênes. » (Boulainvilliers, État de la France, Ve vol., p.481)
Dans une lettre de 1704, il lappelle « le père et lenfant de la consommation. »
La connaissance approfondie de la division du travail permettra à J.-B. Say de mettre dans tout son jour ce que Boisguilbert ne fait que constater, limpossibilité où chaque producteur se trouve de produire tout ce qui lui est nécessaire. (Cours complet, IIe vol., p.274)
Roscher a donc commis une grave erreur en attribuant à Tucker (1776) lhonneur davoir le premier réfuté ce terrible préjugé, qui condamnait lhumanité à une guerre sans fin ni trêve.
« Ladoption par le gouvernement britannique du principe de la liberté commerciale est un des grands événements de notre siècle. » (M. Michel Chevalier, Examen du système protecteur.)
Louis XIV disait lui-même à son fils (uvres de Louis XIV, tome 1er, p.57) : « Vous devez être persuadé que les rois ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens déglise que par les séculiers pour en user en tout temps comme de sages économes, cest-à-dire suivant le besoin général de leur état»
Il demande « limpôt unique au lieu de limpôt inique. »
En 1849 ou 1850, le congrès de Lausanne a clos ses séances par cette première proposition : « On peut ramener à un petit nombre dimpôts, et dans lavenir à un impôt unique les divers impôts que nos États modernes ont empruntés à la fiscalité des derniers siècles. » (Proudhon, Théorie etc., p.87)
« Cest une erreur évidente ; elle est tirée de Du Sauzet, dans ses nouvelles littéraires (Amsterdam, 1716, tome IV, p.200), et elle a été reproduite par les éditeurs mêmes de la Bibliothèque historique de la France, en 1768, tome II, N° 28089. Louvrage du prétendu M. de Soissons nest certainement quune nouvelle édition de celui de Boisguilbert. » (Barbier, Dict. des ouvr. anonym. et pseud., N, 3588.)
Dupont de Nemours, dans un rapide rapprochement entre Turgot et Smith, critique lopinion de ce dernier sur leffet négatif de limpôt relativement à la hausse des salaires et reprend : « Limpôt renchérit donc le salaire. Smith en liberté, Smith dans sa chambre ou dans celle dun ami, comme je lai vu quand nous étions condisciples chez M. Quesnay, se serait bien gardé de le nier. » (uvres de Turgot, tome I, p.69)
Il est né en 1712, deux ans avant la mort de Boisguilbert. De plus, homme daction, il na rien écrit que des mémoires aux ministres, et ces mémoires nont jamais été publiés ; mais il a fait pénétrer les principes nouveaux dans le bureau du commerce, dont il était intendant, et il a formé entre autres Turgot qui laccompagnait dans ses visites officielles.
Il commet ailleurs bien des erreurs : il dit que le Détail de la France a été imprimé en 1689 ; il attribue la Dîme royale à Boisguilbert.