Les filles du colonel - La Bibliothèque électronique du Québec
Ce n'était pas tel ou tel abus qu'il y avait à corriger ; c'était toute la société qui
était à ...... de cent mille pesant, qu'on pourrait faire porter à quarante chevaux de
Paris à Lyon, mais ..... Ces deux points méritent un sérieux examen. ...... le droit
de jauge, cela va presque au tiers ; et comme le principal débit se fait dans les
villes ...
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Claire de Chandeneux
Les filles du colonel
BeQ
Claire de Chandeneux
Les ménages militaires
Les filles du colonel
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 1232 : version 1.0
Les filles du colonel
Édition de référence :
Paris, E. Plon et Cie, 1877.
Deuxième édition
Dans un salon jaune, obscur et fané, dépendant dun appartement garni de la rue de Beaune, trois femmes étaient assises et causaient à demi-voix le 24 décembre 1864.
Le jour douteux, qui tombait difficilement des fenêtres à doubles rideaux, indiquait cette heure indécise, si prompte à venir en hiver, où le travail nest plus possible, où la lecture fatigue déjà la vue, où la lumière dune lampe nest pas encore désirée.
La plus âgée des trois femmes, qui occupait langle droit de la cheminée, tisonnait de cette façon intermittente particulière aux gens nerveux et préoccupés.
La pince, dans ses mains, semblait, tour à tour, attaquer furieusement ou caresser avec distraction la bûche, qui répandait plus de fumée que de chaleur.
À langle opposé, une belle personne dune vingtaine dannées, nonchalamment étendue dans un fauteuil, jouait avec les rubans flottants de sa ceinture.
Elle fixait dans le vide deux grands yeux bleus, assez semblables, sous leurs cils touffus, à des pervenches dans la mousse.
Une profusion de boucles blondes savamment déroulées encadraient son visage délicatement rosé et dune suprême distinction.
Près delle une jeune fille brune, à la physionomie fraîche et avenante, était assise sur une petite chaise basse, et croisait ses mains mignonnes sur une tapisserie abandonnée.
Quatre heures sonnèrent au timbre fêlé de la pendule.
La conversation languissait. La pince restait immobile. La jeune fille brune étouffa même un léger bâillement.
Seule, la rêveuse du fauteuil, perdue dans une lointaine excursion au pays des chimères, ne manifesta ni lassitude, ni ennui, ni impatience.
La dame aux pincettes se renversa tout à coup sur son siège avec un geste découragé :
Comme votre père tarde à rentrer ! dit-elle ; je crains quil nait rien appris de bon au ministère de la guerre.
La tête brune sagita vivement.
Ce serait une injustice criante ! déclara-t-elle.
La tête blonde parut sortir des nuages.
Et cela tétonnerait, une injustice ?
Cela ne doit pas exister.
Ah ! ma pauvre Marcelle, que tu es jeune !... Jen ai déjà vu assez, moi, pour ne plus guère métonner.
Tu exagères, Judith, dit la voix calme de la mère.
En quoi donc, ma mère, sil vous plaît ?
Tout le monde na pas les contretemps fâcheux qui ont entravé la carrière militaire de ton père.
Contretemps ou passe-droits..., toujours est-il que si M. de Clarande, qui aura cinquante-huit ans le mois prochain, ne passe pas colonel à la promotion de janvier...
Hélas !... la retraite ! soupira Marcelle.
Il pourrait être encore compris dans celle du 16 mars, hasarda madame de Clarande.
Et lâge ?... Tenez, ma mère, avouez que vous êtes, comme nous, un peu inquiète.
Oh !... tu sais...
Car votre philosophie apparente ne nous rassure que médiocrement.
Eh bien ! cest vrai... je meurs de peur que M. de Clarande ne soit pas nommé ces jours-ci, malgré tous ses droits. Il a des concurrents... il nest plus jeune... Avec leur manie de rajeunir larmée, ils finiront par mettre des échappés de Saint-Cyr à la tête des régiments.
Ah ! ce serait bien triste ! dit la tête brune.
Ce serait un épouvantable malheur ! conclut la tête blonde.
Là... là... fit une voix douce derrière le fauteuil de Judith de Clarande ; le plus épouvantable des malheurs, ma bonne sur, cest dêtre ardente comme tu les et dattendre les événements avec si peu de résignation.
La portière sétait soulevée sans bruit, et une troisième jeune fille était entrée tout à point pour recueillir lexclamation violente de Judith.
Bon ! fit Marcelle... un sermon de Nestor.
Judith sourit dédaigneusement.
La nouvelle venue était de taille moyenne, un peu forte malgré sa jeunesse, vingt-trois ans peut-être ; une intelligence peu commune rayonnait dans sa physionomie incorrecte et bienveillante.
On ne pouvait avoir plus de douceur dans le regard, ni plus de gravité dans le sourire ; elle nétait point jolie ; un charme attractif émanait delle.
Ses surs lappelaient Nestor, et mademoiselle Hortense de Clarande, laînée des trois jeunes filles, acceptait gaiement le surnom.
Marcelle sétait approchée de la fenêtre dont elle soulevait le rideau.
Tu ne vois rien ? demanda madame de Clarande.
Rien, maman.
Ici un soupir et un silence.
Tout à coup Marcelle fit un cri de joie.
Voici mon père !... il traverse la cour... quelles enjambées ! et il agite les bras... oh ! il doit être bien satisfait.
Que Dieu tentende ! murmura la mère.
On entendit gémir les escaliers sous un pas retentissant ; puis la porte souvrit avec un fracas dexcellent augure dans létat de la question.
M. de Clarande fit irruption dans le salon en brandissant comme une massue une lettre tout ouverte :
Colonel !... je suis colonel !... entonna-t-il dune voix de basse profonde, sans se soucier si cétait bien le ton de ce joli morceau de la Fanchonnette.
Ah !... mon ami ! exclama sa femme en levant au ciel deux bras qui retombèrent sous le poids du bonheur.
Marcelle ne fit quun bond de la fenêtre dans les bras de son père.
Hortense lui prit doucement les mains et les serra.
Judith se leva sans mot dire, alluma les bougies de la cheminée, et, jetant un rapide coup dil dans la glace :
Enfin ! murmura-t-elle, je suis fille de colonel !
Raconte-nous cela, Alphonse... voyons, dis vite, mon ami ?... interrogea madame de Clarande... que sais-tu ?
Je sais... parbleu ! je sais que mon ami X..., le chef du personnel, ma fait passer ce petit mot dans lantichambre où je me morfondais... Oh ! en bonne compagnie, du reste.
Tes concurrents, sans doute ?
Quelques-uns... et des députés aussi... un encombrement dans les bureaux dont on na pas idée.
Voyons le billet, dit Judith.
M. de Clarande, tout heureux de limpatience quil voyait sur les mines joyeuses, prit plaisir à prolonger cette minute dattente.
Il assujettit solidement son lorgnon sur le maître nez dont était décoré son mâle visage, sapprocha des bougies, déplia le papier, et lut en savourant chaque mot :
« Mon cher Clarande,
« Tu es nommé colonel par décision du 24 décembre 1864 ; tu es le premier averti. Viens me voir demain matin : il y a trois régiments vacants... tu choisiras.
« Ton vieux camarade,
« X. »
Le brave cur !... le digne homme ! sécria madame de Clarande dont les bons gros yeux, un peu louches, se remplirent de larmes de joie.
Ainsi vous pouvez choisir, mon père, dit Judith. Jespère que vous chercherez, avant tout, une brillante garnison.
Sois tranquille.
Sil est possible, une préfecture...
Tu y tiens ?
Énormément.
Mais, mon enfant...
Il ny a pas à balancer, mon père. Les préfectures donnent des fêtes, et quand on a des filles à produire, il faut y songer.
Toujours avisée, cette Judith !... dit le colonel avec le plus indulgent des sourires paternels.
Mon père, hasarda Hortense, ne serait-il pas plus sage de choisir un régiment qui serait, peut-être pour longtemps, dans une de ces bonnes villes de province où la vie nest point coûteuse ?
Mais dont les plaisirs sont absents, interrompit Judith.
Où les logements sont abordables et lalimentation facile ? continua paisiblement Hortense.
Mon petit intendant, répondit M. de Clarande, nous verrons à te satisfaire, et toi, Marcelle, tu nas donc pas de préférence ?
Moi ! fit la troisième fille du colonel avec un rire enfantin, je serai très heureuse partout où vous me conduirez.
Tu es une bonne fille ! dit le père en la baisant au front.
Madame de Clarande navait rien dit pendant ce petit débat, où se dévoilaient le caractère économe et prévoyant dHortense, ainsi que les goûts frivoles et mondains de Judith.
On voyait bien cependant que si lexcellente femme ne parlait pas, ce nétait pas faute davoir une opinion.
La sienne, quelle ne faisait pas ouvertement connaître, se manifesta par une mimique expressive à ladresse de son mari.
Celui-ci finit par saisir le sens de ces muettes recommandations, et, dun ton conciliant :
Mes fillettes, dit-il, jirai demain au ministère, je prendrai mes informations, et je vous promets de manuvrer de façon à vous procurer une garnison excellente... sous tous les rapports.
Les trois surs accueillirent cette promesse, laînée avec espoir, la seconde avec incrédulité, la dernière avec insouciance, et sortirent ensemble du salon en se communiquant leurs impressions.
Restés seuls, monsieur et madame de Clarande se rapprochèrent du foyer.
Cétait un bon ménage, dont vingt-cinq ans dunion avait cimenté le mutuel dévouement, et qui mettait en commun les chagrins les plus minimes de lexistence, comme ses joies les plus attendues.
Une poignée de main longue et chaude fut silencieusement échangée entre ces deux époux, qui savaient si bien pouvoir compter lun sur lautre.
Enfin ! murmura madame de Clarande.
Et le colonel répéta avec une intime satisfaction :
Enfin !
Alphonse, reprit-elle, ton ami X... te rend un excellent service. Il nous faut en tirer parti dans lintérêt des nôtres.
Je le crois bien.
La question de garnison mondaine qui séduit Judith, ou de garnison économique qui préoccupe Hortense, me paraît bien secondaire.
Certainement... certainement...
La pensée qui doit nous guider dabord est celle de nos filles.
Corbleu ! cest assez essentiel.
Il sagit, en fixant ton choix sur un régiment, non pas de tarrêter à celui dont létat-major te sera le plus sympathique, ou la destination la plus agréable.
Cependant, ma bonne...
Il faut prendre le régiment où se trouvent le plus de célibataires.
Ah ! diable !
De célibataires titrés.
Ah ! fichtre.
Et riches... cela ne gâte rien.
Mais ce serait le phénix que ce régiment-là.
Eh bien !... il faut voir lequel, dans les trois numéros qui te sont offerts, se rapproche le plus du phénix.
Tu as raison, jy penserai.
Cest indispensable. Des noms, Alphonse... de la fortune... une société de jeunes gens bien élevés autour de nos filles.
Permets, permets, ma chère amie, il y a des jeunes gens très... convenables, des officiers distingués et... célibataires, qui ne portent que des noms modestes.
Tu connais les idées de Judith à cet égard.
Hortense est plus sérieuse.
Je recevrai tous tes officiers, quels quils soient, mon ami, mais rien ne saurait mempêcher de chercher parmi eux, pour mes enfants, une alliance noble et flatteuse pour mon amour-propre.
Soit ! je feuilletterai lAnnuaire.
Feuillette, mon ami, feuillette... il y va peut-être de lavenir de ces chères petites.
Et comme sur le chapitre du mariage de ses filles la bonne mère ne tarissait pas, elle développa jusquau dîner, au colonel attentif, son petit plan maternel pour conduire les demoiselles de Clarande à accorder leur main aux trois plus brillants officiers du régiment en expectative.
Le lendemain, le premier solliciteur introduit dans le cabinet du chef du personnel, au ministère de la guerre, fut le colonel de Clarande, tout plein dimportance, dexpansion et damicale gratitude.
Tu es satisfait ? lui dit gaiment le chef du personnel ; eh bien ! tant mieux. Cela me dédommagera un peu de tous les mécontents que je suis contraint de faire, bien malgré moi.
Cependant, dit le colonel, tu es léquité faite bureaucratie.
Pour les élus de la liste officielle, peut-être. Pour les évincés, je suis, au contraire, le passe-droit fait homme.
Ah çà ! mon cher, où menvoies-tu ?
Voilà... nous avons le 19e lanciers, le 15e et le 17e hussards.
Puisque tu veux mautoriser à choisir, je vais dabord jeter un coup dil sur lAnnuaire.
À ton aise, jexpédierai autre chose en tattendant.
Le chef du personnel frappa sur un timbre pour faire introduire un nouveau visiteur.
Le colonel, avisant lAnnuaire sur langle du bureau, sen empara et lemporta près de la fenêtre pour létudier consciencieusement.
Dès le premier regard, il constata avec plaisir que plusieurs de ses anciens camarades se trouvaient disséminés dans lesdits régiments ; que la composition en était généralement excellente, et quil pouvait, en quelque sorte, jouer à pile ou face celui de ces corps quil aurait lhonneur de commander.
Ses instincts militaires étaient donc servis à souhait.
Toutefois, les instructions précises de madame de Clarande, pour qui il professait une déférence méritée, lui revinrent à lesprit avec une netteté implacable.
Elle voulait des célibataires dans son nouveau régiment, beaucoup de célibataires... des décorations... des noms aristocratiques... et des titres aussi.
Le colonel reprit son examen avec un redoublement dattention.
Au 19e lanciers, treize particules et pas de titres.
Au 15e hussards, onze particules seulement, mais un marquis et deux vicomtes.
Létude approfondie du 17e hussards devait inonder son cur de père dune joie sans mélange, tout en chatouillant agréablement son amour-propre de colonel.
Le 17e hussards rentrait depuis peu dAfrique, ce qui signifiait peu dofficiers mariés.
Les dates de ses dernières promotions étaient récentes, ce qui faisait espérer un personnel jeune.
Des décorations nombreuses en émaillaient cependant la nomenclature.
Laristocratie y était représentée avec éclat, et la science du blason devait y courir les escadrons.
M. de Clarande referma le catalogue officiel et se rapprocha du chef du personnel ; son choix était fait.
Mon cher X..., dit-il, sois assez aimable pour menvoyer au 17e hussards.
Très bien. Bon régiment !... de lentrain, de la jeunesse et de beaux souvenirs dAfrique : tu as la main heureuse.
Mille fois merci ; je cours prévenir...
Tu seras demain au Moniteur.
Le colonel était déjà loin.
Ce ne fut que dans la cour du ministère quil se souvint de navoir accordé aucune attention à la garnison actuelle du 17e hussards.
Que va dire Judith ? pensa-t-il avec une certaine appréhension.
Ce qui prouve surabondamment que la blonde fille du colonel était aussi la plus chérie.
Prudemment, il rentra sans bruit rue de Beaune, monta à son cabinet de travail, chercha son Annuaire et vit que le régiment dont il devenait le chef occupait Vienne, lancienne ville romaine, bien déchue de son antique splendeur, mais agréablement située sur les bords du Rhône, à proximité de Lyon.
Ce fut un Dictionnaire géographique sous le bras quil aborda sa femme et ses filles.
La vue de cet in-folio déconcerta Judith. Sagissait-il donc de quelque bourgade ignorée, de quelque petite ville obscure ?
Tout va bien ! se hâta de dire lexcellent homme en rassurant son monde par un sourire encourageant.
Dites vite, fit Judith avec impatience.
Mon régiment est la fleur de larme comme composition, tradition, discipline.
Hussards ? interrogea Judith, qui songeait au brillant uniforme.
Lanciers ? demanda Hortense, qui réfléchit que son père naurait peut-être pas à changer le sien.
Le colonel, lui, ny avait même pas songé.
Le 17e hussards ! répondit-il triomphalement.
Il y eut un murmure de satisfaction, puis quatre voix curieuses demandèrent :
Et la ville ?
Le colonel ouvrit son Dictionnaire géographique.
« Vienne, dit-il, 20 000 habitants, département de lIsère, ancienne province du Dauphiné, sur la rive gauche du Rhône, sous-préfecture, tribunal de première instance, tribunal de commerce. »
Sous-préfecture ! répéta Judith avec une moue dédaigneuse.
« Fabrique de ratines, continua le colonel, draps, toiles, ouvrages en acier et en cuivre, papier vélin, verreries, fonderies, hauts-fourneaux. »
Ville de commerce : tout y doit abonder, opina Hortense avec satisfaction.
« La cathédrale, ou église Saint-Maurice, est un fort beau monument gothique. La ville abonde en ruines dun grand intérêt. »
Ah ! tant mieux ! cela mintéressera à visiter, dit Marcelle.
Madame de Clarande ne demandait rien ; mais un regard dintelligence, que lui décocha son mari, lui apprit que ses intentions avaient été remplies et que le 17e hussards, selon toute probabilité, lui offrirait une abondante pépinière de gendres.
Les quelques jours qui suivirent furent employés en visites dadieu aux relations parisiennes, aux ménages du régiment de lanciers que lon quittait.
Puis vinrent les préparatifs de départ, grosse affaire, quand une famille se compose de quatre dames et transporte trente et un colis.
Ces trente et un colis se divisaient de la sorte :
Sept pour le colonel et madame de Clarande.
Cinq pour le linge, les cristaux, la porcelaine, etc.
Deux pour le piano et quelques menus objets dameublement.
Trois pour Hortense.
Onze pour Judith.
Deux pour Marcelle.
Un pour la femme de chambre et lordonnance, qui mettaient en commun leurs curs et leurs richesses.
Les transports de la guerre amenèrent ce volumineux chargement en gare de Vienne, où la famille de Clarande, arrivée la veille, soccupait à sinstaller le plus convenablement possible dans la prévision dun séjour prolongé.
Sur le quai, près du Champ-de-Mars, Judith avait manifesté sa préférence pour un joli appartement ; maison neuve, fenêtres ouvertes sur le Rhône, voisinage de la sous-préfecture et du quartier de cavalerie, toutes choses à considérer.
Hortense, toujours pratique, penchait pour un grand logement garni, plus commode que luxueux, dans la Grande-Rue, qui est aussi lune des plus anciennes de la ville.
Comme avantages, un prix modéré et de larges dimensions.
Lavis dHortense ne prévalut pas. La probabilité de réceptions futures fit incliner la balance du côté où la blonde Judith posait sournoisement sa petite main.
On sinstalla donc sur le quai, en face de Sainte-Colombe, la petite ville paisible, quun pont de fil de fer sépare de la ville manufacturière.
On avait pour horizon les coteaux verts et aussi le Rhône, large, rapide, que les collines couvertes de vignes enserrent au loin et dissimulent dans leur courbe élégante.
Les chambres étaient étroites, mais le salon était vaste : cela dédommageait de tout. Le meuble nen était même que modérément fané.
Judith jugea quon y danserait à laise et que les toilettes claires ressortiraient favorablement sur ses tentures rouges.
À part elle, la jolie mondaine avait décrété que le colonel de Clarande divertirait, bon gré mal gré, son nouveau régiment.
Le chef du personnel avait dit vrai. Un régiment superbe que ce 17e hussards ! De la tenue et de lentrain, des hommes éprouvés par la dernière campagne dAfrique, et des officiers qui joignaient une valeur personnelle incontestable aux avantages du grade ou du nom.
Le 17e hussards possédait un lieutenant-colonel, infirmier volontaire dune femme acariâtre et malade quon ne voyait jamais.
Un major, que les chiffres nabsorbaient jamais entièrement au détriment dun esprit très alerte et même un peu gaulois.
Trois chefs descadrons, M. Fontille, M. Adalbert de Poitevy, et le troisième en congé.
Le commandant Fontille était un être excellent, un cur dor, dun commerce sûr, dun avenir borné, auquel sa femme reprochait parfois de navoir pas parcouru une plus brillante carrière, et qui avait consciencieusement fait tous ses efforts pour y parvenir.
Le commandant Adalbert de Poitevy était lorgueil et la fleur aristocratique du régiment. Taille qui perdait de sa finesse printanière pour acquérir la grâce majestueuse de la trente-cinquième année. Cheveux en coup de vent, dun blond vif, dont lhabile éparpillement faisait miroiter des filons dorés, brillants, irrésistibles.
Sa moustache avait des propensions naturelles à se pencher mélancoliquement sur une bouche spirituellement coupée ; mais la mise en lumière de cette bouche mordante réclamait impérieusement un autre tour de moustaches.
Et cest pourquoi on les voyait apparaître le matin, au quartier, crânement relevées en crocs, la pointe à la hauteur des oreilles.
Le médecin-major portait le deuil de sa femme et de sa jeunesse.
Les capitaines en premier étaient des hommes faits, sérieux, dont quelques-uns même devenaient un peu matériels.
Mariés pour la plupart, leurs idées, leurs impressions, leur langage, procédaient insensiblement de la solidité de leur carrure.
Les capitaines en second offraient plus délégance dans le physique, et plus de ressources dans la conversation.
La science du cheval, quils connaissaient à fond, ne les possédait pas tout entiers, et lon pouvait espérer rencontrer parmi eux plus dun agréable causeur pour les jeudis du colonel.
Les lieutenants et sous-lieutenants avaient, comme à lordinaire, le monopole de la gaieté, de la désinvolture, du brio. Ce devaient être des danseurs déterminés et des cotillonneurs émérites.
Si la revue passée au quartier de cavalerie satisfit amplement le colonel, le défilé que ces messieurs exécutèrent en bon ordre, au premier jeudi de madame de Clarande, ne fut pas moins fertile en riantes espérances.
Il paraissait impossible, en effet, que lun de ces officiers intelligents ne fût pas séduit par le charme sérieux dHortense ou lattrayante simplicité de Marcelle.
Quant à Judith, madame de Clarande se surprit, au bout de quelques visites, à rapprocher dans son esprit la grâce souveraine de sa seconde fille des manières distinguées du commandant Adalbert de Poitevy.
On les dirait faits lun pour lautre, pensait-elle.
Judith se létait déjà dit.
La plus jolie des filles du colonel avait encore infiniment plus dambition que de coquetterie.
La grande passion quelle montrait pour le plaisir nétait, au fond, quune forme de son idée fixe, quun moyen darriver à son but : un beau mariage.
Avec ses vingt ans et son apparente insouciance des réalités de la vie, Judith était éminemment pratique, dans le sens égoïste du mot.
Elle se savait jolie, ce qui lui donnait grand espoir ; mais elle se savait aussi sans fortune, ce qui la rendait songeuse.
Se marier sans dot !... problème social qui sagite douloureusement au milieu de tant de familles !
Cétait là lincessante préoccupation de Judith, comme aussi la secrète inquiétude de monsieur et de madame de Clarande.
Ils sétaient mariés, eux, vingt-cinq ans auparavant, dans une petite ville de province où quarante mille francs de dot étaient une fortune.
M. de Clarande, alors capitaine, peu ambitieux, très épris des yeux un peu louches, mais positivement brillants de sa future femme, sétait estimé très heureux dobtenir la main désirée, sans se demander si le capital modeste qui y était joint suffirait toujours aux besoins croissants dune famille.
Tout alla bien dabord dans le jeune ménage. Les changements de garnison empêchaient bien toute économie de se faire, mais nécornaient pas encore le capital.
Avec les enfants vinrent comme compensation les grades supérieurs ; mais avec les honneurs naquirent aussi les obligations.
Il fallut recevoir, aller dans le monde, renouveler ses toilettes.
Madame de Clarande, femme de dévouement, entendait beaucoup moins bien les détails darrangements domestiques, où lon engloutit une partie de la petite fortune.
Elle fit elle-même léducation de Judith et de Marcelle. Hortense, mise toute jeune à Saint-Denis, en était sortie avec des idées dordre, de prévoyance et dépargne, qui réfutaient victorieusement les préventions répandues contre léducation de cette maison célèbre.
Les trois surs étaient donc instruites, musiciennes, femmes du monde, parfaitement bonnes à marier : il ne leur manquait quune dot et un prétendant.
En prélevant non sans peine dix mille francs sur le capital de madame de Clarande, en y ajoutant une petite rente, fondée sur son traitement dofficier supérieur, lequel devait être fort réduit par une retraite inévitable, le colonel ne se faisait pas lillusion dattirer autour de ses filles des enthousiastes nombreux.
Aucun ne sétait présenté dans le régiment quil venait de quitter. En serait-il encore de même au 17e hussards ?
Philosophe par principes et par état, le colonel comptait sur les bonnes qualités dHortense, sur la beauté de Judith, sur la gentillesse de Marcelle, sur la bonne volonté de leurs amis, sur les sourires du hasard, que sais-je encore ?... sur ces rencontres inespérées, naturelles ou providentielles, qui surgissent inopinément dans lexistence nomade des ménages militaires.
Investie de toute la confiance de ses parents, Hortense, réfléchie par nature et prudente par système, sétait inféodé la charge dintendant général de la maison.
Elle comptait, réglait, économisait de son mieux, tout en conservant les apparences extérieures les plus honorables.
Elle poussait des soupirs quand les voyages indispensables engloutissaient, dans une nuit de chemin de fer, les épargnes dune année.
Elle souriait quand sa vigilance épargnait à la bourse de la famille des dépenses inattendues.
Son rôle déconome se compliquait souvent de celui de frère-prêcheur, quand les exigences de Judith introduisaient des frais de toilette exagérés dans un budget dun équilibre déjà si difficile.
Elle trouvait alors des remontrances touchantes ou des élans dindignation qui arrêtaient un peu... bien peu... les penchants frivoles de la blonde sur et lindulgente faiblesse de madame de Clarande.
Avec Marcelle, rien de semblable à craindre.
Sans posséder la raison supérieure dHortense, la troisième fille du colonel avait un naturel simple, candide, doux, heureux de peu de chose, facile au sacrifice.
Un excellent petit cur dans une mignonne petite personne.
Judith disait delle avec une nuance de pitié :
Cette pauvre Marcelle ne réussira jamais dans le monde.
Les trois surs eurent bientôt organisé leur existence à Vienne, chacune suivant ses goûts.
Judith, une tapisserie ou un livre à la main, ne quittait guère le salon, où elle espérait se créer une petite cour.
Marcelle peignait une partie du jour dans sa chambrette, dont elle avait fait un atelier. Quelques toiles, des fleurs, un trophée darmes, y donnaient un certain cachet artistique.
Hortense, levée la première et la dernière endormie, travaillait à mettre la maison de son père sur un pied honorable, en rapport avec sa position.
Sa chambre ouvrait sur une cour intérieure assez étroite, où, si lair était insuffisant, la lumière laissait à désirer.
Marcelle navait pu y établir son atelier, et Judith ne laurait acceptée pour rien au monde. Hortense lavait prise.
Le petit bureau, sur lequel elle réglait chaque jour ses comptes de ménage, remplissait lembrasure de lunique fenêtre.
Parfois, quand la sérieuse fille avait terminé ses additions et déterminé ses achats du lendemain, elle saccoudait sur ses cahiers pleins de chiffres et rêvait à lavenir.
Que serait-il pour toutes trois ? Et quels résultats probables sortiraient de ces prodiges dordre et de calculs qui composaient sa tâche quotidienne ?
Une nature moins forte que la sienne eût été découragée ; mais Hortense, qui connaissait la désillusion, ignorait le découragement.
Un jour, assise devant son bureau, elle songeait tristement.
Nous marierons Marcelle avec une petite dot, pensait-elle ; Judith fera, je veux lespérer, un mariage damour ; elle est assez belle pour cela. Et moi ?... oh ! moi je resterai avec mes parents. Si je men allais, qui donc ferait leurs comptes ?... Et, dailleurs, pour moi aussi il faudrait une dot... et la solde de mon pauvre père ny suffirait pas. Mes surs mariées, je naurai plus de grands soucis... nous vivrons de peu... nous ne donnerons plus de fête... la vie sera plus facile... et je serai encore heureuse !...
Elle étouffa un soupir.
Mais si je navais plus mes parents ? pensa-t-elle encore, je naurais pas de famille...
Un frisson la secoua tout entière. Elle releva les yeux comme pour fuir cette désolante vision de solitude future.
Son regard franchit la cour étroite, et rencontra vis-à-vis delle, derrière les vitres ternes dune fenêtre à balcon de bois, deux têtes denfants qui sencadraient entre les rideaux relevés.
Déjà plusieurs fois elle les avait aperçus, là, ces enfants qui ne jouaient jamais et ne semblaient pas avoir la gaieté de leur âge ; mais jamais autant quà ce moment elle navait été frappée de la tristesse de leurs petites figures maigriottes et souffreteuses.
La petite fille surtout, qui pouvait avoir de sept à huit ans, montrait un visage pâle, allongé, sur lequel éclataient deux grands yeux noirs, profonds.
Assise près de la fenêtre, elle employait de grandes heures à découper patiemment des figurines coloriées quelle donnait ensuite à son frère.
Celui-ci, plus jeune de deux ans environ, avait une tête puissamment développée sur un corps de proportions ordinaires. Cette tête, large et bouffie, ne respirait ni la santé, ni lintelligence.
Près deux, on ne voyait jamais une mère attentive. Une vieille servante, qui portait la taille courte et la coiffe champenoises, soccupait de leur modeste toilette et sortait quelquefois en les tenant par la main.
Un va-et-vient de soldats dinfanterie, qui se produisait chaque jour dans lappartement du fond de la cour, faisait supposer à Hortense que cétait là la famille de quelque officier du 204e de ligne, dont un bataillon était détaché à Vienne.
Mais où donc était la mère ?
Tandis quHortense sadressait pour la centième fois cette question, il se fit un peu de mouvement près du balcon de bois.
La petite fille séloigna, revint avec une capeline blanche sur ses épais cheveux noirs, mit une toque à son frère, et bientôt on entendit leurs petits pieds dégringoler bruyamment lescalier sonore.
Hortense, intéressée par labandon visible de ces enfants, se pencha pour les voir traverser la cour.
Ils étaient cette fois accompagnés par un capitaine dinfanterie qui, le capuchon de son caban relevé sur la tête et emmitouflé comme un convalescent, paraissait sourire à leur joie.
Hortense les regarda disparaître sous la porte cochère.
Ils ont un père au moins, se dit-elle avec un certain soulagement... ; mais un père officier... voyageur... Pauvres petits !
Le temps était froid et beau. Le soleil dhiver frappait aux vitres comme pour inviter les frileux à venir humer ses rayons.
La jeune fille se souvint davoir promis à madame Fontille, laimable femme dun chef descadrons, la recette inédite de confitures perfectionnées.
On entendait justement retentir dans lantichambre les éperons du colonel, qui se disposait à se rendre au quartier.
Père, dit-elle en allant vers lui, voulez-vous me déposer chez madame Fontille ?
Ah ! diable ! fit le colonel, tu vas me détourner de ma route.
Oh !... si peu.
Je suis en retard, ma fille. Prends la femme de chambre pour taccompagner.
Judith entrouvrit la porte du salon.
Vous sortez, père ?
Tu le vois.
Faites un crochet, je vous prie ; allez jusquà la rue Neuve et envoyez-moi mon accordeur de piano.
Tout de suite ?
Tout de suite.
Oui, ma chérie ! dit docilement le colonel.
Nestor ne se permit même pas un demi-sourire. Elle se suspendit au bras de son père, et tous deux arpentèrent lestement le quai, le cours de la caserne et le cours Romestang, au bout duquel demeurait madame Fontille.
Avec un certain étonnement, Hortense reconnut, à quelques pas en avant, le père et les enfants, leurs mystérieux voisins.
Ils marchaient avec lenteur, serrés les uns contre les autres, pour mieux résister au vent froid qui soufflait.
La surprise de la jeune fille augmenta lorsquelle les vit entrer dans la maison quhabitait le commandant Fontille, gravir lescalier quelle montait elle-même, et sarrêter devant la porte même où elle allait sonner.
Le colonel, lui, avait oublié ses occupations pressantes pour aller à la recherche de laccordeur de piano.
En se trouvant tous réunis sur le même palier, lofficier seffaça pour céder le pas à la jeune fille.
Il avait rejeté son capuchon en arrière et découvert un visage brun, grave, dune pâleur maladive.
Madame Fontille était chez elle et lordonnance introduisit les visiteurs.
La masse de chair, égayée dune bouche rose et de petits yeux vifs, quon appelait madame Fontille, sébranla joyeusement en apercevant Hortense.
Ah ! mademoiselle, quelle amabilité !... Vous vous souvenez de vos promesses avec une exactitude qui me rend confuse. Eh quoi ! cest vous, mon cher Auguste !... Bonjour, Marie !... bonjour Bébé !
Elle embrassa tendrement les enfants.
Mademoiselle, je vous présente mon cousin, M. Aubépin, capitaine au 204e de ligne.
M. Aubépin salua avec une raideur militaire qui nétait pas exempte dune certaine distinction.
Très certainement, mon cousin, je nai pas besoin de vous nommer mademoiselle Hortense de Clarande, votre très proche voisine... car vous habitez sinon la même maison, du moins le même corps de bâtiment.
Mademoiselle de Clarande voudra bien me pardonner de navoir pas lhonneur de la reconnaître, répondit le capitaine dune voix grave ; je sors rarement, je ne vois personne et...
Et par surcroît, vous venez dêtre malade.
Oh ! me voici en complète convalescence.
Mon pauvre Auguste, jaurais voulu vous offrir mes soins ; mais, vous savez... je me transporte si difficilement...
Il suffisait, en effet, de contempler la rotondité exceptionnelle de madame Fontille pour comprendre combien la locomotion devait lui être peu praticable.
Je vous remercie, ma cousine ; ma vieille Élise a suffi à me faire suivre le traitement, plus minutieux que pénible, auquel me condamnait la docte Faculté.
Cette Élise vous est vraiment précieuse.
Son âge minspire de la confiance, et voici longtemps déjà quelle soigne mes enfants.
Est-ce depuis... ?
Depuis la mort de madame Aubépin, répondit le capitaine, dont la voix eut une involontaire vibration.
Hortense, à ce mot qui confirmait ses doutes, attira vers elle la petite Marie par un mouvement naïvement affectueux.
Lenfant se laissa embrasser en ouvrant des yeux surpris, mais sans rendre la caresse qui avait effleuré ses joues.
Le capitaine ne parut rien voir. Il passait ses doigts maigres dans les boucles de son fils en disant :
Nous allons reprendre nos grandes études ; Bébé a promis de savoir lire cette année, et nous épelons déjà fort joliment.
Madame Fontille sourit à lenfant.
Bébé aura une boîte de soldats quand il lira couramment une page à sa cousine, fit-elle.
Marie se rapprocha vivement.
Ma cousine, dit-elle dun petit ton câlin qui lui allait à merveille, moi, je fais des verbes et des analyses.
Mais cest très bien, cela. Au premier verbe sans faute, tu auras une poupée.
Instinctivement Hortense regretta de navoir le droit de rien promettre pour encourager les petits orphelins.
Et vous êtes satisfait de ces chers élèves, monsieur le professeur ? dit-elle en tournant vers le capitaine Aubépin sa bienveillante figure toute pleine de sympathique intérêt.
Très satisfait, mademoiselle. Oh ! la tâche que ma laissée leur mère mest rendue facile par eux.
Il arrêta sur la fillette pâle ses yeux attendris.
Si Marie veut continuer à bien travailler comme elle faisait avant ma fièvre typhoïde, jai lintention de ne jamais la mettre en pension.
Quoi ! monsieur ! vous vous chargeriez de son éducation ?
En refaisant dabord la mienne, oui, mademoiselle, dit simplement le capitaine.
Hortense le regarda avec plus dattention. Tout était contraste chez cet homme. La fermeté, la presque dureté des traits satténuait par la tristesse infinie du regard.
Les traces dun chagrin mystérieux sétaient gravées en lignes ineffaçables sur le grand front pensif, et la voix, naturellement brève, prenait par instants des inflexions doucement caressantes.
La bouche était amère, le geste rare, toute la personne raidie ou glacée.
Ses enfants seuls animaient ce marbre.
Il nétait pas beau, il nétait plus jeune, il ne pouvait passer inaperçu, car on devinait en lui le mobile ou la victime dun grand malheur.
On causa quelques minutes encore, puis M. Aubépin prit congé de madame Fontille, emmenant ses enfants quHortense embrassa, le cur tout ému.
Dès que la porte se fut refermée sur eux :
Ainsi, sécria-t-elle, ces pauvres anges sont orphelins ?
Depuis trois ans.
Oh ! les chers petits !
Leur mère, une jolie et charmante femme, est morte au camp de Châlons de la manière la plus horrible.
Comment cela ?
Le jour de la fête de lempereur, où tout était en réjouissance au camp, en se promenant devant les tentes étincelantes, elle a été enveloppée par des chevaux échappés, traînée, déchirée, et na pas même repris connaissance.
Mais cest affreux !
Le malheureux capitaine a éprouvé un tel désespoir quon a craint pour sa raison. Lui, le modèle des maris, il saccusait de navoir pas rendu justice à sa femme, de lavoir méconnue, attristée, que sais-je ?... De lui avoir fait désirer la mort !
Était-ce vrai ?
Je nen crois pas un mot. Mon cousin était vif, un peu rude même, mais un excellent cur. Sil a fait souffrir Berthe Aubépin, ce qui nest pas prouvé, ce ne peut être que par jalousie. Or, vous savez, mademoiselle, que ce défaut-là, pour beaucoup de femmes, est une qualité.
Hortense sourit assez discrètement pour ne pas laisser démêler quelle opinion elle professait sur cette question délicate.
Ce sont ses enfants qui lont rattaché à la vie. Vous ne vous figurez pas la passion de famille qui possède mon cousin.
Cest un homme de cur, nest-ce pas ?
Cest une nature concentrée que la mort violente de sa jeune femme a rendue plus sociable et digne de toute estime.
Hortense, chez qui le sentiment de la famille était aussi le plus largement développé, soubliait volontiers à parler de cet homme sombre et malheureux, dont le dévouement paternel avait quelque chose de touchant.
Mais madame Fontille, qui songeait à sa recette de confiture doranges, proposa insidieusement à mademoiselle de Clarande de venir admirer les fruits splendides quelle sétait procurés à cette intention.
On passa dans la salle à manger ; les fourneaux sallumèrent ; on éplucha, on para les oranges ; on surveilla les bassines en ébullition ; on fouilla dans ses plus savoureux replis la science du sirop.
Hortense, tout en se livrant, jusquà lheure du dîner, à la confection de compotes modèles, trouva loccasion de ramener plusieurs fois encore dans la conversation ses intéressants petits voisins.
Ce fut avec leur pensée quelle séveilla le lendemain. Quand elle sapprocha de sa fenêtre, et vit leurs petites têtes pâles collées aux vitres den face, elle leur sourit gracieusement avec un geste amical.
Sil navait pas fait un froid assez vif... et aussi si elle avait été sûre quils fussent seuls à la maison, elle aurait volontiers ouvert la croisée pour échanger quelques mots avec eux à travers la cour étroite.
Depuis ce jour, elle tourna bien souvent les yeux de leur côté, et put se convaincre que si laccord ne régnait pas toujours dune façon absolue entre le père et les enfants, ce nétait pas la patience qui manquait au professeur, mais bien plutôt la bonne volonté aux élèves.
Elle sinformait auprès de madame Fontille du moment où seraient distribuées la boîte de soldats et la poupée.
Marie travaille quand elle veut, disait madame Fontille : cest une petite fille intelligente, nerveuse et fine, qui se sent adorée, et parfois en abuse.
Et Bébé ?
Le malheureux enfant a été, paraît-il, violemment impressionné par la vue de sa mère, rapportée toute sanglante après laccident fatal qui la tuée... Il est resté longtemps sans parler, sans sourire. Maintenant il parle, il rit, mais il ne pense guère.
Et Hortense se sentait émue dune pitié profonde qui sadressait peut-être plus encore au triste père quà lenfant inconscient.
Le colonel donnait un dîner chaque semaine. Il désirait que tous ses officiers vinssent à tour de rôle, quatre par quatre, sasseoir à sa table hospitalière, où il apprenait mieux à les connaître, en quelques heures dabandon, quen des années de commandement.
Le jeudi soir, il y avait réception chez madame de Clarande.
Le régiment y venait en assez bon nombre ; la ville y était maigrement représentée.
Vienne est une ville manufacturière, riche, absorbée par les préoccupations du gain et les chances de la réussite commerciale.
La noblesse y est clairsemée. Les fonctionnaires, après quelques tentatives vaines pour galvaniser une société rebelle au plaisir, sengourdissent généralement dans la même torpeur.
La sous-préfecture persiste seule dans ses essais louables et officiels.
On y danse quelquefois en hiver, mais la santé délicate de la maîtresse du lieu rendait alors ces réunions assez rares.
La grande distraction des dames viennoises est daller à Lyon, un peu comme les habitants de Versailles ou de Corbeil viennent à Paris.
En une heure, le chemin de fer les y apporte. Elles se font conduire dans les beaux quartiers, samusent de la foule, courent les magasins, entassent emplettes sur emplettes et rentrent rayonnantes dans les vieilles maisons de leur antique cité romaine.
Les autres jours, on va étaler les toilettes nouvelles sur le cours Romestang, désert laprès-midi, encombré douvriers le soir, ou sur la route de Valence, poudreuse à faire plaisir, ou sur le Champ de Mars, que sillonnent quelques soldats oisifs : tels sont les plaisirs des indigènes.
Le maire, le sous-préfet, le président du tribunal et le receveur des finances firent un gracieux accueil à la famille du colonel, et si les femmes de fonctionnaires ne vinrent pas très régulièrement à ses jeudis, du moins plusieurs dentre elles y firent de fréquentes apparitions.
Quelques jeunes gens en devinrent les hôtes assidus, et parmi ceux-là M. Belormel, juge dinstruction, et M. Ernest Samson, substitut.
Ces deux magistrats, bravant une rivalité dangereuse, ne craignirent pas dintroduire le piteux habit noir et la classique cravate blanche au milieu des dolmans vert et or du 17e hussards.
Cétait très crâne pour des magistrats.
Lorsquils entraient, raides, austères, dans le salon miroitant duniformes, le colonel les trouvait bien courageux, Hortense leur donnait son estime, et un adorable sourire de Judith les récompensait largement.
M. Ernest Samson appartenait à une excellente famille, se piquait dêtre le substitut le plus libéral de tout le ressort judiciaire, et apportait dans ses fonctions la plus consciencieuse ardeur.
M. Paulin Belormel, juge depuis quelques années, célibataire par principe, homme du monde par goût, très friand de bonne société, de société féminine surtout, ne perdait aucune occasion de prendre pied dans un salon honorable.
Il avait bravement conquis sa place dans celui du colonel. Et cela avait dautant plus de mérite quil ne se posait en soupirant daucune des trois charmantes surs.
Lhiver avançait. Judith, par sa beauté superbe et ses allures de souveraine, avait un succès énorme dans la ville.
Tous les hommes ladmiraient, toutes les femmes la déchiraient, genre de flatterie qui satisfaisait son orgueil autant que les hommages masculins.
Deux mois de séjour à Vienne en avaient fait la reine incontestée. Déjà, au milieu des adorateurs civils et militaires qui lentouraient, il était facile de distinguer ceux qui tenaient la corde dans ce steeple-chase sentimental.
Cétaient M. Ernest Samson et le commandant Adalbert de Poitevy.
Un jour, Judith déclara nettement quun bal était indispensable pour achever de saffirmer dans la garnison, et que madame de Clarande en donnerait un le lundi gras.
Madame de Clarande ne résista que pour la forme ; Hortense ne fut pas écoutée, Marcelle ne fut pas consultée, et le colonel, tapotant les joues fraîches de sa favorite, consentit à tout ce quelle demandait.
Le lundi gras arriva.
Il y a tout lieu de croire quon parle encore à Vienne du bal du colonel de Clarande, car jamais, de mémoire de Viennois, on ne vit autant délégance, dentrain, de fleurs, de lumières et de jolies femmes.
La vieille ville ne se croyait pas aussi riche.
Lappartement du quai du Rhône avait revêtu laspect fleuri dune serre parisienne. La clarté des lustres faisait étinceler lor des uniformes, et Dieu sait si lor est prodigué au 17e hussards ! La valse vertigineuse emportait les robes de dentelle enlacées aux brillants cavaliers.
Dans lintervalle des danses, la musique du régiment, rangée dans le vestibule, jouait ses plus entraînantes fanfares.
La recette des finances était surpassée, et la sous-préfecture, dans ses plus grands jours, noffrit jamais de coup dil aussi séduisant.
Dans ce tourbillon de musique, de femmes, dofficiers, les filles du colonel passaient belles, avenantes, empressées, comme un idéal de jeunesse et de fraîcheur.
Elles étaient vêtues de toilettes semblables et les portaient chacune dune façon si opposée quon pouvait croire tout dabord à trois toilettes différentes.
La robe blanche de Marcelle, couvrant à peine ses pieds denfant, était ornée dune ceinture de velours noir, dont les bouts de pensionnaire tombaient droits sur les plis flottants.
Ses épaules, maigrelettes encore, quoique dun modelé parfait, étaient quelque peu cachées par lentre-deux montant du corsage.
Les roses en guirlande qui couronnaient son front rappelaient involontairement la jeune vierge des cérémonies antiques.
Hortense portait avec gravité sa robe traînante sans ornements, sa ceinture de velours relevée en grosses coques, et quelques roses symétriquement rangées dans sa chevelure châtain.
La robe de Judith décrivait une traîne incommensurable. La gaze onduleuse venait çà et là se rattacher par des nuds de velours à la ceinture haute, toute semblable à un corselet dabeille.
Ses cheveux blonds, entremêlés de deux roses seulement mais si joliment cachées sous les boucles ! tombaient sur de splendides épaules que le corsage, savamment coupé, semblait impuissant à contenir.
Le commandant Adalbert de Poitevy sétait fait inscrire trois fois déjà sur le carnet de la belle jeune fille.
Il vint encore solliciter la faveur dun quadrille, ce qui lui fut refusé de cette voix claire et coquette qui est un enchantement pour les oreilles masculines.
Et notez bien que Judith refusait à regret, M. de Poitevy nétant pas un cavalier vulgaire ; mais les convenances dabord et la nécessité de ménager sa naissante influence lui faisaient une loi de ne pas accorder davantage.
Le commandant Adalbert de Poitevy protesta de sa désolation en homme du meilleur monde qui sait se retirer.
M. Ernest Samson lui succéda aussitôt dans le rôle de solliciteur.
Judith leva sur le nouvel arrivé, à qui elle navait encore donné quune mazurka, un regard gracieusement voilé qui ravit linflammable magistrat.
Quoique substitut, il était naïf et follement épris de cette belle fille blonde, blanche et fière.
Létude du Code et lincessant aspect de la criminalité sous toutes ses faces navaient en rien desséché ce cur enthousiaste, qui gardait en quelque coin dadorables illusions.
Ce bal, en le rapprochant de Judith, réalisait son rêve le plus caressé.
Il eut grand-peine à conserver la contenance modeste qui lui était habituelle, car le triomphe éclatait dans toute sa personne en conduisant sa danseuse au quadrille.
Il sut avoir de lesprit, chose difficile à travers les hésitations et les hachures de la danse la moins spirituelle des salons.
Il sétait juré de se faire remarquer de Judith, et, pour obtenir ce résultat, il employait toutes les séductions dont la magistrature peut orner une cravate blanche.
Son cur lui conseilla dy ajouter lexpression respectueuse dun sentiment timide et profond.
Le pauvre garçon ignorait absolument que son titre de célibataire suffisait seul à lui mériter lattention flatteuse de mademoiselle Judith de Clarande.
Elle daigna donc se prêter à une conversation souvent interrompue, quelle sut rendre assez variée pour donner la meilleure opinion de ses connaissances, assez aimable pour montrer le côté souriant de son caractère.
La gaieté de bonne compagnie du salon de Clarande allait bien à ses lèvres rouges, et lentraînement du finale alluma dans ses yeux bleus lirradiation dun éclair persistant.
Ernest Samson dansait comme on doit planer dans les rêves dopium.
Le dernier coup darchet de lorchestre rompit si brusquement lillusion radieuse quil faillit compromettre son succès en offrant, avec une gaucherie subite, son bras à Judith pour la reconduire près de sa mère.
La souveraine était en indulgente disposition, et daigna ne pas lui en vouloir de ce trouble.
Quand il leût quittée, encore tout effaré de bonheur, il se heurta contre M. Paulin Belormel, qui gara ses pieds du choc, en disant dun air railleur :
Prenez garde, mon cher ami, ce nest plus sur un nuage que vous marchez maintenant.
Mais il nest pas prouvé que M. Samson ait seulement remarqué que son meilleur ami lui avait adressé la parole.
Le commandant Adalbert de Poitevy avait, non sans quelque dépit, contemplé le triomphateur.
Il flairait le rival secret sous le danseur convaincu.
Son orgueil, piqué au jeu, lui souffla bientôt les remarques les plus acidulées sur le maintien quelque peu raide du jeune substitut et sur le menton sévèrement rasé que Thémis impose à ses adeptes.
Un regard vers la glace, qui lui renvoya sa belle prestance et sa conquérante moustache, le remit toutefois en parfaite et joyeuse humeur.
Hortense, quoique laînée de la famille, ne partageait que modérément le succès de sa brillante sur.
Préoccupée des détails du service que madame de Clarande lui abandonnait avec bonheur, elle allait et venait, sans grand souci de la danse, donnant à tout le coup dil expérimenté de la maîtresse de maison.
En revanche, Marcelle samusait comme une pensionnaire en vacances. Son carnet était plein ; elle eût voulu en allonger encore la liste serrée.
Elle polkait avec entrain, elle valsait avec fureur, mazurkait avec conviction, et apportait au quadrille le plus banal toute la mesure dont elle était capable.
Elle sinquiétait assez peu de ses cavaliers ; la grande affaire était dagiter en cadence ses pieds alertes, en sappuyant à un bras solide.
Il nétait pas si nécessaire, à son avis, de tant causer au bal, il fallait avant tout y danser.
La parfaite insouciance, avec laquelle elle accueillait et abandonnait ensuite les cavaliers oui se succédaient auprès delle, paraissait intéresser vivement un officier qui, depuis le commencement de la soirée, les yeux rivés à Marcelle, se répétait que la plus ravissante des trois surs nétait décidément pas celle quon semblait croire.
Le lieutenant Duval étrennait ce soir-là ses galons neufs, et Dieu sait sil en était fier !
Ils étaient la récompense dune carrière militaire difficilement, laborieusement remplie. Sans appui, engagé volontaire, Alain Duval avait parcouru seul la série des grades qui, des plus infimes, conduisent aux échelons supérieurs.
Lavancement, dans de telles conditions, navait pas été rapide, et, malgré la campagne dAfrique, le grade de lieutenant ne lui arrivait quavec sa trente-deuxième année.
Eh bien, au milieu de son récent honneur, M. Alain Duval était poursuivi par un doute irritant.
« Mademoiselle Marcelle de Clarande, pensait-il, a-t-elle seulement remarqué que, ce soir, je suis enfin lieutenant ? »
À vrai dire, la jeune fille ne sen était pas aperçue.
« Sest-elle même rendu compte de mon existence ? » se demandait-il encore avec une secrète amertume.
Il semblait bien à Marcelle quelle avait entrevu cet officier blond, modeste, effacé, tantôt sur le quai, dans lattitude dun flâneur émérite, tantôt sur les degrés de léglise Saint-Maurice, à la sortie des offices.
Rien en lui nattirait le regard, dailleurs, et dans le corps dofficiers élégants et fantaisistes du 17e hussards, le lieutenant Duval avait beaucoup de chances pour rester au troisième plan.
Retiré dans langle dune porte, les yeux rivés à ce gracieux tourbillon de mousseline qui avait nom Marcelle, le pauvre garçon nosait se lancer dans létincelante mêlée.
Il se savait inhabile, guindé, et redoutait par dessus tout de montrer son inaptitude aux jolies conventions qui sont la monnaie courante du monde.
Il se demandait par quel miracle inespéré il arriverait jamais à se rapprocher de son rêve, ne fût-ce que pour entendre le son de sa voix, car, pour linviter à danser ! grand Dieu !... il se sentait absolument incapable de cet excès de présomption.
Et cette adoration à distance durait depuis deux mois déjà avec tant de discrétion que celle qui en était lobjet nen avait pas eu le soupçon le plus léger.
Hortense, qui allait et venait, active et prévoyante, leffleura au passage, et, comme il la saluait respectueusement en seffaçant, elle sarrêta.
Monsieur Duval, dit-elle, permettez-moi de vous faire mon compliment ; nêtes-vous pas parmi les favorisés du 16 mars ?
Oui, mademoiselle, répondit-il tout charmé de cette bonne parole.
Je suis sûre que mon père est très satisfait de vous aider à fêter ce soir cette heureuse nomination.
Le colonel a bien voulu, en effet...
Dansez-vous, monsieur ?
Oh !... balbutia-t-il, je nose vraiment pas, mademoiselle.
Et pourquoi donc ?
On se rouille malheureusement beaucoup en Afrique.
Alors cest affaire à la France de vous rendre votre première élasticité, dit Hortense en riant.
Elle était vraiment une maîtresse de maison précieuse, Hortense de Clarande. Prompte à se rendre compte du parti à tirer de chacun de ses invités, elle veillait habilement à leur plaisir.
Son regard embrassa la salle pour y découvrir une danseuse et utiliser un danseur inoccupé : toutes les banquettes étaient vides.
Si je nétais si fatiguée, reprit-elle, je vous demanderais bien de me faire danser cette valse... mais... tenez, voilà qui est à merveille, japerçois ma sur.
Marcelle, en effet, sapprochait avec vivacité.
Je te cherchais, dit-elle, ma bonne petite Hortense ; laisse-moi te suppléer, et va tamuser à ton tour.
Merci ! fit Hortense ; tu sais que je suis dans mon élément.
Elle baissa la voix.
Veux-tu donner cette valse à M. Duval qui nose pas se risquer ?
Volontiers... pourvu que je danse...
Hortense se retourna vers lofficier inquiet de ce colloque.
Première revanche de la France ; dit-elle, vous allez servir de cavalier à ma sur.
La physionomie du lieutenant Duval refléta une stupéfaction si profonde, promptement suivie dune si immense joie, que Marcelle, subitement intimidée, devint rouge comme une fraise.
M. Duval ne désirerait peut-être pas valser ? hasarda-t-elle.
Moi ! exclama lofficier radieux, oh ! mademoiselle !... bien au contraire.
Et confus, tremblant, ravi, il enlaça de son bras galonné dor la taille souple de la folle enfant.
Cétait la valse des Roses que lorchestre militaire exécutait en ce moment à grand renfort de souffle, ce qui, toutefois, nexcluait nullement la poésie de cette entraînante idylle musicale.
Non, certes, il navait plus hésité, le pauvre lieutenant, quand la Providence, sous la forme dune maîtresse de maison intelligente, lui avait effort ce bonheur inattendu de tenir toute palpitante et rapprochée de son cur la chère vision quil rêvait.
Et cette même Providence charitable, qui protège les amoureux sincères et les honnêtes sentiments, lui rendit en outre limmense service de lui souffler les pas quil fallait faire.
Elle lui inspira les quelques paroles quil devait dire, et lui communiqua une ardeur juvénile qui le jeta au milieu des couples tourbillonnants avec laudace heureuse de la réussite.
Quant à se reposer pendant cette valse bénie... jamais. Sarrêter, nétait-ce pas perdre par sa faute quelques parcelles de ces minutes de bonheur ?
Ce ne fut donc quaux derniers accords de la valse mourante que le lieutenant consentit à abandonner son cher privilège.
Marcelle, en se rasseyant près de sa mère, sourit naïvement à son valseur, de façon à faire tourner sans rémission sa tête déjà si compromise.
Et cest pourquoi dans ce bal, où M. Ernest Samson représentait la magistrature triomphante, et le commandant Adalbert de Poitevy laristocratie satisfaite, le lieutenant Duval, tout modeste quil fût, rappela fidèlement larmée victorieuse.
Au matin, les invités partis, lorchestre congédié, les bougies éteintes, le colonel et madame de Clarande se retirèrent, fatigués et contents, dans leur appartement.
Madame de Clarande ne sétait donné aucune peine, mais la belle ordonnance de sa fête la ravissait.
Le colonel était si fier de ses trois filles quil en avait grandi dune coudée.
Judith, douillettement enveloppée dun peignoir de cachemire, sassit auprès dun feu clair, dans sa chambre close, et, loin de songer au sommeil, se livra aux calculs les plus variés sur la solde dun commandant de cavalerie, comparée aux appointements dun substitut du procureur impérial.
Marcelle, un peu distraite en se glissant dans son petit lit blanc, sendormit presque aussitôt pour rêver quelle valsait les Roses.
Hortense était encore debout. Que pouvait-elle faire si tard, ou plutôt de si bonne heure ?... car le jour naissant pénétrait indiscrètement à travers les tentures baissées, et venait éclairer le lamentable désordre dune salle de bal abandonnée.
La sérieuse fille du colonel, toute lasse quelle devait être, se livrait à un singulier travail. Elle rangeait symétriquement, dans une petite corbeille ronde, un beau bouquet enlevé à une potiche, et, tout autour, des gâteaux, des nougats, des oranges glacées.
La femme de chambre, surprise et mécontente, attendait que « mademoiselle » lui permit enfin daller se reposer.
Tenez, dit Hortense en se retournant vers elle, vous porterez, vers neuf heures, cette corbeille à nos petits voisins de lautre côté de la cour.
Ces fleurs, mademoiselle... et ces bonbons ?
Oui. La musique a dû les empêcher de dormir cette nuit ; il faut au moins que leur réveil soit agréable.
Et, toute souriante de sa bonne pensée, elle rentra chez elle en murmurant :
Les chers petits auront aussi leur part de la fête.
En séveillant quelques heures après le bal avait-il même dormi ? M. Ernest Samson était littéralement ivre de joie, comme il convient à un amoureux que le sort favorise.
Avec une merveilleuse netteté, il revit tous les détails de cette nuit radieuse, et en tira, à défaut de déductions accentuées, les plus encourageantes promesses.
En effet, sil navait rien osé dire, il se croyait certain davoir été néanmoins compris ; sil navait à soffrir à lui-même aucune preuve palpable de sympathie partagée, il sentait encore dans ses yeux troublés les rayons adoucis des yeux de Judith.
Et cétait mille fois plus quil ne fallait pour enhardir ses espérances les plus téméraires.
Il navait pas de fortune, il est vrai, et Judith lignorait sans doute, mais la magistrature a un prestige. Il existe entre elle et larmée des affinités positives qui ne pouvaient manquer dexercer leur influence sur une famille distinguée.
Dailleurs, il était jeune, il avait de lavenir ; sa mère avait conservé des relations amicales avec le garde des sceaux ; un projet de mariage entre lui et la fille dun officier supérieur serait une excellente occasion pour solliciter de lavancement ; et, enfin, la perspective dêtre la femme dun procureur impérial dans une grande ville avait quelque chance de pouvoir séduire mademoiselle Judith de Clarande.
M. Samson fit part à sa mère, qui habitait la campagne en Lorraine, de la chimère quil caressait avec passion, lui demandant de sonder adroitement son vieil ami le garde des sceaux sur la probabilité dune position plus avantageuse.
La vieille mère, moins prompte à se nourrir dillusions sentimentales, répondit sensément et brièvement :
« On nous blâme, nous autres mères, de désirer de la fortune pour les mariages de nos enfants ; mon cher Ernest, il me semble quil est grand temps que jy pense pour toi. Je crois mademoiselle de Clarande belle, spirituelle, charmante ; je ne la sens pas simple, bonne et femme dintérieur. De dot, peu ou point. Quant à toi, ta position, dont je vais moccuper, ne sera pas de longtemps assez brillante pour flatter une femme ambitieuse... et quelque chose me dit que cette jolie fille que tu aimes comme un fou, doit avoir un grain dambition ; tu sais, les mères, elles ont parfois la double vue.
« Tandis que tu rêves au bonheur, cher enfant, moi je regarde tristement venir la fin. Ne te récrie pas, je suis malade, et la vie ne ma pas été souriante. Si ce nétait ta sur Augustine, je ne meffraierais pas trop de ce départ prévu. Mais Augustine seule, sans fortune ! voilà mon incessante inquiétude. Elle parle de vie religieuse, et sa piété exaltée me paraît lentraîner vers le couvent. Je bénirai cet asile sil lui donne la paix et le repos. Mais, si elle reculait devant le sacrifice, promets-moi que ta sur trouverait en toi le même dévouement que tu montres à ta mère. »
Cette réponse, un peu décourageante et attristée, glaça la joie du substitut. Elle faisait naître des inquiétudes au milieu de ses élans despérance, et ne pouvait en aucun cas diminuer son enthousiasme pour la personne de Judith.
Mais quelle tristesse ! on lui parlait mort, quand il parlait amour !... couvent, quand il parlait mariage !...
Cependant la santé de madame Samson ayant paru saméliorer, son fils, rassuré sur ce point, put reprendre sans remords le cours de ses heureux projets.
Le commandant Adalbert de Poitevy se livrait, de son côté, à lexamen approfondi de ce problème : étant donnés un officier ambitieux et une jolie femme, déterminer la part dinfluence que la jolie femme peut exercer sur lavenir de lofficier ambitieux.
Le simple énoncé de cette opération algébrique, que se posait mentalement le séduisant chef descadrons, suffit à donner la note juste de ses sentiments.
Ce fut aux bals que la recette des finances et la sous-préfecture sempressèrent de rendre au colonel de Clarande, que le commandant Adalbert de Poitevy poursuivit, avec une sage lenteur, la solution de son petit problème.
Plus il voyait Judith, plus il appréciait la valeur de sa beauté ; plus il accumulait de preuves irrécusables de son manque de fortune, plus il apprenait à faire fond sur son intelligence pratique de la vie mondaine.
Mais, quoique son empressement auprès de la jeune fille prît peu à peu tous les caractères dune cour assidue, la prudence dont il était amplement doué le retint constamment en deçà dune démarche trop positive.
Le commandant de Poitevy avait pour règle de conduite de ne jamais consulter le cur lorsquil sagissait daffaires.
Après trois ou quatre réunions dansantes que la mi-Carême et la semaine de Pâques permirent doffrir à la population viennoise, la ville tout entière, avec la promptitude dinductions qui est le propre de la province, tirait hardiment les conclusions les plus carrées des petits manèges galants de MM. Samson et de Poitevy.
Leur attitude auprès de Judith était le sujet de toutes les conversations, et la société aurait parié volontiers pour lun ou pour lautre des prétendants de la blonde fille du colonel.
Madame Fontille, trop paresseuse ou trop alourdie pour assister aux fêtes dont la bonne ville sébahissait, se montrait toujours charmée quand on venait chez elle.
Son esprit et sa bonne humeur y attiraient fréquemment ses amis du régiment et même quelques Viennois qui avaient eu le bon goût dapprécier cette hospitalité temporaire.
Le capitaine Aubépin et madame veuve Myonnet, propriétaire de la maison du cours Romestang, quhabitait le commandant Fontille, faisaient naturellement partie du petit groupe que la famille de Clarande honorait parfois de sa présence.
Le capitaine Aubépin séclipsait toujours de bonne heure, et lorsque sa cousine essayait de le retenir :
Et mes enfants ? disait-il.
Madame Fontille nosait plus insister.
À vrai dire, il napportait aucun entrain dans le salon de sa parente. Depuis quun malheur affreux avait brisé ses liens de famille, cet officier conservait une gravité morne que le monde était impuissant à dissiper.
On sentait bien, dailleurs, que si les convenances le forçaient à sortir parfois de sa solitude, le plaisir ne lattirait pas, la musique le laissait insensible, les séductions dune table de jeu étaient lettres mortes pour lui.
Ses enfants seuls exerçaient une influence puissante sur son esprit. Ils étaient toute sa vie, et dans sa tendresse paternelle il y avait de la passion et du remords.
Pourquoi ? Cest ce que madame Fontille avait vainement cherché à découvrir.
Un jour, la famille Aubépin avait dîné chez le commandant Fontille un être assez nul, qui aimait de confiance tout ce que sa femme aimait ; au dessert, la petite Marie avait récité des fables, ce qui avait mis un rayon de joie dans les yeux tristes du père.
Bébé navait rien récité ; lintelligence malade du pauvre enfant soblitérait chaque jour davantage.
On passa au salon, où madame Myonnet ne tarda pas à arriver.
Cétait la veuve dun riche manufacturier de Pont-lÉvêque, limmense faubourg qui forme à la ville de Vienne comme une queue gigantesque de plusieurs kilomètres.
Elle portait, depuis quatre ans bientôt, un deuil profond dont lexagération bruyante lui avait fait le plus grand honneur.
Ses meilleurs amis insinuaient toutefois que le noir lui rendait trop de services pour quelle consentit jamais à le quitter.
Réellement, le noir adoucissait et mitigeait la remarquable laideur de la veuve, dont le visage bourgeonné, la taille courte, les mains épaisses, faisaient comprendre quelle regrettât si fort lhomme courageux qui lavait aimée.
Elle avait une grande fortune, pas denfants et vingt-neuf ans depuis quelques années.
Elle se savait laide et ne sen attristait pas outre mesure, ayant toujours trouvé des flatteurs et des complaisants prêts à sourire à sa richesse.
Elle faisait entendre à ses intimes que le plus opulent agent de change de Lyon sollicitait sa main, mais que le souvenir toujours vivant de M. Myonnet sopposait à tout projet de ce genre.
Elle était suffisamment intelligente, médiocrement instruite, inexorable pour la jeunesse et la beauté.
À ces titres, les filles du colonel devaient subir sa censure. Madame veuve Myonnet trouvait même en elles une proie si appétissante quelle se donnait le plaisir quotidien dy mordre à belles dents.
Madame veuve Myonnet nétait pas encore assise ce soir-là chez madame Fontille, quelle débuta par une amère critique de la dernière coiffure arborée par Judith.
Des boucles ici, des boucles là, des boucles sur le front, sur le cou, sur la poitrine... des boucles encore et toujours... quelque chose comme la toilette dun bichon frisé.
Cest original, dit madame Fontille.
Cest extravagant, reprit madame Myonnet. Enfin !... il paraît que les femmes de la colonie militaire introduisent ici des costumes inimaginables..., scandaleux.
Oh !...
Moi, vous savez, retenue par mon deuil, je nen suis heureusement pas témoin.
Mais il ny a rien de déplacé, je vous assure.
Permettez, chère madame ; on maffirme que les demoiselles de Clarande exhibent des épaules, fort belles du reste, avec un laisser-aller.
Jen défie mademoiselle Marcelle : elle est maigrelette, hasarda le commandant Fontille.
Et moi je défends mademoiselle Hortense, qui est la réserve même, appuya sa femme.
Vous maccorderez bien que la modestie nest pas la vertu dominante de mademoiselle Judith.
Oh !... elle est meilleure quon ne croit.
Moi, je ne crois rien, jobserve. Quand je la vois entrer le dimanche à léglise de Saint-Maurice, les boucles au vent, le front haut et la démarche provocante, il me prend envie de crier au sacrilège.
Grand Dieu !... quelle sévérité !
Non, cest de la justice. Rien ne mamuse, au contraire, comme les petits airs effarouchés de mademoiselle Marcelle, qui paraît toujours ébahie de trouver sur ses pas, près du bénitier ou ailleurs, le visage platement admiratif dun bon gros lieutenant... comment lappelez-vous donc, commandant ?
Mais... je ne sais, dit le digne homme avec un sourire indiscret.
Allons donc ! vous savez à merveille ;... nest-ce pas M. Duval ?
Oui, dit madame Fontille, le plus honnête garçon de la terre.
Grand bien lui fasse ! cela ne lui donne pas la mine dun homme desprit.
Il a du cur, cest lessentiel.
Il le met tout entier dans ses yeux pour regarder la troisième fille du colonel de Clarande... cest on ne peut plus récréatif.
Moqueuse !
Enfin, il ny a que mademoiselle Hortense qui ne cherche personne du regard à la promenade ou dans le monde, parce quelle na pas de chance dy rencontrer les fournisseurs de la maison, seule préoccupation de cet esprit positif.
Un léger sourire accompagna cette saillie dont la petite Marie Aubépin parut extrêmement scandalisée.
Madame, dit-elle tout à coup en élevant sa voix traînante, il ne faut pas dire du mal de mademoiselle Hortense, cest mon amie.
Madame Myonnet se retourna, surprise, et le capitaine Aubépin fit signe à sa fille de se taire ; mais Marie nétait pas accoutumée à obéir si promptement que cela.
Oui, cest mon amie, reprit-elle avec une assurance comique, et si elle ne regarde personne à la promenade, elle nous regarde bien, nous.
Ah ! vraiment ! fit madame Myonnet.
Et nous nous parlons par la fenêtre.
Marie ! répéta le capitaine.
Elle nous a envoyé des bonbons, des gâteaux. Elle nous fait seulement des sourires à travers la cour quand papa est à la maison.
Mais quand il est sorti ?... interrogea la veuve.
Alors, elle ouvre sa fenêtre et me demande si je fais des progrès, si Bébé est mieux portant... si...
Voyons, voyons. Marie ! assez de babillages, dit le père dun ton fâché.
Du tout, elle est charmante cette enfant, sécria madame Myonnet avec une intention malicieuse ; elle défend sa grande amie comme une petite lionne. Ainsi, chère petite, vous faites de la télégraphie à domicile... quand papa ny est pas ?
En vérité, madame, je ne sais ce quelle veut dire, si ce nest que mademoiselle de Clarande est mille fois trop bonne pour cette fillette.
Je reconnais bien là cette chère Hortense, intervint madame de Fontille ; il lui a suffi de voir quelquefois vos enfants chez moi, mon cousin, pour sintéresser à eux. Elle aime tout ce qui est jeune.
Jai même remarqué, ma chère amie, dit le commandant Fontille, quelle vient plus souvent te voir depuis quelle rencontre ici Marie et Bébé.
Cette observation amena un sourire ambigu sur les grosses lèvres pâles de la veuve.
On ouvrit la porte du salon.
Madame et mesdemoiselles de Clarande ! annonça lordonnance.
Marie fit un petit cri de joie, et bondit au-devant dHortense, qui suivait sa mère. Judith venait après ; Marcelle était restée avec le colonel, qui souffrait de sa migraine chronique.
Lentrée de ces dames fut saluée par laffectueuse effusion des maîtres de la maison et la révérence raide de madame Myonnet.
Le capitaine Aubépin, après un salut profond, songea aussitôt à se retirer. Mais, quand il voulut appeler ses enfants, Bébé avait déjà grimpé sur les genoux dHortense, et Marie sincrustait dans sa robe, comme si elle eût craint de la perdre.
Pendant une seconde, il regarda ce groupe charmant ; peut-être se souvint-il de la jeune mère morte. Son front devint plus sombre encore, mais il nappela pas les enfants.
La conversation, interrompue par larrivée de celles dont on soccupait si peu charitablement, au grand déplaisir de madame Fontille, reprit une allure moins personnelle. On causa printemps, fêtes touchant à leur terme, promotions militaires, etc., etc.
Le fauteuil de madame Myonnet touchait celui de Judith. Les deux femmes, qui se connaissaient à peine, échangeaient seulement quelques phrases de politesse banale, quand le nom de M. Ernest Samson fut prononcé par un des officiers qui venait également darriver.
Quelque chose comme une ombre douce passa sur le front de Judith, et sa physionomie refléta, malgré elle, une nuance dintérêt assez prononcée.
Ah ! elle laimerait donc ? pensa la veuve.
Son regard inquisiteur, fixé sur sa voisine, étudiait tous les détails de cette beauté radieuse, à laquelle son propre visage, rouge et commun, servait de repoussoir.
Il lui parut de bonne guerre de mettre une épine au cur de cette rose.
Ce pauvre M. Samson, dit-elle aussitôt, est menacé dune catastrophe bien pénible !
Quoi donc ? interrogea madame Fontille.
Madame de Clarande, en mère prévoyante qui surveillait précieusement les prétendants de sa fille, devint subitement attentive.
Il est menacé de perdre...
Sa position ? interrompit-elle.
Sa mère, acheva madame Myonnet.
Ah !... fit madame de Clarande dun ton paisible, ce serait un grand malheur !
Cest le meilleur des fils... à ce point quil fait des prodiges dordre et déconomie pour procurer à cette mère infirme les douceurs que son âge réclame.
Des prodiges ! tant que cela ? dit Judith dun ton incrédule qui voilait mal une inquiétude secrète.
Mon Dieu, oui. Vous savez combien la magistrature, si honorablement posée, est piètrement traitée au point de vue pécuniaire.
Je sais, dit sèchement la fille du colonel.
Eh bien, quand on na pas de fortune personnelle., mais là pas lombre..., et quil faut avec cela subvenir à lexistence dune famille..., vous jugez.
Cest lui qui... ?
Cest lui qui aide sa mère et sa sur, oui, mademoiselle.
Quoi ! aussi sa sur ! exclama Judith en tournant tout à fait son visage altéré vers la veuve.
Mademoiselle Augustine Samson est une vieille fille qui ne se mariera pas.
Mais alors... ?
Elle entrerait en religion si elle perdait sa mère.
Ah !
À moins que M. Samson ne la mit à la tête de sa maison.
Par exemple ! M. Samson se mariera, déclara le commandant Fontille avec là-propos qui lui était ordinaire.
Certainement, dit vivement madame Myonnet, sil a la chance heureuse de trouver une femme désintéressée qui consente à épouser à la fois un substitut pauvre, une belle-mère infirme et une belle-sur grincheuse.
Il y eut un silence.
Judith mâchonnait son mouchoir.
On annonça le commandant de Poitevy.
Il fit son entrée avec cette démarche élastique, ce sourire satisfait, ce tour de tête vainqueur qui le désignaient à lattention de toutes les femmes et à la rivalité de tous les hommes.
Cétait la première fois que madame Myonnet le rencontrait dans le monde, ce qui sexplique par laustérité à laquelle elle se condamnait ; mais elle lavait entrevu à cheval, en break, conduisant son élégant attelage à côté dun groom à livrée marron.
Elle avait entendu parler de ses manières de grand seigneur, de son luxe et de son influence au 17e hussards. De plus, enfin, il était devenu son locataire, car le défunt manufacturier avait laissé à son inconsolable compagne quatre ou cinq maisons superbes sur le pavé viennois.
Madame Myonnet avait un grand désir de voir de près le bel officier qui défrayait la chronique, et nétait point fâchée davoir loccasion daffirmer devant lui ses droits de propriétaire.
Madame Fontille, qui lut ce vu secret dans les gros yeux ronds de la veuve, se chargea de la présentation.
La vue de cette lourde personne, épaisse et vulgaire, ne parut pas impressionner très agréablement le brillant commandant.
Il nen fut pas de même de madame Myonnet, qui rougit comme une pivoine en lui rendant son salut et faillit étouffer dans son corsage surmené.
Madame, dit-il assez lestement, vous me voyez au regret de nêtre pas allé moi-même jusquici chercher mes quittances.
Monsieur le commandant, répondit-elle en minaudant, je vous ferai souvenir de cette promesse en ne vous envoyant pas de quittance du tout.
Je saisirai avec empressement ce motif daller vous les réclamer.
On vous dit très oublieux, monsieur.
Je vous crois bien peu confiante, madame.
Eh bien, vous avez tort, monsieur, car je vous dis sans arrière-pensée : à bientôt !
Le commandant sinclina ; jugeant quun plus long échange de banalités nétait point nécessaire, il courut porter ses hommages à Judith.
Madame Myonnet le suivit dun regard expressif qui, bien certainement, ne sétait jamais empli dune semblable flamme depuis la mort de feu Myonnet.
Judith, préoccupée, accueillit le commandant avec distraction. Un observateur minutieux aurait deviné que lindiscrète révélation de la veuve avait profondément ébranlé dans son esprit le naissant prestige du jeune substitut.
M. de Poitevy ne pouvait soupçonner cette impression, mais madame Myonnet en était déjà au regret de lavoir fait naître.
Je ne suis quune sotte, pensa-t-elle ; ce sera le commandant qui recueillera lhéritage du substitut.
Et de fait, à voir lun près de lautre ces deux beaux jeunes gens, lhypothèse navait rien que de très vraisemblable.
Le capitaine Aubépin, qui navait pris quune part très réservée à lentretien, se retira le premier.
Hortense, qui voulut lui rendre ses enfants, saperçut avec un léger embarras que Bébé sétait endormi sur ses genoux.
Elle lappela doucement : lenfant ne bougea pas. Elle le baisa au front : lenfant ouvrit les yeux.
Vous faites comme faisait maman, dit Marie, en arrangeant les cheveux du petit garçon.
Hortense, rougissante, le remit à son père. Le capitaine Aubépin détourna les yeux, et madame Fontille les entoura dun bon regard brillant.
La petite société se sépara peu après.
Pour la première fois, en rentrant dans son appartement désert, madame veuve Myonnet oublia daller dire : « À demain », au portrait en pied de feu son époux, qui trônait dans le grand salon.
Quoiquil fût assez tard, Hortense remarqua quil y avait encore de la lumière dans la chambre du colonel, lequel avait cependant manifesté lintention dendormir, dès huit heures, sa tenace migraine.
Mon Dieu ! ton père serait-il plus souffrant ? sécria madame de Clarande en se précipitant.
Mais, comme elle allait toucher la porte, celle-ci souvrit, et le colonel, en robe de chambre, apparut, souriant, sur le seuil.
Je vous guettais, fit-il.
Ah ! tu nous as fait peur !... tu ne souffres pas, au moins ?
Au contraire, ça va mieux.
Mais pourquoi ne reposes-tu pas ?
Entrez donc un instant... toutes trois... jai quelque chose à vous communiquer.
Quoi donc ? demanda Judith.
Curieuse !
Elles entrèrent, et, nouvel étonnement, Marcelle était là aussi.
Allons-nous changer encore de garnison ? balbutia Hortense.
Madame de Clarande sassit, et ses filles entourèrent leur père.
Sachez dabord, mesdames, dit-il, que, tandis que vous babilliez chez Fontille, je recevais un ambassadeur.
Étranger ?
Non pas.
Qui voulait ?
Pas si vite... pas si vite...
Enfin, cet ambassadeur ?...
Était porteur dun message. oh ! mais dun message comme les parents sont assez flattés den recevoir.
Je devine, dit Judith.
Une demande en mariage ? dit Hortense.
Vrai ? exclama la mère en sépanouissant.
Authentique.
Pour Hortense ?
Allons donc ! maman, quelle idée ! fit Hortense en haussant les épaules.
Pour Judith, alors ?
Eh oui !... naturellement, dit la petite voix de Marcelle avec un léger soupir.
Judith fit un pas en avant, et, mettant sa main gantée sur lépaule du colonel :
Cest sérieux, nest-ce pas mon père ?
Comment ! si cest sérieux !... vingt-huit ans, jolie position, charmant physique, bel avenir... sérieux !... ah ! je crois bien que cest sérieux.
Et cela sappelle... ?
M. Ernest Samson, substitut du procureur impérial à Vienne (Isère).
Je le pensais, dit tranquillement Judith.
Voyez-vous la petite sournoise !
Seulement, je dois vous prévenir, mon père, que M. Samson na pas de fortune.
Aïe ! fit le colonel en la regardant de côté avec un bon rire ; tu sais déjà cela, toi ?
Vous paraissez le savoir aussi.
Parbleu !... un bon ambassadeur doit loyalement traiter les questions de ce genre.
Ainsi, il vous est confirmé... ?
Que notre jeune substitut na dautre richesse que sa position honorable, sa famille bien posée, son nom dune...
Oh ! ne parlons pas de son nom ! interrompit vivement madame de Clarande ; ce nest pas la plus belle plume de notre oiseau rare.
Je veux dire, ma chère amie, un nom estimable, dignement porté... un caractère sûr... une moralité sans conteste.
Mais cest énorme cela ! interrompit Hortense.
Ce nest pas laisance, répliqua Judith.
Bah ! en province les besoins sont plus restreints, les habitudes plus modestes.
Jai peu de penchant pour la médiocrité.
Quand on affectionne son mari, ma chère fille, la question pécuniaire perd de son importance.
Quand on affectionne... oui... répéta Judith dun ton amer.
Mais je croyais, mon enfant, reprit le colonel, que M. Samson ne te déplaisait pas.
Mais je croyais, mon père, que M. Samson avait une situation acceptable.
Sans être tout à fait ce que je rêvais pour toi, la situation nest cependant pas sans compensations ?
Quen pensez-vous, ma mère ?
Ah !... sil était seulement noble !
Et toi, Nestor ?
Si tu crois devoir aimer M. Samson de toute ton âme, épouse-le. Si tu ne te crois pas capable de supporter, pour lamour de lui, une vie modeste et sérieuse, ôte-lui bien vite ses illusions.
Bien parlé, Nestor. Et quavez-vous répondu, mon père ?
Jai répondu à M. Belormel...
Ah ! cest M. Belormel, lambassadeur ?
Oui, qui remplace en cette circonstance le père de M. Samson, mort, et sa mère malade.
Eh bien ?
Que tu serais consultée avant toute chose, et quil aurait ma réponse dans quelques jours.
Je vous remercie. Dans quelques jours nous répondrons.
Marcelle, qui se tenait toute grave accoudée à la cheminée, vint subitement jeter ses bras au cou de Judith en lui chuchotant à loreille :
Dis oui : il a lair de tant taimer !
Judith eut un mouvement dépaules plein de pitié dédaigneuse.
Cela te suffirait donc à toi ? demanda-telle.
Ah ! certes ! répondit vivement Marcelle qui rougit aussitôt comme une enfant ingénue quelle était.
La famille se sépara sans rien ajouter à cette première explication. Judith ne dormit pas. Le mot fatal de madame Myonnet : « Qui voudrait épouser à la fois un substitut pauvre, une mère infirme et une belle-sur grincheuse ? » bourdonnait follement à ses oreilles.
Nétait-ce donc pas assez de sappeler Samson tout court, et fallait-il encore sexposer à porter la charge écrasante de tout une famille ?
Judith se souvenait aussi du conseil dHortense : « Si tu crois laimer, épouse-le. Si ton affection ne doit pas lemporter sur la médiocrité de la position, refuse. »
Or, si la veille encore, en songeant au respect tendre et empressé du jeune homme, à son visage intelligent, à son amour deviné, elle se sentait doucement remuée, cette sensation sétait brusquement envolée sous le souffle desséchant dune femme jalouse.
« Il est de bonne famille », disait la sagesse.
« Il na pas de fortune », répondait lambition.
« Il est bon, sérieux, instruit », disait la raison.
« Il na pas de fortune », répondait lorgueil.
« Il taime ! » disait le cur.
« Il na pas de fortune », répondait le calcul.
Et Judith ne voulait pas vivre sans fortune.
Elle aimait trop le luxe, la toilette, les plaisirs, pour se condamner à la privation de toutes ces attrayantes choses.
Non, non..., M. Samson avait tort, mille fois tort. Elle navait pas recherché son attention.
Il aurait dû avoir la conscience de son insuffisance.
Ce nétait pas à une souveraine beauté comme la sienne quil fallait porter lhommage dun amour si mesquinement doré.
Hortense une Cendrillon ou Marcelle une pensionnaire pouvaient sen contenter peut-être ; mais elle... elle !... Judith ! qui se croyait assez de charmes, de jeunesse, de volonté pour soulever le monde !
Elle eut, dans lombre de sa chambre obscure, un sourire décrasant dédain pour cet homme à qui elle aurait pu, à la rigueur, pardonner son manque de noblesse, mais qui, pauvre, osait laimer !
Le colonel et sa femme laissèrent la jeune fille à ce quils croyaient être ses réflexions, sans la troubler par des conseils importuns.
Dans leur aveuglement affectueux, ils rêvaient plus et mieux pour leur chère favorite ; mais comme ce « plus » ne se dessinait pas, et que ce « mieux » pourrait nêtre quune chimère, ils se familiarisaient avec ce projet dunion, en somme très sortable, placement satisfaisant dune de leurs filles..., et quand on en a trois !...
La froideur visible de sa sur surprenait profondément Marcelle. Quoi ! Judith était aimée, et Judith hésitait !
Cela ne pouvait être compris de ce bon cur naïf, pour qui lamour en ménage paraissait le bonheur idéal, et qui poursuivait tout doucement son petit roman intime.
Un roman ! Marcelle ?... Oui, Marcelle qui, malgré sa réserve, navait pu ne pas remarquer que le lieutenant Duval se faisait son ombre.
À la promenade, il avait épié ses heures de sortie et se trouvait sur son passage.
À léglise, elle reconnaissait son pas sous limmense voûte sonore.
Quand elle soulevait le rideau, elle lapercevait accoudé sur le pont, regardant couler le Rhône avec une persistance que le fracas des eaux jaunes et bouillonnantes ne suffisait pas à expliquer.
Lorsque vint le printemps et que les fenêtres de la maison du colonel souvrirent en face des coteaux verts, le quai neût pas de flâneur plus assidu.
Et quand, musique en tête, le 17e hussards allait en promenade militaire, le cheval qui caracolait le plus brillamment était celui du lieutenant Duval.
Enfin, lofficier qui, ferme en selle et la pelisse flottante, rivait le plus ardemment son regard au balcon du colonel, cétait encore le lieutenant Duval, lamoureux sans espoir de Marcelle.
La charmante fille ne pouvait voir toutes ces choses sans en être touchée. Elle ny était point habituée, la beauté de Judith rejetant fatalement dans lombre son fin visage pâle et brun.
Cette silencieuse façon de chercher son regard, avec tant de respect et de persévérance, avait un côté poétique qui attendrissait la douce Marcelle.
Lofficier modeste qui laimait ainsi de loin attachait donc un grand prix à son amour, à elle ?... Et cette seule pensée faisait palpiter son cur.
Aussi ne fallait-il pas sétonner des rougeurs qui envahissaient son front, des petits tremblements de sa main, des hésitations subites de sa voix, quand le nom de M. Alain Duval était prononcé, ou mieux encore, quand sa personne elle-même se dressait troublée et ravie devant elle.
Cependant saimant à distance, se le disant des yeux, les deux naïfs amoureux se condamnaient à rester éternellement dans cette impasse sentimentale où la timidité de lun et la pudeur de lautre les tenaient renfermés.
Demander la main de Marcelle !... cétait une audace bien autrement dangereuse que celle de linviter à danser, et lon se souvient peut-être des luttes et des angoisses du pauvre lieutenant avant la valse des Roses.
Encourager plus directement son soupirant mystérieux était chose impossible à Marcelle à qui cette attente ne déplaisait du reste nullement.
Elle était à cet âge où un regard suffit au bonheur dune semaine, où lon vivrait une année avec le souvenir dun sourire et le murmure dun mot attendri.
Madame Fontille devait se faire leur Providence visible.
À toutes ses qualités, la grosse femme du chef descadrons joignait le petit défaut dêtre marieuse.
Rapprocher les âmes, unir les curs, fondre les fortunes, cétait une occupation séduisante, une joie sans pareille, auxquelles elle sacrifiait annuellement quatre ou cinq mois de son existence.
Elle avait généralement le flair exquis et la main adroite.
Les mariés qui lui devaient leur union ne lui marchandaient pas la reconnaissance. Si quelques-uns dentre eux ne trouvaient pas dans le ménage quelle avait édifié le bonheur quils espéraient, on était tellement assuré de ses bonnes intentions que personne ne songeait à lattrister par lexpression de regrets inutiles.
Ce fut donc à madame Fontille que vint la triomphante idée de placer la petite main de Marcelle dans la bonne et large main de M. Alain Duval.
Ah ! ce ne serait pas facile à emporter !... ce nétait pas une femme de son expérience qui se faisait illusion sur les difficultés dune semblable entreprise.
M. Alain Duval nétait ni noble, ni riche, ni de grand avenir, et lon pouvait présager que madame de Clarande en particulier, quon savait entichée de noblesse, jetterait des cris de paon.
Mais madame Fontille était brave... et, résolument, elle marcha droit à son but.
M. Duval, quelle recevait parfois, écouta, en tremblant démotion, louverture quelle lui fit à cet égard, et, dans lardeur de son enthousiasme, dévora de baisers reconnaissants la main potelée de sa protectrice.
Hortense, qui venait fréquemment passer une heure ou deux chez madame Fontille, où elle était sûre de rencontrer les chers orphelins, fut habilement sondée.
Elle répondit avec franchise quun mari honnête, aimant, était tout lidéal de Marcelle.
Ces préliminaires terminés, madame Fontille emmitoufla son opulente personne de son plus beau cachemire, fit ajouter, pour la circonstance, une plume nouvelle à son chapeau, qui en possédait déjà trois, et se présenta courageusement chez le colonel.
Lair mystérieux de son large visage, son regard important et ses manières confites, éveillèrent lattention de madame de Clarande.
Du reste, sur sa réputation, toute mère était amplement autorisée à la soupçonner de cacher un prétendant dans chaque pli de son cachemire.
Cette pensée était déjà venue à madame de Clarande, qui, dans ce vague espoir, autorisait lintimité croissante de sa fille Hortense avec lexcellente marieuse.
À quoi bon vous demander des nouvelles de mesdemoiselles de Clarande, minauda madame Fontille en sasseyant, je viens de rencontrer votre Beauté, plus rayonnante que jamais.
Judith va très bien, en effet, répondit modestement la mère.
Quant à mademoiselle Marcelle, votre Grâce, je lai entrevue par un coin soulevé de son rideau.
Et notre Raison sort de chez vous, nest-ce pas ? acheva madame de Clarande en riant.
Mademoiselle Hortense a bien voulu venir ce matin me communiquer un secret pour faire les marrons glacés qui va me mettre au mieux avec M. Fontille, dont le péché mignon est la friandise.
Je reconnais à Hortense les talents culinaires les plus variés.
De même que sa sur, Marcelle a tous les talents artistiques.
Oh !... elle peint seulement.
Occupation charmante.
Et surtout distraction agréable.
Dérivatif aux rêves de jeune fille.
Marcelle est une imagination paisible.
Qui trouble beaucoup les autres, toutefois.
Croyez-vous ?
Jen suis sûre.
Nous y voilà ! pensa madame de Clarande en devenant très attentive.
Jai même accepté la tâche... délicate, de rendre un peu de calme, si cest possible, à lun de vos amis, qui nen a plus du tout.
Voyez-vous cela !
Du tout, du tout, madame.
Et comment comptez-vous y parvenir ?
En vous présentant sa requête, madame, et vous priant de la transmettre vous même au colonel.
Madame de Clarande éteignit sa physionomie et dun ton tranquille :
De quelle requête peut-il bien être question, chère madame ?
Ce serait méconnaître votre perspicacité maternelle que de supposer quelle na pas deviné dans ma démarche une demande en mariage.
Oh !... Marcelle est si jeune !
Ce qui ne la rend que plus attrayante.
Et puis, cest la dernière... que diraient mes deux filles aînées ?
Si mesdemoiselles Hortense et Judith nont point fait de choix encore, jimagine, madame, les occasions ne leur ayant certainement pas manqué, quelles nauraient aucun motif den vouloir à leur jeune sur.
Et quel est donc celui de vos amis... ?
Ici madame Fontille éprouva un petit frisson des plus désagréables.
Cest un jeune officier, aussi modeste quintelligent... homme de cur...
Que vous nommez ?
Le lieutenant Alain Duval.
Du Val ?... avec la particule ?
Non, madame... Duval en un seul mot.
Madame de Clarande se renversa sur son fauteuil et fit, des lèvres, une moue dédaigneuse.
Je ne connais pas ce monsieur, dit-elle froidement ; il vient rarement ici.
Sa réserve... sa timidité...
Ou peut-être son peu dusage du monde ?
Je dois reconnaître quil est plutôt brave soldat quhomme de salon.
Ah ! chère madame !... ces gens-là sont désolants... Que voulez-vous quon fasse, dans un intérieur, de ces lions de batailles ?
On en fait généralement des moutons, madame.
Hum !... et sa famille ?
Il est sans parents.
Mais encore, quétaient-ils ?
Dhonnêtes propriétaires-fermiers.
Ah ! Dieu !... quelle sorte déducation doit-il avoir ?
Aussi bonne que les camps africains lui ont permis de la conserver.
Cest-à-dire à peu près nulle. Ses murs ?
Excellentes.
Près de passer capitaine, nest-ce pas ?
Hélas ! non..., il vient dêtre nommé lieutenant.
Je me souviens, en effet... A-t-il de la fortune ?
Quelques milliers de francs... administrés avec ordre... de léconomie... et sa solde.
Total : quelque chose comme 2000 ou 2500 francs.
À peu près.
Juste de quoi vivre de privations.
Seul, je ne sais. À deux, cela change.
Madame de Clarande, qui connaissait la dot de ses filles, se pinça les lèvres sans répondre.
Madame Fontille toussa, prit une boule de gomme et attendit.
Il ne doit pas être jeune votre prétendant, chère madame.
Il a trente-deux ans.
Jentends. Il sest engagé, na pas eu de chance, et recevra sa retraite comme capitaine.
Oh ! rien ne le prouve.
Non, mais tout le fait présumer.
Il nest pas donné à tous de parcourir heureusement la carrière militaire comme M. votre mari, madame.
Je le sais bien. Toutefois, la différence est trop absolue.
Si vous connaissiez M. Duval, vous seriez certaine du bonheur de mademoiselle votre fille... quil adore...
Comment ! quil adore !... où la voit-il donc ?
Partout, je crois.
Marcelle serait bien étonnée de se savoir gratifiée de cette grande passion.
Madame Fontille sinclina avec un sourire qui en disait bien long sur lignorance supposée de Marcelle.
Madame de Clarande, que cette ouverture contrariait dans ses instincts aristocratiques, reprit son air cérémonieux, dont il ny avait rien de bon à espérer.
Chère madame, dit-elle, je vous remercie de la pensée bienveillante qui vous a déterminée à tenter cette démarche. Elle ne rentre pas absolument dans nos projets pour nos filles. Je crois tout à fait inutile den occuper Marcelle ; car, malgré toute lestime que je puis éprouver pour la personne et le caractère de M. le lieutenant Duval, sa demande ne pourrait être prise par nous en considération.
Comme elle achevait ce refus sans ambages, on entendit un cri faible et un grand bruit dans une pièce attenante au salon, dont la porte était restée entrouverte sans quon leût remarqué. Cétait latelier de Marcelle.
Quest-ce donc ? exclama madame Fontille.
Cest la voix de Marcelle ! sécria madame de Clarande, qui se leva en pâlissant.
Elle marcha vers latelier, et madame Fontille la suivit.
Au milieu de latelier gisaient renversés un chevalet, une toile, une palette et des pinceaux.
Marcelle, affaissée contre le mur, blanche comme de la cire, ne parut même pas les voir entrer.
Ô Dieu !... que lui est-il arrivé ? cria la mère en bondissant vers elle.
La jeune fille ouvrit les yeux et ses lèvres sagitèrent sans rendre aucun son.
Tu souffres !... qui ta fait du mal ? Réponds, je ten supplie.
Marcelle appuya une main sur son cur, non pas comme une actrice prête à déclamer, mais comme une malade qui tente de comprimer une souffrance.
Madame Fontille, qui létendait doucement sur un canapé, remarqua ce mouvement.
Une palpitation, peut-être, dit lexcellente femme.
Sa voix parut tirer Marcelle de sa torpeur douloureuse.
Oh !... que cela fait mal ! murmura-t-elle.
Quoi donc !... mais quoi donc ! répéta anxieusement la mère.
Ce que vous avez dit, maman ! sécria enfin la pauvre petite, éclatant en sanglots.
Madame Fontille, subitement rassurée, fit un pas en arrière.
Madame de Clarande était encore trop effrayée pour comprendre.
Quai-je donc pu dire, ma chère enfant, qui tait mise en un tel état ?
Ah ! maman ! maman ! vous avez dit que la demande de... M. Alain Duval... ne devait pas être prise en considération.
Quoi ! cest cela ?
Marcelle, pleurant plus fort, courba la tête avec désespoir.
Tu le connais donc, cet officier ?
Oh ! oui, maman.
Et tu soupçonnais ?...
Je lespérais, du moins.
Madame de Clarande, suffisamment éclairée, ne jugea pas à propos de poursuivre devant témoin cet interrogatoire.
Le trouble et les larmes de sa fille lui apprenaient, mieux que toutes les explications, les intelligences secrètes que le lieutenant Duval avait su se créer dans la place.
Elle embrassa Marcelle avec une tendresse mélangée de dépit.
Marcelle pleurait toujours.
Nous en parlerons à ton père, dit madame de Clarande avec un grand soupir.
Les pleurs de Marcelle se tarirent aussitôt.
Cest quelle savait bien la câline enfant, que le colonel, malgré la férocité de ses énormes moustaches, écouterait avec une indulgente bonhomie la prière de sa dernière fille et lexaucerait peut-être.
Elle redoutait bien plus les idées aristocratiques et ambitieuses de sa mère, dont le premier mouvement hautain avait provoqué son accès de désespoir.
Madame Fontille se retira discrètement, non sans avoir échangé avec Marcelle un regard qui, dans son éloquence muette, équivalait à un traité offensif et défensif.
Ce ne fut donc plus dune seule demande en mariage que le colonel et sa femme eurent à soccuper dans cette semaine fertile en incidents romanesques.
Conduire son régiment et marier ses filles, cétait trop à la fois pour M. de Clarande, en qui le père ne voulait pas nuire au chef de corps.
Aussi, après le récit de sa femme et la vérification des dégâts de latelier de Marcelle, le digne homme porta-t-il pendant quelques jours le front le plus soucieux du monde.
Les officiers, habitués à son abord affable, se demandaient curieusement ce qui leur avait gâté leur colonel.
Ah ! oui... oui, cétait son rêve que de trouver des époux à ses chères filles, mais encore fallait-il pouvoir sorner de ses gendres avec une légitime satisfaction.
M. Ernest Samson nappartenait, il est vrai, ni à laristocratie du nom, ni à celle de largent, mais il était magistrat... Et le colonel avait une façon pleine denflure de prononcer ce mot : magistrat ! qui lui donnait une importance énorme.
Quant à M. Alain Duval, ni plus noble, ni plus riche que le premier, il nétait que lieutenant, ne payait pas de mine, sortait dune famille obscure, et sétait permis daimer la fille de son colonel, ce qui paraissait bien quelque peu outrecuidant.
Mais enfin il était militaire. Et le colonel avait coutume, en parlant de la glorieuse profession des armes, de redresser si haut la tête, quil dominait et fascinait son auditoire.
Père excellent, mais distribuant de façons diverses sa tendresse, il étudiait dun air inquiet le visage impassible de Judith, et remarquait péniblement la tristesse de Marcelle, qui, nétant pas interrogée, nosait pas lui ouvrir son cur.
Quinze jours passèrent sur la demande de M. Samson, huit sur celle de M. Duval, et le colonel ne savait pas encore ce que déciderait Judith, tandis que de son côté, Marcelle ignorait la décision paternelle.
Un soir pourtant, que toute la famille était réunie au salon, M. de Clarande y entra avec une physionomie songeuse, où leffarement intérieur passait décidément à létat chronique.
Il avait pris, sans doute, dénergiques résolutions avant daborder de front les questions importantes quil voulait traiter ; aussi sa première parole eut-elle une rondeur toute militaire.
Sacrebleu ! dit-il en regardant ses filles, nous avons assez sacrifié aux convenances. Si nous en finissions, hein ?
Judith sourit et Marcelle trembla.
Oui, dit madame de Clarande de son ton calme, il faut en terminer avec cette incessante perplexité.
Terminons, dit bravement Judith.
Marcelle nosa pas ouvrir la bouche.
As-tu réfléchi, Judith ?... bien sérieusement réfléchi ? reprit le colonel.
Parfaitement et longuement, mon père.
Et tu décides ?
Que je remercie M. Samson de sa recherche... sans laccepter.
Marcelle fit un bond sur son siège.
Ah ! ah ! fit Hortense sans ôter les yeux de sa tapisserie.
Corbleu ! grommela le colonel, que lui reproches-tu à ce garçon ?
Rien... et tout.
Il te déplaît ?
Nullement.
Tu ne laimes pas, cependant ?
Pas le moins du monde.
Il y paraît.
Je souhaiterais M. Samson pour mari à ma meilleure amie.
Et tu aurais raison, interrompit Nestor.
Mais quant à toi ?
Tenez, cher père, dit Judith en secouant, par un mouvement adorable, ses folles boucles blondes, laissons M. le substitut au parquet, dont il est le plus éloquent ornement, et laissez-moi espérer que Judith de Clarande néchangera votre nom, quelle aime, que pour un nom qui le vaille.
Ah ! sirène ! fit le père en la baisant au front.
Madame de Clarande, dont lorgueil nétait que médiocrement satisfait par cette perspective dunion, eut un sourire indécis, où se combattaient le contentement et le regret.
Le colonel se retourna vers Marcelle.
Et toi, mignonne, dit-il en reprenant sa grosse voix, penses-tu encore au lieutenant Duval ?
Toujours, dit naïvement Marcelle.
Toujours !... oui-dà !... voilà un gaillard bien heureux.
Cest inimaginable ! murmura la mère.
Et que penses-tu de lui, voyons ?
Je pense... quil maime.
Il en a laudace, à ce que je vois.
Marcelle rougit et attendit.
Et toi ?
Moi, mon père ?
Oui, toi ?... te sens-tu donc quelque penchant pour ce visage placide, à petites moustaches jaunes, orné dyeux microscopiques ?
La jeune fille releva la tête avec une indignation plaisante.
Mon père, dit-elle vertement, le visage paisible et les moustaches blondes de M. Duval auront du moins lavantage de ne tourner aucune tête... et ses yeux microscopiques me disent une sympathie dont je lui sais gré.
Voilà mon petit volcan parti ! sécria le colonel avec un rire de bon augure.
Ce fut le tour de madame de Clarande de prendre loffensive.
M. Duval na pas de fortune, dit-elle.
Ni moi, riposta Marcelle avec feu.
Sa position est médiocre.
Je lui aiderai à laméliorer.
Tu seras toujours dans la gêne.
Si jai le bonheur avec, quimporte ?
Tu ne pourras même tenir un rang honorable dans le régiment de ton père.
Une fille intelligente, une femme économe ne fera jamais rougir son père ni son mari.
Cet officier na pas dinstruction approfondie.
Je ne suis pas savante.
Il manque dusage du monde.
Il achèvera de lapprendre avec moi.
Il est voué fatalement à lobscurité.
Je my complairai près de lui.
Et lavenir, ma fille ?
Et la Providence, ma mère ?
Madame de Clarande eut un mouvement de dépit.
Enfin, que ta-t-il fait pour te plaire, taveugler, tensorceler ainsi ? dit-elle.
Il ma aimée ! répondit Marcelle avec une touchante candeur.
Le colonel écoutait, et, religieusement, paternellement, pesait la valeur profondément sentie de cette tendresse enfantine.
Mon enfant, dit-il dun ton pénétré, cest peut-être ton bonheur que tu poursuis, cest à coup sûr la voix de ton cur qui te guide ; je ne me sens pas le triste courage de my opposer.
Marcelle fit un cri joyeux et se jeta follement au cou de son père, puis, revenant à madame de Clarande muette :
Et vous, chère maman, ne me bénirez-vous pas aussi par un consentement sans arrière-pensée ?
Madame de Clarande avait bien envie de protester encore ; mais comment résister à ce joli visage ému, à ces yeux suppliants, à ces lèvres entrouvertes pour crier : merci !
Elle prit dans ses deux mains la chère tête et lui donna un long baiser, qui était le plus positif des acquiescements.
Hortense faisait toujours de la tapisserie.
Il faut penser à la dot, souffla-t-elle en activant son aiguille.
La dot ! ah ! diable ! fit le colonel.
Il faut donc absolument une dot ? soupira Marcelle.
Absolument, oui, mignonne.
Ah ! mon Dieu !
Dix mille francs, que te donnera ta mère, et sept cents francs de rentes que je te servirai, constitueront la dot réglementaire.
Vous allez vous dépouiller pour moi ?
Et le moyen de faire autrement ?... Il faudra bien soccuper aussi de préparer semblable somme pour doter Judith.
Rien ne presse, dit vivement la jeune fille.
Mais cela peut surgir dun jour à lautre.
Et il vaut mieux se tenir prêts, opina Hortense.
Donc vingt mille francs retirés sur un capital de trente mille et quatorze cents francs de rentes enlevés aux six mille sept cents de ma solde brute... calcule, Nestor...
Hortense abandonna son travail et parut se livrer à une opération mentale darithmétique.
Nous avons les frais de représentation, hasarda la mère.
Suffisent-ils ? murmura la sur aînée.
Arrange-toi, ma fille, pour que nous puissions marcher avec les cinq cents francs de rentes qui resteront à ta mère et les cinq mille trois cents qui me resteront à moi, reprit le colonel.
Hortense eut un sourire grave :
Nous marcherons, mon père, dit-elle simplement.
M. Ernest Samson vivait dans la fièvre de lattente, compliquée de la fièvre de lamour : deux maladies douloureuses auxquelles on naccorde généralement pas toute la pitié quelles méritent.
Il nosait pas paraître aux jeudis du colonel ; il nentrevoyait même plus Judith : cétait là le supplice amer !
Son ami, M. Belormel, le juge, ne pouvait lui fournir ni un indice, ni une espérance.
Ses inquiétudes de famille se calmaient un peu sans sapaiser entièrement.
Madame Samson, gravement atteinte par une anémie persistante, ne parlait de sa santé, en écrivant à son fils, quen termes voilés, qui laissaient encore beaucoup de prise aux conjectures pénibles.
Si, du moins, il avait été réconforté par un regard de Judith !
Ce ne fut que le quinzième jour après la demande officielle, que M. Belormel reçut une lettre de M. de Clarande, lettre brève où le refus de la main de Judith, motivé sur des projets antérieurs, senveloppait de formules polies.
Mais cétait un refus positif !
Le juge dinstruction en éprouva une contrariété violente et semporta contre lui-même, après avoir maugréé contre le colonel.
Quavais-je besoin de me mêler de cette affaire ? se disait-il en arpentant furieusement son petit salon ; je me suis toujours garé, pour ma part, des galères matrimoniales, et voilà que je vais sottement my fourrer pour le compte de mes amis !
Il relut la lettre décourageante, y chercha vainement une brindille despoir où pût se suspendre le malheureux substitut, et reprit avec rage sa promenade à travers lappartement.
Que diable vais-je dire à Samson ?... Il est amoureux, cest-à-dire ensorcelé. Il est capable de maccuser davoir mal conduit ces négociations délicates ; il va me jeter à la tête tous les in-folio de sa bibliothèque.
Au moment précis où lambassadeur infortuné se désespérait, le jeune substitut, qui depuis quinze jours usait le cordon de sonnette de son ami, le tirait dune telle façon quil lui resta dans les doigts.
Il tambourina rageusement sur la porte, se fit ouvrir par la vieille cuisinière effarée et pénétra en bombe dans le salon.
Avez-vous des nouvelles ? cria-t-il dès le seuil.
Oui, fit M. Belormel de la tête.
Bonnes ?
Et M. Samson tremblait déjà, car la physionomie de son chargé daffaires avait une terrible éloquence.
Hélas ! cher ami...
Quoi ?... que vous a-t-on dit ?
On ne ma rien dit, mais...
On vous a écrit alors ?
Le colonel mécrit, en effet. Tenez, Samson, soyez homme : vous vous y êtes pris trop tard.
Trop tard ?
Il y a un projet antérieur à votre demande.
Impossible !
Il est certain que cette réponse est le cliché ordinaire de dix-neuf refus sur vingt.
Ainsi, je suis refusé !...
Mon pauvre ami, je ne puis vous dissimuler que le colonel vous laisse pas despoir.
Cette lettre ?...
La voici.
Ernest Samson parcourut du regard les lignes désolantes et laissa retomber la lettre sans prononcer un mot. Mais quelle angoisse sur ses traits ! quelle douleur poignante dans ses yeux !
M. Belormel, assez satisfait de ce calme douloureux quand il redoutait une explosion folle, le fit asseoir, le consola, lui exprima sa sympathie et entreprit de lui démontrer que ce coup, quelque rude quil fût, nétait quune des nombreuses occasions offertes à lhomme de lutter contre lexistence et de montrer de la philosophie.
Le jeune homme paraissait écouter, serrait la main de son confident et murmurait sans avoir conscience :
Et moi qui espérais être aimé !
Être aimé ! répéta le juge avec un haussement dépaules, mon pauvre bon, ces belles filles-là, voyez-vous, ça aime dabord sa figure, puis sa toilette, enfin ses caprices... et voilà tout. Aimer un fiancé... pourquoi faire ? Un mari... allons donc ! On les accepte ; quant à leur donner une part de son cur, pas si sottes : lamour fatigue et le teint doit être ménagé.
Adieu et merci, Belormel ! dit enfin M. Samson en se levant.
Où allez-vous ?
Reprendre ma vie creuse et traîner mon désenchantement à laudience, au cercle, partout.
Promettez-moi de surmonter ce chagrin ?
Je vous promets de lessayer.
Déjeunez avec moi, voulez-vous ?
Merci !... je ferais un trop pitoyable convive.
À revoir, alors !
À revoir, mon ami !
M. Belormel se mit à sa fenêtre et suivit du regard, sur la place de Saint-Maurice, la démarche abattue du pauvre garçon, qui séloignait à pas lents.
Sacredié ! se dit-il avec un naïf égoïsme, comme jai bien fait de mépargner tous ces désagréables préliminaires de la vie conjugale !
Le soir, M. Samson écrivit deux lettres ; la première à sa mère :
« Jai voulu tenter dêtre heureux, ma chère mère ; mais ceux qui pouvaient maccorder le bonheur me lont impitoyablement refusé. M. de Clarande na pas compris que jaimais assez sa fille pour me faire pardonner mon défaut de fortune.
« Je vais végéter encore ici quelques mois, puis jirai réchauffer mon cur malade aux bons rayons chauds de votre cur. »
Lautre lettre navait que trois lignes :
« Mademoiselle,
« Vous navez pas voulu dun absolu dévouement et du plus respectueux amour : je vous les garde quand même. Pardonnez-le-moi. Ce nest pas une protestation, ce nest pas même une espérance, cest un culte ! »
Il y mit pour suscription : Mademoiselle Judith de Clarande.
À la première lettre, il fut répondu, peu de jours après, par mademoiselle Augustine Samson, qui suppléait sa mère malade :
« Nous te plaignons, mon cher Ernest, et nous prions pour toi. Il ne faut pas attacher son cur aux affections de ce monde. Imite-moi, jai placé le mien plus haut. Quand tu souffriras, mon frère, pense que je souffre aussi en aspirant à la paix du cloître, et que la vie, sans lhabit dursuline que jaspire à revêtir, me paraît aussi lourde à porter que ton désespoir actuel.
« Augustine. »
La seconde lettre ne reçut naturellement pas de réponse.
De la même plume qui venait de désoler le prétendant à la main de Judith, le colonel écrivit à madame Fontille quil donnait son assentiment à la demande de M. Duval, dont elle sétait fait linterprète.
La marieuse fut ravie. Cétait le plus délicat fleuron de sa couronne de succès conjugaux.
Bien vite elle envoya son mari à la recherche de lheureux lieutenant de hussards.
Quand on ne le trouvait ni chez lui, ni au quartier, il ny avait pas à hésiter : il fallait aller sur le quai, et lon était sûr de le rencontrer mélancoliquement accoudé au parapet, ou appuyé contre larche du pont, suivant dun il les méandres capricieux du Rhône, et, de lautre, surveillant loscillation des rideaux de Marcelle quune petite main soulevait.
Depuis huit jours, le lieutenant Duval se répétait incessamment quil avait fait une folie insigne, que sa hardiesse méritait une sévère leçon, et que son colonel naurait probablement jamais assez de dédain à verser sur cet audacieux subalterne.
Comme pour corroborer cette crainte légitime, Marcelle elle-même ne lui envoyait plus, à travers lespace, lencouragement dun regard attendri.
Retenue par une pudeur enfantine, elle nosait plus se montrer à ce soupirant, si longtemps muet, qui avait osé rompre enfin son respectueux silence.
Ce fut donc pour lhonnête garçon un coin du ciel entrouvert quand le commandant Fontille, le découvrant sur le quai, lemmena chez sa femme en lui adressant ses félicitations.
Eh quoi ! cétait donc vrai ?... Marcelle serait à lui !... On lui donnait Marcelle !
La tête du lieutenant, qui avait jadis vaillamment résisté au yatagan brutal dun Arabe, faillit éclater à cette seule pensée.
Madame Fontille eut grand-peine à rappeler cette joie exubérante au sentiment de la réalité et des usages.
Il voulait courir aussitôt vers Marcelle et lui crier : « Merci ! je vous adore !... et je suis fou de bonheur ! »
On le décida, non sans difficulté, à attendre le lendemain pour se présenter chez M. de Clarande en compagnie de sa protectrice.
Celle-ci le catéchisa si bien, du reste, que, le moment de cette présentation venu, M. Alain Duval, le modeste officier sans fortune et sans nom, se conduisit dans laristocratique maison, qui allait un peu devenir la sienne, avec toute la convenance, sinon toute la distinction désirable.
Le colonel laccueillit avec rondeur ; après tout, puisquil plaisait à sa fille et quelle lacceptait ainsi, son rôle de père tournait tout naturellement à lindulgence.
Madame de Clarande faisait plus difficilement le sacrifice de certains préjugés, et son abord cérémonieux eût peut-être déconcerté un futur gendre moins épris.
Hortense lui montra de la sympathie, Judith une indifférence absolue, Marcelle une joie adorable.
La douce enfant était si parfaitement heureuse de se savoir aimée quelle ne seffrayait de rien. Dot mesquine, corbeille insuffisante, gêne probable, position militaire secondaire, quimportait tout cela ?
Elle entrevoyait un bonheur paisible qui néveillerait ni jalousie, ni rivalité. Elle se promettait de vivre si bien cachée dans son humble ménage que les cancans féminins et les méchancetés doucereuses, qui sont la plaie des régiments, ne sauraient pas ly atteindre.
Elle se montra donc reconnaissante de la corbeille modeste que madame Fontille fut chargée de lui offrir. Ce fut le fruit des économies de M. Duval... des économies de lieutenant !
Ce que cela représentait de privations, lentement, philosophiquement supportées, amenait des larmes dans les yeux de Marcelle.
Quelques étoffes, peu de dentelles, pas de bijoux. Ses parures de jeune fille lui semblèrent bien suffisantes.
Mais, en revanche, comme elle lui devint chère, la jolie petite bague de fiançailles quAlain Duval lui passa un soir au doigt !
Davance, on fit choix pour le futur ménage dun petit logement garni, propre et riant, sur le quai, car on ne voulait pas perdre de vue ce paysage familier quils avaient si souvent contemplé en pensant lun à lautre.
Madame de Clarande parla de retenir une cuisinière, mais Marcelle déclara gaiement quelle voulait mettre en pratique les leçons de Nestor et se sentait tout à fait capable dinculquer les principes culinaires à lordonnance de son mari.
Grâce à ces économiques prévisions, si pleines de sagesse, le mince budget du petit ménage parut pouvoir séquilibrer sur des bases prudentes et sûres.
Hortense approuvait hautement. Judith haussait les épaules.
Le jour du mariage arriva.
La moitié de la ville et le 17e hussards tout entier se réunirent dans la belle église de Saint-Maurice.
Jamais autant duniformes étincelants navaient brillé sous les rayons multicolores qui tombaient des grands vitraux peints.
Jamais toilettes plus éclatantes navaient inondé de leurs plis majestueux les pavés disjoints de lantique basilique.
Le marié était radieux ; le bonheur prêtait un charme réel à sa physionomie effacée.
La mariée était heureuse..., ce qui, en un tel jour, signifie ravissante.
M. et madame de Clarande, un peu soucieux dabord, se rassérénèrent par degrés en voyant la joie de Marcelle, et en se répétant dans un regard dintelligence : « Plus que deux filles à établir maintenant. »
Hortense pleura un peu pendant la cérémonie, et pria beaucoup pour sa chère petite sur, quelle aimait maternellement.
Judith avait arboré une robe de taffetas vert-lumière qui la préoccupait dune façon exclusive.
Son audace de blonde fut récompensée par le succès, et les magasins de Lyon reçurent, dès le lendemain, vingt commandes de robes vert-lumière.
Madame Fontille sagitait, frétillait, sépanouissait dans une orgueilleuse jubilation.
En arrière, à demi caché par un pilier, le capitaine Aubépin suivait dun air mélancolique cette messe de mariage à la fois touchante et brillante, qui lui rappelait une époque déjà lointaine de sa vie.
Il revoyait une cérémonie semblable où il jouait le rôle principal, une mariée plus belle, une assistance non moins sympathique, et des rêves de bonheur... flétris, hélas !
Et le nom de Berthe, la femme quil avait aimée et perdue, venait mourir entre ses lèvres serrées.
Ses enfants, à genoux près de lui, étaient tout tristes dans leur toilette de fête, parce quils avaient vu pleurer Hortense.
Après le dîner, auquel prirent part les officiers supérieurs du régiment et quelques autorités de la ville, les nouveaux époux partirent pour Grenoble, avec le projet de consacrer quelques jours à visiter la Grande-Chartreuse et les pittoresques beautés de cette partie du Dauphiné.
La famille du colonel reprit, dès le lendemain, son existence accoutumée. Le petit atelier de Marcelle devint un boudoir pour Judith ; il ny eut quune enfant de moins dans la maison agrandie.
Hortense, malgré son désintéressement, se sentait parfois attristée du lot qui lui était assigné dans les prévisions des siens.
Elle se sentait si utile, si indispensable, que, dans leur égoïsme inconscient, ses parents songeaient avec terreur au mariage qui pouvait aussi se présenter pour elle.
Et loin dappeler cette heure probable, on la repoussait en pensée ; on laurait peut-être même repoussée en fait, si elle avait inopinément sonné.
Songez donc !... On devait perdre Judith, on pouvait marier Marcelle ; mais se priver des services dHortense, cétait vraiment impossible.
Nétait-ce pas elle qui résolvait le problème de voyager, de recevoir, de paraître, en un mot, sans que lintérieur eût trop à souffrir de cet étalage de ressources absentes ?
Nétait-ce pas elle qui, seule, savait contrebalancer une prodigalité obligatoire par une économie habile, et conduire le budget paternel, sans trop de heurts, dun bout à lautre de lannée ?
Et Hortense, mieux que personne, sentait bien que si, par impossible, elle abandonnait le gouvernail, la barque irait à la dérive.
Son père nétait quun excellent officier ; sa mère, la plus faible et la plus indolente des femmes ; Judith, une belle fille capricieuse. Aucun des trois ne connaissait la valeur de lor et ne se rendait compte de lécroulement inévitable, dans un temps donné, de leur position actuelle.
Si je ne suis pas là, songeait Hortense, quand viendra la retraite de mon père, ils ne pourront jamais supporter le coup, quelque prévu quil soit ; mais je serai là.
Sous lexceptionnelle gravité de Nestor se cachait toutefois la révolte dun cur aimant qui a beaucoup donné, qui reçoit peu, et qui aspire à de plus intimes affections.
Elle nanalysait pas linvolontaire soupir qui montait à ses lèvres, quand elle voyait passer Alain Duval et Marcelle, de retour de leur excursion dauphinoise, tendrement appuyés lun sur lautre, et se souriant sans le moindre respect humain.
Elle ne cherchait pas à approfondir létrange gonflement de cur qui loppressait quand Marie et Bébé, les chers orphelins, venaient se jeter éperdument dans ses bras avec de folles caresses.
Cétait linstinct de la femme qui palpitait en elle. Cétait linstinct de la maternité, sous lequel elle tressaillait sans comprendre.
Et puis, elle les aimait tant, les chers abandonnés, non pas, certes, que le capitaine ne se montrât pour eux le plus tendre des pères, mais les soins et lamour dune mère, ces divines merveilles que rien ne supplée, leur manquaient.
Quelquefois, quand ils étaient près delle, elle se surprenait à agrafer une ceinture, à boucler des cheveux rebelles, à attacher un nud par ci, une épingle par là, à gronder doucement dune négligence, à encourager à une étude difficile, à conseiller... presque à diriger.
Puis tout à coup, confuse de son entraînement, elle sarrêtait, rougissante, et levait sur M. Aubépin des yeux qui demandaient grâce pour son immixtion dans ces détails dintérieur.
Le capitaine la rassurait avec ce même sourire décoloré, quil ne quittait guère, et rentrait dans son mutisme.
Malgré son inguérissable sauvagerie, il sétait présenté chez le colonel, son voisin, afin de donner à ses enfants la joie de les rapprocher dHortense.
Ses visites étaient courtes et rares, la cavalerie et linfanterie nayant que bien peu de points de contact, mais elles autorisaient du moins les petits orphelins à accourir au premier signe de leur grande amie.
Le commandant Adalbert de Poitevy navait pas été le dernier à remarquer labsence du substitut aux jeudis de madame de Clarande.
Il tira de cette abstention prolongée des inductions qui se rapprochaient beaucoup de la vérité.
Sans savoir dune façon positive que M. Ernest Samson avait été repoussé, il comprit que les chances du jeune magistrat étaient irréparablement compromises et que les siennes remontaient dautant.
Le commandant de Poitevy possédait une dizaine de mille livres de rentes, ce qui lui permettait de faire au régiment une certaine figure, davoir une victoria, une livrée, et de jouer gros jeu au cercle militaire.
En lui, deux hommes se livraient un combat à outrance.
Lépicurien convoitait une grande fortune, cet incomparable levier ! des plaisirs sans trêve, des prodigalités, des folies, des voyages de Nabab, des rêves de Sardanapale.
Pour y arriver, il avait failli épouser, quelques années auparavant, une créole sang-mêlé, aussi millionnaire quolivâtre.
Lambitieux aspirait aux grades, aux honneurs militaires et semblait décidé à se servir de tout appui pour y atteindre.
Si la beauté, lesprit, lintrigue dune femme pouvaient laider à se hisser à ces hauteurs, neût-elle dautre dot que ses yeux et son intelligence, il eût épousé cette femme.
Cette double disposition desprit, qui jetait le commandant Adalbert de Poitevy dans un océan dincertitudes et dhésitations pénibles, expliquera lattrait qui lentraînait vers Judith, aussi bien que les raisons contraires qui lempêchaient de se déclarer ouvertement.
La difficulté de rencontrer lhéritière spécialement demandée quil rêvait le rapprocha beaucoup de la blonde fille du colonel.
Le pis-aller ne laissait pas que doffrir dagréables compensations.
Toutefois, une union avec Judith, dans des conditions pécuniaires aussi négatives, ne lui paraissait acceptable quavec la perspective dêtre attaché promptement à létat-major dun maréchal.
Ce serait laffaire de Judith de lobtenir. Ce serait à elle encore à tirer de ce poste toute la mise en lumière et tous les avantages quil est susceptible doffrir.
Le grade de lieutenant-colonel arriverait promptement sans léloigner de la personne du maréchal qui laurait distingué.
Moins de deux ans après, on serait colonel.
On obtiendrait Paris,... la garde... On se tiendrait habilement sous les regards du soleil. Et comme la femme saurait, avec une adresse exquise, en diriger sur les incontestables mérites du mari les rayons les plus dorés !
À la cour, car on y arriverait, parbleu ! Judith serait une compagne inappréciable. Aimée de la Souveraine, remarquée du Souverain, enviée de tous, cette jolie femme attrayante et spirituelle, était merveilleusement capable délever, en se jouant, celui dont elle porterait le nom aux premiers emplois.
Eh ! eh !... le titre de ministre de la guerre garde un légitime prestige dans larmée !
Ces perspectives vertigineuses et ces réflexions paradoxales, nées dans le cerveau froidement calculateur du commandant Adalbert de Poitevy, lamenèrent à accentuer de plus en plus les hommages empressés dont il entourait Judith.
Madame de Clarande, radieuse cette fois, suivait dun il attendri les progrès visibles de cette cour assidue.
Le colonel se préparait journellement à recevoir une ouverture officielle, et lon aurait pu le surprendre parfois se promenant dans son cabinet dun air épanoui, en improvisant son futur petit discours beau-paternel.
La belle jeune fille, objet de cette persistante attention, était flattée, charmée,... touchée même, autant du moins que son cur, fermé par une constante adoration delle-même, était capable de ressentir un sentiment tendre.
Dans la société viennoise, on ne sabordait plus sans se dire :
Le commandant a-t-il fait sa demande ?
À quand le mariage ?
Mademoiselle Judith de Clarande était un peu pâle, hier.
Ah ! vous savez..., lémotion.
Cela fera un couple superbe.
Mais enfin, quattendent-ils ?
Vainement, bien vainement, madame veuve Myonnet avait espéré lexécution de la promesse du commandant Adalbert de Poitevy, de venir lui présenter ses hommages à loccasion du terme.
Deux fins de mois sétaient écoulées déjà, et le commandant, absorbé par des préoccupations dune tout autre nature, sétait contenté denvoyer son ordonnance avec un mot dexcuse banale et la somme due à sa propriétaire.
Larrivée de cette modique somme, ainsi présentée, exaspérait la veuve du fabricant de draps.
Elle se souciait vraiment bien de son loyer, une misère ! cétait le locataire quelle désirait voir.
En prévision de cette visite promise, elle avait rompu avec ses habitudes austères ; sa maison sétait rouverte, son deuil sétait éclairci.
Le 1er avril, elle lattendit sous les armes, en toilette violette criblée de jais étincelants, dans son salon transformé en serre chaude.
Rien ne parut.
Le 1er mai, sa robe mauve, arrivée la veille de Lyon, accusait le réveil positif dune coquetterie si longtemps somnolente.
Lordonnance du commandant apporta un petit billet bien tourné ; mais du bel officier, pas lombre.
À cette seconde déception, madame Myonnet éprouva une vive colère, la colère des êtres passionnés qui veulent sans motif et sexaltent sans mesure.
Lexagération romanesque de son sombre veuvage lavait prédisposée à cette résurrection foudroyante des instincts féminins les plus enracinés et les plus impérieux.
Son esprit, atrophié par les desséchantes impressions de la solitude, passa sans transition à une soif immodérée de changement, de société, de vie.
Sa maison lui parut désolée, son existence étouffante, son entourage absurde, son deuil écrasant, et son éternelle douleur sans raison dêtre désormais.
Elle avait pleuré quatre ans entiers. Elle avait vécu dans la retraite ; elle avait laissé dormir sans emploi ses splendides revenus.
Nétait-ce pas suffisamment payer sa dette de souvenir à un époux assez vulgaire en somme, passablement égoïste, et qui même, si elle en voulait croire certains malins propos, navait pas toujours religieusement gardé à sa femme la foi jurée ?
Lorsque, pour la première fois, madame Myonnet savisa de ces réflexions réalistes, elle nhésita plus que par convenance à se dépouiller de son attirail funéraire ; mais elle commença prudemment par retirer chaque matin, un voile, un crêpe, un signe de deuil trop profond.
Si elle sut garder, du reste, quelques ménagements extérieurs dans sa propre transformation, elle eut infiniment moins de sagesse pour ses sentiments intimes, qui se développaient de plus en plus largement à mesure que tombaient les enveloppes funèbres.
Elle navait pas revu M. Adalbert de Poitevy depuis la soirée passée chez madame de Fontille ; mais son image lui était restée présente avec une prodigieuse fidélité et une étrange douceur.
Elle voulait revoir ces beaux grands yeux hardis, et baisser les siens sous leur rayon.
Elle voulait entendre cette voix hautaine, aux aristocratiques intonations, et mêler sa voix troublée à cette parole enivrante.
Elle voulait... mais le commandant Adalbert de Poitevy se prêtait si mal à ce désir de veuve... consolée, quil ne daignait même pas lui octroyer la faveur dune visite.
Bien des femmes auraient été froissées de cet oubli, auraient rendu indifférence pour indifférence, et auraient eu grandement raison.
Limagination montée à son paroxysme de madame Myonnet ne devait pas se rendre si vite, ni sans un suprême effort.
Un matin, comme le commandant de Poitevy prenait son courrier des mains de son ordonnance, il remarqua, au milieu de deux lettres de service et dun paquet de journaux, une petite enveloppe coquette, mignonne, qui frappa immédiatement son flair dhomme à bonnes fortunes.
La lettre était effroyablement parfumée et trahissait, par cet excès, linexpérience dun début ; mais ladresse en était tracée par une main féminine, et le cachet portait, moulé en cire verte, une clef symbolique, qui pouvait bien être celle dun cur.
Ah !... ah !... fit-il en humant ces exhalaisons violentes avec un sourire légèrement dédaigneux, doù vient donc ce poulet ?... De Vienne même. Il y a donc des Viennoises capables de cet abus de parfumerie ?
Il émietta la cire par petits coups réguliers, déchira lenveloppe avec un geste indolent, déplia le papier, et, toujours souriant, lut enfin cette missive :
« Monsieur le commandant,
« Avez-vous des ennemis,... des rivaux,... quelquun qui vous veuille du mal ? Je ne sais, mais le hasard le plus étrange ma mis sur la trace dune sorte de complot contre votre sûreté.
« Nallez pas au Cercle militaire ce soir, et méfiez-vous du coin de muraille sombre entre le quai et la vieille église de Saint-André-le-Bas.
« Si plus de détails pouvaient vous donner confiance en ma recommandation, si bizarre quelle puisse vous paraître, je suis prête à vous dire de vive voix ce que je ne saurais vous écrire.
« Soyez prudent et ne riez pas surtout de lavis de votre protectrice du hasard.
« Apolline Myonet. »
La plus vive surprise se peignit sur le visage du commandant à cette lecture fantastique.
Un complot..., le coin du quai et de la vieille église..., Madame Myonnet confidente..., Madame Myonnet avertisseur..., cétait incompréhensible !
Cétait surtout si prodigieusement amusant que, malgré la prière du petit billet, un accès de gaieté homérique sempara de M. de Poitevy.
Il sy abandonna franchement, ne cessant de rire que pour relire lavis mystérieux, ninterrompant sa lecture que pour rire de plus belle.
Enfin, comme la plus légitime hilarité sémousse et séteint à la longue, le commandant finit par recouvrer un calme relatif et put envisager la situation.
Madame Myonnet, sa propriétaire, quil avait à peine entrevue, et dont le souvenir lui revenait comme celui dune femme assez commune, navait évidemment aucun intérêt à lui faire parvenir un avertissement aussi bizarre.
Il fallait réellement quune circonstance fortuite leût amenée à pénétrer un projet ténébreux contre sa personne.
À moins toutefois que, crédule ou peureuse, elle neût été trompée par des apparences vraisemblables et des déductions faussement appliquées.
Par suite du vieux proverbe : Il ny pas de fumée sans feu, le commandant de Poitevy, après longues réflexions, inclina tout doucement à croire quil avait enflammé une haine secrète à la suite de quelque galante aventure.
Dans la société viennoise, sa conscience ne lui reprochait aucun écart, et, sil avait des ennemis, ce nétait pas parmi ses égaux quil devait les chercher.
Restait la probabilité dune jalousie de bas étage..., de celle qui ne recule pas devant une brutale agression.
En cherchant bien, M. de Poitevy retrouva, dans un repli de sa mémoire, le minois agaçant dune jolie petite ouvrière en soie qui avait, lannée précédente, accroché son nid de fillette travailleuse dans une mansarde qui faisait face au logement du bel officier.
Malheureusement, elle était aussi curieuse que jolie, et montrait une aptitude toute particulière à interpréter les signaux télégraphiques que lui prodiguait son oisif voisin.
Lintrigue sétait dénouée le plus prosaïquement possible par un projet de mariage entre la fillette trop légère et un brave ouvrier tisseur, aussi aveugle quamoureux.
Mais rien ne prouvait quune indiscrétion, une imprudence, une querelle neût ouvert les yeux au nouveau marié et allumé une jalousie rétrospective.
Ne pouvant se venger ouvertement dun tel rival, louvrier avait dû machiner quelque trame bien noire contre lancien séducteur de la piquante Mariette.
Ce devait être cela.
Ces considérations, qui ne manquaient pas dune certaine vraisemblance, déterminèrent le commandant Adalbert de Poitevy à faire plus dhonneur à cette sotte histoire quil ne lui en aurait accordé en toute autre occasion.
Il voulut en avoir le cur net et se rendre compte à quelle sorte dennemis il avait affaire, sans cependant mettre âme qui vive dans sa confidence.
Le soir venu, le commandant sortit comme à lordinaire, vers neuf heures, de la pension des officiers supérieurs où il prenait toujours son café, et se dirigea par le quai, suivant sa coutume, vers le Cercle militaire.
La nuit était noire, lair du Rhône très vif, et le grand manteau dont il était enveloppé nétait nullement déplacé par cette fraîche soirée de printemps.
Le Cercle militaire était alors situé à langle du quai du Rhône et du quai de la Gère. On y entrait par une petite porte ouverte sous une belle terrasse en rotonde qui dominait la jonction de la rivière et du fleuve.
On y avait également accès par une porte cochère dans la vieille rue de Saint-André-le-Bas, aussitôt après avoir dépassé léglise.
Les habitués pénétraient ordinairement par la petite porte.
Pour latteindre, il fallait côtoyer lespèce de renfoncement sombre formé par le retrait de léglise, laquelle na jamais été achevée, et tombe de vieillesse avant davoir vu ouvrir son portail de façade indiqué sur le quai.
Cétait là le point dangereux signalé par la lettre révélatrice.
Lorsquil en fut assez rapproché, le commandant rejeta du bras droit le caban qui lenveloppait, et, de la main gauche, dirigea sur le coin obscur la soudaine clarté, jusque-là dissimulée, dune lanterne sourde.
La lettre navait pas menti.
Trois hommes étaient debout, immobiles, collés au mur de léglise.
Cette lumière aveuglante, qui neut que la durée dun éclair, parut les stupéfier.
Certes, sils sattendaient à quelque chose, ce nétait point à cette bravade.
Le commandant referma son manteau et lombre opaque sétendit de nouveau autour de lui.
Cest, à nen pas douter, le mari de Mariette, pensa-t-il.
Alors, sans hâter le pas, brave et presque dédaigneux, il dépassa le Cercle militaire et enfila le quai de Gère qui se trouvait à sa droite.
Le faubourg de Pont-lÉvêque sétendait à perte de vue, indiqué par les mille lumières de ses manufactures et, là-bas, tout au bout, par la flamboyante lueur de ses hauts-fourneaux.
Le commandant sarrêta pour écouter sil nétait pas suivi, mais le plus complet silence régnait dans le faubourg endormi.
Le mari et ses accolytes sont de pauvres hères ! pensa-t-il encore avec mépris.
Leau de la Gère glissait mélancoliquement entre les grosses roues des fabriques, et les reflets du gaz tremblotaient à sa surface noirâtre.
Le commandant fit encore une centaine de pas, et examina avec une certaine hésitation une belle et grande maison qui portait haut son faîte couronné de cheminées et semblait baigner ses pieds dans la Gère.
Cétait la maison de feu M. Myonnet, le riche fabricant de draps.
Après avoir tâtonné le long du mur, M. de Poitevy rencontra une sonnette qui rendit une vibration prolongée.
On est capable de ne pas mouvrir si tard, songeait-il.
Au bout de quelques secondes, une femme de chambre parut, une lampe à la main.
Mademoiselle, dit le commandant, je vous prie de porter mes excuses à madame Myonnet pour lheure tardive où je me présente chez elle, et lui demander de ma part la faveur dun moment dentretien.
Donnez-vous la peine dentrer, monsieur, répondit simplement la soubrette.
Sans prévenir madame Myonnet ?
Madame reçoit toujours quand elle est à la maison.
Le commandant ne se fit pas prier davantage et suivit son guide.
Il traversa de la sorte toute une enfilade dappartements immenses, froids, qui sentaient la province et le renfermé.
Puis la femme de chambre souleva une portière et lintroduisit silencieusement dans le cabinet de travail de feu Myonnet, dont la veuve avait fait récemment son boudoir.
Cétait une petite pièce ronde, gaie, tapissée de grands bouquets riants qui symbolisaient une autre floraison..., toute morale celle-là.
Des meubles de moquette également fleurie, bas et confortables, y étaient capricieusement répandus.
Un piano était ouvert ; une pile de livres séquilibrait sur la table ; une corbeille à ouvrage laissait déborder des laines aux vives couleurs.
La lumière dune lampe tamisée par un abat-jour de soie et de dentelle, tombait sur la tête penchée de la maîtresse de céans.
Assise le dos tourné à la porte, le front dans la main, madame Apolline Myonnet paraissait plongée dans la plus profonde rêverie.
Cette attitude suffisamment gracieuse lui seyait du reste agréablement.
Au bruit de la portière, qui retombait lourdement sur les talons du commandant, elle retourna la tête, et sans se retourner, dun ton paisible :
Justine, demanda-t-elle, qui donc a sonné ?
M. de Poitevy sinclina en disant de sa voix dor :
Cest votre très humble et surtout très reconnaissant serviteur, madame.
La veuve fit un cri merveilleusement naturel, se leva dun bond, courut à lofficier, et, le regardant bien en face :
Oh ! limprudent !... murmura-t-elle en lui tendant les deux mains.
Ce geste si cordial, cet accueil naïvement touchant déconcertèrent dabord M. de Poitevy.
Il sattendait aux pruderies mignardes dune veuve provinciale dont on assiège la sonnette passé neuf heures.
Il trouvait, au contraire, une femme émue, simple, presque une amie.
Pourquoi être sorti ce soir ? interrogea-t-elle en lui indiquant un siège.
Pour vous voir dabord, madame, pour les voir ensuite.
Elle tressaillit.
Et vous... les avez vus ?
Certainement.
Ô Dieu !
Jai vu trois solides gaillards aplatis dans un angle sombre.
Madame Myonnet eut un léger tremblement dans la voix.
Assez pour les reconnaître ?
Leurs chapeaux rabattus à lespagnole leur cachaient le visage..., et la lumière a paru les contrarier énormément.
La lumière !... quelle lumière ?
Il sourit en montrant la lanterne sourde éteinte.
Voici mes armes, dit-il.
Ainsi, ils nont pu vous voir ?
Je ne leur en ai pas laissé le temps.
Mais si, guidés par cette clarté, ils sétaient jetés sur vous ?
La prévoyance gouvernementale nous met une épée au côté.
Dieu soit béni !... mais quelle alerte !
Combien vous êtes bonne, madame, davoir pris quelque intérêt à ma chétive personne !
Et la charité chrétienne, monsieur ? fit-elle en riant.
Ah ! cest une très belle chose, assurément, madame ; mais, en cette circonstance, je lui préfère le plus léger mouvement du cur.
À cette galanterie, madame Myonnet rougit dune façon prodigieuse ; or, si le rire lembellissait, la rougeur lui allait assez mal.
Enfin, reprit-elle, vous mavez fait une peur horrible... et jen tremble encore, je crois.
On avait donc des projets bien atroces à mon sujet ?
Eh !... qui peut savoir ?
Mais... vous, madame ?
Oh !... si peu.
Vous mavez rendu un trop éminent service pour hésiter à me faire part de tout ce qui peut sy rapporter.
La veuve le regarda, sagita ; puis, prenant son parti : Je vais vous raconter mon aventure, dit-elle ; vous jugerez ensuite.
Le commandant rapprocha son fauteuil.
« Cétait hier ; la soirée était belle, quoique sans lune, et je métais oubliée à rêver dans mon jardin, si bien que, la nuit venue, jétais encore appuyée contre la terrasse qui descend à la Gère.
« Il me sembla bientôt distinguer deux ombres blotties sur les dernières marches de lescalier qui, de la rivière, conduit au séchoir dune manufacture de draps toute voisine de ma maison.
« Deux voix basses, aux intonations masculines, montaient jusquà moi, quils ne savaient, certes, pas si près.
Je te dis quil ne mourra que de ma main, disait lun de ces deux hommes.
Cest dangereux, répondait lautre.
Quand on a une bonne poigne, pas de risque.
Et sil crie ?
À neuf heures, le quai est désert.
Cela nempêche pas les cris dêtre entendus.
Jaurai un tampon.
Il peut séchapper.
Je suis sûr de moi.
Il peut nous apercevoir... le premier.
Allons donc !... dans langle du quai et de la vieille église de Saint-André-le-Bas... Je len défie !
Et sil se débat trop fort ?
Le Rhône est tout proche.
Tu sais ce quon risque à ce jeu-là ?
Possible..., mais il le faut.
« Ici les voix devinrent si basses quil me devint impossible de saisir la suite de ce plan. Je ne pus également pas deviner si celui des interlocuteurs qui paraissait le plus acharné était soudoyé par une main inconnue ou satisfaisait une vengeance personnelle.
« Votre nom seul, prononcé par lun avec menace, par lautre avec curiosité, marrivait assez distinctement.
« Aux lambeaux de phrases qui sajoutaient à ce nom, je ne pouvais plus douter que ce ne fût de vous, monsieur, dont il sagît entre ces deux misérables.
« Au moment où, glacée de terreur, jessayais de me glisser sans bruit le long de la terrasse pour aller donner léveil chez moi, une branche, accrochée par ma robe, rendit un petit son sec qui les fit fuir.
« Je nentendis plus rien, je ne vis plus rien ; ils avaient escaladé lestement les terrasses voisines et disparaissaient dans lombre.
« Ce fut alors que, vivement inquiète, résolue à vous avertir de cet inexplicable guet-apens, ne sachant comment my prendre pour ne blesser ni les convenances, ni votre dignité, je vous griffonnai les quelques mots... »
Auxquels je dois davoir fait faire le pied de grue à messieurs les assassins, acheva le commandant.
Et, comme ce récit paraissait avoir profondément impressionné la veuve, le galant officier ne crut pas pouvoir se dispenser de mettre un baiser plein de chaleur sur la main rougeaude qui avait tracé les lignes révélatrices.
À cette démonstration de gratitude, lémotion de madame Myonnet prit des proportions inquiétantes pour sa réserve, et bien flatteuses pour lamour-propre du commandant.
Elle devint tour à tour violette et verte, elle parut oppressée, elle ouvrit une fenêtre, et retomba à demi pâmée sur son fauteuil.
M. de Poitevy la contemplait avec surprise. Leffarement ne lui messeyait pas trop et cette petite suffocation, habilement dessinée, lui avait permis de mettre en relief les indiscrétions, quelle supposait séduisantes, dun peignoir de cachemire blanc, agrémenté de velours noir.
La conversation retrouva difficilement son équilibre... Cétait une sensitive que cette robuste veuve.
Elle se prétendit un peu souffrante, par suite de linquiétude quelle avait éprouvée, de la violence quelle avait dû faire subir à sa nature, et de la joie quelle ressentait de voir sain et sauf celui quelle avait préservé.
Le commandant, après sêtre confondu en actions de grâces qui sadressaient beaucoup plus au procédé de la dame, quau danger proprement dit quelle lui avait indiqué, se retira discrètement, avec la permission de revenir le lendemain sinformer de cette délicate santé, compromise par sa faute.
Lorsquelle eut entendu retomber derrière lui la porte de sa maison, une joie sans mélange gonfla le cur de madame Myonnet.
Il était venu !... il avait parlé... et avec quelle voix !... il lavait regardée... et quel regard de feu !... Il avait laissé sur sa main la brûlante impression dun baiser quelle y sentait encore... Il reviendrait demain, certainement..., après-demain peut-être..., toujours, si elle savait se faire aimer !
Elle neut pas le loisir de sabandonner longuement à ses sensations exquises.
La femme de chambre ouvrit la chambre du boudoir.
Madame, dit-elle dun air mystérieux, ils viennent darriver.
Bien ! dit la veuve.
Faut-il quils reviennent demain soir ?
Non, je nai plus besoin de leurs services.
Madame Myonnet se leva, prit dans son secrétaire trois rouleaux disposés sur la tablette, et, les tendant à Justine :
Donnez-leur cet argent... et quils filent, dit-elle durement.
Le commandant Adalbert de Poitevy rentra chez lui dun pas tranquille en pensant que le mari de Mariette en avait été pour ses frais dattente, et que le guet-apens, quil cultivait avec un certain talent, ne lui réussissait pas.
Il était décidé, du reste, maintenant quil se croyait sûr de connaître lennemi, de ne pas provoquer cette vengeance brutale, de se tenir sur ses gardes et de gagner tout simplement le Cercle militaire par les rues, au lieu de sy rendre par les quais.
Quel abominable mari a cette pauvre petite Mariette ! se disait-il, et faut-il que le besoin de la propriété légitime soit incrusté dans les curs féminins, pour avoir décidé cette fillette à épouser ce pendard !
Il sendormit sur cette réflexion physiologique et rêva beaucoup plus de louvrière persécutée que de son rustre dépoux.
Le lendemain, vers trois heures, M. de Poitevy se ressouvint que, grâce aux émotions dont il avait émaillé la veille la monotone existence de madame Myonnet, sa santé pouvait être compromise, et quil était de bon goût daller sen informer.
Nous ne répondrions pas que cette perspective de promenade au faubourg de Pont-lÉvêque, tandis quil avait lhabitude à ce moment-là de parader à cheval sous les fenêtres de Judith, lui fût tout à fait agréable.
Mais on doit bien quelques égards à une femme qui vous a épargné la noyade ou évité de recevoir trois pouces de lame dans le corps.
Il partit en victoria, quil conduisait lui-même avec laisance dun sportsman accompli, et révolutionna tout le faubourg de Pont-lÉvêque, accouru pour mieux admirer la légèreté de la voiture, lélégant steppeur alezan, le groom en livrée marron, et le maître en tenue de fantaisie.
Comme il approchait de la maison Myonnet, il remarqua un encombrement insolite dans la rue, heureusement large en cet endroit.
Des charrettes de sacs de blé rebondis, des voitures de foin odorant salignaient à la file. Cétait jour de marché, il est vrai, mais le marché ne se tenait pas là.
Des paysans, chargés de volailles vivantes et bruyantes, des campagnardes, ployant sous les paniers de beurre et dufs, attendaient, groupés sur le seuil de la maison de la veuve ou rangés dans le vestibule.
Ce fut à grand-peine que le coquet équipage put se faire une trouée au milieu de ce déploiement de richesses agricoles et de personnalités agrestes.
M. de Poitevy sauta à terre, jeta les rênes à son groom, et pénétra dans la maison en promenant autour de lui un regard surpris et railleur.
Justine, debout au milieu du vestibule, appelait chaque paysan par son nom, lui parlait comme à une ancienne connaissance, et le faisait entrer dans une immense salle à manger qui occupait une partie du rez-de-chaussée.
En apercevant le commandant, la soubrette, qui était investie de toute la confiance de sa maîtresse, vint à lui avec empressement.
Ah ! monsieur arrive au milieu de bien du tapage. Si madame avait prévu la visite de monsieur, elle aurait renvoyé tout ce monde.
Quest-ce donc que tous ces braves gens ! demanda M. de Poitevy.
Ce sont les fermiers de madame qui apportent leurs redevances.
Une belle collection de tenanciers, ma foi !
Ils ne sont pas tous là, cependant. Cela fatiguerait trop madame de les recevoir le même jour.
Je le crois, pardieu, bien ! si tous ces gaillards ont beaucoup de comptes à régler avec elle.
Aussi, jengage madame à prendre un intendant.
Je vois que lheure est mal choisie pour déranger madame Myonnet. Vous lui direz, je vous prie...
Non, non, monsieur..., madame serait certainement fâchée..., veuillez entrer..., les fermiers attendront.
Et, faisant signe au visiteur de la suivre, Justine traversa la salle à manger et fit entrer le commandant dans un grand salon qui y faisait suite.
Un monde que ce salon !... vaste, sombre, fané. Le portrait de feu Myonnet en était le plus bel ornement.
La veuve sy trouvait en compagnie dun vieux monsieur, sec comme une épine et courbé comme un bec de perroquet, qui feuilletait des papiers accumulés sur la table ronde.
Elle vint, le sourire aux lèvres, au-devant de M. de Poitevy, se faisant toute gracieuse et laissant crier sur le parquet lépaisse soie lilas de sa robe traînante.
Vous avez tous les courages, minauda-t-elle... Hier vous braviez linconnu, aujourdhui la distance.
Je nai garde daccepter léloge, madame, riposta-t-il ; ce serait me reconnaître un mérite que je nai pas en venant chez vous.
Oh !... monsieur...
Je crains seulement davoir maladroitement choisi linstant de ma visite.
À cause de ces braves paysans ?... Ne vous en inquiétez pas, je vous prie ; je suis si lasse de compter avec eux que, ce matin, jai signé en blanc une foule de reçus que maître Nabelet voudra bien se charger de remplir ; nest-ce pas, mon cher notaire ?
Je suis tout à vos ordres, madame, répondit cérémonieusement le notaire.
Merci ! Ces détails me rompent la tête.
Même ceux-ci, madame ?
Et maître Nabelet désignait son portefeuille.
Quest-ce donc ?
Lachat dobligations Paris-Lyon-Méditerranée, dont javais lhonneur de vous entretenir tout à lheure.
Si lopération vous semble bonne, faites-là.
Vous mautorisez à y consacrer cent vingt mille francs ?
Sans doute.
Il est également convenu que je vous achète, au nominatif, deux cent mille francs, rentes trois pour cent ?
Oui.
Et quatre-vingt-quinze mille à quatre et demi ?
Cest cela même.
Les hypothèques sont excellentes.
Ny touchons pas.
Et quant au reste ?
Eh bien ! quant au reste..., vous aviserez.
Je vous demande lautorisation demporter ces titres pour les mettre en règle.
Emportez, mon cher notaire, emportez.
Maître Nabelet réunit en un volumineux dossier ces papiers particulièrement vénérables qui sentent le grand-livre et les compagnies de chemin de fer.
Il les contempla en connaisseur, leur sourit, les mit sous son bras, et sortit en saluant la veuve avec une nuance de respect profondément accentuée.
Maître Nabelet, lui répéta-t-elle, débarrassez-moi bien vite de mes fermiers.
Lorsquil eut disparu, elle se tourna vers le commandant avec un air dabattement et de fatigue.
Pardonnez-moi, dit-elle, de traiter forcément devant vous ces questions désagréables.
Ah ! madame ! combien de gens sinscriraient volontiers en faux contre cette épithète !
Elle est positivement juste cependant, en ce qui me concerne. Il faut si peu à une pauvre femme, seule et détachée de tout comme je le suis !
Si josais, madame, je dirais : trop détachée.
Oui... cest possible... je le sens... mais à quoi donc pourrais-je trouver du plaisir ou de lintérêt ?
Elle courba la tête de la plus mélancolique façon, attendant une protestation ou un conseil.
Rien ne vint.
Alors la tête languissante se redressa, et la voix retrouva un accent moins lamentable.
Quel bonheur, monsieur, que votre présence ait mis un terme à la procession que je subissais depuis ce matin !
Vous me réconciliez avec moi-même, madame ; je me jugeais importun.
Vous êtes providentiel, au contraire.
Les soins qui vous occupent sont un peu lourds pour la délicatesse dune femme, reprit le commandant en enveloppant dun regard moitié figue, moitié raisin, lopulente rotondité de la veuve.
Elle prit le regard du côté « raisin » et répondit avec un léger dépit :
Cest pourquoi jai converti la moitié de mes revenus en rentes : ce sera désormais laffaire de maître Nabelet. Pour le reste, je prendrai un gérant.
Sage pensée, madame.
Mais au fait, monsieur... ne pourriez-vous me découvrir, dans votre régiment, quelque sous-officier prêt à quitter le service et que tenterait la gérance de mes propriétés ?
Cela ferait le bonheur de pas mal dentre eux.
Eh bien, songez-y, voulez-vous ? Ce sera me rendre service.
Voilà mon zèle tout enflammé, madame.
Jai grande confiance dans lhonnêteté militaire.
Elle est proverbiale et surtout méritée.
Il me semble quun intendant découvert par votre expérience ne saurait être quune perle.
Ce serait aller trop loin que dy compter. Toutefois jai mon projet.
Les questions de fortune et de gérance furent alors abandonnées, et la conversation prit un tour moins financier.
La veuve était rayonnante ; mais le commandant ne pouvait se défendre dune certaine préoccupation depuis le mirage de chiffres éloquents dont maître Nabelet, le notaire, lavait ébloui.
Le détachement de madame Myonnet, sa lassitude des affaires dargent lui paraissaient à la fois invraisemblables et dangereux.
Comme on la volerait ! pensait-il ; combien la pauvre femme connaît peu la valeur de lor... et surtout le grand art den jouir !
Sa visite fut courte, malgré les instances de la veuve ; il mit à ne pas la retenir plus longtemps loin de ses devoirs de propriétaire, un jour de rentrées, une discrétion qui parut la contrarier quelque peu.
La pauvre femme ne prévoyait plus, en effet, par quel nouvel attrait elle obtiendrait encore sa présence si désirée.
Quand il sortit, la salle à manger se vidait lentement : le notaire déployait une prodigieuse activité, et, devant la porte grande ouverte, défilaient toujours les voitures de grains et de fourrages qui allaient déverser dans les greniers de la veuve leurs redevances semestrielles.
Le commandant remonta dun pied leste dans la victoria, et lâcha les rênes au steppeur impatient, qui, tout joyeux déchapper à son rustique voisinage, partit au trot allongé.
Madame Apolline Myonnet, le front appuyé aux vitres de son salon, suivit dun regard noyé de langueur le rapide attelage, et le reporta ensuite avec une certaine satisfaction sur létalage dabondance et de bien-être villageois dont elle avait su tirer un ingénieux parti de mise en scène.
De son côté, pendant sa course à travers le faubourg, le commandant Adalbert de Poitevy ne cessa de répéter :
Elle doit avoir plus dun million !
Il était tard déjà. Lheure à laquelle le bel officier avait coutume de traverser le quai et denvoyer le plus élégant des saluts au balcon du colonel était passée depuis longtemps.
Judith, qui daignait consentir à se laisser voir de celui quelle considérait comme un prétendant attitré, ne voulut pas paraître lattendre, et se retira au fond du salon avec une mauvaise humeur mal dissimulée.
Elle entendit de loin, sur le pavé, le léger roulement des roues sveltes, semblables à de gigantesques araignées ; mais sa dignité ne lui permettait plus de montrer à loublieux son visage maussade.
Celui-ci remarqua certainement labsence de la belle jeune fille, mais sa tristesse fut mitigée par le développement dun calcul quil poursuivait patiemment.
Un million de terres ! songeait-il. En réalisant les biens-fonds et achetant des titres solides, on doublerait son revenu.
La victoria toucha au quartier de cavalerie.
Appelez le maréchal des logis Rulmann, dit M. de Poitevy au planton.
Le maréchal des logis Rulmann ne tarda pas à paraître, la main droite au shako, la gauche à la jonction du cuir et du drap de son pantalon.
Rien quà voir son honnête visage dAlsacien, tout épanoui de santé et de candeur, on avait confiance en cette primitive nature.
Rulmann, nest-ce pas ce mois-ci que vous quittez le régiment ?
Dans huit jours, mon commandant... quinze ans de service !... et pas de chance.
Et vous allez ?
Au pays, mon commandant.
Vous avez sans doute une place en vue ?
Malheureusement non, mon commandant ; au village, les places sont rares.
Mais à la ville ?
Je nai pas de protections.
Seriez-vous satisfait de trouver à vous caser ici-même ?
Ici !... Ah ! cristi !... quelle veine !
On vit la large face du maréchal des logis séclairer dune flamme joyeuse.
Il pensait à certaine Alsacienne, non moins épaisse, non moins tendre que lui, quil allait falloir abandonner.
Et qui pouvait prévoir si cette ouverture inattendue nallait pas, au contraire, le rapprocher de sa payse ?
Ici ! répétait-il, en roulant des yeux ronds et clairs comme des boules dagate.
Voilà, dit le commandant. Écoutez mes instructions. Vous irez demain, vers dix heures, au faubourg de Pont-lÉvêque, chez madame veuve Myonnet, et lui remettrez ceci de ma part. Cela suffira pour être introduit.
Il prit dans son portefeuille une carte armoriée, et au verso de ce nom aristocratique qui hallucinait la veuve, il écrivit, au crayon, ces quelques mots :
« Rulmann, ex-maréchal des logis de cavalerie, bon, brave, suffisamment intelligent, fidèle comme un barbet, loyauté des temps antiques, fera un intendant idéal. »
M. de Poitevy remit la carte au sous-officier ahuri.
Tâchez de plaire à la dame qui veut vous confier ses terres à gérer, dit-il, et revenez, aussitôt après, me rendre réponse chez moi.
La victoria repartit, et Rulmann resta cloué au sol, tournant et retournant dans ses gros doigts la fragile carte introductrice, sans trop se rendre compte que ce signalement fantaisiste se rapportait vraisemblablement à son individu.
Il est à supposer que, protégé par ce talisman, dont il ne soupçonnait pas la toute-puissance, le maréchal des logis sut trouver, dès le premier abord, le chemin des bonnes grâces de madame Myonnet.
Après lavoir sommairement examiné, lui avoir adressé pour la forme quelques questions sur ses connaissances en agriculture et en arithmétique, elle se montra très satisfaite.
Elle le renvoya avec la promesse formelle du titre dintendant, lui confiant la surveillance de ses rentrées locatives, de ses réparations foncières ou immobilières, du soin de renvoyer les fermiers insolvables et dinstaller les titulaires nouveaux, etc., etc...
Le tout aux appointements de deux mille quatre cents francs.
Jamais, au grand jamais, dans ses rêves les plus ambitieux, les plus insensés même, le digne Alsacien navait osé entrevoir de semblables mines de Golconde.
Deux mille quatre cents francs !... cest-à-dire lindépendance, le confortable, une maison à soi, le mariage... et le bonheur avec Gretchen ! ! !
Madame Myonnet put comprendre, à lintime béatitude qui rayonna sur le front de son futur intendant, quelle venait de sannexer un dévouement à toute épreuve.
Au pas de course, chose merveilleuse pour un cavalier, Rulmann revint du faubourg de Pont-lEvêque chez le commandant.
Il avait bien envie, cependant, de passer dabord chez Gretchen. mais la discipline lemporta.
M. de Poitevy, revenu de bonne heure de la pension des officiers supérieurs, se promenait de long en large dans sa chambre, plongé dans des méditations dune insondable profondeur.
La vue du visage empourpré, semé de gouttes de sueur du triomphant sous-officier, lui arracha un sourire.
Eh bien, mon brave ?
Mon commandant, je noublierai jamais... ô mon commandant ! cest à vous que je dois mon avenir.
Vous plaisez à madame Myonnet ?
Il paraît que jai cette chance, mon commandant ; cest la première de ma vie.
Elle vous a engagé ?
Sur lheure.
Ah ! ah !
Et une solde, mon commandant... Deux cents francs par mois !
Bien cela !
Et une dame si bonne !
Oui ! très bonne, en effet.
Et si riche !
On le dit.
Cest sûr, mon commandant. Son intendant ne se croisera pas les bras.
Alors vous comptez sur du travail ?
Pour cela, oui. Elle ma dit tout net que sa fortune étant divisée en deux parts, le notaire administrerait ses titres, et que je serais chargé des terres et des maisons ; que ce serait pour ma moitié, cinquante mille livres de rentes dont jaurais à lui rendre compte.
Cinquante mille...
Cinquante mille livres de rentes, mon commandant.
Je vous félicite, dit le commandant dune voix instinctivement adoucie, en sadressant au futur administrateur de cette affriolante fortune.
Elle a deux millions ! pensa-t-il en congédiant dun geste protecteur la créature dévouée quil venait dintroduire dans la place.
Pas nest besoin de dire quen quittant M. de Poitevy, Rulmann reprit le pas gymnastique et ne le quitta quau quatrième étage de la maison de Gretchen.
Il y eut fête ce soir-là dans la chambrette de lAlsacienne.
Malgré les vents violents qui, suivant le cours du Rhône, balayent le littoral à cette époque de lannée, la fin de mai et le commencement de juin furent torrides à Vienne.
Chacun prit la fuite vers les champs, les habitants aisés possédant presque tous un petit château, une maison de campagne ou tout au moins un pied à terre dans les environs.
Il ne resta bientôt plus dans la ville que les étrangers, contraints par leurs fonctions publiques à ce stationnement sans trêve, ou les Viennois assez avisés pour avoir élu domicile sur le verdoyant coteau, dominé par la statue colossale de Notre-Dame-de-Pipet, où lon arrive par une pente raide, pittoresquement nommée Coupe-Jarrets.
La famille de Clarande voyait avec dépit ces départs successifs. Il était vraiment de mauvais ton de rester dans la ville poudreuse, tandis que lémigration devenait générale.
Madame de Clarande, habituée à paraître, en souffrait dans sa vanité ; Judith se plaignait amèrement ; Hortense se réjouissait, au contraire, par lespoir de réaliser quelques épargnes dans la saison chaude.
Le colonel avait les oreilles rompues de doléances, et se demandait soucieusement si ce ne serait pas un bon moyen à employer que de céder au désir de Judith pour lui rendre sa gaieté.
Ah ! il y avait beaucoup à faire pour effacer les nuages de ce front capricieux, car la blonde fille souffrait, dans le secret de sa pensée, toutes les tortures de linquiétude, sans redouter encore, toutefois, la honte de labandon.
La conduite du commandant de Poitevy à son égard devenait de plus en plus indéchiffrable. Il ne la fuyait pas encore, mais il ne la recherchait plus.
Elle se sentait battue en brèche, sans deviner doù venait locculte rivalité dont son instinct féminin salarmait.
Les cancans de la société, pour se propager maintenant de château en villa, nen étaient pas moins acérés.
Ce qui ressortait le plus clairement des apparences, même pour les plus myopes, cest que le commandant retardait à plaisir une solution, se montrait plus rarement chez le colonel, ne poursuivait plus Judith de ses galants hommages, et portait en tous lieux un front chargé de préoccupations profondes.
Les très bien informés affirmaient, en outre, que sa victoria stationnait plusieurs fois par semaine, des heures entières, devant la maison de madame Myonnet.
Il fut également remarqué que la veuve sétant établie dans une belle propriété quelle possédait au bord du Rhône, le commandant de Poitevy prenait un peu plus souvent que de raison, pour but de sa promenade à cheval, la gracieuse vallée dEstressin, où madame Myonnet jouait à la châtelaine.
Ces derniers détails, Judith les ignorait absolument.
Ce quelle ne pouvait ignorer, en revanche, cest que le cur dont elle se croyait souveraine incontestée lui échappait insensiblement.
Ses joues pâlirent, ses yeux se noyèrent de mélancolie. Madame de Clarande prit peur de ce changement.
Il faut lair de la campagne à cette enfant, déclara-t-elle à son mari, ce nest point une question de mode, cest une question de santé.
Cherchons une propriété à louer, répondit docilement le colonel.
Hortense, qui croyait deviner le motif de cette pâleur alarmante, jeta des cris daigle à une telle décision.
Louer une propriété !... quand il était si difficile de faire marcher de pair les revenus invariables avec les dépenses inattendues !... quand on venait de marier Marcelle !... de pourvoir au trousseau et à la dot !... et que la villégiature ne dispensait pas de conserver le logis du quai du Rhône !
Le colonel ne lui répondit quen montrant le visage altéré de sa favorite, et la sur dévouée se résigna.
Le colonel monta à cheval le jour même pour entreprendre une tournée de découverte autour de la ville dans un rayon de quelques kilomètres.
Il en fit cinq au petit trot, avant de fixer son choix sur une grande maison délabrée, mais commode, plantée sans grâce au bord de la route de Vienne à Beaurepaire, ombragée de vieux arbres touffus, et entourée dun clos très vaste qui pouvait, à la rigueur, mériter le titre de parc.
Cette propriété sappelait la Bouletière ; elle appartenait à un négociant lyonnais sur le point de faire faillite.
Moyennant deux cents francs par mois, le colonel en devint locataire pour la saison, avec jouissance des meubles, des fruits et de la basse-cour.
Ces arrangements pris, il conduisit triomphalement sa famille dans léden rustique quil lui avait découvert.
Madame de Clarande déclara la maison suffisante, lallée de platanes superbe, et certain bois feuillu, qui limitait la propriété, tout plein de poésie champêtre.
Judith promena sur toutes choses ses grands yeux indifférents ; elle remarqua seulement que, de la fenêtre de sa chambre, on dominait la grande route, quon entendrait de loin sonner sur le pavé le sabot de Solférino, le cheval du commandant.
Mais combien peu de fois devait retentir à ses oreilles ce bruit si désiré !
Hortense fit le tour du verger, constatant avec satisfaction que la vigne était pleine de promesses, que les pommiers ployaient sous les fruits, et que les groseilliers nains fourniraient largement sa provision de confitures.
La basse-cour lui offrit aussi des ressources consolantes en ufs frais et volailles, ce qui réconcilia quelque peu lexcellente ménagère avec le surcroît de charges qui lui incombait.
Les trois dames sinstallèrent tant bien que mal, en faisant les plus louables efforts pour se persuader que ce nouveau séjour leur était particulièrement agréable.
Judith y gagna, du moins, de cacher aux yeux inquisiteurs et indiscrets linquiétude grandissante qui la mordait au cur.
Le colonel venait, après le rapport, passer en famille une partie de la journée ; il regagnait Vienne dans la soirée, à la fraîcheur sereine, laissant son joli cheval arabe piaffer dimpatience sous lallure modérée à laquelle il le condamnait.
Parfois, on attelait la calèche, et lune de ces dames venait surprendre le colonel, faire des emplettes matinales ou sassurer de la présence de quelques visiteurs de lintimité pour le dimanche suivant.
Cétait là, du reste, la seule distraction de cette vie paisible.
Marcelle et son mari passaient régulièrement un ou deux jours par semaine à la Bouletière.
Le commandant Adalbert de Poitevy, M. et madame Fontille, la petite famille du capitaine Aubépin et deux ou trois officiers triés sur le volet, composaient la série ordinaire des invités.
Ces jours-là, la Bouletière prenait un grand air danimation. On dressait la table sous les platanes ; on causait gaiement et longuement à la clarté douce de la lune et lon reprenait le chemin de la ville, le plus tard possible, en caravane, en se donnant rendez-vous pour le dimanche suivant.
Un matin, Judith, qui méditait une très sérieuse conférence avec sa couturière, car la simplicité classique des champs ne modifiait en rien chez elle les droits imprescriptibles de la toilette, se fit conduire à Vienne de bonne heure.
Sautant légèrement en bas de la calèche, elle grimpa en courant les deux étages qui conduisaient au cabinet du colonel, afin de lembrasser avant de faire ses courses.
Le colonel est-il chez lui ? demanda-t-elle au planton qui se tenait dans lantichambre.
Oui, mademoiselle, répondit le planton en se collant respectueusement au mur.
Elle frappa pour la forme, ouvrit la porte, et pénétra, avec un froufrou soyeux, dans le cabinet de son père.
Le commandant Adalbert de Poitevy, debout près du bureau du colonel, se retourna et devint pâle, malgré tout son empire sur lui-même.
Elle, au contraire, sentit une chaleur ardente empourprer son visage troublé.
Depuis plusieurs jours, il navait pas paru à la Bouletière, et cétait bien la dernière personne quelle eût désiré trouver là, tant leurs relations devenaient pénibles.
Le commandant salua la jeune fille avec une politesse cérémonieuse si affectée quelle tressaillit sous un pressentiment glacial.
Ah ! cest toi, ma fille... si matin ? dit le colonel dun ton contrarié.
Bonjour, père ! dit-elle en faisant un pas en arrière, vous êtes occupé... je suis indiscrète et je me sauve bien vite.
Restez, par grâce, mademoiselle, reprit M. de Poitevy avec un nouveau salut plus compassé que le premier ; je me retire.
Commandant, dit le colonel avec une certaine sécheresse, je donnerai suite à laffaire dont vous venez de mentretenir.
Mon colonel !... mademoiselle !... fit M. de Poitevy avec une dernière inclinaison.
Judith, à demi tournée vers la fenêtre, fit, du haut de la tête, un léger signe.
Au revoir, commandant, dit brièvement le colonel.
À peine M. de Poitevy eut-il refermé derrière lui la porte du cabinet, que M. de Clarande asséna sur son bureau un maître coup de poing qui fit voler au loin les papiers dont il était couvert.
Quavez-vous donc ? sécria Judith effrayée.
Rien... rien... affaires de service.
Et cette lettre que vous dévorez des yeux... est-ce aussi une affaire de service ?
Je le crois parbleu bien !
Ah ! pardon... jaurais cru, à la façon dont vous la considériez, quelle vous offrait un intérêt tout particulier.
Je létudie... car je dois, comme chef de corps, apostiller cette importante missive, fit-il dune voix impatiente.
Et le colonel, dont une secrète colère faisait trembler la main, déplia sur son bureau la lettre que M. de Poitevy venait de lui apporter.
Elle était sur papier ministre, écrite en caractères merveilleusement moulés.
Judith fit discrètement un pas en arrière, mais, dévorée de curiosité, avertie par je ne sais quel pressentiment que cette lettre daffaires pouvait la toucher en quelque point, elle se rapprocha du fauteuil, avança la tête et lut distinctement par-dessus lépaule du colonel absorbé :
« Mon colonel,
« Jai lhonneur de vous adresser, pour être transmise à M. le ministre de la guerre, après lavoir appuyée, une demande de permission pour contracter mariage avec madame Sophie-Dorothée-Apolline Judeauville, veuve Myonnet, domiciliée à Vienne, département de lIsère.
« Le certificat est joint à la demande.
« Je suis, avec respect, mon colonel,
« Votre très humble et très obéissant serviteur.
« Adalbert de Poitevy.
« Chef descadrons au 17e hussards. »
Judith laissa échapper une exclamation sourde.
Le colonel, qui, dans sa préoccupation, avait oublié la présence de sa fille, se retourna vivement.
Elle était livide et chancelait.
Ah ! pauvre enfant ! sécria-t-il en allant à elle, les bras ouverts.
Judith étendit la main vers la lettre avec un sourire de suprême mépris.
Faux et cupide ! dit-elle dune voix âpre.
Le colonel, désespéré de la blessure quil entrevoyait, lentoura tendrement de ses bras, appuyant la tête blonde à son épaule, la berçant comme on fait dun enfant malade, en murmurant :
Écoute, chérie... il ne méritait pas toute lestime que nous lui accordions, vois-tu... puisquil est capable de préférer la richesse à lamour. On oublie facilement, crois-moi, celui quon nestime plus.
Judith se dégagea des bras de son père, en étendant les mains devant elle comme pour repousser un spectre.
Assez... assez... dit-elle ; mon père, sachez-le bien, M. de Poitevy nexiste plus pour moi !
La jeune fille posa ses lèvres froides sur le front de lexcellent homme, et sélança hors du cabinet.
Il voulut la retenir. Elle avait franchi les escaliers et se rejetait déjà dans la calèche, qui, sur un signe, repartit au grand trot.
Elle avait oublié sa couturière, sa toilette à sensation, ses courses dans les magasins. Que lui importait aujourdhui !
Blottie contre les coussins, sa voilette abaissée, son ombrelle abritant son visage, elle inclinait la tête pour ne pas reconnaître les passants, et de grosses larmes, chaudes et lourdes, tombaient de ses yeux clos.
Elle pleurait, laltière fille, son ambition déçue, ses espérances détruites, sa beauté dédaignée.
Peut-être pleurait-elle aussi le seul rayon damour qui eût jamais, non pas échauffé, mais caressé son cur sec.
À mesure quon approchait de la Bouletière, ses larmes se tarirent. La faiblesse naturelle, un instant surprise, disparaissait déjà, et lorgueil de la femme reprenait le dessus.
Madame de Clarande, Hortense et Marcelle travaillaient sous les platanes, lorsque le bruit bien connu de la calèche, entrant dans la cour, les fit sursauter.
Quétait-il arrivé ? Et comment Judith revenait-elle si vite ? On courut à sa rencontre, mais elle-même venait à la hâte pour les rassurer. Elle était pâle, mais sa voix ne tremblait plus.
Ce nest rien, dit-elle ; mon père va très bien.
Mais tu nas rien fait à Vienne ?
Non. Jai modifié mes projets en apprenant, dès mon entrée dans le cabinet du colonel, une nouvelle intéressante.
Ah !... Quelle nouvelle ?
Le mariage du commandant de Poitevy.
Le mariage !...
Avec madame veuve Myonnet.
Madame de Clarande se leva tout empourprée.
Que dis-tu ? balbutia-t-elle.
Marcelle joignit les mains. Hortense eut un sourire navré.
Alors, continua Judith, dont les dents serrées rendaient la voix stridente, jai jugé que le costume que jallais commander ne serait pas de circonstance, et je suis revenue prendre vos conseils.
Madame de Clarande nécoutait pas. Retombée sur son fauteuil, elle semblait frappée de stupeur.
Ce ne fut quau bout de quelques secondes quelle retrouva la parole, faculté dont elle se servit aussitôt pour maltraiter la résolution de M. de Poitevy avec une aigreur doublée de ressentiment maternel.
Judith, impassible en apparence, arrêta cette philippique violente, en faisant observer quil ne serait pas digne de se répandre en reproches contre un homme sur le compte de qui on sétait grossièrement trompé.
M. de Poitevy, dit-elle, est habile, puisquil ne sest jamais imprudemment avancé avec nous au point de ne pouvoir reculer ; il est à double visage, puisquil partageait ses soins entre deux femmes ; il est intéressé, puisque lamour de lor lemporte chez lui sur toute autre considération. Il ne me paraît mériter aucun regret.
Ah ! Judith !...
Et si vous maimez, ma mère, épargnez-moi les vôtres.
Elle serra les mains de madame de Clarande, avec une effusion qui lui était peu ordinaire, et, dun pas de reine, rentra dans la maison.
Sa mère la suivit pour essayer de la consoler ; mais lorgueilleuse fille était de celles qui ne veulent pas de consolation et savent souffrir seules.
Ce fut alors quelle apprécia sa retraite, qui lui permettait dabriter son humiliation loin des indiscrets et des impertinents.
Elle se prit de passion pour les ombreuses solitudes de la Bouletière, où elle senfonçait, pendant de longues heures, sans jamais accepter laumône dune commisération qui la blessait.
Dieu seul voyait les pleurs de rage et de vanité ulcérée quelle répandait dans ses heures de tristesse.
Cependant le mariage de M. de Poitevy, dont le bruit commençait à se répandre, défrayait les ébahissements sans fin et les commentaires sans trêve de la ville de Vienne.
De malins sourires séchangeaient, entre femmes, au nom seul de mademoiselle Judith de Clarande.
Et beaucoup dhommes se disaient, avec une teinte de dépit, que le commandant faisait preuve dintelligence plus queux tous en dorant son uniforme avec les millions du défunt marchand de draps.
La demande en autorisation de mariage, présentée par le colonel de Clarande au ministre de la guerre, rencontra dautant moins de difficultés dans les bureaux que la future épouse apportait une dot peu commune dans les ménages en général, et particulièrement dans les ménages militaires.
La réponse favorable fut donc aussi prompte que le permettaient les exigences de la hiérarchie, dont elle dut subir la filière.
Que dire du bonheur de madame Apolline Myonnet ? Le lyrisme le plus exalté ne suffirait certainement pas à célébrer en termes convenables la joie radieuse dont elle rayonnait.
Depuis quelle avait eu lart damener à ses pieds, humble et reconnaissant, la perle du 17e hussards, la veuve avait passé par une suite non interrompue démotions, de craintes, de désirs, despérances.
Dun il passionné, elle avait suivi les progrès rapides que faisait, dans cette nature calculatrice, la perspective dune belle fortune.
Car elle avait assez desprit pour se contenter des moyens dinfluence, si peu poétiques quils fussent, quelle possédait, sans regretter trop amèrement les dons plus délicats dont elle était privée.
Elle savait bien, et sen réjouissait, que lintendant quelle sétait laissé donner détaillerait naïvement à son protecteur toutes les ressources de cette richesse territoriale, si facile à augmenter.
Aussi Rulmann était-il investi de pleins pouvoirs et dune confiance dont il était justement fier.
Madame Myonnet ne précipitait rien, ne donnait rien au hasard ; elle attendait quune transformation, lente mais positive, eût changé définitivement en rêves dorés les rêves de beauté et de position si longtemps caressés par M. de Poitevy.
Peu à peu elle le voyait venir à elle, à elle qui navait plus de jeunesse et navait jamais eu de beauté ! elle le voyait délaisser sa dangereuse rivale, et son cur éprouvait, de ce succès colossal, une ivresse sans seconde.
Le jour où, décidé enfin à être riche dabord et avant tout, le commandant Adalbert de Poitevy lui demanda le don de sa grosse main vulgaire, elle la laissa tomber dans les siennes, en éteignant, par prudence, sous ses paupières à demi fermées, le regard noyé dextase qui laurait trahie.
Avec plus de bon goût quon ne pouvait en attendre de cette vaniteuse organisation, madame Myonnet exprima le désir de se marier sans aucune pompe.
Le commandant, quelque peu embarrassé de son personnage aux yeux de ses camarades, malgré son incomparable aplomb, y consentit volontiers.
M. de Clarande, chez qui la courtoisie du chef de corps lemporta sur les ressentiments du père, assista, seul de sa famille, à la cérémonie nuptiale.
Le nombre des invités avait été, du reste, extrêmement restreint : le 17e hussards et quelques intimes seulement.
Immédiatement en sortant de léglise, M. et madame de Poitevy partirent pour les bords du Rhin.
Le paisible et complet bonheur de Marcelle et dAlain Duval était, à cette époque, la grande consolation de la famille de Clarande, que les derniers événements avaient tristement troublée.
Ce simple petit ménage réjouissait le cur et reposait le regard par son accord, sa sérénité, sa joie visible. On ny était pas riche, certes ! mais qui donc sen apercevait ? À lextérieur, tout était digne, convenable et régulier. À lintérieur, les jeunes époux, heureux de se réunir à leur petite table, sainement servie, navaient garde de regretter le superflu qui en était absent.
Ravis de soccuper ensemble de lorganisation journalière de leur cher chez-eux, il ne leur venait pas en pensée que plus de confort intérieur fût nécessaire au bien-être. Sortant ensemble toujours, elle admirait naïvement luniforme éclatant de son mari ; lui, trouvait invariablement à son goût la gracieuse toilette de sa petite femme.
Elles étaient bien peu coûteuses les toilettes de madame Alain Duval. Cet été-là, surtout, la mousseline en faisait tous les frais. Mais le public indifférent ne se doutait guère que le costume si coquet avait, le matin même, passé tout entier sous le fer habile de la laborieuse jeune femme. Elle avait pour couturière ses petits doigts de fée ; le mignon chapeau que lon supposait arrivé de Lyon avait été chiffonné par elle avec un bout de ruban, une rose, un brin de tulle et un souffle de femme distinguée.
Les leçons de Nestor navaient pas été perdues ; lordre régnait dans le budget du jeune ménage ; pas une emplette nétait faite sans pouvoir être soldée comptant... suprême prudence des petites bourses !
Si la fin du mois sannonçait lourde ou compliquée de dépenses inattendues, Alain et Marcelle échangeaient un sourire, un baiser, et attendaient sans regret une époque plus favorable.
Ils réalisaient ainsi lidéal du ménage militaire peu fortuné, honnête, économe et prévoyant, que lannonce dun départ ne prend jamais au dépourvu, parce quil se précautionne contre cette éventualité, et que la vie de garnison trouve toujours digne de son grade et de son arme.
Marcelle ne connaissait le superflu que de nom, mais elle entrevoyait déjà lépoque où, jeune mère, elle devrait songer à de nouvelles obligations.
Bah ! disait le lieutenant Duval avec un bon rire, je nallais pas au café... maintenant, je me passerai de cigares, voilà tout.
La jeune femme, de son côté, se promettait de renoncer, lété suivant, à ses fraîches robes de mousseline, qui demandent des repassages perpétuels.
Je naurai plus le temps, disait-elle.
Mais alors, ma chérie ?...
Sois tranquille, je porterai de lalpaga et tu ne men trouveras pas plus mal.
On sembrassait encore, on faisait des projets, et la petite layette, pour le cher attendu, se confectionnait avec amour.
Hortense se réjouissait fort de la perspective davoir à aimer un petit ange qui serait presque à elle. En attendant, elle avait obtenu, non sans prières, du capitaine Aubépin, lautorisation de garder deux ou trois jours, à la Bouletière, Marie et le petit garçon.
Les chers orphelins, comme elle les appelait dans son cur, navaient pas revu la campagne, la vraie campagne, depuis leur séjour au camp de Châlons, qui sétait terminé dune façon si tragique pour leur pauvre mère.
Aussi, ce fut une joie complète et bruyante quand Hortense les lança en toute liberté dans les grandes allées du clos. Ils se roulaient sur le gazon, ils se cachaient dans les hautes herbes, ils picotaient les framboisiers rougissants, ils jetaient des miettes aux poissons du grand bassin. Le capitaine Aubépin, qui les avait amenés à la Bouletière, les quitta avec moins de regret, en les sentant sous lil vigilant dHortense.
Elle se fit, en effet, leur gardienne, leur procurant, avec une ingéniosité presque maternelle, mille plaisirs nouveaux, mille surprises charmantes, dont les pauvres enfants étaient depuis trois ans privés.
Il ny a que les femmes pour savoir rendre les enfants complètement heureux.
Le troisième jour de leurs vacances devait en être aussi le dernier. Leur père, accompagné du couple Fontille, allait venir réclamer son bien.
Quelques officiers avaient annoncé leur visite, et le colonel se proposait de ne les laisser repartir quà la nuit close.
Nestor, un peu affairée par les apprêts du dîner, chose toujours grave à la campagne, organisait son dessert, aidée de Marie, dont les petits doigts tournaient et retournaient les beaux fruits.
Bébé, dont les services, sur lesquels il fallait faire peu de fond, avaient été refusés par sa grande amie, jouait dans le clos avec un gros chien de la ferme.
La chaleur était tombée : une petite brise berçait les peupliers sveltes et les trembles argentés.
Judith, un livre à la main, suivait lallée où lenfant courait avec Médor.
Tu veilleras bien sur lui, nest-ce pas ? lui cria Hortense en les accompagnant du regard.
Judith aimait peu les enfants en général, et ne se sentait, en particulier, aucune sympathie pour le petit garçon sans mère dont le corps se développait aux dépens de ses facultés somnolentes.
En toute autre circonstance, elle eût décliné la responsabilité ; mais, voyant Bébé tout occupé de Médor, elle jugea la charge peu embarrassante et répondit machinalement :
Sois tranquille.
Cette allée de platanes, dont la jeune fille faisait sa promenade de prédilection, conduisait au petit bois de chênes verts qui bornait la propriété du côté du nord.
Il avait été primitivement enserré dans un mur : le mur était tombé et navait pas été relevé.
Une palissade lui avait succédé ; les petits bergers du voisinage avaient brisé la palissade pour venir dénicher des oiseaux ou ramasser des glands. Ces dévastations réitérées avaient amené le propriétaire à renoncer à sa clôture, et aucune barrière ne séparait plus le petit bois de la route de Beaurepaire. Cétait un coin privilégié en cette saison ; lombre y était épaisse, la mousse fraîche, lherbe drue, et parfois le silence y régnait si profond, quon ny entendait que le bruit sec du gland mûr se détachant de sa capsule.
Depuis ses récentes déceptions, Judith, saisie dun farouche accès de sauvagerie, recherchait cette attrayante solitude.
Ce nétait pas, cependant, que son esprit positif éprouvât dune façon bien pénétrante la poésie ineffable de la nature ; mais, dans la calme fraîcheur de la campagne muette, elle se sentait plus reposée, plus apaisée, moins malheureuse.
Cest quelle avait beaucoup souffert depuis quelques mois.
Il lui restait de cette épreuve non de la résignation et de la miséricorde, mais de la colère et du découragement. Elle avait perdu lintégrité de sa foi dans le prestige de sa beauté. Elle était humiliée... jalouse, non pas certes de lamour de M. de Poitevy, dont elle avait apprécié la valeur, jalouse des séductions que la fortune, dont elle était dépourvue, prêtait à sa ridicule rivale.
Ces pensées, qui flottaient incessamment dans son cur malade, amenaient dans ses yeux des larmes de dépit.
Après avoir erré machinalement à travers les méandres du petit bois, elle se laissa tomber, lassée, sur la mousse, au pied dun chêne centenaire, dont les ramures géantes allaient projeter leur ombre jusque sur la grande route.
Le front dans les mains, les yeux perdus dans les lointains vaporeux que le soleil piquait çà et là de paillettes dorées, la jeune fille se demandait quel prince Charmant surgirait maintenant pour elle, et quel philtre devait être employé pour faire de la réalité tangible avec la féerie insaisissable.
Elle avait sondé le 17e hussards : des ambitieux comme M, de Poitevy, ou des officiers sans avenir, comme Alain Duval. Elle avait jaugé les négociants positifs de la ville manufacturière : beaucoup dadmirateurs, mais dépouseurs pas un. Elle nespérait plus guère, pour conquérir ce mari modèle quelle rêvait, quun changement de garnison, et le régiment ne paraissait pas devoir quitter Vienne de si tôt.
Comme elle songeait ainsi, un bruit de pas entre les ronces sèches éveilla son attention. Le bruit venait de la route.
Ne vous éloignez donc pas ainsi, Bébé, dit-elle en se retournant.
Elle resta pétrifiée de surprise en apercevant debout à quelques pas delle, au lieu de lenfant quelle sattendait à voir, M. Ernest Samson, aussi grave et aussi cravaté de blanc quau temps jadis.
Était-ce possible ?... M. Ernest Samson quelle navait pas revu depuis quelques mois !... M. Ernest Samson quelle savait absent de Vienne !
Le jeune substitut, en rencontrant son regard, sinclina avec plus de trouble encore que de joie.
Vous ici ! monsieur ?... fit-elle avec hauteur.
Il tressaillit et balbutia :
Votre étonnement, mademoiselle, me fait craindre que la faute que je commets...
Je métonne seulement, monsieur, de la porte que vous choisissez pour pénétrer à la Bouletière.
Cest la seule qui soit praticable pour un infortuné à qui on ferme impitoyablement celle à laquelle il avait osé frapper.
Il eut en parlant ainsi un sourire triste qui némut pas Judith.
Monsieur, reprit-elle avec laccent de la raillerie, craignez quon ne vous prenne, et moi toute la première, pour un autre Fra-Diavolo.
Je nai pas lair dun brigand bien terrible, mademoiselle.
Hum ! vos allures mystérieuses permettent de tout supposer... et notre rencontre en plein bois, car nous sommes en plein bois, monsieur... ne me rassure que médiocrement.
Il écoutait, ravi, cette voix moqueuse, que depuis cinq longs mois il nentendait plus et qui exerçait sur son cur mal guéri la séduction la plus enivrante.
Lorsquelle se tut, il murmura en la regardant avec extase :
Parlez encore !
Judith eut un rire aigu qui, sous une gaieté contrainte, cachait son malaise.
Serait-ce, par hasard, la rançon que vous exigez, seigneur Fra-Diavolo ?
Elle riait toujours du bout des dents, et son regard restait sévère. Lui, tremblait.
Oh ! fit-il dun ton doux et bas, que vous dirai-je que vous nayez compris ?... Jétais absent depuis bien des jours... je ne savais rien de vous... et quelle tristesse javais laissée là-bas !
La santé de madame votre mère ?...
Ne se rétablit pas... nous la conserverons peut-être... nous ne la guérirons jamais.
Judith crut devoir cesser de sourire.
Je suis revenu... et... javoue ma faiblesse. Le premier site que jai voulu parcourir, cest celui que vous habitez... le seul air doux à respirer pour moi a été celui qui vous fait vivre...
Monsieur !...
Hier, avant-hier, aujourdhui, je suis venu comme un voleur, dérober à cette solitude la part de vous-même que vous y laissez en la traversant... la brise qui effleure vos cheveux... lombre qui vous abrite... la mousse que foulent vos pieds.
Miséricorde !... monsieur !... si ce sont les voyages qui poétisent ainsi vos impressions, permettez-moi de croire que la locomotion est dangereuse pour la magistrature.
Il ne releva pas le sarcasme ; peut-être ne lentendit-il pas.
Ah ! continua-t-il avec une chaleur sincère, si cest de la folie, pardonnez à un cur qui a beaucoup souffert pour vous. Si cest du bonheur, ne me le reprochez pas.
Judith arrêta sur le jeune substitut ses yeux de pervenche qui avaient repris toute leur limpidité froide.
Je ne puis vous accorder cela, dit-elle. Ce que vous faites depuis trois jours, paraît-il, nest pas très exemplaire pour un magistrat ; mais risquer, par des imprudences, de compromettre une femme est, pour un homme dhonneur, positivement dun goût douteux.
Et, saluant dun air hautain, la cruelle fille, que sa propre humiliation navait pas corrigée, fit quelques pas en avant.
Le pauvre amoureux nosa pas la retenir, quoiquil y eût assez de douleur et de passion dans ses yeux pour faire pardonner le romanesque de sa démarche et le lyrisme de son explication.
Elle sétait déjà éloignée de toute la longueur dune allée, lorsquun cri denfant, un cri de souffrance à nen pouvoir douter, parvint à ses oreilles.
Pour la première fois depuis une heure, elle se ressouvint de Bébé et jeta un regard inquiet dans les massifs.
Elle ne vit rien. La plainte se répéta pourtant à sa gauche et, suivant cette indication, elle tourna brusquement dans un autre sentier.
Au pied dun arbre, lenfant était étendu et gémissait.
Quas-tu ? demanda-t-elle en courant à lui, plus mécontente encore queffrayée.
Bébé montra sa tête ; elle vit du sang et eut peur.
Il portait au front une blessure assez large, qui semblait peu profonde, doù le sang séchappait abondamment et qui avait été évidemment produite par une chute.
En effet, lenfant, libre de toute surveillance, avait essayé de grimper sur un gros chêne, et en était tombé lourdement sur les racines saillantes de larbre.
M. Ernest Samson, demeuré seul dans la clairière, avait entendu le cri, sétait orienté et accourait.
Lorsque Judith se pencha pour relever lenfant, elle rencontra les mains du jeune homme prêtes à semparer du fardeau.
Un pli sombre rayait le front de la jeune fille.
Donnez-le moi, dit-elle ; cest le favori de Nestor... Je suis cruellement punie de ma complaisance.
M. Samson venait dapercevoir une source qui gazouillait au bord du sentier ; il courut y tremper son mouchoir et lava le front du blessé avec une sollicitude touchante.
Puis, il y appliqua en compresse le mouchoir de Judith et prit lenfant avec précaution.
Ce ne sera pas grave, dit-il, mademoiselle, je vais le porter quelques instants pour vous en épargner la fatigue.
Judith ne répondit pas et marcha, farouche, à côté de lui, dans lombre du bois.
Bientôt ils prirent la grande allée de platanes et la parcoururent dans la moitié de sa longueur sans rencontrer personne, sans échanger un mot.
Quand la maison fut en vue, Judith sarrêta, et prenant à son tour Bébé dans ses bras :
Merci, monsieur, dit-elle, regagnez le bois : il ne faut pas quon vous voie ici. Et rentrez à la ville que vous ne quitterez plus. Le roman champêtre, veuillez vous en souvenir, nest plus dans nos murs.
Elle le salua aussi sèchement que la première fois ; mais il ne chancela pas sous la dureté de cet adieu implacable ; car, en lui remettant lenfant, il avait effleuré de ses doigts brûlants les doigts glacés de la jeune fille.
Et quand même, il emportait du bonheur !
Comme Judith atteignait la maison, Hortense en sortait en appelant Bébé. Ce quelle vit la rendit muette de saisissement.
Seigneur ! exclama-t-elle, en devenant plus livide que le petit blessé.
Ma chère, dit Judith, ne témotionne pas de la sorte ; ces petites têtes-là sont fort dures, et celle-ci est à peine entamée.
Entamée !... tu dis entamée !... Ô Dieu !... laisse-moi voir bien vite.
La pauvre fille étendit lenfant sur le canapé du salon, souleva la compresse et la laissant reposer avec un geste douloureux :
Comment ce malheur est-il arrivé ?
Comme il arrive à tous les gamins qui grimpent aux arbres.
Mais je tavais tant recommandé...
Ah ! Nestor, grâce, sil te plaît, dit Judith dun ton sec ; il nest pas dans ma nature de garder des enfants, et moins encore celui-là, qui paraissait se soucier très peu de ma surveillance.
Hortense, sans insister, se chargea de Bébé avec mille précautions et le porta dans un grand cabinet de toilette, dont elle avait fait la chambre du petit garçon.
Il se laissa faire, pleurant tout bas, et comme rassuré de se sentir dans les bras caressants de sa grande amie.
Elle le coucha, le pansa, le consola, lendormit... puis, avec des tressaillements deffroi, elle attendit, à son chevet, larrivée prévue du capitaine Aubépin.
Madame de Clarande, en protestant que les enfants étrangers, dont on a la faiblesse de se charger, nattirent jamais que des désagréments, fut chargée de le prévenir.
Le père, en apercevant son fils avec un bandeau sanglant sur le front, ne fit quun bond jusquau petit lit et contempla, avec des yeux navrés, ce visage bleui.
Le souvenir de la perte quil avait faite autrefois lui revint peut-être à lesprit, car on lentendit murmurer :
Du sang !... encore du sang !
Madame Fontille, qui le suivait, le calma dun seul geste mieux que tous les raisonnements.
Elle lui montra Hortense silencieuse, accablée, dont les yeux pleins de larmes semblaient demander grâce.
Ah ! papa ! sécria la petite Marie avec chaleur... ce nest pas la faute de mon amie Hortense.
Le père en était déjà convaincu.
Réprimant son inquiétude devant cette douleur muette, il rassura, dun regard plein de douceur, la triste jeune fille.
Madame Fontille, une fois encore, sauva la situation.
M. Joubert, notre aide-major, est en bas, sécria-t-elle ; quel bonheur quil ait eu le désir poli de rendre visite à la famille de son colonel ! Auguste, allez vite le chercher.
M. Aubépin sortit en courant et rencontra dans lescalier le jeune aide-major du 17e hussards, qui, prévenu, montait en toute hâte.
Voilà un convive qui est joliment le bienvenu aujourdhui ! grommela le colonel avec un soupir de soulagement.
Le docteur examina la blessure, observa que la chair seule avait été déchirée, que los frontal nétait pas atteint, que le premier pansement de cérat fait par Hortense avait été excellent, et que, si le malade voulait être bien sage, il pourrait, dans peu de jours. courir encore avec Médor.
Cette assurance, positivement donnée par M. Joubert, répandit un peu de calme dans les curs troublés.
Ah ! ces hommes du monde ! sécria madame Fontille, ils sont en tout et partout précieux !
Et, ravie, elle serra dans ses mains potelées les mains sèches du jeune docteur, qui avait eu lesprit dà-propos de venir dîner à la campagne avec une trousse dans la poche.
Lenfant sassoupissait de nouveau, madame de Clarande proposa dune voix timide de se mettre à table.
La société partageait mentalement lavis que, le repos étant avant tout nécessaire au petit blessé, son entourage trop nombreux pouvait légitimement aller réparer ses forces.
Le dîner ne se ressentit donc pas trop des émotions qui lavaient précédé, et Judith, quoique doublement atteinte par les incidents de la journée, ne fut ni moins belle, ni moins causante, ni de moins bon appétit quà lordinaire.
Inspirés par le même dévouement, Hortense et le capitaine Aubépin se relayèrent pour monter une garde attentive au chevet de lenfant.
Bien souvent dans cette soirée, ils se rencontrèrent, penchés sur lui, le cur rempli par une préoccupation semblable et les yeux se parlant le même consolant langage.
La soirée était belle, lair embaumé de bonnes senteurs rustiques qui sexhalaient des prés voisins, et sous les platanes, où la lune glissait quelques rayons discrets, la conversation continuait, animée et spirituelle.
On oubliait lheure certainement, et pourtant il se faisait tard. M. et madame Fontille se levèrent ; laide-major les imita ; les autres convives, un capitaine et un sous-lieutenant, les suivirent aussitôt.
Où donc était le capitaine Aubépin ?
Il était en grande conférence avec Nestor, qui lui démontrait de la façon la plus persuasive que ce serait imprudence et folie que de vouloir emmener le petit malade, tandis quelle promettait dêtre sa sur de charité.
Le capitaine hésitait ; car dans son cur aux tendresses subtiles, il se reprochait déjà de sêtre départi quelques jours de sa surveillance habituelle.
Mais papa, insistait Marie, puisque mon amie Hortense te dit quelle le gardera !... Va, naie pas peur, on ne le laissera plus jamais avec mademoiselle Judith.
Hortense mit sa main sur la bouche de la petite fille, mais le mot était lancé. Le père, du reste, allait une fois encore abdiquer ses droits en faveur de lamie.
Eh bien, oui ! gardez-le, dit-il avec émotion, je ne sais que vous au monde, mademoiselle, à qui je puisse le laisser ce soir sans remords.
À demain ! dit doucement Hortense.
À demain ! répéta le capitaine, en rejoignant la caravane, prête à sébranler.
Madame Fontille sétait installée dans la calèche du colonel avec son mari, dont elle ne se séparait jamais, et le capitaine Aubépin, à qui elle fit un signe. Laide-major et les autres officiers avaient leurs chevaux, et, sur la route toute blanche, les invités disparurent bientôt.
Hortense, rentrant dans la chambrette de Bébé, traîna un fauteuil près du lit, sy plaça avec une lampe et un livre, et murmura avec un bon sourire satisfait :
Soyez sans inquiétude, mon cher capitaine, pour un soir du moins, votre enfant aimé a une petite mère à son chevet.
Elle lut une heure, sarrêtant parfois pour écouter le souffle régulier de lenfant ; la respiration paisible de Marie venait jusquà elle par la porte entrouverte. La nuit, le silence, une douceur intime pénétrèrent la jeune fille ; elle songea, elle pria, elle pencha la tête et sendormit à son tour.
La journée du lendemain fut assez bonne pour lenfant malade. Un peu de fièvre neffraya pas le docteur Joubert, revenu de bonne heure avec le capitaine Aubépin. Il en fut de même le jour suivant ; le troisième fut meilleur encore ; le quatrième, excellent. Bébé, le front bandé, put bientôt faire un tour de promenade dans le clos, entre son père et sa grande amie, en riant des prouesses de Médor. Au bout de la semaine, il était suffisamment remis pour se passer des soins si affectueux dHortense.
Cette séparation fut pénible à la jeune fille ; elle sétait attachée à cet être mal doué, si bien quil lui sembla quon emportait une partie delle-même quand le capitaine le lui reprit.
Madame Fontille, qui assistait à la petite scène des adieux, étudiait les physionomies et souriait dun fin sourire rempli dintentions malicieuses.
Le capitaine ne fit guère de phrases pour témoigner une gratitude très sincère. Il prit la main dHortense avec plus daisance quon ne pouvait attendre de sa sauvage nature, et, se tournant vers madame de Clarande :
Voulez-vous me permettre, madame, demanda-t-il, de baiser la main qui a prodigué tant de soins à mon fils ?
Oh ! certes, monsieur... fit gracieusement la mère.
Il baisa donc pieusement cette petite main qui tremblait... et ce fut tout.
Madame Fontille trouva que cétait bien peu.
Dans la voiture qui les ramenait à Vienne, Bébé dormait, et Marie, bravement assise sur le siège, causait avec le cocher.
Linstant parut propice à lexcellente femme pour adresser quelques reproches à son cousin, sur ce quelle appelait son incompréhensible roideur.
Mon cher Auguste, lui dit-elle, votre caractère concentré vous joue parfois de mauvais tours.
En quoi donc, ma cousine ?
Il vous fait passer, vous dont je connais lexcellent cur, pour un homme de médiocre reconnaissance.
Ah ! par exemple !
Tenez, tout à lheure, à peine quelques remerciements à cette chère Hortense et une petite embrassade sur le bout des doigts...
Le capitaine la regarda avec surprise.
Mon Dieu ! que vous fallait-il donc ?
À moi... rien. À elle, un peu dexpansion, quelques mots bien sentis... lexpansion plus vive de votre gratitude.
Je suis certain que mademoiselle Hortense ma compris.
Cest de la fatuité.
Pas le moins du monde... Avec un cur comme le sien, les banalités sont pesantes à dire et à entendre. Elle sait bien que je suis très touché... et cela me suffit.
Vous nêtes pas exigeant ; elle aurait peut-être le droit de lêtre davantage. Cest une sainte que cette fille-là ! soubliant sans cesse, se donnant sans compter, nétant heureuse que lorsquelle peut être utile à quelquun.
Elle est admirable !
Ah ! vous dites cela un peu mieux. Mon cher ami, si vous connaissiez les prodiges de dévouement dHortense, vous seriez ébahi. Ce quelle dirige de sages entreprises, ce quelle économise sur un maigre capital, ce quelle enraye de folies, ce quelle répare de sottises et de faiblesses dans le ménage paternel, est réellement inimaginable.
Je lavais remarqué.
Vraiment !... seriez-vous observateur du fond de votre peau dours ?
Je le crois.
Je vous en félicite. Vous avez dû voir alors des merveilles dintelligence et dabnégation. Elle a vu marier Marcelle, elle se sait sacrifiée à Judith, elle se sent utile à sa mère très bonne et à son père très faible, quoique bourru... et voilà sa vocation tracée : se sacrifier en tout et toujours.
Mademoiselle Hortense mérite le plus grand respect, la plus profonde estime.
Dites de la vénération !... Et de votre part, mon cousin, quelque chose de plus.
Le capitaine détourna les yeux et ne répondit pas.
Quelle fille respectueuse et soumise ! continua madame Fontille avec feu ; quelle sur sans pareille !... quelle épouse ce serait et surtout quelle mère !
M. Aubépin, très pâle, se pencha à la portière et regarda sans les voir les arbres étiques de la route.
La façon dont elle chérit vos enfants en peut donner quelque idée. Navez-vous jamais pensé, Auguste, quHortense aimait étrangement vos enfants ?
Jamais, répondit-il brusquement.
Et que cette tendresse prenait par instant un cachet presque maternel ?
Jamais, dit-il encore avec la même dureté.
Madame Fontille se pinça les lèvres, mais ne se rebuta pas.
Eh bien ! moi, je men suis aperçue et même étonnée, dit-elle ; mais jai bientôt compris que cétait là un nouveau dérivatif pour ce cur affamé de dévouement. Elle a pris en grande pitié et en grand amour vos chers orphelins. et parfois, sillusionnant volontairement, elle se croyait leur mère.
M. Aubépin était devenu livide ; il se retourna vivement vers sa cousine, et, dune voix altérée :
Pourquoi me dites-vous ces choses ? Mademoiselle de Clarande est bonne, dévouée, aimante, je lui garde beaucoup de reconnaissance, vous nen doutez pas, jespère ?... Nest-ce pas assez parler delle ?
Oui, faites étalage de votre reconnaissance... elle est touchante vraiment ! on ne peut, cinq minutes durant, faire devant vous léloge de cet ange sans que vos nerfs en soient agacés.
Ma cousine, je ne mérite pas... je vous jure...
Ne jurez pas !... ou plutôt, si, tenez, jurez-moi là, les yeux dans les yeux, que vous naimez pas Hortense de Clarande.
Le capitaine tressaillit de tout son corps, et, sous le regard inquisiteur de son impitoyable parente, le sang remonta à ses joues blêmes.
Ma cousine, balbutia-t-il avec un sourire forcé, cet entretien, commencé en interrogatoire, ressemble fort maintenait à de linquisition.
Vous laimez ! reprit madame Fontille dune voix plus douce, vous laimez et vous avez mille fois raison. Qui ne laimerait ?... mais, vous surtout, Auguste, vous lui devez lhommage de ce sentiment, car elle vous a déjà donné dans vos enfants des trésors de virginale tendresse.
Au nom du ciel !...
Elle vous aimera pour vos enfants, si elle ne vous aime déjà pour vous-même.
Mais, cest de la cruauté ! sécria-t-il avec explosion.
De la cruauté !... et pourquoi ?
Me parler daimer et dêtre aimé !
Nen êtes-vous donc pas à la fois capable et digne ?
Aimer !... moi ! ! ! ce serait impossible.
Eh ! cest fait, mon cousin.
Ce serait un blasphème.
Oh ! lhorrible mot !... et pourrait-on savoir ?
Je ne dois aimer aucune femme après Berthe.
Mon ami, ces sentiments ont une délicatesse que je respecte, mais quil ne faut pas exagérer. Vous ne pouvez prétendre enfermer dans un deuil éternel ce qui vous reste de jeunesse.
Je nen ai plus.
Allons donc !... jen appelle au trouble qui vous fait palpiter.
Vous évoquez des souvenirs bien douloureux !...
Ou je remue en vous des sensations bien puissantes.
Enfin, je vous en conjure, où voulez-vous en venir ?
À vous faire avouer, pauvre fanatique dune mémoire trop chère, que le temps des larmes est passé et que vous seriez le plus heureux des hommes si Hortense vous acceptait pour mari.
À ce mot, le capitaine couvrit son visage de ses mains tremblantes et ne les retira que quelques minutes après.
Ma cousine, dit-il, vous venez daborder des questions brûlantes avec une hardiesse que jattribue à votre affection. Mais cette affection, dont le zèle est cruel, fait fausse route. Si, par impossible, mademoiselle de Clarande était disposée à maccorder sa main, jaurais le regret de ne pouvoir lui tendre la mienne.
Votre déraison est décidément plus complète que je ne le pensais.
Non, non, reprit-il en sanimant, je ne saurais me reprendre aux douceurs de la vie, avec lincessant souvenir de ma pauvre chère Berthe, malheureuse, torturée par ma faute !... par ma faute !...
Par jalousie, sans doute ?
Par dureté... elle était si douce ! par autocratie... elle ne savait pas résister ! par jalousie surtout ! jai connu toutes les angoisses de cette passion aveuglante et les ai fait partager injustement à son innocence !
Vous vous calomniez, Auguste ; je ne croirai jamais que vous ayez pu faire souffrir une femme.
Cest une triste histoire, allez, que je nai jamais dite et que je voudrais ensevelir à jamais. Si vous saviez quelles souffrances morales mont été infligées ! quelles paroles perfides ont été dites autour de moi ! quelles trompeuses apparences ont pu me faire, pendant quelques jours maudits, douter de Berthe ! si vous saviez !...
Je sais surtout que, si vous avez eu des torts, vous devez les avoir réparés.
La Providence ne la pas permis. La mort a pris la pauvre femme sans lui laisser le temps de me pardonner,... sans lui donner la consolation de me voir pleurer à ses pieds !
Cest fort triste, et je comprends votre douleur ; mais enfin, mon ami, comment voulez-vous réparer le mal que vous avez pu faire ?
En consacrant à mes enfants ce que je me sens encore de jeunesse et de chaleur de cur.
Cest de la folie...
Cest de lexpiation.
Mais, mon cher Auguste...
Mais, ma cousine, ne touchez plus, je vous en prie, à cette plaie toujours saignante que vous avez inutilement rouverte.
Madame Fontille, quelque résolue quelle fût, nosa porter plus loin le scalpel de ses investigations physiologiques. Elle se trouvait en face dun phénomène positif et rare : le remords vivant, persistant, ne trouvant quelque repos que dans le devoir austère et le sacrifice éternel.
On arrivait à la ville, et lenfant séveillait.
Lautomne fut exceptionnellement beau cette année, ce qui permit à la famille de Clarande de prolonger son séjour à la Bouletière jusquà la semaine de Noël. Aucun incident nouveau ne troubla les derniers mois de cette solitude, chère aux curs tristes et aux amours-propres froissés.
Judith éprouvait un sentiment dhorreur à la seule pensée de retrouver dans le monde le commandant Adalbert de Poitevy et la femme quil lui avait préférée ; mais, trop fière pour laisser soupçonner un sentiment si peu digne de son orgueilleuse nature, la blonde fille du colonel décréta que la maison de son père se rouvrirait dès leur retour à Vienne.
Elle en fit les honneurs avec un redoublement de grâce hautaine et de condescendance aristocratique, qui acheva de lui captiver tous les curs du 17e hussards.
Tous les curs !... la belle affaire !... pas un des lieutenants imberbes ou des capitaines ventrus nétait doublé dun épouseur sérieux. La jeune fille le savait, en enrageait et nen faisait rien paraître : il y avait trop de regards intéressés curieusement fixés sur elle.
Dabord, ceux de M. Ernest Samson, qui, dans les rares salons où il se montra, se donnait la joie mélancolique de suspendre son âme amoureuse au regard bleu de Judith.
Ensuite, ceux du commandant Adalbert de Poitevy, qui neût pas été fâché, dans son intime fatuité dhomme irrésistible, de constater quon le regrettait toujours ; satisfaction, du reste, qui ne lui fut pas accordée.
Enfin les yeux venimeux de madame Apolline de Poitevy, la très heureuse, très enviée, très rayonnante épouse du brillant chef descadrons.
Le bonheur ne lavait pas embellie, ce qui prouve surabondamment que nulle chose au monde nen était capable ; mais le triomphe la gonflait de telle sorte quil menaçait de rompre les solides enveloppes de ses formes opulentes.
Elle était littéralement oppressée de linattendu de son bonheur, et létalait avec une sorte dimpudeur naïve que toute sa légitimité ne parvenait pas à rendre acceptable. Il va sans dire que le luxe du nouveau couple éblouissait la ville et exaspérait les rivalités de régiment. Du reste, le commandant ne se gênait guère pour laisser entendre quil nattendait que la réalisation de la fortune territoriale de sa femme pour donner sa démission et habiter Paris.
Paris était en effet le seul théâtre où il pût vivre suivant ses goûts, ses anciennes habitudes et ses nouveaux désirs.
Rulmann, lancien maréchal des logis, suivant les ordres reçus, travaillait avec intelligence à mettre les propriétés en état dêtre avantageusement vendues et les baux à même dêtre résiliés sans trop de perte. Il était devenu un personnage important. On lui donnait du Monsieur lintendant à travers le visage, ce quil acceptait sans sourciller, avec lentière conviction de son mérite.
Madame Rulmann jadis vulgairement appelée Gretchen tout court remplissait dans la maison les fonctions de femme de charge. Le premier acte de son autorité, doublée de jalousie, fut de desservir Justine, la femme de chambre de confiance, de façon à rendre son renvoi nécessaire. Madame Apolline de Poitevy, qui paraissait souffrir de la présence de son ancienne confidente, saisit avec empressement la première occasion qui lui fut offerte de se priver de ses services. Elle se délivrait ainsi des fréquentes visites que lui faisaient les deux frères et le cousin de la soubrette, visites qui ne se terminaient jamais sans une demande de secours, ni sans lévocation désagréable ou menaçante de certains souvenirs de guet-apens nocturne grassement porté, cependant, au budget de lex-veuve Myonnet.
Cette séparation de la maîtresse et de la servante, qui entraîna la disparition des frères et du cousin, ne seffectua pas du reste sans une dernière et abondante saignée à la bourse de la nouvelle mariée. Moyennant quoi elle put espérer ne plus jamais entendre parler des trois mystérieux complices, des chapeaux rabattus, des fameux gourdins et du coin obscur entre le quai et la vieille église Saint-André-le-Bas. Loiseau pris, elle entendait détruire le piège.
Au printemps, une vraie tristesse attendait Hortense ; ce fut le départ du capitaine Aubépin, dont le bataillon rejoignait le 204e de ligne à Saint-Étienne. Ne plus voir, ne plus gâter les chers orphelins !... La pauvre fille nosa savouer quelle regretterait peut-être aussi le visage triste, le langage concis du père reconnaissant. Il est certaines femmes délite que le malheur attire plus que lamour.
La veille du départ, le capitaine et ses enfants firent leurs adieux officiels au colonel de Clarande, qui les retint à dîner. Ce fut une douce et navrante soirée pour Hortense, qui se demandait tristement qui donc la remplacerait un jour dans la naïve tendresse des enfants et dans le souvenir du père.
Le lendemain à laurore, le capitaine Aubépin quitta Vienne à la tête de sa compagnie. Il traversa le quai désert et tourna les yeux vers cette maison du colonel qui lui avait été si hospitalière. Il savait bien quaucun visage ne guettait cet adieu, et son regard, après avoir longuement caressé les fenêtres closes, se reporta, tout chargé dinfini découragement, vers lhorizon brumeux du Rhône.
Que lui gardait lavenir ? Et quelle sympathie future lui rendrait jamais la précieuse sympathie quil laissait derrière lui ?
Pourtant, son départ était suivi dun regard affectueux. Hortense, au premier roulement des tambours du 204e, sétait glissée dans latelier abandonné de Marcelle, bien cachée derrière les rideaux tombants, retenant son souffle pour ne pas agiter la mousseline qui leût trahie ; elle recueillit ainsi au passage cet adieu muet et lui renvoya, sans en avoir conscience, la plus chaude palpitation de son cur.
Le mois de mai 1866 apporta un peu de joie dans la famille de Clarande par la venue au monde du premier-né de Marcelle, Alphonse-Alain-Marcel Duval ; un superbe poupon qui promettait une grande énergie de caractère, à en juger par ses cris, et autant de charmes physiques que peut en faire espérer un petit être rougeaud et bouffi de cet âge. Ce quon pouvait affirmer par exemple, cest quil possédait déjà le nez magistral de son grand-père, ce dont le colonel nétait pas médiocrement flatté.
Nous noserions affirmer quHortense, affamée de maternité et de dévouement, ne fût un peu jalouse du bonheur et des fatigues de Marcelle.
Une autre surprise, infiniment moins agréable, malgré sa flatteuse apparence, était réservée à M. de Clarande. Le 15 août, il reçut la croix de commandeur de la Légion dhonneur, récompense enviable, certes, mais avant-coureur certain de la retraite.
Il était impossible, en effet, de lui faire entendre plus catégoriquement et avec plus de formes quil ne devait conserver aucun espoir darriver au grade de général. Ce fut une amère déconvenue pour le vieux militaire dont la graine dépinards, si raillée des uns, si désirée de tous, était lincessant objectif.
Son orgueil le sauva de toute faiblesse apparente. Ce fut dun front suffisamment radieux quil arbora, pour la revue officielle de la fête de lempereur, le large ruban rouge indice de la dernière distinction quil pût atteindre.
Madame de Clarande, moins maîtresse delle-même, en fit une sérieuse maladie.
Judith tomba dans un découragement profond. Son espérance suprême les futurs aides de camp de son père, le général venait de sombrer à jamais !
Hortense espéra que cette perspective attristante apporterait quelque réduction dans le budget de la maison, et par le fait, cet hiver, qui était le prélude dhivers plus sévères encore, sécoula sans bruit et sans fêtes pour la famille déçue.
Vienne le regretta, car elle avait pris goût, la vieille ville commerçante, à ces plaisirs de bonne compagnie que la beauté des filles du colonel illuminait. On se consola toutefois. Le 17e hussards était à la veille de son départ présumé ; certainement on le déplorait, mais on se demandait déjà quel régiment allait le remplacer, et de nouvelles espérances se fondaient sur les futurs arrivants.
Le changement de garnison du 17e hussards, qui reçut lordre daller à Saint-Mihiel, et la retraite du colonel de Clarande, concordèrent de telle sorte, que celui-ci, grincheux comme tout officier contraint de quitter son arme, put se soustraire à la route réglementaire et remettre ses pouvoirs à son lieutenant-colonel.
La veille du départ, le commandant Adalbert de Poitevy se présenta au bureau du colonel pour le prier de transmettre sa démission au ministre de la guerre. M. de Clarande le regarda dun il féroce et lui répondit sèchement : Adressez-vous au lieutenant-colonel, Monsieur ; je nai plus lhonneur, à partir de ce matin, de commander votre régiment.
Et il lui tourna le dos pour cacher lémotion qui le gagnait.
Ce même jour, madame Fontille, brisée, rouée, rendue elle avait surveillé la confection des malles faites par son mari reposait dans un grand fauteuil sa rotondité surmenée, lorsque sa porte, brusquement ouverte, donna passage à la petite Marie, que suivait le capitaine Aubépin.
Quel bonheur ! comment êtes-vous ici ? exclama madame Fontille.
Nous venons de Saint-Étienne pour vous voir, ma cousine, avant votre départ, dit le capitaine.
Et aussi pour voir mon amie Hortense, ajouta la fillette
Marie ! dit le père dun ton fâché.
Eh bien ! intervint lexcellente femme, allez-vous gronder cette enfant parce quelle dit tout haut ce que vous pensez tout bas ?
Non, ma cousine, mais en vérité...
Elle a mille fois plus de raison que vous ; ne vous en déplaise, mon beau cousin, elle sait aimer, elle !
Oh ! croyez bien...
Oui, oui, jentends, il ny a pas quelle, mais du moins elle ose le dire ; tandis que je sais des curs timides ou aveuglés qui préfèrent souffrir... nen parlons plus.
Si, parlons-en ! dit tout à coup le capitaine avec explosion ; aussi bien, je ne puis rester davantage sans nouvelles de celle qui a tant aimé mes enfants.
Et qui les aime toujours, la chère âme.
Ainsi, elle va bien ?
Comme vous lavez laissée, dévouée, calme, dun sérieux qui, depuis quelque temps, frise la tristesse.
Quoi ! vous avez remarqué ?...
Ça se voit.
Et vous avez vu ?...
Fi !... le curieux !
Madame Fontille regarda le capitaine ; il était pâle, anxieux ; je ne sais quel feu contenu brillait sous ses paupières. Marie était allée renouveler connaissance avec lordonnance ; la digne marieuse eut un pressentiment joyeux.
Ah ! dit-elle en se penchant doucement vers le capitaine, non seulement vous laimez, mais maintenant jen jurerais, vous voulez quelle le sache.
Oui, ma cousine, dit-il dun ton grave ; le souvenir de cette angélique nature la emporté sur mes remords et mes résolutions ; je suis vaincu.
Que Dieu vous bénisse ! Vous avez eu du mal pour en arriver là !...
Que Berthe me pardonne tout le bonheur que je rêve de donner à celle qui consentira peut-être à devenir la mère de mes enfants !
Nous y tâcherons, mon pauvre ami ; savez-vous que vous arrivez bien à temps ? Elle va partir aussi, mais pas avec nous.
Le colonel a sa retraite ?
Et il se retire à Paris. Hortense prêchait pour la campagne ; mais mademoiselle Judith ayant déclaré quelle ne saurait y demeurer, la famille réduira ses dépenses et vivra bien modestement dans la grande ville.
Ma cousine, je voudrais... je ne sais comment vous dire cela...
Cela ne métonne pas, un rien vous embarrasse ; voyons, essayez quand même.
Jai hérité dune vieille tante, jai de laisance maintenant, je suis las de la vie militaire. Si mademoiselle de Clarande voulait me faire lhonneur de maccorder sa main... sans dot... je serais mille fois trop heureux.
Cest cela que vous nosiez pas articuler ?
Je quitterais volontiers le service pour la campagne et la vie de famille.
Eh bien ! nous allons le lui demander à elle-même.
On entendait en effet, dans lantichambre, les cris de joie de Marie, qui acclamait Hortense, sa chère Hortense, sa grande amie.
La fille du colonel apparut sur le seuil du salon, portant Marie suspendue à son cou, tout émue, toute rouge dune adorable confusion, et belle de bonheur inavoué.
Madame Fontille, qui aimait les situations claires, et nétait pas pour rien la femme dun hussard, saisit loccasion avec une intrépidité qui avait son excuse dans son extrême désir de faire des heureux.
Ma chère Hortense, dit-elle en allant mettre un baiser maternel au front de la jeune fille, on parlait de vous ici ; ne le devinez-vous pas ?
Elle sourit, sans répondre, et sa rougeur augmenta.
On en parlait même si chaudement et avec tant dinsistance que josais presque me porter garant de vous arracher le consentement que lon implorait.
Oh ! vous allez bien vite !... mais enfin, que vous demandait-on ?
Une mère pour les chers orphelins.
Je ne mappartiens pas, dit-elle dune voix tremblante en détournant son visage subitement pâli.
Madame Fontille lui prit tendrement les mains.
Votre dévouement nest plus indispensable désormais ; la vie sédentaire permettra à vos parents de se passer de vos soins. Mon cousin aussi rêve le repos ; il est riche ; il ne veut que votre personne, il vous aime !... et les enfants donc !... Marie, dis-lui donc quil faut quelle soit ta petite mère.
Marie se pelotonna câlinement dans les bras dHortense en disant :
Ma petite mère !... mais elle lest déjà.
Vous lentendez ! sécria le capitaine dune voix oppressée ; oh ! je vous en supplie, ne la démentez pas.
La jeune fille cacha ses yeux troublés dans les cheveux de lenfant en murmurant :
Laissez-moi dabord installer dans leur nouvelle demeure mes grands enfants à moi, et je vous permettrai de leur demander alors de me donner aux vôtres.
Madame Fontille fit un geste triomphal, embrassa son cousin, et sortit en emportant Marie, laissant quelques minutes de liberté à ces deux êtres, si diversement et si profondément dévoués, pour savouer enfin quils saimaient.
Lorsquon apprit à Vienne que la famille de Clarande allait habiter Paris, madame Apolline de Poitevy, qui devait également y fixer sa résidence, en éprouva un certain dépit. La beauté rayonnante de Judith apparut comme une menace à ses conjugales appréhensions.
Pourvu que nous ne la rencontrions pas ! se dit-elle avec inquiétude.
M. Ernest Samson serra les mains du juge Belormel, qui lui apportait cette nouvelle.
À Paris ! répéta-t-il, à Paris !... Dieu soit loué ! je saurai bien ly retrouver.
Cet ouvrage est le 1232e publié
dans la collection À tous les vents
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Jean-Yves Dupuis.
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