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Ebauches non publiées - Georges Dureau

Il roule en majeure partie sur le travail, sur l'utilisation des virus pour induire la ..... défenses immunitaires et qu'ainsi les animaux mouraient de surinfection? ...... Ce qui me concerne également, c'est de corriger l'approche, le vécu de cette ...




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 HYPERLINK \l "_Toc135880904" Chapitre 3 : Le siège central administratif de la recherche à Paris = une nomination !  PAGEREF _Toc135880904 \h 40
 HYPERLINK \l "_Toc135880905" Nouvelles méthodes  PAGEREF _Toc135880905 \h 43
 HYPERLINK \l "_Toc135880906" Les transpositions  PAGEREF _Toc135880906 \h 52
 HYPERLINK \l "_Toc135880907" Notes pour un plan du roman  PAGEREF _Toc135880907 \h 57
 HYPERLINK \l "_Toc135880908" Annexe : Billy  PAGEREF _Toc135880908 \h 59
 HYPERLINK \l "_Toc135880909" Préface  PAGEREF _Toc135880909 \h 60
 HYPERLINK \l "_Toc135880910" Chapitre 1 : recherche aux USA  PAGEREF _Toc135880910 \h 62
 HYPERLINK \l "_Toc135880911" Chapitre 2 : l’observation de Billy  PAGEREF _Toc135880911 \h 64
 HYPERLINK \l "_Toc135880912" Chapitre 3 : retour à Lyon  PAGEREF _Toc135880912 \h 67
 HYPERLINK \l "_Toc135880913" Chapitre 4 : Summerlin a-t-il triché  PAGEREF _Toc135880913 \h 70
 HYPERLINK \l "_Toc135880914" Les valves  PAGEREF _Toc135880914 \h 74
 HYPERLINK \l "_Toc135880915" Chapitre 1 : l’idée  PAGEREF _Toc135880915 \h 75
 HYPERLINK \l "_Toc135880916" chapitre 2 : la réalisation  PAGEREF _Toc135880916 \h 79
 HYPERLINK \l "_Toc135880917" Chimères  PAGEREF _Toc135880917 \h 92
 HYPERLINK \l "_Toc135880918" Chapitre 1 : le jeu du couteau  PAGEREF _Toc135880918 \h 93
 HYPERLINK \l "_Toc135880919" Chapitre 2 : Tournon  PAGEREF _Toc135880919 \h 98
 HYPERLINK \l "_Toc135880920" Chapitre 3 : Christian  PAGEREF _Toc135880920 \h 107
 HYPERLINK \l "_Toc135880921" Chapitre 4 : la femme et le fils de Christian  PAGEREF _Toc135880921 \h 117
 HYPERLINK \l "_Toc135880922" Chapitre 5 : les greffés, les fêtes  PAGEREF _Toc135880922 \h 125
 HYPERLINK \l "_Toc135880923" Chapitre 6 : l’attente de la greffe  PAGEREF _Toc135880923 \h 132
 HYPERLINK \l "_Toc135880924" Chapitre 7 : Clapeyto, Paradis.  PAGEREF _Toc135880924 \h 143
 HYPERLINK \l "_Toc135880925" Chapitre 8 : Mesenbraum, la conférence.  PAGEREF _Toc135880925 \h 158
 HYPERLINK \l "_Toc135880926" Chapitre 9 : le drame.  PAGEREF _Toc135880926 \h 167
 HYPERLINK \l "_Toc135880927" Chapitre 10 : un couple .  PAGEREF _Toc135880927 \h 176
 HYPERLINK \l "_Toc135880928" Chapitre 11 : Le deuil d’Annie...le choc.  PAGEREF _Toc135880928 \h 179
 HYPERLINK \l "_Toc135880929" Chapitre 12 : Finale.  PAGEREF _Toc135880929 \h 187
 HYPERLINK \l "_Toc135880930" Epilogue  PAGEREF _Toc135880930 \h 194
 HYPERLINK \l "_Toc135880931" Trois mille ans ….  PAGEREF _Toc135880931 \h 202
 HYPERLINK \l "_Toc135880932" Prologue  PAGEREF _Toc135880932 \h 205
 HYPERLINK \l "_Toc135880933" Chapitre 1 : Mado  PAGEREF _Toc135880933 \h 209
 HYPERLINK \l "_Toc135880934" Chapitre 2 : Partie d’échecs  PAGEREF _Toc135880934 \h 223
 HYPERLINK \l "_Toc135880935" Chapitre 3 : Alex  PAGEREF _Toc135880935 \h 226
 HYPERLINK \l "_Toc135880936" Victor  PAGEREF _Toc135880936 \h 239
 HYPERLINK \l "_Toc135880937" Annick  PAGEREF _Toc135880937 \h 246
 HYPERLINK \l "_Toc135880938" La grâce  PAGEREF _Toc135880938 \h 250

Marc  ou la recherche


















1980 ?






Les pages qui suivent sont un récit de l’aventure de Georges Dureau dans le monde de la recherche.
Il est malheureusement bien incomplet.
En effet il a pu parler de son aventure clinique dans « Chirurgie à cœur ouvert »publié chez Gallimard en 1983 et dans « 3000 ans », texte que j’ai eu à cœur d’éditer dans le volume Itinéraire donné à sa mort.. Ces textes sont très bien insérés dans le contexte opératoire qu’ils décrivent et où Georges passait sa vie. Mais au premier plan ils mettent l’homme, ou la femme, qu’il avait face à lui. Ces deux textes décrivent donc autant et plus une attitude vis-à-vis de l’homme, du patient, son et notre frère, que concrètement la dite chirurgie ou la greffe elle-même. Attitude peu ordinaire d’écoute, de disponibilité, de fraternité qui a valu à Georges Dureau des liens très forts et un véritable amour de ses patients envers lui.
Par contre, dans le domaine de la recherche, à côté des publications scientifiques, rien n’a transparu jusqu’ici qui relate cette part fondamentale de sa vie et l’attitude là encore très particulière dont il a fait preuve.
Part fondamentale, je ne veux pas dire seulement par la longueur de temps qu’il y a donnée. Chercheur Inserm par vocation, il avait horreur de tout ce qui pourrait marquer une stabilité dans ce domaine qui doit rester ouvert à la création, au changement, à la remise en cause. Donc je sais bien qu’il détesterait tout ce qui pourrait dire une position en recherche et je ne veux donc pas rappeler qu’il était à l’Inserm depuis 1966, mais dire qu’il était par essence être de recherche.
Dès sa deuxième année en médecine, il se passionnait au laboratoire de physiologie, mais surtout la recherche correspondait à son attitude questionnante et observatrice dans la vie à tout instant.
Observer et mettre en relation des faits que personne n’a encore pensé à relier, c’était son attitude constante et quotidienne.
Elle lui était propre mais aussi renforcée comme il l’a écrit par la fréquentation du japonais Akutsu :

A l’instar de ces sages qui, accroupis, contemplent les méandres dessinés dans les pierres de leur Zen, mon maître Akutsu m’a montré l’importance de l’infiniment petit et inutile, de l’objet apparemment sans importance, sans valeur et qui pourtant participe à l’ordre général des choses : le détail qui n’a l’air de rien, et qui fait d’un résultat toute sa signification, qui apparaît seule la vraie.
C’est cela la découverte.
En d’autres termes, la perception d’autre chose que l’évidence, qu’on ne sait voir, même si cela nous crève les yeux, même si l’on vit avec.
Curieux pour un maître, directeur d’un laboratoire de recherches, non ?

J’ai bien pu l’observer tout au long de notre vie : tout éveillait son intérêt et le faisait réfléchir, aussi bien scruter le vocabulaire dont les usages pouvait révéler une prescience profonde que remarquer des similitudes dans la nature végétale et animale.
Il était à l’affût de la découverte, attentif aux moindres choses : elles pouvaient le mettre aussi bien sur la voie dans le domaine scientifique pur que dans celui du bricolage ou de la création artistique.
En veut-on quelques exemples dans des domaines fort différents ?
- Dans une promenade il avait flashé sur la façon dont un cercle fil de fer avait été englobé dans le tissu végétal qu’il enserrait : parce qu’il est vivant ce tissu, mort il se serait laissé encercler... et voilà donc ce qui conduit à expliquer le foisonnement qui recouvrait ses fameuses valves vivantes, qu’il avait inventées mais qui bourgeonnaient trop ; et du coup il comprit comment il allait tuer ce tissu vivant du péricarde avec lequel il taillait une valve !
- Récemment en remontant le bois du bûcher, une bûche fut mise de côté car le réseau vermiculé qu’elle portait, trace des insectes qui l’habitaient, allait participer d’une création aussi intéressante que notre grand lustre, constitué lui d’un genévrier mort et réduit lui à un simple squelette patiné, comme une branche de buis tourmenté fait actuellement notre Christ !
En recherche pure, cette attitude d’observation et de réflexion le conduisit à bien des hardiesses : au delà des innovations chirurgicales pures (greffe cœur/un poumon, anneaux anti-dissection aortique, correction de la transposition des gros vaisseaux, valves vivantes), ses petites cellules grises carburaient et l’entraînèrent aussi bien dans des domaines où il était au départ ignorant : immunologie, biologie, virologie. Après en avoir acquis les connaissances nécessaires il put là aussi formuler des conclusions hardies. Il peut bien dire que c’est un animalier noir abruti et alcoolique, Billy, qui avait fait l’observation capitale de l’action des virus dans la tolérance de la greffe, c’est surtout parce que Georges était attentif au moindre indice qu’il écouta Billy.
C’est pourquoi je regrette très vivement que le texte du roman Marc qui met en scène toute cette recherche, et entre autres la découverte de Billy, soit si fragmentaire. Il roule en majeure partie sur le travail, sur l’utilisation des virus pour induire la tolérance. Mais il se promettait de critiquer, plus encore que ne le fait le texte ici restant, l’institution de la structure de recherche écrasant toute pensée qui ne serait pas « orthodoxe ». C’est en bonne part une protestation contre cette nouvelle « église » !
Il en existe un plan qu’on trouvera ici après les derniers chapitres du roman. Pour ma part, je l’ai utilisé pour donner un titre aux chapitres qui n’avaient pas d’autre indication qu’un chiffre.
Je doute qu’il permette de suppléer aux chapitres manquants ??
Mais tout de même, parcourir ce plan permet de comprendre comment la recherche originale sur les virus a été bloquée et le chapitre final envisagé de percevoir que, malgré ce, elle était juste !
J’ai donné en annexe une version partielle de ce texte que j’ai jugé antérieure à « Marc » parce qu’elle est à la forme personnelle : Billy.

Prologue : Récit ou Roman

Ma conception du récit ou du roman a manifestement un caractère utilitaire. Ce dernier mot n’est peut-être pas exact. En attendant mieux, disons qu’il veut exprimer qu’un récit pour moi doit servir à quelque chose : exprimer une idée, faire toucher du doigt un phénomène, une pensée, un état d’esprit, une certaine vérité. Le fait que je dise « une conception » ne veut pourtant pas dire qu’il s’agit d’une découverte de ma part et d’une idée absolument neuve : Malraux dans « Les conquérants », Koesler dans « Le zéro et l’infini », Orwell dans « Hommage à la Catalogne » ou « Les Animaux de la ferme » se servent du récit ou du roman pour faire passer une idée, une pensée politique.
Beaucoup plus loin, les œuvres de Beaumarchais ont contribué à introduire un nouvel ordre social et la liste serait longue… Donc si je me range dans ce cadre, je sais qu’il s’agit d’un cadre aussi vieux que la littérature.
Ce qui me pousse à commencer par définir cette donnée première, c’est la constatation que bon nombre de romans, souvent, me laissent déçu, avec le sentiment d’une inutilité profonde. Comme si l’auteur avait exprimé son problème, mais que, par le caractère singulier de la démarche, le lecteur reste attaché à ce problème particulier sans qu’il en découle une notion plus large, générale et qui touche chacun. Cette notion me sert même de pierre de touche pour évaluer une idée de récit ou d’histoire. Celle-ci imaginée pour illustrer la beauté d’un cadre, animer une scène dont on sent pourtant la richesse, doit satisfaire en premier à cette exigence du particulier au général.
Le deuxième point plus moderne, me semble-t-il, consiste à situer la place de la fiction littéraire. Un récit devient-il roman par l’introduction de la fiction ? Reste-t-on attaché dans ce récit de faits réels à la catégorie de documents ou d’œuvres de vulgarisation, rejoignant ainsi la notion d’utilité première ? C’est peut-être le phénomène actuel de constater que la réalité le plus souvent dépasse la fiction selon l’expression consacrée. Dès lors, le soin que l’on aurait d’imaginer une histoire paraît bien dérisoire et ne peut s’expliquer que si l’on n’a pas soi-même accès à la connaissance des faits authentiques. De plus, il est plus aisé de convaincre en s’inspirant de données réelles, pourvu que l’on ait l’honnêteté de ne pas les manipuler.
En outre existe aujourd’hui une tendance à considérer le lecteur d’égal à égal : l’auteur ne se met pas sur un piédestal dans la mesure où il explique et son rôle d’interprète reste celui d’un intermédiaire.
Intermédiaire entre quoi et quoi ?
Intermédiaire et interprète de ce qu’il lui a été permis de connaître, d’approcher, de vivre, pour le transmettre au lecteur.
Mais alors c’est sur la définition de reporter que l’on tombe !
Pourquoi pas, si l’on admet que ce reporter transmette aussi bien une action qu’une pensée dans la mesure où il est utile que celle -ci soit transmise et si l’on admet d’autre part que le « reporter » peut être son propre interprète et délivrera éventuellement son propre univers, ce qui le différencie du « reporter » journaliste dont l’objectivité ne doit pas être altérée par l’équation personnelle .
Est-ce dire que tout récit ou roman selon ces concepts devrait être autobiographique ou œuvre de spécialiste ?
Il me semble en effet difficile de concevoir un récit si l’on n’a pas profondément le sentiment que l’on est le mieux placé pour le faire.
C’est une sorte de justification vis-à-vis de soi.
Il me semble aussi difficile de décrire les méandres de la création artistique ou scientifique, si l’on n’en a pas soi -même suivi les détours.
Mais lorsque l’écrivain se fait « reporter » d’un tel objet, d’un tel sujet, il abandonne sa propre personnalité et se fait l’interprète de l’homme en général ; rejoignant ainsi le lecteur par cette double complicité.
Ce n’est que lorsqu’il aura convaincu le lecteur de sa propre communion avec telle situation que le reporter aura accompli sa mission du particulier au général et accompli son rôle d’intermédiaire.
Afin que toute chose soit utile.

L’affaire Summerlin : en préalable au problème de la tolérance

Commencer un roman de fiction en évoquant une affaire réelle avec ses vrais noms a quelque chose d’équivoque.
Si je le fais, c’est parce que loin « d’enfoncer » le personnage, ajouter ma voix au chœur d’infamie, j’éprouve le besoin de le défendre …
Porter sur la place publique un drame dont l’action se déroule dans le milieu fermé scientifique ne me paraît pas indélicat : d’abord parce que Summerlin est mort, enfin scientifiquement mort et, aux dernières nouvelles, il était confiné dans une « maison de repos », plus ou moins psychiatrique aux Etats-Unis. Ensuite parce que cette « affaire » a été très discutée, y compris dans des journaux scientifiques de vulgarisation -malgré son haut niveau La Recherche peut-être dénommée telle puisqu’on peut l’acheter dans n’importe quel kiosque à journaux- et qu’ainsi « la place publique » a déjà pu en prendre connaissance.
Enfin, parce que mon roman prend ses racines non pas dans l’affaire, mais dans les idées de Summerlin, il en est ainsi indissociable.
En 197 ? Summerlin publie un résultat surprenant qui eut un grand retentissement : travaillant dans un hôpital militaire, il dut réaliser des greffes cutanées pour traiter des cas de brûlures…
Lacune ?
Le mystère pour bon nombre de scientifiques réside dans cette tricherie.
Que face à Sir Peter Medawar, il ait osé tricher, on ne peut conclure qu’une chose : il avait perdu les pédales, il s’est affolé, il a fait n’importe quoi. Mais à ce moment là seulement.
Autrement dit, il a compromis bêtement par cette réaction d’affolement un résultat qui n’est pas forcément ce qu’il croyait (en ce qui concernait les mécanismes), mais il avait certainement, d’une manière incontrôlée peut-être, donc mal reproductible, obtenu à une certaine période un résultat intéressant voire important.
Pavlov avait échoué dans sa tentative de démonstration des réflexes conditionnés devant les représentants de l’Académie des sciences : il eut le ressort d’en tirer la théorie de l’inhibition.
Summerlin n’eut pas cet esprit. Peut-être n’en eut-il pas le temps, peut-être, trop sûr de lui, il pensa régler ce problème d’échecs « transitoires » par un artifice, mais je pense qu’il avait des raisons pour agir ainsi, des raisons pour être sûr de lui.
L’année qui suivit le désaveu de son travail, son patron, Good, publia un rectificatif de ses travaux scientifiques : toutes les expériences par lesquelles il avait pu établir la tolérance de ses greffes furent répétées et ne purent obtenir le résultat qu’il avait décrit : c’était le lâchage total, l’abandon par le patron d’un chercheur devenu la honte de son laboratoire.
J’ai trouvé dans ce rectificatif quelque chose de lâche et vil.
Au demeurant Good aurait mieux fait de nous expliquer comment, ayant cosigné les articles fameux de la période ascendante, passé au crible de la célèbre méthode anglo-saxonne d’analyse et d’études statistiques, il avait pu être dupe et co-auteur.
J’ai peine à croire que déjà Summerlin ait triché.
Si les résultats n’étaient pas reproductibles, alors la méthode scientifique de leur analyse n’était pas correcte… Monsieur Good.
Et il y avait mieux à faire que de donner ce coup de grâce.

Chapitre 1 : Virus et rejet, Billy

La rêverie de Marc fait le point sur l’état de la recherche autour des virus comme inducteurs de la tolérance des greffes - Episode de Billy.

Par la fenêtre entrouverte, sur les premiers rayons du soleil d’été, les sautillements de la fillette qui joue à la marelle un étage plus bas parviennent à Marc allongé dans son lit. Une stupide histoire de vertèbre qui le cloue au lit pour un jour peut-être deux. Il en profite pour faire le point sur sa recherche. L’alibi de son alitement forcé lui procure à la fois le temps et l’isolement ; choses rarissimes, et finalement il n’est guère fâché de cet incident de parcours.
La fillette chantonne, la mesure rythmée par ses petits sauts comme pour affirmer sa parfaite maîtrise du parcours : un avion j’en suis sur, se dit Marc, avec le ciel au bout, comme lorsque j’étais gosse : ces choses là ne changent pas… la comptine est la même aussi qu’il débitait avec les copains de son âge :
j’en ai marre, marabout, bout de ficelle, selle de cheval…
en tombant sur les deux pieds à la chute de la phrase ; il joua un instant avec l’idée qu’au fond le choix de cette rengaine n’était pas fortuit.
Bien sûr le rythme collait au nombre des cases de l’avion, mais en outre sa progression s’adaptait bien au jeu de la marelle : le galet que l’on pousse à chaque fois davantage, parcours en apparence du hasard mais bien contrôlé. Il ne faut pas que le galet s’arrête sur une ligne ! Parcours constructif, maîtrisé, orienté chaque fois différemment en partant de la situation antérieure comme la rengaine…
« Au fond c’est comme toi, tu ne fais rien d’autre en recherche… » se dit-il en rêvassant. Je pousse mon galet, j’associe les idées qui se suivent, parfois un mot que je prends au sérieux pour sa charge intuitive dont l’a chargé un prédécesseur génial : les deux mécanismes sont à l’œuvre dans le jeu de la petite fille :
dans l’un elle pousse le galet, le contrôle, mais il reste un galet qui ne l’intéresse que dans la mesure où elle peut le guider à sa guise. Le galet doit avoir des caractéristiques régulières pour éviter les surprises.
Dans l’autre mécanisme, en chantant la comptine, elle progresse d’un mot à l’autre dans un système d’irrationalité totale qui cependant prend son sens avec sa fin, en refermant le cercle.
La spirale de la recherche c’est au fond un cercle qui ne se referme pas mais qui progresse le long d’un vecteur -aller du point A au point B- et le galet dans cette histoire, quelle est sa place ?
Serait-il intéressant de suivre le galet, d’en faire l’objet de la recherche ? Quel est son passé, comment est-il parvenu jusqu’ici poussé à coups de pied par le hasard avant de l’être par cette fillette… quelle doit être la forme idéale du galet pour la marelle ?
Non, se dit Marc, fausse route, tout au plus c’est de l’histoire, ou plus exactement c’est le chapitre « Matériel et méthodes » de la recherche. Ce n’est pas productif en soi. Pas d’intérêt… il se rappela en souriant Selye le prix Nobel canadien qui avait découvert le phénomène de stress. Ce grand chercheur n’autorisait -à ses dires- qu’un outil de recherche dans son laboratoire : la seringue… Il n’était guère dans le vent il faut dire dans un univers anglo-saxon qui prise avant tout la sophistication des moyens.
La nécessité de mettre à profit son inaction le ramena à la préoccupation qui le hantait depuis plusieurs mois : des fils épars, des données diverses dont il sentait aujourd’hui la synthèse possible. Comme pour classer les événements, il remit le compteur à zéro et reprit l’affaire à son début.
Tout avait commencé en somme avec cette conversation échangée avec Triau au cours d’un séminaire d’immunologie et de transplantation :
« Vous qui savez bien perfuser les cœurs, pourquoi ne pas essayer la voie de Summerlin ? » 
A cette époque en effet, le petit monde de la transplantation fut secoué par une nouvelle étonnante : un chercheur américain parvenait au prix d’une culture dans des milieux adéquats à modifier des fragments de peau de sorte qu’ils étaient tolérés après avoir été greffés sans qu’apparaisse le phénomène de rejet. Le rêve en somme de tout transplanteur ! Le scepticisme de chacun était ébranlé par le fait que ces travaux étaient cautionnés par un immunologiste américain, Good, de grand renom.... Ceci expliquait la diffusion instantanée d’une telle donnée qui pouvait bouleverser d’un coup le problème de la transplantation .
Mais il y a loin entre la conservation de quelques jours d’un fragment de peau, véritable survie, et celle d’un cœur où se pose avant tout le problème du respect intégral de sa fonction, autrement difficile à préserver .
« Cela va poser pas mal de problèmes, répondit Marc, et de plus ce n’est pas dans la ligne de ce que je fais actuellement … Il me faudra demander un contrat pour cela … on peut toujours essayer ! »
Essayer c’était d’abord d’obtenir un contrat – ensuite le remplir !

Les mois passèrent et Marc fit une demande de contrat en temps opportun. Quelques semaines plus tard il reçut la réponse du comité scientifique chargé d’examiner les dossiers de demande : il n’avait pas dû être bien classé, son projet avait retenu l’attention sur le plan scientifique, mais ne pouvait être honoré en l’absence de crédits suffisants… formule polie dont il connaissait la signification. Cela ne le bouleversa guère. Cette démarche avait un caractère opportuniste et en réalité, son esprit était ailleurs, et il se connaissait assez pour savoir qu’il lui était impossible de se passionner pour deux sujets à la fois.
Peu de temps après, l’affaire Summerlin éclata : le chercheur américain arrivé au faite de sa gloire (où certains parlaient déjà d’un prix Nobel) est convaincu de tricherie, ayant maquillé les souris qui devaient prouver de façon indiscutable les résultats de publications déjà nombreuses. Marc en fut à demi surpris. D’une part il lui semblait étonnant qu’une tricherie ait pu être systématiquement réalisée, passée au crible de l’analyse des résultats par les experts auxquels sont soumises les publications et de plus avec la caution de Good. Par ailleurs tout en acceptant la notion qu’il y avait « un truc » à découvrir dans le domaine de l’immunité de transplantation, il ne croyait pas aux miracles et à l’effondrement instantané du mur contre lequel, avec quelques milliers d’autres il se battait. A la rigueur la peau pouvait être modifiée et suffisamment altérée pour voir ses propriétés antigéniques abolies, mais un organe perdrait toute fonction s’il devait subir une telle agression. Dès lors l’intérêt devenait beaucoup moindre… Par une curieuse ironie du sort administratif, alors que la demande de ce contrat était loin dans on esprit, il reçut un jour l’avis favorable du service des contrats : en effet la sécurité sociale prenait en charge un certain nombre de demandes qui n’avaient pu être satisfaites lors de la première « distribution ». Son contrat venait donc de lui être accordé.
Certes la commission scientifique qui l’avait jugé l’avait fait en s’appuyant sur des données qui s’étaient plus tard révélées fausses, mais le caractère exceptionnel d’un tel avatar avait créé cette situation ridicule : des crédits étaient débloqués pour effectuer une recherche inscrite dans la ligne d’une autre recherche qui venait d’être proscrite…
Marc songea un instant -bien court il est vrai- à retourner ce crédit pour des raisons évidentes. Rapidement cependant il songea que bien peu de travail de recherche avait été réalisé sur le greffon lui-même alors que la plus grande partie de l’effort s’était porté sur la modification du receveur. Il connaissait cependant de cas précis d’amis qui avaient fait des tentatives dans ce sens et qui avaient obtenu certains résultats… pourquoi ne pas chercher à nouveau dans cette voie ? Après tout il était bien placé dans cette voie grâce à des années de travail dans ce domaine et sa contribution était donc justifiée…
Seulement il fallait aborder le problème de la modification de l’organe sur d’autres bases que celle proposées par Summerlin, puisqu’elles venaient d’être condamnées.
Marc n’avait aucune idée pour cela – aucune arrière pensée pouvant sous-tendre l’élaboration d’une manipulation. De plus, n’étant pas immunologiste fondamental, il ne pouvait s’appuyer sur des travaux actuellement en cours s’approchant de ce domaine lui permettant d’y insérer son projet et « prendre le train en marche »…
Il n’était certes pas immunologiste, mais il avait suffisamment d’amis dans ce domaine qu’il consultait fréquemment lors de problèmes ou résultats qui survenaient dans sa recherche. Il leur écrivit et leur donna rendez-vous pour un dîner suivi d’un « brain-storming » après leur avoir exposé les données du problème. Si la soirée fut assez réussie par l’ambiance, le résultat fut maigre sur le plan scientifique ou des idées. Peut-être eut-il mieux valu faire précéder le dîner du « brain-storming » au lieu d’attendre le café pour parler d’un problème qui ne semblait plus alors tellement important… Bref on conseilla à Marc de s’orienter vers la facilitation, l’élaboration d’anticorps facilitants ou fraction de ceux-ci dont on savait qu’elles pourraient avoir une action, combiner cela avec une perfusion préalable de l’organe isolé…
En réfléchissant à tout cela le lendemain, Marc éprouvait toujours la même gêne : leur projet revenait à s’insérer dans un domaine où il n’avait pas de compétence particulière et, avant d’arriver au « front »  de cette recherche dans laquelle il aurait tout un long chemin à parcourir, déblayé par d’autres, il aurait épuisé ses crédits. Ce n’était donc pas réellement de la recherche
Ce problème commençait à le préoccuper sérieusement. Non qu’il fut talonné par le temps : ce contrat était établi pour une période de deux ans, mais parce que ce problème se présentait à l’envers : les crédits avant le projet d’une part. Mais aussi parce que la solution proposée par ses amis ne lui convenait pas et qu’il étaient en principe mieux placés que lui pour envisager un projet raisonnable. Enfin, il acceptait de se laisser envahir peu à peu par ce problème parce qu’il savait bien que si une idée valable pouvait éventuellement venir de lui, ce n’était qu’au prix de cet envahissement, jusqu’à ce que cela donne une véritable obsession à laquelle il pensait sans effort et sans relâche, dans son bain ou en voiture, en dormant, en opérant ou en mangeant, un problème posé comme un refuge à la concentration des réflexions. Les propositions apparaissent aussitôt contrées par l’expérience d’un autre dont il avait souvenir, ses propres expériences, les bizarreries dont il avait été le témoin… ses souvenirs.
Au milieu de ces références revenait sans cesse le mystère de Summerlin… Qu’a-t-il fait pour perdre ainsi les pédales ? Car pour Marc il ne faisait pas de doute que le chercheur à un moment donné avait dû obtenir un résultat intéressant et surprenant mais qu’il n’avait su reproduire ensuite : c’est là que sont intervenus son erreur et son trouble du comportement. Au fond c’est cela qui est intéressant : quel est le facteur dont il n’a pu tenir compte ou contrôler par la suite, qui, présent dans un groupe de manipulations, n’était plus là dans le second… ?
Une infection bactérienne ? peu probable, c’est contrôlable….
Une infection virale ? … Marc avait vécu une histoire curieuse d’interférence d’une action virale avec des transplantations et il savait qu’il pouvait y avoir là quelque chose : C’était un des meilleurs souvenirs de sa jeunesse. Il était alors à New York, réalisant des transplantations cardiaques chez le chien dans un laboratoire de recherche. Il sévissait à ce moment-là dans le chenil une maladie virale commune au printemps et à l’automne, la maladie de Carré, à laquelle sont très sensibles les chiots dont beaucoup meurent dans un tableau de paralysies ou d’infections pulmonaires. Marc avait transplanté un cœur chez un chiot qui se portait bien mais au bout de quelques jours il montra des signes d’infection pulmonaire et il pensa évidemment à la maladie de Carré …
Et c’est alors que Billy, un noir imbécile de Brooklyn, ivre de bière dès le milieu de la matinée, qui était affecté au nettoyage des cages, lui dit calmement (il ne pouvait parler rapidement étant constamment noyé dans les vapeurs d’alcool) :
« Il a la maladie pour sûr…mais s’il s’en sort il tolèrera sa greffe.»
Marc s’était précipité dans la bibliothèque, afin de mieux connaître cette maladie et ce virus : il découvrit qu’il s’agissait d’un virus semblable à celui de la rougeole chez l’homme qui tuait les animaux rarement par leur action directe mais parce qu’il diminuait très fortement leur défenses immunitaires et qu’ainsi les animaux mouraient de surinfection…
Il était resté longtemps sidéré, seul, assis dans la bibliothèque, devant ce livre plus tout à fait récent, qui lui donnait de la manière la plus simple la clef de la serrure… Ainsi ces virus avaient un rôle immunodépresseur puissant, comme les drogues qu’il utilisait à ces mêmes fins, et l’observation de Billy était juste, probablement juste. Il n’y avait en effet aucune chance pour que Billy ait connu l’action théorique de ce virus. Sa réflexion n’avait rien d’une hypothèse mais bien le caractère lumineux et primitif d’une observation ! Comme Jenner et la vaccination antivariolique ! … Et d’ailleurs il devait bien y avoir quelque chose d’étrange dans les survies « spontanées » observées dans ce laboratoire. Son prédécesseur venait justement de publier un article sur ce thème observant des survies de greffes cardiaques prolongées (plus de six mois ; c’était alors l’animal porteur d’une greffe cardiaque le plus long survivant au monde) sans utiliser de thérapeutique avec une fréquence de 2 à 3 %, ce qui est considérablement plus que la probabilité d’une compatibilité idéale qui devait être de l’ordre de un sur un milliard ou plus…
La suite ne devait pourtant pas confirmer l’espoir entrevu. Tout d’abord parce que l’animal greffé, contaminé par le virus de Carré, mourut de rejet. Marc songea alors qu’il y avait une chronologie précise dans les événements comportant l’infection et la greffe à respecter et que seul le hasard permettait de temps à autre qu’elle soit convenable… Se posait alors le problème de disposer des animaux vierges de tout virus afin d’en contrôler l’infection, mais ce n’ était pas possible dans les conditions du laboratoire. Il songea alors -il oubliait aujourd’hui par quel mécanisme- à utiliser des virus atténués chez le futur greffé comme au cours des vaccinations qu’avaient subi les animaux de son prédécesseur, mais avec une chronologie précise en plusieurs séries : là encore le piège fréquent en recherche avait fonctionné : le premier animal de cette série survécut six mois, un autre quatre mois mais aucune constance dans les résultats. Il abandonna à regret cette voie pour deux raisons : d’abord parce que la greffe cardiaque était une opération beaucoup trop coûteuse et sophistiquée pour être utilisée à une recherche de ce type nécessitant de grandes séries. Egalement parce que ce n’était pas le sujet primaire de son travail et qu’il ne pouvait y consacrer plus qu’un « coup de sonde » .
Mais il gardait de cette période de sa vie le souvenir d’être passé peut-être à côté de quelque chose d’important, une lueur entrevue qu’il n’avait pu démasquer complètement. Plus tard, il rencontra un chercheur éminent, Hume, pionnier de la greffe rénale au cours d’un congrès et lui parla de ses soupçons sur le rôle éventuel de ce virus dans les résultats : Hume avait fait la même démarche pour trouver finalement qu’il n’y avait pas de corrélation entre la maladie du receveur et la survie du greffon, conclusion à laquelle il avait abouti lui-même mais qui ne le satisfaisait toujours pas…
C’est alors qu’il fut frappé par le fait qu’on avait toujours considéré dans cette histoire le rôle du virus sur le receveur mais jamais chez le donneur ! Evidemment on a vite tendance à l’oublier une fois le prélèvement réalisé mais au fond sa contamination éventuelle était aussi importante que celle du receveur d’autant que dans les vaisseaux même du cœur transplanté demeurait du sang qu’à l’époque on ne lavait même pas ! Depuis nous avons appris que les lymphocytes alors contenus dans l’organe greffé et transportés avec lui jouaient le rôle de premiers messagers informant le receveur du caractère étranger de la greffe…
Eh bien le voilà ton sujet de recherche ! pensa Marc avec un sourire comme si le problème était déjà réglé : « modification de l’organe avant la greffe à l’aide de virus » et du même coup des justifications nouvelles se pressaient dans son esprit : «  c’est juste, à quoi sert de modifier une membrane cellulaire, si on altère ses caractères distinctifs ? Sans cesse le noyau de la cellule les reformait, corrigeant l’altération, à moins que la cellule soit morte, mais alors cela n’a pas d’intérêt… ce qu’il faut donc modifier c’est le noyau qui exprimera alors sa modification au niveau de la membrane et le seul moyen dont on disposera pour atteindre le noyau sur un organe entier, ce sont les virus ! C’est clair, comment n’y ai-je pas pensé avant ! Bien sûr c’est une hypothèse qui pourrait signifier un travail énorme d’approche mais j’ai une piste sérieuse avec le virus de Billy …
Ce serait marrant que Billy soit à l’origine d’une grande découverte ! »
Marc considérait en effet que le rôle de Billy dans cette affaire était essentiel et il se promettait bien s’il s’avérait qu’il avait eu raison, de lui en donner le crédit.
Il vouait à l’observation un véritable culte.
« Seule l’observation peut traverser les siècles », disait-il, « nos explications, nos interprétations ne sont que provisoires et dépendent de l’état d’avancement de nos connaissances du moment ».

Chapitre 2 : la découverte

Remis sur pied, Marc commença à structurer son projet de recherche, en informa ses amis qui l’approuvèrent en lui promettant leur concours.
Il faisait désormais de la solution du problème qu’il s’était posé une affaire personnelle. Sa certitude d’ y parvenir avait parfois quelque chose d’irritant pour son entourage et pouvait passer pour quelqu'un qui ne se connaissait pas, pour de la suffisance. Et Marc ne s ‘expliquait que rarement. Mais, lorsqu’il acceptait de le faire il disait qu’il s’agissait tout simplement d’une propriété de l’Homme qui lui permettait de résoudre les problèmes qu’il se posait. A sa connaissance il n’existait aucun problème que l’homme se soit posé et qui n’ait, tôt ou tard, connu sa solution. C’était pour lui une constatation qui le plongeait dans une véritable attitude contemplative, une sorte de vertige pascalien, à la pensée que cet être éventuellement issu du hasard et de l’évolution, atome de l’Univers, était capable cependant de l’appréhender dans ses mécanismes les plus profonds. Cette harmonie de l’homme avec l’univers, cette pulsation synchrone était même par voie de conséquence la base de sa Foi. Parce que tout de même l’homme a priori ça n’est pas grand chose ! Comment alors expliquer la justesse de ses choix ? Car il n’est pas possible d’essayer toutes les voies, systématiquement, pour trouver la bonne solution d’un problème. Il faut la plupart du temps faire des choix… et que ceux-ci se révèlent bons dans nombre de cas, infiniment supérieurs aux probabilités du hasard, signifiait quelque chose pour lui. Mais il ne s’agissait pas d’une déification de l’homme, non, car il percevait bien son infinie faiblesse : c’était donc là l’origine de sa conception personnelle de la Foi au demeurant peu définie… n’était-ce pas simplement l’explication de la position de l’homme ?
Il en découlait évidemment une grande et profonde humilité personnelle. De même qu’il était convaincu que lorsqu’il « trouvait » quelque chose, ses seules propres qualités ne pouvaient en rendre compte, son sentiment était un mélange d’une confiance et d’une admiration profonde pour cette bête étrange, l’homme, dont il n’était qu’un représentant, en même temps qu’il ne pensait pas qu’il puisse être seul responsable de ses découvertes.
Par ailleurs, ces prouesses humaines étaient tempérées dans son esprit par leur aspect relatif, tant il avait la conviction que les découvertes ne sont jamais l’expression absolue d’une réalité, mais simplement un modèle suffisamment proche, un raisonnement suffisamment parallèle pour permettre un progrès et que cela « marche ». Une conception de l’Univers non pas absolue (chaque année nous amène à réviser une notion réputée intangible) mais un système parallèle, compatible, synchrone… l’Homme est synchrone de l’Univers et de sa pensée profonde, disait-il… n’est-ce pas merveilleux ?
Et en même temps n’est-ce pas un acte de Foi que dire cela ? C’est pourquoi il était humble et n’en parlait que rarement.
Par ailleurs la Foi de Marc était quelque chose de très personnel. D’éducation protestante il pensait cependant avoir gardé de celle-ci une manière de réagir, des « circuits imprimés », disait-il qui n’étaient pas forcément la meilleure chose de la religion.
Sa notion de la divinité était plutôt représentée par sa perception du beau, de l’harmonie, de l’intelligence. Le reste n’était qu’un habillage. Il s’était irrité dans son adolescence de constater que la religion de celle qu’il aimait l’avait également « programmée » d’une façon différente de la sienne.
Il en avait joué, cyniquement peut-être, lorsque ses parents, (instituteurs donc enseignants, donc avec l’idéal d’éducation mais non de modification) puis son pasteur lui avaient montré les inconvénients d’un mariage mixte.
- «Trouvez vous normal, leur dit-il, que je pense et réagisse différemment qu’elle ? Trouvez-vous normal que nos éducations aboutissent à une telle divergence ? Ne croyez-vous donc pas qu’il y a là une contrainte qui aboutit au contraire de l’œcuménisme que vous recherchez ? »
L’aspect formel de toute discipline, fut- elle religieuse, le rebutait.
Au cours d’un voyage Zellidja dans sa jeunesse, un journaliste l’avait interviewé et il avait été profondément mortifié que cet homme l’eût alors dépeint comme un contemplatif, lui qui revenait d’un voyage d’action !
Il avait raison cependant ce journaliste, et Marc se demandait bien comment, en si peu de temps, le gars l’avait cadré. Il comprenait aujourd’hui que contemplation et action n’étaient pas opposées, contrairement à l’apparence. Mais qu’au fond toute son action de recherche n’était pas autre chose qu’une confiance immense dans les possibilités infinies de l’homme et partant dans un ordre supérieur, qu’il servait.

Hôpital ou recherche
Les rapports de Marc avec « l’Administration », quelle qu’elle fût, étaient complexes. Il admettait la nécessité d’un cadre, d’une structure au sein de laquelle se situait son action, mais là se limitait son souci d’allégeance. On ne peut pas dire qu’il représentait ainsi le type du fonctionnaire. Ses soucis de promotion ne passaient même pas à ses yeux par ce canal : lente progression du chercheur à l’ancienneté, au nombre de points accumulés par les ans autant que par les publications… Non ! Il pensait que s’il trouvait quelque chose d’intéressant ou d’important, il en serait crédité pour autant. En attendant, il admettait d’être en pointillé, un « possible mais… », persuadé que tout viendrait en temps voulu.
Ce qui lui importait en fait, c’était la liberté d’action, la liberté de recherche, et de cela, malgré le cadre et les programmes de recherche, il en jouissait pleinement. Certes sa progression eût été peut-être plus régulière, ou rapide, s’il avait consenti à suivre des traces plus orthodoxes, des programmes dans le vent, pris le train en marche de convois bien en vue…
Mais cela ne l’intéressait guère.
Ses objectifs apparaissaient d’autant plus utopiques qu’ils étaient simples.

Petite réunion de labo avant Emmanuel
Dis donc, Jean, j’utilise ces temps-ci l’héparine dans mon montage artificiel qui m’aide à redémarrer les cœurs après des bricolages chirurgicaux plutôt plus difficiles qu’à l’accoutumée. Il me semble que combiné à l’hypothermie j’aboutis à une catastrophe du point de vue coagulation. La prothèse pré-coagulée perd de tous ses pores et mes sutures saignent comme jamais. Ca me rappelle le bébé de la transposition, tu te souviens ? N’y a-t-il pas quelque chose là-dessous ?
Faudrait voir…
Oui, mais comment ?
Le chien est diablement difficile, sur le plan de la coagulation.
Oui, mais en principe c’est toi qui connais le mieux ce problème, non ? Et puis si c’est chez le chien qu’on observe actuellement ce phénomène, c’est chez lui qu’on doit l’étudier.
La chirurgie en elle-même est un facteur de perturbation de l’hémostase ; si on veut étudier ce phénomène, il faut l’étudier en dehors de toute chirurgie, chez l’animal intact : simplement anesthésié et refroidi en hypothermie Il n’y a rien dans la littérature sur ce problème ?
Pas à ma connaissance. Il faut vérifier.
On pourrait faire une autre série. Qui s’en charge ?
Luc.
Ce n’était pas toujours des sujets aussi sérieux, heureusement !
Un jour Marc entra dans la salle de lecture déjà occupée par Jean, Luc et Mathieu et décréta comme si c’était la chose la plus importante et impossible à discuter :
Voilà les gars, je viens de trouver la caractéristique de la démocratie française et je viens de lire dans un Paris-Match vieux de quelques années un interview de Chaban-Delmas qui va dans le même sens...
Si j’avais été président de la République voilà le fondement du bouquin que j’aurais écrit !
(Mathieu le gauchiste du groupe)

Marc pénètre en virologie
Bien que l’observation initiale lui ayant fourni le thème de sa recherche ait été faite chez le chien, il était évident pour Marc qu’il fallait changer de modèle pour explorer l’hypothèse qu’il s’était formulée. Il existe un modèle « élémentaire » de la réaction de rejet et une méthode pour en apprécier l’intensité : c’est la culture mixte des lymphocytes du donneur et du receveur qui permet par un comptage de réactivité et des inhibitions d’action d’évaluer à la fois les capacités de simulation et de réponse des lymphocytes. Il était facile d’imaginer des lots de souris de lignées pures contaminées par un virus X à des temps précis dont on mesurerait la modification éventuelle face à un autre type de souris, également de lignée pure dont on connaissait par ailleurs le degré de « compatibilité ».
S’il lui était donc assez facile d’imaginer une « manip » comme on dit dans le jargon de la recherche, elle comprenait par contre une partie ayant trait à la virologie dont il ignorait toutes les techniques : il lui faudrait les apprendre et « entrer là-dedans ». 
Comment pourrait-il ainsi prendre contact avec une discipline aussi étrangère de la sienne ?
Comment serait-il reçu, écouté seulement ?
Marc avait confiance. D’abord il avait toujours trouvé auprès des scientifiques une oreille attentive. D’autre part il possédait un passeport excellent auprès d’eux : il était chirurgien au départ quoique devenu partiellement biologiste par ses préoccupations diverses : cette étiquette lui permettait toutes les ignorances… et toutes les bonne volontés du monde et attirait plus de bienveillance que de méfiance .
Il eut de plus la chance de tomber sur une équipe qui se posait des questions analogues à celles qui le taraudaient : du possible rôle d’un virus dans le comportement antigénique des cellules lorsqu’elles étaient contaminées, car c’est évidemment une question qui est au carrefour de bien des maladies, y compris du cancer.
Il fut d’abord incorporé dans une équipe afin de se familiariser avec les techniques de cultures cellulaires et d’identification de virus. C’étaient les premiers pas dans cette nouvelle discipline où il avait tout à appendre ; y compris le langage.
Ce langage n’était pas d’ailleurs tellement éloigné de celui qu’il pratiquait ou avait pratiqué au cours de ses études, mais il était différent de celui des immunologistes.
- « C’est curieux », pensait Marc, « l’immunologie de greffe dérive de la bactériologie et de la virologie, mais le premier objectif de ce groupe d’hommes qui ont créé cette discipline a été de créer un langage particulier, réservé à ses initiés, au point que maintenant la mère et la fille ne se comprennent plus ! »
C’est toujours le problème d’une minorité : son premier soin est de se construire des barrières et l’on arrive à ce paradoxe que le langage au lieu d’être un moyen de communication devient le mur d’enceinte d’un isolement… Curieux que ce phénomène existe au sein même de la communauté scientifique.
La Tour de Babel …
Il fut d’autre part frappé des limites très proches de ce que l’on pouvait tenter en virologie. Tout d’abord il dut abandonner l’idée de travailler sur le virus dont il soupçonnait l’action : celui de la maladie de Carré chez le chien ou la rougeole chez l’homme. Ni l’un ni l’autre ne se développaient chez la souris. Il fallait donc entreprendre ce travail avec un autre virus, aussi bénin que possible pour l’homme en raison des dangers de contamination et de plus qui ne soit pas trop difficilement caractérisable, car, autre déception, ces virus avec lesquels il allait travailler pendant des années, on pouvait titrer les anticorps qui se développent contre eux, on pouvait cultiver les cellules infectées avec d’autres cellules sensibles qui par leur modification attesteraient la présence du virus, mais jamais il ne lui serait donné de voir l’agent qu’il traquait : cette discipline avait la même distance de ses préoccupations habituelles que la physique nucléaire envers l’ingénieur mécanicien… Cela lui était égal finalement -simple changement d’échelle et, au demeurant, nouvel exercice intellectuel.
Moins que le langage de la discipline, c’était les virus eux-mêmes que marc apprenait à connaître, leur mode de multiplication, leur particularité de comportement qui les assimilait parfois à des structures mêmes de la cellule et d’ailleurs certaines « structures normales » de la cellule d’aujourd’hui, telles les mitochondries, semblaient être dues à un apport viral datant de quelques millions ou milliards d’années… ainsi c’ était tout un nouveau monde qu’il découvrait, comme un pays étranger dont il apprenait les coutumes, les usages et la façon de réagir de sa population.
Le laboratoire était dirigé par un homme très ouvert à la culture encyclopédique qui possédait des yeux bleus magnifiques.
-«  C’est curieux le nombre de chercheurs qui ont les yeux bleus »  se dit Marc : dans son laboratoire ils étaient cinq sur sept à les avoir de cette couleur.
La culture scientifique de ce directeur était précieuse pour Marc qui avait besoin de s’imprégner de toute une atmosphère nouvelle. C’étaient les « histoires » que lui racontait pendant des temps libres cet homme d’expérience et d’imagination qui mieux que les lectures, lui permettaient d’approcher et chaque fois davantage de connaître les astuces, les habitudes, les comportements de ces structures qui ressemblaient à de simples molécules mais semblaient procéder quelquefois avec une véritable intelligence .
C’est ainsi qu’il eut connaissance des travaux d’un chercheur suisse qui n’étaient pas sans rapport avec ses propres préoccupations : cet homme était parvenu à contaminer des cellules cancéreuses par des virus puis, ayant fait élaborer des anticorps contre ces virus par un animal, obtint du même coup l’élimination des cellules cancéreuses porteuses de virus. Il y avait même les deux guérisons spectaculaires de cancer pleuro-pulmonaire chez l’homme mais le spectre d’une diffusion du virus alors porteur d’un potentiel cancérigène était apparu et l’on dut interrompre cette recherche… On était alors en pleine éclosion des manipulations génétiques et tout travail portant sur les virus était considéré avec la plus grande circonspection étant donné notre incapacité à nous défendre par la thérapeutique devant leur infection.

Discussions : vaccin, virus et greffe
Tout le problème est de situer l’observation de Jenner conduisant à la vaccination par rapport à la démarche de Pasteur, « raisonnant »  la vaccination.
Bien des choses sont alors à noter : tout d’abord le terme de « vaccination » est resté et même le groupe « vaccination jennerienne » même lorsque Pasteur a rendu l’opération « raisonnable », c’est resté un « vaccin ».
Evidemment l’un a l’aspect d’une trouvaille totalement empirique, l’autre d’une démarche scientifique mais il y a gros à parier que la « vaccination » pasteurienne n’aurait jamais vu le jour sans la « vaccination jennerienne ».

On ne peut pas oublier la haute probabilité de la validité de l’observation de Billy :
1°) les caractéristiques Is du Distemper
2°) ce que l’on connaît du virus de la rougeole
du comportement des virus latents intracellulaires restant indéfiniment.

Supposons qu’une cellule quelconque du greffon y compris un lymphocyte du donneur, marqueur par des caractéristiques antigéniques, véritable témoin, soit « infesté » par un virus de la rougeole qui lui confère la capacité d’être non antigénique, ne pas être rejeté, ce que nous savons par nos expériences par le comportement des virus latents de la rougeole et leur rôle dans la SEP par exemple ; on va donc être dans la situation d’une cellule du donneur absolument tolérée, même éventuellement recevant une information de type non agression. Si, en plus, de ce caractère, elle est marquée par ses propres antigènes, n’y a -t-il pas là une situation ambiguë qui peut faire sauter «  l’ordinateur »  de l’organisme ?
Par un résultat ou par finalité, on peut penser que tout est « prévu » normalement dans l’organisme, tout sauf l’action humaine et c’est là l’intérêt. L’organisme sait rejeter une cellule malade ou contaminée, neutraliser un virus surtout s’il l’a déjà « connu » etc.… sinon on assiste à des évolutions pathologiques -OK- mais il y a un nouvel arrivant dans la biologie de l’homme : c’est l’homme lui-même et sa capacité d’intervenir, son effet iatrogène, pourrait-on dire :
rejeter une cellule étrangère à l’organisme, c’est prévu.
Neutraliser un virus, c’est également prévu dans certaines limites. Cependant certains sont malins et arrivent à rester, devenir des hôtes pour toute la vie. Ca n’est pas prévu, mais ça arrive, même si cela peut devenir un trait essentiel de notre « constitution », si l’on considère les mitochondries qui font partie aujourd’hui du fonctionnement essentiel de notre cellule mais qui semblent un apport viral, réalisé chez l’un de nos ancêtres il y a quelques millions d’années.
Mais la combinaison des deux situations : greffe de cellule et greffe de virus, en particulier de ceux qui posent déjà des problèmes à l’organisme, n’est absolument pas une situation “prévue“, programmée, par résultat ou finalité, de l’organisme.

D’où la notion qu’on peut ainsi espérer un résultat intéressant.

Chapitre 3 : Le siège central administratif de la recherche à Paris = une nomination !

Dans le bureau du Directeur Général.

- « Je vous ai fait venir afin que nous examinions ensemble le problème de l’unité 82.
Le poste de directeur est vacant depuis que son prédécesseur vient de donner sa démission. Nous devons faire un appel d’offre, mais j’ai pensé vous en parler, car je ne vous cache pas que je pense à vous pour cette position … »

En face de lui un homme jeune, l’air assuré, mais volontairement soumis comme il sied devant le directeur général.
Emmanuel Delanoye a en effet un bagage solide : 120 publications dont la moitié de niveau international, les seules qui comptent au niveau de l’Administration, qui marque ainsi les points servant à évaluer la valeur d’un chercheur.
Derrière des lunettes qui n’altèrent pas un certain aspect sportif du personnage, son regard apparaît réfléchi, éventuellement calculateur… Seule, son élégance vestimentaire surprend un peu dans le tableau.
-« Heureusement, il n’est pas parfumé » songe en aparté le directeur général.
Mathieu ? Il sait jouer son rôle et renvoie la balle :
E : « Il y a là-bas des chercheurs d’une certaine expérience, dont un maitre de recherches… ne pensez vous pas que ma candidature, venant d’une ville éloignée, sans lien antérieur avec cette équipe, a peu de chances d’être agréée ?… »
« Ne vous arrêtez pas à ces détails », coupe le DG, « et, d’ailleurs, c’est bien là le problème : je ne pense pas qu’il y ait sur place un élément capable de prendre la direction de cette unité. Voyons la situation ».
Commence alors un discours en double langage parce qu’il s’agit d’une véritable nomination avec appui d’en haut.
DG : « Il y a un problème local (sous entendu « je ne veux pas de locaux »)
E : « Je pense qu’il s’agit d’une expérience humaine fascinante ! »
DG : « Il y a essentiellement un problème de structuration à réaliser et d’encadrement ».
E : « Je pense que l’on doit se donner les moyens technologiques et scientifiques pour accéder à un haut niveau de publications ».
DG : « Il faut rassembler les thèmes trop épars – on ne voit pas dans cette équipe la continuation rigoureuse d’application d’une recherche coordonnée : Chirurgie, Immunologie, Biologie, Virologie, artificiellement rassemblées sous le thème de bio-chirurgie ! »
E : « Rassembler les thèmes et rassembler les hommes me semble une même démarche. Le regroupement sur un même sujet, un sujet à définir en commun cela s’entend… »
DG : « Je vous fais confiance – en même temps tirer au clair l’affaire de Marc...
Il n’est pas efficace et l’on met en doute parfois ses résultats ; son approche scientifique des problèmes n’est pas qualifiable ! Il faut lui faire découvrir la nécessité de changer les méthodes ».
E : « Il s’apercevra bien qu’il ne peut parvenir à grand’chose en poursuivant cette méthode ».
Nouvelles méthodes
En fait l’enjeu discuté ci-après, c’est les modalités de la recherche et de la découverte : c’est le débat entre intuition et recherche systématique. Georges eut bien souvent à défendre une position originale et isolée de chercheur mu par la confrontation de faits auxquels il pressentait une explication globale.

Les deux hommes se connaissaient, s’estimaient -si bien qu’à la limite les échanges de parole étaient devenus superflus, comme pour deux amants ou un vieux couple qui s’aime encore- et pour Marc la rencontre qui se présentait ressemblait au récit qu’il avait eu dans sa jeunesse du combat de deux vieux maîtres de judo, 10ème ou 11ème dans (échelons honoraires, au delà du 6ème dan qui sont des combattants).

A ce degré on pouvait voir face à face deux êtres chenus, mais pleins d’une puissance spirituelle, agrippés l’un à l’autre mais immobiles quoique non bloqués, mais au contraire tendus et sensibles à l’extrême : toute intention d’action de l’un était immédiatement perçue et contrée tout aussi imperceptiblement par l’autre, micro-déplacements à peine perceptibles par chacun, probablement invisibles au delà du tatami pour un groupe d’élèves pétrifiés qui assistaient ainsi au combat suprême de deux puissances parfaitement égales, autant spirituelles que physiques, résultant dans une logique immobilité.

- « Je voudrais, commença Emmanuel, que vous changiez vos méthodes de travail… »

- « Je sais » répondit Marc, « je sais bien ce que vous en pensez et ce que n’importe qui peut en penser. En fait je pense qu’il y a une équivoque : je n’ai pas à changer de méthode de travail ; j’ai à en appliquer une, et, si possible pour plaire aux instances nationales, appliquer la méthode internationale, c’est-à-dire anglo-saxonne.
Or, actuellement, je suis un fil, un fil d’Ariane si vous voulez, j’assemble un puzzle qui est fait de mes expériences passées et celles des autres, pas forcément des savants, n’oubliez pas Billy ! - et de temps en temps je me mets dans la peau, si l’on peut dire, d’un virus pour me demander ce qu’il ferait dans telle ou telle situation pour couillonner la malice et l’ordre des choses… Cela n’a rien de la machine de guerre américaine, mais, si vous voulez sincèrement mon avis, je crois que je suis plus utile en restant comme je suis.

« Mais vous ne pouvez convaincre qui que ce soit de cette manière, même si vous arrivez à un résultat, un véritable résultat scientifique, c’est-à-dire reproductible, vous ne pouvez l’exposer si votre approche est farfelue...

« Voilà bien le mal du siècle ! On a tellement sacralisé le fameux raisonnement et l’approche scientifique, que finalement il occupe toute la place : on finit par en oublier le résultat… »

« C’est la seule manière d’obtenir un résultat publiable... »

« D’accord, mais permettez-moi d’accorder une importance primordiale aux faits scientifiques, aux histoires qui paraissent étranges et qui finissent toujours par être expliquées. J’ai d’ailleurs une profonde méfiance, sinon du mépris, pour les explications. On peut toujours en trouver 4 ou 5 pour un même phénomène. Mais ce phénomène, cette bizarrerie observée, ou encore mieux provoquée, pour moi c’est cela la recherche. Son explication n’est mon affaire que par accroc, et à la limite, je considérerais même qu’elle ne me concerne pas… »

« Vous avez tort de mépriser ainsi ce travail d’analyse qui est le fondement même de l’esprit scientifique. Vous vous placez ainsi sur un piédestal, et vous considérez que c’est aux autres de faire ce travail… »

«  Là je vous arrête. Sur quel piédestal suis-je en ce moment ? Ne serait-ce pas plutôt au banc des accusés ? »

« N’exagérons pas ! »

«  Non, en fait ce que je veux défendre c’est une certaine aptitude de notre espèce d’hommes, je veux dire nous, les latins, un certain génie à avoir des idées créatrices qui est bizarrement renié par nous-mêmes, comme si cela ne faisait pas sérieux parce que ne ressemblant pas assez à la recherche anglo-saxonne.
Mais vous me faites rire : ils s’en moquent pas mal, les américains que nous les imitions plus ou moins bien. Je suis sûr qu’ils préféreraient que nous exprimions davantage nos propres possibilités dans le concert international. Vous savez comme moi comment cela se passe là-bas : bon nombre d’étrangers jouent ce rôle de donneurs d’idées qui sont ensuite analysées selon la fameuse méthode. »

« Des idées, tout le monde en a chaque matin. »

« Oui, oui, je sais, c’est facile à dire, vous le répétez souvent. Mais, justement pourquoi le répétez-vous si souvent ? J’ai eu dans ma jeunesse un boss qui me parlait d’ordre toute la journée ; je n’ai jamais connu d’homme plus désordonn酠»

« Bon, je crois qu’il est inutile de poursuivre cette conversation… »

« Excusez-moi, je me suis laissé emporter, et je défends mal ma cause, c’est stupide de ma part. Ce que je veux dire, c’est que j’ai profondément l’impression que la méthode de travail que vous me proposez ne peut me servir à rien pour l’instant. C’est pourquoi je me refuse à faire semblant. Il y a bien sûr le travail bulldozer qui consiste à tester toutes les hypothèses : j’ai l’impression que je n’ai pas encore formulé la bonne. J’attends le moment où le test amènera une vraie réponse, positive ou négative. Je n’en suis pas là. Je cherche… J’allais dire : j’attends. »

« Vous attendez quoi ? »

« J’attends que l’idée vienne ; en attendant, j’accumule les manip, mais je sais qu’elles ne sont qu’une étape : comme un fond d’acquisition de données parmi lesquelles se fera une synthèse, dont je n’ai pas encore la moindre idée. »

« Vous appelez ça une démarche scientifique ? »

« Non, je vous le concède. Et d’ailleurs dans la terminologie actuelle de la recherche, je ne me sens pas à l’aise…
« Chargé de recherches ? »
Oui, si c’est dans le sens où l’on se sent investi de la nécessité de chercher, mais pas dans le sens d’être chargé d’une recherche qui ne me dit rien de particulier par ailleurs.

« Maître de recherches ? »
Je vous accorde n’être pas un exemple de méthode, donc je ne suis pas un maître au sens didactique du terme. Mais ce que je pense, c’est que si je trouve un fait réel, fondamental, qui apporte réellement quelque chose, j’aurai accompli mon devoir. Cela peut être un exemple, à défaut d’enseignement. »

- «  Ce fait fondamental- encore faudra-t-il prouver qu’il est fondamental, il faudra l’étayer, le vérifier, l’exploiter. »

« Là encore, sans prétention aucune, je dirais que je le ferai un peu forçé, mais intérieurement je pense que cela n’est pas mon rôle, car ce n’est pas dans mes aptitudes particulières ; il vaudrait mieux que chacun travaille dans son meilleur créneau de fonctionnement. »
«  Toujours cette division des aptitudes et des tâches … »
«  N’y voyez pas une échelle de valeur, je vous prie, j’admets que cela soit un défaut… à la limite ce qui m’intéresse c’est de vaincre, pas d’exploiter. Quand on a fait glisser l’élastique du slip de la connaissance, n’y a-t-il pas quelque trivialité à poursuivre ? »
« C’est pourtant le passage à la possession … »
« D’accord, c’est la partie boulot, mais ce n’est plus pour moi de la recherche. La possession est d’ailleurs souvent une entrave à la recherche. Vous savez comme moi que nombre de laboratoires « possèdent » une hypothèse, ou une technique et que cela constitue littéralement son pain quotidien : lorsqu’il publie, il publiera le minimum possible pour avoir le droit de le faire tout en gardant précieusement les données essentielles qui lui permettent de garder son avance… C’est pas joli joli comme collaboration scientifique internationale ! Finalement la possession appauvrit le chercheur. Combien de fois ai-je vu des chercheurs qui traînent la même idée tout au cours de leur carrière et finissent par s’en dessécher. Moi je préfère donner le plus vite possible et passer dans la mesure du possible à autre chose. »
« Alors ne vous étonnez pas d’être dépossédé de votre conquête ! »
« Oui je sais, c’est bien ainsi que cela se passe souvent : j’ai poussé le raisonnement à l’extrême et j’entends bien la « raison » de votre argumentation. Mais je voudrais que percevant l’extrême de cette position, vous perceviez aussi l’autre qui consiste à faire du raisonnement et de l’analyse la fin de toute recherche scientifique. C’est un moyen, c’est tout, mais il tourne le plus souvent pour lui-même aujourd’hui comme une fin en soi, qui quelquefois fait oublier l’essentiel. »
« Que voulez vous dire ? »
« L’essentiel pour moi, c’est quelquefois une toute petite phrase, une pensée différente et je regrette qu’on n’ait pas le droit de les publier tout simplement ; alors qu’il faut le plus souvent les déguiser « après coup » pour montrer qu’elles sont venues logiquement, rationnellement.
Et pourtant la découverte n’est pas rationnelle. Et tout se passe comme si le domaine de la recherche n’était pas celui de la découverte. Voyez-vous, le jour où je me suis trouvé devant une réaction inflammatoire interne en essayant d’obtenir une valve cardiaque vivante, j’ai eu deux possibilités : l’une était d’envisager de lutter contre cette réaction inflammatoire- -entre parenthèses il a fallu d’abord réaliser que j’avais affaire à une réaction inflammatoire, alors que tous mes prédécesseurs étaient passés par dessus ce phénomène-

Cette première approche logique je l’ai faite puisque je suis allé consulter, pièce en main, un vieux professeur de cardiologie qui avait traité dans le temps ces lésions, ressemblant à celle du RAA, à la grande époque de la naissance des corticoïdes de synthèse et des cardiopathies rhumatismales.
Mais cette approche logique, évidente, était con.
Dans un second temps, j’ai fait un quart de tour à gauche : puisque j’obtiens cette réaction avec un tissu dont je suis sûr qu’il est vivant… alors je dois d’abord le tuer, même si secondairement je veux obtenir une valve vivante. Et la première expérience que j’ai faite ensuite a montré la justesse de cette virevolte.
A mon avis c’est cela, cette petite phrase, ce raisonnement bizarre, le phénomène important.
Même s’il me faut 10 ans ensuite pour codifier complètement la réalisation d’une valve : le vrai, le seul déclic important aura été celui-ci. A mon avis le monde de la recherche devrait être à même de recevoir de simples messages de la sorte… alors que je le reconnais avec vous, il faut attendre les 10 ans pour que la meute s’émeuve… ; alors qu’elle devrait être bien utile pour aider à réduire cette fameuse décennie.
Je vais vous donner un exemple : il y a 15 ans dans un congrès, j’ai rencontré Wesolowski qui est à l’origine des prothèses artérielles artificielles. En particulier je lui ai reproché -eh oui il y a 15 ans de cela- d’être allé un peu loin en affirmant qu’elles se recouvraient à leur intérieur de cellules endothéliales .
Il m’a répondu en riant « d’accord, ce ne sont peut-être pas des cellules endothéliales, mais laissons cela aux allemands ! »
Sans doute il devait faire allusion aux excellentes capacités de recherche analytique dont est doué ce peuple, et d’ailleurs je lui laisse l’entière responsabilité de sa déclaration.
Mais quelle situation retrouvons-nous après 15 ans ?
Un meilleur matériau que celui qu’il propose ? Non.
Un meilleur concept de « couverture » du matériau  par une coagulation sanguine puis une repopulation cellulaire? De tel ou tel type ? Non, on n’a encore rien trouvé de mieux. Pendant ce temps, les américains ont vendu des milliers de prothèses et nous sommes devenus des chercheurs sur leurs prothèses ! La bonne règle joue à plein : pour en dire du bien ou du mal, l’important c’est qu’on en parle !
Aujourd’hui plus que jamais, c’est la France qui fait la pub des prothèses américaines par sa recherche de pointe ! « Cellules endothéliales » oui, non, « pas partout », oui, non, « nécessaires », oui, non, etc…
Et que dire du Goretex ? Un jour, un crétin de chirurgien tomba sur la gaine d’un fil électrique et il lui sembla que cela ferait une bonne prothèse… Aujourd’hui, il a 25% du marché des prothèses… Voulez vous suggérer que c’est par un raisonnement scientifique impeccable qu’il a décidé d’utiliser cela ? Par contre, oui… les raisonnement scientifiques ont suivi… et ils continuent… »
Les transpositions

Contrairement à ce qu’il avait annoncé (« je multiplie les manip »), Marc décida soudain de changer de type de recherches, et bien qu’il se lançât souvent dans des domaines de stricte biologie, il éprouvait dans la réalisation physique de l’activité chirurgicale comme un équilibre.
- «Au diable la biologie, faisons un peu de chirurgie », se disait-il à ce moment là.
Et cette autre sorte d’activité était souvent fructueuse.
Déjà dans le passé il s’était complètement polarisé sur la conservation des organes, et en particulier du cœur, et même il avait cessé toute autre activité pendant quinze jours comme pour franchir un point difficile et avait effectivement franchi une étape : garder 24 heures dans un frigidaire un cœur de cadavre en perfusion, capable d’être transplanté ensuite, en 1968, ce n était déjà pas si mal. Surtout il avait beaucoup appris sur la composition des liquides de perfusion, la quantité de ceux-ci qui devaient être minimum…
Bien qu’heureux du résultat il en était sorti saturé et il s’était précipité pour une nouvelle technique qu’il avait imaginée de transplantation cœur-poumons :
« Puisque la transplantation du bloc cœur et deux poumons ne marche pas, essayons le cœur et un seul poumon. Après tout, lorsqu’on fait une transplantation pulmonaire, un seul poumon est transplanté. »
Et cela avait marché : très rapidement les plus longues survies du monde en transplantation cardio-pulmonaire apprirent le synchronisme des rejets des deux organes, le meilleur comportement du cœur dans ces conditions…
Dans ce changement d’activité, il passait d’une activité purement intellectuelle à une activité purement physique. C’est peut-être là qu’il était davantage un enseignant que dans d’autres recherches :
« Tu as le droit à toutes les erreurs, mais une seule fois » disait-il parfois aux jeunes internes qui l’aidaient, parfois simples passagers, parfois pendant plusieurs années réalisant de véritables disciples en recherche.
Cette dure règle, il se l’appliquait lorsqu’il mettait au point une nouvelle intervention.
Cette fois il s’était attaché à une nouvelle technique de cure chirurgicale de la transposition des gros vaisseaux. C’était la deuxième fois qu’il s’attaquait à ce problème. La première fois, il y avait près de 10 ans, il avait exploité une erreur de jeunesse survenue lorsqu’il était dans un laboratoire américain, réalisant des transplantations cardiaques en série chez le chiot. Ce jour là il avait étourdiment commencé à suturer le cœur à l’envers, la partie supérieure vers le bas et vice versa. Au moment de suturer l’aorte et l’artère pulmonaire, il se rendit compte de sa méprise, mais du coup, il en profita pour l’exploiter :
« Voyons s’il est toujours possible dans ces conditions de suturer l’aorte et l’artère pulmonaire.. »
C’était parfaitement réalisable…
Et, si ce jour là bien sûr le cœur ne put redémarrer, car les cavités cardiaques étaient inversées, du moins avait-il acquis la connaissance d’une possibilité chirurgicale audacieuse, certes, mais parfaitement utilisable pour les cardiopathies qui comportent précisément cette inversion de façon congénitale.
Il existait bien depuis quatre ou cinq ans une intervention proposée par un canadien qui permettait de beaux succès. Mais, à cette époque, on se posait beaucoup de problèmes sur le comportement de cette opération dans la croissance.
Marc pensait que son intervention ne poserait pas ce genre de question, car aucun tissu supplémentaire n’était ajouté et qu’il s’agissait d’un simple problème de découpe et suture après rotation de 180°.
Premier problème : réaliser cette opération pour correction d’une anomalie congénitale chez le chien, qui n’en présentait pas et obtenir cependant une survie suffisante pour juger l’opération.
Marc résolut en rétablissant le cloisonnement séparant les oreillettes : obtenant ainsi un mélange de sang compatible avec la survie, comme on le réalise chez le nouveau-né de façon palliative. Une rotation inférieure à 180 ° améliorait ce mélange et donc la survie. A chaque échec, il recommençait : une seule règle, jamais deux fois la même erreur…
Bientôt les animaux commencèrent à survivre… Puis l’un exprima tous les signes d’un « long survivant » par sa vivacité et sa « normalité ». En raison de son cœur croisé, il fut dénommé « Playtex » par les techniciennes. Il grandit et prospéra et même eut de nombreux descendants dans le laboratoire où il vécut plus de 4 ans après cette intervention.
Un jour le service de cardiopédiatrie proposa à Marc de réaliser cette opération sur un nouveau né : le problème était difficile ; il s’agissait d’un nouveau-né de quelques jours chez lequel l’intervention palliative habituelle s’était révélée inefficace : il fallait donc tenter une intervention correctrice d’emblée, mais la technique habituelle n’était pas réalisable chez le nouveau-né : l’intervention de Marc était une possibilité raisonnable…
Marc était partagé : désireux bien sûr d’appliquer « chez l’homme » cette technique, validation ultime de toute technique chirurgicale expérimentale, mais en même temps terriblement scrupuleux de cette position d’initiateur et de réalisateur, s’interrogeant sur la légitimité de l’opération. Il savait bien, évidemment, qu’il était le mieux placé pour la réussir, même dans des conditions difficiles : il avait répété ce geste maintes fois et cette opération s’apparentait beaucoup à la transplantation cardiaque dont il avait réalisé plus de 500 chez le chiot.
Mais il s’agissait là d’une chose différente, un certain passage à l’inconnu, dans lequel il ne voulait pas que le chercheur force la main du clinicien. Les modèles animaux ne sont jamais superposables à l’homme et en particulier aux circonstances pathologiques.
-«  Gaby, qu’en pensez-vous ? »
Gaby, c’est une technicienne du bloc opératoire.
Entrée plus de six ans auparavant à l’unité de recherche avec une formation nulle, elle était devenue pleine d’expérience dans l’anesthésie, les soins des bêtes. Mais surtout elle alliait à une humilité parfaite un bon sens terre à terre basique, fondamental, fruit de toute une sagesse populaire qui s’exprimait de temps à autres d’une manière toute simple et définitive à la fois par son évidence. Elle avait une confiance aveugle dans la capacité chirurgicale technique de Marc, considérant de 5 minutes en 5 minutes ses temps de passage au cours des interventions qui ne variaient guère que de quelques secondes à chaque fois, mais elle n’en gardait pas moins les pieds sur terre pour déclarer parfois :
-«  C’est pas au point ! ».
Pour elle pas de problème de publications, de gloriole, de coup d’éclat sans lendemain. Le « c’est pas au point ! » simple et définitif exprimait bien des choses qui n’étaient pas que le geste chirurgical, mais la répétitivité des succès, le comportement des suites opératoires, leurs difficultés, la qualité de la survie …
et Marc avait plus confiance dans son jugement que dans le sien propre…
-« Je crois que vous pouvez y aller » avait-elle répondu cette fois.
Et Marc s’était décidé.
Notes pour un plan du roman

- 1 : Marc rêvasse immobilisé : à quel point de la recherche /virus
- 2 : Billy /
“!
la soirée, le coq en pâte
“!
position des chercheurs vis-à-vis du fric

Il faut qu au terme de tout ceci on ait une idée de la façon de chercher de Marc. Il faut également présenter le groupe de travail avec ses réunions
- 3 : Intermède structurel : renouvellement du directeur
C’est là qu’on introduit la présentation de la structure scientifico-religieuse, le grand prêtre directeur -le futur directeur
Description des deux races de chercheurs : comme dans l’église
certains y sont par vocation
certains y sont pour faire carrière
d’autres parce que ils ne savaient que faire d’autre, ne pas oublier la petite phrase de Poyard «  les gens les plus brillants sont à l’université »
La hiérarchie
Le dogme
L’arrivée du nouveau directeur : précédé d’une visite : inutile de s’opposer, je suis protégé en haut lieu
- 4 : Définition des objectifs ( les mesures nouvelles)
scientifiques
s’enrichir de techniques nouvelles de haut niveau, accumuler les outils de travail. Marc pensait à Selye qui n’autorisait que la seringue comme outil
«  Seules des techniques nouvelles et de haut niveau permettent des publications »
humains : diviser pour régner
plus de petites réunions qui ne servent à rien, donc pas de communication : tout passe par le directeur qui verrouille
Diminution sinon suppression de communications extérieures si ce n’est par son intermédiaire
Marc se trouvait isolé. Cela faciliterait le règlement de son problème
Ne pas oublier quelque part –après l’avoir évalué- la comparaison « Hercule Poirot »
- 5 : Marc se trouvait comme ignoré par les mesures nouvelles
Il continuait son travail personnel, isolé mais non entravé. Discussion Marc / Emmanuel
- 6 : Travail chirurgical : les transpositions
- 7 : Passage au virus distemper ( maladie de Carré / le chien
Sourde opposition d’Emmanuel
Les premiers résultats : la « conversion » de l’infection
Proposition de publication : le refus
- 8 : Blocage de cette recherche
Prix des animaux
Plus de contrat
Concentration autre projet
- 9 : Emmanuel amène une publication confirmant ’!Marc :
Billy avait raison
Le texte s arrête là...
J ai inséré une autre version de l aventure de Billy mais qui est au style personnel
Annexe : Billy







Préface
Lorsque je me présentais à la party de bienvenue que Kantrowitz avait organisée pour me recevoir , alors que je venais prendre mes fonctions de Research Associate dans son laboratoire de chirurgie expérimentale et d’organes artificiels à Brooklyn, je lui remis en présent un livre que j’avais tiré de ma propre bibliothèque : nous n’étions pas riches et il avait déjà fallu vendre la voiture pour payer les billets de voyage de toute la famille qui m’accompagnait pour un séjour de deux ans.
Il s’agissait d’une belle édition du 18ème siècle des Pensées de Pascal que j’avais trouvé convenir parfaitement à la circonstance : hommage de la vieille Europe au pays nouveau qui lui rappelle cependant qu’il n’a pas tout inventé. J’avais besoin de ce rappel pour contrebalancer le sentiment que j’avais d’être un gaulois découvrant Rome.
Lorsque je repense à cet épisode de ma vie, je trouve à ce geste une valeur symbolique qui m’avait alors complètement échappée.
Pascal peut être l’inventeur des machines à calculer ou encore celui qui a le mieux percé le fragile équilibre de l’homme entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. En fait, pour moi qui suis Protestant d’origine, Pascal est celui qui a le mieux défini la place de l’homme dans un autre équilibre -ou déséquilibre- entre le Bien et le Mal, entre l’ange et la bête -en somme il définit une troisième voie- qui est la place de l’homme -et qui semble l’essence même du catholicisme.
Je suis incapable de soutenir une discussion théologique, mais j’ai vécu cette différence d’approche de la notion de Bien et de Mal lorsque j’ai rencontré celle qui devait devenir ma femme et qui est catholique. Manifestement nous étions deux êtres différents, représentants de deux mondes différents : le mien, protestant, binaire, où il n’existe que le Bien et le Mal et l’homme doit choisir entre les deux et son univers à elle, ternaire, plus humain où l’on considère une troisième voie possible, mieux préférable : qui veut faire l’Ange, fait la bête… et ma vie d’homme m’a montré la sagesse d’une telle approche.
Et lorsque j’amène dans mes valises les Pensées de Pascal à Kantrowitz, c’est le message de tout un continent (en majorité catholique mais aussi Musulman qui lui aussi est ternaire…) à un monde binaire d’influence protestante à l’origine, qui trouve merveilleusement son expression dans l’ordinateur : vrai… faux, oui, non, et rien d’autre…
J‘en arrive à penser que le choc des civilisations, les problèmes actuels des différences de conception dérivent de cette éducation originelle : binaire ou ternaire ?
Il apparaît à l’usage qu’il faille introduire le doute, le « peut-être » dans la réponse de l’ordinateur, -qu’il soit nécessaire de définir le politiquement incorrect à côté de ce qui ne l’est pas- et que l’on peut et doit ignorer mais tolérer - qui est une troisième alternative à laquelle ont recours les utilisateurs du mode binaire.
Mais ceci n’est qu’un «after thaught ». J’étais bien trop vert à l’époque pour nourrir de telles pensées…
Quant à l’interprétation que fit Kantrowitz de mon présent, je n’en sus jamais rien : selon l’usage en Amérique on n’ouvre pas en présence des invités les paquets de cadeaux qu’ils vous ont fait.

Chapitre 1 : recherche aux USA
Le laboratoire dans lequel je devais travailler pendant deux ans était une annexe du Maimonides Hospital à Brooklyn, bâtiment neuf accolé à la vielle structure, constitué de nombreux locaux de recherche et bureaux, dont le mien situé au rez-de-chaussée et en étage.
La salle d’opération plus précisément mon laboratoire ainsi que l’animalerie étaient situées en sous-sol, comme pour dissimuler cette activité et l’utilisation des chiens qui étaient éventuellement bruyants.
Mister Craan, un haïtien au français fleuri, dirigeait l’équipe de 4 ou 5 « techniciens » noirs chargés de l’entretien de l’animalerie : nettoyage au jet d’eau des cages des chiens, nourriture et soin des animaux.
Il existait entre Mister Craan et moi une certaine complicité de la langue et de la civilisation. On ne peut rester indifférent à quelqu’un qui s’exprime dans un beau français alors que j’avais à me débattre dans les idiomes brooklyniens. Par contre, mes rapports avec les autres techniciens étaient des plus réduits : et même à leurs yeux j’étais quelqu'un d’un autre monde : venu pour apprendre les greffes cardiaques à la suite d’un chercheur japonais qui les avait mises au point, ils étaient là pour m’aider dans un premier temps mais aussi court que possible avant de m’envoler à mon tour.
Cette première phase de mise au point était en train de s’achever : j’observais un de mes premiers animaux survivants. Cependant tout n’était pas parfait car si, sur le plan cardiaque et chirurgical, il ne semblait pas y avoir de problème, l’animal présentait des écoulements nasaux de morve si fréquents chez les mioches mais qui n’ont pas la même signification chez l’animal .
« Votre chien a le distemper », me dit Billy
«  S’il s’en tire, il tolérera sa greffe… »
Billy était l’un des cinq techniciens noirs affectés à l’animalerie. Relativement jeune (25- 30 ans) c’était manifestement le plus abruti du groupe, éternellement coiffé d’un béret crasseux qui englobait le sommet de son crâne à la manière d’une bouillote en caoutchouc, son sourire édenté devait beaucoup à la bière qu’il ingurgitait à profusion ; on savait qu’il ne fallait point trop le solliciter au delà de dix heures du matin, car il était déjà ivre à ce moment là.
Je regardais Billy, étonné : il me gratifia de son sourire hébété, puis retourna à ses occupations comme si de rien n’était.
Nous sommes en 1964.
A cette époque il n’existe que bien peu de drogues immunodépressives : un dérivé de la cortisone et un médicament, l’aziathropine, issu des thérapeutiques anti-leucémiques qui s’est révélé d’une certaine efficacité à lutter contre les lymphocytes, qu’ils soient de rejet ou de cancer.
Mon prédécesseur Yoshi Kondo vient de regagner le Japon en ayant publié la plus longue survie de greffe cardiaque chez le chien (6 mois et demi sans drogue immunodépressive). Cette survie « spontanée » m’avait toujours étonné, d’autant qu’elle était accompagnée d’autres dépassant quelques mois, car, en l’absence de médicaments, la mort par rejet survient en règle vers le 10/11ème jour post-opératoire. L’hypothèse d’une compatibilité tissulaire parfaite était exclue : tous nos chiens étaient « bâtards » et les chances d’une telle compatibilité étaient de l’ordre de 1/1000 000 sinon moins...
Après ma journée de travail je me rendis à la bibliothèque : en dehors du fait qu’il donnait « la morve » à mes chiens, j’ignorais tout du « Distemper ».
J’appris ainsi que le « Distemper » s’appelait en français « la maladie de Carré » et qu’il s’agissait d’une maladie virale analogue à la rougeole chez l’homme.
Cette maladie pouvait provoquer des atteintes nerveuses entraînant une paralysie fréquente de l’arrière train, mais la plupart du temps, les animaux mourraient de surinfection, pulmonaire en particulier, car elle abaissait les défenses immunitaires, en particulier diminuait le nombre des lymphocytes des animaux infectés.



Chapitre 2 : l’observation de Billy

L’observation de Billy confortée par l’effet que je découvrais d’immuno-dépression provoquée par l’infection virale du « Distemper » entraîna ma conviction qu’il ne s’agissait pas là d’un hasard. Il restait à le prouver. La chose n’était pas facile : il n’est pas aisé d’entreprendre une recherche prenant en compte un virus dans un laboratoire qui n’est pas prévu à cet effet. Pas d’isolement, les animaux « tout venant » arrivant dans un état immunitaire et viral incontrôlé et de plus le virus avec lequel on allait tenter de « jouer » était redoutable pour l’animal. La meilleure preuve était que l’animal qui avait provoqué la réflexion de Billy mourut de son « Distemper ».
- « Il ne s’en est pas tiré » aurait dit Billy…
Comme nous travaillions sur des chiots de 3 à 5 mois, il était possible de bénéficier d’un créneau de quelques heures entre la perte des anticorps maternels qu’ils possédaient au départ et le moment où il seraient contaminés à nouveau par le « Distemper », car il s’agit d’une maladie très fréquente, particulièrement dans les animaleries où semblaient sévir de véritables épidémies (épizooties pour les animaux).
Je résolus donc de profiter de cette période pour les « infecter » de façon contrôlée, mais pour diminuer le risque en employant un virus atténué qui n’était ni plus ni moins que le vaccin lui-même.
Comme il est fréquent en recherche ou expérimentation, le premier animal fut un succès. D’Artagnan vécut presque aussi longtemps que son prédécesseur japonais et mourut finalement des conséquences de son accroissement : opéré très jeune, les lignes de suture, en particulier de l’oreillette droite, n’avaient pas suivi et il en résulta une gêne progressivement fatale de la circulation sanguine veineuse.
Un autre animal opéré avec une technique permettant l’accroissement de la ligne de suture survécut 3 mois et demi.
Mais pour les autres animaux, le rejet resta au rendez-vous de la 1ère à la 2ème semaine, sans qu’apparemment les protocoles aient varié. C’était l’échec.
Au cours d’un congrès je rencontrai Hume, un pionnier de la transplantation rénale, tragiquement mort depuis dans un accident d’avion.
Je lui parlais du « Distemper » et du rejet, des animaux qui survivaient de longs mois sans traitement apparent en nombre anormalement élevé en regard de la probabilité de compatibilité. Lui aussi avait observé des survies « anormales » dans le contexte d’infection à « Distemper » et peut-être avait-il suivi le même chemin, mais il concluait : 
- « Dommage, Georges, vous verrez il n’y a pas de relation : des animaux infectés de Distemper meurent quand même de rejet. »
C’était l’impasse. Il fallut fermer ce dossier et il y en avait tant d’autres : la réanimation des cœurs arrêtés en vue de la greffe humaine, l’établissement des protocoles de traitement pour le démarrage en clinique, le rôle de l’histo-compatibilité...

Mais quelque part il restait ouvert dans ma tête.
Chapitre 3 : retour à Lyon

A mon retour en France en 1966, il s’agissait pour moi de rebâtir les instruments de ma recherche que je venais de quitter à New York. Six mois auparavant, nous avions entrepris avec Kantrowitz une greffe cardiaque humaine. Entrepris seulement, car celle-ci était basée sur l’utilisation d’un cœur prélevé arrêté depuis 15 à 30 minutes chez une personne décédée. Dans notre cas il s’agissait d’un nouveau-né car nous avions supposé que les premières tentatives seraient réalisées pour des cas de cardiopathies congénitales complexes intraitables par la chirurgie conventionnelle.
Cette approche -l’utilisation de cœurs arrêtés- était la seule envisageable dans nos pays selon les normes éthiques de l’époque.
C’est pourquoi j’avais développé toute une technique de perfusion et de réanimation du cœur -basée d’ailleurs sur le principe de l’appareil de perfusion de Carrel et Lindbergh que j’avais redécouvert à l’Institut Rockfeller à New-York (Carrel et Lindbergh, quel exemple de politiquement incorrect !).
Cette première avortée  réalisée avec Kantrowitz, je l’avais arrêtée avant que le receveur ne soit opéré : le cœur réanimé n’offrait pas les garanties suffisantes. Néanmoins l’approche avait séduit Kantrowitz et l’on s’apprêtait à renouveler la tentative.
Puis il y eut mon retour. Et je devais remonter une nouvelle machine, reformer une équipe expérimentale bientôt enrichie de Wladimir Schilt qui avait travaillé un an avec moi chez Kantrowitz et mis au point la contre-pulsation intra-aortique, dispositif d’assistance circulatoire qui devait connaître un grand développement encore aujourd’hui.
Ce travail de recherche se faisait en plus de l’activité clinique que j’avais reprise après l’interruption de mon internat. Le choix de mes semestres se fit dans la même perspective : en cardiologie avec le professeur Froment, en urgence chirurgicale où l’on travaillait de nuit, afin de pouvoir travailler au laboratoire pendant la journée…, en chirurgie pédiatrique enfin, toujours en pensant à ce nouveau -né auquel je grefferais un cœur et ce message que me transmit alors le professeur Jaubert de Beaujeu, mon patron d’alors :
- la « Présidence » lui signifiait qu’il serait malvenu qu’une première greffe cardiaque se fît à Lyon avant Paris…
« On ne prête qu’aux riches », m’avait-il dit alors pour me rasséréner.

Ma « machine »  était prête et j’attendais un donneur pour un petit malade lorsque Barnard réalisa sa grande première …
Comme j’attendais toujours lorsqu’on fréta un appareil pour un groupe de spécialistes qui lui rendaient visite, je dus renoncer à ce voyage au Cap qu’un télégramme m’avait offert….
Ma « greffe » ne se fit donc pas, mais aussi tout avait changé après Barnard. Le monde acceptait le prélèvement à cœur battant, chacun se lançait dans la course à la gloire de cette greffe rendue facile par cet artifice… pour découvrir les affres du rejet pour beaucoup.
Le premier malade adulte me fut personnellement confié par le professeur Froment, mais il apparut qu’il s’agissait d’un cadeau « empoisonné » malgré lui, car il était politiquement incorrect qu’un interne entreprit une telle première, même locale.
De même la responsabilité du suivi me fut retirée au bénéfice d’un « groupe de décision » où chacun émettait son opinion. Il en résulta un rejet expérimental typique, le bactériologiste ayant pratiquement proscrit l’immuno-dépression en raison d’une bactérie Klebsiella balladense… Ce fut un enseignement précieux pour moi dans la conduite ultérieure des cas qui suivirent.
Et la recherche dans tout cela ?
Je continuais sur les mêmes traces. J’avais perfectionné la machine à réanimer les cœurs, multiplié les expériences et combiné les réanimations avec des conservations de longue durée jusqu’à 24 heures.
Mais cela n’avait plus aucun intérêt apparemment.
Chapitre 4 : Summerlin a-t-il triché


Au début des années 70, un grand vent de nouveauté secoua le monde de l’immunologie et de la greffe. Un jeune chercheur -Summerlin- travaillant dans un laboratoire américain renommé faisait savoir qu’en cultivant d’une certaine manière des fragments de peau il pouvait ensuite les greffer sans qu’on observe de phénomène de rejet.
L’information était considérable dans la mesure où la procédure, si elle pouvait être étendue aux organes, était idéale : plus de modification du receveur à l’aide de diverses drogues, encore modérément efficaces comme celles de l’époque, mais une modification de l’organe afin de permettre sa tolérance..
L’importance de cette avancée n’échappa pas à un ami, le docteur Triau des laboratoires Mérieux
- « Pourquoi n’utilisez-vous pas votre machine à perfusion pour modifier, comme Summerlin, les cœurs avant la greffe ? » me lança-t-il un jour … « vous devriez vous intéresser à cette approche. »
- « Je n’ai pas de programme en cours dans ce sens «  répondis-je, « mais je vais étudier cette possibilité et solliciter un contrat avec l’INSERM. »
En effet, la vie des chercheurs est encadrée par les contrats qu’ils sollicitent, lesquels sont étudiés par des commissions spécialisées, qui les avalisent ou non selon leur avis. Tout cela prend du temps et retarde parfois la mise en œuvre des recherches. C’est la raison pour laquelle la plupart des contrats sont sollicités, alors que cette recherche déjà en cours a déjà fourni des résultats prometteurs.
Rien de semblable dans mon projet et je crois bien que, du fond du cœur, je n’y croyais pas trop : une longue pratique de la perfusion de cœur m’avait conduit à une grande attention et de grandes précautions pour éviter les effets délétères de celle-ci si l’on voulait que le cœur fonctionne à nouveau une fois transplanté.
Or Summerlin soumettait ses cultures de fragments de peau à des conditions reconnues comme « drastiques » … on pouvait éventuellement concevoir que ces greffes cutanées « récupéraient » après un certain temps, mais ceci n’était guère possible avec un cœur. … A moins que le simple fait de « cultiver » quelques heures l’organe altère en quelque sorte son pouvoir antigénique... c’était là une hypothèse bien fragile.
Aussi je ne fus guère surpris quelque six mois plus tard lorsque je reçus l’avis de la commission scientifique : mon projet n’ était pas accepté. Il y avait cependant une nuance de consolation : ce projet « très intéressant » était le premier classé des non financés. Dans le cas où un financement serait trouvé, plus tard, peut-être… je l’oubliais bientôt, preuve qu’au fond je n’y croyais pas trop.
Pendant ce temps l’affaire Summerlin se développait. Ce chercheur fut la vedette incontestée du Xème congrès de la Société internationale de transplantation qui se tint à Sidney en Australie. Chacun pensait déjà à un prix Nobel pour reconnaître la valeur d’une telle découverte qui enthousiasmait notre petit monde.
Au milieu de cette flambée d’enthousiasme, une voix cependant s’éleva, celle de Sir Peter Medawar, prix Nobel de médecine pour avoir décrit le rôle des lymphocytes dans le rejet de greffe.
- « I am not impressed » avait dit le grand gentleman…
Une commission d’enquête fut formée présidée par le savant lui-même, afin d’expertiser les travaux du chercheur.
Celui-ci se mit en mesure de reproduire les expériences : greffe de peau de souris noires après leur traitement à des souris blanches, comme il avait dû le faire maintes fois…
Mais, cette fois, rien ne fonctionna : les greffes furent rejetées dans les délais classiques…
Devant la catastrophe, le chercheur s’affola et il commit l’irréparable : à l’aide d’encre de Chine, il teinta de la peau des souris blanches à l’emplacement de ce qui aurait du être un petit greffon de peau de souris noire… la supercherie fut évidemment découverte et ce fut le scandale… Un scandale à la hauteur de l’enthousiasme suscité par l’espoir que la découverte avait soulevé. Des manchettes dignes de la presse à scandale parurent dans les revues scientifiques sur « l’Affaire Summerlin ».
Immédiatement désavoué par son patron, on apprit plus tard que le chercheur malheureux était dans un asile psychiatrique.
Dans la communauté scientifique je pense qu’il y eut deux clans : ceux qui considéraient toute l’affaire comme une énorme supercherie, justement découverte et condamnée. Il y avait également un autre groupe de chercheurs, dont je faisais partie, qui considéraient, qu’initialement du moins, il n’y avait pas eu tromperie, du moins consciemment et au premier degré et qu’il s’était passé quelque chose dans les cultures de peau qui avait provoqué leur tolérance mais ce quelque chose -la cause réelle- n’était pas celle invoquée par le chercheur, à savoir sa technique de culture. D’où l’impossibilité de reproduire l’expérience, lorsque ce facteur inconnu s’était trouvé manquant.
Bon nombre de chercheurs s’engagèrent après coup dans une recherche de ce facteur inconnu, sans mentionner bien entendu le nom de Summerlin : l’opprobre était jeté sur le nom et sur cette voie de recherche.
C’est dans ce contexte que je reçus un jour une lettre du bureau des contrats de l’INSERM m’annonçant que mon projet avait trouvé son financement par la Caisse d’Assurance maladie.

 Les valves



Si les travaux et même le brevet de ces valves originales datent de 1977, le texte ci-après se donne lui-même comme de 1982.
C’est dire qu’il a été écrit à distance de cet épisode tumultueux que cette création par Georges Dureau de valves cardiaques «  naturelles » ou plutôt, comme il les disait, vivantes. 
Naturelles en ce sens qu’elles avaient le gros avantage d’être fabriquées avec les tissus du patient lui-même et pour cette raison de ne présenter aucun problème de rejet et de ne pas nécessiter l’emploi d’anticoagulant. On ne m’empêchera pas de penser que c’était là aller miner un commerce bien établi de prothèses et cela explique en bonne part les difficultés que cette idée a values à son auteur !
Dans ce texte Georges exprime aussi ses convictions sur la chirurgie et sur la recherche de la perfection du geste et la concentration.
La position originale du chercheur intuitif est aussi bien soulignée.

Chapitre 1 : l’idée



- « Moi, je veux faire une valve vivante.... »

Mon collègue Bodman me regarde, surpris, de ses yeux globuleux, agrandis par ses lentilles de myope.

- « I think it is a nice dream » répond-il enfin, et dans son esprit « nice dream » serait plutôt traduit par « doux rêve » avec la connotation ironique que cela renferme.

Et c'est alors à moi de m'étonner : il vient de présenter un papier très proche du mien, à ce congrès tenu à Londres de la société européenne des organes artificiels. Il a montré que le péricarde autologue utilisé comme « patch » (en quelque sorte une « pièce ») de la paroi de l'oreillette se comportait mieux lorsque qu'il était prétraité par un agent talent (le gluteraldehyde) que lorsqu'il était utilisé directement, sans pré traitement, en toute viabilité...

Quelques minutes auparavant j'avais montré qu'en utilisant du péricarde viable pour réaliser une valve cardiaque, on observait la destruction rapide de celui-ci probablement sous l'influence d'une réaction inflammatoire mais que si les cellules du dit péricarde étaient préalablement tués, ce que réalisait le gluthéraldehyde de mon ami, on n’observait pas cette destruction. Bien mieux, selon la technique de destruction cellulaire utilisée, on pouvait observer une repopulation cellulaire. La seule différence finalement dans nos deux présentations c’était l'utilisation du gluteraldehyde qui probablement demeurant dans le tissu traité présentait un effet toxique et immunogène interdisant la colonisation cellulaire, alors que j'avais pris la précaution d'utiliser un agent beaucoup plus doux et non toxique : le glycérol, qui ne tuait les cellules que par un choc osmotique.
Ce qui m étonnait, c'est le fait que deux chercheurs soit si proches dans leurs conclusions d'un travail mais cependant n’en tiraient pas les mêmes conséquences, de même que les étapes de leur démarche avaient été différentes.
J'aime bien Bodman. C'est un hongrois qui a dû atterrir en Angleterre pour des raisons politiques, et c'est de plus un bon chirurgien cardiaque.

Il a fait partie de l’équipe de Ross, patron anglais de grand renom, qui lui aussi est tourmenté par une valve idéale depuis de longues années. Bodman, à l’image de Ross, a acquis une connaissance très profonde des tissus utilisés pour réaliser des valves, inaugurée il y a de longues années en essayant de réaliser de véritables greffes de valves, des homogreffes cependant,, les valves étant prélevées sur des cadavres.
Dans ma jeunesse j’avais été séduit par l’exploit technique. Puis celle-ci s’est répandue, mais Ross reste un des seuls au monde aujourd’hui à continuer de telles implantations (greffes ?) de valves aortiques. Je ne pense pas cependant qu’il ait le sentiment de réaliser des greffes au vrai sens du terme, c’est-à-dire « reprenant vie » après l’implantation, mais plutôt une sorte de survie permanence des structures qu’il suture et qui valent bien après tout les prothèses artificielles avec leurs inconvénients.
Il n’en reste pas moins que dans cette équipe l’oreille reste tendue vers une voie, une piste qui pourrait conduire à la valve vivante, néo-structure à part entière du cœur… Et pourtant Bodman pense que c’est un doux rêve…
Il est vrai qu’il y a 10, 15 ans « tout »  a été essayé dans ce domaine, et a échoué.
Tout à l’heure à la fin de ma présentation, Senning, le grand chirurgien suédois qui règne depuis longtemps à Zurich, s’est levé d’un air las pour me dire que mon travail avait déjà été tenté, mais qu’au bout de quelques mois le péricarde se détruisait, se calcifiait et la valve n’était plus fonctionnelle…
Je connaissais bien l’homme, sa stature ses travaux et je comprenais bien le sens de sa critique. Curieux d’ailleurs la perception que l’on a de « vieillir » en recherche. Je l’ai éprouvée moi-même il y a une dizaine d’années (je n’avais alors que 36 ans) et cela m’a fait un véritable choc. J’imaginais que « vieillir » en recherche, c’était soudain percevoir que l’on était dépassé par les concepts, la connaissance, les techniques. Au lieu de cela je voyais deux jeunes brillants chercheurs exposer «de novo » un travail que j’avais réalisé dix ans auparavant, présentant les voies ouvertes que j’avais explorées moi-même… Ils étaient excusables néanmoins sur le plan scientifique et bibliographique : je n’avais pu malgré de multiples tentatives obtenir la publication de ce travail, et notre éditeur américain, tristement, m’avait renvoyé le manuscrit…
Ainsi c’est cela « vieillir » m’étais-je dit !
Mais à Londres je tenais ma réponse à Senning :

« Vous avez négligé à l’époque de ce travail la réaction inflammatoire et c’est là l’objet fondamental de ma présentation ».

Je sais bien que je ne l’ai pas alors convaincu.

Qui eut pu l’être ? … Bodman lui-même, et Ross en voie de conséquence, me dit que c’est un doux rêve. Et pourtant la situation actuelle a quelque chose d’incroyable et dément : on sait parfaitement réaliser une transplantation cardiaque et induire sa tolérance dans de bonnes conditions. On maîtrise assez bien les problèmes mécaniques et de coagulation posés par l’utilisation de prothèses valvulaires artificielles, mais lorsqu’il s’agit d’utiliser un fragment de l’organisme même, le péricarde, simple membrane qui entoure le cœur comme un sac, nous sommes incapables de comprendre son comportement, sa détérioration, et l’on arrive à cette situation absurde que les chirurgiens préfèrent utiliser un fragment de péricarde de cochon traité au gluthéraldehyde, pour un patch d’élargissement de la voie pulmonaire par exemple, que le même tissu du malade lui-même qu’ils ont sous la main.
Cela c’est l’exposé d’une situation totalement absurde, voire scandaleuse. Elle ne fait que renforcer le caractère « insensé » de ma proposition et ma décision, trop simple dans son exposé qui paraît d’une naïveté agressive :

« moi je veux réaliser une valve vivante »
chapitre 2 : la réalisation

On remarquera je pense les lignes sur la concentration et la perfection du geste chirurgical comme plus loin la défense d’une position originale du chercheur intuitif.

J’ai abordé ce travail un an auparavant, sous un aspect purement technique, voire technologique.
Comme je travaillais alors sur un modèle animal qui m’assurait une viabilité parfaite de tous les tissus dans le temps où je les utilisais, et notamment le temps opératoire, je résolus de réaliser une valve aortique sans support, c’est-à-dire sans l’armature qu’on utilise aujourd’hui pour les valves dites « biologiques » qui facilite la mise en place mais oppose une résistance non négligeable au courant sanguin, gradient de pression qui finit par devenir dissuasif pour les petits calibres. Mais une valve aortique sans support suppose une grande géométrie qu’il est impossible de réaliser par les gestes simples du couturier et du tailleur.
Avec l’aide de Maurice, le technicien responsable de notre atelier, nous conçûmes une série de matrices astucieuses nous permettant la mise en forme et la pose avec une grande précision de valves aortiques de très faibles diamètres sans supports… et sans gradients.
C’était un travail purement technique, une sorte de défi :

- « Il est difficile de réaliser une valve aortique sans support ?  »

- « Même chez un homme où l’aorte est de belle taille ? »

Eh bien, nous allons la réaliser chez le chiot, où l’aorte ne dépasse pas la dimension du petit doigt !
Cela devait correspondre à une époque où j’étais saturé de biologie et de finasseries. Je me souviens en effet que j’avais passé des mois à cultiver des virus dans le cadre d’un travail de recherche que je faisais : la modification d’un organe avant la greffe au moyen de virus afin d’améliorer sa tolérance … une longue histoire qui plongeait ses racines dans mes expériences de jeunesse de transplantation. Et puis, pour me défouler, je m’étais lancé ce défi technique. Je suis ainsi fait, et je crois un peu comme tout le monde. Après une longue concentration sur des problèmes, occultes et intellectuels (ces virus que l’on cultive, on ne les voit même pas et jamais ! tout au plus leurs effets sur des cellules qu’ils infestent), j’éprouve le besoin d’une activité, d’une recherche plus physique, telle qu’une technique chirurgicale à mettre au point. J’ai l’impression de me retrouver et m’équilibrer. Certes l’activité clinique de chirurgie cardiaque constitue aussi un bon contrepoint aux spéculations de la recherche. Mais la recherche technique chirurgicale va plus loin dans l’exigence de la perfection, car une voie ne peut être décrétée fermée que lorsqu’on a dû l’abandonner pour des facteurs « réels » et non dus à la personne, la fameuse équation personnelle. Ce geste doit donc être parfait et c’est le lieu d’une véritable éducation non seulement personnelle mais aussi des élèves. Ne devenir que geste, sensibilité tactile et manuelle : quel défoulement après ces gestes répétés de cultures cellulaires !

- « Quand tu plantes l’aiguille -parfaitement perpendiculaire- tu dois sentir la résistance du tissu que tu couds : c’est alors que tu sauras combien tu peux le serrer lorsque tu vas tendre ton fil… la chirurgie n’est autre chose que la perception de la résistance des matériaux … »

Pour cela je demande à mon élève de ne pas « clamper » l’aiguille dans son porte-aiguille, pourtant prévu à cet effet, mais de la garder presque libre pour augmenter sa sensibilité.
Combien de fois ai-je vu des « maîtres » coudre sauvagement et se retrouver avec une anastomose qui fuit de tous ses trous d’aiguille après sa terminaison.

- « En outre cela va plus vite  »

La vitesse, toujours la vitesse, dans la perfection, recherche constante du geste opératoire.
Quand j’eus réalisé une valve aortique parfaite qui fonctionnait correctement sans fuite ni gradient (il fallut une quinzaine d’opérations), j’étais sûr d’avoir implanté dans les meilleures conditions de réussite d’une autogreffe un tissu parfaitement viable :
en effet comme j’opérais ces animaux en hypothermie profonde, à 20° C, le tissu péricardique prélevé dans le même temps opératoire avait le même potentiel de viabilité que le cerveau de l’animal lui-même, organe le plus sensible à l’anoxie. Comme l’animal était parfaitement sain et réveillé, je pouvais en induire que le péricarde utilisé l’avait été dans des conditions parfaites de viabilité. Il n’y avait plus qu’à attendre et voir comment se comportait cet implant. D’autres avaient essayé, en particulier Senning, mais il ne pouvait être sûr de la viabilité de son implant par la technique qu’il utilisait, non plus que de la régularité géométrique de sa valve que nous permettaient d’obtenir les matrices de Maurice.
Déjà je songeais à la façon dont je réaliserai les autres valves, situées entre oreillette et ventricules. En effet il m’avait suffi pour la valve aortique d’imiter la nature, mais les autres valves sont des appareils complexes, véritables parachutes équipés de cordages, tendeurs et piliers, qu’il m’était parfaitement impossible de copier.
La mort rapide de notre animal « réussite » vint troubler ce mouvement d’optimisme. A la vérification (autopsie) la valve aortique que nous avions réalisée était méconnaissable : bourgeonnante de calcifications et de végétations, il paraissait incroyable que de telles transformations aient eu lieu en une dizaine de jours, alors que des modifications semblables sont observées chez l’homme dans le cadre du rhumatisme articulaire aigu ou d’une endocardite infectieuse et sont supposées prendre place en plusieurs mois, voire plusieurs années. Ma stupéfaction était telle que j’allais montrer cette pièce à un « vieux »  maître cardiologue de l’hôpital cardiologique ; mon choix était guidé par la curiosité d’esprit que je lui connaissais, mais aussi par le fait qu’il avait vécu la grande époque du rhumatisme articulaire aigu et de ses complications cardiaques traitées par la cortisone et ses dérivés : je pensais en effet immédiatement que j’avais affaire à une réaction inflammatoire littéralement explosive et je n’envisageais tout d’abord qu’un moyen de la prévenir : les corticoïdes. Il s’étonna comme moi de la rapidité d’apparition des lésions et me conseilla la « Triamcinolone », corticoïde qui à l’époque avait les meilleurs résultats, si toutefois je m’engageais dans cette voie. J’hésitais en effet car si je voulais sortir des traitements accompagnant l’utilisation des prothèses artificielles, je ne désirais pas non plus tomber dans une autre thérapeutique d’accompagnement probablement plus dangereuse que la précédente par ses risques secondaires.
De toutes façons l’affaire prenant un tour biologique, il me fallait l’étudier plus facilement que par le biais d’une valve posée dans des conditions qui demeuraient acrobatiques. Je résolus donc de réaliser la valve auriculo-ventriculaire la plus simple, c’est à dire la valve tricuspide.
Pour cela je réalisais d’abord un modèle en papier qui me semblait devoir fonctionner : deux raquettes dont la partie supérieure de chacune était cousue sur une demi-circonférence de l’anneau valvulaire. Le manche de la raquette était alors fixé à travers la paroi du ventricule après avoir été éversé au moyen d’une forte aiguille. Une fois achevée la valve s’ouvrait parfaitement et son occlusion se réalisait par le gonflement des deux raquettes à la manière de deux voiles qui se rejoignaient, retenues par le tendeur passé à travers le ventricule.
La première que je réalisais chez l’animal fonctionna d’ailleurs parfaitement.
Comme la valve aortique elle s’arrêta de fonctionner en une dizaine de jours et je sacrifiais l’animal. Les lésions étaient superposables à celles que nous avions déjà observées dans la position aortique : nous avions notre modèle d’étude, il était temps de réfléchir.
Réfléchir, c’est vite dit. Poser les données du problème, bon, mais ensuite …Tout d’abord je veux faire une valve « vivante » et dans ce but j’utilise un implant parfaitement viable et le suture directement à la paroi sans l’intermédiaire d’un support afin qu’il reçoive un apport nourricier vasculaire de cette paroi. Ceci réalisé j’observe secondairement une lésion inflammatoire majeure de l’implant. Ce n’est pas une contamination bactérienne : je l’ai vérifié, rien n’a poussé en culture. D’autre part ce fragment implanté était d’une viabilité parfaite, surtout pour ce qui est de la tricuspide réalisée très rapidement donc avec une large marge de sécurité quant au temps d’anoxie des tissus…. Oui mais si le tissu que j’utilise est viable potentiellement, malgré ma suture je ne rétablis pas des conditions satisfaisantes pour sa survie : il est normalement parcouru de fins vaisseaux que bien sûr je ne suture pas et donc, malgré le sang qui l’entoure de toute part, les cellules qui le recouvrent meurent … et c’est une mort cellulaire qui déclenche la réaction inflammatoire qui détruit finalement le tissu altéré par une réaction naturelle d’élimination de type corps étranger devant les cellules altérées ou mortes .Donc, si je ne peux assurer la vascularisation du tissu que j’implante, il ne doit plus posséder de cellule vivante dont la mort après l’implantation déclencherait la réaction inflammatoire. C’est donc une erreur d’implanter un tissu « viable » … je dois donc tuer les cellules auparavant, même si je veux une valve  « vivante » Oui, c’est ça la pirouette. Comme de toutes façons, je n’ai pas la possibilité d’éviter la réaction inflammatoire, il me faut d’abord l’éviter et tuer ces cellules. Ce qui adviendra ensuite ? Eh bien on verra !
Tout ce raisonnement, cette construction de l’esprit, je ne devrais pas le dire, l’écrire, encore moins publier. Car ce n’est pas de la « Science », c’est un raisonnement empirique et éventuellement intuitif et c’est déjà de l’hérésie. Car la Science aujourd’hui est devenue la nouvelle église de notre monde ; et l’orthodoxie de cette église c’est l’analyse et le seul raisonnement autorisé est celui de la juxtaposition de deux résultats analytiques, mais pas celui de concepts qui à proprement parler ne veulent rien dire.
« Réaction inflammatoire » qu’est-ce que cela veut dire ? Ce n’est pas très éloigné des termes de fluxion, échauffement, propres aux médecins d’un autre siècle. Bien sûr on peut définir cette expression par un ensemble de réactions assez précises et analysées mais il s’agit tout de même d’un terme relativement vague. Combiner celui-ci avec le terme de tissu vivant -encore un terme à définir- de mort cellulaire, non, vraiment ce n’est pas sérieux. Je suis assez ironique en écrivant cela parce que cette orthodoxie d’analyse comme seule demande scientifique valable n’est qu’une imitation incomplète de la manière anglo-saxonne et principalement américaine de conduire la recherche. Incomplète parce que mal assimilée, comme toutes les fois où les latins veulent jouer les Américains. Incomplète et mal assimilée parce que les Américains, qui ont conscience des aspects positifs de cette approche, ont également conscience de ses limites ce qui nous est plus difficile de percevoir puisque notre approche d’imitation est rarement parfaite.
En conséquence ils savent qu’une dose d’invention, d’intuition, bref d’empirisme est nécessaire dans une équipe et c’est très souvent un Européen -un latin- ou un japonais (dont nous ne sommes pas très éloignés) qui joue ce rôle. Mais là encore ils sont plus intelligents que nous : ils n’essaient pas de « jouer à », ils ont un ou plusieurs chercheurs étrangers qui jouent, qui ont conscience des aspects positifs de cette approche, ce rôle. Bien sûr ceci est exprimé d’une manière assez schématique mais j’ai bien perçu dans mon expérience de recherche américaine de deux ans ce rôle que j’ai joué ainsi que d’autres. D’où l’attente qu’ils ont de voir ce que l’on suggère -la complète liberté dans nos projets- la seule contrainte qu’ils imposent et qui au fond est une sage limite aux élucubrations, peut-être aussi témoigne d’une connaissance de notre éventuel déréalisme.
«  Just do it »
C’est bien d’échafauder, de penser, mais … faites le. En même temps ils nous enseignent l’esprit d’entreprise américain.

Vous pensez ?
Faites-le

Et c’est ainsi qu’ensuite naît le savoir-faire.
Nous les Européens, je devrais dire les latins, méprisons trop cette capacité d’invention et de synthèse qui pourtant nous est parfois enviée. Et c’est une demande fréquente « chez nous » qu’une « découverte » réalisée de manière tout à fait « empirique » doive être habillée, transformée et rendue présentable -lire publiable- de sorte que le résultat n’apparaisse que la conclusion rigoureuse d’une démarche analytique réalisée après coup !
Est-ce scientifiquement, humainement honnête ? Personnellement je pense que c’est simplement puéril.
Vous l’avez compris : cette démarche de recherche, appelez-la d’intuition, d’invention, empirique est une démarche non avouable, honteuse, marginale. Au sein de la communauté scientifique, les intuitifs sont regardés avec méfiance : les « autres » ont beau déclarer que « tout le monde a des idées », les véritables perles d’invention ou d’intuition, ne sont pas nombreuses et donc contrairement à cette assertion, ce n’est pas donné à tout le monde.
C’est donc une minorité, très petite minorité… qui n’a au sein de la communauté scientifique démocratique … que la force d’une toute petite minorité.
Autre raison d’agacement, cette minorité, lorsqu’elle a trouvé quelque chose, le fait tout à coup sans effort apparent, ni travail, semble-t-il… N’est ce pas frustrant pour ces bulldozers de la recherche ? Ces intuitifs triomphants n’ont-ils pas une position privilégiée puisqu’en amont de la découverte ? Non justement puisque pour être affirmée celle-ci devra passer au rouleau compresseur de l’analyse… et le nom de celui qui eut l’idée est bien vite oublié…
D’où finalement un résultat très frustrant pour l’inventeur de l’idée.
Telle est la loi de l’Eglise qui se méfie des prophètes dont cependant elle dépend : ambiguïté qui n’est plus à décrire depuis l’avocat du Diable de West. Et nous sommes les servants de cette nouvelle Eglise. Ma position d’hérétique dans celle-ci ne m’affole guère : j’étais protestant dans l’autre système.
Ma première expérience d’une intuition véritable je l’ai vécue tout jeune en bricolant avec mon père. Il rêvait de pouvoir inverser à volonté le sens de rotation d’un moteur triphasé qu’il possédait. A cet effet il s’était procuré une prise électrique à trois broches parfaitement symétrique et il fut consterné de constater qu’une rotation de 120° de sa prise ne lui amenait pas l’inversion désirée. Je ne sais pourquoi, mais avec certitude je lui dis alors : « C’est deux sur trois seulement qu’il faut inter-changer en parant des fils ou des broches. Mes connaissances électriques étaient très frustes, mais il m’apparaissait évident que cela seulement pouvait changer quelque chose dans son système qui, sinon, restait parfaitement symétrique...
Et cela marcha.
Car c’est cela finalement qui est le but et la fin de la recherche ou de la découverte : que ça marche, ce qui finalement valide l’idée.. Cela ne semble-t-il pas une proposition convenable et finalement l’ « Empirique » ne cherche que cela : que « ça marche «  parce que probablement dans sa structure mentale il sait que les choses sont plus complexes qu’il ne pourra -ni les « autres »- les analyser de façon absolue ? Son but finalement n’est que d’entrer dans une sorte de résonance intuitive avec les phénomènes réels, permettant d’appréhender un phénomène global de départ et le conduire vers la fin qu’il désire par un cheminement de concepts tout aussi globaux dont l’expérience et sa culture lui permettent de penser qu’ils sont raisonnablement proches des phénomènes naturels et se contenter du résultat sans avoir la prétention d’avoir réellement démontré quoi que ce soit.
En résumé l’empirique cherche à progresser du point A au point B, sans bien tenir compte des moyens.
L’analyste se préoccupe avant tout des moyens, de la manière : éternel problème du fond et de la forme. On arrive ainsi de nous jours à une telle exacerbation des attitudes -à savoir la « forme prévaut sur le fond » qu’à la limite le résultat ne compte qu’assez peu : on justifie alors cette attitude par le terme de « recherche fondamentale » en faisant l’assertion qu’une recherche correcte des phénomènes réels conduira forcément à un résultat intéressant -alors que l’autre recherche sera qualifiée d’un terme plus terre à terre de «  recherche appliquée ».
En veut-on un exemple très actuel et toujours poursuivi ?
Lorsque Sir Peter Medawar décrit de manière formelle le rôle du lymphocyte dans la réaction de rejet en 196. – par une expérience qui peut paraître analytique face au concept global de rejet mais qui à une autre échelle est tout aussi empirique – il suggéra un test d’histocompatibilité consistant à mettre en présence les lymphocytes du donneur et du receveur soit directement chez le receveur -première approche qui pouvait dangereusement sensibiliser l’animal à la vraie greffe -soit chez un autre témoin intermédiaire dont les capacités immunitaires ont été supprimées pour ne pas interférer -et noter l’intensité de la réaction cutanée au point d’injection des lymphocytes- réaction globale, assertion subjective d’une réaction plus ou moins marquée, donc tous les caractères d’une expérience de type empirique mais cela marchait et j’ai pu vérifier la validité de ce test et la prédictibilité d’un comportement d’une greffe cardiaque chez le chiot suivant le résultat de ce test.
Puis survint la proposition par un japonais, Terasaki, d’un autre test d’histocompatibilité selon une méthode analytique Il s’agissait de mettre en présence les lymphocytes du receveur et du donneur avec une batterie d’antisérum la plus étendue possible et d’obtenir ainsi un profil de chacun, tiré du comportement de ces lymphocytes face à ces divers antisérums, et les comparer. Cette méthode offrait semble-t-il des avantages considérables par rapport à l’autre méthode. Sur le plan pratique, elle permettait de réaliser le test beaucoup plus rapidement, et surtout de dresser un catalogue de profils des « receveurs potentiels » bientôt centralisés sur un ordinateur, et leur attribuer le temps venu la meilleure greffe. Voici donc une méthode qui a tous les caractères d’une méthode analytique et qui permet de plus l’utilisation d’un ordinateur : tous les gages d’un succès.
Malheureusement cela ne marche pas. Terasaki lui-même en convint rapidement. Il n’empêche que la terre se couvrit d’équipes réalisant des tests d’histocompatibilité selon cette technique, des regroupements se réalisèrent aboutissant à des catalogues géants de receveurs -sur ordinateur- et l’usage s’établit de distribuer les organes -essentiellement les reins- aux receveurs en fonction de ces tests. Evidemment dans ce contexte, il serait indécent, voire criminel, de ne pas réaliser ces tests avant une greffe. .
Je ne suis pas seul à le dire : Shumway lui-même, père de la transplantation cardiaque, réalise bien ces tests le jour de la transplantation cardiaque, mais n’en a le résultat habituellement … que le lendemain de la greffe. D’autre part j’ai personnellement v écu des déconvenues dramatiques en appliquant une thérapeutique immunodépressive plus douce qu’à l’ordinaire ; forcé par un élément de complication en gardant malgré tout l’espoir en fonction d’une bonne histocompatibilité attestée lors de la greffe. J’ai observé alors des rejets fatals : il est donc dangereux de se laisser influencer par la notion d’une bonne compatibilité selon ce type de test.
Certes il y a des correctifs à l’abrupt de ma critique : ces tests sont valables lorsque donneur et receveur sont apparentés : ils permettent ainsi de choisir quel est le meilleur parent dans la famille du receveur qui peut être un donneur éventuel.. Cela permet de réaliser des greffes rénales qui ont les meilleurs résultats. Mais ces greffes -à donneur vivant- sont de plus en plus rares et de plus ne sont réalisables que dans le cadre d’un organe double, donc de la transplantation rénale.
L’autre correctif est que cette technique a permis à Dausset qui en fut un des pionniers de caractériser des profils d’individus encore que cela soit une vue assez globale sur le plan génétique – qui correspondent à des maladies ou des tendances à ces maladies telles que l’athérome et l’hypertension artérielle. Ces découvertes lui valurent ainsi en 1980 le prix Nobel de médecine. Nous avons donc là le résultat d’une recherche analytique, une « recherche fondamentale »  qui débouche éventuellement sur un résultat… qui n’était pas le but recherché.
N’empêche que cette recherche s’est comportée avec les prétentions d’une recherche appliquée -obtenir les caractérisations de l’histocompatibilité réelle entre donneur et receveur- et qu’elle a grandement échoué. En partant du point A et en visant le point B on a oublié chemin faisant cette ligne de mire, pour s’attacher à la façon de voyager qui n’a pas conduit à B mais à un autre résultat.
Certes tout n’est pas blanc ou noir, et cette recherche alimentée par des fonds que lui valaient son aspect « pratique » continue à viser le point B, mais ceci n’est pas un raisonnement scientifique. Il s’agit tout au plus d’un aspect économique, voire alimentaire, mais qui ne justifie pas une institution, et un cadre de pensée obligatoire et conventionnel : « Hors de l’Eglise, point de salut ».
Que Christophe Colomb découvre l’Amérique en étant parti pour trouver la voie des Indes, ce n’est pas mal… mais qu’on ne nous dise pas que néanmoins cela reste le meilleur moyen pour les atteindre !
En 1982, nous sommes toujours incapables de prédire le comportement d’une greffe cardiaque - et statistiquement nous savons que, malgré les tests réalisés, nous avons 30% de chances au moins de greffer dans le cadre d’une mauvaise histocompatibilité donc d’échouer… alors qu’en 1965, je greffais des chiots avec la connaissance et la prédictibilité du comportement grâce à un test « grossier », empirique, réalisable sur le plan expérimental, mais non chez l’homme en l’état où il était… mais qui marchait... et qui aurait pu être amélioré et rendu plus performant.
Je ne pense pas qu’une demande de crédit pour une telle recherche il y a 10 ans ait jamais abouti, étant donné le choix et les raisons du choix qui avaient été déterminées.

Chimères



Consacré à la greffe cardiaque, ce texte que je date de 1988 est important pour plusieurs raisons :
Consacré cette fois au milieu hospitalier et non plus à la recherche, il décrit la pratique de la greffe cardiaque au stade où elle entrait dans une large pratique, mais aussi comment elle diffère des autres opérations à cœur ouvert.
Mais c’est aussi le poids énorme de la responsabilité du chirurgien qui s’inscrit là dans le destin d’un homme et de sa famille…
Cela a pesé à Georges ainsi que comment cette intervention ricoche sur le problème de la liberté.
L’observation du comportement d’un certain nombre de greffés dont la greffe change radicalement l’appréhension de la vie et les relations au monde et aux autres




Chapitre 1 : le jeu du couteau
La rentrée des classes a eu lieu il y a quelques jours.
C'est une école nouvelle, bâtie pour les besoins d'une extension de la ville, mais qui bénéficie de l'ambiance de la campagne qui l'entoure encore.
Le soleil encore vif de Septembre accentue cette impression de vacances qui se prolongent, bien que la reprise des cours ait rappelé aux élèves une autre réalité que celle vécue pendant quelques mois.
Deux enfants jouent dans la cour, assis dans le sable. Le jeu consiste à planter la lame d'un couteau entre les doigts de l'autre, mains étendues bien à plat. D'abord assez lentement, comme pour fixer les intervalles, puis de plus en plus rapidement.
Evidemment, c'est un jeu défendu par les maîtresses qui discutent à l'autre bout de la cour, près de la porte de la classe, et un arbre dissimule les coupables à leurs regards.
C'est un jeu excitant, et son attrait principal est peut-être le fait qu'il soit défendu..., mais aussi le fait qu'il n'est pas possible de tricher, et que cela nécessite autant de courage que d'adresse...


Guy est très fort à ce jeu-là.


Il surclasse nettement ses camarades qui l'envient, le jalousent, le provoquent. Sans attendre leurs défis, il en rajoute : ne contentant pas de couvrir dans un mouvement régulier alternatif les espaces de ses doigts écartés, il varie maintenant les combinaisons à toute vitesse en partant d'un espace de référence et frappant alternativement les autres, puis en partant du milieu et frappant de chaque côté.
La lame s'enfonce chaque fois dans le sable, sans hésitation : il y a longtemps qu'il a découvert le « truc » pour réussir, réussir ce numéro sans danger : ne pas réfléchir, et ne pas avoir peur ; simplement ne pas quitter du regard cette main bien étendue, les doigts écartés.

Son camarade intervient :


 « A moi, maintenant ! passe-moi ton couteau ! »


 « Prends le tien, celui-là, c'est mon père qui me l’a donné »

C'est un couteau au manche noir, très poli, serti de métal et monté sur cuivre. On n'en voit plus beaucoup comme cela. Il est un peu trop long pour être appelé canif et la maîtresse ne permettrait sûrement pas qu'un élève joue avec un tel couteau mais Guy y tient comme à la prunelle de ses yeux, parce que son père le lui a donné et qu'il sait que son père y tenait beaucoup. Chaque fois qu'il s'en sert, Guy éprouve un sentiment de fierté et de filiation secrète.

C'est pour cela qu'il ne peut pas le prêter.


L'importance des objets dans la vie des hommes... le rôle des objets ?

Mystère… On s'émeut à l'histoire des bijoux célèbres, de pierres précieuses classiquement douées de pouvoirs maléfiques, parce que de tels objets rares étaient facilement repérables et le milieu dans lequel ils circulaient était riche en événements : un maharadjah des Indes, les Médicis, les reines... Mais les objets les plus simples ont aussi une histoire, et pourquoi pas une mémoire...

Une mémoire ? Oui, c'est peut-être cela qui nous fascine : plus que le fait d'avoir appartenu à tel ou tel ancêtre, personnage célèbre, c'est d'avoir fait partie de son environnement, de sa vie au quotidien, d'un quotidien semblable à celui d'aujourd'hui...
Tout a changé dans l'environnement sauf… le sentiment que l' on éprouve en regardant la Joconde aujourd'hui ; il est le même que celui éprouvé sans doute par François Ier, ou mieux Léonard De Vinci, quand il la découvrit, lui aussi, enfantée de ses oeuvres..

Quelle est la mémoire de la Joconde toujours présente ?

Un couteau, c'est encore plus riche en mémoire. Lorsqu'il l'empoigne pour se tailler une branche, Guy cale sa main sur les mêmes empreintes que son père, et avant son père, un autre peut-être...


 « C'est vrai que ton père on lui a changé le cœur ? » interroge soudain le petit camarade.


 « Occupe toi de tes oignons ! » répond brutalement Guy en se levant.


Cela, c'est son jardin secret. Il veut bien jouer avec ses camarades mais il y a des domaines interdits dans lesquels ils ne peuvent pénétrer.
La transplantation cardiaque de son père en fait partie, parce qu'il sait bien qu'ils ne peuvent pas comprendre.
Terrible solitude que celle de l'enfant dès lors qu'il comprend tout des hommes.

En le voyant s'éloigner du groupe d'enfants qui s'étaient agglutinés autour du jeu, la maîtresse eut un soupir :


 « Cela ne va plus pour Guy, depuis que ses parents se sont séparés ! »


Et elle le regarda s'isoler, pensive.
Elle revivait avec gêne une scène qu'elle avait provoquée, sans le vouloir : il y a quelques jours dans la classe, elle avait trouvé sous un bureau, proche de celui de Guy, un petit panda de feutre qu'elle avait souvent vu dans les mains de celui-ci.

« Tiens, Guy, j'ai retrouvé ton ami » lui dit-elle, alors que les enfants venaient de s'asseoir.


Les élèves se mirent à rire bruyamment, lourdement, et Guy se sentit rougir


 « Il n'est plus... il n'est pas à moi, Madame » avait-il dit, confus.


Et elle avait rentré le panda dans son meuble aux objets trouvés, sans l'interroger sur ce mensonge.



Chapitre 2 : Tournon
Campé en barre sur le bord du Rhône, masquant une petite cité aux rues étroites dont le désordre s'oppose à la rigueur qu'il inspire, le lycée de Tournon est un vivant monument qui marque la ville.
La régularité de ses embrasures sur la façade du Rhône, la sobriété toute classique de sa construction, dessinant un cadre qui s'harmonise avec la rudesse du fleuve à cet endroit, finit par modeler au cours des siècles l'ambiance de cette petite souspréfecture où l'on aurait aimé être libraire.
Construit au XVIIème siècle, les jésuites y avaient tout d'abord enseigné, puis, plus tard, Mallarmé l'avait marqué de son passage.
Pierre pénétra dans le vieux lycée avec un pincement de cœur.
Combien de fois avait-il franchi cette porte, le dimanche soir, en quittant sa famille, pour s'enfermer dans la vie d'interne jusqu'au dimanche suivant ?
Il régnait alors une grande agitation, chacun se retrouvant à la même heure, l'heure limite que beaucoup avaient attendue en traînant dans la ville éventuellement, s'ils n'avaient rien d'autre à faire pour ne pas offrir une heure de liberté à la sombre bâtisse.
Pierre fut frappé par le calme qui régnait en ce dimanche après-midi.
Signe des temps : il n'y a plus d'élèves qui passent le dimanche au lycée. Lorsqu'il était interne, ils étaient toujours une trentaine à rester, soit parce qu'ils habitaient trop loin pour rejoindre leur famille en dehors des vacances, soit parce qu'ils étaient collés... Aujourd'hui, les communications sont plus rapides, et ce lycée n'a peut-être plus le caractère disciplinaire qu'il avait alors pour les fortes têtes ; les parents les plaçaient là pour les mâter tout en leur procurant une éducation rigoureuse, ce qui fait que certains venaient de fort loin.

L'état désertique des lieux semblait un fait exprès, comme pour répondre à son attente : il cherchait un décor ? Il le retrouvait.

Mais totalement nu comme mort.
Cela suffirait-il pour retrouver l'ambiance qu'il recherchait ? Et ces souvenirs répondraient-ils à ses questions ?
En franchissant le porche, il se retrouva dans la grande cour, avec les salles de classe à gauche, les réfectoires et dortoirs à droite, ombragée par les platanes plusieurs fois centenaires, et, dans le fond, la barrière de ciment, au delà de laquelle on aperçoit le parc.


Il n'y avait pas âme qui vive. Il était sûr de reconnaître l'odeur d'une classe s'il y pénétrait, mais il s'en abstint. Une nostalgie douloureuse gagnait tout son être.
Traversant lentement la cour en silence, comme pour ne pas en déranger les fantômes, il retrouvait tous les lieux qui lui restaient encore familiers, au sein desquels il avait fallu qu'il trouve son endroit à lui parmi la multitude : son bureau, son placard, en salle d'étude, son lit dans l'immense dortoir, sa caisse de bois, fermée d'un cadenas sur des provisions supplémentaires dans un local exigu : la nourriture n'était pas très abondante alors, et il se souvenait d' avoir eu faim, dans ces temps-là, et froid dans les dortoirs mal chauffés.
Les salles de cours restaient marquées par la personnalité des professeurs qu'il avait estimés, redoutés, ou supportés selon les cas.


Il avait aimé et haï tout à la fois cette bâtisse austère.

A mesure qu'il avançait, le décor se meublait de personnages dont il ne se souvenait plus quelques heures auparavant, avec leurs noms, leurs surnoms, élèves ou surveillants, leurs manies ou traits de caractère dominants, comme si des pans entiers de mémoire se trouvaient mis à nu par la coupe d'une tranche de vie, qu'il voulait examiner, analyser pour y découvrir les prémisses du drame qu'il vivait aujourd'hui.

Quand cela avait-il commencé ?


Où est le début d'une histoire, l'amorce d'un destin ?


La vie n'est pas un roman aux chapitres ordonnés, comme dans un livre. On pourrait en intervertir l'ordre, confier à l'éditeur des feuillets qu’il classerait à sa guise, ou selon le choix du lecteur.
On peut jouer au destin, comme on joue aux cartes que l'on brasse avant de les distribuer, mais ce sont toujours les mêmes cartes, on n’en sort pas.

C'est pour cela que ce jeu plait aux hommes : ne seraient-ils pas surpris, déconcertés, de voir apparaître soudain une nouvelle figure ? Mais non, il y a cet aspect rassurant, prévisible du hasard : toujours les mêmes cartes, avec cependant cet aspect ironique de leur rassemblement inattendu...


Ce qui lui semblait insupportable, c'était la révélation brutale du non au libre arbitre dont il avait cependant fait sa règle de vie. Il était aveuglé par l'évidence qu'un jour, il y avait plus de trente ans, leur destin s'était noué à leur insu, dans ce lycée, et qu'il abattait son jeu aujourd'hui.


Pierre avait maintenant atteint la barrière ajourée de béton armé qui séparait la cour et le parc ; il aimait s'y accouder en compagnie de ses amis, Christian et André.
Ils étaient internes, tous les trois. Qu'est-ce qui les avait rassemblés, si différents malgré la blouse obligatoire, uniforme des internes, censée les fondre dans une grisaille plus ou moins débraillée.
André était en classe de Philosophie, Christian en Sciences expérimentales, et Pierre en Mathématiques élémentaires.
Ils représentaient bien, chacun à leur manière, les disciplines de leurs études, peut-être par un certain mimétisme naturel : André n'était pas très grand, blond, avec déjà les signes d'une calvitie précoce dégageant un grand front qui semblait le prédisposer à la philosophie. Son regard bleu avait cette sorte de sourire ironique qui parfois masque une certaine timidité. Calme, réfléchi, très retors aussi dans les discussions qu il acceptait de partager avec ses amis, parfois avec réticence.
Christian se lançait rarement dans des discussions « sérieuses ». De nature méridionale, il préférait parler de filles en échafaudant les plans d'une prochaine conquête. Beau gosse, grand et brun, les yeux rieurs et nanti d'un sourire à fossettes dont devaient raffoler ses belles. C'était avant tout un pragmatique.
Pierre se revoyait avec eux trente ans plus tôt, comme s'il s'était agi d'un autre personnage ; assez grand, à l'instar de Christian mais sans l'éclat de celui-ci : plus grave, il n'avait pas le sourire permanent et charmeur de son camarade.

Peut-être se situait-il comme un pont dans les rapports qui opposaient parfois violemment ses deux amis dont les natures étaient fort différentes. Accoudé à la barrière, Pierre avait maintenant reconstitué la scène d'une discussion du trio, et leur présence était maintenant palpable, tangible. Il ne lui restait plus qu'à l'animer d'une de ces disputes, à la fois scolaire en raison de leur bagage d'alors, et passionnée, chacun soutenant son point de vue.


Comme d'habitude, c'est Christian qui l'avait provoquée, embarrassé par un sujet de philo qu'il avait à traiter :


"Déterminisme et Prédestination"


 « Il est complètement fou ce prof », fulminait-il « je ne vois pas ce qu'un concept religieux et théologique comme la prédestination a de commun avec le déterminisme qui est un concept scientifique ! »
Il bougonnait en lançant un couteau contre un arbre voisin. C'était un beau couteau, au manche noir et poli, monté sur cuivre, que lui avait offert André pour son anniversaire.

 « C'est déjà ça de gagné, en regardant la définition dans le petit Larousse, tu as appris quelque chose ! » ironisa André qui ne faisait pas grand cas de la culture philosophique de son ami.


 « C'est malin, » se fâcha Christian. « Tu peux aussi me dire de lire Saint Augustin, la réforme et Nietzsche pour comprendre ce que cet andouille de prof veut que je lui dise ! Mais je dois rendre cette « dissert » dans trois jours et j'ai autre chose à faire.... »


 « Tu n'as qu'à te limiter à Pascal », suggéra Pierre, « il est à la fois scientifique et au cœur de la controverse ! »


 « D'accord, en tant que janséniste, il défend la position de l'homme impuissant devant la prédestination de Dieu mais je ne vois pas le rapport avec le déterminisme à la Claude Bernard ! C'est justement l'inverse : il n'y a pas de mystère dans la survenue d'un phénomène, pourvu que l'on connaisse ou maîtrise le milieu dans lequel il apparaît. »

 « Cela semble en effet contradictoire que Pascal ait soutenu cette position en temps que découvreur de systèmes » murmura Pierre...


 « Il ne faut pas oublier le contexte de l'époque » enchaîna André. Le vertige pascalien, c'est quand même bien la perception, à mesure qu'il avançait dans la connaissance, d'un ordre tellement écrasant qu'il ne pouvait être que d'essence divine ! Comment ne pas ressentir cela, lorsqu'il progresse et tombe sur une complexité tellement organisée, rationnelle, préformée… on n'est plus très loin de la prédestination !... »

Et Pierre aujourd’hui enrichissait la discussion de sa propre expérience de la vie, de sa vie de recherche aussi...
Curieux en effet que les grands découvreurs aient souvent associé Dieu à leurs découvertes, Pasteur, Einstein... Il y a manifestement passage dans l'esprit de tels hommes d'un ordre qui régit la nature à un ordre qui régit l'homme...
C'est encore plus net avec Einstein dont on peut dire qu'il jouait à cache-cache avec ce qu'il découvrait : il ne pouvait constater sa découverte avec le microscope, lui ! L'invisible de ses découvertes le rapprochait d'un autre Invisible, lui aussi hypothétique. "God is not malicious, but He is cunning ", presqu’une note d'appréciation sur un crypteur dont on a percé le secret. « Dieu n'est pas malicieux, mais il est malin ». Pourquoi parler de Dieu alors ? Est-ce l'absence de hasard dans la découverte, chaque fois prolongée, d un ordre formidable, dans lequel, lui, Einstein, s'inscrivait avec de plus l'émerveillement d'en percevoir les mécanismes ? Déterminisme et Prédestination ne devaient pas être très éloignés pour cet homme là non plus...

André avait poursuivi :


 « Pascal aussi jouait à cache-cache ; n'a-t-il pas parlé du Dieu caché ? »


La sonnerie stridente des cours avait dû interrompre ce brillant échange scolaire et chacun de se diriger vers sa classe.
Pierre songeait à cette discussion, sans pouvoir décider s'il s'agissait de vrais souvenirs, ou au contraire d'une construction récente correspondant à ses préoccupations comme pour ces impressions de déjà vu qui vous obsèdent parfois.
A regret, il se dirigea lentement vers la sortie du lycée qu'il contourna pour regagner sa voiture. La route se poursuit le long du bâtiment et descendait autrefois avant la construction de l'autoroute vers les lônes du Rhône, ces espaces d'eau calme, pratiquement isolés du fleuve qui constituaient le but des promenades des collés du dimanche après-midi.
Il l'avait suivie un jour cette promenade. Il se rappelait même précisément l'altercation qu'il avait eue avec un surveillant et qui fut la cause de cette punition...
Tiens ! il se remémorait soudain la note de revanche qu'il avait ressentie lorsqu'il avait rencontré le même surveillant dans une consultation de psychiatrie... mais Pierre était alors étudiant en médecine : les rôles étaient inversés.


La vie avait séparé les trois amis, ce qu'ils n'auraient jamais imaginé lorsqu'ils discutaient aussi gravement.
Et maintenant, à nouveau les voici réunis soudain, comme la cristallisation, le changement d'état instantané d'une suspension jusqu'ici dispersée qui se mue en un bloc indissociable.

Chapitre 3 : Christian 


" La première crise d'angine de poitrine, c'est en faisant de l'escalade que je l'ai eue... J'avais l'air malin pendu à ma corde... "


Pierre reconnaissait bien là son ami... toujours cette vision de soi au second degré, empreinte d'ironie, faisant table rase du véritable drame pour n'en garder que l'aspect bouffon... présenter une crise d'angor en grimpant à la force des bras en haute montagne, c'est bien ce qu'il peut arriver de pire : à l'angoisse immense qu'accompagne la douleur, le sentiment qu'il faut cependant tenir, résister, repartir en trichant avec son corps qui cependant sonne l'alarme, gagner chaque centimètre vers le sommet, aidé par un compagnon de cordée malheureusement trop frêle pour le hisser tout seul... Enfin le bord mousse du sommet avait été atteint, et avec lui la voie facile de la descente.
Ils avaient fait ce choix plutôt que rebrousser chemin lorsqu'il avait ressenti son malaise : la descente apparaissait encore plus dangereuse par la face qu'ils avaient gravie... peut-être encore avait-il triché dans cette brève discussion pour triompher de l'adversité ?
Seulement voilà, pour la première fois, l'adversité était interne : c'était contre son propre organisme, son propre cœur qu'il avait eu à se battre et ce sentiment, plus que tout autre, l'anéantissait alors qu'il redescendait vers le refuge : la perte de confiance en sa propre machine, qu'il avait l'habitude de malmener, le prenait au dépourvu, lui qui avait l'habitude de tout prévoir chez ses adversaires... Bien sûr, pas un mot de cela n'avait été évoqué, mais Pierre savait lire dans les yeux de son ami : un grand viveur qu'il admirait un peu parce qu'il représentait tout une vie qu'il ne pouvait mener : les grandes équipées en montagne ou lointaines, les soirées tumultueuses ponctuées de femmes et de champagne, sa vie d'homme d'affaires épanoui qu'il parcourait tonitruant... Aujourd'hui c'était un être blessé, vaincu...
Par une association d'idées, il posa enfin la question qui lui brûlait les lèvres depuis un moment :

- « Tu es marié, je crois ? »

 « Oui, et j'ai deux gosses : un garçon et une fille... Il faut que tu viennes à la maison faire la connaissance de Ginette. Les toubibs l'ont mise au courant de mon état... Elle est... elle est très bien, comme les enfants d'ailleurs... des gagneurs, dit-il fièrement en omettant sa conclusion : comme leur père... »
Christian était devenu un homme d'affaires important. Pierre remontait le temps pour combler l'espace qui les séparait tous deux du lycée. Il retrouvait chez son ami un scepticisme invétéré pour les idées reçues, les institutions et les réputations établies. Son comportement professionnel devait être dominé par son intelligence, mais aussi son absence totale d'illusions sur la nature humaine. Il ne cherchait pas davantage à tromper l'autre : sûr de lui et de ses produits, il jouait cartes sur table en s'évitant la perte de temps des détours et finasseries. Son style surprenant était néanmoins payant puisque ses affaires marchaient bien.

Après cette crise inaugurale, il avait rapidement consulté un cardiologue de Grenoble. Enchaînement banal, tout d'abord des examens : électrocardiogramme d'effort, puis coronarographie pour visualiser les lésions prévues par l'examen précédent, permettant en même temps de déterminer les possibilités chirurgicales, l'état des coronaires en dehors des lésions qu'elles présentaient et les possibilités de les « court-circuiter » par un pontage à l'aide d'un greffon veineux, comme il s'en fait des centaines chaque année.

Mais là avait débuté le vrai drame.

Consterné, le cardiologue avait dû lui avouer la vérité : le type de lésions, étagées tout au long des coronaires, rendait pratiquement impossibles les pontages veineux. Il n'y avait pas de recours chirurgical : il fallait continuer à vivre ainsi en suçant des pastilles de trinitrine lorsqu'il présentait des crises d'angine de poitrine...
Ces crises étaient devenues très fréquentes d'autant que Christian ne tolérait guère la diminution d'activité qu'elles requéraient. Il résista six mois puis, un jour, en fin d'une journée particulièrement chargée, il avait ressenti une sorte de gêne respiratoire en même temps qu'il éprouvait le besoin constant de tousser, d'expectorer. Son cardiologue avait été formel : ce devait être maintenant un vrai repos car sa fonction myocardique s'était détériorée.

C'est à ce moment-là seulement qu'on lui parla de la greffe.

 « Franchement, demanda Christian, quelles sont mes chances ? »
 « Honnêtement, je dirais : « normalement 100 % », répondit Pierre. »
  « Dis, tu ne te prends pas pour Dieu le Père par hasard ? »
- « Non, tu me connais, c'est pas mon truc, « ma tasse de thé » comme disent les anglais... mais je me demande après tout si cela ne simplifierait pas les choses... »

Christian regarda, sidéré, son ami dont le sourire amer s'était effacé pour faire place à une profonde gravité. Pierre poursuivit en monologuant et fixant un point de son bureau ; on aurait pourtant juré qu'il ne voyait rien.






« Vois-tu, la transplantation cardiaque, c'est à la fois très simple et en même temps terrible : ce n'est pas qu'un transfert d'organe, c'est un transfert de responsabilité. Jusqu'ici, ta vie, ta mort ne dépendaient que de toi, du Destin éventuellement, ou de Dieu si tu veux lui donner cette place. C'est vers lui que tu te tournais en cas de coup dur, c'est avec lui que tu avais affaire. C'est toute la philosophie de l'homme depuis qu'il est sur cette terre qui est concernée par ce problème, ce rapport, avec la mort en contrepoint.

En changeant ton cœur, je ne fais pas qu'un acte de chirurgie : j'étais très fier d'une astuce scientifico-littéraire lorsque j'étais plus jeune et commençais à écrire des articles, dans un style encore français, c'est-à-dire mauvais sur le plan scientifique aux yeux de toute la communauté qui n'apprécie que la sécheresse d'un rapport de style anglo-saxon.
J'ai écrit donc, je crois : « en réalisant par la transplantation une chimère anatomique, nous prenons la responsabilité de créer une chimère hématologique »... en jouant sur le mot « chimère » dont le sens est différent dans les deux cas : celui de la mythologie avec ses représentations folkloriques, et celui de la science d'aujourd'hui qui est très précis et signifie la coexistence de deux groupes de cellules étrangères au niveau du sang.
Quoiqu'il en soit, cette phrase résumait tout le problème de la responsabilité du chirurgien de transplantation : il crée une anomalie, et il doit se démerder pour qu'elle persiste et dure ; il est responsable des deux phénomènes.

J'ai été un peu long, reprit-il, comme pour s'excuser du détour de la conversation, mais jusqu'ici tu ne dépendais pas de moi ; à partir de maintenant, tout ce qui t'arrive sera de ma faute, mieux : je l'aurai provoqué. J'ai pris la responsabilité de changer ton cœur, j'assume celle de te le faire tolérer... il est clair que dans ton esprit, consciemment ou non, je prendrai place d'une certaine notion du destin... Ce n'est même pas la place du père comme ont pu le penser les psychanalystes aux premiers pas de la transplantation cardiaque, c'est carrément celle de ton devenir possible... »

« Est-ce cela le pouvoir médical ? Est-ce que cela ne te monte pas à la tête ou, au contraire, n'es-tu pas écrasé ? »

 « Non, je ne pense pas qu'il s'agisse là du pouvoir médical, dans le sens habituel du terme -je ne suis pas sûr que chacun de nous qui effectuons ce genre d'opérations fasse la même analyse de la situation je ne crois pas non plus qu'ils l'approfondissent pour aboutir à cette seule conclusion possible.
Certains « partagent » la responsabilité les uns s'occupent de la chirurgie, d'autres assurent les soins éloignés il y a là pour moi une fuite, une dilution de la responsabilité et, pour finir, plus de responsabilité du tout. On peut aussi concevoir que nous ne sommes que l'application d'une science encore incertaine et, du coup, reporter la responsabilité en amont... je n'ai même pas cette échappatoire puisque je suis aussi concerné par la recherche. Je pense, au contraire, pour répondre à ta question sur le pouvoir, qu'en fait cette situation établit que la plupart d'entre nous le fuient ; ce n'est pas une situation enviable qui peut « monter à la tête » comme tu le suggères...
Ecrasé, tu dis ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Renoncer reviendrait à condamner bien plus de malades... Non, la réponse est : continuer à se battre pour que cela ne survienne plus, ces échecs qui nous clouent sur place quelquefois. Même si l'on est passé de cinquante pour cent à vingt pour cent d'échecs, c'est encore trop et on ne doit pas les oublier en annonçant quatre-vingt pour cent de bons résultats... Je vais te surprendre peut-être, mais seuls les morts comptent pour moi. »

« Notre amitié est un cas particulier parmi ton groupe de malades... Tu n'es pas obligé d'être aussi concerné par tous tes malades ? »

« Oui bien sûr, ma relation, de mon côté, ne va pas nécessairement aussi loin mais... il s'agit là d'une sorte d'économie de moi-même. Le raisonnement que je tiens pour toi tient aussi pour les autres. Pour ce malade, sa femme, ses enfants, nous nous substituons au cours « normal » des choses : désormais, c'est nous qui serons responsables de sa fin d'une manière ou d'une autre, même si on se voile la face ! »


 « Mais enfin Pierre, tu n'es pas seul ! Vous êtes toute une équipe qui elle-même représente le prolongement, l'aboutissement de toute une science, une recherche... »

 « Justement mon vieux, c'est parce que je connais maintenant assez bien cette science, cette spécialité, cette équipe, que je puis te dire que normalement, dans ton état, ta probabilité de succès est pratiquement de cent pour cent. « Autrefois », je veux dire avant la ciclosporine, il y avait encore place pour un facteur de hasard dû à l'histocompatibilité qui laissait au... destin une place non négligeable de 30 % environ en quelque sorte nous déchargeait d'autant. Mais il semble qu'avec la ciclosporine, il n'y ait pratiquement plus d'effet de l'histocompatibilité sur le résultat. C'est pourquoi j'ai dit que normalement les chances étaient de cent pour cent. Ce petit mot « normalement » veut simplement dire que s'il en est autrement, quelque part il y aura une faute : de méconnaissance d'un aspect scientifique, du maniement des drogues, du « ménagement » du malade... et que j'aurais eu tort de méconnaître, de n'avoir su éviter l'erreur... »

- « Je suppose que, s'il ne s'agissait de moi, je devrais dire que l'erreur est humaine », dit Christian en grimaçant un sourire...

 « C'est bien pour ça que la transplantation a un aspect inhumain !
Tu vas dire que j'ai une drôle de façon de parler à un futur transplanté ?... C'est vrai, c'est la première fois que je me laisse aller. C'est peut-être parce qu'on est de vieux amis, et qu'on s'est tout dit jusqu'ici.
On est de vieux amis, plus que des frères peut-être qui souvent ne partagent pas la même intimité de pensée.
Et je craque un peu. Je craque parce que la simplicité de notre amitié est terminée. Je viens de te dire ce qui se passe quand tout va bien. S'il y a un pépin... Tu vois, il est d'usage dans notre milieu qu'on n'opère pas les gens de sa propre famille, ou ceux qui nous sont très proches. Mais c'est une grande hypocrisie, et c'est se mettre la tête sous le sable.
Le piège est déjà refermé. Le piège à amitié. Si je te confie à une autre équipe et qu'elle échoue, non seulement je te perdrais, mais aussi toute ta famille qui pensera que je me suis dérobé... Et je me demande comment je pourrais supporter le regard de ton fils si je t'opère et que cela ne marche pas... »

 « Ce n'était pas la peine de le dire », interrompit Christian.
Ni toi ni moi n'avons peur des mots, ni de la vérité. Mais on se connaît assez pour n'avoir pas à les formuler.
C'est peut-être la fin de notre simple amitié, comme tu dis, mais c'en est aussi le feu d'artifice, le bouquet final. C'est le comble, merde, que je doive te remonter le moral ! »

Ils partirent tous deux d'un éclat de rire qui avait un goût d'amertume.

 « Oublions tout cela, dit Pierre, je déconne un peu quand je pense..? »

- « Ça a toujours été ton défaut », conclut Christian. « Viens déjeuner en ville. Après cette discussion, on ne va quand même pas manger à la cantine de l'hôpital !... Promets-moi, quand même, de tout me dire, quoi qu'il arrive, reprit-il après un moment de réflexion. »

Debout, prêts à partir, ils se serrèrent la main silencieusement.

Chapitre 4 : la femme et le fils de Christian

Ginette s'activait dans sa villa ce dimanche matin. Pierre devait venir déjeuner et passer l'après-midi avec eux.
Paradoxalement, étant donné le contexte avec un mari qui devait se faire changer le cœur, elle était presque heureuse. Elle s'en voulut un instant en réalisant qu'elle était sur le point de chantonner tout en faisant la cuisine.
Les enfants lisaient tranquillement dans un coin de la salle de séjour, et Christian bricolait dans son garage. Il faisait beau, tout était tranquille, et pourtant...
Elle réalisa soudain qu'il y avait longtemps qu'elle n'avait ainsi ressenti une telle quiétude, et ceci, malgré la maladie de son mari. Bien sûr, Christian ne sortait pratiquement plus de la maison, en dehors de son travail qu'il avait dû même aménager. Dans ce rapprochement obligatoire, elle avait vu renaître peu à peu des liens qui s'étaient rompus depuis longtemps...
Très tôt, Ginette avait dû apprendre qu'elle ne garderait pas son mari en cage. Au retour d'un voyage d'affaires à New York, il arrivait à celui-ci de ne passer chez lui que quelques heures : le temps de se changer, prendre son équipement et partir avec des copains faire de la montagne ou du ski... Elle avait renoncé à s'interroger sur des absences nocturnes que des rencontres professionnelles « imposaient »... Peu à peu, le scepticisme, à travers lequel ils considéraient les autres, s'était glissé dans leur propre couple...
Elle soupira, balayant d'un geste de la main une époque à laquelle elle ne voulait plus penser.
C'était fini maintenant : Christian le lui avait dit d'ailleurs, un soir de retrouvailles, où ils pensaient à nouveau à l'unisson, tellement en harmonie que les paroles qu'ils avaient échangées paraissaient surajoutées et incongrues... Cependant, il lui plaisait qu'il les ait prononcées.


Pierre se rendit chez son ami avec des sentiments mêlés. Qu'ils le veuillent ou non, une situation nouvelle s'était établie entre les deux amis, une sujétion obligatoire.
Il était impensable que Christian n'en ait pas été conscient et pourtant c'est lui qui avait proposé l'invitation... peut-être, comme toujours, par défi, vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis de sa femme et de ses enfants...
Etait-ce pour lui rappeler tout le poids qu'il aurait sur les épaules, pas seulement son ami, mais aussi le foyer tout entier... Non, cela n'était pas dans les manières de penser de Christian, cela n'avait pu l'effleurer... Mais cependant, c'était cela aussi que Pierre allait vivre en cette journée : aller jusqu'au bout et ne rien laisser paraître.
Il pénétra dans le riche lotissement dans lequel des villas identiques étaient dispersées dans un faux désordre sur un carré de gazon. Pierre reconnut la BMW de Christian devant son garage : il sortait d'ailleurs de la villa pour l'accueillir et faire les présentations :

« Pierre, voici Ginette, j'espère que vous vous tutoierez ! »

Ginette était encore belle, bronzée, et Pierre fut surpris de percevoir un certain éclat dans son regard bleu.

 « Allez vite vous servir un apéritif pendant que je termine ma cuisine », lançatelle légèrement.
- « Heureusement que certains médecins me permettent une exception », ironisa Christian en se servant un fond de whisky.

Pierre découvrit les enfants de Christian : Claire, douze ans, et Guy, dix ans, lisant dans un coin des bandes dessinées, qui s'extirpèrent comme à regret de leurs ouvrages.
Ils l'embrassèrent en guise de présentation, puis retournèrent indifférents à leurs lectures.
Pierre vit bien que cette indifférence était feinte, appliquée, comme pour en faire ressortir le caractère agressif... Il remit à plus tard ce problème.
Claire était une belle adolescente blonde, à l'âge incertain où l'on décide de devenir jeune fille ou rester une enfant : elle avait manifestement choisi la première alternative, d'autant que son rôle d'aînée l'y prédisposait.
Guy se contentait à l'évidence de son rôle de « petit dernier ». Plus tard au cours du repas, Pierre découvrit en lui un être totalement extraverti et il fut séduit par la fraîcheur de ses remarques.
Il était, par ailleurs, dans une admiration totale pour son père, qu'il ne cherchait pas à dissimuler, contrairement à sa sœur plus secrète.

Le déjeuner fut très réussi. Ginette excellait dans la confection de mets compliqués dans lesquels elle s'attachait à apporter une note personnelle. L'ambiance était gaie, soutenue par Christian qui avait toujours une histoire drôle à raconter; ses cibles préférées étant représentées par la police, avec laquelle il avait de nombreux problèmes étant donné la façon dont il conduisait sa voiture, et les américains qu'il considérait comme de grands enfants attardés.
Pas une allusion à sa maladie, pas la moindre à sa prochaine opération. Mais Christian mangeait peu, très peu. Il s'en excusa :

« J'ai l'impression de ne plus digérer que de la salade », dit-il d'un air de dégoût.

Pierre nota alors la pâleur de son visage qui s'était tendu et paraissait, par moment, celui d'un vieillard.
Pierre jouait le jeu. Il était intrigué par le comportement de Ginette qui ne semblait pas seulement attentive, comme pour tenir compte des limites imposées à un grand malade, mais faisant preuve d'une certaine gaîté et légèreté d'humeur.
Enfin, elle lui dit en aparté :

« Christian va beaucoup mieux depuis qu'il t'a rencontré à l'hôpital. »

Christian s'étant retiré pour s'allonger et se reposer, c'est en fin d'après-midi que Pierre se retrouva seul à l'écart avec Guy. Celui-ci faisait semblant de s'intéresser à son meccano.
Lorsqu'il parla enfin d'une voix claire, mais avec un léger tremblement :
« C'est vrai que tu vas changer le cœur de mon père ? »

Pierre lut dans son regard un abîme d'angoisse et de tristesse : le « petit prince » semblait d'un coup avoir franchi l'âge de l'enfance pour aborder la vie des grands, avec d'abord la notion possible de la mort. En même temps, la perception de tout un édifice qui semblait prêt à s'écrouler : la confiance aveugle en la force physique de son père, le caractère inéluctablement triomphant de son héros, la quiétude de son foyer qui semblait immédiatement menacée... Il n'y a de vraie peine que celle de l'enfant, se dit Pierre et il éprouva soudain le sentiment que son contrat, c'est avec Guy qu'il le passait plus qu'avec tous les autres.
 « Oui, il faut le faire, répondit-il. Tu vois, on peut la plupart du temps réparer ce qui ne va pas dans le cœur, mais dans certains cas, il faut carrément changer le moteur... Mais tu sais, ton père est un type formidable, je ne lui donne pas un an avant qu'il ne reprenne ses courses en montagne ! »

- « C'est vrai ? » murmura l'enfant soudain illuminé, puis plus grave: « ce cœur que tu vas lui mettre, tu vas le prendre sur un mort ? »

- « Attends, ce n'est pas si simple : d'abord rassure-toi, ce sera un cœur tout neuf que je mettrai sur ton père. Mais c'est vrai que la personne sur laquelle je le prendrai sera en mort cérébrale. Vois-tu, lorsque la tête est détruite chez un homme, c'est comme s'il était mort, même si le reste du corps à l'air normal. Et d'ailleurs, même ce reste du corps ne peut fonctionner que si on l'aide énormément, sans quoi tout s'arrêterait. »

 « Ces gens qui ont le cerveau mort, c'est des vieux ? »

 « Pas forcément. Il peut s'agir de jeunes aussi qui ont un accident de voiture ou de moto, ou qui ont une hémorragie du cerveau... »

- « C'est dégueulasse ! »

- « Oui, la mort c'est dégueulasse, mais si par cet accident on peut aider ou sauver la vie de plusieurs personnes, il faut le faire : ce n'est pas moins triste pour autant, mais c'est important pour la vie des hommes. »

- « Quand même... »

- « Tu sais, il faut bien que tu comprennes une chose qui n'est pas simple malheureusement. Mais tout est lié dans la vie. Il n'y aurait pas de problème, en apparence au moins, si personne ne mourrait, si on vivait toujours et toujours jeune. Malheureusement, ce n'est pas le cas, et des savants, des philosophes se sont aperçus que la vie de tout ce qui vit, les plantes, les arbres, les animaux, les hommes, n'est possible que parce qu'ils meurent aussi... »


- « Sans ça on serait trop nombreux ? »

 « Non, pas exactement... c'est parce que tout ce qui constitue chaque chose vivante est empruntée à ce qui nous entoure... Tu te rappelles cette émission de radio qui explique aux enfants de ton âge qu'ils sont des poussières d'étoiles ? Au départ, la terre était nue et sans vie. Puis la vie est apparue petit à petit, et chaque fois qu'un être très simple mourait, ce qui le constituait servait à travers un mécanisme très compliqué à un autre, même très différent. Plus sûrement qu'une poussière d'étoiles, tu es une poussière de toute la vie qui t'entoure... Tiens, tu ne fais pas autre chose avec ton mécano, bien que ce soit beaucoup plus complexe dans la nature. La transplantation d'un organe, c'est un peu la même chose. C'est plus direct, comme ton mécano, mais dans le fond, c'est bien la même chose. Là aussi, la mort redonne la vie … »

Le reste de la journée s'écoula lisse et calme, comme le lac de Silvio Pellico... calme d'un lac qui cependant peut se changer en tempête... En le raccompagnant le soir à sa voiture, Christian glissa à Pierre :

- « Ginette est formidable, tu ne trouves pas ? »

- « Oui » répondit Pierre, pensif.


- « Dire que je ne peux même plus faire l'amour », conclut Christian, incorrigible...

En se quittant, chacun savait que lorsqu'on se trouverait, ce serait pour le « grand jour ».

 « Au revoir, poussière d'étoile », glissa Pierre à l'oreille de Guy...
 «  Au revoir, mécano » répondit celui-ci dans un sourire.

Chapitre 5 : les greffés, les fêtes
Chaque année, le dernier dimanche de juin, une grande fête réunit les transplantés cardiaques opérés par l'équipe de Pierre.


C'est l'occasion de se connaître et de se reconnaître : ils sont si nombreux maintenant, que Pierre se rappelait avec émotion la première de ces réunions, il y a bientôt huit ans : ils étaient cinq, avec leurs épouses pour la plupart. Maintenant il s'agit d'une petite foule et Pierre leur avait dit un jour :


 « Cela devient votre congrès cet anniversaire ! »


Un congrès parce qu'ils se sont constitués en association par un besoin de se grouper pour aborder les problèmes qui se posent à eux. Un anniversaire, parce que, chaque année, on honore les plus anciens bientôt dix ans de cela qui se sont rencontrés dans la même aventure, un même jour de juin, et qui sont bien sûr les héros de la fête.
C'est l'occasion aussi de faire le bilan, de mesurer le chemin parcouru pour l'ensemble et pour chacun.
Celui-là était un vieillard agonisant, à demi comateux : il a retrouvé une jeunesse, une activité qui stupéfient ceux qui le rencontrent.
Celui-là était un artiste, mais un artiste éteint :

 « Je vous demande de me changer le cœur » avait-il dit à Pierre, « non seulement parce que je vais mourir sans cela, mais aussi parce que j' ai perdu ma créativité et que, depuis deux ans, je suis un homme mort ».

Contrat réussi : il a retrouvé sa créativité, et, pour témoigner de cela, offert à la recherche une série de cartons, qui deviendront des tapisseries. Pour un oeil exercé, il n'est pas difficile de lire dans l'évolution de ces oeuvres, toutes les étapes d'une convalescence qui s'arrache de la mort, avec des arbres sans feuilles, noirs sur un fond gris et mauve. Puis, la redécouverte de la vie et de ses couleurs survient : avec l'entourage quotidien où réapparaissent des natures mortes, des instruments de musique (ses fils sont de grands musiciens) : le malade sort de lui même et jette un nouveau regard sur son environnement. Enfin il ose affronter le dehors et c'est un éclaboussement de couleurs dans la fresque d'une nature de printemps.
Il a retrouvé sa créativité et vient de se libérer des derniers carcans qu'il ne supportait plus : il vient de fonder sa propre entreprise. Avant ce jour, il ne pouvait considérer complète sa guérison. Il est redevenu l'homme qu'il rêvait d'être...

Celle-là était une femme flétrie, squelettique, en survie, sans âge.
La voici maintenant belle, pulpeuse, accompagnée de sa fille qui ne la lâche pas du regard....

Certains des collègues de Pierre lui avaient reproché d'avoir suscité d'abord, puis suivi ces réunions.
Parce que l'on se compte.
Parce que l'on se compte, et de temps à autre, sur la photo, il y a un manque. Certains n'ont pas pu venir, on les connaît ; certains ne viendront plus, on les connaît encore.
Il lui semblait que cela était nécessaire cependant, cette forme de courage, à eux comme à lui, et qu'il n'y a pas grande différence avec les autres réunions de famille, elles aussi fixées par un cliché sur lequel on retrouve des manques ou des disparus : par le raccourci d'une renaissance, la transplantation cardiaque nous réapprend la vie et notre sort commun.

 « Associés dans cette aventure, eux et nous, voguons sur un même navire vers une « terra incognita » et partageons la même espérance », pensait Pierre en regardant s'apprêter les tables du véritable banquet qui allait suivre.

Cet après-midi, il y aura un match de foot, pompeusement intitulé "premier match international franco-italien des transplantés cardiaques"... quelle joie, quelle insouciance…
Une jeune femme ne viendra pas à cette fête. Elle a prévenu Pierre : elle ne peut concevoir l'anniversaire de sa transplantation comme une fête, elle ne peut oublier, dissocier son opération qui lui a sauvé la vie, de la mort de cet autre, anonyme, qui en a été le corollaire obligatoire..
C'est aussi cela la greffe cardiaque : un autre raccourci de ce cycle dont parlait Pasteur :
« la vie est oeuvre de mort, la mort est oeuvre de vie » qui prend tout son sens d'une manière crue, aveuglante, insupportable parfois.
La renaissance même peut parfois être mal vécue. Cette bouffée de vie mal supportée comme une suroxygénation on aurait pu l'assimiler à l'ivresse des profondeurs certains êtres n'y sont pas préparés, physiquement ou moralement, et l'on observe des dérèglements insoupçonnés...

 « Que suis-je pour eux ? » se demandait Pierre

 « Un pilote? Oui, mais un pilote qui partage bien de leurs incertitudes.... »

Parfois des malades lui demandaient avant la greffe :

 « Combien de temps cela marche-t-il ? »


 « Je ne sais pas », répondait Pierre. « Il est illusoire de regarder les exemples du passé : les thérapeutiques ont bien changé, et il y a tout lieu de penser que l'on peut faire mieux que par le passé…mais un fait est sûr, dans ce voyage, nous sommes ensemble, et s'il faut re-transplanter, si la première greffe ne marche plus, nous le ferons, c'est tout ce que je peux vous dire... »

Une chose était encourageante : dans la grande majorité des cas, les résultats se maintenaient sans dégradation, sans usure…Certains greffés redécouvraient leur corps à l'occasion de cette seconde chance et pratiquaient de nouveau un sport longtemps oublié : un quinquagénaire greffé cardiaque qui court le 100 mètres en 12 secondes, ça n'est pas mal quand même !
Dans ce nouveau départ se mêle un autre aspect : comme ils reçoivent en général un cœur plus jeune, beaucoup vivent cette expérience comme un changement de décade, tendant à considérer qu'ils ont l'âge de leur cœur...
Cela n'est pas franchement formulé, mais parfois évoqué sur le ton de la plaisanterie et sous-tend souvent leur question commune :

 « Quel âge avait mon cœur ? »

Pudiquement on parle de cœur comme pour éviter de parler du donneur…

Pierre réalisait alors que la greffe cardiaque présentait là quelque chose de très différent des autres greffes d'organe, et que, d'une manière implicite, cette opération s'inscrivait dans ce vieux mythe cher à l'homme : le rêve de la jeunesse éternelle.
Plus récemment, des résultats avaient montré cependant que le cœur a tendance à rejoindre l'âge de son hôte dans les deux sens, c'est à dire qu'un cœur éventuellement plus âgé retrouvait une fonction correspondant à la jeunesse du receveur, grâce à son système vasculaire encore intact.

Mais cette croyance était un beau rêve, et il est bon de temps à autre de rêver.

La fête battait maintenant son plein. Des médecins cardiologues qui avaient proposé l'intervention à un malade qu'ils retrouvaient, avaient assisté, eux aussi, au match de foot de l'après-midi et se montraient très surpris, stupéfaits même pour quelques-uns.


 « Tout est réglé maintenant, n'est-ce pas merveilleux ? » dit l'un d'eux en s'approchant de Pierre.


 « On a fait bien du chemin, en effet », répondit celui-ci, « mais il y a encore beaucoup à faire.. Comment greffer tous ceux qui en ont besoin ? »


 « Le cœur artificiel? »

 « Vous les avez vus cet après-midi sur le terrain de foot? Quand pensez-vous qu'un cœur artificiel leur permettrait la même aisance ? Non », reprit Pierre, « je crois qu'il nous faudra créer une espèce animale, compatible pour l'homme… »

 « Des primates ? »

 « Non, je n'aime pas considérer ces trop proches cousins comme des animaux d'expérience et encore moins comme des réservoirs d'organes. Il m'est arrivé de travailler sur des singes pour mettre au point des techniques : j'ai encore en mémoire le poids de leur regard. Non, des animaux très communs, comme le veau ou le porc, que l'on consomme par ailleurs, mais modifiés par la génétique pour les rendre compatibles. »

 « Ne pensez-vous pas que les gens dès lors seraient gênés, s'ils portaient un cœur de.. »

 « Et ne pensez-vous pas que ce sentiment n'est que d'un faible poids devant l'alternative d'aujourd'hui ? » coupa sèchement Pierre. « Nous vivons une phase difficile de l'humanité, de solidarité obligatoire où l'homme survit par l'homme et grâce à l'homme ; mais ce n'est qu'un tout petit moment, dont il faut chercher à sortir le plus vite possible. »

Pierre se rappelait la réflexion de cette jeune femme qui portait le poids de cette greffe avec douleur :

 « Si je ne me suis pas suicidée, c'est par respect pour ce cœur qui m'a été donné.. »

 « Tout n'est pas si simple » murmura-t-il pensivement.
Bien sûr, coudre un cœur, c'est simple, très simple même. Mais, gardons-nous de ne considérer que cet acte en oubliant ce qui l'a précédé et qui peut lui succéder.

Chapitre 6 : l’attente de la greffe
La prochaine greffe ne fut pourtant pas celle de Christian.
Deux malades plus urgents, sous perfusion continue de drogues tonicardiaques attendant à l'hôpital, furent transplantés dans la semaine.
Cet accroissement subit du rythme des interventions découlait directement du succès de celles-ci.
Il avait fallu à Pierre des trésors de patience ou d'astuces pour arriver à transformer cette opération considérée comme exceptionnelle en une sorte de routine, comme les autres opérations, avec cependant bien des aspects qui faisaient qu'elle ne pourrait jamais être une opération comme les autres.
Ce n'était pas tellement le caractère obligatoirement improgrammé de cette intervention qui choquait le plus ceux qu'elle agaçait : il arrive des nuits de garde où surviennent en même temps deux ou trois urgences identiques qu'on n'avait pas opérées depuis plusieurs mois.
« Non », se disait Pierre qui tentait d'analyser ce phénomène, « il s'agit plutôt d'une évolution des esprits qui en sont encore restés à la notion d'opération exceptionnelle et qui ont du mal à la concevoir banalisée. Ils ont du mal à l'accepter comme une opération ordinaire et du coup seraient prêts à la refuser alors qu'ils ne contesteraient même pas une opération beaucoup plus classique qui n'aurait que vingt pour cent de chances de succès. »
Pas d'amertume pourtant chez Pierre... finalement tout se déroulait normalement. Même les réticences font partie de la normalité, il n'y a pas lieu de s'en scandaliser. Elles sont même un facteur d'équilibre
Il n'est pas bon qu'il n'y ait qu'une force d'action en médecine. L'opposition créé un assez bon « juste milieu » d'où découle une certaine vérité. C'était là la position la plus réfléchie et juste de Pierre. Plus souvent, il bouillait intérieurement ou explosait d'une violente colère... selon les moments, selon l'urgence, selon la possibilité d'atermoyer ou non. Mais il avait une piètre opinion des sceptiques.
« Ils ont toujours raison » disait-il « au début, leur scepticisme passe pour de la sagesse... plus tard, quand les évènements montrent qu'ils ont eu tort, leur retournement passe pour de la grandeur d'âme et d'esprit. »
« Le seul sentiment que j'éprouve », disait Pierre « parfois, lorsqu'un malade sort de l'hôpital avec son nouveau cœur, c'est celui finalement de hasard, de circonstances qu'il a fallu façonner avec difficultés, presqu'au milieu de l'indifférence : il eut été tellement plus facile de laisser tomber, ne pas greffer celui-ci, attendre, attendre encore que l’opération ne gêne personne ».
Tout était calme cependant le jour où tomba sur le Télex l'information de France-Transplant annonçant qu'il y avait un cœur à Marseille.

Immédiatement, Pierre prit contact avec la coordinatrice des greffes de cette ville elle n'a d'égale à sa grâce que son efficacité, pensait-il en lui téléphonant marquant rapidement sur un fragment de papier les diverses indications qui allaient lui permettre de construire un programme de transplantation.
Puis il téléphona à Christian qu'il savait attendant chaque jour cet appel.

« C'est pour aujourd'hui, vieux frère, prépare ta brosse à dents ! »

Un rugissement accueillit son annonce...

- « J'arrive, je commençais à trouver le temps long ! »

- « Toujours aussi râleur, hein ?? Tu as trois heures pour arriver d'après notre programme, simplement je t'informe le plus vite possible pour que tu oublies ton déjeuner ! »

- « Je n'aime guère aborder les épreuves l'estomac vide ! Enfin, d'où vient ce cœur ? »

 « De Marseille. On est en train de bâtir le programme de vol. »

 « A tout de suite donc... j'arrive ! »

- « Je ne te verrai peut-être pas à ton arrivée si je suis déjà parti pour Marseille. Tâche d'être sage... et à l'heure ? C'est un collègue qui va commencer l'intervention.. »

Christian tint à conduire lui-même sa voiture en se rendant à l'hôpital :

 « C'est dingue ! Je suis au volant de ma BM et je vais me faire changer le cœur ! » dit-il à Ginette assise auprès de lui.

Elle se serra contre lui.

- « J'espère que tu ne nous mettras pas dans le décor sur le trajet, ce serait malin ! »

Il ne répondit pas. Il se concentrait dans cette dernière démarche qui, pourtant simple la conduite de sa voiture étant devenue une seconde nature pour lui requerrait maintenant de l'effort. De l'effort d'attention, qui semblait se dissoudre à la moindre image. Sa vision même lui semblait altérée, les couleurs étaient devenues plus pâles, leur contour moins précis, peu à peu, le paysage se muant en un film blanc et noir.

C'est dans ce dernier effort qu'il mesura d'un coup sa déchéance.
Ses muscles avaient fondu, les fils blancs s'étaient multipliés dans sa chevelure, un sentiment d'immense fatigue l'accablait continuellement. Il n'était même plus révolté contre cet état : on aurait dit qu'il n'en avait plus la force, psychiquement.
Il survivait dans un état de faiblesse constante, sans idées il finissait par se désintéresser de ses affaires sans projet, si ce n'est celui qu'il avait fait de se faire transplanter, mais au fil des jours, avec moins d'espoir en une réhabilitation prochaine grâce à cette intervention.
Il conduisait lentement pour une fois. Probablement parce qu'il percevait, comme Ginette, qu'ils vivaient un instant privilégié : seuls dans la cellule de leur voiture (la voiture est le dernier salon d'isolement du monde moderne), autonomes encore, alors qu'ils allaient être séparés et livrés à d'autres.
Il lâcha le volant d'une main et sortit d'une poche de sa veste un petit "Panda" en peluche, noir et blanc, qu'il avait rapporté d'un de ses voyages pour l'offrir à son fils qui, depuis, ne l'avait jamais quitté. « Tiens, garde-le bien ! » lui avait dit son fils en l'embrassant quelques instants auparavant.
Des larmes lui vinrent aux yeux qu'il refoula. Il se gara soudain sur le bord de la route en s'arrêtant assez vivement : des conducteurs surpris manifestèrent leur réprobation.

- « Ecoute, chérie, je veux te dire... s'il m'arrive quelque chose... il faut que tu te remaries... c'est mieux pour toi et pour les enfants. »

 « Chris, je t'en prie... »

 « C'est d'accord ? » reprit Christian comme s'il avait besoin de cela pour être définitivement rasséréné.

- « C'est d'accord chéri... »

Ils s'embrassèrent longuement, comme pour la dernière fois.
Des automobilistes passaient en trombe en klaxonnant, d'autres en faisant des mimiques ironiques, ou positivement furieux d'être obligés de dévier leur trajectoire pour ce qu'ils croyaient une simple histoire d'adolescents impétueux...

- « Pauvres cons ! » lâcha Christian, en reprenant le volant.

Ils ne se dirent plus un mot jusqu'à l'hôpital : ils gagnèrent ensemble le service où devaient commencer les préparatifs de l'intervention.
Pierre ne fit qu'entrevoir Ginette au retour de Marseille, en traversant le hall de l'hôpital, chargé de son précieux fardeau : le cœur dans un container servant de glacière. Un signe de la main au passage : pas de temps à consacrer au discours. Elle répondit d'un signe de la tête.
Tout était prêt à l'arrivée de Pierre au bloc opératoire : le thorax ouvert du malade ce n'était déjà plus "Christian" d'où sortaient les tubes le reliant à la circulation extracorporelle, l'équipe attentive, prête.

 « Tout va bien ? » s'informa-t-il en commençant à se brosser les mains.

- « Pas de problème, » lui répondit son collègue, « il était temps de lui changer le moteur, ses coronaires sont un vrai chapelet de calcaire ! »

L'anesthésiste, gêné, s'approcha de Pierre :

- « Il a voulu prendre ça avec lui... Qu'est-ce que j'en fais ? » dit-il en montrant le petit panda en peluche que Christian avait emmené au bloc opératoire, son seul bagage avec la chemise qui le revêtait.

Pierre sourit à ce qui pouvait passer pour un enfantillage de son ami. Il reconnaissait maintenant le petit animal que Guy, le fils de Christian, gardait le plus souvent dans la main, comme une sorte de manie qui rattache à la prime enfance et que certains ne quittent qu'à regret. Cela avait dû lui coûter un peu et Pierre comprenait bien que Christian ait eu scrupule à trahir ce geste en l'abandonnant, contrairement certainement aux recommandations du gamin.
Cela faisait aussi partie du personnage de Christian d'agir à sa guise, au mépris de ce que l'on pourrait dire ou penser.

- « Bon, je suppose que la seule chose à faire serait de le stériliser, cela serait plus prudent pour la période postopératoire : ça traîne partout ces machins-là. »

Pierre retrouvait l'atmosphère de joie qui accompagne chaque transplantation. Malgré les yeux rouges des infirmières qui avaient déjà dix heures de bloc, malgré la fatigue qui faisait s'asseoir l'instrumentiste lorsque cela était possible sur un haut tabouret recouvert d'un champ stérile.
Même après cent greffes, il y a toujours une ambiance différente des autres opérations à cœur ouvert. Peut-être parce que chacun sent au plus profond de soi que cette transmission de la vie a un caractère différent et que c'est à une renaissance que l'on assiste.
Gestes sauvages mais précis qui découpent le cœur que l'on enlève. L'autre, le greffon, est extrait de la glacière et de ses enveloppes de protection stériles. Il est déjà en place et les sutures s'effectuent rapidement, sans hâte mais sans perte de temps.

Et lorsque l'aorte déclampée délivre le sang dans le nouveau cœur, celui-ci fibrille parfois initialement, en mouvements rapides, désordonnés, pour soudain s'interrompre et se mettre à battre régulièrement, en rythme large et puissant, Pierre ne pouvait s'empêcher de penser alors aux applaudissements de la fin d'un concert, d'abord anarchiques et violents qui se muent tout d'un coup en des battements synchrones emplis de joie.
Prudemment la circulation artificielle fut poursuivie quelque temps, réchauffant aussi le malade dont la température avait été abaissée, puis on l'arrêta sans problème et le reste de l'opération ne fut que routine, jusqu'au transfert en soins intensifs où chaque opéré doit passer quelques jours.
Ce n'est qu'après s'être assuré que tout était en ordre après l'installation de son patient dans la chambre particulière d'isolement réservée aux greffes en soins intensifs et avoir donné les indications thérapeutiques pour les premières heures que Pierre se rendit enfin auprès de Ginette qui l'attendait dans la salle réservée à cet effet, à l'entrée du bloc opératoire.
Son sourire et sa tranquillité rassurèrent immédiatement Ginette qui s'était levée à son entrée.

 « Tout va bien, pas de problème. »

- « Merci, répondit-elle, très simplement, un peu pâle. Tu sais, Pierre, reprit-elle après un instant, il faut qu'il vive... on en a tous tellement besoin et puis... il était tellement malheureux ces derniers temps ! »

 « Je sais, dit Pierre, mais tout va bien maintenant. Ce que tu as de mieux à faire, c'est d'aller dormir et rassurer tes enfants. »

- « Ils sont chez mes parents... Tu me diras, dis, si quelque chose ne va pas ? »

 « D'accord, je t'appellerai, mais pour l'instant, va te reposer. »

Christian émergea des brumes de l'anesthésie progressivement. Avant de prendre conscience de l'entourage, ce furent ses propres sensations qu'il commença à analyser. Tout d'abord, ce tube qu'il avait dans le nez et la trachée et cette horrible machine qui lui imposait sa respiration. Il tenta de bouger un membre : il se sentit lié, ligoté, incapable du moindre mouvement.

- « N'essayez pas de bouger, laissez-vous faire, ne luttez pas contre le respirateur, tout va bien, » lui dit l'infirmière calmement et lui souriant...

Christian essaya de se détendre, pour « suivre » la machine comme lui demandait l'infirmière, mais, plus il essayait, plus il lui semblait que ce respirateur lui imposait un mouvement contraire à son attente.

- « Il va peut-être falloir le curariser à nouveau, ou le mettre en ventilation spontanée, » dit l'anesthésiste,  « il a l'air pratiquement réveillé. »

Christian essaya de penser à autre chose qu'à cette machine infernale. Tout d'abord, il prit conscience de la puissance de ses battements cardiaques, d'une pulsation oubliée dans la poitrine et dans les oreilles.
Cela faisait de longs mois qu'il n'éprouvait plus cette sensation. Il ne souffrait pas. Il éprouvait cependant l'impression d'attaches multiples, comme Gulliver prisonnier des lilliputiens : non seulement de ses mains, mais ce tube dans le nez et la trachée, un autre dans la bouche et l’œsophage, une sonde urinaire attachée à son sexe, des drains sortant de son thorax et de multiples tubes enfoncés dans ses veines, son artère du bras. Il prenait conscience de tout cela progressivement, par bribes, puis d'un coup réalisa qu'il était vivant, ce qu'il n'avait concrétisé jusqu'alors...

- « Ça a marché donc,  » se dit-il et en même temps il fut surpris que cette opération qu'il redoutait quand même énormément ne fût... que cela. Il s'attendait à pire.

Il entendit l'anesthésiste égrener les résultats des examens biochimiques qui, répétés toutes les trois heures, suivaient l'évolution de son état. On discutait de son cas à haute voix « en dehors », à côté de lui, comme s'il n'existait pas puisqu'il ne pouvait bouger ni respirer seul. Comme pour rappeler sa « présence », il remua la jambe.

- « Je pense qu'on va pouvoir le mettre en respiration spontanée, les gaz du sang sont parfaits et la radiographie est excellente,» déclara une voix dont il ne voyait l'origine.

- « Tout plutôt que cette machine », rumina Christian intérieurement et il attendit la suite des évènements.

La situation était bien plus supportable, en effet, sans la contrainte de la machine. Après quelques heures d'observation dans cet état, l'anesthésiste autorisa enfin qu'il fut extubé : qu'on lui retirât le tube qu'il avait dans le nez et la trachée. Il put enfin parler :

 « J'ai soif », dit-il comme premiers mots...

- « Vous ne pouvez boire encore, mais on va vous humecter la bouche », répondit l'infirmière.

Il reprenait peu à peu l'autonomie de son corps. Malgré sa situation encore inconfortable, il se sentait parcouru d'une vigueur nouvelle qu'il ressentait déjà très positive.
Pierre entra dans la chambre, masqué par mesure de précaution, mais les yeux rieurs et heureux.

- « Comment vas-tu vieux forban ? » demanda-t-il au malade.

 « Regarde, c'est la forme ! » répondit Christian en montrant l'éminence qui pointait sous les draps, à l'endroit de son sexe...
Chapitre 7 : Clapeyto, Paradis.


Appuyé contre le vieux mur du chalet, tirant par petits coups sur sa pipe, Pierre suivait la lente progression de son ami dans les sinuosités du sentier qui montait jusqu'à lui.
C'est un vieux chalet d'alpage. Rien du confort et de la coquetterie d'un chalet suisse de bois. Non, il s'agit là d'un rude chalet de pierres, de ces mêmes pierres qui roulent de la montagne et qui l'entourent ; il est si bien profilé dans la ligne de pente pour se faire oublier des avalanches, qu'on pourrait croire qu'il n'est que le résultat d'un agglomérat de rocs simplement mieux organisés là qu'ailleurs. Ces chalets ne servaient autrefois que d'abris aux bergers et bêtes durant l'été, au cours des nuits ou lors des orages violents à deux mille cinq cent mètres d'altitude, dans le Haut-Queyras. Ils sont aujourd'hui abandonnés mais restent toutefois attachés à la famille qui les possédait : c'est le coin de paradis qu'il leur reste.
Il n'y a pas si longtemps que l'usage des alpages d'été s'est éteint dans ces coins de montagne : pas plus de vingt ans ! Alors, les femmes et les enfants montaient en alpage avec le troupeau familial dès le début de l'été. Suivaient les poules, les lapins dans des cages, le tout huché avec quelques ustensiles de ménage et d'autres provisions sur ces charrettes à foin que traînaient des chevaux dans le temps, puis des tracteurs, formant un joyeux cortège. Le soir, les hommes redescendaient dans le village pour « faire les foins » et engranger pour l'hiver. Ils ne rejoignaient le reste de la famille qu'après le quinze août, pour faire alors les foins du haut. Enfin, tout le monde redescendait en septembre, quand la montagne commençait à s'assécher, se refroidir, en s'entourant d'un silence presque inquiétant annonçant l'hiver, la lumière même semblant déjà froide.
Ces trois mois restent, pour tous ces gens qui les passaient là, l'épisode le plus lumineux de leur existence. Des souvenirs de femmes et d'enfants, car devenus adultes, les hommes ne bénéficiaient plus de ces merveilleuses vacances : ils restaient dans la vallée, pour les travaux des champs. Et comme il n'y a pas encore si longtemps qu'il en était ainsi, chacun garde le secret espoir que ce temps peut revenir, qu'ils retrouveront ce paradis que leur a fait perdre la mécanisation et la rentabilité de leurs entreprises... même s'ils savent bien que c'est impossible.
Pierre se considérait privilégié et heureux qu'un de ces montagnards ait accepté de lui louer l'été, n'importe quand, lorsqu'il le pouvait, ce vieux chalet qui aurait fait rire ceux qui ne le voyaient que dans son cadre habituel de vie.
Ce qu'il retrouvait là : une simplicité fondamentale d'existence qui était le contraste et le besoin le plus nécessaire à la complexité de ses soucis quotidiens. Dès qu'il pouvait s'échapper, c'est là qu'on était sûr de le trouver. Encore faudrait-il envoyer un hélicoptère ! Pas d'électricité, pas de téléphone, inaccessible, donc l'alibi parfait pour la détente...
Les seules préoccupations n'étaient que d'ordre de la vie ou survie toute simple à créer chaque jour. Allumer le feu dans le poêle de montagne dès le réveil, l'eau pour le café puisée dans le ruisseau d'à côté (une source pour la vaisselle, une autre pour le pastis, plus fraîche avait dit la femme du propriétaire), puis la toilette dans le même ruisseau et c'était le début d'une journée absorbée par... les simples choses de la vie, rien d'autre. Le silence n'était troublé que par le cri des marmottes qui semblaient chaque jour s'habituer davantage à sa présence. Un soir, la veille de son départ, elles étaient toutes descendues de la colline, tout près du chalet, comme pour le saluer... Parfois, un avion à réaction traversait le ciel d'un bleu intact, en laissant son sillage blanc, seule évocation du monde d'en bas...
Partout à l'entour, la chaîne des montagnes, véritable décor du cirque dans lequel il se lovait, ne songeant à les gravir plus par devoir (allons, il faut secouer cette flemme !) que par besoin de les dominer.
Il aurait pu, il aurait dû peut-être, descendre la pente et rejoindre son ami qui peinait en montant. Il n'en avait guère envie, d'abord parce qu'il se sentait trop bien au soleil. D'autre part, les discussions qu'il avait avec son ami étaient basées sur une certaine sérénité... il ne voyait pas ce qu'ils auraient pu se dire en montant l'un derrière l'autre un sentier de montagne. Enfin, il avait un rôti qui cuisait dans le four de la cuisinière de fonte. Il n'était pas question qu'il brûlât, son ami est un fin gourmet et c'était une assez bonne excuse.
Son ami François Paradis  il souriait en pensant à lui  était Jésuite.
Pierre, qui était protestant, avait d'abord apprécié dans le père Paradis, aumônier des étudiants en médecine lorsqu'il le connut, sa virtuosité intellectuelle doublée d'une honnêteté totale à discuter de tout, même des positions de l'Eglise, ce qui l'intéressait au premier chef lorsqu'il était étudiant. Et, au terme d'une discussion serrée, philosophique ou dogmatique, la Foi tout simplement qui tombait de lui, surprenante, comme si on l'avait oubliée à travers le discours.
Un des grands sujets d'alors, sur lequel Pierre s'aiguisait à entraîner « son » père Jésuite pour le mettre en porte-à-faux, était la guerre d'Algérie et la position équivoque parfois de l'Eglise catholique dans le conflit.
Pierre était tranquille : l'Eglise protestante s'était nettement déterminée dans le conflit et il ne comprenait pas les messes dites, et les bénédictions des combattants qui partaient brûler les villages au lance flamme... Paradis se taisait le plus souvent, ne portant pas de jugement.
Puis la guerre se termina, l'indépendance de l'Algérie fut proclamée. Un beau jour, dans son petit appartement aménagé dans un grenier, Pierre avait vu débarquer Paradis qui venait faire ses adieux :
« Je pars pour l'Algérie, c'est maintenant qu'il faut y aller... » avait dit le Père, et Pierre avait compris cette belle leçon d'humilité, quand la critique est facile et le simple courage le grand courage de l'action lorsque tout semble perdu. Cet épisode avait scellé leur amitié.

Le Père arrivait maintenant à portée de voix et ils s'étaient vus.

 « Salut ami ! » cria Paradis un peu essoufflé.
- « Salut Père ! » répondit Pierre.

Malgré les ans, ils avaient gardé leurs rapports du temps où l'un était aumônier et l'autre étudiant. De même, le Père tutoyait Pierre qui en revanche gardait le vouvoiement. Malgré les dix à quinze ans qui les séparaient, Paradis avait gardé une bonne forme physique, une certaine sveltesse : il fut bientôt là.

- « Eh bien, tu parles d'un nid d'aigle ! s’exclama-t-il.

- « C'est mon petit coin... de paradis », plaisanta Pierre et ils se mirent à rire.

- « J'espère que tu as mis le whisky au frais ! »

 « Non, ici c'est le pastis : à cause de la source ! Ça fait partie du décor... et puis il n'y a pas de glaçons dans le frigidaire ! »

Ils furent bientôt à table, servie en pleine nature au milieu des montagnes, alternant des récits des évènements de chacun depuis leur dernière rencontre, avec de grands silences où chacun jouissait pleinement de la beauté du décor qui les entourait. Pierre présenta « ses » montagnes, « ses » sources, « ses » marmottes comme s'il faisait le tour du propriétaire. Mais chacun savait que ceci n'étaient que les hors d’œuvres : ils avaient gardé tous deux le goût des discussions « en profondeur »... c'était peut-être même ce qui les rassemblait une à deux fois l'an, comme une sorte de besoin réciproque. C'est le Père qui amorça le débat :

 « Alors, tu fais toujours autant de greffes ? On n'en entend plus parler. C'est de la routine maintenant ! »

Le Père avait connu en vingt ans toutes les étapes de la recherche de Pierre les premiers chiens opérés, les premiers résultats, les premières tentatives humaines. Son évocation de la « routine » avait un petit air de provocation que Pierre ne laissa pas passer.

 « La routine, si l' on veut... la routine en ce qui me concerne oui, mais qui chaque fois repose sur un drame, une catastrophe, pour le receveur d'abord, et le donneur ensuite... »

 « C'est un problème incontournable », reprit le Père, « mais je pense que le loi française est bonne en ce qui concerne les comas dépassés. »

- « Ce n'est pas à moi de vous rappeler qu'il y a la loi et qu'il y a les hommes !»

- « Oui mais il faut dissocier les problèmes : la mort de ces personnes dont tu prélèves le cœur n'est pas de ton ressort. C'est le problème de la mort de l'Homme avec tout ce que cela représente : le fait de prélever le cœur d'un être en coma dépassé te place au delà du phénomène... »

Toujours cette façon rigoureuse d'analyser une situation, ne niant pas le problème ou le dogme, mais resituant chaque chose à sa place. En outre, le père Paradis n'avait jamais hésité à assimiler la mort de l'être à celle de son cerveau, position qui fut en son temps d'avant-garde et sur laquelle d'autres églises trébuchent encore.

- « Notre acte de transplantation du receveur est un refus de la mort, on ne peut pas nous demander de la refuser dans un cas, l'accepter dans l'autre, » s'exclama Pierre.

- « Si tu avais la possibilité d'agir dans l'autre cas, tu le ferais. Pour le moment, ce que tu fais, c'est soigner des hommes et leur apporter ce que tu sais, un point c'est tout. Le refus de la mort c'est ton métier, sans quoi tu n'aurais rien à y foutre ! » rétorqua le Père, bourru.

- « Je sais bien que vous avez raison globalement. Mais je tiens à garder sensible en moi la notion que toute cette opération repose sur un geste qui est le plus grand qu'on puisse demander à une famille qui vient de perdre un être aimé. Non mais, vous vous rendez compte l'autre jour, j'ai prélevé le cœur d'une jeune femme qui a été tuée par un chauffard en voiture alors qu'elle marchait sur le trottoir, son enfant dans les bras. Les deux ont été tués. Vous saisissez ? Vous comprenez ce que je veux dire ?
Qu'est-ce qu'on leur demande aux gens ? D'être des saints ? »

Le Père était ému et garda le silence un instant pour conclure :

- « L'Homme est toujours plus grand qu'on ne le pense... »

Un ange passa. Un nuage voila le soleil et les fit frissonner, peut-être à cause de l'air toujours frais en altitude.
Pierre alluma une pipe, Paradis une cigarette dont il faisait grande consommation.

- « J'ai quand même... une sorte de bonne nouvelle », reprit Pierre pour détendre l'atmosphère, « je sais pourquoi je fais des greffes cardiaques... »

Le Père le regarda interloqué. Pierre était content de son effet, il prit son temps pour rallumer sa pipe et reprit au bout d'un moment :

« Oui, je sais, il y a l'évidence, même très belle et très simple : on rend la mère à ses enfants, le mari, le père... pour l'enfant, c'est déjà moins clair : c'est toute sa vie qu'il va falloir lui fabriquer... Mais pour les personnes âgées, disons au-delà de cinquante ans, j'ai eu la surprise de me voir poser la question par un patron cardiologue qui tient bien la route.
« Ne pensez-vous pas qu'à cet âge, à notre âge, a-t il précisé, nous avons assez fait le tour de la vie ? A quoi rime le jeu de repartir pour un tour ? »

- « Ma première réponse a été un peu brève, sèche, et disons-le, conventionnelle : « Ce n'est pas à nous de décider de la fin d'une vie », attitude assez proche du dogme de l'Eglise, pas vrai ? » dit Pierre avec un clin d’œil.
« Pourtant cette question m'est souvent revenue à l'esprit. Il est sûr que si l'on regarde la vie de nos concitoyens, que ce soit métro-boulot-dodo, ailleurs boulot-auto-vacances ou week-end à la télé, il n'est pas évident que prolonger le jeu de dix ans représente un gain pour l'humanité, pour le malade tout simplement. C'était cela le vrai sens de la question du cardiologue. La réponse m'est venue des malades eux-mêmes : je l'avais pressenti moi-même, mais le fait m'a été confirmé par la psychologue qui les revoit tous systématiquement quelque temps après la greffe : à côté de chaque histoire personnelle qui dépend de chaque malade, il existe un trait commun pour tous, une sorte de langage commun : ils ne voient plus la vie de la même manière. Ils redécouvrent le visage de leur épouse, de leurs enfants, les roses de leur jardin et la valeur d'un arbre dans la prairie. Leur rapport avec leur profession, l'argent est changé. Certains ne peuvent plus supporter la mesquinerie de leur profession antérieure. Le sens commun de leur mouvement est celui d'une ouverture, une tolérance envers les autres et les évènements...
Au fond, je milite dans les instances de la société pour qu'ils ne soient pas considérés comme des mutants et qu'ils retrouvent une place normale dans celle-ci, mais c'est un peu un langage de bois : je crois, moi, que ce sont des mutants et qu'ils sont là pour nous apprendre à voir notre vie différemment ; alors qu'il semble impossible de changer la société, ils nous montrent comment on peut la vivre belle et renouvelée... Au fond, c'est peut-être ça que vous appelez « la grâce » ? » lança Pierre, comme pour piquer le Père et donner plus de légèreté à son propos.

- « Jusqu'à plus ample information, la grâce est un don du Seigneur », remarqua Paradis, et finalement, pragmatique : « n'est-ce pas une réaction normale pour quelqu'un qui a frôlé la mort de près ? »

- « Peut-être», répondit Pierre, « et j'ai déjà vu le problème sous cet angle. Ce n'est pas la seule circonstance où des hommes se tirent d'un mauvais pas -un accident de voiture, un camp de concentration ou d'extermination- mais dans le cas de la greffe, il n'y a pas d'intervention ou d'agression extérieure qui provoque la fin. Non, c'est simplement l'évolution naturelle des choses qu'on interrompt brutalement par la transplantation. Autre point commun à tous : ils sont en général en grande forme après la greffe. Au total, c'est un groupe très homogène comme dirait un statisticien, d'où peut-être une certaine unicité dans le vécu psychologique... »

 « Tu dis qu'ils ont une plus grande tolérance à ce qui les entoure ? »

- « Je vous vois venir, c'est peut-être simplement un effet des drogues? 
Cela plairait à Laborit : les drogues qui induisent la tolérance aux greffes, induisent du même coup une tolérance psychologique du milieu environnant de l'individu... c'est moins poétique ou métaphysique, ça n'est pas moins intéressant sur le plan spéculatif et scientifique... Néanmoins, il n'y a que le résultat qui compte, quelle que soit la cause¨: cette nouvelle façon de voir la vie, c'est peut-être ça la bonne réponse à mon patron cardiologue... »

- « Oui », répondit Paradis, songeur, « es-tu sûr cependant que c'est pour ça que tu
greffes ? »

- « Ça, je ne le sais pas, répondit Pierre... Non, reprit-il après un moment de réflexion, ce serait trop beau, une sorte d'image d'Epinal, si vous voulez. En fait, quand je m'interroge, quand on m'interroge sur ma motivation, honnêtement je ne vois dans ce que je fais que des motivations personnelles. Rien de l'image classique du médecin des pauvres et des affligés qui se défonce jusqu'au bout... non. Et si l'on considère ces motivations personnelles, je ne crois pas non plus qu'elles soient d'ordre... sentimental ou de charité, si vous voulez.
Ce n'est pas non plus, par exemple, parce que mon père est mort des conséquences d'un problème cardiaque... j'avais commencé l'approche de la transplantation cardiaque avant cela. Donc, je crois en toute honnêteté qu'il s'agit là d'une motivation purement scientifique ou professionnelle, si vous voulez, avec notamment cette composante particulière du chirurgien qui, par définition pourrait-on dire, refuse « l'évolution naturelle », disposition qui, par opposition et en schématisant, serait la position des médecins... Je ne sais pas si on peut aller plus loin dans cette analyse mais le sentiment que j'en ai profondément correspond vraiment à cela. Sans doute, en fin de compte, un défi à la mort, mais qui est très estompé, comme englobé dans le reste de l'action, et qui est la toile de fond commune alors à bien d'autres, une sorte de paramètre constant, si vous voulez... C'est pourquoi j'ai toujours tendance à ramener le problème de la motivation à des raisons personnelles, pour les décortiquer du concept embellissant dont on les entoure habituellement, et ramener ce métier au niveau d'un autre avec ses exigences qui lui sont propres, de nature différente, mais pas fondamentalement différentes... « 
« Au delà des motivations personnelles, je pense que la transplantation représente beaucoup d'autres choses pour la vie des hommes », reprit Pierre.
L'acte de transplantation est des actions les plus avancées de l'Homme, mais elle en porte aussi les stigmates.
L'Homme sait intervenir sur la nature, mais il ne sait pas très bien ce qu'il fait...
« Medawar disait », poursuivit Pierre, « les chirurgiens ont réussi des greffes, car ils ne savaient pas que c'était impossible ! C'est vrai que nous savons intervenir sur la nature en réalisant une greffe, et que l'on ne sait pas vraiment ce que l'on fait. Mais c'est encore plus important, lorsqu'on y réfléchit, de réaliser qu'on intervient dans le destin des Hommes et que l'on ne sait pas davantage ce que l'on fait.... L'Homme peut tout, n'est-ce pas ? y compris tuer le fils de Dieu... c'est ça le message ? « Pardonnez leur, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font » ? »

- « C'est ça la grandeur de l'Homme et son mystère », répondit Paradis. « Réponds à cette question, et tu auras répondu à celle qu'il se pose depuis le début de l'humanit酻

 « Kant disait : il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des solutions.
Je dirais plutôt : toutes les réponses sont simples, il suffit de poser la bonne question. Malheureusement, le destin de l'homme n'a rien à voir avec un problème scientifique... Il semble que l'on soit frappé de cécité, d'imbécillité pour poser la seule question, la bonne, la vraie question... La pierre qui roule sous nos pas en sait peut-être plus long que l'homme sur l'Univers..
On sait maintenant doter la matière de mémoire, peut-être ce caillou possède-t-il déjà une forme da mémoire... C'est pourquoi j'aime, peut-être, ce silence minéral qui nous entoure... »

C'était fini. La discussion s'interrompit et les deux hommes s'enfoncèrent pour un temps dans leurs pensées.
Non que le sujet fut épuisé, mais parce qu'il ne fallait pas aller au delà d'une certaine limite. La dépasser devenait un épanchement, un signe de faiblesse, une faiblesse tout court. Et ni l'un ni l'autre ne cherchait à la faire apparaître. Tous deux avaient leur travail à accomplir, à poursuivre. Et le soir tomba, dés que le soleil bascula derrière la montagne au bas de laquelle se trouvait le chalet. Les nuages s'embrasèrent de feu dans une majestueuse grandeur. Un rayon vert apparut quelques instants entre le bord de la montagne illuminée et le reste du ciel qui n'était qu'or.
Parce qu'il avait fait très chaud dans la journée, l'ombre paraissait tout à coup plus froide qu'elle n'était, bien que les montagnes opposées au torrent fussent encore illuminées par le couchant.
 « Il va falloir allumer le feu », dit Pierre; mais ils repoussaient tous deux l'instant de l'action, comme si le spectacle de la nature n'était pas tout à fait terminé.
En effet, dans le creux du cirque le berger ramenait son troupeau, et les brebis dans l'ombre, se confondant avec les rochers de même couleur, créaient comme une sorte de paysage mouvant, une lente coulée d'avalanche.
Le son arrivait en retard : les cloches des bêtes et les aboiements des chiens. Déjà la cabane du berger fumait : c'était une autre vie qui débutait, dominée par l'homme alors que le soleil avait prévalu quelques instants auparavant.

 « J'aimerais terminer ma vie ici », dit Pierre.

« Une seule année, mais complète... Voir apparaître l'hiver; vous savez, en automne, c'est déjà presque mort ici : il n'y a plus d'herbe, grillée ou tondue par les moutons. Et surtout, le silence est encore plus profond : pas un insecte, pas un oiseau ; les marmottes sont déjà dans leur terrier dès la fin octobre.
C'est un silence qui ressemble à l'attente de quelque chose de grand, comme un spectacle, le silence qui précède l'événement. Et cet événement, c'est l'hiver.
Voir apparaître la première neige et ensuite... tenir.
Tenir le coup, résister pendant tout un hiver, avec les orages, les avalanches, le vent et le froid qui descend ici jusqu'à moins trente. Je me fais probablement des illusions, mais j'ai l'impression que ce doit être exaltant.
Et enfin voir arriver le printemps : les premiers crocus, les premiers oiseaux...
On peut mourir alors. Il n'y a plus de raison de recommencer quand on a vu tout cela... »
Chapitre 8 : Mesenbraum, la conférence.
Pierre apprit que Conrad Mesenbraum, un chercheur qu'il avait connu à New York, devait venir à Paris pour tenir une conférence-expérience devant un petit cercle d'initiés.

Lorsqu'il avait rencontré Conrad pour la première fois, celui-ci effectuait un séjour d'une année comme résident en psychiatrie dans "l'Ile aux fous", ainsi que l'appelait Pierre.

Pour gagner cette île, il suffisait de quitter l'enchevêtrement d'autoroutes entre Manhattan et le Bronx pour descendre dans une spirale sur une île de l'Hudson, franchir une barrière où s'effectuait un contrôle d'identité, et l'on était désormais dans l'île aux fous, entièrement consacrée aux malades mentaux.

Déjà à cette époque, bien des thérapeutiques appliquées aux malades étaient considérées comme des drogues appréciées : elles faisaient l'objet d'un marché clandestin important entre les infirmiers, les malades et l'extérieur ; dés le 24 de chaque mois, il n'existait plus la moindre thérapeutique pour les malades, l'approvisionnement étant rigoureusement contingenté ; l'ambiance était alors assez agitée, violente, « sportive » comme disait alors Conrad avec une pointe d'humour.
Par la suite, Conrad s'était orienté vers l'étude des comportements et travaillait en recherche sur des modèles animaux : les souris, à l'instar de Carrel quelques décennies plus tôt.
Le sujet de sa présentation : « Comportements de groupe : caractères traditionnels et accidentels », n'intéressait pas particulièrement Pierre. Ce qui lui faisait renouer avec Conrad, outre le plaisir de le revoir après tant d'années, c'était une hypothèse qui le poursuivait depuis quelques temps dans sa propre activité : la ciclosporine a-telle un effet sur le comportement, comme il l'avait évoqué avec le père Paradis ?
C'était intéressant en soi, mais surtout sur le plan fondamental : si une drogue induit une tolérance biologique à l'organe étranger, et en même temps une tolérance psychologique accrue à l'autre, [cela autorise] à citer des faits et des expériences sans avoir à les montrer. Beaucoup plus simple, rapide et sûr comme maniement.
Pourtant Conrad avait choisi ce modèle de présentation. Cela tenait peut être à son caractère joueur, aimant le défi, ou peut être à sa sûreté et au contrôle absolu de sa « manip ».
Bien évidemment le nombre d'invités était très restreint et Pierre devait sa chance d'y participer aux liens anciens qui l'unissaient à Conrad.
La rencontre fut chaleureuse. C'était comme une farce de se retrouver après vingt ans. Chacun fait la surprise à l'autre de se montrer, comme à une partie de cache-cache. La même notion de surprise : ici c'est le lieu de la cache, là c'est la façon dont chacun vieillit, mais, dans les deux cas, la notion qu'on est toujours là, même si l'espace d'un instant, de vingt ans, l'autre a disparu.
Conrad était resté blond et svelte. Son regard bleu n'avait pas terni et restait rieur, provocateur. Ses manières seules avaient changé.
Ce n'était plus le jeune résident malicieux d'antan, mais un homme mûr dans la pleine possession de son environnement, et ses rapports avec la jeune assistante qui l'accompagnait en témoignaient, empreints d'autorité et de professionnalisme, Ils ne laissaient place à aucune hésitation, aucune interrogation ; la tension qui précède une démonstration était peut-être seule perceptible.

Conrad s'exprimait en anglais, bien que d'origine allemande, avec cette pointe d'accent dont ceux-ci ne parviennent jamais à se défaire.
Mais l'anglais, ou plutôt l'américain, était la langue du pays où il accomplissait sa vie scientifique, et c'était de plus la langue commune à tous les participants.

« Mesdames et Messieurs », commença-t-il, « il est devenu banal de constater que les comportements sociaux dans le monde d'aujourd'hui évoluent avec une rapidité foudroyante, alors qu'ils étaient considérés naguères comme représentatifs de modèles culturels caractéristiques des différents groupes de population qui les pratiquaient.
Lorsqu'on procède à l'analyse de ces nouveaux types de comportements, on constate un certain nombre de points communs : tout d'abord l'uniformisation de ces manifestations sur l'ensemble des pays, à tout le moins démocratiques ou considérés comme tels, de sorte que nous ne sommes plus en présence de mouvements caractéristiques d'une population donnée : il s'agit là d'une donnée du monde d'aujourd'hui dépendant de la facilité des modes de communication et de leur accessibilité qui entraîne une diffusion planétaire analogue aux phénomènes épidémiologiques des maladies infectieuses par exemple.
Quels que soient les motifs ou les motivations qui engendrent de telles mutations, on constate dans tous les cas que ces nouveaux types de comportements sont précédés par la constitution de groupes, de quelques individus à toute une génération, qui dans un premier temps échappent au contrôle du mode traditionnel d'éducation.
Nous vivons une époque charnière où l'on peut encore parler, au moins dans certains pays ou groupes sociaux, de modèles traditionnels d'éducation, représentatifs du passé culturel de chacun de ces groupes.

Il est particulièrement intéressant d'essayer de mettre en évidence un mécanisme de constitution de ce que nous appellerons un « groupe mutant », en s'efforçant d'individualiser les facteurs qui l'ont généré et leur puissance relative

Les modèles animaux offrent l'avantage de constituer des populations dépourvues de libre-arbitre, considéré comme l'apanage de l'homme, et des facteurs de civilisation qui sont aujourd'hui cités comme à l'origine de ces mutations. Ce sont donc des modèles parfaits pour étudier les comportements fondamentaux s'ils existent qui sont peut-être à l'origine du comportement humain.
De toute manière, ils constituent un modèle reproductible qu'il est possible d'utiliser dans l'industrie pharmaceutique comme test d'une efficacité éventuelle des diverses drogues sur les comportements.

Nous disposons de trois fratries de souris, 5 souris de chaque ; trois lignées de souris pures : C 57 B1,tachetées, les CBA, blanches et Black, toutes noires.
Ces trois fratries ont été élevées séparément, dans des pièces et environnements différents avec leurs mères respectives. Un mois après la naissance, un individu de chaque groupe est prélevé dans chacune des fratries : une petite tonsure sur le dos permet de les repérer.
Alors que leurs conditions de vie jusqu'alors étaient optimales, en nourriture, boisson et température, nous avons soumis ces trois souris à un stress commun : la température de la cage est abaissée à 10° centigrades, leur nourriture et boisson sont rares : juste le minimum métabolique pour les besoins.
Au cours de cette épreuve, les comportements individuels se manifestent : la souris tachetée, dominante, est toujours la première à se précipiter sur la nourriture ; la souris black, toute noire, se trouve au contraire constamment rejetée et s'amaigrit plus rapidement que les autres.
Au bout de huit jours, le stress est interrompu et chaque souris est replacée dans la fratrie d'origine, avec la mère, et elles sont acceptées sans problème ; chaque individu a retrouvé rapidement sa place et rattrape le poids des autres du même groupe : la nourriture est plus qu'abondante et la chaleur d'environnement normale.
Ce sont ces trois groupes de souris A, B, C dans ces boites qui vous sont présentées aujourd'hui : on reconnaît parfaitement la souris test dans chaque groupe grâce à la petite tonsure que l'on a effectuée sur le dos de l'animal ; mais il est à remarquer qu'il n'y a aucune différence, au sein de la fratrie, dans le traitement de celui-ci.


Chacun s'approcha autour des boites de plastique, identiques avec leur grille et leur bouteille d'eau de distribution automatique. Les souris étaient calmes, habituées à être manipulées et regardées, ne paraissant pas le moins du monde incommodées par l'environnement, ni être conscientes de leur importance momentanée.
La blonde assistante s'écarta pour laisser plus de place à ceux qui ne pouvaient voir.

« Maintenant » reprit Conrad, « nous allons réaliser l'expérience.

Evidemment, je vous demande de bien vouloir croire que je n'ai pas encore effectué avec ce lot de souris, le test auquel je vais les soumettre ; une notion d'entraînement n'aurait aucun intérêt ; mais, bien sur, j'ai déjà fait cette manipulation maintes fois avec d'autres groupes de souris.

Nous allons donc soumettre l'ensemble des trois lots de souris à un stress constitué par des ultrasons à une fréquence de 30 000 hertz par seconde. »

L'assistante fit alors pénétrer les quinze souris dans une grande boite carrée, recouverte de verre, munie latéralement d'un générateur d'ultra-sons.
Le groupe d'auditeurs se pressa autour de la boite ainsi que l'assistante qui, cette fois, voulait voir : peut être était-elle moins sûre que son patron de la démonstration ?
Conrad restait à l'écart pour laisser la place.
Les trois groupes de souris, un instant séparées, se mélangèrent apparemment indifférentes à leurs différences.
Conrad mit en marche le générateur d'ultrasons.
Instantanément, les souris s'agitèrent. D'abord inquiètes, se déplaçant très rapidement, se dirigeant vers les coins ou les parois de la boite auxquelles elles s'accrochaient comme pour s'échapper.
Puis, elles commencèrent à s'agresser, se mordre, et, soudain, chacun s'aperçut, avec des exclamations qui firent place au silence de la tension et de l'attente, que les trois souris marquées de tonsures s'étaient réunies et luttaient maintenant contre l'ensemble des trois fratries.
Les auditeurs attendirent encore un instant pour s'assurer qu'ils n'étaient pas victimes d'une impression, d'une illusion... Puis les applaudissements fusèrent avec des rires et des exclamations de félicitations, chacun avec l'anglais dont il disposait :

« Formidable ! Congratulations ! Fantastic ! »

L'assistante était épanouie, Conrad heureux, mais toujours grave et maître de lui-même.
Lorsque le silence fut rétabli, le générateur d'ultrasons arrêté, Conrad reprit son discours :

« Avec cette expérience, nous avons pu mettre en évidence la constitution d'un groupe transgressant les règles du comportement de la fratrie d'origine.
Les circonstances de création de ce groupe ne sont pas nécessairement gratifiantes ; dans le cas particulier, il s'agissait d'un stress composé d'une réduction alimentaire et de froid.
Les souris témoins de ce test peuvent être considérées comme « marquées » et cette épreuve aboutit à la constitution d'un groupe, même si chaque individu retrouve pendant plusieurs semaines sa place d'origine.
La puissance de ce marquage est supérieure à celle inculquée par le mode habituel d'éducation.
Il s'agit là d'un modèle expérimental qui peut servir à l'étude et réflexion des modèles humains.

Je vous remercie, Mesdames et Messieurs. »


Les applaudissements enthousiastes s'élevèrent, bien que l'assemblée fût réduite.
Conrad consentit à sourire et, quittant l'organisation formelle, chacun entoura l'orateur avec des questions, comme on entoure un artiste dans sa loge.
Au milieu de ce brouhaha, l'assistante prévoyant que son patron allait lui échapper pour plusieurs heures, se haussa sur la pointe des pieds pour lui demander :


 « What about the mice ? » Que fais-je de ces souris ?

- « Terminate them, the experiment is over » répondit Conrad...


« Terminate them » ! « Quel terme pudique et hypocrite ", songea Pierre. On est toujours gêné pour exprimer le fait qu'on tue des souris, l'expérience terminée. Le terme de sacrifice est aussi employé. « Terminate them » l'est plus souvent aujourd'hui et s'accorde mieux avec la fin d'une expérience..."
Chapitre 9 : le drame.

Pierre reconnut instantanément l'écriture sur la longue enveloppe. Il avait toujours eu cette mémoire curieuse des écritures, associées dans son esprit, aux personnes les possédant, comme un trait de leur caractère, de leur psychologie. Cette large écriture, avec quelques lettres malhabiles, voire immatures, isolées dans un contexte bien maîtrisé : c'était celle d'André, même s'il ne l'avait lue depuis trente ans.
La secrétaire avait décacheté l'enveloppe, et vérifié qu'il ne s'agissait pas d'une demande de formalités : d'un coup d’œil, elle avait dû saisir le poids de cette lettre, et c'est avec une lourde gêne, comme si elle se sentait responsable, qu'elle la présentait :

« Cette lettre est d'un de vos amis, je m'excuse... »

Le premier mouvement de plaisir à retrouver un ami depuis longtemps perdu fit place à une coulée de glace dans le cœur de Pierre.

"Cher ami, disait la lettre, je sais que tu fais des greffes de cœur depuis quelques années. J'ai appris cela dans les journaux. Nous en avons souvent parlé à la maison, en famille, avec les enfants, et je trouve cela admirable... Je ne sais comment te le dire, mais sache que mon fils s'est tué en moto il y a huit jours, à Marseille... On m'a dit que le cœur avait été prélevé et greffé à Lyon. J'étais d'accord et j'ai su instantanément que c'était toi. C'est dur, surtout pour Annie. Pour moi, cette disparition se noie dans une grisaille de stupidité et d'incohérence. J'aimerais cependant, si cela est possible, bien que je sache que ce n'est pas l'usage en France, rencontrer celui qui vit aujourd'hui des battements de ce cœur... pour retrouver un sens à tout ce qui l'a perdu... Ton ami. André."

Pierre laissa retomber la lettre.
« Merde ! » finit-il par dire, comme si la trivialité de l'expression lui permettait de repousser pour un moment encore l'insupportable grandeur de la situation.

Merde ! Un langage de combattant qui n'a plus le temps de voir où il met les pieds, sur quoi il marche...
Merde ! Quelle connerie... en pensant au Destin qui, à nouveau, réunissait les trois copains de la cour du lycée... Un instant il revit l'image de leur groupe, appuyés contre le mur au soleil, discutant en se marrant la plupart du temps. Il était sûr d'avoir une photo de cette scène.
«  Cette fois, on est bien piégés » murmura-t-il en pensant au beau visage de son ami, André, grave la plupart du temps, déjà, comme s'il savait.
Il n'était évidemment pas question qu'au dixième jour postopératoire de Christian, Pierre vienne lui parler de ce nouveau problème.
Il éprouvait, de toute façon, l'impérieux besoin de geler la situation. Devant l'emballement des évènements, la seule manière d'en reprendre le contrôle était un blocage rigide de cette nouvelle donnée.

Même dans sa propre tête.

Cela ne signifiait pas qu'il ne répondrait pas à André, bien sûr, pour lui expliquer, remettre à plus tard... Lui dirait-il déjà que c'était Christian qui avait reçu le cœur de son fils ? Il n'avait pas décidé encore.
Le gel tout d'abord. Recomposer le calme, le sourire pour retrouver Christian qui l'attendait comme chaque matin. Il n'y avait d'ailleurs pas de problème particulier dans cette période initiale de la greffe, les choses sérieuses ne commençant d'ordinaire que plus tard. Ils plaisantèrent à l'accoutumée et Christian, qui commençait à reprendre du terrain, en profitait pour essayer son charme sur la souriante infirmière.

Pierre écrivit enfin à André.

Cela ne faisait que quarante-huit heures qu'il avait reçu cette lettre, mais il lui semblait qu'une vie s'était écoulée depuis.
Une vie s'était effectivement écoulée depuis : celle du fils d'André, qu'il n'avait pas connu mais qu'il percevait comme une part de son ami retrouvée brutalement, atrocement.
Pierre se décida à lui écrire plutôt qu'à lui téléphoner, et enfin, lui dire la vérité d'emblée plutôt que remettre à plus tard une situation qu'il parvenait à peine à maîtriser.
Peut-être aussi pour demander à André son avis : fallait-il que Christian soit mis au courant ?

André répondit par retour du courrier. Une lettre toute simple et pudique où il disait comprendre la situation et qu'il ne demandait plus à rencontrer... Christian. Il était même d'accord pour que le secret fut gardé.

Les suites opératoires et le premier mois se déroulèrent normalement, sans complications inattendues.
La récupération physique de Christian faisait plaisir à voir et son scepticisme semblait pour une fois avoir fait place à un enthousiasme juvénile. En quittant l'hôpital, Christian glissa dans l'oreille de son ami :

 « Tu m'as joué un sacré tour : j'avais contracté une assurance-vie démente.
Maintenant, il va me falloir la payer ! »

Le jour de la sortie, Pierre put conclure au bas du dernier commentaire postopératoire :

« En somme, il s'agit d'une greffe toute simple et sans complications »...

Christian reprit très rapidement son activité professionnelle. D'une façon gloutonne, dévorante, et Pierre se demandait s'il s'agissait là d'une exultation retrouvée avec sa condition physique, ou bien l'expression d'une angoisse à accomplir le maximum pendant un temps perçu trop limité... cela ne lui plaisait pas. Ce n'était pas un équilibre, ce n'était pas la meilleure approche pour une nouvelle chance dans la vie.
Il s'en ouvrit à la psychologue qui suivait les transplantés :

 « En effet, dit-elle, la plupart des autres patients modifient leur comportement, d'une manière assez constante. Lorsqu'on analyse leur profil d'activité et psychologique avant la greffe, en essayant de se situer dans la période qui précédait leur maladie, on constate que le groupe de patients appartenaient à des catégories caractérisées par leur excès : soit d'opposition, soit au contraire, de soumission rapide à leur interlocuteur ou face à une situation.
Dans l'ensemble, la greffe modifie leur rapport avec l'environnement, de sorte qu'ils se situent dès lors dans une catégorie plus équilibrée que celle qui les caractérisait auparavant. Christian n'a pas accompli cette évolution. Il est resté opposant, symétrique aux situations, comme avant sa maladie. »

« Le temps travaille pour nous, il changera peut-être, répondit Pierre. »

Un autre sujet préoccupait Pierre.
Lors d'une visite récente dans la famille de Christian, il fut surpris de constater une sorte de nervosité, d'agressivité chez Ginette qui contrastait de manière frappante avec la situation qu'il avait connue lorsque son ami était malade et en danger. Logiquement, la sérénité aurait dû régner à nouveau et c'est le contraire qu'il percevait... Seuls, les enfants paraissaient soulagés d'un fardeau et Guy semblait rassuré quant à la solidité de son père qui lui décochait des tirs de ballon de foot dans des cages fictives marquées sur le gazon. Peut-être Ginette est-elle trop anxieuse, elle aussi ?
Il aborda le sujet avec son ami lors d'une fréquente visite de contrôle.

 « Tu n'y es pas du tout, répondit Christian. Il y a des moments où je me demande si elle ne m'en veut pas d'être ainsi en forme... C'est vrai, j'ai repris mon travail à fond, et il m'arrive à nouveau de sortir de temps à autre... »



Pierre sourit de cet euphémisme. Christian réagit aussitôt :


- « Tu penses que j'ai tort ? »

 « Ce que je pense n'a aucune importance, et d'ailleurs je ne pense rien, en tous cas il n'y a pas de jugement de ma part si c'est cela que tu veux dire. Je n'ai pas à m'immiscer dans la vie de votre couple, dans la façon dont il fonctionne. La seule chose qui me concerne, c'est la relation qu'il peut y avoir avec ta greffe sur un plan strictement médical, et les réactions éventuellement négatives que cela peut entraîner. Ce qui me concerne également, c'est de corriger l'approche, le vécu de cette greffe à la lumière des cas qui vous ont précédés, de façon à éviter des fausses routes qui naissent de faux problèmes ou fausses questions. »

- « Je me demande si finalement ce n'est pas le fait que je sois guéri et apparemment sans problème qu'elle ne peut accepter... »

«  En fait, je crois qu'elle souffre d'une véritable anxiété et par voie de conséquence, elle la repousse sur toi... »

- « Non, c'est plus grave que cela. C'est une véritable agression que je peux à peine supporter, comme si elle voulait me détruire, en me rappelant sans cesse les risques, l'inconnu... J'ai déjà assez de mal à garder la route : je ne peux me charger de ses fantasmes... »

- « On peut prendre la réaction de Ginette au premier degré, mais je ne pense pas que cela soit aussi simple. On peut, en effet, considérer qu'elle t'avait retrouvé plus proche dans ta maladie et qu'elle te perd à nouveau maintenant... C'est une interprétation directe, au premier degré. C'est peut-être aussi plus complexe : au départ, Ginette me paraît un être assez angoissé et le fait qu'elle se soit rapprochée de toi, quand vous vous êtes connus, n'était pas forcément pour se mettre à l'abri du personnage solide que tu semblais représenter, mais au contraire, parce qu'elle avait trouvé en toi, également, une certaine résonance à ses angoisses... »


Christian restait silencieux. Peut-être sentait-il que l'on parlait alors d'un monde infiniment plus secret et profond que celui qu'il avait la notion d'incarner ou représenter.

 « Cette résonance est devenue une véritable harmonie lorsque tu es tombé réellement malade, avec la menace précise de la mort, poursuivit Pierre. Le fait que tu aies été transplanté cadrait encore avec cette sorte d'équilibre, puisque la transplantation et ses suites peuvent être vécues avec cette sorte d'anxiété et d'inquiétude du lendemain. Paradoxalement, tu sembles en triompher. D'une façon éclatante, provocante même. Et sa réaction est aussi explosive : inconsciemment, il lui faut détruire le mur solide qui ne vibre plus, qui ne résonne plus avec elle.
Je ne sais pas si j'ai raison, mais cela peut être ainsi : je crois qu'il n'est pas inutile d'en parler parce que dans une certaine mesure, cela clarifie les choses et désamorce les situations. A la limite, on arrive à resituer l'ensemble et des obstacles insurmontables apparaissent de faux problèmes... »

« L'ouverture » de Christian, cette espèce de prise de conscience d'un rapport nouveau avec son environnement, sembla se dessiner lorsqu'il posa un jour la question à Pierre :

- « Pourrais-je avoir des renseignements sur mon donneur ? »

C'est une évolution positive, pensa Pierre, mais dans le cas présent... Il préféra ne pas s'engager :

- « Tu serais aux Etats-Unis., il n'y aurait pas de problème : les noms du donneur et du receveur sont dans tous les journaux. En France, nous avons un devoir de réserve, qui protège les deux familles d'ailleurs... »

- « Tu sais, reprit Christian, dans un premier temps, on n'y pense pas, on est simplement heureux d'être bien, sentir à nouveau la vie couler à travers son corps... Je dis qu'on n'y pense pas, peut-être ne veut-on pas y penser. Et puis, on se rend compte, sans y faire attention, qu'on n'en parle jamais comme d'une chose à soi de ce cœur. On dit : « le cœur va bien », mais ça n'est pas encore une partie de soi...

 « Oui, je sais », coupa Pierre comme pour rassurer son ami. « Mais cela change avec le temps. Il n'y a pas très longtemps qu'un collègue que j'ai greffé il y a quatre ans maintenant, s'est surpris à parler pour la première fois de « son » cœur. »

 « Je n'en suis pas encore là, » répondit Christian. « Et je pense encore souvent à ce pauvre gars... tu m'as dit qu'il était de Marseille ?.. »
 « Oui, de Marseille, » laissa tomber Pierre, comme pour arrêter la conversation.

Chapitre 10 : un couple .


Ginette sortit de sa douche ruisselante de gouttelettes et s'enveloppa d'un peignoir de bain, puis s'assit devant la table de maquillage, devant la glace illuminée. Elle était encore fière de son corps, mais elle analysa sans indulgence son visage : des rides précises et déjà profondes s'étaient dessinées au coin de ses lèvres, comme pour tirer celles-ci vers un mouvement d'amertume, véritables tendeurs qui s'opposent au sourire. L'éclat du regard se ternissait pour n'évoquer que celui d'une indifférence, avec laquelle elle semblait se contempler désormais...
Elle n'avait plus envie de se battre...

Lorsque, tout récemment, Christian était rentré d'une soirée le corps encore tout imprégné d'une odeur qui n'était pas la sienne, son beau rêve s'était soudain effondré et elle avait ressenti comme une coulée de glace dans le cœur qui, depuis, s'était mis à battre plus durement, sèchement, à petits coups rapides et tendus.

Il n'y a pas si longtemps encore qu'elle était, au contraire, active, tonique, avait repris sa gymnastique quotidienne, attentive à sa beauté, comme irradiant un soleil qui dans la maison jouait un rôle de phare. Et cependant, Christian était malade, pratiquement invalide, et la crainte était dans l'air quoique déguisée en espoir : l'espoir fou que tout cela serait changé radicalement lorsque ce cœur défaillant serait changé lui aussi.
Et l'opération avait réussi... mais rien n'était changé, on était revenu à la case départ, à cette situation qu'elle avait accepté au début de son mariage avec Christian, sûre qu'elle pourrait la vaincre ou composer... Mais aujourd'hui, elle ne se sentait plus la force de lutter, il n'y avait plus d'issue dans leur union. Seuls les enfants la rattachaient à ce foyer avec leur pureté, leur intelligence aussi.
Mais que représentait Christian pour eux ? Dans le même temps qu'elle formulait cette interrogation, elle savait qu'elle était vaincue par la réponse : ils aimaient leur père, c'était évident, et pour eux il était un vrai père, comme les autres... Il ne leur manquait rien à eux... ce n'était pas comme pour elle, il n'y avait qu'elle qui souffrait de cette situation ! C'était trop injuste ! Elle était la vraie laissée pour compte de toute l'opération... Mais cela ne pouvait pas durer... Cette greffe même, avec ce scepticisme que partagent souvent les femmes devant les folies des hommes, elle ne croyait pas vraiment qu'elle puisse « tenir » longtemps. C'est une illusion, ce ne peut être qu'une illusion, un tour de prestidigitateur qui donne l'impression d'une réussite totale, mais on sait bien qu'il y a un truc quelque part :
Il suffit de connaître le truc, et il n'y a plus de mystère, plus rien de surnaturel.

Elle se battait contre un faux problème : la situation actuelle n'était qu'un épisode passager, une folie de plus, mais elle savait bien dans le fond que cela ne durerait pas... une folie de plus, comme les autres qu'elle avait supportées de Christian, avec le même espoir que cela ne durerait pas et qu'il finirait par lui revenir.
Elle se sentait rassérénée par cette conclusion, sans aller plus loin, sans vouloir aller plus loin, tout ce qu'elle savait désormais, c'est qu'il y avait un espoir : un espoir dans la situation qui lui apparaissait définitivement fermée et qu'elle avait trop longtemps vécue, supportée.
Bientôt, elle en était sûre, Christian lui reviendrait et elle pourrait à nouveau l'entourer de sa tendresse retrouvée...
Chapitre 11 : Le deuil d’Annie...le choc.



« Jacques était un être lumineux », dit André, le regard encore émerveillé par le souvenir de son fils... je dis « était » puisqu'il n'est plus là.

Annie se refuse à le considérer… comme disparu, ce mot lui fait mal. Très rapidement, elle a surpris le reste de la famille en disant qu'il fallait le considérer comme absent, mais toujours parmi nous en quelque sorte. Comme si la vie ou la mort n'étaient qu'une question de souvenir et qu'il suffit, pour qu'un être vive, de le considérer comme tel, à côté de soi... Il est sûr qu'il y a d'autres manières de perdre un enfant et j'en connais qui, bien que vivants, n'en sont pas moins disparus pour leurs parents...

Pierre reconnaissait bien là cette force morale essentielle qu'il avait toujours admirée chez André, même lorsqu'ils n'étaient que de grands adolescents... Il avait su trouver la compagne à sa mesure. André avait vieilli, certes, et Pierre s'étonnait d'en avoir été surpris lorsqu'il lui avait ouvert la porte : lui-même ne devait plus paraître qu'un cliché déformé de sa jeunesse... pourtant le regard bleu était resté le même, souvent amusé ou ironique, mais la plupart du temps rêveur, comme suscitant, provoquant une réponse.
La voix avait gardé le même rythme, comme si les années d'enseignement n'avaient fait qu'imprimer davantage le caractère didactique qu'elle avait lorsqu'il était jeune, et qui correspondait peut-être alors à une certaine affectation.
Pierre avait voulu rencontrer rapidement son ami, même si, jusqu'ici, il avait évacué l'intrication de ce drame avec Christian. André avait préféré le faire en l'absence de sa femme et des trois autres enfants, comme pour circonscrire la situation.

- « Comment va Christian ? » interrogea André le ton était celui d'un changement de conversation... en fait un changement de niveau.

- « Aussi bien que possible, » répondit Pierre banalement, gêné...

 « Tu sais, il n'y a pas de gêne en moi, reprit André, poursuivant son idée, mais aussi pour mettre à l'aise son ami. « Je n'ai pas éprouvé... d'inhibition à accepter ce don d'organe, bien que le lien de père à enfant soit terriblement viscéral, fort. C'est encore bien plus terrible pour la mère. Mais nous devons essayer de transcender cela, et nous en avions parlé en famille : Jacques était tout à fait d'accord et portait même sur lui une carte de donneur... Ces jeunes sont formidables, tu sais : ils nous secouent, nous perturbent par un certain comportement qui nous semble... disons anarchique, mais ils sont bien en avance sur nous dans le concept de l'amitié, la solidarité, l'amour des autres...
Si une guerre est chaque jour moins possible à l'échelle planétaire, c'est sans doute à cause de ces jeunes-là... Je ne pense pas non plus, contrairement à ce que j'imaginais au départ, lorsque je t'ai écrit, ressentir comme un prolongement de la vie de Jacques en celle de Christian. C'est moins direct que cela. Le sentiment d'un lien global entre tous les hommes, c'est plutôt de cette manière que je le perçois avec, en arrière-pensée, cette image terrible du christianisme du don de soi, de son corps : « ceci est mon sang, ceci est ma chair » comme une sorte de... d'anticipation fulgurante des écritures...

- « Je comprends ce que tu veux dire, poursuivit Pierre, doucement, comme un murmure, les mots qui deviennent... vraiment ce qu'ils signifient à notre stupéfaction... mais le message n'est pas reçu par chacun de le même manière pourtant : les pays à tradition protestante sont plus favorables que ceux de tradition catholique au don d'organes... Ce n'est pas un problème de religion en fait, ce sentiment de lien qui unit les hommes dont tu parles. Je l'ai rencontré très vif et très pur chez des communistes ou des gens athées : c'est même une sorte d'éthique pour eux. »

Il y eut un silence. Puis André reprit à mi-voix :

- « Je préfère que ce ne soit pas une question de religion… »

Pierre ne répondit pas. Accoudés à la fenêtre, tous deux laissèrent leur regard se porter au loin, sur la ligne d'horizon de la mer qu'on voyait bien de ce côté de la maison où était située la salle de séjour. En contrebas, c'était l'agitation des boulevards, une agitation dont s'échappaient quelques cris parfois, des interjections on n'était pas loin du Vieux Port et il devait y avoir un marché au milieu des bruits de la circulation, toute la vie méridionale avec sa couleur et ses parfums. Mais lorsque le regard se portait au loin, par un phénomène d'oblitération, on finissait par ne plus entendre ce bruit-là et l'attention se concentrait vers ce point où la mer, grise ce jour, se confondait avec le ciel nuageux qui était bas.

- « Je trouve étrange que nous nous trouvions réunis dans ces circonstances, » dit Pierre, grave et pensif...

André ne répondit pas tout de suite.

- « On peut considérer les choses très simplement : il n'y a pas tellement de centres où s'effectuent les transplantations cardiaques, cela crée une situation bien particulière... Tu penses à cette discussion que nous avions eue, n'est-ce pas, sur le déterminisme et la prédestination? »

 « Oui, j'y pense », dit Pierre, « et cela m'obsède... Vois-tu, on passe son temps dans ce métier à tendre à tout contrôler, limiter les impondérables, honnêtement, sans forfanterie, je dirais même avec humilité.
Et des coups comme ça nous ramènent parfois à une réalité qui nous échappe. Nous contrôlons tout jusqu'à un certain point. Il y a comme une logique qui nous échappe, qui fait que finalement notre système de pensée apparaît privé d'une dimension qu'on ignore... j'ai envie de tout laisser tomber, André... »

 « Laisser tomber « quoi » ? Ton métier ? Ta condition d'homme ? Il n'y a que le clochard qui peut s'en vanter et prétendre avoir réglé ce problème... c'est un choix difficile », conclut André avec un sourire ironique et fatigué.

C'est à ce moment qu'entra Annie.
André eut l'air surpris. Sa femme devança son interrogation :

 « Je sais qui tu es, Pierre, et c'est moi qui ai voulu revenir pour te rencontrer.. »

Annie était belle, avec ce visage grave et tendu, dans lequel la détermination n'altérait pas cependant la pureté, pâle, encadré de cheveux noirs, c'était le portrait d'Antigone qu'elle opposait aux deux hommes interdits.
Elle s'assit et s'enfouit la tête entre les mains.

« Je voudrais que tu comprennes, Pierre, ce n'est pas à toi que j'en veux, ni à quiconque d'ailleurs mais c'est dur, tu sais, c'est horriblement dur…
Je ne sais pas si vous pouvez comprendre cela les hommes ; parce que la guerre, la greffe, le don d'organes, c'est une invention des hommes... Nous la vie, on la donne avec notre ventre et ça, tu ne peux pas l'empêcher, tu ne peux oublier ce creuset fondamental.
Et je te jure que cela fait une différence dans l'approche du monde, de la vie, et même de la mort.. Tu ne peux te rendre compte parce que nous vivons une civilisation d'hommes, mais regarde qui va protester contre les enlèvements en Argentine.
Tu comprends ce que ça signifie la ronde des mères ?
Comme si on acceptait le fait, le jeu, les gendarmes et les voleurs, les généraux et les opposants ; et on continue par le Viet-Nam, et on va marcher sur la lune... mais tout ça, c'est des idées d'hommes, tu comprends, et nous, il nous faut suivre... »


Elle leva la tête et fixa Pierre de ses yeux noirs :

- « C'est vrai que nous en avions parlé de don d'organes, en famille, et Jacques avait sa carte de donneur sur lui... Mais, il y a le monde des idées et il y a la réalité ! Et la réalité, Pierre, est terriblement dure... Pardonne-moi de m'être ainsi laissée aller, mais j'avais besoin de le dire. »

 « Tu as raison, Annie, de me le dire », rétorqua Pierre. « Je sais aussi ce que tu me dis, j'y ai beaucoup réfléchi, et chaque fois que j'ai dû envisager chacune des marches qui constituent la chaîne de transplantation, je me suis demandé :
« Que ferais-tu, à leur place ? », et ma réponse, Annie, même si cela parait absurde, est que je comprends ceux qui refusent…, mais j'admire ceux qui acceptent… »

 « Il n'y avait pas à accepter ou refuser, formellement du moins, puisque c'était la volonté de Jacques, mais ce que je veux que tu saches, Pierre, c'est ce que l'on ressent lorsque l'on est concerné..
Accepter, c'est aller plus loin que dire oui ou non, c'est adhérer complètement à la démarche.
Je pense que cela viendra probablement, et que du fond du cœur je ne sentirai plus cette plaie vive qui brûle encore aujourd'hui..."

Ce n'est qu'à ce moment que Pierre réalisa que cette Annie là n'était autre que celle dont leur parlait André, déjà, lorsqu'ils étaient les trois complices du lycée... Mais alors il n'était pas possible qu'elle n'ait pas entendu parler de Christian. Il hésita un instant, puis estima qu'il n'avait plus le droit de lui cacher l'entière vérité :


 « Il y a plus, Annie, le receveur c'est Christian, notre camarade du lycée »

La jeune femme se raidit instantanément et se leva brusquement; puis, le fixant d'un regard aigu, elle lança sèchement :

 « Alors ça, je ne vous le pardonnerai jamais ! »

Les suites de cette entrevue ne furent qu'un long calvaire pour Annie. La mort d'un être cher peut être transfigurée et en quelque sorte adoucie par le sentiment que quelque chose de lui vit encore dans le corps d'un autre.
Mais au sentiment profond qu'elle avait exprimé, d'une remise en question de la façon dont les hommes appréhendent la vie, en s'arrogeant le droit même de la transmettre contre nature, s'était surimposé la prééminence de ce groupe de trois, dont elle s'était toujours sentie, inconsciemment, exclue.

La douleur de la perte de son fils se mua en une colère irrationnelle et contenue à l'encontre de son mari qu'elle accusait par son attitude d'avoir participé d'une manière indirecte à un acte dans lequel, là encore, elle n'avait joué que les utilités.
Elle refusait obstinément une analyse non passionnelle qui lui aurait montré le caractère monstrueux de cette approche et elle s'enferma dans un monde inaccessible.


Trois semaines plus tard elle se suicidait.


Chapitre 12 : Finale.



A peine annoncé par la secrétaire, Christian pénétra dans le bureau de Pierre, se planta devant celui-ci et décréta d'emblée, d'un ton contenu d'apparence calme mais bouillant intérieurement :

- « J'arrive de Marseille où j'avais affaire... je sais qui est mon donneur : le gosse d'André... tu es un beau salaud ! »

Pierre prit l'injure en pleine figure, mais il s'y attendait : il savait que ce jour devrait, inéluctablement survenir, comme il savait également comment cela finirait probablement... Il aurait pu ne rien dire, ne pas répondre. Pourtant, il voulait faire préciser les choses :
 « Un beau salaud pour qui ? Pour André ? Pour toi ? Pour les deux ? Ou pour nous trois ? »
- « Pour André ! » répondit d'abord Christian...

- « J'ai vu André depuis. J'ai vu André et... j'allais dire bêtement on s'est retrouvé... je veux dire que c'est un type extraordinaire et qu'il transcende l'évènement : je n'ai jamais vu tant de peine, de douleur se muer en un pareil acte d'amour... Oui, je sais que cela peut te paraître des mots mais tu es bien placé pour savoir qu'il n'y a plus place au maquillage dans cette histoire. »

- « Moi je ne vous suis pas... je ne vous suis pas et j'ai bien le droit, un droit quelque part puisque c'est moi qui ai ce cœur maintenant dans la poitrine ! » dit-il en se frappant violemment, comme pour l'en faire jaillir.

 « C'est vrai, tu as raison, tu as ce droit-là de te révolter contre une situation que tu refuses et qui t'est en quelque sorte imposée... mais ne crois-tu pas que nous sommes tous trois dans le même bateau ? »

- « Pourquoi me l'avoir caché ? »

- « "Avant" je ne savais pas. "Après", crois-tu que nous aurions dû te dire... Ta réaction d'aujourd'hui montre bien que cela constitue un problème explosif... c'est peut-être une lâcheté de ma part…. mais j'ai d'abord pensé à toi et je ne suis pas sûr que le sachant, les suites aient été aussi simples... »
- « Suites simples, suites simples, vous n'avez que ce mot à la bouche de vraies machines, de vrais robots à soigner, voilà ce que vous êtes… »

- « Vas-y, c'est bien plus simple. Mais ne nous prend quand même pas pour des imbéciles. On sait bien qu'il est parfois aussi difficile d'accepter que de donner... »

- « Mais je n'accepte pas justement ! Tu me vois maintenant rencontrer André ? Ou pire, essayer de l'éviter ? Sa femme, ses autres enfants ? Comme si j'étais interdit de séjour quelque part ! »

- « Il n'en est pas question. Ecoute Christian, il faut que tu changes de registre : jusqu'ici, tu as mené une vie qui est celle d'un battant, d'un leader, d'un type qui a toujours les manettes et qui est habitué à ce que tout cède devant lui : même la maladie, tu penses l'avoir vaincue à travers cette transplantation... Mais ça n'est pas vrai. On ne peut pas passer sa vie comme cela ou bien tu vas devoir attendre la mort pour te rendre compte qu'il y a les autres et que tu finis comme eux... tu n'y es pas préparé mais te voilà confronté directement avec le plus grand don que l'on puisse imaginer... Il va te falloir faire un sacré bout de chemin pour enfin le reconnaître et l'accepter en toute humilité. Incidemment, je te signale qu'on ne parle plus d'André... mais de toi uniquement maintenant ! »

- « Ce n'est pas vrai, c'est bien parce que c'est le fils d'André... que tu perçois le problème ! » cingla Pierre. « Est-ce que fondamentalement ce n'est pas la même chose que s'il s'agissait d'un cœur totalement anonyme ? Veux-tu dire que tu serais passé totalement à côté du problème si cette espèce de destin ne s'était pas payé de notre tête? A-t-il vraiment fallu cette massue pour t'ouvrir les yeux ? »

Sans un mot, Christian se retourna et sortit de la pièce en lançant « Salut, Dieu le Père ! » et il claqua la porte.
Pierre fixa celle-ci du regard longuement, comme pour suivre son ami dans sa fuite.
Les dés sont jetés, pensa-t-il. Depuis quand tournaient-ils dans le creux de la main ?
Maintenant tout peut survenir. Aurait-il pu l'éviter ? Maîtriser son ami et le calmer à coup de Valium sous prétexte qu'il n'avait plus son libre arbitre ?... Il y a des limites. C'est là que l'on pourrait parler d'acharnement thérapeutique ! Non, il faut laisser l'homme à son choix.
Il composa néanmoins le numéro de téléphone de son ami.
Il faut prévenir Ginette à tout prix, songea-t-il...

La sonnerie tinta longuement.

Personne. Personne non plus chez André qu'il appela après un temps de réflexion. Il s'y attendait. Il ne pouvait y avoir personne, parce qu'il fallait qu'il n'y ait personne pour que se dévide inexorablement l'écheveau de l'histoire... chacun devait être seul devant son destin.
Un étrange sentiment de paix l'envahit. En homme d'action, Pierre savait se démobiliser complètement lorsqu'une situation échappait à son contrôle, lorsqu'il avait le sentiment d'avoir fait tout ce qu'il devait faire. Tel était le cas.
C'est peut-être aussi la dernière défense, l'ultime refus devant les coups du destin : ne pas s'en émouvoir pour le dominer après avoir été vaincu.

La BMW rugit sous le pied de Christian.
- Les flics peuvent bien se mobiliser s'il fait du 180 sur la nationale, aujourd'hui ce n'est pas leur affaire.
- Il faut que ça ait l'air d'un accident pour que l'assurance marche: c'est pour cela qu'il a mis la ceinture de sécurité.
- Ginette aura tout l'argent qu'elle voudra pour se tirer d'affaire.
- Pas ici, il n'y a pas d'arbres, c'est plus loin.
- Tire-toi de ma route, je suis pressé '.
- Encore un virage, c'est bientôt là.
- Un appel de phare ? C'est bien le moment
- Là, au bout de la ligne droite...

Christian fixe l'obstacle en serrant les dents : un dernier regard dans le rétroviseur accroche alors le panda de peluche qui se balance à l'instrument. Un choc électrique, un éblouissement... un réflexe instantané lui fait éviter l'obstacle, écraser le frein et il part en dérapage, traverse la route étroite, franchit le fossé d'en face, gravit le talus et la voiture se mit à dévaler la pente en tonneaux vers le champ situé plus bas.

Par miracle, la voiture ne prit pas feu.

Le visage ensanglanté par les éclats du pare-brise, ligoté à son siège par la ceinture de sécurité, Christian gît inconscient.
Christian reprend conscience dans la chambre du service où il a été ramené par le SAMU.
Il émerge lentement des effets des calmants qui lui ont été administrés du fait de son extrême agitation qui fit suite à son coma de courte durée provoqué par l'accident.
Ginette est à son côté, vêtue de noir comme pour un deuil, le visage ravagé, non maquillé, sans une parole.
Christian lève lentement la main qui oscille, incertaine, puis le bras, pour le poser lourdement sur le cou de sa femme et l'attirer vers lui.
Et c'est alors seulement qu'elle commence à pleurer, silencieusement, sur la poitrine de son mari, contre ce cœur qu'elle entend battre régulièrement.
Pierre sort sur la pointe des pieds.
Dans le couloir, il tombe sur André qui arrive de Marseille :

« Je lui ai parlé de ta venue. Je vais lui dire que tu es arrivé, mais du fait de ses blessures au visage, il ne peut guère s'exprimer... »

Après quelques minutes, Pierre revient avec un message écrit en lettres capitales encore tremblées : ANDRE  MERCI  VIENS...
Pierre pénétra dans son bureau où les enfants de Christian l'attendent, mal assis sur des chaises, Claire essayant de lire, Guy triturant son panda retrouvé.

« Vous allez pouvoir le voir : il va tout à fait bien et va sortir très vite », leur dit-il pour les rassurer.

Les enfants le regardent un peu incrédules : ils ne sont jamais sûrs de ce qu'on leur dit dans ces cas, les enfants, ils ont leurs propres critères... Ils préfèrent attendre, pour se prononcer, d'avoir constaté par eux-mêmes.
Ils sortent silencieusement, Claire encore plus réservée alors que Guy s'attarde un peu. Pierre lui glisse au creux de l'oreille :
 « C'est fini maintenant, surveille-le bien, vous faites une bonne paire tous les deux... »
Les lèvres de l'enfant se resserrent un instant, puis d'un air plus décidé, il rejoint sa sœur sans rien dire.
Pierre s'assied à son dictaphone et parle d'une voie neutre :
 Traumatisme crânien avec perte de connaissance à la suite d'un accident de voiture  entre parenthèses : T.S.

Il s'arrête un instant sur l'incongru du rapport : entre parenthèses T.S., c'est-à-dire tentative de suicide. Un drame résumé en deux initiales entre parenthèses... puis reprend
 Echo en place, électroencéphalogramme normal, radio thoracique, électrocardiogramme, échocardiographie sans altérations particulières... En fait, contusions multiples et plaies superficielles sans gravité...

Epilogue



Peut-on re-graver le sillon original d'un disque lorsqu'il s'est trouvé rayé ?


Pierre se rappelait ses tentatives, quand plus jeune il essayait de sauver un enregistrement auquel il tenait : cela marchait quelquefois, mais il persistait, indélébile un "toc" à chaque tour du disque qui redisait la blessure.


L'harmonie recréée du ménage de Christian n'avait été que de courte durée : ils avaient fini par se séparer, comme si le rappel de l'accident à chaque tour du disque avait définitivement compromis la beauté de son chant.
Un autre sillon se déroulait, comme ce ruban d'autoroute sur laquelle il conduisait en compagnie de Christian et André.


" T'as compris, toi, ce qui nous arrive ?" ,interrogea Christian sourdement.

Une phrase revint à l'esprit de Pierre, prononcée par Conrad à la fin de sa conférence

"Terminate them", ils sont inutiles désormais....


C'est à ce moment qu'un 35 tonnes qui roulait en face sur l’autre voie traversa le terreplein central.


Pierre ne fit pas un geste.
Autre version manuscrite de la description du lycée de Tournon

Pierre dirigea l'avant de sa voiture en biais sur le bord de la route de manière à ne pas gêner la circulation, puis arrêta le moteur.
Il s'était arrêté auprès du vieux lycée de Tournon, et le fixant du regard comme pour en extraire une réponse à ces réflexions. La bâtisse austère borde le Rhône qui à cet endroit était rapide avant que les barrages construits aient transformé son cours en une succession de plans d'eau, et la rudesse du bâtiment s'accordait bien avec le caractère sauvage du fleuve à cet endroit.
Avant que le nouveau pont d'aujourd'hui n’ait été construit, un pont suspendu archaïque reliait les deux rives et les villes jumelles Tain et Tournon. Le pont débouchait à l'extrémité du lycée : cela créait une certaine animation et les bruits de la circulation étaient le seul contact avec le monde extérieur des internes du lycée dont il était, lorsqu'il s'attardait sur leurs bouquins dans la salle de « permanence », immense salle en contrebas de la rue. On ouvrait les fenêtres l'été, le bruit était alors plus fort et les garçons rêvaient en apercevant les jambes des filles qui passaient sur le trottoir, sans jamais pouvoir contempler leurs propriétaires, la vision étant limitée par l'extrémité de la fenêtre. C'était cependant la seule « fuite » de ce lycée vers l'extérieur.
Une fois franchie l'entrée et le poste-frontière de la loge de concierge, on découvrait un très grand bâtiment du XVIIe avec la cour d'honneur sur la gauche passant par une arcade, faite de hauts murs garnis de fenêtres à petits carreaux : au premier étage celle des salles de réception, celles de l'appartement du proviseur et du censeur.
Si l'on tournait à droite après l'entrée, il y avait peu de raisons de s'avancer dans la cour d'honneur lugubre et froide, toujours dans l'ombre. On débouchait sur une vaste cour avec les salles de classe d'un côté, les réfectoires et dortoirs de l'autre. On apercevait au fond de la cour le parc, orgueil du lycée, autorisé seulement pour la gymnastique et trop rarement la piscine l'été.
Les fenêtres des classes, réfectoires et dortoirs étaient très haut placées de sorte que la seule vision de l’extérieur qu’avaient les élèves était celles du ciel. On eût dit que cet isolement avait été voulu par les concepteurs, les jésuites, qui l’avaient fait édifier. Dans le jardin séparant l'entrée de la rue, une statue de Verlaine rappelait qu'il en fut un élève, orgueil du lycée. Pierre avait toujours ressenti cette présence passée comme insolite, et qu'un chant si doux ait pu sortir de ces lieux : il eut mieux compris celle de Montherlant ; une atmosphère dure, comme les murs et la discipline de l'époque. L'aspect solennel de cet ouvrage s’accordait bien peu pendant avec le Tournon encore un peu médiéval de l'époque : l'autoroute qui passe à proximité n'avait pas encore amené son cortège de stations, d'hôtels qui la jalonnent. C'était une toute petite ville : la présence de deux grands lycées et de la sous-préfecture lui conférant ce titre mais aussi une certaine ambiance intellectuelle qu’attestait la présence de plusieurs librairies dans les vieilles rues étroites. Sa jumelle, Tain, de l'autre côté du pont tenait au contraire le rôle de bourgade agricole ce qui d'ailleurs était l'objet de plaisanteries faciles entre les habitants de l’une et de l'autre cité, pimenté par leur appartenance à deux différents départements : Tournon est en Ardèche, et Tain appartient à la Drôme. Les siècles n'ont pas aboli la rivalité des deux communautés qui se traitent mutuellement d'arriérées.
L'esprit de Pierre qui un instant s'était évadé sur la vie qui l'entourait se concentra de nouveau sur la façade hermétique : il se souvenait d’une pensée qu'il avait eue un soir en gravissant en rang l'escalier qui les menait vers leurs dortoirs : « dire qu’ un jour tu seras assez idiot pour penser que ce sont là les meilleures années de ta vie... Jamais tu m'entends... Jamais » s'était-il murmuré en serrant les poings.
Et pourtant il avait fallu qu'il revienne par ce lieu géographique à moins que ce ne fût le monument lui-même qui lui semblait nécessaire pour mener sa réflexion, faire le point.

Quand cela a-t-il commencé ? Où est le début d'une histoire ? L'amorce d'un destin ?
La ville n'est pas un roman aux chapitres ordonnés. On peut en pervertir l'ordre, comme on brasse des cartes avant de les distribuer mais ce sont toujours les mêmes cartes. C'est pour cela que ce jeu plait aux hommes. Ce qui plaît ce qui dure, c’est ce qui colle au subconscient de l'homme.
On peut jouer au destin, en distribuant au hasard les figures et ce sont toujours les mêmes cartes et l'on n'en sort pas.
Ce qui lui semblait insupportable c'était la révélation brutale que malgré son libre arbitre il était aveuglé par l'évidence : un jour il y avait plus de 30 ans de cela, un destin s'était dessiné à leur insu ici, dans ce lycée, et qu'aujourd'hui il abattait son jeu...




Autre version du Chapitre 10


- « Et pour conclure après l'analyse de votre travail, résumant l'opinion de vos maîtres ici rassemblés, nous faisons les vœux les plus sincères pour la suite de votre métier, et le bonheur de votre famille... »

C'était la conclusion traditionnelle des thèses où tout le monde semblait satisfait : le candidat et les membres du jury.
Pierre sortit de la salle pour aller quitter la robe de pourpre que l'on met, tant pour honorer le candidat que pour respecter la tradition de la faculté.
Il devait maintenant se rendre au « pot » d'arrosage de sa thèse que l'étudiant avait organisé, car celui-ci n'aurait pas compris son absence et en aurait conçu une peine injustifiée.
Il n'avait guère le coeur à la fête cependant : il savait qu'un opéré récent, un jeune homme de 23 ans, était à la dernière extrémité lorsqu'il avait quitté une heure auparavant les soins intensifs... Il n'y avait plus rien à faire.
Hélène, la patronne de la réanimation, arrivait elle aussi pour cet arrosage d'une thèse qu'elle avait inspirée, mais elle n'avait pu parvenir qu'à ce moment, retenue par les derniers instants du garçon.
« Il est mort » dit-elle sourdement à Pierre alors qu'il se dirigeait vers la salle du cocktail.
Et Pierre vit qu'elle avait dû pleurer dans le court trajet depuis l'hôpital.
Elle partageait avec Pierre l'attitude de toujours rechercher parmi les gestes qui avaient été faits, les options décidées, la cause de l'échec avant de les attribuer aux malades ou à une autre forme de fatalité.
Ils n'échangèrent pas une phrase cependant : ils savaient l’un et l'autre pour les avoir inlassablement évoqués à propos de ce jeune mort les points qui avaient constitué progressivement l'enchaînement fatal..
Arrivée dans la salle de cocktail, Hélène se composa un sourire pour aller féliciter le candidat nouveau de docteur en médecine. Rompue à ces fonctions elle se dirigea ensuite vers les parents pour les féliciter à leur tour.
Pierre la regarda avec une certaine admiration : son visage était ravagé mais elle semblait s'intéresser vraiment à ce jeune garçon, la femme de celui-ci et leurs bambins qui s'agitaient entre les jambes des invités.
Puis le groupe d'invités se rendit au buffet et l'on servit le champagne.
De petits groupes se formaient, Hélène s'imposait de rester avec son élève et l'interrogeait sur ses choix d'avenir, ses projets d'installation professionnelle. Puis elle se joignit à d'autres membres du jury de thèse et peu à peu, grâce au champagne sa conversation s'anima. De temps à autre Pierre discernait une phrase dite de sa voix claire et un peu haut perchée. Elle riait maintenant avec ses collègues probablement en évoquant un « passage difficile » de la thèse où il n'était pas tout à fait sûr qu’elle ou ils aient eu raison... Comme si de toutes façons la vie et l'enthousiasme demeuré, elle semblait à 1000 km de la réanimation qu'elle venait de quitter. Un brouhaha s'installait progressivement parmi la petite fête. Pierre en fut heureux pour le candidat : il n'y avait pas de raison qu'ils soient atteints par leur souci. Celui-ci cependant discerna bien que quelque chose n'allait pas et vint vers lui :
« Vous avez l'air soucieux, Monsieur, je ne voudrais pas vous retenir si vous avez des obligations... »
« Ce n'est rien mon vieux, je te remercie, cela fait partie de notre métier. Cette thèse et la petite fête sont très réussis... À mon tour et plus personnellement, je te fais tous mes vœux de bonheur et de réussite : tu as déjà un beau commencement de famille...
Il se prépara à partir .
Hélène le rejoignit : elle gardait ce sourire et cette excitation qu'elle avait gagnée par cette fête et peut-être aussi par le champagne mais au milieu des mots et des phrases, il y avait comme une tension, une angoisse contenue qui perçait et son regard trahissait le discours :

« Il faut continuer Pierre, il faut continuer »... lui dit-elle en sortant.


Trois mille ans ….




Georges était très fier de cette appellation qu’il avait forgée : année-vie/patient, car elle mettait en lumière le nombre total d’années de vie gagnées sur la mort de patients qu’il avait arrachés à ses griffes…
Ce score a illuminé ses dernières années !
Ce texte inachevé a été écrit par Georges Dureau en 2002 et 2003. J’ai tapé ces textes et il les a relus une première fois en 2003.
Toutefois, en reprenant le manuscrit en février 2004, j’ai vu qu’une demi-page supplémentaire, en relation avec le départ en novembre de Victor pour un autre monde, terminait le chapitre intitulé « Victor » et je l’ai ajoutée.
Des corrections et additions minimes aussi étaient la preuve que le texte venait d’être encore revu. Je les ai donc exécutées et incorporées.
A cette occasion j’ai aussi remarqué un plan que voici, "échecs" y est répété sans que je sache si la partie d’échecs qui figure dans le texte existant, diffère d’un chapitre qui aurait été consacré aux Echecs et qui manque ?


( Prologue
( Renaissance
· Mado
· Alex
· Echecs
· Annick
( La grâce
( Echecs
( Epilogue


J’ai aussi trouvé de nouveaux textes, intitulés  « Annick » et « La grâce ».
Grâce au plan, qui n’avait pas été respecté entièrement dans la frappe revue par Georges, j’ai pu les mettre à ce qui aurait peut-être été leur place, mais ces textes étaient probablement encore en gestation. La numérotation en chapitres reste inachevée...
Une lettre que Georges se proposait d’envoyer aux personnes dont l’histoire est relatée m’a semblé utile à mettre en préface car elle cible bien le propos du livre.



Jeanne-Marie Dureau,
28 Février 2004
Prologue



Lorsqu’un jour j’arriverai
Devant le grand Saint -Pierre
Encore tout apeuré
Au sortir de ma bière
A ses pieds je déposerai
Pour accompagner ma prière
Trois mille années de vie
Qu’à la mort j’ai ravi.






Ces vers sautent dans ma tête, un peu comme une chansonnette que chanterait d’un air distrait une fillette en jouant à la marelle. Concentrée sur le tracé rappelant vaguement la silhouette d’un avion, elle en parcourt les cases à cloche-pied, marquant un arrêt tous les trois sauts, au passage des ailes. Au-delà de l’avion, un demi-cercle : le ciel. Le texte est donc bien approprié.
Lorsque je pris ma retraite il y a deux ans de cela, j’eus la curiosité de faire la somme des années de vie qui avaient été gagnées par la greffe cardiaque dans notre équipe.
Au demeurant il s’agit là d’une donnée tout à fait classique dans la littérature médicale : cela s’appelle des années-vie patients. Le résultat : trois mille années me plongea dans le rêve… trois mille ans, ce n’est pas à la portée d’un homme, mais seulement du rêve ! Et me voilà reporté mille ans avant la naissance du Christ, en plein milieu de l’Egypte antique au temps de la splendeur des pharaons dont les images ont bercé mon adolescence.
Parce qu’inconsciemment, on fait la somme de ces gains de Vie et, dans une soustraction s’opposant à l’addition synonyme de vieillissement, on remonte le temps…un peu comme ces patients qui parfois nous demandent :
« Docteur, quel âge avait mon donneur ? »
« Trente ans… »
« Alors j’ai gagné vingt ans ! » s’exclame-t-il en s’identifiant désormais à ce nouveau cœur dont il emprunte l’âge.
De plus on a tendance à rassembler ces années en une seule donnée, une seule vie ? Non une quantité de vie.
3000 ans d’années-vie patients c’est un bilan dont je suis fier comme l’était mon ami Sisteron, infatigable chirurgien, lorsqu’il me disait quelque temps avant sa mort : « j’étais à un spectacle l’autre jour dans les arènes de Nîmes… et soudain, j’ai réalisé qu’il y avait là, à peu près le nombre de personnes que j’avais opérées dans ma vie ». Légitime fierté de l’artisan au crépuscule de sa vie.
Donc je suis fier de ce bilan, mais… qu’est-ce qui me fait considérer différemment des années de vie gagnées jour après jour et les données brutes d’une statistique ordinaire ?
Tout d’abord parce qu’il s’agit d’un authentique prolongement de la vie : sans cette greffe, la vie se serait arrêtée là, c’est ce que j’appelle « une seconde chance », un « second ticket ».
Ensuite, parce qu’il est rare, très rare qu’une greffe cardiaque se déroule normalement, naturellement, : il y a soit une prise de risque soit un problème d’organisation et dans tous les cas une fatigue pour les chirurgiens, l’équipe le plus souvent de nuit. Autrement dit, il n’y aurait pas de greffe cardiaque s’il n’y avait derrière une volonté déterminée du chirurgien qui pose a priori que la greffe est possible et qu’elle se fera quand tout le contredit. C’est là le point personnel du bilan.
Enfin, je trouve qu’il y a dans cette façon d’analyser le résultat d’une thérapeutique : « les années -vie patient » une notion très lourde de sens et en même temps très poétique : ce n’est pas tant le nombre de patients qui compte mais celui des années de vie, de jours, d’instants de vie de chaque jour qui ont été ajoutés. Et cela, ce sont les patients qui me l’ont appris : j’ai été bouleversé le jour où l’un d’eux m’a dit: «  lorsque je regarde une fleur, je ne la vois plus de la même manière… »
Quelquefois, c’est la récupération d’une fonction altérée par la dégradation de la pompe cardiaque : «  docteur ! Je revois les couleurs ! » s’exclamait un cinéaste…
Mais plus que la restauration de fonctions transitoirement abolies, c’est bien à la transformation d’un être à laquelle on assistait le plus souvent ; si bien qu’avec ma secrétaire, nous avions pris l’habitude de ne considérer la greffe réussie qu’à partir du jour où le patient nous faisait part de tels changements.
Car ils étaient importants ces changements ! Le choc de recevoir un cœur « d’être élu dépositaire d’un tel don » est fortement ressenti par la plupart des patients, mais aussi d’être l’aboutissement de toute une chaîne de solidarité de dévouements les interpelle et les resitue dans l’organisation sociale. Très souvent leurs rapports immédiats avec l’entourage familial, professionnel, social, s’en trouvent influencés.
Ainsi ces années de vie surajoutées n’apparaissent plus comme le simple prolongement de leur existence, mais plutôt comme un second ticket pour une nouvelle vie, qui paraît bien souvent plus claire, consciente, harmonieuse, que la première expérience.
Le chirurgien se prend-il alors pour un demi-dieu ?
Tout homme adulte reconnaît vite les limites de sa « toute puissance ». Plutôt qu’à s’arrêter au fait brut de l’action -le pouvoir de dire « oui », le pouvoir de dire « non »- on s’aperçoit vite qu’elle n’est en fait qu’un des rouages d’une mécanique qui nous échappe… « God is not malicious but He is cunning » disait Einstein ; je traduirais malicious par malivole plutôt que malicieux qui a perdu du sens de mal ; quant à « cunning » la traduction littérale est malin au sens d’habile. Pour ma part, je dirais déconcertant s’il m’était demandé mon avis : Dieu est déconcertant et certaines vies, certaines trajectoires, prennent à contre-pied le mouvement que l’on était fier d’avoir insufflé, nous ramenant à une humilité fondamentale.
Il n’est pas facile d’infléchir un destin. C’est le clin d’œil de Cocteau dans sa version recomposée de Roméo et Juliette où l’on reprend tout à zéro pour réécrire l’histoire en évitant les embûches qui ont abouti au drame. Tout le monde se penche sur la naissance de la nouvelle Juliette … et c’est un garçon…
On pourrait considérer ces alternatives comme des échecs à nos entreprises ; il suffit pour ma part d’y reconnaître le clin d’œil de Cocteau, celui plein de malice d’Einstein qui nous rappellent la place de l’homme, tout en nous suggérant -peut-être ?- autre chose.
Et quelque part dans le brouillard de nos interrogations, une autre vérité que la nôtre se dessine comme les images du kaléidoscope qui, grâce à un jeu de miroirs, transforme le chaos des fragments de verre en un vitrail harmonieux.


Chapitre 1 : Mado

Comme en prélude au royaume des ombres, ma mère entra dans le monde du silence.
Un silence surprenant, sa vie ayant été dominée par la parole : elle racontait même avoir parlé avant de savoir marcher, les voisins étonnés défilant pour admirer ce phénomène devant sa mère confite en admiration. J’avais déjà connu pareil silence auprès de mon frère qui devait subir le lendemain une opération désespérée, pour un cancer du pancréas. Il était allongé sur son lit d’hôpital et j’étais là, à son côté, sans un mot de part et d’autre, chacun de nous ignorant le mensonge. Et il était mort quelques mois plus tard, après une ultime traversée en mer, cette mer qu’il aimait tant…
La perte de son fils avait littéralement brisé ma mère. Elle, dont le totem d’éclaireuse avait été « braise ardente » s’était éteinte, devant cette terrible anomalie de la vie qu’est la perte d’un enfant. Il manque un mot, dans notre langue pour nommer la mère qui a perdu son enfant. Pas de mot comme orphelin, veuf ou veuve, et c’est pourtant un état redoutable, insupportable. Comme pour réparer cette anomalie, elle dont la santé à 80 ans suscitait l’admiration de ses contemporains s’était mise à dépérir et il fut bientôt évident qu’elle aussi présentait un cancer du pancréas… retrouvant dans le calvaire le fils qu’elle avait perdu… Mystères de l’âme et du corps.
Elle aussi avait subi une opération de « dernière chance » : en sectionnant des nerfs pour lui éviter des souffrances et pour lui permettre de s’alimenter… Mais il était trop tard -pas réellement trop tard selon nos standards d’évaluation d’un état et des besoins, mais trop tard pour elle dans son cheminement.
De même qu’elle ne parlait plus, elle ne mangeait pas davantage, comme si elle s’était retirée déjà de notre monde. Et nous passions de longues heures à ses côtés ; dans la chambre que ma sœur avait aménagée afin qu’ensemble nous partagions ce dernier parcours.
Et nous guettions ce visage d’apparence endormi, mais dont un clignement de paupières, une crispation passagère de la bouche attestaient la vie.
Que vivait-elle en son esprit ? Quel était le film qu’elle semblait suivre avec attention : une concentration qui nous laissait loin sur la berge alors qu’il se déroulait ? Nous tentions de la ramener en l’appelant doucement avec insistance mais rien n’y faisait : elle, si présente, était déjà partie.
Peut-être revivait-elle les plus beaux jours de sa vie ? Quels étaient-ils ? Quels étaient les souvenirs que sa mémoire avait choisis s’enchaînant comme un film infini ?
Je me souviens d’une scène jaillie de ma mémoire au cours d’un évanouissement accidentel dans ma jeunesse : je me retrouvais instantanément en une scène que je reconnaissais comme familière. Il faisait chaud, c’était le plein été sous les tilleuls de notre école. Les élèves autour de nous jouaient et l’on entendait leurs appels, leurs cris. Je n’avais que quatre ans et ne participais pas encore à leurs jeux mais j’étais pleinement heureux. Je ressens encore ce bonheur revécu au cours de cet évanouissement : ma mère était là ainsi que la remplaçante de mon père qui était « absent » (on était en 1939 et il était à l’armée). Je sens encore l’odeur du tilleul qui n’avait pas encore été cueilli, la chaleur de l’été, une tranche de vie intacte et complète découpée au scalpel. Puis le tout s’emballa dans un tourbillon alors que je faisais des efforts pour retrouver mes esprits. On oublie la plupart de ses rêves, mais je me rappellerai toujours cet instant magique, les quelques secondes où l’on retrouve toute une vie et l’immense bonheur qui l’accompagne. Et je suis sûr que ce sont de ces moments-là qu’elle revit ma mère…
Est-ce lorsqu’elle est encore un bébé sur sa haute chaise, babillant avec les voisins de sa mère qui s’extasient devant son discours ?
Allons Mado ! Raconte-nous une histoire !
Combien de fois l’ai-je entendue cette phrase ! … Elle a sûrement rencontré des problèmes de bavardages à l’école en particulier à l’école normale d’institutrices où elle était la plus jeune de sa promotion ; là se sont créées de solides amitiés et je revois en images-photos quelques-unes de ses « compagnes d’Ecole Normale »…
Puis ce furent les premiers postes dans des villages perdus du sud de la Drôme : Malataverne, La Peine-sur-Ouvèze : j’imagine les premiers sentiments évoqués par ces noms chez une toute jeune fille à peine sortie de la ville ; elle n’est pas intimidée pour autant par ce milieu paysan qu’elle découvre. Elle se met à parcourir la campagne à pied le soir après la classe, d’un foyer à l’autre, participant à une soirée d’épluchage des châtaignes, de cernage des noix, ou pour faire la lecture, soigner un enfant lorsqu’il n’y avait pas recours à un médecin (j’ai eu droit dans mon enfance à ces fameux cataplasmes !). On a de la peine au début à la prendre au sérieux : elle est si jeune ! Mais bien vite on reconnaît son courage à sortir seule la nuit (elle m’a avoué une grande frayeur au retour d’une soirée où, entendant des pas derrière elle, elle avait parcouru le trajet la séparant de l’école en courant comme une folle), son dévouement, sa simplicité…Elle me dit un jour, amusée, qu’un riche fils de propriétaire lui avait été proposé en mariage ! Mais elle devait déjà connaître mon père à cette époque : il y a dans l’album de famille une photo de la grille d’un cimetière, celui de Malataverne je crois, que mon père avait alors prise.
Le troisième poste qui lui fut proposé était encore une école de montagne : très isolée, 8 à 10 élèves en comptant le frère et la sœur de mon père qui séjournaient souvent avec elle : c’était Ansage d’Omblèze où elle demeura plusieurs années jusqu’à son mariage.
A cette occasion mon père quitta sa première activité : celle de comptable du bureau de son père qui était assureur et il était devenu instituteur. C’est à ses côtés qu’ils investirent l’école de Bonlieu, dans la plaine cette fois mais toujours à la campagne, près de Romans, pour ne plus la quitter.
C’est là qu’elle fonda sa famille, son foyer. Ses enfants -nous fûmes quatre- naquirent dans la même chambre, accouchés par la même sage-femme. Si bien que cette école devint « sa » maison, que mon père n’hésita pas à modifier lui-même au fil des décennies pour la rendre plus confortable -il fallut attendre quinze ans pour disposer d’un sanitaire intérieur et d’un cabinet de toilette- ou pour l’agrandir. Il redoutait devoir la quitter pour sa retraite. Il n’eut pas cette peine : il mourut à 54 ans, en pleine activité.
Si la Mado d’enfance et de jeunesse nous est connue par le récit de ses souvenirs, ravivés par d’occasionnelles rencontres avec les « compagnes d’école normale », de vieilles photos jaunies, celle de la maturité nous appartient ; et malgré les frayeurs et dangers de la guerre, de l’occupation, cette tranche de vie qui correspond à notre enfance est nimbée de bonheur.
En était-il de même pour elle ? Une bulle de souvenirs éclate dans ma tête : la fameuse fête des mères de 42 ou 43. Nous étions cinq enfants alors, car en plus de « nous trois » avec mon frère et ma sœur aînée, (la dernière n’est arrivée qu’après la guerre-) deux garçons de 14 - 15 ans avaient enrichi notre cercle. L’un nous avait été confié par une mère affolée des conditions de vie de ses enfants « placés » à la campagne, alors qu’elle devait d’urgence regagner Tunis.
L’autre était un jeune juif allemand, qui sortait du camp de Rivesaltes et qu’il fallait cacher…
(Une autre bulle souvenir : l’image – flash de ma mère recevant la médaille des Justes il y a quelques années…)
Nous étions donc bien décidés à une fête des mères exceptionnelle et, dans le plus grand secret, chacun de nous se prépara longtemps à l’avance. Cependant de profondes divergences apparurent sur le choix des cadeaux, et du fameux gâteau qui accompagnait alors toute grande occasion. En ces temps de restrictions, la pâtisserie était synonyme de fête d’autant que cela représentait un défi en raison de la pénurie qui régnait alors : je me souviens d’avoir pelé pendant des semaines la barre de « fondant » enrobée de chocolat, qui constituait mon goûter, afin d’en récupérer cette précieuse denrée dans le but de réaliser une crème qui napperait le gâteau à venir.
Dans l’impossibilité d’un accord, chacun décida son propre cadeau, et trois groupes se formèrent pour réaliser chacun son dessert. Comme tout ceci était secret, le gâteau devait se faire à l’insu de ma mère et chaque « groupe » construisit un four dans le bois, en face de l’école, à bonne distance les uns des autres, pour ne pas dévoiler « à l’autre » la surprise en préparation. Car il s’agissait bien d’un véritable concours qui s’était organisé dont ma mère devait finalement être le juge.
Elle s’en tira fort bien, car je n’ai pas souvenir de quelque frustration d’aucun d’entre nous et bien que très fier du magnifique sujet en porcelaine que je lui offris, j’éprouvais beaucoup d’admiration pour les cadeaux de mes comparses : Walter avait offert une broche représentant un bouquet qu’elle porte sur un portrait d’elle à cette époque… et ce portrait a pour cadre celui que lui avait dédié André, l’autre frère d’adoption.
Un appel de mon « bip » retentit dans ma poche, interrompant ma rêverie… c’est la coordination des greffes.
« Docteur, on sait bien que vous n’êtes pas d’astreinte mais il y a un cœur à Annecy et votre collègue vient de le refuser car il a trop de drogues… on voulait avoir votre avis avant d’annuler… 
- Combien de drogues ?
- Cinquante gamma de dopamine et autant d’adrénaline ! »
En effet c’est énorme puisque la limite acceptée couramment est de dix gamma par kilo par minute…et c’est la raison pour laquelle mon jeune collègue a refusé ce cœur, malgré le jeune âge de l’accidentée puisqu’il s’agit d’une jeune femme. En effet, la mort cérébrale entraîne rapidement une dégradation des organes, en particulier du cœur, et l’importance du support nécessaire pour maintenir une tension artérielle correcte à l’aide de drogues permet d’évaluer approximativement cette dégradation. Mais il s’agit d’un cœur « jeune »… et l’on manque tellement d’organes !... En outre il y a d’autres raisons que la dégradation du cœur pour expliquer une basse tension… J’interroge :
- « Combien de PVC ?
- « On ne sait pas... Ils n’ont pas eu le temps de mettre un cathéter… »
La pression veineuse centrale (PVC) mesurée à l’aide d’un cathéter glissé dans une veine jusqu’au niveau du cœur permet d’avoir une idée du « remplissage » du système vasculaire, de la masse sanguine. Il est clair que si, pour des raisons d’hémorragies notamment, mais aussi de perte liquidienne par une forte diurèse -autre conséquence de la mort cérébrale- le volume sanguin est trop abaissé, la pression artérielle est également basse sans pour autant signifier une altération du muscle cardiaque.
- « Il me faut absolument cette valeur ! »
- « Je vous passe le numéro de l’anesthésiste... »
Alors commence une discussion téléphonique difficile.
L’anesthésiste est seule et surchargée dans son service de réanimation. Pour elle, il est plus important de s’occuper des vivants… que des morts, puisque l’accidentée est cérébralement morte ; en outre elle a correctement traité ce coma pense-t-elle, et il ne peut y avoir un tel retard de perfusions qui puisse expliquer cette hypotension qu’elle corrige avec les drogues…
- « Je vous en prie, insistai-je, mesurez-lui sa PVC ! »
Je m’en veux un peu d’insister car je sais qu’elle est débordée de travail (il faut trente minutes pour installer correctement cette mesure) et par ailleurs, on redoute toujours d’être une charge trop lourde dans un service de réanimation : la crainte que la prochaine fois, on ne vous appelle pas…
Devant mon insistance, elle acquiesce enfin, et quelques instants plus tard m’appelle à nouveau :
- « Vous aviez raison », dit-elle,  « la PVC est négative. Je vais accélérer les perfusions et diminuer les drogues... »
- « J’arrive » répondis-je pour conclure.
Le processus est enclenché. Lorsqu’on commence à s’occuper d’un cœur il faut suivre sa réanimation et finalement le greffer soi-même puisqu’on a pris la responsabilité de greffer un organe « hors normes ».
Avant d’aller plus loin, je dois appeler la malade qui doit recevoir ce cœur. En répondant à la coordination, j’avais déjà consulté la liste des patients en attente qui ne me quitte jamais. Tout d’abord le groupe sanguin, le sexe, l’âge, le poids, l’absence d’anticorps : la malade est vite ciblée et je l’appelle au téléphone ; elle répond d’une voix craintive et je m’emploie à la rassurer :
- « C’est le docteur D… Voilà, je pense que nous avons un cœur pour vous. »
Devant son silence j’essaie d’atténuer le choc de la nouvelle :
- « Evidemment, vous savez que si le cœur n’est pas satisfaisant vous serez venue à l’hôpital pour rien, mais cependant il vous faut venir dès à présent afin que tout soit prêt dans le cas où le cœur serait bon. »
- « C’est bien docteur… cela m’a fait un choc mais cela va bien maintenant ; j’appelle une ambulance et me rends à l’hôpital... »
- « Unité dix » précisai-je m’étant déjà entendu avec l’infirmière du service pour les premiers gestes et prélèvements sanguins.
Enfin j’appelle la coordination des greffes afin qu’ils organisent mon déplacement et je préviens l’équipe de garde qui travaille déjà : afin qu’ils sachent qu’il y aura peut-être une greffe dans la nuit. Tout cela s’est enchaîné d’une façon mécanique, automatique, comme tant de fois au milieu de la nuit.
Avant de partir pour l’hôpital, je me penche sur ma mère :
- « Je vais devoir partir quelques heures pour une greffe…je repasserai quand j’aurai fini. »
Un clignement des paupières peut-être ? Mais je sais qu’elle est d’accord.
En fermant la porte de l’appartement de ma sœur, j’entre dans une autre vie, je ne pense plus qu’aux étapes prochaines : passer à l’hôpital, prendre la valise contenant tout le matériel nécessaire au prélèvement, la glacière emplie de glace avec le liquide de perfusion pour le cœur, puis l’ambulance pour l’hôpital d’Annecy qui devrait être là ; je serai seul cette fois : mon aide habituel est requis par l’équipe de garde qui opère une urgence.
Le temps du déplacement est une phase de repos avant le stress du prélèvement, comme au retour, précédent celui de la greffe. Le plus souvent j’en profite pour dormir.
C’est donc reposé que je découvre le bloc opératoire où est installée l’accidentée en état de mort cérébrale. Mon contact avec la réanimatrice, facilité par notre échange téléphonique précédent, est d’emblée situé sur un plan de confiance et j’en profite pour compléter ses connaissances de l’état de mort cérébrale. Il s’agit d’une survie très artificielle de l’organisme, une véritable course contre la montre avec les organes qui s’altèrent rapidement -on se demande même si au moment du passage en « mort cérébrale » il n’y a pas un « signal » de « mort programmée » pour l’ensemble des organes...
C’est contre cela qu’on doit lutter sur tous les plans -oxygénation, équilibre des fluides, des ions, de la masse sanguine, alors qu’avec la perte du contrôle central, le cerveau, tout se désorganise...
Mais maintenant que la réanimation a compensé les pertes, l’anémie intense, l’amélioration du cœur est patente et, bien que le support des drogues reste élevé, il a pu être diminué et je pense que le cœur est greffable… et quand une greffe est possible… il faut la faire.
Je préviens donc « l’équipe »  à l’hôpital et donne déjà un horaire probable de mon arrivée afin de gagner du temps sur la préparation de la malade.
Il n’y aura pas de contrordre après le prélèvement : à l’examen du cœur à thorax ouvert et après le prélèvement, il n’y a aucun obstacle à la greffe. Donc on va greffer.
Retour sans histoire mais je dois attendre à l’arrivée : l’équipe terminait l’urgence précédente. Enfin on s’installe.
Je peux glisser quelques mots d’encouragement à la malade au moment de son entrée au bloc opératoire : elle reste très tendue, mais j’ai déjà plus d’assurance que lorsque je l’appelais au téléphone : j’ai eu dans les mains le cœur que je lui destine.
J’aime bien cette équipe de garde. Il arrive parfois que l’on ne s’entende pas très bien avec tel ou tel(le) collaborateur(trice) mais ce soir, c’est l’entente parfaite avec l’anesthésiste, l’instrumentiste, le « pompiste » c’est-à-dire le technicien qui contrôle la circulation extra corporelle ; je les sais fatigués d’une journée entière d’opérations, il est onze heures du soir et l’on commence une greffe.. Cependant vous pourriez les croire à huit heures du matin commençant la journée : calmes, efficaces, fredonnant quelquefois en accompagnant la radio qui diffuse une musique au kilomètre pendant qu’ils préparent la malade et les instruments.
Que l’on s’apprête à greffer un cœur déclaré inacceptable pour la greffe selon les critères habituels quelques heures plus tôt ne leur pose pas de problème. De même pour l’anesthésiste qui devra réanimer ce cœur tout à l’heure… je réalise soudain que cette sérénité n’est autre qu’une marque de confiance de leur part et j’en suis touché. En même temps je suis gagné par l’ambiance qui m’entoure et je sens se détendre en moi la tension de toutes les heures passées.
La greffe se passe comme à l’accoutumée, déroulement d’un numéro bien réglé.
Les temps se succèdent avec le minimum de perte de temps, chaque geste simplifié pour une plus grande efficacité : le temps compte ; il y a un seuil de mortalité accrue à partir de cinquante minutes entre le moment où le cœur est sorti de son emballage et celui où, les anastomoses étant terminées, on déclampe l’aorte pour le vasculariser à nouveau. Rien ne sert de tricher avec l’horloge. Chacun sait que le dépassement s’accompagne immanquablement d’une augmentation du risque d’échec…
Enfin vient le moment où, ayant rétabli la circulation du nouveau cœur chacun guette sa réaction, son comportement. Je le garde dans la main afin de mieux sentir ce retour à la vie, l’absence de tension ou distension…
Lorsque dans ma jeunesse j’étais violoniste dans un orchestre, un des moments que j’aimais le plus était cette sorte de cacophonie initiale, quand chaque musicien s’installe et joue quelques notes pour s’échauffer, accorder son instrument, se dégourdir les doigts. Au début ce sont quelques instruments, puis il en vient de plus en plus qui jouent de plus en plus fort pour s’entendre, et soudain entre le chef d’orchestre. Il se fait un grand silence, puis sur son signal commence la symphonie.
C’est exactement ce qui se passe avec un cœur qui renaît à la vie : au début apparaissent des mouvements vermiculaires, anarchiques qui croissent peu à peu jusqu’à devenir très intenses. Nous appelons cela la fibrillation ventriculaire qui n’a évidemment aucun effet hémodynamique.
Puis soudain tout s’arrête « quelques secondes » et le cœur part battant régulièrement et souvent très fort initialement, comme triomphant… à l’image d’un orchestre qui obéit à son chef.
Certes il est quelquefois nécessaire d’aider cette « conversion » par un choc électrique, mais la « défibrillation spontanée » n’est pas rare, c’est un très bon témoin de l’état cardiaque et dans chacun de ces cas me reviennent en mémoire ces minutes de concert, suivies par le bonheur d’être au cœur du chaudron musical.
Et c’est le bonheur aussi pour toute l’équipe, un grand soupir de soulagement car on sait bien maintenant que la partie est gagnée… la salle d’opération devient plus bruyante, détendue car chacun a en mémoire une greffe dont le cœur n’est pas reparti.
Un petit dialogue à trois avec l’anesthésiste et le pompiste pour arrêter la circulation artificielle qui s’est substituée au cœur pendant le temps de sa greffe, et c’est bientôt l’arrêt de celle-ci, sans problème, le nouveau cœur prenant rapidement en charge toute la circulation de son nouvel organisme.
Quand tout fut terminé et la poitrine refermée, je m’adressai à toute l’équipe comme à l’accoutumée après une nuit de travail :
- « Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, je vous remercie… » et personne ne souriait à ces pompeuses paroles, car elles venaient du cœur.
Je m’astreignis à attendre que la malade fût installée en soins intensifs pour me retirer, et c’est vers deux heures du matin que je sonnais chez ma sœur. Elle me guettait.
- « Elle t’a attendu, on le sentait…Viens lui parler ! »
Je m’approchai de ma mère pour lui dire en quelques mots comment tout s’était bien passé et je restai un moment auprès d’elle …Toujours ce même mouvement depuis l’enfance, qui m’amène auprès d’elle pour lui rendre compte. C’est ce qui me manquera le plus après sa disparition.
Enfin je rentrai à la maison, épuisé, engourdi.
Lorsque je rejoignis au petit jour l’appartement de ma sœur, la situation avait considérablement évolué. Ce n’était plus le calme silence de l’attente de la mort, c’était l’agonie, une agitation mêlée de râles, d’encombrements pulmonaires… Je ne pus supporter cela. Je savais bien que c’était la fin, mais je ne pouvais supporter qu’elle meure étouffée par ses sécrétions et je m’enfuis à la recherche d’une pharmacie, d’un centre de matériel médical afin de me procurer l’appareillage nécessaire pour une aspiration trachéale.
C’était un dimanche matin, et je dus traverser une grande partie de la ville pour me procurer ce matériel et c’est plein d’anxiété que je revins près d’une heure plus tard.
Sa fréquence respiratoire s’était encore abaissée, probablement ses derniers souffles… Mon aspiration la soulagerait-elle un peu ? Pouvait-on espérer encore un miracle ? … Quel miracle ?
J’installai rapidement l’appareil, glissai la sonde dans la gorge… encore quelques mouvements respiratoires… Les derniers. Un ultime appel me sort du cœur : « Maman ! »… C’est fini.
Je restai un long moment à ses côtés lui tenant la main, puis sortis de ma torpeur. Je remerciai tout d’abord ma sœur de tout ce qu’elle avait fait pour que nous puissions passer ces derniers jours avec notre mère, puis je la quittai car j’avais une dernière tâche à accomplir : comment ma malade avait-elle passé la nuit ?
Je retrouvai dans mon parcours en voiture cette même sensation que j’éprouvais chaque matin en me rendant à l’hôpital après une bonne partie de la nuit passée à opérer : comment serait le ou la malade ? Un mélange d’angoisse et de curiosité, mal rassuré par le fait qu’il n’y avait pas eu d’appel dans la courte nuit pour signaler une complication.
Dès l’entrée dans son alvéole des soins intensifs, je fus rassuré par la vue des constantes affichées sur l’écran de l’oscilloscope : la courbe de tension était bonne et régulière, les chiffres satisfaisants. L’infirmière qui l’avait en charge me confirma cette première impression : bonnes constantes, diurèse correcte, premiers signes de réveil.
Alors je me penchai sur la grande feuille où sont recensées toutes les données des heures passées.
En découvrant son prénom, je reçus un choc : elle s’appelait Madeleine.
Chapitre 2 : Partie d’échecs

Est-il permis de tricher avec la Mort ?
Bien sûr ! C’est même un devoir…. Et Dieu sait que Michel avait triché avec la gueuse avant d’arriver à la transplantation !
A peine adulte, encore étudiant, il avait déjà subi une opération à cœur ouvert au décours de laquelle son chirurgien lui révéla qu’il avait -déjà- un cœur de vieillard …
Cela ne l’empêcha pas de bâtir sa vie à grands traits, faisant fi de l’horizon limité qui lui était imparti : avec sa femme, ils résolurent néanmoins de réaliser leurs rêves même les plus fous étant donné son cœur malade : tout d’abord accéder à son métier de chirurgien plasticien. Effacer les rides et les marques du temps, n’était-ce pas une autre façon de défier la mort ?
Puis ils fondèrent une famille, là encore marquée par un enfant au lourd handicap… Ils firent face, et comme pour l’affirmer, élirent domicile en un château de rêve, en plein cœur de la ville. Un seul de ces projets aurait pu occuper toute une vie : à eux deux, ils les embrassèrent tous ensemble…
La mort les laissait faire, avançant ça et là un pion, occupant une case dans cette partie d’échecs terrible qu’il avait engagée en la reniant… Au retour d’un voyage en Egypte (un autre rêve réalisé) il présentait un gros foie, signe de décompensation cardiaque ; il ne l’accepta point : il s’agissait sûrement d’une hépatite bénigne là-bas contractée.
Plus tard ce fut une toux persistante accompagnée de quelques crachats mousseux et sanglants qui alertèrent son médecin : non, déclara Michel, ce n’est qu’un rhume contacté dans des courants d’air…
Malgré ces pauvres esquives, il était clair que la partie était mal engagée et que l’on se rapprochait chaque semaine de l’échec et mat.
C’est alors qu’il conçut un stratagème destiné à positiver l’échéance qu’il sentait prochaine : il s’agissait de jouer à « qui perd gagne » en contractant une très importante assurance-vie… les primes étaient très lourdes, étant donnés les risques reconnus, mais il n’en avait cure : il savait qu’il devait bientôt mourir et, finalement, c’est encore avec le sentiment de faire un pied de nez à la mort -en l’instrumentant en quelque sorte- que Michel fut admis dans notre hôpital.
On le pourrait croire calmé dans son combat, vaincu même si quelque peu rassuré par son contrat. Pourtant la passion du défi l’emporte : il résistera à la mort jusqu’à son jour anniversaire, dans quelques jours à peine, comme la chèvre de monsieur Seguin, qui décida de combattre le loup jusqu’à l’aube.
Je n’ai rencontré Michel que quinze minutes avant de m’envoler en hélicoptère.
C’était effectivement son jour anniversaire et tout indiquait que ce serait également son dernier jour…
Quinze minutes, c’est court pour faire connaissance, prendre mesure l’un de l’autre.
Comme il était le premier confrère que je transplantais, je lui dis de me faire confiance et de se laisser aller… ce qu’il fit volontiers, convaincu qu’il ne s’agissait que d’un répit de quelques jours, n’atteignant pas de toutes façons la prochaine échéance de l’assurance ;
peut-être aussi rêvait-il, en vieux batailleur, d’une feinte imprévue dans sa partie d’échecs avec la mort ?
Quarante-cinq jours plus tard, il reprenait le chemin du bloc opératoire, pour opérer, lui-même cette fois, dans la clinique où il travaillait.
Comme je m’étonnais -à la fois fier mais inquiet- d’une reprise aussi rapide d’activité, il me révéla son terrible contrat : il n’avait pas le choix.
- « Vous m’avez joué un drôle de tour ! », dit-il en riant.
Auparavant il avait adressé un dernier clin d’œil à sa vieille adversaire. Au cours d’une présentation médicale à laquelle il participait, il avait pu voir les images de son propre cœur disséqué.
Y a t-il un plus dur défi ?
Il vécut longtemps, longtemps tout en payant ces fameuses traites.
Il les paie encore aujourd’hui ! Pour consacrer sa victoire, il écrivit un livre Vaincre la mort, et s’engagea dans la croisade en faveur du don d’organes, lui consacrant une part importante de sa nouvelle vie, tout en poursuivant la réalisation de ses rêves inassouvis : l’Aiguille du Midi, inaccessible autrefois par son altitude avec son « vieux » cœur, la plongée sous-marine en omettant de signaler au moniteur le « nouveau » cœur.

Mais la camarde est fourbe et tenace.
Pour se venger, elle lui ravit la Reine.


Chapitre 3 : Alex

Bien que je n’éprouve aucune complaisance envers la mort, la position de l’homme face à celle-ci révèle toute sa grandeur lorsqu’il la domine quand même et encore. Je revois gravée dans ma mémoire la photo de ce résistant face au peloton d’exécution, avec quelques-uns de ses camarades… il sourit.
Qu’en est-il à l’annonce d’une mort très prochaine, prévue, programmée presque ? N’y a-t-il pas, quelque part, place à une réflexion, à un cheminement positif de stoïcien dans l’accession à une sérénité réaffirmée ?
C’est la question que je pose à Alex.
Alex est le premier sexagénaire que j’ai transplanté. A cette époque, les critères de sélection étaient encore très rigoureux, et, bien que dès le début, j’aie greffé des patients éventuellement plus âgés que la norme, la soixantaine paraissait tout à fait déraisonnable.
C’est la raison pour laquelle, à la question d’Alex : « combien de temps ? » lorsqu’il apprit catastrophé l’état de son cœur, il lui fut répondu simplement : « Mettez vos affaires en ordre… » Il lui restait un an de vie tout au plus.
J’ignorais tout cela. Alors qu’il effectuait son dernier parcours, j’avais accru mon expérience et repoussé les limites du possible. Si bien qu’un jour il me fut présenté par ceux-là même qui l’avaient écarté un an auparavant.
Je ne peux dire qu’au cours de cette rencontre, nous ayons eu un véritable échange et que j’aie obtenu ce que la phraséologie sécuritaire d’aujourd’hui dénomme « un consentement informé ». Il présentait un « bas débit cérébral » en d’autres termes, malgré le fin contrôle de notre circulation qui privilégie jusqu’au dernier moment la circulation cérébrale, celle-ci était devenue insuffisante pour lui permettre une réflexion et une conversation normales. C’est son épouse, je pense, que nous consultâmes avant de prendre une décision.
L’opération s’est bien passée, ainsi que les suites opératoires.
Quelques mois plus tard, assis en face de moi, il me raconte les circonstances qui l’ont amené à la greffe, avec un esprit pétillant cette fois, plein d’une joie débordante, ne tenant plus en place…
A ma question : «  Y a-t-il quelque chose de positif dans l’attente de la mort ? »
- « Ne croyez pas cela, docteur… » et il m’écrivit ce texte. Je lui laisse la parole.

" Tout a commencé en juin 1975. Je m’occupais à cette époque de quatre usines textiles, dont deux étaient situées dans les Vosges. L’une à Luxeuil, l’autre au Val d’ Ajol. Je devais ce jour là organiser une réunion de chantier, afin d’établir un planning d'intervention relativement précis entre les différents entrepreneurs, qui devaient travailler pendant le mois d'août. J'avais quitté Lyon vers 3h30 du matin afin d'être au Val d'Ajol à 8h. Les Vosgiens sont des gens paisibles, aimables, sérieux, mais peu sensibles à la notion d'exactitude et je n'ai pu commencer ma réunion qu'à 9h du matin et encore n'étaient-ils pas tous là !
Etant personnellement un obsédé de l'heure, je resterai discret sur mon conflit interne; de plus, ayant un programme bien chargé... une heure de retard commençait mal ma journée ; énervement, exaspération, colère mal contenue, appelez ça comme vous voudrez mais voilà qu'en plein milieu de mon exposé... crac ! mes jambes deviennent coton et voilà que mon cœur, mon muscle cœur, que je n'avais jamais eu l'occasion de localiser en moi, s'emballe et démarre comme une Harley Davidson sous les fesses d'un adolescent illuminé: ça pétarade, ça cogne, ça s'emballe, ça s'arrête et ça redémarre... à 200 à l'heure. Inutile, bien sûr, de continuer à jouer les pontifes dans une telle situation. Transporté d'urgence à l'Hôpital de Remiremont, on détecte dans le moteur, une crise de tachycardie rapidement maîtrisée par un choc électrique.
J'avais à l'époque un ami intime, presque un frère, médecin de son état, qui m'a vivement rassuré: « Ne te fais pas de souci... une crise de tachycardie, tout le monde en fait à un moment ou à un autre ». J'ai appris depuis, que cette crise de tachycardie était déjà une première manifestation d'une myocardiopathie, c'est-à-dire d'une usure prématurée du muscle cardiaque... et je ne résiste pas à l'envie de vous donner déjà une première conclusion:
"Méfiez-vous de vos Amis... surtout s'ils sont médecins !!!"

En fait, ces crises de tachycardies (jusqu'à 220 pulsations/minute) se sont renouvelées plus ou moins espacées, plus ou moins sévères avec ou sans motif apparent... et parfaitement soignées à l'Hôpital Cardiologique de Lyon au service du professeur Touboul. Ceci jusqu'au jour où prenant enfin conscience de mon état c'était en janvier 1984, donc 9 ans après le premier incident je demandai avec insistance et fermeté au professeur Touboul, qu'elles étaient mes espérances de vie...
On peut certes s'étonner d'avoir attendu si longtemps pour poser une question si importante, aussi vitale. Je vais vous répondre avec franchise.
Premièrement j'avais confiance en mon ami médecin qui malheureusement venait de mourir.
Deuxièmement ces crises de tachycardies n'étaient pas particulièrement fréquentes, ni invalidantes, ni peut-être alarmantes. Quelques jours tout au plus à l'Hôpital Cardio et tout repartait comme avant... J'étais entraîné par le tourbillon de la vie, par un travail passionnant qui masquait sans doute les premières fissures d'une santé, depuis longtemps mise à l'épreuve. Sans doute, étais-je un peu plus sensible à la fatigue physique, que je mettais sur le compte de l'âge.
Troisièmement, je crois, mais ceci est caché tout au fond du subconscient, je crois que j'avais peur, par anticipation, d'une réponse alarmante, que je fuyais inconsciemment, préférant sans doute l'ignorance à une sévère réalité. Il faudrait, je crois, l’opinion de notre docteur psychologue... Il y a là certainement une sorte de peur cachée, voilée, discrète... la « trouille » si vous préférez... mais une trouille de bon aloi, feutrée, silencieuse, BC/BG diraiton aujourd'hui... et qui me cantonnait dans l'ignorance.
Mais la question fatidique étant enfin posée, la réponse tomba, comme tombe le couperet de la guillotine.
« Eh bien Monsieur Ballivet », dit le professeur Touboul, « si vous avez des affaires à mettre en ordre... c'est le moment de le faire. »
Je crois qu'il s'installa alors une minute de silence... j'avais parfaitement compris... il ne restait plus qu'à demander le délai.
« Difficile à préciser, dit-il.... un an peutêtre?? »
Vous dire que j'ai reçu la nouvelle avec courage, serait mentir effrontément. Vous êtes habité à cet instant par une sorte de fourmilière grouillante qui vous agresse de tous côtés et dans les zones affectives, les plus sensibles. Tout vous envahit, vous submerge. Votre femme, vos enfants,... le travail, les projets ébauchés qui ne verront pas le jour. Et que vont devenir les vôtres, sans vous?
Je me souviens m'être écroulé sur le volant de ma voiture répétant inlassablement... « ce n'est pas possible... ce n'est pas possible... » cherchant et trouvant parfois mille arguments contradictoires au verdict.
A cet instant précis, le premier problème et non des moindres qui se pose à vous et qu'il faut résoudre rapidement est celui de la transmission, de la communication. Fautil informer son épouse, sa famille du drame qui va se jouer, dans un milieu jusque là pleinement heureux et serein???
Alors, en bon technicien on fait la liste du pour et du contre... Ce n'est pas facile d'autant plus que l'on se trouve anéanti sous l'effet d'un choc émotionnel. Ce choix est une question de sensibilité propre, de caractère, d'éducation, de climat familial.
J'avais choisi de ne rien dire, mes arguments essentiels étaient de deux sortes: d'une part, ne pas troubler la sérénité et le bonheur familial, d'autre part... (et les dames verront là, sans doute, un des aspects de l'orgueil masculin ) j'aurais vraisemblablement mal supporté d'être l'objet de soins, de prévenances, d'attentions particulières, de sollicitudes exagérées qui à chaque instant laisseraient planer le spectre de l'issue fatale... et puis j'espérais que le verdict était une erreur... car, petite merveille de la machine humaine, on espère toujours. Estil nécessaire, de préciser l'ambiguïté de ce choix du silence et de l'isolement, en des instants où l'on a tant de choses à dire, où l'univers habituel se dérobe, où l'on se trouve dans un désert d'incompréhension comme le voyageur épuisé, malade, perdu quelque part, sur un quai de gare, aux frontières de la Mongolie, dans un univers soudain hostile... alors que l'on n'a qu'une seule envie, qu'un seul besoin, celui de parler, de trouver une oreille attentive à qui confier sa détresse et la charge effrayante que j'allais devoir porter.
Deux amis ont su me soutenir de leur écoute attentive et affectueuse, de leur refus de croire à un destin fatal.
Je savais que j'avais là une porte toujours ouverte en cas de défaillance morale. Puis, nous n'en avons plus jamais parlé et c'est je crois, ce qu'il y avait de mieux à faire. J'ai seulement perçu de leur part un peu plus de présence, un peu plus de chaleur... et c'était déjà presque trop, car à travers leur prévenance, je percevais leur sollicitude inquiète, et je me félicitais de n'avoir rien dit à ma famille car j'aurais difficilement supporté d'être l'objet de soins et d'attentions constantes.
Mais ceci est une réaction tout à fait personnelle. Chaque individu perçoit les évènements de la vie suivant sa sensibilité propre, suivant son éducation ou sa façon de concevoir l'existence. Et je voudrais, près de vous, porter témoignage et réveiller pour un instant, ce qui fut pour moi, l'horreur de cette année 1984, précisant que je n'ai jamais su qu'une transplantation était possible et qu'un espoir pouvait naître.

Cette année-là, fut une année d'attente, d'observation, avec des alternatives d'espoir et d'abandon. Ceux qui vous disent « J'aimerais bien connaître la date de ma mort » sont des esprits légers qui n'ont jamais accordé la moindre réflexion au sujet.

I1 n'est pas facile de se dire "i1 ne te reste qu'une année à vivre". Bien sûr, tout d'abord on ne croit pas de façon absolue, on ne veut pas croire, et perfidement la nature vous aide dans vos égarements. On passe volontiers quelques semaines où rien ne change, où la vie reste ce qu'elle était ou à peu près- car inconsciemment, on se ment à soi-même et on s'organise dans une immense tromperie, dont on sort plus ou moins vainqueur, mais toujours perdant, avec ce glas qui sonne à vos oreilles « Il te reste une année à vivre ».

Déjà quelques mois ont passé dans l'odieuse imposture que l'on s'est organisé. On se ménage, on évite les déplacements, on repousse quelques rendez-vous ou quelques travaux d'intérieur pénibles. Mieux... on se découvre quelques talents sédentaires d'écriture ou de bricolage. En fait, on est heureux d'avoir trouvé une occupation qui satisfasse à la fois sa vanité et son anéantissement progressif des forces physiques et vous donne une excellente excuse pour ne pas sortir. On cache sa misère, par tous les moyens possibles, même les plus déloyaux.

« Il te reste à peine une année à vivre... » et c'est déjà le printemps... et l'on regarde, comme l'on n'a encore jamais regardé ce jaillissement de vie où, maladroitement, comme le petit chevreau qui vient de naître, des milliards de petites feuilles déploient leurs limbes au soleil, témoignant de leur intense besoin de vivre; on se demande comment, un bourgeon si tendu, si frêle, si fragile, peut jaillir du bois noir et dur de cette branche nue. On s'extasie devant l'araignée matinale qui, entre deux chênes verts, jette un fil argenté qui flotte dans les airs et que vient enrichir une perle de rosée. Mais dans ce gigantesque déploiement de formes et de couleurs, rien pour effacer ou seulement ternir ce glas qui toujours sonne aux oreilles: « Regarde bien petit: c'est ton dernier printemps... »

Infâme réalité des choses de la vie: c'est déjà l'été et ce sont les vacances avec ses merveilleux petits-enfants aux jeux toujours triomphants, à la tendresse vive et spontanée.
Alors, on s'adosse à un arbre et l'on regarde cette vie débordante, éclatante, qui est la leur et l'on ne peut pas... ne pas penser... : c'est le dernier été, ce sont les dernières vacances, c'est la dernière fois... comme l'on ne peut pas arrêter cette larme, étranglé que l'on est, par cet infâme destin qui vous déchire et vous bride dans ce que vous avez de plus sensible et de plus cher.

Et l'on regarde intensément, l'âme triste et désespérée, toutes ces choses de la vie, satisfait cependant, que personne ne s'aperçoive de sa fatigue et de son épuisement. On se dit « c'est un mauvais jour, cela ira mieux demain » ; on cache sa misère et l'on va aider à éplucher les haricots du jardin...

Octobre est bientôt là et l'on regarde butiner follement les dernières abeilles... on aspire goulûment le parfum des dernières roses... des dernières roses.

L'année est alors presque passée... tout se dégrade, et tout va désormais très vite, et l'on devient alors impuissant à dissimuler sa déchéance physique. On se traîne de chaise en chaise, puis... comme dit l'admirable Brel, on va de la chaise au fauteuil, du fauteuil au lit et du lit au lit. Et l'on s'oblige malgré tout et par je ne sais quel orgueil, à garder encore, en quelques occasions, et à quel prix... ce qui nous reste de dignité humaine... pour faire face... et puis... et puis je ne sais plus qu'une chose... une seule: c'est que ma femme est là, avec sa détermination tranquille, son courage quotidien, armée d'une sorte de foi et d'espérance folle... estil besoin de dire, que sans en avoir jamais parlé elle savait tout.
I1 est vrai que vous autres, faibles femmes, avec votre sensibilité à laquelle nous ne comprendrons jamais rien, et votre façon d'appréhender les choses de la vie, vous manifestez dans ces circonstances extrêmes, un courage, une sérénité que nous n'avons pas... : le courage du quotidien.

Et puis... c'est l'Hôpital, ultime refuge où l'on vient confier, à des mains étrangères mais amies, son bien le plus précieux... sa vie.
I1 faut ici vous préciser (nous étions en février 1985) que, le cerveau mal irrigué, j'ai rapidement sombré dans une sorte de semi-inconscience, dont personne ne s'est aperçu. Certes, je recevais les messages, j'y répondais à peu près correctement, mais les oubliais en quelques instants. Mon « imprimante » ne fonctionnait plus. C'est à ce moment là que l'on est venu me proposer une greffe.

A cette époque, ce mot greffe d'ailleurs fort mal choisi et mal adapté n'était pas encore très répandu, et les « greffés du cœur » étaient considérés comme des miraculés de la science... Et puis l'on ne m'en avait jamais parlé, pour l'excellente raison qu'en 1985 on n'effectuait pas cette opération sur des patients âgés de plus de 50/55 ans. J'ai donc fait, très inconsciemment, l'objet d'une « première » en ouvrant les portes de la soixantaine. « Merci Messieurs les chirurgiens ».
Sur l'instant, je n'ai rien compris à la proposition qui m'était faite et ce mot de greffe n'a évoqué dans mon esprit déficient que l'image du jardinier opérant quelques incisions sur les arbres du verger... Mais j'ai dit oui à la proposition parce que le chirurgien le Docteur Dureau est venu s'asseoir au bord de mon lit... et nous avons discuté... comme de vieux amis... j'ai dit oui... non pas parce que j'avais compris ce qu'il voulait faire... mais parce qu'il était sympathique, parce qu'il avait un bon sourire et que je désirais lui manifester ma confiance et ne pas le décevoir. En somme, c'était un oui de sentiment, une sorte d'accord, échappant à tout raisonnement, à toute analyse, à toute logique ; une sorte d'élan spontané d'estime et de chaleur humaine, mais d'ignorance totale pour ce qui allait m'arriver.
Puis lentement la réalité a fait place au bricolage du jardinier. J'ai compris qu'il fallait que j'attende la mort d'un inconnu pour que je vive. C'est une pensée difficile à admettre mais qui m'a peu perturbé dans l'état de délabrement physique dans lequel je me trouvais. Sans doute étais-je déjà occupé à prendre place sur la noire embarcation des divinités du Styx. I1 fallait attendre. J'ai attendu... 12 jours m'a-t-on dit ! Inquiet, angoissé. Uniquement préoccupé à vivre encore un jour, encore une heure... encore un moment.
Puis est enfin arrivé le jour où un cœur compatible a été disponible. J'ai reçu la nouvelle avec une certaine indifférence, sans joie, sans anxiété, sans crainte, dans une sorte de monotonie cotonneuse, « d'absence » devenue quotidienne.
Et je me souviens... mais alors avec une étonnante précision, m'être réveillé dans une chambre claire et ensoleillée, de hauts peupliers me regardaient à travers les vitres, un bruit de ruisseau... et puis... ô merveille près de moi un « ange vert », avec une voix inoubliable, des yeux, un sourire, des dents, un petit bonnet de laine verte... et qui s'appelait Martine, qui me parlait de déjeuner, de thé, de beurre et de confiture... qui m'expliquait toutes les libertés qu'avaient prises le chirurgien en fourrageant tout à loisir et en toute impunité dans ma cage thoracique!! et ceci, pour mon plus grand bien.
I1 m'expliquait alors, mon ange vert, que j'allais vivre... et je me sentais bien, j'avais envie de sortir de ce lit, de marcher, d'aller à la fenêtre, une sorte d'enthousiasme, bien proche du délire. Mon Dieu que j'étais bien dans cette chambre de « Renaissance »,... que cette Martine m'a entouré de tant de soins, de prévenances, de compétences, de chaleur humaine que je ne saurai jamais l'oublier, et c'est près d'elle, que, nouveau LAZARE du XXème siècle je déposais mes bandelettes d'éternité trop hâtivement nouées.

En une nuit, un homme déchu, grabataire, était passé de l'état comateux et végétatif à l'état actif et pensant... Le miracle ! ... avec une phrase qui tournait dans la tête... une phrase vieille de 2000 ans : LAZARE Lève toi... et marche ! ...
Tout s'est ensuite déroulé très vite. 3 jours de réanimation, 8 jours de chambre stérile, premiers pas autour du lit, monter quelques marches... puis 5... puis l0... puis un étage... et un mois après je sortais de l'hôpital... pas encore très vaillant certes... mais sur mes jambes.
Voilà donc en quelques mots mon aventure. Toutes ne sont pas semblables. Certaines myocardiopathies sont à évolution foudroyante et le muscle cardiaque s'autodétruit en quelques semaines. Mais tous ceux qui ont subi ces épreuves ont tous eu la même joie intense de la « résurrection », le même enthousiasme proche du délire, lorsqu'au réveil ils ont éprouvé cette indescriptible joie de vivre une seconde fois. Moments traversés parfois par l'ombre insidieuse et inquiétante d'un rejet toujours possible.
Reste seulement que les épreuves subies vous donnent un autre regard sur les choses de la vie. Cette approche de la mort, ce frôlement ignoble, tout le monde ou presque a pu l'éprouver fortuitement,... un jour ou l'autre... parce que l'on a échappé à un accident de la circulation ou de sport, ou encore d'une imprudence gratuite. Mais cette approche rapide et fugitive est vite oubliée et sans rapport aucun avec l'attente quotidienne, avec le long épuisement des jours, où le temps donne à réfléchir et à méditer... et cette longue réflexion vous apporte un certain humanisme, une certaine philosophie où se côtoient et se juxtaposent les valeurs et les faiblesses humaines.
Et puis, il y a aussi cette immense découverte l'attachement et l'amour des siens. En fait... Nonce n'est pas une découverte... mais c'était devenu une habitude... et c'est le juste rétablissement de la valeur des choses... et l'on découvre avec un étonnement ravi que certains êtres que l'on croyait fragiles ou sans défense, se révèlent dans l'adversité, dans ce qu'ils ont de meilleur, et deviennent l'exemple du courage.

J'ai plus appris en ces jours de malheur, qu'en soixante ans de vie.
Et puis encore... ce n'est pas sans émotion et sans étonnement que l'on découvre l'espèce de front dispersé mais commun, élevé par ses amis, qui l'un par sa foi, l'autre par son dévouement, sa présence, son efficacité, manifestent un attachement que nous ne soupçonnions pas.
Et puis il y a vous... médecins, chirurgiens, professeurs, infirmières, secrétaires, personnel hospitalier... ceux d'aujourd'hui sans oublier ceux d'hier... Vous, dont nous connaissons le poids des connaissances accumulées, de vos décisions, de vos interventions... car c'est bien à vous et à la longue chaîne de vos prédécesseurs, que nous devons cette seconde vie, plus riche, d'une humanité dont vous êtes si Prodigue.
Et je terminerai en concluant que cette aventure débouche sur un plus, sur une meilleure capacité de vivre et d'appréhender le bonheur en majuscules chaque heure du jour.
Ce bonheur là est difficilement communicable et je regrette encore de ne pas avoir assez de talent pour le faire comprendre et partager... Je n'oserais tout de même pas vous souhaiter les mêmes épreuves... Encore que... l'on puisse considérer parfois, que ce soit là, l'une des portes qui conduit à la sagesse.
Et si je devais conclure par une seule phrase, par un seul mot... je vous dirais: « On ne se dit pas assez souvent  Je t'aime –« 





Victor

- « On a besoin de lui, docteur on a vraiment besoin de lui » répéta Denise...

C'était dans mon premier bureau, celui de l'ancien service... Je ne devais pas beaucoup les impressionner dans ce décor assez fruste, sinon austère... ils étaient là tous les deux assis en face moi, Victor, sa femme, Denise. Ils venaient d'apprendre la nécessité d'une greffe et l'on en était encore à l'époque où l'âge de Victor, cinquante-quatre ans, était considéré comme une limite.
Est-ce pour cela qu'elle insistait comme pour me décider ?
Quand Denise parla de sa famille je compris davantage son impérieuse préoccupation : deux fils musiciens, un troisième architecte, tous au commencement de leur vie professionnelle à peine sortis de l'adolescence. Il y avait de quoi redouter la perte du chef de famille.
« Ce n'est pas tant le fait de mon cœur en piteux état qui m'amène à la greffe » reprit Victor d’une voix éteinte,  « mais ce qui est grave, docteur, c'est que depuis trois ans j'ai perdu ma créativité. »
Il était 3 designer3 , concepteur de tapis, dans une importante fabrique italienne, et, depuis longtemps, faisait l'avant-garde des expositions internationales dont il était un des fleurons... La perte de sa créativité semblait l'affecter davantage que celle de sa force vive. C'était la première fois qu'on me formulait ainsi une sorte de contrat au second degré : la vie, d'accord, mais aussi la créativité, le pouvoir d'imagination et d'invention...
Avec cette attente de Victor, je réalisais soudain que la vie seule n'est rien sans ce « superflu nécessaire » donc parlait Voltaire. Cet excès de vitalité qui, débordant, se mue en invention, création, justifiant par là même, la vie qui, sinon, s’apparenterait à celle des plantes vertes... Encore que celles-ci se déguisent parfois fort joliment !
Simple question de débit cardiaque... On a commencé à se rendre compte du phénomène en équipant les personnes âgées dont le rythme cardiaque était devenu trop lent, d'un stimulateur cardiaque. Soudain, ces petits vieux recouvraient leur esprit, leur dynamisme, même si leur état précédent ne les avait pas classés dans celui des insuffisances cardiaques.
Peut-on « rajeunir » alors avec un cœur neuf ?
Dans une certaine mesure, oui, j'ai de nombreux témoignages de patients me disant se sentir « poussés » par leur jeune cœur, alors qu'ils étaient dans l'âge mûr... Mais tout a une limite. Ce n'est pas toujours un cadeau que de mettre un cœur jeune à une personne âgée... Il faut savoir qu'à soixante ans, sans qu'intervienne une maladie quelconque du cœur, le débit cardiaque est moitié moindre que celui qu’avait la même personne à 20 ans... Qu'arrive-t-il alors si l’on greffe un cœur de 20 ans à ce sexagénaire. ? Il peut en mourir, en raison d'un débit cardiaque trop élevé pour la résistance de ses artères qui ont vieilli. Nous avons perdu ainsi plusieurs malades de façon dramatique quelques jours après leur greffe. C’est aussi de cette manière que Barnay Clark, le premier homme équipé d'un cœur artificiel, fut frappé d'une hémorragie cérébrale qui devait l’emporter in fine. Lorsque le cœur fut installé dans sa poitrine, les hémorragies contrôlées, on programma l’ordinateur, qui contrôle le débit au prorata de son poids : six litres par minute et l'on mit l'appareil en marche… et les signes électriques d'une hémorragie cérébrale apparurent sur l’électroencéphalogramme... Parce que jusqu'alors les expériences avaient été réalisées sur des animaux jeunes, des veaux et que l’âge n'était pas entré dans le programme de l'ordinateur.
Heureusement, cette issue n'est pas fréquente et nous avons appris à la contrôler mais ceci nous conduisit peu à peu à apparier donneurs me receveurs selon l'âge aussi, parmi les autres facteurs.
J'en arrivai même à la conclusion qu'il n'y avait aucune honte à greffer un patient avec un cœur de son âge pourvu qu'il soit bon, alors que pendant longtemps la règle fut de greffer avec un cœur plus jeune le receveur. Cette décision me permit en outre de greffer des personnes âgées, en évitant le reproche de priver les plus jeunes d’un organe si recherché. Quelques semaines plus tard, Victor est dans sa chambre avec son nouveau cœur, passant de longues après-midi à écouter les cassettes de musique enregistrée par un de ses fils, celui qui joue de la guitare classique
« Je ne savais pas qu'il jouait si bien » dit-il comme s'il découvrait un nouvel être.
Pour la première fois depuis longtemps peut-être, sortait-il de lui-même et entendait-il différemment cette musique qu’il croyait si bien connaître ? N'était-ce pas le début d’un retour à la vie, la vraie vie?
J'en eus la confirmation quelques semaines plus tard : comme pour attester de sa créativité retrouvée, Victor me présenta toute une série de « cartons », projets de tapis qu'il avait conçus fébrilement depuis sa greffe.
Spontanément, je les organisai selon une progression qui me paraissait correspondre à sa convalescence : tout d'abord des paysages d’hiver, assez tristes où le noir, violet et gris dominaient, ainsi que quelques compositions décoratives de « la même époque » Puis l'ocre apparaissait et la lumière remplaçait le noir en des compositions intimistes, évoquant encore l'intérieur. La musique accompagne un tableau représentant les instruments d'un quatuor à cordes puis c’est un splendide perroquet et, avec lui, le rouge et davantage encore de couleurs chatoyantes. Finalement c'est tout un printemps qui éclate avec un pré rempli de fleurs multicolores, véritable hymne à la joie... J'étais ébloui mais Victor me réservait d’autres surprises.
En retrouvant sa « fabrique » il y avait aussi retrouvé son emploi ou plus exactement son salaire, à vrai dire élevé. Mais il s’aperçut vite que ce retour n'était perçu que provisoire : cette greffe, cela ne pouvait pas tenir ! On lui avait conservé son bureau, certes, mais il s'agissait plutôt d’un placard désormais, et l'on n’attendait plus rien de lui, ses responsabilités avaient disparu...
Et Victor fit alors ce qu’il n'avait jamais osé faire auparavant : abandonnant la sécurité d'un emploi, d'un salaire élevé, à cinquante-cinq ans il décida de quitter son placard et de fonder son entreprise... Cela ne fut pas évident pendant les premiers temps : je le rencontrais à l'occasion de ses visites à Lyon pour ses contrôles, mais aussi lorsqu'il m'invita dans son appartement à Mont Genèvre, grâce auquel je pus, ainsi que quelques-uns de ma famille, bénéficier de ce coin ivre de soleil et de neige.
Car il s'était bien évidemment remis à la pratique du ski et devint un peu la mascotte du pays, où l'on semblait faire davantage confiance à la greffe qu’au-delà de la frontière !
Victor avait retrouvé sa créativité, une vitalité depuis longtemps oubliée qui maintenant le pressait...
Avait-il «  rajeuni » comme on a pu l’envisager ?
Peut-être même avait-il l'impression que le temps s'était arrêté pour lui ?
Il m'en fit la remarque au cours d'une soirée que nous passions ensemble, disant que son frère semblait vieillir plus vite que lui désormais.
À tort ou raison je ne néglige pas ces observations de commune apparence. Certes, il y a les effets secondaires des drogues que l'on utilise qui peuvent modifier l'apparence : les cheveux repoussent plus drus, ainsi que la barbe, retrouvant parfois leurs teintes originales alors qu'ils étaient blanchis ; le visage est quelquefois « empoupiné » si l'on n'est pas assez attentif aux doses de cortisone... Mais il y a peut-être autre chose. Un débit cardiaque plus important qu'il ne devrait être en considérant l'âge ? Les mesures répétées nous ont montré que, progressivement, le cœur s'adapte à son nouvel hôte. D'autres pistes de réflexion s’ouvrent peut-être : récemment un collègue canadien présentait une conférence dans laquelle il suggérait que nous vivions dans un équilibre entre apoptose -mot savant pour désigner la mort programmée de nos cellules-et la cancérogène qui est caractérisée au contraire par une multiplication anarchique de nos cellules... Or nos « drogues » ont tendance à déplacer l'équilibre dans le sens de la cancérogène et... donc de l'éloigner de « la mort programmée ».
Est-ce cela qu'a ressenti Victor ?

Les années passèrent. Pendant ce temps, les fils poursuivaient leur carrière et peu à peu gagnaient leur place au soleil...
Mon contrat était-il rempli ?
Victor allait encore m’étonner. Il avait soixante-sept ans lorsqu'il décida d'investir des usines en Mongolie, au Tibet, pour réaliser ses fameux tapis... Après plusieurs campagnes, il présenta cependant un problème de déshydratation à Katmandou qui nécessita une hospitalisation et l’incita à la prudence...
Il jouit aujourd'hui, apaisé, de son état de grand-père, incapable cependant d’envisager sa vie sans créer, et il continue à dessiner, dessiner, redécouvrant dans les modes d'aujourd'hui les modèles qu'il avait lancés dans un lointain passé.
C'est peut-être la preuve que l’on a encore besoin de lui... De nombreuses années.


Quelques jours séparent les lignes qui précèdent et celles qui vont suivre.

Entre temps Victor nous a quittés …

« Il est parti sans moi cette fois » nous a sobrement dit Denise au téléphone, elle qui ne le quittait jamais. Une hémorragie cérébrale en deux temps, le premier laissant quelque espoir de guérison, le deuxième gravissime le plongeant dans un coma profond, bientôt dépassé…

Après avoir abandonné tout espoir de survie, les médecins se sont adressés pour une dernière fois à Denise :
«  Nous avons besoin de lui, pouvons-nous prélever les organes pour des malades qui attendent désespérément ? »
Et Denise a dit oui, bien évidemment.
C’étaient presque les mêmes mots, la même insistance qu’au départ de l’aventure, mais cette fois la boucle s’était refermée, le cercle symbolique accompli.
Le puzzle éparpillé des éléments d’une vie s’est soudain organisé nous offrant la lecture limpide d’un message de solidarité humaine aveuglant de clarté.

Un geste suffit parfois à donner sens à toute une vie.

Annick

«  Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce toujours sur moi que cela tombe !  Vous ne pouvez pas vous en prendre un peu ? » crie-t-elle en s’adressant à sa sœur et à son mari qui la regardent consternés. 

Ils sont consternés par cette tirade et ce désespoir, mais aussi parce qu’accompagnant cette révolte, Annick refuse la greffe qu'on lui propose.
Et je la comprends cette jeune femme...
À peine avait-elle donné naissance à sa fille qu’une une leucémie est apparue. On a fait beaucoup de progrès dans le traitement de ces maladies et la chimiothérapie dans un premier temps sembla triompher, puis survint après quelques mois la récidive…
Redoutables ces récidives sur des sujets jeunes car elles ne témoignent de l'agressivité de la maladie et sont souvent de mauvais pronostic. Dès lors une équipe soignante frappa très fort avec la chimiothérapie... La récidive fut jugulée.
Pour combien de temps ? Mais le cœur fut détruit par cette drogue indispensable mais dangereuse, et à double tranchant...
On comprend la révolte, le trouble, le désespoir et la perte de confiance en tout : la famille, la médecine, Dieu même qui vous inflige de pareils tourments…
« Je vous en supplie, laissez-vous greffer » implorais-je.
Et cependant je me sens dans une situation invraisemblable où tout indique qu'on ne doit pas envisager une greffe aussi près d’une récidive de leucémie qui vient à peine d'être traitée tant est grand le risque de la réveiller à nouveau et de la faire flamber avec nos drogues destinées à protéger la greffe du rejet. Mais c'est le seul espoir de survie pour elle car les dégradations de son muscle cardiaque sont sévères et définitives.
Comment ai-je pu vaincre sa résistance ? En lui mentant certainement sur mon espoir de réussite... qu’on est loin du « consentement informé » que les moralistes de la médecine d'aujourd'hui veulent exiger. Et d'ailleurs comment aurais-je pu l'informer ?
Qui donc avait déjà greffé dans ces conditions ?
Selon les règles aujourd'hui, j'aurais dû lui dire : « Madame, je puis vous greffer un cœur comme il vous a été indiqué par votre cardiologue. Mais, étant donnée la maladie que vous avez présentée, la rechute de celle-ci après six mois d'une première rémission, et le faible recul d'aujourd'hui par rapport à une deuxième rémission, je n'estime pas à plus de 50 %, voire moins, les chances de succès. Voulez-vous signer au bas de la page votre consentement à cette intervention accompagnée des risques dont je vous ai  « informée » ; 
Evidemment elle aurait refusé étant donné l'état d'esprit qui l'occupait dès le début de notre entretien. Mais j'aurais agi selon la loi, la nouvelle règle qui régit désormais les rapports médecin-malades, pour leur protection réciproque paraît-il.
Qui gagne quoi dans ce nouveau mode de relations ? Peut-être une certaine population d'avocats qui fait florès aux États-Unis et qui se développent aujourd'hui chez nous, mais certainement pas les malades en général, même si quelques exceptions juteuses sont là pour justifier et rendre attractifs ces procès. La plupart des patients n'entrent pas dans ce cadre.
Par contre, tous perdent aujourd'hui la prise de responsabilité, la prise de risque qui certes, faisait partie du « pouvoir médical » haïssable, mais qui ont sauvé beaucoup de malades, beaucoup plus que les erreurs possibles qui ont amené des échecs pas toujours évitables...
Les premiers balbutiements de cette quête orchestrée par des avocats douteux assiégeants hôpital apparaissent encore naïfs, tel ce patient qui, encouragé par un de ceux-ci, envisageait d'intenter un procès pour avoir été contaminé lors de la greffe par le virus de l'hépatite C.
Il abandonna le projet lorsque je lui montrais qu'à l'époque de sa greffe le virus n'avait pas encore été découvert !
On voit bien aujourd'hui dans le développement de cette mode américaine des procès médicaux que les malades sont les premiers perdants : refus de prise de responsabilité pour certains examens, désertification de certaines spécialités.
La greffe cardiaque même est gagnée par ce refus croissant de la prise de risque : lorsque les malades meurent en attente de greffe, on se sent moins responsable.
Ce consentement même du malade peut n’être que le reflet d'une adhésion passagère. Je me rappelle avoir « testé » la proposition d'un cœur d'animal « modifié » comme greffon, dans l'hypothèse où l'avancement des travaux de recherche aurait permis de l'envisager.
Tous les malades en attente de greffe en acceptaient l'idée sans réticence apparente.
Interrogés de nouveau quelques semaines après leur greffe « humaine », ils revenaient sur leur engagement précédent pour le renier vigoureusement.
Peut-être avaient-il perçu qu'avec ce cœur ils avaient reçu bien davantage qu’une pompe.

Il fut convenu en accord avec le médecin qui assurait le suivi d'Annick que l'on attendrait le plus de temps possible entre la « guérison » de sa leucémie, et la greffe qui était devenue nécessaire...
«  Essayons d’atteindre un an » quémandais-je aux médecins...
Il s'était écoulé un an effectivement lorsqu'il fut nécessaire de la greffer tant son état s'était dégradé : à son admission dans l'unité quelques heures avant de monter, je fus frappé par l'importance des oedèmes, de l’ascite, malgré de fortes doses de diurétiques, accompagnée d’hypotension sévère : seuls des êtres jeunes peuvent survivre avec un cœur aussi défaillant.
C'est peut-être aussi grâce à sa jeunesse que tout se passa si bien dans sa greffe. Les suites opératoires furent simples également, malgré les risques que je pris en diminuant outrageusement les drogues anti-rejet : j'ai préféré avoir à traiter une crise de rejet plutôt qu'une récidive de sa leucémie...
Elle ne présenta ni l'une ni l'autre.

Je ne connais pas plus exubérante expression de la joie de vivre que celle qu'elle manifeste depuis bientôt dix ans. Je ne lui ai vu apparaître une larme qu'une fois : lorsque qu'elle apprit le décès de l'hématologue qui l'avait sauvé de sa leucémie et qui périt dans un accident de voiture.
Sa fille est grande maintenant.
Tout le portrait de sa mère.




La grâce

Comme toujours, cela a commencé avec un malade.

A priori, je ne ressentais pas beaucoup d'affinités avec lui dans la période qui précéda la greffe. Je l'avais écouté sagement me raconter sa vie d'inspecteur des impôts et le plaisir qu'il éprouvait à traquer le fraudeur, puis l'ayant « coincé », l'observer se débattre sur le grill de son enquête..

Un autre jour je le surpris dans une vive altercation avec un autre patient en attente de greffe : ils avaient le même groupe sanguin et chacun réclamait l'antériorité de son inscription sur la liste d'attente.

« Ce n'est pas la date seule qui compte, mais votre état le jour où un cœur se présentera » leur dis-je pour les rasséréner...
Ils furent greffés d'ailleurs tous les deux à quelques jours d'intervalle.

Quelques mois après sa greffe, je revoyais l'inspecteur en consultation. Nous étions seuls ce jour là... Est-ce la circonstance qui l'incita aux confidences. ?

«  Docteur me dit-il, j'ai repris mon travail mais je ne peux plus faire ce métier-là ! »
Je le regardais étonné, interrogatif
« Oui, reprit-il, je vous avais dit le plaisir que j'avais à questionner mes clients, les coincer dans leurs mensonges... Mais maintenant, je ne peux plus, je ne peux plus faire ce métier, j'en ai horreur ! »


J'aurais volontiers pouffé de rire si je n'avais perçu une tension chez mon malade, cette tension qui dénote une sincérité absolue et un total abandon face à l'évidence






Épilogue

Il est tard dans la nuit. Peut-être même sommes-nous proches du matin.
J'éprouve une sensation de bien-être proche du demi-sommeil, malgré mes attaches qui limitent les mouvements de mes bras où sont fichées des perfusions, des électrodes, un fin tuyau d'oxygène dans le nez...
Les collègues étaient très ennuyés de n'avoir de disponible que ce lit près du téléphone, qui, de temps à autre, se manifeste...
« Laissez courir » leur ai-je dit « si vous saviez le plaisir que j'éprouve à l'entendre et savoir que ce n'est pas pour moi ! » Un peu comme Montaigne qui se faisait réveiller pour avoir le plaisir de se rendormir au son des violons...
Tout s'est passé très vite, d'autant plus vite que je me rends compte que ce nombre d'heures n’ont pas compté pour moi : j'étais inconscient...
J'avais entrepris, après le repas dominical, le démontage des panneaux de ma bibliothèque afin d'extirper de leur arrière les gravats accumulés par les années qui finissaient par déborder et apparaître sur le plancher.
Je fus surpris par une sensation de malaise général et de striction de la poitrine, pas vraiment douloureuse : j'en conclus rapidement qu'il fallait me rendre à l'hôpital et mon premier souci fut de monter à l'étage pour une brève toilette : j'étais couvert de la poussière de mes travaux. C'est avec la plus grande peine que j'arrivais à gravir cette volée d'escalier et m'emparais du téléphone portable pour appeler ma fille ou mon épouse dans la maison d'à côté car j'étais seul.
Ce sont elles qui appelèrent mon fils, médecin et le SAMU. Passage du témoin à ce fils qui donne les premiers soins à son père avec de l'oxygène, après un électrocardiogramme, l'héparine et un fibrinolytique, quand le médecin du SAMU nous eut rejoint…
Puis c'est le départ pour le « cardio » sur le brancard. La descente tête en bas paraît périlleuse dans l'escalier :
- « Pieds-devant » recommandais-je aux brancardiers qui hésitaient à prendre une telle position qui distingue dans le triage des champs de bataille les morts, pieds devant, des vivants, tête en avant. Cet usage semble s'être prolongé dans la coutume civile.
Le trajet dans cette ambulance chaotique me parut infiniment long, peut-être en raison de la lenteur observée par le conducteur. Il faisait maintenant presque nuit, une nuit précoce d’hiver, avec de la neige.
Mon épouse était à l'arrivée, venue dans sa propre voiture. Mon collègue de garde en radiologie interventionnelle était là également. Je fus rapidement installé en salle de cathétérisme. Je garde un souvenir très confus de ces heures avec, ça et là, des images qui resurgissent.
« Pourquoi l'anesthésiste pleure-t-elle ? »
De longues périodes d'attente, d'essais de la part de mon collègue qui fourrage sur mon aine. L'écran du négatoscope où s’inscrivent les artères de mon cœur dont l'une résiste aux efforts de mon collègue... Mais il n'y a aucune angoisse de ma part, peut-être en raison de la médication qui me fut apportée ou d'un état d'inconscience qui me faisait assister en spectateur aux vains efforts de mon ami.
Finalement je fus ramené en soins intensifs après que mon collègue ait avoué l'échec de ses essais trois heures durant à mon épouse. Mais avant de « partir » il avait injecté une substance miracle toute nouvelle qui « débouche tout » pour reprendre une expression vulgaire et cependant très imagée.
On en est là pendant que je ramène les souvenirs de ces dernières heures alors que les calmants qui m'endormaient se dissipent. Outre les bras limités dans leur mouvement je dois éviter de trop bouger les jambes aussi : « ils m'ont laissé un accès » à l'artère par lequel étaient glissées les sondes de dilatation des coronaires ; car il faudra retourner demain constater l'effet de la « drogue miracle »...
En attendant cet accès saigne malgré l'important pansement : on ne peut à la fois espérer « déboucher » d'un côté et attendre la coagulation des fuites de l'autre. Il est possible que cette hémorragie a minima joue un rôle dans cette impression de planer, de bien-être que j'éprouve.
Et toujours cette position de spectateur de ma propre position...

« Ainsi t-y voilà. ! »... avec un peu de surprise : pour les médecins, il y a le monde des « autres », malades éventuellement, et le leur .
Et c'est à leur surprise que les deux mondes se rejoignent.
J’ai discerné la même surprise dans le regard de mes malades plus tard retrouvés, comme un peu déçus, alors que d’autres appréciaient que j’aie, en quelque sorte, rejoint leur camp.

Une autre voix me dit :
- « cette fois tu as dépassé les limites... »
Dommage on ne connaît ses limites qu’en les dépassant justement !

J'avais quelque temps auparavant décidé dans notre équipe de revenir au mode de fonctionnement des premiers temps de la greffe : j’allais prélever le cœur, puis le greffais ensuite, quel que soit l’éloignement du lieu du prélèvements.
Avec le temps et surtout l'augmentation du nombre des greffes, il était apparu beaucoup moins lourd qu'il y ait un « préleveur » et un « greffeur ». Mais, avec le temps également, il y eut une dépréciation du rôle du « préleveur » alors que celui du « greffeur » était magnifié..
Cette dépréciation s'accompagna d’une baisse de la compétence et on oublia vite que c'est le « préleveur » qui est en fait responsable de la réussite d'une greffe. Que son évaluation au moment du prélèvement soit en défaut, et c'est toute la chaîne qui se brise, quelle que soit la compétence du « greffeur ».
C'est pourquoi j'avais décidé de revenir à cette règle première. « Celui qui greffe », c'est celui qui « prélève » afin de soit respecté l'unité de responsabilité... Et c'est un fait que le nombre de défaillances primaires greffon diminua de façon sensible...
Les exercices auxquels je m'astreignis, malgré la soixantaine dépassée, pesaient lourd sur mes épaules, même si ce n'était que pour l’exemple devant les jeunes...
Enfin, il y avait eu le téléphone...
J'avais conçu une évaluation de la viabilité des greffons cardiaques avant le prélèvement, grâce à certaines caractéristiques de l'électrocardiogramme. J'avais donc demandé que l'on adresse par fax tous les électrocardiogrammes des donneurs éventuels afin que, dans une étude préliminaire, je propose une évaluation qui était comparée aux données traditionnelles et attestée par les suites de la greffe, lorsqu'elle avait eu lieu.
Cette étude marchait bien, mais impliquait de recevoir un appel téléphonique une ou deux fois chaque nuit... D’où le luxe dans lequel je me vautrais dans mon lit d’hôpital en entendant des appels téléphoniques qui ne pouvaient pas m’être destinés.
Un appel vient troubler la quiétude industrieuse des soins intensifs. C’est un long cri que l’on pouvait comparer au hurlement à la mort d’un loup... Il vient d'un patient sicilien âgé beau et très fortuné que j'ai rencontré, il y a deux jours encadré de ses deux fils au regard noir venus me proposer de l'argent afin qu’il soit greffé plus vite... Je leur ai expliqué que ce n'est pas ainsi que les choses se passaient et qu’il devrait attendre son tour même en urgence, car à son âge, il n'était pas question de mettre un cœur artificiel...
Le décor est planté, lentement la scène s'organise en mon esprit éthéré.
Je suis à deux pas du malade auquel j’ai dit « non » pour l'instant et qui va peut-être mourir. Un autre hurlement s’élève, lugubre dans la nuit, le rappelle...
Quelques étages en dessous dans les soins intensifs un patient que j'ai greffé, il y a deux jours à peine, lutte contre la mort, le cœur défaillant... Et moi je suis là, terrassé, intermédiaire mais non plus médiateur, et je m'interroge : «  qu'est-ce que cela veut dire ? »
Je plane, je plane encore avec cette délicieuse sensation aux côtés du moniteur en deltaplane, et finis par me confondre avec l’oiseau de feu de mes rêves que j'identifiais alors à Serge, un de mes premiers transplantés... Après le plongeon dans l’ombre de la montagne, c'était l'ascension en un large tourbillon toujours plus haut, toujours plus chaud et soudain une lumière m’aveugle...
« Excusez-moi, docteur, j'avais besoin d'y voir... Regardez-moi ça » dit-elle en dégageant mon pansement de l’aine, « cela saigne encore et je vais devoir brancher une autre poche de sang.»
Le rêve est interrompu, mais il s'ajoute à mes autres interrogations… 
« Qu'est-ce que cela veut dire ? »
J’y renonce paresseusement et me recale en une position confortable, somnolente.
C’est alors qu’ont commencé à s’organiser les premiers mots, les premières rimes, en comptant les pieds sur les doigts dans la main refermée, rythmées par les bip-bip du moniteur cardiaque :



…Lors qu’un jour j’arriverai
Devant le grand saint-Pierre... !









 En référence à la publicité d’une marque de soutien gorge de ce nom
 le titre prévu comportait « Chritian -Le fils de Pierre  » . Je ne doute pas que notre fils Pascal eut aimé lire ce passage qui ne fut pas écrit !











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Marc

Billy

Les valves

Chimères

3000 ans



Georges Dureau

Marc
Billy
Les Valves
Chimères
3000 ans




Ebauches non publiées




Editées par Jeanne-Marie Dureau

2006