Marc GONTARD - HAL-SHS
Pour le 11 septembre : faire le TD 1 sur le livre TD microbiologie. Mardi 18 ...
Définir et caractériser une cellule eucaryote et une cellule procaryote ... Objectif
général : réaliser des préparations microscopiques mettant en évidence la
diversité du monde microbien, en respectant les protocoles .... TD 12 : bactéries
et infection.
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après-nouveau roman
.Critères formels
Ch 1 Ecritures du discontinu :
. Collages : M. Butor, Mobile
. Le fragment : G. Perros, Papiers collés
Ernaux, Journal du dehors
. Métissage du texte : pratiques francophones
Khatibi, A. Meddeb et la trace islamique
Créolisation et créolité : Glissant et Chamoiseau
Ch 2 La « Seconde main » :
.Critique de la notion doriginalité, lironie narrative
.Hypertextualité : T. Ben Jelloun
.Pastiche : J. Echenoz, E. Laurrent
.Métatextualité et métafiction : R. Pinget, J. Roubaud, A. Volodine
Ch 3 Renarrativisation
.Retour au confort de lecture
.Relinéarisation
-Après lapocalypse
-Une nouvelle réalité
-Le référent objectal
(J.-P. Toussaint, M. Redonnet, P. Delerme, C. Gailly, E. Staviskaia)
.La question de lautofiction, Doubrovsky, Robbe-Grillet, Duras, Forest
.Thématisation du chaos : C. Oster, M. Darrieusecq, M. Houellbecq, Claire Legendre, Virginie Despentes
Conclusion :
.Le principe de « tuilage » moderne/postmoderne (à propos de C. Ollier, B. Noël)
Bibliographie
Index
AVANT-PROPOS
De LExtrême contemporain
Jai dit et répété que pour moi « postmoderne » ne signifiait pas la fin du modernisme mais un autre rapport avec la modernité.
J.-F. Lotard
Il ny a aujourdhui pas plus de raison pour loptimisme que pour le pessimisme. Tout reste possible, mais tout demeure incertain.
I. Wallerstein
Il est toujours délicat de sinterroger sur lextrême contemporain avec ce manque de recul qui, par effet de grossissement, peut nous cacher le seuil -ou la marche- que nous sommes occupés à franchir. Car cest bien de cela quil sagit : que se passe-t-il dans notre culture, depuis les années 80, que nous avons tant de mal à formuler - sinon par lentremise du préfixe post ou de ses synonymes - pour désigner la société post-industrielle (Alain Touraine), laprès-libéralisme (Immanuel Wallerstein), la post-histoire (Arthur Danto), la post-théorie, et même le post-exotisme (Arthur Volodine) autant de notions que recoupe le champ plus large de la postmodernité ?
Cest à cette question que ce livre voudrait répondre, à partir dun point de vue littéraire qui, se fondant sur la suprématie du roman-roi dans les valeurs de la médiasphère, se donne pour objectif dy rechercher les manifestations du postmodernisme. Ce travail repose donc sur une double hypothèse : celle de la postmodernité comme seuil, désignant les mutations contemporaines qui ouvrent lespace social à un après, encore informulable et celle du roman postmoderne comme symptôme de ce passage vers un impensé. Doù lintérêt du préfixe post qui, pour continuer la métaphore du seuil, nous fait quitter, sans vertige millénariste, un espace familier, celui de la modernité, pour un autre dont il faut avouer que nous ne savons rien ou presque, ce quimplique le néologisme par composition : post-moderne.
Pourtant le mot rencontre en France une vive résistance, dans le milieu universitaire comme chez les écrivains eux-mêmes. Dans un roman comme Outback ou LArrière-monde , Claude Ollier, tout en pratiquant réécriture (du road-movie), décentrement et citation, refuse de se reconnaître sous létiquette postmoderne, synonyme pour lui, déclectisme, tandis que Marie Redonnet, héritière, dans sa trilogie américaine, du postmodernisme de Paul Auster, réclame une « relance de la question de la modernité ». Alain Nadaud qui, en 1987, pose dans LInfini cette question cruciale : « Où en est la littérature ? » assemble quelques éléments de la problématique mais le terme lui fait défaut et il ne peut que faire le constat dune impuissance de la critique à penser le renouveau de la littérature, après la « glaciation » formaliste des années 70 :
(
) une mutation a pu sopérer qui expliquerait que, pour linstant, les outils de la critique, en ce quils sont restés traditionnels, ne sont pas parvenus à la circonscrire et même à l apprécier à sa juste mesure.
Pourtant, quelques années plus tard, dans un essai intitulé Malaise dans la littérature, il remonte dune manière convaincante aux origines socio-culturelles de la crise qui affecte le roman français, sans aller pour autant jusquà lhypothèse postmoderne.
Enfin, dans sa très bonne synthèse, Le Roman français au XXème siècle, Dominique Viart évite lui aussi l emploi du mot et préfère, à une approche théorisante de la littérature fin de siècle, une perspective plus éclatée sous le titre : « Esthétiques de la nostalgie : « roman cultivé », fictions biographiques, minimalismes »
Est-ce parce que le terme nous vient doutre-Atlantique ? comme le suggère Antoine Compagnon :
(
) le post-moderne suscite dautant plus de scepticisme en France que nous ne lavons pas inventé, alors que nous nous faisons passer pour les pères de la modernité et de lavant-garde, comme des droits de lhomme.
Ou la notion est-elle à ce point imprécise quon peut y mettre nimporte quoi, ce qui la rend impropre à lanalyse du champ littéraire, comme laffirme Jean-Claude Dupas :
(
) le post-modernisme, en matière de roman du moins, est une chimère.
Du côté des média, les choses ne sont pas moins simples depuis que le mot circule dans la critique journalistique. Un feuilletoniste comme Pierre Lepape joue avec la notion depuis les années 95 et, sans consentir pleinement à son emploi, il en fait implicitement un élément de référence, dans son approche des pratiques narratives de Bernard Chambaz ou de François Bon, même si la réticence fonctionne chez lui comme une connotation négative :
LHistoire est, dit-on, la grande absente du roman français daujourdhui. Depuis le milieu des années 70, puis ce quil est convenu dappeler - un peu approximativement - « la fin des idéologies », nos écrivains, désormais convaincus de ne pas pouvoir changer le monde, auraient en quelque sorte, théorisé leur désarroi, en faisant passer lavenir à la trappe.
Quelques années plus tard, évoquant Vie secrète de Pascal Quignard, il utilise le mot, ostensiblement, cette fois, avec la même modalisation, mais dans une acception totalement polémique qui rejette la notion dans une mouvance réactionnaire :
Nous savions bien, au fond de nous, que le triomphe du modernisme ce vertige ivre de la fuite en avant naurait quun temps et quil passerait. Quun temps aussi, cette contestation superficielle et rétrograde quon a nommé, faute de mieux, postmodernisme.
Par contre, pour prendre un dernier exemple dans le registre opposé, Chantal Aubry débute sa chronique du Prix Fémina 1997 par un chapeau où le terme « post-modernité » employé à contresens, comme simple plue-value marchande, devient un slogan vide, ce qui confirme que le mot fait partie désormais du vocabulaire des média mais que sa signification reste pour le moins flottante :
Couronné par le jury Femina, Amour noir de Dominique Noguez conjugue et consume jusquà lextrême lardeur et le malheur daimer. Un beau roman dont la post-modernité sinscrit dans la meilleure tradition française.
Avec la polémique qui suit la publication du livre de Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, la presse découvre dune manière plus évidente encore quil se passe quelque chose du côté du roman. Si Marie Redonnet voit dans ce roman un « symptôme » de la « barbarie postmoderne » qui témoigne du désarroi des écrivains de la génération de 68, à laquelle elle appartient, Henry Raczynow proteste contre la montée « De lordure en littérature », tandis que Frédéric Bradé titre dans Le Monde: « Une nouvelle tendance en littérature » et évoque, avec Houellebecq, Darrieussecq et Iegor Gran, « lémergence dune force », tout comme Josyane Savigneau qui salue le « premier vrai débat littéraire, en France, depuis une trentaine dannées », sans aller au-delà, toutefois, de ce simple constat.
Ces quelques prélèvements dans la critique universitaire et journalistique nous montrent donc quil nexiste chez nous aucun consensus quant à lemploi du mot, alors quaux USA, au Canada comme au Brésil mais aussi en Europe (Angleterre, Allemagne, Espagne, Italie), même sil soulève débats et polémiques, il fait partie du vocabulaire critique usuel.
Mon but, dans cet essai est donc de clarifier et danalyser cette notion afin de juger de sa pertinence dans le champ romanesque français, tel quil se présente depuis les années 80. Car il devient urgent de lever cette confusion où senracine le scepticisme d Alain Lhomme, par exemple :
Postmoderne apparaît au total comme un signifiant libre, paradoxal parce quessentiellement imaginaire ou si lon préfère comme une fiction conceptuelle, une catégorie qui est de lordre du comme si
A linverse de ce point de vue, ayant posé lhypothèse postmoderne dans son rapport à la modernité, je mattacherai à relever dans le contexte de ces dernières décennies un certain nombre de traits qui avèrent ce que Jean-François Lyotard a nommé La Condition postmoderne. Il sagira de montrer comment les principes daltérité et de turbulence qui envahissent nos champs de représentation affectent non seulement notre perception du réel mais aussi notre conception du sujet jusque dans la mise en scène du corps, ce dont témoignent diverses pratiques, en architecture, dans les arts plastiques ou cinématographiques.
Ayant ainsi dessiné un contexte dont les traits définissent la postmodernité, je chercherai à distinguer dans la production romanesque actuelle des tendances formelles, des types de dispositifs, qui entrent en relation avec les formations socio-culturelles mises en évidence dans le contexte postmoderne.
Sans rechercher le haut degré de théorisation dun Edmond Cros, par exemple, ma lecture adopte donc certains principes de la sociocritique en ce sens quelle se fonde sur lidée que « Ce sont toujours des pratiques sociales qui, présentes dès lorigine du texte, impulsent ou canalisent le dynamisme de production du sens. » Ces pratiques sociales se manifestent sous forme de représentations dont larticulation avec les figures textuelles correspond à ce que la socio-sémiotique de Cros désigne par le concept d « idéosème ». Lun des aspects de ce travail, au plan méthodologique, repose donc sur ce postulat selon lequel les formations socio-culturelles qui relèvent de la postmodernité produisent des dispositifs narratifs dont leffet de récurrence permet de postuler lémergence dun roman postmoderne.
Reste à le définir.
Selon le point de vue que je développerai, le postmodernisme, en France, est le fait, principalement, de romanciers qui ont traversé le Nouveau Roman et qui se posent la question fondamentale, comment écrire après ? Comment textualiser lhétérogène sans retomber dans les contraintes dune avant-garde expérimentaliste ? Comment renarrativiser le récit sans revenir aux formes traditionnelles du réalisme psychologique (Grainville, Le Clézio, Rouaud) que tend à imposer la machine éditoriale pour laquelle lauteur idéal reste Paul-Loup Sulizer ?
Entre le modèle commercial dont la promotion médiatique écrase les écritures alternatives et labstraction textuelle (néo-romanesque ou oulipienne) y a-t-il une voie pour le roman postmoderne ? La réponse nest pas simple mais, sans tomber dans le pessimisme de Marie Redonnet qui saccuse, avec les romanciers de la génération de 68, de navoir pas joué le « rôle historique de passeur entre deux temps », lanalyse montrera quau-delà de certains traits fortement récurrents le postmodernisme peut prendre plusieurs visages qui semblent parfois opposés. En effet, comment penser simultanément le retour à la linéarité narrative et une écriture du discontinu qui tente au contraire de déconstruire tout effet de continuité ? Comment penser à la fois Jean Echenoz ou Jean Philippe Toussaint et Annie Ernaux ou Abdelwahab Meddeb ? En fait lopposition nest quapparente et oblige à un premier constat : il ny a pas un mais des postmodernismes, cest-à-dire un ensemble dexpériences dont il sagira détablir une typologie, conscient que celle qui est ici proposée peut-être mise en discussion pour certains cas limites.
Ainsi trois modes de textualisation me semblent rendre compte plus particulièrement du savoir postmoderne et focaliser les dispositifs décriture autour de trois types deffets qui peuvent se conjuguer dans un même récit : discontinuité, hypertextualité, renarrativisation. Mais ces catégories elles-mêmes, nous allons le voir, vont se ramifier pour donner une image du roman postmoderne ouverte à la diversité, cest-à-dire au mode granulaire et fractal du Diversel face auquel tout effort de théorisation éprouve ses propres limites.
Première partie : POSTMODERNITE ET
POSTMODERNISMES
Chapitre I : LHYPOTHESE POSTMODERNE
Pour Michael Köler qui, le premier, retrace lhistoire du mot dans le contexte américain, le néologisme postmoderne aurait été forgé par Arnold Toynbee, en 1947, dans une acception socio-historique, pour désigner, aux lendemains de la seconde guerre mondiale, une mutation dans les cultures occidentales. Le mot apparaît ensuite à plusieurs reprises pour caractériser la littérature américaine de laprès-guerre mais il ne simpose véritablement en critique littéraire que dans les années 60. Il sapplique alors à un courant qui sécarte à la fois du roman sociologique et des expérimentations formalistes. Harry Blake fait de la publication du Festin nu, de William Burroughs, en 1959, lévénement inaugural du « post-modernisme américain » dont les principaux représentants sont pour lui, John Barth, Donald Bertheleme, Richard Brautigan, Robert Coover, William Gass et Jerzy Kosinski. Sy sont ajoutés dautres romanciers comme Thomas Pynchon, Kurt Vonnegut, John Hawkes, Stanley Elkin puis Saul Bellow et Norman Mailer et quelques figures internationales comme Vladimir Nabokov, Jorge Luis Borgès ou Italo Calvino. Mais déjà la confusion sinstalle quand les théoriciens doutre-Atlantique cherchent à inclure, sous la même étiquette, le Nouveau Roman français, le groupe Tel Quel ou lOulipo
, cest-à-dire des écritures expérimentales qui, nous le verrons relèvent de la modernité. En dépit dun usage encore flottant, toutefois, le terme va sinstaller durablement dans le discours critique américain avec les études dIhab Hassan et de Linda Hutcheon.
Parallèlement, le mot simpose en architecture où il incarne une rupture avec le fonctionnalisme de Gropius, Van der Rohe ou Le Corbusier dont lexcès de rationalisation a conduit aux formes froides et géométriques de lhabitat standardisé. Le refus des slogans modernistes de la Charte dAthènes : « la forme suit la fonction », « seul ce qui est pratique est beau », amène des architectes comme Robert Venturi, Charles Moore ou Paolo Porthoghési à se reconnaître dans ce que Charles Jencks dénomme en 1977 : The language of Post-Moderne Architecture.
En France, cest Jean-François Lyotard qui, en 1979, acclimate le mot avec un livre clé : La Condition postmoderne. Rapport sur le savoir dans les sociétés les plus développées. Comme lindique le sous-tire, cet ouvrage, conçu pour répondre à une commande des universités du Québec, va à son tour créer de nombreux débats et introduire la notion de ce côté de lAtlantique.
I-1 Polémique autour dune notion :
Le premier sujet de controverse concerne la nature même du mot, écrit, tantôt avec tiret (Harry Blake, Henri Meschonnic), tantôt sans tiret (Ihab Hassan, Jean-François Lyotard). Avec tiret, cest un mot composé dont la binarité clivée désigne, sous une forme disjonctive, une rupture temporelle avec la modernité. Or, comme le rappelle Henri Meschonnic, moderne vient du latin modernus (Vème siècle), « terme chrétien qui semble seulement référé au nouveau, à lactuel de modo, « à linstant ». » Plus actuel que lactuel, le paradoxe du post-moderne explique cette réticence en forme de leit-motiv qui dHarry Blake (1977) à Pierre Lepape (1998) nous vaut ce « faute de mieux » où passe la résignation dune impuissance à conceptualiser. Car cest autour du tiret que se radicalise lopposition entre ceux qui font du post-modernisme une rupture radicale, une litanie de la fin et de lépuisement (fin de lhistoire, fin de la métaphysique, fin des avant-gardes), cest-à-dire un anti-modernisme et ceux qui préfèrent y voir une sorte de constat critique des dévoiements du projet moderne : « Le post-moderne est-il plus moderne que le moderne, ou anti-moderne (
) ? » Cette alternative que Meschonnic pose dune manière polémique peut-être conçue différemment si leffacement du tiret fait du mot composé autre chose que la simple désignation dune « période qui ne sait plus inventer lavenir », comme lécrit encore Marc Chénetier dans un dossier de la revue québécoise Etudes Littéraires. Postmoderne devient alors un pur néologisme, cest-à-dire une notion autonome où la négativité supposée du préfixe « post -» fait place à une volonté de penser l « après », dans la difficulté où nous sommes à formuler cet innommable, ce seuil sur lequel nous nous trouvons. La forme du paradoxe qui neutralise la contradiction dialectique et écarte la possibilité même du concept donne ainsi au néologisme une acceptabilité suffisante pour quil puisse servir lhypothèse sur laquelle repose cette étude. Cest donc à cette orthographe que je me rallierai.
Lautre problème que pose linstabilité de la notion et son impossible conceptualisation concerne la distinction postmodernité/Postmodernisme. Par le premier terme ce que lon cherche à penser cest dabord une période, un contexte socio-culturel, tandis que par le second cest une esthétique. Or lidée répandue outre-Atlantique est que la posmodernité aurait été théorisée par les Européens à partir dun postmodernisme mis en uvre par les Américains. Doù le double intitulé du numéro spécial des Etudes Littéraires, avec son pluriel, Postmodernismes : poïesis des Amériques, éthos des Europes. Je tenterai ici de réagir à cette partition du champ en montrant que dans le contexte littéraire français, les deux notions sont interdépendantes.
Quoiquil en soit ladjectif nominalisé postmoderne sous sa forme néologique et paradoxale a donc une double généalogie, aux USA : depuis les années 60 et en France : depuis les années 80, avec des acceptions qui ne se recoupent pas totalement par suite des différences entre lhistoire de lAmérique et celle de lEurope.
a-De la modernité :
Pour bien comprendre limportance et la diversité des enjeux liés à lhypothèse postmoderne, il nous faut définir au préalable la modernité car il y a aussi dans ce terme du paradoxal et comme la bien montré Meschonnic, le moderne en tant que synonyme de « nouveau » ne se confond pas pour autant avec le contemporain. La distinction opérée à ce sujet par lHistoire de lart le démontre. Si la querelle des Anciens et des Modernes, à la fin du 17ème siècle réactive lopposition médiévale modernitas/antiquitas au plan chronologique comme au plan du savoir, cest surtout avec la philosophie des Lumières, lAufklärung, que la modernité se constitue comme pensée issue de lhistoricisation du procès de rationalisation. Léveil progressif de la conscience et le cumul du savoir libèrent lhomme de la croyance et de la théologie tout en préparant les voies futures de son émancipation. Tel est le projet de lEncyclopédie : fiction dun savoir absolu encadré par le positivisme de dAlembert et le déterminisme laplacien.
Pour Hans Robert Jauss en effet, cest à lépoque des Lumières quapparaît cette idée essentielle selon laquelle le progrès ininterrompu des connaissances conduit à lémancipation de lhomme dans une société de plus en plus libérée. Liée à lessort du rationalisme cartésien la modernité se caractérise donc par une sorte de darwinisme social qui associe, selon la vision hégélienne de lHistoire, le progrès infini des connaissances et lémancipation des peuples. Doù limportance de lidéal révolutionnaire dans le projet de la modernité quAlain Touraine définit « comme triomphe de la raison, comme libération et comme révolution. » Car lidéal révolutionnaire qui senracine dans une image rationaliste du monde met en relation, au sein même de lidée de progrès, le triomphe de la raison et celui de la liberté. Cest cette conception classique de la modernité qui sert de point de départ à lanalyse de Jean-François Lyotard :
Cette idée sélabore à la fin du 18ème siècle dans la philosophie des Lumières et la Révolution française. Le progrès des sciences, des techniques, des arts et des libertés politiques affranchira lhumanité tout entière.
La logique qui sous-tend cette vision dun devenir humain en flèche relève de la dialectique spéculative dont la puissance de conceptualisation absorbe la dynamique des contraires dans une synthèse totalisante. A partir des principes didentité et de contradiction le raisonnement dialectique permet en effet de dégager dune suite doppositions une synthèse unitaire, cest-à-dire un ordre supérieur quon peut appeler Sens de lHistoire dans le système hégélien mais qui travaille indistinctement le domaine des sciences, celui des arts et celui des cultures. Lun des avatars récents de la modernité dans le champ critique, par exemple, a été le structuralisme, fondé sur le principe des oppositions binaires. Je rappelle pour mémoire les célèbres oppositions en linguistique : signifiant/signifié, langue/parole, syntagme/paradigme, synchronie/diachronie, dénotation/connotation, structures de surfaces/structures profondes
Or ce modèle, issu de la phonologie, a été transposé avec le succès que lon sait à lensemble des disciplines relevant des sciences humaines et sociales : de lanthropologie à la poétique en passant par la sémiologie sous toutes ses formes. Le structuralisme, depuis les formalistes russes de 1925, est ainsi devenu un puissant outil de rationalisation du texte littéraire. Lexemple le plus achevé de cette modernité dialectique me paraît être la grammaire sémiotique de Greimas qui rend compte de luniversalité de la forme narrative à partir dun système binaire doppositions sémantiques, développé en programme narratif sous la forme du carré logique à quatre positions. En poésie, le travail de Jacques Roubaud et Pierre Lusson va dans le même sens et leur métrique générative postule un modèle général du rythme dont la description utilise le système binaire des ordinateurs, cest-à-dire lopposition 0 vs 1. Les taxinomies des néo-rhétoriciens et les théories stylisiques de lécart se fondent elles-mêmes sur le même principe ainsi que les « poétiques » élaborées par Gérard Genette, Philippe Hamon ou Jean Molino/Joëlle Tamine, dont la démarche consiste à identifier et à classer les invariants du texte pour les constituer en systèmes. Et nous devons beaucoup, bien entendu, à ce mode danalyse qui a fécondé, en France, depuis les années 60, ce quon a appelé la nouvelle critique.
Ajoutons à ceci lessort de la cybernétique, née de la deuxième guerre mondiale, qui découvre dans les systèmes auto-régulés un modèle universel transposable du champ des sciences expérimentales à celui des sciences humaines ou sociales (économie, politique, sociologie, sémiotique). Dans la mesure où le système, selon la définition de Joël de Rosnay, est « une totalité en fonctionnement », tout élément, toute unité discrète, ne peuvent se comprendre et sétudier que par rapport à lensemble dont ils font partie, les systèmes eux-mêmes semboîtant, de micro-systèmes en macro-systèmes ou de sous-sytèmes en systèmes-environnement, dans une inter-activité inépuisable
Cest à partir de la systémique que le structuralisme commence à évoluer vers les modèles de la productivité où, sous linfluence de Kristeva le concept de signifiance se substitue, en poétique, à celui de signification (Jean Ricardou et Henri Meschonnic).
Ainsi, la modernité telle quelle se construit depuis le siècle des Lumières jusquà nos jours, est-elle fondée sur une rationalité de type dialectique qui permet de penser lunité-totalité sur un mode déterministe, quil sagisse de lhistoire comme devenir (illumination progressive de la conscience humaine), de luvre esthétique comme structure fonctionnelle, productrice de sens, de la société comme système, ou de lidentité du sujet elle-même perçue dans lopposition de lautre et du moi.
Si les catégories fondamentales de la modernité sont la raison et le progrès, transposées dans le domaine de lart ces catégories se traduisent par les valeurs dexpérimentation et dinnovation. Un art moderne simpose dabord par son caractère novateur. Or linnovation ne se réalise de manière radicale que dans lexpérimentation qui appelle la rupture avec les formes du passé lorsque lacadémisme en révèle la sclérose. Ce dépassement par la rupture est lobjet même des avant-gardes qui, prises dans cette idéologie évolutionniste, ont fini par constituer une manifestation extrême de la modernité, même, si comme le montre Antoine Compagnon, certaines spécificités invitent à ne pas confondre les deux.
Dans son essai sur LImpureté, Guy Scarpetta a mis en évidence les caractéristiques communes des avant-gardes comme symptômes aigus de la modernité : le postulat évolutionniste sur lequel elles fonctionnent, « le grand mythe du Progrès en Art », la radicalisation de la rupture et le dogmatisme qui en découle (on songe à celui de Breton pour le Surréalisme ou de Ricardou pour le Nouveau Roman), la « stratégie collective (lépoque des « ismes », des regroupements communautaires, des manifestes, des slogans) » et le caractère politique qui relie les mouvements davant-garde à une idéologie, selon léquivalence : révolution artistique-révolution sociale. De son côté, Luc Ferry analyse dune manière minutieuse leur « déclin » en montrant comment « le modernisme des avant-gardes se retourne contre lui-même. »
Il est vrai que laccélération qui se produit au 20ème siècle, depuis le Futurisme jusquà Tel Quel, a conduit à une situation dimpasse, engendrée par cette perpétuelle fuite en avant de linnovation avec son corollaire discriminant dexclusivité, comme par le caractère extrême de certaines expériences (le Minimalisme en arts plastiques, le Nouveau Roman, en littérature) dont les productions ne sadressent quà un public, de plus en plus restreint, dexperts. Doù lextinction des avant-gardes, soulignée par Ferry et Scarpetta, qui marque une pause dans
lavancée moderniste. Et larrêt de Tel Quel, en 1983, peut apparaître en ce sens comme un signe de lépuisement de cette modernité que Vattimo décrit comme « lépoque du dépassement, de la nouveauté qui vieillit et se voit immédiatement remplacée par une nouveauté encore plus nouvelle, dans un inépuisable mouvement qui décourage toute créativité(
) »
Mais la performance même du sytème dialectique qui gère la modernité et sa prétention à luniversel par la médiation des contraires, explique aussi la gravité des dévoiements quopère le glissement de lidée de totalisation au principe de totalitarisme. Sous le primat de la rationalité instrumentale, ces dévoiements saggravent tout au long du 20ème siècle et leurs effets, multipliés par le développement de la technique, vont de limpérialisme totalitaire avec ses formes tragiquement discriminatoires (Auschwitz, le Goulag, les génocides et autres purifications ethniques) à la compétition nucléaire (dans lhorizon cataclysmique dHiroshima et de Tchernobyl ) en passant par les dysfonctionnements du sytème libéral qui contraignent les sociétés post-industrielles à dissocier progrès technique et émancipation de lhomme, dans une révision déchirante de la modernité des Lumières. Cest dans cette perspective quil faut comprendre lune des significations essentielles que Luc Ferry donne à lavènement de la postmodernité :
Dès lors, le postmoderne serait à comprendre comme lindice dune rupture avec les Lumières, avec lidée de Progrès selon laquelleles découvertes scientifiques et, plus généralement, la rationalisation du monde représenterait ipso facto une émancipation pour lhumanité.
Marc Augé développe le même type darguments pour expliquer, de son point de vue, léchec de lidée de progrès sur laquelle repose tout lédifice de la modernité:
(
) les atrocités des guerres mondiales, des totalitarismes et des politiques de génocide, qui ne témoignent pas, cest le moins quon puisse dire, dun progrès moral de lhumanité ; la fin des grands récits, cest-à-dire des grands systèmes dinterprétation qui prétendaient rendre compte de lévolution densemble de lhumanité, et qui ny ont pas réussi, de même que se dévoyaient ou seffaçaient les sytèmes politiques qui sinspiraient officiellement de certains dentre eux ; au total, ou au-delà, un doute sur lhistoire porteuse de sens (
)
b-La Postmodernité :
La postmodernité se fonde sur lévidence de ce constat avec, pour corrolaire, une prise de conscience de la fictivité des méta-récits qui légitiment la modernité comme pensée totalisante. Doù cette formule définitoire quen donne J.-F. Lyotard :
En simplifiant à lextrême, on tient pour « postmoderne » lincrédulité à légard des méta-récits.
Dans lanalyse de Lyotard, en effet, les méta-récits qui fondent la modernité sont des formes narrativisées de savoir, des mythes conceptuels, qui assurent la cohérence idéologique du système-monde. Ces fictions globalisantes, sappellent, nous lavons vu, Raison, Progrès, Sens de lHistoire, Vérité
et Delacroix a illustré superbement cette mythologie des Lumières dans son tableau célèbre : La Liberté guidant le peuple
Mais dune manière plus générale, toute représentation fondée sur la systématique hégélienne (totalité et fermeture) peut apparaître comme un méta-récit. Cest pourquoi, comme la montré Gianni Vattimo, laphorisme 125 du Gai savoir de Nietsche sur la mort de Dieu annonce « lidée dun éternel retour du Même, idée signifiant autre autre la fin de lépoque du dépassement, cest-à-dire la fin de lépoque de lêtre pensée sous le signe du novum. »
En fait cette critique de la raison totalisante et de larchi-modèle hégélien amorcée par Niezsche était déjà à luvre chez les déconstructivistes qui, dans les années 60, préparent le terrain de la postmodernité telle que Lyotard tente de la définir. Et Jacques Ruby a étudié la manière dont les philosophes de la Différence (Foucault, Derrida, Deleuze et Lyotard) mettent en cause la dialectique hégélienne en ce quelle constitue pour eux une forme « tyrannique » de « pensée absolue ». Ce qui caractérise, à leur yeux, le système hégélien cest quil institue une véritable théologie du Concept selon laquelle le principe de lunité des contraires ramène les forces de dissémination de lhétérogène vers un Centre (lÊtre, Dieu) où réside le Vrai. Sur ce procès dhomogénéisation du Divers sarticule la quête téléologique de lhomme à la recherche de la Vérité dans lhorizon eschatologique de lUnité de lÊtre où prend sens lHistoire. Contre cette soumission du Multiple à lUn qui irrigue la métaphysique occidentale jusque dans la conception du Pouvoir comme pensée/praxis de la totalité, les déconstructivistes mettent en avant les hétérotopies et le principe daltérité qui déconstruisent la contrainte unitaire. Doù lémergence dun discours qui se tisse sur des emplois divers du mot « différence » : de la Différance derridienne au Différend que met en scène J.-F. Lyotard.
Pour Jacques Derrida, en effet, la différance, où le substantif « différence » sassujettit au verbe « différer », peut se définir comme un mode opératoire qui consiste à déplacer sans cesse la volonté totalisante du concept vers de nouvelles hétérotopies constituées en réseaux, dont la prolifération et la dissémination ouvrent infiniment, dans la clôture du système, des brèches et des marges, selon la ligne de fuite dune réalité modulaire et archipélique.
Dans la même perspective, J.-F. Lyotard emprunte au vocabulaire juridique le terme Différend qui, opposé au « litige » (ce qui peut se trancher par une règle commune), lui permet de penser ces écarts inconciliables, ces fractures irréductibles, ces zones intersticielles, où se manifeste le travail de laltérité. Lactivation des énergies disruptives dans un contexte dinterfaces, détruit lidée de centre et de totalité et substitue à la raison dialectique la paralogie qui déstabilise toute pensée de système.
La réflexion de Gilles Deleuze va dans le même sens lorsque les principes de Différence et de Répétition quil met en uvre viennent contrarier la vision linéaire dune Histoire orientée par le progrès de la conscience rationnelle. Si la pensée de la différence déjoue la dialectique du même et de lautre en les renvoyant à leur hétérogénéité irréductible, la répétition impulse un procès dynamique qui fait du rythme (rappel et mouvement) le modèle de la temporalité historique contre la téléologie des philosophies de lHistoire. Une autre notion clé, développée dans Mille plateaux et reprise par Edouard Glissant dans ses essais (Poétique de la Relation et Introduction à une poétique du Divers) oppose la Racine comme mode didentification des cultures ataviques au Rhizome dont la prolifération caractérise les cultures composites. Le principe dexclusivité de la racine sur lequel se fondent les discours de lorigine devient ainsi la figure totalisante de lordre unitaire tandis que le rhizome, en différant sans cesse lorigine, nous donne à penser une identité plurielle qui se veut au contraire, pensée de la trace, pensée nomade. Enfin, dans ce dispositif propre à Deleuze, le Pli est un autre opérateur daltérité qui vient déstabiliser la linéarité de lHistoire selon Hegel, en y inscrivant, répétition et discontinuité.
Quant à Michel Foucault, sa mise en cause de la dialectique hégélienne jusque dans la figure du Pouvoir quelle implique, lamène à creuser ces champs daltérité que le système, pour fonctionner, rejette sur ses marges dans une compulsion dexclusion. Quil sagisse de la folie, de lunivers carcéral, de lhomosexualité, ces déchets du système témoignent du caractère discriminant de sa fonction de totalisation et de son impuissance à intégrer laltérité. Doù la nécessité dune pensée archéologique qui, contre le discours unificateur de lHistoire, sattache à mettre à jour les creux et les discontinuités du savoir.
Mais les philosophes de laltérité ont déjà en Bataille, un précurseur, lorsque remontant de lordre totalitaire et monocéphale du Nazisme au Savoir absolu de Hegel, il met en uvre une éthique de lacéphale et de la négation sans emploi qui, dans le sillage dun Segalen, fait de labsence, le terme ultime de la déconstruction de leffet de système. On conçoit à quel point cette pensée de la Différence, qui se constitue contre la raison dialectique, a pu préparer lavènement dun savoir postmoderne et lexemple de Lyotard nous montre comment, à partir du Différend qui gère le procès daltérité, sopère le passage de lun à lautre.
Ainsi conçue, la postmodernité marque donc une crise de la rationalité, un divorce davec les Lumières, qui trouvent leur origine dans leffondrement des grandes idéologies auquel la chute du mur de Berlin, le 8 novembre 1989, et le démembrement du bloc soviétique, mettent un point dorgue. Dès lors, lartiste postmoderne, ne croyant plus au mythe du progrès, se trouve libéré de limpératif dinnover et peut renouer avec les formes du passé. Il échappe à la contrainte collective et au dogmatisme des avant-gardes. Revenant à une pratique individuelle, il redécouvre la liberté du goût, le droit à lhétérogène (contre le mythe de la « pureté » en art) et revendique, contre la théorie « terroriste », la dimension ludique de lacte créateur. Perçu uniquement sous cet angle le postmodernisme peut apparaître comme une
pensée crépusculaire qui développe tout un imaginaire de la fin : fin de lHistoire comme récit (Paul Veyne) et comme méta-récit de légitimation, fin de la métaphysique et des systèmes de pensée totalisants, remplacés par ce que Gianni Vattimo appelle une « pensée faible », fin des avant-gardes et dissolution de la catégorie du nouveau. Cest en ce sens que Guy Scarpetta a pu faire du mot postmoderne « le symptôme dune crise, dune fin dépoque. »
On comprend que cette conception, marquée par lincrédulité et le sens du relatif, ait pu susciter un débat souvent polémique entre les défenseurs plus ou moins convaincus dun savoir postmoderne, Lyotard, Scarpetta, Baudrillard, Vattimo et ceux pour qui la modernité reste un procès en cours. Il sagit principalement des théoriciens qui dénoncent le rétrécissement techniciste du procès de rationalisation, comme ceux de lEcole de Francfort, Horkheimer, Adorno, Jauss, Habermas, proches des sphères de gauche comme Alain Touraine ou même du marxisme comme Henri Meschonnic qui se refuse à voir la pensée de Marx rejoindre le cimetière des méta-récits. Pour tous ces théoriciens, lidée même de postmodernité nest que le masque actuel de la régression, du conservatisme, le signe dune frilosité face aux nouveaux défis du monde. Dans son essai, Théorie de la modernité, Jacques Bidet, qui voit en Karl Marx un analyste de la société capitaliste dont la pensée reste toujours dactualité, se livre à une critique du marxisme-léninisme et fait une distinction entre « marxiste et « marxien ». La théorie marxienne de la modernité rejette lidée de socialisme comme utopie ultime pour un horizon mobile où les combats en cours, dans le cadre de la lutte des classes, trouvent leur point de convergence. Cest à partir de telles positions que Meschonnic se fait le défenseur de la modernité comme « aventure de lhistoricité » avec une violence parfois pamphlétaire :
Post-moderne, voué à rejoindre un jour moderne-style. Avec son référent daté, fini. Est davance un mouvement du passé.
Ce conflit quillustre le titre du livre de Christian Ruby : Le Champ de bataille : post-moderne/néo-moderne, peut se résumer dans les positions antagonistes dHabermas pour qui la modernité est « un projet inachevé » et de Lyotard pour lequel on ne peut faire aujourdhui « que des choix minimalistes décologies provisoires. »
c-Habermas/Lyotard, le débat moderne/postmoderne :
La question posée par le débat qui, de 1981 à 1984 anime les colonnes de la revue Critique, conduit donc à se demander si le postmodernisme nest quun néo-conservatisme ouvert à tous les relâchements ou si, en réclamant une « réécriture de la modernité », il peut apparaître au contraire comme une crise de la légitimité des valeurs, débouchant sur ce que Luc Ferry appelle un « ultramodernisme ».
Le point de départ de larticle dHabermas est une définition de la postmodernité en architecture, donnée par un critique allemand, lors de la Biennale de Venise en 1980 : « La post-modernité se présente délibérément sous les traits dune anti-modernité. » Doù il déduit quil sagit dun « nouveau conservatisme ». Après avoir brossé un tableau de la modernité comme idéal de perfection prôné par « les Lumières françaises », il met en évidence quelques uns des dangers qui la guettent et sappuyant sur les analyses dAdorno, soulève la question de la dynamique destructrice des avant-gardes et celle de lautonomisation de lart, qui depuis Kant, lenferme dans une culture d « experts », coupée de toute réalité sociale. Il faut, selon Habermas, pour tirer leçon de ces égarements, que lexpérience esthétique renoue avec le vécu, avec lhistoire, afin que la culture, sans faux-dépassements, participe pleinement au projet de modernisation sociale dont lobjet même est déchapper à la logique économique et administrative du système capitaliste. Dans cette perspective il met en garde contre trois conservatismes. Dabord lanti-modernisme des « jeunes conservateurs » qui ont fait lexpérience de la modernité esthétique et la rejettent en opposant à la raison instrumentale une affectivité liée à « un fonds archaïque lointain ». On reconnaît ici le déconstructivisme, sous la bannière de Nietzsche : Bataille, Derrida, Foucault. Vient ensuite le pré-modernisme des « vieux conservateurs », ceux qui ne se laissent pas contaminer par la modernité culturelle et prônent un retour à « des positions antérieures à la modernité », auquel incite la problématique écologique. Enfin, le post-modernisme des « néo-conservateurs » dont le sociologue américain Daniel Bell fournit un exemple privilégié, consiste à dissocier modernité technique et modernité culturelle de manière à ne pas entraver la croissance capitaliste, lart, coupé de la science et de la morale, selon la distinction kantienne de la culture en trois sphères autonomes, étant rabattu sur la sphère du privé.
Dans sa « Réponse la question : quest-ce que le postmoderne ? », J.-F. Lyotard montre, à partir de la question du réalisme, quil y a deux types didéologies qui sopposent pareillement mais pour des raisons inverses, à lexpérimentation. Le marxisme, dont se réclame lécole de Francfort, a combattu lavant-garde. En subordonnant lartiste au Parti afin de répondre à la demande de réalité du peuple, le Réalisme Socialiste a transformé la modernité esthétique en académisme. Ainsi, non seulement lattaque contre lexpérimentation est-elle réactionnaire mais lanti-modernisme relève du totalitarisme et Staline comme Hitler ont persécuté lavant-garde. A linverse, condamner lexpérimentation et linnovation parce quéconomiquement ils ne répondent pas à lattente des masses consuméristes du projet capitaliste, relève de la même attitude. Léclectisme postmoderne, tel que le définit Jenks en architecture, ou la transavangarde dont le but est de liquider lavant-garde, ne cherchent quà répondre à une sous-culture de masse en remplaçant luvre expérimentale par le kitsch. Lanti-modernisme totalitaire ou le postmodernisme kitsch généré par le capital sont deux positions également intenable pour Lyotard qui cherche à définir un autre postmodernisme en montrant que le différend entre le moderne et le postmoderne quil postule peut être appréhendé à partir de la catégorie kantienne du sublime.
En effet, si le goût témoigne dun accord entre la capacité de concevoir et celle de présenter qui se manifeste sur le mode du plaisir, le sublime révèle un autre sentiment où le plaisir procède de la souffrance. On y accède quand toutes les représentations dun objet savèrent douloureusement insuffisantes car le sublime implique l « imprésentable ». Or lesthétique moderne qui consiste à faire allusion à de limprésentable est une esthétique du sublime mais « nostalgique » parce quil continue à offrir à la souffrance de limpossible présentation, la « consolation des belles formes ». Le postmoderne refuse cette nostalgie qui mobilise des règles convenues et « allègue limprésentable dans la présentation même », en dehors de tout code, inventant ses propres lois dans ladvenue aléatoire de luvre.
Au-delà de la sophistication même de lanalyse, Lyotard, dans sa réponse à Habermas, nous fait comprendre deux choses. Moderne et postmoderne sont liés dans leur effort commun pour témoigner de limprésentable contre le terrorisme de la représentation, contre toute forme de relâchement dont le réalisme socialiste ou lart kitsch des sociétés consuméristes font un prétexte à la domination du Parti ou à celle des pouvoirs de lArgent. Mais luvre postmoderne telle que la conçoit Lyotard, ne peut se confondre avec le postmoderne éclectique. Elle reste perpétuellement à inventer, en dehors même des codes qui contraignent linnovation à nêtre que le fantasme du futur dans le présent. En ce sens le postmoderne est une forme exaspérée de la modernité qui rétraoagit sur le projet des Lumières « pour une relance de la question de la modernité », selon lexpression, déjà évoquée, de Marie Redonnet.
Si la défense de J.-F. Lyotard peut paraître parfois embrouiller la question, lorsquil affirme notamment qu « une uvre ne peut devenir moderne que si elle est dabord postmoderne », et que « Le postmodernisme ainsi entendu nest pas le modernisme à sa fin, mais à létat naissant, et cet état est récurrent », elle montre cependant à quel point, piqué par lattaque dHabermas, il refuse de se laisser enfermer dans le cadre dune pensée néo-conservatrice. Dès lors, le « différend » comme la montré Richard Rorty porte essentiellement sur labandon par Lyotard de toute prétention universalisante, cest-à-dire nécessairement fondée sur des méta-récits, tandis quHabermas continue de penser que luniversalisme reste essentiel à la pensée sociale libérale. Cest cette distinction fondamentale entre pensée totalisante et pensée de la différence qui permet le mieux de comprendre ce qui sépare moderne et postmoderne, comme le souligne encore Jacques Ruby :
Mais, que lon se porte sur un terrain ou sur lautre, il nen reste pas moins vrai que linversion samplifie : ou bien le postulat de la différence, ou bien celui de luniversel ; ou bien la radicale absence de centre, ou bien la réaffirmation dun centre ; ou bien le divers pur, ou bien lunité nécessaire.
Or cette distinction, quoi quen pense Luc Ferry qui replace Lyotard dans le parcours des avant-gardes, nest pas « infinitésimale, sinon inessentielle », cest toute la réprésentation du monde, dans les deux courants de pensée, moderne et postmoderne, qui sen trouve affectée.
I-2 Pour un postmoderne surmoderne :
Si jai tant insisté sur ce conflit qui ancre, dune manière polémique, la notion, dans le contexte franco-européen, cest pour lever toute suspicion sur le sens quil convient de donner au mot « postmoderne », dans cette étude. En effet, le danger est grand, on peut sen erndre compte, de voir récupérer le discours postmoderne par des idéologies régressives et conservatrices. Le divorce davec les Lumières et la mise à distance de ce bonheur collectif qui constituait lhorizon de la modernité peuvent avoir comme effets pervers lappel à la résignation sociale et le repli passéiste face aux mutations de notre temps. On comprend dès lors le sursaut de Jean-Claude Guillebaud dans La Trahison des Lumières ou lironie mordante de Meschonnic :
Il y avait une jeunesse dans les mythes avant-gardistes. Ce post-moderne-là est un mythe de vieux.
Et ces vieux ont peur.
Mais il faut aussi garder à lesprit que le marxisme-léninisme comme le capitalisme ont été, en politique, les purs produits de la modernité. Sil convient donc den opérer une double critique, cette critique doit aller dans le sens dun dépassement et non servir à cautionner un nouveau conservatisme, fût-il littéraire. La vraie question quil faut se poser, à lexemple de Scarpetta, reste donc la suivante :
Est-il une attitude postmoderne possible qui ne se réduise pas à un préjugé platement anti-moderne ? Comment sortir du mythe du progrès en art sans tomber dans un comportement nostalgique, régressif ?
La réponse on peut la trouver dans cette distinction opérée par Jacques Ruby entre post-modernes éclectiques ou esthético-centriques et post-modernes expérimentalistes. Si les premiers sont des néo-conservateurs qui tournent le dos à la modernité et en rejettent définitivement les valeurs, les seconds, dans lesprit de Lyotard, se livrent à une critique de la modernité pour postuler un autre type de rapport avec le projet moderne. Cest, bien entendu, dans cette perspective - quon pourrait appeler, par souci de symétrie, « néo-gauchiste »- que sinscrit cette étude :
La postmodernité nest pas un âge nouveau, cest la réécriture de quelques traits revendiqués par la modernité, et dabord de sa prétention à fonder sa légitimité sur le projet démancipation de lhumanité tout entière par la science et la technique.
Une autre approche qui apporte un éclairage complémentaire à lhypothèse postmoderne est celle de Marc Augé dont la spécialité, en anthropologie, prend pour objet lexploration de la contemporanéité proche. Pour lui aussi, cest le besoin actuel de comprendre le présent, dans laccélération vertigineuse de lhistoire, qui explique notre difficulté à donner un sens au passé proche. Mais son interprétation de la contemporanéité modifie légèrement la perspective postmoderne tout en lui offrant dintéressants développements. En effet, au lieu danalyser le retrait de lidée de Progrès comme symptôme de lémergence dune « condition postmoderne », il préfère avancer lhypothèse dune Surmodernité qui se caractérise par trois figures de lexcès.
« Lexcès de temps », cest la surcharge événementielle du présent qui obscurcit le sens de lhistoire immédiate :
Aujourdhui, les années récentes, les sixties, les seventies, bientôt les eighties, retournent à lhistoire aussi vite quelles y étaient survenues. Nous avons lhistoire sur les talons. Elle nous suit comme notre ombre, comme la mort. Lhistoire : cest-à-dire une série dévénements reconnus comme événements par beaucoup (les Beatles, 68, la guerre dAlgérie, le Vietnam, 81, la chute du mur de Berlin, la démocratisation des pays de lEst, la guerre du Golfe, la décomposition de lURSS), dévénements dont nous pouvons penser quils compteront aux yeux des historiens de demain ou daprès-demain (
)
« Lexcès despace » correspond à la fois aux changements déchelle, nés de lavancée technologique des moyens de transport et à la confusion où nous plonge la surabondance dimages faussement homogènes qui mettent sur le même plan information, publicité, fiction :
Le monde de la surmodernité nest pas aux mesures exactes de celui dans lequel nous croyons vivre, car nous vivons dans un monde que nous navons pas encore appris à regarder.
Enfin lexcès dans la singularisation de « légo », qui névite pas les pièges de la stéréotypie et du conformisme, se traduit par lindividualisation des références et par les « faits de singularité » qui offrent un « contre-point paradoxal » aux phénomènes de mondialisation de la culture.
Pour Marc Augé, cest donc à partir de cette surmodernité de lexcès que peut se penser le présent, ce qui déplace, selon lui, la question du postmoderne :
De la surmodernité, on pourrait dire quelle est le côté face dune pièce dont la post-modernité ne nous présente que le revers le positif dun négatif.
En fait, ce concept nouveau, issu de lanthropologie, tout en gommant sous prétexte de « positivité » les perversions du projet moderne, implique surtout un resserrement de perspective qui désigne lintensification de certains effets à luvre dans la culture postmoderne. Dès lors, lidée de surmodernité met surtout laccent sur trois modes dévénements que nous retrouverons dans lanalyse de la société posmoderne et qui ne font que renforcer les principes posés plus haut. Cest pourquoi, mon hypothèse qui fait de la postmodernité le seuil de lextrême contemporain, tout en restant dans la ligne progressiste de Jean-François Lyotard, peut senrichir des réflexions de Marc Augé, dans le contexte de cette restriction de champ quelles opèrent.
Il reste donc, pour clore ce premier chapitre à montrer comment cette postmodernité surmoderne, se met en place concrètement, dans les discours, comme dans les pratiques, à partir des années 80, pour ce qui concerne lespace culturel français.
I-3 Eléments de périodisation :
Si le mot « postmoderne », comme nous lavons vu, apparaît à quelques reprises aux Etats-Unis dans la première moitié du 20ème siècle, il ne simpose vraiment que dans les années 60, en littérature et en architecture avant de sétendre à la sociologie et aux arts plastiques. Le premier article à y faire écho, en France, est celui dHarry Blake : « Le Post-modernisme américain », paru dans la revue Tel Quel, en 1977, suivi en 1981 de létude du romancier américain John Barth dans Poétique : « La Fiction postmoderniste. »
Il faut pourtant attendre 1979, pour que J.-F. Lyotard sen empare, avec son livre : La Condition postmoderne qui va, comme nous lavons montré, susciter de nombreux débats et imposer peu à peu le terme de ce côté de lAtlantique. Or, durant la décennie 70-80, le Nouveau Roman que Jean Ricardou sefforce de réactiver en postulant un « nouveau » Nouveau Roman, est en voie dextinction mais il occupe toujours le devant de la scène littéraire avec notamment les colloques de Cerisy dont la publication sétale de 1972 (Le Nouveau Roman hier et aujourdhui) à 1976 (colloque Robbe-Grillet). Sans doute est-ce pour cette raison que le mot « postmoderne » napparaît pas dans lessai de Marianne Macé sur Le Roman français des années 70, qui souvre pourtant à la nouvelle production de Michel Butor et où lon voit apparaître un auteur émergeant comme Jean Echenoz. Pourtant la fin des avant-gardes les plus productives de cette seconde moitié du 20ème siècle est amorcée et se confirme avec larrêt de la revue Tel Quel, dirigée par Philippe Sollers, en 1983.
Même si des indices dune pratique postmoderne de lécriture se manifestent en France dès les années 60, on conviendra donc den dater les effets, sur un nouveau type de production romanesque, autour de 1980. Les Trente Glorieuses, période de progrès continu, sachèvent en 1973, selon lanalyse de Jean Fourastié, avec le premier choc pétrolier et lentrée dans la crise, tandis que les effets de 68, autre manifestation bruyante de la modernité de libération, seffacent rapidement. Une nouvelle ère, lère post-industrielle (Alain Touraine, 1969 ; Daniel Bell, 1973 ) sannonce avec toutes ses remises en cause.
Les principaux événements qui jalonnent la postmodernité européenne naissent dabord autour des arts plastiques. Il sagit de la Biennale de Venise de 1980 qui présente, en architecture et en peinture, les travaux de la transavangarde italienne. En France, Catherine Millet organise lannée suivante, à lArc, lexposition Baroques 81, où les uvres sélectionnées se caractérisent par les effets kitsch et l « impureté » des formes, tandis quen 1985, lexposition Les Immatériaux, organisée par J.-F. Lyotard au Centre Pompidou présente laspect nouvelles technologies de la création plastique.
Dans le domaine philosophique et littéraire cest la Biennale de Venise de 1980, qui déclenche la réaction de Jürgen Habermas dont la défense de la modernité comme « projet inachevé », dans la revue Critique, en 1981, entraîne, lannée suivante, la réaction de Jean-François Lyotard : « Réponse à la question quest-ce que le postmodernisme ? ». Henri Meschonnic se lance à son tour dans la bataille aux côtés dHabermas dans son livre-pamphlet : Modernité, Modernité, édité en 1988, lannée même où les Cahiers de Philosophie, après une étude sur Lyotard : « Réécrire la modernité », publient un numéro spécial : « Postmoderne : les termes dun usage. »
La chute du mur de Berlin, en 1989 qui, dans un premier temps peut apparaître comme une manifestation euphorique de lémancipation des peuples, plonge lEurope dans le chaos des conflits ethniques à limpossible arbitrage. Michel Maffesoli qui avait prévu, dès 1988, Le Temps des tribus voit ses analyses confirmées, Christian Ruby fait paraître en 1990 une synthèse de la question sous le titre : Le Champ de bataille. Post-moderne/néo-moderne, tandis quAlain Touraine, à son tour publie en 1992 une Critique de la modernité. Au plan strictement littéraire, cest lécole dAmsterdam qui tente une définition encore hésitante du postmodernisme avec larticle de A. Kibedi Varga, « Le Récit postmoderne », publié en 1990 dans la revue Littérature, que prolongent deux études de Sophie Bertho : « LAttente postmoderne. A propos de la littérature contemporaine en France », parue dans la très sérieuse Revue dHistoire littéraire de la France, en 1991 et « Temps et postmodernité », dans Littérature en 1993. Notons enfin le très bon numéro de la revue québécoise Etudes Littéraires, en 1994, qui risque une comparaison entre les pratiques américaines et européennes selon cet étonnant principe que si les Européens sont les penseurs de la postmodernité, les réalisations dans le champ esthétique sont américaines
Ce numéro intitulé, nous lavons vu, Postmodernismes : Poïesis des Amériques, Ethos des Europes, se trouve démenti, en 1998, par deux événements éditoriaux en France, Truismes de Marie Darrieussecq et Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, purs produits de la condition postmoderne quil est donc devenu difficile aujourdhui dignorer. Le postmodernisme a-t-il fini par simposer ? Cest ce passage de lhypothèse à la thèse que je vais à présent tenter dargumenter.
Chapitre II : LA CULTURE POSTMODERNE
Pour pouvoir définir le postmodernisme en littérature, il est nécessaire de valider dabord lhypothèse postmoderne en recherchant ses manifestations attestées dans la culture contemporaine. Car le principe qui guide cette étude est celui dune équivalence entre les modèles décriture et les types de configuration du champ social où ces modèles sélaborent. Cette perspective mamènera à mettre en évidence, moins des formes, qui enfermeraient les modalités du lien social dans une figure définitive, que des formations, plus ouvertes à la mobilité et à laléatoire. Linstabilité sociale de lextrême contemporain ne révèle en effet que des tendances, qui peuvent engendrer tout au plus des configurations autorisant une représentation momentanée et essentiellement fuyante de la société, tout comme les textes narratifs, qui traduisent en écriture la culture postmoderne, seront traités sur le mode du dispositif et non sur celui de la forme, encore moins sur celui de la structure qui renverrait à lidéologie du Système.
Dès lors, on conviendra dappeler culture, les représentations du lien social au sens large du terme et celles du sujet quelles déterminent. Car la notion même de sujet résulte du tissage des traces multiples que la société inscrit dans cette combinatoire entre lêtre et le faire qui constitue lindividu. Or les représentations qui semblent caractériser le plus fortement la société postmoderne sont liées à limaginaire socio-économique de la crise et à lorientation des sciences de la nature vers lanalyse des phénomènes turbulents, qui modifient radicalement notre perception du monde. Sans doute cette mise en relation de léconomie et de la physique, pour dégager les traits les plus significatifs de la culture postmoderne, paraîtra-t-elle risquée, elle répond aux vux dun savant comme Erwin Schrödinger, par exemple, pour qui la science, « élément constitutif de lhumanisme », fait nécessairement partie de la culture.
II-1 LImaginaire social postmoderne :
Lélément essentiel qui traverse la culture postmoderne est le principe daltérité. Non seulement il gouverne les philosophies de la Différence, comme la montré Christian Ruby, mais Jacques Derrida qui éprouve lautre, comme creux actif dans son propre monolinguisme, en fait lélément fondateur de sa pratique déconstructiviste. Lirruption de lautre sur la scène des années 80 caractérise cette décennie, ce dont témoignent les nombreuses études qui abordent la question sous des angles divers, mais toujours comme motif révélateur de la culture contemporaine dans son interculturalité : Jean Baudrillard (Lautre par Lui-même, 1987), Julia Kristeva (Etrangers à nous-mêmes, 1988), Tzvetan Todorov Todorov (Nous et les autres, 1989), Paul Ricoeur ( Soi-même comme un autre, 1990), Jean Baudrillard et Marc Guillaume (Figures de laltérité, 1994)
En effet, contre lidée de centre et de totalité quimplique la raison dialectique, le principe daltérité active limage du réseau et celle de la dissémination, de sorte que si la modernité rêve l universel, la postmodernité qui affirme une réalité discontinue, fragmentée, archipélique, postule un diversel dont la loi essentielle reste celle de lhétérogène. Or lintrusion de lhétérogène dans le champ social se manifeste par la crise qui constitue lhorizon culturel de la postmodernité. Encore faut-il sentendre sur le sens de ce mot.
a-La crise comme horizon :
Sans doute mobjectera-t-on que la crise qui marque une rupture dans un processus stable dévolution, appartient à la modernité. Sans revenir à la crise fondatrice de 1789, on se souvient de celles qui ont affecté le 20ème siècle : la crise économique de 1929 qui secoue la doctrine libérale du capitalisme, la crise politique de 1937 qui bouleverse le système des relations internationales, avec la montée du nazisme
En outre, emprunté à la terminologie médicale, le terme krisis désigne un changement brutal et momentané qui seffectue sur le mode du paroxysme et qui, de ce point de vue, correspond assez bien, dans lordre de la culture, au phénomène des avant-gardes.
Or ce quon appelle, en France, « la Crise », en dépit des phases deuphorie économique, cest la conscience, depuis une vingtaine dannées, dun mouvement général de déclin dont les sympômes les plus révélateurs, dans notre imaginaire social, sont la montée du chômage (de 2,5 à 13 (), la violence dans les banlieues et les « affaires politiques ». Doù le titre dun article de Sophie Gherardi : « La crise a 20 ans », qui, en 1994, explore ce paradoxe français et contemporain selon lequel la crise nous apparaît comme un processus lent, en contradiction avec le sens habituel du terme. Liée à la postmodernité, la crise change donc de statut et constitue plutôt un horizon de turbulence sous lequel quelque chose est en cours dachèvement. Jean Baudrillard va même jusquà voir dans la crise une « catastrophe au ralenti. »
Mais une autre face du concept de crise le relie à la pensée postmoderne, cest la double idée de laléatoire et de la complexité sur laquelle insistent la plupart des spécialistes. En effet, la crise est un phénomène turbulent que rien ne permet de prévoir. Penser la crise, pour Georges Benrekassa, cest dune certaine façon, penser laléatoire et il écrit :
Ce qui mérite dêtre noté, et qui est plus important, cest que le mot crise, au lieu dintroduire à une pensée du déterminé, importe de la médecine, nous allons y revenir, une certaine manière de désigner laléatoire, une expectative devant le verdict de lhistoricité.
De même, la crise qui fait éclater léquilibre homéostatique des systèmes clos, introduit de la complexité dans un fonctionnement déterministe. Transposée dans le domaine de lhistoire et de la culture, elle relève moins dun processus dialectique que dune manifestation du discontinu qui désordonne et chaotise la linéarité moderniste :
Le seul problème qui importe à une histoire de la culture qui ne voudrait pas être une juxtaposition dinventaires de domaines pensés à posteori, cest celui des processus multiples, des connexités, des communications.
Cette manière récurrente et paradoxale de nommer « crise » les effets de turbulence et de complexification de la réalité sociale depuis une bonne vingtaine dannées, révèle donc un mode de représentation par lequel la société postmoderne se pense comme la fin dune histoire et entrée dans l « après ». Cest à ce sens que se rallie aussi Michel Maffesoli :
Ce que lon appelle « la crise » nest peut-être autre chose que la fin des grandes structurations économiques, politiques ou idéologiques.
Mais il sagit davantage dune « représentation » de la réalité que dune analyse véritable car un regard objectif sur cette période montre que la production et que lenrichissement nont pas cessé de croître dans les sociétés développées. Sil y a crise, cest donc plutôt dans la répartition des richesses quil faut la rechercher et les dysfonctionnements dans ce domaine nous donnent effectivement lillusion dun arrêt dans un processus de progrès, une impression de mutation mal maîtrisée, qui expliquent que limaginaire social, en dépit des « reprises » et des « embellies », persiste à envisager cette fin de siècle sur le mode du déclin.
Sans doute cette illusion darrêt vient-elle de la fin dun cycle économique qui offre une parfaite illustration de la modernité triomphante. Il sagit des Trente glorieuses, ainsi nommées par Jean Fourastié pour qualifier la période de forte expansion et de progrès social qui va de 1950 (effacement des effets négatifs de la seconde guerre mondiale) à 1973 (premier choc pétrolier). Ce qui caractérise cette époque, en effet, cest un taux continu de croissance économique qui sétablit autour de 5 (, une forte productivité qui autorise un pouvoir dachat en hausse constante, une situation de plein emploi (le taux de chômage se situe, en France, entre 1,6 et 1,9 ( et les entreprises du secteur automobile doivent faire appel à la main duvre immigrée). Ce miracle économique, explicable en partie par la reconstruction avec largent du plan Marshall et de la dette allemande, dans un contexte inflationniste qui favorise linvestissement, marque lentrée dans lère de la consommation et saccompagne dun progrès social irrécusable. Léquipement des ménages ; le progrès de la science et de la technique dans le domaine des transports, de la médecine, de la communication ; la libération sexuelle avec la légalisation de la contraception et de lIVG ; la démocratisation des loisirs et la généralistion du temps libre ; laissent croire à lirréversibilité du progrès
Et la contestation de mai 68, entre révolution gauchiste et fête collective, marque lapogée de cette dynamique moderniste que Baudrillard appelle lOrgie :
Lorgie, cest tout le moment explosif de la modernité, celui de la libération dans tous les domaines. Libération politique, libération sexuelle, libération des forces productives, libération des forces destructives, libération de la femme, de lenfant, des pulsions inconscientes, libération de lart.
Notons quà lextérieur des frontières, léquilibre mondial fait reculer le souvenir des régressions totalitaires. Appuyé sur le partage de Yalta, lordre, qui résulte de la logique binaire de laffrontement des blocs, repose sur léquivalence du potentiel destructeur entre les forces de lOTAN et celles du Pacte de Varsovie. La décolonisation qui met en uvre le « droit des peuples à disposer deux-mêmes » marque une avancée humaniste du droit international, tandis que lONU, en privilégiant la dialectique dans la négociation, canalise les conflits et étend sur loccident son fameux « Lac de Paix ». Enfin, dans le domaine des arts, lesprit davant-garde domine avec des expériences aussi variées que Support-Surface, Tel Quel, le Nouveau Roman, le Théâtre davant-garde, la Nouvelle critique, la Nouvelle vague
Limpression davancée est tellement forte que le coup darrêt du premier choc pétrolier, en 1973, aggravé par le second en 1979, fait ressentir les mutations qui sannoncent comme une véritable entrée dans la crise.
Alain Touraine qui analyse cette crise de la modernité en termes de « décomposition », en rejette la responsabilité sur la réduction du rationalisme libérateur des Lumières en rationalité instrumentale, dont la technique, dépouillée de tout environnement humaniste devient lultime résidu. Pour lui, la décomposition de la société moderne seffectue sous la pression de quatre facteurs essentiels qui préparent la voie au néo-libéralisme. Les deux premiers affectent directement la notion de sujet. En effet, lémergence du principe de plaisir fait du sujet social un « être de désir » replié sur la sphère narcissique du moi, tandis que léconomie de la consommation le livre, passif, aux manipulations du marché et du marketing publicitaire. Les deux autres facteurs sont dordre collectif. Le premier concerne la mutation des entreprises. Pour répondre aux besoins du marché, les unités de production, base du système capitaliste, abandonnent la configuration hiérarchisée qui donnait sens à la lutte des classes, pour un modèle organisationnel où le principe de rationalité fait place à une stratégie dentreprise. Dès lors, ladaptabilité, la flexibilité et la complexité deviennent la règle pour répondre aux mouvements aléatoires du marché. Et une « organisation faible », orientée de moins en moins vers la production et de plus en plus vers les stratégies de communication (comme les « start-up » des réseaux virtuels), remplace l «organisation forte » et centralisée de lentreprise moderne. Doù le glissement vers une société post-industrielle ou néo-libérale ouverte à la mobilité et à laléatoire :
Cette conception, si on lélargit de lentreprise à lensemble de la société, amène à dire que nous ne vivons plus dans une société industrielle dominée par des conflits sociaux centraux, mais dans un flux incessants de changements.
Une telle économie, fondée sur les services et le tertiaire, avec lhyper-développement de linformatique et une nouvelle organisation du travail, implique, selon les analyses du sociologue américain, Daniel Bell, la disparition des rapports sociaux traditionnels dans lentreprise pour un management qui favorise les stratégies individuelle de promotion : fin de la « lutte des classes »
Enfin, un dernier facteur déclatement de la modernité sattaque à la nature même des états. Le renouveau du sentiment identitaire et limpératif dindépendance nationale, altèrent le concept de nation, « forme politique de la modernité », au point que la dissociation entre la volonté rationnelle de modernisation économique et les désirs dune conscience nationale fanatisée, précipite le déclin de la conception moderne de létat, ouvrant la porte aux régressions nationalistes et intégristes.
Ces quatre forces de désagrégation de la société moderne, qui conduisent au « chaos culturel », définissent, pour Alain Touraine, la « post-modernité » comme contexte néo-libéral, né de la décomposition du gauchisme, où sopère la dissociation entre la technique instrumentale et lunivers culturel de la socialité.
Cette analyse de la crise reste, pour une bonne part, indiscutable, même si Alain Touraine, dans sa défense jacobine de la Cohérence et du Rationalisme, na pas compris la positivité du principe daltérité dans son travail nécessaire de déconstruction et de décentrement. Ce qui lui fait espérer, contre lidée quil se fait de la « post-modernité », un retour à une modernité humaniste et éclairée, distincte de la modernisation libérale, sans envisager la possibilité de concevoir le postmoderne comme un regard critique sur les déviations du projet moderne.
Cest à cette tâche, précisément, que sadonne Immanuel Wallerstein, sociologue américain, que son traducteur, Patrick Hutchinson, présente comme « le premier marxiste postmoderne», non pas au sens dune postmodernité néo-libérale dominée par le marché, comme la décrit Alain Touraine, mais :
Une postmodernité qui, au bout de ses cinq cents ans dascencion, puis dapothéose et de domination, nous permet de « désabsolutiser » quelque peu notre modernité occidentale, étatiste, capitaliste et libérale, afin de décentrer notre regard et regarder au-delà, tels de modernes Kepler, vers une pluralité de systèmes-mondes, une pluralité de modernités possibles
Et tout dabord vers linconnu des lendemains, dans une nouvelle ouverture maximale du champ de notre rationalité, un maximum de souplesse et dinventivité interactive pour nos luttes nouvelles.
Selon Wallerstein, en effet, le libéralisme qui se constitue avec la révolution de 1789, saffirme dabord contre le conservatisme, par son caractère progressiste, puis contre le marxisme, par son idéal réformiste, pour connaître son apogée, avec l hégémonie américaine, entre 1945 et 1968. Or, les valeurs de lidéologie libérale attachée à un développement social rationnel, progressif et continuel, sont celles de la modernité avec laquelle elle se confond :
Les libéraux plaçaient leur foi dans lune des prémisses clés de la pensée des Lumières : la pensée rationnelle et laction raisonnable vont mener lhumanité sur la voie du salut, cest-à-dire du progrès.
Le suffrage universel (et sa forme internationale : le droit des peuples à disposer deux-mêmes) ainsi que lEtat-providence (et sa variante élargie : laide au développement des peuples du tiers-monde), seront les modes de prises en charge des couches défavorisées (les « classes dangereuses ») par lidéologie libérale, au moyen dune redistribution mesurée de la plus-value qui ne menace en rien laccumulation du Capital, tandis que lintégration du citoyen sopère par le bien du nationalisme dont lassimilation entre lindividu et létat-nation, ouvre la porte au racisme.
La chute du Mur de Berlin, en 1989, précipite la fin du libéralisme comme « géoculture du système-monde moderne », et signale, pour Wallerstein, un moment aigu de la Crise qui samorce avec la contestation internationale de 1968 :
Je suis davis, pour ma part, que lidéologie du libéralisme en tant que projet politique opérationnel a aujourdhui largement atteint sa date limite, et quelle est en train dimploser sous l effet de la crise structurelle de léconomie-monde capitaliste.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, leffondrement du bloc communiste devient donc, dans cette perspective, une conséquence majeure de laffaiblissement du libéralisme, qui commence dès 1968. En effet, le consensus qui rapproche implicitement conservateurs-libéraux et socialistes-libéraux, autour dune plate forme commune, se trouve fortement mis en cause par la contestation gauchiste et anti-libérale de 68. Il va littéralement seffilocher en entrant dans la crise économique dont Wallerstein énumère les symptômes :
(
) le choc pétrolier et la recentration du capital qui sen est ensuivie, la crise de la dette du Tiers Monde (à laquelle il faut ajouter celle du bloc socialiste), puis celle du déficit budgétaire des Etats-Unis, avec ce déplacement mondial du capital depuis les entreprises productives vers la spéculation financière qui a caractérisée toute cette période.
Depuis 1989, nous assistons donc, avec la fin du libéralisme, à la désintégration de la modernité, de sorte que lextrême contemporain se présente bien comme une période de transition ou de « bifurcation majeure »- ce que jai appelé moi-même un seuil - que nous avons du mal à nous représenter et dont lissue reste imprévisible.
Les causes de cet affaiblissement menant à la désintégration se trouvent dans les contradictions du système libéral que la crise a fait apparaître au grand jour, la principale de ces contradictions étant la disjonction, depuis la révolution française de 89, entre la modernité « de modernisation technologique » et la « modernité de libération ». Cest cet écart, toujours plus grand, entre les sphères économiques et sociales, qui révèle la vraie trahison des Lumières, ce qui explique le soin avec lequel lidéologie libérale sefforcera de brouiller cette réalité discordante dans son programme de réformisme rationnel :
Une des façons de résumer la pensée des Lumières serait peut-être de dire quelle senracinait profondément dans la croyance que la modernité de modernisation technologique et la modernité de libération étaient une et même.
Limplosion de la modernité dans la crise nest donc que la conséquence du dévoiement précoce du projet moderne dans lidéologie libérale qui subsume, autour dun centre réformiste, pris dans ses contradictions, les néo-conservateurs et la nouvelle gauche, doù la désaffection de plus en plus grande à légard des partis traditionnels. Car lune des tares essentielles du système libéral, derrière le discours des Droits de lHomme qui lui sert de brouillage, est sa profonde inégalité, mise en relief par la crise dont on peut évoquer de la manière suivante les manifestations les plus visibles.
La modernité technologique qui se traduit par le tout-informatique et la délocalisation des entreprises à forte main-doeuvre a marginalisé une part importante de la population et engendré une nouvelle pauvreté que létat libéral parvient de moins en moins à juguler, de même quil avoue son impuissance, face au cynisme du système, comme la montré la fermeture par Renault de lusine belge de Vilvorde. Par contre laugmentation des profits dans les gains de productivité et les opérations boursières, élargit le fossé entre une classe dirigeante de plus en plus restreinte et de plus en plus riche et la classe moyenne sur laquelle sexerce une fiscalité intolérable permettant de financer le chômage (Assedic, RMI
) Ce fossé se retrouve entre les pays et du Nord et ceux du Sud, ce qui provoque une pression accrue du phénomène migratoire. Or, contre le principe même des Droits de lHomme, dont celui de libre circulation, les états libéraux ,qui se ferment aux pays du Sud (ou de lEst), engendrent une immigration clandestine dont la vulnérabilité ajoute aux turbulences du sous-prolétariat des banlieues.
Il faut ajouter à ce contexte économique de crise de la répartition, la régression morale qui affaiblit la crédibilité du système (état, partis, syndicats) et tend à transformer la société en jungle où tout peut se réduire à une valeur marchande. Les « Affaires », après avoir touché lItalie, lAllemagne, sétendent à lensemble de la vie politique française, témoignant ainsi de leffondrement de la morale comme système globalisant, avec comme conséquence, sa fragmentation en éthiques multiples (de léthique de lentreprise à la bioéthique). Cest ce transfert dune méta-morale assurant la cohésion de la société civile, dans le projet moderne, vers des « éthiques locales », quA. Etchegoyen évoque dans son essai : La Valse des éthiques. Mais laffaiblissement de la conscience morale apparaît encore dans la médiatisation du phénomène de Bienfaisance qui mêle à travers des opérations de Charity-Business, des valeurs inconciliables : marketing et générosité, séduction et solidarité, notoriété et anonymat
Le chaos éthique qui témoigne de la crise des valeurs débouche sur une mise en scène de lhumanitaire comme pseudo-morale ou morale de substitution, que Jean-Claude Guillebaud caractérise de la sorte :
(
) un remords social inarticulé et impatient qui couvre subitement la France de Restos du Cur, se supend aux lèvres de labbé Pierre, inonde de chèques le téléthon, sameute pour le Rwanda et bouscule pour trois jours lordre ambiant.
Ce Crépuscule du devoir qui marque lentrée dans un « postmoralisme » recoupe le cynisme économique du Capital dans la crise écologique sans précédent que nous annonce Wallerstein, lorsque la toxicité de lactivité industrielle rendra urgente et indispensable la remise en état de la biosphère polluée dans ses océans (les déchets nucléaires et pétroliers), ses forêts (le déboisement), son sol cultivable (nitrates, pesticides, OGM) et jusque dans lair que nous respirons (les poussières, fumées, gaz, sans parler du trou de la couche dozone)
Un autre aspect de la crise est sans doute lapparition du SIDA, comme pandémie qui mêle à lérotisme la menace mortelle du virus. Après la libération sexuelle des années 60, le risque sidaïque peut apparaître comme un nouveau symptôme de régression, obligeant à des pratiques contraignantes dans un domaine où la permissivité sociale ne semblait plus avoir de limite.
Enfin, avec la chute du mur de Berlin et leffondrement du communisme à lEst, nous sommes entrés dans une ère de turbulence géopolitique. En effet, la suppression du principe de rétroactivité dans laffrontement binaire entre les Blocs, remplace une situation déquilibre (les accords deYalta et le « rideau de fer ») par un chaos qui oppose des nationalismes suractivés par lidéologie religieuse, dans une agitation décentrée où triomphe lirrationnel, le flou, laléatoire, limprévisble, ce qui fait dire à Alain Minc :
Faudra-t-il encore longtemps aux Européens pour comprendre quils ont troqué un monde avec menace mais sans risque, pour un univers sans menace mais avec risques.
Si ses observations pouvaient sappuyer sur la Guerre du Golfe, en 1991, léclatement de la Yougoslavie, les génocides africains, les massacres algériens, le soulèvement tchétchène, la guerre contre les Serbes, ont donné depuis une résonance catastrophique à leffondrement du mur et à la fin de la « guerre froide », avec ce vide laissé par leffacement du communisme où sengouffrent toutes les régressions intégristes et autres fantasmes identitaires . Ainsi, cette déstabilisation de lordre mondial, en nous ramenant des Temps modernes (la revue de Jean-Paul Sartre) au Nouveau Moyen-âge prédit par Alain Minc avec « le retour des crises, des secousses, des spasmes comme décor de notre quotidien », confirme lanalyse de Wallerstein qui fait de lannée 1989 la fin de la modernité sous la forme du libéralisme.
Cest donc la crise qui marque lhorizon de la postmodernité et quelle quen soit lanalyse quon peut en faire, au plan théorique, ses manifestations les plus évidentes sinscrivent dans limaginaire social, sur le mode de la désillusion. Ce constat de désintégration de la modernité sur lequel saccordent Touraine et Wallerstein peut donner lieu à des interprétations légèrement différentes. Pour Alain Touraine qui reste dans le cadre de la gauche française, le libéralisme est responsable de léchec de la modernité mais, pour éviter lornière dun néo-libéralisme post-industriel lié au « post-modernisme » quil assimile à un pur subjectivisme anti-moderne, il en appelle à une nouvelle modernité qui puisse construire une complémentarité entre la rationalité et le sujet, entre la raison technologique et le progrès social.
Immanuel Wallerstein, nourri par lexpérience américaine, fait du libéralisme le point commun des trois idéologies qui se partagent le champ politique (le conservatisme, le centrisme, le socialisme). Dès lors « laprès libéralisme » ne peut relever daucune de ces catégories et le « système-monde » qui sortira de la crise est à réinventer. Doù le sens quil assigne au postmodernisme, comme retour à une « vraie modernité » :
Cest un des modes du rejet de la modernité de la modernisation technologique en faveur dun retour vers la modernité de libération.
Quoi quil en soit, ce que Touraine et Wallerstein, lun comme lautre, espèrent de laprès-libéralisme, cest plus de démocratie pour éviter de retomber dans les inégalités du système-monde moderne. On peut appeler ce monde à inventer néo-moderne et en rêver lutopie
cette étude reste en deça et se propose denvisager le postmoderne comme crise de la modernité.
b- La Science du Chaos :
Jean-François Lyotard, le premier, a indiqué une possible connexion entre le développement contemporain des sciences de la complexité et limaginaire postmoderne dominé par le principe daltérité sous la double modalité de lhétérogène et du discontinu. Ce quil appelle « la science postmoderne », en focalisant ses recherches sur les phénomènes instables bouleverse la dynamique des systèmes à fonctionnement déterministe, de sorte que le modèle laplacien de représentation du monde, fondé sur les principes de régularité et de prévisibilité, devient inopérant, aux très petites comme aux très grandes échelles et ne peut guère avoir dapplication que locale et partielle. Wallerstein à son tour insiste sur le rapport entre ce qui pour lui relève de « la nouvelle science » et le postmodernisme, en montrant comment luniversalité du modèle newtonien, issu de la rationalité des lumières, se trouve remise en cause par les sciences de la complexité :
Ainsi, aujourdhui les nouveaux mots dordre attractifs sont : chaos, bifurcation, logique floue, fractal, flèche du temps. Le monde naturel et ses phénomènes sont désormais historicisés.
En fait, la prise de conscience de la complexité remonte au début du 20ème siècle avec le développement de la physique des particules et de la mécanique quantique qui mettent en évidence, contre lidée de déterminisme, les notions dinstabilité, de logique floue et dimprédictibilité, résumées par le fameux Principe dHeisenberg. Mais lexploration du désordre ne devient vraiment systématique que dans les années 70 avec lapparition des Sciences du chaos.
La mécanique quantique comme théorie de la mesure, dans la physique de lélémentarité, a bouleversé notre représentation du monde et en particulier la conception classique de la matière selon laquelle on peut en fournir une description exacte, continue, prévoir son comportement, déterminé de manière rigoureuse par les conditions initiales
Si les principales découvertes remontent aux années 20 (1926 : équation de Schrödinger et relation dHeisenberg), il a fallu un bon demi-siècle pour que les mutations opérées par la physique quantique, dans notre rapport au monde, commencent à pénétrer le public cultivé et Scrödinger lui-même estime à 50 ans le décalage entre les découvertes de la science et leur réception par les non spécialistes.
Or la révélation la plus importante, apportée par la mécanique quantique est celle du discontinu de la matière à léchelle de lélémentarité. La notion de particule comme entité corpusculaire doit être radicalement révisée. Ce sont, nous dit Schrödinger, de « pures figurations », sans « identité » propre, sans autre permanence que leur manifestion intantanée qui en fait de purs « événéments » dans des séries discontinues quon appelle dune manière assez impropre les « trajectoires corpusculaires » :
La matière a cessé dêtre cette chose simple, palpable, qui se meut dans lespace, dont on peut suivre la trajectoire, dont chaque partie peut-être suivie dans on propre mouvement (
)
La discontinuité se manifeste jusque dans le procès de mesure, puisque comme lont montré Bohr et Heisenberg, dans toute opération de mesure quantique il y a une interférence entre le sujet et lobjet qui « entremêlent » leurs champs particulaires au point que la perturbation induite par la simple observation, « ni négligeable, ni complètement analysable », rend impossible toute description exacte des objets physiques. Cest cette perturbation, la constante h, quHeisenberg formule dans la célèbre relation dincertitude :
(x . (px ( h
qui met en crise la double idée de continuité et de causalité de la science classique en énonçant le principe de variables floues et dindétermination.
Même si la théorie quantique contemporaine essaie dévoluer vers un modèle probabilitaire en alléguant la « prédiction statistique » et en cherchant avec la fonction ( à mesurer le flou des variables, limage du discontinu et les notions connexes de hasard et dimprédictibilité, se sont imposées à notre imaginaire. Ainsi, selon le modèle quantique, nous nous représentons la matière comme un champ de particules dont le comportement aléatoire complexifié par le quantum dinteraction entre particules de matières et particules dénergie, produit ce mouvement brownien dont la formule nous est rappelée par J.-F. Lyotard :
(
) le vecteur du déplacement de la particule à partir dun point est isotrope, cest-à-dire que toutes les directions possibles sont également probables.
Dans la mesure où Schrödinger lui-même écarte lidée dun transfert possible des concepts de la physique vers léthique (ce qui reste à démontrer), on se demandera sans doute quels liens peuvent sétablir entre la physique des particules et la littérature
Il sagit ici démettre simplement lhypothèse dun imaginaire de la science à partir duquel se construit notre image de la réalité, ce que confirment les romanciers eux-mêmes, jusque dans le choix de leurs titres : Le Principe dincertitude, de Michel Rio (1993), Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq (1998)
Tandis que, dans Monsieur (1992), Jean-Philippe Toussaint fait de la mécanique quantique la métaphore légère des hésitations de son personnage :
Selon Prigogine, en effet, la théorie des quanta détruit la conviction que la description physique est réaliste et que son langage peut représenter les propriétés dun système indépendamment des conditions dobservation. Bien, bien. A côté de lui sur le blanc, en évidence, était posée la main dAnna Bruckhardt.
La théorie du Chaos qui se développe depuis les années 70 a bénéficié dune médiatisation précoce et fait aujourdhui partie du paysage de la science contemporaine. Or, plus encore que la physique des particules , elle nous confronte à une image du monde infiniment discontinu, granulaire, étrange, qui dément lordre de la mécanique céleste hérité des Lumières. De quoi sagit-il, au juste ?
On appelle science du chaos, la convergence de certaines recherches, en météorologie, biologie, physique, astronomie, vers la description mathématique des phénomènes de turbulence dont le physicien américain Mitchell Feigenbaum avait eu lintuition en observant la formation des nuages. Le domaine, en grande partie inexploré, qui souvre ainsi à la nouvelle science est celui de la complexité produite par des séquences dinteraction entre une dynamique non-linéaire et des boucles de feed-back. Il sagit de la 3ème grande révolution que la science ait connu, au cours du 20ème siècle, après la Relativité et la Mécanique quantique :
La relativité a éliminé lillusion newtonienne dun espace et dun temps absolu ; la théorie quantique a supprimé le rêve newtonien dun processus de mesure contrôlable ; le chaos, lui, élimine lutopie laplacienne dune prédictibilité déterministe.
Lune des premières applications du chaos a été ce quEward Lorenz, météorologue au Massachusetts Institute of Technology, a nommé « leffet papillon ». A partir dun ordinateur qui reproduit en miniature toutes les constantes des phénomènes météo, Lorenz découvre limpossibilité de toute prévision à plus de 3 ou 4 jours. Les mêmes données introduites dans lordinateur font apparaître très vite une divergence de plus en plus grande dans le comportement des sytèmes observés, qui montre que deux perturbations, par exemple, ne se reproduisent jamais à lidentique. Après avoir mis en évidence « la dépendance sensitive aux conditions initiales » qui entraîne cette imprédictibilité, Lorenz formule ainsi leffet papillon, métaphore du désordre à létat pur, par suite de linterférence entre les petites et les grandes échelles :
Le battement daile dun papillon aujourdhui à Pékin, engendre dans lair des remous qui peuvent se transformer en tempête le mois prochain à New York.
Un autre développement essentiel de la science du chaos donne naissance à la géométrie fractale de Benoît Mandelbrot, Juif polonais, émigré en France, avant de rejoindre le groupe IBM aux USA. Le problème quil se pose, en visitant la Bretagne, est celui des formes irrégulières comme celles de la côte finistérienne, découpée, irrégulière, quon la regarde davion ou quon larpente par les sentiers pédestres à moins que lon choisisse den suivre le rivage
Ce quil découvre ainsi, cest quil existe des objets aux formes irrégulières, quelle que soit léchelle à laquelle on les observe, dont la géométrie euclidienne est incapable de rendre compte. Ces formes, il propose de les appeler « fractales » à la fois parce que létymologie renvoie au mot latin « fractus », de « frangere » : « briser » et parce quon ne peut les calculer quà partir dun opérateur fractionnaire. Linvariance déchelle permet donc de définir comme objet fractal, toute forme qui présente la même irrégularité quelle que soit léchelle de lobservation. La particule comme la galaxie sont des objets fractals et « lensemble de Mandelbrot » qui permet den rendre compte offre la représentation graphique du désordre fractal infini où le monde nous apparaît sur le mode dune « schizosphère » :
La nouvelle géométrie donne de lunivers une image anguleuse et non arrondie, rugueuse et non lisse. Cest une géométrie du grêlé, du disloqué, du tordu, de lenchevêtré, de lentrelac.
Mais Lorenz reste le premier qui ait tenté de formaliser, par ordinateur, sous forme de courbe, le phénomène de turbulence dans un système apériodique. Le résultat de ses travaux a été un « attracteur étrange », formant une figure complexe de boucles enchevêtrées, modèle virtuel vers lequel convergent les systèmes turbulents. Prolongés en France par lastronome Michel Hénon qui sintéresse aux trajectoires détoiles dans une galaxie et par le physicien David Ruelle, les travaux sur les attracteurs étranges recherchent une modélisation de la complexité dans des figures, en miroir, dimbrication et dauto-similitude nées du mouvement fractal et de litération de la règle.
Enfin, la Théorie des catastrophes de René Thom peut, en France, sinscrire dans lensemble des travaux en cours sur le chaos. Il sagit dune recherche qui vise la description mathématique des discontinuités productrices de formes inattendues dans les systèmes stables. A partir des notions mathématiques complexes d « attracteur formel », de variables « internes » et « externes », qui créent ou détruisent les formes (processus appelé « catastrophe »), René Thom montre que la règle qui domine est celle de linstabilité des formes dans un déterminisme circonscrit aux données locales du processus. En dautres termes, la théorie des catastrophes explore un autre versant du procès général de discontinuité et nous renvoie limage dun réel instable dont le procès majeur est celui dune agonistique.
Ainsi, la science postmoderne, sans abandonner totalement lidée de déterminisme, en restreint considérablement le champ. Quil sagisse de la mécanique quantique ou de la théorie du cahos, le fait majeur qui gère les phénomènes de turbulence, dirrégularité ou dinstabilité, est le principe de discontinuité. Nous sommes ramenés par là à la question de laltérité qui imprègne totalement la pensée postmoderne et les configurations sociales qui nous apparaissent, sous lhorizon de la crise, comme homologues à lidée de chaos développée par la nouvelle science, trouvent une illustration littéraire, aussi bien dans la référence aux fractas qui aide Edouard Glissant à penser la « relation » dans le cadre de la « diversalité » que dans les turbulences dun univers où se désagrègent le cadre urbain, les corps et le langage, comme celui que nous propose Paul Auster dans Le Voyage dAnna Blume
Mais un écrivain du nomadisme comme Kenneth White, se réfère lui aussi à la géométrie fractale comme principe dincertitude et cherche à mettre en uvre dans ses textes où se contruit une vision réticulaire et multidimensionnelle de lespace, une écriture cahoticiste
II-2 Le Sujet postmoderne :
En effet, les turbulences qui affectent les modes de configuration dune société en mutation, mettent en cause la notion de sujet héritée de la modernité et déterminent de nouvelles pratiques qui manifestent un sujet en crise, dont laltérité sinscrit jusque dans
les comportements les plus intimes.
a-La Crise du sujet :
Le sujet moderne idéal, issu de la pensée des Lumières est un sujet holiste qui accède à lidentité par lexercice de la raison et dont les valeurs fondamentales sont la liberté, envisagée dans le cadre dun droit collectif et luniversalité. Pour Alain Touraine, le sujet moderne émerge contre l'oppression féodale et lobscurantisme en se qualifiant dabord comme « acteur social ». Il résulte de la « transformation du Soi en acteur » et le procès de rationalisation qui permet ce passage du Soi au Je fait de sa liberté lexercice dune responsabilité dans ce contexte inter-relationnel que Rousseau appelle « le contrat social ».
En outre, le sujet des Lumières, comme la montré Kristeva, est un sujet cosmopolite dont lidéal de progrès qui souvre à lensemble du genre humain, saffirme comme projet universaliste. Rousseau, Montesquieu, Diderot, ont exprimé chacun à sa manière cette perspective cosmopolite qui marque le triomphe de la raison contre les forces de lirrationnel et, à la fin du 18ème siècle, Kant résume luniversalisme des Lumières dans son projet de Paix éternelle où il imagine une fédération de tous les états fondée sur la co-existence pacifique des différences.
Mais déjà, la révolution de 1789, en créant une distinction entre les droits de lhomme et du citoyen, opère un clivage entre lhomme abstrait et le citoyen patriote, sujet de la nation. Lidéal cosmopolite se dissout dans le nationalisme et lexacerbation de lidée de fierté puis de supériorité nationales aboutit à tous les excès modernes, du racisme au nazisme. Sur cette perversion du sujet citoyen en sujet totalitaire lanalyse de Kristeva rejoint celle de Touraine. Mais lautre perversion du projet moderne qui se réalise dans la modernisation capitaliste, si lon reprend la distinction dAlain Touraine, vient des excès du libéralisme. La dissociation entre la raison et la rationalité instrumentale prépare lavènement de la consommation et laffaiblissement du lien social qui renvoie le sujet à son contraire, lindividu.
La consommation de masse précipite en effet lévolution dune société holiste vers une société individualiste qui se caractérise par le repliement du sujet sur la sphère narcissique du soi et la perte du sens collectif. Ce procès dindividuation quon peut analyser comme une crise du sujet sopère à partir dune mutation dun mode de liberté contractuelle qui caractérisait le sujet vers une liberté de jouissance où se réalise lindividu.
Laccès à la libre consommation, dans les « Trente glorieuses » peut-être considéré comme une manifestation du progrès avec léquipement des ménages qui libère des tâches fastidieuses. Lorsque le consumérisme devient lexpression dun désir narcissique qui rabat le principe de liberté individuelle sur la légitimation des choix personnels, alors souvrent ces non-lieux de la surmodernité que sont pour Marc Augé les grandes surfaces et autres hyper-marchés. Le Clézio en fait le cadre dun roman, La Guerre, quon peut lire comme une allégorie du chaos, en écho au Voyage dAnna Blume de lAméricain Paul Auster.
Quelles sont les caractéristiques de ce chaos consumériste qui transforme le sujet centré de la modernité en sujet discontinu ? Les analyses de Gilles Lipovetsky, en ce domaine, ne manquent pas dintérêt, même si sa perception, sur le mode « soft » dune postmodernité comme « art de la glisse » et réalisation de lidéal « cool » de la modernité, reste très discutable. Lipovestsky montre, en effet, comment le développement de loffre qui stimule le désir de consommation, met en place un « procès de personnalisation » définissant lindividualisme contemporain. De plus en plus sollicité par la libéralisation du crédit et par les stratégies de séduction du marketing, lindividu identifie la jouissance de lavoir à la liberté dêtre et trouve dans un narcissisme hédoniste le mode de réalisation du Soi confondu avec le Je. Ce narcissisme contemporain détourne le sujet des formes sociales et collectives daccomplissement et le replie sur la sphère privée ce qui explique le désinvestissement dont la politique comme le syndicalisme font aujourdhui lobjet.
Ce constat, auquel pourrait souscrire Alain Touraine me semble décisif, cest linterprétation quen donne Lipovesty, qui peut surprendre. Sans doute le procès de personnalisation marque-t-il une « rupture avec la phase inaugurale des sociétés modernes, démocratiques-disciplinaires, universalistes-rigoristes, idéologiques-coercitives », faut-il y voir pour autant une émancipation qui, finalement, répondrait au souhait des Lumières ? La liberté de choisir, de consommer apparaît-elle comme une libération ou comme un leurre : le masque de la grande manipulation dans laquelle le marché, avec ses modèles publicitaires, ses techniques de vente, la tyrannie de la mode, enferme le consommateur ?
Si lon peut débattre de sa signification, il faut convenir que ce repli narcissique de lindividu sur un hédonisme consumériste produit un éclatement du tissu social par où réapparaît le travail du discontinu qui caractérise la postmodernité. En effet, lhyper-investissement du moi, consécutif au retrait du sujet de la sphère collective, nous renvoie limage dune société qui se fragmente en une mosaïque dego corpusculaires, livrés au mouvement brownien des choix personnels que stimule infiniment lexplosion de loffre, comme des particules dans un champ de force. Lindividu autonome, quévoque Jean-Claude Guillebaud, cest-à-dire « lindividu autosuffisant et propriétaire de soi-même qui se constitue sur « le Moi devenu fou » poursuit ainsi la trajectoire complexe et erratique de ses désirs personnels, dans lisolement (le baladeur stéréo et lusage des stupéfiants) mais aussi lindifférence. Or cette indifférence qui naît de lexcès -de lhyper-sollicitation, de lhyper-information- marque linterstice vide où a sombré le lien social dans le procès datomisation du sujet collectif. Doù cette image de lindividualisme que nous donne encore Guillebaud :
Lindividu planté aujourdhui devant le monde est plus diférent de ses grands-parents que le serait un extra-terrestre. Il se sent capable de rompre pour la première fois, avec toutes les sujetions, localisations, appartenances, fidélités auxquelles sa vie se trouva si longtemps soumise : famille-refuge, morale de groupe, héritages, repères collectifs ou traditions précautionneuses
Le « moi » est libéré du « nous ». Il tient dans sa propre main tous les fils de son destin. Tout se passe comme sil atteignait pour de bons à des rivages longtemps imaginés : lindividualisme chimiquement pur.
b-Laltérité à soi :
Mais le principe de désir, avant de sinvestir dans lidéal consumériste qui atomise la société en particules individuelles, avait déjà commencé son travail dhétérogénéisation du sujet avec le discours freudien. En effet, pour Alain Touraine, Freud se trouve, avec Nietzsche, à lorigine de la désintégation de la modernité
Le Freud de la deuxième topique, notamment, qui fait du moi un lieu dinteraction entre les forces pulsionnelles du ça et les contraintes collectives du Surmoi (entre le désir et la loi), ouvre le sujet à la conscience de son altérité, au sentiment de sa propre discontinuité. Cest cette idée que développe Julia Kristeva dans son livre, Etrangers à nous-mêmes :
Avec la notion freudienne dinconscient, linvolution de létrange dans le psychisme perd son aspect pathologique et intègre au sein de lunité présumée des hommes une altérité à la fois biologique et symbolique, qui devient partie intégrante du même.
Pour illustrer cette irruption de lautre scène, dans le sujet centré de la psychologie classique, elle reprend le concept freudien d « inquiétante étrangeté », lunheimliche, qui retrace la découverte, à partir dune lecture de Hoffmann, dun phénomène de projection des angoisses du refoulé sur nos perceptions extérieures. Cest lautre en nous, le ça, qui se manifeste ainsi, dans lambivalence entre le familier et linquiétant, de sorte que la sensation dunheimliche traduit la matérialisation de lautre comme double dun moi clivé, cest-à-dire comme double, étranger à moi-même : « Inquiétante, létrangeté est en nous : nous sommes nos propres étrangers nous sommes divisés. » On comprend que le roman de Tahar Ben Jelloun, LEnfant de sable (1986), qui raconte lhistoire -non-narrable- dun dédoublement homme/femme, comme métaphore du bilinguisme et de la double culture, fasse dériver son titre dun des contes dHoffmann analysés par Freud : LHomme de sable, tout en offrant, nous le verrons, dautres connexions avec Borgès (Le Livre de sable)
Mais, pour Kristeva, linquiétante étrangeté, dans un fonctionnement inverse à celui que décrit Freud, peut sinvestir dans la figure de létranger, reconnu, avec une sensation détonnement, comme double du même, sans qui le moi reste impuissant à sédifier. Et nous abordons ici, un élément essentiel de la culture postmoderne, lintégration de lautre cet ennemi pour la modernité dans la conscience de lidentité-ipse.
En effet, en faisant du nationalisme lun des modes de subjectivation qui identifie le citoyen à létat-nation, la modernité développe le racisme et lexclusion comme lont montré Touraine et Wallerstein. Or, la pensée de laltérité dans la culture postmoderne, renouvelle, de ce point de vue la question du sujet. Il va de soi que lactuelle poussée migratoire, en dépit des contraintes réglementaires, transforme de plus en plus le paysage européen des cultures ataviques en espace culturel composite. Pour sarrêter au cas de la France qui assiste à lirruption, au cur de la nation, de ses anciennes colonies, la cohabitation plus ou moins facile, a modifié jusquau discours républicain de lintégration auquel personne ne croit plus. Létranger africain ou maghrébin qui sinstalle en France, le fait avec ses différences et cest le développement de cette culture de lhétérogène née du contact entre les différences (avec le rai, le rap, le hip-hop, les rythmes afro, les salsas caraïbes et autres regae) qui perturbent ceux qui vivent encore avec le fantasme moderne de la race pure et de lidentité-racine. Il est vrai que lafflux migratoire et les turbulences quil engendre apparaît dans limaginaire social comme lune des composantes de la crise mais on ne peut réduire un phénomène majeur à ses seuls effets pervers et quon le veuille ou non, lautre, avec ses mosquées ou les dragons de la fête du Têth, fait désormais partie du paysage familier auquel je midentifie.
La littérature francophone, on le verra, reflète, jusque dans ses formes narratives, ce mixing culturel, en installant la diglossie et le bilinguisme dans les dispositifs textuels, pour traduire le chaos identitaire qui révèle au sujet postmoderne son identité composite. Et cette textualisation de lhétérogène gagne les littératures régionales comme la littérature bretonne qui rejette l identité négative engendrée par le modernisme jacobin pour reconnaître la pluralité des langues (le breton celtique, le français, le gallo) où puise son imaginaire (Yves Elléouët, Xavier Grall, Paol Keineg
) Doù, renforcée par l « exception » corse, la controverse entre létat républicain et le désir démancipation des cultures régionales.
Cest le discours antillais de la créolité qui a le mieux pensé cet éclatement du sujet-ipse, Edouard Glissant notamment, en reprenant, nous lavons vu, les notions d identité-racine et didentité-rhizome, élaborées par Gilles Deleuze. Ce que postule Glissant et à sa suite les écrivains de la créolité (Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé, Raphaël Confiant), cest la construction dune identité mosaïque, ouverte par la relation au « Tout-Monde » dont le projet de culture composite ne renvoie pas à lidée moderne de totalité mais au principe postmoderne de diversalité.
La figure de lautre, en relation avec laquelle le moi se configure, traverse donc le sujet postmoderne, archipélisé par le travail, en lui, des différences. Lorsque Alain Touraine stigmatise, à juste titre, le repli identitaire qui revient à la forme exclusive de lidentité-racine, il oublie que luniversalisme cosmopolite dont il rêve pour une nouvelle modernité, couvre le risque dune mondialisation culturelle entropique que déjoue précisément le principe postmoderne de créolisation. A lordre binaire de lopposition de lautre et du moi se substitue la complexité du rhizome qui tisse les différences et cette « altérité intime », comme lappelle encore Marc Augé, rend proprement impensable lidée même « lindividualité absolue ».
On pourrait ajouter comme symptôme de ce décentrement du sujet, le marquage du corps dans la culture postmoderne qui, à travers les pratiques néo-archaïsantes du tatoo et du percing, désigne un exotisme du moi, au sens où Segalen emploie ce terme : « exo : en dehors de » : tout ce qui résulte du déport vers lautre. Car le corps, nous allons le voir, au-delà de ce marquage, qui, sans doute, reste anecdotique, devient le lieu ultime où sinscrit le principe de discontinuité dont résulte la fragmentation du sujet de la modernité.
c-Le corps discontinu :
Le corps postmoderne est avant tout un corps déculpabilisé qui échappe totalement à laustérité puritaine sur laquelle, selon la théorie de Max Weber, sest édifié le capitalisme occidental. Cest cette déculpabilisation qui prend la forme, jugée parfois outrancière de la pornographie.
Or, la pornographie qui met le sexe au cur de la recherche hédoniste et qui en fait un « site » privilégié de lensemble des réseaux virtuels, signifie dabord, comme laffirme Lipovetsky une levée « de lordre archaïque de la Loi et de lInterdit ». Cest pourquoi toute répression à légard de la pornographie, sous prétexte d « atteinte aux bonnes murs » peut traduire un retour du puritanisme castrateur de la modernité. Certes, linflation du porno et la réification de léros ne doivent pas cacher leffet de marchandisation, ni le caractère souvent réactionnaire et stéréotypé de la distribution des rôles (hommes/femmes) dans les sous-productions vidéo des séries X. Cest au-delà de la notion incontestable de marché du sexe, que mon propos veut se situer. Car la pornographie, comme pratique excessive, a mis en évidence une nouvelle atomisation du sujet en déconnectant la recherche du plaisir de la contrainte sentimentale. Le corps pornographique est un corps sans affectivité, un dispositif dorganes à brancher sur un autre, dans le contexte dépassionné de lexpérimentation et de la performance érotique. Cest cette recherche individualiste de la jouissance que Kundera met en scène dans ce quil appelle « lamitié érotique » (LInsoutenable légèreté de lêtre) et que lon retrouve, sous le terme d « aimance » chez un écrivain marocain comme Abdelkebir Khatibi (Un été à Stockholm), laimance étant précisément une manière de se désengager de laventure passionnelle, nécessairement binaire et conflictuelle, pour une quête du plaisir, flottante et sans attaches, soumise au hasard des rencontres et au jeu aléatoire des attractions (encore la métaphore du mouvement brownien des molécules
) Doù ces comportements néo-libertins objets de la pornographie- qui cherchent dans léchangisme et les pratiques de groupe, de nouvelles combinatoires et des dispositifs toujours inédits de jouissance. A linverse de ces pratiques collectives, qui réduisent la notion de couple à la sphère affective, le sexe postmoderne peut-être solitaire et virtuel, dans une connexion interactive avec les sites spécialisés du réseau ou dans la mise en uvres dinterfaces technologiques et robotiques qui activent le fantasme de lorgasme solitaire.
Une autre forme de désintégration du sujet naît de la revendication homosexuelle qui vient déconstruire le système du couple fondé sur lopposition des sexes. En effet, tandis que la modernité culmine avec la libération sexuelle comme lutte politique dont les modalités essentielles sont le recul de la culpabilisation religieuse et la contraception, cest-à-dire, pour la femme, le libre choix entre la fonction maternelle et la recherche du plaisir, la gay pride vient brouiller la relation binaire traditionnelle virilité/féminité en instituant une différence dont le pacs civil vient de permettre la reconnaissance comme norme nouvelle. La pratique trans-individualiste et postmoderne du groupisme, au sens de Wallerstein, trouve ici lun de ses terrains délection en favorisant la mise en réseau de cette nouvelle différence qui découpe à lintérieur de la société hétérosexuelle une zone de séparation des sexes où se contruit la culture gay, avec ses lieux de rencontre, ses rites festifs, ses sites de communication et sa littérature
Lémergence, chez un éditeur comme Balland, par exemple, dun « rayon gay » avec ses best-sellers (Nicolas Pagès) traduit ce phénomène de différenciation.
Quant à la revendication lesbienne, après avoir constitué le fer de lance du féminisme militant (Monique Witting : Les Guérillères), en postulant une séparation radicale entre la femme, ultra-réceptive au plaisir et lhomme, impuissant à la satisfaire, elle se replie aujourdhui sur un groupisme parallèle à celui des homosexuels masculins, solidaire dans la revendication mais en décalage dans les rituels didentification. Là aussi, au-delà de la « guerre des sexes », se constitue une nouvelle culture qui tend à sortir de la marge, avec, à titre dexemple, lémergence dun polar lesbien dont la meilleure représentante, en France, à linstar des Américaines, Sandra Scoppettone et Laurie King, reste à ce jour, Maud Tabachnik (Le Festin de laraignée, 1996)
Plus significatif encore, de cette déconstruction du sujet hétérosexuel, le phénomène trans-sexuel rend compte du tremblement identitaire contemporain. Quil sagisse de lexhibitionnisme travesti ou des opérations cliniques de transformisme, la transsexualité détermine une zone hybride du corps postmoderne où laltérité quitte lespace pulsionnel du ça pour développer un mal-être somatique qui sextériorise par une mise en scène de lambivalence. Et peut-être, la révolte de Jean Baudrillard contre lindifférence contemporaine et la superficialité dune société du spectacle, manque-t-elle un peu dindulgence pour ce qui concerne la souffrance souvent réelle du travesti :
Les choses ont bien changé depuis que sexe et politique faisaient partie du même projet subversif : si la Cicciolina peut être aujourdhui député au Parlement italien, cest justement que le transsexuel et la transpolitique se rejoignent dans la même indifférence ironique. Cette performance, impensable il y a seulement quelques années, témoigne du fait que cest non seulement la culture sexuelle, mais toute la culture politique qui est passée du côté du travesti.
Le corps postmoderne, après l « orgie » de la modernité de libération (1968), porte donc la marque dune série de discontinuités qui traduisent la levée des interdits sociaux et la revendication de nouvelles différences. Si le corps pornographique réalise la séparation radicale du sexe et du sentiment, le corps homosexuel, dans sa demande de reconnaissance, introduit une autre rupture dans la normalité hétérosexuelle en opérant une stricte dissociation des genres dont la transsexualité marque les zones dincertitude et de transit, reflétées dune autre manière par le modèle androgyne de la mode.
Le discontinu et laléatoire apparaissent donc comme les deux grands principes, producteurs daltérité, autour desquels se constitue la culture postmoderne. Limaginaire social, avec la crise comme horizon de turbulence et le développement des sciences du chaos, nous offre ainsi limage dune modernité en voie de désintégration, tandis que le sujet, issu des mutations du système-monde moderne, devient lui-même une particule narcissique dans une société atomisée par leffacement du lien social. Mais la crise du sujet opère à lintérieur même de lindividu qui prend conscience de laltérité comme élément irréductible dune identité vécue de plus en plus sur le mode du composite, de sorte que le corps, à son tour, expérimente la « fractalisation » de la culture jusque dans linflation pornographique de léros et la gay pride qui brouille les figures de lidentité sexuelle. Le sujet absolu que postulait Hegel comme horizon de la modernité révèle son utopie et l « incrédulité » qui marque lémergence dun sujet postmoderne, en fait un « ensemble flou », soumis au principe de discontinuité et à la relation dincertitude
II-3 Pratiques postmodernes :
Si lon accepte lhypothèse postmoderne comme mode de désignation dune phase de turbulence consécutive à laffaissement de lidéal des lumières dans les perversions du projet moderne, il est clair que les nouveaux modes de configuration du champ social que je viens desquisser doivent se retrouver dans les dispositifs à partir desquels sélabore lobjet esthétique. Car, lartiste authentique, même sous la contrainte du marché, est celui qui exprime dune manière sismographique les ébranlements dune culture dont il constitue, souvent de manière implicite, la chambre décho. Avant daborder la littérature, il convient donc, rapidement, dévoquer quelques pratiques contemporaines qui attestent la culture postmoderne. Et le premier constat sur lequel il faudra revenir est le constat inévitable du pluriel de postmodernismes.
a-Architecture :
Larchitecture a offert au postmodernisme, lun de ses premiers lieux de contestation de la modernité. En effet, si les principes fondamentaux dune rationalisation de lurbanisme sélaborent à partir de 1928, à loccasion des CIAM (Congrès International de lArchitecture Moderne), auxquels participent des architectes novateurs comme Le Corbusier, Gropius, Van der Rohe, la Charte dAthènes, en 1933, constitue une synthèse de leurs échanges en élaborant le concept progressiste de ville moderne, fondé sur trois critères : rationalité, fonctionnalisme, dépouillement (Mies Van der Rohe : « La forme cest la fonction »)
Cette esthétique urbaine qui privilégie les formes géométriques (tours, barres) et la recherche des matières lisses (béton) et réfléchissantes (verre, plastiques), transpose dans une rêverie de la flèche et du cristal la pensée de lunique jusquà lévidement par la lumière de leffet matière : Manhattan, Toronto, Shinjuku, Curitiba... Mais en dehors de quelques réalisations célèbres, cette esthétique si contraire à la pensée du rhizome débouche très vite sur un univers déshumanisé où la suppression des rues, comme lieux déchange, renforce lincommunicabilité. Le caractère répétitif des grands ensembles, le refus de lornement et le découpage fonctionnel du système urbain en zones dhabitation et zones dactivité, aboutissent à la construction de cités dortoirs soumises à la tyrannie de lautomobile, tandis que luniformisation et la répétition des formes font disparaître toute identification à une histoire locale, un patrimoine culturel. Bref, hormis quelques downtown prestigieux dont La Défense nest quun pâle reflet, le fonctionnalisme moderne a rendu la ville inhabitable.
Dès 1966, lAméricain Robert Venturi réagit au modernisme architectural quil identifie à la morale et au langage du puritanisme, en revendiquant le droit à la complexité et à la contradiction, cest-à-dire à lhybridité et au désordre des formes. Dans un texte-manifeste de 1972, « Learning from Las Vegas », il fait lapologie de lart kitsch utilisé dans un contexte parodique et soutient contre le purisme élitiste de larchitecture moderne, une pratique de lambiguité, intégrant les formes du Pop-Art. Dautres architectes, Paolo Portoghési, Charles Moore, Aldo Rossi, Ricardo Boffil, Hans Hollein, suivront bientôt son exemple, de sorte que Charles Jenks pourra définir en 1977 : The Language of Post-Modern architecture qui présente un ensemble diversifié de pratiques dont le souci commun est le rejet du dogme universaliste des architectes de la modernité :
Larchitecture moderne est morte à Saint-Louis, Missouri, le 15 juillet 1972 à quinze heures trente-deux (ou à peu-près), quand lensemble tant décrié de Pruitt-Igoe, ou plus exactement certains de ses blocs reçurent le coup de grâce final à la dynamite
Boum, Boum Boum.
Lun des aspects majeurs de larchitecture postmoderne quon a trop souvent désigné par la notion généralisante d « éclectisme » est le goût de lhétérogène. Le plus souvent, leffet dhétérogénéité sobtient par un contraste entre lemploi dun matériau contemporain comme le béton, laluminium, le néon, et des formes qui font allusion à lhistoire, dune manière souvent ironique et distanciée. Ainsi, larchitecture classique, dinspiration gréco-romaine, apparaît-elle fréquemment sous forme de citation du passé ou de réécriture ludique dans un contexte contemporain. On peut prendre, à titre dexemple, la « Piazza dItalie » construite à la Nouvelle Orléans par Charles Moore, de 1977 à 1978. Il sagit dune grande place circulaire qui offre, en trompe lil, la façade dun temple avec frontons et arcades, dont les colonnes métalliques, soulignées de néon, réfèrent aux cinq ordres classiques. Une fontaine, des jets deaux, avec contrastes de lumières et de couleurs, des lignes courbes, rectangulaires, brisées, complétées au sol par une représentation de lItalie qui sallonge jusquau centre de la place, contribuent à leffet dhybridation parodique entre un référent historique qui fait allusion à limmigration sicilienne et le contexte technologique de lAmérique contemporaine. On pourrait évoquer, dans le même esprit, larchitecte catalan Ricardo Boffil qui, après une période ultramoderne à Barcelone, glisse vers un postmodernisme où la pratique de la citation, dans lensemble de Marne-la-Vallée, transpose dans du béton armé les colonnes de marbre du Bernin, autour dun arc de triomphe, tandis que le viaduc dAlicante, ou le théâtre de Barcelone, sinspirent des acqueducs ou des temples romains.
Parfois, larchitecture postmoderne choisit de référer à des formes locales, réintégrant, dune manière toujours allusive, lhabitat dans son environnement identitaire. Ainsi, la marina de Port Grimaud, construite par Spoerry, en 1966, dans lesprit dun petit port de pêche traditionnel. Parfois, la fonction symbolique de lédifice se trouve surcodée, contre lexclusivité accordée par larchitecture moderne au rôle fonctionnel. Dans cette perspective, la Sagrada Familia dAntonio Gaudi à Barcelone, immense cathédrale dont les formes bio-végétales, souples et irrégulières, se moulent dans du béton, a joué un rôle précurseur, dautant plus que son achèvement est toujours en cours.
Dune manière plus générale, le design de la monumentalité postmoderne privilégie lirrégularité des formes, la discontinuité, la fragmentation et la Cité de la Musique, à Paris, édifiée par Christian de Portzamparc, selon une esthétique discordante de volumes déboîtés où les effets dordre géométrique mis en tension par un jeu perpétuel de ruptures, évoquent une matérialisation du rythme selon Gilles Deleuze différence et répétition- ce qui convient particulièrement à un environnement dédié à la musique. Mais larchitecte breton est également lauteur à Rennes dune xxx qui relève dune expérience esthétique du même type.
b-Arts platiques, expression murale :
En peinture, cest surtout la transavant-garde italienne (dont lappellation même se veut une dérision de lavant-garde) qui illustre le postmodernisme. Créé en 1979 par le critique dart Achille Bonito Oliva, ce mouvement qui regroupe des peintres comme Sandro Chia, Enzo Cucchi, Francesco Clemente, Mimmo Palladino ou Nicolas de Maria, émerge à la faveur de la Biennale de Venise en 1980. Dans son souci de réactiver lhistoire de la peinture, les artistes de la transavant-garde reviennent à la figuration en renouant avec lexpressionnisme du début du siècle et avec les techniques traditionnelles (fusain, huile, pastel, pochoir, perspective). Par ailleurs, le rejet du principe doriginalité sur lequel se fonde linnovation moderniste engendre, comme en architecture, tout un dispositif dallusions où le passé revit sur le mode de la citation, de la trace, du pastiche. Francesco Clemente réalise des diptyques, peint des fresques, Sandro Chia parodie le mythe de Sisyphe dont Camus fit lallégorie de lhomme moderne, révolté. En Allemagne, Anselm Kiefer joue avec les références à lantiquité
En France, Gérard Garouste se situe dans cette perspective. Si lune de ses toiles sintitule « Déjà vu », son travail sur La Divine Comédie, intègre à la peinture des référents textuels qui renvoient à luvre de Dante et à la culture de lépoque. Comme la plupart des postmodernes, Garouste abandonne le système de linstallation qui vise à sortir luvre plastique de la peinture et du tableau, pour revenir à lhuile et à la toile sur chassis et aux techniques de la figuration. Mais ce retour aux formes traditionnelles de la peinture nexclut pas lutilisation des nouvelles technologies, pour créer ruptures et tensions entre les matériaux importés dans lespace plastique et le néo-académisme de la représentation.
Aux USA, la Bad Painting, représente une autre forme de postmodernisme, dans son refus de lavant-garde et de linnovation. Ce terme générique apparaît pour la première fois en 1978, lors de lexposition de Neil Jenney, organisée par Marcia Tucker au New Museum de New-York, pour désigner un mouvement de réaction contre lintellectualisme des années 70 et les règles élististes du bon-goût. Contre les valeurs consensuelles de la modernité la « mauvaise peinture » cherche à réhabiliter aussi bien la peinture des années 50 que les produits de la sous-culture populaire. Doù la citation de genres académiques, comme les paysages de Malcolm Morley, les silhouettes issues de la Bande Dessinée de Borofsky, les personnages au trait de Jean Michel Basquiat, entre dessins denfants et expression murale, le graffiti devenant lui-même un genre exploité par Keith Haring qui met en relation le peintre et les arts de la rue. En France, Daniel Baugeste, en détournant les affiches publicitaires, se situe dans cette perspective.
Plus symptomatique, en effet, de lindividualisme contemporain et des ses configurations groupales, lexpression murale urbaine, sous la forme du tag et du graffart, témoigne du désir dêtre, dun sujet en dérive dans lanonymat du monde moderne. Nées dans les ghettos de New-york et de Philadelphie autour des années 70, ces formes dintervention sur les murs de la ville se répandent en Europe à partir des années 80, pour atteindre leur plein développement dans les années 90, en relation avec le succès musical des mouvements rap et hip-hop. Rappelons que le tag est une signature codée sous la forme dun pseudonyme, tandis que le mot graff désigne une représentation plus élaborée qui associe lettrage et figuration et dont la forme la plus achevée est la fresque.
Ce que recherchent, en effet, taggeurs et graffartistes en imposant leur marque sur les murs de la ville, cest une forme de ré-appropriation de lespace urbain où leur identité se trouve menacée de dissolution dans la modernité technologique. Doù le choix, comme supports privilégiés, des véhicules et des voies de communication, métro, voies ferrées, gares et autres lieux de transit qui leur assure la visibilité mais aussi, murs dégradés des friches industrielles qui révèlent laprès-libéralisme
Ce mode dexpression venu des ghettos et des banlieues, très vite condamné par les autorités municipales, apparaît le plus souvent comme une forme de provocation sociale où saffirme un héroïsme de lombre qui impose à la vue du passant, figures gigantesques, couleurs violentes, lettrage illisible
Mais des styles nettement différenciés affichent une certaine recherche esthétique (lettres « plateau », lettres « bulles » , « Wild Style ») et certains graff-artistes choisissent des endroits reculés, parfois même des tunnels désaffectés, preuve que leur performance se situe au-delà du simple geste de détérioration du patrimoine urbain, où on veut les enfermer.
Car il sagit, avec des moyens élémentaires -la bombe aérosol de peinture et le support mural- daffirmer leur existence, sous une forme codée que seuls les initiés du groupe ou dun autre groupe concurrent, sauront reconnaître, même lorsque la récupération médiatique fera émerger certaines signatures, comme, aux USA, Tracy 168, Lee, Slave, Doc 109, Mike 171... Or ce mode dexpression turbulente où saffiche un individualisme de la marge contre le modernisme de la cité, renvoie à lesthétique postmoderne par son hétérogénéité, tout dabord. Un graff, le plus souvent taggé en surimpression, comporte toujours un message que le traitement graphique rend illisible (absence de cadre fixe, effet de miroir, déformations, mise en relief de la bordure des lettres). Le seul sens de ce message à information faible semble être : « jexiste ! »
De cette calligraphie complexe surgissent des scènes figurées, animaux, visages humains, présence énigmatique qui réfère parfois à lunivers stéréotypé de la bande dessinée. Sajoute à lhétérogénéité de la représentation, leffet de discontinuité qui provient de la vitesse déxécution et qui culmine dans la fresque, avec la juxtaposition de graffs, sans souci de continuité, dans une succession aléatoire, non hiérarchique, livrée au hasard de lespace mural. Plus encore que dans la peinture sur chassis où lindividualisme se paie dune signature, laffirmation dun « je » anonyme, dans le chaos urbain, sous forme de traces discontinues, inachevées, en voie déjà de recouvrement ou de désintégration, semble constituer lun des modes dexpression authentique de la crise du sujet.
c- Photographie :
Sans doute certains aspects de lart photographique contemporain mériteraient-il de se voir interroger dans le même sens, dautant plus que la nature même du médium, par sa capacité à reproduire, à répéter, le place au cur de la problématique postmoderne. En effet, entre le réalisme documentaire de moins en moins crédible- et le néo-pictorialisme qui tend vers les arts plastiques, lart photographique joue aujourdhui sur lincertitude même de son statut ce qui le rend particulièrement apte à traduire lambiguité de la culture postmoderne et à déconstruire les stéréotypes visuels de la modernité véhiculés par la télévision ou la publicité.
Cest dabord au dogme de loriginalité que sattaquent des photographes comme les Américaines Sherrie Levin et Cindy Sherman. La première, en faisant figurer sur ses travaux la mention after (daprès), interroge le concept d originalité de luvre, si déterminant dans lart moderne. Ses photographies de clichés réalistes dartistes décédés, comme Walker Evans (After Walker Evans, 1981), sont à la photo ce que sont les récits de Borgès à la littérature et comme le Pierre Ménard, auteur de Don Quichotte, lune de ses références, elle fait de luvre dart le simple lieu dune reproduction infinie qui fait perdre toute pertinence à la question de loriginal. Cindy Sherman, avec la série Untitled film stills (1978-1986) se prend elle-même pour modèle, dans une mise en scène qui évoque les portraits stéréotypés de la femme dans limagerie hollywoodienne. Doù un triple enracinement de son travail dans la culture postmoderne. Ainsi la crise du sujet se traduit-elle par le flou qui disperse les modalités du moi dans les figures confondues de lauteur-photographe (je), de lauteur-modèle (moi) et de lauteur-femme (elles/nous) représentée, de manière parodique, à la manière hollywoodienne. Cet éclatement entraîne une autre ambivalence, celle de lidentité et de ce point de vue, le travail de Cindy Sherman peut apparaître comme une forme photographique de lautofiction où lauteur fictionnalise sa propre altérité comme dans le roman de Jean-Philippe Toussaint : Auto-portait (à létranger) (2000). Enfin la prétention à loriginalité se trouve à nouveau interrogée, à travers l impression de « déjà vu », chacune des poses renvoyant au stéréotype de la femme dans le cinéma américain.
Ce travail sur la « seconde main » se retrouve chez les photographes français Pierre & Gilles, associés depuis 1977 autour de la question de limplicite dans limagerie grand-public (posters, cartes postales, images pieuses, revues X). Le caractère artificiel des poses souligné par lutilisation dune technique mixte (photographie, collages, peinture) débouche, là encore sur une déconstruction des stéréotypes de lidéologie collective, avec effet de citation décalée par le travail de lironie. En outre, le travail en double qui se développe de plus en plus dans le domaine de la photographie remet en cause la notion dauteur unique comme sujet absolu, (théologique), de sorte que, non seulement le medium joue sur lambivalence modèle/reproduction, mais aussi sur le principe de lunivocitéde luvre comme expression dun sujet centré. Cest encore le cas pour les photographes israéliens installés à New-York, Clecc & Guttmann qui, par une technique de collage-montage, déconstruisent les formes collectives du pouvoir dans la société post-industrielle, en théâtralisant dans des photographies de groupe les codes de présentation, saturés dimplicite, des conseils dadministration et autres directoires (The Assembly of Deans, 1989).
Enfin les Suisses, Peter Fischli & David Weiss proposent un travail inspiré par la Théorie des Catastrophes de René Thom, en associant sur leurs clichés, des objets hétéroclites (pièces de mobilier, matériel culinaire, accessoires dautomobiles
) dans des systèmes à léquilibre instable, figés dans linstantanéité de la prise de vue qui renforce la précarité dun assemblage aléatoire (Stiller Nachmittag : « Un après-midi tranquille », 1980)
La photographie postmoderne, contre lesthétique réaliste ou pictorialiste saffirme donc dabord comme un art du montage, ironique et déconstructif, qui met en crise la notion doriginalité en exhibant, sous les codes saturés du paraître, le vide du sujet dans une société en proie au chaos.
d-Cinéma :
Le cinéma lui-même, qui sest depuis longtemps substitué au roman comme médium artistique le plus populaire, intègre dans ses marges, malgré la contrainte économique qui pèse sur la production, des pratiques postmodernes. Si Chritian Ruby cite des metteurs en scène comme Jean-Jacques Beineix, Hans Jürgen Syberberg ou Léos Carrax, on songe surtout à des uvres comme Scream, la trilogie de Wes Craven, dont laspect autoréférentiel institue un dialogue ironique avec les stéréotypes du cinéma dépouvante. Il en est de même pour Tueurs nés, dOliver Stone, dont la réception aux Etats-Unis, a suscité davantage de réserves, que les productions précédentes (Platoon, JFK)
Avec ce film de 1994, Oliver Stone sintéresse au pouvoir de limage dans une société de surinformation, comme la société américaine où limaginaire individuel, saturé par la télévision et ses sous-genres (publicité, clip, reality show, sitcom, love story, thriller
) finit par fonctionner sur le mode du zapping. La pensée elle-même, constituée en flashes visuels a perdu son pouvoir dabstraction pour devenir un répertoire dobjets préformés, nourri par linflation commerciale de limage. Cest cet empoisonnement de limaginaire et de la pensée quévoque le film, à travers la cavale meurtrière dun couple de tueurs en séries, Mickey et Mallaury, dont la conscience se réduit à un chaos dimages. Pour traduire la violence même de ce zapping perpétuel, Oliver Stone utilise un procédé de subjectivation qui projette sur le récit principal les flux dimages hétérogènes issues du courant de conscience des personnages. Doù un montage en cut-up, totalement discontinu, qui mêle aux fantasmes pulsionnels et aux fragments de souvenirs, des images prélevées dans les supports les plus divers. Ainsi dans le patchwork visuel qui vient hybrider le récit principal sinsèrent des séquences-flash alimentées par les images darchives, films publicitaires, clip-vidéo, dessins animés. On peut y reconnaître des allusions au phénomène de surmédiatisation avec la brève apparition de O J Simpson ou de Tonya Harding ainsi que des citations de films comme Midnight Express dAlan Parker ou Scarface de Brian de Palma.
Si lon peut voir dans ce travail une déconstruction parodique des méta-récits télévisuels, par son traitement sociologique et filmique de limage, il témoigne des spectaculaires possibilités du cinéma à traduire limaginaire postmoderne, cest-à-dire le chaos individuel, manifesté par léclatement de la conscience des personnages sous la pression violente dune surinformation visuelle, mais aussi le chaos collectif, symbolisé ici par léthique malsaine du reality show qui entraîne le présentateur de télévision, Wayne Gale, dans le piège mortel auquel il a lui-même contribué. Enfin, la technique complexe qui fragmente la diégèse et limage en produisant une uvre hétérogéne et discontinue, constitue lun des dispositifs majeurs de lesthétique postmoderne.
e-Musique :
Le cas de la musique est un peu plus complexe, dans la mesure où la pratique du mélange des genres y est déjà ancienne. Ainsi, dès avant guerre, des compositeurs comme Stravinsky ou Bartok intégrent à la musique savante des éléments du patrimoine populaire, tandis que le jazz, issu du blues est déjà, au plein sens du terme, une musique métisse. Si lavant-garde musicale se manifeste à travers deux grands courants, le sérialisme qui radicalise le dodécaphonisme en reconstruisant sur les ruines du système tonal un nouvel ordre sériel (Schoenberg, Boulez, Stockhausen) et la musique concrète qui, dans sa volonté dexplorer les rapports entre la matière et le son, participe de cette modernité technologique des Trente Glorieuses (Pierre Schaeffer : « Etude aux chemins de fer, aux tourniquets, aux casseroles », 1948), avec John Cage, la musique savante arrive à la charnière entre modernité et postmodernité. En effet, si la musique aléatoire appartient encore au champ de lexpérimentation moderniste, sa volonté de soumettre la musique au désordre et au hasard des sons fait de ses compositions une exploration du chaos sonore. Doù cette technique du « piano préparé » entre les cordes duquel il introduit des objets de bois ou de métal pour produire, au sein même de lordre musical, de laléatoire
La musique populaire qui connaît un développement sans précédent dans les années 60, autour de la promotion commerciale du Rockn roll, ne touche guère aux catégories musicales traditionnelles, même si dans la mouvance hippie certains groupes pratiquent un métissage musical et instrumental ou intègrent des phénomènes de bruitage. Cest à partir de 1970 que le rock progressif commence à subvertir les lois du genre dans une perspective dinnovation, tandis que dans les années 80-90, avec laccentuation de la crise, le chaos simpose dans certaines variétés de hard rock (le noisy, le trash, le heavy metal) avec la technique de saturation du son et des voix. Mais le phénomène musical le plus proche, aujourdhui, de la culture postmoderne, reste le rap qui pratique fragmentation, collage, montages discontinus et la musique techno, par lintervention du D.J. sur les supports sonores (disque ou bande magnétique) qui soumet lexécution musicale aux phénomènes aléatoires dinterférences, de mixage, de brouillage, décrasement du son
Ces quelques exemples de pratiques artistiques contemporaines nous montrent que non seulement, il existe un imaginaire social postmoderne doù procède lémergence dun sujet flou, narcissique, atomisé, mais que le postmodernisme comme esthétique se manifeste dans les domaines les plus divers de la représentation, ce qui confirme pleinement lhypothèse posée au début de ce travail.
Certes, de larchitecture à la musique, et à lintérieur même de chaque domaine, les expressions diffèrent. Le postmodernisme nest ni un genre, ni une école. Toutefois, des constantes apparaissent dans les modes de représentation, autour du principe général daltérité qui engendre des dispositifs dhétérogénéité et de chaotisation (fragmentation, métissage) dont leffet de complexification contredit la « pureté » de lesthétique moderniste. Un autre principe récurrent dun art à lautre est la mise en doute de la notion doriginalité. Tout travail artistique est un travail de « seconde main » (Compagnon) où lautre, à travers le « palimpseste » de la culture (Genette), affirme sa présence dans le moi créateur. Doù la mise en évidence de ce perpétuel recyclage à travers des pratiques variées comme celle de la citation, de la parodie, du simulacre, avec cette distance ironique où sinscrit la réflexion critique sur lidée de progrès. La littérature, bien entendu, participe de cette esthétique et constitue lun des fondements essentiels de la culture postmoderne que lon peut rejeter mais certainement plus nier.
Deuxième partie : LE POSTMODERNISME EN
LITTERATURE
Chapitre I : EN QUÊTE DUNE POETIQUE
La culture postmoderne qui se constitue sous lhorizon de la crise peut donc se définir comme un retour critique sur la modernité dont les dévoiements, précoces (dès 1789) et cumulés, ont fait de lidéal philosophique des Lumières un rêve utopique. Les contradictions entre le procès démancipation de lhomme par la raison, et la modernisation avec son impératif technico-économique de rationalisation, ont fait éclater le sujet collectif des Lumières en particules individuelles dont le comportement, régi par les lois dattraction du désir et de la consommation, sapparente aux configurations fractales ou au mouvement brownien des trajectoires, dans la physique de lélémentaire
Dès lors, lidée même de Progrès devient suspecte et fait place à lincrédulité et au principe dincertitude dont les effets de turbulence mettent en cause les notions de centre et de totalité pour leur substituer celles de discontinuité et dhétérogénéité.
Dans le champ esthétique, cette mise en question affecte notamment le phénomène de lavant-garde et son impératif dinnovation ainsi que les notions de pureté des arts, dunité et doriginalité de luvre, ce qui détermine un ensemble de pratiques dont jai montré les points de convergences. La même analyse peut se transposer dans le domaine littéraire, ce qui devrait permettre de mieux caractériser laprès Nouveau Roman, ultime avant-garde dont la contestation marque à la fois lapogée et la fin de la modernité liée au système libéral.
Le problème à résoudre reste, bien entendu, celui de la mise en relation de la culture et de la littérature postmodernes. Pour éviter les pièges dun sociologisme obsolète qui cherche dans le contenu imaginaire de luvre, une image de la réalité sociale, je poserai comme principe ce postulat, sur lequel je me suis appuyé pour analyser la crise du sujet : il existe une relation de détermination entre les configurations sociales et individuelles, lindividu étant pour une large part le produit dune culture. Lorsque le Robinson de Daniel Defoë échoue sur une île déserte, ce quil cherche à reproduire, cest le fonctionnement même de la société capitaliste dans ses modes de production et daccumulation, tandis quavec la réécriture de Michel Tournier, cest le modèle culturel indigène, celui de Vendredi, qui simpose et subvertit la relation maître-esclave. Mais ce retournement du point de vue ne change en rien la sujetion du personnage à sa culture dorigine. Ce que nous apprennent tous les sociologues, cest que dans linter-relation avec la société à laquelle il appartient, lindividu est certes producteur de culture (surtout quand il est sujet) mais les effets de codification au sein du groupe rétroagissent à leur tour sur la configuration de légo qui intériorise les modalités du lien social dans cet « emboîtement de représentations » qui, selon Edmond Cros, aboutit au texte. Partant de ce principe, on peut avancer que dans les productions culturelles individuelles, les codes sociaux rétroagissent sur les modélisations de limaginaire (et Lévy-Strauss, notamment, parle de luvre dart comme dun « modèle réduit »), de sorte qui si le texte narratif rend compte des fonctionnements sociaux, ce nest pas dune manière thèmatique mais rhématique. Or les codes rigides des sociétés holistes (que lon retrouve par exemple dans les « genres » littéraires) ont été remplacés dans la culture postmoderne par des dispositifs qui se modèlent sur la réalité changeante dune société en crise, comme autant de configurations souples et mouvantes. Ce sont ces dispositifs configurants à luvre dans linterface romanesque entre lindividu et la société que je vais tenter de mettre en évidence dans le roman contemporain, afin de dégager, si possible, une poétique du postmodernisme littéraire.
I-1 Quels critères ?
Les théoriciens qui se sont penchés sur cette question sont dabord restés très prudents. Harry Blake, le premier, qui présente ainsi, en 1977, le postmodernisme américain dans les colonnes de Tel Quel :
Il ne sagit pas dun mouvement littéraire cohérent, basé sur une école ou sur une théorie précises. Tel phénomène est impossible dans le contexte américain. Il serait osé en même temps de proposer une description de lénoncé typique de cette écriture contemporaine, car il ny en a pas.
De son côté, Sophie Bertho se montre tout aussi circonspecte :
Existe-t-il, après tant dautres, une poétique de la postmodernité ? Le postmoderne est-il susceptible dune poétique, la supporte-t-il ? Et linterprète saurait-il en construire une, lui qui vit dans le postmoderne, dans ce quil considère comme rigoureusement contemporain ?
Bien entendu, il ne sagit pas ici de produire une théorie « forte » sur un mouvement qui nen est pas un et qui, par principe, se dérobe à toute théorisation, cest-à-dire à toute volonté de systématisation. Ma démarche sera donc plutôt dordre inductif et cherchera à identifier un ensemble de dispositifs textuels qui sarticulent aux grands principes configurants de la culture postmoderne. Mais penchons nous dabord sur les approches qui ont été tentées en ce sens, afin de mettre en place une première série de critères.
Dans son article de 1990, Aaron Kibédi Varga établit en mai 1968, la « ligne de partage » entre modernité et postmodernité, sous linfluence de la pensée déconstructiviste qui ruine le structuralisme et son système binaire de théorisation. Car, pour lui, « Déconstruire, cest détruire en trichant » et 68 lui apparaît comme une révolution impertinente qui triche avec le pouvoir. Dès lors, la contestation de lUnique dans son procès dhistoricisation ne peut quamener le règne du polemos. Si le Nouveau Roman disparaît avec le structuralisme, après avoir lui-même succédé à lhumanisme engagé du roman existentialiste, le récit postmoderne se caractérise dabord par la renarrativisation du texte, mais sous une forme qui exclut tout retour naïf au point de vue réaliste. Doù la modalisation ironique qui aboutit à deux formes spécifiquement postmodernes : la « réécriture » et le « déguisement ».
La réécriture affecte dune manière parodique les genres fortement codifiés comme le roman policier, chez Toussaint et Echenoz. Mais elle sattaque aussi au roman historique et Michel Tournier, avec Le Roi des aulnes, par exemple, devient une sorte dinitiateur en ce domaine dont la logique sera poussée jusquau bout par Renaud Camus dans son entreprise de fictionnalisation de lHistoire (on pense à Roman Roi)
Quant au roman déguisé, moins narrativisé, il aboutit aux formes déroutantes du récit selon Perec ou Nabokov.
Si ce regard sur le récit postmoderne a le mérite de proposer certains critères, on peut lui opposer deux objections. Mai 68, comme le montre aussi Wallerstein marque à la fois lapogée et le déclin du libéralisme, de sorte quon peut y voir un ultime sursaut de la modernité de libération contre la rationalité technologique. Cest pourquoi, dans la décennie suivante, le Nouveau Roman continue à saffirmer au plan théorique (Jean Ricardou) tandis que le structuralisme domine les études littéraires (Genette, Hamon, Todorov, Greimas). La ligne de partage nest donc pas aussi nette et si un certain « tuilage » peut déjà apparaître, 1980 correspond davantage à lémergence du roman postmoderne. Par ailleurs, ni Tournier, ni Perec, ne me semblent postmodernes dans lécriture, le premier parce quil reste trop attaché à une certaine rhétorique narrative, le second, à cause de la systémique oulipienne dun roman comme La Vie mode demploi qui le renvoie au champ de lexpérimentation.
Sophie Bertho reprend une partie des thèses de Kibédi Varga mais elle y ajoute une réflexion intéressante sur le chaos doù elle déduit que, dans son refus de lHistoire comme téléologie et face à langoisse du discontinu, le sujet postmoderne éprouve le besoin de renarrativiser son existence. Au plan romanesque, cette renarrativisation se traduit par un procès de réécriture qui prend ici encore appui sur Michel Tournier (Le Medianoche amoureux) mais aussi sur le roman parodique (Echenoz, Deville). Elle y ajoute une autre voie, celle du roman « minimaliste » (J.-P. Toussaint) qui met en uvre une « forme réduite de narration ». Là où lanalyse achoppe cest lorsque Sophie Bertho essaie dimaginer « le roman, réaliste, du discontinu » avec lexemple de Perec (La Vie mode demploi) et de Sollers (Le Secret). Non seulement, on ne peut accepter le terme de « minimalisme » qui désigne, dans les arts plastiques, un mouvement davant-garde lié à la modernité, mais une poétique du discontinu, comme critère de lécriture postmoderne, ne peut se ramener à une esthétique du simultané.
Au Canada, cest Janet M. Paterson qui tente une description du roman postmoderne, à partir dun corpus québécois et sa position dautant plus intéressante quelle se situe entre lanalyse lyotardienne et le discours américain sur le postmodernisme. Lidée fondamentale sur laquelle se fonde sa caractérisation est celle de lhétérogénéité du savoir postmoderne qui travaille les instances narratives avec la diversification du point de vue, la réflexivité de la fonction narrative déléguée le plus souvent à un narrateur-écrivain et le surcodage de la relation narrateur/narrataire. Au plan de lénoncé narratif, lhétérogène se manifeste dabord par le principe de rupture qui instaure « lordre de la pluralité, de la fragmentation, de louverture », par lautoreprésentation et lhypertextualité et enfin par le mélange des genres, avec une tonalité souvent parodique ou auto-parodique. Enfin, le roman féministe ou lesbien (Marie-Claire Blais, Nicole Brossard), par sa vision deconstructiviste de lHistoire patriarcale participe du postmodernisme québécois.
Pour la première fois, dans un essai consacré au roman de langue française, on voit apparaître un ensemble de traits pertinents qui peuvent se constituer en poétique, à ceci près que Janet M. Paterson a trop souvent tendance à tirer le Nouveau Roman vers le postmodernisme. Certains procédés quelle impute à lécriture postmoderne font déjà partie de lexpérimentation néo-romanesque : léclatement du point de vue narratif, lexhibition de la dimension littérale du texte et la mise en abyme, quelle confond, sous lappellation générique de réflexivité, avec la métatextualité. Il me semble, dès lors, nécessaire, de revenir brièvement sur la question du Nouveau Roman.
I-2 LAprès Nouveau Roman :
Contrairement à lidée parfois répandue outre-Atlantique, le Nouveau Roman français nest pas postmoderne, il marque au contraire, surtout dans sa seconde phase, le Nouveau Nouveau Roman, le point de basculement de lexpérimentation romanesque dans laporie de lavant-garde. En voulant, à juste titre, combattre lillusion référentielle par des procédés de rupture et dinconfort de lecture, qui font apparaître la dimension littérale et fictive du récit, il sest condamné à lillisibilité et à labstraction textuelle, se coupant ainsi de tout lectorat.
En effet, même si le Nouveau Roman nest pas une école, comme on la souvent répété, il possède toutes les caractéristiques des avant-gardes de la modernité. Il croit en la perfectibilité des formes narratives et sil refuse lengagement par réaction au roman existentialiste, il est implicitement politique et ouvertement progressiste. Il instaure un débat polémique avec le roman réaliste, « cartésien » ou « balzacien », désignations qui construisent un anti-modèle auquel il peut sopposer de manière radicale. Enfin, il saccompagne dun effort de théorisation, dans la ligne avant-gardiste du manifeste, qui le distingue de lallergie postmoderne à toute théorie. Citons pêle-mêle : Nathalie Sarraute, LEre du soupçon (1956), Alain Robbe-Grillet, Pour un Nouveau Roman (1963), Michel Butor, Répertoires I,II (1960, 1964), Jean Ricardou, Le Nouveau Roman (1973), ainsi que le colloque de Cerisy-la-Salle : Nouveau Roman hier et aujourdhui, publié en 1972.
Pour Alain Robbe-Grillet, le Nouveau Roman saffirme dabord comme rupture avec les générations précédentes (« Sur quelques notions périmées ») même sil se reconnaît des précurseurs : Kafka, Joyce, Faulkner, Woolf
Sa conception de lhistoire littéraire est nettement téléologique : « Le Nouveau Roman ne fait que poursuivre une évolution constante du genre romanesque » et la revendication appuyée du caractère novateur de son travail se fonde sur lidée de progrès.
Chez Nathalie Sarraute, le concept de tropisme sur lequel sappuie sa représentation narrative des rapports inter-personnels dans la conversation et le monologue intérieur, obéit à la même exigence de recherche, dont le cadre évolutionniste définit pour elle lidée même de modernité :
Il ne faut pas confondre sous la même étiquette la vieille analyse des sentiments, cette étape nécessaire mais dépassée, avec la mise en mouvement des forces psychiques inconnues et toujours à découvrir dont aucun roman moderne ne peut se passer.
Comme Robbe-Grillet, elle considère que son effort dinnovation marque un progrès, non seulement à lintérieur du genre auquel elle apporte une nouvelle conception du réalisme psychologique, mais dune manière plus générale, dans la perspective universaliste de lémancipation de lhomme, ce qui en fait une héritière du discours des Lumières. La subversion des formes narratives sclérosées devient ainsi un acte révolutionnaire, le seul que
sautorisent les né-romanciers dans les limites étroites de leur art, mais ce geste entre en résonnance avec les luttes démancipation qui se mènent dans la réalité sociale :
(
) leurs uvres, qui cherchent à se dégager de tout ce qui est imposé, conventionnel et mort, pour se tourner vers ce qui est libre, sincère et vivant, seront forcément tôt ou tard des levains démancipation et de progrès.
On retrouve les mêmes principes chez Michel Butor qui, dans Répertoire I, pose « Le roman comme recherche », cest-à-dire comme champ dexpérimentation orienté par lidée d «invention formelle » à lintérieur du « fonctionnement social ». Le Nouveau Roman, apparaît donc dune manière indéniable comme un mouvement davant-garde, particulièrement actif entre 1950 et 1970, cest-à-dire dans la phase dexpansion des Trente Glorieuses dont il partage lillusion dun progrès continu lié au principe dinnovation
Si le mouvement sépuise rapidement après 1973 (premier choc pétrolier) lévolution ultérieure des Nouveaux Romanciers se caractérise par un glissement vers dautres pratiques comme le collage (Butor) et la méta-textualité (Robert Pinget : Charrue) ou vers une forme de subjectivité qui, dans une tension entre lautobiographie et lautofiction, les rabat vers la culture postmoderne. Ainsi, Nathalie Sarraute : Enfance, Tu ne taimes pas, Claude Ollier : Une histoire illisible, Alain Robbe-Grillet : Le Miroir qui revient, Marguerite Duras : LAmant
Nul ne peut nier lapport incontestable du Nouveau Roman à lesthétique romanesque et limpression forte davancée quil donne à son époque contre lindigence intellectuelle du roman commercial ou les scléroses du réalisme. Mouvement véritablement moderne, dans ses refus polémiques, son désir dexpérimentation, comme dans ses ambitions théoriques, il simpose à lécriture contemporaine avec une telle évidence que le roman postmoderne ne peut se concevoir sans une traversée de la contestation néo-romanesque. En effet, quon le rejette pour ses excès modernistes, afin de revenir à une situation antérieure ou quon le pose comme paragon dune pratique indépassable avec cette question : comment écrire après le Nouveau Roman ? lesthétique postmoderne exclut toute naïveté de lécriture qui conduirait à intégrer comme telles les productions les plus mercantiles. Ainsi, sans minimiser lapport dautres avant-gardes comme Tel Quel ou lOulipo, le postmodernisme me semble lune des manières de désigner laprès Nouveau Roman, ce que confirme le « bilan critique » dressé, en 1999, par Franck Wagner :
Le « Nouveau Roman » apparaît donc rétrospectivement comme une étape capitale de lévolution romanesque, où se donne déjà à lire une graduelle prise de distance, très progressivement affinée au cours des années, à légard des présupposés modernistes tendance largement confirmée et amplifiée dans la pratique narrative dauteurs postérieurs tels que Le Clézio, Modiano, Toussaint, Echenoz ou encore Volodine.
I-3 Dispositifs :
Si lon accepte de considérer le roman postmoderne comme un après Nouveau Roman, les analyses croisées de Kibédi Varga, Sophie Bertho ou Janet Paterson, mettent en évidence un certains nombre de critères dont la récurrence atteste la fonction configurante : discontinuité, hétérogénéité, renarrativisation, parodie, retour du sujet, auto-représentation
Même si ces traits peuvent, dans un premier temps, paraître contradictoires, ils nen renvoient pas moins aux critères généraux dégagés de lobservation du champ esthétique contemporain. Dans la revue québécoise, Etudes littéraires, qui sintéresse de près à la question du postmodernisme, André Lamontagne énumère, de son point de vue, les tendances formelles de lécriture postmoderne et cette fois cest la diversité et le foisonnement qui frappent :
Malgré les divergences évoquées, il existe une relative unanimité autour dune poétique postmoderne, qui sarticulerait autour des éléments suivants : autoréflexivité, intertextualité, mélange des genres, carnavalisation, polyphonie, présence de lhétérogène, impureté des codes, ironie métaphysique, déréalisation, destruction de lillusion mimétique, indétermination, déconstruction, remise en question de lHistoire et des grandes utopies émancipatrices, retour de la référentialité et du sujet de lénonciation (sous une forme fragmentée et avec une subjectivité exacerbée), refus de la scission entre le sujet et lobjet, participation du lecteur au sens de luvre, retour de léthique, discours narratif plus « lisible », réactualisation des genres anciens et des contenus du passé, hybridation de la culture savante et de la culture de masse.
Mais lon retrouve cette multiplication des figures textuelles dans la présentation, en Page 4 de couverture, du roman espagnol postmoderne :
Et il apparaît que luvre des créateurs offre avec régularité ce que lon pourrait appeler les traits pertinents dune écriture postmoderne, à savoir pêle-mêle et sans prétention à lexhaustivité : le retour du sujet et du récit, la dissolution des frontières institutionnelles entre culture élitaire et culture de masse, leffritement des cloisons génériques, la diction spatiale dun temps in-signifiant et discontinu, lexpression du décentrement et de la fragmentation qui caractérisent notre époque, lesthétique du reflet, léclectisme, la préoccupation autoréférentielle, laffirmation par lironie, lhumour distancié, voire la parodie ou le pastiche, de la perte de toute innocence. Un trop-plein qui attestee, en quelque sorte, lexistence de lère du vide !
Si cette caractérisation, en forme dénumération, nest guère opératoire pour une analyse rigoureuse du champ romanesque, elle permet néanmoins de mettre en place des réseaux de critères qui font apparaître un certain nombre de dispositifs configurants dont larticulation avec les pratiques sociales est particulièrement évidente. Ainsi, en refusant la perspective dune modélisation unique qui serait contraire à lobjectif de cette étude, il est possible de distinguer, dans le roman postmoderne, trois grandes familles de tendances formelles.
La première sorganise autour du principe de discontinuité. Contre la pensée unitaire et totalisante de la modernité, elle met au premier plan lexpérience de lhétérogène, de laltérité, du chaos, selon lontologie lyotardienne du Différend. Doù lutilisation de procédés qui relèvent du collage, de la fragmentation et de lhybridation.
Une autre tendance forte apparaît dans la mise en cause de la notion doriginalité qui relativise le pouvoir dinnovation. Volontiers hypertextuel, le roman postmoderne pratique citation, réécriture, pastiche, métatextualité, dans une mise à distance ironique de lavant-garde où seffondre lautorité des savoirs de la modernité.
Enfin, la troisième famille de tendances correspond à ce que Kibédi Varga désigne par le terme de « renarrativisation ». Après l « effet dévastateur » du Nouveau Roman comme lappelle Alain Nadaud, la recherche dune nouvelle lisibilité se caractérise par une linéarité en trompe-lil, le recours carnavalesque à lHistoire comme modèle de narrativité et la tentation de lautofiction qui pervertit le repli narcissique du sujet par une mise en fiction de laltérité du moi.
Bien entendu, ces tendances peuvent se croiser, jusquà saturation, dans le même texte : lécriture en fragments se révèle souvent métanarrative et le discontinu peut travailler certains effets de renarrativisation, tandis que lironie affecte la plupart des dispositifs et pas seulement la réécriture
Mais, pour la clarté de lanalyse, il ma fallu opérer des choix, à la fois dans le corpus, en retenant des textes significatifs et dans les angles de lecture, en privilégiant, dans les romans étudiés, certains aspects plutôt que dautres.
Chapitre 2 : ECRITURES DU DISCONTINU
2-1 COLLAGES : De Butor à Sollers
Lun des dispositifs qui, dans le champ romanesque produit un effet massif de discontinuité est le collage. Dabord utilisé dans les Arts Plastiques au début du siècle, le collage provoque des rapprochements inattendus en juxtaposant sur une même surface des éléments hétérogènes. Braque utilise cette technique dès 1912 en incorporant à sa toile des fragments de papiers collés, de carton, des imitations de bois, de marbre, des lettres
Il sera suivi par Picasso et la technique, qui se généralise dans la phase du Cubisme dit « synthétique », va devenir lune des caractéristiques de lavant-garde internationale. Toute luvre de Kurt Schwitters procède du recyclage et du collage de matériaux usés et abandonnés : chiffons, tickets de transport, fragments de bois, de métal
Les Dadaïstes, Max Ernst, Juan Miró, utilisent abondamment cette technique ainsi que les artistes du PopArt américain, Jasper Johns ou Robert Rauschenberg qui, dans ses « Combine-Paintings » propose des tableaux-objets-agglomérats, témoins dune surconsommation industrielle permise par le développement sans entrave de la modernité technologique à lère de lépandage et du déchet .
Dans un premier temps, le collage appartient donc à lexpérimentation et aux avant-gardes issues du Simultanéisme dont le but était de représenter la simultanéité temporelle par un effet spatial de contiguité. Cest dans cette perspective quil passe en littérature : en poésie, avec Cendrars, par exemple pour exprimer une dynamique où lespace-temps subit les distorsions de la vitesse (La Prose du Transsibérien, 1913) ; dans le roman avec la tentative de Jules Romain pour rendre compte de la « vie unanime » (Les Hommes de bonne volonté, 27 tomes, 1932-1946). On retrouve des montages simultanéistes qui sapparentent au collage chez Musil ou Döblin, en Allemagne, Galsworthy ou Dos Passos dans le domaine anglo-saxon. Chez ce dernier, on songe à un roman comme La Grosse Galette qui superpose à la trame narrative pluridimensionnelle des coupures de presse, textes de chansons, fragments de biographies historiques, pour rendre compte de la diversité complexe de la société américaine. Toutefois, lexpérience se limite le plus souvent à la juxtaposition de plusieurs récits simultanés, non reliés par des liens de causalité, mais unifiés par la présence de personnages communs. Aragon, dans son projet romanesque de Réalisme Socialiste utilise lui aussi des collages qui intègrent à la fiction des faits dactualités et des événements historiques.
Si le collage apparaît donc comme une invention de la modernité, son utilisation dans un contexte postmoderne en modifie le sens et les techniques. En effet, le collage moderne ne contrevient pas à lunité de luvre. Bien quil désigne une certaine hétérogénéité de lexpérience liée à lessort de la technologie, luvre, plastique ou romanesque, reste le lieu où sharmonisent et se résorbent les tensions. Ce que confirme par ailleurs la nature même du projet de Jules Romain qui sinscrit explicitement dans une perspective « unanimiste » de lêtre, de même que le « Monde réel » dAragon trouve sa cohérence dans la vision « communiste » dune société en devenir. La définition du collage par le Groupe (, poéticiens structuralistes, insiste sur cette volonté dhomogéniser, dans luvre, le différent :
La technique du collage consiste à prélever un certain nombre déléments dans des uvres, des objets, des messages déjà existants, et à les intégrer dans une création nouvelle pour produire une totalité originale où se manifestent des ruptures de types divers.
Le collage postmoderne implique au contraire lhétérogénéité radicale dun monde rebelle à lintention globalisante qui est la marque de tout système. Williams Burroughs dans Le Festin nu comme dans la trilogie Nova utilise ce type de procédé en prélevant des fragments hétéroclites (paroles de chanson, articles de magazine, extraits de récits de voyage ou de romans de science-fiction) détournés de leur contexte dorigine et assemblés de manière aléatoire par la technique du fold-in, qui consiste à plier et à relier des pages, ou par celle du cut-up dont il donne la définition suivante :
Prenez une page (
) découpez la dans le sens de la longueur et de la largeur. Vous obtenez quatre fragments 1234
Maintenant réorganisez les fragments en plaçant la fragment quatre avec le fragment un et le fragment deux avec le fragment trois. Et vous obtenez une nouvelle page.
Aujourdhui la métaphore qui exprime le mieux la pratique postmoderne du collage est celle du zapping. Empruntée à la sphère médiatique, cette expression désigne, on le sait, lacte de passer instantanément dune chaîne de télévision à une autre au moyen de la télécommande. Le zapping apparaît donc comme une réponse individuelle à la saturation des choix, dans une technoculture marquée par le sur-développement de linformation et des canaux audio-visuels. En ce sens, le zappeur vit dans un univers superficiel et infini de collages dont le récit postmoderne surinvesti par la sphère médiatique offre léquivalent dans certains dispositifs. Cette expérience nouvelle dune réalité patch-work de clips et de séquences-flashes détermine un véritable cut-up mental dont Didier Daeninckx, par exemple, rend compte dans les nouvelles de Zapping . Et la littérature rejoint ici lunivers sonore et visuel dun film comme Tueurs nés, dOlliver Stone.
Mais la vitesse comme opérateur de discontinuité travaille aussi notre perception de lespace dans ce zapping dun autre genre quest le voyage sous «lhorizon négatif » (Virilio). Et lavion, notamment, dans lellipse temporelle du trajet à longue distance, superpose les continents et les cultures, dans une représentation du monde totalement discontinue. Ainsi le lieu où sinscrivait le paysage comme cohérence et comme totalité sest-il dissipé en espace de zapping, dans ce changement déchelle qui signe à sa manière le passage de la modernité à la postmodernité.
Cest donc la culture de lexcès, telle que lanalyse Marc Augé : excès dinformation, excès dévénements, excès despace, qui transforme notre vision de la réalité-paysage en plis despace où le diversel se manifeste sous lapparence du collage. A la réalité linéaire que représentait le récit chronologique se substitue une expérience tabulaire qui, dans le même instant, nous confronte à une pluralité dimages discontinues
Michel Butor : Mobile
Un exemple, précoce en France, de collage postmoderne en contexte narratif, apparaît dès 1962 avec Mobile de Michel Butor, dont Roland Barthes identifie immédiatement le discontinu textuel comme une atteinte à la linéarité rationnelle du Livre. En fait, avec Mobile, Butor se détourne du Nouveau Roman dont il a été lune des figures marquantes. Rappelons-nous : Passage de Milan (1954), LEmploi du temps (1956), La Modification (1957), Degrés (1960), expérimentent des montages narratifs toujours plus complexes où une configuration temporelle de lespace recoupe une configuration spatiale du temps dans un dispositif intertextuel à caractère subversif (le chant VI de LEnéide, dans La Modification ; Le Livre des Merveilles, de Marco Polo, dans Degrés). A partir de Degrés, il prend conscience des limites de lexpérimentation néo-romanesque et sengage dans une autre voie comme il la lui-même confié à Madeleine Santshi :
(
)Déjà auparavant la classification « Nouveau roman » ne collait pas, parce que jétais un « Nouveau roman » spécial à moi tout seul et que la classification « romancier » ne collait pas non plus. Alors évidemment la parution de « Mobile » a tout fait éclater. Les gens ont dit « Quest-ce que cest ? ». Ce nétait pas un poème au sens habituel, pas un essai non plus. En tout cas pas un roman. Donc cétait autre chose.
Cette « autre chose » désigne une aventure narrative qui va se prolonger avec Le Génie du lieu (notamment, avec Boomerang et Transit) et qui sinscrit, par son projet formel, dans lesthétique postmoderne.
En effet, Mobile peut apparaître comme une tentative pour saisir en simultané la diversité foisonnante du monde américain où lEurope sefface comme origine au profit dun ensemble fractal, discontinu, mosaïque de peuples, de traditions et de pratiques, dont les éléments ne peuvent être représentés que par collage. Doù cette métaphore qui, par auto-référence renvoie au dispositif textuel :
Ce « Mobile » est composé un peu comme un « quilt ». (p. 45)
Tout récit linéaire étant inopérant face à une telle diversité, le livre souvre sur une carte des Etats-Unis, assemblage tabulaire détats qui défie tout itinéraire, cest-à-dire toute possibilité de raconter. Quant au narrateur, un professeur de français dont la subjectivité ne se révèle quà une ou deux reprises, il disparaît dans une énonciation impersonnelle où se raconte lhistoire de lAmérique sur la base dun certain nombre de textes découpés et juxtaposés dans lopération de collage.
Or tout collage suppose au préalable une fragmentation du matériau dorigine, les fragments étant prélevés de leur base pour être redistribués selon une combinatoire nouvelle. Ici, trois grands récits fondateurs de lAmérique sont éclatés dans le texte et mêlés à des fragments multiples dactualité, de sorte que deux principes contradictoires, dissémination et sérialité (qui sont les modes même de la turbulence) président à la distribution des fragments. Le premier ensemble thématique concerne lhistoire des Amérindiens dans leur contact violent et mortel avec les Européens. Outre leur contenu, un trait distinctif, permet de repérer ces fragments, cest lusage de litalique. Le second ensemble raconte le procès de Susanna Martin, le 29 juin 1692 (les Sorcières de Salem). Témoignage historique du protestantisme puritain, que les analystes contemporains mettent en relation avec le développement du capitalisme, ce récit est lui-même distribué en fragments identifiables par leur ordre numérique, chaque séquence étant numérotée de 1 à 12 ; par lindication déictique qui ouvre ou ferme la séquence : « Salem, 29 juin 1962 » ; par loccurrence du nom propre Suzanna Martin ; par les guillemets et litaliques qui constituent la double ponctuation distinctive de ce récit fragmenté. Le troisième ensemble relate lhistoire des immigrants européens, de la conquête de louest à la ruée vers lor, en passant par les guerres et par le génocide indien. Là encore, la combinaison des fragments fondée sur cette thématique permet de déceler, au-delà du collage disjonctif, un possible récit.
Entre ces trois ensembles, pas de structure unifiante ni dhypo-texte commun. La mise en séries des fragments dans lopération de collage évoque la technique dun film de David W. Griffith, Intolérance, pour lequel Butor avoue son admiration :
Intolérance de Griffith, est une merveilleuse performance qui superpose quatre époques et raconte quatre histoires en même temps. Magnifique !
Ces trois récits se trouvent eux-mêmes archipélisés au sein dune mosaïque de fragments dorigine diverses issus de prélèvements effectués dans des traités, discours, notes, lettres, ouvrages dhistoire naturelle (Audubon), films, journaux, publicité (prospectus, panneaux, enseignes, marques, annonces), descriptions de la nature
Ces fragments, totalement hétérogènes quant à lauteur, au genre, à lépoque, au support, proviennent dune dissémination des messages dont lexcès même renvoie à lhypertrophie de lespace culturel américain. A lexemple des mobiles de Calder, engrenages de formes brisées maintenues dans un équilibre dynamique, le texte de Butor fonctionne par fragmentation et dissémination du modèle, dans une discontinuité où les fragments de réalité se trouvent assemblés de manière contiguë selon le principe même du collage.
Le montage de ce patchwork obéit à un principe dordre apparent qui ne fait que renforcer leffet de discontinuité du texte. En effet, contrairement à la technique du récit de voyage, on ne trouve pas ici ditinéraire comme opérateur narratif mais une présentation tabulaire dans laquelle les 50 états se suivent alphabétiquement. Or comme la bien vu Roland Barthes, quoi de plus arbitraire que lordre alphabétique qui juxtapose, comme une addition d étoiles sur le drapeau américain, des états géographiquement disjoints et culturellement hétérogènes : Alabama/Alaska/Arizona
cet ordre étant lui-même perturbé par des similitudes toponymiques qui rapprochent sous le même titre-incipit des lieux aussi éloignés que Concord, en Caroline du Nord, où se trouve le restaurant Howard Johnson, Concord en Georgie et Concord en Floride. Dans lopération de collage, la successivité alphabétique croisée avec une sérialité homonymique induit une turbulence textuelle qui nous renvoie au principe même des attracteurs étranges, courbes fractales où se révèle la complexité du mouvement chaotique.
Cette distribution turbulente des fragments dans lespace américain entre en tension avec une successivité temporelle tout aussi arbitraire puisque dans chaque état il se passe une heure, de sorte quau défilement spatial correspond une durée de 50 heures, cest-à-dire dun peu plus de deux jours : « NUIT NOIRE à Cordoue, Alabama, le profond Sud, (p. 14) Vingt-deux heures à DANVILLE » Virginie, (p. 501)
Leffet de vitesse dans le défilement des lieux ajoute à la chaotisation narrative une nouvelle complexité, qui rend compte au plan formel de la diversalité du référent.
Enfin, le dispositif aléatoire du montage spatio-temporel se retrouve dans le montage syntaxique du texte puisqu au-delà de la dissémination turbulente des fragments, Mobile se présente comme une phrase immense sans incipit ni clausule où lapposition infiniment renouvelée devient la figure grammaticale du collage. Cest ce que Butor lui-même confirme à Madeleine Santshi :
Jai éprouvé le besoin de distendre la phrase le plus possible. On peut dire comme vous le faites quil sagit dune seule phrase, et même dune phrase inachevée.
A litinéraire géographique, mode de montage habituel du récit de voyage, se substitue donc cette représentation de lAmérique en une phrase impossible, homologue à la multiplicité des discours et à leur concurrence dans cet intercontinent qui superpose les fragments du rêve américain : lautomobile, lurbanisation, lhypertrophie publicitaire et la sur-consommation, aux éléments dun passé trouble : le massacre des Indiens, lavidité et les souffrances des immigrants, les carences dune justice puritaine
Le collage devient ici un dispositif de dérégulation du système narratif qui rend compte à la fois de lhétérotopie et de lhétérologie dun continent dont le Libéralisme en excès apparaît comme un principe turbulent. Doù la dédicace « A la mémoire de Jackson Pollock » qui, par ses Drip paintings, a fait entrer laléatoire dans le geste pictural.
*
Si Mobile, en rompant avec les formes romanesques, ouvre la narrativité au discontinu, dans une perspective qui sapparente au projet postmoderne, Philippe Sollers, dans LAnnée du Tigre nous propose une forme plus immédiate décriture-zapping où le collage devient la seule forme possible de représentation de la réalité dans un contexte dominé par lexcès dinformation et la surmédiatisation.
2-2 ECRITURES FRAGMENTALES : de Perros à Annie Ernaux
Si le collage peut apparaître comme un dispositif de discontinuité dans le récit postmoderne, une autre forme, proche par certains aspects de ce mode de turbulence est lécriture en fragments. Il sagit, bien entendu dune pratique très ancienne puisque tous les modes de discours, depuis lantiquité nous en offrent des exemples (en médecine : Hippocrate ; en histoire : Tacite ; en philosophie : Héraclite) et que la littérature française regorge duvres de ce type : Pensées de Pascal, Maximes de la Rochefoucauld ou de Chamfort, Caractères de La Bruyère
Au XXème siècle, le genre prolifère dans tous les domaines et dans toutes les littératures : Valéry : Tel Quel (1941-1943) ; Georges Bataille : LExpérience intérieure (1943) ; Cioran : Syllogismes de lamertume (1952) ; Julien Gracq : Lettrines (1967-1974), Maurice Blanchot : LEcriture du désastre (1980) ; Roland Barthes : Fragments dun discours amoureux (1977) ; Abdelkebir Khatibi : Par-dessus lépaule (1988) ; Fernando Pessoa : Le Livre de lintranquillité (1991) ; Jean Baudrillard : Fragments (1995) ; Michel Houellebecq : Rester vivant (1999)
et lon pourrait citer bien dautres titres. Bien entendu, il nest pas question de considérer tous ces textes comme des produits du postmodernisme mais de voir dans quelles conditions le fragment peut devenir un dispositif dhétérogénéité qui prédispose ce type décriture à un emploi postmoderne.
Une première chose est de différencier le texte fragmentaire du texte fragmental . Dans le premier cas, ce qui est en cause cest soit linachèvement (uvre posthume) soit lincomplétude (manuscrit endommagé ou partiellement perdu). Dans le second cas, ladjectif fragmental désigne une écriture consciente delle-même, une esthétique concertée.
Comme la montré Jean-Louis Galay, lune des meilleures analyses de la question du fragmental se trouve chez Paul Valéry, lorsquil questionne à contrario une pratique qui a souvent été la sienne, non seulement dans ses Cahiers, mais aussi dans Tel Quel, Mélange, Analecta
Le principal défaut du texte fragmental reste pour lui le désordre, le manque délaboration, alors que le concept duvre implique lidée dune totalité achevée :
De telles productions ne peuvent correspondre quà un « état naissant », « embryonnaire » ou « provisoire » de la formulation de la pensée.
Le fragment apparaît donc comme un produit de linstant, cest-à-dire du discontinu, soumis au hasard et non à leffort de composition qui caractérise toute uvre, « chose fermée ». Pour opposer à lélaboration et à la clôture de luvre le chaos et louverture du texte fragmental, Valéry met en relation le travail littéraire avec lactivité psychique telle quelle se manifeste dans ce quil appelle le phénomène de « self-variance ». Le cerveau, à létat de repos, se caractérise par son instabilité. Il est livré au désordre, à la diversité des impressions. Létat déveil, par lexercice de la faculté dattention, permet le passage du chaos de la self-variance à lordre de la pensée structurée.
Or pour Valéry, ce processus est celui-même de luvre. Si le fragment correspond à lenregistrement des données les plus fortes de la self-variance, luvre achevée manifeste un contrôle, un effort de construction, qui transforment le spontané en procès duratif, le discontinu en continu, louvert en fermé, luvre devenant système, structure close, totalité en fonctionnement. Dans la création littéraire, lactivité de relecture, de correction, de composition, caractérise léconomie du texte continu dont le modèle opératoire est celui de la dispositio rhétorique : intégration des petites unités dans des unités supérieures constituées en systèmes interdépendants au sein dune structure commune. Luvre valéryenne, le texte clos, cest en fait le texte-système du Structuralisme.
Cette vision de luvre comme contrôle du désordre et de linstabilité peut-être mise en relation avec la question plus générale de la maîtrise et du pouvoir de lesprit sur la nature dans le projet rationaliste des Lumières. Mais, si la mise-en-uvre correspond à une mise-en-ordre, le texte fragmental, inorganisé, hétérogène, apparaît au contraire comme ce qui échappe à la volonté de maîtrise en subvertissant le principe dUnité et donc celui de Vérité issu du même rationalisme dialectique. Lécriture fragmentale apparaît au contraire comme une écriture spontanée, discontinue, qui ne délivre que des vérités provisoires. Deleuze et Guattari, dans LAnti-dipe, ont montré que les fragments sont :
Sans référence à une totalité originelle même perdue, ni à une totalité résultante même à venir (
) une somme qui ne réunit jamais les parties en un tout. ***
Cest en ce sens que lécriture fragmentale peut intéresser le postmodernisme au même titre que le cut-up ou le collage, cest une écriture du chaos, du discontinu, qui introduit le vertige du particulaire et de laléatoire dans un contexte marqué par leffondrement des méta-récits et par un horizon de crise.
Tout texte en fragments ne peut prétendre cependant relever d une esthétique postmoderne et il y a fort à parier que des écrivains comme Blanchot ou Gracq récuseraient ce qualificatif. La difficulté principale vient de la confusion typologique qui règne au sein du genre fragmental et des différences de mise en uvre de ce type décriture.
Dans son essai sur Les Formes brèves, Alain Montandon, reconnaît cette difficulté taxinomique et dans son premier chapitre intitulé « Une étourdissante diversité » il insiste sur les chevauchements et les recoupements des différentes nomenclatures :
Citons seulement ladage, lanecdote, laperçu, laphorisme, lapophtegme, laxiome, lénigme, lemblème, lépigramme, lépigraphe, lesquisse, lessai, lexergue, lhistoire drôle, limpromptu, la thèse, limprovisation, linstantané, loracle, la bribe, la charade, la citation, la dédicace, la définition, la devinette, la devise, la gnômè, la maxime, la pensée, la parabole, la préface, la proposition, la réflexion, la remarque, la sentence, la similitude, le théorème, la xénie, le « mot », le cas, le concetto, le conseil, les criailleries, le dicton, le fragment, le madrigal, le monodistique, le mot desprit, le portrait, le précepte, le proverbe, le slogan, le trait, la pointe, le Witz, et ajoutons un et coetera (
)
Parmi ces formes brèves, recencées par la rhétorique et dont le sens évolue au cours des siècles, avec les changements de pratiques, jen retiendrai trois qui me permettront de dégager les éléments dune pratique postmoderne du fragment, il sagit de la maxime, de laphorisme et de la note.
La maxime, souvent confondue avec sentence ou apophtegme, tire son étymologie de lexpression latine « maxima sententia ». Il sagit dun concept juridique désignant la « vérité la plus large », dont vont semparer les moralistes dans leur ambition dénoncer un universel à propos de lhomme. Serge Meleuc qui a étudié les « Structures de la maxime » a montré comment cette forme brève tend vers un modèle formulaire dont les caractéristiques principales sont lénonciation impersonnelle et généralisante soutenue par lemploi dabsolutisants dans un énoncé fortement contraint qui peut revêtir une fonction définitoire, prendre une forme binaire, antithétique ou paradoxale, ou encore résulter dune transformation négative. On retrouve ces caractéritiques chez La Rochefoucauld, par exemple :
Maxime 102 : Lesprit est toujours la dupe du cur
Maxime 103 : Tous ceux qui connaissent leur esprit ne connaissent pas leur cur.
Reconnaissons-le tout de suite, la maxime est un genre fragmental qui ne convient pas au postmodernisme à cause de sa visée didactique, de sa prétention à énoncer des vérités universelles et de son organisation en recueil. Certes, même si la composition en est souvent très lâche ou parfois posthume, comme on a pu le montrer avec les Maximes de La Rochefoucauld où les Pensées de Pascal, la présence dune intentionnalité forte qui produit un effet dordre dans la succession des fragments et dans leur regroupement thématique, rapproche le recueil de maximes de luvre valéryenne, surtout lorsque le style formulaire, mis au service dune esthétique de la concision et de lefficacité rhétorique, transfère au niveau de lélémentarité du fragment le principe de clôture textuelle.
Autre type de fragment, laphorisme est, à lorigine, un procédé mnémotechnique utilisé dans le domaine médical et scientifique (les 400 aphorismes dHippocrate), avant de servir à exprimer des pensées historiques ou politiques et de se confondre parfois avec la maxime. Toutefois laphorisme sen distingue fortement, surtout dans ses pratiques les plus récentes où les valeurs de vérité générale de la maxime se trouvent subverties dans une fragmentalité qui devient plutôt le support dun discours alternatif. Si lécriture relève toujours dune rhétorique formulaire, lénonciation subjective et la visée transgressive donnent à laphorisme cette frappe si particulière qui est la marque de Cioran, par exemple :
Besoin physique de déshonneur. Jaurais aimé être fils de bourreau.
Ma faculté dêtre déçu dépasse lentendement. Cest elle qui me fait comprendre le Bouddha, mais cest elle qui mempêche de le suivre.
Telle quelle, cette forme décriture fragmentale se rapproche de lesthétique postmoderne par son caractère provocateur qui cherche à faire réagir le lecteur et son pouvoir débranlement du discours doxologique. La vitesse dexécution de laphorisme accentue en outre son effet de fragmentation, de fracture, qui manifeste le refus de tout discours consensuel, de toute vérité unique et universelle. Pour Georges Perros, par exemple, laphorisme est un exemple décriture limite, lorsque toute autre est devenue impossible :
Lécartèlement, le saut, la tentation et la perte de la note, cest laphorisme.
Laphorisme est caillou. Inexplicable.
La prose dAlain est pleine daphorismes. Mais aphorismes pour vivre. Aphorismes de bonne santé. Il les fabrique. Le véritable aphorisme, cest mort et vie, endroit-envers, forme et fond défigurés. Laphorisme est positivement fou (
)
Mais cet effet de déflagration de laphorisme en relation avec une certaine violence du discours peut également servir le projet moderne et les aphorismes de René Char dans les Feuillets dHypnos, par exemple, tout en constituant une écriture de lurgence, à lheure de laction, témoignent dune volonté de résistance, de justice et de liberté, dans la France occupée des années 40. La fragmentalité de luvre reste clairement, dans ce cas, du côté de la modernité.
Laphorisme posmoderne, dans la postérité de Nietzsche chez qui leffet dénonciation déconstruit tout énoncé de vérité, se retrouve plutôt dans la pratique de Baudrillard, par exemple. Non seulement Fragments cultive la discontinuité dans ce zapping permanent qui nous fait passer du cinéma à la médecine, de la psychanalyse à lécologie, des médias aux chambres à gaz, des animaux aux intellectuels ou de Baudelaire aux hommes politiques
mais le caractère transgressif des énoncés formulaires est toujours tempéré par lironie et par le caractère ludique des jeux sur le langage qui tiennent à distance jusquau cynisme désespéré du discours :
Raconter nimporte quoi à quelquun, cest le transformer en nimporte qui. Cest exactement le travail de linformation. (p. 16)
Laphélie : nous sommes le plus loin possible du soleil. Lapogée : nous sommes le plus loin possible de la terre. Lapathie : nous sommes le plus loin possible de la souffrance. Lagonie : nous sommes le plus loin possible de la mort. (p. 56)
Plus besoin de sen prendre à la classe politique. Elle pratique lautodestruction spontanée. Tout ce quil faut faire, cest pratiquer une non-assistance implacable à personne en danger. (p. 63)
Etre contre la guerre - raconter des histoires - chanter sous la douche ce sont les signes dun bon naturel. (p. 88)
La servilité est le combustible de la puissance et larrogance en est le lubrifiant. (p. 138)
Ceci dit, laphorisme, y compris dans ses applications postmodernes, relève essentiellement du genre discursif. En contexte narratif cest la note qui entre le mieux en résonnance avec le principe archipélique de la postmodernité. En effet, la note révèle une écriture du quotidien qui substitue à lintention diariste un discontinu dinstants saisis dans lhétérogénéité même des formes fragmentales, puisque la note, rebelle à toute rhétorique, peut être tour à tour, pensée, anecdote, aphorisme, digression, souvenir, portrait, description, fait-divers
Il sagit donc de la forme fragmentale la plus chaotique puisque la seule définition quon pourrait en donner rejoint celle des corpuscules de la physique de lélémentaire dont Schödinger nous dit quelles ne sont pas des « entités permanentes » issus de la fragmentation dun substrat matériel mais des « événements instantanés » :
Nous navons plus affaire à des corpuscules dont lidentité est parfois douteuse, mais à des séries discontinues dévénements quil est parfois commode dagglomérer en une trajectoire corpusculaire.
Chez Georges Perros, notamment, la note, sous la forme du fragment libre, apparaît comme un pur événement, pris sur le vif, qui témoigne dune « lecture » monde dans la conjonction du hasard et de la diversité. Doù la multiplication des supports qui laccueillent et qui en traduisent linstantanéité comme la vitesse de saisie : « Pour ne rien perdre de cette incessante lecture, tout mest bon bouts de papier, souvent hygiénique, tickets de métro, boîtes dallumettes, pages de livres. Jen suis couvert. » Papiers collés présente ainsi une succession de lieux, dimpressions, de réflexions littéraires, de formules gnomiques, qui sont autant de points démergence dune intériorité en état de self-variance dans une temporalisation totalement discontinue. Cest le monologue incessant dun énonciateur kaléidoscopique, tour à tour, moraliste désabusé, autobiographe ironique, critique maniant le paradoxe, qui découpe dans une réalité complexe des notes-événements dont la trajectoire sur la page est totalement aléatoire :
La vie est une aveugle qui tient lhomme en laisse.
Il faisait delle ce quelle voulait.
Au café, à côté de moi, un monsieur riait en lisant lInformation financière.
Cours déducation moderne. Dites trois fois : Dieu est mort. La vie est absurde. Il faut une révolution, etc. Cest bien. Maintenant, allez jouer aux billes.
Jai rencontré M. Teste. Et je ne lai pas reconnu. Donc cétait bien M. Teste.
Le Cimetière Marin. Je regarde. Je pense. Je me pense. Je me dépense.
Ecrire, cest renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous.
Parler, cétait pour lui prendre un temps.
Si lon examine à titre déchantillon cette page de Papiers collés, on découvre à quel point la note devient chez Perros un principe turbulent. Linstabilité énonciative, tout dabord, en modifiant sans cesse la focalisation, ouvre et ferme, de manière imprévisible le champ perceptif interne ou externe et lon passe de limpersonnel dans sa fonction généralisante à une sujectivité particularisante, qui transite par des formes mixtes mêlant limpersonnel exprimé par la phrase nominale ou par linfinitif aux modes personnels. Cette instabilité travaille ensuite la forme des énoncés qui oscille de la maxime à laphorisme en passant par des instantanés perçus ou pensés sur le mode paradoxal, dont la variabilité rhématique redouble les ruptures thématiques. Mais la discontinuité se manifeste également dans le rapport des fragments au blanc de la page qui les sépare et les isole. On voit ainsi se constituer un espace de tension (un champ de force) qui résulte du flux chaotique des particules de langage sur fond de vide ou dimpensé. Doù les deux caractéristiques majeures de ce mode décriture fragmentale : linsularité et la dissémination.
Plus encore que tout autre fragment dont Pascal Quignard souligne « lautarcie absolue », la note forme un isolat dans léconomie discontinue du texte particulaire. « La note est orpheline » écrit Perros dans la préface de Papiers collés et lécrivain marocain de langue française, Abdelkebir Khatibi, à qui on doit un beau recueil de notes, insiste sur cet aspect :
Ces notes ne sont pas les fragments dune totalité imaginaire. Elle se replient en leur insularité.
Dès lors, comme on la vu plus haut, il ny a plus délément de liaison dune note à lautre, le blanc fonctionne comme un interstice vide. Le seul procès de production des fragments est ladjonction dans une successivité totalement aléatoire.
Cette insularité de la note entraîne sa dissémination en amas inorganisé dont la fractalité contredit toute conception unitaire de luvre. De même que lamas se substitue au système, le composite remplace le composé dans léconomie discontinue du texte. La note apparaît ainsi comme un déni de la totalité, comme une manière de subvertir les ensembles structurés, les machines textuelles, les grandes constructions narratives ou discursives. Doù lallergie de Perros aux formes littéraires continues :
Je nai pas envie « décrire un livre », jaurai le temps lorsque je serai mort (
) Le goût de lentreprise mest totalement étranger. (P.C., p. 7)
Dès lors, le statut même décrivain, en rapport avec lidéologie de luvre comme poiêsis, se voit contesté par cette pratique à la fois marginale et déviante qui transforme les « faiseurs de notes » en « contrebandiers de la littérature » :
Donc jécris pour un écrivain qui sera peut-être moi, mais je ny tiens pas exagérément. (P.C., p. 10)
Chez Khatibi également la note est une écriture de limmédiat qui soppose aussi bien au journal comme forme linéaire de lautobiographie quau discours conceptuel, de sorte que le livre devient « plus un mode de notation-clip quune volonté de penser coûte que coûte. » Ce plaisir du zapping textuel qui fait du fragment libre une écriture résiduelle soumis au principe de désordre, se trouve exprimée de manière anologue chez Perros :
La littérature commence le jour où pour mettre en valeur ce déchet, on se trouve le génie, on prend le temps décrire un roman, une lettre, dentretenir un Journal. Cest justement ce dont je me sens incapable, sans pour autant me résoudre à tuer tous mes spartiates. (P.C., p. 11)
En ce sens, la note peut devenir un mode décriture postmoderne, refusant le principe dunité et de construction mais aussi lautorité, la hiérarchie, pour le désordre, la self-variance larchipélité. Cette dimention « fractale » du fragment libre dont lirrégularité apparaît autant dans leffet de discontinuité du texte que dans lhétérogénéité des particules-événements, explique son emploi chez un auteur de la nouvelle génération comme Annie Ernaux.
2-3 HYBRIDATION ET METISSAGE DU TEXTE : écritures francophones
Si le collage et la fragmentation sont des dispositifs de discontinuité aptes à représenter le chaos postmoderne, le métissage du texte peut apparaître comme une atteinte à lunité générique (cest-à-dire à la « pureté » de luvre), qui fait entrer le principe dhétérogénéité dans lordre de la narration. Mikhaïl Bakhtine a déjà analysé lhétérologie romanesque en proposant les notions-clés de dialogisme et dhybridation pour traduire la polyphonie de certains textes narratifs (Dostoïevsky, Rabelais). Mais sa perpective translinguistique, qui fait de lêtre humain un sujet-en-dialogue, reste intraculturelle et naffecte pas de manière directe lidentité du sujet moderne. Par contre la littérature dite francophone, dans ses développements les plus récents, en affirmant son hétéroglossie, met en uvre des dispositifs de métissage et de créolisation qui manifestent le travail de laltérité au cur même de la problématique identitaire. Cest en ce sens que le roman francophone participe de laventure postmoderne. Encore faut-il sentendre sur cette désignation.
Par rapport à la littérature française, le texte francophone introduit une nouvelle complexité qui est dabord dordre linguistique. En effet, la littérature francophone est, fondamentalement, une littérature entre deux langues et si le texte sécrit en français, il sagit dun français déterritorialisé qui héberge toujours une langue étrangère. Or avec lautre langue, cest une autre culture, un autre système de valeurs, qui entrent en interférence avec le champ culturel français, de sorte que le frottement des langues mises en contact ne se réduit pas aux seuls effets linguistiques mais induit des dispositifs décriture qui relèvent du métissage.
Or lune des ambiguités essentielles du discours politique sur la Francophonie est de donner lillusion dune communauté. Sont désignés comme francophones, dans la phraséologie officielle, les pays qui ont « le français en partage », cest-à-dire un peu plus dune cinquantaine détats dont lordre alphabétique sétend de la Belgique à lancien Zaïre. Or le mot « partage » reste une métaphore idéologique qui gomme dimportantes différences et de profondes inégalités dans le rapport au français. Quoi de commun, en effet, entre la Belgique, le Luxemboug, la Suisse où le français est lune des langues nationales, le Québec où il apparaît clairement comme la langue de lidentité face à langlo-américain, et le Maghreb où, comme dans tous les pays colonisés, il a été imposé contre les langues nationales ou vernaculaires, qui sont larabe classique, larabe dialectal et le berbère ? Selon lhistoire du français, dans les pays francophones, la situation linguistique évolue donc dun bi-linguisme diglossique à fort pouvoir acculturant à un bilinguisme consenti ou assumé qui peut se traduire par des phénomènes dalternance codique (code-switching) ou de mélange des codes (code-mixing) que le texte littéraire va sefforcer de reproduire. Car lhistoire même de la littérature francophone traduit cette situation de pluri-linguisme et de compétition symbolique qui met en jeu le français.
En effet, la période pré-moderne, apparaît pour les littératures maghrébine et africaine, dans les années 50. Les premiers écrivains sont souvent des instituteurs, formés à lécole coloniale, qui reproduisent dans un français académique, les modèles littéraires dominants enseignés par linstitution (le roman réaliste et le récit autobiographique). Doù un effet massif dacculturation
Ainsi Mouloud Feraoun, en Algérie (Le Fils du pauvre, 1950) ou Ahmed Sefrioui au Maroc (La Boite à merveilles,1954), racontent-ils, avec une foule de détails dordre descriptif, leur enfance, dans la montagne kabyle ou dans la ville de Fes, cherchant à donner de leur culture une vision de lintérieur, sans prendre conscience quà-travers la langue française, ils importent des formes occidentales décriture, amnésiques de leurs propres traditions. On retrouve ce modèle mimétique dans la littérature négro-africaine de la première génération (Ousmane Socé : Karim, 1935 ; Camara Laye : LEnfant noir, 1953) mais aussi dans la littérature antillaise, avec ce quon a appelé le roman « doudouiste » (Daniel de Grandmaison : Rendez-vous au Macouba, 1948 ; Gilbert de Chambertrand : Curs créoles, 1950) qui reproduit les stéréotypes exotiques suscités par un horizon dattente métropolitain. Le Canada francophone va lui-même développer, de manière plus précoce, à partir de la seconde moitié du 19ème siècle, une forme de récit mimétique avec le roman du terroir qui exalte lattachement à lhistoire héroïque de la Nouvelle France et aux valeurs ruralistes prônées par le clergé catholique (Patrice Lacombe : La Terre paternelle (1846) ; Antoine Gérin-Lajoie : Jean Rivard le défricheur, 1862). Ce roman de la survivance, activé par lénorme succès de Maria Chapdelaine (1914) du Breton-Canadien Louis Hémon, se prolonge jusquau milieu du 20ème siècle avec Felix-Antoine Savard ou Germaine Guèvremont.
La modernité, avec ses valeurs démancipation et de progrès, apparaît dans la prise de conscience de laliénation culturelle et dans la révolte qui, en littérature donnent le jour à une double modernité.
La modernité contestataire, tout en utilisant les formes réalistes du roman engagé, dénonce le processus dacculturation engendré par la situation coloniale. Ainsi Mohammed Dib, en Algérie, dresse-t-il, dans une trilogie romanesque, un tableau de la société qui fonctionne comme un appel à linsurrection (La Grande maison, 1952 ; Le Métier à tisser, 1954 ; LIncendie, 1957), tandis quaux Antilles comme en Afrique Noire ce sont les valeurs de la négritude qui réinscrivent, contre lhégémonie des modèles occidentaux, les valeurs africaines, comme fondatrices de lidentité. On connaît à cet égard lengagement de Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas. Dans le roman, la dénonciation du fait colonial sinscrit dans la trilogie de lécrivain camerounais Ferdinand Oyono (Une vie de boy, 1956 ; Le Vieux Négre et la médaille, 1956 ; Chemin dEurope, 1960) ou dans loeuvre du romancier martiniquais Léonard Sainville (Dominique, Nègre esclave, 1951). Au Québec, enfin, la Révolution Tranquille est préparée par les auteurs francophones qui remettent en cause lidéologie conservatrice et la double colonisation dont ils se sentent victimes : celle des anglo-saxons au plan politique et linguistique et celle du clergé catholique, au plan moral. Doù le développement du roman social qui déplace vers la ville la problématique existentielle avec Gabrielle Roy, par exemple (Bonheur doccasion, 1945 ), André Giroux (Le Gouffre a toujours soif, 1953), Jean Simard (Les Sentiers de la nuit, 1959).
Mais la modernité explosive avec ses valeurs de rupture et davant-garde ne révèle que dans les années 60-70 sa dimension expérimentaliste en pratiquant, ce que jai appelé dans un essai sur la littérature marocaine de langue française, la « violence du texte ». En Algérie, cest Kateb Yacine qui le premier sattaque au modèle cartésien du roman en opérant, dans Nedjma (1956), une subversion des formes narratives qui rend compte, textuellement, de la déstructuration de lêtre colonisé. Après lindépendance, avec la mise en place dun régime autoritaire qui confisque la parole et les libertés, un écrivain comme Mourad Bourboune cherche à traduire sa révolte en faisant de son narrateur le prédicateur bègue dun « anti-Coran » (Le Muezzin, 1968) dont le monologue halluciné fait éclater le modèle réaliste du récit. Mais cest surtout Rachid Boudjedra qui poursuit le combat en déplaçant dans les stratégies décriture la dynamique révolutionnaire. Ainsi, dans La Répudiation (1969), le récit primaire qui naît dun échange érotique entre Rachid et son amante française Céline, senroule-t-il autour temporalité qui renvoie à deux moments obsédants de la vie du narrateur : son enfance, marquée par le « saccage » de la répudiation de sa mère; son internement au lendemain de lIndépendance par les M.S.C. (Membres Secrets du Clan) qui évoque la liquidation par le FLN des militants communistes, en dépit de leur engagement dans les maquis. Doù la forme à la fois violente, répétitive, et hantée dun récit qui ressasse à linfini les blessures identitaires.
Au Maroc, autour de la revue francophone Souffles, fondée par Abdellatif Laâbi en 1966, un groupe décrivains expérimente ce que lun dentre eux, Mohammed Khaïr-Eddine appelle la « guérilla linguistique ». Car il sagit de lutter sur deux fronts : sur le front néo-colonial où le français qui simplante massivement, du fait de la coopération, menace lidentité marocaine, et sur le front politique, où la résistance à la politique répressive du pouvoir dHassan II se traduit dans lécriture par léclatement des formes narratives et la mise en uvre de structures délirantes, figures textuelles de loppression (Abdellatif Laâbi : LOeil et la Nuit, 1969 ; Tahar Ben Jelloun : Harrouda, 1973 ; Mohammed Khaïr-Eddine : Le Déterreur, 1973).
Au Québec, si le dégel commence avec larrivée au pouvoir du Parti Libéral de Jean Lesage qui marque le début de la Révolution Tranquille, très vite lexplosion culturelle de la modernité débouche sur la revendication autonomiste avec la création du Parti Québécois et la naissance dun Front de Libération du Québec, le FLQ qui commet ses premiers attentats. Les romanciers vont, de la même manière quau Maghreb, se libérer des formes sclérosées du roman ruraliste ou social et mettre en cause les modes de représentation narrative traditionnels. Ainsi : Marie-Claire Blais (Une saison dans la vie dEmmanuelle, 1965) ; Hubert Aquin (Trou de mémoire, 1968) ; Anne Hébert (Kamouraska, 1970). On trouverait des exemples identiques dans la littérature antillaise, chez lécrivain martiniquais Vincent Placoly dont le roman Vie et mort de Marcel Gontran (1971) utilise ruptures formelles et figures délirantes ou chez le Haïtien Gérard Etienne dont Le Négre crucifié (1974) porte lécriture de la violence à la limite de la lisibilité.
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Le roman francophone entre dans la postmodernité à partir des années 80. Au Maghreb, la modernité de libération a échoué dans sa tentative de subversion politique et le pouvoir dHassan II sest imposé, tout comme celui du FLN en Algérie. Si aux Antilles, les émeutes nationalistes sont fermement réprimées, au Québec le référendum pour lindépendance échoue à deux reprises. Face à ce quil ressent comme une situation de blocage social, lécrivain se retourne sur lui-même, passant dune littérature de lidem (où il se fait le porte parole dune identité collective) à une littérature de lipse, cest-à-dire du moi. Or, dans une société où, désormais, le bilinguisme est assumé, sinon choisi, ce que découvre lécrivain francophone à travers sa double culture, cest sa propre altérité qui renvoie lidentité-racine à sa fonction de mythe. Ainsi se manifeste le caractère nécessairement composite, hétérogène, pluriel, de toute identité, individuelle ou collective qui ouvre le texte au métissage, cest-à-dire à la complexité. Par ailleurs, lécrivain francophone devient, de plus en plus, un écrivain nomade, vivant entre plusieurs continents et plusieurs cultures, ce qui donne à son regard un caractère nettement décentré, apte à saisir le Différend et à explorer, dans ses propres discontinuités, le travail de la trace contre le monologisme des discours ataviques. Si Driss Chraïbi, Tahar Ben Jelloun, Mohammed Dib, Abdelwahab Meddeb, mais aussi Jacques Poulin ou Anne Hébert (jusquà son décès), ont choisi la France, Hédi Bouraoui ou Abdelhak Serhane sont installés au Canada, Assia Djebar aux Etats-Unis, sans parler de la nouvelle génération algérienne, déracinée par lislamisme : Malika Mokkadem, Leila Marouane, Abdelkader Djemaï, exilés en France
Cest dire que les écrivains francophones, même issus de sociétés post-coloniales, sont en contact permanent avec la pensée contemporaine à lexemple d Abdelkebir Khatibi qui, bien que résidant au Maroc, se désigne comme « étranger professionnel », familier du Collège de Philosophie sous les auspices de Jacques Derrida.
Je marrêterai ici sur quelques exemples pour montrer comment le métissage du texte opéré par le roman francophone introduit dans le fonctionnement même des formes narratives une hétérogénéité qui remet en cause lopposition binaire du même et de lautre, dans un renouvellement postmoderne du discours sur laltérité. En effet, si le récit francophone sénonce entre deux langues, dans un processus de tissage et tension qui aboutit à la constitution d hybrides narratifs, le dispositif de métissage agit principalement à un double niveau : au niveau du code, tout dabord, puisque le récit relève de genres différents dans les cultures métissantes, et au niveau des langues, dans la mesure où les interférences linguistiques mettent en place une véritable hétéroglossie du texte. Abordons dabord la question du métissage générique.
Si lon prend comme exemple le cas de la littérature maghrébine de langue française où la trace arabo-musulmane travaille la mise en récit, il est évident que le genre romanesque nexiste pas dans la tradition islamique qui ne connaît que trois genres narratifs principaux : la hikâyât (le conte), la sîra (biographie) et la maqama (séance) qui se combine avec la rhila (récit de pèlerinage). Dans la culture orale du Maghreb, le conte reste, bien entendu, lune des formes narratives les plus riches et les plus vivantes et Tahar Ben Jelloun, notamment, a choisi de remplacer dans certains de ses romans la figure balzacienne du narrateur omniscient par celle du conteur populaire tel quon le rencontre encore sur la célèbre place Jemaâ-el-fna à Marrakech. Dans ce contexte culturel spécifique, le conteur professionnel tire ses moyens de subsistance de sa performance narrative. Il doit donc dabord attirer et séduire le public qui déambule sur la place et par ladresse de son boniment constituer autour de lui un cercle dauditeurs : la halqa. Puis il lui faut ménager suspense et rebondissements pour fidéliser les membres de sa halqa qui peuvent à tout moment intervenir pour commenter ou contredire ses propos. Cest ce dispositif oral où la performance du conteur-narrateur se mesure aux réactions de son public que Ben Jelloun introduit comme forme narrative métissante dans ses meilleurs récits : LEnfant de sable (1985), La Nuit sacrée (1987) ou La Nuit de lerreur (1997) :
Amis du bien ! hommes de cur et desprit ! Gens de la Bonté, de lEcoute et du Don ! Passants entre les mains de lEternel ! Vous qui aimez regarder de lautre côté de lhorizon, vous qui penchez la tête pour entendre les bruits du monde, vous qui prenez des chemins de traverse pour éviter dêtre pris dans les rets de celle qui nous aime tous au point de nous donner tout pour nous le retirer en une fraction de seconde, ô mes amis, sachez quil restera toujours une histoire à conter pour voiler le temps qui passe, une histoire à dire dans loreille dun mourant, un conte à inventer pour aider chacun à revenir à soi, car où que nous allions, quoi que nous fassions, le bonheur est là, à portée de main, sous notre regard, le bonheur est simple, cest apprendre à se contenter de ce que le jour apporte à la nuit, avoir la santé du corps et de lesprit et savoir que la clé du trésor est là, dans notre cage thoracique, là où le cur bat, où les poumons respirent, là où notre sang circule.
Dans cet appel à la Halqa, le conteur Dahmane qui est porteur de lhistoire tragique de Zina, use de toutes les ressources du boniment pour capter lintérêt de lassistance. Létrangeté première de ce protocole douverture vient de la traduction de formules coraniques qui nous introduit dans une culture populaire musulmane doù toute laïcité se trouve exclue mais, dans cette longue phrase de préambule qui fonctionne sur le mode de lexpansion métaphorique, le conteur use à la fois de flatteries pour séduire le public (« vous qui »
) et dimages qui valorisent la fonction sociale du conte comme remède à langoisse et plaisir de limaginaire. Mais cest dans LEnfant de sable que ce dispositif doralisation du roman produit le meilleur effet puisque lhistoire dAhmed/Zahra dont la double identité masculine et féminine, relève du non-narrable, va échapper à chacun de ses narrateurs successifs pour devenir un récit-labyrinthique seul capable de signifier limpensable de la double appartenance. Ainsi, le narrateur primaire, celui qui « étale sa natte sur la place » cest tout dabord le conteur, Si Abdelmalek. Il sexprime donc à la première personne mais il lui arrive de déléguer à dautres la fonction narrative, soit en se référant à divers documents comme le journal dAhmed, soit en seffaçant pour laisser la parole à lun des auditeurs de la halqa. Cest le cas du frère de Fatima (épouse dAhmed) qui vient raconter lhistoire de sa sur en contredisant la version du conteur. Doù le renversement de perspective qui transforme le narrateur en narrataire et inversement. Autre intervenant du même type, un homme dans lassistance se lève pour raconter lhistoire dun chef guerrier nommé Antar dans un micro-récit qui met en abyme le récit-cadre. Lorsque le conteur disparaît, tué par son récit, ce ne sont pas moins de cinq narrateurs qui vont improviser des continuations : trois auditeurs fidèles de la halqa (Salem, Amar et Fatouma), le « troubadour aveugle », un étranger rencontré dans un café de Marrakech et « lhomme au turban bleu », Bouchaïb, que lon retrouve au début du roman suivant, La Nuit sacrée. Mais, très vite, il disparaît à son tour, ruiné par le caractère inouï du récit, pour laisser place à Ahmed/Zahra narratrice ultime de sa propre histoire. Au-delà même de leffet labyrinthique qui traduit létrangeté de lêtre bi-lingue, lhybridation par le récit contique de la forme romanesque révèle, dans la pragmatique narrative, lhétérogénéité dun modèle fictionnel qui se construit entre deux cultures.
La rhila, ou relation de voyage, qui peut se construire sur le mode de la description géographique ou sur celui du récit de pèlerinage illustrée dans la tradition arabe par (
) fournit un autre opérateur de métissage générique qui apparaît aussi chez Ben Jelloun (La Prière de lAbsent, 1981). Mais cest surtout chez lécrivain tunisien Abdelwahab Meddeb quune forme narrative dérivée de la rhila permet de relier les fils multiples qui tissent la culture occidentale de lauteur à la trace islamique qui ne cesse de travailler son imaginaire, dans une double opération de mise en perspective et de critique des deux cultures lune par lautre. En effet, bien que Meddeb ne reconnaisse pas une influence directe de la rhila sur sa technique narrative, on peut en supposer néanmoins linscription palimpsestique dans son uvre , en relation avec un autre genre plus discursif : la maqama. Car le voyage où saccomplit le nomadisme identitaire devient chez lui le principe hybridant qui vient chaotiser la notion même de genre dans sa pratique textuelle, quil sagisse du roman (Talismano, 1979 ; Phantasia, 1986) ou du poème (Les 99 stations de Yale, 1995). Je marrêterai ici à titre dexemple sur Talismano .
En effet, si la rhila se configure sur litinéraire du voyageur géographe ou du pèlerin en voyage vers la Mecque, la maqama (séance), illustrée dans la tradition arabe par des auteurs comme Hariri ou Hamadani, vient croiser le récit de voyage, découpant la linéarité spatiale en étapes où le commentaire critique se constitue en expansion discursive du récit. Cest ce double principe de litinéraire comme programme narratif et de la séance comme mode digressif, qui évoque la double pratique rhila-maqama dans lécriture romanesque de Meddeb. Mais son originalité réside dans ce geste impensé doubli et de réappropriation du modèle qui lui permet de traduire dans une forme métisse de récit lhétérogénétité de lêtre bilingue.
Dans Talismano, litinéraire se trouve circonscrit à lintérieur de la ville de Tunis. Il sagit en fait dun retour au pays, prétexte à la déambulation narrative qui, dans la première partie, constitue le récit primaire. Le texte est ainsi jalonné de repères topographiques : « Pasha, Quasba, Sadun, Tawfiq »
(p. 17) et le cheminement de lécriture, se trouve sans cesse métaphorisé par le nomadisme du corps marchant. Mais dans cette dérive soumise au seul principe de plaisir, cest surtout lérotisme qui guide la marche et qui, par son pouvoir de chaotisation, ouvre le récit aux extensions digressives. En effet, les principales analepses déterminées par les lieux renvoient à des expériences dordre sexuel auxquelles la mémoire confère une organisation de type sériel. La porte Bab alAsal conduit vers le hammam denfance, « spectacle indélébile, corps nus » (p. 16). La porte Bab Swiqa souvre sur lécole des filles et les « premiers amours brûlant, feux rougis » (p. 17), tandis que lHôpital Charles-Nicolle éveille le souvenir dune amante, Safia, dont le décès donna lieu à une étrange intervention de la laveuse. Pénétrant du doigt le vagin de la jeune morte, elle découvrit quelle était déflorée et entreprit de lui recoudre le sexe. Ce souvenir entraîne le rappel, sous forme dextension discursive, dune pratique des Nubiens plantant dans le vagin des femmes mortes une branche de palmier
Même les images pieuses que le narrateur contemple sur les façades des ruelles permettent une lecture érotique, principe de désordre dans la sérialité du référent sexuel, qui fait, ici encore, fonctionner le récit sur le mode turbulent de lattracteur étrange. Ainsi les représentations naïves dAdam et Eve, Joseph et Zuleyra ou encore Sidi Amor, Saint patron de Tunis : « corps nu fabulé par la croyance insistante et suppliante de la gente féminine»(p.26). Le rapport détourné entre la destination religieuse de ces images et leur réception érotique engendre, dans un discontinu textuel de plus en plus complexe, les séquences qui suivent. Cest tout dabord une inconnue voilée qui entraîne le narrateur dans un bouge au fond de la médina pour une brève aventure sexuelle . Dans cet épisode se trouvent enchâssés le souvenir des shaykh débauchés de la mosquée Zitûna et lévocation de lieux célèbres de prostitution, prétexte à une nouvelle extension narrative qui nous renvoie du bordel de Tunis, Sidi Abd-Allah Guich à lépoque coloniale, vers ceux de Tanger, Istambul, Paris, Chartres, jusquau Moyen-Atlas marocain où se déploie dans une autre ramification narrative le souvenir dune aventure érotique antérieure : la liaison avec Zineb
On voit à partir de ces exemples comment le texte de Meddeb fonctionne dune manière totalement fractale en faisant de la séance-digression un élément qui chaotise le récit tout en contribuant à lélaboration dun hybride narratif.
Cette chaotisation résulte de turbulences digressives que lon peut classer en trois catégories. Les digressions analeptiques simples sont le plus souvent des rétrospections qui obéissent au fonctionnement associatif du souvenir, établissant une conjonction ponctuelle entre un lieu perçu dans lactualité de la narration et le même lieu revisité par la mémoire à une époque antérieure. Lespace sert ici de lien entre les séquences comme pour lhistoire de Safia, générée par larrivée en face de lhôpital Charles-Nicolle. Les doubles digressions analeptiques sont des disjonctions à la fois spatiales et temporelles avec le récit primaire. Après lépisode érotique de linconnue de Tunis, une pipe de kif provoque limage de l « envolée ». Doù lévocation doiseaux qui, dans lexpérience du narrateur, renvoient à Venise, Tunis, Paris, Tanger, Le Caire, Marrakech, Tétouan
Les analepses enchâssées voient en outre linclusion de digressions dordre discursif, sur Attar et Le Colloque des oiseaux, dans la séquence de lenvolée, ou sur lhypocrisie religieuse, lors de la poursuite de linconnue. Dès lors, le récit soumis à une continuelle dérive analogique devient un totalement erratique.
La seconde partie du roman obéit au même dispositif avec un changement de perspective qui vient thématiser le chaos. En effet, au point de vue réaliste de la première partie succède un point de vue allégorique qui se dévoile dans lexcès même de la fiction, litinéraire dans la médina de Tunis devenant celui dune émeute païenne où se mêlent magie, nécromancie, transe du corps, libération sexuelle, dans une inversion généralisée des signes de la hiérarchie sociale.
Enfin, ultime procédure de discontinuité, le lieu de lécriture, révélé dans un des commentaires méta-textuels, nest pas Tunis, mais Paris. Cest donc une errance dans les rues de Paris qui suscite litinéraire dans Tunis, déterminant lui-même le parcours allégorique de lidole que les insurgés ont choisie comme emblème. En ce sens, Phantasia peut apparaître comme une suite de Talismano, dans la mesure où le lieu de lerrance et de la quête dAya, femme-métaphore, est essentiellement Paris. Cette superposition spatiale des points de vue dans laquelle Tunis sabîme dans Paris tout comme Paris sefface dans Tunis, sajoute au discontinu digressif du récit pour engendrer une écriture de lerrance que lon retrouve dans la syntaxe même de Meddeb. En effet, les deux caractéristiques majeures de sa pratique stylistique sont laccumulation et lincomplétude : accumulation de phrases nominales, de syntagmes flottants, de formes verbales semi-finies (infinitif et participe présent), annexant au passage des bribes de paroles, de dialogues dont les marques distinctives ont été effacées. Meddeb na quun outil de liaison syntaxique, lapposition, qui manifeste jusque dans la syntaxe le travail de lhétérogène. Tandis que lincomplétude apparaît dans lénonciation (inflation de la forme vide « à » + infinitif) mais également dans leffacement des déterminants, des prédicats, des pronoms relatifs, qui frappe la syntaxe de discontinuité, comme dans ce court extrait :
Course des pas, rue du musc, square, boucan et bagnoles, ça pue, pont, à traîner ailleurs leau dansant, tanguant, mille reflets du cur sur cette saumâtre peau deau que le soleil éclatant maltraite, à peine pierres dessous pont, les ondes répètent les lignes qui bougent. (p. 187)
La rhila arabe subit donc chez Meddeb, une transformation radicale qui fait du récit-itinéraire un dispositif de chaotisation en même temps quun hybride narratif. Si la maqama devient un principe de désordre et de turbulence qui, comme chez Butor, obéit au double principe de sérialité et de discontinuité, la mise en récit de lhétérogène traduit dans lopération même de métissage des formes, linterférence et la concurrence des discours qui, dans la bi-polarité Tunis/Paris, constituent le sujet post-colonial, louvrant à son propre chaos cest-à-dire à son altérité.
On trouverait, dans le roman francophone, bien dautres exemples de métissage générique. Edouard Glissant, par exemple, a raconté dans Sartorius (1999) lhistoire dun peuple imaginaire, les Batoutos, qui métaphorise non seulement le peuple créole des Antilles en qui lAfrique comme lOccident et lOrient se sont rendus invisibles, mais toute identité nomade fondée sur une généalogie de la trace et de lerrance. Or, pour ce roman, il choisit la « forme-palabre » où « désordre et emmêlement » figurent le partage oral de la parole doù naît lépopée des Batoutos. De même, chez Patrick Chamoiseau, (Texaco,1992) loralité populaire antillaise : le « fré » par où sexprime limaginaire collectif irrigue le récit de Marie-Sophie Laborieux, retranscrit par le « marqueur de paroles » dans un effet d «oraliture » où la « parlure » vient métisser la littérature
Mais limpureté, comme expression de lhétérogénéité de lêtre affecte aussi la langue décriture. En effet, si la notion de francophonie implique linguistiquement le travail dune langue étrangère à lintérieur du français, cette hétéroglossie peut prendre différents aspects selon le contexte dans lequel les langues ont été mises en présence.
A la période prémoderne de lespace francophone issu de la colonisation, correspond un bilinguisme imposé. Or, la langue maternelle reste le support fondamental de lidentité dans la mesure où elle structure non seulement le sujet individuel (ipse) jusque dans son inconscient, comme la montré Jacques Lacan, mais aussi le sujet collectif (idem) puisque, pour reprendre lanalyse dAndré Martinet : « A chaque langue correspond une organisation particulière des données de lexistence.». Dès lors, toute atteinte à la langue maternelle, toute mise en concurrence de cette langue dans un écart diglossique, sont ressentis comme une atteinte à lidentité. Doù le débat sur le biliguisme qui peut, selon les cas, être un élément denrichissement ou un facteur daliénation, situation que résume clairement Claude Hagège :
Il nest pas douteux que ceux dont le bilinguisme nest pas le produit dune situation familiale ou personnelle à symbolique de conflits et na donc pas dincidence fâcheuse sur la personnalité, y puisent un enrichissement intellectuel et un élargissement culturel.
Il en va tout autrement lorsque les deux langues parlées ont vocation intenationale et que les usagers de lune constituent un ensemble plus nombreux et économiquement plus puissant que ceux de lautre. Dans ce cas le bilinguisme apparaît comme un danger redoutable pour la langue la moins favorisée.
Lorsque lacculturation fonctionne, à travers lécole coloniale notamment, cette blessure se trouve anesthésiée par la puissance même du désir didentification à lautre. Kateb Yacine nous raconte dans Nedjma comment Mustapha, amoureux de la maîtresse française, na quune idée en tête : devenir le meilleur de la classe pour quelle le remarque. Dans leur effort pour maîtriser la langue étrangère les écrivains francophones de la première génération ont donc souvent écrit dans un français académique, très respectueux des règles. Et lorsquun élément de la langue maternelle affleure, il est toujours différencié graphiquement par litalique et traduit soit en contexte, soit en note, dans un effet de folklorisation de la culture indigène qui rejoint la pratique exotique décrivains comme Loti, par exemple. Ainsi ces quelques lignes, au début de La Boîte à merveilles, dAhmed Sefrioui :
Nous habitions Dar Chouafa, la maison de la voyante (
) Adepte de la confrérie des Gnaouas (gens de Guinée) elle soffrait une fois par mois, une séance de musique et de danse nègres.
Plus loin cest le mot haïk qui fait lobjet dune explication et ce lexique arabe, traîté comme une matière allogène, se trouve repris sous forme de glossaire à la fin du roman.
La prise de conscience de ce mode dacculturation qui transforme lindigénité en altérité aboutit à la remise en cause de la langue française dans la phase expérimentaliste de la modernité. Car la « guérilla linguistique » reste avant tout larme décrivains formés à lécole coloniale qui ne peuvent écrire ni dans la langue maternelle, lorsquil sagit dune langue orale (comme larabe dialectal ou le berbère), ni dans la langue nationale, comme larabe classique quils nont pas appris. Cest donc pour ne pas se laisser prendre au leurre des valeurs articulées par la langue imposée quils cherchent à la subvertir. Mais cette violence dirigée contre lordre logique du discours ne sattaque en fait quà la norme syntaxique du français scolaire contraint de prendre en charge des formes délirantes de monologue et des structures imprécatives. Doù limportance de la syncope comme figure syntaxique et de lenflure métaphorique, qui retournent en prose poétique le discours narratif comme dans cet extrait du premier récit dAbdellatif Laâbi :
Mon épilepsie me prend par la langue. Le mot à facettes de rasoir. Il sexpulse seul et va tramer des complots.
Ce nest pas ma faute si je refuse dêtre cadavre.
La muraille bouge. Des portails pour changer de races, confessions, classes. Pustules de tuiles, triques et tôles. Géométries asphaltiques. Pour mieux séparer.
Jaborde la trappe.
Lentrée du texte francophone dans la postmodernité, au-delà de la politique linguistique hésitante des états post-coloniaux, se traduit par la valorisation dun bilinguisme qui ne sexprime plus sur le mode du déchirement mais sur celui de louverture du sujet à sa propre altérité. Cest Abdelkebir Khatibi qui, le premier, a découvert en lui la dynamique créatrice du bilinguisme, au point den faire la matière même de son uvre. Refusant le dualisme franco-arabe avec ses clivages et ses frustrations, il a dabord cherché à déconstruire lopposition entre les deux cultures en pratiquant la « pensée-autre » et la « double critique » qui imposent une conception rhizomique de lidentité considérée non plus comme une donnée inaltérable du passé mais comme une articulation de traces toujours en devenir. Transposé au plan de la langue décriture, le refus du dualisme comme mode didentification par opposition binaire débouche sur une notion fondamentale dans lesthétique de Khatibi : celle de « bi-langue ». Entre larabe et le français, la bi-langue, comme la très bien montré Reda Bensmaïa, ce nest pas le mélange entropique des deux idiomes mais une langue intervallaire où larabe habite le français de manière palimpsestique tout comme le français travaille larabe, avec cette part dintraduisible qui désigne les lieux de creusement dune double altérité sur laquelle se construit le sujet. Cest tout lenjeu dun roman comme Amour bilingue qui développe, du traduisible à lindicible, lallégorie de la bi-langue dans la relation amoureuse entre un narrateur arabe et sa partenaire française :
Peut-être aimait-il en elle deux femmes, celle qui vivait dans leur langue commune, et lautre, cette autre quil habitait dans la bi-langue. Où étaient-ils donc dans le regard, lélan, le désir mutuels ?
Ce nétait pas une symétrie de lun à lautre, un vis-à-vis vertical et parallèle, mais une sorte dinversion, la permutation dun amour intraduisible, à traduire sans répit. Lintraduisible ! passion de tout amour, quand le désir tombe dans loubli de soi séparé.
Permutation permanente. Il lavait mieux compris à partir dune petite désorientation, le jour où, attendant à Orly lappel du départ, il narrivait pas à lire à travers la vitre le mot « Sud », vu de dos. En linversant, il saperçut quil lavait lu de droite à gauche, comme dans lalphabet arabe sa première graphie. Il ne pouvait mettre ce mot à lendroit quen passant par la direction de sa langue maternelle.
Cette expérience de dés-orientation illustre de manière concrète le vertige de la bi-langue, espace verbal de lentre-deux où le sujet découvre, dans ce renvoi constant dune langue à lautre, le principe même dune jouissance androgyne.
Le même type d exploration amoureuse de lécart entre les langues trouve également une forme de métaphorisation dans un roman dAssia Djebar, Les Nuits de Strasbourg, où pendant neuf nuits Thelja, lAlgérienne, va explorer avec son amant français tous les possibles érotiques dun amour vécu comme expérience fusionnelle dans la langue de lautre. Car lintensité même de son désir vient de ce quil sénonce en français, comme si elle accédait par là au plus intime de la langue autrefois haïe (son père exécuté par larmée française dans les maquis algériens). Et, symétriquement, le désir de François tire sa force du fait que les mots de lamour, dans sa propre langue, sont dits par lamante étrangère dont le français, traversé par ces langues inconnues que sont pour lui larabe et le berbère, devient le lieu de la caresse de lautre. Ainsi les mots se transforment en doigts qui palpent et embrasent le corps aimé comme ce nom qui, dune manière performative, désigne la « datte », le fruit denfance de Thelja, quelle nomme en arabe, deglet en nour : « doigt de lumière »
Abdelwahab Meddeb ira plus loin encore, croisant dans Phantasia allotopies et hétéroglossie, lorsquil remonte sa « double généalogie » à partir du Coran qui souvre sur la sourate de La Génisse par les trois lettres « alef, lâm, mîm ». Et la rêverie philologique, issue de lincipit coranique, renvoie le narrateur vers Sumer, de sorte quà lalphabet arabe succèdent quatre lignes décriture cunéiforme qui rejettent dans un impensable recul du temps lénigme de lorigine. Mais le vol de Tunis à Orly dans son pouvoir de zapping plonge le voyageur entre deux rives dans un discontinu mental où toutes les langues se cotoient et interfèrent : idéogrammes chinois, citations en arabe de Bistami ou de Hallâj, prescription du décalogue hébraïque, dont la double étrangeté graphique et linguistique voisine avec des éléments ditalien ou dancien français.
De la bi-langue comme intervalle de jouissance entre lidiome maternel et la langue étrangère au babélisme qui ouvre le français à un espace multi-langue, le texte francophone construit donc une langue métisse où se révèle lhétérogénéité du sujet bilingue. Mais il existe dautres dispositifs de métissage linguistique qui vont de la mise en récit du « code switching » à la production dun « code mixing » que Patrick Chamoiseau appelle interlecte.
Le code-switching ou alternance codique, désigne cette faculté propre au sujet bilingue de passer dune langue à lautre au cours du même acte de communication en fonction du contexte de léchange verbal. Si la modernité du roman québécois sest manifestée au plan linguistique par lentrée sur la scène littéraire du joual (Michel Tremblay) car cet argot populaire représentait la forme vernaculaire de lidentité francophone du Québec, la postmodernité accorde une place plus importante à langlo-américain, langue de laltérité, longtemps combattue, mais qui exprime la dimension américaine du sujet québécois. Cest cette dimension qui travaille lécriture de romanciers comme Réjean Ducharme (LHiver de force, 1973), Jacques Poulin (Volkswagen blues, 1984) ou Jacques Godbout (Une histoire américaine, 1986).
Arrêtons-nous sur Volswagen blues contruit sur le modèle du road-movie où un écrivain québécois prénommé Jack et une amie de rencontre, Pitsémine, surnommée la Grande Sauterelle, vont traverser le continent américain de Gaspé, lieu symbolique du débarquement de Jacques Cartier, jusquà San-Francisco, ville pluri-ethnique marquée par le souvenir de la Beat-Generation. Pitsémine qui souffre de son métissage car elle est de mère indienne (montagnaise) va découvrir au cours de cette équipée, où se révèle lhistoire de lAmérique, que son identité métisse est précisément ce qui fait delle un sujet du Nouveau Monde, tout comme Jack, qui reconnaît que toute revendication dune quelconque pureté ethnique est un leurre. Bien des canadiens francophones, « voyageurs » et « coureurs des bois » ont épousé des indiennes et engendré cette culture métisse des plaines (Manitoba et Saskatchewan) avec sa langue composite, le mitchif (métis) dont le syntagme nominal dérive du français tandis que le syntagme verbal sapparente au Cree.
Pour exprimer ce métissage ethnique qui fonde linter-culture américaine, un tel roman mobilise au moins six langues : le français américanisé du récit, avec le choix de la simplicité, de la concision et le refus de tout effet rhétorique ; le français québécois, avec ses expressions idiomatiques comme « sacre ton camp » ; le joual qui remplace par le mot « chums » le français « copains » et aussi langlo-américain, lamérindien et le chinois (le chat de Pitsémine sappelle Chop Suey)
Mais surtout, linteraction verbale est ici traitée sur le mode de lalternance codique dans un inter-continent où langlais se trouve en contact avec de nombreuses autres langues. Ainsi, dans cet exemple :
Quelquun faisait du stop. Un homme. Cheveux blancs. Un sac sur le dos
Non, pas un sac : une grosse toile enroulée.
Jack regarda la fille pour voir si elle était daccord. Elle fit signe que oui et il arrêta le Volks à la hauteur du vieil homme.
Howdy ! fit le vieux.
Howdy ! fit la Grande Sauterelle.
Elle cherchait à imiter laccent traînant de lOuest. Son imitation ne fut pas très réussie, car le vieux demanda :
Youre from the East, arent you ?
Yes, dit-elle.
From Québec, dit Jack.
Je parle français, dit le vieux.
Allez-vous loin ? demanda la fille en ouvrant la portière
En Orégon.
On va jusquà Fort Hall, dit Jack. Cest pas bien loin, mais vous pouvez monter si ça vous convient..
Merci beaucoup. Ça va reposer mes vieilles jambes, dit lhomme, qui navait quun léger accent.
Ce passage met en évidence un bilinguisme de type fonctionnel, dans un contexte non diglossique où lalternance codique répond à une situation de communication qui nest pas idéologisée. Le vieux salue en vernaculaire américain (« howdy »), la Grande Sauterelle réplique dans la même langue, entrant dans le code « eux » pour pouvoir communiquer et par courtoisie, cest pourquoi elle cherche à imiter laccent de lOuest américain. Mais le vieux comprend à sa manière de parler quelle nest pas dici, elle nentre pas dans le code « nous ». Il pense alors quelle vient de lEst, région plus francophone, ce que laisse entendre son accent. Pitsémine répond par laffirmative, toujours en anglais et Jack surenchérit : « from Québec », confirmant son identité. Le vieux change alors de langue et utilise le français quil connaît, pour entrer dans leur code (le code « nous » des deux Québécois). Seul son « très léger accent » révèle alors son appartenance au code « eux »
Cette rencontre avec le vieux « rambler », nomade interculturel, montre bien comment lhétéroglossie, sous la forme de lalternance codique traduit ici lidentité composite du francophone américain.
Le roman maghrébin de langue française présente également des exemples dalternance codique dans un contexte plus diglossique où larabe dialectal se trouve déjà saturé de mots ou dexpressions françaises. Un écrivain judéo-marocain comme Edmond Amran El Maleh a su rendre par la technique du discours indirect libre cette pratique vernaculaire qui mêle le français à larabe, en inversant les codes linguistiques :
Cette année là Baba venait douvrir son salon à Agadir. Cétait Adolfo Moya qui lui avait appris le métier. Jusque là, il se rendait à domicile avec sa mallette à soufflet, des ciseaux, une tondeuse, un rasoir et un peigne. Ihsra, ihsra ! Mchat el yam ! tqada dak che ! Où et ce temps ? Tout cela est fini.
(
) Quest-ce que tu es toi, ould essouk, un voyou, un parvenu, Ihsra ! daba chouf, tu vas voir !
Mais lalternance codique renvoie ici, dans une perspective critique, à lépoque dun Maroc pluri-ethnique où Juifs, Arabes et français pouvaient cohabiter. Driss Chraïbi par le caractère parodique de son écriture se rapproche davantage de lesprit postmoderne lorsquil accomplit lexploit de faire entendre dans la langue française léquivalent du dialecte marocain dans lequel sexpriment deux fonctionnaires de police venus enquêter en pays berbère. Ainsi, dans cette réponse à linterrogatoire de linspecteur :
Ah ! bien, dit le paysan. Wakhkha, daccord. Toutes choses sont possibles avec laide de Dieu.
le redoublement graphique de la consonne kh met en relief laccentuation du R guttural de Wakha. Par contre la formule religieuse qui termine la phrase est une adaptation française de lexpression inch Allah
Dans un autre passage, cette même formule est transcrite en arabe dans le discours de linspecteur Ali, parmi dautres éléments lexicaux que la transcription en caractères latins rend imprononçables dans la langue française :
Quand tu reviendras parmi nous sur cette montagne de primitifs, un de ces jours, incha Allah, je te ferai un plat de hargma
ou de hhliî, de la viande séchée au soleil, tu sais bien. (p. 144)
Un autre interrogatoire seffectue dans un français corrompu qui attire la réprobation du paysan, étonné dentendre les policiers marocains converser en roumi :
- Di menu fretin di rien di tout, chif ! continua linspecteur très vite. Sardine, sardine pourrite
Toi, li gros poisson, li malabar, voyons ! Sacré dEtat ! (p. 121)
Dans leur variété même, ces emplois de lalternance codique en régime narratif illustrent lhybridation quopère le texte francophone dans son procès dhétérogénéisation de lécriture. Mais le métissage linguistique atteint sa forme la plus achevée dans la mise en uvre de linterlecte.
Pour comprendre ce quest linterlecte, par rapport à la bi-langue, il faut revenir à Edouard Glissant qui, le premier a cherché à comprendre la culture caraïbe hors de lopposition Europe-Afrique. Pour lui, lélément fondateur de lantillanité cest le procès de créolisation qui détermine le caractère composite de lidentité caraïbe. Il en formule ainsi le principe :
Ce qui se passe dans la Caraïbe pendant trois siècles, cest littéralement ceci : une rencontre déléments culturels venus dhorizons absolument divers et qui réellement se créolisent, qui réellement simbriquent et se confondent lun dans lautre pour donner quelque chose dabsolument imprévisible, dabsolument nouveau et qui est la réalité créole.
Pour que la créolisation réussisse, il faut un certain nombre de conditions : léquivalence en valeur des éléments hétérogènes mis en contact, limprévisibilité du résultat et linsularité, qui fait de la double clôture de lîle et de lespace plantationnaire le laboratoire privilégié du processus. Si la créolisation aboutit à la création dune culture composite qui constitue une sorte de modèle réduit dune globalisation non entropique où les identités-racine sont en voie de régression, la langue créole met en uvre la même dynamique :
Les créoles proviennent du heurt, de la consomption, de la consumation réciproque déléments linguistiques absolument hétérogènes au départ les uns aux autres, avec une résultante imprévisible.
Ainsi le créole antillais résulte-t-il de la fusion de parlers normands et bretons du XVIIème siècle, déjà fortement dérivés du français, avec une syntaxe dorigine africaine. Et cette langue vernaculaire a été pendant longtemps porteuse de la la mémoire et de loralité du peuple antillais contre le français, dans un clivage diglossique caractéristique des sociétés post-coloniales.
Avec le manifeste signé conjointement par Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant en 1989, la créolité devient non seulement lexpression de lêtre culturel antillais mais la revendication, dans le sillage de Victor Segalen, du principe de diversalité contre la pensée de lunique qui reste la tentation fondamentale de toute référence à luniversel. La créolité se définit dès lors comme la conscience non totalitaire dune diversité préservée. Et Patrick Chamoiseau en appelle à lintempérie omniphone contre « la peste de lUn ». Le discours antillais en défendant les principes darchipélité, de diversalité, de réalité-rhizome, sinscrit donc fortement dans la postmodernité et lon nest guère étonné de trouver dans les essais dEdouard Glissant des références au « principe dincertitude qui régit le métissage des cultures » ou à la « nature fractale » des « comportements humains » au sein du « Chaos-Monde ».
Mais le mouvement de la créolité met également en uvre une poétique qui revendique lhybridation des formes narratives par loralité. Ainsi, comme nous lavons vu, le conte créole sert-il de modèle à des romans comme ceux de Patrick Chamoiseau (Solibo Magnifique1988), Raphaël Confiant (Le Nègre et lamiral, 1988) ou Ernest Pépin (Tambour-babel) et Maryse Condé elle-même utilise le réalisme magique dun narrateur, héritier du « tireur de contes » dans Traversée de la mangrove (1984).
Toutefois cest le travail sur la langue qui fait aujourdhui lintérêt des expériences décriture de larchipel caraïbe. En effet, si la possibilité décrire en langue créole coexiste à celle décrire en français, comme lont montré les romanciers haïtien Frankétienne (Dézafi, 1975) ou le Martiniquais Raphaël Confiant (Jou Baré, 1976 ; Bitako-A, 1986), le principe de co-énonciation qui régit le contrat de lecture du roman francophone dont le public appartient à deux cultures différentes, implique plutôt une interaction entre les deux langues que les écrivains de la créolité ont appelé interlecte pour se différencier de linterlangue davantage liée aux problèmes de la traduction. Chez Patrick Chamoiseau ce croisement linguistique entre créole et français, dans un roman comme Texaco, par exemple, donne à la langue française un véritabe imaginaire antillais. On peut en prendre pour exemple le début du chapitre « Temps de paille » où la conteuse-narratrice remonte aux origines de lhistoire du quartier populaire de Texaco, menacé par un projet de voie rapide. En voici les premières lignes :
A beau dire à beau faire, la vie ne se mesure jamais à laune de ses douleurs. Ainsi, moi-même Marie-Sophie Laborieux, malgré leau de mes larmes, jai toujours vu le monde dessous la bonne lumière. Mais combien de malheureux ont tué autour de moi lexistence de leur corps ?
Dans ce chapitre, comme dans tout le roman, non seulement la translittération dun vocabulaire créole, qui reste toutefois très minoritaire, pose en arrière plan la présence de la langue maternelle (rouclaient, dégras, pians, bagasse..), mais la transposition de loralité populaire avec ses phénomènes de concrétisation (« galoper du cur sur les grands sentiments » pour : ne pas tomber dans le désespoir, « le pays dAvant » pour lAfrique), ses expressions proverbiales (« la vie ne se mesure jamais à laulne de ses douleurs ») ou ses métaphores emphatiques (« leau de mes larmes », « cette chaux de douleur »), contribue à la mise en uvre dun véritable code-mixing (ou mélange de codes) qui fait de linterlecte un double processus de créolisation. Ainsi, dans les phénomènes dellipse (« A beau dire à beau faire »), dagglutination (« len-ville », « plus-de-force-lesclavage ») ou de dérivation (« paroler »), le vernaculaire antillais vient créoliser le français tout en se transformant lui-même, en un post-créole, langue composite décriture.
Au-delà de la bi-langue, langue de lentre-deux et des modalités dinterférence de lalternance codique, linterlecte institue donc une écriture du diversel où français et créole sinterpénètrent totalement pour produire un langage nouveau, capable de signifier la réalité hétérogène et discontinue du Chaos-monde :
La créolité nest pas monolingue. Elle nest pas non plus dun multilinguisme à compartiments étanches. Son domaine cest le langage. Son apétit : toutes les langues du monde. Le jeu entre plusieurs langues (leurs lieux de frottements et dinteractions) est un vertige polysémique.
On voit à quel point le roman francophone opère un véritable décentrement en opposant à la conception unitaire et totalisante de lidentité-racine, la vision rhizomique dune hétérogénéité radicale de lêtre. Par lutilisation de dispositifs de métissage liés à un contexte bilingue ou plurilingue, le roman francophone ouvre ainsi une voie spécifique au récit postmoderne tout en offrant de la globalisation qui bouleverse les échanges interculturels un modèle alternatif à luniformation entropique où nous entraînerait toute régression vers lUnique. Cest en ce sens que Jean-Marc Moura, par exemple, fait du roman francophone une « exploration critique de notre (post-)modernité », la parenthèse, révélant une fois de plus lincertitude la critique contemporaine quant à lemploi du terme.
: « Réécrire la modernité », Les cahiers de philosophie, N°5, 1988, P. 64.
: LAprès libéralisme. Essai sur un système-monde à réinventer, Paris, éd. de lAube, 1999, p. 93.
: Cf. Michel Chaillou in Poésie, N°41, 1987.
: Paris, P.O.L., 1995.
: Les Lettres françaises, , juin 1995.
: « Pour un nouvel imaginaire », LInfini, N°19, été 1987, Où en est la littérature ?, P. 8.
: Champ-Vallon, 1993.
: Paris, Hachette, 1999, coll. Hachette Supérieur.
: Ibid., p. 128. De même, dans la seconde édition dun ouvrage destiné au premier cycle universitaire : Le Roman, sous la direction de Colette Becker, Bréal, 2000, Francine Dugast, tout en critiquant la notion de « minimalisme », ne trouve guère déquivalent pour évoquer en quelques pages, ces romans qui vont de l art du « ténu » (J.-P. Toussaint, C. Oster) aux « écritures paroxystiques » (M. Houellebecq, M. Darrieussecq)
: Les cinq paradoxes de la modernité, Paris, Le Seuil, 1990, p. 146.
: « Le Post-moderne et la Chimère » in Postmoderne. Les termes dun usage, Les Cahiers de philosophie, N°6, 1988, p. 166.
: Le Monde, 6 octobre 1995.
: Le Monde, 28 janvier 1998.
: La Croix, 1997.
: Paris, Flammarion, 1998.
: « La Barbarie postmoderne », collectif Les Mots sont importants, internet, WWW. Ornitho.org./Imsi
: « De lordure en littérature », Le Monde, 10 octobre 1998.
: « Une nouvelle tendance en littérature », Le Monde, 3 octobre 1998.
: « Littérature et bien-pensance », Le Monde, 11 novembre 1998. Autres contributions à ce débat : Marc Petit, « Nouvelle tendance et vieux démons », Le Monde, 10 octobre 1998 ; Philippe Di Folco, « Résister, encore et toujours », Le Monde, 10 octobre 1998 ; Dominique Noguez, « La Rage de ne pas lire », Le Monde, 29 octobre 1998.
: Cf. Postmodernité et écriture narrative dans lEspagne contemporaine, textes réunis par Georges Tyras, Grenoble, Cerhius, 1996, The Postmodern history reader, édited by Keith Jenkins, London and New-York, Routledge, 1997.
: « Le Schibboleth des années quatre-vingt ? » in Les Cahiers de philosophie, Postmoderne : les termes dun usage, op. cit., p. 53.
: Paris, Editions de Minuit, 1979.
: Edmond Cros : De lengendrement des formes, Montpellier, Editions du C.E.R.S., 1990, p. 4.
: L « idéosème » désigne la relation entre larticulation sémiotique, extérieure au texte et larticulation discursive, interne au texte.
: « Ayant eu à trouver dans le plus grand isolement des solutions à toutes ces questions, ils ont dû, seuls, tracer leur chemin au moment même où la société ultralibérale était en train de se mettre en place, avec toutes les régressions sociales et culturelles qui laccompagnent depuis les années 80. Certains ont erré, dautres ont régressé, dautres ont évacué les questions, dautres les ont perverties pour pour sadapter, dautres ont inventé des solutions singulières, peu visibles en labsence de repères. » (« La Barbarie postmoderne », op. cit.)
: « Posmodernimus : Ein Begriffsgeschichtlichter Überblick », Amerikastudien, vol. 22, N°1, 1977.
: « Le Post-modernisme américain », Tel Quel, N° 71-73, 1977.
: Cf. John Barth : « La Littérature du renouvellement. La fiction postmoderniste », Poétique, N°48, novembre 1981.
: Ihab Hassan : The Dismemberment of Orphéous : Toward a Postmodern literature, Madison, The University of Winsconsin Press, 1982, traduction française, Paris, Robert Laffont, 1985.
Linda Hutcheon : The Poetics of Postmodernism, New-York, Routledge, 1988.
: New-York, Rizzoli, 1977, traduction française : Le Langage de lArchitecture Post-Moderne, Paris, Denoël, 1985.
: Op. cit.
: Modernité Modernité, Paris, éd. Verdier, 1988, Gallimard, folio-essais, 1993, P. 36.
: Ibid., P. 263.
: « Est-il nécessaire d « expliquer le postmodern(ism)e aux enfants » ? in Postmodernismes. Poïesis des Amériques, Ethos des Europes, Etudes Littéraires, Université Laval, vol. 27, N°1, été 1994, P. 20.
: Ibid.
: « La Modernité dans la tradition littéraire et la conscience daujourdhui » in Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978.
: « La modernité triomphante » in Critique de la modernité, Arthème Fayard, 1992, P. 44.
: Le Postmodernisme expliqué aux enfants, Paris, Galilée, 1988, P. 117.
: Dialectique : « mouvement de la pensée qui progresse vers une synthèse en sefforçant continuellement de résoudre les oppositions entre chaque thèse et son antithèse » in J. Dubois et coll. : Le Dictionnaire du français contemporain, Paris, Larousse, P. 375.
: Cf. Les cinq paradoxes de la modernité, op. cit., P. 163.
: LImpureté, Paris, Grasset et Fasquelle, 1985, P. 13.
: « Le Déclin des avant-gardes : la postmodernité » in Homo Aestheticus, Paris, Grasset et fasquelle, 1990, éd. Le Livre de poche, P. 274.
: La Fin de la modernité, op. cit., p. 170.
: Homo Aestheticus, op. cit., P. 329.
: Non-Lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Le Seuil, 1992, coll. La Librairie du XXème siècle, p. 36.
: La Condition postmoderne, op. cit., P. 7.
: La Fin de la modernité, op. cit., p. 172.
: Les Archipels de la Différence, Paris, éditions du félin, 1989.
: Cf. LEcriture et la Différence, Paris, Le Seuil, 1967, Marges de la philosophie, Paris, éd. de Minuit, 1972, La Dissémination, Paris, Le Seuil, 1972.
: Cf. Le Différend, Paris, éd. de Minuit, 1983.
: Paris, gallimard, 1990 et 1996.
: Cf. Différence et Répétition, Paris, P.U.F., 1968, Le Pli, Paris, éd. de Minuit, .Avec F. Guattari, Mille plateaux, Paris, éd. de Minuit,
: Cf. Les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966, LArchéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, Histoire de la folie à lâge classique, Paris, Gallimard, 1972, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.
: Pensée qui se manifeste dès le début du siècle avec Victor Segalen, notamment
Cf. Marc Gontard : La Chine de Victor Segalen, Paris, P.U.F., 2000.
: La Fin de la modernité, Paris, Le Seuil, 1987 (pour la traduction).
: LImpureté, op. cit., P. 18.
: Paris, P.U.F., 1990.
: Modernité Modernité, op. cit., P. 227, 295.
: Paris, LHarmattan, 1990.
: Jürgen Habermas : « La Modernité : un projet inachevé », Critique, N° 418, 1981.
Jean-François Lyotard : « Réponse à la question : quest-ce que la postmoderne ? », Critique, N° 418, 1982.
Richard Rorty : « Habermas, Lyotard et la postmodernité », Critique, N° 442, 1984.
: J.-F. Lyotard : « Réécrire la Modernité », Les Cahiers de philosophie, N°5, 1988, « La posmodernité nest pas un âge nouveau, cest la réécriture de quelques traits revendiqués par la modernité, et dabord de sa prétention à fonder sa légitimité sur le projet démancipation de lhumanité tout entière par la science et la technique. » p. 202.
: Les Contradictions culturelles du capitalisme, Paris, P.U.F., 1976.
: « Habermas, Lyotard et la postmodernité », op. cit.
: Le Champ de bataille post-moderne/néo-moderne, op. cit., P. 76.
: Homo Aestheticus, op. cit., P. 330.
: La Trahison des Lumières. Enquête sur le désarroi contemporain, Paris, Le Seuil, 1995.
: Modernité Modernité, op. cit., P. 233.
: LImpureté, op. cit., P. 19.
: Le Champ de bataille post-moderne/néo-moderne, op. cit., P. 17-18.
: J.-F. Lyotard : « Réécrire la modernité », op. cit., P. 202.
: Non-Lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, op. cit., p. 38-39.
: Ibid., p. 49.
: Ibid., p. 43.
: Presses universitaires de Rennes, 1995.
: Paris, Méridiens-Klincksieck, 1988.
: Paris, Fayard, 1992.
: Littérature, N°77, 1990.
: RHLF, N°4-5, 1991.
: Littérature, N° 92, 1993.
: Physique quantique et représentation du monde, Paris, Le Seuil, 1992, coll. Points Sciences.
: « Laltérité mise en perspective, une altérité disruptive, se jouant à linfini des synthèses et des unités, se répand dans lespace nomadique des archipels, au point que le recours à une logique na plus guère de sens. » in Les Archipels de la Différence, op. cit., P. 104.
: Cf. Le Monolinguisme de lautre, Paris, Galilée, 1996.
: Paris, éd. Galilée, 1987.
: Paris, Arthème Fayard, 1988.
: Paris, Le Seuil, 1989.
: Paris, Le Seuil, 1990.
: Paris, Descartes & Cie, 1994.
: Du grec krinen : « juger, décider », désigne une phase grave, décisive, de la maladie où la mort est impliquée soit comme terme, soit comme retour à la vie dans un processus mortel.
: Sympômes que traduit bien le titre du roman de Michel Houellebecq : Extension du domaine de la lutte,
: Numéro spécial des Dossiers et documents du « Monde » : « Bilan économique et social 1994 ».
: La Transparence du mal. Essai sur les phénomènes extrêmes, Paris, Galilée, 1990, p. 41.
: « Lexique médical, vocabulaire dramatique, métaphore politique : la notion de crise au XVIIIè siècle en France » in Textuel, Université de Paris 7, S.T.D., N° 19, 1987, Dire la crise/Penser la crise, p. 10.
: Ibid. , p. 15.
: Le Temps des tribus, Paris, Méridien-Klincksieck, 1988, P. 67.
: Les Trente glorieuses ou La révolution invisible, Paris, Fayard, 1979.
: La Transparence du mal, op. cit., p. 11.
: « La modernité en crise » in Critique de la modernité, op. cit., p. 119.
: Ibid., p. 233.
: Vers la société post-industrielle, Paris, Robert Laffont, 1976.
: Ibid., p. 176.
: LAprès libéralisme. Essai sur un système-monde à réinventer, Paris, éd. de lAube, 1999, p.9.
: Ibid., p. 10.
: Ibid., p. 100.
: Ibid., p. 45.
: Ibid, p. 63.
: Cependant, sil savère finalement que « désintégration » soit un terme plus exact que « révolution » pour décrire tout linconnu de ce qui se déroule actuellement sous nos yeux, quelle posture, quel positionnement politiques devrions-nous alors adopter. Ibid., p. 18. Cest nous qui soulignons.
: Ibid., p. 189.
: Paris, Françoise Bourin, 1991.
: La Trahison des lumières, op. cit., p. 68.
: Gilles Lipovetsky : Le Crépuscule du devoir. LEthique indolore des nouveaux temps démocratiques, Paris, Gallimard, 1992.
: Le Nouveau Moyen-âge, Paris, Gallimard, 1993, p. 15.
: Ibid., p. 10.
: LAprès libéralisme, op. cit., p. 208.
: La Condition postmoderne, op. cit., p. 88.
: LAprès libéralisme, op. cit., p. 208.
: Physique quantique et représentation du monde, Paris, Le Seuil, 1992, coll. Points Sciences, p. 30. La publication des travaux dans les collections grand-public, témoignent de ce décalage : W. Heisenberg, La Nature dans la physique contemporaine, Paris, Gallimard, 1962, coll. Idées, Gilles Cohen-Tannoudji et Michel Spiro, La Matière-espace-temps, Paris, éd. Folio, 1990.
: Ibid., p. 33.
: Ibid, p. 69.
: La Condition postmoderne, op. cit., p. 94.
: Paris, éd. de Minuit, 1992, p. 110.
: Cf. James Gleick : La Théorie du chaos. Vers une nouvelle science, Paris, Albin Michel, 1989, Pierre Gilles de Gennes (sous la direction de ) : LOrdre du chaos, Paris, Belin, 1989, David Ruelle : Hasard et chaos, Paris, Odile Jacob, 1991.
: Cité par James Gleick : La Théorie du chaos, op. cit., p. 21.
: Ibid., p. 24.
: Les Objets fractals, Paris, Flammarion, 1985, 1984, 1989.
: « Se dit dune figure géométrique ou dun objet naturel qui combine les caractères que voici :
Ses parties ont la même forme ou la même structure que le tout, à ceci près quelles sont à une échelle différente et peuvent être légèrement déformées.
Sa forme est, soit extrêmement irrégulière, soit extrêmement ininterrompue ou fragmentée, et le reste, quelle que soit léchelle dexamen.
Il contient des « éléments distinctifs » dont les échelles sont très variées et couvrent une très large gamme. » in Les Objets fractals, suivi de Survol du langage fractal, 3ème édition, Flammarion, 1989, p. 154.
: Ibid., p. 127.
: Stabilité structurelle et morphogénèse, Paris, Ediscience, 1972, Paraboles et catastrophes, Paris, Flammarion, 1980. Notons la tentative de Jean Petitot dappliquer à la sémiologie la théorie des catastrophes : Morphogénèse du sens, Paris, P.U.F., 1985.
: Cf. dans Introduction à une poétique du Divers, op. cit. , la référence à Heisenberg, p. 75, à la théorie du chaos et à la notion dimprédictibilité, p. 85.
: « On peut se poser scientifiquement (
) des questions comme celles-ci : quelle est la longueur de la côte bretonne ? Mais si on veut être scrupuleux, en allant de cap en cap, de caillou en caillou, on constate quil ny a pas de réponse définitive. » in Une apocalypse tranquille, Paris, Grasset, 1985, p. 217.
: Cf. « Le Manifeste chaoticiste » in Atlantica, Paris, Grasset, 1986.
: Critique de la modernité : « Naissance du Sujet », op. cit., p. 268.
: Cf. Julia Kristeva : Etrangers à nous-mêmes, op. cit., p. 252.
: Homo hierarchicus, Paris, Gallimard, 1966.
: LEre du vide. Essai sur lindidualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983, coll. folio essais, 1993, p. 20.
: Ibid., p. 10.
: On peut illustrer ce « retrait » par un passage de Paul Virilo où il rapporte ce quAlain Bombard, qui avait traversé lAtlantique en naufragé volontaire, pense de lexploit de Gérard DAboville, an 1991 : « La principale différence avec la traversée que jai effectuée se situe au niveau de la motivation. En ce qui me concerne, je voulais prouver que les naufragés peuvent suivivre en mer. Abandonner signifiait que lon ne pouvait pas y parvenir et cela concernait beaucoup de gens
Par contre la motivation de Gérard dAboville est uniquement personnelle, son périple de 10 000 kilomètres à laviron est un exploit purement sportif, presquinhumain qui représente une limite. » En effet, dAboville déclare à son arrivée : « Ce que jai fait ne sert à rien, mais je lai réussi
maintenant, cest le vide, je ne sais plus quoi faire de cette vie que jai gagnée. » Et Virilio ajoute que « lexploit de Bombard était le reflet dune société solidaire » tandis que celui de dAboville est « si intime que personne en fin de compte, ne saurait le comprendre. », in Un paysage dévénements, Paris, Galilée, 1996, p. 84-87.
: La Trahison des Lumières, op. cit., p. 181-182.
: Ibid., p. 184.
: Op. cit., p. 268.
: Ibid.
: Cf. Marc Gontard : Le Moi étrange. Littérature marocaine de langue française, Paris, LHarmattan, 1993.
: Sur lopposition entre identité-idem et identité-ipse, voir Paul Ricoeur : Soi-même comme un autre, op. cit.
: « Les représentations de laltérité intime, dans les systèmes quétudie lethnologie, en situent la nécessité au cur même de lindividualité, interdisant du même coup de dissocier la question de lidentité collective de celle de lidentité individuelle.» in Non-Lieux, op. cit., p. 29-30.
: Cf. Essai sur lExotisme
: LEre du vide, op. cit., p. 43.
: « Nous vivons lère du « groupisme », celle de la constitution de groupes défensifs, dont chacun revendique une identité propre autour de laquelle il tisse u réseau de solidarité, grâce auquel il luttera pour la survie aux côtés mais aussi en concurrence avec- dautres groupes semblables. » in LAprès libéralisme, op. cit., p. 21.
: Cf. Luce Irigaray : Ce sexe qui nen est pas un, Paris, éd. de Minuit, 1977.
: La Transparence du mal, op. cit., p. 30.
: Cf. De lambiguité en architecture, Paris, Dunod, 1976.
: Op. cit.
: Charles Jenks, traduction française : Le Langage de larchitecture postmoderne, Paris, Denoël, 1979, p. 9.
: Cf. Martine Lani-Bayle : Du Tag au Graffart. Les messages de lexpression murale graffitée, Marseille, Edition Hommes et Perspectives, 1993, coll. Psychologie et société.
: Le Champ de bataille post-moderne/néo-moderne, op. cit., p. 102.
: Car le rhème, où sarticulent représentations sociales et figures textuelles (l « idéosème » dEdmond Cros), peut très bien contredire le thème et les exemples ne manquent pas dans la littérature de type jdanoviste où lengagement social explicite se paie dun conservatisme formel implicitement réactionnaire.
: « Le Post-modernisme américain », op. cit., p. 171.
: « Temps, récit et postmodernité », op. cit., p. 90.
: « Le Récit postmoderne », op. cit.
: « Temps, récit et postmodernité », op. cit.
: Moments postmodernes dans le roman québécois, Presses de luniversité dOttawa, 1993, éd. augmentée.
: Ibid., p. 20.
: Cf. Michel Allemand : Le Nouveau Roman, Paris, Ellipses, 1996.
: Pour un Nouveau Roman, Paris, Gallimard, 1963, coll. Idées, p. 146.
: LEre du soupçon, Paris, Gallimard, 1956, coll. Idées, p. 182.
: Ibid.
: Repertoire I, Paris, éd. de Minuit, 1960, p. 9, 11.
: « Nouveau Roman/Anciennes théories », LIcosathèque, N° 16, 1999, p. 169.
: « Métatextualité postmoderne : de la fiction à la critique », Etudes littéraires, vol. 30, N°3, été 1998, p. 63.
: Postmodernité et écriture narrative dans lEspagne contemporaine, textes réunis par Georges Tyras, op. cit., p. 1996.
: LInfini, N°19, « Où en est la littérature ? », op. cit., p. 8.
: « Douze bribes pour décoller (en 40.000 signes », in Collages, Revue dEsthétique 3-4, Paris, U.G.E. 10/18, 1978, p. 13.
: William Burroughs et Brion Gysin, uvre croisée, Paris Flammarion, 1976, pour la trd., p. 42.
: Paris, Denoël, 1992 .
: Non-Lieux, op. cit.
: Mobile : Etude pour une représentation des Etats-Unis, Paris, Gallimard, 1962.
: « Littérature et dicontinu » paru dans la revue Critique en 1962, repris dans Essais critiques, Paris, Le Seuil, 1964.
: Madeleine Santshi : Voyage avec Michel Butor, Lausanne, LÂge dHomme, 1980, P. 40-41.
: Le Génie du lieu 3, Paris, Gallimard, 1978 ; Le Génie du lieu 4, ibid., 1992.
: « Leurs Filmes cultes » in LEvénement du Jeudi, N° 236, 11-17 mai 1989.
: Voyage avec Michel Butor, op. cit., p. 42-53.
: éd. du Seuil, coll . Points, 2000.
: C. Jean-Louis Galay : « Problèmes de luvre fragmentale : Valéry » in Poétique, N° 31, Le Seuil, Sept. 1977.
: Ibid., p. 337.
: Gilles Deleuze et Georges Guattari : LAnti-dipe, Paris, Minuit, 1972, p.
: Paris, Hachette, 1992.
: Ibid., p. 5.
: in Langages, 13 mars 1968.
: De linconvénient dêtre né, Paris, Gallimard, 1973, coll. Folio, pp. 11, 13.
: Papiers collés (« Notes pour une préface »), Paris, Gallimard, 1960, pp. 13, 14, 16.
: Paris, Galilée, 1995.
: Michel Bitbol in Erwin Schödinger : Physique quantique et représentation du monde, op. cit., p. 12.
: Papiers collés, Paris, Gallimard, 1960, p. 8.
: Ibid., p. 67.
: Une gêne technique à légard du fragment, Fata Morgana, 1986.
: « Notes de mémoire » in Par-dessus lépaule, éd. Aubier, 1988, p. 70, repris sous le titre Le Livre de laimance, Rabat, éd. Marsam, 1995.
: Ibid., p. 10.
: Cf. Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978, pour l a traduction française.
: Marc Gontard : Violence du texte. La Littérature marocaine de langue française, Paris, LHarmattan, 1981
: La Nuit de lerreur, Paris, Le Seuil, 1997, p. 95.
: Cf. Abdellatif El Alami : Métalangage et philologie extatique (essai sur Abdelwahab Meddeb), Paris, LHarmattan, 2000, p. 258.
: Et je laisse aux spécialistes le soin dindiquer une possible connexion entre la rhétorique soufie de litinéraire intérieur vers lextase mystique (les « stations »), modèle que reconnaît Meddeb et le modèle de la rhila comme itinéraire géographique avec ses « séances ».
: Paris, Christian Bourgois, 1979. Nouvelle édition revue, Paris, Sindbad, 1987. Cest à la première édition que je me réfère.
: Sartorius, Paris, Gallimard, 1999, p. 350.
: Eléments de linguistique générale, Paris, Armand Colin, 1970, p. 12.
: in Le Français et les siècles, Paris, Odile Jacob, 1987, p. 221 ?
: Paris, Le Seuil, 1954, pp. 7-8.
: LOeil et la Nuit, Casablanca, éd. Atlantes, p. 16.
: Cf. Maghreb Pluriel, Paris, denoël, 1983.
: in Imaginaires de lautre : Khatibi et la mémoire littéraire, Paris, LHarmattan, 1987, p. 133.
: Amour bilingue, Fata Morgana, 1983, pp. 26-27.
: Les Nuits de Strasbourg, Actes Sud, 1997, p. 88.
: Pha ntasia, Paris, Sindbad, 1986, p. 25.
: « Lalternance codique dans la conversation peut se définir comme la juxtaposition à lintérieur dun même échange verbal de passages où le discours appartient à deux systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents. » in John J. Gumperz : Sociolinguistique interactionnelle, Université de la Réunion-LHarmattan, 1989, p. 57.
: Le mot « joual » est la déformation du mot « cheval ».
: Volkswagen blues, Québec-Amérique, 1984, réed. Actes Sud-Léméac, 1998, p. 249.
: Aïlen ou la nuit du récit, Paris, Maspero, 1983, pp. 92-93.
: Une enquête au pays, Paris, Le Seuil, 1981, p. 116.
: Introduction à une poétique du Divers, Paris, Gallimard, 1996, p. 15.
: Ibid., p. 21.
: Eloge de la créolité, Paris, Gallimard, 1989, éd. bilingue français-anglais, 1991.
: Ibid., p. 28.
: Ecrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997, p. 266.
: Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990, p. 177.
: Ibid., p. 207.
: Texaco, Paris, Gallimard, 1992, p. 43.
: Eloge de la créolité, op. cit., p. 48.
: in Littérature francophones et théorie postcoloniale, Paris, PUF, 1999, p. 153.
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