Frère Sylvestre
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Frère Sylvestre
RACONTE
MARCELLIN CHAMPAGNAT
- Ses souvenirs personnels
- Ceux quil a recueillis chez dautres
- Ses rapports avec le Fondateur
- Réflexions sur son uvre [1]
PRÉSENTATION
Parmi les récits concernant le Père Champagnat que nous possédons, mis à part sa biographie officielle, celui de Frère Sylvestre revêt une importance particulière à cause de son volume d'abord, ensuite par le caractère personnel des souvenirs qui sont rapportés. Bien que la composition de ce texte, dans son ensemble, voire dans bien des détails, laisse beaucoup à désirer, les faits en eux-mêmes gardent leur valeur de témoignages d'une manière de vivre aujourd'hui largement dépassée, mais tout de même significative d'un esprit toujours adaptable à notre mentalité moderne. D'où l'intérêt d'une nouvelle édition de ce document.
L'AUTEUR
Jean-Félix TAMET naquit à Valbenoîte, Saint-Etienne, Loire, le 12 janvier 1819. Il raconte lui-même, dans les pages qui vont suivre, son entrée et ses débuts dans la vie religieuse. Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'il n'a pu prononcer des vux la première fois que pour trois mois, le 08.09.1832, vux qu'il renouvelle pour une égale période le 08.12. 1832, puis pour six mois le 17.03.1833 (RVT 1, p. 33), tant était aléatoire son acceptation dans l'Institut. [3]
Il obtient son brevet d'enseignement à Grenoble, le 08.04.1839, pendant qu'il enseigne à La Côte Saint-André. Vu ce que nous savons sur ses folles années de jeunesse, nous pouvons bien penser qu'il acquit une certaine maîtrise dans la profession d'éducateur. Si l'on ajoute à cela qu'il était connu de Frère Louis-Marie, son directeur pendant quelques années, subitement projeté dans les sphères administratives, on comprend qu'il allait bientôt rejoindre la maison-mère comme formateur des Frères. Ce sera chose faite quand il aura pris ses engagements définitifs dans l'Institut par des vux perpétuels qu'il prononcera le 13.09.1843. D'abord comme professeur, puis comme directeur, il remplira cette fonction pendant 43 ans, soit à N.-D. de l'Hermitage, soit à Grange-Payre, soit à Saint-Genis-Laval. Ce n'est qu'une année avant sa mort qu'il en sera déchargé, soit en 1886. Or, cette année-là, par sa circulaire du 2 février, Frère Théophane, Supérieur général, annonçait l'introduction de la Cause du Fondateur. Dans cette circulaire le Supérieur « prie les Frères qui ont eu le bonheur de connaître le Père Champagnat, ceux qui en ont entendu parler par les premiers Frères ou par d'autres personnes, de mettre par écrit tout ce qu'ils en savent... Pour rédiger ces notes, les Frères liront très attentivement la vie du Père Champagnat et ils indiqueront, d'après ce qu'ils ont vu ou ce qu'ils savent, les points de la vie qu'ils confirment, qu'ils modifient et ce qu'il faut ajouter... » (C. VII, pp. 256-257). Frère Sylvestre, malgré ses 67 ans bien sonnés, se fait un devoir de répondre scrupuleusement à l'appel du Frère Supérieur général. Il ne lui restera qu'un peu plus d'un an pour le faire, car il mourra le 16 décembre 1887. (Voir sa notice biographique dans Lettres de M. Champagnat, vol. 2, Répertoires, pp. 476-478). [4]
L'OUVRAGE
Le résultat de son travail est un ensemble de 12 cahiers, format écolier, totalisant près de 400 pages manuscrites. Ces cahiers ont été numérotés de 1 à 12.
Les 7 premiers se font suite sans transition et doivent être considérés comme un seul ouvrage en plusieurs feuillets. Seul le second cahier porte un titre, à savoir: « Chapitre IV ième (suite) » ce qui prouve bien qu'il ne peut être séparé du premier qui contient le début de ce chapitre IV. Les 5 autres se suivent de même sans interruption passant parfois de l'un à l'autre au milieu d'une phrase, comme c'est de cas du No 3 au No 4.
Les cahiers 8 à 11 se suivent de la même façon ne formant ensemble qu'un seul ouvrage dont le titre est: « Appendice », titre ultérieurement explicité au crayon de la manière suivante: « comprenant 3 chapitres: lier Mes rapports avec le Vénéré Père; 2e Quelques-unes de ses principales vertus; 3e Notes particulières ».
Enfin, le cahier 12 est tout à fait à part. Il est plus gros que les autres. C'est un cahier de 96 pages dont les trois dernières sont blanches. Il porte comme titre: « Petit appendice à la Vie P. Champagnat en deux volumes in-douze - Notes, traits, réflexions - Son esprit ». Plusieurs passages de ce cahier se trouvent déjà, parfois textuellement, dans l'« Appendice » (cahiers 8 à 11). D'autre part, ce cahier ressemble au cahier N° 1 : même papier qui n'a pas résisté au temps, qui a jauni, est devenu cassant et s'est effrité, son format, de quelques millimètres moins long que les autres et même tranches rouges, tandis que le papier des autres est moins épais, plus résistant et n'est pas coloré sur tranche. Tout ceci laisse à penser que ce cahier N° 12 est en fait antérieur aux autres et doit être [5] classé chronologiquement, non pas à la fin des onze autres, comme l'a fait machinalement quelque archiviste, mais au début et porter le No 1 si toutefois l'on voulait absolument garder une numérotation.
Mais, après tout ce qui vient d'être dit, cette numérotation ne représente rien de significatif et n'a pas de raison d'être gardée. Par conséquent l'ouvrage de Frère Sylvestre se présente en trois parties:
1) Petit Appendice à la Vie du Père Champagnat de Frère Jean-Baptiste;
2) Abrégé de la vie du Père Champagnat;
3) Appendice à l'Abrégé de la vie du Père Champagnat.
C'est le plan que suivra cette édition.
LE TEXTE
Cette structure n'altère en rien le texte qui est ici reproduit dans son intégrité.
L'original comporte de multiples corrections faites au crayon, soit des mots ou des passages biffés, soit, le plus souvent, des ajouts entre les lignes. Vu la nature de ces derniers, l'on est en droit de penser qu'ils sont de l'auteur lui-même, sans toutefois pouvoir le certifier d'une manière absolue. Certes, d'après l'écriture il n'est guère possible de faire le rapprochement: manifestement appliquée dans le texte écrit à la plume, elle est plus spontanée dans ces ajouts au crayon. Cependant que l'on en juge par le tout dernier qui termine l'ouvrage. La dernière phrase s'énonçait primitivement comme suit: « Puissent tous les Petits Frères de Marie se montrer en tout, partout et toujours des photographies vivantes et parlantes [6] de N.V. Fondateur. Ainsi soit-il ». Puis l'on a biffé « Ainsi soit-il » et continué la phrase par; « et non pochés comme j'ai le malheur d'en être un. Ainsi soit-il ». Comment penser que quelqu'un, si ce n'est l'auteur lui-même, se soit permis d'ajouter ce complément? Se basant sur cette probabilité, cette édition présente le texte corrigé, même sans l'apparat critique jugé de peu d'utilité vu la nature de l'ouvrage et l'ensemble des lecteurs auxquels il est destiné. Néanmoins les corrections les plus importantes, surtout quand elles modifient l'idée de la phrase ou lui ajoutent quelque chose, sont signalées par une note.
Les fautes d'orthographe qui ont échappé à l'auteur sont également corrigées. D'ailleurs elles sont relativement peu nombreuses; ce sont principalement des oublis de mots, d'accords ou d'accents circonflexes aux imparfaits du subjonctif.
La ponctuation dont l'auteur n'est pas prodigue, est rectifiée selon les règles actuellement en usage.
Les abréviations, comme PP., FF. ou simplement f. et v. ont été transcrites en toutes lettres par Pères, Frères ou Frère et Vénéré. D'autres abréviations plus communes, comme R.P. ou Mgr n'ont pas été modifiées.
Cette édition voudrait répondre au souci de présenter un texte clair, facile à lire tout en restant scrupuleusement fidèle à l'original.
f. P.S.
Rome, ce 8 septembre 1991 [7]
[Informatisé par le frère Louis Richard]
1
PETIT APPENDICE
A LA VIE DU PERE CHAMPAGNAT
en 2 volumes in-douze
Notes, traits, réflexions.
Son Esprit.
1ière partie
[9]
AVERTISSEMENT
Ce que je rapporte dans cet écrit sur le Vénéré Père Champagnat ne sont pas des choses extraordinaires, telles qu'on en trouve quelques-unes dans sa vie en deux volumes ou dans l'abrégé de celle-ci en un seul ; ce sont de menus détails qui, considérés au seul point de vue historique, pourront paraître même un peu prolixes, mais qui, envisagés sous le rapport de l'esprit de foi avec lequel le Père Champagnat les a faits, méritent une toute autre appréciation. Ce sont de petites perles précieuses qu'on ne saurait trop recueillir; ou, si vous le voulez, quelques épis glanés dans le même champ où l'auteur de sa Vie a fait une si abondante et riche moisson. Du reste, on ne monte pas toujours à une haute perfection par sauts et par bonds, mais le plus souvent par une échelle dont les échelons sont les petites choses faites constamment avec foi, amour et pureté d'intention.
Pour rompre la monotonie de mon récit, je me suis permis quelques digressions parfois un peu longues; on voudra bien me les pardonner, d'autant plus qu'elles se rattachent à mon sujet, quoique moins directement. [11]
V.J.M.J A.M.D.G.
AVANT -PROPOS
§ I. Mon appréciation sur l'authenticité de la vie du Père Champagnat écrite par un de ses premiers disciples.
Je dirai tout d'abord que je suis dans la plus entière conviction que la Vie du Père Champagnat écrite par un de ses disciples, en deux volumes, format in-douze, contenant le premier: sa vie proprement dite, et le second: son esprit et ses vertus, est d'une exactitude incontestable, soit dans les faits qui y sont rapportés, soit dans les instructions qui y sont contenues et dont, généralement, l'énoncé est textuel. De plus, je crois que la relation qui y est faite de ses vertus et de la manière dont il les a pratiquées y est plutôt affaiblie qu'exagérée. Du reste, il y a une ressemblance si frappante, entre ce que j'ai vu de mes propres yeux, pendant les neuf années que j'ai été sous l'obéissance du bon Père et ce qu'en rapporte l'auteur à la même époque, qu'il y aurait du mauvais vouloir (de ma part) de ne pas croire tout le contenu de l'ouvrage.
§ II. Ce que je pense de son auteur.
Et maintenant, que dire de son auteur? Quant à moi, je puis assurer, et personne de ceux qui l'ont connu, en assez grand nombre encore aujourd'hui, ne me taxera d'être inexact ou exagéré, je puis assurer, dis-je, que pour écrire cette Vie si édifiante, il a fait de nombreuses et minutieuses recherches. Souvent il a questionné non seulement [12] les Frères qui ont vécu de son temps, mais encore les personnes étrangères à la Congrégation qui ont eu des rapports avec ce saint prêtre, se faisant rendre un compte détaillé de tout ce qu'ils avaient vu ou entendu raconter du Vénéré Père, et s'assurant de la véracité de leur récit en usant des procédés qu'ont les juges d'instruction pour arriver à connaître la vérité tout entière; car, avant tout, il voulait être franc et vrai, comme le comportait son caractère.
Je dois ajouter encore que l'auteur a compulsé tous les écrits du Vénéré Père qu'il a pu trouver, ainsi que sa nombreuse correspondance, soit avec les Frères, dont un grand nombre lui ont remis des lettres personnelles ou particulières, soit avec les autorités ecclésiastiques, civiles et autres, et cela, afin de connaître à fond son esprit et ses vertus.
C'est d'après ces données, et après un long et judicieux examen, qu'il s'est mis à l'uvre, en n'ôtant toutefois dans son récit que ce qui lui a paru d'une scrupuleuse exactitude; disons encore que Dieu l'avait doué d'une mémoire surprenante, d'un jugement sûr et prompt, d'une intelligence rare et surtout d'un tact particulier pour démêler avec justesse l'essentiel d'un fait d'avec ses accessoires et ses développements, afin de l'apprécier à sa juste valeur.
Les autres ouvrages qu'il a composés, surtout ceux intitulés les « Avis et Sentences du Père Champagnat » et « Le Bon Supérieur » en sont une preuve sans réplique. Mais, ce qui décèle surtout sa mémoire et sa juste appréciation en toutes choses, c'est sans contredit ses « Principes de perfection », dans lequel il a condensé, avec autant [13] de clarté que de précision, tout ce que les Sts Pères et les Docteurs de l'Eglise ont dit de plus solide sur l'ascétisme et la perfection religieuse.
De tout ce que nous venons de dire, il faut conclure que la Vie du Père Champagnat, dont nous donnons un petit appendice, revêt un caractère d'exactitude incontestable et que l'on peut en conscience en attester la véracité sous la foi du serment.
§ III. Réflexions sur cette Vie.
J'ai lu et entendu lire plusieurs fois la Vie du Père Champagnat, et quoiqu'elle m'ait toujours fait de salutaires impressions, jamais, et je ne suis pas le seul, elle ne m'a si fortement pénétré que lorsqu'il m'a été ordonné par le R.F. Supérieur Général d'en faire une lecture attentive afin que chacun, et surtout ceux qui l'ont connu, puissent donner, par écrit, leur appréciation sur l'ensemble de son contenu; et cela, comme devant servir de documents pour l'introduction de la cause de notre Vénéré Fondateur en cour de Rome. On sentait qu'une bénédiction particulière accompagnait cette lecture, ainsi qu'il arrive lorsqu'on lit avec piété et respect l'écriture sacrée ou la vie de quelque saint canonisé.
Oui, le Père Champagnat est un saint, sa vie écrite en est une preuve incontestable. Tous les Frères qui l'ont connu le proclament d'une voix unanime; aussi, jeunes et anciens font les vux les plus ardents pour que l'introduction de sa cause près le St. Siège ait un heureux résultat et les confirme sûrement dans la croyance où ils sont que leur Fondateur a pratiqué les vertus théologales et morales dans un degré héroïque.
Oui, répétons tous avec bonheur, le Père Champagnat [14] est un saint, mais un saint qui a mené une vie obscure et cachée, comme celle de la Ste Vierge à Nazareth; il l'avait prise pour modèle, et, dans sa pensée, il voulait que sa Congrégation en retraçât la vie humble, simple et modeste, et qu'elle portât le nom béni de Marie avec celui de Petits Frères pour rappeler tout ensemble à ceux-ci, et la dévotion filiale qu'ils doivent avoir envers cette bonne Mère, et de plus, que la livrée qui doit les distinguer des autres congrégations est l'humilité. Disons encore que, si plusieurs maîtres de la vie spirituelle comparent les sociétés religieuses à un magnifique bouquet de fleurs variées, que l'Eglise présente à son Céleste Epoux, et qui attirent les regards par leur beauté, leur éclat et leur brillant coloris, la Congrégation des Petits Frères de Marie doit y figurer comme la modeste violette, qui n'attire l'attention que par la bonne odeur qu'elle répand autour d'elle.
Tel est l'esprit de notre Fondateur; lisez sa Vie et vous verrez que luvre de sa Congrégation est le résultat de sa profonde humilité, (de sa grande dévotion envers Marie et de sa soif brûlante du salut des âmes). [15]
CHAPITRE Iier
SES VERTUS
§ I. Présence de Dieu
Je voudrais maintenant faire l'éloge de ses vertus, mais il en est fait une peinture si détaillée, si vraie et si édifiante dans le second volume de sa Vie que je vais me contenter d'exposer brièvement ce qui m'a le plus frappé en lui pendant mon noviciat et dans quelques autres circonstances; au hasard de répéter ce qui déjà a été dit et de passer pour puéril dans de certains détails. Ce sera toujours une confirmation de plus.
Et d'abord, combien était clichée dans le cur et dans l'esprit de notre pieux Fondateur la pensée de la présence de Dieu. On peut bien dire que cette sainte présence était l'âme de son âme et l'aliment de sa piété; il était tellement calme, grave et recueilli que tout portait à croire qu'il ne l'oubliait jamais. Je me souviendrai toujours lorsqu'il faisait la méditation que souvent il débutait par ces paroles du psaume 138: « Quo ibo a spiritu tuo, etc. ». Il les prononçait d'un ton de voix si accentué et si solennel qu'elles produisaient dans l'âme une impression [16] inexplicable et portaient à un tel recueillement que l'on n'osait remuer même par nécessité. Que ce « quo ibo » m'est souvent venu à la pensée et m'a servi maintes et maintes fois de préservatif contre le péché et de préparation immédiate à l'oraison. C'était à temps et à contre-temps qu'il nous parlait de cette divine présence, nous recommandant que, si nous venions à l'oublier, de ne pas manquer de nous en souvenir au moins lorsque le tintement de la cloche ou le timbre de l'horloge annonçait la prière de l'heure.
Toutefois, il ne faudrait pas croire que l'extérieur imposant du Vénéré Père qui, de prime abord, inspirait le respect et même une certaine crainte, l'empêchât d'être gai lorsque les circonstances et les convenances semblaient l'exiger. Ainsi, pendant les récréations, il avait toujours quelques bons mots pour nous égayer; plus que cela, il nous apprenait et nous faisait faire des jeux innocents fort agréables. Il ne craignait même pas de se mettre de la partie, mais, le jeu en train, il disparaissait sans presque qu'on s'en aperçût. Mais c'était toujours, comme dit l'Apôtre St Paul, dans le Seigneur qu'il se réjouissait; et, malgré ce laisser-aller d'un bon Père avec ses enfants, il conservait, sans y faillir jamais, sa qualité de Supérieur et sa dignité de ministre de Jésus-Christ et, par-dessus tout, le souvenir de la Présence de Dieu. Aussi, je ne sache pas lui avoir ouï dire une seule parole qui aurait pu blesser en rien la charité ou choquer les plus exquises convenances et, à plus forte raison, dire ou faire quelque chose contraire à la loi de Dieu, même en matière la plus légère. Jamais je ne l'ai vu, dans les moments qu'il paraissait le plus familier, se permettre de toucher qui que ce soit du bout du doigt, et, si quelqu'un se permettait quelques familiarités que le jeu paraissait tolérer, mais qui semblaient porter atteinte aux règles concernant le respect [17] mutuel, il ne manquait jamais de faire entendre sèchement ce proverbe qui lui était familier dans ces circonstances: « Jeu de main, jeu de vilain ».
§ II. Crainte du péché
On comprend sans peine que le souvenir habituel qu'avait le Père Champagnat de la présence de Dieu lui inspirait une crainte, une répugnance ou plutôt une espèce d'effroi pour toute offense faite à la souveraine Majesté; en un mot, pour parler vulgairement, le péché était sa bête noire. Aussi, ses instructions revenaient-elles fréquemment sur ce mal qu'il appelait le mal des maux. Oh! mon Dieu! Combien il en était rempli d'horreur! C'était à faire trembler tout son auditoire lorsqu'il en peignait les caractères et les funestes conséquences. Les plus sérieux comme les plus légers en étaient épouvantés. Il se passait alors dans l'âme un je ne sais quoi qui faisait frissonner, surtout quand il traitait de certains péchés dont il nommait rarement le nom, suivant le conseil du Grand Apôtre. Alors, son ton énergique, se déployant dans toute son étendue, bouleversait les consciences les plus relâchées, et atterrait ceux qui se sentaient coupables en cette matière. Je me souviens qu'il disait à ce propos: « Si l'on me présentait un jeune homme avec son pesant d'or, eût-il même d'excellentes qualités, mais sujet à de mauvaises habitudes, je ne le recevrais pas dans la maison; et supposé qu'il y entrât, parce que ses murs paraîtraient extérieurement bonnes, s'il ne travaille fortement et promptement à se corriger, je ne doute pas que la Ste Vierge ne le vomisse bientôt du sein de la Communauté ». « Un enfant, ajoutait-il, qui est précoce dans le mal et qui s'y laisse aller, ne peut guère être corrigé que par la foudre qui [18] tombe à ses pieds, par quelques forts châtiments corporels, par une bonne première communion ou par un miracle obtenu par de ferventes prières ».
§ III. Vigilance
L'antidote du péché est, selon Jésus-Christ lui-même, la vigilance, la prière et la mortification. Je ne dirai qu'un mot de la manière dont il a pratiqué ces trois vertus, sa vie étant assez explicite là-dessus. Et d'abord, il fallait bien qu'il veillât sur lui-même avec une scrupuleuse attention pour qu'on ne l'ait jamais surpris réellement en défaut sur les moindres observances régulières. Comme il était ponctuel à obéir à ce premier coup sacré de cloche qui arrête sur les lèvres une parole commencée ou suspend un travail presque achevé, soit pour mettre fin à une agréable conversation, soit pour passer d'une occupation ou d'un exercice à un autre! Or, je ne sache pas l'avoir vu manquer à ce point de règle qui coûte tant quelquefois à la nature.
§ IV. Oraison, Prière
Et que dire de son amour pour l'oraison et de son exactitude à la faire tous les jours, malgré ses nombreuses occupations? Je me rappelle que, dans la salle où elle se faisait, il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni prie-Dieu. Nous entourions tous le Révérend Père qui, par sa piété, sa ferveur, son maintien grave et recueilli, et quelquefois par sa parole animée, excitait à la dévotion les plus tièdes, tenait en éveil ceux que la tentation du sommeil aurait pu surprendre et échauffait ceux que le froid aurait pu engourdir car, en hiver, pendant ce [19] saint exercice, il n'y avait d'autre feu que celui d'une lampe vacillante ou d'un quinquet à demi éteint. Le Vénéré Père, lui, n'avait pas froid ; son cur embrasé échauffait son corps, mais moi, jeune étourdi, ayant parfois l'intérieur aussi glacé que l'extérieur, il me fallait souvent le regarder pour n'être pas là comme le poêle éteint. Lorsqu'il faisait la prière, il avait un ton si respectueux, si énergique, une prononciation si accentuée, qu'on se sentait tout pénétré. Il allait plutôt vite que lentement et ne faisait que les pauses nécessaires pour faire comprendre clairement le sens de la pensée exprimée par la nature de la prière. En un mot, il ne lisait pas la prière, mais il la récitait avec feu et intelligence. Il tenait fortement à ce qu'on le fît ainsi, et il reprenait, punissait même au besoin ceux qui les bredouillaient ou les précipitaient trop; en un mot, il entendait qu'on les récitât au moins avec l'attention, le respect et l'expression qui conviennent lorsqu'on complimente quelque grand personnage.
Outre ses exercices de piété ordinaires, tels que l'oraison, le bréviaire, le chapelet, l'examen particulier, la lecture spirituelle, la célébration de la Ste messe, etc., qu'il n'omettait jamais, alors même qu'il était très fatigué et surchargé de nombreuses occupations, il en avait de particulières que Dieu seul connaît, de sorte que l'on peut dire, sans trop se tromper, que la prière était son aliment, comme la présence de Dieu son élément.
§ V. Mortification
Je devrais me taire sur son esprit de mortification, puisque l'auteur de sa Vie en raconte des faits si nombreux et si frappants; cependant, je me permettrai d'en rapporter quelques-uns qui, [20] quoique plus modestes et plus minutieux, n'en sont pas moins édifiants. Il répétait souvent cette maxime: « Un religieux ne doit presque pas se soucier de son corps », et il la pratiquait dans toute son étendue. On peut bien dire qu'il traitait sa chair comme une esclave rebelle, dont il faut toujours se méfier. Il lui refusait tout ce qui pouvait la flatter, la contrariant dans ses goûts, dans ses aises, dans ses fantaisies, jusqu'à la priver quelquefois du nécessaire. Vraiment, je ne pouvais pas comprendre comment un si grand corps pouvait vivre avec si peu de nourriture, tandis que moi, en ayant un si petit, pouvais à peine me rassasier, car il était généralement le premier oisif à table et moi, presque toujours le dernier.
Mais, que faisait-il pendant ce moment de repos? Il interrogeait et les jeunes et les anciens sur le sujet de la lecture, et expliquait celle-ci au besoin. Le lecteur seul échappait ordinairement à ses interrogations, toujours piquantes et intéressantes, et je sais, par expérience, que les têtes légères et pivotantes ne s'en tiraient pas toujours par la honte du silence.
Jamais il ne prenait rien entre les repas, à moins d'une absolue nécessité. Il était d'une telle rigidité à l'égard de ceux qui se permettaient de prendre quelques fruits et même quelques grains d'une grappe de raisin qu'il avait défendu la Ste communion à tous ceux qui enfreindraient cet ordre, à moins d'en faire préalablement l'aveu à qui de droit. Je connais un Frère auquel cette défense, qui date de 50 ans au moins, a fait une telle impression qu'il ne s'est pas encore avisé de la transgresser.
Non seulement les repas du Père Champagnat étaient de courte durée, mais il ne voulait pas que les mets qui lui étaient servis fussent trop bien apprêtés et surtout que les condiments fussent en [21] trop grande quantité. J'ai vu une fois le bon Frère Stanislas, son bras droit, une des plus solides colonnes de l'Institut, et qui était tout à la fois procureur, sacristain, linger, etc., et même au besoin cuisinier, je l'ai vu, dis-je, aller faire une station au réfectoire, parce que le Vénéré Père avait remarqué qu'il était resté du beurre au fond d'un plat de légumes qu'on lui avait servi, et pourtant, c'était à peine (car j'étais lors petit cuisinier) s'il y en avait pour apprêter maigrement un petit oeuf. Le vin pur, le café, les liqueurs, quoique plus rares à cette époque qu'aujourd'hui, lui étaient à peine connus; du moins je ne sache pas lui en avoir vu prendre. Et quoique dans les grandes solennités, on servait sur la fin du repas du vin pur au lieu de la boisson ordinaire, il voulait que, sur un litre de vin, pour 8, on y ajoutât une bonne cuillerée d'eau, comme étant plus hygiénique.
En fait d'aliments, on ne savait trop ce qu'il aimait ou ce qu'il n'aimait pas. On pourrait présumer qu'il aimait préférablement à tout autre chose un aliment très commun: le fromage blanc; car on voit dans sa vie qu'un Frère Directeur, dont l'établissement était pauvre, lui ayant servi ce seul mets pour plat à dîner, n'ayant rien d'autre, il lui fit plusieurs fois un grand éloge de ses fromages blancs; mais il cachait là-dessous une rude mortification, car des circonstances l'avaient obligé de demeurer plusieurs jours dans cet établissement et, pour le bon Père, sortir de son régime habituel était toujours pour lui une souffrance.
Mais, peut-être, la mortification qui lui a le plus coûté, et qui coûte tant aux jeunes gens, c'est l'exactitude à se lever au premier coup le cloche, car il a avoué lui-même à un ancien Frère, en passant dans le village du Creux, que c'était pour lui un terrible sacrifice de couper court avec le sommeil, et auquel il n'avait jamais pu s'accoutumer. [22] Ce fait, qui confirme ce qui est dit dans sa Vie sur ce sujet, m'a été raconté par ce Frère lui-même. Et c'est l'opinion commune de tous les Frères, qui ont connu le Vénéré Père, qu'il a fait généreusement ce sacrifice tous les jours jusqu'à ce que la maladie l'a forcé de s'aliter. N'est-ce pas là un acte de vertu héroïque, sinon en lui-même, mais du moins par sa longue et constante durée?
Quoique le Père ait fait usage du cilice et de la discipline, ainsi qu'on le voit dans sa Vie, et que même, par extraordinaire, il ait permis ce genre de pénitence à quelques Frères, on peut dire que la mortification dans laquelle il a le plus excellé et qu'il nous recommandait comme étant la plus agréable à Dieu, a été la mortification des sens, des passions, et aussi celles qui sont inhérentes à la charge ou à l'emploi imposé par l'obéissance. Mais, dans ce genre de mortification, il mettait toujours en première ligne l'accomplissement parfait de la règle, et notamment l'article du silence, auquel il tenait d'une manière particulière. Les violateurs de ce point important étaient d'abord sèchement avertis, puis, s'il y avait récidive et surtout habitude, punis sévèrement et publiquement. Ceux qui traînaient pour se rendre aux exercices de piété étaient à peu près traités de même. A part ces pénitences personnelles et satisfactoires dont nous venons de parler, le Vénéré Père n'a pas jugé à propos d'en donner de générales, si ce n'est le jeûne des samedis, dont il ne dispensait jamais. La raison qu'il en donnait, c'est que l'enseignement chrétien et religieux pratiqué comme le veut la règle, est une pénitence des plus sévères et des plus austères. Pour s'en convaincre, qu'on lise attentivement le chapitre des Règles communes à ce sujet, ainsi que les autres qui ont trait à l'enseignement, et l'on verra qu'il disait vrai. Du reste, ces espèces de mortifications, cachées sous [23] le voile de l'humilité, n'étaient-elles pas celles que pratiquaient la Ste Vierge et St Joseph dans la maison de Nazareth, et, par conséquent, celles que les Petits Frères de Marie doivent préférer à toutes les autres, et dont notre pieux Fondateur nous a donné de nombreux exemples?
§ VI. Sa Libéralité
Maintenant, disons qu'autant le Père Champagnat était dur pour lui-même, autant il était large et généreux pour ses Frères, tout en ne s'écartant jamais des règles de la sobriété chrétienne et de la pauvreté religieuse. Il était surtout plein d'attention et de soins pour les malades, les infirmes et les anciens Frères. Je me rappelle que, durant mon noviciat, il y avait deux Frères âgés dans le tiroir desquels il faisait mettre, je crois à deux repas, 1/5 de litre de vin pur, malgré la pauvreté de la maison. Il donnait aussi un litre de vin pur au boulanger lorsqu'il confectionnait le pain. D'ailleurs sa générosité est confirmée par plusieurs traits racontés dans sa Vie.
Quelques-uns, mais en très petit nombre, ont pensé que sa manière d'administrer le temporel de ses Frères, surtout, sous le rapport du nutritum et du vestitum, dénotait en lui quelques tendances à la parcimonie; c'est à tort, car il n'en est absolument rien. Il était prudent économe, voilà tout. Et il est certain que, si les fonds ne lui avaient pas fait défaut, on n'aurait eu qu'à se louer de sa libéralité pour la nourriture, l'habillement et pour tout ce qui s'ensuit; la preuve, c'est qu'à mesure que ses ressources augmentaient, il améliorait graduellement l'état du temporel des Frères, j'en pourrai dire un mot plus tard. C'est donc en suivant son esprit que le chapitre qui s'est tenu [24] après sa mort a réglé la nourriture, l'habillement etc., tels qu'ils sont aujourd'hui. Et, si actuellement il y a quelques exceptions, cela tient probablement à des circonstances de situation, de temps et de lieux que le Père Champagnat n'avait pu prévoir. Le bon Père connaissait trop les fatigues inhérentes à l'enseignement, et surtout lorsqu'il est donné avec le zèle et le dévouement voulus par la règle, pour ne pas prendre tous les moyens possibles pour conserver la santé de ses Frères. Et que ne ferait-il pas encore aujourd'hui où la vocation d'instituteur est devenue et devient de plus en plus difficile, pénible, je dirais presque impossible?
Donc, connaissant le cur du Vénéré Père, on peut croire qu'il applaudirait volontiers à tout ce que ses successeurs ont fait et pourront faire à l'avenir pour procurer religieusement aux Frères, d'après les ressources de la Congrégation, tout le bien-être temporel possible, avec les secours spirituels les plus nombreux et les plus efficaces pour assurer leur persévérance dans leur vocation qui, d'après le Vénéré Père, est un passe-port, (que la mort signe toujours), pour le ciel.
§ VII. Sa Foi
Si le Père Champagnat a porté la mortification à un si haut degré, sa foi ne mérite pas moins d'éloge, soit simplement comme vertu théologale, soit comme foi pratique. Jamais on n'a pu le convaincre d'erreur, grande ou petite, ni dans ses paroles, ni dans ses écrits. Du moins, je n'ai jamais entendu dire de lui le moindre mot de blâme à cet [25] égard. La Ste Eglise, qu'il aimait de toute l'affection de son cur et pour laquelle il avait la plus entière soumission et le plus profond respect, fixait toujours sa croyance, non seulement sur les vérités dogmatiques, mais encore sur celles qui, alors, n'étaient pas déclarées articles de foi, telles que: l'Immaculée Conception, l'Infaillibilité du Pape, etc. Aussi, lorsqu'il parlait de l'Eglise, il l'appelait toujours la Ste Eglise notre Mère. Quant aux opinions controversées et sur lesquelles l'Eglise ne s'est pas prononcée, il s'en tenait aux décisions des auteurs les plus accrédités et les plus marquants en science et en sainteté, tels que: St Thomas d'Aquin, St Liguori, et St François de Sales pour lequel il avait une tendre dévotion. Mais que dire, de son attachement et de ses sympathies pour le chef de cette Eglise, le Souverain Pontife, et surtout de son obéissance parfaite à ses enseignements? Recevait-il quelque encyclique, il en faisait lui-même la lecture et exigeait qu'on se tînt debout tout ce temps-là, quelle qu'en fût la longueur. Non seulement il croyait à l'Infaillibilité du Pape quand il parle ex-cathedra, en nous expliquant ce mot, mais il désirait que les Frères y crussent aussi et l'enseignassent aux enfants. Pour tout dire, en un mot, le Père Champagnat était Romain par le cur et avait une horreur prononcée pour ce qu'on appelait en ce temps-là le Gallicanisme. Que de fois je lui ai entendu dire que l'Eglise ou le Pape, quand il s'agit de décider quelques questions relatives au dogme ou à la morale, sont une même chose et ne se trompent jamais; et que, dans le fond, il n'y a pas d'Eglise sans le Pape et qu'il n'y a pas de Pape sans Eglise.
Quant à l'Immaculée Conception, non seulement il y croyait comme si c'eût été un article de foi, mais sa croyance en cette vérité le portait à honorer spécialement Marie sous le titre d'Immaculée. [26] La fête du 8 décembre était chômée dans l'Institut et célébrée avec toute la solennité possible. L'invocation « O Marie conçue sans péché... » était une de ses oraisons jaculatoires les plus fréquentes, et il ne cessait d'exhorter les Frères de la répéter souvent, surtout dans les tentations contre la pureté.
§ VIII. Sa dévotion au Supérieur Général
Si la soumission, le respect et l'attachement du Père Champagnat pour le Souverain Pontife étaient si accentués, ils ne l'étaient pas moins pour ses autres Supérieurs, que sa foi vive lui faisait envisager comme les représentants de Dieu à son égard et comme les dépositaires de son autorité. Sa Vie citait plusieurs traits à l'appui de cela; je me contenterai de dire, pour les confirmer, que, lorsque le R. P. Colin, regardé à cette époque comme le Supérieur Général des Pères et des Frères, venait à l'Hermitage rendre visite au Père Champagnat, celui-ci le recevait avec la plus honorable distinction. Tous devaient se mettre en état de propreté comme pour une fête solennelle; il revêtait la plus belle et la plus riche chasuble pour la célébration du St Sacrifice; on jouait de l'orgue comme aux doubles de Première Classe. C'était un jour de joie pour toute la Communauté; le Père Champagnat était splendide et rayonnant de bonheur. On comprenait aisément que le Vénéré Père révérait son visiteur, non comme un simple confrère, mais comme Jésus-Christ, dont il tenait la place. [27]
§ IX. Sa dévotion au Saint-Sacrement
Maintenant, que dire de la foi du Vénéré Père par rapport à l'Auguste Sacrement de nos autels? Le second volume de sa Vie en parle avec une si grande édification et une si exacte vérité que je me contenterai d'ajouter quelques mots comme confirmation. J'ai eu le bonheur de lui servir sa messe différentes fois, mais je dois dire que, quoique étourdi et très léger, j'étais saisi et comme stupéfait de sa gravité dans l'exécution des cérémonies, de son attention à suivre les moindres rubriques et encore plus du ton pénétré avec lequel il récitait les prières de la liturgie sacrée. Le « Domine, non sum dignus », dont il est parlé dans sa Vie, me faisait éprouver des sentiments de si profonde humilité et de contrition que je baissais les yeux malgré moi, ce qui n'était guère dans mon habitude.
Quelle impression de religieuse piété n'éprouvait-on pas lorsque, dans les processions du St Sacrement, où il déployait toute la pompe que comportait à cette époque la pauvre maison de l'Hermitage, lorsque, dis-je, on le voyait porter l'ostensoir avec un respect si profond qu'on aurait pu le comparer à la Ste Vierge allant visiter sa cousine Ste Elisabeth, ostensoir vivant qui portait dans son chaste sein le même Dieu contenu dans le pain sacré.
Il tenait tellement à ce que les chants fussent bien exécutés, qu'outre la classe qui se faisait tous les jours à cette fin, il exigeait que ceux qui devaient entonner, chanter le graduel ou quelques motets s'exerçassent en leur particulier afin de ne pas troubler le chur.
Quant aux cérémonies, il voulait qu'on les fît avec toute la perfection possible; dans ce but, il avait établi une réunion spéciale le dimanche pour [28] que tous, jeunes et vieux, apprissent à les faire avec goût, aisance et édification. Après les offices, il ne manquait pas de reprendre ceux qui s'étaient trompés et de donner un petit mot de louange à ceux qui, suivant son expression, s'en étaient bien tirés.
§ X. Respect pour le St Lieu et les choses saintes
Le Père Champagnat était surtout sévère pour les fautes commises dans le lieu saint. Je me rappelle qu'un jour, pendant le mois de Marie, lorsque, suivant l'usage, on venait de se lever pour la lecture du second point, un jeune Frère très léger et pas trop robuste en piété, portant le nom de Frère des Anges, se permit de dissiper ses voisins en faisant quelques enfantillages peu convenables et même irrévérencieux. Le Vénéré Père, se rappelant sans doute ces paroles des saints livres: « Le zèle de votre maison m'a dévoré », et enhardi probablement par l'exemple de J. C. chassant les vendeurs du temple, s'avance soudain vers notre jeune étourdi et lui fait en pleine face une puissante correction, qui atterra toute la communauté et fit trembler tous nos jeunes dissipés. La correction faite, il continua avec la même piété et la même ferveur la lecture du mois de Marie, sans presque faire paraître d'émotion. Il va sans dire que cet acte, si contraire à son caractère et qui échappa à son zèle, corrigea le coupable et tous ceux qui, à l'avenir, auraient été tentés de l'imiter.
Il voulait qu'on eût le plus grand respect pour les objets servant directement au culte. Un jour, m'étant passé une étole au cou pour me donner un petit air de curé, sans toutefois y croire faute, je fus aperçu par un ancien Frère qui se mit à [29] me crier: « Ha ! si le Père Champagnat vous voyait ! ». A ces mots de « P. Champagnat » je m'empresse vite, et non sans crainte, de déposer cet ornement en son lieu. Fort heureusement j'en fus quitte pour la peur; mais, ce qui est certain, c'est que j'aurais eu une terrible punition si ma faute était parvenue à la connaissance du Vénéré Père. Il n'en fut pas de même dans une autre circonstance où le fait revêtait un caractère de profanation sacrilège. Le petit sacristain d'alors se permit un jour, peut-être par enfantillage plutôt que par malice, et encore plus peut-être par gourmandise, de faire dans la sacristie la fonction de prêtre. Il but donc dans le calice une copieuse ablution, omettant, d'après la rubrique, d'y mettre de l'eau; ayant été pris en flagrant délit, le P. Champagnat le fit fermer seul pendant trois jours dans un appartement et ensuite le renvoya. Ce péché qui pouvait n'être que matériel, fit tellement mal au cur du Vénéré Père qu'il en perdit pour ainsi dire comme l'appétit. Que l'on juge de là l'horreur qu'il avait des mauvaises communions et en général de toute espèce de profanations. Ainsi, non seulement il ramassait les parties du costume religieux, les images, les feuillets de livres de piété, etc., qui étaient exposés à être foulés aux pieds, mais encore il ôtait, par des déchirures, les saints noms de Dieu, de Jésus et de Marie que des circonstances auraient pu exposer à être souillés, tant l'esprit de foi le dirigeait dans les choses les plus minutieuses.
§ XI. Des autres Vertus
Il me resterait à parler des autres vertus du Vénéré Père, et surtout de sa profonde humilité, sous le voile de laquelle il a caché de riches trésors de [30] grâces et de mérite, et encore plus de sa dévotion si marquée à la Ste Vierge, dévotion qui a égalé, du moins en confiance, celle des plus grands saints. Mais je me tais; sa Vie, la règle, le livre des « Avis et Sentences », etc., en parlent si éloquemment que je ne ferais qu'amoindrir ce qu'ils en disent.
Du reste, je raconterai ailleurs quelques traits qu'il sera facile de rapporter à telle ou telle vertu qu'il a pratiquée, et dont ils seront la preuve et la confirmation. Qu'on me permette cependant, avant de terminer cet article, de citer une expression relative à sa dévotion envers la Ste Vierge, qu'il m'a souvent répétée au St Tribunal: « Mon cher ami, me disait-il, en me serrant fortement le bras, aimons, oui, aimons chaudement Marie, oui, aimons-la bien chaudement ». Ce n'était pas des mots, mais bien des flammes, qui s'échappaient de son cur tout de feu, et qui éveillaient dans mon âme les sentiments les plus affectueux et les plus suaves envers celle qu'il appelait habituellement: sa ressource ordinaire, et qui, à son dire, ne lui avait jamais fait défaut.
Fin
du Chap. I ier [31]
CHAPITRE II ième
QUELQUES-UNES DES RAISONS
qui nous font espérer que l'introduction projetée de la cause du P. CHAMPAGNAT en cour de Rome aura un heureux résultat
(Pour varier, nous donnons ce chapitre un peu sous forme de discours, sans indication de paragraphes).
Outre le but de donner l'enseignement chrétien catholique et de propager la dévotion à la Ste Vierge, que s'est proposé le P. Champagnat en fondant son Institut, il a voulu encore que ses disciples pratiquassent une vertu particulière, qui les distinguât des autres corporations religieuses; car il est à remarquer que ces dernières, outre les vertus qui leur sont communes et qui forment l'essence de ce genre de vie, se font encore remarquer par une vertu principale qui est comme leur livrée et leur caractère distinctif. Ainsi, dans les unes, c'est la charité; dans d'autres, l'obéissance; celles-ci s'adonnent particulièrement à la mortification ; celles-là [32] à la contemplation, etc., etc. De sorte que toutes ces vertus particulières, portées à la perfection, représentent dans l'Eglise ce vêtement éclatant dont parle le Roi-Prophète, orné de fleurs variées, tout brillant d'or et enrichi de pierres précieuses. Or, la vertu que le P. Champagnat a choisie comme devant être le cachet de sa Congrégation, est la vertu d'humilité avec ses compagnes inséparables, la modestie et la simplicité; et le modèle qu'il a donné à copier à ses Frères dans la pratique de cette vertu, autant qu'il leur sera possible, est la vie humble, simple et modeste de la très Sainte Vierge dans l'obscure maison de Nazareth. Cela étant, Dieu a dû donner au P. Champagnat, qui devait être comme le prototype de ses disciples, l'humilité à un tel degré, qu'elle cachât comme sous un voile, non seulement toutes ses autres vertus, mais plus encore les dons extérieurs qui caractérisent la plupart des Saints que l'Eglise propose à notre vénération, et dont Dieu manifeste généralement la sainteté par des actions merveilleuses et des miracles incontestables. Il n'est pas dit dans le St. Evangile que la Vierge de Nazareth, dont toutes les vertus et surtout l'humilité ont été incomparables, ait fait pendant sa vie des choses extraordinaires; et pourtant les saints Pères nous assurent que par un seul tour de fuseau, elle a plus mérité que tous les anges et que tous les saints ensemble. Elle dit bien que le Seigneur a fait en elle de grandes choses, mais non hors d'elle pendant sa vie; et ce n'est qu'après sa mort que toutes les nations doivent l'appeler bienheureuse. Ainsi, toute proportion gardée, peut-on dire du P. Champagnat quelque chose de semblable. Sa vie a été cachée, obscure, commune, ce qui n'a pas empêché qu'il n'ait été comblé de grâces insignes, et qu'il n'ait pratiqué sous le voile de l'humilité des vertus héroïques. Mais Dieu, qui se plaît à exalter quelques-uns de ses saints seulement après [33] leur mort, a permis dans ces temps-ci que des circonstances toutes providentielles, dévoilant sa sainteté, fissent naître au R. F. Supérieur Général, la bonne et excellente idée de demander l'introduction de sa cause en cour de Rome, attendu qu'il y a actuellement des raisons qui plaident puissamment en faveur de cette cause si importante, et en même temps si glorieuse pour les Petits Frères de Marie, cause qui, aboutissant à un bon résultat, leur donnera plus tard, à eux et à leurs élèves, un puissant protecteur dans le ciel, à qui ils pourront rendre un culte public (et invoquer sûrement).
Parmi ces raisons, en voici quelques-unes qui m'ont frappé et qui, à mon avis, méritent une attention particulière.
1) Le fait même de la fondation de sa Congrégation, qui s'est établie, a grandi et s'est développée malgré les obstacles presque insurmontables qu'elle a rencontrés, et qui naturellement devaient l'anéantir.
2) Le bien qu'elle fait dans la Ste Eglise, en faveur de la jeunesse si exposée à se perdre, surtout aujourd'hui où l'enseignement religieux est banni des écoles nationales, tristement appelées: écoles sans Dieu.
3) La Vie du Vénéré Fondateur écrite par un de ses disciples, très digne de foi, vie qui présente dans son ensemble quelque chose de si édifiant qu'après l'avoir lue, on laisse naturellement échapper ce cri: « Le Père Champagnat est un saint, vraiment ses vertus tiennent de l'héroïsme. »
4) Outre cette Vie, des documents qui actuellement [34] se produisent en grand nombre, renfermant les uns et les autres des témoignages incontestables de sa sainteté.
5) Des grâces insignes, même miraculeuses, qu'un grand nombre de Frères, et même d'autres personnes étrangères à l'Institut, ont obtenues par son intercession.
Laissant à une plume plus éloquente, moins rouillée, moins usée et moins longtemps paresseuse que la mienne, le soin de développer ces raisons, je me contenterai de dire quelques mots sur les trois premières, n'ayant pas des données suffisantes pour parler des deux autres, le R. F. Supérieur Général connaissant probablement seul les pièces authentiques qui en seraient la confirmation.
-- l° Comme la Ste Eglise, la Congrégation du Père Champagnat a eu pour premiers disciples, ainsi qu 1 on le lit dans sa vie, cinq ou six jeunes gens pauvres, illettrés et ne connaissant pas même les éléments de la vie religieuse. Mais voilà que bientôt, formés par le P. Champagnat, ou mieux par le St-Esprit, dont il a toujours été le docile instrument, ils deviennent capables de catéchiser les enfants de la campagne, et même les grandes personnes.
Il est beau de les voir, ces premiers Petits Frères de Marie, pleins d'humilité, de simplicité et de modestie, aller de hameau en hameau, gravir péniblement et avec joie les étroits sentiers qui y conduisent, rassembler dans quelques granges spacieuses la jeunesse du lieu et leur rompre ce pain spirituel des croyances religieuses, dont leurs âmes avaient [35] un si grand besoin, et, de plus, leur enseigner les connaissances élémentaires que comporte leur condition. Cependant le P. Champagnat voit bientôt son oeuvre menacée de s'éteindre faute de sujets; alors que fait-il? Il a recours à la prière et surtout à Marie qu'il appelait sa ressource ordinaire, et voilà que, comme miraculeusement, il voit venir à lui une huitaine de jeunes gens, mais malheureusement presque aussi dénués de ressources et de connaissances que les premiers. N'importe, bientôt son zèle, son dévouement, sa sagesse et sa piété en ont fait de nouveaux apôtres qui continuent son oeuvre avec d'heureux succès; puis en arrivent bientôt d'autres qui les imitent, de sorte qu'en peu de temps, la maison de Lavalla est trop petite pour les contenir; il faut donc viser à établir la Congrégation naissante sur une plus grande échelle; la maison solitaire de l'Hermitage va être son second berceau, comme celle de Lavalla a été son premier. Mais oh! déception, c'est à ce début brillant de prospérité, dont le P. Champagnat était l'âme et le soutien, que la mort vient le ravir à sa chère Congrégation. Plusieurs, à ce coup mortel, croient qu'il en sera bientôt fini de cette oeuvre qui prenait de si rapides accroissements, et qu'après avoir végété quelque temps elle finira par s'évanouir entièrement. C'est le contraire qui arrive. C'est à partir de cette époque qu'elle rompt les liens qui semblent encore l'emmailloter. De toutes parts, dans le Centre, le Midi et le Nord de la France s'élèvent comme par enchantement de nombreux établissements qui en préparent de plus nombreux encore. Le Vénéré Père avait dit pendant sa vie, et solennellement sur son lit de mort: « La Congrégation est luvre de Dieu et non la mienne; je n'ai aucun doute qu'après ma mort, elle ne fasse encore plus de progrès que pendant ma vie. » Il prophétisait vrai. Sous son successeur immédiat, qui appelait la [36] maison de l'Hermitage le grand reliquaire du P. Champagnat, les vocations se multiplient; de nombreuses fondations sont faites, de sorte que ce grand reliquaire, où reposent les restes vénérés du pieux Fondateur, l'Hermitage en un mot, n'est plus une maison convenable pour continuer à être le centre de l'administration de l'Institut. Il est nécessaire d'en chercher un plus vaste et plus à proximité d'une grande ville, pour approvisionner facilement la communauté, et surtout pour faciliter les relations nombreuses et importantes, qui augmentent chaque jour, avec les autorités civiles et ecclésiastiques.
St. Genis-Laval, canton à quelques kilomètres de Lyon, est le lieu désigné pour être la Maison Mère, c'est-à-dire la maison principale de la Congrégation. Là, elle continue à s'étendre, à se développer et à s'affermir sur des bases solides, qui semblent devoir lui donner une durée permanente.
Nous ajouterons que les Règles qu'avait ébauchées le P. Champagnat sont revues et sanctionnées par le premier Chapitre Général, tenu à l'Hermitage et comme sous les yeux du pieux Fondateur. Peu après sa mort, la reconnaissance légale de l'Institut, pour laquelle il avait usé ses dernières forces, est réalisée dans les meilleures conditions possibles. Bientôt, elle est suivie de l'approbation du Saint-Siège comme Congrégation, avec la faculté d'élire canoniquement un Supérieur Général. Dès lors l'Institut prend un nouvel essor: des colonies, des divers noviciats de France et d'Angleterre, vont porter la bonne nouvelle dans les îles lointaines de l'Océanie, où le P. Champagnat avait déjà lui-même envoyé quelques Frères comme coadjuteurs pour accompagner les Pères Maristes, à qui le St Siège [37] avait confié cette mission. Plus tard, la terre d'Afrique voit arriver sous son climat brûlant les disciples du P. Champagnat, et tout dernièrement, le Canada et les îles Seychelles les ont vus s'établir sur leur territoire. Aujourd'hui, des demandes de Petits Frères de Marie arrivent de toutes parts. L'Amérique même en réclame. N'est-il pas évident que Dieu bénit et continue à bénir de plus en plus luvre du P. Champagnat, et que, par conséquent, il était un homme selon son cur? Oui, c'est bien encore Marie, qu'il avait établie première Supérieure de sa Congrégation, qui continue à la gouverner par ses vicaires, les successeurs du Vénéré Père, et qui s'en montrent si dignes en maintenant son esprit, son but et ses Règles, et en la développant avec un zèle et un dévouement infatigables.
Mais dira-t-on, la fondation et la prospérité de cette Congrégation et peut-être l'effet des moyens puissants qui ont été mis en jeu pour la soutenir et l'accroître si promptement; et alors, il n'y aurait rien que de naturel; tout au plus, cela prouverait que le P. Champagnat était un homme de talent, capable et intelligent (qualités qui déjà, certes, ne sont pas à dédaigner). Du reste, on voit tous les jours certains industriels doués de ces qualités, réaliser de grandes entreprises, favorisés qu'ils sont par d'heureuses circonstances, que leur savoir-faire sait mettre à profit pour étendre leur négoce. C'est vrai, mais il n'est rien de tout cela dans luvre du P. Champagnat, et voilà où se trouve le miracle. Qu'on lise attentivement sa vie, et je réponds qu'on s'écriera, avec quelqu'un qui l'avait non seulement lue mais méditée sérieusement: « Ça fait pitié de voir le peu de ressources qu'a eu ce saint prêtre pour fonder sa Congrégation, et surtout les continuelles persécutions qui lui ont été suscitées de toutes parts pour l'empêcher de l'asseoir définitivement. Cet homme est vraiment un saint. » Cette personne [38] disait vrai. D'abord, comme le vénérable curé d'Ars, il n'avait que des talents médiocres d'érudition, ainsi qu'on le lit dans sa vie; d'autre part, comme il le dit lui-même, son coffre-fort et son trésor étaient la Providence. Mais quels ont donc été ses moyens de réussite? La prière, la mortification, le recours à Marie; ajoutez-y encore les croix, les contrariétés, les vexations, les injures, les moqueries, etc., etc. Et de la part de qui? De ses ennemis sans doute; plus que cela, de la part même, osons-le dire (car Dieu lui a ménagé cette cruelle épreuve), de la part de ses amis les plus chers, et, le croirait-on, de la part de ceux qui, de droit, devaient lui prêter leur concours... Point de ressources pécuniaires pour commencer son oeuvre; c'est son modeste traitement de vicaire qui est sacrifié. Il faut que de ses mains il bâtisse, avec ses premiers disciples, l'humble maison qui va servir de premier berceau à sa Congrégation, en les initiant en même temps, aux connaissances qu'ils vont bientôt enseigner. Et, notez bien, c'est sur le temps destiné au pénible travail qui sert à peine, avec quelques pauvres quêtes, à leur fournir le strict nécessaire, qu'il devra dérober quelques instants pour les instruire.
A l'Hermitage, même pauvreté pour les fonds pécuniaires; il faut qu'il emprunte non seulement pour acheter l'emplacement de la maison, mais encore pour la faire construire; car, quel argent a-t-il par de vers lui? Quelques modiques sommes que gagnent à la sueur de leur front cinq ou six Frères qui, pour une raison ou une autre, ne pouvant être employés aux classes, tissent quelques pièces de toile pour les gens du dehors, tout en prenant un long temps pour faire leurs exercices religieux; ou, mettez encore, si vous le voulez, les petites économies de quelques Frères Directeurs d'établissements, fruits de dures privations que leur piété filiale leur [39] fait supporter courageusement, afin de venir en aide à leur bon Père. Mais n'importe, le P. Champagnat ne se décourage pas de toutes ces épreuves, et lorsqu'on le blâme de son peu de prudence et de sa témérité à continuer un projet qui est au-dessus de ses forces, il n'a d'autre réponse que celle des croisés: « Dieu le veut, et cela me suffit; jamais le nécessaire n'a manqué à ma communauté, soit pour la nourriture, le vêtement et le logement, lorsqu'elle s'est trouvée dans le besoin. » Quand le gouvernement, par des lois inattendues, lui suscite des embarras de tous genres, qui semblent devoir anéantir sa Congrégation, il n'est aucunement ébranlé, il va de l'avant, et il va encore. Par la prière, la mortification, et surtout le recours à Marie, ses armes défensives, il triomphe de tout: les difficultés s'évanouissent, les affaires s'arrangent au mieux, et son oeuvre, semblable d'abord à un petit ruisseau, devient peu à peu une grande rivière, qui, grossissant toujours de plus en plus, va porter de toutes parts les eaux salutaires et bienfaisantes des saines doctrines, dans le vaste champ de l'Eglise, et cela malgré les efforts que fait l'enfer pour en tarir la source ou en arrêter le cours. N'est-ce pas là un éclatant miracle?...
--2° Mais quel bien fait la Congrégation dans les lieux où elle a fondé des établissements, des noviciats ou des juvénats? Ce bien, dans l'époque où nous vivons, est incalculable. Des milliers d'enfants qui fréquentent les écoles tenues par les disciples du P. Champagnat, reçoivent, avec toutes les connaissances humaines qu'exigent leur âge, leur état et leur condition, reçoivent, dis-je, l'enseignement des saines doctrines de la foi, garanties de toute erreur; de plus, ils sont formés avec le plus grand soin aux pratiques de la religion catholique, mais surtout, ils sont préparés avec une attention [40] particulière à cet acte solennel de la vie qui décide généralement du bonheur ou du malheur éternel. Je veux dire la première Communion, ce jour heureux, qu'on ne se rappelle jamais sans une douce émotion, et que l'Exilé de Ste-Hélène appelait le plus beau jour de sa vie. Mais ce n'est pas seulement les sciences religieuses et humaines que la jeunesse puise si avantageusement dans les écoles dirigées par les Petits Frères de Marie. Il faut savoir que le Vénéré Fondateur leur enjoint de la manière la plus forte et la plus formelle de donner avant tout à leurs élèves l'éducation chrétienne et religieuse, c'est-à-dire de former leur cur à la vertu, soit par leur parole et leurs bons exemples, soit en les corrigeant de leurs défauts, de manière à en faire de bons chrétiens et d'honnêtes citoyens. Pour arriver à ce but, il doivent tout sacrifier, leur temps, leur santé, et leur vie même, car, disait souvent le Vénéré Père: « Dieu a créé avant tout, cette Congrégation pour faire des saints, et au grand jour des justices, chaque Frère passera sur la sellette avant ses élèves et répondra de leur âme, s'ils se sont perdus par sa faute; et moi, mes Frères, ajoutait-il plein d'émotion, j'y passerai avant vous tous pour rendre compte de la perte ou du salut de tous les membres de la Congrégation. » Oh! quel bien ne fait pas un Frère aiguillonné par cette pensée et rempli d'un zèle ardent pour faire connaître, aimer et servir Dieu, Jésus-Christ et sa Ste Mère! Que d'innombrables péchés il fait éviter; que de proies il arrache à l'enfer, et de combien de prédestinés il peuple le ciel!
Maintenant, qu'on me permette une réflexion. Ne dirait-on pas que Dieu, dans sa miséricorde, a inspiré au Père Champagnat la fondation de sa Congrégation particulièrement pour le temps où nous vivons? Car a-t-on jamais vu la jeunesse exposée à de si grands dangers pour l'affaire capitale [41] du salut? Que sont, en effet, ces écoles sans Dieu, sinon l'apprentissage du libertinage le plus effréné, de l'insubordination la plus audacieuse et des crimes les plus énormes? L'homme portant, par le fait même de son origine, la semence de tous les vices, que deviendra la jeunesse imbue de mauvaises doctrines, sollicitée par des exemple plus mauvais encore, excitée par toutes les plus honteuses concupiscences? Où ira-t-elle, sortant de ces écoles athées, qui se multiplient sur tous les points, en supposant même qu'on leur enseigne une certaine morale civique, qui n'est au fond que de l'immoralité déguisée? Qui les soutiendra dans les violents combats qu'ils auront à livrer contre eux-mêmes, n'ayant ni la vérité de l'Evangile pour les guider, ni la grâce pour les surmonter, surtout lorsqu'un monde pervers leur présentera cette coupe enchantée des plaisirs qui renferment les plus mortels poisons?
Hélas! les feuilles publiques nous font déjà trop connaître l'avant-garde de cette génération ignoble et féroce que nous préparent ces écoles publiques d'un gouvernement qui a banni Dieu de son enseignement, et enlevé brutalement des regards de la jeunesse le signe sacré qui a civilisé les nations les plus barbares. Voilà contre qui la Congrégation du Père Champagnat est appelée à lutter; la tâche est rude, mais ses disciples ne se déconcertent pas; continuellement sur la brèche, on les voit, partout où les appelle le danger, armés comme leur Fondateur de la prière, du zèle et du recours à Marie, combattre comme de vaillants soldats, et soustraire, malgré leurs antagonistes audacieux, si bien équipés de toutes les armes de l'enfer, soustraire, dis-je, à d'imminents dangers des masses d'enfants qui fréquentent leurs écoles. Evidemment, luvre du P. Champagnat réalise un bien immense dans la Ste Eglise, en lui conservant tout ce qu'elle a de plus cher et de plus sacré, l'enfance, que le bon [42] Maître chérissait d'un amour de prédilection, et qui appelait à lui les petits enfants par ses tendres et paternelles paroles: « Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. »
-- 3° D'après tout ce que nous venons de dire, il est évident que le P. Champagnat a été choisi de Dieu pour établir la Congrégation des Petits Frères de Marie, laquelle, semblable à un arbre vigoureux, a porté, et portera encore, il faut l'espérer, des fruits excellents et nombreux dans la Ste Eglise. Cela admis, il en résulte que Dieu a dû donner à ce saint prêtre un caractère de sainteté particulier, ainsi qu'il l'a fait en faveur de ceux qui ont eu de semblables missions à remplir, car nécessairement les bons fruits proviennent de la bonté de l'arbre. Mais, dans le P. Champagnat, quelle est la sève puissante qui a produit les fruits excellents dont nous venons de parler, et qui continue à les produire, si ce n'est l'ensemble des vertus qu'il a pratiquées, et dont le second volume de sa Vie nous donne des détails si édifiants?
N'est-ce pas sa FOI, ferme et inébranlable, qui le rendait si obéissant à toutes les décisions de la Ste Eglise, si attaché au St Siège, et si plein de respect pour Notre Très Saint Père le Pape? N'avait-il pas aussi cette foi pratique et active, qui lui rendait Dieu présent partout, lui faisant craindre et éviter les moindres offenses? La conférence qu'il eut avec le Frère Louis sur la grandeur du péché véniel, ne montre-t-elle pas combien était parfaite la délicatesse de sa conscience, et à quel point il prisait l'offense de ce péché?
N'est-ce pas sa grande CONFIANCE en Dieu qui lui faisait dire ce paroles: « Je n'ai jamais compté pour fonder ma Congrégation que sur la Providence », et ces autres, qu'il nous répétait [43] à temps et à contretemps: « Si le Seigneur ne bâtit une maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent », et ces autres encore, qui lui étaient familières: « C'est Dieu qui a tout fait chez nous, nous autres nous ne sommes bons qu'à tout gâter? » Et que prêchait-il le plus souvent? La confiance en Dieu et sa grande miséricorde, ou bien Jésus-Christ recevant à bras ouverts l'enfant prodigue, et surtout la confiance en Marie, assurant que la dévotion constante à cette bonne Mère est un signe certain de prédestination, même à l'égard des plus grands pécheurs.
N'est-ce pas la CHARITE qui, enflammant son cur d'un saint amour pour Dieu, lui a donné cette soif brûlante du salut des âmes dont sa Congrégation est le but fondamental? N'est-ce pas cette même vertu qui l'attachait si sensiblement à la personne de notre divin Sauveur, en sorte qu'il était comme absorbé en méditant les adorables mystères de sa naissance, de sa passion et surtout celui de la Ste Eucharistie? Quelle charité n'avait-il pas pour le prochain et surtout pour les pauvres, qu'il traitait avec tant de respect et pour qui il a fait tant de sacrifices!
N'est-ce pas la PRUDENCE qui l'a fait tellement veiller sur lui-même que je ne sache pas qu'on l'ait pris en défaut sur les moindres observances régulières? N'est-ce pas cette même vertu qui lui a fait donner des règlements si sages sur les rapports des Frères avec les autorités ecclésiastiques, civiles et les gens du monde, toutes règles dont il a donné le plus parfait exemple?
N'est-ce pas la vertu de JUSTICE qui a été cause que jamais on n'a pu lui reprocher le moindre tort envers qui que ce fût, ni les moindres partialités à l'égard de ses Frères, les traitant tous suivant leur mérite réel, sans égard à leurs qualités seulement extérieures et naturelles? Et il était tellement [44] équitable que l'on disait de lui qu'il réussissait toujours à accorder même les personnes qu'il paraissait impossible de concilier. D'ailleurs, sa profonde humilité, sa parfaite obéissance, sa piété, dont sa Vie parle si longuement, font assez connaître qu'il remplissait à un haut degré tous les devoirs de Justice envers Dieu, le prochain et envers lui-même. Car c'est justice de faire servir son corps comme instrument de pénitence par la mortification. Et quelle n'a pas été la sienne?
N'est-ce pas la vertu de FORCE, qui lui a fait surmonter les obstacles inouïs qu'il a rencontrés pour fonder et asseoir sa Congrégation, et pour garder cette patience inaltérable dans les épreuves fâcheuses et multipliées que lui a envoyées la Providence? Et quel courage pour triompher de sa passion dominante, qui d'après lui était l'orgueil? Et a-t-on vu un homme plus humble?
N'est-ce pas la vertu de TEMPERANCE qui, dans les différentes choses qu'il a eu à entreprendre ou à traiter, lui faisait examiner avant tout s'il n'en résultait pas quelque offense de Dieu? N'est-ce pas la même vertu qui lui a donné une si grande modération dans les choses mêmes permises et un tempérament de gouvernement si convenable qu'il était tout à la fois grandement aimé et singulièrement respecté de ses Frères petits et grands? Et quelle sobriété dans la boisson, la nourriture, le vêtement, le logement et l'ameublement?
C'est dans sa Vie et dans les archives de la Congrégation que l'on trouve des faits qui prouvent qu'il a pratiqué à un degré supérieur ces vertus principales, ainsi que les autres dont parle le second volume de sa Vie: c'est-à-dire sa pauvreté, sa parfaite pureté de murs et sa grande horreur du vice contraire, son obéissance aveugle, son amour pour le travail, son zèle pour la gloire de Dieu, l'enseignement du catéchisme, l'éducation chrétienne de l'enfance, [45] la formation de ses Frères au point de vue de leur état et de la conservation de leur vocation, sa fermeté à faire observer les Règles, sa constance, sa patience et surtout son humilité et sa dévotion envers la Vierge Marie, qu'il a établie, comme nous l'avons dit, la première Supérieure de sa Congrégation, et qui en est, selon lui, la pierre angulaire.
Vraiment quand on lit avec attention la Vie du Vénéré Père, que l'on considère: 1" ce que lui a coûté la fondation de sa Congrégation; 20 le bien qu'elle fait dans l'Eglise dont nous n'avons donné qu'une faible esquisse, car il aurait fallu parler de tant de jeunes gens, novices et juvénistes qu'elle retire du monde, attirés et retenus dans son sein par le seul nom qu'elle porte et qui probablement se seraient perdus; 30 l'ensemble de tant de vertus qu'il a pratiquées d'une manière si parfaite, on ne peut s'empêcher de croire que sa cause ne soit introduite en cour de Rome. Et encore, faites attention que ce que nous venons de dire n'est pas tout; il faudrait encore connaître les nombreux documents qui arrivent de toutes parts au R.F.S.G., ainsi que les grâces et faveurs particulières obtenues par son intercession, toutes choses que nous ignorons. Mais comme la Ste Eglise est si sévère, non seulement pour béatifier ou canoniser un saint, mais même pour l'introduction de sa cause, il faut, ce me semble, constamment demander, avec ferveur, que le ciel déclare, par quelque miracle authentique, que notre pieux Fondateur mérite cette insigne faveur.
Je termine ce chapitre par une opinion personnelle, dont je laisse juges ceux qui la liront.
Cette opinion est que la Congrégation des Petits Frères de Marie verra la fin des siècles et qu'elle aura à lutter contre l'homme de péché, l'Antéchrist. Et voici mes raisons. La fin du monde, au dire de plusieurs, n'est pas très éloignée, car Dieu vient [46] d'ouvrir pour ces temps malheureux les trois grandes portes de sa miséricorde: le Cur de Jésus, la Vierge Immaculée, et la dévotion à son très digne époux St Joseph. Qu'aurait-il donc de plus à donner au monde? Aussi est-ce un sentiment général qu'il a réservé ces trois grandes faveurs pour la fin des siècles.
Donc, je crois que la Société de Marie qui n'est, selon moi, qu'à son aurore, est l'armée que Dieu a réservée pour combattre, avec les trois puissants engins de guerre ci-dessus, celui à qui la Vierge Immaculée doit finalement écraser la tête. Maintenant, voilà le fait qui, outre cette raison, à déterminé mon opinion. Je suis le seul, je crois, à en avoir connaissance. Un jour, un aumônier de l'Hermitage tout brûlant du salut des infidèles, animé d'une dévotion très filiale envers la Ste Vierge, plus tard fait évêque, lors du premier envoi de nos Frères en Océanie par le P. Champagnat, pour aider aux Pères Maristes et dont le Vénéré Père était si désireux de faire partie, un jour, dis-je, cet aumônier ne descendant pas à son ordinaire au réfectoire pour le dîner, le P. Champagnat donna l'ordre au bon F. Stanislas d'aller voir s'il n'était pas indisposé; le F. Stanislas frappe à la porte de sa chambre, car la clef était en dehors, mais point de réponse; il frappe plus fort, même silence. Alors il entre et voit le Père à genoux devant son crucifix, sous lequel se trouvait une statue de la Ste Vierge; il avait une figure tout enflammée et toute rayonnante, et paraissait plongé dans une profonde méditation. Le Frère le contemplait dans cet état extatique: « Mon cher Frère, prions... prions.... c'est la Société de Marie, Pères et Frères, qui doit combattre contre l'Antéchrist. » Et sans en dire davantage, voyant qu'il s'était trahi, il descendit au réfectoire, en recommandant au Frère le secret sur cette affaire. Je tiens le récit de ce fait assez singulier du F. Stanislas [47] lui-même, qui s'en servit dans une occasion pour m'encourager à persévérer dans ma vocation. Maintenant, si véritablement la Congrégation des Petits Frères de Marie doit subsister jusqu'à la fin des temps, combien cette circonstance singulière ne grandit-elle pas le P. Champagnat, que Dieu, supposé la chose vraie, aurait choisi pour former d'avance l'armée d'élite, dont la Vierge Immaculée doit se servir pour écraser définitivement la tête de l'antique serpent, en remportant sur l'Antéchrist la victoire mémorable qui doit anéantir son empire à tout jamais.
Fin
du Chap. II ième [48]
CHAPITRE III ième
NOTES PARTICULIERES
Sur la Vénéré Père CHAMPAGNAT,
accompagnées de quelques traits
et de quelques usages de son temps.
§ Iier Confession
Au st tribunal, le P. Champagnat n'était ni trop sévère, ni trop indulgent, mais il tenait un si juste milieu que tous ses pénitents étaient enchantés de ses décisions, de ses sages avis et de ses bons conseils. Les plus grands pécheurs trouvaient toujours auprès de lui un cur tout débordant de la charité de Jésus-Christ; il les ramenait à la pratique du bien, plutôt en parlant à leur cur qu'à leur esprit, souvent peu développé. On voyait qu'il avait une soif brûlante de leur âme; il les serrait si fortement et si affectueusement, quand il les confessait, qu'il éveillait en eux des sentiments d'un tel repentir, d'une telle douleur, que souvent leurs larmes et les siennes se confondaient ensemble. Quant aux tièdes, il agissait avec plus de sévérité en les forçant, comme malgré eux, à devenir fervents, leur mettant sous les yeux les suites funestes de leurs négligences et l'immense perte de grâce dont ils se privaient et dont ils auraient à rendre compte un jour au tribunal du Souverain Juge. Pour les fervents, [49] il travaillait à les faire avancer dans la perfection, sans leur permettre de rester dans un funeste repos; il les portait continuellement à l'amour et à l'imitation de Notre-Seigneur, exigeait qu'ils évitassent les moindres fautes et toute infraction à la règle, autant que possible. C'est en suivant cette ligne de conduite qu'il a fait parvenir plusieurs de ses Frères à une haute perfection, ainsi qu'on peut le voir dans les biographies d'un grand nombre. Il tenait tellement à la confession hebdomadaire, que je l'ai vu plusieurs fois, lorsqu'il était pressé, confesser les Frères anciens après leur action de grâces, lors même qu'il aurait pu les renvoyer à la quinzaine; car, disait-il, il y a une grâce toute particulière attachée au sacrement de Pénitence pour se corriger non seulement des fautes graves, mais encore de cette fourmilière de petites fautes ou imperfections, qui empêchent le religieux d'arriver à la perfection. Il engageait même certains jeunes Frères ou novices, violemment tentés, ou enclins à quelque péché d'habitude, à se confesser deux fois par semaine. Les preuves de ce que nous avançons se trouvent dans sa Vie, ou ont été certifiées par plusieurs de ses pénitents. Le Vénéré Père avait, en confession, un don particulier pour connaître dans leur accusation, ceux qui manquaient de sincérité, ou qui, soit par ignorance, soit par manque d'expression, accusaient plutôt les circonstances du péché que le péché lui-même. Ce don lui venait-il de quelques lumières surnaturelles? C'est ce que j'ignore; cependant voici un fait qui me porterait à le croire et que je tiens d'un intime ami. Un jeune novice avait eu le malheur d'apprendre le mal par un de ses condisciples, pensionnaires l'un et l'autre dans une maison d'éducation où la surveillance était fort négligée. Ignorant la gravité de sa faute, il va se confesser au P. Champagnat, qui ne tarda pas à remarquer qu'il y avait quelque [50] chose de louche dans son accusation; lui ayant reconnu une grande franchise, il avait essayé plusieurs fois de lui faire diverses questions pour s'éclaircir et se tranquilliser; mais elles étaient tellement prudentes, et on comprend pourquoi, que les réponses de son pénitent ne le contentaient qu'à demi. Un jour, ce dernier remarqua qu'après chaque question, la Vénéré Père, après en avoir entendu la réponse, s'arrêtait, soupirait et priait, mais voilà qu'instantanément, à la dernière qu'il lui fit, son pénitent répondit en se servant d'une expression, à laquelle il n'avait jamais pensé de sa vie, et qui découvrait tout le mystère. « Je vous comprends », lui dit le Vénéré Père, comme quelqu'un à qui l'on vient d'ôter un lourd fardeau. Il lui fait connaître alors en quelques termes énergiques toute la gravité de sa faute lui demande combien il a fait de communions depuis cette époque, et combien de fois il avait failli; puis il termine en l'assurant que s'il ne se corrigeait pas promptement, la Ste Vierge ne tarderait pas à le vomir du sein (de) la communauté: expression dont il se servait quelquefois pour donner l'horreur du vice dont nous parlons. (Devant) la franchise de son pénitent et sans doute, voyant que l'ignorance était l'unique raison de son défaut d'accusation, il lui donna l'absolution. Comme ce jeune novice tenait fortement à sa vocation, les dernières paroles que lui avait dites le Vénéré Père lui firent verser des torrents de larmes. N'y tenant plus, il va quelques instants après et encore tout en pleurs, trouver le bon Père qui, en ce moment, était occupé à écrire. Celui-ci le regarde fixement, lui demande le sujet [51] de sa tristesse. « Ce sont, mon Père, les paroles que vous m'avez dites tout à l'heure », en les citant textuellement. Le Vénéré Père, comme un homme tout étonné et tout stupéfait, lui dit d'une voix fort accentuée: « Mon cher ami, que me dites-vous là? Je ne vous ai rien dit. » Et il continuait à écrire. Le jeune novice étonné, on ne peut plus, s'en va bien triste, comme on peut le penser. Un moment après, il réfléchit en lui-même, se rappelle ce qu'on lui a enseigné au sujet de la confession, et se rend compte sans peine de la conduite du Vénéré Père à son égard.
« Jamais, disait-il, en racontant ce fait, ni en confession, ni ailleurs le P. Champagnat n'est revenu sur cette affaire. Même quand je me représentai de nouveau au st. tribunal, il parut tout ignorer. Mais quel service il m'a rendu! Au fond, je n'étais pas bien tranquille; il y avait toujours en moi, après que je m'étais confessé, un certain trouble dont je ne pouvais me rendre compte; cependant, je (ne) sache pas d'avoir jamais fait volontairement de mauvaises communions ». Mais, dit un proverbe : A mal, il y a quelquefois bien.
En effet, ce Frère, employé plus tard dans un pensionnat, disait dans une circonstance: « Je n'aurais jamais compris l'importance de la surveillance, ni la terrible responsabilité d'une Frère qui la néglige, si je n'avais pas eu le bonheur de me confesser au P. Champagnat ». Avant de terminer ce paragraphe, je ferai remarquer que le Vénéré Père recommandait beaucoup l'action de grâce après la confession; si absolument, disait-il, vous ne pouvez pas la faire immédiatement après que vous vous êtes confessé, tâchez de la faire un autre moment; n'oubliez pas surtout de faire votre pénitence, attendu qu'elle est une partie intégrale du sacrement de pénitence; ne pas la faire par négligence est une faute que l'on doit déclarer au st tribunal. [52]
§ II ième Communion
Si le Père Champagnat montrait une grande ténacité pour (qu') on ne manquât jamais volontairement la confession hebdomadaire, il tenait encore plus à ce qu'on n'omît jamais, sans raison, les communions de règle, du jeudi, du dimanche et des fêtes chômées, et il s'élevait avec force contre ceux qui les négligeaient sans motif. Un jour, un Frère qui se trouvait de ce nombre, étant allé lui demander une permission qu'il désirait beaucoup d'obtenir: « Oh! mon Frère, lui dit le Vénéré Père, avec un profond soupir, qui trahissait son émotion, que je voudrais que vous me demandassiez une autre permission et que je serais heureux de vous l'accorder! ». En ce temps-là, comme aujourd'hui, tous les huit jours, ceux qui voulaient s'approcher de la Ste table en demandaient la permission: c'est ce qui explique les paroles du Vénéré Père à ce Frère, qui depuis quelque temps omettait les communions. Nous dirons, en passant, qu'il défendait publiquement la Ste communion à ceux qui sciemment avaient dérobé de l'argent, des objets de vestiaire ou classiques, appartenant à la maison ou à l'usage de leurs confrères, sans avoir vu leur confesseur et déclaré leur faute au supérieur ou au directeur. Lorsque je suis entré au noviciat, outre les communions de règle, il y avait encore des Frères très pieux, mais en petit nombre, qui faisaient la communion le mardi, comme communion de simple dévotion. Quant à celle du samedi, elle n'avait pas encore lieu à cette époque, car c'était le jour où le P. Champagnat confessait les Frères. En voici l'origine, autant que je puis m'en rappeler. Un Frère ancien, d'un établissement, doué d'une grande piété et très dévot envers la Ste Vierge, ayant demandé au Vénéré Père de faire une communion particulière le samedi, en sus de celle du [53] mardi, celui-ci le lui accorda volontiers, puis d'autres l'imitèrent, de sorte que bientôt la communion du samedi devint une communion de dévotion comme celle du mardi. Plus tard, elle fut permise à tous les Frères profès et, par exception, à tous ceux qui se préparaient à la profession et qui en avaient un grand désir. Il est à remarquer que pour faire toutes (les) communions de dévotion et autres extraordinaires, il fallait avoir une permission particulière du supérieur.
Le Vénéré Père, considérant la préparation à la Ste communion comme une chose très importante, avait établi qu'entre chaque communion il y aurait, autant que possible, un jour d'intervalle, et si la coïncidence de quelques fêtes marquantes empêchait ce jour de préparation, les communions de dévotion et même quelquefois celles du jeudi étaient remplacées. Cependant, il est arrivé que dans de certaines circonstances, il a eu permis, à raison de certaines rencontres de fêtes, deux et même trois communions consécutives, mais jamais quatre, par respect, disait-il, pour l'auguste sacrement, craignant que cette continuité de communions ne manquassent de préparation convenable, et aussi pour d'autres raisons dont j'ai perdu le souvenir. Cependant, je sais qu'il avait permis à un Frère d'un poste et d'une piété rare, la communion tous les jours, excepté le mercredi. Comme il avait une dévotion très ardente au Sacré Cur de Jésus, sans doute qu'il est à présumer que, vu l'accroisse ment que cette dévotion a pris de nos jours, il aurait approuvé, comme communion de dévotion, celle du premier vendredi du mois, ou, suivant son principe, peut-être aurait-elle été remplacée par celle du samedi.
Le pieux Fondateur insistait fortement à ce que ceux qui n'avaient pas eu le bonheur de faire les communions de règle, restassent au moins pendant [54] I'action de grâce, parce que, selon son dire, ils devaient se dédommager de cette privation par une fervente communion spirituelle. Quant aux communions de dévotion, on n'était pas tenu d'y assister. Comme digression, je vais rapporter un petit fait qui m'en rappelle le souvenir. Le quatrième jour de mon noviciat - j'étais entré un samedi et par conséquent le mardi d'après, pendant l'action de grâces, je me rendis en classe avec les autres novices; sachant, d'une part, que le cher F. François, alors chargé de nous, était en prières, et d'autre part, étant bien éloigné d'avoir la foi du Vénéré Père, qui avait toujours Dieu présent devant lui, je me permis quelques singeries pour amuser les autres novices, mais voilà que le cher Frère François, interrompant son action de grâces, arrive subito, et me fait cadeau, pour début de ma première pénitence, d'une grande figure de Bible à apprendre par cur, puis sans autre explication, il alla gravement continuer son action (de) grâce. Je vous laisse à penser si j'eus l'envie d'y revenir.
§ III ième Cantiques
Quoique le P. Champagnat aimât beaucoup le chant des cantiques, il préférait que l'on suivît les prières de la Ste messe avec le célébrant; même il y a eu un moment où tous ceux qui assistaient au st sacrifice répondaient au prêtre avec les servants. Cependant il avait toléré que l'on chantât des cantiques d'actualité à partir de l'Introït jusqu'à l'Evangile exclusivement, et depuis les premières ablutions jusqu'à la fin de la messe, mais seulement le mercredi et le vendredi; plus tard, d'après une demande qui lui fut faite, il permit ces deux jours de continuer le premier cantique jusqu'à la [55] préface exclusivement. Cependant il tolérait encore que le jeudi et le dimanche on chantât un cantique ad hoc pendant la Ste communion, mais seulement quand la majorité avait communié. On chantait aussi quelquefois un cantique à la Ste Vierge le samedi, au commencement de la messe, mais jamais à la fin, surtout s'il y avait communion. Il est à remarquer qu'on ne chantait pas de cantiques pendant la messe, lorsqu'il se trouvait une fête marquante; car alors il voulait que l'on suivît tout le temps la messe dans les heures. En tout cela, il suivait l'esprit de l'Eglise, qui désire que pendant la célébration de Sts Mystères, on ne fasse entendre que des chants liturgiques. Admirons encore une fois de plus le respect du Vénéré Père pour tout ce qui avait rapport au culte sacré. Je ne sais trop ce qu'il aurait pensé de l'harmonium qui, quelquefois, par ses sons cuivrés et assourdissants, enlève souvent à la mélodie son caractère religieux, surtout lorsque déployés avec toute leur intensité, ils couvrent tellement le chur que l'on n'entend plus les paroles du texte, harmonie qui peut mettre en évidence le mérite de l'artiste, mais ordinairement au détriment de la piété, dont il émousse le sentiment, pour ne flatter que quelques oreilles et en irriter d'autres. A propos de cet instrument, le cher Frère François, qui avait si bien l'esprit du Vénéré Père, disait: « L'unisson, ou bien une harmonie douce et simple et sans fracas, est ce qu'il y a de plus convenable pour une communauté; il faut que l'organiste vise à soutenir le chur sans vouloir le dominer; d'après moi, ajoutait-il, l'harmonium, dans les cas ordinaires, doit être un chantre, or un chantre n'a qu'une voix ». L'intention du Vénéré Père était encore que l'on chantât toujours un petit cantique à la fin du mois de Marie, qui se faisait de la manière suivante dans toutes les maisons de noviciat : [56]
1) Litanies de la Ste Vierge chantées;
2) Inviolata ;
3) Lecture suivie d'un exemple;
4) Prière à la fin d'un exemple: Souvenez-vous... Par votre Ste Virginité. etc. ...
5) Cantique - S'il y avait bénédiction, elle se donnait après les prières indiquées ci-dessus et se terminait par le chant du cantique.
§ IV ième Retraite du mois
De mon temps, le premier dimanche du mois était un jour de retraite consacré à se préparer à la mort, et à se renouveler dans les bons sentiments de la retraite annuelle. Et cette retraite avait lieu, non seulement dans les maisons de noviciat, mais encore le jeudi dans les établissements. Ce jour-là, à la Maison Mère, la récréation qui suivait la grand messe était remplacée par une demi-heure de méditation sur les fins dernières; il en était de même de la récréation qui suit les vêpres. Le R. Père faisait quelquefois lui-même cette méditation, ou bien on lisait pour sujet les maximes de St Liguori sur les fins dernières, ouvrage que le R. P. estimait singulièrement. Chacun, pendant toute la journée, devait être plus recueilli; même, je crois que les jeux étaient interdits pendant la récréation qui suit le dîner. Pendant la journée, on prenait un moment pour relire ses résolutions de l'année et, au besoin, en prendre de nouvelles. On invitait tous les Frères à faire l'acte de préparation à la mort et à réciter les litanies des agonisants. En un mot, c'était un jour de renouvellement dans la piété, la ferveur et l'observance de règle. [57]
§ V ième Discipline
On voit dans la Vie du Vénéré Père que l'ordre, le travail et la discipline lui étaient comme naturels, et qu'il recommandait particulièrement cette dernière aux Frères enseignants, la regardant comme la base de l'instruction et de l'éducation. Mais en cela, comme dans tout le reste, il en donnait le premier l'exemple. A son avis, l'ordre, le silence et la discipline sont ce qui donne aux communautés ce cachet religieux, de sainteté, qui édifie tous ceux qui les visitent. Aussi, la maison de l'Hermitage exhalait-elle quelque chose de ce parfum de piété et de recueillement, dont on est comme embaumé lorsqu'on visite la Trappe ou la Grande Chartreuse. Nous avons vu, dans le premier chapitre, quelle importance le pieux Fondateur attachait à l'observation de la règle du silence, qu'il appelait l'âme de la discipline. Mais c'était bien autre chose quand il s'agissait de quelques manquements au grand silence. Alors point de grâce; aussi, je ne me rappelle pas d'y avoir vu manquer personne ostensiblement. A ce propos de grand silence, voici un fait que m'a raconté l'excellent Frère Jérôme. Un jeune Frère infirme, des plus pieux et des plus silencieux, vit pendant la nuit son lit enflammé, à raison d'une brique qu'on avait mise au bas pour lui réchauffer les pieds. A cette vue, le croirait-on, au lieu d'appeler au secours, parce qu'il craignait de manquer au grand silence, il retirait peu à peu ses pieds à mesure que la flamme s'avançait; il aurait eu probablement bien du mal si le bon Frère Jérôme, faisant son tour habituel comme il est dit dans la Vie du P. Champagnat, pour voir si tout était en sûreté, ne fût arrivé à temps pour le secourir. Le récit de ce fait m'impressionna tellement que, lors de ma vêture, je demandai à prendre le nom de ce Frère, faveur que le Vénéré Père m'accorda [58] volontiers, surtout lorsque je lui dis le motif qui m'avait décidé à faire ce choix. L'ordre dans la maison n'était pas moins gardé que le silence; le Vénéré Père ne voulait pas que l'on courût à droite et à gauche dans le bâtiment, ou que l'on allât dans un atelier différent de celui où l'on travaillait, sans une permission qui, ordinairement, était donnée au moyen d'une médaille particulière que l'on devait rendre à celui qui l'avait remise, afin qu'il pût calculer si l'on n'y avait pas passé un temps trop considérable.
Tous les chefs d'atelier avaient un carnet où étaient notés ceux qui y venaient sans permission, ainsi que ceux qui y perdaient leur temps ou violaient la règle du silence. Ce carnet, tous les huit jours, était remis au P. Champagnat, et ordinairement il donnait une pénitence publique à ceux qui y étaient mal notés. Tous les huit ou quinze jours encore, le Vénéré Père réunissait les maîtres des travaux et les chefs d'atelier, leur demandait ce qui laissait à désirer dans l'ensemble de la maison, et ce qui pouvait donner lieu à quelque réforme; il indiquait à chacun la manière de s'y prendre pour réussir dans la partie qui le concernait, et surtout faisait connaître à tous les économies qu'ils pouvaient réaliser sur leur travail.
Quant à ceux qui n'étaient pas occupés dans des ateliers particuliers, le maître des travaux leur désignait, dès la veille, ce à quoi ils devaient s'occuper le lendemain; de sorte qu'au sortir de la messe, tous se mettaient promptement au travail, sans flâner de droite et de gauche, chose que détestait singulièrement le Vénéré Père.
Ici, par reconnaissance, qu'on me permette comme digression un mot sur mon chef d'atelier, le bon Frère Jean-Joseph, modèle accompli de piété, de simplicité, de droiture, de charité, et surtout de régularité. Capable au point de vue des dogmes de [59] la foi plus que ne le comportait son emploi, il était souvent interpellé pendant les lectures par le Vénéré Père, qui se plaisait à l'interroger surtout sur des questions religieuses, et toujours Frère Jean-Joseph répondait de manière à le satisfaire pleinement; aussi en était-il grandement estimé. Par son travail, consistant à tisser de la toile ou du drap, pour la maison ou pour les gens du dehors, il fournissait au Vénéré Père quelques petites sommes assez rondes. C'était avec un plaisir indicible qu'il les lui portait, et il se serait fait scrupule d'en garder seulement un centime pour son atelier, sans en avoir obtenu la permission. Tout en tissant sa toile, il faisait encore l'office de portier et de réglementaire. C'est lui qui, avec une charmante simplicité, dit au Procureur royal, lors de sa visite domiciliaire à l'Hermitage: « Je ne sais pas ce que c'est qu'un marquis, mais le Père Supérieur vous le dira. »
Il était tellement exact à sonner aux heures réglementaires qu'on ne l'a jamais surpris en défaut: l'horloge et la cloche confondant ordinairement leurs sons. Il me semble pourtant que s'étant oublié une fois, il en demanda publiquement pardon à genoux, au réfectoire. Ce vénéré Frère fut frappé d'une attaque d'apoplexie en jouant aux boules, et alla, je n'en doute pas, rejoindre le bon P. Champagnat auquel il avait été si dévoué.
Mais revenons à notre sujet et disons encore un mot de l'esprit d'ordre de notre aimé Fondateur. C'était toujours avec peine qu'il voyait aller à la cuisine, sans de bonnes raisons, ou même à l'infirmerie si l'on n'était pas malade, à moins que ce ne fût pour rendre visite à ceux qui l'étaient. Le bon Père lui-même ne manquait pas tous les jours de les visiter, de les consoler et de s'enquérir s'il ne leur manquait rien, et il aurait voulu que tous en eussent pu faire autant. A part ces visites de [60] charité, il ne voyait qu'avec peine ceux qui quittaient leur occupation, bien qu'instantanément, pour des riens, et surtout pour contenter leur curiosité en cherchant à apprendre quelques nouvelles des allants et venants, ou par des papiers publics. Aussi, je ne sache pas avoir vu un seul journal à la main de personne pendant tout mon noviciat. Voici un fait qui prouvera comment il traitait les curieux qui veulent toujours tout voir et tout entendre. Un jour, le collège de St. Chamond, étant venu en promenade aux abords de l'Hermitage, se permit, sans en prévenir le P. Champagnat, de s'avancer jusqu'au portail, et là de jouer avec leurs instruments, des airs tout à fait inconvenants pour une maison de silence et de recueillement. A l'audition de ces sons inaccoutumés, les Frères qui n'entendaient habituellement que le murmure sourd et monotone des eaux du Gier, cherchent à se rendre compte de ce que cela peut être; plusieurs, surtout des jeunes, quittent furtivement leur travail et se dirigent vers le portail, regardent à travers la grille, écoutent et naturellement se permettent de parler, mais cependant pas trop fort, craignant quelque malencontreuse surprise. Le Vénéré Père, qui les guettait sans qu'ils le vissent, se contente de prendre leurs noms. Leur curiosité satisfaite, ils se retirent à petit bruit, les uns après les autres, et regagnent leur occupation. C'était quelque temps après la récréation qui suit le dîner que cette irrégularité avait eu lieu. Mais ne voilà-t-il pas que le soir après le bénédicité qui précède le souper, le Vénéré Père interpelle les coupables, au nombre d'une dizaine, et les condamne à manger leur potage à genoux au milieu du réfectoire, accompagnant cette pénitence d'une forte correction sur [61] leur peu de mortification, blâmant principalement quelques anciens qui s'étaient mêlés aux jeunes.
§ VI ième Pénitences
Le P. Champagnat voulant à tout prix former des religieux humbles, simples et modestes, et donner à sa Congrégation un cachet particulier d'humilité, par la pratique des humiliations, se faisait un devoir de donner des pénitences publiques, non seulement pour des fautes marquantes, mais encore quelquefois pour des fautes qui paraissaient légères en elles-mêmes. Il y a plus, des Frères jeunes et anciens faisaient de temps à autre des pénitences pour le seul motif de s'humilier. Ainsi, j'ai vu le cher Frère François et le cher Frère Louis-Marie, supérieurs généraux l'un et l'autre après la mort du Vénéré Père, demander pardon, à genoux au réfectoire, des manquements à la règle qu'ils auraient pu faire, et de la peine qu'ils auraient pu causer à leurs confrères.
Aussi, y avait-il en permanence au réfectoire une chaise, et plus tard une petite table ronde qui recevait assez souvent des convives, et dont le siège était simplement les deux genoux sur le sol. Outre cette pénitence publique pour les manquements un peu considérables, il y en avait bien d'autres dans le détail desquels je n'entre pas, attendu qu'elles sont énumérées dans la règle. Il y avait aussi des pénitences de circonstance, et c'étaient les plus usuelles. Ainsi, par exemple, cassait-on ou détériorait-on quelque objet, on devait se présenter au réfectoire avec les fragments de l'objet cassé ou endommagé, et on devait y rester jusqu'à ce que le Vénéré Père eût fait signe de se retirer. Un jour, ayant eu la mauvaise chance de casser par le milieu, l'instrument qui sert à retirer la braise [62] du four, j'allai déclarer ma maladresse au bon Père, qui pour toute réponse me dit sèchement: « Vous savez la pénitence d'usage ». « Mais, mon Père, lui dis-je naïvement, c'est bien long pour traîner les deux morceaux au réfectoire ». Alors, sans rien me dire, admirez sa bonté, il se mit à sourire. Sans peine, je compris que j'étais quitte de faire la cérémonie accoutumée et à laquelle je ne tenais pas beaucoup.
Il ne faut pas croire que ces pénitences un peu multipliées irritassent les Frères qui en étaient l'objet; point du tout; on les faisait religieusement et gaiement; ce qui fatiguait le plus, c'était d'avoir peiné le bon Père. Du reste, ces pénitences étaient toujours données sans fâcherie et avec tant de justice, qu'on n'aurait jamais osé répliquer un seul mot. Par amour pour la justice, il voulait que tous les chefs gardassent cette vertu à l'égard de leurs subordonnées; et, quand ils y manquaient, il les blâmait, sinon ouvertement, mais par des procédés qui leur faisaient sentir leur manque d'équité. Voici à ce sujet un fait, me concernant, et qui montre combien il exigeait que toujours la pénitence fût proportionnée à la faute. Un jour, pendant la lecture spirituelle, m'étant permis de faire du bruit dans mon bureau pour attacher une image à une petite chapelle que j'y avais faite, pour me rappeler celle que j'avais dressée dans la maison paternelle avec ma bonne mère, seul objet que j'avais regretté, le maître des novices, un peu émoustillé sans doute par quelques étourderies précédentes, car il m'en échappait assez souvent, me donne douze cents lignes à apprendre par cur. Douze cents lignes, me dis-je en moi-même, mais c'est énorme pour la faute! Aussi, bien que j'eusse toujours fait mes autres pénitences sans mot dire, sentant bien que je ne les méritais que trop, celle-ci me parut si injuste qu'elle me fit verser d'abondantes larmes. [63] Connaissant la bonté et la justice du Vénéré Père, je me hasardai d'aller le trouver dans sa chambre, ayant le cur bien gros et les yeux tout en pleurs. « Qu'est-ce qu'il y a? » me dit-il, en me voyant entrer. De suite, je lui racontai dans le plus grand détail le sujet de mon chagrin. Alors, sans me répondre, il tire une feuille de son tiroir, y fait dégoutter de la cire d'Espagne, y appose son sceau, écrit une seule ligne, signe la feuille et me la remet, en me recommandent d'être plus silencieux à l'avenir. Quel était le contenu de cette ligne? Le voici, textuellement: « Paiement des douze cents lignes ». Je le remercie de mon mieux et la porte promptement à mon créancier. Le bon Frère la reçut avec beaucoup de respect, voyant d'où elle venait, et tout fut fini par là. Maintenant, je le demande, était-il bon, était-il juste, notre Vénéré Fondateur? J'ajouterai, à la louange du bon Père, qu'il ne revenait jamais sur une faute commise, quelque grave qu'elle fût, quand il l'avait pardonnée, ou que, comme satisfaction, il en avait fait la réprimande, accompagnée d'une pénitence. Il l'oubliait si bien que, non seulement il ne la reprochait jamais, mais si elle se répétait, ou si une autre faute en éveillait naturellement l'idée, il ne faisait aucun rapprochement et agissait comme si elles eussent été indépendantes l'une de l'autre. On ne saurait croire combien ce procédé d'un cur sans rancune et sans fiel lui gagnait l'affection de tous ses Frères. De cette droiture et de cette équité résultait nécessairement une juste balance qui garantissait de toute partialité à l'égard des Frères. Aussi ne lui a-t-on jamais reproché ce défaut, cause souvent du mauvais esprit qui règne dans quelques communautés. Sa devise pratique, à cet égard, était ces paroles de la Ste Ecriture: « A chacun selon ses oeuvres », ou celles de notre code: « Tous les Français sont égaux devant la loi. » De même, tous les religieux [64] sont égaux devant les mêmes règles qui les concernent.
§ VII ième Emulation
En lisant la Vie du P. Champagnat, on est presque étonné de l'importance qu'il attachait à l'étude et à la préparation du catéchisme, et combien à ses yeux était grave la culpabilité d'un Frère qui ne le ferait pas dans sa classe ou qui le ferait sans préparation et d'une manière aussi lâche que peu intéressante. Pour exciter l'émulation des Frères sur ce point capital de la Règle, il avait réglé à l'Hermitage, qu'autant que faire se pourrait, les élèves un peu capables fissent chacun le catéchisme à tour de rôle, non sur un sujet quelconque, mais sur le chapitre du jour. On était toujours averti d'avance, afin qu'on pût se préparer convenablement. A cet effet, divers catéchismes développés étaient mis à la disposition de ceux qui étaient désignés pour cela. Le Vénéré Père venait quelquefois incognito pour écouter celui qui remplissait cette fonction, afin de corriger au besoin ceux qui s'en acquittaient mal, et aussi pour donner un petit mot de louange à ceux qui savaient rendre cette leçon intéressante. Il aimait surtout entendre ceux qui le faisaient par des sous-demandes ad hoc, bien claires, bien précises et bien solides. Les Frères prédicateurs, c'est ainsi qu'il appelait ceux qui le faisaient sans questionner, n'avaient généralement pas son approbation, quelque capables qu'ils fussent d'ailleurs. Le ton, quoique animé, devait être modéré, les termes simples, les comparaisons justes et naturelles, etc. ... Comme il m'avait repris plusieurs fois sur le diapason trop élevé de ma voix, voyant que je ne me corrigeais guère, un jour, il entre soudainement dans la salle où je catéchisais, et me donna [65] une verte semonce, mais si adroitement qu'elle ne fit que rehausser mon autorité au lieu de l'affaiblir. Malheureusement, plus tard, je n'ai pas profité de sa charitable correction, et que de fatigues inutiles ne s'en est-il pas suivi !...
Les dimanches et les fêtes, tous étaient tenus d'apprendre l'Evangile; il entendait qu'on e récitât à la lettre, autant que possible, parce que, disait-il, les paroles qu'il contient, ayant été dictées par le St Esprit, les tronquer est une espèce de profanation. Il venait quelquefois le faire réciter lui-même et en donner l'explication, et cela avec tant d'intérêt qu'on ne pouvait se lasser de l'entendre. C'était un véritable plaisir pour lui, lorsque, en sus de l'Evangile, on récitait encore l'épître. Et plus grande encore était sa satisfaction, quand le dimanche des Rameaux, on se présentait en nombre pour réciter la Passion. Aussi se préparait-on à cette récitation plusieurs jours à l'avance. Une belle image était toujours la récompense de ceux qui l'avaient récitée convenablement. J'en sais quelque chose.
Comme il avait remarqué que, généralement, on ne répondait pas aux bénédicités de certaines fêtes, lesquels alors étaient très variés, il faisait faire de temps en temps une composition là-dessus, qu'on lisait publiquement au réfectoire. Il en était de même pour la lecture du français et du latin. Pour l'une et pour l'autre, il faisait continuellement la guerre aux prononciations vicieuses, au manque d'énonciation de toutes les lettres, à là mauvaise articulation des voyelles et des consonnes, au défaut de ponctuation, en un mot, à tout ce qui rend une lecture vicieuse. Je l'ai vu passer souvent une partie des repas à corriger certains Frères, que le mauvais accent de leur pays aurait pu rendre ridicules aux gens du dehors, et donner aux enfants une fausse prononciation dans la lecture. Je me rappelle surtout qu'un Frère, d'après un accent de [66] son patois, prononçait le son 'an' toujours 'on'; il disait, par exemple, les 'onges' pour les 'anges'; il n'est pas possible de dire combien le Vénéré Père s'est donné du mal pour le corriger de cette bizarre prononciation.
La bonne lecture du latin était encore l'objet de sa sollicitude. A ce propos, il disait : «Les Frères, obligés de réciter le St Office et autres prières dans une langue qu'ils ne comprennent pas, sont exposés à faire des fautes nombreuses et grossières; de plus, ils doivent former les enfants à cette espèce de lecture, pour qu'ils puissent suivre les offices de l'Eglise; enfin, quelquefois eux-mêmes peuvent se trouver dans le cas de chanter la messe, les vêpres, etc. ... Pour toutes ces raisons, il importe qu'ils sachent parfaitement lire le latin pour ne pas défigurer cette langue que comprennent MM. les curés et autres ecclésiastiques qui ne manqueraient pas de s'en offenser, si l'on venait à la défigurer.
De plus, ajoutait-il encore, cette langue étant employée dans le culte divin, dans le texte sacré de l'Ecriture Sainte, et dans beaucoup de formules de prières, mérite qu'on en respecte jusqu'à la moindre syllabe. De là, l'usage de baiser la terre, au milieu de la salle, lorsqu'on se trompait ostensiblement en récitant l'office et qu'on distrayait le chur.
Le P. Champagnat attachait aussi une grande importance à la belle écriture, et il la regardait, avec le catéchisme et la bonne lecture, comme l'essence de l'enseignement primaire. Cependant, il ne négligeait pas de stimuler les Frères pour les autres sciences, telles que l'orthographe, la composition française, l'arithmétique, l'histoire (surtout l'histoire sainte), la géographie, l'arpentage, la tenue des [67] livres et le dessin linéaire. Il y avait même pour cette dernière branche d'enseignement un maître étranger; et je me rappelle qu'il en faisait venir un autre pendant les vacances, pour donner des leçons de tenue de livres, partie de l'enseignement qui avait alors une grande importance. En un mot, toutes les branches que comportait l'enseignement primaire étaient mises en activité, par son tact, son savoir-faire, son dévouement, mais jamais cet entrain n'était au détriment du catéchisme, des exercices de piété et de la Règle.
Nous ajouterons qu'outre les conférences trimestrielles et les examens de vacances, dont il est parlé dans la Vie du Vénéré Père, il avait 'établi dans toutes les maisons de noviciat, afin de stimuler les Frères, un exercice appelé: dominicale. Il consistait dans une récapitulation des leçons de toute la semaine et durait environ une heure. Celui qui était appelé à réciter, s'avançait au milieu de la salle, et là, debout devant une chaise, répondait aux questions qui lui étaient adressées. Souvent le P. Champagnat venait y présider, et ne manquait pas de donner une correction plus ou moins forte, à ceux dont les réponses dénotaient la négligence ou la paresse, et qui préalablement lui avaient été désignés comme ayant ces défauts.
Par ce que nous venons de dire, concluons que l'esprit de foi dirigeait le P. Champagnat en tout, même dans les plus minutieux détails. Il y a bien d'autres usages qui ont été abrogés et dont je ne parlerai pas, attendu qu'ils ne se rattachent pas ou peu à mon sujet. Cependant, combien ne sont pas respectables, après les Règles, dans une communauté, les us et coutumes établis par le Fondateur. Et comment comprendre que, sans y être autorisés, quelques-uns, les regardant comme choses surannées, en établissent d'autres d'après leur goût, au [68] lieu de les conserver, au moins par respect, et même dans toute leur intégrité.
Fin
du Chap. III ième [69]
2
ABREGE DE LA VIE DU P. CHAMPAGNAT
sous forme de documents pouvant servir
à l'introduction de sa cause
Cette vie renferme en outre sous le nom de conclusion une vue générale sur l'état actuel de la congrégation et un appendice supplémentaire.
1886-87
Saint-Genis-Laval [71]
AVERTISSEMENT
Rédigeant ici la vie du Père Champagnat, sous forme de documents, j'ai évité généralement de donner le texte de certaines citations, soit à cause de leurs longueurs, soit parce qu'il n'est guère possible de les reproduire intégralement, lorsqu'elles ne sont qu'un simple souvenir.
Je me suis donc contenté de donner le sommaire de ce qu'elles ont de plus important. On trouvera peut-être que les derniers moments de la vie de notre Vénéré Fondateur et quelques autres faits sont racontés avec plus de détails qu'il ne convient à notre abrégé, mais cette espèce de prolixité tient à ce que j'ai moi-même été témoin de ce que je dis ou que je le tiens de témoins oculaires. On doit comprendre aussi qu'une Vie écrite sous cette forme ne saurait présenter le même intérêt, ni comporter l'élégance du style comme si les citations étaient textuelles, les faits plus détaillés et les réflexions plus multipliées.
A part cela, on trouvera, ce me semble, dans cet écrit, tout ce qu'il y a de plus saillant et de plus édifiant dans la vie du Vénéré Père. Du reste, je l'ai écrite dans ce genre par obéissance; j'espère qu'elle aura au moins ce mérite si elle n'en a pas d'autre. Je demande à ceux qui la liront une prière pour moi à notre Vénéré Fondateur, qui a, je n'en doute pas, un crédit tout particulier auprès de la Ste Vierge dont il a été un des plus dévots serviteurs. [73]
AVANT -PROPOS
On me permettra, avant de donner cette Vie abrégée du Père Champagnat, d'indiquer les sources où j'ai puisé les faits que j'y rapporte.
Les voici généralement:
1") dans mes souvenirs, ayant vécu pendant neuf ans sous l'obéissance du Vénéré Père, c'est-à-dire de 1831 à 1840;
2°) dans des entretiens que j'ai eus avec Philippe Arnaud, l'un de ses neveux, menuisier de profession, né dans la paroisse de St-Sauveur (Loire); il est resté bon nombre d'années à l'Hermitage, travaillant de son métier sous les yeux du Père Champagnat dont il était le confident dans beaucoup d'affaires importantes;
3°) dans mes rapports fréquents avec le cher Frère Stanislas, dont j'ai été l'aide pendant près d'un an. Ce bon frère, né Fayolle Claude à St. Médard (Loire), et arrivé dans la Congrégation en 1822, alors qu'elle ne comptait que cinq à six sujets, a toujours été jusqu'à la mort du Vénéré Père son bras droit et sa consolation. Je sais par lui-même que, dans des moments d'expansion intime, notre Fondateur lui faisait connaître plusieurs affaires secrètes concernant sa famille, et d'autres, très particulières, relatives à la Congrégation, dont lui seul a eu connaissance ;
4") d'après les récits du cher F. Jean-Baptiste arrivé dans la Congrégation un mois environ après le F. Stanislas. Je sais que le Père Champagnat [74] le consultait souvent parce qu'il lui connaissait un grand jugement, un talent rare pour connaître les caractères et diriger les classes. Pendant plusieurs années il a été mon Assistant et avant cette charge, je lui avais été adjoint à l'Hermitage, par le Père Champagnat pour faire la classe aux Frères Etudiants ;
5") d'après le cher F. François, premier Général, et successeur du Père Champagnat: les Frères Anciens savent que le cher F. François, après avoir donné sa démission, se retira à l'Hermitage et y remplit pendant plusieurs années les fonctions de Directeur de cette maison; or, à la même époque, j'y étais professeur et je me rappelle qu'il nous parlait à tout propos du Père Champagnat ;
6°) d'après le cher F. Louis-Marie avec lequel j'ai fait mon noviciat; de plus, il a été mon Directeur à La Côte-St-André pendant plusieurs années, et a mérité ensuite par sa piété et sa capacité d'en être rappelé par le Père Champagnat pour l'aider dans le gouvernement de la Congrégation, dont il a été le deuxième général ;
7°) enfin, dans les récits que j'ai entendus de la propre bouche d'anciens Frères qui ont vécu longtemps avec le Père Champagnat et dont plus de quarante sont encore vivants aujourd'hui. Je les citerai quelquefois seulement d'une manière générale, leur nom s'étant effacé de ma mémoire ;
8°) d'après d'autres personnes étrangères à la Congrégation ;
9°) d'après ce qu'en rapporte la tradition.
Du reste, je suis tellement convaincu personnellement de la vérité de ce que j'avance dans cet écrit que je crois, en conscience, pouvoir l'affirmer, sinon pour la forme, du moins pour le fond, sous la foi du serment. [75]
CHAPITRE Ier
1°. Tous ceux qui ont connu le Père Champagnat savent généralement qu'il est né à Marlhes, paroisse du diocèse de Lyon, dans le village du Rosey, le 20 mai 1789. Envoyé dans cette commune par le Père Champagnat lui-même en 1834 pour y faire la classe, j'ai eu le bonheur de voir, non seulement le village du Rosey, mais de plus d'entrer dans la maison paternelle du Vénéré Père, laquelle cette époque appartenait encore, ce me semble, a quelques membres de sa parenté. Je me rappelle que l'on disait, en parlant de lui, qu'il était le plus jeune des Champagnat et que sa famille était une des plus braves du pays, très pieuse, sans bruit et aimant beaucoup le travail.
Le moulin qu'ils faisaient valoir existait alors et je sais qu'il fonctionne encore aujourd'hui.
2°. Ce fut le jour de l'Ascension de Notre-Seigneur, ainsi qu'il nous le disait lui-même, qu'il eut le bonheur de recevoir l'onde sainte qui le fit enfant de Dieu et de la Ste Eglise, Notre Mère, car c'était l'expression dont il se servait presque toujours pour la nommer. Aussi, ce jour-là, faisait-il célébrer à l'Hermitage, avec la plus grande pompe [76] possible, tous les offices de cette fête. Il me semble encore le voir dans cette solennité tout rayonnant de joie et de bonheur, surtout lorsqu'il célébrait le St Sacrifice de nos autels.
3°. Philippe Arnaud m'a raconté, et le cher Frère Stanislas me l'a répété, que le petit Marcellin-Joseph-Benoît (ce sont les prénoms qu'il avait reçus au baptême), étant encore au berceau, sa pieuse mère avait aperçu, plusieurs fois, sortir de la poitrine de son enfant comme une espèce de flamme, qui bientôt tournoyait autour de sa tête, puis s'élevait, éclairait pendant quelque temps l'appartement et ensuite s'évanouissait. Présage sans doute de la flamme du zèle qui, embrasant son cur, le rendrait plus tard chef d'une grande famille religieuse laquelle, à son exemple, brûlant du salut des âmes, irait porter le flambeau de la foi dans les contrées les plus lointaines.
4°. Le cher Frère Stanislas m'a dit plusieurs fois que le Père Champagnat lui parlait souvent de sa pieuse mère et de sa vertueuse tante et que même sur son lit de mort, il se réjouissait en pensant que bientôt il aurait le bonheur de les voir, ainsi que tous les bons Frères à qui le bon Dieu avait accordé la grâce de persévérer dans leur vocation. Dans plusieurs circonstances le Vénéré Père lui avait raconté que cette bonne tante était une ancienne religieuse chassée de son couvent pendant la révolution, qu'elle lui apprenait ses prières, lui faisait réciter son catéchisme et lui avait inspiré une grande dévotion à la Ste Vierge.
5°. Sa mère et sa tante, voyant en lui les plus [77] heureuses dispositions à la vertu, prirent un soin particulier de protéger son innocence en lui inspirant l'horreur du mal et en le formant à toutes les pratiques de la vie chrétienne.
Je ne sache pas que le Frère Stanislas m'ait jamais parlé de son père comme se mêlant de l'éducation religieuse du petit Marcellin, parce que, sans doute, il était absorbé par les affaires temporelles; ce que je sais, c'est qu'il était très adroit et qu'au besoin il faisait un peu de tout.
C'est de lui que le Vénéré Père apprit la menuiserie et les autres travaux manuels qui devaient lui être si utiles plus tard. Aussi, combien de fois n'ai-je pas vu à l'Hermitage le Père Champagnat, à l'exemple de St Joseph, son saint patron, le rabot à la main, réparer des meubles, faire des planchers, etc., et surtout maçonner avec toute l'adresse d'un bon ouvrier.
6°. Il est certain, d'après la tradition, que le jeune Marcellin passa ses premières années dans une grande innocence et qu'il fit sa première communion avec une telle piété qu'il édifia toute la paroisse de Marlhes. Bien que sa mère et sa tante lui eussent donné quelques leçons de lecture, elles crurent devoir l'envoyer chez un maître d'école; mais celui-ci, l'ayant découragé par ses mauvais procédés, il le quitta et ne s'appliqua plus qu'à seconder ses parents dans leurs divers travaux sans penser à embrasser aucun autre genre de vie.
7°. Comme alors il y avait une grande pénurie d'ecclésiastiques dans le diocèse de Lyon, à cause de la Révolution qui avait décimé ou dispersé un grand nombre de prêtres, ordre fut donné à MM. les curés du diocèse d'en recruter dans leurs paroisses respectives en choisissant des jeunes gens propres à cette sublime vocation. A cette époque, la [78] paroisse de Marlhes était desservie par M. Allirot, très digne ecclésiastique, dont on parlait encore quand j'étais dans cette communauté, et qui avait fondé notre établissement. Il avait été remplacé par M. Duplay, supérieur du grand séminaire de Lyon, qui lui-même avait remplacé M. Gardette, confesseur de la foi pendant la grande Révolution. C'est sous ce vénérable prêtre que le Vénéré Père fit sa théologie; plus tard il devint son Directeur extraordinaire et son ami intime. Par ses conseils et ses encouragements le Père Champagnat triompha d'une difficulté sérieuse que nous signalerons plus loin, difficulté qui menaçait d'anéantir sa Congrégation naissante. Donc, pour en revenir à notre Vénéré Père, un joui, un envoyé du grand séminaire, natif de Marlhes, et qui y allait prendre ses vacances, s'adressa à M. Allirot de la part de M. Courbon, alors grand Vicaire et intime ami de M. le curé, pour lui demander s'il n'y aurait pas dans la paroisse quelques jeunes gens ayant envie d'apprendre le latin. Celui-ci lui répondit d'abord négativement mais, se ravisant, il lui dit: « Il y a bien au hameau du Rosey tire famille qui compte plusieurs garçons assez retiré;. Passez-y et vous verrez. » Il y passa en effet et décida le plus jeune, qui n'était autre que le petit Marcellin dont nous avons parlé ci-dessus, à se faire prêtre, car la naïveté, la candeur et surtout la franchise de cet enfant lui avaient singulièrement plu. Son parti étant pris irrévocablement, le jeune Marcellin, lui, se met immédiatement à luvre, biens que ses parents semblassent y mettre opposition vu son peu de goût et son manque d'aptitude pour l'étude. [79]
8°. Reconnaissant lui-même qu'il ne savait ni assez lire, ni assez écrire pour apprendre le latin, il pria ses parents de vouloir bien le mettre pendant une année chez l'un de ses beaux-frères, instituteur à St-Sauveur, et c'est ce qu'ils firent. Celui-ci, voyant le peu de mémoire et les faibles progrès de son neveu, chercha à le dégoûter de son projet. Mais Marcellin avait réfléchi et arrêté définitivement a vocation; dès lors, rien n'aurait pu lui empêcher de marcher de l'avant. Il abandonna donc la vie des champs, eut une conduite encore plus édifiante qu'auparavant et surtout redoubla de dévotion envers la Ste Vierge en récitant tous les jours le chapelet. Ce fut à cette époque, et après être resté une année chez son oncle, qu'il entra en octobre 1805 au petit séminaire de Verrières, situé non loin de Montbrison.
9°. J'ai ouï dire plusieurs fois qu'il n'eut pas d'abord de brillants succès et que même on voulait le renvoyer comme dépourvu des talents requis pour le but qu'il se proposait, mais les vives instances qu'il fit auprès du Supérieur pour le garder encore quelques mois déterminèrent celui-ci à obtempérer à sa demande, pensant d'ailleurs en lui-même que, ne réussissant pas, il quitterait sans tarder le petit séminaire; mais bientôt son travail excessif et sa constance énergique joints à de ferventes prières, ne tardèrent pas à prouver à ses maîtres que les moyens ne lui faisaient pas défaut, puisque cette année-là il fit ses deux premières classes. Ce qui est notoire, c'est qu'il parcourut son cours de petit séminaire d'une manière satisfaisante et qu'il put sans difficulté aucune entrer au grand séminaire où il fut admis au mois d'octobre 1812. [80]
10°. Quant à la conduite qu'il tint à Verrières pendant tout le temps qu'il resta, elle devenait chaque jour de plus en plus édifiante et exemplaire par l'attention qu'il portait à combattre ses défauts et à acquérir les vertus chrétiennes, prenant, selon les circonstances, des résolutions pratiques qu'il corroborait toujours par une pénitence secrète quand il venait à y manquer. Il s'attacha particulièrement à vaincre, par une profonde humilité, son amour-propre qu'il avait résolu d'extirper jusqu'à la racine quelque long et opiniâtre que pût être le combat. Par sa piété, sa régularité et son obéissance, il mérita toute l'estime et la confiance des supérieurs qui lui en donnèrent des marques visibles en l'établissant surveillant de son dortoir. Ajoutons que par son caractère gai, franc et ouvert, il acquit les sympathies de tous ses condisciples et celles des différentes personnes employées dans le séminaire. [81]
CHAPITRE II ième
LE GRAND SEMINAIRE
1°. D'après la tradition, il est de fait que le Père Champagnat, une fois entré au grand séminaire, résolut avant tout d'observer fidèlement le règlement de cette maison comme étant l'expression de la volonté de Dieu, unique chose qu'il désirait d'accomplir car, comme il nous le répétait souvent: « Celui qui vit selon la règle, vit selon Dieu ». En cela, il avait dans M. Gardette, son supérieur, un modèle de régularité devenue proverbiale : car plusieurs fois j'ai entendu dire que c'était la règle incarnée. Aussi le Père Champagnat fit-il l'admiration du séminaire par la manière scrupuleuse dont il l'observa constamment. Du reste, il trouva cette règle si sage qu'il la prit pour type de celle qu'il donna plus tard à la Congrégation. Plusieurs sujets qui, avant d'entrer au noviciat de l'Hermitage, avaient passé par le grand séminaire, disaient qu'ils trouvaient dans notre Règle à peu près les mêmes exercices de piété et les mêmes pratiques de dévotion qu'au grand séminaire, et, dans le Père Champagnat, la régularité de M. Gardette, leur ancien supérieur.
2°. Comme pendant les vacances il ne lui était pas possible de suivre le règlement du grand séminaire, [82] il s'en était tracé un au sein de sa famille afin de tenir en laisse la liberté dont il aurait pu jouir alors, et nous savons qu'il l'accomplissait avec la même exactitude que celui du grand séminaire. Par des écrits qui en font foi, on remarque qu'il en avait subordonné les articles au genre de vie que menaient ses parents, surtout pour l'heure des repas et pour l'ordinaire de la famille, ne voulant pas qu'on apprêtât aucun mets particulier pour lui. Il ne prenait jamais rien d'un repas à l'autre et se faisait même scrupule de boire de l'eau, de goûter un fruit, etc. A ce propos, on me permettra de citer un fait que nous a souvent rappelé le cher Frère François. Il nous disait donc qu'un jour le Vénéré Père, passant sous un cerisier, en détacha une cerise pour la déguster, mais à peine l'a-t-il entamée que, se reprochant cette immortification, il la cracha net comme du poison. Aussi ai-je vu faire plusieurs fois au Vénéré Père de sévères corrections à de certains Frères qui sans nécessité se permettaient de prendre des fruits ou même seulement quelques grains de raisin. Il exigeait, le cas arrivant, qu'on vint lui en faire l'aveu autant que possible, avant de se présenter à la sainte table, tant il trouvait cette sorte de gourmandise déplacée dans un religieux.
3°. Mais revenons au grand séminaire. Après cette résolution qu'il avait prise d'observer ponctuellement le règlement de la maison, il prit à tâche de poursuivre le combat contre l'orgueil qu'il avait commencé à Verrières, défaut qu'il croyait être sa passion dominante. Il en fit d'abord le sujet de son examen particulier et adressa au ciel de ferventes prières pour demander la vertu d'humilité. Mais ayant compris que l'important était d'en venir à la pratique, il prenait, suivant l'occurrence, de fortes résolutions qui tendaient à détruire son amour [83] propre sous toutes les formes où il paraissait se déguiser, résolutions qu'il sanctionnait toujours par des pénitence et des mortifications qu'il ne manquait jamais d'accomplir lorsqu'il y avait été infidèle, allant jusqu'à se priver de son déjeuner.
4°. Cette tactique, qu'il nous conseillait beaucoup pour nous corriger de nos défauts et pour acquérir les vertus opposées, lui fit faire de rapides progrès dans la voie de la perfection. Aussi le grand séminaire fut-il pour lui non seulement un temps d'études théologiques, mais encore une école d'acquisition de toutes sortes de vertus, et d'amendement dans sa conduite dans tout ce qu'à ses yeux elle paraissait avoir de défectueux, et surtout dans tout ce qui aurait pu faire de la peine aux autres; car, disait-il un jour: « Sans le savoir nous pouvons quelquefois être une croix pour ceux avec qui nous vivons ». Et à ce sujet il nous racontait qu'au grand séminaire il avait éprouvé mille contrariétés de la part de son co-chambrier: sa manière de marcher, de s'asseoir, de se moucher, de fermer la porte, d'ouvrir la croisée, etc. lui déplaisait au possible et lui paraissait même ridicule, mais qu'un jour, ayant fait réflexion que celui-ci pouvait bien éprouver une peine semblable à son endroit, il prit la résolution de souffrir ces petites épines en toute patience, et il l'accomplit, car il ajoutait qu'il ne lui en avait jamais parlé.
5°. Une vertu caractéristique qui se développe surtout pendant ses études théologiques, et dont le symbole s'était révélé lorsqu'il était encore au [84] berceau, fut la flamme du zèle pour le salut des âmes. Déjà à Verrières, on avait pris garde que lorsque l'occasion s'en présentait, il ne manquait jamais d'engager ses condisciples à la pratique de la vertu, de les redresser au besoin, surtout quand ils se permettaient des plaintes souvent imaginaires contre leurs maîtres, et il les déterminait à poursuivre leurs études malgré les dégoûts et les difficultés qu'elles peuvent présenter en temps et lieu. Il en fit autant au grand séminaire, surtout à l'égard de ceux sur lesquels il pouvait avoir quelque influence. Cependant, ce n'est pas tant en cela qu'il fit consister le bien qu'il pouvait faire, mais plutôt en offrant à tous le modèle, aussi parfait qu'il était en son pouvoir, d'un séminariste qui se prépare à la plus sublime des vocations.
6°. Ce zèle ardent pour le salut des âmes se manifestait surtout pendant le temps des vacances, ayant plus de latitude pour l'exercer, soit dans sa famille, soit dans toute la paroisse, particulièrement à l'égard des enfants. En effet, la tradition nous apprend que tous les jours avaient lieu en commun dans la maison paternelle une lecture spirituelle les prières du matin et du soir, et de plus, les dimanches et les fêtes, la récitation du chapelet; c'est lui-même qui faisait ces divers exercices. Il ne manquait pas aussi, dans l'occasion, de les instruire des vérités de la doctrine chrétienne, de leur faire connaître les diverses pratiques de dévotion établies dans l'Eglise et de leur donner de sages avis et de bons conseils. Après ses parents, sa principale sollicitude était pour les enfants. Il les réunissait, leur faisait le catéchisme, leur apprenait leurs prières, etc. Les bonnes et paternelles paroles qu'il leur adressait avaient principalement pour but de leur inspirer l'horreur du péché et de leur faire goûter le bonheur d'un enfant bien sage. [85]
Il était aimé, respecté et craint de tous ; son seul souvenir, disait l'un d'eux, suffit pour m'empêcher d'offenser Dieu.
7°. Parmi les séminaristes, le Père Champagnat n'était pas le seul que travaillait la flamme du zèle apostolique. Plusieurs autres, animés de la même ardeur, se réunissaient de temps à autre, afin d'aviser aux moyens de sauver le plus d'âmes qu'il leur serait possible, lorsqu'un jour leur vint la pensée d'établir une société de prêtres dont le but serait de faire des missions et de travailler à l'instruction de la jeunesse. Or, comme tous professaient une dévotion particulière envers la Ste Vierge, ils décidèrent d'un commun accord que cette société future porterait le nom de Marie.
A la tête de ces réunions figuraient en première ligne M. Colin et M. Champagnat. Ils firent part de leur projet à M. Cholleton, alors grand Vicaire du diocèse, lequel, non seulement l'approuva, mais voulut lui-même faire part de ces réunions et leur prêta l'appui de sa direction.
Plusieurs fois, dans ces petits comités pieux, le Vénéré Fondateur avait manifesté le désir qu'avec des prêtres, il y eût encore des Frères pour faire le catéchisme aux enfants du peuple. Comme il revenait sans cesse sur cette question, on finit par lui dire: « Eh bien! chargez-vous des Frères puisque la pensée vous en est venue. »
Le Père Champagnat, regardant cette parole comme un ordre du ciel, ne pensa plus qu'à la réaliser le plus tôt possible. Telle est, ainsi que me l'ont raconté le Frère Stanislas et d'autres [86] Frères, l'origine de notre Congrégation dans la personne de son Fondateur.
8°. La pensée de former plus tard une congrégation de Frères catéchistes, n'était pas la seule chose qui préoccupait l'abbé Champagnat, car il voyait arriver le moment où il allait être appelé aux saints ordres et, comprenant toute la sainteté de cette vocation, il s'y préparait par de ferventes prières. Enfin arriva le moment où le maître des cérémonies vint lui annoncer qu'il était appelé à faire partie de la prochaine ordination. Donc le 6 janvier 1814, fête de l'Epiphanie de Notre-Seigneur, il reçut avec la tonsure cléricale, les quatre ordres mineurs et le sous-diaconat, des mains de son Eminence le cardinal Fesch, archevêque de Lyon. Il avait alors vingt-quatre ans et quelques mois. Ce jour fut à jamais privilégié pour lui; aussi je me rappelle que cette fête commémorative de son entrée au sacerdoce était célébrée à l'Hermitage avec une solennité sans pareille, par reconnaissance, disait-il, d'un si grand bienfait. Le roi-bois, qu'il faisait servir ce jour-là au réfectoire et dont l'usage s'est conservé jusqu p aujourd'hui, était principalement pour en rappeler le souvenir à toute la communauté. Enfin il fut fait diacre l'année d'après; et le 22 juillet 1816, il reçut l'onction sacerdotale en vertu d'une autorisation du Cardinal Fesch, des mains de Monseigneur Dubourg, évêque [87] de la Nouvelle-Orléans. On comprend assez avec quelle piété, quel recueillement et quel amour il célébra sa première messe, après s'y être préparé avec tant de soin, lui dont le cur était si embrasé d'amour pour Notre-Seigneur.
9°. La plupart des séminaristes de la réunion furent ordonnés avec lui et, par conséquent, les uns et les autres virent bientôt le moment où il fallait se séparer pour remplir les divers postes où les appelait l'obéissance. Alors ils promirent d'entretenir entre eux une correspondance suivie afin de réaliser leur projet le plus tôt possible.
10°. Comme après l'ordination plusieurs séminaristes se préoccupaient beaucoup de leur placement, le Père Champagnat, qui ne s'en inquiétait pas beaucoup, nous disait une fois à l'Hermitage, avant de lire la liste des placements que, dans pareille circonstance, au grand séminaire, il se figurait qu'on allait le nommer dans la dernière paroisse du diocèse et qu'alors, estimant qu'il n'en méritait pas davantage, il s'y soumettait d'avance puisque telle était la volonté de Dieu, et que, de cette manière il n'était pas possible de voir jamais ses espérances déçues. Effectivement, elles ne le furent pas puisque après son ordination, il fut nommé vicaire dans la paroisse populeuse de La Valla, canton de St. Chamond.
11°. Avant de quitter la ville de Lyon, il se rendit à la chapelle de Fourvière et, dans cet antique sanctuaire où tant de vux et de prières sont [88] adressés à Marie, il se consacra de nouveau à cette bonne Mère et mit son ministère sous sa spéciale protection. Je ne sais pas au juste si c'est à cette époque qu'il fut autorisé à chanter une grand-messe dans cette chapelle, mais dans tous les cas, d'après ce qu'on m'a raconté pendant mon noviciat, il le fit avec une telle piété, une gravité si imposante et d'un ton de voix si expressif que les assistants se demandaient en sortant du saint lieu: « Quel est donc cet ecclésiastique si digne et si pieux qui a dit la messe? c'est un saint. » Telle était l'impression qu'il produisait dans la communauté toutes les fois qu'il célébrait le saint sacrifice, ainsi qu'il le sera dit plus tard. [89]
CHAPITRE IIIème
IL RENOUVELLE LA PAROISSE DE LAVALLA
1°. Mis sous les auspices de Marie, ainsi que nous venons de le voir, plein de cette soif débordante des âmes qui s'était déjà manifestée en lui à Verrières et qui avait crû d'année en année au grand séminaire de Lyon, doué naturellement d'un caractère franc, gai, ouvert et tout à la fois doux et ferme ainsi qu'il a été dit, le Père Champagnat ne pouvait manquer de voir son ministère couronné de brillants succès. Aussi, d'après ce que j'ai ouï raconter par d'anciens Frères, il réforma toute cette paroisse où régnaient avec une grande ignorance plusieurs mauvais vices, entre autres: l'ivrognerie, des danses nocturnes, la lecture des mauvais livres, l'abandon des sacrements et la négligence de l'instruction et de l'éducation des enfants, qui, jusqu'à ce jour, n'avaient point encore eu d'instituteur.
2°. Déjà avant son ordination, il avait tracé à l'avance un règlement qu'il s'était proposé de suivre fidèlement dans le poste où il serait nommé, règlement que l'on a trouvé depuis dans ses écrits après sa mort. Il le compléta à Lavalla quand il fut au courant de ce qu'il y aurait à faire. Il fixa son lever à quatre heures; ce premier acte de la [90] journée était toujours suivi de sa méditation à la suite de laquelle il célébrait la Ste messe, et c'est ainsi qu'il faisait encore à l'Hermitage pendant mon noviciat. En général, la célébration de la Ste messe, la prière, l'étude de la théologie, la visite des malades et le confessionnal occupaient sa journée; il se couchait le plus tôt à 9 heures et le plus tard à dix.
3°. Ayant beaucoup prié et étudié devant Dieu les moyens les plus propres et les plus efficaces pour arriver à extirper les vices que nous avons signalés ci-dessus, il dressa ses plans d'attaque et les communiqua à M. le curé pour lequel il eut toujours la soumission la plus absolue, ne faisant jamais (rien) de tant soit peu important sans le consulter et suivant en tout point ses avis, ses conseils et ses ordres. Disons en passant que ce nouveau supérieur n'était plus pour lui M. Gardette; plusieurs défauts de caractère, surtout une grande susceptibilité, lui donnèrent beaucoup à souffrir; il avait en outre un autre défaut trop ostensible qui, malheureusement, lui avait enlevé le respect, l'estime et l'affection de ses paroissiens, chose que déplorait amèrement le Père Champagnat, mais tout cela ne l'empêcha pas d'avoir toujours pour son curé les égards et toute la déférence possibles.
4°. Avant de mettre à l'exécution la stratégie qu'il avait résolu d'employer pour faire une guerre à mort aux vices dont nous avons parlé ci-dessus, voyant que les habitants de Lavalla étaient des gens simples, dociles, ayant un bon cur, mais [91] sans instruction et pleins de préjugés contre leur curé, il chercha d'abord à gagner leur affection par une grande popularité et par des procédés conformes à leur simplicité et à leurs occupations champêtres; ce qui lui fut facile, vu l'excellent caractère dont la nature l'avait doué. Aussi, jeunes et vieux aimaient-ils à le rencontrer, car il avait toujours un bon mot pour tous; même quand le temps le lui permettait, il ne craignait pas de converser un peu longuement avec les uns et les autres, leur parlant de leurs travaux, de leurs affaires temporelles, mais toujours, dans ces entretiens prolongés, il tâchait d'amener la conversation sur des choses édifiantes, propres à encourager les uns et à faire rentrer en eux-mêmes ceux dont la conduite laissait à désirer.
Aussi, ses manières affables et sa simplicité pleine de dignité qui mettaient à l'aise tout le monde, lui gagnèrent-elles bientôt tous les curs et toutes les sympathies des habitants de la paroisse.
5°. Tout cela cependant n'était que des préliminaires, car il avait en vue, en agissant ainsi, de les attirer à ses sermons qui commençaient déjà à faire du bruit. Comme dans l'un des articles de son règlement il avait statué qu'il ne monterait jamais en chaire sans une sérieuse préparation, il arriva que la première fois qu'il y parut, il charma tellement ses auditeurs qu'au sortir de l'église, ils disaient tout ébahis: « Jamais dans la paroisse nous n'avons eu un prédicateur pareil. » Cette renommée, jointe à la stratégie dont nous avons parlé ci-dessus, finit par attirer autour de sa chaire la population tout entière.
6°. Cependant, tout en captivant ses auditeurs par le charme de ses paroles douces, insinuantes et pleines de feu, il avait le talent, suivant le [92] sujet qu'il traitait, de donner à sa voix un ton ferme, énergique et même terrible qui atterrait tout son auditoire. C'est ce qui arrivait lorsque son sujet roulait sur la grandeur du péché, le jugement, l'enfer, et sur les vices qui régnaient dans la paroisse. Je l'ai entendu moi-même traiter ces sujets effrayants et terribles, et quand j'y pense, j'en suis encore dans la stupeur, et néanmoins je voudrais l'entendre encore. Je ne suis pas étonné que l'on s'informât quand il devait prêcher et qu'on s'y rendît en si grand nombre que l'église pouvait à peine contenir tous ses auditeurs.
7°. Outre ses discours pathétiques et ses chaleureuses exhortations, un autre moyen qu'il employa pour ramener au bien les habitants de la paroisse et qui eut des résultats merveilleux fut de se charger, lui seul, du catéchisme, ce que lui accorda volontiers M. le curé. La sollicitude particulière qu'il avait pour les enfants et l'amour de prédilection qu'il leur portait, joints à son air de bonté et à son rare talent pour enseigner les rudiments de la doctrine chrétienne, donnèrent aux enfants qu'il catéchisait un goût prononcé pour accourir à ses catéchismes; aussi plusieurs bravaient-ils le froid, la pluie et la neige pour s'y rendre; et cela pour un grand nombre, malgré la longueur du chemin qui les séparait souvent de l'église de plusieurs kilomètres.
8°. Sa manière de faire le catéchisme était simple, claire et méthodique. D'abord il faisait réciter la lettre aussi parfaitement que possible à ceux qui pouvaient l'apprendre, et lui-même faisait répéter la leçon à ceux qui ne savaient pas lire. Puis, par des sous-demandes courtes, claires et précises, il s'assurait si la leçon récitée avait été bien comprise, et, au besoin, il se servait pour l'expliquer [93] d'expressions plus usuelles, de comparaisons frappantes et de paraboles simples, naturelles, piquantes même. Il ne manquait pas surtout de tirer de chaque instruction quelques conclusions pratiques. Ordinairement, il terminait son catéchisme par une petite histoire édifiante ou par une pieuse exhortation. Des récompenses plutôt que des punitions et un entrain dont lui seul connaissait le secret étaient le véhicule de la grande émulation et de la forte discipline qui caractérisaient ses catéchismes. Les soins pour préparer les enfants qui devaient être admis à la première communion étaient son principal souci, et il ne se donnait ni paix ni trêve pour qu'ils fissent ce grand acte de la vie avec toute la piété et la ferveur possibles. Afin qu'ils y pensassent longtemps d'avance, il attirait par de pieuses industries à ses catéchismes ceux mêmes qui, encore trop jeunes, n'étaient pas obligés d'y assister, sans toutefois les obliger à apprendre par cur la leçon du jour. Le Frère François nous assurait qu'il les avait fréquentés dès l'âge le plus tendre.
9°. Les parents, voyant l'empressement de leurs enfants pour aller écouter le zélé vicaire, émerveillés de leur entendre raconter les jolies choses et les belles histoires qu'ils avaient entendues au catéchisme, prirent envie d'y aller eux-mêmes. Aussi, bientôt on y vit accourir, surtout le dimanche, les jeunes gens, les femmes et même les vieillards. Dans ces cas, il changeait un peu la forme de ses catéchismes, de manière à pouvoir en tirer quelques réflexions pratiques tendant à corriger les vices de la paroisse et à ramener à la fréquentation des sacrements ceux qui ne s'en approchaient pas ou qui ne le faisaient que rarement. Ses catéchismes et ses discours, toujours bien préparés et arrosés par la prière, deux points importants qu'il ne manquait jamais de nous recommander lorsque nous [94] le ferions plus tard à nos élèves, rapportèrent les fruits les plus abondants; c'est ce que nous verrons après que nous aurons fait connaître les moyens qu'il employa pour corriger les principaux vices qui infectaient la plupart des habitants de cette localité.
10°. Le vice de l'ivrognerie fut celui contre lequel il s'éleva avec plus de force et qui lui donna plus de peine pour en purger la paroisse. Les sermons frappants et pleins de force qu'il fit à ce sujet, flétrissant les coupables, les menaçant de la colère divine, et en outre diverses industries auxquelles il eut recours, auraient dû naturellement diminuer plus tôt le nombre si considérable de cabarets et de buveurs, mais hélas une cause, dans M. le curé, paralysait ses efforts incessants.
Le Père Champagnat, après lui avoir fait là-dessus d'honnêtes représentations, crut pour les rendre efficaces de se contenter de boire de l'eau à ses repas, et c'est ce qu'il fit en effet. Enfin Dieu bénit son zèle vraiment héroïque. Ces lieux d'intempérance diminuèrent considérablement, ceux qui subsistèrent encore devinrent tellement déserts qu'on osait à peine y entrer par nécessité.
Il avait une aversion si prononcée pour ce vice que jamais il ne buvait de vin pur. C'est souvent que je l'ai entendu répéter cet adage vulgaire « homme de vin, homme de rien ».
11°. Les danses nocturnes, ce fléau destructeur de bonnes murs, furent l'objet d'une attention particulière. Il résolut, après avoir fortement déclamé en chaire contre ce scandale d'user de ruse pour l'abolir. Pour cela, il s'informait secrètement des hameaux où la danse devait avoir lieu et y allait faire le catéchisme, bravant même la pluie, la neige et les chemins pleins de boue. Si la danse était [95] déjà en train, il entrait furtivement et se présentait gravement dans l'assemblée. Aussitôt, à son aspect chacun de s'enfuir, de gagner la porte et de sauter même par les fenêtres, tant sa présence inspirait la crainte et le respect quand il prenait quelqu'un en faute. Peu à peu, ce désordre disparut entièrement de la paroisse.
12°. Quant aux mauvais livres, dans sa visite chez les particuliers, il s'enquérait en général s'ils avaient des livres et, dans le cas d'affirmation, il se les faisait montrer. Alors, s'il en trouvait de mauvais, il engageait leur propriétaire à les faire brûler, mais ordinairement, il demandait à les emporter, en faisait un feu de joie, et les remplaçait par d'autres édifiants et convenables qu'il donnait gratuitement. Par ses soins une bibliothèque fut créée dans la paroisse pour procurer le moyen de faire de bonnes lectures dans les familles. Heureusement le nombre de livres qui furent la proie des flammes ne dut pas être très considérable, car la plupart des habitants ne savaient pas lire. Mais il y en avait assez pour répandre dans la paroisse les poisons subtils que contiennent ces mauvaises productions. Cependant j'ai ouï dire que dans une circonstance il en fit une collecte telle qu'il en eut pour se chauffer toute une journée.
13°. A son arrivée dans la paroisse, bon nombre de paroissiens et surtout les vieillards ne remplissaient pas même le devoir pascal. Touchés des sermons du Vénéré Père, des exhortations qu'il faisait dans ses catéchismes, ils ne tardèrent pas à venir à résipiscence. Bientôt son confessionnal, surtout les grandes fêtes, devint tellement encombré qu'il était obligé d'y passer une partie notable de la journée. De l'aveu de ses pénitents, il avait un don particulier pour leur inspirer un vif repentir [96] de leurs fautes; ses touchants avis leur faisaient répandre d'abondantes larmes, auxquelles souvent il mêlait les siennes à la vue de voir Dieu tant offensé et encore plus d'être témoin de sa grande miséricorde envers les pécheurs repentants. Quand il en connaissait d'endurcis, il faisait naître l'occasion de les rencontrer, soit aux champs ou ailleurs; il leur parlait avec bonté, les égayait même par quelques plaisantes paroles, puis lorsqu'il tenait le cur, il leur faisait promettre de venir se confesser, promesse qu'ils tenaient généralement tous. Il est de fait, d'après la tradition, que tous les pécheurs renforcés qu'il a convertis ont presque tous persévéré dans la pratique du bien. Ce qui est notoire, c'est que grâce à son zèle apostolique, à ses discours, à ses catéchismes, à ses bons exemples, à ses ferventes prières, à sa dévotion à Marie, dont il avait établi le mois dès le début de son vicariat, et à de fréquentes visites à Notre-Seigneur, il se produisit une véritable révolution du mal en bien dans toute la paroisse. Aussi, à peine quelques années s'étaient-elles écoulées depuis qu'il en avait foulé le sol qu'elle n'était plus reconnaissable sous le rapport religieux, et de plus, le bien qu'il y a opéré s'est maintenu jusqu'à ce jour.
14°. Les visites fréquentes qu'il faisait aux malades et son empressement à les administrer quand leur état paraissait alarmant, était tel qu'il a pu dire à un de ses intimes amis, après qu'il fut sorti de la paroisse, que grâce à Dieu aucun malade n'était mort sans qu'il ne fût venu à temps pour l'administrer. Dans ces circonstances, il ne marchait pas, mais il volait. Avant d'entreprendre cette sorte de visites et même en général avant toutes celles qu'il faisait dans la paroisse, il ne manquait jamais, avant le départ, de faire une visite au très saint Sacrement et même au retour s'il le pouvait. Pour [97] comprendre combien cette partie de son ministère lui a coûté de peines et de sacrifices, il faut savoir que la paroisse de Lavalla, et j'en puis parler pertinemment, est située dans des gorges de montagnes qui avoisinent le mont Pilat. Elle est composée d'un grand nombre de hameaux considérables séparés les uns des autres par des ravins profonds; les chemins qui conduisent d'un hameau à l'autre sont pour la plupart scabreux, boueux, étroits et peu entretenus. On conçoit dès lors les marches pénibles qu'a dû faire notre Vénéré Fondateur pour y remplir les fonctions de son ministère car, à la visite des malades, il faut joindre le soin de faire remplir le devoir pascal aux infirmes, d'autant plus que pour ménager son curé, il s'était chargé presque absolument de tout ce travail. La tradition rapporte que ni la neige tombant quelquefois à gros flocons, ni les chemins couverts de glace, ni une pluie battante, ni même l'obscurité de la nuit ne l'arrêtaient quand il s'agissait d'aller préparer quelqu'un au grand voyage de l'éternité. Combien de fois, ont dit les confrères qui l'accompagnaient, il ne dut son salut qu'à une assistance visible de la protection de la Ste Vierge, à laquelle il recourait toujours dans les dangers imminents. Remarquons encore qu'en arrivant il ne prenait rien et se contentait de se chauffer si ce n'était pas l'heure du repas.
Dans les chaleurs, sa fatigue n'était pas moindre pour faire l'ascension de ces divers hameaux et pour descendre leurs pentes fortement inclinées. J'en ai parcouru quelques-uns dans l'hiver et dans l'été, et je comprends combien notre Vénéré Père dû souffrir dans les nombreuses courses qu'il a faites d'un hameau à l'autre, ou du presbytère à ces derniers. Du reste, ces allées et ces venues n'avaient pas seulement pour but la visite des malades, mais encore de rétablir l'union dans les familles, de réconcilier des ennemis, de soulager les [98] pauvres, de consoler les affligés et de rappeler à leur devoir les personnes qui s'en écartaient et qui ne parlaient pas toujours charitablement de leur pasteur, car il avait un don naturel pour reprendre et corriger sans jamais froisser. Enfin il disait un jour à un de ses amis en allant, ce me semble, de l'Hermitage à Lavalla: « Si l'eau que jai transpirée en parcourant ces divers hameaux était toute recueillie, je crois qu'il y en aurait suffisamment pour prendre un bain. » Du reste, il aurait fallu entendre raconter au Frère Stanislas et à d'autres qui quelquefois l'accompagnaient dans ses courses, toutes les peines et les fatigues que ces diverses visites lui ont coûtées.
15°. Finissons ce chapitre par un autre acte de zèle qui eut pour but de faire sanctifier chrétiennement le dimanche aux habitants du bourg. Comme il était dans l'usage de la paroisse de chanter les vêpres immédiatement après la grand-messe à cause de l'éloignement des hameaux, il avait établi pour occuper la soirée de ce jour l'exercice que voici: on chantait d'abord les complies, on faisait ensuite la prière du soir et on terminait par une lecture spirituelle que le Vénéré Père commentait presque toujours en l'entremêlant de pieuses réflexions. Grand fut l'empressement de s'y rendre,) aussi la clientèle des cabaretiers diminua-t-elle considérablement, et c'était justement là le principal but que le Vénéré Père avait eu en établissant cet exercice, qui se faisait ordinairement dans les moments où ils étaient le plus fréquentés. Enfin, comme il n'y avait point dans la paroisse d'instituteur, il en fit venir, pour commencer l'instruction et l'éducation des enfants qui étaient comme nulles, en attendant que sa Congrégation, dont il commençait déjà à jeter les fondements, pût continuer et perfectionner cette tâche importante. [99]
Tout ce que je viens de relater dans ce chapitre est tellement traditionnel parmi nous que personne n'oserait le révoquer en doute. [100]
CHAPITRE IV ième
FONDATION DE LA CONGREGATION ET PREMIERS ETABLISSEMENTS
1°. Tout en travaillant sans relâche à la réforme de la paroisse de Lavalla, le Père Champagnat était préoccupé plus que jamais de la mission qui lui avait été dévolue par la Providence. La tradition nous apprend que, se croyant indigne d'une oeuvre pareille, il priait Dieu tantôt d'éloigner cette pensée de son esprit, et tantôt qu'il lui disait dans toute la simplicité de son cur: « Me voici, Seigneur, pour faire votre volonté. » Il était depuis longtemps dans cette pénible perplexité lorsqu'un fait providentiel que j'ai ouï raconter bien des fois et même je crois de sa propre bouche, vint faire cesser tous ses doutes.
2°. Un jour on vient le chercher en toute hâte pour aller confesser un enfant de douze ans qui se mourait. Aussitôt, suivant son habitude, il laisse tout et y court précipitamment. Toutefois, avant de confesser le petit moribond, il veut s'assurer de son degré d'instruction religieuse, et, malheureusement, il se convainc avec douleur que l'enfant ne [101] sait pas même s'il y a un Dieu. Vite il s y assied auprès de lui et là, pendant deux heures, il l'instruit de son mieux sur les principaux mystères de la religion et sur le sacrement de pénitence. Puis il entend sa confession, lui fait produire des actes analogues à sa position et le quitte pour aller administrer un autre malade, se promettant bien de revenir immédiatement après. Mais hélas! l'enfant mourut pendant cet intervalle. Quoique bien affligé de cette prompte mort, il se console cependant dans la croyance que probablement il lui avait ouvert les portes de la bienheureuse éternité. Alors il se dit: « Combien d'enfants sont peut-être dans le même cas et par conséquent courent le danger de se perdre à tout jamais. » Fortement impressionné de cette pensée, il ne balance plus pour commencer luvre de sa Congrégation et de ce pas va trouver M. Granjon.
3°. Jean-Marie Granjon était un pieux jeune homme sur lequel, dès le début de son ministère à Lavalla, le Vénéré Père avait jeté les yeux pour en faire la première pierre de la société qu'il voulait fonder. Un jour, celui-ci étant venu chercher le Père Champagnat pour administrer un malade, chemin faisant, le Vénéré Père lui parle de l'importance du salut et lui fait comprendre toute la vanité des plaisirs et des richesses de ce monde. Ayant remarqué que Jean-Marie l'avait écouté avec beaucoup d'attention, il le fit venir de son hameau au village, lui promettant de lui donner quelques leçons de lecture, ce à quoi Jean-Marie avait consenti volontiers, car il ne savait ni lire ni écrire; or, il est à remarquer qu'en peu de temps, vu ses heureuses dispositions, il apprit ces deux arts élémentaires; et de plus, le Vénéré Père lui donna un tel attrait pour la piété que par sa conduite édifiante il devint le modèle de toute la paroisse. [102] Donc comme nous l'avons dit, il va le trouver, lui raconte le fait dont nous avons parlé et lui communique son projet. Plein de confiance dans le Père Champagnat et de docilité à suivre ses avis, Jean-Marie Granjon entre parfaitement dans les vues du Vénéré Père et se met entre ses mains, bien disposé à faire tout ce qu'il voudra. Le Père Champagnat le quitte et l'encourage, en l'assurant qu'il ne tardera pas à recevoir des compagnons.
4°. Cette prophétie ne devait pas tarder à s'accomplir, car un jeune homme du bourg, nommé Jean-Baptiste Audras, faisant un jour une lecture dans le « Pensez-y bien », est touché par la grâce et prend la résolution de se faire religieux. Poursuivi par cette pensée, il s'échappe un dimanche et va trouver à St. Chamond le frère Directeur des Ecoles Chrétiennes, à qui il communique ses intentions. Celui-ci le confirme dans sa résolution, mais toutefois il lui objecte qu'il ne peut pas, vu son jeune âge, être reçu dans leur Institut. Un peu désappointé mais non découragé, il s'en retourne, et le samedi d'après va se confesser au Père Champagnat à qui il fait part de la démarche qu'il a faite. Celui-ci reconnaissant dans son pénitent une âme encore revêtue de la robe d'innocence, l'encourageait à suivre sa vocation, lorsqu'une lumière intérieure lui fit connaître que ce jeune homme sera la première pierre de sa Congrégation; c'était la vérité car hélas! Jean-Marie Granjon ne persévéra pas, son orgueil le perdit. Dans ce moment, le Vénéré Père ne lui fit rien connaître, seulement il l'invita à venir demeurer avec Jean-Marie Granjon, s'offrant à lui donner quelques leçons. Le jeune Audras en fit part à ses parents qui n'y mirent [103] aucune opposition. Quelque temps après, le Vénéré Père lui fit connaître le but qu'il s'était proposé en l'appelant auprès de Jean-Marie Granjon et lui demanda s'il voulait faire partie de la société qu'il se proposait d'établir. « Je suis entre vos mains, lui répondit-il, la seule chose que je désire, c'est d'être religieux. »
5°. Voyant les excellentes dispositions de ces deux jeunes gens, le Père Champagnat, sans hésiter, achète une maison en vente avec une terre et un petit jardin attenants; la valeur du tout s'élevait à la somme de seize cents francs. Comme il n'avait que son modique traitement de vicaire, il fut obligé d'emprunter pour payer cette acquisition. Afin de rendre la maison habitable, il la répare et fait lui-même les meubles les plus indispensables. Puis, dans cet humble local, ressemblant assez à la pauvre maison de Nazareth, il y introduit, le 2 janvier 1817, ses deux premiers disciples. Voilà le berceau de l'Institut que j'ai eu le bonheur de visiter bien des fois; voilà le grain de sénevé semé par notre Vénéré Fondateur; nous verrons ce qu'il deviendra plus tard.
6°. A la manière des anciens solitaires, le Père Champagnat établit comme principe fondamental que la journée sera occupée par la prière, l'étude et le travail manuel. Cependant il ne perdait pas de vue ses deux disciples; il les voyait souvent, leur communiquait ses plans, les encourageait, les instruisait et même leur aidait à faire des clous, car c'était là tout leur gagne-pain. Ils passèrent ainsi seuls, dans la paix et dans l'union la plus intime, toute la saison d'hiver. Au printemps il leur arriva [104] un nouveau compagnon nommé Antoine Couturier. Par sa piété et son bon caractère, ce troisième confrère fut pour eux un véritable sujet de joie et d'édification.
7°. Peu de temps après, le frère aîné de Jean-Baptiste Audras vint se joindre à eux d'une manière aussi providentielle que singulière. Un jour, il vint de la part de ses parents chercher son frère Jean-Baptiste. Celui-ci, déjà fortement ancré dans sa vocation, alla aussitôt trouver le Père Champagnat en le priant de ne pas donner suite à cette demande. Cependant son frère était là qui l'attendait, ne voulant pas partir seul. Alors le Vénéré Père avec un air gai et plein de bienveillance se présente à lui et lui parle avec tant d'à propos, qu'il le décide à venir lui-même rejoindre son frère à la maison, et c'est ce qu'il fit en effet quelques jours après. Bientôt un cinquième postulant nommé Barthélemy Badard, aussi simple que pieux, vient grossir la petite communauté.
8°. Enfin arrive un jour un jeune enfant d'une dizaine d'années; il s'appelle Gabriel Rivat; il n'a que dix ans et possède encore toute son innocence qui reluit dans tous les traits de son visage. Sous le nom de Frère François, il remplacera plus tard le Père Champagnat et sera son successeur immédiat avec le titre de premier général de la Congrégation.
Nous avons vu que, très jeune, il fréquentait les catéchismes du Vénéré Fondateur qui ne le perdait pas de vue. Aussi, sa première communion faite, il proposa à ses parents de le placer chez les Frères, [105] se chargeant lui-même de lui donner quelques leçons de latinité, ce à quoi ses parents n'eurent pas de peine à consentir; même ils le laissèrent libre de faire partie de la nouvelle communauté s'il le voulait. Sa mère, en le remettant aux mains du Père Champagnat, lui dit que nombre de fois elle l'avait consacré à la Ste Vierge et que, par conséquent, elle le laissait entièrement à sa disposition.
9°. Pour maintenir l'esprit de charité dans sa petite communauté, le Vénéré Père voulut qu'ils se donnassent réciproquement le nom de Frères. Jean-Marie Granjon, Antoine Couturier et Barthélemy Badard conservèrent leur nom de baptême; par dévotion, Jean-Baptiste Audras, prit le nom de Frère Louis ; son frère aîné celui de Frère Laurent; et Gabriel Rivat, ainsi que nous l'avons dit, celui de Frère François. Le Père Champagnat, dès leur début de vie religieuse, leur imprima à tous une telle crainte du péché que la moindre faute volontaire les épouvantait, ce dont on peut se convaincre en lisant leurs biographies. Il leur donna aussi pour modèle à imiter la vie obscure et cachée de la Ste Vierge à Nazareth; c'est pour cela qu'il voulut que l'humilité, la simplicité et la modestie fussent la marque distinctive de la Congrégation et qu'elle portât le nom béni de Marie avec le nom de Petits Frères pour rappeler à tout jamais à tous les membres de l'Institut qu'ils devaient professer envers la reine du ciel une dévotion spéciale, et que le cachet qui devait les distinguer des autres communautés devait être une profonde humilité. Il tenait tellement à ce nom de Petits que des personnes voulant le lui faire supprimer, comme inutile, elles ne purent jamais l'y déterminer. Aussi, [106] la violette et le monogramme de Marie sont-ils depuis longtemps, les emblèmes de la Congrégation. La pratique de ces vertus, auxquelles le Vénéré Père mettait tant de soins à former ses premiers disciples, ( ... ) et brillèrent dans tous du plus vif éclat; en outre, le Frère Louis se distingua par son grand amour pour Notre-Seigneur; le Frère Laurent par un zèle ardent pour faire le catéchisme; le Frère Antoine par une grande modestie; le Frère Barthélemy par une naïve simplicité. Quant au Frère François, il a été un modèle accompli de régularité, de silence et de recueillement, et j'en puis parler pertinemment, ayant été sept ans sous sa direction après qu'il se fut démis de sa charge de général.
A part le Frère Jean-Marie, j'ai connu particulièrement tous les autres et je puis certifier, à la louange du Père Champagnat, que jusqu'à la fin de leur vie, ils ont toujours été pour moi des modèles accomplis des solides vertus que leur prêchait le Vénéré Père, encore plus d'exemple que de paroles. Aussi leur mort a-t-elle eu tous les caractères de prédestination qui font les saints et mon ambition est d'en faire une semblable à la leur.
10°. Nous l'avons dit et nous ne nous lassons pas de le répéter, le Père Champagnat était essentiellement un homme de règle. Comprenant donc que sans règlement il ne parviendrait jamais à former de bons religieux, ni de bons instituteurs, il se mit en devoir d'en donner un à ses premiers disciples, sauf à le modifier plus tard à mesure que les circonstances l'exigeraient. D'abord, bien qu'il eût la haute main sur tout et sur tous, il voulut que sa petite communauté eût un Directeur spécial pour présider les exercices de piété, diriger les Frères [107] dans leur conduite extérieure et régler le reste du détail de la maison; il le fit nommer par eux-mêmes au scrutin secret. Frère Jean-Marie ayant eu la majorité des voix fut celui désigné pour remplir cette charge importante. Par le fait même de sa nomination, il devenait responsable auprès du Père Champagnat de L'accomplissement de la règle et par suite obligé d avertir, de reprendre et de corriger au besoin ceux qui pourraient y manquer même involontairement. Cela fait, le Vénéré Père prescrivit les exercices de piété qu'on ferait en communauté et en détermina l'heure. Ces exercices, outre les prières du bon chrétien, comprenaient le petit office de la Ste Vierge, la méditation, l'assistance à la messe, la lecture spirituelle, l'examen particulier et la coulpe. Il régla que le silence serait gardé en tout temps, excepté pendant les récréations qui devaient toujours se prendre ensemble, sauf le cas d'une véritable nécessité et encore ne devait-on le faire qu'à voix basse, surtout depuis la prière du soir jusqu'au lendemain après la méditation, c'est ce qu'on appelait le grand silence. Le travail manuel était la principale occupation, car c'était la seule ressource pécuniaire de la maison. Il y avait cependant des moments d'étude et de classe; le catéchisme y figurait dès lors comme une des leçons les plus importantes; en outre, le Père Champagnat donnait lui-même des leçons de lecture, d'écriture etc., suivant le besoin de chacun. Au fond, le règlement était à peu près le même que celui qui est en usage dans les maisons de noviciat et à la maison-mère. Cependant, le lever avait lieu à cinq heures; plus tard il le mit à quatre, et le chapitre général de 1856 le mit à quatre [108] heures et demie. Le Père Champagnat donnait lui-même le signal de ce premier acte publie d'obéissance au moyen d'une cloche, placée au devant de l'habitation des Frères, qu'il sonnait de sa chambre au moyen d'un fil de fer traversant l'espace de la maison au presbytère. Le coucher avait lieu à 9 heures, ainsi qu'il se pratique encore aujourd'hui.
11°. L'ordinaire était des plus frugaux: du pain à satiété - mais Dieu, quel pain! - farine grossière, mal pétrie, mal cuite, en un mot du pain fait par les Frères eux-mêmes, sans apprentissage préalable, puis de la soupe, quelques légumes et de l'eau pour boisson. Quant au lit, il était composé d'une paillasse et d'un traversin garni de feuilles, recouvert par des draps de grosse toile que dissimulaient deux méchantes couvertures. Les bois de lit consistaient simplement en quelques mauvaises planches ajustées par le Père Champagnat lui-même. Et pourtant avec ce dénuement, cette pauvreté, cet ordinaire si peu confortable, je sais, par ces premiers Frères, qu'ils étaient contents, gais et heureux, car le Père Champagnat adoucissait ces privations par ses bonnes paroles, quelquefois finement piquantes mais toujours paternelles.
D'ailleurs toujours le premier à la peine, il leur donnait continuellement le bon exemple de la patience, de l'humilité, de la conformité à la volonté de Dieu et de toutes les vertus religieuses. C'est à la même époque qu'il leur donna comme faisant partie d'une même corporation, un vêtement semi-religieux; j'ai vu un Frère cuisinier qui le portait encore. Il consistait dans une redingote bleu clair descendant jusqu'à mi-jambe, un pantalon noir et un chapeau rond; de là le nom de Frères bleus que leur donnait le vulgaire et que leur donnent encore aujourd'hui les habitants de St. Chamond. On sait que la couleur bleue est celle des voués à la Ste [109] Vierge, et c'est la raison pour laquelle le Père Champagnat avait primitivement adopté cette couleur comme signe de distinction de sa Congrégation dont il regardait la Ste Vierge comme la première supérieure.
12°. La petite communauté était déjà constituée et formait une véritable société; il ne restait plus qu'à la faire manuvrer en l'appliquant à l'objet qui en était le but, c'est-à-dire à l'enseignement de la jeunesse. Or, nous avons dit précédemment que le Père Champagnat, voyant l'instruction et l'éducation des enfants de la paroisse presque totalement négligées, avait fait venir un instituteur, en attendant que les Frères puissent prendre eux-mêmes la direction de l'école. Cet instituteur, formé par les Frères des Ecoles Chrétiennes, connaissait parfaitement leur méthode d'enseignement que goûtait beaucoup le Père Champagnat. Il fut admis dans la communauté et, dans ses moments de loisir, il donnait des leçons aux Frères, leur apprenait à diriger et à discipliner une classe, ainsi que la manière d'enseigner aux enfants les diverses branches d'enseignement.
Ainsi formés, les Frères furent bientôt à même de se charger de l'école de Lavalla et ils en témoignèrent le désir au Père Champagnat. Celui-ci, voulant avant tout leur faire pratiquer l'humilité, leur proposa de faire l'essai de leurs talents pédagogiques en allant faire la classe dans les hameaux les plus importants du village, ce qu'ils acceptèrent volontiers, et grâces à Dieu, ils remplirent cette fonction à la grande satisfaction des habitants et au grand contentement du Père Champagnat.
13". Sur ces entrefaites l'instituteur, dont la conduite n'était pas des plus religieuses, ayant été renvoyé, le Vénéré Père confia sa classe au Frère [110] Jean-Marie. Jusque-là, les habitants s'étaient mis fort peu en peine des Frères, mais quand ils virent leur école si bien disciplinée et les progrès rapides de leurs enfants, ils commencèrent à ouvrir les yeux et comprirent que les Frères du Père Champagnat n'étaient pas seulement de pieux cloutiers, mais bien de bons religieux instituteurs. Aussi, le nombre des élèves s'accrut-il considérablement. Plusieurs parents même qui se trouvaient dans les hameaux éloignés, voulant faire profiter leurs enfants de l'enseignement donné par les Frères, les placèrent dans le bourg; mais malheureusement ces enfants n'étant pas assez surveillés après la classe, se dérangeaient entre eux. Pour parer à cet abus, le Vénéré Père fit quelques agrandissements à la maison et les reçut comme pensionnaires. Plusieurs enfants indigents s'étant présentés, le bon Père, comptant sur la Providence, les reçut quand même et se chargea non seulement de leur instruction mais encore de leur entretien, se contentant de dire à ceux qui l'en blâmaient, car on savait assez qu'il n'avait pas de ressources: « L'aumône nappauvrit pas, comme la messe ne retarde pas », et il continua ses bonnes oeuvres sans s'inquiéter des qu'en dira-t-on.
14°. Le Vénéré Père sentait depuis longtemps que sa présence habituelle dans la communauté était nécessaire pour former les Frères aux vertus religieuses, compléter leur instruction et les suivre de près dans l'exercice de leurs fonctions, afin de pouvoir être à même de corriger, en ceci comme en tout le reste, ce qui en aurait besoin. Donc, malgré les raisons que lui opposa M. le curé, raisons qui portaient principalement sur le méchant ordinaire qu'il allait avoir, sur le milieu dans lequel il allait se trouver et autres seulement personnelles, il passa outre et vint partager l'indigence et la [111] pauvreté de ses Frères, et même leurs travaux quand il en avait le loisir.
15°. Il est certain qu'il eut beaucoup à souffrir de ce genre de vie nouveau pour lui. mais sa résolution était prise depuis longtemps de tout sacrifier et de tout endurer pour poursuivre jusqu'à son dernier soupir luvre dont la Providence l'avait chargé. Il est bon d'ajouter encore que, quoique les Frères l'aimassent beaucoup, ils n'avaient pas, faute d'y penser sans doute, ces soins et ces attentions qui sont dus à un supérieur. Ainsi, il faisait lui-même son lit, sa chambre, nettoyait sa chaussure, etc., sans que personne s'en mît en peine. Je parle de chambre, et mon Dieu! quelle chambre! j'ai eu le bonheur de la voir et même elle existe encore aujourd'hui; située au rez-de-chaussée, elle est en outre basse, étroite, malsaine. On y voit encore sur les murs plusieurs sentences de la Ste Ecriture, dont chacune présente de sérieuses réflexions.
Quant à son ordinaire, il était à peu près le même que celui de la petite communauté; seulement, par raison de convenance, sa table était à part au réfectoire, c'est-à-dire qu'il mangeait seul.
16°. Dieu voulut mitiger un peu tous ces actes de mortification qu'il supportait sans jamais se plaindre. Le 18 février 1822, il lui arrive un postulant âgé de 21 ans qui allait devenir son soutien, le confident de ses projets, une consolation dans ses peines et la providence visible de la société. C'était F. Stanislas (Claude Fayole) né, comme nous l'avons dit, à St. Médard. A première vue, il comprit que l'on manquait de convenances et [112] d'égards à l'endroit du Vénéré Père. Avec la permission de celui-ci, permission à laquelle il ne consentit que tout juste, Frère Stanislas fit son lit, sa chambre, prit soin du temporel de la maison, et même se fit le serviteur de tous les Frères, surtout du Vénéré Fondateur. Il le servait presque seul pendant sa première et dernière maladie, et lui rendit tous les devoirs de piété filiale que le plus dévoué des fils peut rendre au meilleur des pères. Comme les autres Frères, dont nous avons parlé, il excella dans les vertus d'humilité, de simplicité, et de modestie, mais il se distingua surtout par son grand attachement à sa vocation et par son zèle pour y affermir les jeunes Frères. Sa mort a été des plus désirables et des plus regrettées. C'est de lui que la tradition a appris et que j'ai appris moi-même, de sa propre bouche, beaucoup de choses édifiantes du Vénéré Père dont il est parlé dans cet écrit.
17°. Voilà donc définitivement le Père Champagnat avec ses Frères, tout en remplissant ses fonctions de vicaire avec le même zèle qu'auparavant, ce qui ne l'empêchait pas cependant de continuer leur formation. Il s'attacha surtout, dès les premiers jours qu'il fut avec eux, à leur apprendre la manière de faire le catéchisme aux enfants et exigea qu'on le fît tous les jours dans les classes car le grand nombre des élèves l'avait obligé d'en faire deux dans la paroisse. Il faisait en sorte d'aller écouter les Frères sans être vu, puis, la récréation arrivée, il leur faisait remarquer les inexactitudes et autres défauts qu'il avait aperçus dans leur enseignement.
18°. Mais afin qu'ils ne perdissent pas de vue le but qu'il s'était proposé en fondant sa Congrégation, c'est-à-dire celui de donner l'instruction [113] religieuse aux enfants du peuple, il les envoyait certains jours dans les hameaux de la paroisse, comme il avait fait avant de leur confier la classe de Lavalla, non pour y faire l'école, mais seulement le catéchisme.
Arrivés au hameau qui leur était assigné, les Frères réunissaient dans un lieu convenable le plus de personnes qu'ils le pouvaient, hommes, femmes, jeunes gens et enfants; puis, après leur avoir fait chanter un cantique, ils questionnaient les jeunes gens sur quelques points du catéchisme qu'ils expliquaient ensuite de leur mieux, n'oubliant pas d'en tirer chaque fois quelques conclusions pratiques. Une histoire édifiante terminait ordinairement la séance.
Comme ces catéchismes étaient bien préparés et que les catéchistes mettaient en pratique ce qu'ils enseignaient, ils produisirent un bien réel et attirèrent bientôt tous les habitants du hameau où ils avaient lieu.
Le Vénéré Père allait quelquefois en cachette les écouter, puis, suivant son habitude, il faisait remarquer pendant la récréation ce qu'il avait aperçu de défectueux.
20°. Le Bessat, gros village situé à deux heures de Lavalla et où abonde la neige pendant la rigoureuse saison, fut le théâtre du zèle du Frère Laurent. A cette époque, ce hameau soi-disant paroisse, n'avait pas de prêtre, et par suite les habitants étaient plongés dans la plus profonde ignorance. Le Frère Laurent sollicita et obtint, non sans peine, la faveur d'y aller faire le catéchisme, faveur que le Père Champagnat n'accordait que comme récompense. Il y montait de Lavalla toutes les semaines, portant un sac de provision pour tout ce temps-là; provisions consistant ordinairement en un gros pain, des pommes de terre et du fromage. Il logeait [114] chez un particulier où il faisait lui-même son ordinaire qui n'était autre que celui des gens de la campagne et même pire. Or, voici ce qu'il me racontait un jour à ce sujet, le visage tout rayonnant de joie. « Arrivé au Bessat, me disait-il, je parcourais soir et matin le village avec une clochette que j'agitais pour réunir les enfants; quand ils étaient réunis autour de moi, je leur apprenais leurs prières, leur catéchisme et à lire, car il n'y avait point d'école dans le village. Le dimanche, tous les habitants s'assemblaient dans la chapelle; là, je faisais d'abord chanter un cantique et réciter le chapelet suivi de la prière du soir; après cela, je tâchais de faire de mon mieux un bon catéchisme à tous les habitants. Oh! que je jouissais alors, ni la fatigue, ni le mauvais temps, car quelquefois il y avait plusieurs pieds de neige, n'étaient rien pour moi. Ces jours, hélas! trop courts, ont été les plus beaux de ma vie. » Aussi, cet excellent Frère était-il aimé et respecté de tous les habitants du hameau, qui ne le rencontraient jamais sans le saluer. On comprend assez le grand bien qu'il fit au Bessat et combien le Père Champagnat dut s'en réjouir; en voici une preuve.
Un jour le Vénéré Père montait au Bessat avec notre zélé catéchiste, il lui dit qu'il faisait là un métier bien pénible. Frère Laurent lui répondit que ce métier lui était au contraire très agréable et qu'il ne donnerait son emploi pour tous les biens du monde. Le Vénéré Père, sensiblement touché de la vertu de son disciple, en ressentit un si vif plaisir que ses yeux se remplirent de larmes.
22°. La renommée de l'école de Lavalla que, d'après les conseils du Père Champagnat, dirigeait avec tant de succès le Frère Jean-Marie, engagea plusieurs curés à demander des Frères au Vénéré Père. En première ligne, on doit citer M. Allirot, [115] curé de Marlhes. Le Père Champagnat, octroyant à sa demande, lui envoya deux Frères et le frère Louis fut nommé Directeur de l'établissement. Formé à l'école du Vénéré Père, le Frère Louis, qui avait trouvé dans les enfants une ignorance complète, mit tant de zèle et de dévouement à les former qu'au bout de l'année un bon nombre savaient lire, écrire et calculer, etc. Dieu visiblement avait béni son école, et en cela il n'y avait rien d'étonnant; ce Frère essentiellement religieux et des plus fervents faisait sa classe non seulement en bon instituteur, mais en apôtre zélé. Le catéchisme était sa leçon de prédilection; tous les jours il le faisait réciter et l'expliquait avec tant d'onction que ses élèves ne pouvaient se lasser de l'entendre. Il ne manquait pas tous les samedis d'en faire un sur la Ste Vierge, à laquelle il avait une dévotion très ardente, dévotion qu'il eut le bonheur d'inculquer à tous ses élèves.
23°. Une discipline toute paternelle régnait dans sa classe, et les enfants qui la fréquentaient faisaient la joie et la consolation de leurs parents quand, sans avertir M. le Curé, le Père Champagnat, en ayant besoin au noviciat, le changea au moment où sa classe était dans la plus grande prospérité. M. le Curé, qui croyait que nul autre Frère pouvait remplacer Frère Louis, en fut si froissé qu'il l'engagea par des raisons qui paraissaient des plus plausibles à rester malgré l'ordre formel du Père Champagnat qui l'appelait ailleurs; mais l'obéissant frère Louis détruisit tous ces arguments par ces paroles sublimes: « Mon supérieur commande, mon devoir est d'obéir ». Dieu bénit cet acte d'obéissance et son dévouement car l'école, contre l'attente de M. le Curé, continua à être tout aussi florissante sous son successeur. [116]
24°. Plusieurs fois, le Père Champagnat avait prié M. le Curé de faire à l'établissement d'urgentes réparations. Comme il ne se pressait pas, soit par manque d'argent, soit à cause du changement du Frère Louis, un jour que le Vénéré Père visitait cette école, il alla trouver M. le Curé pour l'avertir qu'il retirait les Frères, ce qu'il fit effectivement. Cet établissement, fermé en 1819, fut rouvert en 1833 par M. Duplay; successeur de M. Allirot. J'étais en 1834 ou 35 en exercice dans cette paroisse sous ce vénérable et digne pasteur. On avait bien fait quelques réparations à la maison, mais c'était juste si elle était habitable, et je n'étais nullement étonné que le Père Champagnat eût retiré les Frères.
25°. C'est vers cette époque qu'eut lieu la fondation de l'établissement de Tarentaise, paroisse limitrophe à celle du village du Bessat. La direction de cette école fut confiée au bon Frère Laurent, qui sut trouver du temps en dehors de cet emploi pour continuer ses catéchismes au Bessat. Quand l'établissement de Marlhes fonctionnait encore, M. Gaston, maire de la paroisse de St-Sauveur, qui y avait une propriété où il allait habiter pendant l'été avec sa famille, ayant été témoin de la piété des Frères, de la discipline de leur école et de la bonne tenue de leurs enfants, surtout à l'église, résolut de doter sa paroisse d'un pareil établissement. A cette fin, il s'adressa au Père Champagnat qui s'empressa d'octroyer à sa demande et Dieu aidant, cette école eut le même succès que celle de Marlhes. Bientôt après, M. de Pleyné, maire de la ville de Bourg-Argental peu éloignée de [117] la paroisse de St-Sauveur, entendant parler avec tant d'éloges des Frères, s'adressa à M. Colomb qui lui donna tous les renseignements nécessaires pour en avoir, désirait, depuis longtemps, confier l'école de la ville à des instituteurs religieux; il fut donc tout heureux de trouver dans ceux du Père Champagnat des conditions pécuniaires très modiques, seule raison qui jusqu'alors l'avait empêché de réaliser cette bonne oeuvre. Il en fit donc le demande au Vénéré Père, qui lui donna des Frères avec une certaine hésitation, vu qu'il avait fondé sa Congrégation particulièrement pour les enfants des campagnes. Les Frères ouvrirent donc leurs classes, le 1ier janvier 1822; Frère Jean-Marie fut nommé Directeur de l'établissement, et Frère Louis le remplaça à Lavalla. L'amour-propre du Frère Jean-Marie et son manque de docilité obligèrent le Père Champagnat à faire ce changement, parce qu'il craignait qu'il ne communiquât son esprit aux jeunes Frères et aux novices.
26". Avant le départ des Frères pour Bourg-Argental, le Vénéré Père les ayant réunis, leur recommanda de bien se souvenir que l'Institut avait été fondé pour enseigner le catéchisme aux enfants de la campagne et leur fit observer que, dans les villes, l'obligation de le faire apprendre et de l'expliquer était encore plus grande, parce que les parents, à raison de leur négoce, ne se mêlent presque pas de l'éducation religieuse de leurs enfants, et il leur ajouta que si les autorités les appelaient pour donner aux enfants l'instruction primaire, Dieu les appelait plus encore pour protéger leur innocence et les préparer à faire une bonne première communion, en un mot, pour en faire de bons chrétiens tout en faisant d'honnêtes citoyens. Il leur enjoignit ensuite, en arrivant, de faire une visite d'abord au St Sacrement, puis à M. le Curé, [118] et après à M. le Maire, et il termina ces avis et ces conseils, que je cite en abrégé, en leur recommandant d'être pour toute la paroisse des modèles de piété et de toutes les vertus qu'exige leur sainte vocation. [119]
CHAPITRE V ième
LA CONGREGATION EST MENACEE DE S'ETEINDRE FAUTE DE SUJETS
1°. Après la fondation des établissements dont nous venons de parler, le Père Champagnat n'avait plus de Frères pour en fonder de nouveaux et il ne se présentait plus de novices, ce qui était pour lui une peine extrême, attendu qu'il prévoyait que dans un prochain avenir sa Congrégation, d'abord semblable à une lampe brillante, finirait par s'éteindre faute d'huile pour l'alimenter. Toutefois, il ne se découragea pas; sachant que c'est Dieu qui donne les vocations, plus que jamais il lui adressa de ferventes prières, il multiplia les neuvaines, il redoubla ses mortifications et surtout il eut recours à Marie, bien persuadé qu'elle l'aiderait dans un si pressant besoin, et c'est ce qu'elle fit effectivement en venant à son secours d'une manière presque miraculeuse.
2°. Pendant le carême de 1822, un mois environ avant l'entrée du Frère Stanislas dans la communauté, se présente un jeune homme du département de la Haute-Loire, demandant à entrer au noviciat. Le Père Champagnat, après l'avoir toisé et bien questionné, jugea qu'il n'était pas propre à la Congrégation, surtout quand il lui dit qu'il avait fait [120] partie de l'Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes. Toutefois, afin de l'étudier de plus près, il lui permit de rester deux ou trois jours dans la maison; mais sa conduite pendant ce laps de temps, n'ayant pas plu au Vénéré Père, il lui signifia l'ordre de se retirer. Comme notre postulant insistait pour qu'il le gardât, afin de l'y engager, il demanda au Vénéré Père s'il le recevrait dans le cas où il amènerait des postulants de son pays. Sur la réponse affirmative du Père Champagnat, il partit muni d'une lettre d'obédience assez insignifiante qu'il lui donna.
3°. Arrivé dans son pays, distant de Lavalla d'environ quinze lieues, il détermine une huitaine de jeunes gens qui voulaient entrer chez les Frères des Ecoles Chrétiennes à le suivre, prétendant qu'il y allait lui-même. Ils y consentirent bien volontiers, car dans la localité on savait qu'il faisait partie de cette Congrégation et on ignorait qu'il en était sorti. Au bout de quelques jours les préparatifs sont faits, et voilà la petite caravane qui se met en route. Après deux fois le soleil couché, ils arrivent non loin de Lavalla dont ils aperçoivent le clocher. Alors leur conducteur, jouant du fin, leur dit que c'était dans cette pauvre paroisse qu'ils vont stationner pendant quelque temps, attendu que les Frères des Ecoles Chrétiennes y ont un noviciat, et qu'ensuite on les conduira à Lyon où d'abord ils avaient cru aller.
4°. L'arrivée de cette bande de novices, dont de suite le Père Champagnat connut le guide, le surprit étrangement. Il se présente tout d'abord à eux, les regarde attentivement de la tête aux pieds, leur demande le motif qui les amène et même fait mine de ne pas les recevoir, ce qui fut pour eux une si sensible affliction qu'elle parut clairement sur leur visage. [121]
Le Vénéré Père, s'en apercevant, se ravisa et leur dit de rester jusqu'au lendemain pour examiner s'il les recevrait ou non. Ne sachant où les loger, on les fit coucher à la grange sur de la paille. Le lendemain, le bon Père qui les avait déjà pris en affection, leur donna à chacun un chapelet et leur parla d'une manière si touchante de la Ste Vierge que dès lors, m'a dit l'un d'eux, leur résolution de rester avec le Vénéré Père était telle que rien au monde n'aurait pu les faire changer.
5°. Après ce petit discours, le Père leur déclara qu'étant si nombreux, il ne pouvait les recevoir sans consulter les Frères anciens, qu'en attendant ils pouvaient rester et s'occuper à ce qu'on leur dirait. Effectivement, il donna l'ordre aux principaux Frères qui étaient dans les postes de se rendre à Lavalla pendant la semaine sainte; après les avoir réunis et consultés, il leur déclara que son sentiment à lui était de recevoir toute la bande, même celui qui l'avait amenée. Tous ayant été de son avis, il n'hésita plus à les recevoir, mais, pour éprouver leur vocation, il les condamna à de rudes travaux et ne leur ménagea pas la pénitence publique. Après plusieurs jours, certainement bien durs et bien longs pour eux, il les fit assembler et, doutant encore de la vocation des plus jeunes, il leur dit qu'il allait les louer à quelques bons habitants de la paroisse pour garder les bestiaux, puis s'adressant au plus jeune, il lui demanda s'il y consentait: « Oui, dit-il, si vous me recevez après. » Le Vénéré Père, émerveillé de leur constance et les voyant prêts à faire tout ce qu'il voudrait, leur déclara nettement qu'il les recevait tous. Quant à leur conducteur, il fut renvoyé quelque temps après pour raison d'immoralité. Disons en passant, que c'était pour une faute de ce genre que les Frères des Ecoles Chrétiennes l'avaient expulsé. [122]
6°. Cependant les amis du Père Champagnat lui firent des reproches de s'imposer la charge de nourrir tant de monde n'ayant pas de ressources, mais le Vénéré Père ne voyant dans cette augmentation du personnel qu'une protection visible de la Ste Vierge, convaincu que c'était N. D. du Puy qui les lui envoyait (car ils étaient tous de la Haute-Loire), ne se mit nullement en peine de leurs récriminations. Même il regarda l'événement dont nous venons de parler comme un commencement de consistance et de prospérité de sa Congrégation. En effet, un Frère chargé d'aller dans le pays de ces jeunes gens pour prendre des renseignements sur leur compte et recevoir leur modique pension, y fit connaître la Congrégation jusqu'alors ignorée, sauf dans le diocèse de Lyon. De plus, les nouveaux postulants, ayant écrit à leurs parents qu'ils étaient très contents à Lavalla, en attirèrent d'autres de sorte qu'au bout de six mois ils se comptaient vingt du pays dans le noviciat.
7°. Cette augmentation de sujets rendit tous les appartements très insuffisants, surtout le dortoir; aussi était-on forcé de coucher deux dans le même lit, et le Père Champagnat qui les avait lui-même confectionnés était loin d'avoir eu l'idée de les faire servir pour deux. Donc, voyant qu'un nouveau local était absolument nécessaire, il ne balança pas, malgré sa pauvreté, de l'entreprendre; on peut même dire qu'il le fit tout entier de ses propres mains, quoique tous les Frères y eussent été employés, car ce fut lui qui fit toute la maçonnerie. Il ne craignait pas de se présenter à ceux qui le demandaient avec la truelle à la main et une soutane toute terreuse, mais toujours avec un abord avenant et [123] un air digne, gai et content. Comme quelques ecclésiastiques le blâmaient de cette occupation, il leur répondit simplement qu'il ne faisait pas ce métier par plaisir mais bien par nécessité.
8°. Rien n'était plus édifiant que de voir cette petite communauté travailler la plus grande partie de la journée en gardant un profond silence, interrompu seulement par quelques encouragements du Vénéré Père ou par quelques lectures pieuses. Celui-ci, toujours le premier au travail et s'attachant à ce qu'il y avait le plus pénible, ne laissait jamais échapper une parole de plainte, malgré la maladresse des Frères dont le plus grand nombre n'était pas rompu à cette sorte d'occupation. La maison construite, il fit lui-même presque toute la menuiserie.
9°. Le dimanche, il donnait aux Frères quelques leçons de chant, leur apprenait à servir la messe, à faire le catéchisme, l'oraison mentale, et les moyens à prendre pour acquérir les vertus de leur saint état. Ses exhortations étaient courtes, mais selon son habitude toutes pleine de feu, surtout lorsqu'il parlait de la Ste Vierge Marie, tâchant autant qu'il était en lui de leur inspirer une grande et solide dévotion envers cette bonne Mère, dévotion dont il leur donnait constamment lui-même l'exemple.
10°. Toute cette espèce de dissipation extérieure et de travail forcé que nécessitait la construction de la maison, ne fut nullement préjudiciable aux Frères; même elle ne fit qu'accroître leur attachement à leur vocation et les porter à la pratique de la vertu. La charité régnait entre eux d'une manière admirable et ils se faisaient un plaisir de s'entre aider toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Le [124] règlement était observé avec la plus grande exactitude; jamais, d'après un Frère qui y était à cette époque, il n'avait vu personne rester au lit après le signal du lever. Si quelqu'un venait à s'oublier, il n'attendait pas qu'on l'avertit, il demandait lui-même une pénitence à genoux et en public. Plusieurs sollicitaient la permission de passer le temps de la récréation, ou au moins une partie, à aller visiter le St Sacrement, à réciter le chapelet ou encore à faire quelque travail manuel.
11°. Dans les établissements, c'était même dévouement, même piété, même ferveur et même charité. Comme il n'y avait pas encore des règles bien fixes sur le bien à faire dans la Congrégation, plusieurs, en sus de l'enseignement, s'adonnaient à des oeuvres de charité corporelles; ils visitaient les malades, faisaient leur lit et les veillaient au besoin. D'autres quêtaient pour entretenir chez eux les enfants de la paroisse jusqu'à leur première communion. De plus ces quêtes servaient encore à procurer le nécessaire à un grand nombre d'indigents. A Lavalla, tous les soirs pendant l'hiver, les Frères faisaient encore un catéchisme indépendamment de ceux des classes; il durait ordinairement une heure et demie. Les enfants et les jeunes gens y assistaient en grand nombre. Ce surcroît de travail donna aux Frères l'occasion de s'insinuer dans l'esprit de plusieurs parents de ces enfants et de ces jeunes gens dans le but de les déterminer à faire leurs pâques, que quelques-uns ne négligeaient que trop. Témoin du bien réalisé par les Frères dans leurs divers postes, plusieurs curés en demandèrent au Père Champagnat; de là trois nouvelles fondations de 1822 à 1823, savoir; Symphorien-le-Château, Boulieu et Vanosc. [125]
CHAPITRE VI ième
CONTRADICTIONS
Je vais maintenant faire connaître quelques contradictions qu'a éprouvées le Vénéré Père Champagnat à raison de la fondation de son Institut de 1817 à 1830.
Une tradition constante dans la congrégation, des documents existants, le récit de plusieurs frères anciens et notamment du f. Stanislas, ce que j'en ai entendu raconter moi-même sont, ce me semble, des preuves assez suffisantes pour garantir au moins le fond de tout ce qui est contenu dans ce chapitre.
1ière contradiction : La Congrégation est menacée d'être dissoute
1°. La Congrégation, comme toutes les oeuvres de Dieu, s'est élevée à l'ombre de la croix et c'est dans le cur si sensible de notre Vénéré Fondateur où elle a été implantée dès le principe de sa fondation. Nous avons vu dès le principe de sa fondation que M. le curé de Lavalla avait contrarié de tout son pouvoir le Père Champagnat pour l'empêcher d'aller habiter au milieu de ses Frères. A cette même époque, il fut encore l'objet de la critique et de la censure de plusieurs ecclésiastiques [126] et même de quelques-uns de ses amis qui ne craignaient pas de le traiter d'imprudent, d'ambitieux d'orgueilleux, etc., et même de lui prêter des idées toutes plus bizarres les unes que les autres. D'après un grand nombre, tout était blâmable dans sa nouvelle communauté, la règle, le costume, le genre de vie, etc. Enfin ces contradictions prirent une telle proportion que l'autorité diocésaine crut devoir s'en occuper sérieusement.
2°. M. Bochard, vicaire général, à qui le soin d'en informer revenait directement, fit appeler le Père Champagnat et lui répéta tout ce qu'on disait sur son compte. Le Vénéré Père lui répondit simplement qu'il avait effectivement réuni une huitaine de jeunes gens à Lavalla dans le but de faire la classe dans la paroisse, attendu qu'elle n'avait pas d'instituteur, mais qu'à vrai dire la pensée lui était venue de former des maîtres pour les enfants de la campagne, néanmoins que, dans le cas présent, il ne faisait que diriger ces jeunes gens sans se dire leur supérieur. M. Bochard lui ayant fait connaître qu'il avait fondé une institution de ce genre à Lyon, lui proposa de les renvoyer dans sa nouvelle communauté. Mais le Vénéré Père, sans lui promettre rien de positif, prit adroitement congé de lui.
3°. En sortant de chez M. Bochard, le Père Champagnat va frapper à la porte de M. Courbon, premier grand vicaire et, comme lui, natif de la paroisse de Marlhes, car dans ce moment le siège archiépiscopal de Lyon était vacant. M. le grand vicaire l'ayant engagé à poursuivre son oeuvre, il se rendit incontinent chez M. Gardette qui, d'après ce que nous avons dit plus tôt, était son Directeur extraordinaire et son conseiller. Celui-ci lui tint le même langage que M. Courbon et lui dit même que la fusion que M. Bochard lui avait proposée [127] ne lui paraissait pas possible, et que, dans tous les cas, cette contradiction ne devait pas le décourager mais plutôt l'affermir dans la poursuite de son oeuvre.
4°. Cependant quelque temps après, M. Bochard voyant que le Père Champagnat ne se prêtait pas à ses désirs, le menaça de faire fermer sa maison et de le changer de Lavalla. Le bon Père qui était alors à Lyon, en revint bien triste et bien affligé; cependant selon son habitude, il ne fit pas connaître aux Frères l'intention du grand vicaire. Se voyant dans une position si pénible, notre Vénéré Fondateur a recours à ses armes favorites de défense; la prière, la mortification et le recours à Marie, sa ressource ordinaire, expression dont il se servait souvent et surtout quand il voulait obtenir quelques faveurs particulières, et que je lui ai entendu répéter cent et cent fois. A cette fin il alla célébrer souvent la Ste messe à une chapelle près de Lavalla et connue sous le nom de N. D. de Pitié, la conjurant de prendre son oeuvre sous sa protection. Il fit plus, il ordonna des prières particulières à la communauté ainsi qu'une neuvaine de jeûnes au pain et à l'eau; lui-même fit un pèlerinage à la Louvesc au tombeau de St Jean-François Régis, l'un de ses protecteurs particuliers.
5°. Mais l'épreuve n'était pas finie. M. Bochard, une troisième fois, revint à la charge, et après s'être servi, en lui parlant, d'épithètes un peu dures et même offensantes, il lui dit que définitivement il allait faire évacuer sa maison. M. Dervieux, curé du canton de St. Chamond d'où dépend la paroisse de Lavalla, probablement poussé par M. Bochard, le fit appeler et lui parla à peu près dans les mêmes termes que le grand vicaire. Le plus grand mal dans cette affaire fut que l'opposition de M. Bochard [128] pour luvre du Vénéré Père, ainsi que la conduite qu'il tenait à son égard, ayant percé dans le public, il n'y eut alors sortes d'injures qu'on ne vomît contre le Vénéré Père. M. le curé de Lavalla, qui n'avait cessé de le critiquer dans son entreprise et qui même en pleine église lui avait fait plusieurs inconvenances, ne cessait de son côté de le dénigrer auprès de M. Bochard. Bien plus, le confesseur du Vénéré Père se mit de la partie et lui refusa nettement sa direction. Oh! dans cette nouvelle épreuve, quel ne dut pas être le resserrement de son cur en se voyant abandonné par son seul soutien jusqu'alors; je me trompe, il y en avait encore un et bientôt j'en parlerai.
Au milieu de ce déluge de contrariétés de tous genres, le Vénéré Père ne se décourage pas; cependant il lui vint en pensée d'aller en Amérique travailler au salut des infidèles. Ayant communiqué cette idée à ses Frères, tous unanimement lui répondirent qu'ils le suivraient jusqu'au bout du monde.
Le Vénéré Père ne savait donc trop ce qu'allait devenir son oeuvre. A tout moment il s'attendait à voir arriver les gendarmes de St. Chamond avec ordre de fermer sa maison, car M. Dervieux, sur de nouveaux rapports qui lui avaient été faits, le fit appeler et le lui dit formellement. Même il ne voulut avoir aucune explication avec le Vénéré Père et ferma sa porte sur lui. Mais l'épreuve était finie, en attendant l'arrivée d'autres, car la vie des saints n'en est qu'une continuité. Le cur du Vénéré Père, si saturé de chagrins et d'ignominies, va enfin être soulagé, ses prières ferventes, ses mortifications multipliées, son recours plein de confiance à Marie vont pleinement être exaucés.
6°. Notre pieux Fondateur était donc dans cette désolante perplexité, lorsqu'il apprend que Mgr de [129] Pins vient d'être nommé administrateur du diocèse de Lyon. C'est donc avec sa Grandeur maintenant qu'il aura affaire et non avec les vicaires généraux. Après une fervente prière, inspiré d'en haut sans doute, il écrit à Monseigneur une lettre dans laquelle il lui donne connaissance de son oeuvre et de son état actuel, se soumettant d'avance à la continuer ou non suivant ce qu'il en ordonnera. Il écrivit aussi à M. Gardette, cet ami intime dont nous avons parlé et qui ne l'avait pas abandonné au milieu des tribulations si fatigantes que la Providence lui avait envoyées, en le priant de corriger sa lettre au besoin, sauf à la refaire, et à la remettre lui-même à Monseigneur. M. Gardette s'en chargea avec plaisir et en la communiquant à sa Grandeur, il fit, on ne peut en douter, l'éloge bien mérité du Père Champagnat et du but religieux qu'il se proposait uniquement dans son oeuvre. Monseigneur l'Archevêque, après avoir écouté avec beaucoup d'intérêt M. Gardette, lui dit d'écrire au Père Champagnat parce qu'il voulait causer avec lui, en attendant, de l'assurer de sa bienveillance. Aussitôt la lettre reçue, le Père Champagnat se rend à Lyon et va trouver M. Gardette qui le présente lui-même à Monseigneur. En arrivant, le Vénéré Père, plein d'humilité, se jette à ses genoux et prie sa Grandeur de le bénir. Le vénérable Archevêque le bénit avec affection, et non seulement lui, mais encore toute sa communauté. Après s'être longuement entretenu avec le Vénéré Père, il lui permet bien volontiers de continuer son oeuvre et, de plus, de donner un costume à ses frères et de leur faire faire des vux, lui promettant quelques secours pour construire une maison plus spacieuse. Pénétré de la plus vive reconnaissance, le Père Champagnat monte immédiatement à Fourvière, remercie son auguste protectrice de toute l'effusion de son cur et se consacre de nouveau à son service. M. Gardette et [130] Monseigneur, comme on le voit, ont évidemment empêché la ruine de la Congrégation et méritent donc avec justice de la part des Frères une éternelle reconnaissance. Arrivé à Lavalla, le Vénéré Père fit part à ses frères des faveurs dont le ciel venait de le combler, et les invita à remercier la Ste Vierge de ce qu'elle lui avait accordé sa protection d'une manière si visible.
7°. Mais une épreuve d'un autre genre vint bientôt troubler son bonheur. Pendant son absence de Lavalla qui dura quelques jours, un ecclésiastique que M. le Curé avait appelé pour lui aider à faire les Pâques, se mit dans la tête de remplacer lui-même M. le curé. Pour arriver à son but, il s'intrigua si bien auprès des paroissiens qu'il leur fit faire une pétition tendant à faire changer M. le curé. Le Père Champagnat, qui avait plus que tout autre des raisons pour demander son changement, blâma hautement les habitants d'avoir fait cette démarche et déclara à cet ecclésiastique qu'il ne voulait avoir aucune relation avec lui. La pétition ayant abouti, il arriva que ce ne fut pas cet ecclésiastique qui fut nommé curé, mais M. Bedouin, vénérable prêtre selon le cur de Dieu et qui eut toute la confiance, le respect et la soumission du Père Champagnat. Monseigneur avait bien offert la cure à notre Vénéré Père, mais il ne crut pas devoir l'accepter, afin de n'avoir qu'à s'occuper de ses Frères; même il demanda à être déchargé de ses fonctions de vicaire, ce qui lui fut accordé vers la Toussaint 1824. Les habitants de Lavalla employèrent et prières et supplications pour le retenir; même ils lui firent les offres les plus avantageuses, mais sa résolution était prise et il aurait fallu un ordre formel de Monseigneur pour céder à leurs instances. Maintenant le voilà donc tout entier à son oeuvre; voyons ce qu'elle va devenir. [131]
CHAPITRE VII ième
NOUVELLES CONTRADICTIONS
A RAISON DE LA CONSTRUCTION DE LA MAISON DE L'HERMITAGE
1°. Ainsi que le lui avait conseillé Monseigneur, il devait maintenant viser à faire bâtir une maison plus vaste, car celle de Lavalla ne pouvait plus contenir les Frères et toujours il se présentait de nouveaux postulants. Donc, malgré qu'il prévÎt d'avance que beaucoup de langues déblatéraient encore contre lui, et comptant plus que jamais sur la Providence et sur la protection de la Ste Vierge, qui jusque-là l'avait si bien secouru à point nommé, il se mit en devoir de suivre le conseil de Monseigneur.
2°. Il avait bien déjà eu cette idée que venait de lui confirmer la première autorité du diocèse, mais ce qui l'embarrassait était le choix du lieu. Il ne voulut pas faire cette construction dans la paroisse de Lavalla, trop loin d'un centre convenable de communication, et de plus, il comprenait qu'il pouvait gêner le vicaire qui l'avait remplacé. Or, il avait remarqué en allant de Lavalla à St. Chamond [132] un vallon solitaire que traversait la rivière du Gier descendant du Pilat. Ce lieu appelé les Goths et qu'on a nommé depuis l'Hermitage, lui avait paru des plus propres pour faire le second berceau de l'Institut. Peu éloigné de St. Chamond, il avait en outre tout ce qu'on peut désirer pour une maison religieuse pas trop nombreuse et pour favoriser en même temps le succès des études. Son choix était donc à peu près fixé; cependant il voulut encore visiter avec ses principaux Frères les alentours pour voir s'il trouverait mieux, mais ce fut en vain; l'Hermitage avait toujours la préférence. Il prit donc définitivement le parti de venir s'y établir avec sa petite colonie.
3". Il commença d'abord à faire l'acquisition du terrain qui lui coûta douze mille francs, somme qu'il ne pouvait réaliser qu'en prenant un bon sur la Providence qui jamais ne lui faisait défaut.
Lorsque son projet fut connu dans le public, une grêle de critiques et de lazzis vinrent l'assaillir sans qu'on eût égard ni à son caractère sacerdotal, ni à l'approbation de Monseigneur. On le traita de téméraire, d'entêté et même de fou, mais une épithète aussi injurieuse n'avait-elle pas été donnée à la plus grande sagesse? Le Père Champagnat qui en eut connaissance ne s'en offensa pas, car la seule volonté de Dieu était la boussole qui le dirigeait jusque dans ses moindres entreprises. Donc il se mit à luvre et commença ce nouveau [133] bâtiment destiné à contenir au moins cent cinquante personnes, accompagné d'une chapelle adjacente en rapport avec ce personnel. Le devis, y compris les frais d'acquisition, donnait un total de soixante mille francs et tout le monde n'ignorait pas qu'il n'avait pas des ressources pour faire face à cette somme.
4°. Pour amoindrir les dépenses, le Vénéré Père y employa tous ses Frères pendant les vacances de 1824, selon que le permettaient les forces de chacun, car il n'y en aurait eu aucun qui n'eût voulu mettre quelque chose du sien à une maison consacrée à leur bonne Mère et qui allait devenir une pépinière d'apôtres pour porter la bonne nouvelle à l'enfance chrétienne. Cependant les maçons de profession firent seuls la bâtisse, les Frères étaient seulement chargés de préparer tous les matériaux nécessaires à cette fin. Cette nouvelle habitation, ainsi que la chapelle, fut si promptement achevée que les Frères purent s'y installer dans le courant de l'été 1825, et le 15 août de la même année on bénit la chapelle. Ce fut M. Dervieux, curé de St. Chamond, dont les sentiments à l'égard du Père avaient complètement changé, qui fut délégué par Monseigneur pour faire cette cérémonie. La date 1824 qu'on lit sur la porte du st-lieu indique non celle de la bénédiction de la chapelle, mais celle de la pose de la première pierre; elle se fit par M. Cholleton, vicaire général, au commencement de mai 1824.
5°. Le Père Champagnat, pour loger tout son personnel pendant la construction de la maison, loua en face une baraque de l'autre côté du Gier que l'on disposa le mieux que l'on put. La pauvreté était telle dans la communauté que lors de la bénédiction de la première pierre, on ne trouva rien de tant soit peu convenable pour faire dîner [134] le grand vicaire; le Vénéré Père fut obligé pour le faire restaurer, de le mener chez un de ses amis. L'ordinaire était à peu près comme à Lavalla; du pain, de la soupe, quelques légumes, du fromage et pour extraordinaire un peu de lard, voilà tout. L'eau du Gier, si renommée pour sa bonté, sa pureté et sa limpidité, était la seule boisson, mais après tout ce n'était que de l'eau. Le Vénéré Père vivait comme les Frères; il y a plus: n'ayant pu trouver dans cette chétive demeure, que j'ai vue bien des fois, un seul coin pour y mettre son lit (car il avait l'habitude de prendre toujours ce qu'il y avait de pire), il le plaça sous une façon de balcon qui n'était abrité que par un avant-toit. En voyant cette pauvre location, on comprend aisément combien notre Fondateur, ainsi que ses Frères, ont dû souffrir pendant toute la durée de la construction.
6° Cependant, pendant tout ce temps-là on observait la règle avec la même exactitude qu'à Lavalla: à 4 heures le Père donnait le signal du lever; le silence se gardait pendant le travail, et à toutes les heures, pour rappeler à chacun le souvenir de la présence de Dieu, pratique de prédilection du Vénéré Fondateur, on récitait dans le plus grand recueillement le Gloria Patri, un Ave Maria et l'invocation: Jésus, Marie, Joseph, ayez pitié de nous. Une petite chapelle dédiée à Marie avait été élevée dans le bois par les mains du Vénéré; il y offrait tous les jours le st sacrifice, mais elle était si peu spacieuse que le célébrant, les deux servants et quelques anciens Frères la remplissaient presque entièrement. Quant aux autres, ils se tenaient alentour dans un religieux recueillement. On y faisait la méditation le matin avant la Ste messe, une visite au St-Sacrement à midi et le soir on y récitait le chapelet. J'ai vu l'emplacement où était [135] dressé ce petit oratoire et en l'examinant, je me demandais quelle ne devait pas être la surprise et l'attendrissement des voyageurs cheminant sur la grande route de Lavalla qui côtoie le vallon, lorsqu'ils entendaient sortir du milieu du bois les voix expressives des Frères qui, de temps à autre chantaient de pieux cantiques ou quelques-uns de nos beaux chants liturgiques. Aussi, la tradition nous apprend qu'ils se découvraient et saluaient avec respect cette petite chapelle improvisée.
7°. La matin, la messe terminée, on se rendait promptement au travail, le Vénéré Père le premier en tête. Pendant une partie de la journée, on le voyait, la truelle à la main, défiant en adresse et en habilité, d'après les dires des maçons eux-mêmes, le plus praticien de cet art. La nuit arrivée, il récitait son bréviaire, réglait ses comptes et prévoyait les travaux qu'il aurait à faire le lendemain. Après tout cela on se demande quel devait être son sommeil. Dieu seul le sait!
8°. Par des faits arrivés pendant la construction, il est visible que la Ste Vierge veillait sur le Père et sur ses enfants. Voici ce que j'en ai entendu raconter par plusieurs Frères qui, à ce que je crois, y étaient eux-mêmes employés. Un jour un ouvrier tomba d'un lieu si élevé que naturellement il devait se briser tous les membres sur d'énormes pierres qui se trouvaient au bas: heureusement il saisit au passage une branche qui le sauva si bien qu'il n'eut d'autre mal que la peur. Un autre, passant au troisième étage sur une planche pourrie, la partage en deux et reste suspendu par une main à l'échafaud ; il a recours à la Ste Vierge; il était dans cette position lorsqu'un ouvrier [136] courageux, au risque de tomber, vint le délivrer d'une mort certaine. Un troisième, montant par une échelle les épaules chargées d'un énorme caillou, allait bientôt arriver au dernier échelon lorsque, ne pouvant plus le soutenir, il le laissa tomber. Un Frère qui se trouvait au bas de l'échelle devait nécessairement en être écrasé, mais une petite déviation de la tête le sauva heureusement; sa mort parut si certaine au Père Champagnat qu'il lui donna l'absolution. La frayeur qu'eut ce Frère de cet accident fut si grande qu'elle le rendit presque fou. Sans tarder Je Vénéré Père fait aussitôt remercier Dieu pour une faveur si signalée, et le lendemain il célébra une messe d'action de grâces pour une protection si visible de la Ste Vierge. A qui attribuer toutes ces marques si extraordinaires de protection sinon aux prières de notre Vénéré Père, qui s'adressait fréquemment à Marie pour qu'il n'arrivât à personne aucun accident fâcheux. Quant à lui, malgré certains travaux qui l'exposaient aux plus grands dangers, il n'a jamais reçu aucune blessure.
9°. Cependant, tout en occupant ses Frères une partie de la journée à la construction, il était loin de négliger leur éducation religieuse. Il savait trouver pendant les veillées et surtout le dimanche, des moments pour leur enseigner les moyens qu'ils avaient à prendre pour devenir aptes à la mission qu'ils devraient remplir. Ses avis, ses exhortations et ses instructions roulaient pratiquement sur la méthode à suivre pour acquérir les vertus religieuses, corriger ses défauts, sur la bonne fréquentation des sacrements, la manière d'entendre la Ste messe, sur la charité qu'ils se devaient entre eux, la correction fraternelle, fille de la charité, mais surtout il s'efforçait de les établir dans une solide dévotion envers la Ste Vierge, leur modèle, dont ils [137] devaient travailler constamment à imiter les vertus et, entre autres, sa profonde humilité. Il tâchait aussi d'exciter en eux un grand zèle pour le salut des enfants et y revenait le plus souvent possible.
10°. Enfin, pour qu'ils se rappelassent tous ces divers sujets qui avaient été l'objet de ses entretiens pendant la construction de la maison, il leur donna un résumé par écrit qui se voit encore aujourd'hui. On doit dire à la louange des Frères qu'ils surent mettre à profit tous ces avis et conseils du Vénéré Père. En effet, pendant tout le temps que dura la construction, ils furent des modèles d'admiration pour les ouvriers qui ne cessaient de les admirer. Plus que cela, ils les imitèrent gardant comme eux le silence, la modestie et une grande charité les uns à l'égard des autres. [138]
11°. L'année scolaire de 1824 venait de finir; arrivait donc le moment où les Frères qui avaient été employés pendant les vacances à la construction de la maison devaient rentrer dans leurs postes. Avant leur départ, le Vénéré Père leur fit une retraite qui dura huit jours. Il leur suggéra les résolutions qu'ils devaient prendre pour bien passer l'année et leur donna pour mettre en tête de toutes, comme la plus importante, la pratique habituelle de la présence de Dieu, pratique, d'après lui, l'une des plus efficaces pour arriver en peu de temps à une haute perfection. La bâtisse était achevée, restaient encore à faire les travaux de l'intérieur.
On s'en occupa pendant la froide saison. Le Vénéré Père en fit sa bonne part et, par sa surveillance active sur les menuisiers, plâtriers et autres ouvriers, il diminua considérablement la dépense, et surtout en leur donnant l'exemple lui-même d'un laborieux travail. [139]
CHAPITRE VIII ième
CONTRADICTION QU'EPROUVE LE VENERE
PERE A L'OCCASION D'UN AUMONIER QUI
PRETEND ETRE LUI-MEME LE VERITABLE
SUPERIEUR DE LA CONGREGATION
1°. Parmi les ecclésiastiques des pieuses réunions du grand séminaire dont nous avons parlé dans le chapitre deuxième, deux vinrent s'adjoindre au Père Champagnat : M. Courveille, curé d'Epercieux, et M. Terraillon, aumônier des Surs Ursulines à Montbrison. Après tant de contrariétés, de peines et de travail qu'avait coûtés au Vénéré Père la maison de l'Hermitage, il pensait sans doute jouir d'un peu de repos et goûter avec ses Frères le centuple de l'Evangile; mais il se trompait bien, car Dieu a des manières différentes de le donner, ce centuple, et pour les âmes privilégiées, je veux dire pour les saints à vertus héroïques, ce centuple consiste dans beaucoup de tribulations, de chagrins, d'ennuis et de souffrances qui, en centuplant leurs croix, centuplent aussi leurs mérites sur la terre et partant leur bonheur dans le ciel. Donc encore des croix à notre Vénéré Fondateur.
2°. M. Courveille donc prétendant avoir eu le premier au grand séminaire l'idée de fonder la société des Maristes, en concluait que les Pères [140] Maristes, et à plus forte raison les Frères, lui devaient, avant tout autre supérieur, l'obéissance comme supérieur général de tous. Le Père Champagnat qui se croyait indigne d'être à la tête des Frères, le laissa faire et se soumit. Mais les Frères qui comptaient que toujours le Père Champagnat serait à leur tête comme leur fondateur, ne se mirent guère en peine de ce nouveau supérieur qui leur était inconnu, et continuèrent à s'adresser au Père Champagnat. M. Courveille, voyant que son titre de supérieur général rendait son pouvoir insignifiant auprès des Frères, résolut, pour les amener à le reconnaître pour leur supérieur et à être gouvernés par lui, de se faire nommer officiellement par eux. Pour arriver plus facilement à son but, à l'époque des vacances de 1825, il tâcha par tous les moyens possibles de se les attacher et de gagner leur confiance, en usant à leur égard d'une grande tolérance et de toutes sortes de procédés bienveillants.
3°. Croyant les Frères bien disposés en sa faveur, il les fait assembler et après leur avoir fait connaître que la Société des Maristes, à laquelle ils appartenaient, étant destinée à être appliquée à diverses oeuvres, le Père Champagnat comme lui et le Père Terraillon, pouvaient être appelés d'un jour à l'autre à d'autres fonctions, et qu'il était dès lors important de choisir, tandis qu'ils étaient tous trois à leur disposition, celui qu'ils voulaient pour les gouverner en qualité de leur unique supérieur; puis, après quelques paroles d'explication à ce sujet, il leur dit d'écrire sur un billet le nom du Père de leur choix et sort de la salle. Quand il crut la chose faite, il revient, recueille les suffrages et en fait le dépouillement: Père Champagnat, ... Père Champagnat et toujours Père Champagnat, sauf deux ou trois noms différents. Un peu contrarié, il se tourne vers le Vénéré Fondateur et lui dit [141] avec une certaine émotion: « Il paraît qu'ils 'se sont tous entendus pour vous nommer ». Le Vénéré Père, sans s'offenser de ces malignes paroles, lui demande l'annulation du vote, ce que l'on conçoit assez, M. Courveille lui accorda volontiers.
Alors, le Vénéré Père, prenant la parole et croyant que c'était parce qu'il avait toujours été à leur tête qu'ils l'avaient nommé, leur fit comprendre que lui, ayant toujours été occupé aux travaux manuels, il n'était pas à même, comme M. Courveille et M. Terraillon, de les conduire dans les voies de la perfection que comportait leur vocation, tandis que ces messieurs (M. Courveille et M. Terraillon), s'étant occupés sérieusement de ces matières, avaient sur cela bien des connaissances que lui ignorait. Il les engagea donc à implorer les lumières du St. Esprit et le recours à la Ste Vierge et proposa un second vote; mais le dépouillement ayant amené le même résultat que le premier, « Hé bien! dit M. Courveille, ils vous veulent pour leur supérieur, vous le serez. » En effet, les Frères nen voulaient pas d'autre et n'avaient pas même eu la pensée de demander M. Courveille. Cela dit, celui-ci se retira, mais malgré le vote décisif et qui montrait d'une manière si évidente l'attachement des Frères pour leur Fondateur, M. Courveille ne perdit pas tout espoir.
Toutefois, avant de raconter les autres ruses dont il se servit pour arriver à son but, je vais dire à quelle occasion elles eurent lieu.
4°. En cette année 1825, vers la fête de la Toussaint, on fonda l'établissement d'Ampuis. M. Hérard [142] ancien missionnaire d'Amérique, en fit tous les frais. Ce poste fondé, le Vénéré Père se mit en devoir de faire la visite des dix établissements que possédait déjà la Congrégation. Qu'on me permette ici de faire connaître l'esprit de mortification que garda le Vénéré Père dans ces diverses visites.
D'abord, à cette époque, je dirai que des pluies torrentielles avaient rendu les chemins comme impraticables et cependant par esprit de mortification il les fit tous à pied. Il prenait peu de nourriture, ses repas ordinaires consistaient en un potage et quelques fruits, à moins qu'il ne dînât au presbytère. Il ne buvait pas de vin en route et se contentait, s'il était trop pressé par la soif, de demander un peu d'eau. Enfin, pour tout dire en un mot, il n'avait aucun soin de lui et ne paraissait presque pas se soucier de son corps. Je tiens ceci de quelques Frères qui ont voyagé avec lui, et aussi de M. Arnaud; même il me semble qu'il me disait un jour, que l'ayant accompagné dans un voyage de long cours, il avait été tenté plusieurs fois de l'abandonner pour entrer dans une auberge, tant il était pressé par la faim.
5°. Mais revenons à M Courveille. Pendant l'absence du Vénéré Père qui fut assez longue, M. Courveille ne dormait pas et essayait par des voies détournées de ressaisir son titre de supérieur qui lui avait échappé. Il écrivit pendant ce temps-là des lettres pleines d'amertume à quelques Frères des établissements de ce qu'ils ne s'étaient pas prononcés pour lui et en manifesta même son chagrin à tous ceux de la maison-mère. Quand le Père Champagnat fut de retour il se permit de le censurer sur sa manière de gouverner les Frères, soit à l'égard du spirituel, soit à l'égard du temporel. Il lui ôta même l'administration des finances et se chargea lui-même de la bourse, dont souvent le [143] contenu indiquait assez qu'il s'entendait plutôt à la vider qu'à la remplir, et qui en était la cause ? toujours le Père Champagnat.
6°. Cependant les voyages si fatigants du Vénéré Fondateur, les contrariétés incessantes de M. Courveille lui causèrent une grave maladie. Il sentait bien qu'il s'en allait, mais il n'en continuait pas moins ses travaux lorsque, le lendemain de la fête de Noël, après avoir fait les plus grands efforts pour la bien célébrer, il fut obligé de s'aliter. La maladie fit de si rapides progrès que bientôt on désespéra de ses jours. M. Courveille, dans cette circonstance, on ne sait trop pourquoi, parut tout dévoué au Vénéré Père; il fit prier à la maison mère et dans tous les établissements pour sa guérison et ne négligea rien pour les soins à lui donner.
7°. Malheureusement le bruit s'était répandu dans le public que cette maladie conduirait au tombeau le Vénéré Père. Plusieurs créanciers ne pouvant être soldés de suite, menacèrent de faire exproprier et la maison et le mobilier, et ils s'apprêtaient à le faire, lorsque la Frère Stanislas, dévoué plus que jamais au Vénéré Fondateur et à la Congrégation, va à St. Chamond et, les yeux baignés de larmes, supplie M. Dervieux de venir au secours de la maison qui allait devenir la proie des créanciers. Celui-ci le consola et lui promit de payer les dettes; effectivement quelques jours après il en paya pour six mille francs.
8°. Mais la chose peut-être encore plus navrante pour le bon Frère, ce fut le découragement qui s'empara des Frères et des novices, voyant leur [144] Père bien-aimé marchant à grands pas vers la tombe. Car, dans des circonstances si désespérantes et si malheureuses, le Père Courveille, au lieu de les consoler et de les calmer, les traitait avec rigueur et sans ménagement; même, les ayant fait rassembler, il leur fit les reproches les plus offensants et finit par leur dire qu'il allait demander son changement à l'archevêché. Ces paroles produisirent un si mauvais effet que, dès lors, chacun ne pensa plus qu'à se créer un avenir et à abandonner une maison où ils ne goûtaient plus la paix qu'ils y avaient tout d'abord trouvée. Alors le Frère Stanislas, voyant que les Frères avaient pris définitivement le parti de quitter leur vocation, alla trouver les uns et les autres et fit tant par ses prières et ses convaincantes paroles qu'il arrêta leur projet lorsqu'ils étaient prêts de l'exécuter. Même il ne craignit pas de faire d'honnêtes représentations à M. Courveille sur la dureté de son gouvernement. Celui-ci, que les dettes seules inquiétaient, répondit à toutes ces justes observations, qu'il ne se chargeait pas des dettes et que, si le Père Champagnat venait à mourir, il se retirerait et que tous en feraient autant. Quant à sa manière de conduire les Frères il n'y eut aucun égard.
9°. Cet excellent Frère, qui ne quittait le Vénéré Père ni le jour ni la nuit, avait évité, de crainte de le fatiguer, de lui parler de la manière dure dont M. Courveille traitait les Frères, ni de l'intention où ils étaient tous de se retirer mais, voyant qu'il allait beaucoup mieux, il lui dévoila tout. Du reste, ce mieux qu'il s'était empressé de faire connaÎtre aux Frères les avait un peu réconfortés, en leur donnant l'espoir d'avoir le Vénéré Père à leur tête. Le Père Champagnat, ayant donc appris ces choses si alarmantes pour son cur, pria [145] M. Courveille de traiter les Frères avec plus de douceur et de paternité, mais il n'en fit rien. Sur ces entrefaites, le Vénéré Père, ayant appris qu'à un exercice de communauté il allait être fait à un Frère une sévère réprimande, pria le Frère Stanislas de lui donner le bras, (car, il pouvait à peine se soutenir), et de le mener, où il se faisait. Mais à peine paraît-il qu'un fort claquement des mains se fait entendre, tous les visages, rayonnants de joie et de bonheur, décèlent visiblement leur attachement pour leur bon Père. M. Courveille, ne pouvant tenir à ce témoignage d'affection si sensible, sort furtivement de la salle. Alors, le bon Père prenant la parole, encourage les Frères, dissipe toutes leurs craintes et les raffermit plus que jamais dans leur vocation.
10°. La santé du Vénéré Père s'accusant de mieux en mieux, M. Dervieux vint le prendre et le mena dans sa cure où toutes sortes de soins lui furent prodigués. Ce digne pasteur était revenu de ses préjugés à l'égard du Vénéré Père et avait enfin reconnu que tout ce qu'on débitait sur son compte n'était que de pures calomnies. Aussi apprécia-t-il toujours de plus en plus son mérite et sa vertu.
11°. Pendant ce temps-là M. Courveille, qui n y avait pu parvenir à détacher les Frères de l'obéissance du Père Champagnat, changea de système de persécution à son égard, et, on peut le dire sans trop se tromper, il chercha à faire enlever par Monseigneur lui-même au Père Champagnat sa qualité de supérieur. Il lui écrivit donc et chargea le [146] Vénéré Père de plusieurs chefs d'accusation. Les deux principaux étaient que le pieux Fondateur recevait des novices sans qu'ils eussent vocation, et qu'il formait mal les Frères sous le rapport des sciences profanes et ne leur donnait pas une éducation religieuse suffisante. Sans trop croire ces rapports, Monseigneur crut devoir envoyer M. Cattet, vicaire général, pour faire la visite de la maison. Le Père Champagnat, encore en convalescence chez M. Dervieux, apprenant cette nouvelle, se rendit aussitôt à l'Hermitage afin de présenter ses respects à M. le vicaire général. Celui-ci le reçut assez froidement, lui fit plusieurs questions, visita la maison dans le plus grand détail et enfin examina les Frères et les novices sur le catéchisme et sur les autres branches de l'enseignement. N'ayant trouvé ni les uns, ni les autres assez instruits, car plusieurs étaient venus depuis peu ne sachant ni lire ni écrire, de plus la construction de la maison avait empêché le plus grand nombre de s'occuper d'études sérieuses, il ne put dissimuler son mécontentement et défendit au Père Champagnat de faire de nouvelles constructions.
12°. M. Courveille voyant ses intrigues couronnées de succès, s'en flattait démesurément, pensant probablement qu'il allait enfin atteindre son but, mais la mesure était comble, le châtiment ne se fit pas attendre et il fut celui que Dieu inflige ordinairement aux orgueilleux. Bientôt on apprit sa faute à l'archevêché et dès lors on put juger quel cas on devait faire de ses injustes dénonciations et du zèle qu'il faisait paraître extérieurement pour les observances régulières. Pour apaiser les remords de sa conscience, il s'enfuit à la Trappe d'Aiguebelle, mais le croirait-on, cette lourde chute ne le corrigea pas de son orgueil. Croyant que son méfait n'était connu de personne, il écrivit de ce st monastère [147] qu'il ne retournerait à l'Hermitage que dans le cas où les Frères le reconnaîtraient pour leur supérieur. Mais tout fut dévoilé; alors d'après l'avis de Monseigneur, le Père Champagnat et M. TerrailIon lui écrivirent collectivement de rester où il était et qu'il n'avait pas à remettre le pied à l'Hermitage. De tout cela je conclus que les hommes ont leurs ruses pour réaliser leurs vues ambitieuses, mais Dieu à la fin, a toujours le dernier mot et leur prouve d'une manière évidente que toujours s'accomplira ce texte évangélique: « Quiconque s'élève sera abaissé et quiconque s'abaisse sera élevé. »
13°. Mais une autre épreuve qui fut très sensible au Vénéré Père à la même époque fut la nécessité où il se trouva de renvoyer son premier disciple. La Frère Jean-Marie, trouvant que la règle n'était pas assez sévère pour lui fournir les moyens d'arriver à une haute perfection, l'orgueil le poussa à quitter furtivement sa classe de Bourg-Argenta] pour se rendre à la trappe, sans se mettre en peine de qui la ferait. Désillusionné, il en revient, se jette à genoux aux pieds du bon Père et lui demande pardon de sa faute. Le Père Champagnat l'accueille avec bonté et le reçoit de nouveau croyant la folie passée tout de bon, mais il n'en était rien, il en avait conservé le germe. S'étant mis dans la tête de n'en être ni plus ni moins saint qu'un Louis de Gonzague, il se livre à toutes sortes d y austérités en dehors de l'obéissance et malheureusement elles lui ramollirent le cerveau. Le Vénéré Père fut donc forcé de le renvoyer, attendu qu'il dérangeait la communauté par toutes sortes d'extravagances.
14°. Un autre Frère nommé Roumesy, d'abord tout dévoué au Père Champagnat et d'un talent distingué pour diriger les classes et administrer le temporel fut choisi par le Vénéré Père pour remplir [148] ce dernier emploi à la maison-mère; comme il ne s'y plaisait que tout juste et voulant quelque chose de plus élevé, il s'enfuit de la communauté sans avertir le Père Champagnat en se figurant qu'il ferait plus de bien ailleurs. Mais, non seulement il ne réalisa pas ce bien qui n'était qu'apparent, mais il mourut dans la misère et le dénuement; nouvelle victime encore de l'orgueil et de la désobéissance.
15°. Ce fut bien différent chez le Frère Louis. Le démon, jaloux de la constance du Frère Louis, ce véritable enfant du Père Champagnat, le tenta de sortir de sa vocation pour étudier le latin, et probablement qu'il y aurait succombé s'il n'avait été aussi humble qu'obéissant. Ayant fait connaître au Vénéré Père son projet et celui-ci voyant qu'il en était toujours obsédé malgré tout ce qu'il pouvait lui dire pour l'en détourner, lui défendit formellement de ne plus s'en occuper; en religieux docile, il obéit exactement et la tentation se dissipa. On voit évidemment par ces trois traits que l'orgueil et la désobéissance rendirent apostats les Frères Jean-Marie et Roumesy, tandis que l'humilité et la docilité conservèrent le Frère Louis dans sa vocation et assurèrent sa persévérance, car il est mort dans son saint état avec toutes les marques d'un prédestiné, récompense de son obéissance et de son ouverture de cur au Vénéré Fondateur.
16°. Je conclus ce chapitre et ne crois pas me tromper en disant que Monseigneur d'Amasie [149] archevêque de Lyon, M. Gardette, supérieur du grand séminaire et notre excellent Frère Stanislas ont été des aides suscités de Dieu au Père Champagnat pour asseoir définitivement son Institut, tandis que M. Bochard, sans doute avec les meilleures intentions du monde, M. le curé de Lavalla et M. Courveille, illusionnés probablement par l'ange du midi, ont failli J'anéantir.
Reconnaissance aux trois premiers! Dieu juge les trois derniers. [150]
CHAPITRE IX ième
VUX
1°. La sortie de deux Frères dont nous avons parlé, ainsi que la tentation du Frère Louis, déterminèrent le Vénéré Père, afin de retenir les Frères dans leur vocation que quelquefois les ennuis, les chagrins et les peines, joints à de fortes tentations, pourraient décourager et rejeter dans le monde, à les lier à leur saint état par les vux de religion. Déjà dès le commencement de la Congrégation, ils faisaient une consécration dans laquelle ils promettaient, non par vux, d'enseigner le catéchisme aux enfants du peuple ainsi que les autres connaissances élémentaires telles que la lecture, le calcul, etc., d'obéir à leurs supérieurs, de garder la chasteté et de n'avoir rien en propre. Au fond, comme on le voit, c'était les trois vux de religion; mais, d'une part, voyant qu'une simple promesse n'était pas suffisante pour assurer leur persévérance dans l'Institut et, d'autre part, désireux de suivre l'avis de Monseigneur qui l'avait engagé à faire émettre à ses Frères les trois vux simples de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, il se décida définitivement à prendre cette mesure, la seule qui constitue véritablement l'état religieux. [151]
2°. Les premiers se firent à la retraite de 1826; ils étaient de deux sortes; les vux perpétuels et les vux temporaires. On faisait ordinairement ces derniers pour trois ans, sauf, ce terme échu, à les renouveler de nouveau. Cependant on pouvait aussi les faire pour un temps moins long, car je me rappelle que la première fois que je fus admis à les émettre je les fis seulement pour un mois. Plus tard, après la mort du Vénéré Père, le R. P. Colin, supérieur général de la Société des Maristes, à qui le Père Champagnat avant de mourir avait remis tous ses pouvoirs de fondateur, à raison des vux de pauvreté et de chasteté qui pouvaient dans de certaines circonstances donner lieu à quelques inconvénients, décida que les vux temporaires ne comprendraient que le vu d'obéissance qui toutefois serait perpétuel jusqu'à la profession. Ces vux se firent d'abord sans cérémonie; plus tard on leur donna la solennité qu'ils ont encore aujourd'hui, mais sans y ajouter de nouvelles obligations. Quant au vu de stabilité, je n'en ai jamais entendu parler au Père Champagnat, mais ce qui est certain, c'est qu'au chapitre général de 1856 on fit -passer sous les yeux de chaque capitulant un écrit de la main du Vénéré Père, portant en toutes lettres: « Les Frères de cet institut feront les trois vux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance et le vu de stabilité », sans autre explication. J'ai vu l'écrit moi-même et c'était bien son écriture; les différentes lettres qu'il m'avait écrites ne me permettent aucunement d'en douter. [152]
CHAPITRE X ième
AUTRES CONTRADICTIONS A L'INTERIEUR
OCCASIONNEES PAR LA REVOLTE
DE QUELQUES-UNS DE SES FRERES
A L'OCCASION DE CERTAINS REGLEMENTS
1°. Malgré les défections dont nous avons parlé, de bons sujets avaient remplacé avantageusement ceux qu'avaient perdus l'orgueil et la désobéissance, et les vux étaient là comme un frein pour retenir au besoin les Frères dans leur vocation. La société était en voie de prospérité; de nouvelles demandes d'établissement étaient faites. Deux furent fondés à cette même époque: St. Paul-en-Jarret, Neuville-sur-Saône. Mais avant de traiter de ce qui fait le fond de ce chapitre, je me permettrai de dire un mot sur ce dernier établissement à cause de la prédilection que le Vénéré Fondateur semblait lui porter, vu les fréquentes visites qu'il y faisait; de plus, il servira d'entrée à mon sujet. Deux personnages surtout l'y attiraient; M. le curé et M. Tripier; ce dernier avait fondé l'établissement et en avait fait tous les frais. Ce vénérable vieillard était un homme de foi et de plus un rude chrétien. Il engageait souvent le Frère Directeur de ce poste de ne pas manquer de s'adresser à lui quand il aurait besoin de quelques secours en lui disant qu'il avait pris la résolution de dépenser toute sa fortune, [153] qui était fort considérable, à faire de bonnes oeuvres et à soulager les pauvres, résolution qu'il a tenue jusqu'à sa mort; c'est pour cela que le Vénéré Père l'avait en haute estime. M. Durand, curé de la paroisse, était le conseiller et l'intime ami du Vénéré Père. Du reste, tous ses confrères du diocèse lui reconnaissaient une grande science théologique, un profond jugement et une piété des plus éclairées. Aussi le Vénéré Père le mettait-il au courant de toutes les choses importantes concernant l'Institut. Les Frères qui étaient dans ce poste ont rapporté qu'il leur disait souvent ces paroles pleines de vérité: « Si vous n'observez pas votre règle, feriez-vous des miracles, vous ne serez jamais que de mauvais religieux », et ces autres: « Qui laisse la règle, laisse le froc. » Il avait une si mauvaise idée des Frères qui violent la clôture sans une absolue nécessité qu'un jour, ayant rencontré un Frère qui allait seul en promenade, il lui dit ces paroles effrayantes: « Mon Frère, j'aimerais mieux rencontrer le loup que de vous voir seul. »
3°. Il n'avait que trop raison car déjà, malgré la vigilance du Fondateur, des abus sous ce rapport commençaient à s'introduire dans les établissements. Quelques Frères directeurs fréquentaient trop le monde et par suite prenaient son esprit; d'autres faisaient des visites trop multipliées chez leurs confrères, de là des dépenses contre le vu de pauvreté et des manques essentiels à la règle. Le Vénéré Père, ayant appris ces abus, écrivit paternellement aux coupables pour les ramener à l'ordre et à l'obéissance régulière. Comme plu sieurs [154] n'eurent pas égard à ses remontrances, les vacances arrivées, il leur fit faire leur coulpe devant tout le monde et leur donna en même temps une sévère correction. La plupart reconnurent leurs torts et promirent de se corriger, mais deux ou trois des plus coupables, exaspérés de cette humiliation, se laissèrent aller aux murmures et traitèrent le Vénéré Père, de tyran. Même l'un d'eux qui avait été longtemps bon religieux lui manqua de la manière la plus grossière et abandonna sa vocation. « Je me retire, dit-il d'une voix effrayante à un de ses confrères qui le blâmait de cette démarche; je rentre dans le monde; je suis réprouvé; Dieu m'a abandonné.»
4°. Avant de parler des conséquences de cet esprit de satan, qui s'empara de ceux qui prirent en mauvaise part la correction que leur avait faite le Vénéré Père, je vais faire connaître quel était alors le costume des Frères, car c'est seulement à raison de ce costume qu'eut lieu la révolte dont je veux parler et que le Frère Stanislas m'a racontée dans les plus minutieux détails. On me permettra d'en abréger le récit pour n'être pas trop long. Nous avons vu ci-devant que Monseigneur avait permis au Vénéré Père de donner à ses Frères un costume religieux, et non semi-religieux comme celui qu'ils portaient à Lavalla. Celui qu'il leur donna dès lors consistait en une soutane noire à la manière des ecclésiastiques et un petit manteau, le tout d'un drap grossier, fermant par devant par des boutons de la même étoffe, puis un chapeau triangulaire, un rabat blanc, des bas tricotés et des souliers fournis par la maison. Je dois ajouter qu'après l'émission des vux perpétuels, le Vénéré Père compléta ce costume par une croix pectorale ostensible et un cordon; toutefois ceux qui n'avaient fait que des vux temporaires portaient [155] simplement le cordon, comme cela a encore lieu aujourd'hui.
5°. Plusieurs raisons graves qu'approuvèrent des personnes respectables qu'avait consultées le Vénéré Père, l'obligèrent à modifier ce costume. D'abord il décida que les boutons de la soutane seraient remplacés par des agrafes (improprement appelées crochets) jusqu'à mi-corps et que le reste serait cousu jusqu'au bas, que le manteau n'aurait des agrafes qu'au col et rien autre, qu'aux bas tricotés seraient substitués des bas de drap simplement cousus. Enfin il changea la méthode de lecture, proscrivit l'épellation et l'ancienne dénomination des consonnes, c'est-à-dire qu'il leur donna la méthode de lecture qui est aujourd'hui suivie dans la Congrégation et généralement partout. Voici les principales raisons qu'il donna de ces divers changements. Les boutons, en vieillissant, déparent la soutane, attendu qu'ils s'usent plus promptement que le reste et que s'ouvrant facilement, elle expose à des inconvenances. Quant aux bas, la Maison Mère pouvant les fournir, il résultait plus d'uniformité dans le costume, de plus (il) serait facile aux Frères de les raccommoder eux-mêmes, sans recourir aux personnes du sexe, ce qui n'était pas sans inconvénient. Pour ce qui est de la nouvelle méthode, il les assura que les progrès des enfants doubleraient, si on l'appliquait sérieusement et dans son entier. Comme il y avait beaucoup de réclamations sur ce dernier article, le Vénéré Père dit de bien l'étudier et de l'essayer pendant l'année. Pour le moment, il permit d'user les bas tricotés que l'on avait encore, mais il défendit d'en porter d'autres [156] que ceux de drap quand on s'approcherait de la ste table; quant aux soutanes, il dit nettement que celles à renouveler seraient désormais à agrafes et non à boutons et que ces derniers seraient enlevés au manteau.
7°. Mais voilà qu'aux vacances prochaines un bon nombre s'élevèrent contre la nouvelle méthode et l'attaquèrent en brèche. Le Vénéré Père, voyant les esprits fort agités, fit comprendre aux Frères que n'ayant pas encore l'habitude de cette méthode, ou que l'ayant mal employée pendant l'année, ils ne pouvaient pas en parler pertinemment, et que ceux qui la rejetaient jugeaient sans connaissance de cause. Effectivement, ceux qui l'avaient essayée sérieusement dirent que le Vénéré Père avait raison, car elle accélérait singulièrement les progrès des élèves; ils s'y soumirent donc volontiers.
8°. On ne se plaignit pas autant de la soutane parce que les Frères des Ecoles Chrétiennes la portaient agrafée, raison suffisante pour fermer la bouche à ceux qui voulaient encore conserver la soutane à boutons.
9°. Mais, le croirait-on, la question des bas occasionna une espèce de révolution dans toute la communauté, et il fallut pour les faire adopter, ainsi que la soutane agrafée et la nouvelle méthode de lecture, toute la fermeté du Père Champagnat; mais il avait prié, consulté et pris son parti; dès lors rien n'aurait pu lui faire changer sa résolution.
10°. Comme la soutane agrafée et la nouvelle méthode de lecture avaient d'abord fait quelques mécontents, les plus irrités, poussés par le démon de l'insubordination, pensèrent que la nouvelle forme des bas, chose à laquelle on répugnait le [157] plus, serait un moyen de former un parti nombreux pour protester contre les réformes si rationnelles et si religieuses du Vénéré Père. A cet effet, ils proposèrent un plaidoyer contre les bas de drap. D'après eux ils avaient toutes sortes d'inconvénients qu'ils énumérèrent avec toute la force et l'habilité dont ils étaient capables. Mais le Vénéré Fondateur réfuta avec tant de force leurs raisons, souvent contradictoires, en montrant les avantages que les bas de drap ont sur les bas tricotés, qu'ils ne surent trop quoi répondre, surtout quand il leur dit que, dans le fond, ceux qui s'en plaignaient ne voulaient conserver les bas tricotés que parce qu'ils étaient plus mondains, qu'au reste les bas de drap étaient non seulement plus simples et plus religieux, mais encore plus commodes ainsi qu'il l'avait expérimenté lui-même dans ses voyages. Enfin il termina par ces paroles que les Petits-Frères de Marie doivent regarder comme sacramentelles: « Je suis donc déterminé à admettre définitivement les bas de drap. » Alors la grande majorité adhéra à cet ordre positif sans élever aucune réclamation.
11°. Cependant quelques têtes exaltées et dont l'esprit religieux commençait à aller à la dérive, formèrent le complot de forcer le Vénéré Père à revenir sur ces innovations. Pour arriver à leur but, ils gagnèrent d'abord quelques jeunes Frères, puis quelques anciens et finirent même par mettre dans leur parti l'un des aumôniers. Aussi, pendant les récréations, ne s'entretenait-on que de la soutane agrafée, de la méthode de lecture et surtout des bas de drap. Le difficile seulement était de faire revenir le Vénéré Père sur ces trois articles importants.
12°. Lorsqu'ils s'en préoccupaient le plus, on vint annoncer que M.M. les vicaires généraux, qui [158] étaient à St. Chamond, se disposaient à faire une visite à l'Hermitage. Alors rien de plus empressé que de formuler une pétition tendant à obtenir la conservation de l'ancien costume et de la leur présenter; d'ailleurs M. l'aumônier était là pour l'appuyer au besoin. Plusieurs la signèrent, mais ce ne fut pas le grand nombre. Comme donc les signatures étaient clairsemées, un des chefs va en classe et sans que les professeurs s'en aperçoivent, il se rend à côté de chacun, escamote leur signature en ne leur donnant pas le temps de lire ce qu'ils signaient et revient tout joyeux de son tour de force.
13°. Un ancien Frère dont le nom ne me revient pas, voyant cet acte de rébellion contre l'autorité, réunit en toute hâte les Frères les plus pieux et leur propose de protester énergiquement contre cette mesure infâme. Ils vont donc tous ensemble trouver le Vénéré Père, lui racontent ce qui se passe et déclarent qu'ils adoptent de tout cur et sans aucune restriction la soutane agrafée, la nouvelle méthode de lecture et les bas de drap et demandent en outre de faire une contre-pétition.
14°. Le bon Père extrêmement édifié de cette démonstration d'attachement et de cet acte d'obéissance, leur témoigne toute la satisfaction qu'il en éprouve, puis il leur dit d'invoquer le St-Esprit et le secours de la Ste Vierge, que pour lui il allait examiner cette affaire devant Dieu et qu'ensuite il les ferait appeler. Pendant ce temps le Frère qui était à la tête de la députation, ayant trouvé un bonasse d'ancien Frère qui, s'étant laissé séduire, avait signé la pétition, lui fit une si forte admonition et surtout lui émut tellement le cur en lui faisait connaître tout le chagrin qu'éprouvait le bon Père de cet acte d'insubordination, lui assurant qu'il en avait perdu l'appétit et le sommeil (ce qui [159] était exact), que de ce pas, il va trouver le Vénéré Père, tombe à ses genoux et lui demande humblement pardon de sa faute; il fit plus, car il renouvela cet acte de repentir devant toute la communauté en plein réfectoire. Plusieurs, touchés de cet exemple, en font de même mais les révoltés endurcis rient niaisement de ces humbles réparations. Voyons maintenant comment la bonne Mère va venir au secours du Vénéré Père. Nos insoumis étaient tout triomphants voyant que leurs affaires marchaient bon train, mais ne voilà-t-il pas qu'arrive la nouvelle que les grands vicaires, étant appelés à Lyon pour des affaires pressantes, ne monteraient pas à l'Hermitage. Jugez alors du désappointement de nos effrontés cabaleurs.
14°. Cependant (et c'est là qu'il faut admirer l'esprit de Dieu dont était rempli notre Vénéré Fondateur), après avoir bien prié et réfléchi pendant un jour, le Père Champagnat fait venir les Frères qui avaient protesté contre la pétition et leur déclare positivement que sa résolution est arrêtée de renvoyer tous ceux qui ne voudraient pas se conformer aux trois articles définitivement adoptés. Puis il ordonna d'élever secrètement à la chapelle un autel à la Ste Vierge avec sa statue, de la placer contre la muraille du côté du midi, de bien l'orner et de la garnir de beaucoup de bougies; et le soir lorsque les Frères y entreraient suivant l'usage, de lui lire leur contre-pétition, contenant en forme de demande la soutane agrafée, la nouvelle méthode de lecture et les bas de drap. Tous ces préparatifs se firent exactement sans que personne dans la [160] maison n'en sût rien, excepté ceux qui avaient rédigé la contre-pétition.
15°. Donc après la prière du soir on monte à la chapelle pour y faire la visite d'avant le coucher; mais quel n'est pas l'étonnement et la stupéfaction de toute la communauté en voyant la statue de Marie sur cet autel tout ruisselant de lumière!... La visite achevée, le Vénéré Père, agenouillé au bas du maître-autel, se tourne vers les Frères. Aussitôt un ancien s'avance et lit la contre-pétition qui se terminait par la demande de la soutane agrafée, de la nouvelle méthode de lecture et des bas de drap. Alors le Vénéré Père, prenant cette voix énergique qui quelquefois atterrait son auditoire: « Eh bien! dit-il en montrant l'autel de la Ste Vierge, que ceux qui sont de véritables enfants de Marie passent ici à côté de leur divine Mère », et voilà qu'aussitôt, sans hésiter, la majorité s'y précipite. Quelques-uns effrayés et n'ayant pas bien compris étaient restés là à leur place, immobiles comme des statues. « La place des enfants de Marie, ajouta le Vénéré Père, est là à côté de son autel et celle des rebelles contre la muraille opposée. » Cette fois il fut compris de tous, car les deux chefs seuls restèrent assis, tous les autres s'étaient rangés autour de l'autel de la bonne Mère. Le vénéré Père reprenant de nouveau la parole, demanda à ces chefs de la cabale s'ils voulaient rester où ils étaient: un Oui froid comme la glace fut toute leur réponse.
16°. Le lendemain, suivant sa promesse, le Vénéré Père les renvoya, et le jour même où ils furent expédiés, tous ceux qui s'étaient laissé entraîner par ces rebelles en témoignèrent leur regret en demandant publiquement pardon à toute la communauté de cette faute, dont certainement plusieurs ne connaissaient ni les conséquences ni la gravité. J'ai ouï [161] dire au cher Frère J. Baptiste que parmi les signataires de la pétition, il y en a seulement deux qui soient morts dans l'Institut. Vraiment, en réfléchissant d'une part sur les nombreuses contrariétés éprouvées jusqu'à cette heure par le Vénéré Père pour fonder sa Congrégation, on a malgré soi le cur ému d'un sentiment de tristesse indéfinissable, comme aussi d'autre part, on est saisi d'étonnement et d'admiration en voyant la Ste Vierge Marie venir à propos pour l'affermir et la consolider au moment où elle semble devoir périr. Tel a été et sera toujours le cachet des oeuvres des saints qui comme lui ont eu la mission de donner à la Ste Eglise les plus beaux fleurons de sa couronne.
17°. Je terminerai ce chapitre en faisant connaître de nouveaux postes qui furent fondés au commencement de l'année scolaire 1827: St. Symphorien d'Ozon et Valbenoîte. Je vais dire un mot de ce dernier poste, non seulement parce que j'y ai vu arriver les Frères, mais surtout à cause du Vénéré Père. M. Rouchon, curé de cette paroisse, était un digne et vénérable prêtre, qui en même temps que le Père Champagnat, avait essayé de fonder une congrégation semblable à la sienne. Voyant que les sujets lui faisaient défaut et qu'elle diminuait au lieu d'augmenter, il se proposa de l'unir avec celle du Père Champagnat. Il vint donc à Lavalla avec toute sa communauté, composée, je crois, de dix membres, dans le but d'opérer cette réunion. Mais lorsque les Frères de M. Rouchon virent la pauvreté de la maison et le piètre ordinaire des disciples du Père Champagnat qui contrastaient si étrangement avec leur mise bourgeoise et leurs manières étudiées, il arriva qu'après avoir tout visité, ils s'en retournèrent sans autre explication. Quelque temps après, la division s'étant mise [162] parmi eux, ce dont j'ai été témoin, ils se séparèrent et par suite leur congrégation s'anéantit pour toujours. Ce fut alors que M. Rouchon vint trouver le Père Champagnat et lui demanda des Frères pour les remplacer, en se chargeant de tous les frais de l'établissement. Ils arrivèrent au nombre de quatre dans la paroisse. Il me semble encore les voir entrer dans le saint lieu, faire une profonde génuflexion et édifier tous les paroissiens par leur piété, leur modestie, leur recueillement et se montrer en tout et partout les dignes enfants du Père Champagnat. Qu'on me permette de citer un petit trait qui eut lieu à cette occasion. Quand on vint à fixer le traitement des Frères, le Père Champagnat, comme ailleurs, demanda 400 f. de traitement pour chacun de ses Frères. « Mais, Père Champagnat, lui dit M. Rouchon avec simplicité, 400 f. c'est bien un peu trop, mais surtout c'est tout à fait trop pour le Frère cuisinier; je pense que c'est assez de trois cents pour lui. » Le Vénéré Père qui ne prisait jamais ses Frères quant à leur degré de science et de capacité, mais à leur mérite devant Dieu, lui donna à entendre que lui ne pouvait apprécier la valeur de chacun de ses Frères à ce point de vue; il demandait pour tous une somme égale. C'est au Père Champagnat lui-même ou à M. Rouchon que j'ai entendu raconter ce trait dont je garantis le fond plutôt que la forme.
18°. Mais voilà que le petit grain de sénevé continua à se développer. En l'année 1829 deux nouvelles maisons sont fondées: Millery dans le département du Rhône, et Feurs dans le département de la Loire. Alors, vu la prospérité des écoles de ce dernier, le conseil général du département fit allouer au Vénéré Père et sans qu'il l'eût sollicitée la somme de 1500 f. chaque année pour soutenir le noviciat de l'Hermitage. Ce fut cet acte de bienveillance [163] qui donna au Vénéré Père la pensée de faire approuver la Congrégation par le gouvernement, d'autant plus que les nouvelles ordonnances faites en 1828 lui en faisaient une nécessité absolue pour que les Frères pussent être dispensés du service militaire. Après qu'il eut rédigé sa demande et les autres pièces qu'il devait présenter au Conseil Royal de l'Instruction Publique, à raison d'obtenir cette approbation, il porta le tout à Monseigneur de Pins qui, à raison de la dignité de Pair de France où il venait d'être élevé, pourrait facilement la faire aboutir. Effectivement, il obtint un plein succès; même l'ordonnance allait être signée par le roi Charles X, lorsque malheureusement, arriva la révolution de 1830. Elle fut si prompte que le roi fut obligé de prendre le chemin de l'exil avant de signer l'ordonnance.
Voilà donc une nouvelle croix des plus lourdes et des plus longues pour notre Vénéré Fondateur, car elle dura jusqu'à sa mort et elle en sera une des principales causes. Mais Dieu, par d'autres moyens, soutint son oeuvre, qui malgré cela, continua à prospérer, comme il sera dit dans le chapitre suivant. [164]
CHAPITRE XI ième
EVENEMENTS DE 1830
CALME DU VENERE PERE
1°. La révolution de 1830 qui substitue le gouvernement des Orléans à celui des Bourbons rendit nul, faute d'être signé, l'acte d'autorisation présenté à Charles X. Le Vénéré Père, en attendant des jours meilleurs pour faire de nouvelles démarches, s'efforça de relever le courage des Frères que l'événement jetait dans l'inquiétude, surtout en voyant les croix abattues, les ministres de Dieu insultés et leurs établissements menacés d'être fermés. En effet, plusieurs, fatigués d'entendre vociférer à leurs oreilles le cri sinistre que profère le libertin à la vue de la soutane, demandèrent au Vénéré Père d'acheter des habits civils pour s'en servir au besoin. Mais, loin de le leur permettre, il leur fit comprendre que ce travestissement ne les défendrait pas davantage que s'ils étaient tissus de toile d'araignée et que toute leur confiance devait être plus que jamais dans celle qui, d'après la Ste. Ecriture, est terrible à l'enfer comme une armée rangée en bataille. Quant à lui, il s'inquiétait si peu des projets qu'on pouvait former contre la Congrégation qu'au grand étonnement de Monseigneur et des Vicaires généraux, il leur demanda la permission de faire une vêture. Effectivement il en fit [165] une le 15 août, fête de l'Assomption de la Ste Vierge. Un dimanche on vint lui dire de prendre des précautions parce que, dans la soirée, une bande d'ouvriers devait monter à l'Hermitage pour abattre la croix du clocher. Cela l'émut si peu qu'il ne dérangea en rien le règlement ordinaire et que, suivant l'usage de la maison, il alla chanter les vêpres à deux heures et demie.
2°. Comme les vacances approchaient, plusieurs personnes lui conseillèrent de ne pas rappeler les Frères pour les exercices de la retraite et de les autoriser à la faire dans leur poste respectif et d'y prendre leurs vacances; mais lui cependant, pensant que cette réunion était nécessaire plus que jamais pour les affermir dans leur vocation, ne crut pas devoir se rendre à leurs avis, de sorte que la retraite eut lieu comme à l'ordinaire et il fit bien, car pendant tout ce temps-là les Frères ne furent nullement inquiétés. Les vacances passées, chacun retourna tranquillement dans son établissement, et malgré quelques tracasseries occasionnées par la malveillance des autorités de quelques localités, les écoles continuèrent à prospérer comme par le passé.
3°. Toutefois il arriva, dans l'établissement de Feurs, qu'un Frère ayant violé la règle qui défend les familiarités avec les enfants, fut calomnié. Le maire, ennemi juré des Frères, après les avoir vexés de mille manières, exigea des conditions si intolérables que le Vénéré Père dut à son grand regret fermer cette maison. C'était la première depuis le commencement de la Congrégation, car nous avons vu que l'établissement de Marlhes n'avait été que suspendu. Ce fut à cette époque que j'eus le bonheur d'entrer au noviciat, c'est-à-dire en mars 1831. [166]
Je devrais maintenant parler des rapports que j'ai eus avec le Vénéré Père pendant les neuf années que j'ai passées sous son obéissance et qui certes ne sont pas sans intérêt, ainsi que des vertus que je lui ai vu pratiquer pendant ce temps-là, mais comme cela entraverait cet abrégé de sa vie, j'en ferai plus tard un chapitre à part sous le nom d'appendice. En attendant, j'aime à croire que ce que je vais maintenant raconter du Vénéré Père jusqu'à sa mort sera pris en considération comme une confirmation de la tradition.
4°. Pour dédommager le Vénéré Père de la perte de l'établissement de Feurs, la Providence lui permit d'en fonder un autre qui devait enrichir la Congrégation de nombreuses vocations et de plusieurs postes importants.
Ce fut celui de La Côte St. André. M. Douillet, vénérable ecclésiastique, supérieur du petit séminaire de cette ville et un type de régularité comme M. Gardette, avait essayé de fonder une Congrégation dans le même but que celle du Père Champagnat. Il avait déjà à cette fin réuni un certain nombre de jeunes gens pour faire l'école de la ville. Se croyant d'une part indigne d'une telle oeuvre et d'autre part inquiété par le gouvernement, il offrit sa petite communauté au Vénéré Père. Celui-ci se rendit à La Côte St. André pour voir s'il y avait lieu de faire cette fondation. Ayant cru y reconnaître la volonté de Dieu, il accepta cette offre et quelques jours après, M. Douillet arrivait avec sa petite communauté de six ou sept. Il me semble encore voir ces jeunes gens entrer dans la cour de l'Hermitage et le Vénéré Père les recevoir avec une [167] affabilité qui les charma tellement qu'ils n'eurent aucune peine à s'habituer. Le Vénéré Père envoya des Frères pour les remplacer et, grâce à la bonne direction que leur donna M. Douillet et au dévouement des Frères, cet établissement s'accrut si rapidement et prit une telle réputation dans le département de l'Isère que le Père Champagnat crut y voir plus tard une protection visible du Ciel par le grand nombre de sujets qui lui arrivèrent de ce département et par les établissements qu'on y fondait chaque année. [168]
CHAPITRE XII ième
NOUVELLES DEMARCHES POUR OBTENIR
L'AUTORISATION DE L'INSTITUT
Sans résultat, la Providence y pourvoit d'une manière aussi singulière qu'inattendue.
1°. Comme on le voit, la Congrégation faisait son chemin, le noviciat se remplissait de bons sujets et, par suite, l'exemption du service militaire devenait de plus en plus nécessaire, car une loi de 1833 ne dispensait du service militaire que les instituteurs munis d'un brevet; cette chose n'était pas facile d'obtenir. Le Vénéré Père résolut donc de faire de nouvelles démarches à raison d'obtenir la reconnaissance légale de la Congrégation par le gouvernement. Ainsi, après avoir revu ses statuts et les avoir mis en rapport avec la nouvelle loi, il pria un député, ami de l'Institut, de les présenter au Ministre et ordonna en même temps des prières pour la réussite de cette affaire importante. Mais, bien que la demande du Vénéré Père fût approuvée par le Conseil de l'Université, par mauvais vouloir, le roi refusa l'ordonnance.
2°. Que faire alors? Il lève les yeux vers les saintes montagnes et sans manquer arrive le secours. Voici comment. Le Vénéré Père, par une circonstance providentielle, eut l'occasion de faire connaissance avec M. Mazelier, fondateur d'une [169] communauté dont le but était comme celle du Vénéré Père, l'enseignement de la jeunesse. Située à St. Paul trois châteaux (Drôme), elle était approuvée pour tout le Dauphiné et, par conséquent, M. Mazelier pouvait soustraire ses Frères et ses novices à la loi du recrutement. Les Frères, après l'obtention du brevet, pouvaient rester ou non dans la Congrégation, n'y étant liés par aucun vu. Comme nos deux Fondateurs n'avaient que le bien et la gloire de Dieu en vue, ils se comprirent et s'entendirent. La conclusion fut que le Père Champagnat enverrait les Frères qui étaient sous la loi à St. Paul trois châteaux jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu leur diplôme et qu'après, ils reviendraient à l'Hermitage ou seraient placés dans un poste, Ainsi se firent les choses et la Congrégation put continuer à fonctionner comme si elle avait été autorisée.
3°. Mais ce qui est surprenant, c'est que la loi de 1833 faite dans le but d'enlever l'enseignement de la jeunesse aux congrégations religieuses ou au moins de les entraver le plus possible, ne fit que les développer, car l'Etat, ayant été obligé de créer des Ecoles Normales pour former des instituteurs, elles produisirent hélas! un essaim de maîtres irréligieux, les fléaux des paroisses, la désolation de leur curé, et, qui ne remplissaient leurs fonctions que par l'appât d'un gain sordide. Aussi, curés et maires de toutes parts, vinrent demander des Frères au Père Champagnat, avec prières et supplications de leur en donner quels qu'ils fussent et à la seule condition d'élever chrétiennement leurs enfants. Donc, malgré le défaut d'autorisation, les écoles prospéraient plus que jamais. Aussi le Père Champagnat ne cessait-il de recevoir des éloges de MM. les curés et sur la piété des Frères et sur la bonne éducation qu'ils donnaient à leurs élèves. [170]
CHAPITRE XIII ième
LA CONGREGATION EST MENACEE DE PERDRE
SON NOM ET SON EXISTENCE
1°. On le sait, Dieu ne laisse pas longtemps ses saints sans épreuves et c'est ordinairement la manière dont il les récompense. Donc, au moment où les compliments les plus flatteurs venaient encourager le Vénéré Père dans son oeuvre, l'ange du midi tramait pour la faire périr. M. Pompallier, aumônier à l'Hermitage, quoique voyant la Congrégation prendre de jour en jour de nouveaux accroissements, s'imagina qu'elle allait à sa décadence et que la manière de gouverner du Père Champagnat finirait par lui ôter sa vitalité et amener sa ruine. Se laissant dominer de plus en plus par cette idée qui se changea bientôt en une forte conviction, il crut qu'il était de son devoir de la communiquer à Monseigneur. Il le fit en effet et, dans l'accusation qu'il porta à sa Grandeur contre le Père Champagnat, il disait qu'à la vérité le Vénéré Père était un modèle de piété et des vertus les plus édifiantes, mais qu'il n'avait aucun talent comme administrateur et comme formateur de religieux instituteurs; et la chose d'après son dire était facile à comprendre, vu qu'il s'occupait presque exclusivement de travaux manuels. Il ne faisait pas attention, le bon aumônier, que les prières du Vénéré Père attiraient [171] sur toute la Congrégation les bénédictions du ciel, véritable cause de sa prospérité. Enfin il concluait sa thèse en disant à Monseigneur qu'il croyait nécessaire de joindre la communauté du Père Champagnat à celle des Clercs de St. Viateur, dont le noviciat était à Vourles, sa paroisse natale. Il est bon de savoir que cette communauté, quoique vouée à l'enseignement, exerçait encore quelques fonctions ecclésiastiques et avait des règles et un costume différents de ceux des Petits Frères de Marie.
2°. Monseigneur, voyant la bonne foi que M. Pompallier mettait dans ses paroles, et cette bonne foi, je crois, était sincère, car c'était un digne ecclésiastique, l'ayant bien connu à l'Hermitage pendant mon noviciat, Monseigneur dis-je, le chargea de traiter cette affaire avec M. Querbes, fondateur de cette communauté, et en même temps curé de la paroisse. Pendant ce temps, sa Grandeur fit appeler le Père Champagnat pour lui manifester son désir de fusionner les Petits Frères de Marie avec les Querbistes ou Clercs de St. Viateur. Toutefois sa Grandeur déclina les raisons que lui avait données M. Pompallier, et la seule qu'il mit en avant fut la non-autorisation de notre Congrégation, tandis que celle de M. Querbes était reconnue légalement. Le Père Champagnat, comme stupéfait, ne s'attendant à rien de pareil, se soumit d'abord; mais cependant il se permit, et quoi de plus juste, de faire voir à Monseigneur les difficultés qui s'opposaient à cette union qui peut-être serait la perte des deux communautés, vu que les règles, le costume, le genre de vie et même le but des Frères de St. Viateur et des P. F. de Marie étaient tout différents les uns des autres. Quant à l'exemption du service militaire, il lui fit connaître comment la Providence lui avait ménagé un moyen d'exemption dans l'entente [172] qu'il eut avec M. Mazelier, supérieur des Frères de Saint-Paul-Trois-Châteaux.
3°. Malgré ces raisons, pourtant d'un grand poids, Monseigneur lui dit de réfléchir sur cette affaire importante. Pendant ce temps, un grand vicaire le pressa plus que jamais de consentir au désir de Monseigneur, mais ce fut en vain; il tint bon. Enfin le vénérable Archevêque, mieux renseigné, comprit que le Vénéré Fondateur avait raison. Même, l'ayant rencontré dans les bureaux de l'archevêché, il le retint à dîner et lui dit nettement qu'il avait fait preuve de jugement en s'opposant à la réunion projetée et ajouta qu'on l'avait mal renseigné à ce sujet. Plus tard, en voyant la Congrégation se développer si rapidement, il disait qu'il serait bien fâché maintenant de ne pas l'avoir conservée telle que le Père Champagnat l'avait fondée. [173]
CHAPITRE XIV ième
IMPRESSION DE LA REGLE
1°. Une Règle imprimée étant comme une espèce de blason qui distingue les communautés les unes des autres, le Vénéré Père comprit probablement que si la sienne l'eût été avant le fait dont nous venons de parler, elle aurait créé un obstacle sérieux à la fusion insolite que proposait M. Pompallier. Toutefois la raison qu'il donna de cette impression était que les maisons de l'Institut devenant de plus en plus nombreuses, il était difficile de maintenir l'exactitude dans les manuscrits, et surtout parce que c'était là un moyen des plus sûrs pour obtenir une parfaite uniformité dans toute la Congrégation.
Son parti étant définitivement pris là-dessus, il résolut de ne faire imprimer, pour le moment, que les règles confirmées par l'usage et l'expérience, sauf plus tard à les modifier et à les compléter suivant le besoin et les circonstances.
2°. Quoique les règles qu'il désirait livrer à l'impression fussent peu détaillées et peu nombreuses, il voulut auparavant les revoir et, de plus, consulter [174] les Frères soit en public, comme il le faisait ordinairement pendant les vacances, soit en demandant aux principaux Frères en particulier, ce qu'ils pensaient de l'adoption ou du rejet de tel ou tel article. Il fit mieux encore. Pendant six mois il réunit les Frères les plus capables et ne craignit pas de consacrer plusieurs heures de la journée pour discuter chaque article séparément; même, quand ils étaient très importants, il en différait la décision et examinait, priait, se mortifiait et quelquefois jeûnait pour découvrir si l'article en litige était bien l'expression de la volonté de Dieu.
3°. Quand toute la Règle eut été soigneusement discutée, il en soumit le manuscrit à des personnes éclairées et capables d'apprécier ce travail à son juste point de vue. Mais tout y avait été si bien ordonné qu'ils n'y trouvèrent que le défaut de ne pas avoir assez de détails dans son ensemble. Le Vénéré Père ne l'ignorait pas puisqu'il avait fait cela à dessein, afin que ces détails puissent plus tard être garantis par l'expérience. Aussi, est-il peu question dans cette Règle abrégée du gouvernement de l'Institut, des obligations des vux, de la manière de bien élever les enfants etc. ... mais il s'en préoccupait quand même; et la preuve c'est que, n'ayant pu pendant sa vie les rédiger, il en laissa le soin sur son lit de mort au cher Frère François et son conseil. En envoyant cette Règle aux Frères, il leur recommanda de l'observer exactement, comme étant l'expression de la volonté de Dieu et la voie qui doit les conduire au ciel. Toutefois, il déclare qu'il ne prétend pas obliger les membres de la communauté à accomplir sous peine de péché chaque article en particulier, tout en disant que la violation volontaire d'un seul article est toujours préjudiciable à la perfection religieuse. [175]
CHAPITRE XV ième
TRAVAUX DU PERE CHAMPAGNAT
CONCERNANT LA SOCIETE
DES PERES MARISTES
- L'impression des Règles, voilà un des plus ardents désirs du Père Champagnat réalisé; mais dans ce moment même, deux pensées le préoccupaient singulièrement: l'autorisation définitive de la Congrégation par le gouvernement et l'approbation des Pères Maristes par le St. Siège. Je vais consacrer un chapitre à ces deux faits si importants, en commençant par ce qui concerne les Pères Maristes.
10. D'après la tradition et d'après ce que j'ai vu ou entendu raconter de ce qu'a fait le Père Champagnat pour la Congrégation des Pères Maristes, je ne crains pas de lui donner le titre de co-fondateur de cette Société. Pour le prouver, rétrogradons d'une vingtaine d'années. Nous avons vu dans le deuxième chapitre qu'au grand séminaire, parmi les membres de la réunion qui avaient conçu l'idée de fonder une société de missionnaires devant porter le nom de Marie, se trouvaient en tête comme principaux chefs: M. Colin et le Père Champagnat; nous avons vu également que ces pieux séminaristes, pour atteindre leur but le plus tôt [176] possible, s'étaient promis de s'écrire des divers postes où l'obéissance les placerait. Mais en 1823 l'évêché de Belley qui avant cette époque était réuni à celui de Lyon, ayant été réintégré, il s'ensuivit que les membres de la réunion se trouvaient par ce fait même dans deux diocèses différents, ainsi que leurs deux principaux chefs: savoir le Père Champagnat à l'Hermitage, à la tête de la Congrégation des Frères, et le Père Colin à Belley, supérieur du petit séminaire de ce diocèse. On comprend que dès lors, les membres de la réunion qui restèrent dans le diocèse de Lyon durent se grouper autour du Père Champagnat et ceux du diocèse de Belley autour du Père Colin, mais les uns et les autres toujours avec la pensée de se réunir un jour en communauté.
2°. Le Père Champagnat, par humilité et sans autre raison, reconnaissait le Père Colin comme son supérieur, se dirigeait d'après ses conseils et tendait en même temps par tous les moyens possibles de réunir autour de lui les membres qui étaient dans le diocèse de Lyon; le Père Colin en faisait autant pour ceux qui se trouvaient dans le diocèse de Belley. Or, c'est de la réunion de ces deux groupes que s'est formée la Société des Pères Maristes. Voyons ce qu'a fait de son côté le Père Champagnat pour arriver à ce but. Il est notoire que c'est à lui qu'en revient la plus grande part comme je vais le démontrer pour justifier le titre de co-fondateur que j'ai cru devoir lui donner.
3°. Nous avons vu qu'après la construction de l'Hermitage deux membres de la réunion s'étaient joints au Père Champagnat: M. Courveille et M. Terraillon. Nous avons parlé de la triste histoire de M. Courveille; quant à M. Terraillon, ne se plaisant pas à l'Hermitage, il se retira et fut [177] nommé curé à N. D. de St. Chamond, de sorte qu'après les vacances de 1826, le Père Champagnat se trouvait seul. Voilà donc luvre bien compromise dans le diocèse de Lyon par la sortie de ces deux sujets, d'autant plus qu'on imputait au Vénéré Père, quoique bien à tort, la cause de leur éloignement. Et, alors, qui voudra les remplacer?
4°. Toujours confiant en la Providence, le Père Champagnat ne se décourage pas. Après avoir selon son habitude bien prié et bien réfléchi, il prend la résolution d'écrire à Monseigneur pour lui demander un aide. Mais avant de le faire, il alla consulter M. Gardette, et lui fit part de sa triste position, le priant d'appuyer sa demande auprès de Monseigneur. Il écrivit en même temps à M. Barou, grand vicaire, avec lequel il était en très bons rapports. De ces diverses lettres écrites relativement à luvre des Pères, dont le texte manuscrit se trouve dans les archives de l'Institut, je ne citerai pour abréger que le fond de ce qu'elles ont de plus saillant. Ainsi, à M. Barou, il lui fait part du chagrin qu'il a éprouvé à raison de la sortie de ses deux adjoints; il lui fait voir ensuite qu'ayant déjà seize établissements sur les bras, il est difficile de les visiter, chose cependant des plus importantes, soit pour veiller à l'observance régulière, soit pour traiter avec les autorités, etc., chose impossible à lui, attendu qu'à l'Hermitage tout le soin tant du spirituel que du temporel absorbe tous ses instants. Il termine en demandant pour l'aider M. Séon, professeur au collège de St. Chamond, à cause qu'il affectionnait particulièrement la maison et les Frères.
4°. Le Vénéré Père après avoir intéressé ainsi à sa cause M. Gardette et M. le grand vicaire, écrivit à Monseigneur. Dans sa lettre, il lui parle avec douleur de la triste situation où se trouve l'uvre [178] des Pères Maristes dans le diocèse, il se confie en sa bienveillance, vu qu'il a toujours protégé cette oeuvre que satan cherche à détruire; il lui dit encore qu'il ne se décourage pas et qu'il a toute confiance en Jésus et Marie. Enfin, il termine dans l'espoir que sa Grandeur sera touchée de sa position qu'ont dû lui faire connaître M. Gardette et M. Barou, le grand vicaire.
Dans son grand désir d'avoir M. Séon, il va trouver M. Barou en personne et lui dit que si Dieu veut luvre des Frères, ce que la prospérité de la Congrégation prouve assez, il est convaincu qu'il veut aussi celle des Pères, et lui demande avec instance le P. Séon, croyant que c'est la volonté de Dieu qu'il vienne à l'Hermitage. Alors, tous les deux se mettent à genoux et prient avec ferveur. Puis, le grand vicaire se levant et éclairé par une lumière extraordinaire, comme il l'a révélé plus tard, il dit au Vénéré Père: « Vous aurez M. Séon, je vais en parler dès aujourd'hui à Monseigneur. »
5°. M. Séon fut donc adjoint au P. Champagnat. M. Séon était un ecclésiastique pieux, dévoué, d'un jugement droit qui rendit d'importants services au Vénéré Père, soit dans la direction des Frères, soit dans l'administration du temporel. Peu de temps après, M. Bourdin, diacre plein d'avenir, M. Pompallier, prêtre dont nous avons déjà parlé, M. Chanut aussi seulement diacre, vinrent se joindre au Père Champagnat, pendant que d'autres en firent autant à l'égard du P. Colin. Il restait donc maintenant à opérer la réunion de ces deux groupes et à en déterminer le centre commun. Le Père Champagnat avait proposé de le déterminer secrètement, mais le P. Colin ne fut pas de son avis. Comme la principale difficulté se rencontrait dans le diocèse de Lyon, le P. Colin proposa au P. Champagnat de se charger de cette affaire. [179]
6°. Il l'accepte volontiers et se met aussitôt à luvre. Le voilà donc qui écrit lettres sur lettres fait voyages sur voyages pour obtenir de l'archevêché de Lyon la réunion des Pères Maristes de l'Hermitage avec ceux de Belley, afin que de concert ils puissent se choisir un chef. Dans une de ses lettres à M. Cattet, vicaire général, après l'avoir remercié de tout l'intérêt qu'il porte à la Congrégation des Frères, il lui représente qu'elle n'est qu'une branche de celle des Prêtres, qui est censée être positivement la Société de Marie. Il lui dit que depuis quinze ans qu'il s'y est engagé, il n'a pas douté un seul instant qu'elle ne soit luvre de Dieu. Il le supplie ensuite de lui donner, ainsi qu'il le lui avait promis, tous les sujets qui voudraient en faire partie et qui auraient les conditions requises pour cette vocation.
7°. M. Cattet ayant communiqué cette lettre à Monseigneur et fait connaître l'état de prospérité de la branche des Frères, Sa Grandeur octroya à la demande du Père Champagnat et de plus elle consentit à ce que les Pères de l'Hermitage se concertassent avec ceux de Belley pour se choisir un supérieur. Il chargea en même temps M. Cholleton, autrefois directeur des réunions du grand séminaire, des affaires de la nouvelle congrégation en remplacement de M. Cattet. Dès ce moment, le centre d'unité tant désiré et que les événements de 1830 rendaient plus nécessaire que jamais, ne rencontra plus de difficultés sérieuses.
9°. Le Père Champagnat ayant réussi à obtenir la réunion projetée, il fut convenu avec le P. Colin que les Pères de l'Hermitage se rendraient à Belley pour élire celui qui devait en être le centre ou le chef. Ils s'y rendirent donc et après huit jours de retraite, ils élurent le P. Colin que tous, comme [180] au grand séminaire, regardaient pour leur directeur et non comme leur supérieur, attendu que l'ordinaire de leur diocèse respectif était seul leur supérieur légitime. Par ce que je viens de dire, on voit que le P. Champagnat a été le principal moteur de la réunion des deux groupes qui ont été le principe de la Congrégation des Pères Maristes. Même son zèle pour l'opérer allait si loin que le P. Colin, plus calme que lui, l'avait engagé plusieurs fois à le modérer.
10°. Et cela était si ostensible que quelques Frères parurent s'offenser de cet attachement excessif à luvre des Pères. Un Frère qui ayant fait remarquer que la Providence l'avait choisi seulement pour luvre des Frères et que Dieu ne demandait pas davantage de lui, il répondit qu'il était prêt à donner son sang et sa vie pour luvre des Frères, mais qu'il trouvait celle des Pères plus nécessaire, et qu'il était tout disposé à travailler pour la faire réussir jusqu'à son dernier soupir. Celui-ci lui ayant fait remarquer que les Frères, sachant sa prédilection pour la Congrégation des Pères, s'en montraient jaloux, il lui répondit qu'ils n'avaient pas raison de l'être, parce que Dieu voulait les uns et les autres, et qu'il les bénirait tous à proportion de leur union mutuelle. Puis il ajouta qu'il appartenait à la Société de Marie et que tous ses travaux jusqu'à la mort lui seraient consacrés.
11°. Le Révérend Père Colin élu, les Pères de l'Hermitage s'en retournèrent avec le P. Champagnat et furent employés soit à diriger les Frères, soit à prêcher dans les paroisses, soit à faire des missions dans le diocèse.
12°. Un domaine appelé la Grange-Payre ayant été donné au Père Champagnat par une pieuse [181] demoiselle, il lui sembla qu'il conviendrait à merveille pour y établir les Pères en communauté, parce qu'il comprenait que leur règle ne pouvait pas s P adapter à celle des Frères, leur ministère étant différent. Monseigneur et le P. Colin goûtèrent fort cette proposition, et ce projet allait s'exécuter, lorsque M. Rouchon, curé de Valbenoîte, ayant acquis le couvent des Bénédictins ainsi que les dépendances, s'offrit à le laisser aux Pères, si ceux-ci consentaient à faire le service de la paroisse; ils acceptèrent et le P. Séon fut établi supérieur de la communauté de Valbenoîte. Le P. Bourdin et le P. Chanut furent nommés professeurs au petit séminaire de Belley et remplacés à l'Hermitage par les PP. Servant et Forest; quelque temps après ceux-ci le furent par les PP. Matricon et Besson. Je ferai remarquer que ces deux derniers ont rendu de signalés services au P. Champagnat et qu'ils sont restés avec lui jusqu'à sa mort. J'ai connu tous ces bons Pères et tous, je puis le certifier, ont été de véritables enfants du P. Champagnat par leur humilité, leur simplicité et leur esprit de famille, esprit que leur inspirait le Vénéré Père et qui est devenu le cachet de la Société des PP. Maristes et des Petits Frères de Marie.
13°. Tandis que le Père Champagnat s'occupait avec tant de zèle et de dévouement à luvre des Pères, le P. Colin, supérieur général, y travaillait surtout depuis son élection avec non moins d'activité, mais sous un autre point de vue des plus importants et qui était l'objet des vux les plus ardents de notre Vénéré Fondateur, je veux dire l'approbation de la Société des P. Maristes par le St. Siège, en attendant qu'on en fît autant pour les Frères quand les deux branches seraient parfaitement séparées, ce qui arriva après la mort du P. Champagnat, car dans le moment notre Vénéré [182] Fondateur croyait que l'autorisation des Pères était suffisante, puisqu'il voulait théoriquement plutôt que pratiquement que les Frères regardassent le Père Colin comme leur supérieur général. Donc, le P. Colin, après s'être muni de toutes les pièces nécessaires en pareille circonstance, se mit en route pour la Ville Eternelle, dans le but de solliciter cette faveur absolument nécessaire pour une société de prêtres missionnaires pour toute la catholicité. Cette demande, avec tous les documents qui l'accompagnaient, fut soumise selon l'usage à un examen long et sérieux dans la Congrégation des Evêques et Réguliers.
14°. Pendant ce temps, tous et surtout le Vénéré Père, qui nous faisait beaucoup prier à cette intention, attendaient impatiemment quel serait le résultat des démarches du P. Colin, lorsque le 11 mars 1836, sa Sainteté Grégoire XVI envoya le bref d'autorisation, en confiant à la Société les missions de la Polynésie. Je dirai, en passant, que le Vénéré Père fut si joyeux quand il reçut cette heureuse nouvelle qu'aussitôt il nous en fit part avec une expansion de cur tout extraordinaire. Aussi, sans tarder il écrivit au P. Colin pour lui demander la permission de faire ses vux de religion.
Le P. Colin lui répondit que, quoique le bref autorisât les Pères à élire un Supérieur Général, il ne regardait pas son élection postérieure au [183] Bref suffisante et que par conséquent, il se garderait bien de recevoir des vux. Il assure le Vénéré Père dans sa réponse qu'il est très édifié de ses dispositions et qu'il espère qu'elles seront les mêmes dans tous les autres Pères.
15°. Il est certain que le P. Colin, déjà élu, aurait pu à toute rigueur acquiescer à la demande du P. Champagnat, mais son humilité lui fit croire que le pouvoir de recevoir des vux exigeait une élection canonique; c'est pour cela qu'il voulut que les Pères qui s'étaient tous rendus à Belley pour les exercices de la retraite procédassent d'après la teneur du Bref à l'élection d'un Supérieur Général, se démettant lui-même dès ce moment de cette qualité. La retraite terminée, on fit l'élection suivant le Bref apostolique. Le résultat fut la confirmation du R. P. Colin dans sa charge par l'unanimité des suffrages. Plusieurs voulaient nommer le P. Champagnat; mais à la fin, tous comprirent que l'uvre des Frères qu'il avait fondée, l'occupait trop pour être chargé encore de celle des Pères. Du reste, on comprenait que son humilité et son obéissance mises en conflit par son élection, l'auraient jeté dans le plus grand embarras et on ne voulait pas le chagriner. Toutefois, pour lui témoigner combien tous appréciaient le dévouement dont il avait donné des preuves si évidentes en vue d'asseoir la Société des P. Maristes, on le nomma Assistant du R. P. Colin. Alors, suivant le désir qu'il avait d'abord exprimé à celui-ci, il fit ses vux avec un contentement indicible, et à son exemple, les autres Pères l'imitèrent. [184]
16°. Voilà donc maintenant la Société des P. Maristes constituée et approuvée par le St. Siège, mais, je le demande qui a conduit à bonne fin cette oeuvre? évidemment le P. Champagnat et le P. Colin. Donc si ce dernier en est regardé comme le fondateur, ne doit-on pas d'après tout ce que j'ai dit dans ce chapitre, en regarder le P. Champagnat comme le co-fondateur? Après l'élection du R. P. Colin, notre Vénéré Fondateur revint à l'Hermitage pour préparer la retraite annuelle et recevoir les Frères des établissements. Cette année-là, je me souviens que jamais il ne fut plus pathétique et touchant dans ses conférences, avis et exhortations.
17°. Comme le St-Siège, ainsi que nous l'avons dit, avait confié la mission de la Polynésie à la Société de Marie, le Père Champagnat fournit pour sa part trois Frères pour y accompagner les Pères comme Frères coadjuteurs. M. Pompallier fut en même temps nommé évêque et supérieur de la mission. Il y avait longtemps que ses préjugés relativement au P. Champagnat s'étaient dissipés et plus que jamais il prisait la bonne direction que le Vénéré Père donnait à la Congrégation. Parmi les quatre missionnaires qui s'embarquèrent avec sa Grandeur pour cette mission, il est à remarquer que trois avaient été formés par le P. Champagnat savoir: Monseigneur, le P. Servant et le P. Forest. Les autres qui furent également sous sa direction et qu'il avait recrutés et conservés à l'Hermitage étaient les PP. Séon, Bourdin, Chanut, Matricon, [185] Besson et Terraillon; ce dernier se rejoignit de nouveau au Vénéré Père après avoir abandonné par ses conseils sa cure de N. D. de St. Chamond. Tous les neuf lui procurèrent la consolation de se lier définitivement à la Société de Marie par les trois vux perpétuels de religion.
18°. Le Vénéré Père, en voyant partir les premiers ouvriers que la Société de Marie envoyait pour évangéliser les peuples sauvages de la Polynésie, fut pris d'une sainte envie de les accompagner. Il en fit même part au P. Colin; celui-ci tout en admirant son zèle, lui dit entre autre chose que sa mission n'était pas d'aller évangéliser les infidèles mais de former des apôtres à cette fin. Dès lors le Vénéré Père n'insista plus, croyant reconnaître dans ce refus qu'il n'était pas digne de cette faveur. Il disait dans son humilité: « On ne veut point de moi parce qu'on sait que je ne suis bon à rien. »
Il s'en dédommagea en préparant de bons Frères pour cette mission, en faisant beaucoup prier pour son succès. Nous parlant de celle-ci dans une conférence, il nous disait qu'il fallait rendre des actions de grâces à Dieu de ce qu'il accordait à la Société de Marie la faveur d'évangéliser les infidèles, parce que cette oeuvre spirituelle de miséricorde serait une source de bénédictions pour l'Institut. Il nous assurait même qu'il y aurait des martyrs, tout en nous manifestant l'ardent désir qu'il avait d'être de ce nombre. Il regardait même comme un devoir de prier particulièrement pour le salut des infidèles de la Polynésie parce que la Ste Vierge avait commis le soin de leur conversion à la Société de Marie.
19°. J'ajouterai pour conclusion de ce chapitre, qu'avant le départ de nos missionnaires, Monseigneur [186] Pompallier, à la retraite de 1836, bénit une nouvelle chapelle que le P. Champagnat venait de faire bâtir et qui complétait des constructions qu'il avait ajoutées aux anciennes et auxquelles il prit une part très active surtout pour celle de la chapelle. Il maçonnait lui-même pendant tous les moments qu'il avait de disponibles. En terminant ces diverses constructions, ayant sans doute un pressentiment de sa mort, il laissa échapper ces paroles: « C'est la dernière construction que je fais. » Etant présent à la bénédiction de la chapelle, il me semble lui avoir entendu prononcer moi-même ces paroles. Il prophétisait vrai, car huit mois après il n'était plus. [187]
CHAPITRE XVIième
DERNIERES TENTATIVES POUR OBTENIR
L'AUTORISATION DE LA CONGREGATION
1°. Nous avons dit qu'après l'impression de la Règle deux pensées préoccupaient beaucoup le P. Champagnat: l'autorisation définitive de la Congrégation et celle des P. Maristes par le St-Siège. J'ai dit tout ce qu'il a fait pour celle-ci, voyons maintenant la peine qu'il s'est donnée pour obtenir notre reconnaissance légale, quoique le succès n'ait pas d'abord répondu aux peines et aux fatigues qu'ils s'est données pour y arriver définitivement. La tradition et les écrits encore existants, et mon témoignage, si on le trouve bon, serviront à confirmer le contenu de ce chapitre.
2°. A l'époque, 1836, un certain nombre de Frères et de novices se trouvaient sous la loi; il fallait nécessairement viser à les exempter. On y arrivait bien en les envoyant à Saint-Paul-Trois-Châteaux, mais il y avait à cela plus d'un inconvénient que l'on comprend aisément; c'était, passez-moi l'expression, des sujets en tutelle. Comme à cette époque le gouvernement se montrait moins défavorable aux congrégations enseignantes, le P. Champagnat crut devoir recommencer les tentatives qu'il avait faites de 1829 à 1834. A cette fin, le 19 août [188] 1836, après avoir fait prier à cette intention, il se rendit à la capitale, mais malheureusement il apprit en y arrivant que M. Sauzet, alors ministre de l'Instruction Publique, sur lequel il comptait, n'était plus au pouvoir, attendu que le Ministère venait d'être changé. Donc force lui fut alors de revenir à l'Hermitage.
5°. En 1838, muni de lettres de recommandations, il retourne à Paris, espérant mieux réussir cette fois. M. Salvandy, alors ministre de l'Instruction Publique, qui ne voulait pas accorder l'autorisation, ni la refuser nettement comme avait fait M. Guizot en 1834, fit traîner cette affaire en longueur, et suscita au Vénéré Père de nouvelles difficultés afin de lasser sa patience. Aussi le Vénéré Père écrivait-il à l'Hermitage, le 23 janvier 1838, que l'affaire allait bien lentement, mais qu'il était déterminé à en voir le bout, qu'il s'en préoccupait continuellement et que depuis qu'il était à Paris, il ne cessait de faire des visites tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Il disait encore que souvent il allait chez le ministre, mais que celui-ci, soit pour une raison, soit pour une autre, n'était jamais visible. Il ajoutait qu'ayant enfin obtenu une audience, le ministre lui avait dit que les pièces qu'il avait présentées n'étaient pas suffisantes, qu'il en fallait encore d'autres. Les pièces désirées ayant été envoyées, le ministre fit connaître au Vénéré Père que sa demande, outre ces nouvelles pièces, devait être portée au conseil de l'Instruction Publique ou de l'Université. Figurez-vous l'étonnement du Vénéré Père qui n'avait pas encore entendu parler de ce [189] conseil. Aussi, bien qu'on lui assurât que tout serait conclu dans trois semaines, il n'en croyait rien et pensait avoir bien à attendre davantage, car il avait compris la mauvaise volonté qu'avait le Ministre pour faire droit à sa demande. En écrivant encore à l'Hermitage à ce sujet, il disait que malgré toutes ses courses, sa santé, grâces à Dieu, se soutenait encore, mais ce qui l'inquiétait au possible, c'était la lenteur du ministre à se prononcer. Mais pourquoi cette grande perplexité? Il le dit encore dans cette lettre, cest que quatre Frères étaient sous la loi et dans la croyance d obtenir l'autorisation il n'avait pas cru devoir les envoyer à Saint-Paul-Trois-Châteaux.
7°. Enfin la demande du Vénéré Père ayant été portée au conseil de l'Université, comme il avait eu le temps de voir tous les membres de ce conseil, il arriva que la majorité se prononçât en faveur de l'ordonnance. On croyait donc la chose comme déjà faite; même M. Lachèze, député de la Loire, qui avec plusieurs autres, avait beaucoup travaillé à la faire réussir, disait au Vénéré Père qu'il parierait dix contre un pour sa réussite. Effectivement le ministre n'avait plus qu'à formuler l'ordonnance et à la faire signer au roi, mais comme nous l'avons dit, il n'avait dans le fond nulle envie de l'accorder. C'est ce qu'on a su clairement plus tard lorsqu'en 1849, après la mort du Vénéré Père, on fit de nouvelles tentatives qui eurent un plein succès et qui confirmèrent ces paroles qu'il disait sur son lit de mort aux Frères qui l'entouraient en exprimant son regret de mourir sans avoir la consolation de voir la Congrégation autorisée: « Soyez sûrs que l'autorisation ne vous fera pas défaut et qu'elle sera accordée quand elle sera absolument nécessaire. » [190]
8°. Donc, malgré les bonnes paroles, de M. Lachèze, le Vénéré Père ne prenait pas confiance et il écrivait même à l'Hermitage que malgré toutes les promesses qu'on lui faisait, plusieurs lui disant même qu'il pouvait s'en aller et que l'ordonnance le suivrait de près, il n'y comptait guère et plus que jamais on devait dire : Nisi Dominus aedificaverit domum. Il termine cette lettre en se soumettant en tout à la volonté de Dieu et en recommandant aux Frères de bien prier à cette fin.
9°. M. de Salvandy, ne sachant plus comment entraver la demande du Vénéré Père, qui à Paris, ne trouvait pas d'opposition, changea de tactique et lui dit qu'avant de formuler le teneur de l'ordonnance, il voulait consulter les préfets du Rhône et de la Loire pour obtenir leur adhésion. Deux mois après, des pièces émanées des deux préfectures, approuvant la requête du Vénéré Père arrivaient en même temps au Ministère. Il n'y avait donc plus à tergiverser. Alors le ministre eut recours à la ruse et dit au Vénéré Père qu'il désirait encore avoir l'avis du Supérieur- des Frères des Ecoles Chrétiennes parce qu'il craignait que l'autorisation demandée nuisît à leur congrégation. Le Vénéré Père le demanda lui-même: et, chose singulière, cet avis fut un peu dans le sens des idées du ministre, mais toutefois il n'était pas assez tranché pour donner lieu à un refus. Voilà donc le ministre battu sur tous les points. Que fait-il alors? Voyez son astuce; sachant que le P. Champagnat tenait essentiellement aux statuts de la Congrégation, il lui donna à entendre que s'il prenait ceux d'une autre congrégation autorisée, il serait. plus facile de faire droit à sa demande. Le Vénéré Père lui ayant représenté que ses statuts étaient approuvés par le conseil de l'Instruction Publique, le ministre qui ne connaissait pas cette approbation, ne sut que répondre. [191]
10°. Cependant il lui restait encore une arme défensive qu'il réservait pour la dernière comme la plus invulnérable. Il dit au Vénéré Père que les avis favorables des préfets de la Loire et du Rhône n'étaient pas suffisants et qu'il voulait encore consulter les conseils généraux de ces deux départements. Et pourquoi? La raison est facile à comprendre, c'est qu'il avait toute influence sur ces deux conseils, et, par suite il comptait que leurs avis seraient dans son sens. Cependant, contre son attente, celui de la Loire se prononça pour l'autorisation; mais celui du Rhône ayant été d'un avis contraire, le ministre pour cette seule raison refusa l'ordonnance. Tel fut le dernier acte de la pièce de comédie que joua M. de Salvandy au R. P. Champagnat et qui lui occasionna de si pénibles courses dans les rues de la capitale, car par esprit de pauvreté il les faisait ordinairement à pied. Tant de déceptions, de tracasseries, et de privations altérèrent sensiblement son robuste tempérament et furent le principe de la maladie qui le conduisit à pas précipités vers la tombe.
11°. Avant de quitter Paris, il écrivit à l'Hermitage une lettre dont on a encore le texte. Il y fait connaître que selon ses prévisions sa demande venait d'être rejetée, mais qu'il ne se décourageait pas et que l'autorisation arriverait à point nommé, c'est-à-dire quand elle serait absolument nécessaire. Nous avons vu ci-dessus qu'il avait répété ces mêmes paroles sur son lit de mort et qu'elles avaient eu leur accomplissement en 1850. [192]
12°. Maintenant on demandera quel était le genre de vie du Vénéré Père quand il était à Paris, hors le temps de ses courses si multipliées et si pénibles. Voici ce qu'en rapporte la tradition, appuyée par le témoignage d'un Frère qui l'avait accompagné dans ce voyage. Il avait pris logement au séminaire des Missions étrangères à cause de la régularité et du bon esprit dans cette maison, car disait-il, elle était pour lui un grand sujet d'édification sous tous les rapports. Mais nous savons quen revanche, il était lui-même pour tous ces dignes et bons ecclésiastiques un modèle de piété, de régularité, de charité, d'humilité, de modestie et de mortification. Quand il avait quelques moments disponibles, il priait, lisait ou faisait la visite de quelques églises, surtout de celles dédiées à la Ste Vierge. Les monuments profanes et les cent autres merveilles qu'il y a dans la capitale n'attiraient pas même ses regards. Aussi dans une instruction il a pu nous dire qu'il ne lui était guère moins aisé à se recueillir au sein de Paris que dans les bois de l'Hermitage.
13°. Comme délassement il allait à l'école des Sourds-Muets pour apprendre leur méthode d'enseignement, afin de la communiquer plus tard aux Frères. M. Dubois, ecclésiastique dont la vertu égalait le mérite et supérieur du séminaire, disait entre autres ces paroles en faisant à un Frère l'éloge du Vénéré Père: « Le Père Champagnat est l'homme le plus vertueux que je connaisse; jamais je n'ai vu une humilité, une mortification, une résignation à la volonté de Dieu pareille à la sienne. Sa piété charme et édifie tous nos jeunes prêtres qui se disputent [193] à qui mieux mieux qui aura le bonheur de servir sa messe. »
14°. En quittant Paris le P. Champagnat se rendit à St. Paul-en-Artois pour y fonder un établissement à la demande de M. de Salvandy, et cela au moment même qu'il lui refusait l'autorisation. Le Vénéré Père, pour mettre M. le ministre en contradiction avec lui-même, l'accepta lui prouvant par là que sa Congrégation ne pouvait nuire en aucune manière aux Frères des Ecoles Chrétiennes, puisque ceux-ci avaient déclaré aux autorités ne pouvoir leur donner des Frères avant dix ans.
15°. Cet établissement fondé, le Vénéré Père revint à l'Hermitage épuisé de fatigue, car sa première maladie de 1825 lui avait laissé dans le côté une douleur qui lui rendait la marche pénible; et par surcroît, à cette infirmité s'était jointe une gastrite très prononcée, de sorte que même dans ces voyages il prenait peu de nourriture, et souvent il différait trop longtemps d'en prendre. Le R. P. Colin, voyant que sa santé déclinait de plus en plus, pensa à lui donner un successeur parce qu'il avait sagement compris dès le principe que les Pères et les Frères ne pouvaient pas, vu leur but différent, avoir la même règle. D'ailleurs, la charge aurait été trop lourde pour un seul supérieur, d'autant plus que la direction des Frères demandait naturellement un mode de gouvernement dont le chef fût à même de connaître leurs règles, leurs usages et leur genre de vie, c'est-à-dire un Frère et non un Père. Aussi, la conviction du P. Colin était que chaque branche devait avoir chacune ses règles, son gouvernement et par suite un supérieur choisi dans chaque branche. Mais le Père Champagnat avait une toute autre idée, car il avait toujours rêvé une société unique de Frères et de Pères, et cette même [194] idée lui est restée jusqu'à la mort. Le R. P. Colin avait bien cherché à l'en désabuser et lui avait déclaré plusieurs fois assez clairement qu'il ne devait pas compter sur les Pères pour continuer son oeuvre. Il lui avait même conseillé, dans le cas où le bon Dieu l'appellerait à lui, de la mettre préalablement entre les mains de Monseigneur. Mais le Père Champagnat n'avait jamais voulu accéder à cette proposition parce qu'elle restreignait son oeuvre à un seul diocèse, ce qui n'avait jamais été dans sa pensée. Ainsi, dans le fond, le Vénéré Père voulait que les Frères eussent pour supérieur général le même que celui des Pères, et dans le cas d'impossibilité, il entendait que ses Frères se gouvernassent eux-mêmes comme les Frères des E. Chrétiennes.
16°. Sur ce, le R. P. Colin, voyant son état empirer de plus en plus et n'admettant pas l'idée d'un même supérieur pour les deux branches, se transporte à l'archevêché, rend compte à Monseigneur du triste état de la santé du Père et le supplie de donner les pouvoirs nécessaires pour élire un Frère supérieur de la branche des Frères, ce que Monseigneur lui accorda en le chargeant lui-même de procéder à cette élection. Le R. P. Colin se rendit donc à l'Hermitage à la retraite de 1839 et fit comprendre au Vénéré Père l'absolue nécessité de nommer un Frère avec le titre de supérieur général des Frères. Le P. Champagnat se soumit et d'un commun accord ils décidèrent que cette élection se ferait après la retraite.
17°. Elle eut effectivement lieu à la suite de ces saints exercices en présence du R. P. Colin et du P. Champagnat. Le P. Colin en détermina le cérémonial, de concert avec le Vénéré Père. Je ne le relaterai pas ici, attendu qu'il se trouve dans les archives de la Congrégation ; je dirai seulement, car [195] j'étais présent, que lorsque le dépouillement fut fait, on choisit parmi les élus les trois qui avaient le plus de voix afin d'en nommer un supérieur et les deux autres assistants. Ce choix fait, le Père Colin rentra dans la salle et proclama, au grand contentement de tous les Frères, le Frère François Supérieur général de la branche des Frères, et les FF. Louis-Marie et Jean-Baptiste ses assistants. Le Vénéré Père parut très satisfait de cette nomination, car il trouvait dans le F. François celui qui l'avait constamment aidé dans le gouvernement de l'Institut. Il venait d'y associer depuis quelque temps le cher F. Louis-Marie, dont la capacité était appréciée plus tard de la manière la plus élogieuse par son Eminence le cardinal de Bonald. Le cher Frère Jean-Baptiste, quoiquen ce moment directeur de l'établissement de St. Paul-en-Artois que venait de fon. der le Vénéré Père, était un Frère à larges vues, très versé dans les sciences ascétiques et le principal conseiller du Vénéré Père en ce qui concernait la direction des classes, et de plus tous les trois étaient aimés des Frères. Aussi le Vénéré Père, n 1 ayant plus d'inquiétude sur l'avenir de son oeuvre que dirigeait si bien celle qu'il en avait établie la première supérieure, se livra-t-il malgré son état maladif aux transports d'une sainte joie et d'une vive reconnaissance. [196]
CHAPITRE XVII ième
DERNIERE MALADIE DU PERE CHAMPAGNAT
1°. Le Vénéré Père se voyant par le fait de l'élection du Frère François déchargé en partie du service administratif de la Congrégation devait naturellement, vu sa santé, prendre un peu de repos mais il n'en fit rien; car après les vacances de 1839 et au commencement des classes, je fus on ne peut plus étonné de le voir arriver dans notre établissement de La Côte-St. André avec un autre Père. Et qu'y venait-il faire? Donner encore, malgré son extrême faiblesse, une retraite aux élèves de notre pensionnat dont le chiffre s'élevait au nombre d'environ quatre-vingt-dix. Il était si exténué et si souffrant que c'était pitié de le voir, et en cela il n'y avait rien d'étonnant car il ne pouvait supporter que certains aliments et encore en très petite quantité. Un jour, se trouvant dans la salle d'études des Frères, il fut pris d'un fort vomissement. Alors il nous dit ces paroles inquiétantes: « Je digérais encore les pruneaux et ne voilà-t-il pas que pour deux ou trois que j'ai pris à dîner je suis obligé de les rendre; oh! je comprends... » Et il ne m'en dit pas davantage.
2°. Cependant, malgré sa figure amaigrie, les élèves ne pouvaient se lasser de le regarder et de [197] l'admirer tant il y avait quelque chose en lui qui les attirait. Un grand nombre le choisirent pour leur confesseur; or, je me rappelle qu'entre autres l'un de ma classe qui s'était adressé à lui me disait: « Monsieur, il m'a tout dit! oh! que je suis content! »... En général les élèves chuchotaient entre eux: « Ce monsieur le curé est un saint. » M. Douillet, directeur de la maison, ecclésiastique d'une grande piété et fort appréciateur des hommes et des choses, nous a aussi répété plusieurs fois: « Le Père Champagnat est un saint. »
3°. C'est vers cette époque que Mgr Bénigne-du-Trousset d'Héricourt, ayant résolu de fonder un noviciat de frères instituteurs pour son diocèse, acheta le château de Vauban avec l'intention de confier la direction de ce noviciat aux P. F. de Marie. A cet effet il s'adressa au P. Champagnat qui se rendit à Autun auprès de sa Grandeur après la retraite de La Côte-St. André pour traiter cette affaire importante. J'ai entendu raconter, lorsque j'étais professeur dans cette maison, que le noble prélat fut si édifié et si touché de l'humilité et de la modestie du Vénéré Père qu'après avoir achevé et signé la convention de cette donation, il se jeta au cou du P. Champagnat en s'écriant avec toute l'effusion de son cur: « Grâces à Dieu, me voilà tout Mariste! » Hélas, cette fondation fut la dernière du Vénéré Père. En comparant ce château avec la pauvre maison de Lavalla, il éprouvait une espèce de frayeur en comparant leur différence; mais afin qu'il pût lui ressembler le plus possible, il fit enlever tout ce qui paraissait contraire au vu de pauvreté. Effectivement j'avais remarqué moi-même pendant mon séjour que j'y fis qu'on avait enlevé plusieurs objets de luxe et surtout de magnifiques glaces servant à orner plusieurs salons. [198]
4°. Comme dans ces derniers voyages notre Vénéré Père ne prenait presque pas de nourriture solide, il arriva qu'en rentrant à l'Hermitage son estomac ne pouvait plus digérer que quelques bouillons avec un peu de lait et encore était-il souvent obligé de les rendre. Malgré cette gastrite fort prononcée il continua à suivre les exercices de la communauté; même il allait au réfectoire, mais seulement pour la forme, car souvent il n'y prenait rien; seulement, c'était pour lui un véritable contentement d'être le plus possible avec ses Frères.
5°. Un jour, malgré sa grande faiblesse, emporté par l'amour du travail, il essaya encore d'aller extraire de la pierre avec les ouvriers, mais cette fois il fallut rendre les armes car les outils lui tombèrent des mains. Ceux qui en furent témoins ne purent s'empêcher de verser des larmes. Alors quelqu'un le prit par le bras et le ramena à sa chambre; ce fut sa dernière journée de travail manuel. Je dois ajouter qu'avec cette perdition de force, il lui prit encore au commencement du carême un violent mal de reins et une enflure des jambes; malgré cela il continua à suivre, quand il le pouvait, le règlement de la maison.
6°. Pendant les mois de mars, consacré à St Joseph, il récita les litanies de ce grand saint avec une grande ferveur à dessein d'obtenir la grâce d'une bonne mort. Il eut même encore le courage de donner la bénédiction le jour de la fête de ce St Patriarche, tout en déclarant qu'il n'aurait pas le bonheur de la donner une autre fois à pareil jour. Ce fut à partir de ce moment qu'il eut une conviction intime que sa fin approchait et que, sous cette impression, il se mit en devoir de régler toutes ses affaires, tant spirituelles que temporelles. Relativement à ces dernières il fit venir un notaire, consulta [199] ses principaux Frères et d'autres personnes capables de le renseigner là-dessus. Quand il eut pris tous les renseignements qu'il désirait, il fit son testament d'après les formes légales et tout en faveur des Frères, n'ayant nul égard à la chair et au sang.
7°. Quant à ses affaires spirituelles, le P. Maîtrepierre étant venu le voir comme confrère et ami intime, il lui fit sa confession générale qui, d'après ce que j'ai ouï dire, fut accompagnée de grands sentiments de componction et de douleur; ce qui n'est pas étonnant, lui que la seule vue d'offenser Dieu émouvait à un tel point que souvent ses yeux se remplissaient de larmes. Il arrivait parfois que la crainte des jugements de Dieu le faisait trembler, ainsi qu'il est arrivé à de grands saints, mais bientôt sa grande confiance en Jésus et Marie calmait tous ses troubles et toutes ses inquiétudes.
8°. Le Jeudi-Saint, malgré sa grande faiblesse, il alla à l'aide d'un cheval célébrer la Ste messe à la Grange-Payre. Dans cette maison jadis offerte aux P. Maristes, il avait fondé un pensionnat qu'il se plaisait à visiter souvent, n'étant éloigné que de deux km. de l'Hermitage. Après son action de grâces, il adressa aux pensionnaires une petite exhortation dans laquelle il leur fit comprendre combien grande était la faveur que Dieu leur faisait d'avoir pour éducateurs des maîtres qui leur enseignaient le chemin du ciel encore plus par leurs exemples que par leurs paroles. Il leur parla encore de la grande horreur qu'ils devaient avoir pour le péché comme étant le plus grand de tous les maux, et surtout de la dévotion envers la Ste Vierge, les assurant que si tous les jours ils récitaient le SOUVENEZ-VOUS, elle les préserverait du malheur d'offenser Dieu et leur obtiendrait la grâce de se sauver. En arrivant à l'Hermitage, il manifesta combien il était satisfait [200] de sa visite, ajoutant qu'il ne verrait plus cette maison.
9°. Le mois de mai allait commencer; malgré ses souffrances, il en fit l'ouverture et donna la bénédiction du St-Sacrement. C'était la dernière. En entrant dans sa chambre, on lui entendit prononcer ces douloureuses paroles: « C'est fini pour moi, je sens que je m'en vais. » Dans ce moment, le F. Stanislas arrive tout joyeux. Le Vénéré Père lui ayant demandé la cause de sa gaieté: « c'est, répondit le bon Frère, votre guérison que les Frères espèrent obtenir pendant ce mois. » - « Vous vous trompez, mon Frère, au contraire, j'éprouverai de plus grandes souffrances quand il finira. » Et ce n'était que trop vrai comme nous le verrons bientôt.
10°. Vers les premiers jours de ce mois qu'il chérissait entre tous les autres comme étant consacré à Marie, un ancien Frère étant venu le voir se préoccupait beaucoup des conséquences de sa mort. Le Vénéré Père lui dit de ne pas se mettre en peine de cela, qu'il devait savoir que la Providence veillait sur l'Institut, que quant à lui, il n'était que l'instrument dont elle s'était servie pour le fonder et que Dieu continuerait à le bénir après sa mort, ne doutant pas que son successeur fasse encore mieux que lui. « Pauvre Frère, dit-il, au F. Stanislas qui se lamentait et pleurait, vous croyez donc que la prospérité de la Congrégation tient à moi, erreur; quand je ne serai plus, elle sera encore plus florissante, vous le verrez de vos propres yeux et alors vous serez persuadé que Dieu fait tout chez nous. » Il était tellement persuadé de l'action de la Providence sur son oeuvre, qu'il disait à ceux qui venaient le voir et le plaignaient du vide qu'il allait faire parmi les Frères, qu'il était plutôt nuisible qu'utile à la Congrégation, étant dans la [201] certitude qu'il en entravait la marche et était un obstacle à sa prospérité. On le comprend, ses prières, cause de son accroissement actuel, devaient évidemment avoir plus d'efficacité après sa mort que pendant sa vie; mais ce n'était pas ainsi que le Vénéré Père l'entendait; c'était sa grande humilité qui le faisait parler ainsi. [202]
CHAPITRE XVIII ième
IL REÇOIT LES DERNIERS SACREMENTS
1°. Le 3 mai, jour de la fête de l'Invention de la Ste-Croix, après avoir célébré le st sacrifice de la messe, il dit positivement que c'était la dernière fois qu'il montait à l'autel. Effectivement ses douleurs augmentèrent considérablement. Les Frères, éplorés, étaient tous plongés dans une espèce de stupeur qui leur arrachait des larmes dans la croyance qu'ils allaient bientôt le perdre. Lui aussi en versait, non pas que ses grandes souffrances en fussent la cause, mais bien plutôt de voir les Frères qui venaient lui rendre visite ou qui le servaient, profondément affectés, car il leur avait jusqu'alors dissimulé la croyance certaine de sa mort.
2°. Etant donc venu le moment où, suivant les préceptes de la Ste Eglise il devait recevoir les sacrements qui doivent soutenir le mourant dans la lutte suprême, il les demanda lui-même et dit au Frère Stanislas de préparer dans la salle des exercices tout ce qu'il fallait pour cette cérémonie, toujours consolante pour celui qui n'ayant aimé que Dieu pendant sa vie et travaillé pour sa plus grande gloire au milieu des combats et des persécutions de tout genre, n'attend plus que la couronne de justice qu'il a promise à ses fidèles serviteurs. A [203] cinq heures du soir tout était prêt ; les Frères, les novices et les postulants s'y rendirent et se rangèrent autour de la salle. Bientôt le Vénéré Père apparaît revêtu de l'étole et du surplis; à sa vue et surtout à son air serein, contrastant avec sa figure pâle et portant l'empreinte de la souffrance, tous profondément émus répandent des larmes. Au milieu de ces marques si attendrissantes d'une si sincère affection, le Vénéré Père s'assied sur un fauteuil, se recueille profondément, puis fait signe de commencer la cérémonie. Il reçoit premièrement l'Extrême-Onction et quitte lui-même les bas pour l'onction des pieds, ne voulant permettre à personne de lui rendre cet office. Ce premier sacrement administré, il reçoit le St Viatique avec une si profonde humilité et un amour si ardent que l'émotion gagnant tous les curs, c'est à peine si l'on peut respirer. Quant au Vénéré Père, tout absorbé et tout anéanti en la présence de celui que sa vive foi lui rendait présent comme s'il l'eût vu de ses propres yeux, il paraît ne rien voir, ne rien entendre, et reste dans une immobilité complète. Au bout de quelques minutes il ouvre les yeux et les promenant sur l'assemblée en pleurs, il leur adresse d'une voix faible mais émouvante une exhortation dont voici la substance.
3°. Commençant par ces paroles des Livres Saints: Souvenez-vous de vos fins dernières et vous ne pécherez jamais, il leur dit que c'est seulement lorsqu'on est au dernier moment de la vie que l'on comprend que ces paroles sont le moyen le plus efficace pour nous empêcher de commettre le péché, car, lorsqu'on est prêt de paraître devant Dieu, on a un mortel regret non seulement de l'avoir offensé mais encore d'avoir si peu fait pour sauver son âme. Citant ensuite ces paroles des psaumes de David: « Qu'il est beau, doux et agréable de vivre unis [204] ensemble comme des frères », il leur recommande de s'aimer les uns les autres, se rappelant qu'ils sont frères, que Marie est leur Mère commune et par suite qu'ils doivent s'aider et se rendre la vie agréable le plus possible en accomplissant avec soin les uns à l'égard des autres le grand précepte de la charité. Il désire que l'obéissance soit toujours la compagne de la charité, non pas, leur dit-il, qu'il ait à se plaindre d'eux à ce sujet, seulement il souhaite que son successeur puisse leur rendre le même témoignage, l'obéissance étant le plus grand chemin du paradis.
4°. En ce moment, son cur débordant de joie de mourir dans la Société de Marie, il laisse échapper cette exclamation: « Oh! qu'il fait beau mourir dans la Société de Marie! C'est aujourd'hui, je vous l'assure, ma plus grande consolation. » De là il les engage tous à persévérer dans leur vocation, les assurant de leur salut s'ils ont le bonheur d'y mourir. A ces mots, sentant sa voix faiblir, il termine cet entretien, dont je ne donne qu'un pâle abrégé, en demandant pardon à tous des mauvais exemples qu'il aurait pu leur donner quoique, dit-il, je ne sache pourtant pas avoir fait volontairement de la peine à personne. A ces paroles, les Frères tombent à genoux et éclatent en sanglots. « C'est à nous à demander pardon au bon Père », s'écrie l'un des aumôniers. Mais dominés par une de ces émotions qui absorbent toutes les facultés de l'âme et les sens du corps, les Frères ne l'entendent pas. Le Vénéré Père, profondément affecté lui-même et ne pouvant plus, malgré son courage énergique, comprimer les émotions de son cur, se retira dans sa [205] chambre pour continuer son action de grâce. Cette scène lamentable et attendrissante se passait un lundi, 11 du mois de mai 1840. Celui à qui je l'ai entendu raconter et qui était présent ne pouvait retenir ses larmes en m'en faisant le récit, tant il en était encore affecté.
5°. Ce jour-là même, on commença une neuvaine à Ste Philomène à laquelle il avait une dévotion particulière. On conçut même, lorsqu'elle fut achevée, quelque espoir de guérison, car la douleur de ses reins et l'enflure des mains et des jambes avaient comme disparu. Même il put sortir de sa chambre et aller faire une visite au St Sacrement. En sortant, il fut voir à la sacristie une nouvelle crédence qui, comme il le dit au Frère Stanislas, ne devait pas lui servir.
6°. Je conclurai ce chapitre par quelques inquiétudes qui lui survinrent après qu'il eut été administré. D'abord, il se reprochait de n'avoir pas assez tenu au travail et d'avoir été trop indulgent à l'égard des paresseux; or ce scrupule ne pouvait venir que de l'horreur qu'il avait pour l'oisiveté, car, et j'en sais quelque chose, il ne pouvait souffrir la lâcheté ni que l'on restât oisif, au point qu'un jour voyant un ancien Frère que j'ai bien connu jeter nonchalamment des pierres dans un lieu qui lui avait été indiqué, il envoya un autre Frère lui porter son traversin en lui faisant transmettre l'ordre de s'y asseoir dessus. On comprend assez si la leçon fut efficace.
7°. Il lui vint aussi des sentiments de crainte de n'avoir pas fait tout le bien que Dieu attendait de lui. Le cher Frère François dissipa toutes ces craintes en lui mettant sous les yeux principalement la grande grâce que Dieu lui avait faite en le [206] choisissant pour fonder la Congrégation appelée à faire un si grand bien dans la Ste Eglise et pour laquelle il avait usé ses forces, sa santé et sacrifié tous ses instants. Alors son cur s'ouvrit à la confiance et le calme; la tranquillité revint dans son âme.
8°. Ce n'était pas tout; il se reprochait encore de n'avoir pas fondé une société agricole pour les enfants orphelins, craignant que Dieu lui en demandât compte d'autant plus qu'on lui en fournissait le moyen libéralement. Alors le cher Frère François lui fit comprendre que cette oeuvre, étant tout à fait différente de celle de la Congrégation, il n'aurait pu s'occuper de l'une sans nuire à l'autre, le soin des Frères absorbant tout son temps et qu'il fallait laisser cela à ceux à qui Dieu en donnerait la pensée plus tard. (Aujourd'hui elle est réalisée par les Frères de Nouméa). Satisfait de cette réponse, il n'en parla plus.
9°. Enfin le croirait-on, notre bon Père, lui, qui portait un si grand intérêt aux malades, qui constamment veillait à ce qu'il ne leur manquât rien pour les soulager et hâter leur guérison, et dont il se préoccupait comme une mère de son enfant souffrant, se reprochait de ne pas les avoir assez bien soignés; c'était donc là un véritable scrupule; mais n'est-ce pas le propre des saints de croire qu'ils n'en font jamais assez pour assister leurs semblables; car plus ils croissent en amour de Dieu, plus aussi devient intense leur charité à l'égard du prochain. [207]
CHAPITRE XIX ième
SON TESTAMENT SPIRITUEL - SA MORT
1°. Le mieux qui s'était fait remarquer après la neuvaine que la communauté avait faite à Ste Philomène à l'effet d'obtenir sa guérison ne dura pas longtemps; bientôt son mal des reins qui s'était fait sentir dès le mercredi des cendres redoubla d'intensité. Les mains et les jambes enflèrent de nouveau, et de plus, il lui prit des vomissements presque continuels. Cependant cela ne l'empêcha pas de continuer ses exercices de piété, de faire de fréquentes oraisons jaculatoires et de se conserver en la sainte présence de Dieu; même il dit son bréviaire jusqu'à ce qu'il ne pût plus le tenir dans ses mains.
2°. Ce fut alors que voyant arriver à grands pas sa fin prochaine, il fit appeler le cher Frère François et le cher Frère Louis-Marie pour leur dire qu'il désirait faire son testament spirituel. Le cher Frère François lui représenta que cela le fatiguerait trop: Non, dit-il, et s'adressant au cher Frère Louis-Marie, il le chargea d'en faire la rédaction par écrit. Après qu'il eut exprimé ses pensées et que le cher Frère Louis-Marie eut fait cette rédaction, celui-ci lui en lut le contenu qu'il trouva parfaitement conforme à ses sentiments, puis il dit de [208] réunir les Frères dans sa chambre et de leur lire le présent testament, avant qu'on lui appliquât l'indulgence in articulo mortis. Cette réunion, qui devait être la dernière, se fit après la prière du soir. Je ne donnerai pas le texte de ce testament attendu qu'il se trouve dans les Règles communes dont il est comme la quintessence.
(Je ferai remarquer que le cinquième alinéa du texte de ce testament spirituel, qui se trouve dans les archives, a été omis parce qu'il concerne l'obéissance que les Petits Frères de Marie doivent au supérieur général des PP. Maristes; la raison en est qu'avant l'impression des Règles communes le R. P. Colin, dans le premier chapitre général tenu après la mort de notre Vénéré Fondateur, se démit en faveur du Frère François de tous les droits qu'il pouvait avoir sur les Frères et que lui avait légués le P. Champagnat. Dès lors cet alinéa n'avait plus raison d'être pour les Frères)
3°. Tous les Frères, profondément recueillis, écoutaient cette lecture avec beaucoup d'attention. Lorsqu'elle fut finie, ils tombèrent à genoux, lui demandant pardon et le suppliant de ne pas les oublier. A ces mots, le Vénéré Père semble se raviver et, tout ému, avec une voix pleine de paternité: « Moi, vous oublier, dit-il, mais c'est impossible. » Alors le Frère François lui demanda sa bénédiction, non seulement pour les Frères présents, mais encore pour les absents et pour tous ceux qui à l'avenir feraient partie de la Congrégation. Sur cette demande, le Vénéré Père joignant les mains, prononça très distinctement la formule liturgique en faisant sur eux le signe de la croix. [209]
4°. Cependant, de toutes parts, il se faisait des prières pour obtenir la guérison du Vénéré Père; toutes les communautés des environs avaient été mises à contribution pour cela. Dans la maison on évitait tout bruit qui aurait pu le fatiguer et, malgré qu'on eût couvert de tapis les passages proches de sa chambre, les Frères qui étaient obligés de les parcourir prenaient encore la précaution de quitter leurs chaussures. M. Bélier, ancien missionnaire du diocèse de Valence, ne pouvait s'empêcher d'admirer tant d'attention et voyait là le centuple promis aux bons religieux. Toutefois, le Vénéré Père n'était pas difficile à soigner. Il était plein d'attention pour tous ceux qui le veillaient et tâchait de les laisser dormir le plus qu'il pouvait, les invitant même de le faire au risque de souffrir un peu. Il se montrait on ne peut plus reconnaissant pour tous les services qu'on lui rendait, même les plus légers. Dans les crises les plus violentes, il répétait souvent et même en dehors de ses grandes souffrances, ces paroles: « Mon Dieu, que votre volonté soit faite. » Il recevait, malgré son malaise continuel, avec une bonté touchante les Frères qui venaient lui rendre visite et leur adressait toujours quelques bonnes paroles suivant leur position et leurs besoins particuliers.
5°. Dans un entretien seul à seul avec le Frère François, il le plaignit de la lourde charge qu'il lui laissait; mais il l'encouragea en lui disant que son esprit de zèle et de prière, accompagné d'une grande confiance en Dieu, lui aideront à la porter. Il dit aussi confidentiellement au cher Frère Louis-Marie de seconder de tout son pouvoir le cher Frère François et de ne pas se décourager malgré les obstacles que l'ennemi du bien pourrait lui susciter dans sa charge d'assistant, parce que celle qui est la ressource ordinaire de la communauté lui aidera à les [210] vaincre. Après avoir témoigné au Frère Stanislas, dans un moment où il était seul avec lui, toute sa reconnaissance de toute la peine qu'il lui donnait, il lui recommanda d'encourager le plus qu'il pouvait les novices et les nouveaux venus à persévérer dans leur vocation, surtout lorsqu'il les verra ennuyés et tentés de l'abandonner.
6°. Cependant la maladie poursuivait son cours avec une extrême rapidité et elle était arrivée à un point qui ne permettait plus à notre cher malade de prendre aucun aliment. Un feu intérieur le dévorait et lui faisait même rejeter les liquides tels que bouillons, crème, etc. Pour se réconforter au milieu de si intolérables douleurs, il désirait avec ardeur de recevoir le pain des forts, mais ses vomissements continuels s'y opposaient. Que fit-il? Il s'adressa plein de confiance à son Ange gardien dont il avait fait apporter une image. Il fut exaucé, les vomissements cessent et il peut recevoir encore Notre-Seigneur. Puis après, la maladie continua son cours. C'est à la suite de cette communion qu'il recommanda la pratique du silence, comme absolument nécessaire pour entretenir dans les maisons religieuses l'esprit de recueillement et de prière. Il recommanda encore de fuir l'oisiveté à cause du regret que l'on aura à l'heure de la mort des moments que l'on aura passés dans l'inaction.
7°. Le soir de ce même jour, il reçut la visite du R. P. Colin et, le lendemain, celle de M. Mazelier, à qui, ainsi que je l'ai dit, il avait confié ses Frères qui étaient atteints par la loi du recrutement. Le Vénéré Père fut extrêmement consolé de ces deux visites. Il s'entretint longtemps avec le R. P. Colin. Il lui demanda, en terminant, pardon de tous les désagréments qu'il aurait pu lui causer et lui recommanda ses Frères. Le Père Colin, édifié on ne [211] peut plus de sa profonde humilité, lui dit les paroles les plus encourageantes et lui donna des marques de la plus vive affection. Il eut aussi une conversation particulière avec M. Mazelier relativement aux sujets qu'il lui envoyait toutes les années pour les soustraire à la loi militaire, le priant d'en prendre grand soin. Avant de le quitter, M. Mazelier lui dit aussi de penser aux siens quand il serait au ciel.
8°. Ce fut, je crois, après ces deux visites que, par humilité et par esprit de pauvreté il demanda d'être transporté à l'infirmerie pour causer moins d'embarras aux infirmiers. Le Frère François lui ayant fait observer que cela pouvait déranger ceux qui y couchaient, « Eh bien! ajouta-t-il, qu'on me mette sur un lit de fer ». On satisfit à ses désirs et c'est justement sur ce lit que nous le verrons bientôt rendre le dernier soupir.
9°. Ainsi qu'il l'avait dit au Frère Stanislas, ses souffrances, sur la fin du mois devinrent excessives et comme insupportables, et cependant il n'en continuait pas moins ses oraisons jaculatoires, ses actes de contrition, de confiance et de résignation à la volonté de Dieu. On le voyait portant tour à tour les regards sur les images de la Ste Vierge, de St Joseph et de ses patrons appendues aux rideaux de son lit. Plus souvent encore il prenait sa croix de profession, la baisait avec amour et sortait les mains de dessous sa couverture pour la chercher comme quelque chose dont on ne peut pas se passer.
10°. Le lundi, premier juin, M. Dutreuil, curé de St-Pierre de St. Chamond étant venu le voir, il se passa un fait où l'on voit bien le peu de cas qu'il faisait de son corps. Comme M. le Curé se penchait pour lui donner une marque d'intime affection. « Oh! monsieur le Curé, s'écria-t-il, je suis trop sale [212] pour que vous m'embrassiez. » Ce dernier, édifié au possible de cette expression partie spontanément de son cur, l'encouragea de son mieux; surtout il lui fit un sensible plaisir en l'assurant qu'il pouvait communier parce que ses vomissements n'étaient pas continus. Avant de se retirer M. le Curé lui demanda sa bénédiction. Le Vénéré Père refusa, lui disant que c'était à lui de le bénir. De là une pieuse contestation, mais l'humilité du Vénéré Père l'emporta et, selon son désir, M. le curé le bénit puis se retira en le priant de le faire participer aux mérites de ses souffrances.
11°. Les derniers jours de notre Vénéré Fondateur ne furent qu'une suite continuelle d'oraisons jaculatoires, d'aspirations, de doux soupirs à Jésus et à Marie. Deux principales pensées le consolaient et l'encourageaient; celle de mourir religieux et celle du ciel. Déjà il lui semblait voir dans ce séjour fortuné ses Frères qui l'avaient précédé. Il assurait plus que jamais, avec une entière conviction, que les membres de la Congrégation qui y mourront obtiendraient le salut; que, quant à lui, lorsqu'il sera auprès de la bonne Mère, il lui fera tant d'instances que certainement elle obtiendra leur salut. Considérant ensuite la faveur de mourir Mariste comme une marque des plus certaines de prédestination, il ne tarissait pas en prières d'action de grâce et semblait déjà goûter un avant-goût du bonheur du ciel.
12°. Le 4 du mois de juin, ses vomissements ayant un peu cessé, faveur qu'il disait devoir à St Joseph, il demanda encore de recevoir le Viatique. On s'empressa de satisfaire cet ardent désir, mais c'était pour la dernière fois et il le sentait bien. Aussi, sa foi, sa ferveur et sa piété lui firent- [213] elles produire des actes d'amour envers N. Seigneur des plus ostensibles. Le vendredi 5 juin, ses souffrances atteignirent à leur dernière période et je ne saurais trop comment les exprimer en ayant été moi-même témoin. Comme digression on me permettra de faire connaître par quel hasard je me trouvais là auprès de son lit de mort; ma reconnaissance pour le Vénéré Père paraissant me faire un devoir de faire connaître cette circonstance.
13°. Or il m'arriva vers les derniers temps de la maladie du Vénéré Père, une terrible tentation semblable à celle du Frère Louis dont j'ai parlé ailleurs. Conseillé par quelqu'un qui, de droit, devait avoir toute ma confiance, je me disposais à me retirer. Toutefois, ne voulant rien hasarder dans une affaire d'une si grande importance et surtout sans l'approbation du Père Champagnat, je lui écrivis à ce sujet, ignorant encore la gravité de sa maladie. Je crois cependant qu'il put lire ma lettre, mais impossible d'y répondre, car il était déjà alité. Oh, quelle sollicitude! aussitôt il fait appeler le cher Frère Louis-Marie et lui enjoignit de m'écrire de suite en me donnant l'ordre de me rendre à l'Hermitage. Puis il lui fit connaître la réponse qu'il aurait à me faire de sa part si le bon Dieu venait à l'appeler à lui. La lettre reçue, je pars et j'arrive le vendredi 5 juin, je crois aux environs de midi. On comprend que je n'eus rien de plus pressé que de me présenter au Vénéré Père; mais malheureusement il était dans une des crises qui sont un avant-coureur de l'agonie dans les maladies du genre de la sienne. J'arrive dans sa chambre, je me jette à genoux au chevet de son lit pleurant. Il me fait signe de me lever et me serre affectueusement l'avant-bras sans pouvoir proférer une seule parole. Je me remets à genoux et continue à verser des larmes. Je demeurais là comme anéanti lorsqu'on me fit signe de [214] me retirer, car je devais me rentourner le même jour et l'heure de mon départ était arrivée. Ce fut alors que le cher Frère Louis-Marie me prenant à part me dit: « Le Père Supérieur sur son lit de mort m'a dit de vous dire qu'il vous croyait parfaitement dans votre vocation. » De retour dans mon établissement je réfléchis sur ces paroles qui pour moi étaient sacramentelles, mais toutefois pas assez sérieusement car, la tentation étant revenue, plus forte que jamais et croyant que le Vénéré Père ne m'avait pas compris, je résolus de suivre ma première idée. Je me disposais à le faire mais avant, pour tranquilliser ma conscience, j'écrivis au P. Colin car les paroles du Vénéré Père me venaient toujours à l'esprit. Celui-ci me conseilla tout bonnement d'écrire au Frère François et de m'en tenir à sa décision. Je le fis; sa réponse ne fut autre que la répétition des paroles du Vénéré Père, c'est-à-dire que lui aussi me croyait parfaitement dans ma vocation, ajoutant qu'il en répondait devant Dieu. Alors je n'hésitai plus et fis profession aux vacances. Reconnaissance à jamais au Vénéré Père de m'avoir rendu un service qui, je l'espère, sera la cause de mon salut.
14°. J'ai dit que, lorsque je quittai notre pieux Fondateur, il souffrait des douleurs atroces et cependant, je me rappelle qu'au milieu de ce paroxysme de la douleur il avait encore un air calme; ses yeux enfoncés étaient pleins de bénignité, ses lèvres pincées et presque sans saillie lui donnaient encore cet air de bonté qui lui gagnait tous les curs. Après que je fus parti, j'ai su que, ne pouvant plus prononcer les noms de Jésus et de Marie, il se faisait soutenir la main pour avoir au moins [215] le bonheur de les saluer. Ce jour même, vendredi, vers le soir, on s'aperçut qu'il était à la dernière extrémité. Plusieurs Frères voulurent passer la nuit auprès de lui pour recevoir une dernière bénédiction, mais ayant fait connaître qu'il ne le jugeait pas à propos, ils se retirèrent et il ne resta auprès de notre Vénéré Père que deux anciens Frères pour le veiller pendant la nuit. Vers deux heures et demie, il leur fit remarquer que leur lampe s'éteignait; eux, ayant répondu qu'elle était parfaitement allumée, il se la fit approcher mais il ne la vit pas davantage. Alors, d'une voix mourante il dit: « Je comprends, c'est ma vue qui s'en va », et bientôt il entra dans une agonie qui ressemblait plutôt à un paisible sommeil.
Toute la communauté était déjà réunie à la chapelle pour le chant du Salve Regina, pratique qu'il avait établie lors des événements fâcheux de 1830. Aussitôt on fit réciter pour lui, avant de le commencer, les litanies de la Ste Vierge, et elles n'étaient pas achevées que son âme purifiée par tant de souffrances s'envola, nous l'espérons, dans le sein du bon Maître pour lequel son cur avait été tout embrasé d'amour pendant sa vie, et aussi vers celle qu'il avait si souvent invoquée avec une ferveur angélique et qu'il regardait comme la Supérieure de sa communauté.
Cette bienheureuse mort, suivant son ardent désir, arriva un samedi, le 6 juin, veille de la Pentecôte, à 4 heures et demie: c'était juste le moment où, lorsqu'il était présent, il entonnait le Salve Regina.
15°. Oh! quelle douleur pour toute la Congrégation, douleur toutefois bien tempérée par la croyance unanime que sa sainte mort lui avait ouvert les portes du ciel. Il avait vécu en saint et il devait mourir en saint car, dit le proverbe; telle vie, telle mort. La transition de ce monde à l'autre, [216] loin de le défigurer, lui avait laissé ces traits de dignité et cet air de bonté qui l'avaient toujours caractérisé pendant sa vie. Aussi, aimait-on à le contempler, à être auprès de son lit funèbre. Tous, tour à tour ou par bandes, vinrent lui témoigner leur respect et leur vénération et, en lui baisant affectueusement les pieds, y joignaient de pieuses prières et en y récitant l'office des fidèles trépassés.
16°. Le lundi 8 juin, eurent lieu ses funérailles. Au préalable, le dimanche soir, on l'avait mis dans un cercueil de plomb enveloppé d'un autre en bois de chêne. Il y fut déposé avec ses habits sacerdotaux et, chose singulière, son corps avait encore alors conservé toute sa souplesse sans la moindre raideur. En présence du R. P. Matricon, des Frères Jean-Marie, Louis et Stanislas, on renferma dans sa bière un cur en métal sur lequel était gravée cette inscription: Ossa Champagnat 1840. Le corps fut porté au cimetière par les Frères profès; il était accompagné de la majorité des prêtres du canton et des principaux bourgeois de la ville de St. Chamond et naturellement de toute la communauté. Plusieurs versaient des larmes et tous, par leur piété et leur recueillement, témoignaient qu'ils conduisaient à sa dernière demeure un grand serviteur de Dieu. Un monument simple et modeste a été élevé sur son tombeau. Au bas de l'inscription où sont indiqués son nom, ses titres et le jour de sa mort, on lit pour épitaphe ces paroles de l'Ecriture Ste : Pretiosa Domini mors sanctorum ejus.
Peut-être maintenant désirerait-on savoir ce qu'est devenue luvre du Père Champagnat. Pour répondre à ce légitime désir, je vais, sous le titre de « conclusion », donner un aperçu général sur toute la Congrégation afin de nous faire estimer plus que jamais son Fondateur.
A. M. D. G. [217]
CONCLUSION
VUE GENERALE SUR L'ETAT ACTUEL
DE LA CONGREGATION
- Le Père Champagnat a été choisi de Dieu pour fonder la Société des Petits Frères de Marie ;
- But de cette congrégation ;
- Son esprit d'après le nom qu'elle porte ;
- Son merveilleux développement ;
- Bien qu'elle a réalisé; Opinion personnelle sur sa durée.
§ 1. Le Père Champagnat a été visiblement choisi de Dieu pour fonder la Congrégation des Petits Frères de Marie
Nous avons vu précédemment, dans le chapitre 2ième, qu y au grand séminaire l'idée de fonder une congrégation de Frères instituteurs surtout pour les enfants de la campagne, dans le but de leur enseigner la doctrine chrétienne, se présentait continuellement à l'esprit de notre Vénéré Père; il a été dit aussi, dans le même chapitre, que pendant les vacances, il avait une propension naturelle à réunir autour de lui les enfants pour leur faire le catéchisme. Tout cela évidemment était autant d'indices [218] que Dieu avait sur lui des vues particulières et qu'il l'appelait à travailler principalement au salut de la jeunesse; mais il avait une si basse opinion de lui-même qu'il se croyait impropre à une pareille mission. Il lui fallait donc une espèce de commandement pour l'entreprendre. Or, il a été dit que dans les réunions du grand séminaire, il répétait souvent ces mots: « Il nous faut des Frères, il nous faut des Frères pour faire le catéchisme, etc. ». Or, un jour, on le sait, où il insistait avec plus d'instances, il lui fut dit d'un commun accord « Eh bien, chargez-vous des Frères puisque vous en avez eu la pensée. » Ce fut dans ce moment que cette voix intérieure qui le poussait vers ce but, devenant plus impérieuse, il crut reconnaître dans ces paroles un ordre formel, de la volonté divine. Dès lors, on le sait encore, il prit la résolution de réaliser cette oeuvre, et de n'épargner ni peines ni sacrifices, ni même sa vie pour y arriver le plus tôt possible, persuadé que Dieu demandait cela de lui, se regardant, dans sa profonde humilité, comme l'instrument indigne dont il voulait se servir pour l'exécuter. Depuis lors, jusqu'à sa mort, il employa tous ses instants à édifier notre Congrégation dont la fondation a fini par ruiner son robuste tempérament. Mais la preuve évidente et sans réplique que son élection pour fonder notre Société vient de Dieu, c'est sa réussite sans secours humain, et surtout son approbation par le siège apostolique.
§2. But de la Congrégation
1°. Si Dieu a choisi le Père Champagnat pour fonder la Congrégation, il a dû nécessairement lui inspirer, outre le but général de toutes les congrégations qui est la sanctification de leurs membres, un but particulier. Mais ce but, quel est-il? Nous [219] l'avons déjà dit: J'enseignement chrétien de la jeunesse, et spécialement des enfants de la campagne. Voilà le but essentiel de son oeuvre, car celui de leur enseigner les sciences qui sont du ressort de l'instruction primaire n'est, d'après notre Vénéré Fondateur, qu'un leurre pour attirer les enfants dans nos écoles afin de pouvoir leur donner l'enseignement chrétien, et les préparer particulièrement à faire une bonne première communion.
Remarquons que ce but est unique et non multiple. Aussi veut-il que les Frères ne s'en proposent pas d'autres, lors même qu'ils seraient bons, comme le soin des sacristies, celui des malades dans les hôpitaux, etc. Il ne veut pas non plus que l'enseignement des Frères sorte du cercle des sciences qui sont du ressort de l'instruction secondaire, comme serait de donner des cours de latin, etc. Il suit de là, que comme ce but est unique, et tout dans la Congrégation y concourant, il doit en résulter nécessairement de bons Frères Instituteurs.
Nous avons vu qu'il avait encore en vue un autre but, celui de former des ouvriers pour divers corps de métiers, mais le Frère François à qui il le communiqua, l'en ayant détourné, comme nuisible à la Congrégation dans le moment où il la gouvernait, il n'y pensa plus. Cependant le soin de diriger des maisons de providence a toujours été dans ses idées, et la preuve, c'est qu'il a lui-même donné des Frères pour la providence de Denuzière, à Lyon, parce qu'il s'agit, dans ce cas, de donner l'instruction primaire et surtout religieuse à des enfants, plutôt que de leur apprendre un métier. [220]
§ 3. Esprit de la Congrégation d'après le nom qu'elle porte, et par conséquent, esprit de son Fondateur
1°. Que signifie ce mot de Petits qui commence le nom par lequel notre Congrégation est dénommée?
Avant de répondre à cette question, il faut remarquer que toutes les congrégations, outre les vertus qui leur sont communes et qui forment l'essence de ce genre de vie, se distinguent par une vertu principale qui est comme leur livrée et leur caractère distinctif. Ainsi, dans les uns, c'est la charité; dans d'autres, l'obéissance- celles-ci s'adonnent particulièrement à la mortification, celles-là à la contemplation, etc., de sorte que toutes ces vertus particulières, pratiquées chacune dans un haut degré de perfection, représentent dans l'Eglise ce vêtement éclatant dont parle le Roi-Prophète, orné de fleurs variées, tout éclatant d'or et de pierres précieuses.
2°. Or la vertu que le Père Champagnat a choisie comme le cachet de sa Congrégation est, avons-nous déjà dit, la vertu d'humilité avec ses compagnes inséparables, la modestie et la simplicité. Et le modèle qu'il a donné à ses Frères pour la réaliser dans tout son idéal, est la vie humble, simple et modeste de la Ste Vierge Marie dans l'obscure maison de Nazareth. Il veut donc que les membres de la Congrégation fassent tout le bien possible, dans la mesure de leur vocation, sans bruit, sans ostentation, ou, suivant son expression, sans trompette, et comme en s'effaçant.
3". Maintenant, ainsi que nous venons de le dire, le Père Champagnat, ayant été choisi de Dieu pour fonder notre Institut, il est naturel qu'en lui en inspirant le but, il lui en a aussi inspiré l'esprit, [221] et partant, qu'il lui a donné la vertu d'humilité à un tel degré qu'il pût en être pour tous ses disciples un prototype accompli. Aussi, dans cet abrégé de vie, si on y prend bien garde, on voit toujours cette vertu éclipser, pour ainsi dire, toutes les autres. Et que n'a-t-il pas fait pour l'acquérir et pour détruire en lui jusqu'aux moindres vestiges de l'amour-propre? Nous en avons vu les luttes dans le grand et dans le petit séminaire, et ensuite le triomphe dans son ministère à Lavalla et dans la fondation de sa Congrégation.
4°. Aussi Dieu, qui est admirable dans ses saints et qui les conduit à la sainteté par diverses voies, a favorisé la pratique de cette vertu à notre Vénéré Fondateur en ne permettant pas qu'il fît des choses merveilleuses et extraordinaires pendant sa vie; mais il n'en est pas moins vrai qu'il a pratiqué, sous le voile de l'humilité, les vertus théologales et morales dans un degré héroïque, ainsi que l'attestent la tradition, des faits avérés et de nombreux documents. Du reste, il n'est pas dit dans le Saint Evangile que l'humble Vierge de Nazareth ait fait des choses étonnantes pendant sa vie, et pourtant les saints Pères nous affirment que par un seul tour de fuseau elle a plus mérité que tous les anges et tous les saints ensemble Le mot de « petits » indique donc que la vertu d'humilité doit être inhérente à tous les Petits Frères de Marie, car, d'après la pensée du Fondateur, le mot petit est pris ici dans le sens de l'humble, et « petit Frère de Marie » ou « l'humble Frère de Marie » sont deux expressions synonymes.
5°. Quant au mot « Frères » qui suit celui de « petits », il indique assez par lui-même que tous les membres qui composent cette Congrégation doivent vivre dans la plus intime confraternité, comme [222] les enfants d'une même famille dont la Sainte Vierge est la mère, et en conséquence, qu'ils doivent s'aimer, se supporter, s'entre aider, et se faire passer une vie agréable qui fasse oublier les joies et les plaisirs du foyer paternel. Aussi, dans la branche des Pères comme dans celle des Frères, l'esprit Mariste est-il un esprit qui doit revêtir tous les caractères de la famille par sa simplicité, son laisser-aller et par un cordial attachement. Il faut, dit le Vénéré Père dans son testament spirituel, qu'on puisse dire d'eux ce que l'on disait des premiers chrétiens « Voyez comme ils s'aiment ! ».
6°. Le mot de « Marie », qui termine le nom de notre chère Congrégation indique un troisième esprit qui, dans la pensée de notre Vénéré Fondateur, doit être un esprit d'une piété, d'une dévotion toute filiale envers la Sainte Vierge, qui nous fasse recourir à elle, avec la simplicité d'un enfant, dans tous nos besoins spirituels et corporels, et porte chacun de ses membres à propager son culte, à la faire aimer, honorer et respecter de tous, et particulièrement des enfants qui leur sont confiés. Cette dévotion ne doit pas se borner là pour les membres de la Congrégation; ils doivent de plus, dit le Vénéré Père, s'efforcer d'imiter ses vertus, et particulièrement son humilité, dont la Congrégation doit porter visiblement le sceau. Mais pour bien connaître quelle a été la dévotion du Vénéré Père envers cette bonne Mère, et quelle doit être celle d'un Petit Frère de Marie, je renvoie le lecteur à la deuxième partie des Règles communes qui traite de cette dévotion. Dans ce solide, riche et magnifique chapitre, il y verra cette dévotion en action dans le Père Champagnat, car, ce qu'il y est dit, il le pratiquait lui-même, comme j'en ai été, et tant d'autres, un témoin oculaire. [223]
§ 4. Merveilleux développement de la Congrégation
1°. Comme la Sainte Eglise, la Congrégation du Père Champagnat, avons-nous dit, a eu pour premiers disciples cinq ou six jeunes gens pauvres, illettrés, et ne connaissant pas même les premiers éléments de la vie religieuse. Mais, voilà que bientôt, formés par le Vénéré Père, ou mieux, par le Saint-Esprit, dont il était le docile instrument, ils deviennent bientôt capables de catéchiser les enfants de la paroisse de Lavalla, et même les grandes personnes. Il est beau de voir ces premiers disciples du serviteur de Dieu, humbles, simples, et modestes comme lui, aller de hameau en hameau, gravir avec joie, malgré le froid, la pluie et la neige, les étroits sentiers rocailleux et boueux qui y conduisent, rassembler dans quelques granges la jeunesse du lieu et leur rompre le pain des croyances religieuses, dont leurs âmes avaient un si grand besoin, tout en leur enseignant les connaissances élémentaires que comportait leur condition.
2°. Cependant le Père Champagnat voit arriver le moment où son oeuvre va s'éteindre, faute de sujets; alors, que fait-il? Il a recours à la prière, à la mortification, il s'adresse avec ferveur à celle qu'il appelait sa « ressource ordinaire », la bienheureuse Vierge Marie, et voilà que, comme miraculeusement, une huitaine de jeunes gens arrivent au noviciat, mais hélas! presque aussi dénués de ressources et aussi dépourvus de connaissances que les premiers. N'importe, il ne se décourage pas. Bientôt, son zèle, son dévouement, sa sagesse et sa piété en font de nouveaux apôtres, qui continuent son oeuvre avec d'heureux succès. Puis, sans tarder, en arrivent qui les imitent, formés qu'ils sont de la même main, de sorte qu'en peu de temps, la maison de Lavalla est trop petite pour contenir [224] la communauté naissante. Il faut donc viser à l'établir sur une plus vaste échelle.
3°. La maison solitaire de l'Hermitage, avec son site pittoresque, va être le second berceau de l'Institut, comme celui de Lavalla en a été le premier. Mais, ô déception, c'est à ce début brillant de prospérité, dont le Père Champagnat était l'âme et le soutien, que la mort vient le ravir à sa chère Congrégation. Plusieurs, à ce coup mortel, croient qu'il en sera bientôt fait de cette oeuvre, dont l'aurore présageait un si heureux avenir, et ils pensent qu'après avoir végété quelque temps, elle finira par sévanouir entièrement. C'est bien là le calcul de la prudence humaine, mais Dieu n'a pas dit son dernier mot. Eh bien! c'est justement à cette époque qu'elle rompt les liens qui semblaient encore l'emmailloter. Dans le Centre, le Midi et le Nord de la France s'élèvent comme par enchantement de nombreux établissements, qui en préparent d'autres plus nombreux encore. Le Vénéré Père avait dit pendant sa vie et répété sur son lit de mort: « La Congrégation est luvre de Dieu et non la mienne; je n'ai aucun doute qu'après ma mort elle ne fasse encore plus de progrès que pendant ma vie. » Il prophétisait vrai. Sous son successeur immédiat, les vocations deviennent plus nombreuses, les fondations se multiplient, de sorte que l'Hermitage, ce grand reliquaire du Père Champagnat, comme l'appelait le Frère François, le premier général, n'est plus une maison ni assez spacieuse, ni assez convenable pour être le centre de l'Institut. Il est nécessaire d'en construire une plus vaste, et à proximité d'une grande ville, soit pour approvisionner la communauté, soit surtout pour faciliter les relations nombreuses et importantes qui augmentent chaque jour avec les autorités civiles et ecclésiastiques. Saint-Genis-Laval, canton à quelques kilomètres [225] de Lyon, est désigné pour être le lieu où va figurer la nouvelle Maison-Mère de la Congrégation, dont l'Hermitage n'est plus qu'une succursale, précieuse à tous égards.
4°. Là, elle continue à s'étendre, à se développer et à s'affermir sur des bases solides, qui semblent lui permettre une durée permanente. C'est cependant à l'Hermitage que les Règles qu'avait ébauchées le Père Champagnat sont revues et sanctionnées par le premier Chapitre Général, et comme sous les yeux du pieux Fondateur, puisque là se trouvent ses restes vénérés. Peu après sa mort, la reconnaissance légale de l'Institut, pour laquelle il avait usé ses dernières forces, est réalisée dans les meilleures conditions possibles. Puis, toujours sous son successeur, le Frère François, a lieu l'approbation de la Congrégation par le Saint-Siège, avec la faculté d'élire canoniquement un supérieur général et de faire les vux simples de religion.
5°. A partir de cette grande faveur, l'Institut prend un nouvel essor. Des divers noviciats de France et d'Angleterre partent des Petits Frères de Marie, qui vont porter la bonne nouvelle dans les îles lointaines de l'Océanie. Plus tard, l'Afrique voit aussi arriver sous son brûlant climat les disciples du Vénéré Père; et tout dernièrement le Canada vient encore de les voir s'établir sur son territoire. N'est-il pas évident que Dieu a béni et continue à bénir luvre du Père Champagnat, et que, par conséquent, il était un homme selon son cur et son élu pour fonder cette oeuvre.
6°. Mais on dira, il n'y a rien de bien merveilleux dans le développement de cette oeuvre, c'est l'effet des moyens puissants qui ont été employés pour arriver à un si rapide développement. Et, cela [226] étant, il n'y aurait là que du naturel, et prouverait tout au plus que le Père Champagnat était un homme de talent et de savoir-faire. Du reste, ne voit-on pas tous les jours des industriels intelligents réaliser, en peu de temps, de grandes entreprises sans beaucoup de fonds, parce qu'ils savent profiter de certaines circonstances que leur habileté sait mettre à profit pour étendre rapidement leur négoce. C'est vrai, mais il n'est rien de tout cela dans luvre du Père Champagnat et voilà en quoi se trouve le merveilleux, ou plutôt un véritable miracle qui atteste l'héroïsme des vertus du Vénéré Père.
7°. D'après tout ce que nous avons dit dans cet abrégé de sa vie, sur la fondation de sa Congrégation, n'est-ce pas une espèce de prodige de voir l'état prospère de la Congrégation aujourd'hui, malgré sa pauvreté primitive causée par le peu de ressources du Vénéré Père, et surtout à raison des persécutions continuelles qui lui ont été suscitées de toutes parts pour l'empêcher de l'asseoir définitivement? D'abord, comme le vénérable curé d'Ars, il n'avait naturellement que des talents médiocres d'érudition, ainsi qu'on l'a vu dans le début de ses études. D'autre part, comme il le disait lui-même, son coffre-fort était la Providence, et la Providence seule. Mais quels ont donc été ses moyens de réussite? La prière, la mortification, une profonde humilité, et surtout son recours à Marie. Ajoutez-y encore les croix, les contrariétés, les vexations, les injures, les moqueries etc. De la part de qui? De ses ennemis, sans doute; plus que cela, de la part même, osons le dire (car Dieu lui a ménagé cette cruelle épreuve) de la part de ses amis les plus chers et de ceux qui devaient lui prêter leur concours.
8°. Point de ressources pécuniaires pour commencer son oeuvre: c'est son modeste traitement [227] de vicaire qui est sacrifié. Il faut que de ses propres mains, il bâtisse, aidé de ses premiers disciples, l'humble maison qui va servir de premier berceau à sa Congrégation, tout en les initiant aux principes de la vie religieuse et aux éléments des connaissances qu'ils vont bientôt enseigner. Et remarquez que c'est sur le temps destiné au travail, qui sert à peine à leur fournir le strict nécessaire, qu'il devra dérober quelques instants pour les instruire.
9°. A l'Hermitage, même pauvreté. Il faut qu'il emprunte, non seulement pour acheter l'emplacement de la maison, mais encore pour la faire construire, car quels fonds a-t-il par-devers lui? Quelques modiques sommes que gagnent à la sueur de leurs fronts cinq on six Frères qui, pour une raison ou une autre, ne pouvant être employés aux classes, tissent quelques pièces de toile pour les gens du dehors, ou, si vous le voulez encore, les petites économies des Frères directeurs des établissements, fruits de dures privations, que leur piété filiale leur fait supporter courageusement afin de venir en aide à leur bon Père. Mais, au milieu de besoins si urgents, le Vénéré Père n'abandonne pas son oeuvre; au contraire, sa confiance semble croître en proportion même de sa détresse. Et lorsqu'on le blâme de son peu de prudence et de sa témérité à continuer un projet qui est au-dessus de ses forces, il n'a dans le fond d'autre réponse que celle des croisés: Dieu le veut, et cela me suffit. Même il a pu dire, et ce sont ses propres paroles: « Jamais le nécessaire n'a manqué à ma communauté, soit pour la nourriture, le vêtement, et le logement, lorsqu'elle s'est trouvée dans le besoin. »
10°. Lorsque le gouvernement, par des lois inattendues, lui suscite des embarras de tous genres [228] qui semblent devoir anéantir son oeuvre, il n'est aucunement ébranlé: il va de l'avant, et il va encore. Par la prière, la mortification, le recours à Marie, ses armes défensives, il triomphe de tout. Les difficultés s'évanouissent, les affaires s'arrangent au mieux, les secours arrivent à point nommé. Et son oeuvre, semblable d'abord à un petit ruisseau, devient peu à peu une grande rivière qui, grossissant toujours de plus en plus, va porter de toutes parts les eaux salutaires et bienfaisantes de notre sainte religion dans le vaste champ de la Sainte Eglise, et cela, malgré les efforts que fait l'enfer pour en tarir la source et en arrêter le cours. N'est-ce pas là un éclatant miracle?
§ 5. Bien que la Congrégation réalise dans la Sainte Eglise
1°. Mais quel bien fait la Congrégation dans le champ étendu de la Sainte Eglise? Ce bien, dans le siècle où nous vivons, est incalculable. Des milliers d'enfants qui fréquentent nos écoles tenues par les disciples du Père Champagnat, reçoivent avec toutes les connaissances humaines qu'exigent leur état et leur condition, celle, la plus importante de toutes, je veux dire celle de la religion dans toute sa pureté native, c'est-à-dire celle qu'ont enseignée les apôtres, les conciles et les décisions des Souverains Pontifes. De plus, ils sont formés avec le plus grand soin aux pratiques de la religion catholique, et surtout, ils sont préparés avec une attention spéciale à cet acte solennel de la vie qui décide généralement du bonheur ou du malheur éternel: je veux dire la première communion, ce jour heureux qu'on ne se rappelle jamais sans attendrissement, et que l'illustre Exilé de Sainte-Hélène [229] appelait le plus beau jour de sa vie. Mais, ce n'est pas seulement la science religieuse et les sciences humaines que la jeunesse puise si avantageusement dans les écoles dirigées par les Petits Frères de Marie. Il faut savoir que le Vénéré Père leur enjoint dans ses Règles, et de la manière la plus formelle, de donner à leurs élèves une éducation chrétienne, en éclairant leur esprit par les lumières de la foi, et principalement en formant leur cur à la vertu, par leurs exemples et leurs paroles, en les corrigeant de leurs défauts et en leur apprenant à maîtriser leurs passions naissantes, de manière à en faire de bons chrétiens et d'honnêtes citoyens. Pour arriver à ce but, ils doivent, d'après les règlements du Vénéré Père, tout sacrifier: leur temps, leur santé, leur vie même car, nous répétait-il souvent: « Dieu, avant tout, a fondé cette Congrégation pour faire des saints, et au grand jour des justices, chacun passera sur la sellette avant ses élèves et répondra de leur âme s'ils se sont perdus par sa faute... Et moi, mes Frères, ajoutait-il avec émotion, j'y passerai avant vous tous pour rendre compte du salut ou de la perte de tous les membres de la Congrégation. » Oh! quel bien ne fait pas un Frère lorsqu'il est aiguillonné par cette pensée et rempli d'un zèle ardent pour faire connaître aimer et servir Dieu, Jésus-Christ et sa Sainte Mère! Que d'innombrables péchés il fait éviter! Que de proies il arrache à l'enfer et de combien de prédestinés il peuple le ciel !
2°. Maintenant, qu'on me permette une réflexion. Ne dirait-on pas que Dieu, dans sa miséricorde, a inspiré au Père Champagnat la fondation de la Congrégation particulièrement pour le temps où nous vivons. Car, a-t-on jamais vu la jeunesse exposée à de si grands dangers pour l'affaire capitale du salut? Que sont, en effet, des écoles sans [230] Dieu qui s'élèvent de toutes parts, sinon l'apprentissage du libertinage le plus effréné, de la plus audacieuse insubordination et des crimes les plus énormes? L'homme portant, par le fait même de son origine, la semence de tous les vices, que deviendra la jeunesse imbue de toutes sortes de mauvaises doctrines, sollicitée au mal par des exemples plus mauvais encore, excitée par les plus honteuses concupiscences? Que deviendra-t-elle au sortir de ces écoles athées où l'on enseigne, il est vrai, une certaine morale décorée du nom de civique, mais qui n'est au fond qu'une immoralité déguisée et toute païenne? Qui les soutiendra, ces pauvres jeunes gens, dans les combats qu'ils auront à livrer contre eux-mêmes pour pratiquer cette prétendue morale civique, n'ayant ni la vérité évangélique pour les guider, ni la grâce pour se vaincre, surtout lorsqu'un monde pervers leur présentera cette coupe enchantée des plaisirs qui renferme les plus mortels poisons? Hélas! les feuilles publiques nous font déjà trop connaître l'avant-garde de cette génération ignoble et féroce que nous préparent les écoles publiques d'un gouvernement qui a banni Dieu de son enseignement et enlevé brutalement des regards de la jeunesse le signe sacré qui a civilisé les peuples les plus barbares. Voilà contre qui la Congrégation du Père Champagnat est appelée à lutter. La tâche est rude, mais ses disciples ne se déconcertent pas. Continuellement sur la brèche, on les voit partout où ils sont appelés, armés, à l'exemple du Vénéré Père, de la prière, du zèle et du recours à Marie, combattre comme de vaillants soldats et soustraire malgré des concurrents audacieux [231] avantagés, soutenus et salariés jusqu'au ridicule par des autorités souvent impies et voltairiennes, soustraire, dis-je, à d'imminents dangers une masse d'enfants qui fréquentent leurs écoles. Evidemment, luvre du Père Champagnat réalise un bien immense dans l'Eglise en lui conservant tout ce qu'elle a de plus sacré: l'« Enfance », que le bon Maître chérissait d'un amour de prédilection et qui appelait à lui les petits enfants par ces tendres et paternelles paroles: « Laissez venir à moi les petits enfants, ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. »
3°. Mais ce n'est pas seulement (par) le bien que fait la Congrégation en faveur des 80.820 enfants qui reçoivent aujourd'hui (1886) le bienfait de l'instruction et de l'éducation chrétienne qui leur sont donnés par le zèle et le dévouement des Petits Frères de Marie, il est un bien d'un ordre supérieur qui résulte de luvre du Vénéré Père, celui de retirer du monde 4007 jeunes gens, savoir 3172 Frères, 209 postulants et 626 juvénistes qui, pour la plupart, y auraient fait un triste naufrage, et qui combattent, ou se préparent à combattre contre satan et ses suppôts, et travaillent efficacement par les moyens les plus sûrs à assurer leur salut. Oh! quel beau spectacle de voir 3172 Frères, revêtus des livrées de Marie, lutter avec un courage vraiment héroïque contre eux-mêmes, faire une guerre à outrance aux mauvais instincts de la nature corrompue, fréquenter plusieurs fois par semaine les sacrements, se soumettre volontairement à une règle qui détermine le programme de la journée, fixe le temps de leur sommeil, de leur ordinaire, soit [232] pour la quantité, soit pour la qualité, et les oblige à se laisser conduire en tout par leurs supérieurs comme de petits enfants, sacrifiant ainsi leur liberté avec toutes les joies de la famille; et tout cela il est vrai, dans le but de se sauver, mais aussi pour peupler le ciel de prédestinés, en apprenant à près de 90.000 enfants, et par leurs exemples et par leurs paroles, le chemin du vrai bonheur, que ne sauraient leur indiquer les écoles sans Dieu. Et ce grand nombre d'éducateurs religieux et de leurs élèves, combien il serait encore plus élevé si les persécutions des méchants ne venaient continuellement entraver, par tous les moyens possibles, la marche de luvre admirable du Père Champagnat.
4°. Et ces postulants qui arrivent du monde, où ils étaient menacés d'imminents périls pour leur salut et où peut-être déjà des orages funestes ont fait subir à leurs âmes des avaries plus ou moins considérables, n'est-ce pas une consolation et une joie pour la Sainte Eglise de les voir, dirigés par des maîtres habiles, réprimer leurs passions, corriger leur caractère, vaincre leurs mauvaises habitudes, devenir, après avoir été jetés pendant quelque temps dans ce creuset qu'on appelle le noviciat, de véritables apôtres de Jésus-Christ!
5°. Quel ravissant spectacle ne présentent pas encore ces jeunes novices futurs qui, après avoir reçu le Dieu Eucharistie pour la première fois, abandonnent leurs familles au moment même où ils en sont le plus chéris, pour se consacrer au Seigneur en essayant les commencements de la vie religieuse, où souvent des circonstances providentielles les ont amenés! Oh! qu'il est édifiant de les voir toutes les quinzaines s'approcher du divin banquet avec une piété et une modestie tout angéliques! Que de fois mes yeux se sont mouillés de larmes en les [233] entendant chanter, d'une voix aussi sentimentale qu'harmonieuse, leurs cantiques d'action de grâces! Et, puis, quelle soumission envers leurs maîtres! Quelle affabilité dans leurs manières! quel front pur et candide! quel visage serein et content! Quelle dissemblance avec leurs compagnons qu'ils ont laissés dans le monde, et qui, déjà pour la plupart, sont initiés dans toutes les voies du mal. Voilà la jeune pépinière de sujets qui garantit un riche avenir à la Congrégation, tout en réjouissant le cur de la Sainte Eglise. On voit bien là, dans luvre des juvénats, la réalisation de la promesse du Père Champagnat, qui avait dit plusieurs fois dans sa vie et répété à l'heure de la mort que la Congrégation était luvre de Dieu, et qu'à point nommé lui viendraient d'abondants secours, lorsqu'il semblerait qu'elle va perdre ses moyens d'existence. Je ne doute pas que c'est lui qui a inspiré à ses successeurs luvre des juvénats, que déjà il avait admis en principe pendant sa vie en recevant dans le noviciat, j'en sais quelque chose, des jeunes gens qui n'étaient encore que des enfants. Oh, quelle sera magnifique la triple couronne de notre Fondateur, enfants, juvénistes, et Frères, qui, pendant toute l'éternité, se réjouiront d'avoir fait partie de sa Congrégation, et plusieurs dans un âge où ils avaient encore la blanche robe de leur innocence! Voilà bien faiblement le bien que fait dans l'Eglise la Congrégation du Père Champagnat. Or, je demande, ne suppose-t-elle pas dans celui qui l'a établie un homme selon le cur de Dieu, c'est-à-dire un saint, mais un saint toutefois dont les vertus ont été cachées sous le voile de la plus profonde humilité? [234]
§ 6. Mon opinion personnelle sur la durée de la Congrégation
1°. Cette opinion personnelle est que la durée de notre Institut verra la fin des siècles et, par conséquent, qu'il et destiné à combattre l'Antéchrist. Voici mes rasons. La fin du inonde, d'après plusieurs savants docteurs et même plusieurs textes de nos saints livre, ne paraît plus très éloignée.
Et dans ces derniers temps, ne voyons-nous pas déjà poindre l'aurore de ces jours précurseurs de la grande persécution ? il semble aussi que Dieu verse finalement le derniers trésors de ses miséricordes sur le monde, savoir: le Sacré Cur de Jésus, la Vierge Immaculée et le culte de St Joseph, son divin époux. Qu'a-t-il de plus à donner à la terre? Aussi est-ce une croyance générale que Dieu a réservé ces trois grandes faveurs pour la fin des temps. Je crois donc que la Société de Marie qui n'est encore qu'à son début, est l'armée que Dieu a choisie pour lutter contre l'Antéchrist au moyen de ces trois dévotions, attendu que notre Institut rend un culte particulier au Sacré-Cur de Jésus, à l'Immaculée Conception et à Saint Joseph.
2°. Outre cette raison, voici le fait qui m'a confirmé dans cette opinion. Je crois être le seul qui en ait connaissance Un jour, un aumônier de l'Hermitage, tout brûlait du salut des infidèles, grand dévot envers la Ste Vierge, et plus tard devenu évêque, Mgr Pompallier, un jour, dis-je, comme il ne se rendait pas tu réfectoire à l'heure du dîner, le Vénéré Père envoya le Frère Stanislas pour voir s'il ne serait pas indisposé. Celui-ci frappe à la porte de sa chambre, où la clef était en dehors, mais point de réponse; il frappe plus fort, même silence. Alors, sais revenir à la charge, il ouvre et voit le Père, à genoux devant une statue de la [235] Sainte Vierge que dominait un Christ. Il avait, me disait ce Frère, une figure tout enflammée, toute rayonnante, et paraissait abîmé dans une profonde méditation. Le Frère Stanislas le contemplait dans cet état extatique, lorsque tout à coup le pieux aumônier se lève et lui dit d'une voix très accentuée: « Mon cher Frère, prions... prions, c'est la Société de Marie, -Pères et Frères, qui doit combattre contre l'Antéchrist. » Et sans en dire davantage, voyant qu'il s'était trahi, il descendit au réfectoire, en recommandant au Frère Stanislas le secret sur cette affaire. Supposé cette prédiction vraie, quelle gloire ne serait-ce pas pour le Père Champagnat d'avoir été choisi de Dieu pour être le créateur d'une des armées d'élite, dont la Vierge Immaculée doit se servir pour écraser définitivement la tête du serpent infernal, personnifié dans l'homme du péché, l'Antéchrist ! [236]
3
APPENDICE
Comprenant trois chapitres:
1. Mes rapports avec la Vénéré Père.
2. Quelques-unes de ses principales vertus.
3. Notes particulières.
AVANT-PROPOS
J'ai promis, dans le chapitre 11, de faire connaître sous le nom d'appendice, les rapports que j'ai eus avec le P. Champagnat pendant les neuf années que j'ai eu le bonheur d'être sous son obéissance, et surtout pendant mon noviciat, car pendant que je suis resté dans les établissements, je n'ai eu avec le Vénéré Père que des relations comme le sont en général celles de la plupart des Frères placé dans les postes. Je ne prétends pas non plus faire le détail de toutes ses vertus et de tout ce qui peut y avoir rapport, car cela serait trop long. [237]
Je ne parlerai donc que de ce que j'ai vu de mes propres yeux d'édifiant dans sa conduite ou que j'ai entendu raconter par des témoins oculaires. [238]
CHAPITRE I ier
MES RAPPORTS AVEC LE PERE CHAMPAGNAT
Mon entrée à lHermitage
1°. L'Hermitage! A ce nom béni, que de pieux souvenirs se réveillent dans ma mémoire! Que de douces émotions n'éprouvé-je pas en pensant à cette sainte maison où j'ai eu le bonheur, préférablement à tant d'autres, d'entrer en qualité de novice, le troisième dimanche de carême, en mars 1831! C'était un samedi, et j'ai toujours regardé comme une grâce insigne d'y être entré ce jour-là consacré à Marie, notre bonne Mère. Puissé-je y mourir pareillement un samedi!
2°. Il me semble encore entrer, avec un postulant de mon pays et le Frère qui nous amenait, dans la modeste chambre de notre Vénéré Fondateur et ressentir l'impression que fit sur moi sa taille élevée et pleine de majesté, son air bon et grave tout à la fois, sa figure commandant le respect, ses joues amaigries, ses lèvres peu saillantes qui semblaient vouloir sourire, son oeil perçant [239] et scrutateur, sa voix forte et sonore, sa parole nettement articulée, sans laconisme ni prolixité, tous ses membres bien proportionnés. Enfin, présentant dans tout son physique un de ces types de sainteté qu'on remarque dans les portraits d'un St. Vincent de Paul, d'un St. François d'Assise, du Vénéré curé d'Ars, etc.
3°. Après nous avoir fait asseoir bien poliment, mais sans affectation, il nous fit, à moi et à mon compagnon, plusieurs questions, nous demandant quel était le but qui nous amenait en religion, si nous avions bien laissé notre volonté à la porte du couvent, si nous aimions bien la Sainte Vierge, et plusieurs autres dont j'ai perdu le souvenir. Après cela, il nous reçut l'un et l'autre, mais il me trouvait bien jeune, car je n'avais que 12 ans et trois mois. Toutefois, comme nous étions présentés l'un et l'autre de la part de M. Rouchon, curé de Valbenoîte, avec lequel il était en très bon rapport, il passa par rapport à moi sur la question de l'âge et de la taille qui était passablement en défaut pour mon âge. Alors, prenant un gros cahier in-folio, qui se trouvait dans sa bibliothèque, il y inscrivit nos noms, prénoms, etc. ... et nota tous les objets qui composaient notre modique trousseau. Comme M. Rouchon s'était chargé de notre pension, il ne nous en parla pas. Cela fait, après nous avoir dit quelques mots d'encouragement, il nous remit entre les mains du cher F. François qui alors était censé Maître des Novices, car le Vénéré Père seul donnait la permission pour la ste communion et c'était aussi [à] lui seul auquel on faisait sa direction tous les quinze jours, soit en confession, soit hors du st tribunal. [240]
* * *
1°. Avant d'aller plus loin, je prie le lecteur de vouloir bien faire attention, dans les paragraphes qui vont suivre, à tout ce qu'a fait le Vénéré Père pour me corriger de mes défauts et me conserver dans ma vocation. On y verra des traits d'une patience incomparable, laquelle, accompagnée de la paternité la plus tendre, jointe à une constante fermeté, a fini par triompher de mon caractère léger, dissipé et paraissant peu propre à la vie religieuse. J'en abrégerai le détail pour ne pas trop dépasser les bornes que je me suis prescrites dans cet abrégé de vie.
§ I. Commencement de mon noviciat
Note: Ce chapitre paraîtrait devoir être placé à la fin de l'appendice plutôt qu'au commencement; j'en laisse juge le lecteur.
2°. Né avec un tempérament vif, léger et naturellement dissipé, je me laissai aller, dès les premiers jour de mon noviciat, à des enfantillages et à des étourderies qui ne tardèrent pas à m'attirer de la part du Vénéré Père, des avis, des avertissements, des menaces, des corrections, et même des pénitences que je faisais, il est vrai, sans répliquer, mais qui ne me corrigeaient guère, de sorte que, naturellement, le Vénéré Père devait me rendre à ma famille; même il m'en avait menacé; toutefois, voyant que j'étais grave et réfléchi dans tout ce qui avait rapport à la religion, il voulut user de toute sa patience, me gardant encore quelque temps pour s'assurer ou non si j'étais appelé à la vie religieuse, et aussi jusqu'à quel point j'étais attaché à ma vocation. Il était à réfléchir là-dessus, lorsquune [241] circonstance toute providentielle vint lever toutes ses incertitudes à cet égard. Un voiturier de mon pays, étant venu faire quelques commissions à l'Hermitage, me remit en cachette une lettre venant de mes parents et qui demandait une prompte réponse. Ne sachant trop que faire, car je me serais fait un scrupule de la décacheter, je la portai au Père Champagnat, en lui faisant connaître comment elle m'était parvenue. « C'est bien, mon cher ami », me dit-il, et je me retirai. Le lendemain, il me dit que cette lettre était insignifiante et que je n'avais pas à m'en occuper. J'ai su, plus tard, que cette lettre n'était autre qu'un piège que le démon m'avait tendu pour me faire rentrer dans le monde. Ce qui est certain, c'est que cet accomplissement d'un article de règle, que je ne connaissais pas encore, assit définitivement les idées du Vénéré Père sur ma vocation et que, dès lors, il ne pensa plus qu'à prendre tous les moyens possibles pour m'y conserver. Quelle profonde connaissance du cur humain d'avoir trouvé dans cet acte, qui paraissait insignifiant, un signe certain de vocation!
3°. Depuis lors, j'ai eu lieu dans plusieurs circonstances d'éprouver par mes étourderies, la patience du Vénéré Père, mais il ne m'a plus jamais menacé de me renvoyer; même sa bonté pour moi dans les légèretés, a été toute paternelle. En voici un exemple. Un jour que la communauté se rendait, après la prière du soir, de la salle d'exercice à la chapelle, où l'on arrivait à l'aide d'un escalier au moins de 40 marches, je me permis une légèreté d'un genre assez curieux. Comme il faisait un peu obscur, et croyant qu'un Frère, à qui je faisais de temps en temps quelques espiègleries, était derrière moi, je me mis à lui entraver le passage par une certain mouvement de va-et-vient, de sorte qu'il ne pouvait monter qu'à grand peine; aussi [242] poussait-il de profonds soupirs. Arrivé au palier de la chapelle, je tourne la tête pour voir quelle mine il faisait. Oh! déception, n'était-ce pas le Père Champagnat... Je m'attendais donc naturellement à quelque pénitence exemplaire. Eh bien! il n'en fut rien. Lorsque j'allai le voir le samedi pour demander la permission d'usage, il me dit un petit mot piquant et plaisant tout à la fois, me recommanda d'être un peu plus sérieux, et il ne fut plus jamais question de cette sotte étourderie.
4°. Le Vénéré Père, Pour essayer de faire trêve à ma dissipation, me fit passer par divers emplois: à la cuisine, à la forge, à la boulangerie, à la lampisterie, etc., mais c'était partout de nouvelles étourderies, de sorte que j'étais à peine resté quelques jours à un emploi, que de nouvelles légèretés ou quelque maladresse obligeaient le Vénéré Père de m'en sortir. Ainsi, par exemple, étant employé à la lampisterie, il arriva que le Vénéré Père vint voir comme je ni y acquittais de cette fonction; voulant faire l'habile, je laissai tomber à ses pieds un cruchon d'huile, dont le contenu rejaillit jusque sur sa soutane. Je méritais certes une pénitence, car c'était bien faute de précaution de ma part; eh bien! il se contenta de me dire de faire attention à ce que je faisais, et malgré cela, il me laissa dans cet emploi. Néanmoins, force fut de m'en sortir quelques jours après, pour essayer de me mettre à poste fixe, dans l'atelier des tisserands, sous la conduite d'un ancien Frère, bon, doux, et patient, mais grave, sérieux et d'une piété remarquable.
5°. Toutefois avant d'en venir là, il me confia la garde de deux de ces animaux, véritable symbole du caprice; il les avait fait acheter, d'après une consulte du médecin, pour fournir du lait à des Frères atteints de phtisie. N'ayant jamais gardé les [243] bestiaux, j'avais peine à contenir ces deux bêtes cornées. Pour y réussir, je m'avisai un jour, pour les maîtriser, de les attacher ensemble au moyen d'une longue ficelle que je saisis par le milieu, puis je les menai ainsi presque au sommet des rochers, cest-à-dire à près d'une centaine de mètres de hauteur. Arrivé là, irritées sans doute de se voir ainsi enchaînées, elles se débattent, tournant à droite, tournant à gauche, et finissent par m'enlacer, puis tirant chacune de son côté, elles me jettent à terre, tombent elles-mêmes, et voilà que tous trois ainsi en peloton, nous roulons de rochers en rochers jusqu'au bas de la montagne. A cette vue, le Vénéré Père qui était non loin de là, crut que j'allais avoir le corps fracassé; heureusement, il n'en fut rien. Tous les trois, assez sots, nous nous relevons, sans avoir même, je crois, une seule égratignure. Le Vénéré Père avait prié; aussi arrivant en récréation, lorsque je racontai mon histoire, il se mit à sourire, en disant quelques plaisantes paroles, puis prenant un air sérieux, il ajouta: « Il n'en est pas moins vrai, mon cher ami, me dit-il, que je vous ai vu dans un si grand danger que j'ai cru devoir vous donner l'absolution. Remerciez Dieu de ce que vous ne vous êtes fait aucun mal. » Peut-on douter que ce ne soient ses prières qui m'ont sauvé de cet imminent péril ?
§ Il. Ma prise d'habit
1°. Depuis cette histoire, et surtout depuis que j'étais dans l'atelier des tisserands, j'étais devenu un peu plus raisonnable. Alors, je demandai au Vénéré Père à prendre le st. habit, et même je revins plusieurs fois à la charge. Voyant mon insistance, malgré quelques espiègleries qui m'échappaient encore, il se décida à m'accorder cette grande faveur. [244] Quels ne furent pas ma joie et mon bonheur en apprenant cette bonne nouvelle! Elle fut si grande que lorsque le tailleur me revêtit par essai de ma future soutane, je me mis à sauter et à gambader jusqu'à dissiper mes camarades. Sur ce, un aumônier, me voyant ainsi folâtrer, me donna une forte semonce qui me fit trembler d'être ajourné, mais Dieu merci, il n'en fut rien, car le lendemain, fête de l'Assomption 1831, je fus, avec quatre autres, admis à la vêture, qui fut faite par le Vénéré Père lui-même. Sut-il ou ne sut-il pas mes légèretés de la veille? Je n'en sais rien; mais sa patience lui avait fait si souvent dissimuler mes petites fredaines que je présume qu'il aura passé sur celle-là, plutôt que de troubler mon bonheur et ma joie.
2°. Chacun a son défaut où toujours il revient, a dit La Fontaine, et cela n'est que trop vrai quand on ne le combat pas ou qu'on ne le fait que faiblement. Et c'est ce qui m'arriva. Donc, pendant les premiers mois qui suivirent ma prise d'habit, tout alla assez bien; mais, ne me veillant pas assez et oubliant mes bonnes résolutions et toutes les promesses que j'avais faites au Vénéré Père, il arriva que je retombai peu à peu dans mes anciens défauts, et par suite, arrivèrent de nouveau les avertissements, les corrections et les pénitences publiques. A la fin, le Vénéré Père, qui me portait visiblement la plus vive affection, voyant que je ne m'amendais pas et que plusieurs anciens Frères paraissaient mécontents de sa longue patience à mon égard, revint à sa première idée, c'est-à-dire celle de me renvoyer au moins pour quelque temps de la Congrégation. Mais auparavant, il voulut me soumettre à une forte épreuve qui devait décider en définitive ce qu'il devait faire de moi, et qui lui ferait connaître en même temps si réellement j'étais bien attaché à ma vocation, ce dont il commençait à [245] douter. Mais avant de m'y soumettre, il attendit que je fisse quelque chose dun peu marquant pour la mériter. Malheureusement cela ne tarda pas.
3°. Dans l'atelier où je travaillais se trouvait un jeune Frère, moins âgé que moi, qui me pria un jour de lui couper les cheveux. Tout en faisant semblant de lui rendre ce service, je lui fis une tonsure, et même artistement faite pour mon premier essai. Le Vénéré Père s'en étant aperçu, lorsque ce Frère faisait sa coulpe, lui en demanda lauteur; celui-ci, en balbutiant, lui déclina mon nom. Alors le Vénéré Père m'interpelle au milieu de la salle, et après m'avoir fait une correction qui m'atterra, il ajouta, en jetant sur moi un regard foudroyant: « Allez quitter ce saint habit; je verrai quand vous mériterez de le revêtir de nouveau; allez et mettez un terme à vos étourderies, car les choses pourraient aller plus loin. » Et force fut de m'exécuter à l'instant même.
4°. Je tâchai bien de me corriger le plus possible; même je redemandai ma petite soutane à plusieurs reprises; quelques anciens Frères, et surtout le F. Stanislas qui avait beaucoup d'influence auprès du Vénéré Père, en firent autant pour moi, mais ce fut en vain. Il leur répondit à tous, comme à moi, ces paroles désespérantes: « Nous verrons plus tard. » Mais l'épreuve n'était pas finie. Sur ces entrefaites, on annonça, par une beau jour, que M. Cattet, grand vicaire, venait visiter la maison. Après les réceptions d'usage, il se rend à la salle des exercices où la communauté était rassemblée, et là il nous adressa quelques mots d'édification. Puis, voyant qu'il y avait dans la salle plusieurs jeunes Frères, il se prit à les interroger sur le catéchisme. Pendant ce temps-là, le Vénéré Père s'approche de moi et me dit tout bas, mais de manière à [246] être entendu de mes plus près voisins «Mon cher ami, si vous voulez ravoir votre soutane, il vous faut aller mettre à genoux au milieu de la salle, faire votre coulpe au grand vicaire, sans oublier d'accuser la faute qui vous l'a fait ôter; puis, vous le prierez humblement de vous la rendre. » Et sur ce, il se retire sans me dire rien de plus. J'hésite un instant, mais la soutane a la victoire. Je me lève donc avec fermeté et me voilà à deux genoux au milieu de la salle, exécutant dans toute sa teneur le programme tracé par le Vénéré Père, mais non sans verser de grosses larmes. Le grand vicaire, appréciant ma faute à son juste point de vue et n'y voyant qu'un enfantillage sans malice aucune (et j'ai su plus tard que, dans le fond, le Vénéré Père la jugeait ainsi, mais son but était de me corriger et de donner à tous un exemple du respect qu'on doit avoir pour les choses saintes), le grand vicaire, dis-je, me fait approcher de lui, m'embrasse et me dit: « Allez vite chercher votre soutane, je veux vous en voir revêtu avant de sortir d'ici. » Je pars à l'instant, après l'avoir remercié affectueusement, et bientôt me voilà en costume religieux devant l'illustre personnage. Il me dit encore un petit mot d'encouragement, m'embrasse de nouveau, et se retire après quelques paroles d'adieu à la communauté.
5°. Le changement qu'opéra cette terrible correction dans toute ma conduite et cette marque visible d'attachement à ma vocation me gagnèrent pour toujours toute l'affection du Vénéré Père. Non seulement il ne pensa plus à me renvoyer, mais quelques jours après, il eut la bonté de m'envoyer dans un poste, quoique je n'eusse alors que quatorze ans.
6°. Il est certain que si le bon Dieu (ne) m'eût pas fait la grâce de me soumettre à cette humiliation, [247] c'en était fait de ma vocation, car j'ai su ensuite que j'aurais été renvoyé le lendemain. J'ajouterai que jamais depuis le Vénéré Père ne m'a rappelé mes étourderies, ni cette scène dramatique qui m'en corrigea presque totalement.
§ III. Ma première sortie
1°. Il était bien temps de ne plus fatiguer le Vénéré Père, dont j'avais mis la patience à l'épreuve pendant près d'une année et demie. Or, quelques jours après le fait que je viens de raconter, (jugez combien il oubliait les fautes dont on se corrigeait sincèrement et combien son cur était bon) il me fit appeler et me dit: « Mon cher ami , je vais vous envoyer à Ampuis pour y faire la cuisine, et pour aider au F. Directeur dans sa classe; c'est un de mes meilleurs établissements sous tous les rapports; puis, lorsque vous serez bien au courant de votre emploi, je retirerai le Frère que vous allez remplacer. Ainsi, allez préparer votre trousseau et nous partirons ensemble. Mais comme la route est longue (elle était au moins de trente kilomètres) je mènerai le cheval, et de cette manière la fatigue sera bien diminuée. Faites vite, car je suis obligé de revenir ce soir. N'oubliez pas de passer à la cuisine et de bien vous restaurer ». Mes préparatifs sont bien vite faits, et à moins d'une demi-heure j'étais dans la chambre du Vénéré Père, portant dans un sac mon petit trousseau. Admirez sa sollicitude! Il me fait rendre compte de tout ce que je portais pour voir s'il ne me manquait rien, et après avoir tout vérifié, comme des affaires pressantes le retenaient encore pour près d'une heure, il me dit de prendre le devant, et m'indiqua la route que j'avais à tenir. Donc, après avoir fait une visite au St Sacrement et m'être recommandé à la Ste Vierge, à [248] St Joseph, et à mon ange gardien, je partis. Mais j'étais si peu attentif lorsqu'il me traça mon itinéraire que bientôt je mégarai, et si bien que j'avais fait à peine deux km. lorsqu'il me rencontra, et notez qu'il était à cheval. Etonné de me voir si près de l'Hermitage, sans me faire de reproches, il descend de cheval, m'y met à sa place, range les étriers à ma mesure, me donne la bride et m'indique la manière de la gouverner, me recommandant de bien suivre la route et de l'attendre à la Croix-de-Mont-Vieux, que pour lui, il va prendre une coursière pour me rejoindre au plus vite. Et, ce disant, il donne la mesure du pas du cheval, le mène quelques instants par la bride et part. Ne dirait-on pas, en lisant cette scène, que le supérieur disparaît et n'est plus qu'un père à l'égard de son inférieur.
2°. Figurez-vous comme j'étais enfant. Je croyais qu'il y avait réellement une croix portant cette inscription: « Croix-de-Mont-Vieux », comme « croix de mission ». Or, c'était simplement le nom d'un petit hameau qui se trouvait environ à 10 km du lieu de notre séparation. Donc regardant toutes les croix et même tous les poteaux, j'allais toujours, ne pouvant jamais trouver le signe indicateur. Je traversai ainsi toujours à cheval un village qu'on m'a dit ensuite être Pélussin; même j'allais entrer dans un second lorsque je me hasardai à demander quel il était. C'est Chavanay, me fut-il répondu. Alors, sachant que nous avions là des Frères, je me fis conduire à la maison d'école. Là, ma petite taille fut cause d'une grande hilarité parmi les enfants, car sans le savoir, j'entrai dans la grand classe. Le F. Directeur me mena vite à la cuisine, expédia tous ses élèves qu'il avait peine à contenir, fit remiser le cheval que j'avais attaché à un anneau, et vint ensuite m'entretenir en me demandant le [249] sujet de mon voyage. Mais au moment même on sonna à la porte. Et qui vient? Le Vénéré Père. « Comment, vous voilà ! me dit-il en m'abordant, mais sans fâcherie. Est-ce là la Croix-de-Mont-Vieux? En voilà une! ajouta-t-il, en s'adressant au F. Directeur, j'avais pris ce matin des bottes neuves, comptant faire en partie la route à cheval, et voilà que ce jeune Frère, sans le vouloir, m'a fait écorcher tous les pieds. Vraiment, me dit-il, en s'adressant à moi, mais bien paternellement, je ne comprends pas que vous ayez été si distrait au point de passer la Croix-de-Mont-Vieux, sans y faire attention. » Tout chagriné, je lui réponds: « Mon Père, je puis vous assurer que j'ai regardé toutes les croix et même tous les poteaux sans y lire: Croix-de-Mont-Vieux. » Alors, tous les Frères se mirent à rire et le bon Père avec eux. « Enfant, que vous êtes, me dit-il, la Croix-de-Mont-Vieux n'est pas une croix, c'est le nom d'un hameau que vous avez traversé avant d'arriver à Pélussin ». Puis il dit au F. Directeur: « Comme je suis obligé de me rendre ce soir à l'Hermitage, vous conduirez demain ce jeune Frère à Ampuis. » Et vous, mon cher ami, soyez sage et faites bien votre cuisine. » Puis, ayant échangé quelques mots avec les autres Frères, il partit.
§ IV. Mon retour à lHermitage
1". Arrivé à l'établissement d'Ampuis après des incidents assez curieux, mais hors de mon sujet, je me mis à luvre. Or, le F. Directeur, qui n'aimait pas les petites tailles, après deux mois d'essai, résolut de se débarrasser de moi, en soi-disant que je ne faisais pas convenablement la cuisine; mais au [250] lieu d'y aller franchement il usa de ruse. Prétextant qu'il avait besoin d'un chapeau, il m'engagea à lui en aller chercher un à l'Hermitage. Donnant dans le panneau, je partis avec plaisir, non à cheval, mais à pied. Hélas! sans le savoir, j'étais porteur d'une lettre où était contenue ma condamnation. J'y arrivai, Dieu merci, sain et sauf, et ma visite faite au St Sacrement, je me rendis auprès du Vénéré Père, qui me fit un très bon accueil. Alors, je lui remis la lettre, dont j'étais porteur. Je voyais, à mesure qu'il la lisait, sa figure devenir de plus en plus sérieuse. Après en avoir terminé la lecture, il me dit d'un ton un peu sec: « il paraît, mon cher ami, que votre Directeur n'est pas trop content de vous, puisqu'il me demande votre changement.», et m'en donna les raisons. Je m'excusai de mon mieux sur les divers griefs dont j'étais accusé, et fis remarquer au Vénéré Père que la principale raison pour laquelle le F. Directeur demandait mon changement n'était pas énoncée dans sa lettre, savoir la petitesse de ma taille, lui donnant pour preuve que le F. Directeur ne voulait pas que je l'accompagnasse à l'église, de crainte de provoquer quelque risée de la part du public. Le bon Père le comprit, et quand j'eus fini de m'excuser, il me dit avec bonté: « C'est bon, mon cher ami, retournez à votre atelier, en attendant que je vous fasse appeler. » Et j'y retournai au même instant. J'ajouterai que ce changement frauduleux ne me causa aucun chagrin, car j'aimais de tout mon cur la Maison-Mère, et même plus, cette absence de deux mois ne fit que m'y attacher davantage.
2°. Si dans les premiers paragraphes de ce chapitre, on a eu lieu d'admirer la bonté, la patience et la fermeté du Vénéré Père, n'y a-t-il pas lieu d'admirer dans ces deux derniers, sa sollicitude pour les jeunes Frères qui s'étend jusque dans les plus [251] petits détails, et sa justice à leur égard? Car il fut loin d'appuyer le tour que m'avait joué mon F. Directeur, puisque, non seulement il ne me fit aucun reproche, mais après m'avoir laissé quelques jours dans l'atelier des tisserands, il me donna une marque bien sensible de sa confiance en me chargeant de donner des leçons aux Frères étudiants. Après être resté quelque temps dans cet emploi, il m'envoya faire la classe à Marlhes, son pays natal, puis finalement à La Côte-St. André, deux établissements alors des plus importants. Ainsi qu'on l'a vu, j'étais dans ce dernier quand il mourut. Je lui ai écrit plusieurs lettres de ce poste, et dans toutes ses réponses, quelle affection ne me montrait-il pas! Combien étaient puissants ses encouragements! Je voudrais pouvoir citer quelques-unes de ces intéressantes réponses, mais hélas! elles m'ont été enlevées ou je les ai égarées. Une seule a survécu au naufrage. Je me permettrai de la relater ici textuellement comme conclusion de ce chapitre .
3°. J.M.J. Notre D. de l'Hermitage 25 nvbre 1837.
Mon bien cher Frère S.
Je souhaite bien, mon cher ami, que Jésus et Marie bénissent vos bonnes dispositions. Votre ouverture ne peut manquer d'être bénite, vous remporterez la victoire, courage, seulement soyez toujours dans la disposition de faire bien connaître à vos Supérieurs et Directeurs vos dispositions. Nous avons reçu une lettre de nos missionnaires qui sont en route pour l'Océanie; nous vous en donnerons connaissance sous peu de jours. Le P. Bret est mort dans la traversée de Valparaiso, les [252] autres se portent tous bien. Ils sont très contents de leur vocation, ils soupirent ardemment d'arriver à leur destination. Le zèle du salut de ces insulaires les intéresse d'une manière toute particulière. Prions mes chers Frères, prions pour leur salut et celui de ceux qui nous sont confiés; l'âme des Français est aussi le prix du sang d'un Dieu que celle des idolâtres. Dites au Cher F. Louis-Marie (c'était le Directeur) que sa position ne sera pas sans bénédiction. Nous ne vous oublions pas ni les uns ni les autres.
Nous faisons nos préparatifs pour Paris, recommandez fortement cette affaire au bon Dieu afin qu'il n'arrive que ce que le bon Dieu veut et rien de plus, sa sainte volonté et voilà tout; en vain nous penserions autrement, en vain nous nous agiterions, la volonté de Dieu toute seule. Adieu, mon cher Ami, je vous laisse dans les sacrés curs de Jésus et de Marie.
J'ai l'honneur d'être,
Votre tout dévoué Père en Jésus et M.
Champagnat, sup. des ff. M.
Ne voit-on pas dans cette réponse, toute la bonté du Vénéré Père, son grand esprit de foi, son zèle pour le salut des âmes et son talent pour encourager les jeunes Frères afin de les conserver dans leur vocation.
J'aurais bien d'autres faits personnels à raconter; je le ferai dans le chapitre suivant, quand l'occasion s'en présentera, ainsi que cela a eu lieu dans l'abrégé de sa vie. [253]
CHAPITRE II ième
CHOSES EDIFIANTES: VERTUS, TRAITS, REFLEXIONS
§ I.
l'. Le souvenir fréquent de la sainte présence de Dieu a été pendant la vie du Vénéré Père sa pratique de prédilection; elle était pour ainsi dire l'âme de son âme. A voir son air calme, grave et recueilli, on pouvait bien croire que toujours il avait Dieu présent. Je me souviens que lorsqu'il faisait la méditation, il la commençait par ces paroles du psaume 138: « Quo ibo a spiritu tuo? »... Il les prononçait d'un ton de voix si accentué et si solennel qu'elles produisaient dans l'âme une impression inexprimable, et portaient à un tel recueillement qu y on osait à peine respirer. Que souvent elles m'ont servi de préservatif contre l'offense de Dieu et de préparation prochaine à l'oraison! C'était à temps et à contretemps qu'il nous rappelait le souvenir de cette sainte présence, nous disant que cette pratique pouvait avantageusement nous tenir lieu de toutes les autres, pour avancer à grands pas dans la voie de la perfection. Il nous recommandait que [254] si nous venions à oublier Celui en qui nous avons la vie, le mouvement et l'être, de ne pas manquer d'y penser au moins lorsque le tintement de la cloche vient nous rappeler ce grand Dieu qui surveille toutes nos actions.
2°. Toutefois, il ne faut pas croire que son extérieur grave et recueilli, fruit de cette ste présence, et qui, à première vue, inspirait le respect et quelquefois la crainte, l'empêchât, lorsque les circonstances ou les convenances l'exigeaient, d'être gai et même plaisant. Ainsi, pendant les récréations il jouait quelquefois avec nous pour mettre le jeu en train, mais on remarquait que c'était comme l'Apôtre, « dans le Seigneur qu'il se réjouissait » car toujours il conservait son rang de supérieur et sa dignité de ministre de J.-C. Aussi, ne saché-je pas lui avoir ouï dire une seule parole qui aurait pu blesser la charité ou choquer les plus exquises convenances. Jamais, je ne l'ai vu non plus se permettre la moindre familiarité avec qui que ce fût; et, sur ce point, il était d'une telle réserve qu'il se serait fait scrupule non seulement de prendre quelqu'un par la main, de le caresser, etc., mais même de toucher ses vêtements sans raison; bien plus, lorsque quelques Frères se permettaient, en jouant, quelque chose de semblable, il leur rappelait à l'instant ces paroles que je lui ai entendu répéter bien des fois « Jeu de main, jeu de vilain ». En un mot, on remarquait, en tout et partout, dans sa conduite, qu'il agissait sous les regards de Dieu, qu'il semblait voir par les yeux de la foi comme s'il l'eût vu réellement par les yeux du corps. Jugez d'après cela comme il a dû marcher à grands pas dans la voie de la perfection, suivant ces paroles de Dieu à Abraham: Marche en ma présence et tu seras parfait. Et la Ste Vierge à Nazareth avait-elle d'autre pratique ? [255]
§ II. Sa crainte et son horreur pour le péché (il n'avait point d'autre crainte)
1°. On comprend aisément que le souvenir comme habituel de la présence de Dieu qu'avait le Vénéré Père lui inspirât une vive horreur du péché. Aussi ses instructions revenaient fréquemment sur ce mal qu'il appelait le mal des maux. Il nous remplissait tous d'effroi lorsqu'il nous en peignait les caractères et les funestes conséquences. Il se passait alors un je ne sais quoi dans l'âme qui faisait frissonner. A la vue de l'offense de Dieu, il ressentait un si grand sentiment de tristesse que souvent ses yeux se mouillaient de larmes. C'était surtout quand il parlait du péché contre le sixième précepte que le ton énergique de sa voix, se déployant dans toute son intensité, atterrait son auditoire et le remplissait d'une crainte salutaire qui donnait un éloignement des plus prononcés pour ce vice dont il ne pouvait supporter les actes contagieux.
2°. Voici un fait qui s'est passé à Lavalla pendant la construction de l'Hermitage; je le cite parce que j'ai connu l'individu qui a été malheureusement l'acteur de la terrible scène que je vais brièvement raconter. Donc lorsqu'on construisait cette maison, il arriva à Lavalla que le jeune homme en question alors postulant, apprit malheureusement le mal à l'un des pensionnaires qu'on recevait pour fournir quelques ressources à la communauté qui se trouvait alors dans une grande pauvreté. Le Vénéré Père, en ayant eu connaissance, monte aussitôt à Lavalla, et apprend que cette faute, à son grand regret s'est ébruitée parmi les Frères et les pensionnaires. De [256] suite, il fait assembler tout le personnel de la maison dans une même salle, et bientôt il y entre lui-même. Alors, il prend son surplis et son étole, appelle le coupable, jette à ses pieds un grand crucifix, et d'une voix terrible, il l'invite à le fouler aux pieds et lui fait en même temps une correction terrifiante, lui disant entre autres ces paroles: « Monstre que vous êtes, marchez sur l'image de notre Dieu, cette profanation ne sera pas plus horrible que celle que vous avez commise. » Le coupable était si abasourdi et si épouvanté qu'il ne pouvait plus trouver la porte, bien qu'elle fût ouverte devant lui. Le Vénéré Père, après l'avoir poussé au dehors, se fait apporter de l'eau bénite et en asperge toute la maison, répétant tristement ces paroles : Asperges me... Cela fait, il se jette à genoux et fait une ardente prière pour demander pour tous la vertu de pureté. L'impression que produisit cette terrible scène frappa tellement ceux qui en furent témoins qu'ils n'osèrent dire un mot pendant la récréation qui la suivit. Cela ne m'étonne pas, pareil silence est arrivé de mon temps après une conférence sur la grandeur de ce péché, car moi qui étais des plus babillards, je fus tellement effrayé que je n'eus pas le courage de dire un mot pendant la récréation qui la suivit. On trouvera peut-être le châtiment dont nous venons de parler trop sévère et même exagéré. Mais le Vénéré Père, se rappelant les paroles de Jésus-Christ relativement à celui qui scandalise un enfant, a voulu inspirer à ses disciples toute l'horreur qu'il avait et qu'ils doivent tous avoir pour ces sortes de fautes qui sont énormes dans celui qui, par sa vocation, est appelé à veiller de toutes les manières possibles, et surtout par une scrupuleuse surveillance, à la conservation intègre de l'innocence du premier âge. [257]
3°. Ce n'était pas toujours par des procédés si énergiques que le Vénéré Père corrigeait les fautes de ceux qui, sans se rendre directement coupables de ces sortes de péchés, n'évitent pas assez les occasions dangereuses qui peuvent y conduire. Il s'y prenait quelquefois d'une manière détournée; en voici un exemple. Mais avant de le citer, je dirai que le P. Champagnat s'élevait toujours avec force contre les Frères Directeurs qui, contrairement à la règle, avaient des rapports répréhensibles avec les séculiers, les enfants et principalement avec les personnes du sexe. Or un certain F. Directeur, qui se trouvait dans ce dernier cas, ayant été plusieurs fois averti par le Vénéré Père de se surveiller sur ce point capital, continuait malgré cela à manquer à ce point de règle. Le Vénéré Père, voyant qu'il ne s'amendait pas et que sa conduite était connue de plusieurs Directeurs et même d'autres personnes du dehors, voulut à tout prix en finir avec ce violateur d'une des principales observances régulières. Or voici le moyen qu'il employa. Un jour pendant les vacances, se voyant entouré de plusieurs Frères Directeurs (ce qui n'était pas rare), il les invite à s'asseoir sur un banc qui se trouvait là; il est à remarquer que le Frère en question se trouvait du nombre. Le Vénéré Père, qui le guettait, vint comme par hasard s'asseoir à côté de lui. Alors, selon son habitude, il se met à raconter une histoire pour égayer la compagnie. Mais à peine l'a-t-il commencée qu'il se lève brusquement et, prenant son mouchoir, il le porte au nez, comme suffoqué par quelque odeur désagréable, en disant: « Oh! que ça sent... » et va aussitôt s'asseoir ailleurs; puis, rentrant son mouchoir dans sa poche, il continue son histoire. Les Frères Directeurs présents, dont la plupart connaissaient la conduite de ce confrère, comprirent aisément, et encore plus le coupable, la raison du brusque déplacement du Vénéré Père. Heureusement, [258] la leçon fut bonne, car le coupable se corrigea entièrement.
4°. A part la crainte du péché, avons-nous dit, le Vénéré, Père n'en avait pas d'autre. C'est pour cela qu'il ne s'intimidait pas des persécutions des méchants, ni de tout ce qu'on pouvait tramer contre lui ou contre sa Congrégation. Voici un fait qui y vient à l'appui. Quelques mois après mon entrée au noviciat, un jour, lorsque je travaillais tranquillement dans l'atelier des tisserands à faire des bobines, j'aperçois à travers la croisée des gendarmes qui se promenaient, quand, presque aussitôt, on sonne au portail; le chef de mon atelier, le bon F. Jean-Joseph, en même temps portier, va promptement ouvrir. Qui était-ce? Le procureur du roi, accompagné d'une brigade de gendarmes. Sans se faire connaître pour tel, il dit au bon Frère d'ailleurs très simple: « N'avez-vous pas ici un marquis? ». Et le bon Frère de répondre aussitôt: « Monsieur, je ne sais pas trop ce que c'est qu'un marquis, mais le P. Supérieur vous dira s'il y en a un; attendez-là un instant, je vais vous le chercher. » Mais au lieu d'attendre au parloir, il suit le Frère qui bientôt arrive au jardin, où se trouvait alors le Vénéré Père. « Voilà, un Monsieur qui demande un marquis. » Et tout de suite notre Visiteur d'annoncer qu'il est le Procureur du roi. « C'est trop d'honneur pour nous, lui dit le Vénéré Père, et apercevant en même temps les gendarmes, il ajouta avec un ton ferme et assuré: « Je comprends, vous venez faire dans la maison une visite domiciliaire; eh bien! vous la ferez en règle. » Il est bon de remarquer que des bruits couraient dans le public que la maison était pleine d'armes cachées dans des souterrains, que les Frères faisaient l'exercice pendant la nuit, et de plus, qu'elle recelait un marquis. C'est pour cela que le Vénéré Père ajouta encore: « On [259] vous a sans doute dit que nous avions des souterrains dans la maison; c'est donc par là que nous allons commencer. » Et quels étaient ces souterrains? Une espèce de longue voûte régnant le long du bâtiment, faite dans le but de le préserver d'être endommagé par les eaux du Gier, et sous laquelle se trouvaient un lavoir et une fontaine, et dont le restant inoccupé était passablement boueux. C'est donc là que le Vénéré Père conduisit d'abord le Procureur, accompagné de deux gendarmes, en leur disant avec une fine ironie: «Voyez, MM., nos souterrains, regardez-les bien s'il y a là quelque chose qui puisse inquiéter le gouvernement. » Le Procureur comprit alors que tout ce qu'on avait débité sur le compte de la maison était une pure calomnie. Il me semble voir encore notre Procureur et les deux gendarmes, tout penauds, avec leurs souliers tout couverts de boue, et le Vénéré Père, avec un air gai et content, les accompagnant d'un pas ferme, sans faire paraître la moindre inquiétude.
5°. Monsieur le Procureur, assez embarrassé, voulait terminer là sa visite, mais le Vénéré Père insista pour qu'il vît toute la maison. Alors, le Procureur donna ordre aux deux gendarmes de continuer; quant à lui, il se retira dans le parloir. Arrivés au réfectoire les gendarmes frappent avec leur bancal sur le plancher dont le retentissement ne produisit qu'un ton sec ; ils vont donc plus loin et arrivent dans l'atelier des tisserands, qui était de plain pied avec le réfectoire. Comme ils ne frappaient plus, le Vénéré Père qui s'en aperçut leur dit: «MM., nous avons ici une cave secrète, nous allons la mettre à découvert. » Aussitôt, il nous fait signe de pousser une machine à filer la laine qui en dissimulait l'entrée, et bientôt la porte est mise en évidence. Le Vénéré Père lève la trappe et les invite à descendre à la cave, qui n'avait jamais servi. Comme les [260] gendarmes refusaient, il insiste à ce qu'ils voient ce qu'elle renferme. Alors, un des gendarmes commence l'opération, mais à peine est-il au milieu de l'escalier qu'une marche se brise et il tombe sur le sol. Heureusement sa chute n'eut pas de suites sérieuses, car cette cave était peu profonde; il en fut seulement quitte pour nettoyer son uniforme que des plaques de boue avaient maculé en plus d'un endroit. Découragés, nos deux gendarmes voulaient absolument se retirer, lorsque le P. Champagnat les obligea à monter au premier étage; ils le suivirent, mais avec une certaine indifférence. Arrivés devant la porte du P. Pompallier, l'un des aumôniers de la maison et alors absent, le Vénéré Père voit qu'elle est fermée; de suite, il en fait demander la clef, mais comme on ne la trouvait pas, les gendarmes dirent au Vénéré Père que c'était suffisant. « Non, non, MM., leur dit-il, il faut que nous y entrions, car on pourrait dire que c'est là que se trouvent les armes et le marquis. » Sur ce, il se fait apporter une hache et ouvre la chambre en faisant d'un seul coup sauter la serrure. Les gendarmes entrent, et que voient-ils? Une ou deux chaises, un pauvre lit et une petite table. On comprend, du train qu'y allait le Vénéré Père, que la visite fut bientôt terminée. Lorsqu'elle fut achevée, il invita tous ces MM. à se rafraîchir, ce qu'ils acceptèrent volontiers tout en s'excusant de la pénible mission dont on les avait chargés. Le Procureur dit ensuite au Vénéré Père de ne rien craindre, lui promettant que cette visite serait utile à la maison. Il l'engagea même à continuer un bâtiment, que la manque de ressources avait obligé de laisser inachevé; sur quoi le Vénéré Père répondit qu'on n'y était guère encouragé en voyant abattre les croix. Puis le Procureur avec les gendarmes s'éloignèrent, et le Procureur lui répéta encore que sa visite, loin d'être nuisible à la maison, lui serait utile. Effectivement, quelques jours après, [261] le Procureur fit mettre un article dans le journal, que nous lut pendant la récréation l'un des aumôniers. Il renfermait outre le résultat de la visite, un magnifique éloge de la maison, ainsi que de la simplicité, de la pauvreté et de la modestie de ceux qui l'habitaient, et surtout, si je me le rappelle bien, l'éloge de celui qui y était à la tête. Oh! que cest vrai que notre P. Fondateur ne craignait que le péché, car on le voyait conduire les gendarmes par ci, par là, avec toute l'autorité d'un général qui commande ses soldats.
§ III. Son humilité
Dire combien le Vénéré Père était humble est chose difficile. Dieu seul la connaît. En effet, si on lit avec attention ce que nous en rapportons dans cet abrégé de sa vie, on y verra une pratique constante de cette vertu. Oh! quels bas sentiments il avait de lui-même, et combien il se croyait impropre à fonder sa Congrégation, croyant intimement qu'après sa mort elle prospérerait beaucoup plus que pendant sa vie, bien profondément convaincu qu'il n'était propre qu'à en entraver la marche. Il tenait tant à la pratique de cette vertu qu'il a voulu qu'elle fût essentiellement le cachet de son Institut. Du reste, il suffit de lire le chapitre des Règles communes qui traite de l'humilité pour apprendre de quelle manière il entend que tous les Petits Frères de Marie pratiquent cette vertu, et c'est bien véritablement la manière dont il la pratiquait lui-même. Pour ne pas raconter les mille traits qui font connaître le degré de perfection de son humilité, on me permettra de citer un fait, dont j'ai été témoin moi-même. Un jour, allant en voiture avec lui et quelques autres confrères à La Côte-St. André, il s'y rencontra en même temps un ecclésiastique qui [262] avait pris place à côté du Vénéré Père. Cet ecclésiastique, édifié de la gravité et du recueillement des Frères, et ne connaissant pas le Vénéré Père, lui demanda à demi-voix quels étaient ces Frères qu'il voyait pour la premières fois. « C'est, lui répondit le Vénéré Père, des Frères qui s'occupent de l'instruction de la jeunesse. » Et l'ecclésiastique, naturellement, de s'enquérir de leur fondateur. « On ne sait trop, répondit le Vénéré Père. C'est une société qui s'est formée peu à peu par les soins d'un vicaire qui a d'abord réuni quelques jeunes gens auxquels d'autres se sont adjoints. » L'ecclésiastique, voyant tous nos regards dirigés vers le Vénéré Père, et comprenant le vague de la réponse du P. Champagnat, dit alors: « Allons, ne blessons pas la modestie. » Puis, voyant l'embarras dans lequel sa question avait mis le Vénéré Père, il changea de conversation. Il est notoire, d'après la tradition et d'après ce que j'ai pu juger moi-même, que notre Vénéré Fondateur avait une aversion marquée pour la louange et les compliments, et toute espèce de flatteries. Même je ne doute pas qu'il n'ait fait naître, plusieurs fois, l'occasion de pratiquer quelques actes d'humilité, de manière à arracher en eux jusqu'aux moindres fibres de l'amour-propre. Que n'a-t-il pas fait pour extirper ce vice, lorsqu'il le voyait dominer les emplois les plus humbles des sujets marquants ou élevés à des charges importantes, lorsqu'il découvrait en eux quelques principes d'ambition ou de vaine gloire. Les plus jeunes n'échappaient pas à de fortes corrections lorsqu'ils avaient de ces petits airs qui décelaient des germes prématurés de domination et d'orgueil. Je me rappelle qu'une fois, dans la salle des exercices, se trouvait par hasard un fauteuil. Un jeune Frère vint s'y asseoir et s'y prélassait avec les allures d'un homme qui fait l'important. Le Vénéré Père, entrant en ce moment, le surprend dans [263] cette posture; il lui fait alors une correction en conséquence, et qui plus est, il le chasse ignominieusement de ce fauteuil. Cela me fit une impression, qu'aujourd'hui encore j'éprouve une certaine répugnance à accepter cette espèce de siège dont le refus serait quelquefois une impolitesse. Il craignait tellement que les Frères ne se laissassent prendre aux louanges et aux flatteries qu'il changeait souvent de poste ceux qui étaient les plus applaudis, lorsqu'il présumait qu'ils se complaisaient dans les louanges qu'on leur donnait, louanges qu'il flétrissait en leur donnant le nom de babioles. Il a même défendu aux Frères de ne pas souffrir que leurs enfants leur fissent des compliments et des présents, le jour de leur fête. Enfin, j'ai dit quelque part, en parlant de M. Gardette, que l'on disait de lui, tant il était régulier, qu'il était la régularité « incarnée ». On pourrait, je crois, dire aussi, en une certaine manière que le P. Champagnat était l'humilité incarnée, tant les actes d'humilité lui étaient naturels.
§ IV. Prière - Oraison
1°. S'il ne peut être autrement que celui qui marche habituellement en la présence de Dieu ne soit humble, on peut dire aussi sans se tromper qu'il est un homme d'oraison et de prière. C'est effectivement ce qu'était le Vénéré Fondateur. Ainsi, malgré ses nombreuses occupations, il se trouvait toujours avec nous dans la salle d'oraison; disons, entre parenthèses, que dans cette salle, il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni prie-Dieu, ni même du feu pendant l'hiver. Sa foi, sa piété, sa ferveur, son maintien, et quelquefois sa parole animée excitaient à la dévotion les plus tièdes et tenaient en éveil ceux que la tentation du sommeil aurait pu vaincre. [264] Lorsqu'il faisait la prière à haute voix, il prenait un ton si sentimental, et prononçait avec tant de clarté non seulement les mots, mais encore toutes les syllabes, qu'on n'en perdait miette. Il allait ni trop vite, ni trop lentement, faisait les pauses nécessaires pour le sens, sans marquer d'une manière trop affectée la ponctuation, touchant seulement les virgules et s'arrêtant convenablement aux autres signes orthographiques. En un mot, il ne lisait pas la prière, mais il la récitait avec feu, énergie et intelligence; aussi, on sentait que les sentiments de son cur passaient dans ses paroles, et on était excité malgré soi à la piété et à la dévotion. Il tenait tellement à ce que les prières vocales se fissent bien qu'il reprenait et punissait même ceux qui les précipitaient ou qui les bredouillaient. il me semble lui avoir entendu dire qu'on devait prier au moins avec l'attention, le respect et l'expression qui conviennent lorsqu'on complimente un grand personnage. Un jour, autant que je puis m'en rappeler, un ecclésiastique assistant à la prière, je ne sais si c'était celle du soir ou du matin, fut tellement édifié de la piété, de la gravité et du sentiment pénétré avec lesquels il la récitait, que j'ai ouï dire qu'il s'était promis d'en conserver un bon souvenir toute sa vie.
§ V. Mortification
1°. Un religieux adonné à l'oraison, c'est-à-dire qui prie beaucoup et bien, est rarement immortifié; aussi, la vertu de mortification est-elle une de celles dont notre pieux Fondateur a donné de plus fréquents exemples. Sa maxime sur ce point était qu'on ne doit presque pas se soucier de son corps; aussi, d'après ce principe, se refusait-il tout ce qui pouvait flatter la nature, allant, je n'en doute pas, [265] jusqu'à se priver du nécessaire. Il me souvient qu'au réfectoire, il avait généralement fini le premier. Et que faisait-il alors jusqu'à ce que toute la communauté eût terminé? Il interrogeait les jeunes et les anciens sur le sujet de la lecture et l'expliquait au besoin. Je dirai ici que les ouvrages qu'il faisait lire étaient toujours très instructifs, édifiants et pleins d'intérêt. Pendant le carême et surtout pendant les deux dernières semaines, on lisait les Souffrances de Jésus-Christ, par le P. AIleaume, ouvrage qu'il prisait singulièrement. Mais revenons à ses actes de mortification. Jamais il ne prenait rien entre les repas, à moins d'une absolue nécessité. Du reste, on a vu dans sa vie quelle était sa frugalité pendant ses voyages. Il défendait aux Frères qui se permettaient de prendre, hors du réfectoire, des fruits ou quelques friandises, de s'approcher de la ste table, sans lui en avoir fait auparavant l'aveu ou au F. Directeur; il détestait ces sortes d'immortification, parce qu'ordinairement elles décèlent, surtout dans un religieux, des tendances au vice capital de la gourmandise, vice, disait-il, diamétralement opposé à la perfection religieuse. Je connais un Frère qui, ayant entendu le Vénéré Père parler si sévèrement sur cette manière, n'oserait pas encore aujourd'hui détacher un fruit d'un arbre ou d'une plante pour le déguster sans permission, sauf le cas d'une pressante nécessité.
2°. Non seulement les repas du Vénéré Père étaient de courte durée, mais il ne voulait pas non plus que les mets qui lui étaient servis fussent trop succulents, et les condiments en trop grande quantité. J'ai vu une fois le bon F. Stanislas aller, malgré l'estime qu'en avait le Vénéré Père, faire une station à genoux au milieu du réfectoire, parce qu'il était resté un peu de beurre au fond d'un plat qu'il lui avait servi. [266]
Le vin pur, le café et les liqueurs lui étaient, je crois, à peu près inconnus, du moins je ne sache pas lui en avoir vu prendre et quoique dans les grandes solennités il tolérait que l'on servît un peu de vin pur à dîner, il voulait que l'on y mît quelque peu d'eau, ne fût-ce qu'une cuillerée. Pendant les grandes chaleurs, il permettait, surtout quand le travail était un peu pénible, de boire un peu d'eau coupé par un filet de vinaigre, mais lui s'en mortifiait et jamais je ne lui en ai vu prendre.
En fait d'aliments, d'après plusieurs Frères cuisiniers, on n'a jamais pu deviner ce qu'il aimait ou ce qu'il n'aimait pas, sinon qu'il semblait préférer les mets les plus communs aux autres. Ainsi, d'après la tradition, il avait souvent loué un F. Directeur de la bonté de ses fromages blancs, car son établissement était si pauvre que pendant quelques jours que le Vénéré Père fut obligé d'y séjourner, on ne servit presque pas d'autres mets.
Mais la mortification qui a peut-être coûté le plus à été l'exactitude à se lever au premier coup de cloche. Il a avoué à un Frère, avec qui il voyageait et qui me l'a rapporté lui-même que ce lui avait toujours été un grand sacrifice de couper court avec le sommeil et que même il n'avait pu encore s'y accoutumer. Or, il est notoire, d'après les. dires, qu'il a fait ce sacrifice tous les jours de sa vie jusqu'à ce que la maladie l'a forcé de s'aliter. N'est-ce pas là un acte héroïque de tempérance, sinon en lui-même, mais par sa longue durée et la promptitude avec laquelle il le faisait, puisque le second coup de cloche ne le trouvait jamais dans la même position que le premier, ainsi qu'on le dit de St Vincent de Paul.
3°. Quoique le Vénéré Père ait fait usage du cilice et de la discipline, objets que j'ai eu le bonheur de voir et de toucher après sa mort, on peut dire [267] cependant que la mortification dans laquelle il a le plus excellé et qu'il nous recommandait comme étant la plus agréable à Dieu, a été la mortification des sens, des passions et celles qui sont inhérentes à l'emploi que nous a dévolu la Providence. Aussi, mettait-il au-dessus de toutes les mortifications et de toutes les pénitences corporelles l'accomplissement exact de la règle, nous disant qu'elle pourrait tenir lieu de toutes les autres pénitences et de plus qu'elle était la plus méritoire. Il insistait surtout sur l'article du silence et sur la ponctualité à se rendre aux exercices de piété; il punissait sans ménagement ceux qui avaient l'habitude de parler à tort et à travers, ou de traîner pour se rendre là où les appelait l'obéissance. Quant à lui, il en donnait le premier l'exemple.
4°. Jugeant que l'enseignement est assez pénible par lui-même, surtout quand on s'en acquitte avec le zèle et dévouement que prescrivent nos saintes règles, il n'a guère donné aux Frères, comme mortifications corporelles, que le jeûne du samedi, jeûne duquel il ne dispensait jamais. Les meilleures mortifications étant celles qui sont cachées sous le voile de l'humilité, c'est-à-dire, celles que Dieu seul connaît, il est à croire qu'il en pratiquait un grand nombre de cette nature, attendu que c'étaient celles que pratiquait la Ste Vierge dans la maison de Nazareth et, partant, celles aussi qu'un Petit Frère de Marie doit préférer à toutes les autres.
§ VI. Sa générosité
1°. Autant le P. Champagnat était dur pour lui-même, autant il était large, libéral, généreux envers les autres et surtout à l'égard de ses Frères. Il voulait qu'ils eussent largement ce dont ils [268] pouvaient avoir besoin, soit pour le vestitum, soit pour le nutritum, comme aussi d'argent, plutôt de plus que de moins, quand l'obéissance les obligeait à voyager ou le leur permettait. Je me rappelle qu'un Frère, et je le tiens de lui-même, partant pour un voyage qui n'était pas très éloigné, le Vénéré Père voulut lui donner quelque argent pour faire sa route; celui-ci refusa honnêtement, donnant pour raison qu'il n'en avait pas besoin. « Prenez toujours, lui dit-il, car vous ne savez pas ce qui peut vous arriver pendant votre course. »; et disant cela, il prit dans son tiroir, je crois une pièce d'un franc qu'il lui remit, bien qu'il ne lui restât que deux francs pour son fond de caisse. Mais c'était surtout pour les malades, les infirmes et les vieillards qu'il était plein de soins et d'attentions. Je me rappelle qu'à l'Hermitage, quoique le vin y fût rare à cause de la pauvreté de la maison, il faisait mettre à deux Frères déjà passablement âgés un peu de vin pur dans leur tiroir; de même, le Frère boulanger, à raison de son métier fatigant, avait, lorsqu'il l'exerçait, un litre de vin par jour. En général, quand un travail trop pénible se présentait, quand on partait en voyage, quand on arrivait fatigué, etc., il avait soin de faire donner à chacun libéralement ce dont il avait besoin.
20. Voici un autre trait qui dit assez qu'il entendait que les Frères dans les établissements eussent un ordinaire convenable, ainsi qu'à la Maison-Mère. Le cher F. Louis-Marie, après sa prise d'habit, ayant été envoyé à La Côte St André, s'aperçut que les Frères avaient un ordinaire insuffisant, vu le travail forcé qu'ils étaient obligés de faire pour développer le pensionnat, que M. Douillet avait remis entre les mains du Vénéré Père. Effectivement, le F. Directeur avait la réputation d'être un peu parcimonieux; l'ordinaire était maigre et surtout la [269] viande rare. Le F. Louis-Marie se crut en conscience obligé, sans toutefois se plaindre personnellement, d'en référer au P. Champagnat, qui se transporte sur les lieux et commande au F. Directeur, en présence du F. Louis-Marie, de prendre deux kilos de viande par tête, chaque semaine. Disons, en passant que ce fut alors qu'il régla cette quantité, non seulement pour La Côte-St. André, mais pour tous les établissements, sauf à y ajouter plus tard, suivant les circonstances. Le F. Directeur, prenant, sans doute, pour un simple conseil ce commandement du Vénéré Père, n'en continua pas moins le même ordinaire, sauf quelques bagatelles, qu'il y ajouta quand arrivait une fête. Le Vénéré Père, ayant appris aux vacances, qu'il n'avait pas tenu compte de ses ordres, le révoqua net, et mit à sa place le C. F. Louis-Marie.
Quelques-uns, en petit nombre il est vrai, ont donc eu bien tort de croire que le Vénéré Père était, comme on le dit vulgairement, un peu serré; c'est à tort, seulement il était sage et prudent économe, et rien ne lui coûtait tant de la peine que de voir gâter quelque chose mal à propos. Mais, au fond, il était très convenable en fait que d'achats, de dépenses, et de besoins particuliers. Disons que son cur débordait de charité non seulement pour ses Frères, mais pour tout le monde. Ainsi, il me souvient que dans les établissements, où il y avait des enfants pauvres, il leur faisait distribuer, après les vacances, des vêtements qu'au besoin on lavait, on raccommodait, afin qu'ils pussent être portés sans répugnance. Même, par charité, il entretenait, aux frais de la maison, quatre ou cinq vieillards infirmes qu'il traitait avec une bonté toute paternelle, voulant que les Frères agissent de même à leur [270] égard. Je me rappelle que j'ai été réprimandé et même puni pour m'être permis, bien que sans malice, des espiègleries à leur endroit. Et c'est jusqu'à leur mort que la maison en a pris soin. Même, parmi eux, se trouvait un aliéné qu'elle a gardé pendant plus de quarante ans, malgré ses infirmités qui étaient des plus dégoûtantes.
§ VII. Sa Foi
1°. Je ne veux pas précisément parler ici de la foi du Vénéré Père, considérée comme foi pratique, j'en dirai un mot plus tard, mais simplement comme vertu théologale. Jamais, d'après la tradition, on n'a trouvé la moindre erreur, soit dans ses discours, soit dans ses écrits. La Ste Eglise, qu'il aimait de toute l'affection de son cur, et pour laquelle il avait la plus entière soumission, fixait, ses croyances, non seulement sur les vérités dogmatiques déjà définies comme articles de foi, mais encore sur celles qui ne l'étaient pas à cette époque, comme l'Infaillibilité du Pape, l'Immaculée Conception, etc. Quant aux opinions où l'Eglise n'a pas fait connaître en aucune manière son sentiment, il s'en tenait aux théologiens les plus accrédités par leur science et leur sainteté, tels que St Thomas d'Aquin, St Liguori, et St. François de Sales qu'il citait souvent dans ses conférences.
2°. Mais que dire de son respect, de son attachement et de sa soumission au Souverain Pontife! Recevait-il quelque encyclique, par respect, il nous faisait tenir debout quand il la lisait, quelque longue qu'elle fût. Non seulement il croyait à l'Infaillibilité du Pape, mais il désirait que tous les membres de la Congrégation l'enseignassent aux enfants. Il avait une espèce d'aversion naturelle pour le [271] gallicanisme, qui, en ce temps-là, avait passablement de partisans dans le diocèse de Lyon. Il tenait essentiellement aux prières liturgiques approuvées par l'Eglise, et ne voulait pas qu'on y fît le moindre changement. En voici un trait.
3°. Le Vénéré Père voulait changer le C. F. Louis-Marie de l'établissement de La Côte-St André, où il réussissait à merveille, pour lui aider dans le gouvernement de l'Institut. Mais craignant que ce nouvel emploi ne le décourageât, il lui proposa aux vacances d'introduire dans le petit office de la Ste Vierge, en usage dans la Congrégation, quelques fêtes et quelques mémoires pour suppléer au bréviaire, qu'il avait eu d'abord l'intention de donner aux Frères. A ce sujet, il dit au C. F. Louis-Marie que nul n'était plus à même que lui de faire cette rédaction, vu qu'il connaissait parfaitement le latin et aussi les rites de la Ste Eglise. L'obéissant Frère, se laissant prendre au piège, accepte avec plaisir cette proposition. Le voilà donc à luvre, et par cela même remplacé à La Côté-St. André. Nous travaillions à cet ouvrage avec beaucoup d'ardeur (car je lui avais été adjoint comme copiste), et même il était presque achevé, lorsqu'un jour le Vénéré Père arrive dans notre laboratoire, et rien de plus empressé que de se faire montrer le futur office. Après l'avoir examiné avec attention, il réfléchit quelques instants, puis, prenant un ton sérieux, il dit au C. F. Louis-Marie: « Quoi! mon cher ami, y pensons-nous? Quoi! nous sortons à peine de la coquille, et nous voulons nous mêler de faire à notre manière un office rédigé et approuvé par le St Concile de Trente pour toute la catholicité. Allons, allons, laissons cela de côté, et n'y pensons plus. » Et l'office en resta là. Mais le but du Vénéré Père était atteint, car un autre Frère avait été définitivement nommé Directeur à La Côte-St. André, [272] et de plus, il donnait à l'érudit Frère une leçon de respect que l'on doit avoir pour les prières liturgiques de l'Eglise romaine, attendu qu'en ce temps- là, ce petit office, dans le bréviaire lyonnais, n'était pas entièrement conforme à celui du St Concile de Trente, le seul admis dans la Congrégation. C'était aussi par le même principe qu'il observait si scrupuleusement les rubriques, les plus petites lui étant comme chose sacrée. C'est pour cela encore qu'il tenait tant à ce que les Frères, officiant à l'Eglise, exécutassent ponctuellement toutes les cérémonies. Aussi, pour y arriver pratiquement, il avait établi, le dimanche, une classe exprès pour apprendre à les faire dignement et intégralement. Maintenant, quant à la croyance à l'Immaculée Conception de la Ste Vierge, elle a toujours été pour lui à l'état de dogme, et il le faisait connaître de la manière la plus explicite. En effet, la fête du 8 décembre était célébrée à l'Hermitage avec la plus grande pompe possible. L'invocation « 0 Marie conçue sans péché... » était une de ses plus fréquentes oraisons jaculatoires; il nous exhortait à la réciter souvent, surtout dans les tentations contre la pureté, nous recommandant de bien instruire les enfants de ce grand privilège de Marie, et de les engager à invoquer fréquemment la Ste Vierge sous le titre d'Immaculée, par l'invocation ci-dessus, ou en récitant la prière: « Par votre Ste Virginité et votre Immaculée Conception, etc. » [273]
§ VIII. Son obéissance aux supérieurs. Son respect et sa déférence pour le haut clergé
Si la soumission, le respect et l'attachement du Vénéré Père pour le Souverain Pontife étaient si accentués, ils ne l'étaient pas moins pour ses autres supérieurs que sa foi vive lui faisait envisager comme les représentants de Jésus-Christ et les dépositaires de son autorité. Comme j'en ai cité précédemment plusieurs exemples, je dirai seulement ici que lorsque le R. P. Colin, qu'il regardait comme le Supérieur Général des PP. et des FF. Maristes (quoique le Vénéré Père fût de fait et de droit Supérieur des Frères) venait lui rendre visite à l'Hermitage, le Vénéré Père le recevait avec la plus honorable distinction. Tous devaient, ce jour-là, se mettre en état de propreté pour le recevoir, comme les jours de dimanche et de fête; il revêtait la plus belle et la plus riche chasuble pour la célébration de la ste messe; on jouait même - de l'orgue. Enfin, c'était un jour de joie pour toute la communauté.
Le P. Champagnat était splendide, rayonnant de joie et de contentement; tous les Frères comprenaient que le Vénéré Père recevait son visiteur, non comme un simple confrère ou un intime ami, mais bien comme le représentant de Jésus-Christ, dont il tenait la place, non seulement par rapport à lui, mais par rapport à toute la communauté. Aussi avons-nous vu précédemment que le Vénéré Père ne faisait rien d'important sans le consulter et prendre ses avis.
Ce serait ici le lieu de parler de son respect et de sa déférence pour les évêques, en général, et particulièrement pour ceux avec lesquels il a eu à traiter, mais comme cela serait trop long et que j'en ai déjà parlé ailleurs je me contenterai de rapporter un fait à ce sujet, dont j'ai été témoin oculaire. Je dirai, avant tout, que le P. Champagnat [274] n'aimait pas les concurrences dans la même localité entre les congrégations vouées à l'enseignement; il a même refusé des postes importants, par cela seul que les Frères du Vénérable de la Salle les avaient jadis occupés. Plus encore, il retirait ses Frères s'ils venaient s'y implanter. C'est justement ce qui arriva pour l'établissement de Vienne, que le Vénéré Père avait fondé dans cette ville sur la demande de M. Michon, curé de la paroisse de St. André-le-Bas. Les écoles prospéraient depuis quatre ans malgré que, faute de fonds, elles fussent en partie payantes. Or, le curé de la paroisse de St. Maurice ou de la cathédrale (parce qu'autrefois cette paroisse était la résidence de l'archevêque), offensé, sans doute, de ce qu'il n'avait pas pris l'initiative pour faire venir des Frères, attendait une occasion favorable pour réparer cette espèce de faute. M. Michon, ayant été changé, M. le curé de St Maurice, par des procédés déloyaux que je crois obligé de taire, fit venir des Frères des Ecoles Chrétiennes. Ils arrivèrent au nombre de quatre. Avant de commencer à se mettre à luvre, ils firent annoncer que non seulement leurs classes seraient toutes gratuites, mais encore qu'ils recevraient tous les enfants qui se présenteraient. On comprend facilement que, dès lors, plusieurs de nos élèves payants et même gratuits nous abandonnèrent, ce qui cependant n'empêcha pas que nous ne continuassions de remplir nos fonctions, et même avec plus d'ardeur. Mais le Vénéré Père, qui haïssait cette concurrence de congrégation à congrégation, écrivit au F. Directeur qu'il eût à fermer son établissement. Celui-ci, ayant fait observer que le nouveau curé de St. André-le-Bas avait annoncé en pleine chaire que les FF. Maristes continueraient à faire la classe à tous les enfants que les parents répugneraient, à cause de la gratuité, à mettre chez les FF. des Ecoles Chrétiennes, le Vénéré Père, qui ne voulait pas peiner le nouveau curé, [275] ni lui donner un démenti, avant de prendre un parti définitif, résolut, de consulter l'ordinaire du diocèse et de s'en tenir à ce qu'il déciderait. Il écrivit donc à ce sujet à Mgr de Brouillard, alors évêque de Grenoble; celui-ci s'étant prononcé pour le retrait des Petits Frères de Marie, le Vénéré Père les retint aux vacances de 1836 et laissa le champ libre aux FF. des Ecoles Chrétiennes. Cependant, disons en passant, que le P. Champagnat aurait bien pu très légitimement conserver ce poste, qui prenait tous les jours d'heureux accroissements, et qui était de plus un pied-à-terre pour tous les établissements de l'Isère. Ainsi, l'humilité du P. Champagnat et sa déférence à Mgr l'évêque de Grenoble, qu'il aurait pu se dispenser de consulter, furent la seule cause de la perte de ce poste important qui, lorsque nous nous retirâmes, nous permettait encore de donner l'enseignement à plus de 80 enfants payants. Quant à moi, j'ai fort regretté cet établissement, et surtout mes ravissants élèves.
§ IX. Sa dévotion au St Sacrement
1°. Si le Vénéré Père avait un si grand respect pour les représentants de Jésus-Christ, que ne devait-il pas être pour Jésus-Christ lui-même! Ce respect se manifestait surtout quand il offrait le st sacrifice de la messe. On eût dit alors qu'il voyait visiblement Notre-Seigneur et qu'il lui parlait, tant son maintien grave, recueilli, sa figure expressive et quelquefois un peu souriante semblaient le faire comprendre. J'ai eu plusieurs fois le bonheur de le servir à l'autel et quoique, de ma nature, je fusse [276] un peu étourdi et léger, j'étais saisi d'un profond respect en voyant sa piété, son attention à observer les moindres rubriques et le ton pénétré avec lequel il prononçait les paroles de la liturgie sacrée. Il accentuait avec un tel sentiment d'humilité ces paroles: « Domine, non sum dignus, etc. » que ceux qui les lui entendaient prononcer pour la première fois en étaient comme confondus et anéantis.
2°. Quelle impression religieuse n'éprouvait-on pas, lorsque dans les processions du st sacrement, où il déployait toute la pompe que comportait la pauvreté de la maison de l'Hermitage, lorsque, dis-je, on le voyait, porter l'ostensoir avec un recueillement si profond qu'on aurait pu le comparer à celui de la Ste Vierge, allant visiter sa cousine Ste Elisabeth: ostensoir vivant, qui portait dans son chaste sein le même Dieu contenu dans le pain eucharistique. Il nous invitait souvent à faire de fréquentes visites au st sacrement; il avait même établi qu'on en ferait trois en communauté, une le matin, en se levant, une autre à midi, et une troisième, le soir avant d'aller prendre son repos. Quant à lui, il les réitérait plus souvent encore; c'était aux pieds des sts autels, ainsi que l'apprend la tradition, qu'il allait chercher la solution de ses difficultés, les lumières nécessaires pour bien diriger la Congrégation et y attirer les bénédictions du ciel, et nul doute que l'on ne doive regarder son amour extraordinaire pour Notre-Seigneur comme le fruit de ses fréquentes visites au st sacrement.
§ X. Son respect pour le lieu saint et les choses saintes
Le Vénéré Père était d'une sévérité peu ordinaire pour les fautes commises dans le st. lieu et il [277] ne les pardonnait presque jamais. Je me rappelle qu'un jour, pendant l'exercice du mois de Marie, qui se faisait comme aujourd'hui à la chapelle, un jeune Frère, très léger et laissant passablement à désirer sous le rapport de la piété, se permit de dissiper ses voisins en faisant quelques enfantillages inconvenants, pour ne pas dire irrévérencieux pour le lieu saint. Le Vénéré Père se rappelant sans doute ces paroles du texte sacré: « Le zèle de votre maison m'a dévoré », et imitant N. Seigneur qui châtia d'une peine afflictive les profanateurs du temple de Jérusalem, s'avança vers cet étourdi et lui fit une correction en pleine figure, qui atterra toute la communauté; cela fait, il continua la lecture sans presque faire paraître d'émotion, et comme vous le pensez, le coupable se garda bien de retomber jamais dans une pareille faute. Il tenait aussi à ce qu'on eût le plus grand respect pour tous les objets qui servaient au culte divin; il veillait à ce qu'ils fussent tenus dans la plus grande propreté; même cracher sur le plancher de la chapelle était pour lui chose tellement déplacée qu'il ne pouvait la supporter, comme aussi de se moucher et de cracher même dans son mouchoir pendant le canon de la messe. Voici un fait qui est arrivé pendant mon noviciat, relativement aux profanations des objets servant directement aux sts mystères.
Un jour, un jeune Frère, qui aidait à la sacristie, se permit par enfantillage, et peut-être par gourmandise, de boire dans le calice une quantité de vin assez considérable. Ayant été pris en flagrant délit, le Vénéré Père le fit fermer, seul dans un appartement, pendant trois jours, et ensuite le renvoya. Cette faute qui ne pouvait être que légère, eu égard à son léger caractère, fit tellement mal au cur du Vénéré Père qu'il en perdit presque l'appétit. Que l'on juge de l'horreur qu'il avait pour les communions [278] indignes! Aussi, quand il parlait sur cette matière, il était terrible, et il imprimait dans une âme un tel sentiment de crainte, que commettre un sacrilège n'était plus guère possible. De là, son principe de ne jamais approcher de la ste table si l'on a des doutes, sans se confesser ou sans former sa conscience par un « oui » ou un « non » nettement tranché, afin de ne pas s'exposer à faire une mauvaise communion. Il avait aussi un grand respect pour tout ce qui rappelle quelque chose de saint; ainsi il ramassait non seulement des parties du costume religieux, des images, des feuillets, des livres de piété, et autres objets de piété, exposés à être foulés aux pieds, mais encore il ôtait les saints noms de Jésus et de Marie, lorsqu'il prévoyait qu'ils pourraient être employés à des usages profanes.
§ XI. Sa confiance en Dieu
Je ne m'arrêterai pas sur cette vertu, car ainsi qu'on a dû le remarquer, sa vie nous en donne des preuves continuelles. Il savait, par une constante expérience, que la Providence n'abandonne jamais ceux qui mettent en elle toute leur confiance. Que de fois je lui ai entendu dire ces paroles: « C'est la Providence qui a tout fait chez nous »! Nous avons vu, dans sa vie, qu'il répondait à ceux qui le critiquaient parce qu'il construisait toujours et remplissait sa maison de monde sans avoir des fonds suffisants: « Jamais rien ne m'a manqué pour mon oeuvre, lorsque j'en ai eu absolument besoin; la Providence est mon coffre-fort; c'est là où je prends mes permis pour avoir de l'argent. » Et il est notoire que cette aimable Providence venait toujours à son secours à point nommé, et qu'elle faisait à son égard des choses merveilleuses. Or, voici ce [279] que me disait un jour le F. Jérôme, alors boulanger à l'Hermitage: « Vraiment, je ne puis comprendre comment il se fait que ma farine, depuis si longtemps que je puise dans le tas, ne diminue presque pas, car, tout calcul fait, celle que l'on achète est bien insuffisante pour fournir du pain à toute la maison; et la chose est tellement visible pour moi que je suis convaincu qu'il y a là certainement quelque chose de miraculeux. » Mais le Vénéré Père priait, et quand il n'avait pas d'argent pour acheter de la farine, ou l'argent arrivait, ou, plus merveilleux encore, la farine augmentait.
§ XII. Sa dévotion à la Sainte Vierge
1°. La dévotion du P. Champagnat envers la Ste Vierge était comme innée en lui, et il l'avait pour ainsi dire sucée avec le lait. Sa vertueuse mère et sa pieuse tante, ainsi que nous l'apprend la tradition, s'étaient évertuées à la lui inspirer. Dès que sa langue put balbutier quelques mots, elles lui apprirent à prononcer les saints noms de Jésus et de Marie; et dès qu'il eut l'âge de raison, elles se firent un devoir de lui inspirer les sentiments de respect, de confiance et d'amour, dont elles étaient pénétrées elles-mêmes envers la bonne Mère. Puis, disons-le, la Ste Vierge, qui le savait choisi de Dieu pour fonder une société qui porterait son nom et qui propagerait sa dévotion dans tout l'univers, surtout parmi la jeunesse chrétienne, dut naturellement donner au Vénéré Père cette dévotion à un degré suréminent, afin qu'il pût la communiquer abondamment à la famille religieuse qu'il devait fonder. Mais pour ne pas m'étendre sur ce sujet, dont j'ai déjà parlé dans cet abrégé de sa vie, je dirai encore que le chapitre des Règles communes sur la dévotion envers la Ste Vierge pourrait, sans erreur, [280] être intitulé: « Manière dont le P. Champagnat pratiquait la dévotion envers la Ste Vierge. » On sait qu'il l'appelait sa « ressource ordinaire », et qu'il l'avait établie la première Supérieure de la Congrégation, lui ne se regardant que comme son humble vicaire.
2°. Oh! qu'il provoquait notre admiration et notre amour, lorsqu'il nous entretenait sur la grandeur, sur la bonté, sur la puissance et les vertus de la bonne Mère; son cur débordait des plus beaux sentiments et sa bouche ne tarissait pas pour les exprimer. Je me rappelle qu'en confession, me serrant le bras il me répétait souvent: « Aimons Marie, mon cher ami, aimons-la bien, aimons-la chaudement », et d'autres expressions de ce genre. Mais ce n'étaient pas des mots, mais bien des étincelles de feu qui s'échappaient de son cur tout brûlant d'amour pour elle.
3°. Quand il visitait les classes, il ne manquait pas de parler de cette dévotion aux enfants, et lorsqu'il leur faisait réciter les prières du matin et du soir, pour s'assurer s'ils les savaient, il leur demandait ordinairement quelles prières ils faisaient en l'honneur de la Ste Vierge. Il les invitait particulièrement à réciter le « Souvenez-vous ». Voici un petit trait personnel à cet égard. Un jour, étant venu visiter notre classe (J'avais alors une dizaine d'années au plus), il donna, avant de se retirer, de belles images à tous ceux qu'il avait interrogés et qui l'avaient satisfait par leurs réponses. Il sortait de la classe, lorsqu'il m'aperçut dans un coin un peu obscur; alors, se tournant vers moi, il dit: « Et ce jeune enfant là-bas que je n'ai pas interrogé, voyons s'il saurait me réciter le « Souvenez-vous », et moi aussitôt de le réciter avec une voix assurée, intelligible et sans faute aucune. « C'est très bien, mon [281] petit ami », me dit alors le Vénéré Père; et il ajouta: « Je voudrais bien vous récompenser, mais j'ai tout donné; enfin, voyons si nous ne trouverons plus rien. » Et ce disant, il se met à fouiller dans ses poches. O bonne fortune! il en retire un joli petit livre, qu'il me remet gracieusement, en l'accompagnant d'un regard qui m'alla jusqu'au cur, puis il se retira. Ce petit livre contenait différentes prières et de fort beaux exemples. Qu'est-il devenu? Je n'en sais rien; toujours est-il que je l'ai beaucoup regretté, car je l'apportai en entrant au noviciat, dans l'intention de le conserver comme bon souvenir du Vénéré Père. Qui sait, si en me le donnant, il n'y a pas demandé pour moi, à la Ste Vierge, vocation à la vie religieuse? Le fait est que deux ans après, j'entrais comme postulant à l'Hermitage, sans trop savoir ce que je voulais faire, n'étant qu'un enfant.
Mais le Père le savait et croyait sûrement que j'étais appelé à faire un P. F. de Marie. C'est pour cela, comme on l'a vu ci-devant, qu'il prit tant de peine pour me conserver dans ma vocation.
4°. J'ai entendu répéter si souvent au Vénéré Père que ceux qui mourraient membres de la Congrégation seraient sauvés, que je pourrais affirmer avec serment que cette promesse m'a retenu dans ma vocation jusqu'à ce jour, qu'elle m'a fait triompher d'une foule de tentations, a relevé maintes et maintes fois mon moral, et m'a engagé puissamment à bien faire. Avait-il appris cela par révélation? Je suis tenté de le croire.
5°. Toutefois, il justifiait cette opinion qui, pour lui, était une certitude:
1) Sur ce que parmi les Frères morts dans l'Institut, il n'en connaissait aucun qui ne fût sorti [282] de ce monde sans des marques comme certaines de prédestination;
2) Sur les paroles de Jésus-Christ lui-même qui, dans le St Evangile, promet le ciel à ceux qui auront tout quitté pour le suivre, et qui nous assure que tous ceux qui persévéreront jusqu'à la fin seront sauvés;
3) sur la dévotion particulière que les P. F. de Marie professent pour la Ste Vierge, ce qui, d'après plusieurs grands docteurs, est une marque certaine de prédestination;
4) sur la promesse que la Ste Vierge a faite à St Simon Stock, lui disant que ceux qui mourraient revêtus pieusement du scapulaire n'éprouveraient pas les flammes éternelles, et tous les Frères en sont revêtus;
5) sur ce que les Frères ne portent pas seulement ce petit habit, mais un habit qui les couvre en entier, et qui est une marque ostensible qu'ils appartiennent à sa famille.
6°. Je vais citer un trait, dont j'ai été témoin, pour montrer combien notre Vénéré Père tenait à voir mourir, non seulement les Frères, mais encore les postulants, revêtus de cette sainte livrée. Un postulant qui désirait beaucoup prendre le st habit, mais qui ne le pouvait à cause de ses infirmités, tomba dangereusement malade et, par suite, se vit frustré de voir son désir se réaliser. Le bon Père, qui connaissait la grande envie qu'il avait de se faire Frère, ne voulut pas qu'il emportât ce regret dans la tombe. Donc, après lui avoir administré les derniers sacrements, il se fit apporter un manteau de Frère, le bénit, et l'étendant lui-même sur le lit du mourant il lui dit: « Mon cher ami, je vous reçois, dès ce moment, comme membre de la [283] Congrégation, et comme gage de cette admission, recevez ce manteau pour suppléer au st habit, dont vous désirez si ardemment être revêtu. » Je laisse à deviner quel fut le contentement de ce postulant et combien il remercia le bon Père de lui avoir accordé cette insigne faveur.
7°. De cet exemple du Vénéré Fondateur (et cette idée me vient en le rapportant), ne pourrait-on pas conclure qu'il y aurait peut-être lieu d'établir, surtout parmi nos élèves, un Tiers-Ordre de P. F. de Marie, et par là, déterminer un grand nombre de vocations? Ce serait aussi le moyen d'étendre au dehors l'esprit de la Congrégation, c'est-à-dire, une dévotion particulière à l'humble Vierge de Nazareth, par la pratique de l'humilité, de la simplicité, de la modestie et de l'esprit de famille. Qui vient de me donner cette pensée? Je ne le sais, peut-être le P. Champagnat. Tout ce que je souhaite, c'est de la voir réaliser un jour.
8°. Je termine cet article sur sa dévotion à la Ste Vierge, oÙ il y aurait tant à dire, par un trait que m'a raconté le F. Stanislas, et que j'ai entendu raconter ensuite par d'autres Frères. Un jour, la paternelle sollicitude du Vénéré Père, l'ayant déterminé à aller, accompagné du F. Stanislas, à Bourg-Argental pour consoler un Frère qui se mourait, il voulut, après l'avoir encouragé de son mieux, repartir le soir même, bien qu'on l'engageât à coucher, à cause du tard et du mauvais temps. Mais qu'arriva-t-il? C'est qu'après deux heures environ de marche, ils se perdirent, allant de droite et de gauche, sans trop savoir s'ils avançaient ou s'ils reculaient, car un violent vent du nord leur jetait une neige épaisse en pleine figure. Ils devaient moralement terminer là leurs jours; déjà même, le F. Stanislas, épuisé de fatigue et étouffé par la tourmente, semblait [284] perdre courage, et le Vénéré Père lui-même se sentait défaillir. Que faire, dans cet imminent péril? Le Vénéré Père le sait bien; il se jette à genoux et récite avec une grande ferveur le « Souvenez-vous » puis, se levant, il prend le F. Stanislas par le bras pour le faire avancer. O Providence! à peine ont-ils fait quelques pas qu'ils aperçoivent une lumière. Alors, ils se dirigent de ce côte-là et arrivent bientôt à une maison, tous deux glacés, et le F. Stanislas demi-mort. Ils y passèrent la nuit et repartirent le lendemain. Le Vénéré Père a avoué lui-même que si le secours n'était pas venu à temps, ce lieu était probablement leur tombeau, car la mort de l'un et de l'autre paraissait certaine. J'ai ouï dire par un Frère, quoique le F. Stanislas ne m'en ait jamais parlé (parce que peut-être défense lui avait été faite par le P. Champagnat de garder le secret là-dessus), qu'il y avait dans cette maison un homme, une femme et un enfant, et que la matin, après qu'ils furent partis, la maison avait disparu, sans qu'ils s'en fussent aperçus. Le F. Stanislas ne (m'a) pas fait connaître non plus, ce qui était assez naturel, comment ils furent reçus dans cette maison, si la nuit avait été bonne ou non, etc. Toutes ces diverses circonstances, omises dans la narration du F. Stanislas, me porteraient à croire que St Joseph, la Ste Vierge et l'Enfant Jésus leur donnaient eux-mêmes l'hospitalité.
9°. Maintenant, si je ne craignais pas d'être trop long, je parlerais de sa dévotion exceptionnelle à St Joseph, qu'il a établi le premier Patron [285] de la société, et en qui il avait toute confiance; ni non plus de sa dévotion aux saints anges gardiens, aux âmes du purgatoire, à St François Régis, à St Louis de Gonzague, à St Jean l'Evangéliste, qu'il disait être le premier Mariste, à St Priscillien, dont le corps venu de Rome repose dans une belle châsse à l'Hermitage, à Ste Philomène, dont il avait fait placer une belle statue dans la chapelle. Je dirai toutefois, par rapport à cette sainte, que souvent il la priait à cause de sa pureté, qui lui rappelait celle de la Ste Vierge Immaculée.
10°. Voici, en terminant ce chapitre, un miracle opéré de mon temps par cette sainte et où certainement le P. Champagnat a bien sa part. Un Frère, que j'ai bien connu, voyait ses jours s'éteindre peu a peu, car il était atteint d'une phtisie pulmonaire très avancée, lorsque arrive le moment où le médecin déclare qu'il n'y a plus d'espoir de guérison et qu'un miracle seul peut lui conserver la vie. Le Vénéré Père essaya de le tenter, et, à cette fin, il fait avec toute la communauté, une neuvaine en l'honneur de cette Sainte, dans l'intention d'obtenir la guérison de ce Frère. Sa prière ne tarda pas d'être exaucée, car il me semble qu'avant la fin de la neuvaine il guérit, sans qu'il restât aucun symptôme de la maladie.
On dira, c'est à Ste Philomène qu'il faut attribuer cette guérison et non pas au P. Champagnat. Je ne dis pas le contraire; toutefois, quand le Vénérable curé d'Ars opérait des choses merveilleuses, des conversions éclatantes, d'après lui, c'était sa jeune sainte qui les opérait, et pourtant la voix publique ne les attribuait-elle pas au Vénérable curé?
11°. Enfin, je ne parlerai pas ici des autres vertus du Vénéré Père, ni des faits qui pourraient en être la confirmation, car, ainsi que je l'ai dit, je [286] n'ai voulu dans cet appendice raconter que les choses dont j'ai été témoin ou qui m'ont été rapportées par des témoins oculaires. Mais, d'après ce que j'ai rapporté du Vénéré Fondateur jusqu'ici, d'après ses écrits, d'après la tradition et d'après ce que je vais dire encore, on trouvera, en y faisant une sérieuse attention, qu'il a pratiqué « excellemment » les vertus théologales et cardinales, c'est-à-dire toutes les vertus qui font les saints, mais qu'il les a pratiquées à l'exemple de la Ste Vierge, sous le voile de l'humilité, vertu qui chez le Vénéré Père enchâssait toutes les autres. [287]
CHAPITRE III
NOTES PARTICULIERES
SUR LE V. P. CHAMPAGNAT,
ACCOMPAGNEES DE QUELQUES TRAITS
ET DE QUELQUES USAGES DE SON TEMPS
§ I. Confession
1°. Le Vénéré Père tenait essentiellement à la confession hebdomadaire. Lorsque j'étais à l'Hermitage, tous se seraient fait scrupule de ne se confesser que tous les quinze jours. J'ai même vu le Vénéré Fondateur, lorsqu'il était trop pressé, confesser les Frères anciens après la messe où ils avaient communié, pour ne pas leur laisser dépasser la huitaine sans recevoir le sacrement de pénitence, car, disait-il, une grâce particulière est attachée à ce sacrement, non seulement pour se corriger des fautes graves, mais encore de cette fourmilière de petites fautes qui empêchent le religieux d'arriver à la perfection. Il engageait même certains jeunes Frères ou postulants, violemment tentés ou enclins à des mauvaises habitudes, à se confesser deux fois par semaine.
2°. Notre Vénéré Père avait un don particulier pour connaître ceux qui, dans l'accusation de leurs fautes, manquaient de sincérité ou qui, par ignorance [288] ou manque d'expression, déclaraient plutôt les circonstances du péché que le péché lui-même. Ce don lui venait-il de quelques lumières surnaturelles? C'est ce que j'ignore. Voici un fait qui me ferait pencher pour l'affirmative et que je tiens d'un intime ami. Donc, un jour, il me racontait confidentiellement ceci. Ayant eu le malheur d'apprendre le mal par un de mes condisciples, dans une maison d'éducation où la surveillance était fort négligée, je me trouvai d'aller me confesser au P. Champagnat; mais il ne tarda pas à remarquer qu'il y avait quelque chose de louche dans mon accusation. Comme il trouvait en moi beaucoup de franchise, il avait essayé plusieurs fois de m'adresser diverses questions, sans doute pour s'éclairer et se tranquilliser, mais elles étaient tellement prudentes, et l'on comprend pourquoi, que mes réponses à toutes ses questions ne le contentaient qu'à demi. Un jour, je remarquai qu'après chacune d'elles, la réponse faite, il s'arrêtait, soupirait et priait, mais voilà qu'instantanément, à la dernière qui me fut faite, je répondis en me servant d'une expression à laquelle je n'avais pas pensé, et qui dévoila tout le mystère. « Je vous comprends », me dit-il, débarrassé comme quelqu'un à qui on vient d'enlever un lourd fardeau. Alors, il me fit connaître toute la gravité de ma faute, me demanda le nombre de fois que je l'avais commise et combien de communions j'avais faites depuis; il termina, en me disant que si je ne me corrigeais pas, la Ste Vierge ne me garderait pas dans sa maison. Mais voyant bien que l'ignorance était l'unique raison de mon manque d'accusation, il me donna comme de coutume l'absolution. Or, comme je tenais fortement à ma vocation, les dernières paroles qu'il m'avait dites me firent pleurer à chaudes larmes et me remplirent d'un amer chagrin. N'y tenant plus, j'allai le trouver dans sa chambre; il était dans ce moment occupé [289] à écrire ; se retournant, il me regarde fixement et me demande le sujet de ma tristesse. Je lui répondis que c'était les paroles qu'il m'avait dites, en les lui citant textuellement. Alors, comme un homme tout stupéfait, il me répond d'une voix très accentuée: « Mon cher ami, que me dites-vous là? Je ne vous ai rien dit». Et il continua à écrire. Etonné on ne peut plus de ce singulier procédé, je me retirai, mais plus triste encore. Un moment après, je me mis à réfléchir sur cette conduite inaccoutumée du Vénéré Père à mon égard, et je cherchais à me l'expliquer, lorsque je me rappelai ce qu'on m'avait dit autrefois au sujet du secret de la confession. Alors, je compris combien sur ce secret étaient grandes sa prudence et sa délicatesse. Jamais, m'ajoutait cet ami, le Vénéré Père n'est revenu sur ce fait; même, lorsque je me représentai de nouveau au st tribunal, il feignit tout ignorer et n'eut égard qu'à mon accusation présente. Mais quel service il m'a rendu! Au fait, je n'étais pas bien tranquille, sans que je pusse m'en rendre compte, quoique cependant je ne sache pas avoir fait volontairement de mauvaises communions.
Mais, dit un proverbe : A mal il y a quelquefois bien. Et c'est ce qui eut lieu pour ce Frère. Employé plus tard dans un pensionnat, il disait qu'il n'aurait jamais compris l'importance de la surveillance, ni la terrible responsabilité d'un Frère qui la néglige, s'il n'avait pas eu le bonheur de se confesser au P. Champagnat.
4°. Je ferai remarquer, en terminant ce paragraphe, que le Vénéré Père nous rappelait, de temps à autre, de ne pas manquer de faire l'action de grâce, après la confession; et il disait que si on ne pouvait la faire immédiatement après, il fallait se ménager un autre moment et surtout, de ne pas négliger la pénitence donnée par le confesseur, attendu qu'elle [290] est une partie intégrante du sacrement de pénitence, de sorte que l'omettre volontairement ou la faire mal, ou même l'oublier par trop de négligence, serait une faute qu'on serait obligé de déclarer au st tribunal à la prochaine confession.
§ Il. Communion
1°. Si le Vénéré Père se montrait d'une si grande ténacité pour la confession hebdomadaire, il tenait encore plus à ce que l'on n'omît jamais, sans raison, les communions du dimanche, du jeudi et des fêtes chômées dans la Congrégation. Un jour, je sais qu'un jeune Frère, qui manquait assez souvent à ce point de règle, étant allé le trouver pour lui demander une permission à laquelle il tenait beaucoup, « Oh! mon cher ami », lui dit le Vénéré Père, avec un long soupir, qui trahissait une profonde émotion, « que je voudrais que vous me demandassiez une autre permission, et que je serais heureux de vous l'accorder! ». En ce temps-là, comme aujourd'hui, tous les huit jours, ceux qui voulaient approcher du banquet eucharistique lui en demandaient la permission, et c'est ce qui explique les paroles ci-dessus. Je dirai, par parenthèse, que le pieux Fondateur défendait publiquement de faire la ste communion à tous ceux qui avaient de l'argent sans permission, ou qui sciemment auraient dérobé ou même échangé quelques objets de vestiaire, de classique, etc., appartenant à la maison ou à d'autres confrères, sans avoir vu préalablement leur confesseur, surtout si le vol était formel, et, de plus, sans avoir déclaré leur faute au supérieur ou au F. Directeur. Il exigeait encore que pour faire des communions non prescrites par la règle, on lui en demandât la permission après avis du Père spirituel. [291]
2°. Le Vénéré Père, considérant la préparation à la communion comme chose très importante, avait établi qu'avant chaque communion, il y aurait, autant que possible, un jour d'intervalle, sauf entre celle du samedi et du dimanche, la première devant servir de préparation à la seconde.
Il ne permettait pas non plus de faire quatre communions de suite, par respect pour l'auguste sacrement de nos autels, et pour d'autres raisons que j'ai oubliées, même si des fêtes marquantes amenaient ce cas, il renvoyait ordinairement à ces fêtes les communions de dévotion, et même celle du jeudi.
Cependant, je me rappelle qu'il avait permis à un Frère très pieux la communion quotidienne, le mercredi excepté, attendu qu'il faisait ce jour-là sa confession hebdomadaire, dont il ne l'avait pas dispensé. Il est à noter que cet excellent Frère que j'ai bien connu, était dans les postes et non à la maison de noviciat, car le Vénéré Père était ennemi des singularités en communauté.
3°. Il voulait que ceux qui n'avaient pas le bonheur de faire les communions de règle restas. sent avec ceux qui l'avaient faite, à l'action de grâce, parce que, disait-il, on devait se dédommager de cette privation par une fervente communion spirituelle. Dans ses exhortations si pathétiques sur la ste eucharistie, il invitait à s'approcher le plus souvent possible de la table ste, et à se conduire de manière à ne jamais omettre ses communions de règle qui sont en un sens obligatoires pour les religieux comme les pâques pour les simples chrétiens. [292]
§ III. Messe et cantiques
1°. La ste messe était, d'après le Vénéré Père, la pratique de dévotion par excellence. Quant à lui, il ne manquait jamais de célébrer chaque jour le st sacrifice, à moins que la chose ne fût moralement ou physiquement impossible.
Je l'ai vu arriver de voyage, vers 11 h. passées, exténué de fatigue et n'ayant encore absolument rien pris, parce qu'il ne voulait pas manquer d'offrir à Dieu la ste victime. Même d'après la tradition, il en agissait ainsi lorsqu'il faisait la visite des établissements, partant à jeun de grand matin, afin de pouvoir dire sa messe dans quelque église, et quelquefois, ne pouvant réaliser ce besoin de son cur que vers 11 heures et demie, bien qu'il fût tout harassé de fatigue. Il s'élevait avec force contre les Frères qui, sous prétexte d'un travail, d'un voyage pressé, s'en exemptaient facilement. Même il a fait un article de règle qui oblige les Frères d'y faire assister les enfants tous les jours d'école, autant que possible, et à plus forte raison, le dimanche.
2°. Comme il aimait beaucoup le chant des cantiques, il avait permis à l'Hermitage (attendu que les rubriques le tolèrent) d'en chanter pendant la ste messe, le mercredi et le vendredi, jusqu'à la préface, et après les dernières ablutions. Il avait permis aussi d'en chanter les jours de communion de règle, quand la majorité avait communié, et aussi quelquefois le samedi, en l'honneur de la Ste Vierge, au commencement de la messe. On en chantait encore un après les saluts solennels, tous les jours du mois de Marie, et quelques couplets avant le catéchisme.
3°. Les jours oÙ le chant des cantiques n'avait pas lieu, son désir bien connu était que l'on suivît [293] les prières de la messe avec le prêtre; même il a été un temps où toute la communauté répondait au célébrant avec le servant. Je me rappelle aussi que lorsqu'il arrivait une fête un peu marquante, le chant des cantiques pendant la ste messe n'avait pas lieu; tous devaient en suivre l'office dans leurs heures. Je ne sache jamais avoir entendu chanter des chants liturgiques aux messes basses, comme des hymnes ou des proses, ce que le Vénéré Père n'aurait probablement pas désapprouvé, puisque c'est l'esprit de l'Eglise, mais à cette époque ce nouvel usage n'existait pas dans la communauté.
4°. Le Vénéré Père désirait que les cantiques chantés à l'église, et même ailleurs, fussent ad hoc, c'est-à-dire en rapport avec le temps, le mystère, la fête que l'on célèbre, le sujet d'oraison etc.
5°. Lui-même nous disait que lorsqu'il voyageait, il se délassait de la marche par le chant de quelques cantiques, de quelques hymnes ou autres prières latines de la Ste Eglise, comme le « Salve Regina, l'Ave Maris stella » etc. ... ; il aimait surtout à répéter ces deux strophes: Maria Mater gratiae, et Monstra te esse matrem.
§ IV. Retraite du mois
Le Vénéré Père avait établi, je ne sais à quelle époque, une retraite le premier dimanche du mois, pour se préparer à la mort et se renouveler dans les bons sentiments de la retraite annuelle; et cette retraite avait lieu non seulement à l'Hermitage, mais encore dans tous les établissements. Il me souvient que ce jour-là, à l'Hermitage, la récréation qui suivait la grand-messe était remplacée par une demi-heure d'entretien sur les fins dernières; il en était de [294] même après les Vêpres. Le Vénéré Père faisait quelquefois lui-même ces méditations ou bien on lisait les maximes de St Liguori sur les fins dernières, ouvrage que le Vénéré Père aimait et estimait d'une manière toute particulière. Chacun, pendant toute la journée, devait être plus recueilli; même je crois que les jeux étaient interdits pendant la récréation qui suit le dîner. Pendant la journée, on prenait un moment pour relire ses résolutions, et, au besoin, en prendre de nouvelles. On invitait aussi tous les Frères à faire l'acte de préparation à la mort et à réciter les litanies des agonisants. En un mot, ce jour-là était un jour de renouvellement dans la ferveur, la piété et l'observance de la règle.
§ V. Discipline
1°. Nous avons vu dans la Vie du Vénéré Père que l'ordre, le travail et la discipline lui étaient comme naturels; il recommandait cette dernière particulièrement aux Frères enseignants, comme étant la base de l'instruction et de l'éducation. Aussi, le Vénéré Père ne négligeait rien pour la faire régner à l'Hermitage, surtout en y faisant garder un rigoureux silence qu'il appelait l'âme de la discipline. A dire vrai, cette maison présentait quelque chose de ce recueillement religieux et de ce parfum de piété que l'on ressent en visitant la Trappe ou la Grande Chartreuse. Les manques ostensibles au silence fatiguaient souverainement le Vénéré Père, et si on était pris à le violer, surtout facilement, on était puni et même mis à genoux au réfectoire pendant le repas.
2°. Le grand silence qui, comme aujourd'hui, commençait à partir de la prière du soir jusqu'au lendemain matin, après la méditation, était si rigoureusement gardé que je ne me rappelle pas d'y [295] avoir vu personne y manquer ouvertement. A ce propos, le F. Jérôme me racontait un jour qu'un jeune Frère malade, et des plus pieux, vit tout à coup, pendant la nuit, son lit enflammé à raison d'une brique qu'on avait mise au bas pour lui réchauffer les pieds. Au lieu de crier au secours, craignant de manquer au grand silence, il retirait peu à peu les pieds à mesure que la flamme s'avançait, et il aurait eu bien du mal si lui, F. Jérôme, qui s'en aperçut, ne fût arrivé à temps pour le secourir. Ce fait, rapporté par un Frère si digne de foi, m'impressionna tellement que lors de ma prise d'habit, je demandai à porter le nom de ce fidèle observateur du silence, faveur que le Vénéré Père m'accorda volontiers, lorsque je lui dis le motif qui m'avait décidé à faire ce choix.
3°. L'ordre dans la maison n'était pas moins gardé que le silence. Ainsi le Vénéré Père ne voulait pas que l'on courût à droite et à gauche dans le bâtiment, ou que l'on sortît de son travail sans de bonnes raisons ou sans permission. Tous les chefs d'atelier et autres étaient tenus de remettre au Vénéré Père, tous les huit jours, un carnet où étaient inscrits ceux dont ils avaient eu à se plaindre pendant la semaine, et surtout qui manquaient au silence ou qui ne s'acquittaient pas convenablement de leur emploi. Tous les huit ou quinze jours encore, il réunissait le maître des travaux et les chefs d'atelier, et il leur demandait ce qui laissait à désirer dans l'ensemble de la maison, et qui pouvait donner lieu à quelque réforme. Il indiquait pareillement à chacun la manière de réussir dans la partie qui le concernait (car il s'entendait à tout), et les économies qu'ils pouvaient réaliser dans leur travail. Quant à ceux qui n'étaient pas occupés dans un atelier particulier, le maître des travaux leur désignait la veille, ordinairement pendant la [296] récréation d'après le souper, ce à quoi ils devaient s'occuper le lendemain, de sorte qu'au sortir de la messe tous se mettaient promptement au travail, sans flâner de droite et de gauche, chose que détestait souverainement le Vénéré Père.
4°. Je ne dirai pas de quelle manière il corrigeait ceux qui se seraient permis de lire les journaux, car je n'en ai vu aucun pendant mon noviciat entre les mains de personne, si ce n'est, par extraordinaire, entre les mains des aumôniers. Quant au Vénéré Père, comme ces feuilles publiques n'avaient pas alors l'importance qu'elles ont aujourd'hui sous le rapport administratif de la Congrégation, il y a tout lieu de croire qu'il ne se permettait pas cette sorte de lecture. Il a même défendu aux Frères par un article de règle de les lire sans permission.
5°. C'était aussi toujours avec peine qu'il voyait aller à la cuisine sans de bonnes raisons, à l'infirmerie sans nécessité, à moins que ce ne fût pour rendre visite aux malades, ce que lui-même ne manquait pas de faire souvent, soit pour les consoler, soit pour s'enquérir de ce qu'ils avaient besoin; il voulait qu'on en eût grand soin, les regardant comme une source de bénédictions pour l'Institut. A part ces visites de charité, il ne pouvait supporter qu'on quittât, même momentanément, son occupation pour des riens, surtout par curiosité, comme par exemple pour apprendre des nouvelles des allants et des revenants, etc. Voici un fait dont j'ai été témoin, et qui fera voir sa vigilance et sa sévérité à cet égard.
6°. Un jour, le collège de St. Chamond, étant venu en promenade aux abords de l'Hermitage, se permit, sans en prévenir le P. Champagnat, de s'avancer jusqu'à la porte d'entrée, et de jouer avec [297] leurs instruments de musique des airs tout à fait inconvenants pour une maison de silence et de recueillement. Les Frères n'étant habitués qu'à entendre le son monotone des eaux du Gier, quittent, surtout les jeunes, leur occupation et se dirigent du côté du portail, parlant doucement de peur d'être entendus. Le Vénéré Père, qui s'en aperçut, se contenta pour le moment de prendre leur nom. Leur curiosité satisfaite, ils se retirent les uns après les autres, ne pensant pas que le Vénéré Père les eût notés, et regagnèrent tranquillement leur occupation. C'était quelque temps après le dîner que cette irrégularité avait eu lieu.
Mais voilà que le soir, après le bénédicité d'avant le souper, le Vénéré Père interpelle nos curieux, au nombre d'une dizaine, et il leur enjoint de venir prendre leur potage à genoux, au milieu du réfectoire, assaisonnant de plus cette pénitence d'une forte correction, qui atteignit surtout quelques Frères anciens qui s'étaient mêlés aux jeunes.
§ VI. Epreuves
1°. Le Vénéré Père, pour s'assurer de la vocation des postulants, les soumettait à diverses épreuves, dont la principale était le travail manuel, consistant principalement à extraire de la pierre, travail qui durait une partie considérable de la journée, car le temps des études et des classes était fort court. Toutefois, il ne tenait pas tant à ce que l'on fît une grande quantité d'ouvrage, mais à ce que l'on s'occupât continuellement et qu'on le fît convenablement; du reste, ce travail, comme tous les autres, était toujours en rapport avec l'âge, la force, la santé et l'éducation de chacun.
S'il recevait un postulant un peu distingué par sa science, ses talents, et autres qualités particulières, et primant en quelque sorte les autres, cela ne [298] l'empêchait pas de le soumettre à des épreuves, même quelquefois plus fortes que celles qu'il aurait employées pour un sujet ordinaire. En voici un exemple. Le cher F. Louis-Marie, qui plus tard, fut élu à la charge de 2ième Général de l'Institut, après avoir fait deux ans de théologie au grand séminaire de Lyon et s'y être distingué par de brillants succès, abandonne tout à coup le grand séminaire pour des raisons qui me sont inconnues, et écrit au P. Champagnat pour lui demander de vouloir bien le recevoir dans la Congrégation. Le Vénéré Père lui répondit par une lettre simple, dont j'ai eu connaissance, mais pleine d'affection et de paternels encouragements, l'engageant à venir au plus tôt, ce qu'il exécuta effectivement en octobre 1831.
3°. On comprend assez que ce devait être une épreuve assez sérieuse pour notre postulant, que se trouver dans un milieu si différent de celui du grand séminaire. Des travaux manuels et quelques leçons élémentaires de sciences primaires, quelque peu de récréation, de frugaux repas; voilà ce qui remplissait le temps qui n'était pas occupé par les exercices de piété, lesquels néanmoins étaient à peu près ceux du grand séminaire. Quant au personnel, il se composait d'une vingtaine de Frères anciens, employés dans divers ateliers ou ailleurs, et d'une dizaine de jeunes Frères ou novices, à qui l'on donnait pendant deux heures par jour des leçons de lecture, d'orthographe, de calcul et surtout de catéchisme et de grosse écriture. Tout cela, on le comprend, ne pouvait trop être du goût d'un étudiant en théologie, et qui avait fait toutes ses mathématiques. Malgré cela, le Vénéré Père crut devoir le soumettre à d'autres épreuves pour le former à la pratique de l'humilité. Donc un jour, par un temps très froid et très humide, le Vénéré Père l'envoya arracher les mauvaises herbes d'un carré de [299] poireaux, rempli de limaçons, qu'il désirait aussi détruire. Or, le Vénéré Père s'était posté de manière à voir, sans être vu, l'impression que produisait sur notre postulant un travail si dégoûtant et l'habilité avec laquelle il l'exécuterait, tout en faisant la part du froid. Sans faire ni bien joyeuse ni bien triste mine, comme on le dit vulgairement, il s'acquitta de ce travail désagréable de manière à satisfaire le P. Champagnat, qui l'envoya ensuite à la taillerie pour apprendre à coudre.
Cependant, ce qui lui coûta le plus, je n'en doute pas, était de se voir placé en classe entre deux jeunes Frères légers, remuants, peu silencieux, qui cherchaient (et je dis la vérité) à le distraire, ou à le faire impatienter. Ainsi par exemple, quand il faisait sa grosse écriture, à laquelle il n'était pas habitué, ils lui poussaient le coude pour lui faire déformer ses lettres, mais lui, au lieu de les faire punir comme ils le méritaient, se contentait de dire humblement au maître d'écriture que les jeunes Frères, qui étaient à ses côtés, par leur remuement, lui faisaient quelquefois aller sa plume où il ne voulait pas. Etait-ce une nouvelle épreuve de la part du Vénéré Père, c'est ce que je ne dirai pas.
4°. Disons maintenant que, d'après sa prudente tactique, le Vénéré Père avait donné secrètement au F. Stanislas l'ordre de bien l'habituer, d'en avoir grand soin, et au besoin de relever son moral, en l'encourageant par la vue du bien qu'il pourrait faire plus tard dans la Congrégation, et en lui faisant connaître toute l'estime qu'il avait pour lui, ce que fit admirablement le C. F. Stanislas. Enfin, au bout de deux mois, le Vénéré Père, ayant apprécié sa vertu, son mérite et sa docilité, lui donna le st habit, et l'envoya immédiatement faire la première classe du pensionnat de La Côte-St. André, que M. Douillet avait fondé et qu'il avait cédé au P. Champagnat. [300]
5°. Voici un autre trait dont le résultat ne fut pas aussi heureux. Un postulant démesurément envieux de s'instruire et qui avait toujours des livres en main, même pendant le travail manuel, attira l'attention du Vénéré Père, qui vit en cela un trop grand attachement à sa volonté propre. Pour la briser, il le sortit de classe et l'envoya dans l'atelier des tisserands, avec ordre au chef d'atelier de ne lui laisser étudier aucun livre. Ayant appris qu'il ne se conformait pas à sa défense et, qu'en cachette, il continuait à se livrer à la lecture, il le renvoya. Ce Frère, car nous travaillions ensemble, avait déjà cependant un certain acquis et n'était pas dépourvu de talents, mais le Vénéré Père estimait plus, dans les postulants et en général dans tous les Frères, l'humilité et l'obéissance que la science et la capacité.
§ VII. Pénitences
Notre Vénéré Fondateur, voulant à tout prix former des religieux humbles, simples et modestes, et donner à sa Congrégation un cachet visible de la pratique de ces vertus, ne craignait pas, et même assez souvent, de donner des pénitences publiques, ou des emplois bas propres à humilier, et cela quelquefois pour des fautes légères. Il y a plus: des FF., surtout parmi les anciens, en faisaient de temps à autre par le fait seul de s'humilier. Ainsi, j'ai vu le C. F. François et le C. F. Louis-Marie demander pardon à genoux, au réfectoire, pour les manquements qu'ils auraient pu faire contre l'observance régulière ou la charité. Je n'indiquerai pas quelles étaient les diverses pénitences que donnait le Vénéré Fondateur, car elles sont relatées en partie dans les Règles communes. En général, pour les fautes un peu saillantes, il condamnait à prendre un repas entier, ou en partie, à genoux, au réfectoire, ou même seulement pendant la bénédiction de la table. [301]
2°. Il avait établi aussi des pénitences d'occasion; ainsi, par exemple, celui qui avait cassé ou détérioré quelque objet devait se présenter à genoux au réfectoire, avec les fragments de l'objet cassé ou endommagé, si cela était possible, et rester dans cette position jusqu'à ce que le Vénéré Père eût fait signe de se retirer. Celui qui, pendant la psalmodie de l'office, dérangeait le chur pour n'importe quoi, venait baiser terre au milieu de la salle, ou au moins le devait-il faire à sa place. Il a été jusqu'à renvoyer même publiquement de la Congrégation ceux dont la faute avait été publique, mais scandaleuse, quand bien même elle ne parût pas précisément grave.
Un jour, en me promenant avec le C. F. François dans le jardin de l'infirmerie, j'aperçus un grand feu dans l'allée des platanes, qui était au-dessus de ce jardin, et où se prenait en ce moment la récréation. Ayant fait remarquer cette particularité au C. F. François, nous regardâmes avec attention pour connaître qu'est-ce qui pouvait en être la cause; et le croirait-on? nous vîmes en même temps des Frères sauter ce feu et pousser des cris de joie, comme le font les mandarins dans leurs fêtes balladaires. Disons que le P. Champagnat était absent pour deux ou trois jours. Qu'était-ce donc que ce feu et ce grand tapage? Le voici: quelques étourdis, guidés par une tête des plus exaltées, s'étaient mis dans l'idée de faire le carnaval en imitant les gens du pays, qui dans ce temps de désordre, allument des feux autour desquels on danse, on tapage, on saute, etc.
Le F. François, étonné et comme stupéfait d'une pareille irrégularité, se transporte aussitôt vers le lieu de la scène. Dès qu'il est aperçu, se dirigeant de ce côté-là, le feu s'éteint et tout rentre dans l'ordre accoutumé. Le F. François arrive et adresse une sévère correction, qui atteignit surtout les [302] instigateurs de ce désordre; puis il les avertit qu'il référera de cette affaire au P. Supérieur. Effectivement, le Vénéré Père de retour le lendemain, apprend tout ce qui s'est passé la veille. Alors, il rassemble la communauté, fait comparaître le principal chef au milieu de la salle, lui donne une verte semonce ainsi qu'à ceux qui s'étaient laissés entraîner, et lui intime l'ordre, malgré son aptitude, de se retirer de la Congrégation, ce qui se fit le lendemain. On comprit combien le Vénéré Père avait été affecté par ce désordre qu'on avait remarqué de la grand route, par la pâleur de son visage et par les paroles énergiques dont il se servit pour flétrir ces sortes de divertissements qui ne rappellent que trop les fêtes ignobles du monde païen, car cela se passait, ce me semble, le mardi-gras.
Pour terminer ce paragraphe sur les pénitences, je ferai remarquer qu'il ne faut pas croire que, malgré qu'elles fussent un peu multipliées, elles irritassent ceux qu'elles atteignaient et missent le mauvais esprit dans la communauté. Il n'en est absolument rien, parce qu'on les faisait par principe de vertu. Ce qui fatiguait le plus, c'était la peine que la faute avait faite au Vénéré Père. Du reste, toutes ces pénitences étaient données avec tant d'à propos, d'équité et de charité, qu'on n'aurait jamais osé répliquer un seul mot. Par rapport à cette justice dans les punitions, comme dans tout le reste, le Vénéré Père voulait que tous les chefs d'atelier la gardassent à l'égard de leurs subordonnés. Encore un trait à ce sujet. Un jour pendant la lecture spirituelle, m'étant permis de faire du bruit pour attacher une image dans mon bureau, le maître des novices, un peu émoustillé sans doute de quelques étourderies antérieures, me donne bel et bien 1.200 lignes à apprendre par cur. Croyant cette pénitence par trop injuste, je me hasardai d'aller trouver le Vénéré Père pour m'en faire relever. [303] Arrivé dans sa chambre, je lui racontai, en pleurant, et dans le plus grand détail, ce pourquoi je venais le trouver. Après m'avoir écouté attentivement, il tire une feuille de papier de son secrétaire, y fait dégoutter de la cire d'Espagne, et y appose son sceau; puis il y écrit une seule ligne, signe la feuille et me la remet en me recommandant d'être plus silencieux. Quel était le contenu de cette ligne? Le voici textuellement: Paiement des douze cents lignes. Je le remerciai de mon mieux et la portai au maître des novices. Le bon Frère, voyant la signature du Vénéré Père, reçut ce paiement avec beaucoup de respect, et tout fut fini par là. On comprend que cette équité, qui était comme naturelle à notre Vénéré Fondateur, le garantissait de toute partialité et lui gagnait le cur, l'affection et la confiance de tous les Frères et de tous ceux qui avaient à faire avec lui.
§ VIII. Récréations
1°. Je ne parlerai pas de la conduite que tenait le Vénéré Père pendant les récréations; par le trait que j'ai cité dans le paragraphe ci-devant, on voit qu'il voulait qu'elles ne ressemblassent pas à celles des mondains, et c'est ce qu'il pratiquait lui-même, ainsi qu'on l'a vu dans le premier paragraphe du chapitre deuxième de cet appendice. Du reste, si l'on veut avoir une idée complète de la manière religieuse dont il passait ses récréations, on n'a qu'à lire le chapitre des Règles communes qui traite de ce sujet, car c'est en général ce qu'il pratiquait lui-même. Je me bornerai donc à dire qu'il n'aimait pas les récréations bruyantes, les ris immodérés, les enfantillages, les jeux de mains, ni une trop grande dissipation. La tradition nous apprend que s'étant aperçu de quelques-uns de ces défauts parmi ses [304] premiers disciples, il les en reprit en leur en faisant une paternelle correction, ce qui suffit pour les corriger. A ce propos, il nous disait que les gens du monde se laissaient aller à de folles joies, en faisant grand bruit et grand tapage, parce que n'ayant pas la paix de la conscience, pour en étouffer les remords, ils cherchaient à faire diversion par des cris tumultueux et des folies de tout genre, mais que les religieux n'ont que faire de tout ce vacarme, parce qu'ils doivent se réjouir dans le Seigneur et en la ste présence de Dieu.
2°. Il ne voyait pas avec plaisir que l'on s'assît pendant la récréation, à moins de bonnes raisons; il voulait qu'on se promenât trois ou quatre ensemble, ou même plus, mais pas trop deux, surtout trop loin des autres. Mais ce qu'il aimait beaucoup et qui le contentait visiblement, c'était de voir jouer à des jeux innocents, et particulièrement au jeu de boules. Aussi, pour lui faire plaisir, jeunes et vieux ne manquaient pas, tous les jours, de faire la partie, lorsque la chose était possible. Pour stimuler les uns et les autres, le Vénéré Père avait réglé que les perdants porteraient le sac dans lequel se trouvait leur jeu, soit en montant, soit en descendant de la promenade, laquelle était éloignée de trois cents mètres environ de la maison. Or, quand il arrivait que le F. François ou d'autres Frères marquants perdaient, nous autres jeunes Frères, nous nous empressions de porter le sac, ce qu'on nous accordait toujours volontiers.
3°. Les livres étaient absolument prohibés pendant la récréation, et je ne sache pas d'avoir vu violer cette défense du Vénéré Père. Au lieu de s'appliquer à l'étude quand on ne pouvait pas jouer aux boules ou aux barres, etc., on avait les jeux de dames, de dominos et d'autre de ce genre. Ordinairement, [305] le Vénéré Père jouait au jeu de tric-trac avec les aumôniers. Souvent aussi, particulièrement pendant l'hiver, on concassait des noix; dans ce cas, le Vénéré Père était toujours de la partie, car comme la maison était pauvre, il avait calculé qu'il y avait bénéfice à les faire presser lui-même. Lorsque la récréation se prenait en faisant ce travail, la mortification était si bien observée que quelquefois j'ai bien vu des noix descendre sous la table, mais je ne sache pas les avoir vues être dirigées plus haut.
§ IX. Emulation
1°. Nous avons vu quelle importance le P. Champagnat attachait à l'étude et à la préparation du catéchisme. Aussi regardait-il comme sérieuse la faute d'un Frère qui ne le ferait pas dans sa classe ou qui même le ferait d'une manière aussi lâche que peu intéressante. A l'Hermitage, pour exciter notre émulation sur ce point de règle, il avait arrêté qu'autant que faire se pourrait, les élèves un peu capables seraient tenus de faire le catéchisme, chacun à tour de rôle, non sur un sujet quelconque, mais sur le chapitre du jour. On était toujours averti d'avance, afin que l'on pût le préparer convenablement. A cet effet, divers catéchismes développés étaient mis à la disposition de ceux qui devaient s'acquitter de cette honorable fonction. Le Vénéré Père venait quelquefois écouter incognito, afin de corriger au besoin le catéchiste, ou bien lui donner un petit mot de louange s'il le méritait. Ce mot de louange était déterminé par l'intérêt qu'on y avait mis, et surtout quand on l'avait fait en se servant de sous-demandes courtes, choisies, solides et précises. Généralement les Frères prédicateurs n'avaient pas son approbation, quelque capables qu'ils fussent d'ailleurs. Il ne voulait pas non plus [306] que l'on s'échauffât trop, et que le diapason de la voix fût trop élevé. Une fois, m'étant oublié sur ce point, il entre subito dans la classe et me fait une correction, mais d'une manière si adroite qu'elle ne fit que fortifier mon autorité, au lieu de l'affaiblir.
2°. Les dimanches et les fêtes, tous étaient tenus d'apprendre l'Evangile et, si on le pouvait, l'épître. Quelquefois, lui-même venait le faire réciter, et alors il en faisait l'explication avec tant d'intérêt qu'on ne pouvait se lasser de l'entendre. C'était pour lui un véritable plaisir quand, en sus de l'Evangile, on récitait encore l'épître; mais plus grande était encore sa satisfaction, lorsque le dimanche des Rameaux un bon nombre récitait la passion. Aussi préparait-on ce drame religieux plusieurs jours à l'avance, car toujours une belle image, portant le sceau du Vénéré Père, était la récompense de ceux qui l'avaient convenablement récitée. J'en sais quelque chose !
3°. Comme il avait remarqué qu'on ne répondait pas au bénédicité et aux grâces d'avant et d'après le repas, surtout à ceux qui varient dans de certaines fêtes, il faisait faire de temps en temps une composition là-dessus, qu'on lisait au réfectoire, ainsi qu'il se pratiquait pour la composition de lecture, d'écriture, d'orthographe, etc. Il faisait continuellement la guerre aux prononciations vicieuses, surtout à l'omission de le muet final de la fin des mots, au défaut d'articulation des consonnes, des voyelles et des monosyllabes, au manque de ponctuation, et enfin à tout ce qui peut rendre la lecture vicieuse. Quant à lui, c'était un plaisir [307] de l'entendre lire et parler, on ne perdait pas une seule syllabe, même lorsqu'il parlait presque bas, tant il articulait avec netteté et sans se presser. Je dirai, en passant, qu'aujourd'hui, où la lecture n'est plus en vigueur, on n'entend presque plus de bons lecteurs et de récitateurs de prières.
4°. Je l'ai vu souvent passer une partie des repas à corriger la prononciation de certains Frères, qui avaient une mauvaise prononciation provenant de l'accent de leur pays, parce qu'elle pouvait, disait-il, les rendre ridicules, et surtout vicier la lecture de leurs élèves. Je me rappelle qu'un bon Frère, qui en était logé à cette enseigne, avait l'habitude de prononcer le son « an » pour le son « on » ; ainsi, par exemple, au lieu de dire les anges', il disait les 'onges' ; or, il est impossible de dire combien de mal s'est donné le Vénéré Père pour le corriger de cette bizarre prononciation.
5°. La lecture du latin était encore l'objet de sa sollicitude. A ce propos, il disait que les Frères, obligés de réciter l'office et d'autres prières dans une langue qu'ils ne comprenaient pas, sont exposés naturellement, soit en lisant, soit en chantant, de faire des fautes nombreuses et grossières, et par suite, à les faire faire à leurs élèves. De là, il concluait qu'il était nécessaire que les Frères sussent parfaitement lire le latin pour ne pas défigurer une langue, que comprennent MM. les Ecclésiastiques et souvent d'autres personnes, qui ne manqueraient pas de s'en offenser. De plus, il ajoutait, pour qu'on s'appliquât à cette sorte de lecture, que la langue latine, étant celle de la liturgie sacrée, on devait en respecter la moindre syllabe, attendu qu'elle est en partie composée des paroles de la Ste Ecriture. [308]
6°. Quoique le Vénéré Père attachât tant d'importance au catéchisme et à la lecture, il ne négligeait pas d'en faire presque autant pour toutes les autres branches d'enseignement qui sont du ressort de l'instruction primaire, surtout pour l'écriture qui, à cette époque, tenait le principal rang dans toutes nos classes, après le catéchisme et la lecture. Il avait même établi des prix d'écriture pour les établissements et les élèves, qui auraient la primauté à l'égard des uns et des autres, et lui-même les distribuait publiquement aux vacances à ceux qui les avaient mérités, tant il tenait à la bonne et à la belle écriture.
§ X. Conclusion finale
1°. Je crois que toute la vie du Vénéré Père, que je viens de raconter en abrégé, peut se résumer dans ces mots: Esprit de foi. Car, pour peu qu'on la lise avec attention, on verra que c'est l'esprit de foi qui a été le mobile de toutes ses actions, et que c'est lui qui l'a conduit à cette haute perfection que l'Eglise reconnaît dans les serviteurs de Dieu, qu'elle offre à notre vénération et qu'elle place sur nos autels. En effet, l'esprit de foi, consistant à se conduire dans la pratique d'après les vérités que la foi nous enseigne, il est indubitable que celui qui agit d'après cet esprit, dans chacune de ses actions, leur donne un principe de vitalité qui les rend aussi parfaites que possible. Parmi les vérités que nous enseigne la foi, trois semblent surtout avoir guidé le Vénéré Père pendant sa vie: Dieu présent partout, N.S.J.C. dans la ste eucharistie, et enfin, [309] cette vérité reconnue par tous les théologiens, quaprès Dieu et Jésus-Christ, la Ste Vierge Marie est la plus grande, la plus élevée, la plus glorieuse, la plus puissante de toutes les créatures, et qu'elle n'a jamais laissé périr un seul de ses dévots serviteurs.
2°. De ces croyances fortement clichées dans l'esprit de notre Vénéré Fondateur, naissai[en]t la plus profonde humilité, une extrême horreur du péché, la mortification de tous les sens de son corps et de toutes les facultés de son âme et sa grande confiance à la Providence.
De là encore son ardent amour pour Notre-Seigneur, sa soumission à ses représentants, son respect pour tout ce qui avait rapport au culte, son zèle infatigable pour le salut des âmes, et cette charité incomparable, qui lui a fait produire tant duvres de miséricorde spirituelles et corporelles.
De là enfin, cette piété toute filiale envers la Ste Vierge, cette confiance sans borne dans sa protection, et son dévouement si marqué pour la faire honorer et propager son culte dans tout l'univers catholique, par la Congrégation qu'il a fondée et qui porte le nom de cette Vierge bénie dans tous les siècles. Puissent tous les Petits Frères de Marie se montrer en tout, partout et toujours des photographies vivantes et parlantes de notre Vénéré Fondateur, (et non « pochées » comme j'ai le malheur d'en être une). Ainsi soit-il.
A. M. D. G. [310]
INDEX
THÈMES
Achat (Hermitage) 113
Adieu (du Père) 204-205
Affection (du Père Ch.) 245
Approbation (de la cong.) 164, 188-189
Antéchrist 235, 236
Ateliers 296
Bas de drap 157, 158
Berceau (de l'Inst.) 104
Boules (jeu de ... ) 305
Brevet 169, 170
But (de la cong.) 219-220
Cadeau (du Père Ch.) 282
Cantiques 55-57, 293, 294
Carnaval 302
Catéchisme 85, 93-94, 113-114, 125, 306
Chapelle (Hermitage) 134
Charité (du Père Ch.) 44, 270
Cheval 248-250
Chèvres 243-244
Clercs de St. Viateur 172
Clous 104
Combat (contre satan) 232
Communauté (Lavalla) 109, 124
Communion 53-55, 291-292
Conduite (de M. Ch.) 80-81, 83, 193
Confession (Ch. en ... ) 49-52, 288-291
Confiance 43, 279
Congrégation 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, 46, 74, 82, 99 107, 120, 123, 125, 126, 151, 162, 169, 170, 172, 174, 197, 201, 213, 219
Construction (Lavalla) 123124
Construction (Hermitage) 187
Conversions 96-97
Correction 258
Costume (des FF.) 155-157
Coussin (affaire du ... ) 206
Crainte (du péché) 18, 206-207, 256-257
Critiques (contre M. Ch.) 143,
Curiosité (des FF.) 297-298
Danses 95-96
Décès (de M. Ch.) 216
Développement (de la cong.) 224-229
Dominicales 68
Durée (de l'Inst.) 235
Ecole 116, 231
Eglise (Sainte-) 26, 33, 35
Election (du supérieur) 141-142, 194-196
Emulation 65-69, 306-309
Epreuves (des FF.) 298-301
Esprit-Saint 35
Etourderies (de F. Sylvestre) 62-63, 241-244
Extrême-Onction 203-206
[311]
Fin (du monde) 235
Flamme (au berceau) 77
Foi (de M. Ch.) 25-27, 43, 27 1272,
Foi (Esprit de ... ) 68, 309-310
Fondation (Soc. de Marie) 86
Force (vertu de ... ) 45
Formation (des FF.) 110, 124, 137, 307-308
Frères Maristes (P.F.M.) 15, 24, 34, 35, 38, 41, 141, 209, 222, 223, 230, 268, 310
Funérailles (de M. Ch.) 217
Gaieté (de M. Ch.) 17, 255
Générosité (de M. Ch.) 268270
Guérison 286
Harmonium 56
Humilité 202, 221, 222, 262264
Instruction (des jeunes) 229230
Insubordination (de qq. FF.) 157
Joseph (Saint-) 24, 47, 213, 235, 285
Journaux 297
Justice (de M. Ch.) 44
Juvénat (oeuvre du ... ) 234
Lettres (de M. Ch.) 252-253
Libéralité (de M. Ch.) 24-25
Lieux-Saints 29-30, 277-279
Livres (mauvais ... ) 96
Logement (de M. Ch.) 111112
Loi (1833) 169, 170
Malades 97
Maladie (de M. Ch.) 144,198, 199
Marie (Dévotion à ... ) 280-287
Marie (Immaculée Conception) 26-27
Marie (Esprit de ... ) 223
Marie (nom de ... ) 176
Marie (Notre-Dame de Pitié) 128
Marie (Protection de ... ) 136- 137
Marie (Sainte Vierge) 18,24, 28, 31, 32, 33, 36, 39, 40, 46, 47, 73, 80, 86, 88-89, 98, 106, 107, 110, 120, 122, 123, 124, 129, 131, 132, 135, 136, 137, 138, 142, 159, 160, 161, 162, 186, 193, 200, 212, 213, 221, 224, 231, 235, 248, 255, 273, 277, 279, 283, 287, 289, 310
Marquis 259-262
Mère (de M. Ch.) 77
Messe 293-294
Mortification (de M. Ch.) 20- 24, 143, 265-268
Nazareth (esprit de ... ) 33, 104
Novices 233
Obéissance 274-276
Occupation (de M. Ch.) 136
Oisiveté 211
Ordre (esprit d' ... ) 60-61, 296
Ordination (de M. Ch.) 87
Pape (dévotion au ... ) 26
Pauvreté 134-135, 154-155
Pénitences (aux FF.) 62-65, 301
Père (de M. Ch.) 78
Petit (être ... ) 106, 221, 222
Philomène (Sainte-) 206
Piété (de M. Ch.) 264-265
Postulants (groupe de ... ) 120- 123
Présence (de Dieu) 16-18, 55, 254
Prière 19-20, en paroisse 99
Providence 201
Prudence (de M. Ch.) 44
[312]
Récollection (retraite du mois) 57, 294-295
Récréations 304-306
Règle 174-175, 176
Renvoi (de l'Inst.) 256-257, 278
Révolution 78, 79
Sacré-Cur (de Jésus) 54
Saint-Sacrement (dévotion au ... ) 28-29, 118, 135, 201, 206, 276-277
Salut 282-283
Sermons (de M. Ch.) 92
Silence 58, 211, 295-296
Société de Marie 47, 140, 141, 176, 180, 181, 182, 184, 185, 186, 188, 205, 235
Souvenez-vous (dans la neige) 284-285
Tante (de M. Ch.) 77
Tempérance (de M. Ch.) 45
Testament spirituel 208-210
Tiers-Ordre 284
Tisserands (atelier des ... ) 243
Tonsure (à un F.) 246
Travail (manuel) 59, 108
Vacances (de M. Ch.) 85
Vêture 165-166, 244-245, 283
Viatique 213 Vie (de M. Ch.) 12, 34, 45
Vigilance 19
Visites (aux malades) 97-99
Vocation (de M. Ch.) 79
Vux 151 [313]
PERSONNES
Allirot 79, 115
Amasie (Mgr. D' ... ) 149
Antoine (Frère) 107
Arnaud 74, 77, 143
Audras J.Cl. (Frère) 105, 106 voir aussi F. Laurent
Audras J.Bap. (Frère) 103, 106 voir aussi F. Louis
Badard (Frère) 105, 106 voir aussi F. Barthélemy
Barou 178, 179
Bedouin 131
Bélier 210
Besson 182, 186
Bochard 127, 128, 129, 150
Bonald (Card. De ... ) 196
Bourdin 182
Bruillard (Mgr. De ... ) 276
Cattet 147, 180, 246
Chanut 179, 182, 185
Charles X 165
Cholleton 86, 134, 180
Colin ICI. 27, 86, 152, 176,
179, 180, 181, 182, 183, 184, 186, 194, 195, 209, 211, 274
Colomb de Gaste 117, 118
Courbon 79, 127
Courveille ICI. 140, 141, 142, 143, 144, 145, 146, 147, 150, 177
Couturier (Frère) 105, 106 voir aussi F. Antoine
Curé d'Ars 39,240
Dervieux 128, 129, 134, 144, 146, 147
Douillet 167, 168, 198, 300
Dubois 193
Dubourg (Mgr ... ) 87
Duplay 79, 117
Durand 154
Dubreuil 212
Fayolle (Frère) 74 voir aussi F. Stanislas
Fesch (Card.) 87
Forest 182, 185
François (Frère) 56, 62, 75, 94, 175, 196, 197, 206, 207, 208, 209, 210, 212, 215, 220, 225, 226, 240, 301, 302 voir aussi Rivat
François de Sales (Saint) 26, 271
Frères des Ecoles Chrétiennes 191, 194, 275, 276
Gardette 79, 82, 91, 127, 130, 150, 167, 178, 179, 264
Gaucher 139
Granjon (Frère) 102-103, 104, 106 voir aussi F. Jean-Marie
Grégoire XVI (Pape) 183
Guizot 189
Hérard 142
Jean-Baptiste (Frère) 74, 196
Jean-Marie (Frère) 107, 108, 110-111, 115, 118, 148, 149 voir aussi Granjon
Jean-Marie Bonnet (Frère) 217
Jérôme (Frère) 58
Lachèze 190, 191
Laurent (Frère) 107, 114, 115, 117 voir aussi Audras J.Cl.
Liguori (Saint Alphonse de ... ) 26, 57, 295
Louis (Frère) 107, 116, 118, 149, 151, 214, 217 voir Audras J.B.
Louis-Marie (Frère) 62, 75, 196, 208, 210, 214, 215, 253, 269, 270, 272, 299, 301.
[314]
Maîtrepierre 200
Matricon 182, 185, 217
Mazelier 169-170, 173, 211, 212
Michon 275
Montagne 101-102
Napoléon (Exilé de Ste Hélène) 41, 229
Pins (Mgr De ... ) 129-130, 164
Pleyné (De...) 117
Pompallier 171, 172, 174, 179, 187, 235, 261
Querbes 172
Rebod (curé de Lavalla) 126, 129, 150
Rivat (Frère) 105 voir aussi F. François
Rouchon 162, 163, 182, 240
Roumesy (Frère) 148, 149
Salvandy 189, 191, 192, 194
Sauzet 189 Séon 178, 179, 182, 185
Servant 182, 185
Stanislas (Frère) 22, 47, 74, 78,86, 99, 112, 113, 120, 126, 144 , 145, 146, 150, 155, 201, 203, 211, 217, 235, 236, 246, 266, 284 , 285, 300 voir aussi Fayolle
Terraillon 140, 141, 142, 148, 149, 177, 186
Thomas d'Aquin (Saint) 26, 271
Tripier 153
Trousset d'Héricourt (Mgr. Du ... ) 198
[315]
LIEUX
Afrique 38, 226
Aiguebelle (Trappe) 147
Amérique 38, 129, 143
Ampuis 142, 248
Angleterre 226
Autun 198
Belley 177, 180
Bessat (Le) 114, 115, 117
Boulieu 125
Bourg-Argental 117, 118, 28
Canada 38
Chamond (Saint-) 61, 109 129, 144, 159, 178, 212, 297
Charlieu 139
Chavanay 139
Côte-St-André (La) 167, 198 252, 262, 269, 270, 272 300
Creux (Le) 22
Denuzière 220
Feurs 163, 166, 167
Fourvière 88, 130
Genis-Laval (Saint-) 37, 225
Grande-Chartreuse 295
Grange-Payre 181, 200
Hermitage (N.-D. de L' ... ) 28 36, 37, 39, 60, 61, 65, 74, 82 88, 91, 133, 139, 140, 147 148, 163, 166, 167, 171, 177 180, 189, 190, 192, 193, 199 200, 239
Lavalla 36, 88, 90, 91, 98, loi, 102, 114, 118, 121, 122, 125, 126, 127, 128, 131, 132, 135, 136, 198, 222, 225, 256
Louvesc (La) 128
Lyon 78, 79, 88, 90, 121, 127, 128, 177, 178, 220
Marlhes 76, 79, 116, 117, 166, 252
Médard (Saint-) 112
Millery 163 Montbrison 80
Mont-Vieux (Croix de ... 249, 250
Neuville-sur-Saône 153
Nouméa 207
Océanie 226
Paris 189
Paul-en-Artois (Saint-) 194, 196
Paul-en-Jarret (Saint-) 153
Paul-3-Châteaux (Saint-) 170, 173, 188, 190
Pilat (Le) 98
Polynésie 183, 185, 186
Puy (Le) 123
Rome 34
Rosey (Le) 76, 79
Sauveur-en-Rue (Saint-) 117, 118
Seychelles (Iles) 38
Symphorien d'Ozon (Saint-) 162
Symphorien-le-Château (Saint-) 125
Tarentaise 117
Valbenoîte 162, 182, 240
Vanosc 125
Vauban (Château de ... ) 198
Verrières 80, 81, 83, 85, 90
Vienne (France) 275
Vourles 172
[316]
SOMMAIRE
Pages
PRÉSENTATION. 3
L'auteur 3
L'ouvrage 5
Le texte 6
I. PETIT APPENDICE à LA VIE DU PÈRE CHAMPAGNAT 9
Avertissement 11
Avant-propos 12
I. Mon appréciation sur l'authenticité de la Vie du Père Champagnat
par un de ses premiers disciples 12
II. Ce que je pense de son auteur 12
III. Réflexions sur cette Vie 14
Chap. I - Ses vertus 16
I. Présence de Dieu 16
II. Crainte du péché 18
III. Vigilance 19
IV. Oraison, Prière 19
V. Mortification 20
VI. Sa Libéralité 24
VII. Sa Foi 25
VIII. Sa dévotion au Supérieur Général 27
IX. Sa dévotion au Saint-Sacrement 28
X. Respect pour le St Lieu et les choses saintes 29
XI. Des autres Vertus 30
[317]
Chap. II - Raisons d'espérer l'aboutissement de la Cause 32
I. Débuts dans la pauvreté 35
II. Bien réalisé par la Congrégation 40
III. Sainteté du Père Champagnat 43
Chap. III - Notes particulières 49
I. Confession 49
Il. Communion 53
III. Cantiques 55
IV. Retraite du mois 57
V. Discipline 58
VI. Pénitences 62
VII. Emulation 65
2. ABREGE DE LA VIE DU PÈRE CHAMPAGNAT 71
Avertissement 73
Avant-propos - Les sources 74
Chap. I - Jeunesse du Père Champagnat 76
Chap. Il - Le Grand Séminaire 82
Chap. III - Il renouvelle la paroisse de Lavalla 90
Chap. IV - Fondation de la Congrégation et premiers établissements 101
Chap. V - La Congrégation est menacée de s'éteindre faute de sujets 120
Chap. VI Contradictions: La Congrégation est menacée d'être dissoute - Bochard 126
Chap. VII Nouvelles contradictions à raison de la construction de l'Hermitage 132
Chap. VIII Contradictions causées par M. Courveille 140
Chap. IX - Vux 151
Chap. X Autres contradictions: révolte de quelques Frères 153
Chap. XI Evénements de 1830 - Calme du Vénéré Père 165
[318]
Chap. XII Nouvelles démarches pour obtenir l'autorisation de l'Institut 169
Chap. XIII La Congrégation est menacée de perdre son nom et son existence :
Querbes 171
Chap. XIV -Impression de la règle 174
Chap. XV - Travaux du P. Champagnat concernant la Société des Pères Maristes 176
Chap. XVI - Dernières tentatives pour obtenir l'autorisation de la Congrégation 188
Chap. XVII - Dernière maladie du Père Champagnat 197
Chap. XVIII - Il reçoit les derniers sacrements 203
Chap. XIX - Son testament spirituel - Sa mort 208
Conclusion: Vue générale sur l'état actuel de la Congrégation 218
1. Le P. Champagnat a été choisi par Dieu pour fonder la Congrégation 218
2. But de la Congrégation 219
3. Esprit de la Congrégation - Son nom 221
4. Merveilleux développement de la Congrégation 224
5. Bien que la Congrégation réalise 229
6. Mon opinion personnelle sur la durée de la Congrégation 235
3. APPENDICE 237
Avant-propos 237
Chap. I - Mes rapports avec le Père Champagnat 239
I. Commencement de mon noviciat 241
Il. Ma prise d'habit 244
III. Ma première sortie 248
IV. Mon retour à l'Hermitage - Lettre du Père Champagnat 250
Chap. II - Choses édifiantes: vertus, traits, réflexions 254
I. Présence de Dieu 254
[319]
II Sa crainte et son horreur pour le péché Visite domiciliaire 256
III. Son humilité 262
IV. Prière - Oraison 264
V. Mortification 265
VI. Sa générosité 268
VII. Sa Foi 271
VIII. Son obéissance aux supérieurs 274
IX. Sa dévotion au Saint-Sacrement 276
X. Son respect pour le lieu saint et les choses saintes 277
XI. Sa confiance en Dieu 279
XII. Sa dévotion à la Sainte Vierge - « Souvenez-vous » dans la neige 280
Chap. III - Notes particulières sur le Vénéré Père Champagnat 288
1. Confession 288
II. Communion 291
III. Messe et cantiques 293
IV. Retraite du mois 294
V. Discipline 295
VI. Epreuves infligées aux Frères 298
VII. Pénitences données aux Frères 301
VIII. Récréations 304
IX. Emulation: études, exercices de mémoire 306
X. Conclusion finale: Esprit de foi 309
INDEX 311
SOMMAIRE 317
[320]
Finito di stampare il 30 marzo 1992 con i tipi della Tipografia Don Guanella
Via Bernardino Telesio, 4/b - 00195 Roma.
: Il ny aura pas de seconde partie correspondante à celle-ci.
: En 1885, donc un an avant la rédaction de cet « Appendice », on a publié un abrégé de la « Vie de M. J. B. Champagnat » destiné spécialement aux élèves de nos écoles (cf. Circ. du 10.01.1885, in C. VII, p. 229).
: « de ma part » : en surcharge dans le texte.
: Lire : en notant.
: Ce texte entre parenthèses, dune autre écriture, a été ajouté ultérieurement.
: Ps. 137,7 : « Où irais-je loin de ton esprit
? ».
: Mots entre parenthèses en renvoi dans le texte.
: En surcharge et entre parenthèses dans le texte.
: Mots dune autre écriture ajoutés postérieurement.
: Cest lépoque où lon recueille tous les documents concernant le Père Champagnat pour introduire sa Cause.
: Lire : chef-lieu de canton.
: Les mots mis entre parenthèses dans ce chapitre, sauf la dernière expression vers la fin, sont des mots omis par distraction dans le texte.
: Instantanément signifie ici : pour un court instant.
: Entre parenthèses dans le texte.
Phrase remaniée qui se lisait primitivement: « Et comment comprendre que, sans y être autorisés (des) subalternes à un degré très inférieur dans la hiérarchie religieuse, les regardant comme choses surannées et qui, sous prétexte d'un mieux apparent, les rejettent pour en établir d'autres souvent d'après leurs fantaisies et leurs caprices au lieu de les conserver par respect dans toute leur intégrité. »
D'après un « Etat de la Congrégation en 1825 », Frère Stanislas, Claude Fayolle, est le dixième Frère de l'Institut.
: Souligné dans le texte.
: Entre parenthèses dans le texte.
: Ce nest pas Claude Duplay, curé de Marlhes qui fut supérieur du Grand Séminaire, mais son frère Jean-Louis Duplay, condisciple et mentor de Marcellin Champagnat au Petit Séminaire de Verrières.
: Beau-frère.
: Beau-frère.
: Ici, Frère Sylvestre met le renvoi suivant : « Voyez la suite de ce N° à la fin de ce chapitre. Ce passage est ici remis à sa bonne place.
: M. Cholleton était alors directeur du Grand Séminaire (cf. Vie, Fr. Jean-Baptiste, éd. 1989, p. 30).
: A la fête des Rois, (6 janvier), une tradition veut que l'on sexclame: « Le roi boit » chaque fois que boit celui qui a tiré le "Roi" = petite figurine en porcelaine ou fève que l'on met dans le gâteau acheté ce jour-là. Frère Sylvestre semble témoin de l'usage d'un substantif; "roibois" qu'il orthographie à sa façon et qui a le sens de : vin servi à cette occasion ».
: Le Cardinal Fesch, absent de son diocèse, donne l « autorisation à Mgr Dubourg, de passage à Lyon, de conférer lordination sacerdotale (cf. Vie, 1989, p. 33).
: Celle dont il est parlé plus haut, au N° 7.
: Mot omis dans le texte.
: En réalité le jeune Montagne dont il est ici question avait 17 ans (cf. Bulletin de lInstitut, N° 204, p. 370).
: Lauteur avait dabord écrit : « serait ».
: idem.
: D'après Frère Laurent, Claude Audras, ce serait lui le troisième et Frère Antoine Couturier le quatrième, ce qui semble plus probable, vu les circonstances.
: Dévotion à St Louis de Gonzague.
: Souligné dans le texte.
: Idem.
: Partie omise par distraction sans doute.
: En fait ce Chapitre eut lieu en trois sessions de 1852 1853 et 1854.
: Entre parenthèses et en évidence dans le texte.
: Il s'agit de M. Colomb de Gaste qui quelques lignes plus loin est nommé M. Colomb.
: Entre parenthèses dans le texte.
: Double faute et d'orthographe et de temps; il faut lire: déblatéreront.
: Orthographe actuelle: « Les Gaux ». Il n'est pas impensable qu'il s'agisse d'un souvenir des invasions du 5ème siècle. L'aqueduc romain n'est qu'à 5 ou 6 km. et la prise d'eau pour le petit réservoir qui alimentait l'aqueduc était à Moulin-Combat, c'est-à-dire à 1 km. de l'Hermitage.
: Plaisanteries, moqueries bouffonnes (Dict. Robert).
: Lire : échafaudage.
: Là Frère Sylvestre fait suivre un long paragraphe qu'il a ensuite rejeté en indiquant dans la marge: « ceci est nul ». Voici ce passage:
« Il leur recommandait comme l'un de leurs principaux devoirs d'exercer sur leurs élèves une grande surveillance, de les former à la civilité, à des habitudes d'ordre et de propriete (sic), de leur donner l'amour du travail, de leur inspirer un grand respect pour tous les ecclésiastiques et les autorités civiles. Il voulait qu'ils fissent souvent confesser leurs élèves et au moins tous les mois les plus jeunes et qu'ils mettent tout le zèle et le dévouement possibles pour les préparer à faire une bonne première communion. Il voulait encore qu'on leur apprît pratiquement la dévotion à leur ange gardien, à leurs saints patrons et aux âmes du purgatoire et surtout envers la Ste Vierge dont, d'après le but de leur vocation, ils devaient propager le plus possible la dévotion. C'est pour arriver à ces divers résultats qu'il leur avait commandé de faire dans leur classe sans manquer, le catéchisme deux fois par jour et tous les samedis, d'entretenir leurs élèves sur la dévotion à cette bonne Mère, les engageant à terminer cet espèce de catéchisme par quelques histoires propres à laisser dans le cur de leur petit auditoire des impressions ineffaçables de cette douce et aimable dévotion ».
: Suit le paragraphe 12 également rejeté par la mention dans la marge: « ceci est nul ». Voici encore ce paragraphe:
12° « Terminons ce chapitre par la fondation de deux établissements importants: Charlieu et Chavanay, l'un et l'autre dans le département de la Loire. La demande du premier fut faite par Monseigneur, M. le curé et M. le maire. Quant au second, M. Gaucher, curé de la paroisse vint lui-même à l'Hermitage demander des Frères.
En arrivant à Charlieu, les Frères trouvèrent les enfants plongés dans une profonde ignorance et dans tous les vices qui n'en sont que malheureusement trop la suite; mais par leur zèle et leur dévouement, ils en eurent bientôt fait des enfants pieux, instruits et des plus attachés aux Frères.
A Chavanay il y eut ceci de particulier: une députation des plus notables du pays se rendit à l'Hermitage et conduisit les Frères dans leurs postes. La sympathie pour eux fut telle qu'au bout de deux ou trois jours, on comptait dans leurs classes, tous les enfants de la commune qui pouvaient les fréquenter ».
: Phrase obscure quil faut sans doute lire : « Ce que M. Courveille lui accordé volontiers, on le conçoit assez facilement ».
: Environ 10.000 dollars de 1975 (Fr. G. M.)
: Il = l exercice en question.
: Renforcement abusif de deux négations ; lire : « de sen occuper ».
: Mgr Baston de Pins, archevêque dAmasie, Administrateur apostolique du diocèse de Lyon.
: Chapitre général de 1852-54.
: Il sagit sans doute dun texte contenu dans un cahier ayant servi au Père Champagnat où lon peut lire, écrit de sa main : « Les frères de Marie feront des vux simples de chasteté, pauvreté, obéissance, de stabilité dans la Société. » AFM. 132.2 p. 37.
: Tous au long de ce chapitre, la numérotation des paragraphes est défectueuses : les N° 2 et 6 manquent et le N° 14 est répété.
: « Il » omis dans le texte.
: Il ny a pas de 6ième dans louvrage.
: Entre parenthèse dans le texte.
: Idem.
: Le paragraphe qui suit jusquau N° 4 est en renvoi dans le texte.
: Les manuscrits de la règle qui existaient avant 1837 et dont une copie, celle de Saint Sauveur en Rue est conservée dans nos archives.
: Lire : « à chacun de ces deux faits ».
: Le numéro 8° est omis (dans louvrage ou dans le texte du f. Sylvestre ?)
: Il sagit du Décret de la Sacrée congrégation des Evêques et Réguliers, du 11 mars 1836, approuvé par le Saint Père le jour même, portant approbation de la société de Marie.
: Ce nest que le 29 avril 1836 que paraît le Bref « Omnium Gentium » approuvant la Société de Marie et autorisant ses membres à élire un supérieur général ainsi quà émettre des vux simples. Lautre écrit : « son élection postérieure au Bref » ; le contexte demande : « antérieure au Bref ».
: Les trois Frères sont : Marie-Nizier, J.-B. Delorme, compagnon du Père Chanel, entré à 16 ans, mort à Londres en 1874 en revenant de Sydney; Joseph-Xavier, J.-M. Luzy, entré à 30 ans, mort en 1873 à Villa Maria, Nouvelle Zélande; Michel, Antoine Colombon, entré à 19 ans, mais n'a pas persévéré dans l'Institut.
: Rien n'explique cette confusion de l'auteur qui, en 1836, se croit être en 1839. D'après Frère Jean-Baptiste la phrase du Père Champagnat a bien été prononcée en 1836, trois ans et demi et non pas huit mois, avant sa mort cf. Vie, éd. 1938, p. 213.
: Dans la numération des paragraphes qui vont suivre, les numéros 3, 4 et 6 manquent ; il ny a pourtant aucune interruption dans le récit.
: En fait la Congrégation des Petits Frères de Marie a été officiellement approuvée par le Gouvernement français le 20 juin 1851.
: Frère Marie-Jubin Mérigny, décédé le 1ier janvier 1897.
: Lauteur a sans doute voulu dire : « quil fait bon ».
: Il s'agit sans doute de l'internat de Néméara en Nouvelle Calédonie dont parle la circulaire du 25 janvier 1887 (cf. C. VII, p. 322). On peut en déduire que Frère Sylvestre écrit ces pages dans le courant de l'année 1887, la dernière de sa vie, car il mourra le 16 décembre de cette année.
: Ce dernier paragraphe du No 2, mis entre parenthèses ici, est en renvoi dans le texte.
: Faute populaire : « se rentourner » pour « s'en retourner ».
: Phrase contradictoire. L'auteur a sans doute voulu dire: Il ne veut pas non plus que l'enseignement des Frères sorte du cercle primaire et s'occupe des sciences qui sont du ressort de l'instruction secondaire, comme serait de donner des leçons de latin, etc. ...
: Les lois de la laïcisation des écoles datent de 1881, donc précèdent de 5 ou 6 ans seulement l'époque où Frère Sylvestre écrit ces lignes.
: « Par» à supprimer pour rendre la phrase plus correcte et plus compréhensible.
: Ce sommaire a été ajouté ultérieurement au crayon.
: Le plan primitif du début de cet « appendice » se présentait comme suit:
Chapitre I - Mon noviciat
- J'ai promis dans... (actuellement: Avant-propos).
Mon entrée à l'Hermitage (actuellement : Chapitre lier
Mes rapports avec le Père Champagnat).
2 - L'Hermitage! A ce nom... (act. No 1).
3 - Il me semble encore... (act. No 2).
4- Après nous avoir... (act. No 3).
Chapitre II ième - Mon noviciat (titre act. supprimé)
1 - Avant d'aller plus loin... (à partir de là, la numérotation n'a pas été rectifiée).
I - Commencement de mon noviciat.
2 - Né avec un...
2. L'auteur avait ajouté puis il a biffé la phrase suivante : « Je laisse à d'autres le soin d'énumérer ses vertus et la manière dont il les a pratiquées. »
: Roux Joseph, Frère Martin; voir Lettres de M. Champagnat, vol. 2 Répertoires, p. 172 où il faut rectifier le lieu de naissance qui est Valbenoîte et non point Saint Jean-Bonnefonds.
: Ce cahier n'existe malheureusement plus, à moins que la page correspondante du Registre des Entrées ait été arrachée.
: Voir Frère Avit, Abrégé des Annales, éd. 1972, pp. 109 ss.
: Comparer avec le texte réel dans « Lettres de M. Champagnat », vol. 1 Textes, p. 305.
: Omis dans le texte.
: Ajouté au crayon.
: « En fait que d'achats » est un régionalisme; lire: « en fait d'achats ».
: Voici le texte intégral de cette prière: « Par votre très sainte Virginité et votre Immaculée Conception, ô Vierge très pure et Reine des Anges, obtenez que mon corps et mon âme soient purifiés. Ainsi soit-il ». (Directoire de la solide piété, éd. 1928, p. 316).
: Mgr Philibert De Bruillard, évêque de Grenoble de 1826 à 1853 (voir L.M.C. vol. 2 Répertoires, pp. 109-112).
: L'auteur avait d'abord écrit: « parce que peut-être défense lui en avait été faite par le P. Champagnat », puis il a corrigé en barrant « en » et ajoutant: « de garder le secret là-dessus », sans s'apercevoir qu'il changeait ainsi le sens de la phrase.
: Souligné dans le texte.
: Lauteur avait dabord mis comme titre : « son esprit de foi ».
: La partie entre parenthèses a été ajoutée ultérieurement au crayon.