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I Présentation de l'auteur - Brassens et la politique

Je tiens à remercier les professeurs qui m'ont aidé à définir mon sujet ...... rôle dans ce qu'il est convenu d'appeler le IVe pouvoir - dans le discours des politistes. ...... de la doctrine Jdanov : les artistes doivent exalter le parti et le communisme.




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et des auditeurs


3 – La personnalité de Brassens P 30

A - Brassens seul face de lui-même
B - Brassens entouré de ses amis et de ses livres



II Analyse thématique des écrits de Brassens.
OBSERVATIONS ET CLASSEMENT


1 – L'œuvre de Brassens, et le choix du corpus P 39

A - Présentation de l'œuvre de Brassens
B - Choix du corpus


2 – Analyse thématique des chansons P 52

A - Recensement des thèmes
B - Etude approfondie des thèmes


3 – Analyse thématique des autres sources P 75

A - Le libertaire
B - Autres sources







III Brassens et la politique.
NUANCES ET ANALYSE CRITIQUE


1 – La posture de Brassens est elle compatible avec une étude scientifique?
P 100
A - Résolution du problème de la disparité des opinions de Brassens
B - Pour en finir avec le refus de la politique par Brassens


2 - Brassens et la politique : un couple passionnel P 113

A - Des opinions assombries par l'affect.
B - Etiologie des affects de Brassens


3 - Un anarchisme complexe P 123

A - Parentés idéologiques
B - La question de l'anarchisme





> Conclusion . P 138
Bibliographie : P 141 / Annexes : P 143






Si j'ai choisi de travailler sur l'œuvre de Georges Brassens, c'est d'abord parce qu'elle présentait une opportunité scientifique. Mais je dois avouer que Brassens m'a fasciné dés l'instant où je me suis plongé dans ses textes, et où je l'ai redécouvert - il y a quatre ans. Nous restons trop souvent à la surface des œuvres les plus riches. Celle de Brassens mérite qu'on s'y plonge de façon plus approfondie.
J'admire les plus brillantes de ses chansons. Je suis sensible à sa technique - d'une rare perfection. Mais j'ai peu à peu compris combien sa pensée était puissante et originale. Quelques vers tirés de ses chansons politiques me trottent souvent dans la tête. Celui-ci m'a beaucoup fait réfléchir : "plutôt que de mettre en joue un vague ennemi, mieux vaut attendre qu'on le transforme en ami". Brassens a des opinions très tranchées, et ils les présente avec un tel talent de rhéteur que l'on est bien souvent obligé de demeurer quelques instants pensif, avant de sourire de contentement, ou de trouver une parade. Je n'aurais pas souhaité travailler sur un autre chanteur que Brassens. Lui seul agrège les quelques qualités qui font d'une œuvre d'art un tout fascinant, qui fait réfléchir, en même temps qu'il suscite l'admiration.






Je tiens à remercier les professeurs qui m'ont aidé à définir mon sujet - Messieurs Hastings et Frétel, enseignants à l'Institut d'Etudes politiques de Lille. Grâce à leur ouverture d'esprit, la Science Politique n'est pas une discipline fermée pour les étudiants qui ont la chance de suivre leurs cours. Je tiens tout particulièrement à remercier mon directeur de mémoire, Monsieur Michel Hastings, qui a accepté de prendre en charge mon travail sur Brassens dans des conditions assez difficiles.
Je tiens aussi à remercier une amie dont les relectures m'ont été d'une aide précieuse - Florence Kerlutinhoëc.







"Je pense que les idées évoluent très vite. Je pense que la plupart des gens meurent pour des idées qui - au moment ou ils meurent - n'ont déjà plus court. Alors je conseille de faire attention avant de mourir pour les idées. Parce qu'il faut bien la peser quand même."

Georges Brassens -
Entretien avec Jacques Chancel.






"Quand les cons sont braves
Comme moi comme toi comme nous comme vous
Ce n'est pas très grave
Qu'ils commettent se permettent des bêtises des sottises
Qu'ils déraisonnent : ils n'emmerdent personne
Par malheur sur terre
Les trois quart des toquards sont des gens très méchants
Des crétins sectaires
Il s'agitent, ils s'excitent, ils s'emploient, ils déploient leurs ailes à la ronde
Ils emmerdent tout le monde
Si le sieur X était un lampiste ordinaire,
Il vivrait sans histoire avec ses congénères
Mais hélas il est chef de parti l'animal
Quand il débloque, ca fait mal".

Georges Brassens - Quand les cons sont braves





"La destruction de l'oppressif est une tâche délicate puisqu'il se définit seulement par sa nuisance envers l'indépendance individuelle. Ainsi la destruction de l'Etat n'est pas la suppression de toute initiative organisatrice, mis de tout pouvoir superflu à cette fonction, qui doit elle même être utile"

Henri Leroux -
Structure de la pensée anarchiste

> Introduction générale.
Le poète et la politique







En 1939, Georges Brassens, le petit paria de Sète, monte à Paris pour y mener une vie plus que modeste. Dans la capitale, et dans l'usine BMW de Basdorf où le STO l'a envoyé, il chante et il dit ses rancœurs. Ses amis l'écoutent, mais on retient plus de lui les textes grivois que les idées. Trente ans plus tard, Brassens est une institution, on a déjà écrit quelques livres sur lui, et 20 millions de copies de ses disques ont trouvé acheteur - un record. Ils sont nombreux à écouter religieusement le poète chanter ses rancœurs. Brassens s'est frayé un chemin jusqu'à des millions d'oreilles admiratives. Son public a bien changé. Ses idées, elles, se sont assagies. Mais elles demeurent très proches de celles de l'année 1946 - durant laquelle il a beaucoup écrit. Désormais, lorsque Brassens nous livre ses opinions politiques, on l'écoute.

Nous avons décidé de tendre une oreille attentive vers les opinions politiques de Brassens. Nous avons en effet estimé que l'auteur de 250 chansons de grande qualité, et qui est parvenu à se faire entendre par tous les Français, jeunes, vieux, pauvres, riches, esthètes ou incultes, méritait qu'on s'attarde sur ses opinions. Si la qualité de la réflexion de Brassens demeure assurément très inférieure à la celle des penseurs que la science politique a érigés en maîtres, Brassens est quant à lui parvenu à hisser ses opinions jusqu'aux oreilles de plusieurs dizaines de millions de personnes. Ce que son œuvre perd en intérêt scientifique - en étant moins fouillée que celle des auteurs canoniques -, elle le gagne dans la taille de l'auditoire. La quantité des oreilles prime sans doute sur la qualité des oreilles. Mais il est impossible de ne pas considérer une œuvre aussi populaire que celle de Brassens, à supposer qu'elle soit porteuse d'un message politique.
Mais l'œuvre de Brassens est-elle porteuse d'un message politique ? C'est parce que nous en sommes persuadés que nous nous sommes proposés d'étudier en profondeur les idées politiques de Brassens. D'aucuns prétendront que Brassens a refusé toute compromission avec le pouvoir politique, qu'il a toujours retenu son jugement, et qu'il a explicitement dit son désintérêt pour la chose publique à de nombreuses reprises. Ce à quoi nous répondrons que Brassens a écrit de nombreuses chansons qui touchent à la chose publique. Que ces chansons sont - il est vrai - le plus souvent écrites contre la politique, mais qu'une attitude de refus de la politique ne saurait en aucun cas être considérée comme une forme de désintérêt pour la politique. A ceux qui douteraient encore de la teneur politique de l'œuvre de Brassens, nous conseillons la lecture de ce mémoire, ou l'écoute plus attentive de son œuvre, non sans avoir préalablement compulsé leurs manuels de Science Politique, à l'entrée "politique". Nous justifierons plus en détail notre conviction dans un moment ultérieur de notre réflexion.

Brassens a donc eu des idées politiques. Nous ne sommes d'ailleurs pas les premiers à nous aventurer sur ce terrain, puisque le belge Marc Wilmet a fait une courte étude sur les opinions libertaires de Georges Brassens (Brassens le Libertaire). Une étude bien trop courte, et trop peu détaillée pensons nous pour pouvoir prétendre rendre compte des opinions politiques de Brassens de façon générale. Celui-ci s'est en effet contenté de commenter rapidement quelques chansons intéressantes parmi les 250 de l'œuvre de Brassens, et de reproduire les textes de Brassens dans le Libertaire, journal émanant de la Fédération anarchiste, en les assortissant d'une courte étude thématique. Marc Wilmet n'avait pas l'intention de rendre compte de façon générale des opinions politiques de Brassens. Tel est notre objectif.
Nous allons par conséquent tenter de couvrir tous les secteurs de la vie et de l'œuvre de Brassens, afin d'en extraire chaque événement, chaque texte, chaque entretien et chaque chanson pouvant rendre compte du problème complexe des idées politiques de Brassens. Nous n'aurons pas trop de tous ces documents pour parvenir à cerner la pensée d'un homme qui a écrit des chansons comme la guerre 14-18, ceux qui ne pensent pas comme nous, et d'autres textes - tous d'une qualité narrative exceptionnelle. Voici quelques extraits qui laissent entrevoir la complexité et la richesse des problématiques politiques que l'œuvre de Brassens soulève :








Ces textes réclament une étude détaillée. Sans compter qu'elles ne sont pas isolées. Preuve en est toutes les chansons qui sont sur les lèvres de chacun, et que nous n'aurons pas besoin de reproduire ici, comme l'Auvergnat - symbole de la fraternité, le Gorille - emblème de la lute contre la peine de mort, ou encore Mourir pour les idées - qui incite à l'immobilité politique: "Mourir pour les idées, d'accord, mais de mort lente".

Ce ne sont là que quelques extraits d'une œuvre complexe, dont nous allons devoir appréhender le message politique. Il existe encore d'autres chansons bien moins connues, mais tout aussi intéressantes : Quand les cons sont braves - le vieux Normand - Ceux qui ne pensent pas comme nous - Boulevard du temps qui passe - Le cauchemar … Mais l'œuvre chantée n'est pas la seule qui ait retenu notre intérêt. Nous avons en effet travaillé sur quatre types de documents. Les chansons sont le cœur de ce mémoire : c'est par elles que Brassens a connu un immense succès. Afin de permettre au lecteur de juger par lui même, nous reproduisons les chansons les plus intéressantes de son œuvre à la fin de ce mémoire, dans nos annexes. Les quelques chansons que nous avons jugé les plus riches ont été reproduites en annexes sonores, sur un disque compact également situé à la fin de ce mémoire. L'œuvre de Brassens est composée de 250 chansons, dont la majorité n'ont pas de message politique notable à faire passer. Mais dont une partie considérable contient des éléments indiscutablement politiques.
 Nous avons également travaillé sur des archives sonores - les entretiens de Brassens que nous avons pu nous procurer. Ce type de document étant particulièrement difficile d'accès, nous n'avons pas pu trouver tous les entretiens qui pouvaient nous intéresser. Nous sommes tout de même parvenu à trouver celui qui est sans doute le plus important de ces documents : l'interview que Brassens a donné à Jacques Chancel en 1971. De larges extraits de ce document ont été reproduits en annexes, sous forme écrite. Nous avons scrupuleusement respecté les propos de Brassens dans notre transcription. Ce document est très précieux.
La troisième source de ce mémoire est constituée par une série d'articles de Brassens dans le journal de la fédération anarchiste - Le libertaire -, que nous avons trouvé dans l'ouvrage de Marc Wilmet. Nous disposons ainsi de 15 articles dont la quasi totalité comporte des indices intéressants sur les idées politiques de Brassens. Nous reproduisons ces textes dans leur intégralité dans les annexes de ce mémoire. Ce document est d'un grand intérêt pour notre mémoire. Nous avons pu accéder à une dernière source directe : une note de la main de Brassens destinée aux amis avec qui il a tenté de monter un journal - Le cri des gueux -, et faisant état de la politique éditoriale de ce journal. Brassens y détaille point par point l'attitude à tenir en face de divers sujets à teneur plus ou moins politique. Cette source est elle aussi fort précieuse, puisqu'elle est la seule à détailler de façon claire et exhaustive les opinions de Brassens en la matière.
Nous avons enfin eu recours à des sources indirectes - plusieurs biographies et études portant sur divers aspect de la vie et de l'œuvre de Brassens. Il existe un important travail biographique autour de ce personnage, ainsi que quelques œuvres scientifiques le plus souvent consacrées à la technique du poète. Ces documents nous ont permis de faire connaissance avec l'homme, et avec le parcours de Brassens.

Nous avons vérifié de façon rigoureuse que les sources directes étaient valable, et nous avons recoupé les informations biographiques à propos de Brassens en arpentant diverses biographies. Il est important de souligner que Brassens prenait beaucoup de notes, et que la première biographie écrite sur lui a été rendue publique bien avant sa mort. Celui-ci a eu le temps de contester les inexactitudes, et de s'entretenir avec les biographes à propos de sa vie avant même qu'une partie des ouvrages soient publiés. Autant d'indications qui nous permettent de penser que les informations sur la biographie de Brassens que nous avons reprises sont exactes.
Nous avons enfin tenté d'évaluer la pertinence des sources directes - articles, chansons, entretiens -, au moyen d'astuces méthodologiques qui sont détaillées plus loin. Leur nature étant différente, nous ne pouvions pas leur accorder une importance égale. Nous avons - à la suite de cette réflexion - fait le choix de privilégier le corpus des chansons de Brassens, qui nous a paru à de nombreux égard être le matériel le plus opportun.

Les chansons de Brassens sont de véritables petits mythes, qui condensent, encapsulent une petite histoire - parfois symbolique ou métaphorique - dans un petit univers décalé et original. L'un des talents majeurs de Brassens est celui de la condensation. En quelque lignes, il dit énormément de choses, et en suggère bien plus encore. Et on retrouve dans ces caractéristiques une partie des éléments qui définissent les mythes. Les chansons de Brassens disent peu et suggèrent beaucoup, elles sont donc difficiles à considérer avec un sens critique. Ce qui explique qu'elles soient parfois difficiles à déchiffrer. Mais pour la plupart, elles sont de petits miracles de poésie, d'une grande lisibilité, et faisant passer le sens que Brassens leur a donné avec un immense talent. Brassens excelle dans la rhétorique, dans la métrique, dans la versification, dans la rythmique, dans la construction des intrigues. Il apporte en plus de cela ce que le scientifique ne peut pas quantifier : la créativité, la malice, l'humour, et le sens de la synthèse. Autant de qualités qui expliquent que ses chansons soient aussi excellentes, et qu'elles soient d'une efficacité rare. La technique est là pour rendre la chanson transparente à l'œil, éternelle dans la mémoire, et les appâts sont là pour attirer la curiosité des auditeurs. Le public ne s'y est pas trompé, lui qui a célébré Brassens comme le plus grand chansonnier de la variété francophone.
Rares sont les personnes qui refuseront à Brassens la dénomination d'artiste, de poète. Et pourquoi non ? de penseur. Nous allons en tout cas traiter l'œuvre de Brassens comme celle d'un penseur, en adaptant notre méthodologie à la composition de son œuvre, qui est constituée de plusieurs centaines de toutes petites entités indépendantes les unes des autres. Nous aurons donc à traiter une œuvre qui n'est pas organisé comme un tout linéaire, ce qui signifie que nous devrons en retrouver la trame, les thèmes, afin de parvenir à regrouper les chansons traitant du même sujet les unes avec les autres. Il nous faudra alors faire de plusieurs chansons, abordant chacune le même thème d'une façon particulière - une opinion cohérente et une.( Ce qui sera facilité par la constance des opinions de Brassens).

Pour guider notre étude, nous nous sommes posé une série de questions. Nous nous sommes tout d'abord intéressé aux sources. Quelles sont les sources qui méritent notre attention, comment devons nous les appréhender, comment les classer dans leur ordre d'importance, quel crédit leur accorder, et surtout : pouvons nous considérer que d'en faire l'expression d'opinions politiques ne trompe pas l'intention de l'auteur.
Une fois ces questions résolues, nous nous interrogerons sur la façon de classer les opinions en groupes thématiques, d'en extraire les principales opinions de Brassens, brutes de toute analyse. Nous nous demanderons ensuite comment construire des indicateurs permettant de classer les chansons entre elles, après l'écoute des 250 chansons, afin de retenir les plus intéressantes, par ordre d'importance.
Une fois les chansons classées et les thèmes principaux extraits de toutes les sources de ce mémoire, nous nous demanderons pourquoi et comment Brassens avait pu avoir ces idées. Nous allons tenter de savoir si il est possible d'agréger ses idées en un tout cohérent. Puis nous essaierons d'expliquer pourquoi Brassens pensait ainsi, et à quels mouvements d'idées il pouvait être rattaché.

Une telle étude ne nécessite pas de recourir de façon régulière à des sources théoriques. Nous nous sommes pour l'essentiel armés d'un solide sens critique, et nous avons essayé, tant que faire se peut, d'en recourir à la méthode inductive. Quand aux références scientifiques, nous n'en avons eu besoin qu'à partir du moment où nous nous sommes proposés d'interpréter les opinions politiques de Brassens.

La première partie de ce mémoire sera consacré à l'étude du personnage. Nous avons pensé qu'il était nécessaire de savoir à qui nous avions affaire avant de nous plonger dans ses écrits. Nous avons donc fait un court rappel biographique, avant de nous intéresser à la personnalité du poète, et à son parcours politique, de façon plus détaillée, cette fois ci.
Dans la deuxième partie de notre travail, nous avons présenté l'œuvre de Brassens, avant de nous saisir des documents pertinents auxquels nous avons pu avoir accès, et d'en retirer les opinions de Brassens, classées de façon thématique, et présentées de la façon la plus neutre possible.
 Dans un troisième temps, nous nous sommes interrogés sur le traitement que nous allions pouvoir faire subir aux données que nous avions accumulées, puis nous avons tenté de présenter la pensée politique de Brassens de façon complète et cohérente. Nous avons séparées deux approches : une approche critique et une approche purement neutre et scientifique.






I Georges Brassens, une vie, une œuvre .
BIOGRAPHIE ET FAITS EDIFIANTS


Nous sommes partis du principe pragmatique qu'il est parfois nécessaire de connaître le parcours d'un homme pour pouvoir mieux parler de ses opinions politiques. Nous voulons bien entendre que certaines biographies n'éclairent pas le parcours de certains hommes - même si c'est là le cœur d'une polémique que nous jugeons inféconde. Mais dans le cas de Brassens, nous sommes convaincus que cet argument ne tient pas. Il y a une relation entre la biographie, la personnalité de Brassens, et ses opinions politiques. Nous avons donc souhaité consacrer une partie entière à ces éléments.
Il est tout simplement nécessaire de connaître l'homme avant d'étudier son œuvre. Car nous voulons pénétrer au fond des convictions de Brassens, et non pas rester à la surface d'une interprétation subjective. Il nous a donc paru important de savoir qui était celui qui nourrissait ces opinions, afin de pouvoir savoir pourquoi il était pacifiste et anarchiste. Nous ne pouvions pas nous contenter d'un jugement sur son œuvre. Il nous faut acquérir une connaissance intime de l'homme pour pouvoir nous glisser dans sa subjectivité. Cette première partie, qui ressemble plus à un détour qu'à une étude du sujet que nous avons choisi, est en fait un préalable nécessaire pour ne pas nous éloigner de notre objectif.


1 - Courte biographie.

A - Brassens anonyme

> Sète

Les parents
Georges Brassens naît en 1921 à Sète. Il est l’enfant légitime du deuxième mariage d’Elvira Dagrossa. Cette femme très pieuse, dont les parents ont passé leur enfance en Italie, a perdu son premier mari à la guerre. Elle épouse en 1920 Jean-Louis Brassens – qui, lui, ne porte pas les curés dans son cœur. Ce sont les croyances de sa mère qui prévaudront dans l’éducation du petit Georges, qui ira longtemps à la messe le Dimanche. Mais son éducation tiendra aussi de l’athéisme cynique de son père, ainsi que de sa propension à dédramatiser tout ce qui est de l’ordre du sacré – sacré religieux ou non.
La chanson
L'enfance de Georges Brassens sera donc marquée par le catholicisme de sa mère, mais aussi par un autre fait notable : tout le monde, chez les Brassens est passionné par la chanson. La demi-sœur, le père, la mère … on peut surprendre toute la famille en train d’entonner les airs de Lino Ventura, de Tino Rossi, et de bien d’autres. Bientôt, Georges découvrira Charles Trenet - dont les rythmes Swing et la poésie légère le marquent pour longtemps. Il admire également Vincent Scotto, auteur de milliers de chansons, et qui a contribué à tirer la chanson Française vers le Swing. Tous les membres de la famille ont l’oreille musicale et la mémoire de plusieurs centaines de chansons. Le fossé des goûts musicaux qui traverse de nos jours les familles moyennes n’existe pas encore dans l’entre-deux-guerres.
A l'école
Georges Brassens est d’une tempérament têtu, et il aime tremper dans des coups tordus. A l’école, il ne brille d’ailleurs pas par ses résultats scolaires : il ne dépassera pas la troisième. Mais son niveau est inégal : certains professeurs parviennent en effet à susciter sa curiosité, et à améliorer ses résultats. Ses professeurs de Français de quatrième et de troisième lui communiqueront la passion des grands prosateurs, et des grands versificateurs. Georges Brassens, qui venait juste de se mettre à écrire de petites chansons, aux textes – selon ses propres termes - « approximatifs », prend conscience de l’immense fossé qui sépare les petits rimailleurs radiophoniques des grands poètes. Il révise son ambition et se met à écrire des poèmes.
Un métier ?
Si ses premiers vers sont assez corrects – sans toutefois laisser prévoir la qualité de ceux de son âge mur -, son niveau scolaire général reste mauvais. Ce qui ne gène pas son père, qui le verrait bien reprendre son titre d’entrepreneur de maçonnerie et de plâtrerie. Ce qui dérange en revanche beaucoup sa mère, qui aurait aimé le voir devenir médecin, avocat ou fonctionnaire. Chez lui, lorsque les périodes scolaires se terminent, la cérémonie de signature du bulletin est toujours un véritable drame.


> La mauvaise herbe

Les copains
Brassens montre très tôt son goût pour les rapports humains. Il sera tout au long de sa vie entouré de différentes "bandes de copains", dont il est le plus souvent le pivot. A l'école primaire, il fait la rencontre de quelques jeunes garçons qui compteront dans les rangs de ses "copains" toute sa vie durant. Miramont, Deplont, Scopel, puis Bestiou, Laville, Colpi, Gévaudan (…) forment avec lui une bande de compères qui accumulent les mauvaises blagues et les bagarres. Dans la bande, tout le monde a un surnom. Brassens aime à pousser ses amis dans l'entreprise de coups tordus, mais il prend souvent soin de rester en retrait. Avec l'âge, cependant, Brassens et ses amis occupent leur temps libre différemment, partagés entre la plage, les bars à la mode, et les rêveries sur leurs futures carrières d'artistes. On organise des séances de projection de films entre amis, on discute de cinéma et de chanson, et on forme même un petit orchestre, dans lequel Brassens joue du banjo. Tous rêvent de monter à Paris, pour y vivre de leur art.
La bêtise de trop
Mais le temps de l'insouciance va être brutalement interrompu par un épisode douloureux : une partie de la bande est arrêtée par la police et passe en jugement dans le tribunal. C'est un scandale dont on ne se remet pas dans la petite ville de Sète. Les coupables, qui avaient des mois durant délesté leurs proches parents de sommes considérables, sont montrés du doigt dans toute la ville. Leur collège ne souhaite pas les accueillir en classe de seconde, et tous sont condamnés à quelques mois de prison avec sursis. Le petit groupe aura connu des instants d'aisance, accoudé ostentatoirement sur le zinc des bistrots les plus en vogue à Sète. Maintenant, Brassens et les autres doivent se cacher pour se voir, et leur avenir semble bien compromis. A Sète au moins…
La punition
Le plus difficile à affronter, pour les membres du petit groupe, fut sans doute le regard de leur famille. Brassens n'espère pas s'en tirer à meilleur compte que les autres. Comme il le conte dans Les quatre bacheliers, c'est son père qui vient le cueillir au commissariat, après une nuit passée en prison. Son père, c'est le plus grand, le plus gros, celui que tous craignent le plus. Pourtant, Monsieur Brassens n'adressera pas un mot de reproche à son fils. Il semble avoir déjà pardonné, et même compris son geste. Ce qui marquera pour très longtemps le petit Georges. A la maison, en revanche, c'est une toute autre réception qui attend Brassens. Sa mère comprend que l'on ne regardera plus jamais sa famille de la même façon, et que l'avenir de son enfant est fortement compromis. On décide donc de cacher le petit Georges, qui ne reverra plus ni la plage, ni l'école. On imagine même un instant de l'expédier à Paris, où la famille pourra le recevoir et lui permettre de trouver un emploi.
Paris
Mais avec le temps, les sentiments s'apaisent, et la mère de Brassens imagine d'autres stratagèmes, qui lui permettraient de garder son fils au près d'elle. Le petit Georges, en revanche, s'est fait à l'idée d'un voyage vers la capitale qui l'attire tant. Il décide ainsi de partir tout de même à Paris, et ne profite pas des hésitations de ses parents pour rester dans la ville de son enfance. Brassens part donc vers Paris, c'est décidé. Mais il n'imagine pas partir seul. Monter à Paris, c'est un rêve qu'il a conçu avec ses copains, et il espère bien réussir à convaincre l'un d'entre eux de le suivre. Pourtant, tous se dérobent, et confient à Brassens le rôle d'explorateur. Seul Louis Bestiou décide de l'accompagner. Mais c'est sans lui que Brassens monte à Paris, alors que la seconde guerre mondiale a éclaté. Bestiou le rejoindra plus tard, une fois réglé un problème de dernière minute.

> La bohème.

La guerre
Nous sommes en Février 1940, à 4 mois de la défaite Française. C'est Tante Antoinette qui l'accueille à Paris. Elle lui offre le gîte et le couvert, mais il est convenu que Georges - qui a maintenant 18 ans - doit trouver un travail. Brassens sera donc apprenti relieur, pendant une demi-journée. Puis il rentrera aux usines Renault, où il sera OS. Le travail est épuisant, les journées extrêmement longues. En Mai, son ami le rejoint à Paris, et se fait engager à Renault. En Juin, les usines Renault sont bombardées par les Allemands, et rendues inutilisables. La carrière d'OS de Georges Brassens s'arrête là : les deux Sétois prennent part à l'exode, et redescendent à Sète.
L'écrivant
Quelques mois sont passés lorsque Brassens décide de remonter à Paris. Seul cette fois-ci. Brassens ne veut pas travailler pour les Allemands. Sa tante se résoud à le garder chez elle, où il passe ses journées à écrire, à remanier et à composer ses chansons et ses poèmes. La guerre, la capitale, les souffrances qui l'entourent sont une formidable source d'inspiration, et Brassens travaille d'arrache-pied. A cette époque, les choses du cœur ont sur la production du chansonnier une empire sans partage. Mais ses textes restent d'une qualité assez moyenne.
Brassens passera ainsi trois années de sa vie à écrire et à composer. Il fera paraître à compte d'auteur un recueil de poèmes auxquels il croit. On sent nettement que son style progresse, et que son art de la chanson est en pleine formation. Brassens a dépensé toutes ses économies pour faire paraître cet opuscule. Toute sa famille y a été de son sou. Mais les milieux littéraires ne réagissent pas.
Le STO
Brassens a échappé à la guerre. Brassens a vécu sans le sou sous l'occupation. Mais en 1943, la guerre le rattrape. Le gouvernement Français décrète le STO. Les classes 20-21-22 sont mobilisées et envoyées en Allemagne. Georges réfléchit, il tente de gagner du temps, mais il doit se présenter le 8 Mars 43 dans le Hall de la gare de l'Est. Il ne quittera définitivement les baraquement de l'usine BMW de Basdorf que le 8 Mars 1944, très précisément un an après son départ. Ce qui lui laissera le temps de se lier d'amitié avec de nombreux compagnons d'infortunes, qui formeront ce que certains biographes appellent le deuxième cercle des amis de Brassens. Ceux-ci, comme tous les autres, ne seront jamais oubliés. Malgré tout, le travail à Basdorf laisse à Brassens le temps de travailler ses textes et ses musiques. La vie en groupe scelle de solides amitiés, et favorise la communication. Cette période, aussi difficile fut-elle à vivre, laissera donc Brassens enrichi d'une nouvelle expérience.
Jeanne.
Lorsqu'il s'enfuit de Basdorf, profitant d'une permission pour Paris, Brassens sait qu'il doit se cacher pour échapper à la Police de Vichy. Il ne peut donc plus habiter chez sa tante. Celle-ci, qui commence d'ailleurs à se lasser de la présence de son neveu, l'envoie loger chez une amie, Jeanne. Chez Jeanne, l'atmosphère est chaleureuse, et comme la vieille dame se prend d'affection pour Georges, elle fait tout son possible pour qu'il soit correctement logé et nourri, sans jamais lui demander rien en retour. Jeanne vit dans l'impasse Florimont, une toute petite rue, dans une toute petite maison où l'on a ni l'eau chaude, ni les commodités : les toilettes sont dans la cour, qui fait aussi office de salle de bains.

Amours
Les quelques années qui séparent Brassens de la consécration seront un peu moins introspectives que les années 40-43. Brassens a désormais autour de lui un groupe d'amis qui le reçoivent de temps à autre, avec qui il peut partager du temps et des idées. Ce climat est également favorable à l'éveil des sentiments. Lui qui n'a jamais brillé dans ses conquêtes féminines rencontre enfin quelques personnalités féminines, et s'engage dans des histoires sérieuses. L'une d'entre elle lui coûtera beaucoup, mais lui vaudra quelques unes de ses meilleures chansons d'amour. Il fait également la rencontre de celle qu'il surnommera Chenille, et qui l'accompagnera toute sa vie durant, sans jamais loger dans la même chambre que lui. Il ne se mariera pas avec elle, mais il ne l'en aimera que mieux, comme il le dit dans La non demande en mariage.

Opinions
En Juin 1945, Brassens et quelques amis décident de monter un journal, qu'ils veulent appeler le cri des gueux. Brassens, Miramont et Larue prennent les choses au sérieux : ils montent un comité de rédaction, mènent à bien la réalisation d'une maquette, et se lancent en quête d'un financier. Mais personne ne voudra éditer le cri des gueux. Brassens trouvera alors un autre exutoire : le libertaire , publication de l'organe central de la FA (fédération anarchiste). Il y signera une bonne douzaine d'articles attestés, prenant pour cible première les gendarmes. Mais sa collaboration au Libertaire prend fin quelques mois après cela.
Littérature.
Brassens a pour ambition première d'écrire. Des vers ou des romans. En 1947, il tente de publier un petit roman, la lune écoute aux portes, mais aucun éditeur n'est intéressé par son manuscrit. Brassens décide alors de faire un 'coup'. Il fait éditer quelques dizaines de romans dont la couverture et la mise en page parodient la plus prestigieuse collection de l'édition Française : NRF Gallimard. En les expédiant à toute la presse Parisienne, il espère attirer le scandale, et donc le succès. Peine perdue, puisque seul France-Dimanche prendra la peine de publier un compte rendu, et que son roman restera dans l'oubli. En parallèle, Brassens écrit des vers avec une ferveur redoublée. Il tente même sa chance en auditionnant devant les tenanciers de plusieurs cabarets, poussé par Jacques Grello. Mais personne ne souhaite lui confier un tour de chant. Il faut dire que le chansonnier se révèle être un piètre interprète, tétanisé par la peur lorsqu'il s'agit de monter sur scène. D'ailleurs, le rêve de Brassens est de placer ses chansons auprès d'interprètes, qui les chanteront pour lui. Il n'a jamais souhaité monter sur scène, et n'y montera d'ailleurs qu'à contrecœur. Brassens persévère, et le niveau de ses chansons a désormais atteint celui que nous lui connaissons. En 1950, il chante déjà La Chasse aux papillons et Le Gorille depuis quelques années.


B - Le succès

> La reconnaissance

Patachou
Un jour de 1952, une audition se révèle plus heureuse qu'une autre. Cela se passe dans le cabaret où se produit Patachou, devant un public de qualité. Brassens auditionne donc devant Patachou, qui comprend tout de suite que ses chansons sont d'une grande qualité. Elle en chantera quelques-unes le lendemain de leur entrevue, puis le poussera à interpréter lui-même ses créations, et à surmonter son angoisse. Elle confie à Laville que "dans un an, [Brassens] sera plus célèbre [qu'elle]".
Le succès
A partir de là, les choses s'enchaînent très rapidement. Brassens est applaudi chez Patachou, puis dans d'autres cabarets. Il passe par le plus prestigieux d'entre eux - les trois baudets, et presse ses premiers disques. Sa carrière sera parfaite, les succès s'enchaînant avec une régularité parfaite, sur la scène comme chez les disquaires. Chez Phillips, on s'étonne de ce succès qui ne veut pas se tasser. Les critiques ne lassent pas de souligner la qualité de ses chansons, ainsi que - il faut bien le dire - ses attitudes frustres sur scène. Dans toute sa carrière; il ne saluera jamais son public. Son succès ne s'en porte pas plus mal : Brassens sera d'ailleurs, avec Brel, l'un des seuls chanteurs à ne pas être balayé par la vague yéyé qui déferlera sur le monde de la chanson dans les années 60.
Opposants
Entre la presse, le chanteur et le public, nous n'en sommes pas encore au consensus des années 70. Brassens n'est pas encore ce monument de la chanson française que l'on attaque pas sans prudence. La radio censure la moitié de ses chansons. Une partie de la presse se révolte contre les idées et les images que ses chansons véhiculent. Brassens a parfois même l'impression d'être mal compris par son public. Selon Michel Brial, il a la tentation de lui murmurer de temps à autres des insultes, entre deux chansons. Brassens est applaudi par tous, mais il a parfois l'impression d'être aimé pour son côté potache, et pour sa vulgarité, comme il le dit dans Le pornographe. Le public, lui, écoute avec respect cet ours immobile, qui lui assène ses chansons avec tout de même un petit sourire dans la voix, de temps à autres, lorsqu'il sait chanter un vers osé. Et en dépit des anicroches, sa carrière se poursuit bon train. Au fil des années, Brassens révoltera de moins en moins de plumes publiques.
Boulimie
Georges Brassens est mal à l'aise sur scène. Le parolier est sujet à de graves problèmes intestinaux et rénaux - il souffre de coliques néphrétiques par intermittence, et devra se faire opérer plusieurs fois des reins. Brassens ne court pas après l'argent, ni après la célébrité. Pourtant Brassens court, de salle en salle, sillonnant l'hexagone et enchaînant les engagements pendant plusieurs années, sans discontinuer. Il aura même le temps de publier plusieurs récits en prose. Brassens néglige son corps, et prend même beaucoup de poids. Il est suivi partout de son fidèle ami Pierre Onteniente, qui s'occupe de ses papiers et de ses engagements à plein temps, et de Pierre Nicolas, son contrebassiste. Tous sillonnent avec d'autres passagers les routes de France pour aller à la rencontre du public.

> La nouvelle vie

Succès
Brassens ne recherche pas le contact de la foule et des admirateurs. Il se prête aimablement à la cérémonie des autographes lorsqu'il ne peut pas y échapper. Mais son mode de vie reste simple. Tout semble respirer la dignité dans le comportement de ce personnage, qui préfère garder son identité plutôt que de se construire une nouvelle vie. C'est dans le même état d'esprit qu'il se prête parfois aux questions des journalistes. Il ne souhaite pas se construire une image. Il a l'impression qu'on lui a trop souvent parlé de lui, et n'aime pas qu'on aille trop loin dans la dissection de sa personnalité. Tout ce qui ne lui semble pas naturel lui coûte. Il y a - dans son comportement avec le public, comme dans sa façon de refuser les représentations mythiques une forme d'austérité sincère, qui ne le quittera jamais. Ce qui ne le conduit pas à prétendre que son succès lui est indifférent. Il souhaite simplement garder sa vie d'écrivant, et un rapport respectueux avec le public. Tout ce qui est de l'ordre du sacré et de la légende ne l'intéresse pas.

L'aisance
Brassens voit arriver la manne d'argent que son succès apporte avec une certaine indifférence. Il ne s'occupe pas, et ne s'occupera jamais de ses comptes. Si quelque chose lui fait envie, il demande à Pierre, qui lui dit son désir est réalisable. Mais Brassens n'a en aucun cas le fétichisme du chiffre. Ce qui ne l'empêche pas de dépenser assez largement son argent. De façon généreuse d'abord, en récompensant tous ses amis passés de l'avoir soutenu, en apportant tout le confort moderne dans la maison de Jeanne. Sa table sera toujours ouverte à ses amis, et il donnera beaucoup, à des gens qui ne lui rendront pas forcément, et à qui il ne fera pas de reproches. Brassens achète également quelques maisons et quelques propriétés. Les Parisiennes, et les provinciales, qui serviront de lieu de vie commune pour lui et ses amis. Et s'il dit n'acheter ses voitures que pour rouler - et n'avoir aucune passion pour l'objet en lui même -, il n'en demeure pas moins fasciné par les objets sophistiqués en général et les armes à feu, qu'il achète dans des catalogues. Peu à peu, Brassens se dégage du rythme infernal de ses tournées et se ménage de grandes aires de repos. Il faut pourtant croire Brassens lorsqu'il dit à Jaques Chancel qu'il aurait fait le même métier, quand bien même il ne lui aurait pas rapporté un sou. Son comportement durant la décennie 40 en fournit la meilleure preuve : Brassens se consacre corps et âme à sa musique, sans avoir ne serais-ce que l'espérance d'un revenu futur.

Le cercle
Brassens profite de sa célébrité pour rencontrer les stars du passé dont il a entonné les chansons dans sa jeunesse. Il fait aussi la connaissance de quelques artistes - le plus souvent chanteurs comme lui -, qui entrent dans son cercle d'amitiés, et qui seront parfois célébrés peu de temps après. On peut mentionner Lino Ventura, Georges Moustaki, Guy Béart… Aux cercles de Sète et de Basdorf s'ajoute donc celui des Parisiens. Brassens prend l'habitude de les réunir à Paris, ou de les emmener en vacance dans ses résidences de campagne. Brassens aime être entouré, au même titre qu'il aime profiter d'instants de solitude chaque jour. Avec ses amis, il échange des vues, des livres. Il les emmène dans sa maison de campagne où l'on travaille à la réfection des bâtiments.

> Le mythe

Avant sa mort, Brassens est déjà en mythe. Il est le deuxième chanteur, après Léo ferré à entrer dans la collection "poètes d'aujourd'hui". Il doit également refuser un siège à l'Académie Française, qui lui aurait fait beaucoup d'honneur, mais que sa "dignité lui interdisait" : Brassens déteste les uniformes, sauf celui du facteur. Il est traduit dans de nombreuses langues, et symbolise déjà la France à l'étranger, aux côtés de la tour Eiffel et de la baguette. En 1976, Brassens a vendu le chiffre astronomique de 20 millions de 33 tours, record absolu dans la chanson française.
La camarde
La mort a toujours eu une place de choix dans les chansons de Brassens. Il disait en parler beaucoup car elle était l'un des enjeux majeurs de la vie d'un homme. Mais il disait aussi n'en avoir pas peur. Depuis les années 60, la mort emporte quelques proches. Brassens continue d'en faire un sujet central de ses chansons, mais il l'évoque de façon de plus en plus personnelle. A la fin des années 70, Brassens est atteint d'un cancer. Habitué aux douleurs par ses coliques néphrétiques, il ne s'inquiète pas des premiers symptômes. Il tarde donc à se soigner, et les médecins ne parviendront qu'à retarder la mort de ce patient indocile. Quelques semaines avant sa mort, Brassens pressent qu'il n'a plus aucune chance de s'en sortir. Il écrit son testament artistique en demandant à ses plus proches amis d'enregistrer ses dernières chansons. Georges Brassens meurt dans le Sud, auprès de Chenille, mais Pierre Onteniente n'aura pas eu le temps de faire le trajet. On enterre Brassens dans la plus grande discrétion, comme il l'avait souhaité. La presse est unanime, regrettant le décès du "poète", et oubliant parfois les violentes critiques de certains de leurs journalistes.



2 – Le parcours politique .

A - Premiers écrits, premiers combats

Brassens s'est toujours défendu de tout activisme politique. Il s'est soigneusement maintenu à distance des hommes et des partis, et s'il a pu tenir des propos à teneur politique, ceux-ci n'ont jamais visé à soutenir un homme politique. Il faut à cet égard citer un passage de l'Interview de Jacques Chancel :

Jacques Chancel : "Politiquement, vous auriez pu faire une carrière."
Georges Brassens : "Non, non. Un anarchiste ne se mêle pas de politique."

Brassens s'est seulement permis de critiquer quelques partis, et quelques hommes, à travers sa production écrite et chantée. Il a aussi exprimé de façon plus ou moins complexe son appartenance à la mouvance des idées anarchistes. Pour autant que l'on veuille bien concevoir le mot politique au delà de son sens profane - l'ensemble des hommes et des partis qui comptent dans la démocratie Française -, on doit donc admettre que Georges Brassens a un parcours politique, en tant que sympathisant anarchiste, et en tant qu'homme qui a voulu émettre des opinions à teneur politique. En d'autres termes : non, Brassens n'a pas participé de près ou de loin au jeu politique ; oui, Brassens a réfléchi et s'est exprimé sur des sujets politiques, et il a eu des rapports étroits avec la fédération anarchiste. Il est donc impropre de parler d'apolitisme lorsque l'on cherche à qualifier Georges Brassens. Nous allons par conséquent retracer les grands moments de son parcours politique.

> La ligne brisée

La première trace que l'on ait de l'expression d'opinions politiques par Brassens date de 1943-1944. Cette période correspond à son séjour à Basdorf, dans un camp de travail du STO. Brassens n'est pas particulièrement hostile aux Allemands : il est, et a toujours été pacifiste. Mais de là à apprécier qu'on l'oblige à travailler pour la guerre, qu'on l'oblige à se rendre en Allemagne et à vivre dans un camp, il y a un pas qu'il ne franchira pas. Avec quelques compagnons de chambrée, Brassens fonde un parti subversif, qu'ils baptisent le parti des "briséistes", du nom d'une chanson écrite par Brassens. Il s'agit sans doute de la première chanson de Brassens qui témoigne de la malice et de l'inventivité qui nous vaudront plus tard 'la guerre 14/18', où d'autres chansons d'opinion à la facture sophistiquée. C'est déjà un excellent texte métaphorique, qu'il faut lire avec attention si l'on veut en comprendre la portée.




>La Ligne Brisée
Chanson à tendance géométrique

Sur la sécante improvisée
D'une demi-sphère céleste
Une longue ligne brisée
Mais harmonieuse et très leste
Exécute la danse de Saint-Guy
Exécute la danse (Bis)
Exécute la danse de Saint-Guy
Onduleuse leuse, leuse
Onduleuse elle erre sur l'heure
Nébuleuse, leuse, leuse
Astronomiquement fabuleuse
Scandaleuse, scandaleuse
Et zigzague elle zigzague
Et zigzague donc-on-on
Sur l'air vague, vague, vague

Que cette ligne est indécen-en-en-en-te
Huons-la… (Quatre fois)
Allons-y, un, deux, trois
À mort la ligne qui n'est pas droite
Allons-y, un deux, trois
De se briser qui lui donna le droit
Dites-le-nous, dites-le-moi


On peut voir dans ce texte le défi d'un homme qui ne veut pas marcher au pas, ou encore plus généralement une forme de rébellion systématique contre toute morale imposée, contre les chemins tracés dont on ne peut pas s'éloigner. Il est très facile de comprendre que la cible de cette chanson est l'ordre martial qui règne dans le camp. On peut prendre cette phrase "A mort la ligne qui n'est pas droite" au sens premier du terme : sous la loi martiale, soit on marche droit, soit on est puni. Parfois par la mort. Mais - à la lumière des textes que Brassens écrira plus tard -, on est tenté d'y voir une forme de refus généralisé de tout système où l'homme ne choisit plus ce qu'il veut et ce qu'il peut faire. On peut rapprocher la métaphore de la ligne brisée de ce vers plus tardif, où Brassens déplore que " non les braves gens n'aiment pas que - l'on suive une autre route qu'eux". En outre, Brassens a écrit sur un coin de cahier : "la ligne qui voulut triompher de la monotonie mais qui n'y parvint pas parce que ses ennemis, la stupidité et le rationalisme, étaient supérieures en nombre et en quantité. Gloire aux Briséistes !".
Toujours est-il que Brassens, qui est un peu le chef coutumier de sa chambrée - si l'on en croit Louis-Jean Calvet - propage avec sa bande le mystère de la ligne brisée. On réalise de petites affichettes sur lesquelles on peut lire "La ligne brisée, qu'est-elle, que veut-elle ? Les briséistes, que veulent-ils ?". On dessine sur tous les murs des lignes brisées - sortes de serpents ondulants. L'administration Allemande est intriguée, mais ne parviendra pas à remonter à la source de la contestation. Irritée par cet épisode, elle prendra sa revanche en interdisant le port de la barbe aux français. Mais les Briséistes n'en restent pas là, et ils créent un sigle : PAF - paix au Français. Et Brassens écrit en quelques heures l'hymne des PAFS.



> Les P.A.F.S.

C'est nous les P.A.F.S.,
Les jeunes philanthropes (Bis)
Qui sommes venus ici
Faire la nouvelle Europe
C'est nous les P.A.F.S. (Bis)

On nous a dit
Que c'était pour la France, (Bis)
Et le plus rigolo,
C'est qu'y a des cons qui l'pensent.
C'est nous les P.A.F.S. (Bis)

On nous a dit
Qu'on s'remplirait le bide, (Bis)
Et le plus rigolo,
C'est qu'au contraire y s'vide
C'est nous les P.A.F.S. (Bis)

On nous a dit
Qu'on gagnerait des fortunes (Bis)
Et le plus rigolo,
C'est qu'on gagne pas une thune
C'est nous les P.A.F.S. (Bis)

Et pour ne pas
Qu'on nous passe à la meule, (Bis)
Sachons fermer à temps,
Sachons fermer nos gueules.
C'est nous les P.A.F.S. (Bis)


Quelques prisonniers français chantent cet air tous les matins en se rendant à la prison. Le texte de cette chanson est dirigé contre le régime de Vichy (on nous a dit que c'était pour la France), et contre le pangermanisme (la nouvelle Europe). Mais la politique est très vite mise de côté - pour des considération plus quotidiennes, comme la nourriture, l'argent, ou la liberté d'expression. Il laisse à d'autres les débats sur les motifs des guerres justes, et se contente de souligner l'absurdité et l'inconfort de la situation. Brassens laisse aussi de côté la fierté nationale, puisqu'il ne réclame pas la victoire aux Français - VAF -, mais la paix aux Français - PAF.
Ces deux chansons, qui ne sont pas proprement politiques, mais qui auraient maille à partir avec la philosophie politique, sont un indice avant-coureur des convictions anarchistes et pacifistes de Brassens. On peut noter que - pour une fois -, Brassens s'est prêté au jeu de la contestation en groupe. On ne l'y reprendra plus, puisque lorsque l'on est plus de deux, on est "une bande de cons" - comme il le chantera. Pour l'heure, Brassens est le 'roi' des pafs, le médiateur et le correcteur orthographique de sa chambrée, et il s'en accommode très bien. Le sigle PAF a été peint en grand sur le mur du fond de la chambrée, et l'administration du camp ne fait rien pour se renseigner sur eux.


> Le cri des gueux.

On retrouve Brassens en juin 1945. Il fonde à 24 ans, avec deux amis - Emile Miramont et André Larue - un parti ! Mais il ne s'agit pas d'un parti ordinaire : son nom résume à lui seul la prétention des trois hommes, tourner en dérision les partis, et faire l'apologie d'une vie plus simple. Miramont, Larue et Brassens le baptiseront "parti préhistorique". Les trois hommes ont la conviction que "le seul retour à la vie primitive doit pouvoir empêcher le monde de tomber dans la décadence" - biographie de Brassens par Jean-Michel Brial. Dans le même esprit, ils fondent un journal, qu'ils appellent "le cri des gueux". Peu à peu, l'équipe est rejointe par quatre autres hommes. Le projet semble sérieux, puisque l'un d'entre-eux s'occupe de l'administratif, et qu'un autre est en charge de la maquette. Les articles et les maquettes affluent bien vite. Brassens écrit des articles, contrôle l'orthographe, et définit la ligne éditoriale. Nous avons la chance d'avoir eu accès à un document très précieux, où Brassens détaille le ton à adopter pour chaque article, et sur plusieurs thèmes. C'est encore Jean-Michel Brial qui l'a mis a jour :


" La politique: Deux politiques, la bonne et la mauvaise. Si le gouvernement en fait de la bonne, la suivre (ou faire semblant), s'il en fait de la mauvaise, lutter contre lui en éclairant les citoyens mal renseignés à son sujet. Comme le mariage, la politique est une nécessité économique. Une forme unique de politique serait idéale, mais théoriquement impossible (pratique- ment, c'est la dictature), car les hommes n'arrivent jamais à s'entendre parfaitement. On ne pourrait supprimer la politique que si tous les hommes étaient vertueux.

" La religion: Respecter avec fidélité et conviction les lois de Dieu et de son Eglise mènerait les peuples vers la vertu, mais aussi vers l'affaiblissement, vers l'abâtardissement, attendu que l'individu qui tend la joue gauche à celui qui vient de lui flanquer une gifle sur la droite est un être faible prêt à toutes les concessions et aussi fatalement à toutes les lâchetés. » Et le point de vue du poète: " Si tous les êtres étaient également bons et vertueux, la terre deviendrait un paradis, mais un paradis d'où seraient exclus tous les rêves, toutes les conceptions de la pensée. Peu à peu, la vie ne serait plus possible pour les êtres supérieurs, seuls les imbéciles, s'accommoderaient de cela.
Plus de luttes, plus d'efforts, puisque tout s'inclinerait devant tous.

" Le mariage: Combattre l'idée de propriété que fait naître l'acte marital dans le cerveau des époux. Insister sur les devoirs réciproques devant lesquels, pour une union idéale, doivent s'effacer les droits. L'homme et la femme qui, étant mariés, n'accorderaient chacun de l'importance qu'aux devoirs de l'un à l'égard de l'autre, formeraient le couple le plus heureux du monde, le couple idéal. Ne pas considérer son conjoint comme un meuble, comme un complément, mais comme un être moralement indépendant auquel il faut, malgré le degré d'intimité que provoque le mariage, toujours respecter la personnalité et l'humeur. » (On comprend mieux pourquoi Brassens a toujours repoussé, en ce qui le concerne, l'idée du mariage.)

" L'éducation : Combattre les aberrations des parents et les contraintes qu'ils font subir à leurs enfants. Education physique, parallèle à l'éducation morale et sentimentale.

" L'argent : Sans intérêt.

" La guerre: Le prestige d'un peuple ne devrait pas être proportionnel à sa puissance militaire mais, puisqu'il en est ainsi de par le monde, il est nécessaire d'avoir une armée solide, malgré le nombre incalculable de brutes que cela fait naître.

" La France - La Patrie: C'est en France, et par les Français, qu'ont été découvertes toutes sortes d'inventions. On peut sans ostentation être fier d'avoir la nationalité française. N'oublions pas pourtant que politiquement la France a toujours été devancée par l'Angleterre, et artistiquement par l'Italie. Le Français travaille à bâtons rompus mais manque de persévé- rance. De ce fait, la France est sociable et admire aveuglément tout ce qui est neuf, tout ce qui vient du dehors, pour en faire ensuite la réplique exacte chez elle. Ce qui a fait naître la triste réputation qui n'est pas près de s'éteindre: les Français sont des veaux. »

Nous n'allons pas analyser dés maintenant ce texte. Cette analyse interviendra dans les deuxième et troisième parties. Nous voulons seulement retenir que Brassens a déjà une conception très arrêtée de tout ce qui touche à la politique et au social. Nous voulons aussi retenir qu'il est prêt à porter un jugement sur la politique, et à avoir un rôle dans ce qu'il est convenu d'appeler le IVe pouvoir - dans le discours des politistes. Brassens ne pourra pas utiliser le journalisme comme forme d'expression : en dépit des multiples prises de contact avec divers mécènes, le 'cri des gueux' ne trouvera aucun financement. L'équipe du journal parle en terme d'idéal - de justice, de fraternité -, alors que les éditeurs qu'ils rencontrent ne connaissent que le mot rentabilité. Brassens débordant d'idées et d'opinions, Brassens voulant donner son avis sur la politique, ne pourra donc pas s'exprimer dans les colonnes du 'cri des gueux'.




B - Brassens trouve des lecteurs et des auditeurs


> Le libertaire.


Mais une autre occasion se présentera bientôt. Quelques mois plus tard - en 1946 -, Brassens est introduit par une connaissance à la fédération anarchiste du XVe arrondissement. Brassens ne tarde pas à se faire reconnaître par les militants anarchistes de la FA, si bien que Henri Bouye propose à Brassens un poste de correcteur au marbre - bénévole - dans le libertaire.
Le libertaire est l'organe central de la Fédération Anarchiste, il est aussi la publication la plus tirée dans la masse des journaux anarchistes. A l'époque où Brassens y rentre, c'est un hebdomadaire. En 1946, Le libertaire, tout comme la fédération anarchiste, sont en plein déclin. Rongée de l'intérieur par plusieurs tendances antagonistes, et n'ayant pas su tirer profit du climat insurrectionnel de l'immédiat après guerre, la fédération n'a pas beaucoup d'adhérents. Le libertaire, qui reparaît depuis 1944, redevient public en 1945. Après moultes palabres, le parti retrouve enfin son efficacité en 1946, et parvient à profiter des évènements sociaux. Le libertaire tire alors à 70000 exemplaires, et est vendu à 33000 en moyenne. On vise la politique anti-sociale du gouvernement Blum, on s'oppose au rapprochement avec la puissance impérialiste américaine, on soutient les mouvements sociaux…
La FA adopte en 1947 une résolution qui rend bien compte de ses objectifs : "La FA doit viser à la généralisation, à la simultanéité et à l'internationalisation des grèves et des mouvements sociaux. Elle doit conduire à la grève générale expropriatrice […]" Gaston Leval publie en 1948 un ouvrage qui fait etat des solutions proposées par une partie des militants de la FA. Brassens y a nécessairement été confronté. La société future repose selon lui sur trois piliers : les coopératives, les syndicats et les municipalités. Très vite, cependant, le climat d'agitation sociale se tasse, et la FA voit ses adhérents diminuer. Le libertaire se vend lui aussi de moins en moins : il ne tire plus qu'à 4700 exemplaires, et se vend à 27000 exemplaires.

Brassens aura donc connu l'apogée du Libertaire de l'après-guerre, ainsi que le début de son déclin. Il a vécu dans l'atmosphère et les idées de la fédération anarchiste, tout en se situant plutôt dans le courant individualiste-pacifiste, c'est à dire l'aile la plus libertaire des anarchistes. Les deux autres tendances sont favorables à un renforcement de l'autorité centrale, et à une meilleure organisation. L'aile la moins libertaire est d'inspiration ouvrière et anarcho-syndicaliste. Après y avoir officié en tant que correcteur, Brassens publie une série d'articles dans le libertaire, dont 15 sont attestés par son pseudonyme - les convictions des anarchistes leur interdisant de signer par leur nom. Certaines sources tendraient à indiquer que c'est l'intégralité du journal que Brassens aurait rédigé pendant quelques mois. Mais il est impossible de vérifier de telles allégations. Nous nous contenterons de prendre en compte les 15 articles signés de son pseudonyme. Nous en ferons une analyse détaillée dans la deuxième partie. On peut cependant retenir que peu d'articles font la chronique de problèmes de fond, et que ces articles semblent plutôt être un exutoire aux passions anarchistes de Brassens. Brassens s'en prend à la police, aux Staliniens, aux bellicistes et aux revanchards en tous genres. Le ton de ses articles est extrêmement agressif, et dégradant pour ses cibles. Ce journal, Brassens ira jusqu'à le vendre à la sortie du métro, avec Pierre Onteniente. Brassens passe beaucoup de temps dans les locaux de la fédération anarchiste, et dans ceux du Libertaire. Mais sa collaboration cesse assez vite.
Il est impossible de savoir avec précision pourquoi Brassens a quitté le libertaire, un an après y être entré (septembre 46 - juin 47). André Larue pense qu'un désaccord typographique aurait irrité Brassens au point qu'il aurait claqué la porte. Le correcteur aurait pris "trop de libertés", en changeant notamment la police du titre du journal. Marc Wilmet, qui réfléchit à cette question des années plus tard, en vient à la conclusion qu'il est possible que Brassens n'ait pas apprécié qu'on lui fasse des reproches. Brassens a en effet écrit des articles particulièrement haineux, à l'égard de la police notamment. De cette époque, Brassens gardera quelques amis, et aussi un certain scepticisme, alimenté par les incohérences et les luttes qui déchirent les anarchistes de la FA. C'est d'ailleurs la dernière fois que l'on voit Brassens militer pour une cause.

> La période sceptique : aucune compromission

A une exception près - à notre connaissance -, Brassens ne défendra plus ses opinions politiques que par le truchement de ses chansons. Brassens ne soutiendra plus la FA qu'une fois, au cours de l'un des galas de la fédération anarchiste où on l'avait prié de venir chanter, quelques années plus tard. Brassens ne s'occupera dés lors plus guère de militantisme. Brassens évite prudemment de se mêler à Mai 68, alors que d'autres paroliers célèbres prennent le train en marche :

Brassens : " […]je pense qu'en mai 68, j'aurais été … je me serais mêlé de ces problèmes, mais en ma qualité d'anarchiste, je pense que c'était pas mes affaires. C'était les affaires des étudiants. Ce sont aux étudiant de régler leurs problèmes".
Jacques Chancel : "On vous a reproché …"
Brassens : "Oui mais on reproche tellement de choses à tout le monde. C'est un vue un peu courte de me reprocher d'être silencieux. Que voulez vous que je fisse ? Que j'allasse - comme diraient certains speakers de la télévision - sur les barricades ? On m'aurait reproché aussi d'essayer - je suis tout de même un homme public - on m'aurait reproché d'essayer de me mettre en avant. Je pense que les étudiants doivent régler eux même leur problèmes[…]"


Georges Brassens continuera de parler de politique et de philosophie à travers son oeuvre, comme nous le verrons plus tard, mais sous une forme beaucoup plus subtile, beaucoup plus atemporelle, et surtout beaucoup plus raffinée: la chanson. Ce mode d'expression se passe - et il faut le souligner - de toute hiérarchie. Brassens écrit directement à son public. Les seules contraintes qu'il doit affronter sont celles qu'il s'impose. La contrainte de la rentabilité est très tôt écartée par la personnalité du chanteur, et par son succès foudroyant. Cet indépendance financière le préservera de la compromission. Lorsqu'il écrit ses chansons, Brassens n'a plus de compte à rendre à un rédacteur en chef, à un mécène ou même à une fédération. Brassens veut échapper à toute compromission, et la haute idée qu'il se fait de la chanson le conduit à ne publier que des chansons profondes, réfléchies et formellement très avancées. On ne retrouvera que rarement dans ses chansons les plaisanteries faciles et légères qui émaillaient ses articles dans le Libertaire. En somme, plus de groupe car quand on est plus de deux, on est "une bande de cons"; et plus de coups de plume à l'emporte pièce, car la poésie est une affaire qui ne se traite pas à la légère.
Pour raffinées qu'elles soient, les chansons de Brassens ne laissent pas d'avoir un impact sur les opinions politiques. Ses chansons font réfléchir - sans doute plus que ses articles ne pouvaient le faire. Une grande partie de sa production est censurée par le pouvoir politique, et chacun écoute ce que Brassens a à dire. Un épisode houleux de sa vie d'artiste en atteste. En 1964, Brassens sort son dixième disque. Parmi les titres figure "les deux oncles", chanson que l'on peut trouver dans le CD annexe. Le texte est fort long, et admirablement écrit. Le thème en est le suivant :


C'était l'oncle Martin, c'était l'oncle Gaston
L'un aimait les tommy, l'autre aimait les teutons
Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts
Moi qui n'aimais personne, eh bien je vis encore

Brassens vise donc clairement les collaborateurs et les résistants, en les plaçant tous au même niveau de bêtise, car - comme il est dit dans la chanson - "il est fou de mourir pour les idées". Nous allons citer quelques passages particulièrement gênants :

De vos épurations, vos collaborations
Vos abominations et vos désolations
De vos plats de choucroute et vos tasses de thé
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité
--------------
Qu'il est fou de perdre la vie pour des idées
Des idées comme ca qui viennent et qui font
Trois petits tours, trois petits morts et puis s'en vont
Qu'aucune idée sur terre n'est digne d'un trépas
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas
--------------
Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi
Mieux vaut attendre qu'on le transforme en ami
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans la main
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain

On sait le pacifisme de Brassens. On apprend avec cette chanson que son pacifisme est plus fort que tout. Le scandale que cette chanson a provoqué est compréhensible. Même si certaines phrases peuvent faire réfléchir les plus progressistes de ses auditeurs - "au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi - mieux vaut attendre qu'on le transforme en ami", certaines phrases ont sans doute choqué une grande majorité de son public. On pense par exemple à "de vos épurations, vos collaborations […] tout le monde s'en fiche à l'unanimité". Les journalistes et les auditeurs de Brassens ont sans doute eu beaucoup de mal à comprendre que Brassens ait conseillé de transformer Hitler en ami ( au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi - mieux vaut attendre qu'on le transforme en ami), ou encore qu'il ait prétendu que tout le monde se fiche à l'unanimité du génocide juif et tzigane. Il y a sans doute rarement eu de guerre aussi juste que la guerre contre l'Allemagne nazie. Le pacifisme de Brassens est si catégorique qu'il remet ce consensus en question. La clé des opinions si étonnantes de Brassens sur ce sujet est sans doute à chercher dans la grande capacité de pardon qu'a cet homme. Rien ne lui fait aussi horreur que la vengeance et la punition. Toujours est-il que le mythe du chansonnier bourru et désormais presque 'sacré' est logiquement ébranlé par cette chanson. Le scandale prouve au moins qu'on n'entend pas les chansons de Brassens sans les écouter. Les journaux de gauche et de droite épinglent la chanson litigieuse, et Brassens est gêné par ce tapage. Il pense même un instant modifier quelque peu le texte, avant de se raviser.

C'est là la dernière trace apparente - et contextualisée - des manifestations politiques de la vie et de l'œuvre de Georges Brassens. Il nous reste évidemment un grand travail scientifique à fournir pour extraire de sa vie et de son œuvre des contenus politiques qui ne se présentent pas sous la forme d'événements biographiques. Notre travail consistera essentiellement à extraire et catégoriser les contenus de l'œuvre, puis à les organiser sous un ensemble d'idées cohérent et critique.





3 – La personnalité de Brassens

A - Brassens seul face de lui-même


> Les journées de Georges Brassens.

Il nous semble que c'est un détail dont nous ne pouvons pas faire l'économie. Ce type d'élément peut avoir une influence sur notre jugement. Mais nous allons passer rapidement sur ce point.

Avant le succès
Dans la capitale, Brassens passe ses journées à lire, à écrire, à composer. Il ne travaille pas, et profite de l'hospitalité de sa tante, puis de Jeanne - et de la table de ses amis. Si bien que certains de ses amis ont pu croire qu'il finirait sa vie en bon clochard. Mais Brassens n'est pas pour autant oisif. Paris lui offre une source intarissable d'inspiration, et la bibliothèque l'attire plus que jamais. Il étudie les poètes, les littérateurs, et même certains penseurs - il lit avec frénésie des centaines de livres. Brassens se constitue également une considérable collection de mots d'argots, et de mots désuets. Il s'intéresse aussi à la morale et à la politique, comme objet de curiosité. Brassens parfait ainsi une éducation lacunaire, puisqu'il a quitté l'école au tout début de la seconde. Il parviendra bientôt à une connaissance aboutie des règles de la versification classique, et développera une conception très personnelle du rythme des chansons.

A Basdorf
Brassens travaille de 7h10 à 17h30 dans l'usine BMW : il est chargé de vérifier la facture des moteurs BMW. Il pourrait donc se contenter de réduire son rythme de lecture et d'écriture. Mais Brassens, qui - lorsqu'on le questionne sur son activité professionnelle -, dit 'je ne fais rien', n'est pas pour autant de tempérament oisif. Il est incapable de travailler le soir, au retour de l'usine BMW : ses camarades de chambrée font trop de bruit. Après marchandage, il obtient l'autorisation d'allumer la lumière à 5 heures du matin, bien avant ses compères. Il doit en échange aller chercher le café à l'autre bout du camp pour leur réveil. Ce petit marché lui permet de travailler pendant une bonne heure sur ses textes, et de lire à son aise. Brassens se couche aussi plus tôt, pour tenir le coup. Brassens lit également pendant le travail : il cache les livres de la bibliothèque dans son établi, et déjoue la surveillance des Allemands. Ce rythme, Brassens le conservera pendant toute une année. Et il est important de signaler que cela ne le prive pas d'établir des liens d'amitié très forts, et de représenter l'autorité coutumière de sa chambrée.

En tournée
En tournée, les journées sont bien remplies. Et elles se succèdent à un rythme d'enfer. Brassens ne rechigne pas au travail, puisqu'il enchaînera les tournées et les spectacles pendant presque 10 ans, avant de relâcher le rythme. Brassens se lève tôt, et monte dans la DS qui l'accompagne dans ses tournées. On arrive en début d'après midi à l'hôtel. Là, Brassens ouvre la petite valise dans laquelle il a logé son nécessaire pour composer et écrire. Cet ensemble de cahiers, de notes, de bandes magnétiques (…) lui permet de composer n'importe où - musique et paroles. Brassens lit aussi beaucoup pendant son après-midi. Et il se repose. Brassens ne quitte généralement sa chambre qu'à 8 heures, heure à laquelle il se rend à la salle, deux heures avant le début du concert. Il occupe ce temps à lire, puis passe en scène une petite heure. Immédiatement après cela, il va se coucher. Cet emploi du temps est presque inchangé de jours et jours, et Brassens poursuit sa traversée de la France et des pays Francophones dans l'ascétisme et le travail. On le demande partout : il va partout.

Nous avons donc appris que Brassens est un homme laborieux, qui travaille beaucoup, et qui aurait de toute façon donné sa vie à la chanson, travaillé pour elle pendant toutes ses années. Travail et distraction semblent confondus dans l'emploi du temps de Brassens.


> Faits édifiants - une personnalité complexe

Brassens nous a surpris par quelques traits de personnalité tout à fait inhabituels, ou même saugrenus - étant donnée sa personnalité. Nous pensons que ces traits de caractère méritent d'être mentionnés.

Les armes à feux.
Nous avons tenu à souligner ce paradoxe d'un homme dont on connaît le pacifisme radical. Brassens était fasciné par les armes à feu. Une anecdote raconte que Brassens aurait failli acheter un véritable canon - qu'il avait remarqué en feuilletant le catalogue de Manufrance. Par manque de place, Brassens se ravisa. Mais il fait tout de même acheter un fusil à éléphants. Dans sa chambre trônaient plusieurs carabines et deux revolvers. Il tire rarement, et prend pour cible des rats ou des bouteilles, dans sa maison de campagne de Crespières. Brassens était un très mauvais tireur. Il faut croire qu'il y voyait une distraction, lui qui était - comme bon nombre de ses amis - viscéralement opposé à la chasse. On peut aussi tenter - comme Jean-Louis Calvet, de faire le lien entre ces armes et les précautions étranges de Brassens lorsqu'il était chez lui. Avant de dormir, Brassens s'assurait qu'une corde était bien attachée dans sa chambre, en cas d'incendie, et que sa porte était bien condamnée par une véritable plaque d'acier. Nous aimerions passer ces petites manies au crible de la psychanalyse, mais cela nous emmènerait bien loin, dans un champ d'études fort complexe. Nous tenterons - lorsque nous serons en possession de tous les éléments qui nous permettront de juger -, de nous y aventurer. Mais pour l'heure, elles parleront de toute façon aux familiers des écrits de Freud.

L'argent.
Nous avons été mis sur la piste par la note sur la politique éditoriale que Brassens a fait circuler dans le cri des gueux. Il y qualifie ainsi le thème de l'argent : "sans intérêt. Voici ce qu'il en dit plus tard à Jacques Chancel :

Chancel : "L'argent n'a aucune importance pour vous".
Brassens : "Non, c'est pas le mobile de mon action, l'argent."
Chancel : "C'est un mobile quand même ?"
Brassens : "Non c'est pas un mobile du tout. Quand j'ai commencé à faire des chansons je n'ai pas du tout pensé que je gagnerais largement ma vie en faisant des chansons. Ce qui m'arrive aujourd'hui. Je n'en gagne pas tant d'ailleurs que vous semblez le sous-entendre".
Chancel : "Je n'ai rien dit."
Brassens : "Puisque je ne chante que tous les trois ans. M'enfin je gagne bien ma vie et je … fff … mais c'est pas pour ca que je fais des chansons vous savez. Si je gagnais très mal ma vie ne faisant c' que j'aime, je continuerai à le faire".

On peut également citer l'intervention de Brassens dans l'illustre entretien Brel/Brassens/Ferré, sous la houlette de Christiani :
"Si on était payé comme un fonctionnaire pour faire ce qu'on fait, on continuerait à le faire quand même. Parce qu'on aime ca. Et depuis quelques années justement, on entend parler de cachets mirifiques. Il y a des tas de types qui se lancent dans cette aventure et qui se cassent les dents."

Et lorsqu'il reçoit ses premiers cachets, c'est Pierre Onteniente qui le convainc d'ouvrir un compte. Georges Brassens lui signe immédiatement une procuration pour qu'il s'occupe de ses revenus. Brassens n'a cure de son compte en banque : il ne s'en occupera plus jamais. C'est Onteniente, qui travaillera plus tard à temps plein pour Brassens, qui paiera ses impôts, ses loyers, ses maisons et qui lui donnera même de l'argent de poche, jusqu'à la fin de sa vie. Georges Brassens est un homme du refus, du désintérêt et de la passion. Ce qu'il refuse, il l'attaque. Ce qui n'a pas d'intérêt, il s'en détourne. C'est le cas de l'argent. Brassens n'en fait pas un enjeu. il s'en désintéresse non pas parce qu'il a peur de se laisser rêver, mais par conviction, et par manque d'intérêt.
Bien sûr, il dépensera de plus en plus d'argent, dans des maisons, dans des livres, des bateaux et dans des appareils de haute technologie. Mais il ne sera jamais touché par le fétichisme du chiffre, dans lequel il est si facile de tomber. Brassens a de l'argent ? Tant mieux, il s'en sert. Pour lui et pour ses amis - à qui il donnera beaucoup. Jamais pour des dépenses somptuaires. Mais au fond, dût-il passer toute sa vie sans argent, au service de la même muse de la poésie, Brassens n'aurait pas hésité une seule seconde. Dans ce domaine, comme dans les autres, Brassens a une personnalité très forte. Ses idées demeurent les mêmes au cours de sa vie, peu importe le contexte.


B - Brassens entouré de ses amis et de ses livres

> Les lectures de Brassens – les auditions de Brassens

Il n'est pas évident de reconstituer à posteriori les goûts artistiques de Georges Brassens. Dans le domaine de la chanson, Brassens a des goûts assez généreux. De nombreux auteurs lui plaisent. Dans le domaine des livres, il est difficile d'établir un bilan, puisque sa considérable bibliothèque n'a pas fait l'objet d'un inventaire avant que d'être démantelée. Brassens avait en effet prévu dans ses testaments le sort de ses livres : chaque ami était invité à venir faire main basse sur les auteurs de son choix. Heureusement, quelques sources restent accessibles, et nous allons tenter de faire de notre mieux pour les synthétiser.
Les livres
Brassens lira énormément, tout au long de sa vie adulte. Il compulse surtout des ouvrages techniques - traités de versification ou de rédaction, dictionnaires etc… Brassens lit aussi surtout tous les poètes qui lui passent sous la main. Ce sont là des lectures importantes, qui lui permettront de parfaire son art. Il lit, annote et prend note. Mais on peut aussi remarquer sur ses étagères des ouvrages littéraires en prise.

Bernard Shaw, Mac Orlan, Fallet, Boudard, Voltaire, Russel, Francis Jammes, Pagnol, Shakespeare, Maupassant, Lafontaine, Jospeh Delteil, Montaigne, Pascal, Diderot, Maurice Chevalier, Valery, Claudel, Edgar Allan Poe, Celine, Remy de Gourmont, Stendhal, Anatole France, Allais, Gide, Marcel Aymé, Colette, Anouilh.

Dans la bibliothèque de Brassens, toutes les époques se côtoient, depuis le moyen âge (Villon) jusqu'à l'époque contemporaine, en passant par les glorieux auteurs des Lumières, etc … Il paraît donc particulièrement difficile de dégager une tendance dans cet assemblement de livres hétéroclites, qui ne représentent d'ailleurs qu'une toute petite partie de ce que Brassens a pu lire. On y trouve ainsi des auteurs romantique et rationaliste (Stendhal et Pascal)… Profond et léger (Montaigne et Anouilh) … Progressiste et réactionnaire (Gide et Céline) … Symboliste et sur réaliste (Rémy de Gourmont et Desnos) … Philosophique et comique (Diderot et Aymé). Mais, pour modeste et hétéroclite qu'il soit, cet échantillon peut révéler des éléments intéressants, pour peu qu'on veuille bien l'étudier dans le détail. Dés que l'on trouve un auteur, et une tendance, on trouve son contraire. Sauf dans le cas de Russel. Cet auteur ne peut pas être là par hasard : on voir mal comment Brassens aurait pu être amené à lire un auteur aussi confidentiel que John Russel. Et l'on comprend immédiatement lorsque l'on s'informe sur le contenu de l'œuvre de Russel : ce philosophe mathématicien est surtout connu pour ses théories pacifistes radicales. Brassens aura donc éprouvé le besoin d'étayer ses convictions pacifistes par la lecture d'un grand théoricien de la paix en action.
Nous apprenons aussi, par la négative, que Brassens lisait de tout, soit pour mieux s'armer contre ses ennemis, soit simplement par ouverture d'esprit. Nous serions tenté par la deuxième proposition, étant donné que Brassens fait souvent preuve de beaucoup de nuances dans ses opinions lorsqu'il les évoque devant un micro. Dans de nombreux domaines, Brassens sait qu'il ne sait pas. Brassens n'a ni idole, ni chapelle. Il est conscient de la complexité des problèmes qui se posent à l'homme, en tant qu'individu, ainsi qu'en temps qu'animal politique. Un homme curieux et ouvert d'esprit tel que Brassens puise sans doute à tous les puits, et évite de boire toujours à la même source.

On peut également croire certains biographes lorsqu'ils prétendent que Brassens aurait lu quelques grands anarchistes - Proudhon, Bakounine et Kropotkine notamment. Brassens était - nous ne faisons que le rappeler - boulimique de lectures. Il y a peu de chances qu'il soit entré à la Fédération Anarchiste, et qu'il se soit longtemps réclamé de l'anarchisme, sans avoir lu quelque grand théoricien de l'anarchisme.

Il faut enfin noter que Brassens nourrissait une admiration sans bornes pour l'œuvre de Jean de Lafontaine. Les fables de Lafontaine étaient selon toute vraisemblance son livre de chevet. Lafontaine, tout comme Brassens, aimait à attaquer ce qu'il jugeait être la bêtise commune, tout en pratiquant l'art du détour. Brassens, dans un climat moins oppressif, n'a pas besoin de dissimuler les personnages qu'il attaque sous des figures animalières. Mais il aime - au même titre que Lafontaine - trouver le ridicule là où personne ne le voit. C'est sans doute en cela que Brassens s'est retrouvé en Lafontaine. Mais Brassens a du se reconnaître aussi dans cet art de la condensation d'une critique - et d'un milieu social - en une petite historiette, courte et cinglante, qui s'appuie sur son petit univers autonome et artificiel. La synthèse poétique qui dit tout en qualité en disant peu en quantité. Une fable porte un jugement, met le doigt sur un problème, indique ce qui ne doit pas être, et par conséquent ce qui devrait être. C'est sans doute en partie ce sens sous-jacent, et cet art de la condensation dans un univers enchanté, qui ont fait de Brassens un si bon parolier. C'est sans doute aussi ce qui lui a permis de faire passer des critiques aussi acerbes, et aussi peu partagées que celles qu'il a écrites.


Pour ce qui est de la musique, Brassens écoute de tout, nous l'avons vu plus haut. Mais dans l'entretien avec Jacques Chancel, Brassens cite quelques chanteurs qu'il écoutait dans sa jeunesse :

"J'écoutais tout le monde, moi. J'étais très éclectique. Enfin j'aimais la chanson, et j'écoutais aussi bien Tino Rossi que Ray Ventura, que Mireille, Mireille (inaudible) qui ont fait de très bonnes chansons […] Misraki, Jean Tranchant, et bien sûr Charles Trenet et Jhonny Hess. Oui j'aimais à peu près tout, vous savez. Je n'avais pas de … Par exemple, Tino Rossi, c'était pas tout à fait mon genre. J'aimais beaucoup Tino Rossi.

Que Brassens ait cité ces chanteurs, dans la masse de ce qu'il a pu écouter, montre l'importance qu'ils ont pu avoir à ses yeux dans son enfance. Ces paroliers chantent avant tout des chansons légères. Rien de politique, et rien de contestataire. Surtout pas chez Charles Trenet. Il n'y a d'ailleurs qu'à écouter le CD enregistré par Brassens où il reprend toutes les "chansons de sa jeunesse" pour comprendre que Brassens n'a pas d'abord admiré de chansonnier contestataire ou anarchiste. On y trouve essentiellement des chansons d'amour. Et une seule 'chanson à idée'. Il semble que Brassens ait d'abord été sensible à la forme de la chanson, à son humour et à sa personnalité.
Malheureusement, nous ne disposons pas de document équivalent pour les goûts d'adultes de Brassens. Nous ne poursuivrons donc pas plus avant notre recherche, car le seul document dont nous disposons n'est que d'une importance moyenne.


> Les amitiés de Brassens.

Jacques Chancel, se faisant l'écho d'une légende courant sur Brassens, lui demande implicitement s'il est bien un "ours".
Brassens :"Je suis un ours, c'est ca ? […] Je suis un type qui envoie promener tout le monde … Enfin, tout ça ce n'est pas vrai. Je suis un être très naturel. Et comme à mes débuts, je n'ai pas tellement eu envie d'aller à droite et à gauche où on voulait m'entraîner, on en avait déduit que j'étais un ours, un sauvage. Ce qui n'est pas vrai, pas vrai du tout. […] Oui oh la solitude […] La solitude, mais pas telle qu'on l'entend. On s'imagine que je suis un solitaire qui ne tient pas à la compagnie des autres. C'est pas du tout ca. Je n'aime pas du tout être seul. J'aime bien avoir des amis autour de moi. J'aime bien avoir des contacts avec les autres. Une espèce de solitude - si vous voulez - de pensée. Non pas que je pense beaucoup, mais enfin, une solitude … esthétique. "

Nonobstant l'image publique de Brassens, Nonobstant les figures de paria qu'il se prête dans ses chansons, Brassens est un être très sociable. Il a su très tôt nouer des amitiés avec ses camarades de classe Sétois, et a toujours montré un grand intérêt pour les relations sociales. Très tôt, Brassens a pris la tête des groupes d'amis dans lesquels il s'intégrait. Dans son enfance, Brassens a passé beaucoup de temps à la terrasse des cafés avec ses amis, et a partagé ses projets de montée dans la capitale en bande. Brassens devait d'ailleurs monter à Paris avec un ami - qui s'est décommandé au dernier moment. A Basdorf, Brassens - nous le rappelons - était une sorte de chef coutumier de sa chambrée. Plus tard, de retour à Paris, Brassens visite régulièrement ses amis, et tente même de monter un journal avec eux. Quand il aura gagné un peu d'argent, Brassens rendra généreusement leurs dons aux amis qui ont bien voulu le secourir lorsqu'il n'avait pas le sou. Il tiendra longtemps table chez lui, sans jamais demander quoi que ce soit en retour. La maison de Brassens deviendra le repaire des différents cercles d'amis de Brassens, que nos avons déjà détaillé plus haut. Il est certain que Brassens accordait une grande importance à ses amitiés. D'ailleurs, comme il a éprouvé le besoin de le préciser dans l'entretien avec Chancel, Brassens aime être aimé. C'est une chose importante pour lui. Il aime aussi être le pivot des bandes d'amis qu'il héberge et qu'il nourrit. Il va parfois même jusqu'à monter l'un contre l'autre, pour s'amuser. En revanche, il fait tout pour éviter d'être en de mauvais termes avec ses connaissances. Lorsqu'un artiste lui fait un mauvais coup, Brassens se réconcilie immédiatement avec lui. En somme, ce n'est qu'avec les personnages qu'il ne connaît pas que Brassens est un ours. Une fois dépassé la masse des importuns, Brassens est un homme très amical, et très fidèle, qui gardera toute sa vie durant ses amis de Sète, de Basdorf et d'ailleurs.
Cependant, il est vrai que Brassens est un homme solitaire, d'une certaine manière. Nous pouvons reprendre ses mots :" Une espèce de solitude - si vous voulez - de pensée". Brassens vit entourés d'amis. Mais au fond, il ne vit pas à travers ses amis. Il s'en nourrit, mais garde en permanence une opinion personnelle sur tout ce qui l'entoure. Brassens garde un recul critique sur tout ce qu'on lui dit, il est toujours campé sur ses bases, lorsqu'il discute avec ses amis. Brassens a un tempérament fort. Lucienne Cantaloube -Ferrieu fait un rapprochement fort intéressant - dans son anthologie de la chanson française - entre la posture de Brassens et les théories de Max Jacob. Dans ses "conseils à un jeune poète", le poète dit la chose suivante :

"Le premier geste du travail est la séparation. Il faut, présent et visible, se séparer de ce qui est présent et visible. Creuser un abîme entre le toi et le moi, bâtir une citadelle du moi. "
Lucienne Chanteloube Ferrieu fait ce commentaire, dans une partie intitulée "le choix de la solitude" :
"Seule la solitude permet, d'après lui, la vie intérieure, qui non seulement donne la force de vivre individuellement et non en bourgeois c'est-à-dire en troupeau, en cadres, mais surtout rend attentif et perméables. "


En passant de longues matinées à se plonger dans une vaste introspection, Brassens se forge un jugement autonome à l'épreuve des plus proches amitiés. Brassens restera donc toujours quelque peu seul au milieu de ses amis.




II Analyse thématique des écrits de Brassens.
OBSERVATIONS ET CLASSEMENT



Nous entrons maintenant dans la partie analytique de ce devoir. Nous allons étudier en détail le message que Brassens voulu faire passer. Nous allons donc tenter de cerner les différents thèmes de son œuvre, et d'analyser la manière dont Brassens les a abordés. Nous nous contenterons d'étudier les chansons de Brassens, sa production en tant que journaliste, et ceux des entretiens auxquels nous avons pu avoir accès. Nous avons écarté sa production littéraire: son analyse nous aurait coûté beaucoup de temps. Il fallait faire un choix. Nous avons préféré garder les chansons - qu'on aurait difficilement pu mettre de côté -, ainsi que les articles, et les entretiens - qui abordaient de front ce que les livres abordent de façon détournée.



1 – L'œuvre de Brassens, et le choix du corpus


Nous allons d'abord présenter l'œuvre de Brassens dans son ensemble (A), pour donner un aperçu au lecteur de toute la production de Brassens. Notre corpus ne comprend pas toute l'œuvre de Brassens. Mais il était nécessaire de la présenter dans son ensemble avant d'entrer dans des considérations plus scientifiques. Nous en profiterons pour donner quelques indications sur la réception, et la qualité de l'œuvre de Brassens. Nous ne refuserons pas de mettre en avant quelques considérations générales, afin de donner une épaisseur à l'œuvre de Brassens dans l'esprit des lecteurs.
Nous allons ensuite - dans le B - présenter nos sources, afin qu'elles soient clairement identifiées, ainsi que la méthodologie que nous avons utilisée pour isoler ce que nous allons étudier plus loin. Ces sources sont au nombre de trois, comme nous l'avons vu plus haut. Il ne s'agit en aucun cas d'une sous partie redondante : nous allons présenter la qualité scientifique et la pertinence des sources, et les replacer dans l'ensemble de la production artistique de Brassens. Autant de questions que nous n'avions pas abordé dans le I4 .


A - Présentation de l'œuvre de Brassens


> Les chansons

Brassens a écrit environ 250 chansons. Il en a interprété environ 200. Ce qui, au final, représente une moyenne honorable pour 30 ans de carrière. Rares sont les chansons que Brassens a laissé échappé avant de les avoir achevées - au sens qu'il donnait lui même à ce mot. Ses chansons ont paru a un rythme à peu près régulier pendant les 30 ans de sa carrière. Mais les intervalles entre les disques se sont espacés, puisque Phillips les publiait sur des supports de plus en plus grands, capables par conséquent de supporter un nombre de chansons plus conséquent. On sait maintenant que le parolier avait toujours une vingtaine de chansons en réserve - chansons pas tout à fait terminées, mais en fin d'élaboration. On trouvera en annexe sa discographie originale complète. Brassens était avare d'interviews et de photos. Il a toujours voulu se maintenir à l'écart des "trompettes de la renommée". Ses lancements ont toujours été très sobres. Sur le plan musical, comme sur le plan littéraire, on ne distingue pas de période plus féconde qu'une autre. Brassens a continué, toutes ces années durant, de fournir des chansons d'une égale qualité, à un rythme assez régulier.
Cette régularité tient sans doute à la méthode, inchangée, que Brassens utilisait pour composer ses chansons. Une seule chose a évolué : Brassens avoue plus de facilité dans la composition de ses chansons sur la fin de sa vie. Mais le principe reste le même : une idée - une inspiration -, est couchée sur le papier dans sa forme première, très approximative, et pas forcément rimée. Puis Brassens raffine son idée, en respectant cette fois-ci de façon scrupuleuse les règles de la versification, en apportant un soucis extrême à la facture du rythme de sa chanson ( Brassens tape le rythme de la mélodie lorsqu'il écrit). Parfois avant, parfois pendant, parfois après, Brassens passe au piano, où il trouve la mélodie de sa chanson. Le parolier ne considère qu'un texte est achevé qu'après y être revenu de nombreuses fois, et après avoir considéré qu'il ne peut plus rien faire pour l'améliorer. On se doute que - devant son haut degré d'exigence -, il n'est effectivement plus possible pour Brassens de les améliorer. Avec cette méthode, composer une chanson peut prendre plusieurs années. Mais c'est le gage d'une chanson réussie.
Brassens ne se refuse pas à juger ses chansons, prenant ainsi le contre-pied de nombreux artistes. Il a même ses préférences dans la masse de sa production. Il dit à jacques Chancel apprécier particulièrement Oncle Archibald (CF annexes), la femme d'Hector, le fossoyeur notamment. Il a l'impression d'avoir accompli quelque chose d'intéressant. Brassens apprécie sa musique, et a même l'impression que la chanson française aurait perdu quelque chose si il n'avait pas été présent. Brassens est aussi conscient que nombres de chanson intéressantes ne vont pas jusqu'aux oreilles du public, du fait des programmeurs de radio. Brassens aime ses chansons, mais lorsqu'on lui dit que ce qu'il écrit peut être appelé poésie, il prend un air dubitatif et se défend de porter un tel jugement sur son œuvre. Qu'on le juge poète, cela ne le regarde pas. Chacun est libre de ses idées. Brassens ne sait pas, lui, si son œuvre peut être assimilée à de la poésie, même populaire. Si ses chansons résistent à l'érosion du temps, peut-être alors le seront-elles.

Brassens : "La poésie, c'est un mot un peu gros. J'écris des chansons, je n'ai jamais prétendu écrire .. faire de la poésie".
Chancel : "Plus tard, on citera vos textes comme on peut citer ceux de Paul Eluard, de Valery, ou de Boris Vian".
Brassens : "Nous verrons, nous verrons. Plus tard, vous savez ca … On verra. […] Si mes chansons durent, j'en suis très content. Si elles ne durent pas, comme je ne serai plus là à ce moment là, ce ne sera pas très grave."

> Un succès immense.

Nous avons signalé plus haut combien fut grand le succès de Brassens. On peut le mesurer en chiffres tout d'abord. Brassens a vendu 20 millions de 33 tours, ce qui - à l'époque où il chante - est un record absolu en France. Ce chiffre ne laisse pas d'étonner, quand on connaît la réticence qu'à Brassens à faire sa publicité, et la permanence du style musical de ses chansons, depuis longtemps désuet dans les années 70. Brassens a également établi des records de longévité dans les grandes salles Parisiennes. Ce qui peut aussi surprendre, étant donnée la faiblesse de son jeu de scène. Les journalistes ont longtemps comparé sa démarche sur scène à celle d'un paysan bourru. Les chansons de Brassens ont aussi été traduites dans plus de 20 langues. Ce qui est paradoxal, étant donné leur complexité poétique. Ce qui est étonnant, lorsque l'on sait que Brassens n'a fait que quelques rares concerts dans des pays non francophones : quelques-uns en Italie, un en Grande-Bretagne. En somme, le succès de Brassens défie toute logique, si l'on oublie de mentionner la qualité exceptionnelle de ses chansons, de leur rythme, de leur poésie, et de leur ligne mélodique - même si une oreille peu exercée n'y verra qu'une succession d'arpèges répétitifs. Les chansons de Brassens riment de façon très riche, sont toutes crées comme de petites entités autosuffisantes, transportées dans un univers parallèle. Ses intrigues sont d'une grande lisibilité, et ne manquent pas pour autant de finesse. Au final, l'œuvre de Brassens est l'archétype de celle qui peut plaire à tout le monde, ou presque - qualité fantastique que l'on retrouve chez Chaplin, ou chez Fellini au cinéma. A condition bien sûr de n'écouter ses paroles que de façon superficielle. Voici ce qu'en dit Louis-Jean Calvet:

"Si la traduction est un révélateur, elle nous montre surtout ce qu'il y a d'universel dans les textes de Brassens. Cela peut paraître incohérent : j'ai écrit quelques lignes plus haut que Brassens était profondément Français, et qu'il était nécessaire de l'adapter dans les différentes langues dans lesquelles on le traduisait. Mais l'universel prend ses racines dans le particulier […]"

Le succès de Brassens ne se mesure pas qu'en chiffres. Il se mesure aussi en symboles. Brassens a commencé par recevoir des distinctions classiques pour un chanteur, aussi prestigieuses soient-elles. Il a ainsi reçu le prix de l'académie Charles Cros pour son premier album. Il a également croulé sous les disques d'or. Puis dans les années soixante, les distinctions ont changé de nature. Brassens entre dans la collection des poètes d'aujourd'hui, aux éditions Seghers. Paul Eluard, Aragon, Verlaine, Paul Fort, Victor Hugo y sont également au catalogue. Un seul chanteur l'aura précédé : Léo Ferré. Puis des 'amis' qu'il a à l'académie française lui font une blague : en 67, on propose à Brassens de reprendre un siège vacant à l'académie Française. Brassens refuse, bien sûr, lui qui ne supporte que l'uniforme du facteur. Mais l'académie lui décerne tout de même - en guise de compensation -, le grand prix de poésie. Brassens le reçoit cette fois-ci. Et cette même année 67 lui accordera un dernier honneur, puisque les éditions Larousse ont organisé un sondage pour intégrer au dictionnaire trois personnalités contemporaines. Brassens entre donc dans le dictionnaire, accompagné d'une photo. A ce jour, on ne compte plus les rues Georges Brassens, et les bâtiments publics (écoles ou centres artistiques) qui ont pris le nom du chansonnier. Ironie du sort, des classes entières d'écoliers ont étudié les chansons du cancre de Sète. Et tout en haut de la pyramide scolaire, l'élite des Enarques a hésité il y a quelques années, lorsque nombre d'étudiants proposaient le nom de Georges Brassens pour leur promotion. Il est fort probable que cela n'aurait pas beaucoup plu à Brassens.
 Quant à la presse, il faut souligner qu'entre la 'mort du poète', comme l'ont titré la plupart des quotidiens Français, et les premiers instants de la carrière de Brassens, leur ton a beaucoup évolué. En l'espace de dix ans, Brassens est devenu une véritable institution qu'on n'ose plus guère critiquer. En 1953, le ton de ses chansons déplait beaucoup à de quelques journaux de gauche et de droite, qui publient des articles très défavorables. Bien sûr, plupart des journaux soulignent son talent : Brassens explose littéralement, ce qui aurait été impossible sans le soutien de la presse. Les grands journaux, décrivant son tour de chant, s'étonnent du contraste entre l'excellence de ses chansons, et ses allures de paysan. Pour l'essentiel, la presse est derrière lui. Pourtant, en 1964, la presse épingle l'une des chansons de Brassens - les deux oncles, dont nous avons déjà fait l'étude plus haut. Libération adresse alors une "lettre ouverte à un gars qui risque de mal tourner". L'humanité conclut ainsi son article: "sait-il, Brassens, qu'il a commis une mauvaise action?" Brassens ne fait rien, et attend. Trois ans plus tard, la presse semble avoir oublié cet épisode, et c'est presque l'unanimité que les journalistes saluent l'excellence de ses chansons, lorsqu'il s'agit de commenter la remise à Brassens du prix de la poésie de l'académie française. Brassens est devenu un monument de la culture Française : attaquer Brassens, c'est déjà écrire un article original et risqué.

> Les autres productions.

Ces œuvres sont loin d'être aussi connues que les chansons de Brassens. Le chansonnier n'est jamais parvenu à vendre un recueil de poésie avant son succès, et il ne parviendra pas plus à trouver un public pour ses œuvres en prose, avant et après son succès. Brassens a aussi tourné dans un film, et sa prestation en tant qu'acteur n'a pas fait date dans les annales du cinéma. Ce n'est pas non plus dans le domaine des chroniques journalistiques que Brassens s'est fait remarquer pour son talent. Les articles, les poèmes, les romans et les films, sont autant de domaines ou Brassens n'a pas brillé, en dépit de ses efforts. Mais devons nous nous abstenir d'étudier de si précieux documents, sous prétexte qu'ils ne sont pas connus ? Nous devons ici rappeler notre objectif : étudier l'œuvre et la vie de Brassens de façon scientifique, sans nous soucier de sa réception, comme on pourrait étudier la vie et l'œuvre d'un penseur : dans sa substance, et non dans sa réception. (Devons-nous n'étudier de Schopenhauer que le fondement de la morale, sous prétexte qu'il est de très loin le plus lu de ses livres?) Nous allons donc présenter les diverses œuvres que Brassens a réalisées, ou auxquelles il a participé.

Brassens a écrit quelques poèmes qu'il n'a pas mis en chanson. Il s'agit de Des coups d'épée dans l'eau (42), A la venvole (42), et Le Taureau par les cornes (44), publiés à compte d'auteur, et qui n'auront pas de succès. Leur facture est de qualité moyenne, et les sujets qu'ils traitent sont parfois politiques. Ils sont abordés avec beaucoup moins de profondeur et de brio littéraire que les chansons portant sur les même sujets. On peut y voir quelques-unes des idées de Brassens, dans une formulation assez 'mal dégrossie'. On peut citer par exemple l'Opinion :

Le clergé vit au détriment
Du peuple qu'il vole et qu'il gruge
Et que finalement
Il juge

Son troisième recueil de poèmes - le taureau par les cornes - sera à tendance pacifiste. Brassens se découragera alors de ne jamais parvenir au succès par la poésie. Il investira toute son énergie pour faire rimer les vers de ses chansons. Sans pour autant abandonner tout à fait ses ambitions littéraires, puisqu'il fera encore paraître deux romans : La lune écoute aux portes (47) et La tour des miracles (53). Le premier est édité à compte d'auteur, en imitant - comme nous l'avons déjà vu - la couverture de la collection NRF Gallimard. Le second est édité par un véritable éditeur, puisque Brassens est désormais connu. Il a travaillé 5 ans sur son premier roman - La lune écoute aux portes. Son ton est particulièrement aigre et agressif. La prose de Brassens est parsemée de mots d'argots, qui sont autant de qualificatifs verts balisant les "méchants". Brassens a la haine facile. En 1953, Brassens publie son deuxième Roman - La tour des miracles. L'intrigue est décousue, les personnages n'ont pas de consistance, un peu comme si la forme du roman n'était qu'un prétexte a une série de provocations plus ou moins drôles. L'imaginaire du poète est bien présent, ainsi que quelques-uns des thèmes qu'il exploitera dans ses chansons, mais le tout est combiné sous une forme qui manque de cohérence et de lisibilité. Brassens, si lisible lorsqu'il s'agit de chansons, ne fait rien pour prendre son lecteur par la main.
Brassens s'est encore illustré dans le cinéma, en tournant sous la direction de René Clair La porte des Lilas, en 1956. Brassens y joue un artiste à qui un ami (Brasseur) demande de cacher un malfaiteur. L'artiste s'exécute, et se voit mal récompensé par le malfaiteur, qui séduit sa petite amie. L'artiste finit par tuer le malfaiteur. Brassens devra supporter 4 mois de tournage alors qu'il se produit en même temps dans des salles Parisiennes, 4 mois à obéir à un réalisateur qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre dans l'interprétation de son rôle. Le résultat, s'il est correct, n'est guère enthousiasmant, et n'incite pas Brassens à se frotter de nouveau au 7e art.



B - Choix du corpus

Nous avons réuni le plus grand nombre de chansons de Brassens qu'il nous ait été donné de trouver. Nous avons pour cela été chercher la liste la plus exhaustive sur Internet, et nous l'avons augmentée de quelques références, trouvées au hasard de nos recherches. Chaque chanson a fait l'objet d'un recoupement rigoureux, afin qu'aucune n'ait été fabriquée par un biographe soucieux de mettre des paroles sur un inédit introuvable. La liste de 254 chansons que nous produisons ici est quasiment exhaustive, et nous sommes presque parvenu à écouter ou lire la totalité des chansons figurant sur cette liste. Nous avons du laisser de côté une dizaine de chansons parmi les 254 références de notre liste, en dépit des efforts que nous avons déployés pour les retrouver. Il nous faut d'ailleurs préciser que moins de 200 chansons ont été chantées par Brassens lui-même. Les textes des cinquante chansons qui restent ont été plus difficile à retrouver. Nous n'avons pas souhaité distinguer plusieurs époques, ou mettre de côté les chansons les plus anciennes - qui sont de qualité moindre. Nous voulons d'abord traiter ce corpus comme un tout. Nous étudierons plus tard - dans la partie 1 du III - ce qui peut être retenu des évolutions de la pensée de Brassens.
Nous avons réuni l'intégralité de ces chansons dans un grand tableau. Nous avons en premier lieu balisé les chansons qui nous semblaient intéressantes au moyen d'indicateurs. Nous avons pensé qu'il serait pertinent de marquer les chansons selon qu'elles sont (M) iconoclastes sur le plan des mœurs, (C) choquantes ou provocatrices, (P) directement politiques. Pour chaque indicateur, trois niveaux d'intensité sont signalés. Une chanson peut par exemple être choquante et provocatrice - niveau 2, et aussi directement politique - niveau 3. Ce qui signifie que la chanson est moyennement choquante - C(2) -, et que son contenu a fort à faire avec la politique - P(3). Ce tableau brut est disponible en annexe, avec les indicateurs et les annotations inchangées.
Pour la définition des indicateurs, nous avons tenu à éloigner le plus possible notre subjectivité de cette étude. Nos opinions n'étant pas représentatives des opinions politiques des français - comment pourraient-elles l'être -, nous avons décidé d'essayer d'intégrer le sens commun afin de pouvoir porter un jugement plus proche de la moyenne. Une société est nécessairement constituée par un ensemble de règles communes, qu'on accepte ou dont on se démarque, mais qui sont assez faciles à baliser. La neutralité n'est pas envisageable, puisque les règles sociales et les habitus d'un ensemble d'hommes est en lui même subjectif. Nous avons donc tenté de nous ré-acculturer à la norme. Le problème était particulièrement patent lorsqu'il s'agissait de dire si une chanson était choquante ou provocatrice. Nous avons essayé de nous placer dans une attitude de respect médian pour la morale, ce qui nous a conduit a qualifier de 'choquantes' des chansons qui ne nous choquaient nullement en tant qu'individu, et inversement. Au fond, nous avons tenté de chausser les lunettes des "braves gens", ceux qui n'aiment pas qu'on suive une autre route qu'eux, en tentant de ne pas céder aux stéréotypes du genre, dans lesquels Brassens avait parfois tendance à glisser. Il est impossible que nous soyons parvenus à émuler parfaitement l'opinion publique moyenne - à supposer que ce concept ait un sens. Mais nous avons tenté de nous rapprocher, et nous pensons que notre tentative a été opératoire.
Nous avons décidé de reproduire dans le corps de ce mémoire une partie de ce travail de classement, sous forme d'un tableau que l'on trouve quelques lignes plus bas. Nous l'avons épuré - pour des raisons de lisibilité et d'espace - des chansons sans intérêt pour notre étude, qui ne répondent à aucun des critères que nous avons imaginés. Nous avons également épuré cette liste des chansons que Brassens n'a pas écrites - qu'il s'est contenté d'interpréter, ainsi que des chansons dont nous n'avons pas pu retrouver les textes. Ce document constitue notre première sélection, d'autres recoupements viendront par la suite. Nous nous proposons donc de l'appeler Corpus Statistique, pour clarifier les différentes étapes de notre étude.

Corpus StatistiqueIconoclaste sur le plan des mœurs Choquant ou provocateurDirectement politiqueÀ l'Ombre des MarisMCCAu Bois de mon CœurMBoulevard du Temps qui PasseMMCCPPPBrave MargotCCelui qui a Mal TournéCPPCeux qui ne Pensent pas comme Nous PPChanson pour l'AuvergnatMMPPCorne d'Aurochs MDiscours de FleursPDon Juan -CFernandeCCGrand-PèreCHécatombeCCCPHonte à qui peut ChanterPPJ'ai Rendez-vous avec VousMJe suis un Voyou CJeanne PLa Ballade des Gens qui sont nés Quelque PartCCCPPPLa Complainte des Filles de Joie MMCPLa FesséeMCLa File Indienne CCLa GuerrePLa Guerre de 14-18PPPLa Légion d'HonneurPLa Ligne BriséeMMMPLa Mauvaise HerbeMMCCPP La Mauvaise RéputationMMPPLa Messe au PenduPLa Non-Demande en MariageMMLa PrièreCCLa Princesse et le Croque NotesMLa Rose, la Bouteille et la Poignée de Main MCLa Route aux Quatre ChansonsPLa TondueCCPPLa TraîtresseMCCLa VisiteMPL'AntéchristCPL'Arc-en-Ciel d'un Quart d'HeurePPPL'AssassinatPLe Bon Dieu est SwingCLe CauchemarCCPPPLe GorilleMMLe Grand PanMMLe Grand Vicaire CCLe Mauvais Sujet Repenti MMCPLe Moyenâgeux PLe Nombril des Femmes d'AgentsMMCPLe ParapluieCLe Passéiste PPLe Petit Cheval PPLe Petit Joueur de Flûteau PLe PlurielPPPLe ProgrèsPLe Roi BoiteuxMPLe Roi CCPPLe SceptiqueMPPLe Temps ne fait rien à l'AffaireCLe Temps Passé PLe Verger du Roi LouisPPLe Vieux Normand PPL'Épave PPLes Deux Oncles CCCPPPLes Illusions Perdues CLes Oiseaux de PassageMMMCCCPLes Pafs PPLes PatriotesPPPLes PhilistinsMLes Quatre Bacheliers MMLes Trompettes de la RenomméeCLes VoisinsMMPMourir pour des IdéesPPPPauvre Martin PPénélopeMQuand les Cons sont BravesPPPSauf le Respect que je vous Dois PPStances à un CambrioleurMMPTant qu'il y a des PyrénéesPPTempête dans un Bénitier CCVendettaPHeureux qui comme UlysseMPPViens MMPPRime POpinion CCLe mécréant repenti PDes coups d'épée dans l'eauPPLa collisionCC

Nous avons pensé qu'il était intéressant de tirer quelques statistiques de ce classement :

M+C+P = 33,4 % ( 33,4% des 254 chansons de Brassens ont activé l'un des 3 indicateurs)
M = 11,8% (11,8% des chansons de Brassens sont iconoclastes sur le plan des mœurs)
C = 13,4 % (13,4 % des chansons de Brassens sont choquantes ou provocatrices)
P = 21,6 % (21,6 % des chansons de Brassens ont a voir avec la politique)

P (2/3) = 11,4 % - 11,4% des chansons de Brassens ont un contenu ouvertement politique N >>(nous estimons que dans la catégorie 1, le contenu est latent, tandis que dans les catégories 2 et 3, le contenu est ouvertement politique)
P (3) = 4% des chansons de Brassens (10 chansons sur 254) ont un contenu directement politique, la politique y ayant une importance majeure. Ces chansons sont les suivantes :

Boulevard du temps qui passe - La ballade des gens qui sont nés quelque part - La guerre 14/18 - L'arc en Ciel d'un quart d'heure - Le pluriel - Le cauchemar - Le petit joueur de Flûteau - Les deux oncles - Les patriotes - Mourir pour les idées - Quand les cons sont braves -

Ce premier corpus est le corpus statistique sur lequel nous allons travailler. Ce premier classement avait pour objet d'épurer une première fois notre corpus. Devant la masse des chansons à traiter, nous avons souhaité circonscrire un deuxième corpus : un corpus plus restreint, sur lequel nous allons pouvoir travailler de façon qualitative. Nous avons souhaité n'y retenir que les chansons correspondant aux critères suivants :

Soit C (3)
Soit M (3)
Soit P (2/3)
Soit les chansons qui sont intéressantes, mais qui déjouent notre classification. (il y en a 6)

Nous avons pensé qu'il était nécessaire de concentrer nos efforts sur les chansons les plus significatives du corpus. Les chansons de type P(3) recevront d'ailleurs un traitement encore plus approfondi que les autres. La totalité du corpus sur lequel nous allons travailler de façon qualitative représente un total de 38 chansons. (la liste est disponible en annexe). En pourcentage, cela représente 15% de l'œuvre chantée de Brassens, soit une chanson sur 7. Les catégories mises de côté ont une importance moindre que celles que nous avons retenues. Nous avons jugé que pour l'essentiel, les chansons plus choquantes C(3) et plus iconoclastes C(4) pourraient représenter les quelques chansons de catégorie C (1/2) et M (1/2) sans que leur absence nuise gravement à notre mémoire. Il en va de même pour les chansons C(1), qui n'abordent le plus souvent le thème de la politique que de façon détournée. Les chansons C(2/3) sont suffisantes pour la partie qualitative de notre étude.

Dans le petit 2 de cette partie, nous serons appelés à faire la distinction entre le corpus qualitatif et le corpus statistique. Nous tenons une dernière fois à rappeler que
le corpus statistique est composé des 85 chansons qui ont un intérêt pour notre étude.
Le corpus qualitatif est, lui, composé des 39 chansons les plus en rapport avec notre étude.
Nous ajoutons à ces deux corpus le corpus politique, composé des 10 chansons au contenu directement politique - mentionnés plus haut.

Au vu de notre corpus, nous avons quelques regrets à formuler. Nous ne sommes pas parvenu à trouver des informations sur la notoriété de chacune des chansons de notre corpus. Un tel indice de notoriété aurait été un appoint intéressant pour notre étude. Mais seuls des chiffres statistiques auraient eu la crédibilité nécessaire à une étude scientifique. Nous ne savons pas même si de tels chiffres existent, ou si une telle étude a été entreprise. Nous nous sommes refusé à tirer ces informations de notre propre subjectivité : notre approche des disques de Georges Brassens a été trop personnelle et trop solitaire pour que nous puissions approcher de la vérité dans ce domaine. Nous n'avons pas non plus créé un autre indice. Nous avions pourtant imaginé une approche intéressante : il se serait agi de savoir à quel point chaque chanson rendait bien compte des opinions de Brassens. Mais nous ne pourrons pas traiter ce problème ici: un mémoire est un écrit qui ne doit pas dépasser certaines proportions. Par ailleurs, nous ne sommes pas certains que nous eussions pu accéder aux informations nécessaires pour chaque chanson. Nous en sommes donc réduit à traiter le problème de façon générale - pour toutes les chansons du corpus - et de façon déductive, dans le III.

Notre étude thématique ne se limitera pas à l'étude des chansons de Brassens. Nous avons également souhaité traiter l'intégralité de la production journalistique de Brassens. Celle ci se décompose en deux temps : la période du Cri des gueux , et la période du Libertaire, comprises entre 1945 et 1947. Brassens n'avait rien écrit dans un journal avant cette date, et il ne reprendra plus la plume après 1947.
Georges Brassens fonde avec des amis en 1945 un parti - le parti préhistorique -, et un journal - Le cri des gueux. En dépit des efforts que déploieront les 7 journalistes en herbe du Cri des gueux pour faire reconnaître et éditer leur travail, leurs maquettes n'ont jamais été mises sous presse. Nous n'avons pas eu accès aux articles ou aux notes de Brassens - a supposer que Brassens en ait écrit. Nous le regrettons vivement, car la contribution de Brassens au Cri des gueux semblait s'inscrire pleinement dans notre étude. Un document, que nous avons reproduit plus haut, en atteste. Brassens a rédigé une note sur la politique éditoriale du journal, où il détaille le ton que les autres journalistes doivent suivre, dans les domaines suivants : politique - religion - mariage - éducation - guerre - France. Si Brassens avait écrit des articles sur ces thèmes, leur étude pourrait être extrêmement intéressante pour enrichir notre travail. Heureusement, la seule note sur la politique éditoriale du journal que nous avons mentionnée plus haut représente déjà un document extrêmement intéressant, que nous ne pouvons manquer d'analyser dans le détail, et de mettre en rapport avec les autres écrits d'opinion de Brassens.

Nous disposons d'une masse de documents bien plus grande pour l'époque du libertaire. Mais ils sont de qualité moindre que ceux que nous pourrions retrouver pour l'époque du cri des gueux. Brassens y est moins libre d'écrire sur les sujets qui lui plaisent. Il n'a sans doute pas la possibilité de rédiger des articles de fond sur chacun des sujets que nous avons mentionnés plus haut. Le libertaire est un hebdomadaire anarchiste, où l'on apprécie volontiers les articles sans mesure, et sans nuances. Henri Leroux pose la question suivante :

"L'anarchisme est-il un mouvement historique, ou un courant parmi d'autres, ou une attitude ? A la limite, ne s'agit-il que d'un style de vie ou d'écriture ? " ( Structure de la pensée anarchiste - article dans Littérature et anarchie)

Henri Leroux ne pose cette affirmation sous forme de question que pour pouvoir mieux montrer qu'elle est fausse. Mais c'est à la faveur d'un long raisonnement, que nous interrogerons plus tard, que la haine des anarchistes est élevée au delà du "style de vie ou d'écriture". Pour l'heure, nous aurions aimé disposer de quelques articles écrits dans la démarche constructive que Brassens présente dans sa note éditoriale du cri des gueux :

" La politique: Deux politiques, la bonne et la mauvaise. Si le gouvernement en fait de la bonne, la suivre (ou faire semblant), s'il en fait de la mauvaise, lutter contre lui en éclairant les citoyens mal renseignés à son sujet. Comme le mariage, la politique est une nécessité économique. Une forme unique de politique serait idéale, mais théoriquement impossible […]"

Les articles de Brassens dans le cri des gueux sont au nombre de 15. Ils portent sur des sujets divers. Ils ont le plus souvent trait - de près ou de loin - à la politique. Il est possible, et même probable que Brassens en ait écrit quelques-uns en plus de ceux que nous avons reproduits en annexe. Mais nous ne pouvons pas en acquérir la certitude scientifique. Marc Wilmet a cru reconnaître la patte de Brassens dans quelques articles, qu'il reproduit dans son ouvrage Brassens le libertaire. Louis-Jean Calvet fait état de témoignages laissant à penser que Brassens aurait rédigé l'intégralité du Libertaire pendant tout le temps où il était présent. Mais il ne s'agit que de suppositions. Le matériel des 15 articles de Brassens au Libertaire étant suffisamment riche et varié, nous nous conterons de les étudier. Ces articles sont regroupés sous la signature de Gilles Colin : il était d'usage, à cette époque, de ne pas signer de son vrai nom dans la presse anarchiste.
Il faut noter que les derniers articles publiés par Brassens dans le libertaire sont quasiment vidés de toute considération politique. Choix de l'auteur, ou contrainte des responsables de la FA ? Nous n'avons pas pu trancher, en l'absence d'élément susceptible de nous permettre d'y voir plus clair. Toujours est-il que Brassens claque la porte un an tout juste après que d'être entré au Libertaire. Il garde de cette époque une certaine tendresse pour le mouvement et les idées anarchistes - il restera toute sa vie sympathisant de la FA -, ainsi que quelques amis.

> Présentation rapide des entretiens.
Nous aurions aimé travailler sur la base de tous les entretiens radiophoniques qu'a donné Brassens. Mais les documents radiophoniques sont un type de sources qui est particulièrement difficiles d'accès. Sur les 3 entretiens auxquels nous aurions aimé avoir accès, un seul était encore édité - à notre connaissance. Il s'agit de l'entretien Georges Brassens - Jacques Chancel. Les autres entretiens n'ont pas été réédités depuis des années. Il est difficile de trouver des bibliothèques qui consignent les documents radiophoniques. Nous avons trouvé ce même entretien de Brassens avec Chancel - une édition plus ancienne - dans une médiathèque. Mais nous ne sommes parvenus qu'à trouver çà et là des citations des autres entretiens. Il existe notamment un entretien avec Luc Bérimont, qui reste à incorporer à ce travail, ainsi que l'ouvrage d'André Sève - toute une vie pour la chanson -, qui compulse une série d'interviews que Brassens a donné. Nous aurions enfin apprécié d'écouter l'entretien de Brassens avec Phillipe Némo. Mais nous ne sommes pas parvenus jusqu'à ces documents. Bon nombre de passages à la télévision et à la radio ont été eux aussi laissés de côté. Ceux-ci sont particulièrement difficiles à mettre à jour. Tous ces documents pourraient être compulsés et étudiés si nous pouvions consacrer plus d'espace et plus de temps à ce travail universitaire.
Par bonheur, l'entretien dont nous disposons est particulièrement riche, long et cohérent. Brassens y fait état de ses opinions, de sa vie et de ses chansons pendant près d'une heure. Il est assailli par les questions d'un Jacques Chancel un peu pressant, mais qui a le mérite d'obliger Brassens à parler. Nous étions convaincus à priori par l'intérêt d'un entretien, dans la mesure où personne ne peut parler avec autant de pertinence au nom de Brassens que … Brassens lui-même. A condition que l'homme - qui est particulièrement habile lorsqu'il s'agit de détourner une question -, se prête au jeu de l'interviewer. A condition également qu'il ait des idées sur sa biographie, son art et ses idées.
Qu'en est-il, après écoute ? Même si Brassens refuse à juste titre de répondre à certaines questions particulièrement laborieuses, en invoquant une absence de recul sur lui même, l'entretien n'en demeure pas moins très profond, et très introspectif. Il aura pleinement satisfait nos attentes, et constitue un document de premier choix dans le matériel de notre mémoire. Certains passages auront une importance déterminante sur les conclusions de nos travaux. Nous avons d'ailleurs fait le choix de reproduire les passages les plus intéressants de cet entretien en annexe - sous forme de citations. Nous conseillons vivement à ceux qui souhaitent avoir une image globale de l'homme et de son œuvre de ne pas faire l'économie de l'écoute de cet entretien.


2 – Analyse thématique des chansons

A - Recensement des thèmes


Nous avons mis en évidence tous les thèmes abordés par Brassens dans le Corpus statistique, qu'ils soient de près ou de loin en rapport avec la politique. Nous sommes partis du principe que tout vers choquant, provocateur, ou tournant en ridicule l'ordre social était subversif. Allant directement contre la morale, il marque le refus par Brassens de l'ordre politique et social. Ou au moins la volonté qu'il a de le tourner en dérision.
Cette première approche nous a permis d'avoir une vision globale de l'ensemble des idées politiques qui affleurent dans l'œuvre chantée de Brassens, avant d'entrer dans le détail, et de décortiquer les points les plus significatifs. Une fois n'est pas coutume, nous allons présenter la conclusion de l'analyse du Corpus statistique:

Brassens se singularise tout d'abord par la force de son opposition à la guerre. Rien ne vaut de mourir sur un champ de bataille. Il y fait référence dans dix chansons, et renforce son pacifisme par une opposition farouche à tout ce qui peut entraîner la guerre ou la violence. Les régionalismes et les nationalismes ne sont la cible que de trois chansons, mais l'opposition de Brassens y est affirmée tellement fermement que ces trois chansons en valent plus : Brassens méprise les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Mais s'il est une cause de discorde entre les nations qui se distingue de toutes les autres, ce sont bien les dogmatismes et les croyances imbéciles. Brassens l'affirme dans onze chansons : il est fou de perdre la vie pour les idées. D'ailleurs, les gens qui croient en une idée lui font peur, quand il les voit venir avec leurs gros drapeaux.
 Brassens est aussi un homme d'humeurs. Qu'il soit d'humeur poétique, ou humeur rageuse, la politique en est pour ses frais. Lui, le poète, préfère écouter le discours des fleurs au discours des hommes (politiques) : les fleurs n'ont jamais tué un homme avec des mots. La poésie est un refuge, éloigné de toute barbarie et de toute bêtise féroce, ou l'artiste se retire - ou du moins l'affirme-t-il dans 6 chansons. Mais parfois, Brassens aborde le thème du pouvoir. Et ce sont toujours les pires reproches qui viennent sous sa plume. Dans cinq chansons, il explique qu'il y aura toujours un homme politique qui prendra le relais d'un autre pour faire son sale boulot, et que c'est là un grand malheur. Selon lui, mieux vaut éviter les groupes, sauf à se liguer avec les communards pour bouter les bourgeois. Au final, c'est en humiliant vertement les policiers que Brassens expurge sa 'haine du système'. Les policiers sont tués de diverses façons, et insultés de tous les noms, dans cinq chansons particulièrement violentes.
Brassens n'aime pas l'ordre établi. Il n'aime pas la société telle qu'elle est. Et il entend la tourner en dérision, elle aussi. Le chansonnier fait l'apologie du désordre social sous toutes ses formes. Il évoque souvent l'adultère, et le place au centre de deux chansons. Et ce n'est pas un hasard : Brassens a décidé de ne pas demander sa main à sa compagne. Dans deux autres chansons, Brassens précise sa pensée et dit combien il est idiot de se marier. Au fond, Brassens n'aime pas l'ordre social, qu'il juge figé, pas plus que le conformisme. Il n'a pas de mots assez durs pour fustiger ce canard qui n'a qu'un bec, et qui n'a jamais eu le désir de n'en pas avoir, ou bien d'en avoir deux. En bon poète, Brassens préfère de pas suivre la même route que celle des braves gens. Et il ne lui faudra pas moins de huit chansons pour faire le tour du sujet. Brassens a choisi sont camp : c'est celui des parias. Il les défend, qu'ils soient cambrioleur, collaboratrice, fille de joie, … Il fait ainsi le portrait flatteur de neuf parias dans neuf chansons différentes. Et il y a peu d'hommes qu'il déteste autant que les bourreaux qui les jugent et les condamnent. Dans quatre chansons particulièrement acidulées, il les peint sous les couleurs les moins favorables. Et - fallait-il s'en douter -, les curés et la religion ne passent pas entre les mailles du filet. Croyance et conformisme à la fois, elles bénéficient d'un traitement de choix, puisque Brassens dit dans huit chansons tout son mépris pour les grenouilles de bénitier et leurs vicaires.
 Une fois la tempête des haines de Brassens passée, il faut tout de même rendre justice au poète : Brassens sait être humain et compréhensif - à quelques occasions. Brassens aime ceux qui protègent les défavorisés, à condition qu'ils le fassent à titre privé. L'auvergnat et la bonne Jeanne sont récompensés d'avoir prêté du feu à Brassens lorsque les croquantes et les croquants lui avaient fermé la porte au nez. A ces deux chansons, il faut rajouter encore deux autres, dans lesquelles Brassens fait le portrait plein de commisération de deux êtres vivants - et non pas de parias cette fois-ci. Ils auront travaillé toute leur vie sans avoir le temps de voir le soleil. Mais deux chansons, sur 250, c'est peu. Nous ne sommes pas au bout de nos découvertes : suprême étonnement !, Brassens s'amende. Il précise que tous les policiers et tous les curés ne sont pas dignes des pires insultes. La race des curés et celle des policiers est donc sauvée par quatre chansons, qui racontent des histoires dans lesquelles ces deux protagonistes se sont comportés de façon exemplaire. Ce qui arrête les jurons dans la bouche du poète de Sète.


----Voici le détail des thèmes de notre corpus statistique, et des chansons qui y correspondent.

>Pacifisme

Ex : "Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi
Mieux vaut attendre qu'on le transforme en ami
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans sa main
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain […]
Que prendre sur le champs l'ennemi comme il vient
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens" (Les deux oncles)

- La guerre 14-18
- Les deux oncles
- Le cauchemar
- La tondue
- Honte à qui peut chanter
- Les chanteaux de sable
- La mauvaise herbe
- Les patriotes
- Le pluriel
- La guerre


>Nationalismes et régionalismes

Ex : "Qu'ils sortent de Paris, ou de Rome, ou de Sète
Ou du diable Veauvert ou bien de Zanzibar
Ou même de mon xxx , ils s'en flattent mazette
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part" (Ballade des gens qui sont nés quelque part)

- Ballade des gens qui sont nés quelque part
- La route aux 4 chansons
- Vendetta


>Refus des dogmatismes et des croyances

Ex : "A gauche à droite au centre, ou alors à l'écart
Je ne puis t'indiquer ou tu dois aller car
Moi le fil d'Ariane me fait un peu peur
Et je ne m'en sers plus que pour couper le beurre
Crosse en l'air ou bien fleur au fusil
C'est à toi d'en décider, choisis" (Le vieux Normand)

- Mourir pour les idées
- Le deux oncles
- Le cauchemar
- Les PAFS
- Quand les cons sont braves
- Le vieux Normand
- Ceux qui ne pensent pas comme nous
- Le sceptique
- Le pluriel
- Discours de Fleurs
- Les illusions perdues


>L'artiste qui refuse la politique

Ex : "Car je préfère, ma foi,
En voyant ce que parfois,
Ceux des hommes peuvent faire,
Les discours des primevères.
Des bourdes, des inepties,
Les fleurs en disent aussi,
Mais jamais personne en meurt
Et ça plaît à mon humeur" (Discours de fleurs)

- Le passéiste (éloge d'un monde qui n'est que poésie, sans politique, imaginaire)
- Le petit joueur de flûteau
- Sauf le respect que je vous dois
- Tant qu'il y aura les Pyrénées (critique des chanteurs engagés)
- Honte à qui peut chanter
- Discours de Fleurs


>Critique des politiques

Ex : "Le siècle où nous vivons est un siècle pourri
Tout n'est que lâcheté, bassesse
Les plus grands assassins vont aux plus grandes messes
Et ce sont les plus grands, les plus grands favoris
Hommage de l'auteur à ceux qui l'ont compris
Et MERDE aux autres"(Les coups d'épée dans l'eau)

- L'arc en ciel d'un quart d'heure : les hommes providentiels n'ont qu'un temps
- Les coups d'épée dans l'eau : les politiques sont tous pourris
- Le roi : il existera toujours un roi des cons pour régner sur chaque pays
- Le verger du roi Louis : critique des exécutions ordonnées par roi Louis
- Le roi boiteux : satire de la cour


> Considérations politiques diverses

( Pas d'exemple car ce n'est pas un groupe homogène)

- Le boulevard du temps qui passe : éloge des communards
- Le pluriel : danger dés qu'on se met en groupe
- le grand père: critique de "sa majesté financière".


>Humiliation de la police (et des uniformes)

Ex : "L'apach' (Le dur) vexé de fair' chou-blanc
Dégaine un couteau rutilant
Tortillant de la croupe et claquetant de la semelle
Qu'il plante à la joie du public
À travers la carcass' du flic" (La file indienne)

- Hécatombe (police)
- Le nombril des femmes d'agent (police)
- Corne d'Aurochs (police)
- La file indienne (police)
- La légion d'honneur (uniforme)


> Anticléricanisme

Ex: "Par le malade qu'on opère et qui geint
Et par le juste mis au rang des assassins
Je vous salue Marie" (La prière)

- Opinion
- La prière
- Trompettes de la renomée
- L'antéchrist
- Le progrès
- Tempête dans un bénitier
- Le grand vicaire
- Le bon dieu est swing


>Désordre social : adultère

Note : On peut arguer que Brassens se vise autant lui-même qu'il vise la société lorsqu'il ironise sur l'adultère : Brassens revêt parfois l'habit du cocu avec malice. Mais il est tout autant probable que Brassens vise l'ordre social, et lui seul : Brassens ne s'est jamais marié, et rejette le mariage en tant qu'institution sociale.

Ex : "Ne jetez pas la pierre à la femme adultère
Je suis derrière"

- La traitresse
- A l'ombre des maris


>Désordre social : refus du mariage

Ex : "Ma mie de grâce ne mettons / pas sous la gorge à Cupidon / sa propre Flèche
Tant d'amoureux l'ont essayé / qui de leur bonheur ont payé / ce sacrilège
J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin" (la non-demande en mariaga)

- La non demande en mariage
- La mauvaise herbe


>Désordre social : Histoires de parias, sous un jour favorable


Ex: "Au village sans prétention
J'ai mauvaise réputation
Qu'je m'démène ou que'j'reste coi
Je passe pour un je ne sais quoi
Je ne fais pourtant de tort à personne
En laissant courir le voleur de pommes" (La mauvaise réputation)

- La tondue
- Stances à un cambrioleur
- La complainte des filles de joie
- La mauvaise réputation
- La parapluie
- La visite
- L'assassinat
- Le mauvais sujet repenti
- Les quatre bacheliers


>Désordre social : dégoût pour ceux qui jugent


Ex : "Car je juge au moment suprême
Criait maman, pleurait beaucoup
Comme l'homme auquel le jour même
Il avait fait trancher le coup" (Le gorille)

- La tondue
- La gorille
- Chanson pour l'auvergnat
- Rime


> Désordre social : dénonciation de l'ordre établi et du conformisme


Ex: "O vie heureuse des bourgeois, qu'avril bourgeonne ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents […]
Ce canard n'a qu'un bec, et n'eût jamais envie
Ou de n'en plus avoir, ou bien d'en avoir deux […]
Possèdent pour tout cœur un viscère sans fièvre
Un coucou régulier et garanti dix ans" (Les oiseaux de passage)

- La mauvaise réputation
- le grand pan
- La ligne brisée
- Celui qui a mal tourné
- Les oiseaux de passage
- La rose, la bouteille et la poignée de main
- Pénélope
- Viens !


> Aide aux défavorisés


Ex : "Chez Jeanne, la Jeanne
Son auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu" (Jeanne)

- Jeanne
- L'auvergnat


>La misère humaine


Ex : "Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant
Et s'y étendit bien vite pour ne pas déranger les gens
Pauvre Martin, pauvre misère
Creuse la vie, creuse le temps"(Pauvre Martin)

- Le petit cheval
- Pauvre Martin


>Brassens s'amende


Ex : "Et de peur que j'n'attrape une fluxion de poitrine,
Le bougre il me couvrit de sa pèlerine
Ca ne fait rien, il y a des flics bien singuliers
Et depuis ce jour là, moi le fier, le bravache,
Moi dont le cri de guerre fut toujours mort aux vaches
Plus une seule fois je n'ai pu le brailler
J'essaye bien encore mais ma langue honteuse
Retombe lourdement dans ma bouche pâteuse
Ca ne fait rien, nous vivons un temps bien singulier"

- La messe au pendu : nuance dans son anti-cléricanisme
- Le mécréant repenti : nuance dans son anti-cléricanisme
- Don Juan : nuance dans son dégoût pour les policiers
- L'épave : nuance dans son dégoût pour les policiers









B - Etude approfondie des thèmes

> Corpus qualitatif - 39 chansons
Analyse qualitative

Nous allons reprendre ici les thèmes principaux des 39 chansons de ce corpus, et présenter de façon détaillée ce que Brassens entend exprimer dans l'intégralité des sujets dont il a souhaité se saisir. Toutes les chansons de ce corpus restreint ont un message fort à faire passer. Nous entendons bien comprendre chacun de ces messages, et les présenter de façon synthétique, regroupés en des thèmes cohérents. Nous voulons également que chaque explication soit éclairée par les vers du poète. Il faut bien entendu rester fidèle aux vues de l'auteur, et retranscrire au mieux sa vision des choses.
Les thèmes principaux qui ressortent des chansons 39 chansons du corpus qualitatif sont les suivants : le refus des dogmatismes est à lui seul l'objet de 9 des 39 chansons particulièrement marquantes de l'œuvre de Brassens. Le pacifisme occupe lui aussi une place de choix, puisque Brassens y a consacré 6 de ses plus fortes chansons. La dénonciation de la norme et du conformisme est l'objet de 5 chansons qui ne peuvent pas non plus passer inaperçues. Quant aux chansons qui mettent l'artiste dans la posture de l'apolitisme, elles sont au nombre de 4. Nous avons laissé de côté les autres thèmes, pour nous concentrer sur les quatre thèmes que nous venons juste de mentionner, thèmes qui sont ressortis comme les plus représentés parmi les chansons marquantes de l'œuvre de Brassens.

> Refus des dogmatismes.
Brassens a chanté 11 chansons qui sont apparentées à ce thème de façon indéniable. Parmi elles, neuf nous ont semblé particulièrement fortes :

Ceux qui ne pensent pas comme nous / Le cauchemar / Le sceptique / Le vieux normand / Les deux oncles / Les PAFS / Mourir pour les idées / Quand les cons sont braves / Les illusions perdues

Nous en déduisons que c'est un thème qui tient particulièrement à cœur à Brassens. Nous en déduisons également que c'est le premier thème politique de son œuvre. 11 chansons, ce n'est pas beaucoup, lorsqu'on les met en rapport avec les 250 chansons que Brassens a écrites. Mais 11 chansons, c'est beaucoup, lorsque l'on sait la difficulté qu'il y a à faire un grand nombre de chansons autour d'un même thème. Brassens a ressassé cette idée 11 chansons durant, leur trouvant 11 cadres différents dans lesquels elles ont pu s'exprimer. Brassens a systématiquement écrit ces chansons pour qu'elles marquent leur auditeur : les mots sont durs, et les métaphores parfois choquantes. Ce n'est pas un hasard si c'est sur ce thème que Brassens a fait scandale dans les années soixante, avec la chanson "les deux oncles". Brassens parle peu de politique, mais lorsqu'il en parle, c'est avec passion et vigueur.
 Brassens a choisi de mettre son refus des dogmatismes sur le devant de la scène. Il utilise pour cela l'humour et la violence des mots. Le but étant que ses vers marquent. Pour ce qui est de l'humour, on peut citer l'exemple de Mourir pour les idées : "mourir pour les idées, d'accord, mais de mort lente". Brassens utilise ici une petit touche d'ironie, une petite touche d'absurde, et une grande touche d'humour. C'est ce même principe qu'il utilise dans Ceux qui ne pensent pas comme nous : "Entre nous soit dit bonne gens, pour reconnaître / Que l'on est pas intelligent, il faudrait l'être". Mais il sait aussi manier des mots et des références choquantes, comme dans Les deux oncles, ou encore dans Quand les cons sont braves :

"Quand les cons sont braves,
Comme moi comme toi comme nous comme vous
Ce n'est pas très grave, qu'ils commettent, se permettent des bêtises, des sottises
Qu'ils déraisonnent, ils n'emmerdent personne
Par malheur sur terre, les trois quart des toquards sont des gens très méchants
Des crétins sectaires,
Ils s'agitent ils s'excitent ils s'emploient ils déploient leurs ailes à la ronde
Ils emmerdent tout le monde
Si le sieur X était un lampiste ordinaire,
Il vivrait sans histoire avec ses congénères
Mais hélas il est chef de parti l'animal
Quand il débloque ca fait mal"

Nous sommes au cœur de l'idée de Brassens : les idées sont dangereuses, et extrêmement complexes. L'attitude la plus saine à leur égard est la circonspection. Beaucoup de personnes sont persuadés de détenir la vérité (Le vieux normand), beaucoup d'autres individus, sans réfléchir, sont affectivement attachés à une tendance (Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part). Ils feront tout pour la défendre, certains que leur idée est porteuse du bien ou du progrès. Surs de leurs fait, ces individus affirment et luttent pour, s'opposent à. Alors que la vraie intelligence commande de douter de. Jusque là, nous ne voyons rien de dangereux. Le malheur vient en effet de ce que ces personnes se sentent fondés à traduire leurs idées en fait. D'agir sur le réel pour le changer. Et c'est là qu'un observateur intelligent se rendra compte que leurs idées sont complètement erronées, et sans rapport avec la réalité. Par ailleurs, ces gens croient changer le monde, mais ils ne font que le reproduire à l'identique. Après leur révolution, ou leur réforme, le monde n'aura pas changé. Au passage, ils auront fait couler leur comptant de sang.
 Mais alors, on peut se poser la question suivante : pour Brassens, la révolution de 1789 ne représente pas un progrès ? Sa réponse, suivant cette idée, devrait être positive. Les idées de Brassens le conduiraient alors à soutenir une position invraisemblable - pour un homme qui n'a pas eu accès aux études sur la transmission des élites entre les régimes. Croyant avoir piégé le poète, on doit se raviser à l'écoute du Cauchemar. Brassens assume cette idée jusqu'au bout, et il utilise ce même moment symbolique - 1789 - pour montrer que le progrès politique n'existe pas à ses yeux. (Nous tenterons d'expliquer plus tard quels auteurs ont pu conforter Brassens dans cette opinion pour le moins originale). Voici l'extrait que nous voulons mettre en exergue :

"On prenait la Bastille, et la chose étant faite,
Sur la plac' publique on dansait,
Pour en bâtir une autre à la fin de la fête,
Dans mon rêve où le roi des cons était Français." (Le cauchemar)

On retrouve la même idée dans 'mourir pour les idées':

"Encore, s'il suffisait de quelques hécatombes,
Pour qu'enfin tout changeât, qu'enfin tout s'arrangeât
Depuis tant de grands soirs, que tant de têtes tombent
Au paradis sur terre, on y serait déjà
Mais l'age d'or sans cesse est remis aux calanques"

Brassens doute de pouvoir changer quoi que ce soit en mieux. Brassens est un sceptique. Est-ce un hasard s'il a intitulé l'une de ses chansons à contenu politique Le sceptique ? C'est sans doute dans Le Vieux Normand que Brassens exprime le mieux ce scepticisme :

"Crosse en l'air, ou bien fleur au fusil,
C'est à toi d'en décider, choisis
A toi seul de trancher s'il vaut mieux
Dire amen, ou merde à dieu
A gauche, à droite, au centre, ou alors à l'écart
Je ne puis t'indiquer où tu dois aller car
Moi le fil d'Ariane me fait un peu peur
Et je ne m'en sers plus que pour couper le beurre […]
La vérité d'ailleurs flotte au grès des saisons
Tout fier dans son sillage on barre, on a raison
Mais au cours du voyage elle a viré de bord
Elle a changé de cap, on arrive, on a tort".

 La vérité est donc insaisissable, volatile et pour tout dire absurde, puisqu'il ne peut en toute logique en exister qu'une. Que faire alors, sinon éviter de juger, éviter de gouverner, au sens premier, Platonicien du terme ? Brassens conseille donc la posture sceptique quand il s'agit de porter un jugement politique. Mais là n'est pas tout : nous n'avons pas épuisé toute la richesse du refus des croyances de Brassens. Refuser les dogmatismes n'est pas tout, il faut encore être tolérant à l'égard des différences. Car la tolérance est le pendant de l'opposition au dogmatisme. C'est ce que Brassens souhaite exprimer dans une chanson complexe - Brassens n'a pas écrit que des chansons parfaitement lisibles -, Ceux qui ne pensent pas comme nous. Il s'agit de l'une des chansons les plus intéressantes que Brassens ait pu écrire sur le thème de l'opinion.
Dans cette chanson, Brassens tente d'expliquer qu'il est impossible de comprendre qu'une idée - celle de notre voisin - est meilleure que la nôtre, puisqu'il faudrait que nous soyons nous même meilleurs - plus intelligents - pour le comprendre. C'est le sens de "Entre nous soit dit bonnes gens pour reconnaître / Que l'on est pas intelligent, il faudrait l'être". Brassens trouve ici un des arguments en faveur de la tolérance les plus forts de son œuvre. Voici la façon dont-il présente son idée :


"Quand on n'est pas d'accord avec le fort en thème
Qui, chez les sorbonnards, fit ses humanités,
On murmure in petto : « C'est un vrai Nicodème,
Un balourd, un bélître, un bel âne bâté ».
Moi qui pris mes leçons chez l'engeance argotique,
Je dis en l'occurrence, excusez le jargon,
Si la forme a changé le fond reste identique :
Ceux qui ne pensent pas comme nous sont des cons

Entre nous soit dit, bonnes gens,
Pour reconnaître
Que l'on n'est pas intelligent,
Il faudrait l'être. "



Après avoir montré pourquoi et comment les hommes ne sont pas d'accord les uns avec les autres, et par la même occasion qu'il y a peu de chances pour que ca change, Brassens en arrive à la conclusion : la tolérance.


> Pacifisme

S'il est une idée que Brassens ne tolère pas, s'il est une opposition sacrée dans toute son œuvre, c'est son opposition à la guerre. Il le place au cœur de six chansons sur les 39 chansons de notre corpus qualitatif.

Honte à qui peut chanter / La guerre 14-18 / La tondue / Le cauchemar / Les deux oncles / Les patriotes

Comme toujours, Brassens sait être drôle et spirituel pour faire passer une idée. La guerre 14-18 est remarquablement constituée autour d'un éloge de la guerre, qui est tellement exagéré qu'on ne peut que le prendre au second degré. En faisant l'inventaire par le menu des guerres les plus célèbres, en mettant en avant leurs pires horreurs, en les louant comme des beautés nobles, Brassens ridiculise toute esthétique du combat. La litote est une figure de style qui permet de montrer l'horreur de la guerre de façon légère et efficace, tout en faisant sourire:

"Bien sur celle de l'an 40 ne m'a pas tout à fait déçu
Elle fut longue et massacrante et je ne crache pas dessus
Mais à mon sens elle ne vaut guère, guère plus qu'un premier accessit
Moi mon colon celle que j'préfère, c'est la guerre de 14-18 (bis)"

Dans Les Patriotes, Brassens reprend le même principe, et fait l'énumération de tout ce qui va manquer aux mutilés de guerre. Les muets - par exemple - ne pourront plus reprendre en cœur la Marseillaise. Les mutilés ne sont donc pas pour autant devenus pacifistes, et de façon un peu absurde, ont la nostalgie de la guerre. L'effet comique - et l'effet dramatique - sont tous deux saisissants.
Dans Les deux oncles, Brassens se met dans une position plus délicate, en attaquant de front la guerre et les belliqueux, dans un contexte bien précis cette fois-ci : celui de la guerre 39-45. Il tente de montrer à ses deux oncles, un collaborateur et un résistant qui sont morts au combat, que tout le monde a oublié ce pour quoi ils se sont battus -tout le monde s'en fiche à l'unanimité -, et que rien ne vaut de s'engager dans une guerre. Cette opinion vaudra à Brassens d'essuyer, comme nous l'avons vu plus haut, les foudres de la presse. La chanson, pour provocatrice qu'elle soit, est cependant bien inscrite dans la logique de Brassens : "aucune idée sur terre n'est digne d'un trépas, il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas". Et partant de là, "mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans sa main, mieux vaut toujours remettre une salve à demain". On peut même soupçonner Brassens d'avoir ouvertement conseillé, face à la shoa, de ne pas s'engager :

"De vos épurations, vos collaborations
Vos abominations et vos désolations
De vos plats de choucroute et vos tasses de thé
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité"

Brassens exprime donc son pacifisme de façon frontale et brutale, un pacifisme radical et sans mesure. Rien ne vaut de se battre, il n'existe pas de cause juste. Il n'existe pas de guerre juste. Et Brassens va plus loin: plutôt que de faire la guerre, il donne un conseil à l'intention de tous les belliqueux. "Plutôt que de mettre en joue un vague ennemi, mieux vaut attendre qu'on le transforme en ami" (Les deux oncles). Et c'est sans doute un peu ce que les collaborateurs ont tenté de faire : vivre avec l'ennemi, et le transformer en ami. C'est sans doute pour cela, et aussi par compassion pour les victimes des idées sectaires en tout genre, que Brassens prend la défense de La tondue :

"Les braves sans culottes et les bonnets Phrygiens
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens
J'aurais du prendre un peu parti pour sa toison
J'aurais du dire un mot pour sauver son chignon
Mais je n'ai pas bougé du fond de ma torpeur
Les coupeurs de cheveux en quatre m'ont fait peur"


> Dénonciation de la norme et du conformisme.

Brassens n'aime pas le conformisme et le respect de la norme qui conduisent les hommes à dupliquer leurs modèles de vie morne sur celui des autres, et qui les pousse à condamner celui qui suit une autre route qu'eux. Il le fait savoir dans 5 chansons fortes.

Celui qu a mal tourné / La ligne brisée / La mauvaise réputation / Les oiseaux de passage / Viens

Dans La mauvaise réputation, Brassens énumère les petites écartades qui font que tout le monde le montre au doigt (sauf les muets, ca va de soi). Brassens reste dans son lit le jour du défilé et il protège les voleurs de pommes. Tout cela lui vaut l'inimitié des braves gens. Il montre sa volonté de vivre une vie différente de celle qu'impose la norme dans La ligne brisée, chanson dont nous avons déjà fait une étude détaillée plus haut. La ligne brisée est le symbole abstrait de cette vie faite aux courbes de la personnalité de chacun, et non façonnée par la droiture de la norme.
 Brassens expose, il montre ce qui le sépare des autres, dans la mauvaise réputation. Il milite pour le droit à la différence. Dans d'autres chansons, il fait l'éloge de la différence. Mais ici, le plus souvent, il se venge sur les conformistes, en humiliant les bourgeois qui mènent un rythme de vie beaucoup plus morose que celui de l'artiste. (Ce canard n'a qu'un bec, et n'eût jamais envie, de ne pas en avoir, ou bien d'en avoir deux - Les oiseaux de passage). Il va jusqu'à chanter un texte où tout ce qui s'oppose à une petite amourette est éliminé sans complaisance. Le mari est affublé de cornes, le chapeau du policier est flanqué à terre, et le garde champêtre est pendu à un arbre.


> L'artiste contre la politique.

Brassens a écrit quatre chansons pour exposer et expliquer sa prise de distance par rapport à la politique. Le sujet de prédilection de Brassens, c'est tout sauf la politique. Brassens est un poète, et il traite comme il se doit de choses intemporelles et esthétiques.

Honte à qui peut chanter / Le passéiste / Sauf le respect que je vous dois / Tant qu'il y aura des Pyrénées.

C'est dans Le passéiste que cette posture ressort le plus clairement. Brassens explique pourquoi sa phrase d'élection est "il était une fois, […] au risque de paraître infantile". Brassens aime le passé, pour ses vers, pour son charme désuet. Mais surtout, parce que l'on ne rencontre pas dans le passé ces gens importuns, et que la masse des "bovins" ne le piétine pas de ses "gros sabots". Dans Sauf le respect que je vous dois, Brassens affirme sa posture avec une grande clarté. De façon fugitive, au tout début de la chanson, il glisse ces deux vers :

"Si vous y tenez tant parlez moi des affaires publiques
Encore que ce sujet me rende un peu mélancolique"

Brassens se laisse aller à parler des affaires publiques, mais c'est à contrecœur. Il ne s'épanouit vraiment que lorsqu'il peut chanter le passé et/ou des thèmes poétiques - amoureux le plus souvent. Brassens aime ce qui est hors du temps. Par ailleurs, il critique vertement les chanteurs engagés, ceux qui n'ont pas fait le même choix que lui. Dans Tant qu'il y aura des Pyrénées, il fait un portrait sans complaisance des chanteurs qui font de la politique leur cheval de bataille :

"J'ai conspué Franco, la guitare en bataille, pendant des tas d'années
Faut dire qu'entre nous deux, simple petit détail, y'avait les Pyrénées
S'engager par le mot, trois couplets un refrain, par le biais du micro
Ca se fait sur une jambe et ca n'engage à rien, et peut rapporter gros"

Il n'y a donc aucun mérite à critiquer un dictateur, à moins que l'on ne chante dans le pays où ce dictateur sévit. Dans ce cas là, on ne s'engage jamais très longtemps : on finit dans une geôle ou sur une potence avant même d'avoir pu se faire entendre. C'est donc une lute parfaitement inféconde, et qui ne peut susciter que la dérision. Brassens reste campé sur ses positions, et pare à la contre-attaque des "Saint-Jean bouche d'or", déjouant leurs critiques avec ses arguments habituels. Dans Honte à qui peut chanter, il s'explique en organisant un véritable dialogue entre ses ennemis de pensée et lui. Tout au long de cette chanson, il défend son attitude dans toutes les périodes difficiles que la république a pu traverser. Voici l'extrait le plus marquant de cette joute :

"Honte à ce effronté qui peut chanter pendant que Rome Brûle
Elle brûle tout le temps
A l'heure de Pétain à l'heure de Laval
Que faisiez vous mon cher en plein dans la rafale
Je chantais et les autres ne s'en privaient pas
Bel ami, j'ai pleuré sur tes pas"

Brassens s'intéresse à la poésie avant tout. La poésie, comme la guerre, est un invariant humain. Mais l'un d'entre eux ne mérite que le mépris, alors que l'autre est digne de la plus haute considération. Brassens reste du côté de la poésie : c'est dans ce lieu seulement que la vie est exaltante :



"Le feu de la ville éternelle est éternel
Si dieu veut l'incendie, il veut les ritournelles
A qui fera-t-on croire que le bon populo
Quand il chante quand même est un parfait salop ?"




> Corpus politique - 10 chansons. Analyse approfondie.

Poursuivant notre mouvement vers les chansons les plus marquantes de l'œuvre de Brassens, nous allons faire encore un pas en avant dans la profondeur de l'analyse. Nous n'allons plus étudier ici des thèmes du corpus politique, mais bel et bien des chansons, une à une. Nous ne pourrons bien entendu pas analyser chacune des 10 chansons de ce corpus politique. Nous allons donc éliminer les chansons redondantes, et nous concentrer surtout sur les chansons qui évoquent des thèmes que nous n'avons pas pu présenter plus haut, en raison de la rigueur de notre protocole.
Deux chansons très importantes ont été classées dans une catégorie non-homogène, que nous avions appelée 'considérations politiques diverses'. Ces deux chansons sont d'une grande importance, nous allons donc les étudier ici en détail. Il s'agit de Boulevard du temps qui passe, et de Le pluriel. Deux autres chansons traitent du thème des nationalisme / régionalisme, et l'autre semble traiter du sort du général De Gaulle. Nous n'allons étudier en détail que la première - les imbéciles heureux qui sont nés quelque part -, tant il est difficile de saisir pleinement le sens de la seconde. Il va de soi que chacune des dix chansons de ce corpus sont reproduites en annexe - textuelle et musicale si un enregistrement existe. Les six autres chansons évoquent les thèmes du pacifisme et du refus du dogmatisme. Nous nous contenterons d'étudier - pour représenter les deux thèmes - la chanson la plus profonde et la plus riche, qui est à la fois pacifiste et anti-dogmatique, et qui a fait scandale : les deux oncles. Ce sera l'occasion de revenir une dernière fois sur cette chanson très importante dans l'œuvre de Brassens.

Voici la liste des chansons que nous allons traiter, dans un ordre légèrement modifié :

-Boulevard du temps qui passe
-La ballade des gens qui sont nés quelque part
-Le pluriel
-Les deux oncles





> Boulevard du temps qui passe :
Une vision des communards.

Le boulevard du temps qui passe est une chanson atypique dans l'œuvre de Brassens. Brassens chante qu'au delà de quatre, on est une bande de cons. Aussi ne pouvons nous que nous étonner de le voir raconter la vie des communards, et des agitateurs sociaux dans leur ensemble, qui vivent en groupe et agissent selon des préceptes - des idées.
L'interprétation de cette chanson n'est pas évidente. Comme dans tout poème en vers court, Brassens a du faire l'économie d'une situation, et des nombreux détails qui nous auraient permis de dire sans erreur possible de quoi il s'agit. On peur d'ailleurs penser que c'est un des ressorts de la poésie, de dire peu, tout en suggérant beaucoup, et en laissant planer une grande ombre mystérieuse.
Trois indices nous ont cependant fait penser qu'il s'agissait des communards. Le titre de la chanson nous a mis sur la voie. Le boulevard du temps qui passe était à coup sûr une métaphore, une métaphore du temps sans fin, du temps qui accepte le progrès, ce temps que les lumières ont découvert, et que le XIXe siècle symbolise à lui tout seul. Brassens avait une solide culture d'autodidacte. Il est fort probable qu'il ait fait référence au progrès politique, à travers cette métaphore assez fine. Le boulevard est le lieu où l'on construit la révolution moderne. La révolution moderne est l'évènement qui brise le temps cyclique, et fait entrer la politique dans l'histoire, continue, tendant vers le progrès.
Le deuxième indice qui nous a mis sur la voie, nous l'avons trouvé dans la personnalité des jeunes hommes qui bousculent les idées basses et les hommes mous et gras. Brassens les dépeint un peu comme des coquins, mais dans son esprit, il peut s'agir de révolutionnaires, puisque l'adultère est une forme de déstabilisation sociale qui l'amuse beaucoup.
Le troisième aspect qui a achevé de nous convaincre, nous l'avons trouvé dans une double référence historique : la référence directe aux communards - le temps des cerises -, et à leur histoire sanglante - ils furent massacrés et arrêtés par les cadets, puis mis aux arrêts plusieurs dizaines d'années, pour ceux qui furent capturés.
Nous pensons donc que Brassens chante ici un récit épique de la vie des révolutionnaires du XVIIIe siècle, ceux qui ont luté d'abord pour la république, puis pour la commune. Brassens chante peut-être même la seule forme de participation politique qui lui agrée : l'agitation sociale et la mise à bas du pouvoir. Mais nous ne pourrons vérifier notre hypothèse que dans la troisième partie, lorsque nous entrerons dans l'analyse critique des rapports entre Brassens et la politique.
L'atmosphère insurrectionnelle de cette chanson a été tirée par Brassens vers les thèmes qui lui sont chers. Il est peu courant de mettre en liaison l'adultère, et l'agitation de toutes les chaumières avec la révolution et le changement politique. On voit bien ici que pour Brassens, le plaisir que l'on retire d'une révolution va au delà du simple changement de système. Il vient d'un instinct plus profond, qui consiste à chambouler l'ordre établi, à mettre sans dessus dessous tout ce qui est figé, tout ce qui est calme, paisible et heureux d'exister comme tel. Brassens dirait aussi tout ce qui est médiocre et petit-bourgeois.
Il faut une dernière fois noter que cette chanson s'inscrit en faux contre tout ce que Brassens a tenté de faire passer. Nous pensons qu'il est nécessaire de citer encore une fois ces quelques vers, tirés de

Qu'il est fou de perdre la vie pour des idées
Des idées comme ça qui viennent et qui font
Trois petits tours trois petits morts et puis s'en vont
---
Qu'aucune idée sur terre est digne d'un trépas
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas
Que prendre sur le champ l'ennemi comme il vient
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens.

Ici, il est très clair que les communards sont des héros, et que la révolution est présentée sous des traits flatteurs. Il y a donc une forme de révolution, une forme de combat politique, que Brassens ne rejette pas tout à fait. Nous tenterons plus loin de comprendre pourquoi.

>La Ballade des gens qui sont nés quelque part.
Fustigation des régionalismes et nationalismes

Ici, l'opinion de Brassens est très claire. Il prend pour cible les personnes qui se flattent de l'endroit ou elles sont nées, et qui en retirent une certaine fierté. Brassens fustige donc tous les personnages qui défendent leur attachement à une quelconque unité géographique, qu'elle soit nationale, régionale, ou locale. Mais si Brassens englobe tous les "gens qui son nés quelque part" dans une même chanson, et dans un même jugement, on peut dire que c'est principalement les habitants des villages qu'il vise. C'est dans l'opinion du villageois qu'on perçoit le mieux le ridicule qu'il y a à investir une forte charge affective dans un lieu.
Il aurait sans doute été nettement plus complexe - et moins efficace - de montrer qu'il est idiot d'être attaché à son pays. On voit très bien comment se rire des petitesses du paysan, qui est attaché à toutes les plus minuscules caractéristiques de sa région. Présentée sous cet angle, la fierté locale ne peut sembler que ridicule. Il est plus difficile de faire la même chose avec le français et la France. L'auditeur aurait manqué de recul pour pouvoir saisir le sens de la critique de Brassens. Ce qui est facile à voir à une petite échelle est moins facile à voir à une grande échelle, mais reste toujours valable. C'est pourquoi Brassens a éclairé ce problème en prenant pour exemple la situation sous laquelle il était le plus facile à percevoir. Brassens fait donc preuve d'une grande habileté, comme souvent. Sa chanson est construite de façon à ne pas rester lettre morte. Conçue autrement, elle se serait contentée de ravir ceux qui sont en phase avec ses idées, et de choquer les autres. Brassens a préféré lui donner une véritable structure pédagogique. Présentée sous cette angle, la chanson permet à un plus grand nombre d'auditeurs de prendre le recul nécessaire à la compréhension du problème.
Brassens en profite enfin pour rappeler pourquoi ces gens sont une 'race importune et qui partout foisonne' : le patriotisme rend agressif, et donne envie de défendre quelque chose qui n'en vaut pas la peine. Jusqu'à s'affronter et mourir dans une guerre dont ont sait combien Brassens a horreur.
Mais cette chanson n'est pas seulement une admirable leçon de cosmopolitisme, elle est aussi un violent coup de sang contre ces gens que Brassens exècre vraiment : les belliqueux et les cocardiers. Ceux qui lui donnent une raison de plus de douter de dieu.


> Le pluriel.
Individualisme

Cette chanson nous entraînerait très loin, si nous en tirions toutes les conséquences politiques et philosophiques. Mais nous nous contenterons de l'éclairer, et non de l'interpréter. Elle apporte de très précieuses précisions à tout ce que Brassens avait pu dire jusqu'alors au sujet de la politique. Le message de cette chanson est le suivant : Brassens refuse - en règle générale -, que l'on formule une idée quelconque à partir du moment où l'on est plus de quatre. De même, Brassens refuse - de façon générale -, que l'on agisse en groupe, sauf si le groupe ne dépasse pas le nombre de quatre membres. Agir pour changer le monde selon son idée, c'est bien plus grave que penser que le monde devrait être changé. "Le pluriel ne vaut rien à l'homme".
Le danger commence quand l'homme se dilue dans le groupe. La contrainte commence dés que l'homme se réunit en groupe pour imposer une idée de groupe. Le groupe, c'est la limitation de notre liberté en tant qu'individu, c'est la réduction de notre volonté personnelle. Si nous allons un peu plus loin que la lettre du texte, nous pouvons dire que c'est dans le groupe que l'on est contaminé par un certain vertige, le vertige qui fait de nous un suiveur, et qui transforme le groupe en 'meute'. Brassens a peur du groupe, Brassens est contre le principe du groupe. Brassens milite pour que l'homme ne se coule pas dans cette facilité. Et si l'on souhaite tout de même agir pour une cause, autant agir seul. Sans cela, selon les termes de Brassens, on défrise la cause. 
Cette chanson est très proche de toutes celles que Brassens a écrites sur le refus des dogmatismes. Mais elle est en même temps beaucoup plus abstraite, plus théorique, et va plus loin dans l'explication. En réduisant ainsi son refus et sa peur des dogmatismes à une revendication d'individualisme politique, Brassens donne une définition plus précise de son opposition aux dogmatismes. Brassens donne aussi un mode d'emploi pour éviter de sombrer dans tout ce qu'il conteste : ne jamais agir, et ne jamais réfléchir à plus de quatre, sous peine d'ouvrir la boite de pandore.
Cette boite de pandore contient pèle mêle la guerre, l'agitation réactionnaire, les dérapages idéologiques, l'abrutissement des masses, et au final la mort - qui est la conclusion la plus extrême de la libération de ces maux.
Brassens se refuse donc à partir à la guerre, à crier au loup, à se faire élire, à jouer dans un orchestre militaire, à admirer l'obélisque, et à compter parmi les morts politiques. C'est le dernier détail qu'il veut nous communiquer dans sa chanson. Et il ne se gênera pas pour railler et même pour insulter ceux qui se livrent à ce genre de compromissions.













> Le deux oncles
Pacifisme

Cette chanson - qui a fait scandale (cf I 2) - est sans doute l'une des plus choquantes de l'œuvre de Brassens. Elle mène à leur terme, sans complaisance, les conséquences les plus profondes et les plus étonnantes que le pacifisme de Brassens induise. Elle est construite en trois parties, avec une introduction. L'introduction sert à placer le décor: Brassens s'adresse à un vieil oncle collaborateur, et à un vieil oncle résistant. Dans la première partie, Brassens montre qu'aujourd'hui, tout ce qui donnait un sens à la deuxième guerre mondiale a été balayé par les années. Il n'en reste plus rien, personne ne s'en soucie plus. Puis il revient dans le passé, énumérant quelques topiques idéologiques de la guerre 39-45, pour en dire que désormais 'tout le monde s'en fiche à l'unanimité". Et enfin, il en tire les conséquences : la guerre est absurde et ne vaut pas qu'on y laisse sa vie.
La structure des Deux oncles est très simple, articulée autour d'une démonstration en trois temps. Mais prise dans le détail, la chanson est constituée d'une succession d'affirmations particulièrement riches de sens, et dont l'intention semble très nettement polémique. Brassens écrit-t-il pour choquer ? Nous n'avons pas d'élément qui nous permette de le penser. Et même s'il place çà et là des petites phrases particulièrement corsées, le tout, lissé de ses excès, correspond bien à la pensée constante de Brassens sur ce sujet. On peut aussi ajouter que Brassens a été surpris et blessé par la réaction du public à cette chanson. Il a même pensé un instant en modifier légèrement le texte. Tout cela nous incite à supposer que Brassens a écrit cette chanson en y croyant fermement, et en y mettant pas beaucoup plus de vers provocants qu'à son habitude.
 Les choses s'expliquent ainsi : pour Brassens, la collaboration n'est pas une trahison, ou un acte immoral. Il a bien montré dans La tondue qu'il préférait les boucles tombées de la collaboratrice aux médailles de la nation reconnaissante. Pour Brassens, la résistance n'est pas non plus une activité noble. Ce n'est rien de plus que la prolongation de la guerre, activité stupide s'il en est. Le bilan de la collaboration se résumera pour lui à quelques morts en plus. Brassens préfère croire en l'Europe de demain - référence à la construction Européenne naissante -, plutôt qu'aux Tommies ou aux Teutons.
Nous souhaitons également mettre l'accent sur un autre point intéressant, et plus difficile à pénétrer que d'autres. Brassens, dans sa démonstration, a besoin de montrer que tous les symboles forts de la guerre sont aujourd'hui désuets, et ont perdu toute leur importance. C'est ainsi que nous expliquons ce vers : " Que l'on a requinqué dans le ciel de Verdun / Les étoiles ternies du maréchal Pétain". C'est l'époque où l'on entend de plus en plus que Pétain a fait ce qu'il a pu pour préserver la France des dangers qui la menaçaient. (Pétain aurait eu le courage de faire le sale boulot de l'entre deux guerres). Dans le même esprit, Brassens explique aux deux oncles que la vieille inimitié Franco-Allemande a disparu, et que l'Europe de demain a remplacé les rancœurs. Brassens explique enfin que le partage des responsabilités a été fait, et qu'il n'en reste plus de polémique. Les cordes des pendus ont été rendues aux amis des 'Tommies' et aux amis des 'Teutons'. Il semble presque que les amis des Tommies aient dans son esprit autant à se reprocher que les amis des Teutons. L'équilibre des torts est un préalable nécessaire à l'oubli. Tout est résolu, et les oppositions d'avant-guerre n'ont plus aucun sens.
C'est sans doute dans cette chanson que le pacifisme de Brassens paraît le plus étonnant, et il faut bien le dire, le plus choquant. Mais Brassens a assumé chacune des paroles des Deux oncles. Aucune situation ne vaut qu'on se batte pour la changer : on ne peut que l'empirer en se battant.






3 – Analyse thématique des autres sources


Nous avons déjà dit combien les autres sources étaient dignes de faire l'objet d'une étude approfondie. Nous avons décidé de concentrer notre attention sur deux sources sûres et particulièrement riches : les articles attestés de Brassens dans Le Libertaire, et l'entretien de Brassens avec Jacques Chancel.

A - Le libertaire

a - Les articles du Libertaire: approche thématique

> Introduction

- Forme -

Les 15 articles que 'Gilles Colin' a signés dans le libertaire sont de Georges Brassens, selon le propre aveu de l'auteur. Il est intéressant de dire quelques mots sur la forme des articles, avant d'aller plus loin. Brassens est d'abord un poète, et ses premiers articles font montre d'un désintérêt complet pour les règles du journalisme, ou au moins d'un manque d'intérêt pour les quelques règles élémentaires de la rédaction d'articles. C'est à peine si ses premiers articles contiennent l'exposition d'un fait. Brassens introduit longuement ce qui est censé être le cœur de son article, avec des considérations diverses et générales, esthétiques, politiques, philosophiques … Ces longues digressions sont construites comme des chansons, faisant la part belle au style, et surtout aux chutes humoristiques ou spirituelles. Brassens aime ménager un effet de surprise, et prend la forme de ses articles très au sérieux. Les liens logiques sont donc délaissés au profit de liens drôles et spectaculaires, de chutes savantes mais impropres à faire d'un article un construit clair et rationnel. Les données factuelles sont délaissées, et l'on peut même pointer du doigt quelques inexactitudes, supputations et autres déformations volontaires de la réalité. Les thèmes sont choisis de la même façon que Brassens pourrait choisir le thème d'une chanson un peu "potache". Le 4e article, dont le titre est le suivant : inconvénients et avantages de l'automne, fait même l'économie d'un prétexte. Il n'est plus qu'une suite de digressions plus ou mois intéressantes, liées par un art de la 'réthorique-spectacle' consommé. Cet article, comme tous les premiers articles de la série, est agréable à lire et remarquablement bien écrit. Mais il est aux antipodes des règles que l'on enseigne aux journalistes. Par la suite, les articles de Brassens se rapprocheront de plus en plus de ce que l'on est en droit d'attendre d'un journaliste. L'auteur assumera de plus en plus ses opinions en les plaçant dans une chaîne d'argumentation logique, débarrassée des effets spectaculaires des débuts, et qui nous apprennent un peu plus sur les idées politiques de Brassens.

- Thèmes -

Seuls deux articles - sur les 15 qu'a écrits Brassens -, nous ont paru indignes d'alimenter notre réflexion sur les idées politiques de Brassens. Ce qui signifie que 13 des articles de notre corpus 'journalistique' contiennent un - ou plusieurs - thème(s) à caractère politique. Nous en avons référencés onze. Nous allons les présenter de façon synthétique, avant de les énumérer un par un, accompagnés du nom des articles dans lequel ils figurent.


> Synthèse.

Le ton des articles de Brassens est virulent, agressif - même s'il ne manque pas de malice -, licencieux, et parfois même insultant. Brassens déclare ouvertement souhaiter la mort de bon nombre de 'flics'. Ces articles sont des tranches de brûlot, qui reposent sur des haines profondes, puisqu'ils sont écrits avec beaucoup de soin. Brassens tape sur des cibles diverses, dans la totalité de ses articles. Les cibles de ses chansons, les cibles sociales - non directement politiques -, sont reprises ici, dans un ordre d'importance légèrement bouleversé. Brassens ne s'embarrasse plus ici de la morale. Ceux qu'il hait le plus, ce sont sans doute les gendarmes, qui deviennent le thème principal de ses articles. On ne compte pas moins de 7 articles dans lesquels les gendarmes sont humiliés, critiqués, et où l'on se félicite de leur mort. 4 des 15 articles sont explicitement consacrés à ce thème.
Brassens prend d'autres personnages pour cible. Les bonnes gens sont l'objet d'une attaque fugitive, particulièrement grossière, qui rappelle - beauté des métaphores mise à part -, les attaques bien plus nombreuses du chanteur contre le conformisme et les braves gens, qui n'aiment pas qu'on suive une autre route qu'eux. Brassens critique aussi par deux fois les commerçants - les mercantis -, qui sont des profiteurs. Les curés et la religion sont eux aussi égratignés au passage, dans trois textes - dont l'un est particulièrement spirituel (texte 3).

Mais les attaques de Brassens prennent parti de façon beaucoup plus précise que dans ses chansons contre nombre d'institutions politiques, de façon plus argumentée que pour les thèmes évoqués ci-dessus. Il prend parti de façon extrêmement nette contre la politique, telle qu'on la pratique en France en 1946. Les hommes politiques sont présentés comme les pires malfaiteurs qu'il soit, humiliés par de nombreux petits sobriquets. Brassens espère même ouvertement qu'on les pendra, ou qu'on les chassera avec des balles en plomb de leurs palais. Les politiques nous volent notre liberté, notre bonheur, et nous immobilisent dans des chaînes.
Autre attaque tranchant avec le ton de ses chansons, Brassens livre bataille dans cinq articles contre les plumes staliniennes de l'Humanité en particulier, et les Staliniens en général. Il les attaque sur des points de détail, et sur des principes généraux. Pour ce qui est des principes généraux, nous avons noté que Brassens dit de Staline qu'il est un 'Papa' qui entretient des artistes, et leur dicte, ainsi qu'aux journaux Français, la ligne de leurs écrits. Plus loin, il critique violemment les opinions de deux rédactrices dans des journaux communistes à l'occasion du procès de Nuremberg. Il met leur humanisme en balance avec le plaisir qu'elles peuvent prendre à voir ces hommes exécutés. Brassens est fidèle à ses idées : on peut tout pardonner, rien ne vaut une mort politique.
Puis Brassens en revient à ses cibles politiques favorites : la dénonciation des patriotes, du patriotisme, des guerres, et des généraux. Il expose ses idées dans six articles, dont un est entièrement dédié au thème de l'anti-militarisme. Brassens y ridiculise un général qui a voulu construire un vraie ville pour tester les dégâts d'une bombe nucléaire sur une cible réelle. Brassens prend également à parti Maurice Schumann, qui a incité de jeunes gens à la résistance pour la patrie depuis sa retraite de Londres, envoyant ainsi des milliers de têtes brûlées à une mort certaine. En toute logique, il fustige aussi les patriotes qui font de petits drapeaux bleu-blanc-rouge, ou encore ceux qui traitent les Allemands de 'boches', ce qui est la meilleure façon de s'assurer qu'une troisième guerre mondiale aura bien lieu, aux yeux de Brassens.

Comment tirer conséquence de tous ces constats ? Comment agir lorsque l'on est en phase avec les opinions politiques que Brassens exprime dans le Libertaire ? C'est là l'autre surprise de notre étude thématique : Brassens propose une solution, une façon d'agir sur le contexte politique. Chose qui faisait tout à fait défaut à ses chansons. Brassens incite donc implicitement les lecteurs du libertaire à ne pas voter, à ne pas donner leur permission aux hommes politiques d'usurper leur liberté. La peinture qu'il fait, dans deux textes, du vote incite à ne plus se prêter à cette mascarade. Brassens incite aussi à ne pas faire la guerre, dans plusieurs chansons. Mais ce qui est le plus marquant, c'est qu'il incite les lecteurs du libertaire à se coaliser pour faire tomber le système, à mener une véritable petite insurrection libertaire, pour chasser les hommes politiques de leurs positions. La foule, unie, est plus forte que la troupe. Un exemple italien en fait la preuve : 8000 manifestants sont parvenus à se jouer des gardes civils qui leurs ont par deux fois tiré dessus, et à entrer dans l'endroit où siège le gouvernement Italien. Brassens érige cet épisode sanglant en modèle. La seule attitude politique envisageable, c'est la révolte, l'insurrection. Selon les mots de Brassens, le peuple Italien "vient de nous suggérer ce qu'il serait possible de faire si nous levions tous en même temps comme un seul homme".

Dernier thème que nous avons relevé dans la série d'articles de Gilles Colin - allias Georges Brassens : la défense de parias. Une fois de plus, Brassens montre longuement son attachement aux personnages qui souffrent d'une 'mauvaise réputation' (5 textes). Mais cette fois-ci, les personnages qu'il a choisis sont beaucoup plus choquants que ceux qu'il a pu mettre en scène dans ses chansons. Les gangsters sont explicitement félicités de revenir s'occuper des policiers, et délester les mercantis de leurs richesses. Aragon est félicité d'avoir cambriolé une église dans sa jeunesse. Plus étonnant encore, Brassens défend les plus haïs des parias : les oppresseurs nazis, contre l'agression des Français. Si l'on peut encore douter dans l'article numéro 12 que Brassens défende les Nazis contre M.Schuman par pur principe - et non pour éviter que Schuman incite les Français à aller se faire massacrer contre l'occupant -, la question ne se pose plus dans les articles 7a et 7b. Brassens défend alors les criminels de guerre nazis contre la vindicte de deux journalistes de la presse communiste. Il affirme ainsi de façon plus que radicale son opposition aux exécutions, son refus de la peine de mort, sa grande capacité à pardonner, et à remettre en liberté des hommes qui ont participé à la deuxième guerre mondiale dans le commandement allemand. Brassens ne veut pas se réjouir de l'exécution d'un homme, fut-il un criminel de guerre nazi, c'est à dire le plus honni des parias. Il conseille l'indulgence, et hait ouvertement la vengeance.






> Tableau statistique

- Titres des articles

Les textes de ces articles sont reproduits dans leur intégralité à la fin de ce mémoire, dans les annexes. Nous conseillons la lecture des articles 6 - 7b - 10 -12, qui apportent de précieux éclaircissements sur les chansons que les annexes reproduisent également. Dans tous les articles reproduits en annexe, les passages les plus intéressants ont été mis en fond gris, afin de baliser la lecture.

1 - Vilains propos sur la maréchaussée - 20 Sept 46
2 - Avec les artistes des lendemains qui chantent - 27 Sept 46
3 - Le hasard s'attaque à la police - 27 Sept 46
4 - Inconvénients et avantages de l'Automne - 4 Oct 46
5 - Au sujet de la bombe atomique - 4 Oct 46
6 - La mort s'en va-t-en guerre contre les gendarmes - 11 Oct 46
7a - Quand les bas bleus voient rouge : Simone Théry de L'humanité - 11 Oct 46
7b - Quand les bas bleus voient rouge : Madeleine Jacob de Franc-Tireur - 11 Oct 46
8 - Aragon a-t-il cambriolé l'Eglise de bon-secours ? - 18 Oct 46
9 - Les policiers tirent en l'air, mais les balles fauchent le peuple - 18 Oct 46
10 - Qu'attend la masse pour se soulever ? - 18 Oct 46
11 - Ils ont des yeux … et ne voient pas - 1er Nov 46
12 - Les grandes résistances. Mais oui ,mon capitaine - 8 Nov 46
13 -Critiques littéraires - 15 Nov 46
14 -Au caveau de la république. Triomphe de Raymond Asso - 29 Nov 46
15 - La chanson - 21 Juin 47


- Tableau
Total1234567a7b89101112131415Haine des gendarmes7xXxxXXxAntipatriotisme3xxxAnti-Stalinisme (+ L'Humanité)5XxxxXHaine des "braves gens"1xOpposition au vote2xxSoutien apporté aux parias5xXXxXPacifisme, anti-militarisme3XxxAnti-politique et hommes politiques5xxxxxAnti-cléricanisme3xxxIncitation révolutionnaire2xXAnti-commerçants2xxx = Thème abordé dans la chanson - X = Thème de la chanson



b - Les articles du Libertaire : approche analytique – l’anarchisme de l’homme en action

> Introduction

Nous allons poursuivre notre étude des thèmes des articles de Brassens, en entrant dans le détail de chacun des thèmes qui nous ont paru pertinents. Il nous a semblé inutile de nous attarder sur plusieurs thèmes. Nous allons les détailler ici. Le thème des commerçants est un thème périphérique dans notre étude, au regard de la richesse des articles que nous traitons. Le thème de l'anticléricanisme est traité par Brassens avec beaucoup de spiritualité, mais nous pensons qu'il n'apporte rien à ce que nous en avons déjà dit dans le II 2. La fustigation des gens de bien ne mérite pas plus de retenir notre attention, pas plus que le patriotisme ou encore le pacifisme - rien de nouveau n'est dit à leur propos. Les attaques lancées contre les gendarmes ne sont quand à elles de pures manifestation de haine, qui ne pourront pas nous donner d'idées exploitables pour ce mémoire, à une exception près que nous traiterons rapidement. Nous analyserons l'anti-Stalinisme de Brassens : l'opinion de Brassens sur ce sujet mérite notre attention. Nous explorerons aussi de façon détaillée les thèmes les plus intéressants : le refus du vote, le soutien aux plus haïs des parias, le refus de la politique et des politiques, et enfin l'incitation à la révolution.

Anti-Stalinisme / Anti-vote / Anti-politiques / Incitation révolutionnaire / Soutien aux parias.

> Anti-Stalinisme
Lorsque l'on lit que Brassens fustige Staline, en 1946, on est d'abord tenté par un mouvement d'enthousiasme. Brassens aurait compris avant les autres que Staline n'était pas le philosophe roi dont certains rêvaient. Mais en approfondissant quelque peu notre étude, force est de constater que les choses ne sont pas si simples. Brassens a deux raisons d'envoyer autant de piques vers Staline : Staline est communiste, et Brassens est anarchiste - de ceux parmi les anarchistes qui ne supportent pas les communistes. Deuxième nuance : Brassens est polémiste, de ceux parmi les polémistes qui aiment utiliser une référence itérative, un point d'appui sur lequel revenir systématiquement pour les besoins de la construction de son article. Un sorte de Leitmotiv que l'on agite sans trop se soucier de la véracité de ses propos. Nous allons citer tous les passages dans lesquels Brassens fustige Staline, ou plus exactement, ou il fustige les thuriféraires de Staline, et leur chef au passage :

---Brassens critique les critiques des rédacteurs de l'Humanité :
"Nous ne cessons de le clamer et de le proclamer. Les staliniens sont des êtres extrêmement spirituels. Et altruistes, par-dessus le marché, ce qui ne gâte rien. Grâce à eux, ce journal tristement imbécile que l'on nomme «Le Libertaire», reçoit hebdomadaire ment sa petite ration d'esprit. "

---Brassens défend le libertaire d'être réactionnaire, et contre-attaque
"D'ailleurs, le manque de mémoire est inhérent à l'espèce stalinienne. Mnémosyne, la déesse de la mémoire, n'a pas l'air de vivre en bonne intelligence avec elle. […] Il oubliait le brave type que Jacques Doriot, l'illustre inventeur de la L.V.F., avait activement milité auparavant dans les rangs communistes."
(Avec les artisans des lendemains qui chantent - Article N° 2 )

---Brassens s'en prend aux compagnons de route.
"Les poètes staliniens vont taquiner les braves muses qui pourtant ne leur ont rien fait. Éluard, Aragon et consorts demanderont au bon papa Staline l'autorisation de chanter la chute des feuilles... Staline, si généreux, la leur accordera et nous en supporterons les horribles conséquences".
(Inconvénients et avantages de l'Auptomne - Article N° 4)

---Brassens prétend qu'Aragon n'a pas commis un deuxième cambriolage d'église.
-Aragon avait cambriolé une église dans sa jeunesse -
"Aragon n'a pas besoin de voler pour se procurer des subsides. Il lui suffit de se baisser aux pieds de ses maîtres. C'est plus facile et moins dangereux".
(Aragon a-t-il cambriolé l'église de Bon-Secours ? - Article N° 8)

---Brassens attaque la rédactrice de l'humanité.
"La stupeur, la colère et la douleur sont de bien vilaines personnes. Elles paralysent Simone Tery de l'organe central du parti communiste français. L 'auteur de "La porte du soleil". Une porte blindée destinée à empêcher les lecteurs de "l'Humanité" d'entretenir de saines relations avec la lumière de l'astre du jour."

"Malgré le terrible slogan qui dit «menteur comme un rédacteur de «L 'Humanité»".
(Quand les bas bleus voient rouge - Article N° 7a)


En observant attentivement ces articles, on se rend compte que les critiques exercées par Brassens sur les Staliniens sont des critiques contextuelles, qui ne portent de fait que sur les journalistes visés - à quelques exceptions près. Toutes ces critiques contextuelles sont dépourvues d'intérêt pour notre étude. Mais les critiques générales sont beaucoup plus intéressantes.
 Rien n'indique, dans l'article 2, que les attaques dirigées contre l'espèce stalinienne ne sont pas des critiques contre les journalistes de l'Humanité. Nous pensons que - par contre -, Brassens critique le statut des compagnons de route de façon assez générale. Brassens incline à penser qu'Aragon n'est pas libre de ses mots, et qu'il s'accommode de cette servitude grâce aux subsides que lui verse le parti communiste. Brassens pense que le parti communiste est directement aux ordres de Staline. Ce qui n'est sans doute pas une erreur de jugement, puisque Maurice Thorez, la figure forte du parti, est en lien direct avec Staline. Les artistes, comme le pense Brassens, sont en lien étroit avec le parti, eux même en lien avec le Komintern qui se fait écho de la doctrine Jdanov : les artistes doivent exalter le parti et le communisme. De là à soupçonner que le parti communiste français ait subventionné des artistes, il y a un pas que nous ne pouvons pas franchir. Mais qu'un polémiste n'hésitera pas à franchir. A travers la critique d'Aragon, c'est le patriarcat pesant de Staline que Brassens fustige. Nous ne savons pas s'il est suffisamment cultivé pour savoir que l'attitude de Staline est incompatible avec les objectifs des théories communistes. Mais nous savons que Brassens a conscience du pouvoir sans partage exercé par Staline, et sans doute du fait qu'il se rapproche en cela des pouvoirs fascistes. Il se trouve que ce type de pouvoir, exacerbé, est celui que Brassens déteste le plus, comme nous le verrons plus loin.
Autre accusation qui va plus loin que la joute entre journalistes : celle de l'Humanité, que Brassens accuse d'être un journal mensonger. La métaphore de la porte qui ne laisse pas passer le soleil est renforcée dans l'article 7a par l'accusation explicite selon laquelle l'Humanité est un journal 'menteur'. Difficile de savoir si Brassens englobe tous les organes communistes, et le communisme dans cette accusation. En tous les cas, l'Humanité est accusé de propagande, puisque toute information qui réoriente la réalité pour être favorable à une cause peut être taxée de propagande.

> Anti-vote.

En exaltant le pacifisme, le refus du vote, et le soulèvement, Brassens attaque trois piliers de la république, et peut être accusé d'incitation à l'incivilité, par cette même république qu'il critique. Brassens présente donc le vote sous un jour tel que le lecteur ne peut plus souhaiter voter, s'il se laisse convaincre par les opinions de Brassens :

"Une grosse compensation pour ces pauvres malades. L'Etat va faire l'impossible pour que le jour des élections ils puissent accomplir leur devoir de citoyen. " ( Inconvénients et avantages de l'Automne - Article N° 4)

On comprend déjà à demi-mot - derrière l'ironie du journaliste -, que l'Etat a besoin du vote pour perpétuer en quelque sorte la 'mascarade'. Peu lui chaut de s'occuper du sort des malades. Le citoyen a beau être en très mauvais état, l'Etat viendra chercher leur précieux vote, qui viendra gonfler les statistiques. Voter, c'est accepter le jeu politique, se déclarer satisfait de la façon dont la société est encadrée :

"Mais au lieu de faire ce qu'il conviendrait de faire en ce cas, ce que la "liberté de la presse" nous interdit sévèrement de dire ici, 69% des individus trouvent encore l'inconscience, la stupidité d'aller leur apporter leur approbation. 69 % des individus votent. 69% des individus leur disent : "C'est bien, c'est très bien, continuez, vous avez besoin de bonnes poires, nous voilà toutes mûres."
"C'est cela le véritable scandale. 17 441 033 individus savent sur le bout du doigt que quelques centaines de politiciens pourris les considèrent comme des imbéciles (et quand nous disons imbéciles nous ne traduisons pas exactement notre pensée). Ça ne fait rien... Ils leur accordent quand même leur confiance."

Les individus qui votent se revendiquent donc 'bonnes poires'. Il s'agit bel et bien d'une incitation indirecte à ne plus voter, à ne plus apporter sa caution à un système que Brassens juge pourri. Brassens voudrait dire plus, mais il est arrêté dans son élan par les interdits qui pèsent sur sa profession. L'imparfaite" liberté de presse" l'empêche de dire tout ce qu'il a sur le cœur. On peut donc avancer que Brassens est certainement bien informé sur ses droits en tant que journaliste, ou alors tout simplement qu'il a reçu des mises en garde de la censure. Il est probable que Brassens aurait aimé inciter explicitement ses lecteurs à déserter les bureaux de vote. Une telle incitation serait sans doute très mal passé auprès de la censure.
Brassens ne refuse pas ici la politique en tant que telle, mais le système tel qu'il existe à ce moment. Il se fait l'apôtre du refus du vote.


> Anti-politiques

Si Brassens rejette avec autant de force le vote, c'est que les hommes politiques sont dignes des pires critiques. En voici un florilège :

" Un jour viendra peut-être où l'on pendra des hommes politiques par centaines". (Article 7b)
"17 441 033 individus savent sur le bout du doigt que quelques centaines de politiciens pourris les considèrent comme des imbéciles" - Pour remédier à cela, un seul moyen. Se grouper dans la rue et démontrer à ces immondices de la Chambre des députés que le peuple ne consent plus à se laisser subjuguer sans résistance." (Article 10)
"Les héros de la Résistance ont lutté pour changer de maîtres et de chaînes et non pour supprimer les maîtres et les chaînes. Ils ont lutté pour que Schumann et ses complices puissent poser leurs sales fesses sur les bancs du Palais Bourbon. Ils ont lutté et ils sont morts". (Article 12)
"[…] dans un magnifique poème intitulé «Ce n'est pas moi», [Raymond Asso] parvient à prouver, sinon la non-culpabilité de la majeure partie du peuple dans toutes les saletés qui se perpétuent depuis qu'il y a des hommes sur la terre, du moins, l'involontaire, l'inconscience de cette culpabilité; à prouver par A + B que l'ordre social existant ne sera jamais en mesure d'assurer le bonheur et l'honneur de l'humanité […]"
"En quittant le Caveau de la République, on éprouve le besoin de crier son enthousiasme, de s'élever au-dessus de soi-même, de hurler son mépris au poison politique, à l'armée, à la bassesse, à la lâcheté […]" (Article 14)

La critique de Brassens à l'égard des politiques, et même de la politique en général, telle qu'elle se pratique, est pour le moins virulente. Les quelques centaines d'hommes politiques qui dirigent la France sont des exploiteurs et des fauteurs de 'saletés'. Ils sont une petite caste à l'écart, pervertie alors que le peuple ne l'est pas, dans son immense majorité. A eux seuls, ils portent la responsabilité de l'ordre social existant, qui ne peut pas faire le bonheur de l'homme. Le plus rageant est que le peuple se laisse mener par le bout du nez par ces hommes, alors qu'il a pleinement conscience de leur malhonnêteté. Il ne reste plus qu'à espérer que ces hommes disparaissent, pourquoi non ? pendus. Il ne reste plus qu'à prendre les armes pour chasser ceux qui nous dupent, et résister contre leur petit commerce scandaleux. Ainsi, et seulement ainsi, le peuple se débarrassera de ses chaînes, et connaîtra la liberté, qui elle seule vaut que l'on se batte.
Le discours du Brassens journaliste est très éloigné de celui du Brassens chansonnier. Dans l'œuvre chantée de Brassens, on ne trouve qu'une seule référence - indirecte d'ailleurs - à la révolte et à la fin des politiques. Elle se trouve dans Le boulevard du temps qui passe.

> Incitation révolutionnaire.

Seule solution, pour mettre fin à la domination de la caste 'pourrie' des hommes politiques : la révolte, le soulèvement. Brassens y fait plusieurs allusions. La plus spectaculaire étant sans doute ce long article portant sur une insurrection Italienne, intitulé Les policiers tirent en l'air, mais les balles fauchent le peuple. Brassens y narre la passe d'armes entre une petite dizaine de milliers de manifestants, et la troupe, venue défendre le palais Viminal - siège du conseil Italien. Par deux fois, les policiers ont ouvert le feu sur les manifestants, mais leurs tirs n'ont fait qu'exciter la vindicte populaire. Les manifestants se sont saisis de quelques armes, ont rendus leurs morts aux policiers, et sont parvenus à entrer dans le palais, avant qu'une nouvelle vague de carabiniers ne les repousse. Cet épisode fait vibrer la corde anarchiste de Brassens, qui se réjouit qu'une telle chose ait été possible, et qui la prend en exemple pour expliquer à ses lecteurs que la même chose est possible en France, et ailleurs :

"Les dirigeants reprirent leur place. Les flics rentrèrent chez eux pour raconter à leurs infâmes rejetons leur conduite héroïque contre les "terroristes". On s'empressa de nettoyer le champ de bataille et, au cours de cette même soirée, à ce même endroit, les nobles personnages de l'Italie purent venir danser joyeusement.
Sur l'ombre des victimes. Sur les traces de sang. Peuple de France, peuples du monde, le peuple d'Italie nous a donné une leçon. Il vient de nous démontrer ce qu'il était possible de faire avec de l'entente et de la bonne volonté. Il vient de nous suggérer ce qu'il serait possible de faire si nous nous levions tous en même temps comme un seul homme. Tâchons de profiter de cet enseignement".

Brassens incite donc ouvertement les manifestants à savoir prendre leur chance, et à se mobiliser dés que possible pour prendre d'assaut Matignon, ou l'Elysée, afin de les épurer de leurs hommes politiques. Dans l'article 10 - intitulé Qu'attend la masse pour se soulever ? -, Brassens revient à la charge. Après avoir fait le constat que l'on sait - les hommes politiques sont tous pourris -, Brassens repart de sa diatribe :

"Pour remédier à cela, un seul moyen. Se grouper dans la rue et démontrer à ces immondices de la Chambre des députés que le peuple ne consent plus à se laisser subjuguer sans résistance. Manifester . C'est tellement facile. Le peuple est le plus fort. Les forces armées et la police ne pourraient rien contre lui, s'il faisait entendre sa voix. Mais le peuple ne bronche pas. Il attend un miracle. Ou bien a-t-il peur de faire du mal. Réveillons-nous, bon sang ! Mettons en route la grève insurrectionnelle, la grève expropriatrice...
Être dominés par des hommes serait une chose insupportable. Pouvons-nous persister à nous laisser dominer par des impuretés, des matières excrémentielles !"

C'est sans doute le passage le plus virulent de Brassens. Il y a fort à parier que - dans l'esprit de Brassens -, ceux qui ne méritent pas même le statut d'hommes ne méritent pas la vie. Il faut les combattre par la force, et marcher sur les corps d'armée, et sur la police. Mais - outre sa virulence -, ce texte est intéressant à plus d'un titre. C'est le seul où Brassens fait référence aux théories anarcho-syndicalistes. L'outil de la grève insurrectionnelle et expropriatrice appartient au lexique des anarcho-syndicalistes, et des communistes. La grève est un outil des syndicats pour l'essentiel. Il est donc intéressant de noter que Brassens n'est pas tout à fait imperméable aux idées des tendances organisatrices de la fédération anarchiste. (Nous avons vu plus haut que les anarchistes étaient divisés en trois tendances opposées, et nous avons placé Brassens dans la tendance individualiste, opposée aux tendances anarcho-syndicaliste et communiste). Il faut aussi noter que Brassens fait référence au lexique communiste lorsqu'il parle de domination d'hommes sur d'autres hommes. Brassens n'est donc pas complètement rétif aux théories Marxiennes, notamment.


> Soutien aux parias.

Dernier sujet qui nous a paru digne d'un approfondissement, l'étrange soutien que Brassens a exprimé à certains parias, soutien étonnant puisqu'il s'agit de grands criminels de guerre, ou de gangsters dangereux. Ces soutiens nous permettront d'explorer plus profondément deux aspects de la personnalité de Brassens : le pardon systématique, et la haine.
Brassens hait les 'gens de bien' et les gendarmes au point de trouver les gangsters sympathiques. Il se réjouit dans l'article N° 4 de la rentrée des gangsters, à l'occasion de l'automne. On peut dire du Brassens journaliste qu'il entretient une sorte de cynisme morbide qui le pousse à aller loin dans la négation de la vie, au gré de ses humeurs. Ce qui le pousse à des opinions parfois choquantes et à l'extrême opposé de la tolérance. La deuxième moitié de l'article numéro 4 achèvera de convaincre les sceptiques. Brassens écrit donc des articles choquant au gré de ses humeurs, ou de ses opinions. C'est le cas dans l'article 8, où il félicite Aragon d'avoir dérobé les biens précieux appartenant à une église dans sa jeunesse. Selon Brassens, un tel vol ne fait que ramener l'Eglise à sa juste richesse, c'est à dire à la pauvreté dont Jesus avait fait vœu pour lui et ses disciples.

Mais plus étonnant encore sont les articles 7a et 7b, que nous nous sommes contentés de survoler pour le moment. Nous allons maintenant faire une étude détaillée de ces deux textes regroupés sous le même titre - Quand les bas bleus voient rouge. Passons sur l'habileté du titre, qui porte en six mots quatre références (la cocarde bleu blanc rouge, le sexe des rédactrices, leur appartenance à la mouvance communiste, et leur colère). Brassens y critique vertement les deux rédactrices de journaux communistes qui demandent la mort des criminels de guerre Nazies.
 L'article 7a prend pour cible Simone Tery, de l'humanité. Brassens tourne en dérision l'indignation de S.Tery à l'écoute du verdict de Nuremberg, concernant Schacht, Fritsche et von Papen. Ceux ci ont été déclarés non-coupables et relâchés. Parodiant le ton de Simone Tery, Brassens écrit ceci :

"Une véritable ignominie en définitive. Ces juges sont de beaux salauds. Et Momone en bonne petite communiste courageuse ne le leur envoie pas dire... Ah mais ! «Honte, honte sur eux à jamais.»
La brave fille; elle en suffoque. Tellement qu'elle laisse échapper des fautes de français. Tout le monde en laisse échapper évidemment: le "Libertaire" comme les autres; plus que les autres parfois. Mais de sa part, il n 'y a rien que de très normal. Il est internationaliste ; il déteste l'autorité, ce qui lui confère le droit de faire des entorses à la langue française, Tandis que venant de Simone Tery, du journal des grands patriotes, les fautes de français choquent un tantinet. Le premier devoir d'un grand patriote n'est-il pas de respecter le dialecte de son pays natal ?
Elle termine son article en invitant les veuves et les orphelins à se dresser dans le légitime dessein de maudire ces juges abjects qui ont lavé trois criminels de guerre. Abominable indulgence... Pouach ! Simone crache par terre et va s'enfermer en elle-même au sein de la pureté, de la grandeur où elle pourra méditer le génial papier qu'elle donnera en pâture demain aux lecteurs de L 'Humanité."

Il faut se garder de juger ce texte trop rapidement. Il est très complexe, et fait référence à de nombreuses problématiques. On peut céder à l'envie de faire de Brassens un complice de Von Papen et des autres. Comment justifier que Brassens se réjouisse de la libération de criminels de guerre qui ont trempé dans l'entreprise nazie ?
Il est plus probable que Brassens ait été agréablement surpris par la décision des juges, et que - la clémence étant son inclination naturelle -, il ait été heureux de cette décision. D'ailleurs, ce n'est sans doute même pas l'absence de clémence de S.Tery que Brassens fustige, mais bien son esprit belliqueux et revanchard d'ex française défaite. La fin de son article, où elle invite les veuves et les orphelins à maudire les juges abjects, pourrait laisser croire que S.Tery est une patriote qui a mal avalé sa défaite. Mais il est tout à fait possible que S.Tery considère à raison que c'est l'Allemagne qui est responsable de la guerre, et que les soldats Français n'ont jamais voulu la faire. Il est possible également que Brassens en soit conscient, et que ce soit bien l'absence de clémence de S.Tery qu'il fustige. Il est possible qu'il se dise qu'en bonne française, et en bonne communiste, elle ne pouvait que haïr les nazies.
On le voit, l'équilibre des problématiques est complexe. Et dans cet enchevêtrement brumeux, il est impossible de juger de l'opinion de Brassens. Il est très possible que certains tenants et aboutissants échappent au rédacteur de cet article, qui a tout de même écrit trois grands papiers cette semaine là. Aussi nous refusons nous à présenter de façon claire et définitive l'opinion de Brassens pour l'article 7a. Nous nous conterons de retenir qu'il était opposé à l'exécution de ces trois criminels nazies, pour des raisons qu'il n'a pas expliquées, et que cela correspond bien à son inclination naturelle : le refus des punitions infligées par l'Etat. Même si les trois accusés sont porteurs du poids d'un symbole particulièrement lourd de sens - le nazisme -, et que sa clémence aurait pu être affectée par ce cas exceptionnel.
L'article 7b est tout aussi difficile à juger. Madeleine Jacob, la cible de la deuxième partie de son article. Le problème demeure le même : les trois accusés qui ont été innocentés par le tribunal d'exception de Nuremberg. Mais il semble ici que Brassens attaque clairement Madeleine Jacob sur le meurtre de criminels de guerre, Allemands au surplus, et donc sur l'ordinaire vengeance d'une nation belliqueuse sur une autre. Brassens a-t-il vu que les Français n'ont pas souhaité la guerre 39-45, alors que l'Allemagne l'a rendue impossible à désamorcer ? Pense-t-il que les Allemands, dans leurs grande majorité, valent autant que les Français, et que c'est à la folie d'un homme, et non d'une nation que l'on doit cette guerre ? Est-il prêt à pardonner aux complices immédiats de cet homme ? Pense-t-il que cet homme n'est là que parce que la France n'a pas su éviter d'humilier l'Allemagne à Versailles ? Autant de question qui resteront sans réponse. Ce qui nous empêche une fois de plus de voir clair dans l'article de Brassens.
Une interrogation reste. Nous ne pouvons pas ne pas poser la question de la Shoa. Brassens a-t-il pu ignorer qu'il ne s'agissait pas d'une guerre ordinaire, mais d'un vrai génocide ? Nous avons des éléments de réponse : il est possible que Brassens ne fasse pas de distinction entre ces deux types de massacres. Il est aussi possible que - la shoa étant restée longtemps un sujet tabou -, ce genre de considération ne pouvait pas affleurer dans l'article d'un journaliste en 1946.
Toujours est-il que Brassens a défendu la vie de trois dignitaires Nazies qui sont - comme nous l'avons vu plus haut, porteurs de plusieurs fautes. La faute d'être les perdants de la guerre, et qui sont en conséquence jugés par les gagnants. Autrement dit, la faute d'être Allemands. Mais pour être tout à fait impartial, il faut aussi mentionner que ces criminels ont été mêlés de près à une grande entreprise belliqueuse et unilatérale - qui avait nom la Mittel-Europa, et qu'ils se sont maintenus dans leurs fonctions en dépit de la connaissance - qu'ils ne pouvaient manquer d'avoir - des camps de concentration. Où l'on éliminait les Juifs et les Tziganes. Cela, Brassens a pu manquer de le voir, tant le problème est complexe.




B - Autres sources

a - Les entretiens radiophoniques : approche thématique

C'est un tout autre Brassens qui parle au micro de Jaques Chancel. Les mots du poète sont apaisés, les certitudes se sont effritées, mais le scepticisme demeure. Il faut dire que cet entretien a été réalisé en 1971, quelques 25 ans après l'année où Brassens s'est illustré dans le libertaire. Au moment du libertaire, Brassens a 25 ans. Au moment où il donne une Interview à Jacques Chancel, Brassens a vu défilé un autre quart de siècle : il a 50 ans. Brassens est également passé du statut de paria sans le sou à celui de plus grand chansonnier de France, récompensé par un prix de poésie de l'académie française. Bon nombre de rancœurs et de frustrations peuvent ainsi s'être apaisées, et la verve des premières années peut s'être tassée. Nous n'en jugerons pas dés maintenant, mais nous tenons tout de même à souligner que le ton n'est plus le même. Le ton de Brassens fait ici plus penser à celui d'un sage qu'à celui d'un militant anarchiste.
Nous avons relevés un certain nombre de thèmes, que Brassens aborde de façon plus ou moins fouillée. Nous allons les présenter en une seule fois, en étudiant de façon profonde chacun des thèmes qui nous ont paru intéressants. Nous tenons à préciser que de larges extraits de l'interview de Brassens sont reproduits en annexe textuelle. Il s'agit des passages les plus intéressants des 40 minutes pendant lesquelles Brassens évoque sa vie et son œuvre. Leur lecture est édifiante.

> Pourquoi chanter ?

Cet entretien radiophonique nous a appris pourquoi Brassens chantait, ou au moins les raisons que Brassens mettait en avant pour chanter. Ce type de renseignement peut enrichir notre étude, car il nous permet de considérer sa production musicale avec plus de justesse. Brassens chante donc pour deux raisons. La première : pour 'envoyer des lettres' à ceux qui l'aiment, et pour gagner leur estime. Pour aimer et être aimé. Brassens dit qu'il "écrit ses chansons pour un public idéal, enfin celui qui a aimé certaines chansons auxquelles [il] tient beaucoup". Brassens n'écrit pas avant tout pour être compris, ou pour comprendre les autres, mais parce qu'il a "besoin d'aimer et d'être aimé". Ces chansons remplissent donc une fonction affective. Mais dans le même temps, Brassens précise qu'il ne peut pas "se contenter d'une petite ritournelle". Il a tout de même "quelque chose à dire, et à faire ressentir de ses émotions". Il ne saurait utiliser des mots plus pompeux, ou plus affirmatifs. Il refuse par exemple d'affirmer qu'il a beaucoup de choses à dire. Il a des choses à faire ressentir. Brassens se place donc de son propre chef en dehors du registre de la logique, pour se cantonner au registre des émotions, par modestie. Pourtant , il prétend ne pas vouloir non plus livrer au public des chansons dans lesquelles rien d'important n'est dit. Il avoue chanter des idées, et en dit la chose suivante :

"Je dis ma petite vérité, qui ne va près très loin d'ailleurs. Qui n'est pas à moi. Mais je la dis avec mon caractère, avec ma nature. Je prends les idées qui sont à tout le monde, et je les traduis selon ma propre nature. Ca ne va pas plus loin que ca."

> Relativisme

Brassens refuse de dire des choses banales dans ses chansons, il n'a pas le goût du lieu commun. Il souhaite tout de même s'y engager quelque peu, au risque de paraître incohérent avec ce que nous avons cité de lui plus haut. A force de modestie, Brassens finit presque par en perdre l'homogénéité de son propos. Si on veut bien le lire avec bienveillance, on peut lui prêter une intention générale homogène : Brassens essaie d'être en accord avec ses idées, et son mode d'existence. Brassens considère qu'il est important qu'il chante ses idées, à son niveau, aussi limitées qu'elles puissent être, et aussi peu dignes qu'elles sont de pouvoir être appelées idées. Il préfèrerait qu'on dise qu'il chante ses émotions pour les faire ressentir. Il le fait plus par éthique personnelle - par volonté d'être en accord avec lui-même - que par volonté d'agir sur la politique. Il chante, mais n'espère pas que cela changera quelque chose :

"Je n'ai pas la prétention de changer le monde. Je ne sais pas comment il faut faire pour le changer. Y'a certaines choses qui dans la société actuelle ou dans la société de toujours me conviennent et d'autres qui ne me conviennent pas. Je le dis, j'enfonce souvent des portes ouvertes quoi."

Brassens avoue donc critiquer sans avoir la prétention de changer le monde. Brassens a l'honnêteté de dire que ces choses ont - pour l'essentiel - toujours existé dans la société, et qu'il ne sait pas même comment on peut les changer, ni même si on peut les changer. Brassens est devenu un sceptique, et un relativiste. Il va jusqu'à douter que l'on puisse changer quoi que ce soit :

Chancel : "Y'a parfois du pessiemisme chez vous. Une côté négatif."
Brassens : "Bah vous savez, quand on regarde autour de soi, on est enclin au pessimisme, quand même, parce que c'est pas toujours brillant. Mais ce n'est peut être pas plus laid qu'avant".

Brassens a donc développé un certain sens de l'immuabilité, cette idée qui veut que l'Histoire n'est qu'une illusion, et que le temps est plutôt cyclique que linéaire. Brassens a désormais une conception du temps très proche de celle des Grecs à l'époque classique. On ne peut plus l'entendre défendre l'idée d'une révolution. Brassens est-il devenu prudent ? Ou est-il devenu plus sage ? Il nous semble que son opinion sur divers sujet s'est apaisée, au profit d'un scepticisme aigu, et d'une conception du temps cyclique.
D'autres éléments nous permettent d'aller dans ce sens. Lorsqu'il s'exprime à propos de la justice, Brassens en dit la chose suivante : "Je ne sais pas comment faire pour faire régner la justice. En admettant qu'il soit possible que la justice règne. Ce que je ne crois pas tellement". Et il ajoute, faisant preuve d'un grand relativisme : " Ca varie avec chaque sujet vous savez ca…"
De même, dissertant à propos de "mourir pour les idées" et de "Les Deux oncles", Brassens explique que pour lui les idées sont semblables à des modes, qu'on ne peut s'y fier, tant elles sont volatiles, et relatives:

- Chancel : "Dans votre chanson 'les deux oncles' , il y a cette phrase : 'aucune idée n'est digne d'un trépas… Expliquez moi …"
- Brassens : "Oui … C'est difficile à expliquer ca … Très difficile à expliquer. D'autant plus difficile qu'on m'est tombé dessus à bras raccourcis au moment ou j'ai sorti cette chanson. Je pense que les idées évoluent très vite. Je pense que la plupart des gens meurent pour des idées qui - au moment ou ils meurent - n'ont déjà plus court. Alors je conseille de faire attention avant de mourir pour les idées. Parce qu'il faut bien la peser quand même. C'est difficile à expliquer."

>Anthropologie.

Les choses ne vont pas changer. Pour autant, si le temps ne change pas, si les systèmes politiques ne progressent pas, il existe tout de même une idée du bien. Même si Brassens ne prononce pas ce mot. Ce bien peut venir de notre comportement individuel. Il n'y a pas de différences qualitatives entre les systèmes politiques - c'est un homme qui a vu la démocratie française sombrer dans la guerre qui le dit. Mais il y a des différences qualitatives entre les hommes. Ce qui explique que Brassens ait des principes. Le bonheur des hommes se joue à l'intérieur des consciences, et non pas sur l'Agora.

Les hommes sont donc différents :

Chancel : "Quelle idée vous faites vous des hommes ?" Brassens : "Ca dépend des hommes que j'ai en face de moi … Parfois une idée fâcheuse, parfois une idée exaltante."
[…]
Chancel :"Vous avez dit tout à l'heure que vous n'étiez pas croyant. "
Brassens :"Non."
Chancel : "Vous croyez pourtant, a l'homme au moins."
Brassens : "Oui … A certains hommes oui … Oui. Oui quand même, bien sûr. Sinon je n'écrirais pas ce que j'écris. Je crois à l'amour quand même."

Le monde change, mais il est impossible d'y voir clair. La politique, elle, ne change pas. Ce qui justifie l'anarchisme de Brassens : personne ne peut gouverner un monde qu'on ne peut pas prévoir. Personne ne peut concevoir des idées à l'abri du temps, personne ne peut piloter la société :

Chancel : "Est-ce qu'on peut être anarchiste en 1971 ?"
Brassens : "Oui, je pense qu'on peut l'être. Je ne suis pas capable de vous expliquer, de vous définir mon … Pour moi l'anarchie, c'est le respect des autres, une certaine attitude morale. Mais, je ne me suis pas vraiment dit anarchiste. j'ai appartenu à la fédération anarchiste, à la libération, et j'y suis resté pendant quelques années, et puis j'en suis parti. Je suis toujours sympathisant anarchiste. Mes idées … j'ai du mal à les expliquer, n'ayant pas de programme et n'ayant pas de solution future. Je ne sais pas - comment je vous le disais tout à l'heure - je ne sais pas comment on peut faire le monde. Et puis l'économique s'en mêle tellement aujourd'hui vous savez que si l'on ne connaît pas les problèmes économiques parfaitement, on est incapable de construire le monde de demain. Et puis le monde évolue à chaque instant, à chaque seconde. Le monde que l'on construit sur le papier aujourd'hui ne serait plus valable si on le mettait en pratique demain. C'est pour ca que je n'ai pas de solution idéale, et de solution collective surtout. Pour moi être anarchiste, c'est un certain respect des autres, un sens de … une certaine fraternité encore que le mot soit un peu grand. Une espèce de … je ne sais plus qui disait ca, une certaine volonté de noblesse. "

C'est donc à l'échelle de l'individu qu'il est possible de construire un monde meilleur. Notons tout de même la faille dans le raisonnement de Brassens : il admet qu'il est possible et nécessaire d'avoir une vision très fine de l'économie pour la piloter. Avant de revenir sur son idée, et de dire que de façon générale, il est impossible de piloter les hommes. Les petites solutions individuelles existent donc. Elles sont liées à quelques mots clés. La tolérance tout d'abord, qui est le gage de la liberté de tous :

Brassens : "Le mot tolérance, je le connaîtrais mieux que celui de liberté bien sûr." Chancel : "Il est plus vrai?"
Brassens :"Je ne sais pas s'il est plus vrai, mais enfin il est plus mien. J'ai plus le sens de la tolérance que de la liberté. Parce que la liberté c'est quand même beaucoup plus vaste, hein. La tolérance, du reste, si tous les êtres avaient un esprit de tolérance, la liberté irait de soi. "

Brassens pense aussi qu'il peut être bon de pardonner, de ne pas juger et de ne pas punir. Il pense aussi qu'il faut essayer dans la mesure du possible d'aimer son prochain, même si on ne le comprend pas :

Chancel : "Est-ce que vous avez une âme de justicier ?"
Brassens : "Non. Je pense avoir le sens de la justice, une âme de justicier non …[…] La justice est difficile à rendre. Je ne me sens pas capable de rendre la justice, c'est très difficile de rendre la justice. Je pense que dans la société actuelle on est obligé de la rendre, la justice, mais moi je ne m'en sens pas capable. J'ai une tendance quand même … assez heureuse je pense à pardonner les offenses. A pardonner …. tout. Alors je ne suis pas du tout un justicier."
[…]
Chancel : "Ce qui est bien chez vous Georges Brassens, c'est que vous contentez de comprendre les êtres et de les aimer, ce qui est quand même assez rare. "
Brassens : "De les comprendre, je ne sais pas. De les aimer, oui, je fais un effort, parfois, pour les aimer - parce que ce n'est pas toujours facile. J'essaye d'aimer les autres tels qu'ils sont. J'essaye de prendre les choses telles qu'elles sont."
Chancel :"De les accepter ?" Brassens : "De les aimer. On peut aimer les choses sans les accepter."

C'est donc la tolérance qui fait son entrée dans la psychologie de Brassens. Même si Brassens écrira encore quelques chansons blessantes dans les 10 années qui le séparent de sa mort, il sans doute tenté de vaincre sa haine et de rester tolérant. Il avoue lui-même que ce n'est pas toujours chose facile, et ses vieilles haines demeureront jusqu'à sa mort, même s'il tentera de s'amender à quatre reprises, comme nous l'avons vu ailleurs.


b - Le cri des gueux - 1946.

Nous avons laissé - dans le grand I - l'étude de la note sur la politique éditoriale de Brassens à plus tard. Nous allons donc revenir dessus, afin de nous livrer à une analyse approfondie des idées de Brassens, en 1946. Ce document est très précieux, car il permet de prendre la mesure des idées de Brassens en dehors des colonnes du libertaire, où l'on peut penser qu'un certain ton est de rigueur. La note ici présente est beaucoup plus constructive que tout ce qu'on a pu lire de Gilles Colin dans les colonnes du libertaire, et elle permet de contrebalancer la verve anarchiste que nous avons attribuée au Brassens de 1946.

" La politique: Deux politiques, la bonne et la mauvaise. Si le gouvernement en fait de la bonne, la suivre (ou faire semblant), s'il en fait de la mauvaise, lutter contre lui en éclairant les citoyens mal renseignés à son sujet. Comme le mariage, la politique est une nécessité économique. Une forme unique de politique serait idéale, mais théoriquement impossible (pratique- ment, c'est la dictature), car les hommes n'arrivent jamais à s'entendre parfaitement. On ne pourrait supprimer la politique que si tous les hommes étaient vertueux."

Ce texte parle de lui-même. Brassens ne refuse pas la politique en tant que telle. Un tel rappel est salutaire à l'instant où l'on pouvait commencer de douter que Brassens accepte le principe même de la politique. Brassens est conscient de la nécessité de vivre à l'intérieur d'un système politique, puisqu'il pense que tous les hommes ne sont pas vertueux. Cette vision de l'homme confirme ce que nous avons tiré de l'entretien de Jacques Chancel en 1971. Son anthropologie - à moitié pessimiste seulement - traverse les ans, elle est une constante chez Brassens. De même, la conscience de l'importance de la place de l'économie, que nous avions déjà remarquée plus haut, se retrouve aussi dans ce texte.
 Il faut enfin noter, et c'est sans doute le plus important, que Brassens repousse tout système politique moniste: en pratique, ce serait une dictature . En une seule phrase, Brassens nous dit beaucoup. Il nous dit d'abord qu'en 1946, il a compris que Staline était un dictateur. Nous avons vu plus haut que sa visions de Staline était celle d'un commandant tout puissant, qui ne partage pas le pouvoir. Brassens refuse donc la vision idéalisée du philosophe roi : dés qu'un système politique se veut trop un, trop cohérent, c'est un dictature. Deuxième élément important : Brassens nous fait comprendre implicitement qu'il refuse toute forme de socialisme, et toute forme de communisme dirigée. Son Utopia à lui est le royaume de la diversité, et sans doute de l'absence de pouvoir, car tout pouvoir conduit à écraser la diversité. La politique est en résumé une fatalité, mais il faut se garder de vouloir la transformer en système parfait, car elle serait encore pire. Il faut au contraire la mener vers la diversité.

" La religion: Respecter avec fidélité et conviction les lois de Dieu et de son Eglise mènerait les peuples vers la vertu, mais aussi vers l'affaiblissement, vers l'abâtardissement, attendu que l'individu qui tend la joue gauche à celui qui vient de lui flanquer une gifle sur la droite est un être faible prêt à toutes les concessions et aussi fatalement à toutes les lâchetés. » Et le point de vue du poète: " Si tous les êtres étaient également bons et vertueux, la terre deviendrait un paradis, mais un paradis d'où seraient exclus tous les rêves, toutes les conceptions de la pensée. Peu à peu, la vie ne serait plus possible pour les êtres supérieurs, seuls les imbéciles, s'accommoderaient de cela. Plus de luttes, plus d'efforts, puisque tout s'inclinerait devant tous.

On note ici l'influence d'une ligne de pensée que l'on peut faire remonter à Nietzsche. Toutes ces idées sur la religion sont autant de limites à l'humanisme de Brassens. Le poète semble être méfiant à l'égard des dogmes de la religion, pour des raisons de vitalité. L'honneur, la fierté et la défense active semblent donc être des valeurs importantes à ses yeux. Les humains doivent être vertueux, mais dans les limites du raisonnable. En faisant dire à Brassens un peu plus qu'il ne dit, on peut imaginer la pensée suivante : il faut savoir se défendre contre une agression extérieure, tout en n'agressant pas un être qui ne nous a rien fait. Ne pas se défendre, c'est être lâche. Mais attaquer sans raison, c'est être belliqueux. Il faut noter qu'il est possible de concilier le pacifisme et la légitime défense.
 Brassens défend également le point de vue éternel des libéraux: il ne faut point trop tendre vers l'égalité, de peur de lisser les conditions et les personnalités. L'inégalité est une donnée naturelle, qu'il faut accepter, et ne point trop combattre, sous peine de créer un monde assez fade, et oppressif pour ceux qui ne ressemblent pas à la moyenne. La moitié de cette réflexion tient en un très court adage : sans mal, point de bien.

" Le mariage: Combattre l'idée de propriété que fait naître l'acte marital dans le cerveau des époux. Insister sur les devoirs réciproques devant lesquels, pour une union idéale, doivent s'effacer les droits. L'homme et la femme qui, étant mariés, n'accorderaient chacun de l'importance qu'aux devoirs de l'un à l'égard de l'autre, formeraient le couple le plus heureux du monde, le couple idéal. Ne pas considérer son conjoint comme un meuble, comme un complément, mais comme un être moralement indépendant auquel il faut, malgré le degré d'intimité que provoque le mariage, toujours respecter la personnalité et l'humeur. »

Idée intéressante, teintée d'anarchisme et d'idéalisme - une fois n'est pas coutume. On a ici la démonstration logique des idées sur la mariage que Brassens défend dans ses chansons. Brassens critique l'aspect définitif du mariage, ainsi que tout ce qui est rattaché au contrat de mariage. Ces garanties lui font plus penser à l'achat d'un meuble qu'à un lien qui l'unit à un être cher.

" L'éducation : Combattre les aberrations des parents et les contraintes qu'ils font subir à leurs enfants. Education physique, parallèle à l'éducation morale et sentimentale.
" L'argent : Sans intérêt.

" La guerre: Le prestige d'un peuple ne devrait pas être proportionnel à sa puissance militaire mais, puisqu'il en est ainsi de par le monde, il est nécessaire d'avoir une armée solide, malgré le nombre incalculable de brutes que cela fait naître.


 Brassens défend - ô surprise - l'idée d'un corps d'armée en exercice, pour se défendre des agressions extérieures. Cette opinion semble irréconciliable avec ses opinions courantes sur la guerre. Et en particulier avec ce vers : "Plutôt que de mettre en joue quelque vague ennemi / Mieux vaut attendre qu'on le transforme en ami" (les deux oncles). On peut donc penser qu'une fois de plus, Brassens met un peu d'eau dans son vin, pour mieux se fondre dans le groupe de ses amis, et ne pas leur imposer son opinion, qu'il sait sans doute fort atypique. Ce qui ne remet pas en doute la tonalité générale du document : l'opinion de Brassens sur le mariage est très personnelle, et il y a peu de chances pour qu'elle soit en accord avec les idées des autres membres du cri des gueux.

" La France - La Patrie: C'est en France, et par les Français, qu'ont été découvertes toutes sortes d'inventions. On peut sans ostentation être fier d'avoir la nationalité française. N'oublions pas pourtant que politiquement la France a toujours été devancée par l'Angleterre, et artistiquement par l'Italie. Le Français travaille à bâtons rompus mais manque de persévé- rance. De ce fait, la France est sociable et admire aveuglément tout ce qui est neuf, tout ce qui vient du dehors, pour en faire ensuite la réplique exacte chez elle. Ce qui a fait naître la triste réputation qui n'est pas près de s'éteindre: les Français sont des veaux. »

On trouve ici une série de préjugés sur le type français qui fait fortement penser aux théories de climats dans lesquelles s'étaient déjà fourvoyés quelques grands penseurs français du siècle des Lumières. On peut se demander, à la lecture du paragraphe entier, si Brassens n'a pas voulu faire œuvre de rhétorique, et impressionner ses amis par la construction de sa pensée. On remarque une fois de plus que la forme a trop d'importance par rapport au fond, et que la cohérence du fond en pâtit. Etre fier d'être français - être patriote -, voilà qui entre en contradiction avec la chanson Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Brassens y fustige ceux qui se flattent d'être nés dans un endroit quelconque, la France y compris. Mais on peut retrouver une cohérence en complétant les blancs en face desquels ce texte nous laisse : on peut être fier d'être français, tout en se rappelant qu'il n'y a pas lieu d'être plus fier d'être français qu'allemand. Il est possible qu'en ce domaine, Brassens prône plutôt la bonne foi qu'on pourrait appeler la fausse pudeur. Il est légitime d'être fier d'être français, plus légitime ne tout cas que d'être fier d'être breton, et encore plus légitime que d'être fier d'être habitant d'un petit village. Mais il n'est pas légitime d'être fier d'être français au point de mépriser les autres nations, et encore moins quand celles-ci sont aussi brillantes que nous, sinon plus.

Les opinions de Brassens - dans cette note pour le cri des gueux - ont un autre objectif, et un autre ton que tous les autres textes qu'il a produit. Brassens n'écrit pas pour lui, mais directement pour ses 'collègues'. La pression du regard de l'autre n'a donc jamais été aussi forte. Ce qui explique sans doute que Brassens ait fait un considérable effort pour rendre sa pensée constructive, et construite. Il est au demeurant possible qu'il l'ait amendée sur certains sujets. Il nous faudra nous questionner sur l'influence du média sur la pensée de Brassens : il est possible que Brassens ait aussi ressenti la nécessité de produire une réflexion plus modeste, plus sage et plus construite au cours de l'Interview de Jacques Chancel. Dépassionnée en quelque sorte.






















III Brassens et la politique.
NUANCES ET ANALYSE CRITIQUE

- Recoupement, analyse et interprétation des données -

Nous avons jusqu'à présent fait un travail de collecte des données, et d'analyse du corpus. Nous avons volontairement laissé de côté les réflexions et les conclusions que ces données appelaient. Nous allons donc faire la synthèse de toutes les informations sur la personnalité, le parcours politique, la biographie et l'œuvre de Brassens. Et tenter de dresser le portrait politique de Brassens à partir de ce dont nous disposons, en approfondissant la réflexion sur tous les points spécifiquement politiques, en les recoupant, et en les augmentant de quelques définitions théoriques. Nous procéderons en trois temps.

- Nous avons d'abord souhaité nous questionner sur la nature du matériel que nous avons entre les mains. Il ne s'agit nullement d'un traité de philosophie politique. Il faut donc nous convaincre qu'il est légitime d'en faire une étude politique. Et il faut aussi connaître les limites de notre matériel. Ainsi pourrons nous inscrire nos conclusions dans ces limites, et surtout nous pourrons manipuler les données récoltées avec la prudence qui s'impose. (La posture de Brassens)

- Puis nous nous aventurerons dans une approche critique de l'œuvre de Brassens, qui fera le point sur les faiblesses de sa pensée, et les liens entre sa biographie et son œuvre. Nous avons trouvé de nombreuses corrélations entre la vie et la pensée de Brassens. Le but étant de montrer que quelques traits de sa pensée politique sont issus de ses affects, et non d'une réflexion critique. (Brassens et la politique, un couple passionnel)

- Enfin, nous adopterons une posture plus respectueuse et plus neutre. Ce sera un peu le contre-pied de la deuxième partie. Nous étudierons Brassens comme un penseur comme un autre. Nous oublierons tout ce que la biographie nous enseigne sur sa pensée, et la prendrons comme un tout, dont il nous appartiendra de trouver les parentés idéologiques. Mais aussi dont nous soulignerons l'originalité, et la profondeur. Nous tenterons de donner une cohérence à la somme de ses pensées, de l'inscrire dans un schéma homogène. (Un anarchisme complexe)
1 – La posture de Brassens est elle compatible avec une étude scientifique?


Plusieurs raisons nous poussent à nous interroger sur le matériel atypique de notre recherche. Nous pensons que nous n'avons pas interrogé suffisamment les faiblesses de notre approche. Deux grandes questions nous semblent dignes d'intérêt :

- L'œuvre de Brassens n'est pas homogène. Comment gérer ses disparités ?
- Sommes nous autorisés à prendre l'œuvre de Brassens comme un tout qui contient un message politique cohérent?

Ce qui revient à se questionner sur la - ou les - postures de Brassens, et la possibilité que nous avons de les exploiter pour en retirer un message politique.


A - Résolution du problème de la disparité des opinions de Brassens

Nous avons remarqué à plusieurs reprises que les idées de Brassens pouvaient se contredire. Ce qui ne peut manquer de nous gêner dans notre étude. Ces disparités peuvent s'expliquer de plusieurs façons. Nous travaillons sur des médias disparates. La production du discours peut être influencée par la spécificité du média par le biais duquel Brassens s'exprime. Nous pensons que c'est l'une des raisons pour lesquelles nous trouvons une certaine incohérence dans certains propos de Brassens. Nous pensons aussi qu'un autre facteur a pu jouer : un homme garde rarement des opinions tout à fait semblables toute sa vie durant. Brassens a pu changer sensiblement d'idées à travers les ans.
Pour venir à bout de ce problème, nous allons donc :

- montrer ces disparités
- mettre en évidence les causes de ces disparités
- trouver des solutions pour gérer ces disparités



> Mise en évidence des disparités :

Il est particulièrement simple de démontrer les incohérences de l'œuvre d'un auteur. Nous ne nous contenterons donc pas de montrer que Brassens s'est contredit : nous allons tenter de faire le tour des sujets dans lesquels sa pensée politique a pu changer. Ce qui sera plus utile pour notre étude.



>Haine des policiers

L'épave
"Le représentant de le loi vint d'un pas débonnaire / Sitôt qu'il m'aperçut il s'écria tonnerre
On est en plein hiver et si vous vous geliez / et de peur que j'n'attrappe une fluxion d'poitrine
Le bougre il me couvrit avec sa pèlerine / Ca ne fait rien, il y a des flics bien singuliers"
Hécatombe
"En voyant ces braves pandores être à deux doigts de succomber /
Moi j'bichais car je les adore sous la forme de macchabées /
De la mansarde ou je réside, j'excitais les farouches bras /
Des mégères gendarmicides en criant hip hip hip hourra"



>Haine de l'Eglise

La prière
"Par le malade qu'on opère et qui geint
Et par le juste mis au rang des assassins
Je vous salue Marie"
La messe au pendu
"Anticlérical fanatique, gros mangeur d'ecclésiastiques, cet aveu me coûte beaucoup /
Mais ces hommes d'église hélas ne sont pas tous des dégelasses, témoin le curé de chez nous /
Quand la foule qui se déchaîne pendit un home au bout d'un chêne sans forme aucune de remords /
Ce ratichon fit un scandale et rugit à travers les stalles mort à toute peine de mort"


>Refus de la politique

Cri des gueux
"Une forme unique de politique serait idéale, mais théoriquement impossible (pratiquement, c'est la dictature), car les hommes n'arrivent jamais à s'entendre parfaitement. On ne pourrait supprimer la politique que si tous les hommes étaient vertueux."
Libertaire
"Pour remédier à cela, un seul moyen. Se grouper dans la rue et démontrer à ces immondices de la Chambre des députés que le peuple ne consent plus à se laisser subjuguer sans résistance. Manifester . C'est tellement facile. Le peuple est le plus fort. Les forces armées et la police ne pourraient rien contre lui […]Être dominés par des hommes serait une chose insupportable. Pouvons-nous persister à nous laisser dominer par des impuretés, des matières excrémentielles !"
(à quelques mois d'intervalle !)


>Refus des fiertés nationalistes

Cri des gueux
"La France - La Patrie: C'est en France, et par les Français, qu'ont été découvertes toutes sortes d'inventions. On peut sans ostentation être fier d'avoir la nationalité française".
Ballade des gens qui sont nés quelque part
"Qu'ils sortent de Paris, ou de Rome, ou de Sète
Ou du diable Veauvert ou bien de Zanzibar
Ou même de mon xxx , ils s'en flattent mazette
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part"

> Pacifisme

Deux oncles
Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi
Mieux vaut attendre un peu qu'on le change en ami
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans la main
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain.
Cri des gueux :
La guerre: Le prestige d'un peuple ne devrait pas être proportionnel à sa puissance militaire mais, puisqu'il en est ainsi de par le monde, il est nécessaire d'avoir une armée solide, malgré le nombre incalculable de brutes que cela fait naître.

De nombreux thèmes souffrent donc de disparités. Cependant, il faut noter que les grandes incohérences sont rares à l'intérieur d'un même corpus, et surtout que bon nombre de thèmes - parmi lesquels l'opinion de Brassens sur les idées - restent intacts.

> Causes des disparités.

Concessions à l'écriture

Quiconque a déjà essayé d'écrire une chanson à la versification rigoureuse sait qu'il s'agit d'une entreprise particulièrement difficile. De la première idée ne reste bien souvent que peu de choses à la fin. Et cela est du à une contrainte : la pression de la forme. Pour parvenir à un poème beau efficace et rigoureux sur le plan de la forme, on est tenté d'assouplir son idée, ou même de saisir des idées qui ne correspondent pas à notre vision du monde, afin de parvenir à une perle formelle, au rythme entraînant, aux sonorités qui se retiennent très facilement, et à la structure spectaculaire. Plus l'exigence formelle est grande, plus il est difficile de préserver le sens originel de l'idée que l'on a eu, à moins d'y investir énormément de travail. L'artiste cède facilement à la tentation : il n'y a qu'à voir les corpus incohérents de la plupart des artistes. Et au delà du travail d'écriture, d'autres tentations se dressent aussi sur le chemin du poète. La tentation de défendre une cause car cela pourrait faire une très bonne chanson, alors que l'on est soi même qu'à moitié convaincu par cette idée. La tentation de reproduire la chanson à succès d'un autre artiste, en changeant très peu de choses de la forme et du fond de cette chanson. On le voit bien, l'écriture d'une chanson expose le poète à mille et une tentations, mille et une facilités qu'un caractère fort peut surmonter en partie, mais jamais tout à fait. Brassens n'a sans doute pas pu échapper à ce problème, en dépit de l'inhabituelle force de son caractère. Se rajoute d'ailleurs à tous les problèmes généraux que nous venons de voir un problème plus spécifique, et propre à Brassens : nous avons le sentiment que Brassens aime faire sentir un univers, et qu'au moyen de son talent littéraire, il parvient à suggérer beaucoup plus que ne devraient évoquer les quelques vers d'une chanson. Ce talent - l'art de la condensation - apparente ses chansons à autant de petits mythes. Mais le travail de condensation est difficile à opérer. On imagine le défi qu'il y a à faire rentrer une idée complexe de pacifisme, de la mêler à un univers - celui de la guerre 39-45, et de parvenir à une synthèse évocatrice qui défend et traduit bien la pensée de Brassens.
Le travail d'écriture du poète a donc du conduire Brassens à des concessions, et l'a exposé à des tentations. C'est le propre de cette forme d'expression, et c'est ce qui l'oppose à l'essai, ou au roman. Brassens a donc pu céder sur des choses mineures, comme il a pu se laisser aller ailleurs a de véritables concessions. Il s'agit là d'un véritable problème, propre au corpus des chansons. Nous pensons cependant qu'au final, le corpus des chansons se révèle être un tout particulièrement cohérent. Brassens a donc pour l'essentiel surmonté le défi qui se présentait à lui. Nous avons vu plus haut que Brassens avait une éthique assez forte, et que son caractère était suffisamment fort pour qu'il n'ai pas à se protéger de ses fluctuations.

Pression du contexte

 Nous avons interprété les différences internes du reste de l'œuvre de Brassens d'une autre façon. Pour nous, la raison principale qui explique les disparités que l'on peut observer entre Le Cri des gueux, Le libertaire, les textes de Basdorf et l'entretien avec Jacques Chancel est la suivante : le contexte de l'acte de communication qui consiste à s'exprimer joue beaucoup sur cet acte. Si l'on décompose le contexte de ces textes, et de l'entretien radiophonique, on se rend compte que tous les paramètres du schéma de Jackobson - ou presque - varient. L'émetteur reste bien sûr fixe. Mais ses stratégies sont appelées à changer, puisque le référent change, le référé change, de récepteur change, et surtout, la finalité de la communication change. Lorsque Brassens s'adresse directement à ses amis, à Basdorf ou dans le Cri des gueux, il ressent directement leur pression, en tant que groupe dans lequel il a du trouver sa place, et dans lequel il n'a peut-être pas osé imposer sa véritable personnalité. Il est possible qu'en face de sujets aussi sensibles que la fierté de la France, l'armée de métier, il ait légèrement édulcoré ses positions pour ne point souffrir de l'exclusion dans laquelle il aurait pu être confiné.
Nous en arrivons à ce que nous voulons exprimer : le récepteur des œuvres de Brassens a une importance capitale dans l'attitude que Brassens va adopter. Que Brassens écrive pour ses amis de Basdorf ou du Cri des gueux, la pression est immense. Brassens doit se couler dans le moule social. Que Brassens écrive pour la France entière ses chansons, la pression est paradoxalement beaucoup moins grande. Brassens écrit avant tout ses chansons pour lui même: il se considère comme son premier juge. Mais il écrit aussi pour son public - ses amis. Qui restent une entité parfaitement abstraite pour lui. La France, il ne la connaît pas, et il ne se préoccupe pas d'édulcorer ses textes pour elle. Paradoxalement, plus le public pour lequel on écrit est grand, moins grande est la pression.
 Au demeurant, le récepteur n'est pas le seul point qui varie dans notre schéma. La finalité de la communication est différente, pour chaque exemple de communication. Lorsqu'il écrit sa note pour 4 amis, Brassens écrit une note qu'il veut consensuelle, qui traduit sans doute une version de ses idées qui puisse trouver l'accord de ses compagnons. De même, lorsqu'il écrit ses chansons, Brassens écrit en son nom, et pour représenter ses idées.
La finalité change, ainsi que bon nombre de facteurs. Ces différences, on peut les deviner à la lecture du tableau qui suit. Nous ne les expliquerons pas toutes, car il ne s'agit pas là du cœur de notre mémoire. L'essentiel est de savoir que selon les contextes, Brassens adoptait une posture, plus ou moins conforme à ses idées, plus ou moins édulcorée - ou même exacerbée dans le cri des gueux. Chaque type de communication a ses défauts et ses qualités. Chaque type de communication est rendu moins "pur" par ce que les linguistes appellent le "bruit". Ce qui signifie que nous n'avons aucune source qui soit parfaite, épurée de toutes les concessions que Brassens a pur faire. Pas même ses chansons. Mais on dispose d'une hiérarchie de crédibilité des sources.

But de la communicationRéférentRéféréRécepteurLe Cri des gueuxImposer une ligne éditoriale à ses amisNoteLa politique éditoriale du Cri des gueuxQuatre amis rédacteursLe LibertaireEcrire de bons articles bon un public anarchisteArticlePolitique, mœurs, faits diversMilliers de lecteurs anarchistesChansons de BasdorfEcrire des chansons qui plaisent à ses compagnons de chambréeVers chantésOppression AllemandeCompagnons de chambréeChansonsEcrire des chansons qui lui plaisentVers chantésLa vie, l'amour, la politique …Millions de FrançaisInterview ChancelRéussir à se présenter fidèlement et avantageusementDialogue oralSa vie et son œuvreCentaines de milliers d'auditeurs

Humeurs et ages

Dernière explication de l'inconstance de Brassens : rares sont les auteurs dont l'homogénéité de la pensée n'a pas à souffrir de leurs humeurs; et au delà de ses humeurs, de l'évolution de ses pensées. En ce qui concerne ses humeurs, nous pouvons penser que si Brassens a écrit quelques chansons anti-policiers et anti-cléricales au moment même où il écrivait des chansons où il fait amende honorable sur ces mêmes thèmes, il peut s'agir des deux mêmes facettes d'un seul homme. Le Brassens qui se laisse aller à la haine de temps à autres, mais qui - comme il l'a dit à Jacques Chancel -, revient parfois sur ce qu'il a fait et se juge. Il est alors possible, que dans un moment de tolérance - la tolérance est une valeur importante pour Brassens -, il éprouve le besoin de nuancer ses positions.
 En ce qui concerne l'évolution de la pensée de Brassens à travers les âges, il nous semble bien que sa verve s'est atténuée au profit de sa tolérance, au fil des années. Seul le corpus des chansons nous offre un terrain homogène d'évaluation dans ce domaine. A quelques mois d'intervalles, Brassens est tour à tour haineux (Le libertaire) et très constructif (le Cri des gueux) : les paramètres de ce deux actes de communication sont si différents (voir tableau) que l'on ne peut pas les comparer. Par contre, à l'intérieur du corpus des chansons, la comparaison est tout à fait possible. Les chansons qui font amende honorable, les chansons qui font preuve d'un peu d'humanisme, sont presque toutes tardives dans l'œuvre de Brassens. On peut donc dire qu'on observe une mobilité sur le temps court et sur le temps long des opinions de Brassens. Ce qui est peu étonnant.


> Comment interpréter et gérer ces disparités.

Armés de notre connaissance sur le sujet, nous pouvons mettre au point différents outils qui nous permettront de dépasser les problèmes relatifs aux légères incohérences qui se font jour à travers les différents corpus étudiés. Ces outils permettront de choisir entre deux opinions contradictoires :

Choix par la position dans le temps. C'est un choix qui ne nous paraît pas opportun : les disparités sont mineures, et l'on n'a pu observer qu'un léger infléchissement vers la tolérance, et une légère atténuation de la verve de Brassens. En résumé, rien de nouveau, mais un léger rééquilibrage des humeurs de Brassens.
Choix par la nature des œuvres. Nous pensons qu'il est nécessaire de choisir dans les œuvres celles qui ont été réalisées dans les contextes où la pensée de Brassens était la plus libre. Ses chansons sont sans doute celles qui répondent le mieux à ce critère. La pression de la hiérarchie et du groupe devaient être très forts au libertaire. La pression de ses amis devait être sans doute encore plus forte à Basdorf ou dans le Cri des gueux. Face à Jacques Chancel, la posture de Brassens semble un peu trop mesurée, et un peu trop sage. Il n'est que dans son œuvre chantée que Brassens ne ressent pas la pression directe de ses amis, ou d'une quelconque hiérarchie. Pour écrire ses chansons, Brassens est libre.
 Il est possible que des idées ne puissent pas être extraites du corpus des chansons. Si entre deux sources, les deux nous paraissent de crédibilité équivalente, nous opterons alors pour la source la plus importante, quantitativement. Brassens a chanté pour des millions de personnes. Il a parlé pour des centaines de milliers d'auditeurs. Il a écrit pour quelques milliers de lecteurs. Nous pensons qu'il est préférable de privilégier les idées qui sont parvenues au plus grand nombre.
Dernière solution, résoudre l'incohérence apparente par le jugement. Bon nombre d'incohérences ne résistent pas à une étude approfondie du sujet. Parfois il est possible de réconcilier les deux opinions, et d'autre fois, il est possible d'en éliminer une.
Armés de ces outils, il nous sera plus facile d'avoir une vision cohérente sur la pensée de Brassens.



B - Pour en finir avec le refus de la politique par Brassens

> Contre l'avis de l'auteur ?

A la question : " Pensez vous que Brassens aurait aimé que l'on dissèque les idées politiques qui émaillent son œuvre?", nous sommes forcés de répondre non. Nous avons tout de même choisi de ne pas nous laisser intimider par les grognements posthumes du poète, et de nous plonger dans cette étude. Mais il nous faut tout de même nous justifier, et parer aux critiques qui auraient pu être celles de Brassens. C'est ce à quoi nous allons nous employer ici.

Un chanteur contre la politique.

Lorsque l'on écoute Brassens parler de politique sur la fin de sa vie - dans son entretien avec Jacques Chancel -, on ne peut que l'entendre repousser et dénigrer la politique :

Chancel : "Politiquement, vous auriez pu faire une carrière"
Brassens : "Non, non. Un anarchiste ne se mêle pas de politique"

Et c'est encore plus clair quand on lit les articles du Libertaire. Brassens hait la politique telle qu'elle se pratique, et les politiques. Elle peut être nécessaire dans l'absolu - comme il le dit dans sa note du Cri des gueux - cela ne l'empêche pas de la détester dans sa forme actuelle, et de ne pas souhaiter avoir maille à partir avec elle. Aussi Brassens repousse-t-il la politique dans son ensemble :

"En quittant le Caveau de la République, on éprouve le besoin de crier son enthousiasme, de s'élever au-dessus de soi-même, de hurler son mépris au poison politique, à l'armée, à la bassesse, à la lâcheté […]" (le Libertaire)

Pour autant, Brassens n'a pas toujours refusé tous les modes d'action politique. Il a incité le peuple à se soulever dans le libertaire, et a écrit une chanson qui montre bien son attachement aux figures révolutionnaires de la commune. Brassens a sans doute gardé, toute sa vie durant une sympathie pour l'insurrection, celle qui permet d'épurer la société de la canaille politique.
De même, nombreuses sont les chansons de Brassens qui portent un message qu'en bon scientifique, nous sommes obligés de rattacher à la politique. Le Pacifisme, le refus des dogmatismes qui conduisent à s'engager, l'opposition aux totalitarismes, l'humiliation de la police comme bras armé de l'Etat, le dégoût pour les régionalismes et les nationalismes, la sympathie pour ceux que l'Etat prend pour cible … Tous ces éléments sont autant de sujets politiques. Face à cette évidence scientifique, Brassens s'en serait sans doute tiré par une pirouette rhétorique, en prétendant que cela n'avait rien à voir avec la politique, ou qu'en critiquant ces institutions, il restait en dehors du jeu politique. Mais nous sommes forcés de constater que Brassens donne son avis sur des phénomènes qui appartiennent à la sphère politique.

> Une pensée trop modeste ?

Brassens utilise un autre argument pour éviter qu'on lui prête des discours politiques. Son argument est le suivant :

Chancel : "Ces attaques, ces bombes que vous lancez parfois, vous les faites passer par le crible de la poésie."
Brassens : "Des attaques non … Vous savez je dis ce que je pense, ou ce que je crois penser. Je dis ma petite vérité, qui ne va près très loin d'ailleurs. Qui n'est pas à moi. Mais je la dis avec mon caractère, avec ma nature. Je prends les idées qui sont à tout le monde, et je les traduis selon ma propre nature. Ca ne va pas plus loin que ca. Je n'ai pas la prétention de changer le monde. Je ne sais pas comment il faut faire pour le changer. Y'a certaines choses qui dans la société actuelle ou dans la société de toujours me conviennent et d'autres qui ne me conviennent pas. Je le dis, j'enfonce souvent des portes ouvertes quoi." (Interview avec Jacques Chancel - 71)
[…]
Chancel : "En tout cas pour vous les questions sont un texte
Brassens : "Ou si j'ai quelque chose à dire. Et je n'ai pas grand chose à dire. J'ai quelque chose à faire sentir de mes émotions, et des émotions des autres. "

Brassens tente donc de faire croire que son œuvre n'a pas un grand intérêt politique, et que le message qu'il tente de faire passer est banal. Il explique également que sa pensée n'est pas si puissante, si cohérente et si globale que cela. Brassens ne sait pas comment faire pour changer le monde. Il n'a donc pas de solution globale - si ce n'est celle de l'insurrection, mais il se garde bien de le dire. A l'en croire, ses chansons ne contiennent qu'une succession de petites pensées peu originales et peu profondes.
A cela, on peut réponde deux choses. La première est la suivante : nous avons passé de nombreuses heures en compagnie de ses pensées politiques, et nous en avons conclu que ses idées étaient tranchées, particulièrement originales et souvent intéressantes. En somme, nous pensons que Brassens atténue volontairement l'intérêt et la portée de sa pensée. Nous pensons qu'en raison de son importance symbolique, et de la massive réception qui est la sienne, l'œuvre de Brassens mérite que nous y consacrions une étude politique, car ses idées sont originales et profondes.
Deuxième argument : si les scientifiques devaient n'étudier que les penseurs qui proposent des solutions politiques globales, cohérentes et homogènes, la science politique serait bien moins profonde et bien moins riche qu'elle ne l'est. Des idées, pour peu qu'elles soient originales, n'ont pas besoin d'être formées en système de pensée pour présenter un intérêt quelconque. Il suffit qu'elles aient pu se frayer un passage vers de nombreux lecteurs - ou auditeurs -, où qu'elles portent en elles une certaine forme d'excellence. Il existe d'ailleurs sans doute beaucoup d'auteurs proposant une solution globale qui valent beaucoup moins qu'une poignée d'auteurs qui ne proposent que des idées parcellaires.


Nous voulons enfin souligner le fait que Brassens ne nous a pas semblé dire tout à fait ce qu'il pensait de son œuvre dans l'entretien qu'il a donné à Jacques Chancel, et dans lequel nous avons puisé quelques citations montrant son refus de la politique, et la modestie revendiquée de son œuvre. Nous pensons que cette modestie fait vraiment partie de son naturel : Brassens n'est pas dupe, et se juge avec beaucoup de sévérité. Mais nous pensons aussi que Brassens a voulu prendre une posture plus sage et plus modeste qu'il ne l'est dans la réalité. La prudence, la modestie ont le double avantage d'imposer le respect, et surtout de ne pas paraître affirmer des idées qui pourraient lui être reprochées, par ses auditeurs comme par la presse. Brassens, seul face à lui même, dans l'écriture de ses chansons, ou encore avec quelques amis, devait faire montre de beaucoup plus d'assurance.


> Quelle opportunité scientifique ?

Nous pensons qu'il est nécessaire de dire plus en détail pourquoi nous sommes fondés à tirer de l'œuvre de Brassens sa substance politique. Si Brassens lui-même aurait sans doute refusé qu'on le fasse, par pudeur, il n'en est pas de même de la communauté scientifique. La portée politique de l'œuvre de Brassens est évidente.
Nous voulons d'abord parler de l'œuvre elle-même. Brassens a écrit de nombreuses chansons qui ont un contenu politique direct ou indirect. La guerre, la paix, le rapport aux autres citoyens et aux administrations, les considérations de Brassens sur les idées sont autant d'indices qui nous permettent déjà de dire que Brassens a une position par rapport à la politique. Quiconque refuse la politique a une pensée politique. L'anarchisme est une forme de pensée politique, qui prend les problèmes de la vie en communauté très au sérieux, et qui apporte à sa manière une solution aux problèmes qu'elle pose. Brassens n'élude pas le questionnement sur la politique. La politique est là, qui l'oppresse. Il a le courage de ne pas faire comme si elle n'existait pas, même s'il la refuse en bloc. On peut refuser la politique en n'en parlant pas. On peut aussi refuser la politique de façon argumentée. Il y a ici une nuance très importante, qui donne à une partie de l'œuvre de Brassens un tour nettement politique.
Si encore Brassens avait écrit de petites chansons anodines, sans avoir fait un grand effort de réflexion, et en ne faisant que propager des idées banales, le contenu de son message politique ne serait que peu intéressant. Mais Brassens s'est investi dans toutes ses chansons. Pour écrire ces chansons là, il a fait autant d'efforts que pour le reste de son œuvre, sinon plus encore. Et quand on sait le travail que Brassens investissait dans ses chansons, on n'est pas étonné de retrouver des textes admirablement construits, et présentant les thèmes qui lui tiennent à cœur de façon assez originales, sinon brillante. Ses chansons sont de petites entités autonomes qui synthétisent un univers et une idée, elles font en quelque sorte penser aux récits de mythes, qui disent beaucoup plus que le texte n'en dit de façon immédiate. Ces sortes de mythes à contenu politique se sont frayés un chemin jusqu'aux oreilles de dizaines de millions d'auditeurs - et ont peut-être influencé, par leur force, leurs opinions. A ce titre, l'œuvre de Brassens mérite qu'on s'y attarde.
Le tout - son œuvre chantée bien sûr - fait montre d'une certaine cohérence. Ses chansons se recoupent et se complètent, on peut combler facilement les blancs qui demeurent entre les espaces qu'elles couvrent. Elles se contredisent peu, ce qui est rare dans l'œuvre d'un parolier. Quand on a écrit 250 chansons en 30 ans, il est peu courant que ces chansons ne se télescopent que peu ou prou. Il n'est qu'à prendre l'œuvre de Brel pour s'en rendre compte. Brassens ne chante pas des chansons de genre. Il exprime ses idées, en faisant quelques concessions à la forme, et à la nécessité de plaire. Et si nous abandonnons notre vue de détail, force est de constater que ces idées demeurent finalement assez constantes. De légères disparités existent, çà et là, et nous n'avons pas voulu les passer sous silence. Mais l'œuvre, dans sa globalité, reste un œuvre homogène. Ce qui fait du corpus de ses chansons un terrain plutôt homogène pour les recherches scientifiques.

Mais nous pouvons aussi aller au delà du strict rapport entre l'œuvre et son créateur. Une chanson, un fois écrite, échappe à son créateur. Un homme public, qu'il soit là pour se défendre où non, est déformé par son œuvre et par l'imagination publique. L'image de Brassens - l'imaginaire qui gravite autour de lui - trahit nécessairement la personnalité et les idées complexes de l'homme. Car les représentations que l'on se fait de Brassens sont fondées sur une mosaïque disparate d'images d'Épinal et de vers choisis. Brassens a été dépossédé de lui même par son image publique. Brassens s'en est évidemment rendu compte :

"On m'a tellement parlé de moi que je ne sais plus vraiment où j'en suis … Je ne cherche pas tellement à reconnaître l'image qu'on se fait de moi à l'extérieur …"

L'œuvre et la vie de Brassens, en tant qu'elles sont publiques, lui échappent. La vie et l'œuvre de Brassens ne sont donc pas sous le contrôle de l'homme. Le phénomène - dans l'acception scientifique du terme - va au delà du personnage au sens strict - des idées qu'il a vraiment eu, et du véritable sens de ses chansons.
 Brassens est donc plus que la vérité sur Brassens. Brassens, c'est aussi une certaine image de l'amitié et de la charité qui ne lui correspondent qu'à moitié, et que bon nombre d'institutions politiques ont reprises à leur compte - montrant ainsi leur méconnaissance de la pensée de Brassens. On a des foyers municipaux, des bibliothèques, et un certain nombre de bâtiments publics qui ont repris le nom de Brassens - l'anarchiste.
C'est donc aussi pour rétablir l'homme dans son intégrité - dans la vérité de sa pensée originelle - qu'il est nécessaire d'appréhender son œuvre de façon scientifique. Brassens a été récupéré par quelques institutions politiques, jusqu'à l'armée Helvétique, qui a incité des jeunes gens à s'engager dans ses rangs, citation de Brassens à l'appui : "non les braves gens n'aiment pas que / l'on suive une autre route qu'eux". Ce qui est fort ironique, surtout quand on sait que sa signature a été apposée au bas de ces affiches. Brassens a une existence politique en dehors de ses chansons, une existence qu'il ne peut plus contrôler, et qu'il n'a jamais tout à fait contrôlé, et qui est souvent profondément contradictoire avec le message de son œuvre. Ces manifestations extérieures de la portée politique de Brassens sont un argument de plus qui nous conforte dans notre conviction: une étude scientifique d'un phénomène qui a des répercussions dans la sphère politique est tout à fait justifiée. Surtout quand elle permet de corriger les erreurs que beaucoup font sur les idées de Brassens.
Il faut enfin préciser que Brassens a été l'objet de critiques journalistiques et littéraires depuis les premières années, et que certaines de ces critiques ont défrayé la chronique. On cite parfois ses vers pour appuyer une démonstration politique - que ce soit par oral ou par écrit. On a écrit de nombreux articles, et quelques livres, qui consacrent parfois de l'espace aux idées politiques de Brassens. La polémique sur la chanson Les deux oncles a déclenché une vague d'articles dirigés contre les opinions politiques de Brassens. Ce qui constitue un énième exemple de la pénétration des œuvres de Brassens dans la sphère politique.

Politique par son contenu, de façon intrinsèque, l'œuvre de Brassens l'est aussi par sa réception, son interprétation et son utilisation. Son œuvre a survécu à sa mort, et continue de faire le bonheur de nombreux jeunes qui la découvrent. Son influence n'est donc pas près de se tarir.





2 - Brassens et la politique : un couple passionnel

Cette sous partie a pour objet de présenter la pensée de Brassens de façon critique, en soulignant ses faiblesses, et en la reliant aux facteurs qui la déterminent. Nous pensons à travers dans sa biographie, et dans son caractère, les raisons qui font de sa pensée un ensemble aussi atypique. Nous avons par ailleurs été amenés à penser que Brassens a souvent fait l'économie d'une réflexion critique, pour privilégier des coups de sang ou des rancœurs tenaces. Nous allons montrer pourquoi.

A - Des opinions assombries par l'affect.

La prégnance de l'affectivité dans les considérations politiques de Brassens nous a marquée tout au long de notre étude. Elle est présente en filigrane, avec une grande constance, dans toute l'œuvre de Brassens. Un seul document échappe à cet invariant : la note que Brassens a fait circuler dans le Cri des gueux. Nous avons expliqué plus haut pourquoi nous pensons que le ton de Brassens a été fortement déformé par l'influence implicite des autres membres du journal - dans ce cas précis -, ce qui empêche le recours au Cri des gueux comme contre-exemple.
Cette mobilisation constante du registre de l'affectivité transparaît dans le vocabulaire que Brassens emploie. Dés que Brassens fait entrer dans une chanson un personnage qu'il souhaite présenter de façon négative, il se voit affublé de petits noms de sa composition, qui sont rarement flateurs. Les bourgeois et les croquants peuvent passer pour des appellations banales. Mais les pandores - policiers - sont assimilés avec astuce à tous les maux du monde. Brassens a fait toute sa vie durant une moisson de mots désuets, de mots d'argots, de mots d'excellent français, etc … Et il sait en faire usage avec beaucoup de talent et de malice, pour présenter les personnages qu'il n'apprécie pas de façon à ce que l'on ne puisse que les trouver ridicules. Le plus souvent, il ne laisse pas son lecteur le loisir de juger par lui même. Il assène aux 'méchants' une nuée de mots ridicules, et les gentils reçoivent leur moisson de mots flâteurs. Dans les petits mythes que constituent bon nombre de ses chansons, Brassens n'a ni le temps, ni le désir de présenter les problèmes de façon critique. Il constitue le plus souvent deux camps, présentés de façon manichéenne, et choisit bien sûr le sien. Les personnages sont presque toujours augmentés d'une charge affective, qu'elle soit négative ou positive.
Parfois, cette charge affective se transforme en véritable haine palpable, et tout à fait dégradante pour les personnes que Brassens caricature. La finesse, et le talent de Brassens se transforment alors en emphase, en grandiloquence. Les insultes pleuvent, et elles sont sans appel. Brassens n'hésite pas à faire appel au registre scatologique, pour qualifier les hommes politiques, explicitement assimilés à de la matière fécale - (le Libertaire). La pensée de Brassens n'est donc jamais présentée de façon équitable pour toutes les parties. Brassens ne juge pas. Brassens a déjà jugé. Il condamne sans appel, en daignant parfois se justifier de son opinion, ou en concevant plus souvent de petites intrigues taillées sur mesure pour démontrer ce qu'il a à dire. Les mots sont au mieux ironiques, mais ils peuvent aussi être sévères, dégradants, et parfois haineux.
Quand on ne peut pas percevoir la haine de Brassens pour la politique de façon directe - dans le vocabulaire de Brassens -, on peut la ressentir à travers le ton de ses chansons, ou encore la deviner à travers leur construction, toute entière tournée vers un objectif : déprécier les belliqueux, les vendeurs et les consommateurs d'idées, les gens qui se préoccupent de politique, et de façon générale ceux qui respectent ou symbolisent l'ordre établi. On sent que la machine de Brassens est prête à écraser le thème sur lequel elle s'exerce. Mais Brassens sait se faire pardonner, par la finesse des idées qu'il dispense, par la forme très inventive et malicieuse qu'il donne à ses virulentes critiques, en un mot par le talent qui est le sien lorsqu'il est mû par l'énergie de la contestation. On lui pardonne alors l'intempérance et le manichéisme de ses propos. On imagine d'ailleurs mal Brassens traiter une chanson comme on traiterait un ouvrage de sciences politiques. En revanche, on peut l'imaginer concevant, à la manière de Fellini dans le 7e art, des œuvres où le mal est beaucoup moins distant du bien, et où les méchants ne sont jamais tout à fait méchants, les gentils jamais tout à fait gentils. (C'est peut-être en cela que Brassens manque cruellement d'humanisme.) Brassens semble tirer une certaine jouissance de ses intrigues, il semble aimer ridiculiser ce qui ne lui plait pas. Louis-Jean Calvet en atteste, en rapportant l'attitude de Brassens sur scène. Au moment même où Brassens sait qu'il dit quelque chose de choquant, sa voix s'éclaire et se réchauffe, et un petit sourire coquin traverse son visage comme il traverserait celui d'un enfant conscient d'avoir fait une bêtise. D'ailleurs, Brassens va parfois jusqu'à s'intégrer dans l'intrigue, pour bien montrer qu'il prend du plaisir quand les 'cognes' (policiers) se font 'rosser' (Hécatombe).
L'œuvre de Brassens prend donc parfois le tour d'un vengeance, ou d'une humiliation jouissive. Lorsqu'il doit en passer par le domaine de la politique, le poète se transforme en virulent critique, qui déverse un flot de propos finement dégradants sur les hommes et les institutions. Et l'on devrait le prendre au mot, lorsqu'il déclare à Jacques Chancel que ses chansons expriment des sentiments :

Chancel : "En tout cas pour vous les questions sont un texte
Brassens : "Ou si j'ai quelque chose à dire. Et je n'ai pas grand chose à dire. J'ai quelque chose à faire sentir de mes émotions, et des émotions des autres. "


Brassens voudrait donc que ses chansons soient prises comme l'expression de ses affects, et non comme des entités logiques. A moins qu'il n'affecte de le penser. Nous ne savons pas s'il s'agit là de fausse modestie ou de modestie bien réelle. Nous avons cependant des éléments de réponse : nous pensons que Brassens ne se considérait pas un grand poète, ou un grand penseur. Preuve en est le début de Quand les cons sont braves :

Sans être tout à fait un imbécile fini
Je n'ai rien du penseur, du phénix, du génie
Mais je ne suis pas le mauvais bougre, et j'ai bon cœur
Et ca compense à la rigueur.

Cette aparté clos, nous en revenons à la trame de notre réflexion. Brassens a déclaré qu'il a plutôt des émotions à faire passer que des idées. Mais il n'accepte pas la suite que nous voulons donner à cette réflexion introspective. Pour nous, Brassens lance des bombes, attaque des hommes et des institutions. Jacques Chancel lui pose la question que nous aurions aimé lui poser :

Chancel : "Ces attaques, ces bombes que vous lancez parfois, vous les faites passer par le crible de la poésie."
Brassens : "Des attaques non … Vous savez je dis ce que je pense, ou ce que je crois penser. Je dis ma petite vérité, qui ne va près très loin d'ailleurs. Qui n'est pas à moi. Mais je la dis avec mon caractère, avec ma nature. Je prends les idées qui sont à tout le monde, et je les traduis selon ma propre nature. Ca ne va pas plus loin que ca. Je n'ai pas la prétention de changer le monde. Je ne sais pas comment il faut faire pour le changer. Y'a certaines choses qui dans la société actuelle ou dans la société de toujours me conviennent et d'autres qui ne me conviennent pas. Je le dis, j'enfonce souvent des portes ouvertes quoi. […] J'attaque peu de gens. J'attaque rarement les hommes. J'attaque plutôt certaines institutions, et d'une manière un peu indirecte."

 Il nous a semblé que les attaques de Brassens étaient plus originales et plus personnelles qu'il ne voulait bien l'admettre. Il nous a semblé également qu'il attaquait souvent des hommes - les belliqueux et les hommes qui propagent des idées, les braves gens (etc..), et qu'il le faisait de façon assez humiliante. Nous voulons marquer notre désaccord avec Brassens. Nous pensons qu'il n'a pas voulu le dire, ou pas voulu le voir, mais qu'il était bel et bien un chanteur agressif.

> Parole de la réaction ou parole de la construction ?

Pour affiner notre vue sur ce point, nous nous sommes intéressés à la façon dont Brassens se place par rapport à la politique, à chaque fois qu'il aborde ce thème. Et il nous a semblé que Brassens ne fait que critiquer tous les thèmes qu'il aborde. Il vise les choses telles qu'elles sont, et proclame qu'elles sont 'mauvaises'. On pourrait presque écrire en sous titre de chacune des chansons l'une de ces deux phrases : ils sont idiots -- ou -- c'est idiot.

"Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons"
-Ou encore
"Qu'aucune idée sur terre n'est digne d'un trépas
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas"

Nous pourrions citer presque autant d'exemples qu'il y a de chansons dans notre corpus statistique : seules 10 chansons nous ont paru être plutôt orientées vers un engagement positif. Nous les avons relevées en tentant d'être généreux dans notre appréciation : Le boulevard du temps qui passe / Le passéiste / Le vieux Normand / Stances à un cambrioleur / Jeanne / L'auvergnat / La messe au sujet repenti / Le mécréant repenti / Dom Juan / L'Epave sur un total de 85 chansons. Il faut aussi noter que 6 chansons se sont révélées neutres. Ce qui nous fait un total de 69 chansons négatives, 10 chansons positives, 6 chansons neutres.
Brassens pense donc presque systématiquement contre. Et bien rares sont les chansons dont on peut retirer un conseil constructif. On sait tout de même qu'il ne faut pas faire la guerre, et l'on sait qu'il ne faut pas soutenir d'idées. Mais on sait tout ca par la négative. Brassens ne chante pas pour le pacifisme, mais contre la guerre. Il ne chante pas pour le scepticisme, mais contre les dogmatismes. La posture de Brassens face à la politique est systématiquement négative. Il pense contre, et jamais pour. Il préfère critiquer plutôt qu'exalter. Nous en sommes venus à la conclusion que c'était le caractère de Brassens, que de parler contre et non pour - lorsqu'il s'agit de politique. Brassens a toujours été rétif aux engagement, et aux idées, les siennes y compris. Que ce soit dans l'interview de Jacques Chancel, ou dans ses chansons, Brassens ne donne pas de conseil, et conseille même de ne pas donner de conseil (Le vieux normand). Il préfère pointer du doigt ce qui ne lui va pas. Pourtant, lorsque l'on parle contre, on parle pour. Lorsque l'on chante contre la guerre, on chante pour la paix. Brassens a donc émis bon nombre d'idées par la négative. Mais il nous semble qu'il a moins de mal à assumer ses positions dans une posture contestataire que dans une posture laudative.
 Si l'on veut donner un nom à la façon dont Brassens traite chacun de ces sujets, on pourrait dire qu'il est contestataire. Si l'on veut être encore plus sévère, on peut en dire qu'il est parfois réactionnaire. Car dans nombre de sujets, détruire ne revient pas à construire. Détruire le principe de mettre en application des idées, c'est être favorable à l'absence de mise en application des idées : remplacer la matière par l'antimatière, ou la politique par l'"antipolitique". Ce qui ne revient pas au même que de proposer la paix plutôt que la guerre : ce type de refus est beaucoup plus léger à assumer. Cependant, l'antipolitique a un nom savant: l'anarchie - encore que la définition soit fort complexe, et sujette à moult débats - nous le verrons plus loin. (Et nous verrons également que la posture du refus est considérée par quelques théoriciens de l'anarchie comme une posture fondamentale dans ce mouvement de pensée).
Il est distrayant et instructif de faire le détail des postures du refus que Brassens peut employer, et qui aboutissent toutes à une conclusion du type ils sont idiots --- c'est idiot. Brassens emploie donc plusieurs biais : Soit il nous prend à témoin que certaines gens sont méchants. Soit il nous narre l'histoire de l'humiliation d'un personnage qu'il n'aime pas. Il peut aussi nous expliquer que l'attitude de certaines personnes est peu réfléchie. Il peut également exalter un symbole ou un être qui est l'antithèse de quelque chose qu'il hait. Il peut commencer une chanson par un sujet qu'il n'aime pas, et bifurquer immédiatement en nous expliquant que ca n'a pas d'intérêt. La palette des outils de la contestation est très grande, et il faut souvent écouter ses chansons de façon attentive pour comprendre qu'elles sont essentiellement dirigées contre , contre quelqu'un ou quelque chose. Toute la construction de sa chanson est orientée vers cet objectif.



> Statistiques

Pour étayer notre thèse, nous avons tenté d'isoler du corpus statistique - c'est à dire le corpus politique le plus large qui soit - les chansons qui répondent aux critères suivants :

- Les chansons au vocabulaire passionné ou ironique (moqueur)
- Les chansons qui ont une forte volonté d'humilier
- Les chansons qui sont écrites contre

Les résultats de nos recherches sont regroupés dans le petit tableau suivant :


Nombre de chansons qui vérifie le critèreSur un total deEn pourcentageVocabulaire passionné / ironique 61
8572 %Forte volonté d'humilier1720 %Ecrit contre6981 %


B - Etiologie des affects de Brassens

>Liens entre la biographie et les idées de Brassens

Nous avons établi un constat: les chansons de Brassens sont construites avec passion - la passion telle que les premiers politistes Grecs l'entendaient. Nous allons maintenant tenter d'expliquer pourquoi. Au delà du caractère du poète, nous pensons que sa vie a fortement joué sur certaines de ses idées politiques. Un épisode en particulier pourrait avoir eu des conséquences très profondes. Il s'agit de l'épisode du vol (dont ont sait l'importance qu'il a pu avoir pour d'autres : Rousseau raconte combien il a été marqué par un vol dans les Confessions). On sait que Brassens a longtemps eu une légère inclination vers la chapardise et la vie en bande. On sait aussi que Brassens a été arrêté pour avoir participé à une série de cambriolages dans sa ville natale de Sète. C'est cette expérience qui lui a coûté ses études, et la bienveillance du cocon familial. C'est pour cette raison qu'il a du monter à Paris : pour se débarrasser de son étiquette de paria, et pour restituer son honorabilité à sa famille. On peut se demander, à l'écoute de ses chansons sur la maréchaussée - les plus virulentes qu'il ait jamais écrites -, si son séjour dans la cellule des policiers de Sète n'y est pas pour quelque chose. Il nous a semblé que sa haine du 'pandore' était beaucoup plus considérable que toutes les haines qu'il a pu nourrir pour d'autres symboles et d'autres hommes. Cet épisode- qui a coûté à Brassens sa ville natale -, a sans doute eu un grand retentissement sur lui. Nous n'avons pas trouvé de preuve formelle ce que nous avançons. Mais il nous a semblé que Brassens hait sans réserve et sans limite les policiers, bien plus encore que son caractère contestataire n'aurait pu nous le laisser supposer. Il est fort probable que Brassens ait gardé un sentiment amer à cause de ses démêlés avec la police et avec la justice. Pour ce qui est des juges, Brassens n'a pas non plus montré beaucoup de clémence. Dans gare au gorille, il réserve au seul juge de son œuvre chantée un traitement très spécial, qui n'a sans doute pas échappé aux oreilles de nos lecteurs.
 Mais cette expérience a pu laisser une autre trace dans la psyché de Brassens. Elle a pu faire de lui un homme disposé à tout pardonner. Si Brassens est peu loquace - dans tous les entretiens qu'il a donnés - quand il s'agit d'évoquer les conséquences de son arrestation, il parle en revanche souvent, et avec beaucoup de passion de l'attitude de son père venant le chercher chez les policiers. Celui-ci ne lui aurait pas adressé un mot de reproche, il l'aurait regardé de manière compréhensive et lui aurait tendu sa blague à tabac. Brassens a évoqué cet épisode plusieurs fois, à la radio et dans une chanson autobiographique notamment :

"Il lui disait bonjour petit
On le vit on le croirait pas
Il lui tendit sa blague à tabac
Je ne sais pas s'il eut raison
D'agir d'une telle façon
Mais je sais qu'un enfant perdu
A de la corde de pendu
A de la chance quand il a
Un père de se tonneau là
Et si les chrétiens du pays
Jugent que cet homme a failli
Ca laisse à penser que pour eux
L'évangile c'est de l'hébreu"

On comprend donc mieux la force du pardon chez Brassens. Brassens a tendance à ne pas tolérer qu'on ne veuille pas accorder son pardon aux criminels de guerre nazies, il est révulsé par les journalistes qui sont heureux quand on passe un criminel de guerre sur l'échafaud. Brassens semble même souhaiter que ces hauts dignitaires Nazies ne fassent pas de la prison. Opinion qui s'éclaire lorsqu'on la recoupe avec l'attitude du père de Brassens, et la marque profonde qu'elle a laissé dans la psyché de Brassens. Le choc laissé par l'attitude compréhensive du père de Brassens lui a laissé une capacité de pardon à l'épreuve de tous les défis.

> Synthèse critique.
Brassens est donc un chanteur qui ne peut pas parler de politique sans entrer dans le registre passionnel, et qui ne s'aventure presque jamais dans le domaine des idées. Il préfère se cantonner à celui de la contestation, quitte a devoir avoir quelques idées par défaut. Nous pouvons les résumer à ceci : le refus de la politique - l'anarchisme. Quelques penseurs ont résumé la pose anarchiste à une hypertrophie de l'action et de la haine contestataire. La vie de Bakounine ressemble à cet archétype, partagée entre une envie dévorante d'enflammer ce monde, qu'il détestait tant, et une œuvre toujours commencée, mais jamais achevée, constituée de morceaux de livres et de projets littéraires abandonnés. Jünger était encore plus sévère dans son jugement, lorsqu'il présentait l'anarchisme comme le fait de quelques pétardiers sans cervelle. La contestation est toujours présente chez les anarchistes contemporains, mais elle a semble-t-il changé. Henri Leroux fait remarquer à juste titre que les anarchistes ont perdu leur tendance à l'activisme au cours du XXe siècle en France. Si nous nous limitons à une vue superficielle de l'anarchisme, nous pouvons donc dire que Brassens est un anarchiste moderne, haineux, fuyant la théorie, et désintéressé par l'action radicale.

Nous allons émettre une hypothèse, qui demanderait beaucoup de travail pour être vérifiée, mais qui va dans le sens de notre sentiment. Brassens ne peut pas supporter bon nombre de manifestations de l'Etat et de la politique, car il est rétif à tout forme d'autorité. Il ne pourrait accepter que l'autorité légitime d'un pair dans un art. Brassens serait rarement amené à penser la politique d'une façon neutre. Il faudrait pour cela que le regard de ses amis l'y pousse. Seul face à ces problèmes, Brassens en reviendrait à ses opinions tranchées et passionnées, qui sont plus la marque de l'affectivité que celle de la réflexion. Brassens serait tout à fait capable de concevoir les idées qui peuvent dépasser et infléchir ses propres passions. Preuve en est le document qu'il a fait circuler à l'intention de ses amis du Cri des gueux, et qui dit que la politique est une fatalité puisque les hommes sont incapables de vivre entre eux de façon harmonieuse sans système politique. Mais Brassens nourrit de profonds sentiments de rejet à l'égard de l'Etat. Brassens ne se sent pas à son aise dans la société, Brassens a du mal à supporter le monde tel qu'il est. Ce type de comportement nous semble susceptible de s'éclairer sous la lumière de la science psychanalytique.
Nous allons nous aventurer dans une explication freudienne, qui laissera comme toujours dubitatifs les chercheurs qui rejettent les idées de Freud en bloc. Freud disait qu'un être humain devait s'adapter à la société qui l'entoure afin d'y être le plus à son aise, et de s'y réaliser. C'est à cela que l'on juge la réussite du dépassement du très célèbre conflit de l'Œdipe. Freud disait également que l'on mesurait la réussite d'une psychanalyse au fait que l'on sache aimer et travailler. Brassens n'a jamais vraiment su se réaliser de façon classique dans le domaine de l'amour. Et c'est par hasard que son travail désintéressé et presque improductif lui a apporté ce succès. D'autres éléments nous poussent à penser que Brassens n'avait pas une structure psychanalytique exempte de toute fixation et de toute configuration perverse ou névrotique. On en trouve un indice notable dans son attitude face à la mort. On peut vraiment dire qu'elle l'obsédait. Elle tient une place étonnante dans son œuvre. Et quelques éléments biographiques nous le confirment : Brassens ne dormait qu'après s'être enfermé derrière une plaque de fer, et laissait toujours une corde dans sa chambre au cas où sa maison prendrait feu. Deuxième constat : on trouve des traces d'hystérie, d'obsession, et peut-être d'une structure perverse dans sa personnalité. Brassens entretenait un rapport étrange à l'argent. Il s'est longtemps laissé entretenir, jusqu'au jour où il a gagné de l'argent: il s'est alors défaussé de toute responsabilités financières sur un ami, qui a pris en charge la gestion de cet argent. Mais pour vérifier de telles hypothèses, il faudrait les soumettre une étude beaucoup plus approfondie. La méthodologie serait d'ailleurs particulièrement délicate à élaborer, et la crédibilité qui en résulterait serait assez faible: Freud lui-même s'est livré à ce type d'exercice, et n'a pas convaincu tous ses pairs.
Il semble en tout cas que Brassens ait été rétif à ce principe phare de la psychanalyse énoncé par Freud, qui disait que face à la réalité, on ne devait pas être autoplastique mais alloplastique. Ce qui signifie que l'on ne devrait pas tenter de s'adapter, soi, au monde, mais d'adapter le monde qui nous entoure à nous même. Et mieux encore : qui disait que l'on devait choisir le monde qui nous entoure pour pouvoir nous y épanouir. A condition que notre structure psychologique le permette, qu'elle ne soit pas déjà trop viciée. Brassens avait peut-être besoin de pouvoir détester, et de pouvoir se venger. Brassens avait peut-être besoin de compenser cette charge agressive en étant excessivement gentil et compréhensif à d'autres moments. Brassens avait peut-être besoin de se rassurer en face de la mort en en faisant une obsession. Brassens aimait peut-être être entretenu comme il l'avait pu être dans son enfance.


> Transition.

Brassens a donc des côtés sombres, que la psychanalyse nous a permis de voir de façon moins naïve, et donc moins compréhensive. Sa pensée fait preuve d'une grande agressivité, et se révèle incapable d'accepter des faits politiques banals. Pourtant, nous pensons qu'elle mérite un autre traitement que celui que nous venons de lui faire subir. Une pensée du refus peut avoir une grande valeur. Une pensée qui est plus sensible aux injustices du système politique qu'une autre. Qui ne parvient pas à l'accepter, et qui le tance vertement. En politique, les affects ont une place de grande importance, à côté de la logique. Il ne faut donc pas les chasser d'un revers de la main. Aussi pensons nous qu'il est tout aussi valable, sinon plus, d'isoler la pensée de Brassens de son contexte, et de l'étudier en tant que telle, ex-nihilo. Beaucoup de travaux scientifiques font l'économie du contexte dans lequel un penseur s'est exprimé. Présenter les idées d'un auteur de façon critique est une démarche à double tranchant, qui nous apprend beaucoup sur l'homme, mais qui oublie de traiter ses idées à leur juste valeur - dans l'état dans lequel elles sont parvenues à son public - comme un objet scientifique. Nous avons donc pensé que les deux approches se complèteraient avantageusement.













3 - Un anarchisme complexe

Nous allons déconnecter les idées de Brassens de l'homme, et les mettre en rapport avec divers mouvements d'idées politiques. Brassens a donc écrit sur la politique. La politique ne peut que l'intéresser, puisque la politique, c'est les autres. Brassens est un homme entier, qui veut parler de tout. De politique y compris, quand bien même il en serait profondément insatisfait. Nous avons tenté de présenter ses idées en la matière de façon logique et ordonnée.

A - Parentés idéologiques

>Quelques idées libérales.

Il nous a semblé que Brassens pouvait - par certaines idées - se rapprocher des libéraux. Brassens chante en effet les bienfaits d'un individualisme forcené, par opposition au groupe. L'unité politique de base de Brassens n'est pas la nation, la communauté, le village ou même la famille. L'unité politique de base est l'individu. Celui-ci doit tout faire pour se défendre de l'agrégation de son individualité, ou de ses idées avec celles d'autres personnes. Tout sentiment, toute idée, dés lors qu'ils ne sont pas nourris par une personne seule, à l'écart des influences de groupe, est abject et dangereux. Brassens se méfie comme de la peste des idées qui sont produites par un groupe, une foule, une masse, surtout quand celle-ci est chapeautée par un leader. Brassens illustre sa conviction en chantant qu'au delà de quatre, on est une bande de cons. Le groupe lui fait véritablement peur, et il s'exclame : "dieu que de processions, de monômes de groupes, que de rassemblements de cortèges divers, que de cliques de meutes de troupes". Chacun chez soi, et jamais d'attroupements de plus de quatre, telle est la solution pour éviter la pression du groupe sur l'individu.
Tout comme la plupart des libéraux, Brassens refuse donc qu'on ôte, ou qu'on limite la liberté des hommes. Tout le mouvement d'idées des droits de l'homme a focalisé son attention sur la liberté de chaque homme (en accord avec bon nombre d'autres tendances plus totalisantes). L'individu doit être protégé des excès et des pressions des institutions. Il doit avoir un espace vital garanti. Et même plus encore - au delà du principe des droits de l'homme : la politique doit se limiter au plus petit dénominateur commun. Elle doit se cantonner à quelques institutions légères et peu contraignantes. Développer l'Etat, c'est réduire la liberté individuelle. Cette volonté de laisser l'homme le plus libre de ses mouvements, cette méfiance fondamentale envers tout ce qui dépasse l'homme - en pouvoir comme en taille - Brassens la partage avec les libéraux. Brassens a peur de tout groupe qui s'agrège pour porter un jugement. Brassens veut que chaque homme reste libre de ses opinions, et n'ait pas à souffrir les principes de ceux qui se constituent en bandes.
 Brassens voudrait donc que l'on concentre notre énergie sur le droit à la différence, et la protection de la diversité - autre thème de prédilection des libéraux. C'est une idée qui revient constamment dans son œuvre. Il ressent de façon très contrariante l'opinion des autres. Il souffre de ne pas être accepté comme différent. Il souffre de la tendance naturelle qu'ont les institutions et toutes les autres instances de régulation sociale à écraser la diversité au profit d'une identité commune. Brassens aimerait que les groupes n'exercent plus leur fonction de régulation sociale, et que les hommes puissent de nouveau jouir de leur liberté, pour s'épanouir comme bon leur semble, sans devoir souffrir de la mauvaise réputation. On trouve d'ailleurs une trace de la conscience qu'avait Brassens de ces idées politiques inscrites au plus profond de ses croyances politiques :

"J'ai découvert là une des choses que je portais en moi, sans savoir quel nom leur donner. Priorité à la liberté. […] Je ne suis pas doué pour t'expliquer ces théories, c'est une sorte d'attachement viscéral à la liberté et une rage profonde quand des hommes veulent imposer quelque chose à d'autres hommes". (lettre à André Sève)

Brassens refuse tout simplement la pression sociale sur lui. Il refuse que la politique - l'expression plus ou moins pure de la volonté de plusieurs hommes sur chacun - exerce sa contrainte sur lui. Comme nous venons de le voir, cela le fait rager. Si certaines idées de Brassens sont assurément libérales, c'est d'un libéralisme extrême qu'il s'agit. Car Brassens refuse de construire un monde meilleur à l'échelle du groupe. Le seul espoir de vivre mieux entre hommes, se situe au niveau de chaque individu. C'est le comportement individuel de chacun qui changera le monde. Si c'est la contrainte collective qui rend le monde meilleur, on s'éloigne alors de l'idéal de Brassens.
Brassens retrouve enfin les libéraux dans une idée assez usuelle, et selon laquelle il ne fait pas tendre vers l'égalité des conditions, sous peine de lisser les personnalités, et d'altérer la diversité naturelle des hommes (CF note sur la religion - Le cri des gueux). L'inégalité est une donnée irréductible, qu'il faut accepter, et ne point trop combattre, sous peine de créer un monde assez fade, et oppressif pour ceux qui ne sont pas semblables à l'individu moyen.


>Quelques idées sceptiques

La deuxième grande inclination politique que nous ayons relevée chez Brassens est la suivante : le recours presque systématique au scepticisme - dans son acception la plus simple. Pour toute une série de raisons, Brassens doute de tout ce qui touche à la politique. Si on lui propose de faire un choix, entre la droite, la gauche, le centre […], il répond dans Le vieux Normand que le fil d'Ariane lui fait peur, et qu'il ne lui sert plus qu'à couper le beurre. Qu'il s'agisse d'espérer un monde meilleur, de condamner tout à fait la politique telle qu'on la pratique au moment où il écrit ses chansons, ou encore de conseiller une insurrection en guise de solution politique, Brassens n'est jamais tout à fait sur. Qu'on lui demande un conseil, et Brassens revendique - sur la fin de sa vie seulement - son scepticisme. Il prétend qu'il est déconseillé de donner des conseils.
Brassens propose même une explication particulièrement étayée de son scepticisme. Il invoque la relativité et la volatilité des opinions. Les opinions sont relatives, car tous les individus pensent, et beaucoup donnent leur avis. Or, il s'avère que les avis divergent au final. A cela, Brassens fournit une explication dans Ceux qui ne pensent pas comme nous - chanson particulièrement intéressante. Il prend l'exemple d'une situation où deux individus sont en désaccord. L'un est plus intelligent que l'autre, mais le plus idiot des deux n'en démord pas, car : "entre nous soit dit, bonnes gens pour reconnaître / que l'on est pas intelligent, il faudrait l'être". Les idées sont donc toutes relatives à ceux qui les formulent. Pourtant, la vérité ne peut être qu'une, en politique comme ailleurs. Brassens est donc en face d'un problème insurmontable, lorsqu'il prend conscience de la variété des opinions face à une vérité qui ne peut être qu'unique. Dans la somme des opinions sur l'organisation des institutions, il est bien difficile de reconnaître celle qui est la plus juste. Et Brassens va plus loin, en citant 'le génial' Voltaire : "Je souffre volontiers qu'on ne se conformât point à mon avis. Vous proférez Monsieur des sottises énormes, mais je me battrai toute ma vie pour qu'on vous les laissât tenir." En l'absence de certitudes, il convient donc d'empêcher les solutions contrariantes, ou les solutions définitives d'être mises en place. Il vaut donc mieux éviter d'agir selon ses idées, et s'en tenir à une posture sceptique. Ainsi, tous les hommes pourront continuer de trouver des idées, et de les confronter les unes aux autres. Il n'y a là rien de grave, du moment qu'on ne les prenne pas au sérieux.
Car les idées sont volatiles, et elles sont très vite - trop vite - passées de mode. "La vérité flotte au grés des saison, tout fier dans son sillage, on barre, on a raison. Mais au cours du voyage, elle a viré de bord. Elle a changé d cap, on arrive, on a tort." (Le vieux Normand) Les idées n'ont pour ainsi dire aucun sens, puisque elles passent, qu'elles font trois petits morts et puis s'en vont, sans avoir rien changé. La politique n'est jamais changée par la mise en application d'idées. Elle est en quelque sorte immuable. Et c'est là le cœur de la pensée de Brassens. Pour comprendre tout à fait l'idée du poète, il faut lire avec beaucoup d'attention cette citation, tirée de Tant qu'il y aura des Pyrénées :

Dans mon village on peut à l'heure
Qu'il est sans risque de malheur
Brandir un drapeau quel qu'il soit
Mais jusqu'à quand, qui lo sa ?

On peut prendre ces quatre vers de Brassens comme une prophétie : la démocratie n'est pas une victoire durable de la civilisation occidentale. Ce n'est que l'age d'or, qui viendra sans doute bientôt à son terme, et qui verra alors l'âge d'Airain le remplacer, annonçant par le déclin le début d'une nouvelle boucle. Brassens doute donc très fortement de l'idée de progrès. Il hésite souvent entre le temps cyclique, et le temps linéaire, popularisé par les penseurs du XIXe siècle. Parfois, dans sa jeunesse, Brassens cède à la tentation de la critique de notre siècle. Mais Brassens finit par sortir complètement de ces considérations séculières, et par ne plus utiliser qu'un temps cyclique dans ses chansons et ses propos.
Dans Honte à qui peut chanter, Brassens explique qu'il ne sert à rien de se précipiter pour éteindre l'incendie de la ville éternelle, puisque "Rome brûle tout le temps". Les problèmes politiques sont éternels, ils reviennent toujours, semblables et toujours impossibles à résoudre. Il est donc vain de chanter pour que Rome perdure. La pourriture politique est immuable. La volonté passionnée d'en venir à bout est son corollaire. A qui sait observer le temps, et l'histoire, viendra l'idée d'un temps cyclique, qui ne fait que se reproduire éternellement. Brassens n'a pas formulé cette idée de façon claire et précise. Il ne semble pas qu'il ait eu conscience de cette idée. Mais la plupart de ces chansons attestent de sa croyance en un temps débarrassé de tout progrès. Un temps classique en somme :


Passé Présent Futur SurdimensionnéDévalorisé et reproductifInexistant

 La place du passé dans l'œuvre de Brassens est très importante. Bon nombre de ses chansons sont conçues comme des mythes. On sait la place que le mythe tenait dans la conception grecque ancienne du temps. Jean-Pierre Vernant en dit que le mythe est un petit récit qui n'a pas d'age, et qui sert de modèle à partir duquel le présent se déroule. Le mythe est une histoire passée, qui est encore d'actualité, un canevas flou qui n'est pas vraiment daté, et qui fait aussi office de présent puisque le passé, c'est le présent. Cette conception, dominante à la période Grecque classique, Brassens l'a reprise à son compte. La vision du temps de Brassens est incongrue et minoritaire à l'époque contemporaine, tout comme Héraclite pouvait être minoritaire à l'époque classique ("on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve"). Dans l'œuvre de Brassens, le présent est semblable au passé, et le passé tient une place floue et matricielle, de la même façon que dans la plupart des mythes anciens. Quant au futur, il n'a pas le droit de cité. Le futur, c'est le passé, et c'est le présent. Il n'a donc pas l'épaisseur que le futur d'Hegel peut avoir. Voici ce que Brassens en dit :

Jacques Chancel : "Demain, il y aura quoi ? Demain, c'est l'avenir ?" Georges Brassens : "Oh demain … demain, c'est tout de suite."

Ainsi, le monde se reproduit. Et les idées n'y peuvent rien. Rome brûle tout le temps, et le meilleur capitaine a beau prendre le gouvernail, il ne parviendra pas à dévier le bateau de sa route. Il ne sera que l'instrument du temps cyclique. Il ne fera que reproduire les mêmes erreurs, et les mêmes bienfaits que jadis. Personne ne parviendra à faire sortir le navire du temps cyclique. Par contre, il est fort probable que chaque nouveau capitaine fasse couler son comptant de sang, épingle au tableau des victimes quelques innocents qui ne pensent pas comme eux. Une fois de plus, mieux vaut être prudent, et s'en tenir à un scepticisme systématique. Après la révolution, après la tempête, après la réforme, le monde n'aura pas changé. On restera avec une perte brute : celle de ceux qui auront été écrasés par le dogmatisme. La révolution Française n'échappe pas à cette règle :

"On prenait la bastille, et la chose étant faite,
Sur la place publique on dansait
Pour en bâtir une autre à la fin de la fête
Dans mon rêve où le roi des cons était français"
(le cauchemar)

 D'où le mécontentement de Brassens à l'égard des fâcheux qui manipulent les idées, sans se rendre compte de leur danger, ou en pleine conscience de leur méfait. Brassens n'a de cesse de les fustiger. Ils sont ceux qui allument le feu aux poudres, qui brisent la règle d'or du scepticisme. Tant qu'à faire, Brassens préfère conserver la situation telle qu'elle est, même s'il sait pertinemment que c'est un vœu pieu. Brassens exprime donc son dégoût pour ceux qui se compromettent avec le régime, ou encore ceux qui suivent des faiseurs d'idées. Brassens est favorable à une sorte de minimalisme politique. A une prudence excessive. A une déconsidération de tout ce qui fait miroiter un progrès. Le sage sait qu'il ne sait pas. Il préfèrera donc s'abstenir. Ou mieux encore: s'aventurer le moins possible, et même se désengager des bêtises commises.


>L'anarchisme qui en découle.

La synthèse des idées et des humeurs que nous venons de présenter aboutit logiquement à rattacher Brassens à la famille des anarchistes. La seule porte de sortie, la seule balise politique à laquelle Brassens peut se rattacher, étant donné la force de son libéralisme, la force de son scepticisme, et l'intensité de sa haine pour la politique, ne peut être que l'anarchisme. Ce libéralisme extrême va jusqu'à refuser le pouvoir de tout groupe d'individu sur un autre. On gagnerai peut-être à qualifier Brassens de Libertaire, plutôt que de libéral, bien qu'il ne fasse au fond que pousser dans ses retranchements le concept de liberté. Il n'y a pas de solution démocratique (au sens scientifique du terme) à une telle opinion politique. Et Brassens le sait, lui qui refuse dans Le Libertaire l'idée du vote: ceux qui s'y laissent prendre acceptent qu'on se moque d'eux. Brassens incite implicitement les lecteurs du libertaire à ne pas en faire partie. Seul le scepticisme est valable en la matière. Face à l'ineptie du discours des hommes politiques, Brassens - en vieux Normand -, ne Veut pas choisir. Pour remplacer la politique telle qu'elle se pratique, il refuse évidemment toute forme de système où la majorité, la moyenne, les braves gens auraient raison. Le système politique doit préserver la pleine et entière liberté de tous. Seule la solution anarchiste est à même de faire la synthèse entre le doute catégorique, et le refus absolu de toute domination, symbolique ou réelle. Le doute catégorique paralyse l'action politique. Le refus de toute domination tend vers le même refus d'un système politique organisé.
L'anarchisme, disait Brassens, c'est "le respect des autres, une certaine attitude morale" (Entretien avec Chancel). Etre anarchiste, c'est aussi ne pas se mêler des affaires des autres - des affaires des étudiants en 68 par exemple. Etre anarchiste, c'est, selon l'étymologie du mot, refuser le pouvoir. Seule solution, lorsqu'on ne veut pas que certains hommes commandent à d'autres, et lorsqu'on doute de tout espoir de solution politique : éliminer la politique. Chasser les hommes qui ont fait de leur métier la représentation des autres. Chasser les hommes qui ont volé la parole des individus dans leur bouche. Et ainsi sortir de l'histoire définitivement, plutôt que d'être broyé par son cycle éternel . Renvoyer les enjeux que la politique se propose de résoudre à chaque individu. Renvoyer la régulation sociale et l'organisation entre hommes à chaque être humain. En se perdant dans un recours systématique au contrat, comme l'ont proposé certains théoriciens de l'anarchie. Ou encore en en revenant à un mode de vie plus simple. Brassens ne nous a pas laissé d'indice quand à la solution qu'il jugerait capable de remplacer la politique. Il a même laissé entendre qu'il ne savait pas par quoi remplacer la politique, et que cela était gênant, puisque tous les hommes ne sont pas suffisamment bons pour se passer de toute forme de régulation (le cri des gueux).
 Cet anarchisme - s'il est dissimulé dans son œuvre chantée - se manifeste sans que le doute soit possible dans la vie de Brassens, et dans ses écrits annexes. Brassens l'avoue même au micro de Jacques Chancel, dans les dernières années de sa vie. La sagesse n'aura pas tempéré son refus de la politique, et son identité anarchiste. Mais l'espoir de voir un jour ses opinions traduites par les fait est allé déclinant au fil des années. La nostalgie est demeurée présente, exprimée dans la seule chanson explicitement anarchiste de Brassens : Le boulevard du temps qui passe.
Par contre, lorsque la patine des années n'avait pas encore adouci ses idées, Brassens avait cet espoir, l'espoir de voir le peuple se soulever et chasser la canaille politique des palais où elle y exerçait sa domination. Les articles du libertaire en attestent. Une telle opinion paraîtra très radicale au lecteur qui n'a pas pénétré complètement la psychologie de Brassens. Mais si l'on se remémore que Brassens n'attend rien du temps, qu'il ne croit pas au progrès, et qu'il voit la démocratie comme un âge d'or qui n'aura qu'un temps, on comprend mieux que Brassens appelle de ses vœux un monde débarrassé des affres de la politique. Ce monde est le seul qui puisse apaiser ses rancœurs et réaliser ses principes.






B - La question de l'anarchisme

>Type d'anarchisme…

Mais quel est donc l'anarchisme de Brassens ? La définition de l'anarchisme n'est pas si claire et consensuelle que cette question aille de soi. La mouvance anarchiste est traversée par de nombreuses lignes de forces, qui s'opposent bien souvent.
Première distinction : l'anarchisme activiste, et l'anarchisme réflexif. Face à une situation politique qu'ils déploraient, de nombreux anarchistes du XIXe ont multiplié les attentats, espérant débarrasser les sommets de l'Etat des hommes qui y officiaient. Selon Henri Leroux, ces anarchistes partaient du principe que le peuple, s'il ne souhaite pas le changement, peut l'apprécier après coup. La seule façon de forcer le changement, et de pouvoir espérer un régime meilleur, c'est de forcer la rotation des équipes, par l'élimination pure et simple des dirigeants. Le maintien de la terreur sur les nouveaux dirigeants permet au surplus de pousser les hommes politiques à changer d'attitude. Ces attentats ont été perpétrés par centaine dans tous les pays d'Europe au XIXe. Ils sont souvent la traduction de la haine tenace et isolée de quelques anarchistes déterminés. Brassens ne semble pas être intéressé par ce mode d'action. Ce qui fait de lui un anarchiste contemporain, puisque - toujours selon le même auteur -, c'est un trait de l'anarchisme contemporain que de ne plus en venir aux attentats politiques. Brassens n'est pas un anarchiste activiste.
Deuxième mode d'action employé par les anarchistes : l'incitation à l'insurrection, dés que l'occasion s'en présente. L'anarchisme n'est pas un réformisme. Il veut détruire avant de construire. Bakounine est l'un des meilleurs représentants de cette tendance. Il a passé sa vie à parcourir l'Europe, à la recherche de situations favorables à l'insurrection. Comme bon nombre d'anarchistes, il a pris le pouls de tous les régimes, a senti la fièvre monter dans plusieurs pays, et a participé avec beaucoup d'efficacité aux soulèvements à de nombreuses reprises. Brassens est-il fasciné par l'action insurrectionnelle ? La réponse est délicate. A 25 ans, Brassens a ouvertement incité les lecteurs du libertaire à prendre exemple sur les manifestants italiens qui ont marché sur le lieu où siégeait le conseil de ministres italien. Il a rappelé aux lecteurs qui partageaient les mêmes opinions que lui que c'était là la seule solution. Que ce type d'action était le seul susceptible d'apporter une réponse à leurs espoirs. Mais Brassens aurait-il pris parti à une telle action, lui qui a peur des foules, lui qui reste prudent à l'écart des révolutions brusques et sanguinaires ? Il y a fort à parier que non. Par deux fois d'ailleurs, l'occasion lui a été donnée d'exploiter une situation insurrectionnelle. En 1944, et en mai 1968, la France a vacillé. Au moment où de Gaulle allait s'assurer du soutien de ses armées en Allemagne, la France était ouverte à toutes les possibilités d 'insurrection. Il est possible que Brassens ait estimé que la chance en était trop faible, et que les anarchistes étaient trop peu puissants pour que le tout se solde par l'avènement d'un nouveau système politique qui lui agrée. Il est également possible qu'en son for intérieur, et dans les dernières années de sa vie, le scepticisme de Brassens l'ait emporté sur son anarchisme. Plutôt rester immobile que de faire couler du sang pour rien. Il n'en demeure pas moins que Brassens s'est toujours refusé à toute forme d'action anarchiste, et que ses convictions sont restées impuissantes, qu'elles n'ont jamais été traduites dans le domaine de l'action. Brassens n'a jamais été un activiste anarchiste. Il s'est contenté d'être sympathisant de la cause. Détail qui a son importance. Henri Leroux, dans son article sur la structure de la pensée anarchiste, précise que l'on doit qualifier ce nouveau type d'anarchisme de la façon suivante : "esprit libertaire".


Nous allons faire un pas de plus dans la compréhension de l'anarchisme de Brassens. Pour cela, il est nécessaire de faire un petit détour par quelques considérations générales sur l'anarchisme. Pour E.Reclus, l'anarchisme est une posture banale vis à vis de la politique. Elle est plus qu'une attitude de révolte permanente, mais un réaction naturelle, normale, ordinaire, en face de toute forme d'oppression ou d'autoritarisme. Pourtant, à regarder de près l'attitude et les écrits de certains anarchistes, on garde l'impression que ces hommes sont mus par un esprit de vengeance, une sourde jalousie, une hypersensibilité à ce qui limite la portée de leur égo. On se rappelle de l'impression de Jünger dans Eumeswil : les anarchistes seraient des pétardiers sans cervelles.
Pourtant, bon nombre de théoriciens donnent à l'allergie des anarchistes au pouvoir une justification théorique solide. Ceux-ci seraient - si l'on en croit Genêt - les derniers à être encore sensibles à ce que la nature humaine ne peut supporter. Les derniers à ne pas avoir été anesthésiés, par un heureux bonheur. Les théories qui tentent de justifier l'anarchisme changent son statut à nos yeux, en l'augmentant de leur caution intellectuelle et scientifique. L'anarchisme passe donc du refus 'affectif' au refus argumenté - débouchant d'ailleurs parfois sur une véritable solution.
L'argument décisif vient sans doute de Proudhon et Kropotkine. Ces deux penseurs ont montré que les anarchistes perçoivent sourdement que l'autoritarisme existe dés qu'une institution, réduite en moyen de mise à disposition, est utilisée en dehors de sa fonction sociale, selon les intérêts ou les désirs de qui peut la faire jouer. Les mécanismes de ce détournement constituent un véritable savoir permettant d'opérer sournoisement entre initiés. On est ici assez proche des travaux de Pierre Bourdieu. Et il est salutaire que quelques individus aient pris conscience de cette instrumentalisation des machines de pouvoir - et de tous les ressorts de la société - par une poignée d'hommes.
 Pour Proudhon, comme pour Henri Leroux, la conséquence logique de ce sentiment est la suivante: l'anarchiste détecte et combat toutes les usurpations du pouvoir politique. Mais aussi, et surtout, l'anarchiste réfléchit à un système politique non-oppressif, et tente de l'imposer. Cette dernière étape, celle de la réforme, ou de la révolution, divise les anarchistes en deux camps. Il y a ceux qui n'en veulent pas, ou qui n'y ont pas réfléchi. Et il y a ceux qui pensent que l'anarchisme ne peut passer que par cette étape. Nous pouvons situer Brassens par rapport à cette fracture : Brassens n'a jamais fait référence à un système meilleur. Brassens croit même sans doute qu'il est impossible de trouver un système meilleur. Brassens se contente d'être épidermique à toutes les dominations, et de le crier haut et fort. Nous savons donc que Brassens est un anarchiste par la pensée, qu'il n'est pas un anarchiste activiste, et qu'il n'est pas un anarchiste utopiste. Brassens est resté au stade du refus. Il ne semble pas avoir réfléchi à une société nouvelle.
Pourtant, pour bon nombre des théoriciens les plus prestigieux de l'anarchisme, on ne peut pas faire l'économie de cette réflexion. Ils auraient tendance à penser que Brassens n'est pas un anarchiste au sens plein, quelqu'un qui n'assume pas ses idées jusqu'au bout. Il est vrai que le postulat d'Henri Leroux est particulièrement convainquant :

"La destruction de l'oppressif est une tâche délicate puisqu'il se définit seulement par sa nuisance envers l'indépendance individuelle. Ainsi la destruction de l'Etat n'est pas la suppression de toute initiative organisatrice, mis de tout pouvoir superflu à cette fonction, qui doit elle même être utile"

Voilà qui laisse les penseurs de l'anarchisme en face d'une problématique exaltante, et fort complexe, mais qui est ouverte et alléchante. Chacun peut y aller de son système. Pour Artaud, il faudra remplacer les politiques par un empereur voyou qui humilie toutes les formes de domination. Pour Proudhon, il faut remplacer la hiérarchie par la coordination. Pour d'autres, il faut instaurer à tous les niveaux le principe redondant du contractualisme, avec une signature par individu, et par engagement. D'autres encore élaborent des théories plus réalistes, comme le fédéralisme. Il existe un grand nombre de solutions de ce type. Avec deux écueils à éviter, selon Henri Leroux, et qui correspondent à deux extrêmes opposés : l'individualisme absolu, et le socialisme.

Brassens reconnaît volontiers qu'une organisation politique est toujours nécessaire. Mais il reste bloqué dans son anarchisme par deux traits de sa personnalité, qui sont également très caractéristiques d'une certaine forme d'anarchisme. Brassens est un sceptique, il est méfiant à l'égard de tout mouvement politique, y compris lorsqu'il se réclame de l'anarchisme. Brassens a la peur concrète des foules, des soulèvements et des meutes. Ce n'est pas qu'un système politique idéal ne l'attire pas. Brassens souhaiterait évidemment que toute forme de domination disparaisse, et que l'individu reste parfaitement libre. Mais il doute de plusieurs manières. Il doute que l'homme soit suffisamment bon pour vivre sans contrôle. Dans son entretien avec Jacques Chancel, il dit en substance que si tous les hommes étaient tolérants, on n'aurait plus besoin de politique. Mais il dit également que ce n'est pas cas. Quant à instaurer un nouveau système politique, inspiré des idées anarchistes … Brassens craint sans doute que les idées de ces messieurs, y compris anarchistes, fassent trois petits tours, trois petits morts, et puis s'en aillent… Son Utopia à lui est le royaume de la diversité, de l'absence de pouvoir, qui conduit toujours à écraser la diversité. Si l'on tente d'instaurer une utopie, on risque toujours de laisser au pouvoir un philosophe roi, dont la pire espèce est l'espèce socialiste, personnifiée par Staline.


Brassens doute donc que l'individu soit suffisamment bon pour vivre sans contrôle. Brassens pense que tous les groupes d'hommes sont par nature oppressifs (Le pluriel). Brassens est donc représentant d'une tendance dure chez les anarchistes, mise en évidence par Georges Palante notamment. L'anarchisme de Brassens est autant opposé à la société qu'il est opposé à l'anarchie. Le combat de Brassens n'est pas seulement un combat contre les institutions politiques, mais contre tous les groupes qui exercent une quelconque pression sur l'individu. Brassens est - il faut le souligner - aussi rétif à la société qu'à la politique. Ce qui, on peut en convenir avec Georges Palante, est un problème autrement plus complexe. Ce qui rend l'espoir d'un monde meilleur beaucoup plus difficile à imaginer.
Brassens se refuse donc à tout détruire. Car si il détruit tout, il s'appuie soudain beaucoup plus sur l'individu, auquel il ne croit pas beaucoup plus qu'à la politique. Un individualisme absolu serait trop dangereux. Mieux vaut se cantonner à la prudence. D'ailleurs, en dernier ressort, Brassens doute même de la portée universelle de son anarchisme. Brassens doute de toutes les vérités. Et il n'est pas sur que l'anarchisme soit une réponse juste et universelle aux problèmes politiques. Brassens est un relativiste. Et lorsqu'on lui demande ce qu'est la justice, voilà ce qu'il répond : "Ca varie avec chaque sujet vous savez ca". Voilà pourquoi Brassens ne traduit pas son anarchisme par une utopie.

Demeure donc l'individualisme anarchiste de Brassens. On peut le voir comme une version édulcorée, sans panache, de l'anarchisme des grands maîtres. Mais ce serait oublier que la prudence de Brassens n'est pas dépourvue de sens, et que son refus de l'utopie rencontre les idées d'une autre branche de l'anarchisme, qui ne manque pas de noblesse: la branche qui refuse l'utopie et l'insurrection. Oscar Wilde et Stirner ont exalté l'individualisme, et lui ont même trouvé une raison rationnelle et intellectuelle d'être défendu : l'individualisme permet d'explorer les vastes espaces artistiques, philosophiques, mystiques (…) qui se trouvent à côté de la norme. Pour Wilde, comme pour Stirner, les traditions disent toujours infiniment moins qu'elles prétendent, et il reste à côté d'elle d'immenses espaces inexplorés. Les traditions sont d'efficaces moyens de contrôle et d'oppression. Tout geste oppressif est donc une brutalité bloquant un mouvement de vie. Pour Jean patrice Genêt, seuls les individus capables d'humiliation, et qui sont encore affectés par l'humiliation peuvent déceler cette oppression. Nous avons là une forme d'anarchisme qui est tout de même plus proche de la "volonté de noblesse" de Brassens, et de son refus acharné de toute domination. Brassens n'a peut-être réfléchi aussi profondément que Wilde et Stirner, mais il appartient sans doute à cette famille anarchiste là.
Le cœur de cet anarchisme se confond avec un trait de caractère : l'hypersensibilité à l'oppressif. C'est elle qui permet aux hommes d'être en permanence à l'affût contre toute forme de domination. C'est l'art de la détection systématique des vices, que Proudhon lui aussi a mise en avant. Cette hypersensibilité à l'oppressif est déjà en soi une opinion politique… Si Brassens était parvenu à la communiquer à quelques auditeurs, il aurait fait acte d'engagement politique. Faut-il lui reprocher de ne pas avoir été plus loin, de ne pas avoir été attiré par l'utopie ? Ou faut-il au contraire suivre Jünger, lorsqu'il dit que l'anarchiste doit préférer esquiver le pouvoir, plutôt que de se "fracasser" sur lui. De même, cette famille anarchiste est opposée à toute forme d'insurrection. La tentation de rendre la société non oppressive est dangereuse. Elle peut conduire à des catastrophes, ou à des compromissions. L'anarchisme doit donc se vivre de façon individuelle, et se contenter de rayonner par son hypersensibilité à toute forme de domination. Le seul acte d'engagement possible, c'est la pédagogie de l'hypersensibilité. Brassens peut donc être vu comme un home engagé. Cette pédagogie, Brassens l'a parfois pratiquée, avoir plus ou moins de bonheur, et avec plus ou moins d'efficacité. Mais on peut aussi avoir l'opinion contraire, car ses chansons politiques sont aussi des exutoires, et non seulement les vecteurs de son engagement.


> Un anarchisme métissé

La seule famille politique à laquelle on puisse rattacher Brassens est l'anarchisme. Brassens lui-même s'est toujours dit sympathisant anarchiste. Et l'essentiel de ses idées politiques s'accordent parfaitement avec cette tendance. Mais il demeure une tendance parallèle qui a son importance, et dont notre étude ne peut pas faire l'économie. Nous l'avons qualifiée d'humanisme, terme flou et multiforme, à l'image des croyances de Brassens que nous allons présenter.
Il faut avant tout noter que l'humanisme de Brassens ne dépasse jamais le niveau de l'individu. C'est un humanisme qui ne vaut que pour un. Il n'y a qu'un juge, c'est un individu qui croit, et c'est un individu qui agit. Nous avons déjà vu plusieurs fois que le bien, s'il existe, ne peut être que construit qu'au niveau de l'individu - et non pas au niveau du groupe. Cet humanisme se résume en quatre mots : pardon, respect, amour, générosité (envers ses amis - y compris les parias).
Le pardon de Brassens est l'un des points les plus spectaculaires de sa personnalité. Il est ancré en lui de façon si forte qu'il le pousse à défendre les hauts dignitaires nazies, et de façon générale, tous ceux qui ont à souffrir de la justice vengeresse. Brassens dit lui-même à Jacques Chancel qu'il est prêt à pardonner tout. Il est un farouche opposant de la peine de mort, et souhaiterait même qu'on ne condamne jamais personne. On se souvient avec quel panache il a pardonné dans Stances à un cambrioleur les voleurs qui ont vidé sa maison de campagne. Brassens n'a pas porté plainte à la suite de ce vol. Le pardon n'est donc pas qu'une idée qui s'applique aux autres. Il est profondément intégré dans la psychologie de Brassens.
Autre point important de sa personnalité, la tolérance. Il est surprenant d'entendre un homme qui attaque de façon extrêmement virulente les 'braves gens' - et ceux qui gravitent autour de la politique - défendre le respect de tous les êtres humains. Il y a sans doute là une contradiction. Brassens ne prétend d'ailleurs pas être un individu sans contradictions: certaines de ses actions lui font parfois dire qu'il s'est mal comporté. Il est par conséquent probable que le principe du respect soit parfois pris en défaut par la force de ses passions politiques. Toujours est-il qu'il s'engage pour la tolérance dans plusieurs chansons, et qu'il la place comme une valeur essentielle dans son entretien avec Chancel. Brassens cite même une phrase de Voltaire que nous souhaitons reproduire ici : "Je souffre volontiers qu'on ne se conformât point à mon avis. Vous proférez Monsieur des sottises énormes, mais je me battrai toute ma vie pour qu'on vous les laissât tenir". Brassens a une conscience trop aiguë de la relativité des vérités pour penser qu'il faille donner ses idées pour les meilleures, et tenir les autres pour des sots. La vérité appartient à chacun, et chacun détient une vérité différente. Il est impossible d'y voir clair, aussi devons nous respecter la vérité des autres. C'est ce qu'il démontre avec beaucoup d'ironie dans une très belle chanson : Ceux qui ne pensent pas comme nous.
 Dans son entretien avec Jacques Chancel, Brassens tient les propos suivant, relatifs à l'amour :

Chancel : "Vous croyez pourtant, a l'homme au moins."
Brassens : "Oui … A certains hommes oui … Oui. Oui quand même, bien sûr. Sinon je n'écrirais pas ce que j'écris. Je crois à l'amour quand même."
[…]
Chancel : "Ce qui est bien chez vous Georges Brassens, c'est que vous contentez de comprendre les êtres et de les aimer, ce qui est quand même assez rare. "
Brassens : "De les comprendre, je ne sais pas. De les aimer, oui, je fais un effort, parfois, pour les aimer - parce que ce n'est pas toujours facile. J'essaye d'aimer les autres tels qu'ils sont. J'essaye de prendre les choses telles qu'elles sont."

L'amour est donc une valeur importante pour Brassens. C'est un objectif vers lequel il est bon de tendre. Brassens ne conteste pas cette idée, comme certains anarchistes peuvent le faire - influencés par les idées de Nietzsche ou d'autres. Brassens révère enfin la générosité. Les êtres qui ont un grand cœur sont pour lui dignes d'admiration, comme nous le prouvent ses chansons sur Jeanne, ou La mauvaise réputation. Lui-même sera particulièrement généreux avec ses amis, et en particulier avec les amis qui l'ont soutenu pendant sa période de vaches maigres. Il fera profiter tous ses amis de son singulier enrichissement.

Toutes ces idées sont assez proches des idées l'Eglise Romaine. Nous pensons donc que la note d'originalité de la pensée de Brassens, par rapport aux idées anarchistes évoquées plus haut, tient à une influence Chrétienne. Une fois n'est pas coutume, nous nous permettrons de nous en référer à la biographie de Brassens dans cette sous partie, pour étayer notre thèse. La mère de Brassens était en effet une très fervente chrétienne, et - qu'on nous pardonne ce raccourci saisissant -, le dieu chrétien faisait sans doute partie intégrante du surmoi de Brassens. Toute son enfance a baigné dans une atmosphère très pieuse, et Brassens a très tôt été confronté aux dogmes de l'Eglise. D'ailleurs, Brassens a souvent eu des contacts avec des hommes d'Eglise.
Si cette idée est invérifiable, nous pouvons au moins attribuer à Brassens des idées moralistes. Ce dernier point est étayé par la fascination de Brassens pour les œuvres de Lafontaine. On en trouve un exemple flagrant dans son œuvre - voir le poème Rime. Cela nous est confirmé par un détail biographique : les fabliaux étaient l'ouvrage de chevet de Brassens. Il y a donc un côté sévère dans l'œuvre de Brassens, une volonté de purifier le monde de ses bassesses par le verbe. Un volonté qui peut être rattachée à la volonté de Jésus, qui - comme une campagne de publicité Anglaise l'a judicieusement fait remarquer il y a peu - aurait aisément pu passer pour un anarchiste en son temps. Brassens partage avec lui son mécontentement face aux tyrannies que l'homme peut faire subir à l'homme.
Nous remarquons donc que, si Brassens croit être opposé à toutes les idées reçues ou dogmatiques, il garde tout de même au fond de lui-même une idée du bien qui peut paraître très chrétienne, et avec elle, son corollaire: l'idée de la culpabilité, qui ne manque pas de se rappeler à lui lorsqu'il s'écarte des valeurs qui sont les siennes :

Chancel : "En fin de compte Brassens aime bien Brassens"
Brassens : "Oh … Pas plus que ça. Brassens … des fois oui, y'a des jours où je l'aime moins quand même. Non… Je n'aime pas tout Brassens. Enfin y'a des choses que je fais qui ne me plaisent pas au moment où je les fais. Je reviens quand même en arrière. Chaque jour, j'essaie de faire un petit retour en arrière. Y'a des choses … pas beaucoup d'actes, parce que je ne fais pas grand chose - je ne commets pas d'actes malhonnêtes -, mais j'ai parfois des pensées que je trouve assez moches quoi, et je regrette de les avoir. Et je reviens en arrière et je les juge. "










> Conclusion :


Notre étude nous a conduit sur les traces des idées politiques de Georges Brassens. Nous avons mis à jour de nombreuses sources convergentes: Brassens a longuement parlé de politique. Il s'est même engagé, une courte période durant, dans les rangs de la fédération anarchiste. Ses écrits, ses chansons, et ses entretiens témoignent d'une réflexion profonde sur la liberté. Brassens était surtout sensible à cet enjeu : tout ce qui peut réduire la liberté de l'homme fait résonner la corde libertaire du poète.
La politique est naturellement sur le chemin de sa réflexion. Institution contraignante et liberticide, Brassens va très vite concentrer une grande charge affective négative sur elle. Appartenant par essence à une échelle qui dépasse l'homme, elle ne peut qu'écraser la liberté et la personnalité de chacun, dans une norme astreignante et médiane. La politique ne pouvait donc qu'être présente dans la vie et l'œuvre du poète. Brassens est de ceux qui aiment assumer toutes les facettes de leur personnalité, et chanter des chansons fidèles à leur vision du monde. Brassens a une éthique forte.
Brassens a donc commencé par écrire son opinion dans des journaux. De façon constructive lorsqu'il s'agissait de la maquette d'un journal généraliste. De façon haineuse, lorsque le support s'y prêtait. Dans Le libertaire, le journal de la fédération anarchiste, Brassens fustige pèle mêle les communistes, les policiers - bras armé de l'Etat, les politiciens… Dans son élan, il engage les masses à se soulever contre la "pourriture" politique. Mais comme il le dit lui même, les premières années de la vie d'un adulte sont propices aux épanchements passionnels. Et bientôt, Brassens quitte la fédération anarchiste. Il en restera sympathisant, mais oubliera peu à peu ses espoirs d'insurrections sanglantes.
Brassens entre alors dans sa période sceptique, qui durera jusqu'à la fin de ses jours. La politique ne sera plus pour lui qu'une affaire de refus. Il en parlera systématiquement comme d'une contrainte. Une contrainte d'autant plus pesante qu'il ne croit plus en un monde meilleur. Il a appris que beaucoup d'hommes sont mauvais, et que les institutions politiques sont nécessaires pour les contenir dans une attitude respectable. Brassens abandonne donc ses rêves de destruction, puisqu'il sait qu'il faudrait reconstruire à la place du vide. Et c'est encore là ce qui lui fait le plus horreur. Reconstruire, c'est prendre le risque de mettre en application quelques idées, des idées comme ca, qui viennent et qui font, trois petits tours, trois petits morts, et qui s'en vont. Brassens a désormais peur du mouvement en politique. Il se fait l'apôtre du minimalisme. Il souhaite que la politique oublie les grands changements, et qu'elle se préoccupe de ne pas trop empiéter sur les plates bandes des hommes qui ont le malheur d'aller un peu au delà de la norme.
Brassens est résigné. Mais cela ne l'empêche nullement de chanter contre la politique, et contre ceux qui la singent - les hommes, dés qu'ils sont en groupe de plus de quatre. La politique est porteuse de tous les maux. Elle tue, elle écrase les personnalités, elle condamne ceux qu'elle décrète comme fautifs. Brassens d'être obligé de suivre par la force les belliqueux, qui décrètent que les Allemands sont tous des êtres malveillants. Il peste de devoir vivre dans un monde colonisé par les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. Il désespère de voir les hommes se faire piéger éternellement par les mêmes espoirs d'un monde meilleur, et y laisser leur peau.
Il frappe aussi. Il frappe sur les curés, et il frappe sur les agents de police, symboles des dogmes, de la contrainte, du pouvoir physique et symbolique du groupe sur chacun. Il lui arrive aussi parfois d'exalter les êtres et les symboles qui défient la ligne droite imposée par la société et l'Etat. Il exalte la ligne brisée, insolente, qui n'en fait qu'à sa guise. Il défend et exalte tous les parias qui souffrent des mêmes contraintes que lui. Il exalte l'adultère, le non-mariage. En un mot, ceux qui ne se fondent pas dans la norme. Et dans le reste de son œuvre, il se réfugie, dans son petit univers personnel, éloigné des considération séculières. Il revendique cet eldorado artistique éloigné des lieux communs de l'engagement, où l'on respire l'air épuré des siècles passés.

Il faut encore que nous rattachions Brassens à une famille politique, car c'est chose possible. L'essentiel de ses opinions politiques convergent vers une certaine forme d'anarchisme, proche de celui de Jünger. Brassens possède une haute idée de la liberté, une idée qui dépasse de loin ce que les libéraux y voient. Une liberté sur laquelle ne pèse aucune contrainte. Une liberté qui n'est qu'une utopie, puisqu'elle ne pourrait exister que si tous les hommes étaient tolérants. Peu importe. Ce n'est qu'au prix d'une telle liberté que les rancœurs politiques de Brassens pourraient enfin être apaisées. Mais - nous l'avons vu -, Brassens est trop farouche, trop prudent pour espérer voir venir l'avènement d'un monde vraiment libre. A l'image de Jünger, il pense qu'il est vain de préparer son voyage vers Utopia. C'est un voyage impossible, et bien trop dangereux. Et qui à ce titre ne restera que la nostalgie d'un rêve mis de côté.
Demeure chez Brassens la fameuse hypersensibilité à l'oppressif que partagent tous les anarchistes, et dont certains font une finalité. C'est elle qui permet de garder toujours un œil sur le pouvoir politique. Cette hypersensibilité, on peut l'apprendre aux autres, et ainsi améliorer insensiblement le monde dans lequel on vit. C'est là la seule forme d'engagement que Brassens ait jamais suivie. Brassens s'est tenu à l'écart de l'agitation de 1934, Brassens n'a pas souhaité saisir l'opportunité de mai 68. En aucun cas Brassens n'aurait voulu parler pour un autre. En aucun cas Brassens n'aurait voulu tenter de mettre en application sa petite utopie politique personnelle - à supposer qu'il en ait eu une.
Brassens ne sera pas pris au piège de ses propres critiques. Il ne donnera pas sa vie pour les idées. Brassens n'oserait pas même donner un conseil en matière de politique. Si l'on souhaite s'inspirer de son œuvre, on ne pourra en retirer que l'idée suivante : seuls valent la retenue et le doute. Le doute de soi, y compris, et donc la modestie. Si l'on fait un pas vers quelque chose, ce doit être un pas vers plus de liberté, et plus de respect.

Et c'est là le dernier aspect de la pensée politique de Brassens: faut d'être un révolutionnaire, Brassens s'est voulu moraliste, un peu à la manière d'un homme qu'il admire - Lafontaine. Brassens a une haute idée du comportement idéal des hommes. Et il chante en partie pour que ceux-ci suivent ses conseils : pardon, respect, amour, générosité - à l'échelle de l'individu seulement. Dans cette seule formule est concentré son programme de réforme de la société - une réforme précisément non-politique. Cette seule recette permettrait aux hommes de s'entendre, et de vivre en harmonie, à l'écart de la polis, et de la pression insupportable du groupe sur les individus isolés. Mais Brassens ne croit pas en la bienveillance de tous les hommes. Et on peut dire que ses idées politiques sont fondamentalement pessimistes.

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On peut vous l'avouer maintenant chers tontons
Vous l'ami des Tommies vous l'ami des Teutons.
Que de vos vérités vos contrevérités
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.
---
De vos épurations vos collaborations
Vos abominations et vos désolations
De vos plats de choucroute et vos tasses de thé
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.
---
En dépit de ces souvenirs qu'on commémore
Des flammes qu'on ranime aux monuments aux Morts
Des vainqueurs des vaincus des autres et de vous
Révérence parler tout le monde s'en fout.
---
La vie comme dit l'autre a repris tous ses droits
Elles ne font plus beaucoup d'ombre vos deux croix
Et petit à petit vous voilà devenus
L'Arc de Triomphe en moins des soldats inconnus.
---
Maintenant j'en suis sûr chers malheureux tontons
Vous l'ami des Tommies vous l'ami des Teutons
Si vous aviez vécu si vous étiez ici
C'est vous qui chanteriez la chanson que voici.
---
Chanteriez en trinquant ensemble à vos santés
Qu'il est fou de perdre la vie pour des idées
Des idées comme ça qui viennent et qui font
Trois petits tours trois petits morts et puis s'en vont.
---
Qu'aucune idée sur terre est digne d'un trépas
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas
Que prendre sur le champ l'ennemi comme il vient
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens.
---
Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi
Mieux vaut attendre un peu qu'on le change en ami
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans la main
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain.
>Les deux oncles .

"Cher Monsieur", m'ont-ils dit, "vous en êtes un autre"
Lorsque je refusai de monter dans leur train
Oui sans doute mais moi j'fais pas le bon apôtre
Moi, je n'ai besoin de personn' pour en être un.
---
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons
Bande à part sacrebleu c'est ma règle et j'y tiens
Dans les noms des partants on verra pas le mien.
---
Dieu que de processions de monômes de groupes
Que de rassemblements de cortèges divers
Que de ligues que de cliques que de meutes que de troupes
Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert.
---
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons
Bande à part sacrebleu c'est ma règle et j'y tiens
Parmi les cris des loups on n'entend pas le mien.
---
Oui la cause était noble, était bonne, était belle
Nous étions amoureux nous l'avons épousée
Nous souhaitions être heureux tous ensemble avec elle
Nous étions trop nombreux nous l'avons défrisée
> Le pluriel .

C'est vrai qu'ils sont plaisants tous ces petits villages
Tous ces bourgs ces hameaux ces lieux-dits ces cités
Avec leurs châteaux forts leurs églises leurs plages
Ils n'ont qu'un seul point faible et c'est d'être habités.
Et c'est être habités par des gens qui regardent
Le reste avec mépris du haut de leurs remparts
La race des chauvins des porteurs de cocardes
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. (Bis)
> La ballade des gens qui sont nés quelque part.

Le Boulevard du Temps qui Passe

À peine sortis du berceau
Nous sommes allés faire un saut
Au boulevard du temps qui passe
En scandant notre "Ça ira"
Contre les vieux, les mous, les gras
Confinés dans leurs idées basses.
---
On nous a vus, c'était hier
Qui descendions, jeunes et fiers,
Dans une folle sarabande
En allumant des feux de joie
En alarmant les gros bourgeois
En piétinant leurs plates-bandes.
---
Jurant de tout remettre à neuf
De refaire quatre-vingt-neuf
De reprendre un peu la Bastille
Nous avons embrassé goulus
Leurs femmes qu'ils ne touchaient plus
Nous avons fécondé leurs filles.
---
Dans la mare de leurs canards
Nous avons lancé goguenards
Force pavés, quelle tempête !
Nous n'avons rien laissé debout
Flanquant leurs Credo, leurs tabous
Et leurs dieux, cul par-dessus tête.
---
Quand sonna le "Cessez le feu"
L'un de nous perdait ses cheveux
Et l'autre avait les tempes grises
Nous avons constaté soudain
Que l'été de la Saint-Martin
N'est pas loin du temps des cerises.
---
Alors, ralentissant le pas
On fit la route à la papa
Car, braillant contre les ancêtres
La troupe fraîche des cadets
Au carrefour nous attendait
Pour nous envoyer à Bicêtre.
---
Tous ces gâteux, ces avachis,
Ces pauvres sépulcres blanchis
Chancelant dans leur carapace
On les a vus, c'était hier
Qui descendaient, jeunes et fiers
Le boulevard du temps qui passe.
----------


La Ballade des Gens qui sont nés Quelque Part

C'est vrai qu'ils sont plaisants tous ces petits villages
Tous ces bourgs ces hameaux ces lieux-dits ces cités
Avec leurs châteaux forts leurs églises leurs plages
Ils n'ont qu'un seul point faible et c'est d'être habités.
Et c'est être habités par des gens qui regardent
Le reste avec mépris du haut de leurs remparts
La race des chauvins des porteurs de cocardes
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. (Bis)
---
Maudits soient ces enfants de leur mère patrie
Empalés une fois pour toutes sur leur clocher
Qui vous montrent leurs tours leurs musées leur mairie
Vous font voir du pays natal jusqu'à loucher.
Qu'ils sortent de Paris ou de Rome ou de Sète
Ou du diable vauvert ou bien de Zanzibar
Ou même de Montcuq ils s'en flattent mazette
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. (Bis)
---
Le sable dans lequel douillettes leurs autruches
Enfouissent la tête on trouve pas plus fin
Quant à l'air qu'ils emploient pour gonfler leurs baudruches
Leurs bulles de savon c'est du souffle divin.
Et petit à petit les voilà qui se montent
Le cou jusqu'à penser que le crottin fait par
Leurs chevaux même en bois rend jaloux tout le monde
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. (Bis)
---
C'est pas un lieu commun celui de leur naissance
Ils plaignent de tout cœur les pauvres malchanceux
Les petits maladroits qui n'eurent pas la présence
La présence d'esprit de voir le jour chez eux.
Quand sonne le tocsin sur leur bonheur précaire
Contre les étrangers tous plus ou moins barbares
Ils sortent de leur trou pour mourir à la guerre
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. (Bis)
---
Mon Dieu qu'il ferait bon sur la terre des hommes
Si l'on n'y rencontrait cette race incongrue
Cette race importune et qui partout foisonne
La race des gens du terroir des gens du cru.
Que la vie serait belle en toute circonstance
Si vous n'aviez tiré du néant ces jobards
Preuve peut-être bien de votre inexistence
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. (Bis)
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Le Pluriel

"Cher Monsieur", m'ont-ils dit, "vous en êtes un autre"
Lorsque je refusai de monter dans leur train
Oui sans doute mais moi j'fais pas le bon apôtre
Moi, je n'ai besoin de personn' pour en être un.
---
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons
Bande à part sacrebleu c'est ma règle et j'y tiens
Dans les noms des partants on verra pas le mien.
---
Dieu que de processions de monômes de groupes
Que de rassemblements de cortèges divers
Que de ligues que de cliques que de meutes que de troupes
Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert.
---
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons
Bande à part sacrebleu c'est ma règle et j'y tiens
Parmi les cris des loups on n'entend pas le mien.
---
Oui la cause était noble, était bonne, était belle
Nous étions amoureux nous l'avons épousée
Nous souhaitions être heureux tous ensemble avec elle
Nous étions trop nombreux nous l'avons défrisée.
---
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons
Bande à part sacrebleu c'est ma règle et j'y tiens
Parmi les noms d'élus on verra pas le mien.
---
Je suis celui qui passe à côté des fanfares
Et qui chante en sourdine un petit air frondeur
Je dis à ces Messieurs que mes notes effarent :
" Tout aussi musicien que vous tas de bruiteurs ".
---
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons
Bande à part sacrebleu c'est ma règle et j'y tiens
Dans les rangs des pupitres on verra pas le mien.
---
Pour embrasser la dam' s'il faut se mettre à douze
J'aime mieux m'amuser tout seul cré nom de nom
Je suis celui qui reste à l'écart des partouzes
L'obélisque est-il monolithe oui ou non ?
---
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons
Bande à part sacrebleu c'est ma règle et j'y tiens
Au faisceau des phallus on verra pas le mien.
---
Pas jaloux pour un sou des morts des hécatombes
J'espère être assez grand pour m'en aller tout seul
Je ne veux pas qu'on m'aide à descendre à la tombe
Je partage n'importe quoi pas mon linceul.
---
Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on
Est plus de quatre on est une bande de cons
Bande à part sacrebleu c'est ma règle et j'y tiens
Au faisceau des tibias on verra pas les miens.
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Les Deux Oncles

C'était l'oncle Martin c'était l'oncle Gaston
L'un aimait les Tommies l'autre aimait les Teutons
Chacun pour ses amis tous les deux ils sont morts
Moi qui n'aimais personne eh bien je vis encor.
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Maintenant chers tontons que les temps ont coulé
Que vos veuves de guerre ont enfin convolé
Que l'on a requinqué dans le ciel de Verdun
Les étoiles ternies du maréchal Pétain.
---
Maintenant que vos controverses se sont tues
Qu'on s'est bien partagé les cordes des pendus
Maintenant que John Bull nous boude maintenant
Que c'en est fini des querelles d'Allemand.
---
Que vos filles et vos fils vont la main dans la main
Faire l'amour ensemble et l'Europ' de demain
Qu'ils se soucient de vos batailles presque autant
Que l'on se souciait des guerres de Cent ans.
---
On peut vous l'avouer maintenant chers tontons
Vous l'ami des Tommies vous l'ami des Teutons.
Que de vos vérités vos contrevérités
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.
---
De vos épurations vos collaborations
Vos abominations et vos désolations
De vos plats de choucroute et vos tasses de thé
Tout le monde s'en fiche à l'unanimité.
---
En dépit de ces souvenirs qu'on commémore
Des flammes qu'on ranime aux monuments aux Morts
Des vainqueurs des vaincus des autres et de vous
Révérence parler tout le monde s'en fout.
---
La vie comme dit l'autre a repris tous ses droits
Elles ne font plus beaucoup d'ombre vos deux croix
Et petit à petit vous voilà devenus
L'Arc de Triomphe en moins des soldats inconnus.
---
Maintenant j'en suis sûr chers malheureux tontons
Vous l'ami des Tommies vous l'ami des Teutons
Si vous aviez vécu si vous étiez ici
C'est vous qui chanteriez la chanson que voici.
---
Chanteriez en trinquant ensemble à vos santés
Qu'il est fou de perdre la vie pour des idées
Des idées comme ça qui viennent et qui font
Trois petits tours trois petits morts et puis s'en vont.
---
Qu'aucune idée sur terre est digne d'un trépas
Qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas
Que prendre sur le champ l'ennemi comme il vient
C'est de la bouillie pour les chats et pour les chiens.
---
Qu'au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi
Mieux vaut attendre un peu qu'on le change en ami
Mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans la main
Mieux vaut toujours remettre une salve à demain.
---
Que les seuls généraux qu'on doit suivre au talon
Ce sont les généraux des p'tits soldats de plomb
Ainsi chanteriez-vous tous les deux en suivant
Malbrough qui va-t'en guerre au pays des enfants.
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Ô vous qui prenez aujourd'hui la clef des cieux
Vous les heureux coquins qui ce soir verrez Dieu
Quand vous rencontrerez mes deux oncles là-bas
Offrez-leur de ma part ces "Ne m'oubliez pas".
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Ces deux myosotis fleuris dans mon jardin
Un p'tit "forget me not" pour mon oncle Martin
Un p'tit "vergiss mein nicht" pour mon oncle Gaston
Pauvre ami des Tommies pauvre ami des Teutons.
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A
Emetteur

B
Récepteur

référé

Référent (vecteur de transmission)