<1968
Défilaient déjà à toute allure, blêmes sous les feux du train, haies et fossés, mais
...... sous-aide de sous-chef de bureau à la Marine et avec ça pétri de qualités,
bref ...... appelle un examen approfondi ayant à vrai dire peu de chances de
projeter la ..... litigieuses, il semble souhaitable que soit dit le peu qu'on sait, à ce
sujet.
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pas longtemps immobile, son état de santé pour son malheur s'y opposant. Le dilemme était donc d'une extrême simplicité: avancer ou faire demitour et s'en retourner, en prenant à droite, par où il était venu. Devait-il, autrement dit, rentrer tout de suite ou devait-il rester dehors un peu plus longtemps?
Il étendit la main gauche et attrapa le barreau d'une grille. Cela lui permit de cogner sa canne contre le trottoir. Sentir vibrer jusque dans sa paume le bout en caoutchouc l'apaisa, quelque peu.
Mais il n'avait pas atteint le coin qu'il refit demi-tour et, de son pas le meilleur, se hâta vers le banc. Arrivé si
près de celui-ci qu'il aurait pu le toucher, s'il l'avait voulu, avec sa canne, il s'arrêta de nouveau et dévisagea les occupants. Il avait le droit, à son humble avis, de se poster là et d'attendre le tram. Eux aussi attendaient peut-être le tram, un tram, car de nombreux trams s'arrêtaient à cet endroit, à la demande, que celle-ci vînt du dedans, ou qu'elle
vînt du dehors.
Monsieur Hackett jugea, au bout d'un moment, que s'ils attendaient le tram ils l'attendaient depuis un certain temps déjà. Car la dame tenait le monsieur par les oreilles, et la main du monsieur était sur la cuisse de la dame, et la langue de la dame était dans la bouche du monsieur. Las d'attendre le tram, dit (1) Monsieur Hackett, ils font un brin de connaissance. La dame retirant alors sa langue de la bouche du monsieur celui-ci en profita pour remettre la sienne dans la sienne. Donnant donnant, dit Monsieur Hackett. Faisant un pas en avant, histoire de s'assurer que l'autre main du monsieur ne perdait pas son temps, Monsieur Hackett eut un haut-le-corps en la voyant qui pendait inerte derrière le banc, les trois quarts d'une cigarette éteinte entre les doigts.
Je ne vois pas d'indécence, dit l'agent.
Nous arrivons trop tard, dit Monsieur Hackett, quel dommage.
Vous me prenez pour un imbécile? dit l'agent.
Monsieur Hackett recula d'un pas, renversa la tête à s'en faire craquer la peau du cou et vit enfin, au loin, penchée rageusement sur lui, la face rouge et violente.
Sergent, s'écria-t-il, Dieu- m'est témoin qu'il avait la main dessus.
Dieu est un témoin innassermentable.
Si j'ai interrompu votre ronde, dit Monsieur Hackett,
, guida son bras, car la pierre s'abattit sur le chapeau de Watt et le projeta de sa tête, au sol. Bonheur providentiel s'il en fut, pour lui aussi, car la pierre se fût-elle abattue sur une oreille, ou sur la nuque, comme si facilement elle l'aurait pu, comme à si peu de chose près elle l'avait fait, alors qui sait une blessure se fût ouverte pour
ne plus jamais se refermer, plus jamais, jamais se refermer. Car Watt avait la cicatrice paresseuse et son sang devait être pauvre en . Et il avait beau la panser matin et soir devant un miroir, il gardait toujours, cinq ou six ans après à la hanche droite une plaie suintante d'origine traumatique.
Hormis qu'il s'arrêta, et déposa ses sacs, et ramassa son chapeau, et le remit sur sa tête, et ramassa ses sacs, et se remit, après deux ou trois faux départs, en mouvement, Watt, fidèle à sa règle, n'accusa pas davantage cette agression que s'il s'était agi d'un accident. C'était là selon lui la sagesse, à savoir étancher, au besoin, à l'échappée, avec le petit linge rouge qu'il avait toujours dans sa poche, le flot de sang, ramasser ce qui était tombé et reprendre, aussi vite que possible, soit son chemin, soit sa pose, telle la victime d'un simple contretemps. Mais à cela il n'avait aucun mérite tant cette sagesse, à force de s'exercer, faisait partie de sa nature. Et il se serait vu cracher dans l'oeil, pour prendre un exemple simple, sans en concevoir plus de ressentiment qu'envers ses bretelles lui pétant au dos, ou une bombe lui explosant au cul.
Mais il n'était pas allé bien loin que, pris d'une défaillance il quitta le haut de la route et s'assit sur le bascôté, haut à cet endroit et bordé d'une épaisse herbe folle. Il savait, ce faisant, qu'il aurait de la peine à se relever, et il le faudrait, et à se remettre en route, et il le faudrait, Mais la défaillance, a laquelle il s'attendait depuis quelque temps déjà, était telle qu'il y céda et s'installa sur le bord du bas-côté, son chapeau rejeté en arrière, et ses sacs à ses côtés, et les genoux remontés, et les bras sur les genoux, et la tête sur les bras, Les diverses parties du corps sont vraiment bien disposées, dans des moments pareils, les unes envers les autres. Mais c'était là une position qui ne pouvait longtemps le satisfaire, dans l'air frisquet de la nuit, et il ne tarda pas à s'étendre, moitié sur la toute, moitié sur le bas-côté. Sous la nuque et sous les
paumes lointaines il sentait l'herbe fraîche et humide du bord du fossé. Ainsi il reposa un petit moment, écoutant les petits bruits nocturnes dans la baie derrière lui, dans la haie hors lui, les entendant avec plaisir, et au loin d'autres bruits nocturnes, comme en font les chiens, par les nuits de lune, au bout de leurs chaînes, et les chauvessouris avec leurs petites ailes, et les lourds oiseaux de jour se mettant plus à l'aise, et les feuilles qui ne sont jamais au repos jusqu'à ce que l'hiver les couche dans un tas pourrissant, et le souffle qui n'est jamais tranquille. Mais c'était là une position que Watt, au bout d'un moment, ne put maintenir, et une des raisons de cela était peut-être ceci, qu'il sentait la lune l'inonder de ses rayons à présent blanchissants, comme s'il n'était pas là. Car s'il était deux choses faites pour déplaire à Watt, l'une était bien la lune et l'autre était bien le soleil. De sorte que, assurant solidement son chapeau sur la tête, et se redressant à moitié pour attraper ses sacs, il se laissa rouler dans le fossé et ne bougea plus, aplati sur le ventre, àdemi enseveli sous les hautes herbes folles, les digitales, l'hysope, les orties jolies, la haute ciguë lippue et autres fleurs et herbes sauvages amies des fossés. Et ainsi aplati il perçut très distinctement, venues de loin, du dehors, oui, vraiment il aurait juré du dehors, les voix médiocres en qualité d'un choeur mixte (1).
Mais déjà Watt était las de ce fossé et envisageait justement de le quitter quand le chant vint l'en empêcher, Et une des raisons pour lesquelles Watt était las de ce fossé était peut-être ceci, que la terre, dont jusque-là les contours et l'odeur indescriptible avaient été masqués par la végétation, maintenant l'envahissait, nue, dure, sombre, puante. Et s'il y avait deux choses faites pour dégoûter Watt, l'une
était bien la terre, et l'autre e'tait bien le ciel. De sorte qu'il rampa hors du fossé, sans oublier ses sacs, et reprit son voyage, avec moins de peine qu'il n'avait craint, au point où celui-ci avait été interrompu, par la défaillance. Cette dernière Watt l'avait laissée, conjointement avec son récent dîner de lait de chèvre et de morue
bleue, dans le fossé, et c'était avec confiance que maintenant il avançait, au milieu de la toute, avec confiance et avec crainte aussi, car les cheminées de la maison de Monsieur Knott étaient en vue enfin, sous la lune.
La maison était dans l'obscurité.
Trouvant la porte de devant fermée à clef, Watt alla à la porte de derrière. Il lui était difficile de sonner, ou de frapper, car la maison était dans l'obscurité.
Trouvant la porte de derrière fermée à clef aussi, Watt retourna à la porte de devant.
Trouvant la porte de devant fermée à clef, toujours, Watt retourna à la porte de derrière.
Trouvant la porte de derrière maintenant ouverte, oh pas toute grande ouverte, mais au loquet, comme on dit, Watt put entrer dans la maison.
Watt s'étonna de trouver la porte de derrière, si récemment fermée, maintenant ouverte. A cela deux explications lui vinrent à l'esprit. La première était ceci, que sa science de la porte fermée, si rarement prise en défaut, l'avait été en cette occasion, et que la porte de derrière, quand il l'avait trouvée fermée à clef, n'était pas fermée à clef, mais ouverte. Et la seconde était ceci, que la porte de derrière, quand il l'avait trouvée fermée à clef, était fermée à clef en effet, mais avait été par la, suite ouverte, de l'intérieur, ou de l'extérieur, par quelqu'un, pendant que Watt s'escrimait à faire la navette, allant de la porte de derrière à la porte de devant, et de la porte de devant à la porte de derrière,
S'il lui avait fallu choisir entre ces deux explications, Watt aurait sans doute choisi la seconde, comme étant la plus belle.
Car si quelqu'un avait ouvert la porte, de l'intérieur, ou de l'extérieur, Watt n'aurait-il pas vu une lumière, ou entendu un bruit? Ou la porte avait-elle été ouverte, de l'intérieur, dans l'obscurité, par quelque familier des lieux, chaussé de pantoufles, ou en chaussettes, ou nu-pieds? Ou, de l'extérieur, par quelqu'un au jeu de jambes si sûr que ses pas ne faisaient pas de bruit? Ou y avait-il eu bruit, y avait-il eu lumière, sans que Watt entendît l'un, sans qu'il vit l'autre?
Ainsi Watt ne sut jamais comment il était entré dans la maison de Monsieur Knott. Il savait qu'il était entré par la porte de derrière, mais il ne devait jamais savoir, jamais jamais savoir, comment la porte de derrière en était venue a s'ouvrir. Et si la porte de derrière ne s'était jamais ouverte, mais était restée fermée, alors qui sait Watt ne serait jamais entré dans la maison de Monsieur Knott, mais aurait fait demi-tour, et regagné la gare, et pris le premier train pour la ville. A moins qu'il ne fût entré par une fenêtre.
Le seuil de Monsieur Knott à peine franchi Watt vit que la maison était moins dans l'obscurité qu'il ne l'avait d'abord supposé, car une lumière brillait dans la cuisine.
Parvenu jusqu'à cette lumière Watt s'assit à côté d'elle, sur une chaise. Il posa ses sacs à cote de lui, sur le beau caerelage rouge, et il enleva son chapeau, car il était arrivé à destination, découvrant ses rares cheveux roux, et le posa sur la table à côté de lui. Et ça faisait un tableau joli à voir, le crâne de Watt, et ses touffes gris-roux, et le carrelage rougeoyant par en dessous.
Watt voyait, dans le foyer du fourneau, les cendres grises. Mais elles viraient au rouge ple quand il masquait la lampe, avec son chapeau. Le fourneau était presque éteint, mais pas tout à fait. Une poignée de copeaux secs et les flammes jailliraient, joyeuses en apparence, dans la cheminée, avec un ronflement d'orgue. Ainsi Watt s'affaira quelque temps, masquant la lampe de moins en moins, de plus
en plus, avec son chapeau, regardant les cendres virer gris, au rouge, au gris, au rouge, dans le foyer du fourneau.
Watt s'affairait tellement de la sorte, à faire aller et son chapeau derrière lui, qu'il ne vit, ni n'entendit, la porte s'ouvrir et un monsieur entrer. Sa surprise fut donc extrême quand il leva les yeux, de son petit jeu. Car ça n'etait que ça, qu'un petit jeu innocent, pour faire passer le temps.
Voici donc encore quelque chose que Watt ne saurait jamais, faute de prêter une attention suffisante à ce qui se passait autour de lui. Non qu'il s'agît d'une connaissance pouvant apporter à Watt le moindre avantage, ou le moindre dommage, ou lui procurer le moindre plaisir, ou la moindre peine, loin de là. Mais tous ces petits changements de scène, les petits gains, les petites pertes, la chose ajoutée, la chose retirée, la lumière donnée, la lumière reprise, l' écume de tout ce qui vient, reste et part, tous ces riens offerts en vain à l'heure, dire qu'il n'en saurait jamais rien, rien de ce qu'ils avaient été, aussi longtemps qu'il vivrait, ni quands ils étaient venus, ni comment, ni comment c'était alors, comparé avec avant, ni combien de temps ils étaient restés, ni comment, ni ce qu'il y avait de changé alors, ni quand ils étaient partis, ni comment, ni comment c'était alors, comparé avec avant, avant qu'ils viennent, avant qu'ils partent.
Le monsieur portait un beau tablier montant de serge verte. Watt ne se rappelait avoir jamais vu plus beau tablier. Devant il y avait une vaste poche, ou cavité, et le monsieur y tenait les mains enfoncées. Watt voyait les menus remous de l'étoffe, comme insensiblement elle s'enflait et se froissait, et comme soudain elle se creusait, là où elle se faisait pincer, entre pouce et index vraisemblablement, car ce sont là les pinces.
Le monsieur dévisagea Watt un bon moment, avant de s'en aller, sans un mot d'explication. Alors Watt, faute de mieux, reprit son petit jeu, avec les couleurs. Mais il ne
tarda pas à s'en départit. Et la raison de cela était peut-être ceci, que les cendres à présent ne viraient plus au rouge, mais restaient obstinément grises, même sous J'éclairage le plus faible.
Ainsi se trouvant seul, sans rien de particulier à faire, Watt se mit l'index dans le nez, d'abord dans une narine, ensuite dans l'autre. Mais il n'y avait pas de croûtes dans le nez de Watt, ce soir-là.
Mais peu après le monsieur réapparut, devant Watt. Il était en tenue de voyage et portait canne. Mais pas de chapeau sur sa tête, pas de sac dans sa main.
Avant de partir il fit le bref exposé que voici.
Ha! comme tout me revient, bon Dieu! Cet oeil! Ce vide! Cette vigilance! Cette lassitude! L'homme arrive. Les chemins obscurs tous derrière lui, tous en lui, les longs chemins obscurs, dans sa tête, ses flancs, ses mains, ses pieds, et lui assis dans l'ombre vermeille, se curant le nez, attendant l'aube. L'aube! Le soleil! La lumière! Ha! Les lents jours d'azur pour sa tête, ses flancs, et les petits sentiers pour ses pieds, toute cette clarté àtter et à prendre. Par l'herbe les petits sentiers de mousse, aux vieilles racines osseuses, et les arbres fichés en terre, et les fleurs fichées en terre, et les fruits pendant à terre, et les papillons blancs exténués, et les oiseaux jamais les mêmes filant se cacher de l'aube au soir. Et tous les bruits ne signifiant rien, Puis repos la nuit dans la maison tranquille, plus de routes, plus de rues, on se couche près d'une fenêtre s'ouvrant sur le refuge, les petits bruits arrivent qui ne réclament rien, n'ordonnent rien, ne proposent rien, n'expliquent rien, et la brève nuit nècessaire est tôt finie, et le ciel bleu de nouveau sur tous les endroits secrets où jamais personne ne vient, endroits secrets jamais les mêmes, mais toujours simples et indifférents, purs endroits toujours, où se mouvoir n'est ni aller ni venir, où être se fait présence si légère que c'est comme la présence de rien. Comme je le sens de nouveau, tout ça, tout ça, après
si longtemps, là, et là, et dans mes mains, et dans mes yeux, comme un visage levé, un visage offert, tout confiance et innocence et candeur, toutes les vieilles souillures et peurs et faiblesses offertes, pour être lavées et pardonnées! Ha! Ou ne l'ai-je jamais senti jusqu'à maintenant, maintenant qu'il n'y a plus lieu. Métonnerait pas. Tout pardonné et guéri. Pour toujours. Dans un moment. Demain. Six, cinq, quatre heures encore, du vieux noir, du vieux poids, les sentir qui cèdent. Car on y est, on y reste. Ha! Tous les chemins menaient ici, tous les détours, les escaliers sans paliers où l'on se visse à mort, agrippé à la rampe, comptant les marches, la fièvre des chemins les plus courts sous les longues housses du ciel, les routes loin de tout où vos morts marchent à vos côtés, sur les galets nocturnes chaque fois pour la dernière le demi-tour vers les feux du bourg, les rendez-vous tenus et les rendez-vous manqués, toutes les délices du va-et-vient urbain et rural, tous les exitus et redditus, bouclés et achevés. Tout menait ici, à cette pènombre où un homme d'âge mûr, le cul sur une chaise, se masturbe le blair en attendant que la première aube se lève. Car il va sans dire qu'il ne connaît pas encore les lieux. Au point qu'il n'en revient pas, et n'en reviendra jamais, ayant
trouvé les alentours d'avoir su trouver la grille, et ayant trouvé la grille d'avoir su trouver la porte, et ayant trouvé la porte d'avoir su la franchir. Qu'à cela ne tienne, il est content. Non. N'exagérons rien. Il n'est pas mécontent. Car il sait qu'il est à
la place qu'il faut, enfin. Et il sait qu'il est l'homme qu'il faut, enfin. À une autre place serait toujours l'homme qu'il ne faut pas, et pour un autre homme, oui, pour un autre homme, ce serait encore la place qu'il ne faut pas. Mais lui étant tel qu'il
est devenu et la place étant telle qu'elle fut faite, l'accord est parfait. Et il le sait. Non. Gardons la mesure. Il le sent. Irrécusables, les sensations d'harmonie, les prémonitions d'harmonie proche, quand tout le hors lui sera lui, les fleurs
les fleurs
qu'en lui il est, le ciel le ciel qui en lui les éclaire, la terre foulée la terre qui foule et chaque rumeur l'écho de la sienne. Lorsqu'en un mot il sera à son centre enfin, après tant d'années fastidieuses passées à s'accrocher au périmètre. Ces premières impressions, si chèrement gagnées, sont sans conteste délicieuses. Quel sentiment de sécurité! Ce sont des transports auxquels peu échappent, tant la nature est souple d'une part, et l'homme de l'autre. De quelles couleurs brillent soudain épreuves et fautes anciennes, vues dans leur nouvelle, leur vraie perspective, simples stations sur le chemin d'ici! Ha! Tout est racheté, largement. Car le voilà arrivé. Il ose même ôter son chapeau, et déposer ses sacs, sans appréhension. Rendez-vous compte! Il ôte son chapeau sans appréhension, déboutonne son manteau, s'assied et s'offre tout pur et grand ouvert aux longues joies d'être lui-même, comme une cuvette à un vomissement. Oh pas dans l'oisiveté. Car il y a à faire aire. C'est ça qui est si exquis. Ayant toute sa vie balancé entre les tourments d'une torpeur de surface et les affres de l'effort désintéressé il se trouve enfin dans une situation où ne rien faire de f açon exclusive serait un acte de la plus haute valeur et signification. Et que se passe-t-il? Pour la première fois, depuis que dans l'angoisse et le dégoût il soulagea sa mère de son lait, il se voit assigner des tâches précises d'une indiscutable utilité. N'est-ce pas charmant? Mais son regret, son indignation, sont de courte durée, et disparaissent en général au bout du troisième ou quatrième mois. D'où cela? Du fait de la nature du travail à accomplir, d'une fécondité peu commune, et du fait aussi qu'il finit par comprendre qu'il travaille non seulement pour la personne de Monsieur Knott, et pour la maison de Monsieur Knott, mais aussi, voire surtout, pour lui-même, afin qu'il puisse durer, tel qu'il est, à l'endroit où il est, et que l'endroit, tel qu'il est, puisse durer autour de lui. Incapables de résister à ces considérations émollientes, ses regrets, vifs
au début, fondent enfin, fondent tout à fait, et se dissipent, doucement, dans la célèbre conviction que tout est bien ou, tout au moins, pour Je mieux. Son indignation subit une réduction semblable et c'est calme et joyeux enfin qu'il vaque à son travail, calme et joyeux qu'il pèle la pomme de terre et vide le vase de nuit, calme et joyeux qu'il perçoit et est perçu. Tant que ça dure. Car vient le jour où il dit, Ne suis-je pas un peu détraqué, aujourd'hui? Non qu'il se sente détraqué, au contraire, il se sent si possible encore plus en train qu'à l'ordinaire. Ha! Il se sent si possible encore plus en train qu'à l'ordinaire et il se demande s'il n'est pas peut-être un peu patraque. L'imbécile. Il n'a rien appris. Rien. Pardonnez ma véhémence. Mais c'est un jour terrible (rétrospectivement), le jour où l'horreur de ce qui s'est passé le réduit à l'ignoble expédient d'examiner sa langue dans une glace, sa langue plus rose que jamais, dans une bouche plus que jamais fraîche C'était un mardi après-midi, au mois d'octobre, une belle après-midi d'octobre. J'étais assis sur la marche, dans la cour, je regardais la lumière, sur le mur. J'étais au soleil, le mur était au soleil. J'étais le soleil, inutile d'ajouter, et le mur, et la marche, et la cour, et le moment de l'année, et le moment de la journée, et j'en passe. Etre assis ainsi, au cher point de convergence de ses trajets, en soi-même, avec soi-même, c'est là je pense sans contredit une façon pas plus mauvaise qu'une autre, et meilleure que certaines, de filer un instant de loisir. Tout en tirant sur ma pipe, qui cet après-midi était aussi large et plate qu'une spatule d'apothicaire, je sentis ma poitrine se gonfler, comme celle sauf erreur du pélican. De joie? Eh bien non, peut-être pas exactement de joie. Car le changement dont je parle n'avait pas encore eu lieu. Tel un hymen elle s'interposait toujours, la chose sur le point d'être changée, entre moi et toutes les horreur oubliées de la joie. Mais ne nous attardons pas sur ma poitrine. Regardez-la maintenant ~~ putains de boutons! ~~
aussi plate et ~~ aïe! ~~ aussi creuse qu'un tambourin. Vous avez vu? Vous avez entendu? Aucune importance. Où en etais-je? Le changement. En quoi consistait-il? Difficile a dire. Quelque chose glissa. Me voilà assis, chaud et clair, tout à ma pipe 'à tabac et au mur chaud et clair, quand soudain quelque part il glissa quelque chose, un petit quelque chose, un infime quelque chose. Glisse -- isse -- isse -- STOP. J'espère que c'est clair. Il y a une grande alpe de sable, haute d'une centaine de mètres, entre les pins et l'océan, et là dans la chaude nuit sans lune, quand personne ne voit, personne n écoute, par infimes paquets de deux ou trois millions les grains glissent, tous ensemble, un petit glissement de deux ou trois millimètres peut-être, puis s'arrêtent, tous ensemble, pas un en moins, et c'est tout, c'est tout pour cette nuit, et peut-être pour toujours c'est tout, car au matin avec le soleil un petit vent de mer peut se lever et les disperser très loin les uns des autres, ou un promeneur les éparpiller du pied, cas moins probable. C'est ce genre de glissement que je ressentis, ce mardi après-midi, des millions de petites choses s'en allant toutes ensemble de leur vieille place dans une nouvelle tout à côté, et sournoisement, comme si c ' était défendu. Et je ne doute pas d'avoir été le seul vivant à s'en apercevoir. De là à conclure que l'incident fut interne serait téméraire, à mon avis. Car mon ~~ comment dire? ~~ mon système personnel était si distendu àl'époque dont je parle que distinguer entre ce qui était au-dedans de lui et ce qui était au-dehors de lui n'était point facile. Tout ce qui se passait se passait au-dedans de lui et en même temps tout ce qui se passait se passait au-dehors de lui. J'espère que c'est net. je ne vis, inutile d'ajouter, ni n'entendis la chose arriver, mais je la perçus d'une perception si physique qu'en comparaison les impressions d'un enterré vif à Lisbonne, à l'heure de gloire de Lisbonne, semblent une froide et artificielle construction de l'entendement. Le soleil sur le mur, puisqu'il est question
du soleil sur le mur, subit en même temps une transformation foudroyante et j'ose dire radicale. C'était toujours le même soleil, le même mur, ou si peu vieillis qu'on peut sans danger négliger la différence, mais si changés que je me sentis transporté, en un tournemain, dans une tout autre cour, et dans une tout autre saison, dans un pays inconnu. Simultanément ma pipe à tabac, puisque je ne mangeais pas une banane, cessa à tel point d'être le soulas auquel je m'étais fait, que je l'ôtai de ma bouche, craignant d'avoir affaire à un thermomètre minute, ou à un tire-langue d'épileptique. Et ma poitrine, où je venais de sentir presque frissonner les plumes, du délicieux frissonnement propre aux plumes de poitrine, s'affaissa pour redevenir la concavité creuse et osseuse dont mon cher tuteur disait qu'elle lui rappelait Crécy. Car sternum et colonne, petit merdeux déjà je les avais concentriques. C'est alors que dans mon désarroi j'eus la faiblesse d'appeler à mon secours une constipation tenace de fraîche date, corsée d'inappétence. Mais en quoi consistait le changement? Qu'est-ce qui était changé, et comment? Ce qui était changé, si je suis bien renseigné, était le sentiment qu'un changement avait eu lieu autre qu'un simple changement de degré. Ce qui était changé était l'existence hors l'échelle. Ne descends pas par l'échelle, Ifor, je l'ai enlefée. C'est là, j'ai l'honneur de vous l'apprendre, la métamorphose à rebours. Le Laurier en Daphné. La chose de toujours là de nouveau où elle n'avait cessé d'être, Comme lorsqu'un homme, ayant enfin trouvé ce qu'il cherchait, une femme par exemple, ou un ami, s'en voit dépossédé, ou se rend compte de ce que c'est. Et rien ne sert pourtant de ne pas chercher, de ne pas vouloir, car lorsqu'on cesse de chercher, alors on commence à trouver, et lorsqu'on cesse de vouloir, alors la vie commence à vous entonner son ragoût de charogne jusqu'à ce qu'on dégueule, et puis le dégueulis par-dessus jusqu'à ce qu'on dégueule le dégueulis, et puis le dégueulis dégueulé jusqu'à ce qu'on
commence à y prendre goût. Le glouton naufragé, l'ivrogne dans le désert, le luxurieux en prison, voilà les bienheureux. Avoir faim, soif et envie furieuses, chaque jour de nouveau et chaque jour en vain, de la vieille bouffe, de la vieille bibine, de la vieille fesse, c'est là que nous touchons de plus près à la félicité, là le nouveau Portique et le tout dernier jardin. je vous file le tuyau pour ce qu'il vaut. Mais d'où ce sentiment qu'un changement avait eu lieu autre qu'un simple changement de degré? Et à quelle problématique réalité correspondait-il? Et à quelles forces attribuer le mérite de sa suppression? Voilà des questions dont, avec de la patience, on pourrait aisément extraire celles qui s'ensuivent et ainsi descendre, ou monter, échelon par échelon, toute la nuit, jusqu'à l'aube. Malheureusement j'ai des renseignements d'ordre pratique a transmettre, autrement dit une dette à payer, ou un compte à régler, avant de partir. De cette présence donc je ne dirai que ceci, sans chercher a savoir d'où elle est venue, où elle est partie, qu'à mon avis elle n'était pas illusion, tant qu'elle dura, cette présence dehors, cette présence dedans, cette présence entre, de ce 'qui n'existait pas. Ceci dit qu'on me les coupe si j'arrive à comprendre ce qu'elle pouvait bien être d'autre. Mais tout cela et le reste, ha! le reste, vous en jugerez vous-méme, votre heure venue, ou plutôt vous n'en jugerez rien, à en croire cette dégaine. Car ne vous faites pas d'illusions, loin de moi la suggestion que ce qui m'est arrivé àmoi, ce qui m'arrive à moi, doive forcément vous arriver à vous, ou que ce qui vous arrive à vous, ce qui vous arrivera à vous, me soit forcément arrivé à moi, ou plutôt si ça vous arrive, si ça m'est arrivé, qu'il y ait la moindre chance de le voir admis. Car àvrai dire les mêmes choses nous arrivent à tous, surtout à des hommes dans notre situation, on se demande laquelle, si seulement nous daignions le savoir. Mais me voilà pire que Monsieur Ash, vague connaissance de naguère. Un soir je tombe sur lui sur Westminster Bridge, Rafales de
vent. Rafales de neige. Signede tête à l'avenant. En vain. M'empoignant d'une main il retira de l'autre, avec ses dents, deux vastes mitaines de peau, dénoua son épaisse écharpe de laine, défit vivement et écarta l'un après l'autre son pardessus, sa douillette, sa veste, ses deux gilets, sa chemise, sa flanelle et son tricot, attrapa un étui en chamois suspendu à son cou en compagnie du crucifix de rigueur, en fit glisser une demi-savonnette en acier inoxydable, fit jouer le couvercle, l'approcha de ses yeux (la nuit tombait), refit le tout en sens inverse, retrouva sa forme primitive, dit, Cinq heures dix-sept minutes exactement aussi vrai que Dieu me voit, hommages à Madame (je n'en ai jamais eu), lâcha mon bras, souleva son chapeau et fila. Un instant plus tard Big Ben (c'est bien le nom?) sonna les six heures. C'est là à mon avis le type même de tout renseignement d'où qu'il vienne, qu'il soit volontaire ou qu'il soit sollicité. Si vous voulez une pierre demandez du pain. Si vous voulez du pain demandez du gâteau. Cet Ash était ce qu'avec révérence on appelait de mes jours sous-aide de sous-chef de bureau à la Marine et avec ça pétri de qualités, bref une vermine comme on en voit partout. Il est mort la semaine d'après d'épuisement précoce, oint et absous, laissant sa demi-savonnette à sa blanchisseuse. Personnellement bien, sûr je déplore tout. Pas un mot, pas une joie, pas un acte, pas une voix, pas une pensée, pas un pleur, pas un doute, pas une peur, pas un oui, pas un non, pas un cul, pas un con, pas une soif, pas une peine, pas un rire, pas une haine, pas un nom, pas une face, nulle heure, nulle place, que Je ne déplore amèrement. Une ordure de bout en bout. Et cependant quand j'ai passé mon Fellowship, assis du matin au soir, sans ce clou à la selle... Le reste, une ordure. Les trognes du mardi, les rognes du mercredi, les rages du jeudi, les grognes du vendredi, les cuites du samedi, les sommeils du dimanche, les réveils du lundi, les réveils du lundi. Les coups, les coups, de pied, de gueule, pan
paf! pitié! aïe! aïe! pitié! paf! pan! les coups, les coups, de grâce jamais. Et cette pauvre vieille pouilleuse de vieille terre, la mienne et celle de mon père et de ma mère et du père de mon père et de la mère de ma mère et de la mère de mon père et du père de ma mère et du père de la mère de mon père et de la mère du père & ma mère et de la mère de la mère de mon père et du père du père de ma mère et de la mère du père de mon père et du père de la mère de ma mère et du père du père de mon père et de la mère de la mère de ma mère et des pères et mères d'autres infortunés et des pères de leurs pères et des mères de leurs mères et des mères de leurs pères et des pères de leurs mères et des pères des mères de leurs pères et des mères des pères de leurs mères et des mères des mères de leurs pères et des pères des pères de leurs mères et des mères des pères de leurs pères et des pères des mères de leurs mères et des pères des pères de leurs pères et des mères des mères de leurs mères. Une immondice. Les crocus et le mélèze qui reverdit une semaine avant les autres et les pâturages rouges de succulents placentas de brebis et les longs jours d'été et le foin fauché de frais et le ramier le matin et le coucou l'après-midi et le râle des blés le soir et les guêpes dans la confiture et l'odeur des ajoncs et la vue des ajoncs et les pommes qui tombent et les enfants qui marchent dans les feuilles mortes et le mélèze qui rejaunit une semaine avant les autres et les chtaignes qui tombent et le hurlement du vent et la mer qui se brise par-dessus la jetée et les premiers feux et les sabots sur la route et le facteur poitrinaire qui siffle Roses de Picardie et la lampe à petrole en haut de son lampadaire et naturellement la neige et bien sûr la grèle et vous pensez bien la gadoue et tous les quatre ans la débâcle de février et les crocus et puis tout le foutu trafic qui repart de plus belle. Un étron. Et si je pouvais tout recommencer, sachant ce que je sais maintenant, le résultat serait le même. Et si je pouvais
recommencer une seconde fois, sachant ce que je saurais alors, le résultat serait le même. Et si je pouvais recommencer cent fois, sachant chaque fois un peu plus que la fois d'avant, le résultat serait toujours le même, et la centième vie comme la première, et les cent vies comme une seule. Une chiasse. Mais à ce train-là on perd ici la nuit entière.
On perd ici la nuit entière,
La nuit entière on perd ici,
Ici. la nuit entière on perd,
Entière ici on perd la nuit.
On est silence, souffle, ombre,
La nuit et l'ici que voici,
Le répit au bout de la fuite,
En pleine fuite le répit.
Ha! Vous avez entendu? Dans le mille. Ha! Merde! Raté! Ha! Voilà. Ha! Ha! Ha! Mon rire, Monsieur ~~?
Plaît-il? Comme la machine à vapeur? Ha! Mon rire, Monsieur Watt, prénom perdu en route. Oui. De tous les rires qui à proprement parler n'en sont pas, mais relèvent plutôt de l'ululement, trois seuls à mon avis méritent qu'on s'y arrête, a savoir l'amer, le jaune et le sans joie. Ils correspondent à des -- comment dire? -- à une excoriation progressive de l'entendement et le passage de l'un à l'autre est le passage du moindre au plus, de l'inférieur au supérieur, de l'extérieur à l'intérieur, du grossier au subtil, de la matière à la forme. Le rire aujourd'hui sans joie était jaune naguère, le rire jaune aujourd'hui était naguère amer. Et le rire aujourd'hui amer? Aux larmes, Monsieur Watt, aux chaudes larmes, ne perdons pas de temps avec ça, ne perdons plus de temps avec ça. Non vraiment. Où en étais-je? L'amer,
le jaune et le ~~ ha! ~~ sans joie. Le rire amer rit de ce qui n'est pas bon, c'est le rire éthique. Le rire jaune rit de ce qui n'est pas vrai, c'est le rire judiciaire. Pas bon! Pas vrai! Enfin! Mais le rire sans joie est le rire noétique, par le groin ~~ ha! ~~ comme ça, c'est le rire des rires, le risus purus (1), le rire qui rit du rire, hommage ébahi à la plaisanterie suprême, bref le rire qui rit -- silence s'il vous plait ce qui est malheureux. Personnellement bien sûr je déplore tout. Tout, tout et tout. Par un mot, pas une ~~ mais ça je l'ai déjà fait, non? Vous êtes sûr? Bon. Dans ce cas parlons plutôt de mon sentiment actuel, qui ressemble à s'y méprendre au sentiment de tristesse, au point que je les confonds volontiers. Oui. Quand je pense que cette heure est ma dernière sur terre chez Monsieur Knott, ou j'ai passé tant d'heures, tant d'heures heureuses, tant d'heures malheureuses et ~~ ce qui est le pire ~~ tant d'heures ni heureuses ni malheureuses, et que d'ici le chant du coq, ou au plus tard un peu plus tard, mes petites jambes lasses doivent m'emporter loin d'ici, tant bien que mal, loin d'ici mon tronc encore plus las qu'elles et ma tête encore plus lasse que lui, loin loin de cet état ou lieu où depuis si longtemps je mettais mes espoirs, de leur pas le meilleur, pas las à pas las, le gros petit cul et le ventre itou lourds et las loin d'ici, et le torse rabougri, et la pauvre petite tête lourde et chauve qui ne semble tenir qu'à un fil, toujours plus vite par l'air gris et à chaque pasplus loin d'ici, dans n'importe laquelle des trois cent soixante directions offertes à l'homme désespéré d'agilité moyenne, et souvent je me retourne aveuglé par les larmes ~~ ha! ~~ sans pour autant ralentir ma carrière ~~ tout un programme! ~~ et n'ayant peut-être qu'un seul désir, celui d'être transformé en statue de pierre, ou en pierre levée au milieu
d'un champ, ou au flanc de la montagne, assez belle pour que viennent l'admirer les générations à venir et que viennent s'y gratter les herbivores à venir, vaches, chevaux, moutons et chèvres, et que veuillent bien pisser contre hommes et chiens, et que viennent spéculer les savants dessus, et que viennent embellir de slogans partisans et de graffiti obscènes les coeurs ulcérés à venir, et qu'immortalisent de leurs noms inscrits dans un coeur, avec la date, les amoureux à venir, et que vienne de temps en temps s'appuyer contre, et s'endormir, un homme solitaire, assis au soleil, en cas de soleil. C'est pourquoi j'ai un sentiment qui à tous égards à s'y méprendre ressemble au sentiment de tristesse, tristesse de ce qui fut, est et sera, dans la mesure bien sûr où cela me touche personnellement, car avec les soucis et ennuis d'autrui pas question pour le moment que je me casse la tête qui semble déjà ne plus tenir qu'à un fil, sensation que pour un type intellectuel ~~ ha! ~~ comme moi j'ose sans crainte de démenti qualifier de gênante entre toutes, de même que pour une nature lascive par exemple se sentir les parties ne plus tenir qu'à un fil aurait à coup sûr de quoi l'inquiéter tout particulièrement, et ainsi de suite selon le tempérament de chacun. Oui, ces instants ensemble nous ont changés, vos instants et mes instants, si bien que non seulement nous ne sommes plus les mêmes à présent que lorsqu'ils se mirent ~~ tic!tac!tic!tac! ~~ à galoper, mais nous nous savons plus les mêmes, et non seulement nous nous savons plus les mêmes mais nous savons en quoi nous ne sommes plus les mêmes, vous plus sage mais pas plus triste, moi plus triste mais pas plus sage, car de sagesse j'avais mon compte, tandis qu'à la tristesse on peut toujours ajouter jusqu'à ce que mort s'ensuive, n'est-ce pas, comme a une collection de timbres-poste, ou d'oeufs d'oiseau, sans s'en ressentir particulièrement, n'est-ce pas? Or lorsque quelqu'un prend la place de quelqu'un d'autre, alors il y a peut-être intérêt pour celui qui prend la place à avoir quelques
renseignements sur celui dont la place est prise, quoique bien sur en même temps d'un autre côté l'inverse ne soit pas forcément vrai, je veux dire que celui dont la place est prise n'est guère blâmable s'il n'éprouve pas beaucoup d'intérêt pour celui qui prend la place. Souvent, j'ai le regret de le dire, cet intéressant rapport s'établit par procuration. Prenons par exemple le cas de deux bonnes à tout faire (je dis bonnes à toute faire, mais vous voyez ce que je veux dire), l'une ayant vidé avec fracas les lieux vers lesquels l'autre se traîne et cela avec une avance suffisante pour exclure toute possibilité d'intersection aussi bien devant la maison que sur le chemin que fatalement elles doivent suivre, l'une pour se rapprocher, l'autre pour s'éloigner, de l'arrêt soit du tram soit de l'autobus, ou de la gare, ou de la station soit de taxis soit de fiacres, ou du fond d'une taverne, ou des bords du canal. Appelons maintenant la première Mary et Ann la seconde ou, encore mieux, Ann la première et la seconde Mary, et supposons une tierce personne, maitresse ou maître, car sans une quelconque existence supérieure de cette nature l'existence de la bonne à tout faire, qu'elle se rapproche du tout à faire, ou qu'elle s'éloigne du tout à faire, ou qu'au coeur du tout à f aire elle se tienne immobile, est difficilement concevable. Alors cette tierce personne, de l'existence de laquelle dépendent les existences d'Ann et de Mary et dont l'existence aussi en un sens si l'on veut dépend des existences de Mary et d'Ann, dit à Mary, non, dit à Ann, car Mary est d'ores et déjà loin, dans le tram, l'autobus, le train, le taxi, le fiacre, la taverne ou le canal, dit donc à Ann, Jane, le matin quand Mary avait fini de faire ceci, si tant est que Mary eût jamais fini de rien faire, elle se mettait à faire cela, c'est-à-dire qu'elle se campait solidement dans une pose confortable et quasiment verticale devant la tâche à accomplir et demeurait ainsi à mâchonner paisiblement oignons de Galles et pastilles de menthe à tour de rôle, je veux dire d'abord un oignon,
puis une pastille, puis un autre oignon, puis une autre pastille, puis un autre oignon, puis une autre pastille, puis un autre oignon, puis une autre pastille, puis un autre oignon, puis une autre pastille, puis un autre oignon, puis une autre pastille, puis un autre oignon, puis une autre pastille, puis un autre oignon, puis une autre pastille, puis un autre oignon, puis une autre pastille, et ainsi de suite, pendant que peu à peu s'effaçait de son esprit, comme avec le jour les chimères de l'id, la raison de sa présence à cet endroit, et que le chiffon a poussière, dont jusque-là elle avait si vaillamment supporté le fardeau, tombait de ses doigts, dans la poussière, où ayant aussitôt revêtu la couleur (gris) du milieu il disparaissait jusqu'au printemps suivant. Il se perdait de la sorte une moyenne menstruelle de vingt-six ou vingt-sept superbes chiffons à poussière pure laine par la faute de notre Mary pendant sa dernière année de service dans cette infortunée maison. Or quelles ont bien pu être, c'est la question qu'on se pose, les fantaisies qui à ce point ravissaient Mary à la conscience de sa situation? Rêves d'un travail moindre et de gages plus élevés? Démangeaisons érotiques? Souvenirs d'enfance? Malaise ménopausal? Deuil d'un être cher ou parti pour une destination inconnue?
Relecture par l'oeil de l'esprit de la page hippique du jour? Prières pour une âme? Elle n'était pas femme à se confier. Elle était même, ou je me trompe fort, opposée par principe à toute forme de conversation en tant que telle. Des
journées voire des semaines entières s'écoulaient. sans que jamais Mary l'ouvre sinon pour y introduire ses cinq doigts solidement agrippes à un fragment de nourriture, car aux classiques véhicules de l'ingestion, tels le couteau, la cuillere
et même la fourchette, elle n'avait jamais pu s habituer malgré ses excellentes références. Son appétit, en revanche, était tout à fait exceptionnel. Non que la nourriture absorbée par Mary, pour un temps déterminé, dépassât en volume
me ou en vitamines la ration normale pour la même
période d'une personne saine, non. Mais son appétit était exceptionnel en ceci, qu'il ne connaissait pas de trêve. L'être normal mange, puis se repose un certain temps, puis mange de nouveau, puis se repose de nouveau, puis mange de nouveau, puis se repose de nouveau, puis mange de nouveau, puis se repose de nouveau, puis mange de nouveau, puis se repose de nouveau, puis mange de nouveau, puis se repose de nouveau, et de cette façon, tantôt mangeant et tantôt s'en reposant, résout le difficile problème de la faim, et j'ose ajouter de la soif, au mieux de ses moyens et selon l'état de sa fortune. Qu'il soit petit mangeur, moyen mangeur, gros mangeur, végétarien, naturiste, cannibale ou coprophage, qu'il halète vers le repas à faire ou l'ayant fait s'en repente ou les deux, qu'il élimine bien ou qu'il élimine mal, qu'il éructe, vomisse, pète ou de toute autre manière ne puisse ou ne daigne se contenir à la suite d'un régime mal adapté, d'une affliction congénitale ou de mauvais plis pris dès l'ge tendre, qu'il soit, Jane, dis-je, un de ceux-là, ou plusieurs, ou tous réunis, ou encore plus, ou qu'au contraire il n'en soit aucun, mais tout autre chose, comme ça serait le cas si par exemple il faisait la grève de la faim ou se trouvait frappé de stupeur catatonique ou obligé pour des raisons connues seules de ses conseillers médicaux de se tourner pour sa sustentation vers le clystère, il n'en reste pas moins vrai, et indiscutable, qu'il procède par ce que nous appelons repas, qu'ils soient pris volontairement ou involontairement, avec plaisir ou avec douleur, avec succès ou sans succès, par la bouche, par le nez, par les pores, par voie de sonde ou par derrière de bas en haut à l'aide d'une seringue peu importe, et qu'entre ces actes de nutrition sans lesquels la vie telle que généralement on l'entend serait en peine de se prolonger il intervient des périodes de repos ou de relche exemptes de toute nourriture, si ce n'est à l'occasion éventuellement de temps en temps un petit verre, casse-croûte ou morceau sur le
pouce qui sans être indispensable s n'en sont pas moins les bienvenus à la suite d'une accélération imprévue des échanges métaboliques due à des circonstances imprévisibles telles le tiercé malheureux, la naissance d'un enfant, le rembourse. ment d'une dette, la récupération d'un emprunt la voix de la conscience ou tout autre choc au grand sympathique ayant pour effet de déclencher une ruée subite de chyme, ou de chyle, ou des deux, vers le bol à demi digéré alors qu'avec une sage lenteur il s'apprête à forcer le passage vers le sol avec sa lourde charge de vin de Xérès, soupe, bière, poisson, stout, viande, bière, légumes, dessert, fruits, fromages, stout, anchois sur toast, bière, café et bénédictine par exemple, avalés voilà quelques heures à peine d'un coeur léger aux probables accords d'un piano et d'un violoncelle. Alors que Mary mangeait à longeur de journée, c'est-à-dire depuis le petit jour ou du moins depuis son réveil lequel, à en juger par l'heure de son lever, ou plutôt de sa première apparition dans les profondeurs de cette malheureuse demeure, n'était point prématuré, jusqu'à tard dans la nuit, car elle se mettait au lit avec une grande exactitude tous les soirs à huit heures, laissant la vaisselle sale sur la table, et sombrait aussitôt dans un sommeil de plomb pour peu que ces ronflements, dont on m'a souvent entendu affirmer n'en avoir jamais entendu de semblables, ne fussent pas feints, ce que pour ma part je me refuse à croire vu qu'ils se prolongeaient sans aucune baisse de sonorité toute la nuit d'où j'ai tout lieu de croire que Mary, comme tant de femmes, dormait à plat sur le dos, détestable et dangereuse pratique à mon avis, quoiqu'il y ait des moments bien sûr où il est difficile pour ne pas dire impossible de faire autrement. Hem! Maintenant en disant que Mary mangeait toute la journée, depuis le moment où elle ouvrait les yeux le matin jusqu'à celui où le sommeil les lui fermait le soir, j'entends qu'à aucun instant pendant cette période la bouche de Mary n'était plus qu'à moitié vide ou,
si vous préférez, moins qu'à moitié pleine, car à l'habitude généralement reçue d'en finir avec une bouchée avant d'entamer la suivante Mary, en dépit de ses remarquables références, n'avait jamais pu se faire. Maintenant en disant qu' à aucun instant pendant les heures de veille de Mary la bouche de Mary n'était plus qu'à moitié vide ou moins qu'à moitié pleine je n'entends pas qu'elle était toujours l'un ou l'autre, car une inspection approfondie et même superficielle l'aurait révélée, neuf fois sur dix, pleine à déborder, ce qui éclaire d'un nouveau jour l'indifférence de Mary aux joies de la conversation. Maintenant lorsque à propos de la bouche de Mary je me sers de l'expression pleine à déborder je n'entends pas seulement qu'elle était si pleine, les neuf dixièmes du temps, qu'elle menaçait de déborder, non, mais dans ma pensée je vais plus loin et j'affirme, sans crainte de démenti, qu'elle était si pleine les neuf dixièmes du temps qu'elle débordait bel et bien, un peu partout dans cet intérieur de malheur. Et des traces de cette exubérance, sous la forme de fragments mal mâchés de viande, fruits, pain, légumes, noix et pâtisserie, j'en ai souvent trouvé dans des endroits aussi éloignés dans l'espace et d'affectation aussi diverse que le réduit à charbon, le jardin d'hiver, le bar américain, l'oratoire, la cave, le grenier, la laiterie et, révérence parler, les water des domestiques où Mary passait plus de temps qu'un état satisfaisant ou même tolérable de l'appareil digestif ne semblait justifier, a moins qu'il ne faille supposer qu'elle s'enfermait dans cet endroit à la recherche d'un peu d'air pur, de repos et de tranquillité, car femme plus vouée au repos et à la tranquillité, je le dis en pesant mes mots, je n'en ai jamais connu, ni personnellement ni par ouï-dire. Mais pour en revenir là où nous l'avons laissée, je la revois comme si c'était hier, affalée dans une sorte de stupeur contre un des murs dont abonde ce lamentable édifice, les longs cheveux gris et gras encadrant dans leur capuce de mèches scrofuleuses une face
ou pâleur, langueur, faim, acné crasse récente, chagrin immémorial et poils superflus semblent se disputer la palme. Des lambeaux de dentelle durcie s'accrochent à une oreille. Sous le tablier pisseux, copieusement encroûté de bave
séchée, deux dépressions en entonnoir marquent la place des seins et une bosse conique celle de l'abdomen. Entre d'une part une grande poche ou sacoche, contenant les provisions de la matinée, habilement dissimulée dans la jupe loqueteuse, et de l'autre la bouche de Mary, les mains de Mary courent avec une régularité que je nhésite pas à comparer à celle des bielles. A l'instant même où une main enfonce, paume ouverte, entre les mchoires inlassables la patate,
l'oignon, le sandwich ou la tarte, l'autre plonge dans la poche et là agrippe, infailliblement selon l'ordre reçu, la tarte, le sandwich, l'oignon ou la patate. Et l'une, descendant pour se remplir, croise l'autre qui remonte pour se vider, à un point équidistant de leurs points de départ, ou d'arrivée. Et à part les bras qui volent, les mchoires qui broyent, la gorge qui engloutit, pas un muscle de Mary ne bouge, et tout là-haut la face comme perdue dans un rêve, ce qui peut vous paraître étrange, à vous, Jane, mais, Jane, croyez-m'en, je n'invente rien. Maintenant pour ce qui est des membres inférieurs, hem, de Mary, dont à ma connaissance il n'a pas encore été question, eh bien, croyez-moi si vous voulez, hiver et été... Hiver et été. Et ainsi de suite. Été! Quand je serai mourant, Monsieur Watt, derrière le paravent rouge, vous savez, c'est peut-être ce mot qui
se fera entendre, été, et les mots pour les choses d'été. Non qu'elles m'a ent été spécialement chères. Mais d'aucuns appellent le prêtre et d'autres les longs jours où le soleil était un fardeau. C'était l'été quand j'ai échoué ici. Et maintenant je vais finir et vous n'entendrez plus ma voix, moins que nous nous retrouvions ailleurs, ce qui vu l'état probable de notre santé est peu probable. Oui, je vais me
lever non, je ne suis pas assis, je vais m'en aller, tel que
vous me voyez, dans les vêtements où me voici debout devant vous, si on peut appeler ça debout, sans seulement une brosse à dents dans ma poche pour me brosser la dent, matin et soir, ni un sou dans ma poche pour me payer une brioche contre le soleil de midi, sans espoir, ni ami, ni projet, ni perspective, ni chapeau sur ma tête à enlever devant ces messieurs-dames au grand coeur, et suivre l'allée tant bien que mal jusqu'au portail, pour la dernière fois, dans la grisaille de l'aube, et déboucher ~~ adieu! ~~ sur le dur chemin et de là ~~ hop! ~~ sur le dur trottoir, et ainsi m'en aller, de mon pas le moins mauvais un deux du moins mal que je pourrai, frôlant de ma joue la haie poussiéreuse de troênes mal taillés, toujours plus loin, plus brûlant, plus faible, jusqu'à ce que quelqu'un prenne pitié de moi, ou que Dieu ait compassion de moi, ou encore mieux les deux, ou à défaut que je tombe en pleine course et ne puisse me relever et sois appréhendé noir de mouches par un bleu gardien de l'ordre, vous laissant ici à ma place avec devant vous tout ce que j'ai derrière moi et tout ce que j'ai devant moi ~~ ha! ~~ tout ce que j'ai devant moi. C'était l'été. Il y avait trois hommes dans la maison: le maître que nous appelons Monsieur Knott, comme vous le savez; un serviteur ancien nommé Vincent, je crois bien; et un serviteur moins ancien, entendre seulement d'acquisition plus récente, nommé Walter si je ne me trompe. Le premier est ici, dans son lit, ou tout au moins dans sa chambre. Mais le second, je veux dire Vincent, n'est plus ici, et la raison de cela est ceci, que lorsque moi je suis venu il est parti. Mais le troisième, je veux dire Walter, n'est plus ici non plus, et la raison de cela est ceci, que lorsque Erskine est venu il est Parti, tout comme Vincent est parti quand moi je suis venu. Et moi, je veux dire Arsene, je ne suis plus ici non plus, et la raison de cela est ceci, que lorsque vous êtes venu moi je suis parti, tout comme lorsque moi je suis venu Vincent est parti et que Walter est parti quand Erskine est venu.
Mais Erskine, je veux dire Pavant-dernier à venir et le prochain à partir, Erskine est toujours ici, endormi et loin de se douter de ce que le nouveau jour lui réserve, je veux dire sa montée en grade et un visage nouveau et la fin en vue. Mais un autre soir va venir et le ciel se vider de sa lumière et la terre de ses couleurs et la porte s'ouvrir sur le vent ou la pluie ou le grésil ou la grêle ou la neige ou la boue ou la tempête ou les tièdes senteurs du calme été ou le calme de la glace ou la terre qui se réveille ou la moisson sans un souffle ou la chute des feuilles dans le noir chacune de sa hauteur à elle vers la terre où elle touche seule, jamais deux feuilles en même temps, puis la course à ras la terre, brève débandade dans le noir, les noires, les rousses, les jaunes, les grises, pour finir ensemble en tas, ici un tas et là un tas, n'ayant plus qu'à être foulées par les joyeuses bandes de garçons et filles revenant de l'école et déjà tout aux joies à venir de la Toussaint et des Trépassés et de la Noël et du Nouvel An ~~ ha! ~~ joyeux garçons et filles tout aux joies du joyeux Nouvel An, et plus qu'à être chargées dans de vieilles brouettes pour au printemps suivant servir de fumier aux pauvres, et un homme venir, prompt à fermer la porte derrière lui, et Erskine partir. Et une autre nuit va tomber et un autre homme venir et Watt partir, Watt tout frais venu, car la venue est dans l'ombre du départ et le départ est dans l'ombre de la venue, voilà l'ennui. Mais il y a celui qui ne vient ni ne part, je parle bien sur de mon ancien employeur, mais qui semble fixé à sa place, du moins jusqu'à nouvel ordre, comme le chêne, l'orme, le hêtre ou le frêne, et nous nichons un instant dans ses branches. Et cependant il a dû y avoir une époque où il est venu, comment serait-il là sinon, et je suppose que tôt ou tard il en viendra une autre où il devra partir, aussi invraisemblable que ça doive paraître à qui le voit aujourd'hui. Mais les apparences sont souvent trompeuses, comme disait ma pauvre vieille mère, en poussant un soupir, à mon pauvre vieux
père (car je ne suis pas illégitime), et cela en ma présence (car ils ne se gênaient pas devant moi), sentiment auquel j'entends encore mon pauvre vieux père, avec un soupir, assentir en disant, Dieu merci, opinion à laquelle sur un ton qui me hante encore ma pauvre vieille mère acquiesçait en soupirant, Amen. Ou y a-t-il une venue qui ne vienne nulle part, un départ qui ne parte de nulle part, une ombre qui ne soit pas l'ombre du but à atteindre, ou non? Car quelle est cette ombre du départ dans laquelle nous venons, cette ombre de la venue dans laquelle nous partons, cette ombre de la venue et du départ dans laquelle nous attendons, sinon l'ombre du but à atteindre, d'un but qui tout en bourgeonnant se fane et qui bourgeonne tout en se fanant et dont les fleurs ne sont que des bourgeons fanés? je cause bien, n'est-ce pas, pour un homme dans ma situation. Et quelle est cette venue qui ne fut pas notre venue et ce séjour et ce départ qui ne sera pas notre
qui n'est pas notre départ sinon une venue, un séjour et un départ sans l'ombre
d'un but? Et si maintenant je peux sembler partir sans but il n'en est pourtant rien, pas plus que je né suis pas venu sans but alors, car je pars maintenant avec mon but comme avec lui alors je suis venu à ceci près qu'alors il était vivant
et que maintenant il est mort, ce qu'on pourrait appeler n'est-ce pas ce que sauf erreur les Français appellent bonnet blanc et blanc bonnet. Ou est-ce que je les confonds avec les Belges? Mais pour en revenir à Vincent et à Walter, ils étaient à peu près comme vous, même hauteur, même largeur, même profondeur, c'est-à-dire des hommes grands et ossus, miteux et piteux, hagards et cagneux, aux dents pourries et au ros nez rouge, effet à les en croire de trop de solitude, tout comme moi je suis à peu près comme Erskine et Erskine à peu près comme moi, c'est-à-dire des hommes petits et gras, miteux et piteux, graisseux et bancals, au gros petit ventre pointant en avant et au gros petit cul pointant en arrière à l'avenant. Car si l'on chuchote que
Monsieur Knott préférerait n'avoir rigoureseument personne autour de lui, pour s'occuper de lui, é 1 tant obligé cependant d'avoir rigoureusement quelqu'un autour de lui, pour s'occuper de lui, étant tout à fait incapable de s'occuper de
lui-même, alors on laisse entendre que ce qu'il préfère c'est le nombre minimum d'hommes petits et gras, miteux et piteux, graisseux et bancals, au ventre et au derrière rebondis, autour de lui, pour s'occuper de lui, ou, à défaut, le moins possible d'hommes grands et ossus, miteux et piteux, hagards et cagneux, aux dents pourries et au gros nez rouge, autour de lui, pour prendre soin de lui, quoiqu'il n'en manque pas pour insinuer qu'à défaut des uns et des autres il
se contenterait sans peine d'hommes d'un tout autre type, d'une tout autre allure, autour de lui, aussi différents physiquement de vous et de Vincent et de Walter que d'Erskine et de moi, si cela peut se concevoir, pour s'affairer autour
de lui, à la seule condition qu'ils soient miteux et piteux et peu nombreux, car vers tout ce qui est miteux et piteux et peu nombreux il penche visiblement, dans la mesure où l'on peut le voir pencher vers quoi que ce soit, encore que j'aie entendu affirmer avec assurance que s'il ne pouvait avoir le miteux, le piteux et le peu nombreux il s'en passerait avec joie, autour de lui, pour veiller sur lui. Mais qu'à
aucun moment il n'ait eu d'autres hommes que d'une part des hommes grands et ossus, miteux et piteux, hagards et cagneux, aux dents pourries et au gros nez rouge comme vous et d'autre part des hommes petits et gras, miteux et
piteux, graisseux et bancals, au ventre et au derrière rebondis, comme moi, autour de lui, pour s'inquiéter de lui, semble certain, à moins qu'il n'y ait de cela si longtemps que leur trace s'est perdue à jamais. Car Vincent et Walter n'étaient
pas les premiers, hé non, mais avant eux il y avait Vincent et un autre dont j'oublie le nom, et avant eux il y avait cet autre dont j'oublie le nom et un autre dont joublie le nom aussi, et avant eux il y avait cet autre dont j'oublie le nom aussi
et un autre dont je n'ai jamais su le nom, et avant eux il y avait cet autre dont je n'ai jamais su le nom et un autre dont Walter ne se rappelait pas le nom, et avant eux il y avait cet autre dont Walter ne se rappelait pas le nom et un autre dont Walter ne se rappelait pas le nom non plus, et avant eux il y avait cet autre dont Walter ne se rappelait pas le nom non plus et un autre dont Walter n'a jamais su le nom, et avant eux il y avait cet autre dont Walter n'a jamais su le nom et un autre dont même Vincent ne pouvait se remémorer le nom, et avant eux il y avait cet autre dont même Vincent ne pouvait se remémorer le nom et un autre dont même Vincent ne pouvait se remémorer le nom non plus, et avant eux il y avait cet autre dont même Vincent ne pouvait se remémorer le nom non plus et un autre dont même Vincent n'a jamais su le nom, et ainsi de suite, jusqu'a ce que toute trace se soit perdue, en raison de la brièveté de la mémoire humaine, l'un évinçant toujours l'autre, si l'on peut parler d'évincer, tout comme vous vous m'avez évincé moi, et Erskine Walter, et moi Vincent, et Walter cet autre dont j'oublie le nom, et Vincent cet autre dont j'oublie le nom aussi, et cet autre dont j'oublie le nom cet autre dont je n'ai jamais su le nom, et cet autre dont j'oublie le nom aussi cet autre dont Walter ne se rappelait pas le nom, et cet autre dont je n'ai jamais su le nom cet autre dont Walter ne se rappelait pas le nom non plus, et cet autre dont Walter ne se rappelait pas le nom cet autre dont Walter n'a jamais su le nom, et cet autre dont Walter ne se rappelait pas le nom non plus cet autre dont même Vincent ne pouvait se remémorer le nom, et cet autre dont Walter n'a jamais su le nom cet autre dont même Vincent ne pouvait se remémorer le nom non plus, et cet autre dont même Vincent ne pouvait se remémorer le nom cet autre dont même Vincent n'a jamais su le nom, et ainsi de suite, jusqu'à ce que toute trace se soit perdue, à cause de la vanité des espérances humaines. Mais que tous ceux dont toute
trace ne s'est pas perdue, même si leurs noms sont oubliés, aient été sinon grands et ossus, mit eux et piteux, hagards et cagneux, aux dents pourries et au gros nez rouge, tout au moins petits et gras, miteux et piteux, graisseux et bancals, au ventre et au derrière rebondis, semble certain, pour peu qu'on puisse se fier à la tradition orale telle que de bouche en bouche elle passe d'une fugace génération à la suivante ou, comme c'est le cas le plus souvent, à la sursuivante. Ce qui, sans démontrer de façon incontestable que de tous ceux
dont toute trace ne s'est pas perdue pas un seul n'était fait autrement que nous, tend néanmoins à étayer l'hypothèse si souvent émise que chez Monsieur Knott il y a quelque chose qui attire vers lui, pour être autour de lui, et prendre soin de lui, deux types d'homme et deux seuls, d'une part le type grand et ossu, miteux et piteux, hagard et cagneux, auxdents pourries et au gros nez rouge, et d'autre part le type petit et gras, miteux et piteux, graisseux et bancal, au
gros petit cul et au gros petit ventre pointant en sens opposes, ou alternativement qu'il y a chez ces deux types d'hommes quelque chose qui les pousse vers Monsieur Knott, pour être autour de lui et veiller sur lui, encore que cela dit il ne soit pas exclu, s'il nous était donné de pouvoir examiner
le squelette de l'un de ceux dont non seulement le nom mais toute trace s'est perdue, de celui par exemple dont même cet autre dont même Vincent (si c'était bien son nom), n'a jamais su le nom n'a jamais su le nom, que nous nous
trouvions devant un tout autre type d'individu, ni grand ni petit, ni ossu ni gras, ni miteux ni piteux, ni hagard ni graisseux, ni cagneux ni bancal, ni aux dents pourries ni au gros petit ventre, ni au gros nez rouge ni au gros petit cul, tout à fait tout à fait possible sinon tout à fait tout à fait probable. Maintenant tout en ayant su depuis le départ que je n'aurais pas le temps de creuser ces questions aussi profond que je l'aurais voulu, ou qu'elles le méritent, il m'a semblé toutefois, peutêtre à tort, qu'il allait de mon
devoir de les évoquer, ne seraitce que pour vous faire bien comprendre qu'autour de Monsieur Knott, attentifs 'à ses besoins, si en parlant de Monsieur Knott on peut parler de besoins, il s'est toujours trouvé deux hommes et pour autant que nous sachions jamais plus et jamais moins, et que de ces deux hommes il n'est pas toujours nécessaire, pour autant que nous puissions juger, que l'un soit ossu et ainsi de suite, et l'autre gras et ainsi de suite, comme c'est maintenant le cas avec vous et Arsène, pardon, avec vous et Erskine, mais que tous les deux peuvent être ossus et ainsi de suite, comme c'était le cas avec Vincent et Walter, et que tous les deux peuvent être gras et ainsi de suite, comme c'était le cas avec Erskine et moi, mais qu'il est nécessaire, pour autant que nous soyons renseignes, que de ces deux hommes qui inlassables d'assiduité autour de Monsieur Knott sans fin gravitent, l'un ou l'autre ou tous les deux soient ou bien ossus et la suite ou bien gras et la suite, encore que la possibilité ne soit pas exclue, s'il nous était donné de pouvoir remonter le cours du temps pur aussi facilement que celui du pur espace, que nous nous trouvions devant deux ou moins de deux ou même plus de deux hommes ou femmes ou hommes et femmes aussi peu ossus et ainsi de suite que gras et ainsi de suite qui autour de Monsieur Knott gravitent sans fin infatigables d'amour. Maintenant creuser cette question aussi à fond et aussi longuement et exhaustivement que je le voudrais, ou qu'elle le mérite, est malheureusement hors de question. Non que l'espace fasse défaut, car l'espace ne fait pas défaut. Non que le temps fasse faute, car le temps ne fait pas faute. Mais j'entends un petit vent qui va et vient, va et vient, dehors, dans les et dans Je poulailler le coq inquiet remue dans son sommeil. Et je pense en avoir assez dit pour allumer dans votre esprit cette chandelle qui jamais plus ne sera mouchée, ou seulement avec le plus grand mal, tout comme Vincent l'a fait pour moi, et Walter pour Erskine, et comme
vous le ferez peutêtre pour un autre, encore que ce ne soit pas certain, à en croire votre dégaine. Non que je vous aie dit tout ce que je sais, loin de là, étant maintenant un homme bienveillant, et qui plus est de bonne volonté, et indulgent envers les rêves de l'âge mûr, qui étaient mes rêves, tout comme Vincent ne m'a pas tout dit à moi, ni Walter à Erskine, ni les autres aux autres, car ici nous semblons tous finit en hommes bienveillants, et de bonne, volonté, et indulgents envers les rêves de l'âge mûr, qui étaient nos rêves, quelles que soient les brèves paroles qui de temps en temps nous échappent voire expressions entières frappées au coin de l'amertume et même ~~ j'en rougis ~~ blasphématoires, et peutêtre aussi parce que ce que nous savons relève en grande partie de l'inexprimable ou ineffable, si bien que toute tentative pour l'exprimer ou pour l'effer est vouée à l'échec, vouée vouée à l'échec. Moimême, tout en flânant tout seul dans ce ravissant jardin, à la faveur d'un répit durement gagné, je me suis acharné à vouloir formuler cette délicieuse ~~ ha! ~~ et j'ajoute tout inutile sagesse si chèrement acquise et dont je suis des pieds jusqu'à la tête pour ainsi dire imprégné, au point de ne plus pouvoir manger, ni boire, ni aspirer, ni expirer, ni faire mon caca, sinon plus sagacement qu'avant, comme Thésée baisant Ariane, ou Ariane Thésée, sur la bouche, vers la fin, sur le, rivage, et m'y suis acharné en vain, malgré les beautés de la scène, tonnelle et gazon, charmille et clairière, soleil et ombre, et la joie d'être parmi eux, errant au gré de ma paresse, par ci par là, avec une sagacité nonpareille. Mais ce que j'ai pu dire, au moins en partie, je pense l'avoir dit, et aussi qu'il était en mon pouvoir de vous conduire, étant donné
les circonstances, je pense vous avoir conduit, toutes choses, considérées. Et maintenant pendant quelque temps, sur lé chemin qui nous sépare, Erskine sera à vos côtés, pour vous servir de guide, après quoi vous cheminerez seul, ou sous
la seule escorte d'ombres, et je pense que ce sera là, si votre
expérience ressemble tant soit peu à la mienne, la meilleure partie du trajet, ou du moins la moins ennuyeuse, même si la lumière baisse vite et que le sol se fasse loin où les pieds trébuchent. Maintenant pour ce que j'ai dit bien et pour ce que j'ai dit mal et pour ce que je n'ai pas dit je vous demande pardon. Et pour ce que j'ai fait bien et pour ce que j'ai fait mal et pour ce que j'ai négligé de faire je vous demande aussi pardon. Et je vous demande de penser toujours à moi ~~ putains de boutons! ~~ dans un esprit de pardon comme vous désireriez qu'on pense à vous, quoique pour ma part évidemment ça me soit tout à fait ait égal qu'on pense à moi dans un esprit de pardon, ou de rancoeur, ou pas du tout. Bonne nuit.
Mais il était à peine parti qu'il réapparut, devant Watt. Il se tenait de biais sur le seuil de la cuisine, les yeux sur Watt, et Watt voyait derrière lui la porte de la maison ouverte et les buissons sombres et loin audessus quelque chose qui lui semblait être déjà le jour nouveau. Et comme Watt fixait son regard sur ce qui lui semblait être déjà le jour nouveau, l'homme de biais les yeux sur lui sur le seuil de la cuisine devint deux hommes de biais les yeux sur lui sur deux seuils de cuisine. Mais Watt attrapa son chapeau et le tint devant la lampe afin de mieux juger si ce qu'il voyait, par la porte de la maison, était réellement déjà lejour nouveau, ou si cela ne l'était pas. Mais comme il regardait cela s'effaça, pas brusquement, non, et pas doucement non plus, mais fut comme par une main ferme calmement oblitéré. Alors Watt ne sut plus que penser. Se tournant donc vers la lampe il l'attira à lui, et baissa la méche, et souffla dans le verre, jusqu'à l'éteindre tout à fait. Mais cela non plus ne l'avança en rien. Car si c'était vraiment déjà le jour nouveau, en quelque bas et lointain quartier du ciel, ce n'était pas déjà le jour nouveau dans la cuisine. Mais cela viendrait, Watt savait que cela viendrait, avec de la patience cela viendrait, peu à peu, que cela
lui plaise ou non, pardessus le mur de la courette, travers la fenêtre, d'abord le gris, puis une à une les teintes plus vives, jusqu'à ce que vers neuf heures tout l'or et le blanc et le bleu inondent la cuisine, toute la pure lumière du jour nouveau, du jour nouveau enfin, du jour sans précèdent enfin.
Monsieur Knott 'était un bon maître, en un sens, Watt n'avait pas directement affaire à Monsieur Knott, à cette époque. Non que Watt dût jamais avoir directement affaire à Monsieur Knott, loin de là. Mais il pensait, à cette époque, que le temps viendrait où il aurait directement affaire à Monsieur Knott, au premier étage. Oui, il pensait que ce temps viendrait pour lui, comme il pensait qu'il venait de finir pour Arséne, et pour Erskine de commencer.
Pour le moment tout le travail de Watt était au rezdechaussée. Même les immondices du premier étage qu'il devait vider, c'est Erskine qui les descendait, chaque matin, dans un seau. Les immondices du premier étage auraient pu être vidées tout aussi commodément, sinon plus commodément, et le seau rincé, au premier étage, mais elles ne l'étaient jamais, pour des raisons inconnues. Il est vrai que Watt avait pour consigne de vider ces immondices, non pas comme il est normal de vider les immondices, non, mais dans le jardin, avant le lever du soleil, ou après son coucher, sur les violettes au temps des violettes, les pensées au temps des pensées, et sur les roses à l'instant des roses, et sur le céleri au temps du céleri, et sur les chouxmarins au temps des chouxmarins, et dans la serre a tomates sur les tomates à l'aurore des tomates, et ansi de suite, toujours dans le jardin, dans le jardin d'agrément, et dans le jardin potager, et dans le jardin verger, sur quelque tendre plantelette assoiffée au moment
de son plus grand besoin sauf évidemment par temps de gel, ou quand la neige recouvrait là terre, ou quand les eaux recouvraient la terre. Dans ces caslà il avait pour consigne de vider les immondices sur le fumier.
Mais Watt n'était pas assez bête pour y voir la vraie raison pour laquelle les immondices de Monsieur Knott n'étaient pas vidées ni vu ni connu au premier étage comme si facilement elles l'auraient pu être. C'était là seulement la raison proposée à l'entendement.
Chose remarquable, il n'existait aucune consigne semblable touchant les immondices du deuxième étage, c'estàdire les immondices d'Erskine et les immondices de Watt, lesquelles, une fois descendues, celles de Watt par Watt,
celles d'Erskine par Erskine, étaient à la disposition de Watt pour en faire ce que bon lui semblait. On lui donnait néanmoins à entendre que leur mixion avec celles
du premier étage, sinon formellement interdite, n'en était pas moins à déconseiller.
Ainsi Watt voyait peu Monsieur Knott. Car Monsieur Knott ne se voyait guère au rezdechaussée, où il ne faisait que prendre ses repas, dans la salle à manger, ou que passer, pour se rendre au jardin, ou pour en revenir. Et Watt ne se voyait guère au premier étage, qu'il ne faisait que traverser le matin, en descendant pour commencer sa journée, et puis de nouveau le soir, en remontant pour commencer
sa nuit.
Même dans la salle à manger Watt ne voyait pas Monsieur Knott, tout en étant responsable de la salle à manger et du service des repas que Monsieur Knott y prenait. Les raisons de cela apparaîtront peutêtre quand il faudra traiter de cette chose complexe et délicate, la nourriture de Monsieur Knott.
De là à conclure que Watt ne voyait jamais Monsieur Knott à cette époque, non, car il le voyait, cela va sans dire. Il le voyait de temps en temps, au rezdechaussée, quand
il quittait ses quartiers du premier étage pour se rendre au jardin et similairement quand il quittait le jardin pour remonter à ses quartiers, et il le voyait également dans le jardin luimême. Mais ces rares apparitions de Monsieur Knott, et l'étrange effet qu'elles avaient sur Watt, seront décrits plus amplement, s'il plait à Dieu, en une autre occasion.
Rares étaient ceux qui passaient. Des commerçants, bien sûr, et des mendiants, et des camelots. Le facteur, homme charmant, de son vrai nom Severn, grand danseur devant l'Eternel et amateur de lévriers, ne passait que rarement. Mais il passait quelquefois, toujours le soir, de son pas vif et léger, son chien à ses côtés, porteur d'une facture, ou d'une supplique.
Le téléphone ne sonnait que rarement et toujours pour quelque affaire triviale ayant trait au sanitaire, ou à la toiture, ou au ravitaillement, qu'Erskine pouvait régler, et même Watt, sans déranger leur maître.
Monsieur Knott ne voyait personne, ne recevait de. nouvelles de personne, pour autant que Watt pût en juger, Mais Watt n'était pas assez bête pour en tirer la moindre conclusion.
Mais ces fugitives confirmations de la maison de Monsieur Knott, comme des gouttelettes jaillies de l'écume extérieure, et faute desquelles elle aurait eu du mal à subsister, feront l'objet plus tard ~~ espéronsle ~~ d'une étude plus détaillee, et la façon dont certaines avaient de l'importance pour Watt, et d'autres aucune. En particulier l'apparition du jardinier, un Monsieur Graves, à la porte de derrière, deux et même trois fois par jour, appelle un examen approfondi ayant à vrai dire peu de chances de projeter la moindre lumière sur Monsieur Knott, ou sur Watt, ou sur Monsieur Graves.
Mais même là où il n'y avait aucune lumière pour Watt, ou n'y en a aucune pour son porteparole, il peut y en
avoir pour d'autres. Ou y avaitil peutêtre de la lumière pour Watt, projetée sur Monsieur Knott, projetée sur Watt, par des rapports tels qu'il en avait avec Monsieur Graves, avec la poissonnière, lumière qu'il mettait sous boisseau? Ce n'est pas exclu.
Monsieur Knott ne quittait jamais ses terres, pour autant que Watt pût en juger. Watt tenait pour peu probable que Monsieur Knott pût quitter ses terres sans qu'il en eût connaissance. Mais il ne rejetait pas la possibilité que Monsieur Knott pût quitter ses terres sans qu'il en fût averti. Mais l'invraisemblance d'une part que Monsieur Knott quittât ses terres, et d'autre part qu'il pût le faire sans ameuter la population, semblait à Watt très grande.
Une seule fois, pendant la période de service de Watt au rezdechaussée, il arriva que le seuil fut franchi par un étranger, ou plutôt par d'autres pieds que ceux de Monsieur, Knott, ou d'Erskine, ou de Watt, car qui à la maison de Monsieur Knott pouvait ne pas être étranger, Watt se le demandait, hormis Monsieur Knott luimême, et son personnel immédiat?
Cette pénétration fugitive eut lieu peu après l'arrivée de Watt. Ayant ouvert la porte, selon son habitude chaque fois qu'il entendait frapper à la porte, il trouva debout sur seuil, il le comprit plus tard, bras dessus bras dessous, un homme âgé et un homme pas âgé encore. Ce dernier dit
Nous sommes les Gall, père et fils, et ce n'est car nous sommes venus depuis la ville jusqu'ici, pou le piano.
Ils étaient deux et ils se tenaient de cette f açon, bras dessus bras dessous, parce que le père était aveugle comme tant de ses confrères. Car si le père n'avait pas été aveugle, alors il n'aurait pas eu besoin de son fils pour lui tenir le bras, et le guider dans ses tournées, non, mais il aurait laissé son fils libre, afin qu'il puisse vaquer à ses propres affaires. Ainsi raisonnait Watt, quoique rien dans le visage
du père ne trahit son infirmité, ni dans son maintien non plus, sinon qu'il s'appuyait sur son fils comme quelqu'un ayant un grand besoin de soutien. Mais boiteux' ou tout simplement fatigué, à cause de son âge avance, il eut pu en faire autant. Il n'y avait entre les deux aucun ait de famille que Watt put discerner et cependant il se savait en présence d'un père et fils, car ne venaiton pas de le lui dire
Ou ne s'agissaitil que d'un beaupère et beaufils? Nous sommes les Gall, beaupère et beaufils, voilà peutêtre les mots qu'il aurait fallu prononcer. Mais préférer l'autre formule, quoi de plus naturel? Non qu'ils n'eussent très bien pu être un vrai père et fils, loin de là, sans se ressembler le moins du monde.
Quel bonheur pour Monsieur Gall, dit Watt, d'avoîr son fils à sa disposition, et quel fils, tout ruisselant de dévouement, et dont la seule présence, alors que de toute évidence il pouvait être en train d'en palper ailleurs, atteste une affliction caractéristique des meilleurs accordeurs et justifie des émoluments plus élevés qu'à l'ordinaire.
Les ayant conduits à la salle de musique, et laissés là, Watt se demanda s'il avait bien fait. Il sentait qu'il avait bien fait, mais n'en était pas sûr. N'auraitil pas mieux fait Peutêtre de les envoyer promener? Watt avait le sentiment que quiconque demandait, avec une si tranquille assurance, à être admis dans la maison de Monsieur Knott, et en l'absence de toute consigne formelle s'y opposant, méritait d'y être admis.
La salle de musique était une vaste pièce blanche et nue. Le piano se trouvait devant la fenêtre. La tête, et le cou de Buxtehude, en plâtre très blanc, ornaient la cheminée. Au mur, à un clou, tel un pluvier, pendait un ravanastron.
Au bout d'un moment Watt retourna la salle de musique, avec un plateau de rafraîchissements.
Ce n'était pas Gall le père, mais Gall le fils, qui accordait
le piano, à la grande surprise de Watt. Gall le Père se tenait debout tout seul au milieu de la pièce, occupé qui sait à écouter. Watt n'en conclut pas,que Gall le fils était le véritable accordeur, et Gall le père tout simplement un pauvre vieil aveugle engagé pour la circonstance, non. Mais il en conclut plutôt que Gall le père, sentant sa fin proche et désirant passer le flambeau à son fils, se dépêchait de mettre les dernières touches à une initiation hâtive, avant,
qu'il soit trop tard.
Pendant que tout autour de lui Watt cherchait des yeux un endroit où poser son plateau, Gall le fils mit un terme à son travail. Il rassembla le coffre de l'instrument, rangea ses outils dans leur sac et se releva.
Les souris sont revenues, ditil.
Le Père ne dit rien. Watt se demanda s'il avait entendu.
Il reste neuf étouffoirs, dit le fils, et autant de marteaux.
Pas correspondants, j'espère, dit le père.
Une fois, dit le fils.
Le père garda le silence.
Les cordes sont en loques, dit le fils.
Le père gardait toujours le silence.
L'accordeur aussi, dit le père.
Le pianiste aussi, dit le fils.
Ce fut là peutêtre l'incident le plus marquant des débuts de Watt chez Monsieur Knott.
En un sens il ressemblait à tous les incidents dignes de remarque proposés à Watt pendant son séjour chez Monsieur Knott et dont un certain nombre seront rapportés ici, tels quels, sans addition, ni soustraction, et en un sens non.
Il leur ressemblait en ce sens qu'il n'était pas fini, une fois révolu, mais continuait à dérouler, dans la tête de Watt du début à la fin, sans cesse, les jeux complexes de ses lumières et ombres, le passage du silence à la rumeur
et de la rumeur au silence, le calme avant le mouvement et
le calme après, les accélérés et ralentis, les approches et séparations, tous les détails changeants de sa marche et de son ordonnance, suivant l'irrévocable caprice qui en fit ce qu'il fut. Il leur ressemblait par sa promptitude à se faire un contenu purement plastique et à perdre peu à peu, dans le subtil processus de ses lumières, ses rumeurs, ses accents et ses rythmes, toute signification jusqu'à la plus littérale.
Ainsi la scène dans la salle de musique avec les deux Gall cessait très vite de signifier pour Watt un piano qu'on accorde, une obscure relation familiale et professionnelle, un échange de propos plus ou moins intelligibles, et ainsi de suite, à supposer qu'il en ait jamais été ainsi, pour devenir un simple exemple des dialogues corpslumière, mouvementcalme, rumeursilence, et de ces dialogues entre eux-mêmes.
Cette fragilité de la signification immédiate ne lui valait rien, à Watt, car elle l'obligeait à en chercher une autre, une signification quelconque à ce qui s'était passé, à partir d'une suite d'images.
La plus mince, la moins plausible, aurait contenté Watt, quin'avait pas vu un symbole, ni opéré une interprétation, depuis l'âge de quatorze ou quinze ans, et qui avait vécu, misérablement certes, sa vie d'adulte tout entière au milieu d'apparences impénétrables, tout au moins pour lui. Qui voit la chair avant les os, et qui voit les os avant la chair, et qui ne voit jamais que la chair, et qui ne voit jamais que les os, jamais jamais que les os. Mais quoi que vît Watt, du premier coup d'oeil, cela était suffisant pour Watt, avait été suffisant pour Watt, plus que suffisant pour Watt. Et il n'avait littéralement rien vécu, depuis l'âge de quatorze ou quinze ans, dont rétrospectivement il ne se contentât de dire, Voilà ce qui s'est passé alors. Et il pouvait se rappeler, â vrai dire sans aucun plaisir, mais comme des occasions banales, le moment où son père mort lui apparut dans un bosquet, le pantalon retroussé audessus du genou et
tenant à la main ses chaussures et chaussettes; ou le moment où cueilli à froid par une voix qui'l'exhortait, en des termes particulièrement grossiers, à mettre fin à ses souffrances, il évita d'un cheveu d'être écrasé par un tombereau; ou le moment où seul dans un canot a rames, loin du rivage, il reçut une bouffée de groseiller en fleur; ou le moment où une vieille dame d'excellente famille et fort bien de sa
personne, étant amputée bien audessus du genou, qu'à trois reprises au moins il avait poursuivi de ses assiduités, dévissa sa jambe de bois et écarta sa béquille. Aucune tendance ici, de la part du pantalon de son père par exemple, à tomber
en poussière d'apparences, grises, molles et sans doute fistulaires, ou des jambes de son père à disparaitre dans la farce de leurs accidents, non, mais les jambes
et le pantalon de son père, tels vus dans le bosquet alors et par la suite remémorés, demeuraient des jambes et un pantalon, et non seulement des jambes et un pantalon, mais les jambes et le pantalon de son père, c'estàdire totalement différents de toutes les jambes et de tous les pantalons que Watt avait jamais vus, et il en avait vu un grand nombre, aussi bien de jambes que de pantalons, dans sa
vie. Tandis que l'incident des Gall au contraire perdit si vite la piètre signification de deux hommes venus accorder un piano, et qui l'accordent, et échangent quelques paroles, comme font les hommes, et puis s'en vont, que cela semblait plutôt tiré d'un conte entendu jadis, un instant dans la vie d'un autre, mal raconté, mal écouté et plus qu'à, moitié oublié.
Ainsi Watt ne savait pas ce qui s'était passé. Il se moquait, rendonslui cette justice, de ce qui s'était passé. Mais il ressentait le besoin de penser qu'il s'était passé ceci ou cela, le besoin de pouvoir dire, quand la scène se remettait à dèrouler ses séquences, Ah oui, je me souviens, voilà ce qui s'est passé alors.
Ce besoin ne devait plus quitter Watt, ce besoin pas toujours
satisfait, pendant la plus grande partie de son séjour chez Monsieur Knott. Car l'incident des Gall père et fils fut suivi par d'autres semblables, c'estàdire des incidents brillants de clarté formelle et au contenu impénétrable.
Le séjour de Watt dans la maison de Monsieur Knott était pour cette raison moins agréable qu'il ne l'aurait été si de tels incidents avaient été inconnus, ou accusés par Watt avec moins d'anxiété, c'estàdire si la maison dMonsieur Knott avait été une autre maison, ou Watt un autre homme. Car hors la maison de Monsieur Knott, et bien sûr ses terres, de tels incidents étaient inconnus, du moins Watt le supposait. Et Watt ne pouvait les accepter pour ce qu'ils étaient peutêtre, les simples jeux que le temps joue avec l'espace, tantôt avec ces jouetsci et tantôt avec ceuxlà, mais était obligé, en raison de son caeactère un peu spécial, de rechercher ce qu'ils signifiaient, oh non pas ce qu'ils signifiaient réellement, son caeactère n'était pas spécial à ce pointlà, mais seulement ce qu'ils pouvaient être arnenés à signifier avec un peu de patience, un peu d'ingéniosité.
Mais quelle était cette quête d'une signification, dans cette indifférence envers la signification? Et que signifiaitelle? Ce sont là des questions délicates. Car lorsque Watt parla enfin de cette époque elle était déjà depuis longtemps révolue et le souvenir ou'il en gardait était sans doute, dans un sens, moins net qu'il n'aurait voulu, tout en étant, dans un autre, trop vivace à son gré. Ajoutez la difficulté notoire qu'il y a à rattraper, à volonté, des modes de sentiment propres à une certaine époque, et à un certain endroit, et peutêtre aussi à un certain état de santé, une fois l'époque révolue, et l'endroit évacué, et le corps aux prises avec de tout autres démons. Ajoutez l'obscurité des communications de Watt, la rapidité de son débit et ses excentricités de syntaxe, voir plus loin. Ajoutez les conditions matérielles dans lesquelles les communications furent faites. Ajoutez le
peu d'aptitude à recevoir de celui, à qui elles furent proposées. Ajoutez le peu d'aptitude à restituer de celui à qui elles furent confiées. Et on aura, peutêtre une faible idée des difficultés éprouvées à formuler, non seulement des questions comme celle qui vient d'être évoquée, mais le corps entier de l'expérience de Watt, depuis le moment de son arrivée chez Monsieur Knott jusqu'au moment de son départ.
Mais avant de passer des Gall père et fils à des questions moins litigieuses, ou moins ennuyeusement litigieuses, il semble souhaitable que soit dit le peu qu'on sait, à ce sujet. Car l'incident des Gall père et fils était le premier d'une série, pour ne pas dire l'original. Et du peu qu'on en sait on n'a pas encore tout dit. On en a dit beaucoup, mais pas encore tout.
Non qu'il reste beaucoup de choses à dire au sujet des Gall père et fils, loin de là. Car il ne reste plus que trois ou quatre choses à dire, a ce propos. Et c'est vraiment peu de chose, trois ou quatre choses, quand on songe à toutes les choses qui auraient pu être sues, à ce sujet, et dites, et qui maintenant ne le seront jamais.
Ce qui affligeait Watt dans cet incident des Gall père et fils, et dans des incidents du même ordye à venir, ce n'était pas tellement de ne pas savoir ce qui s'était passé, car il, se moquait de ce qui s'était passé, que le fait que rien ne s'était passé, que la chose appelée rien s'était passée, avec la plus grande netteté formelle, et qu'elle continuait à se passer, dans son esprit apparemment, sans qu'il sût très, bien ce que cela voulait dire, et malgré la sensation qu'il avait de phénomènes externes, devant lui, autour de lui et inexorablement à se dérouler dans tous ses détails sans en omettre un seul, depuis le coup frappé à la porte qui n'était pas un coup frappé à une porte jusqu'à la porte quiI se referme qui n'était pas une porte qui se referme, et cela qu'il le veuille ou non et aux moments les plus imprévus,
et les plus mal choisis. Oui, Watt ne pouvait accepter, comme sans doute Erskine ne pouvait accepter, comme sans doute Arsene et Walter et Vincent et les autres n'avaient pu accepter, qu'il se fût passé rien avec toute la clarté et la solidité du réel, comme on dit, et qu'il en fût de telle sorte poursuivi qu'il devait s'y soumettre d'un bout à l'autre de nouveau, entendre les mêmes bruits, voir les mêmes lumières, sentir les mêmes surfaces, et ainsi de suite, que lors de sa première lutte avec leurs complexités inextricables. S'il avait pu l'accepter, alors il n'en aurait peutêtre pas été poursuivi, d'où une grande économie de tourment, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais il ne pouvait l'accepter, il ne pouvait le supporter. C'est à se demander quelquefois où Watt se croyait. Dans un centre culturel?
Mais si Watt pouvait dire, quand venait le coup à la porte, le coup devenu un coup à la porte devenue une porte, dans son esprit, apparemment dans son esprit, sans qu'il sût ce que cela voulait dire, Ah oui, je me souviens, voilà ce qui s'est passé alors, il lui semblait qu'à ce momentlà il y couperait court et n'aurait plus à en souffrir, comme il n'avait pas à souffrir de l'apparition de son père, son pantalon retroussé audessus du genou et tenant à la main ses chaussures et chaussettes, parce qu'il pouvait dire, quand ça commençait, Ah oui, je me souviens, le jour où mon père m'est apparu dans le bosquet, en tenue d'échassier. Mais extraire quelque chose de rien demande une certaine adresse et Watt ne réussissait pas toujours, dans ses efforts pour ce faire. Non qu'il n'y réussit jamais, loin de là. Car s'il n'y avait jamais réussi, comment auraitil pu parler des Gall père et fils, et du piano, et de comment ils étaient
venus depuis la ville pour l'accorder, et l'avaient accordé, et tenu les propos qu'ils avaient tenus, entre eux, comme il le fit? Non, il n'aurait jamais pu parler de toutes ces choses si elles s'étaient obstinées à ne rien vouloir dire, comme d'autres s'y obstinaient, c'estàdire jusqu'au bout.
Car le seul moyen de parler de rien est d'en parler comme de quelque chose, comme le seul moyen de parler de Dieu est d'en parler comme d'un homme, ce qu'il fut bien sur, en un sens, pendant un bout de temps, et comme le seul moyen de parler de l'homme, même nos anthropologues l'ont compris, est d'en parler comme d'un termite. Mais si Watt tantôt ne réussissait pas, et tantôt réussissait, comme dans l'affaire des Gall père et fils, à coller une signification là où il n'en apparaissait aucune, il n'était question le plus souvent ni de ceci ni de cela. Car Watt estimait, à juste titre, réussir dans cette entreprise quand il parvenait à dégager, des fantômes méticuleux qui le harcelaient, une hypothèse de natùre à les dissiper, aussi souvent que le besoin s'enJaisait sentir. Il n'y avait rien, dans cette opération, qui jurât avec les habitudes mentales de Watt. Car expliquer, pour Watt, avait toujours été exorciser. Et il estimait ne pas y réussir quand il n'y parvenait pas. Et il estimait ni tout à fait réussir, ni tout à fait pas, quand l'hypothèse dégagée perdait sa vertu, au bout de deux ou trois applications, et devait être remplacée par une autre, qui à son tour devait être remplacée par une troisième, laquelle ne tardait pas à perdre toute efficacité, et ainsi de suite. Et c'est ce qui arrivait dans la plupart des cas. Or donner des exemples des échecs de Watt, et des réussites de Watt, et des demiréussites de Watt, dans ce vaste domaine, est pour ainsi dire impossible. Car lorsqu'il parle, par, exemple, de l'incident des Gall père et fils, en parletil en termes de l'unique hypothèse requise pour en venir à bout, et le rendre inoffensif, ou en termes de la dernière, ou en termes d'une autre quelconque de la série? Car lorsque, Watt parlait d'un incident de cet ordre, ce n'était pas forcément en termes de l'unique hypothèse, ou de la dernière, encore qu'à première vue ça semble la seule alternative possible, et la raison pour laquelle il ne le faisait pas, pour laquelle ça ne l'est pas, est ceci, que lorsqu'une quelconque
de la série d'hypothèses, à l'aide desquelles Watt s'évertuait à calmer les otages de son esprit, perdait sa vertu, et devait être écartée au profit d'une autre, alors il arrivait quelquefois que l'hypothèse en question, à la faveur d'un repos suffisant, recouvrait sa vertu et pouvait servir de nouveau, en cas de nécessité, à la place d'une autre dont l'utilité avait expiré, du moins temporairement. Et cela est si vrai qu'on est tenté quelquefois de se demander, âû propos de deux et même trois incidents présentés par Watt comme nyayant ni lien ni rapport, s'il ne s'agit pas en réalité d'un seul et même incident, diversement interprète. Quant à donner un exemple de l'autre cas, celui de l'échec, il n'en est évidemment pas question. Car là nous avons affaire à des événements ayant résisté à tous les efforts de Watt pour, les affubler d'une signification, et d'une formule, si bien qu'il ne pouvait ni y penser, ni en parler, mais seulement les subir, chaque fois qu'ils revenaient, bien qu'il semble probable qu'ils ne revenaient plus, a l'époque de la révélation que Watt me fit, mais étaient comme s'ils n'avaient jamais été.
Enfin, pour en revenir à l'incident Gall père et fils tel que Watt le relata, avaitil pour Watt cette signification à l'origine, pour ensuite la perdre, avant de la retrouver? Ou avaitil pour Watt une tout autre signification à l'origine, pour ensuite la perdre, avant de revêtir celle, seule ou entre autres, qu'il présentait dans la relation de Watt? Ou enfin n'avaitil pour Watt aucune signification à l'origine, n'y avaitil alors ni Gall ni piano, mais seulement une suite inintelligible de changements d'où Watt finit par extraire les Gall et le piano, dans un réflexe d'autodéfense? Ce sont là des questions fort délicates. Watt en parlait comme s'il comportait déjà, à l'origine, les Gall et le piano, mais il ne pouvait faire autrement, même si à l'origine il n'avait rien à voir avec les Gall et le piano. Car même si les Gall et le piano étaient de loin postérieurs aux phénomènes appelés à
les devenir, Watt devait forcément y penser, et en parler, comme s'agissant dès l'origine de l'incident des Gall et du piano, ou bien l'ignorer, et le passer sous silence, ce qu'il aurait fait à coup sûr sans la néces'sité absolue où il était de penser à de tels incidents, et d'en parler. Mais, règle générale, il semble probable que la signification attribuée à cet ordre d'incidents par Watt, dans ses relations, était tantôt la' signification originale perdue et puis recouvrée, et tantôt une signification tout autre que la signification originale, et tantôt une signification dégagée, dans un délai plus ou moins long, et avec plus ou moins de mal, de l'originale absence de signification.
Un mot encore à ce sujet.
Watt apprit vers la fin de son séjour chez Monsieur Knott a accepter le fait que rien ne s'était passé, qu'un rien s'était passé, apprit à le supporter et même, timidement, à y prendre goût. Mais alors c'était trop tard.
Voilà donc en quoi l'incident des Gall père et fils tessemblait à d'autres incidents dont il n'était que le premier a survenir, à d'autres incidents notables. Mais dire, comme, cela a été dit, que l'incident des Gall père et fils avait cet
aspect en commun avec tous les incidents notables à survenir par la suite, est aller peutêtre un peu loin. Car des incidents, notables dont Watt par la suite dut venir à bout, pendant son séjour chez Monsieur Knott, tous ne présentaient pas cet aspect, non, il en était qu'il voyait signifier dès le début, et ne plus en démordre, avec toute la ténacité par exemple du groseiller sauvage dans le canot à rames ou de la capitulation de l'unijambiste Madame Watson.
Quant à ce en quoi l'incident des Gall père et fils différait des autres incidents de même catégorie à survenir par la suite, cela n'est plus clair et ne peut en conséquence être formulé avec profit. Mais on peut estimer la différence assez minime pour pouvoir être négligée sans inconvénient, dans un sommaire de cette sorte.
Watt pensait quelque fois à Arsene. Il se demandait ce qu'Arsene avait voulu dire, bien plus, il se demandait ce qu'Arsene avait dit, le soir de son départ. Car dans les oreilles de Watt sa déclaration n'avait pénétré que par bribes, et dans son entendement, comme tout ce qui dans les oreilles ne pénètre que par bribes, pour ainsi dire pas du tout. Il avait compris bien sûr qu'Arsene parlait, et en un sens pour lui, mais quelque chose l'avait empêché, peutêtre la fatigue, de f aire attention à ce qui se disait et d'en rechercher la signification. Maintenant Watt le regrettait presque, car il n'y avait rien à tirer d'Erskine, en fait de renseignements. Non que Watt désirât des renseignements, loin de là. Mais il désirait que des mots soient appliqués à sa situation, à Monsieur Knott, à la maison, aux terres, à ses devoirs, à l'escalier, à sa chambre, à la cuisine, bref à toutes les conditions d'être où il se trouvait. Car Watt se trouvait maintenant entouré de choses qui, si elles consentaient à être nommées, ne le faisaient pour ainsi dire qu'à leur corps défendant. Et l'état où Watt se trouvait résistait à toute formulation comme nul état ne l'avait jamais fait, de tous ceux où Watt s'était jamais trouvé, et Watt s'était trouvé dans un grand nombre d'états, dans sa vie. A la vue d'un pot, par exemple, ou en pensant à un pot, d'un des pots de Monsieur Knott, à un des pots de Monsieur Knott, c'était en vain que Watt disait, Pot, pot. Oh peutêtre pas tout à fait en vain, mais presque. Car ce n'était pas un pot, plus il le voyait, plus il y pensait, plus il était sûr que ce n était pas un pot, mais alors pas du tout. Ça ressemblait à un pot, c'était presque un pot, mais ce n'était pas un pot à en pouvoir dire, Pot, pot et en 'être réconforté. Il avait beau à la perfection répondre à toutes les fins et remplir tous les offices, d'un pot, ce n'était pas un pot, Et c'est précisément cette infime déviation de la nature du vrai pot qui torturait Watt à ce point. Car si l'approximation avait été moins étroite, alors Watt aurait été moins
angoissé. Car alors il n'aurait pas dit, C'est un pot, et ce n'est pas un pot, non, mais il aurait dit, C'est une chose dont j'ignore le nom. Et Watt préférait tout compte fait avoir affaire à des choses dont il ignorait le nom, quoiqu'il en souffrît aussi, qu'à des choses dont le nom connu, le nom reçu, n'était plus le nom, pour lui. Car il pouvait toujours espérer, d'une chose dont il n'avait jamais su le nom, pouvoir l'apprendre, un jour, et ainsi s'apaiser. Mais s'agissant d'une chose dont le vrai nom avait cessé, soudain, ou peu à peu, d'être le vrai nom pour lui, un tel espoir lui était interdit. Car le pot était toujours un pot, Watt en était persuadé, pour tout le monde sauf pour Watt. Pour Watt seul ce n'était plus un pot, mais alors plus du tout.
Ensuite, quand pour se rassurer il se tourna vers lui-même, qui n'était pas à Monsieur Knott dans le sens ou` le pot l'était, qui était venu du dehors et que le dehors réclamerait (1), il fit l'affligeante découverte qu'à ce sujet non plus il ne pouvait rien affirmer qui ne parût aussi faux que s'il l'avait affirmé d'une pierre. Non que Watt eût l'habitude de rien affirmer à son sujet, loin de là, mais ça l'aidait de pouvoir dire de temps en temps, avec quelque apparence de raison, Watt est un homme, tout de même, Watt est un homme, ou, Watt est dans la rue, avec des milliers de semblables à portée de voix, en cas de besoin. Et cela troublait Watt profondément, ce tout petit quelque
chose, comme rien petitêtre ne l'avait jamais troublé, et Watt avait été souvent et gravement troublé, dans sa vie, cet imperceptible quelque chose, non, pas exactement imperceptible, puisqu'il le percevait, cet indéfinissable quelque chose qui l'empêchait de dire, avec conviction, et soulagement, de l'objet qui à s'y méprendre ressemblait à un pot, qu'il était un pot, et de la créature qui malgré tout présentait encore un certain nombre de traits spécifiquement humains, qu'elle était un homme. Et pour Watt le besoin de soulas se mantique était parfois si grand qu'il se mettait à essayer des noms aux choses, et à luimême, un peu comme une élégante des bibis. Ainsi du. pseudopot il lui arrivait de dire, réflexion faite, C'est une targe, ou, s'enhardissant, C'est un choucas, et ainsi de suite. Mais le pot avait aussi peu de succès comme targe, ou comme choucas, ou sous tout autre nom soumis à son innommable réité, que comme pot. Quant à luimême, s'il ne Pouvait plus s'appeler un homme, comme par le passé, avec l'intuition qu'il ne disait pas forcément une connerie, cependant il ne pouvait imaginer quel autre nom se donner, sinon celui d'un homme. Mais l'imagination de Watt n'avait jamais ais été des plus vives. Si bien que malgré tout, dans son idée, il demeurait un homme, comme sa maman le lui avait appris en lui disant, Voilà un brave petit bonhomme, ou, Voilà un mignon petit bonhomme, ou, Voilà un rusé petit bonhomme. Mais pour tout le soulagement que cela lui procurait, il aurait tout aussi bien pu être, dans son idée, une boîte, ou une urne.
C'est pour ces raisons surtout que Watt aurait été heureux d'entendre la voix d'Erskine enserrer dans des mots l'espace de la cuisine, l'extraordinaire lampe d'escalier, l'escalier toujours changeant et dont le nombre de marches semblait varier d'un jour à l'autre, et du soir au matin, et bien d'autres choses encore dans la maison et dans le jardin, certains arbustes surtout qui empêchaient si souvent Watt de prendre l'air, même quand il faisait un temps divin,
qu'il en devenait pâle et constipé, et jusqu'à la lumière dans son flux et son reflux et lesnuages qui grimpaient au zénith, tantôt lents, tantôt rapides, es, et le plus souvent d'ouest en est, ou glissaient vers la terre par l'autre versant, car les nuages vus de chez Monsieur Knott n'étaient pas exactement les nuages dont Watt avait l'habitude, et Watt avait une grande habitude des nuages et savait en distinguer les différentes sortes, les cirrus, les stratus, les cumulus et consorts, du premier coup d'oeil. Non que le fait d'entendre Erskine nommer le pot, ou dire à Watt, Mon cher ami, ou, Mon bon monsieur, ou, Dieu vous maudisse, eût changé le pot en pot, ou Watt en homme, pour Watt, loin de là. Mais ç'aurait été la preuve que pour Erskine tout au moins le pot était un pot, et Watt un homme. Non que le fait pour le pot d'être un pot, ou Watt un homme, pour Erskine, eût fait du pot un pot, ou de Watt un homme, pour Watt, loin de là. Mais ç'eurait été comme un encouragement à l'espoir caressé par Watt de temps en temps, d'être en mauvais état de santé, à cause des efforts; que faisait son corps pour s'adapter à un milieu étranger, et de les voir aboutir en fin de compte, et sa santé se rétablir, et les choses réapparaître, et luimême sous les dehors d'antan, et consentir à être nommés, les noms consacrés, et à être oubliés. Non que Watt rât à chaque instant vers ce rétablissement des choses, de luimême., dans leur relative innocuité, loin de là. Car il y avait des moments où il 'éprouvait un sentiment très proche du sentiment de la satisfaction à être abandonné de la sorte des derniers rats. Car ceuxci enfuis il n'y aurait plus à rats, plus le moindre rat, et il y avait des moments ou Watt applaudissait presque à cette perspective, d'être délivré de ses derniers rats, enfin. Ce serait le désert, bien sûr au début, et un grand silence, après tant de grignotements de couinements, de galopades. Les choses et luimême, ils lui faisaient escorte depuis si longtemps, par le mauvais
temps et par le pire. Les choses telles quelles, et puis les vides entre elles, et la lumière tout en haut dans sa descente vers elles, et puis l'autre chose, oblongue, lourde, creuse, instable, articulée, qui piétinait l'herbe et faisait voler le sable, dans sa fuite en avant. Mais s'il y avait des moments où Watt envisageait cet abandon presque avec satisfaction, ils étaient rares, surtout dans les premiers temps de son séjour chez Monsieur Knott. Et le plus souvent il lui tardait d'entendre une voix, la voix d'Erskine, puisqu'il était seul avec Erskine, parler du petit monde de Monsieur Knott avec les vieux mots de créance. Il y avait bien sûr le jardinier, pour parler du jardin. Mais le jardinier pouvaitil Parler du jardin, le jardinier qui le quittait tous les soirs, avant la tombée de la nuit, et ne le retrouvait le lendemain que le soleil déjà haut, dans le ciel? Non, le témoignage du jardinier n'était pas recevable, à l'avis de Watt. Seul Erskine pouvait parler du jardin, comme seul Erskine pouvait parler de la maison, utilement, à Watt. Et Erskine n'en parlait jamais, ni de l'un ni de l'autre. Bien plus, Erskine n'ouvrait jamais la bouche, devant Watt, sinon pour manger, ou roter, ou tousser, ou vomir, ou rêver, ou soupirer, ou chanter, ou éternuer. Il est vrai que pendant la première semaine il ne se passa guère un jour sans qu'Erskine lui adressât la parole, à Watt, au sujet de ses devoirs. Mais la première semaine Watt ne sentait pas encore ses mots défaillir, ni son monde se faire indicible. Il est vrai aussi que de temps à autre Erskine dans tous ses états venait en courant trouver Watt avec une question tout à fait ridicule telle que, Avezvous vu Monsieur Knott? ou, Kate estelle arrivée? Mais ça c'était beaucoup plus tard. Peutètre qu'un jour, dit Watt, il demandera, Ou` est le pot? ou, Qu'est que vous avez fait de ce pot? Ces questions en tout cas, si absurdes qu'elles fussent, semblaient confirmer néanmoins l'existence de Watt, ce dont Watt était le premier à se féliciter. Mais cette confirmation, il s'en serait félicité encore
davantage si elle était intervenue plus tôt, avant qu'il se fût habitué à sa perte d'espèce.
La chanson qu'Erskine chantait, ou plutôt psalmodiait, était toujours la même:
Peutêtre que si Watt avait parlé à Erskine, Erskine aurait parlé à Watt, en guise de réponse. Mais Watt n'était pas tombé aussi bas que ça.
Watt prêtait une attention extrême, au début, à tout ce qui se passait autour de lui. Il ne pouvait se produire un bruit, à portée de son oreille, sans qu'il le capte aussitôt et au besoin l'interroge, et il ouvrait grands les yeux à tout ce qui remuait, de près ou de loin, à tout ce qui s'approchait et s'éloignait et s'arrêtait et s'agitait sur place et à tout ce qui se faisait plus clair et plus sombre et plus grand et plus petit, et souvent il saississait la nature de l'objet affecté et même la cause immédiate à laquelle il devait de l'être. Aux mille odeurs aussi, que le temps lâche sur son passage, Watt accordait l'attention la plus vive. Et il se munit d'un crachoir portatif.
Cette tension incessante de ses facultés les plus nobles, ou d'un certain nombre d'entre elles, fatiguait Watt profondément. Et les résultats, dans l'ensemble, étaient minces., Mais il n'avait pas le choix, au début.
Une des premières choses que Watt apprenait ainsi était que Monsieur Knott tantôt se levait tard et se couchait tôt, et tantôt se levait très tard et se couchait très tôt, et tantôt ne se levait point ni point ne se couchait, car qui peut se coucher qui point ne se lève? Ce qui intriguait Watt ici était ceci, que plus Monsieur Knott se levait tôt plus il' se couchait tard et que plus il se levait tard plus il se couchait tôt. Mais entre l'heure de son lever et l'heure de son coucher il ne semblait pas y avoir de rapport mathématique,
ou alors si secret qu'il n'existait pas, pour Watt. Ce fut là pendant longtemps pour Watt une source de grand étonnement, car il disait, Voilà quelquun qui d'une part semble peu pressé de changer d'état et d'autre part impatient de le faire. Car lundi, mardi et vendredi il s'est levé à onze heures et couché à sept, et mercredi et samedi il s'est levé à neuf heures et couché à huit, et dimanche il ne s'est pas levé du tout ni du tout couché. jusqu'au moment où Watt comprit qu'entre Monsieur Knott levé et Monsieur Knott couché il n'y avait pour ainsi dire rien à choisir. Car pour Monsieur Knott se lever n'était pas quitter l'état de sommeil pour l'état de veille, ni se coucher quitter l'état de veille pour l'état de sommeil, non, mais pour lui se lever et se coucher étaient quitter un état qui n'était ni de sommeil ni de veille pour un état qui n'était ni de veille ni de sommeil, et inversement. Même de Monsieur Knott on pouvait difficilement attendre que jour et nuit il demeure dans la même position.
Les repas de Monsieur Knott ne posaient guère de problêmes,
Le samedi soir on préparait et faisait cuire une quantité suffisante de nourriture pour maintenir Monsieur Knott pendant une semaine.
Ce plat contenait des aliments tels que potages variés, poissons, oeufs, gibier, volailles, viandes, fromages, fruits, tous variés, sans oublier bien sûr pain et beurre, et il contenait aussi les boissons les plus courantes telles qu'eau minérale, absinthe, thé, café, lait, stout, bière, whiskey, cognac et vin, et il contenait aussi une variété de choses nécessaires à la santé telles qu'insuline, calomel, iode, laudanum, mercure, charbon, fer, camomille et poudre vermifuge, et bien sûr sel et moutarde, poivre et sucre, et bien sûr une larme d'acide salicylique contre la fermentation.
Toutes ces choses et bien d'autres trop nombreuses à énumérer, on les mélangeait avec soin dans le célèbre pot, avant de les mettre à mijoter pendant quatre heures jusqu'à
ce qu'elles soient réduites à consistance de purée, ou de bouillie, et que toutes les bonnes choses à manger, et toutes les bonnes choses à boire, et toutes les bonnes choses nécessaires à la santé soient confondues sans retour et transformée en une seule bonne chose ni nourriture, ni boisson, ni médecine, mais une bonne chose sui generis dont la moindre cuillerée ouvrait et refermait l'appétit, excitait et apaisait la soif, compromettait et stimulait les fonctions vitales et montait agréablement au cerveau.
C'est à Watt qu'il revenait de peser, de mesurer et de compter, avec la plus grande exactitude, les ingrédients qui composaient ce plat, et d'apprêter pour le pot ceux ayant besoin d'apprêt, et de les mélanger à fond sans perte aucune
jusqu'à ne plus pouvoir les distinguer les uns des autres, et de les mettre à mijoter, et pendant qu'ils mijotaient d'en maintenir le mijotement, et une fois mijotés d'en arrêter le mijotement, et enfin de mettre le tout à refroidir,
dans un endroit froid. Cette tâche mettait Watt à dure épreuve, tant mentale que corporelle, tellement elle était délicate et rude. Et quelquefois par temps chaud, pendant qu'il brassait, nu jusqu'à la ceinture, et activait des deux mains la lourde barre de fer, il tombait des larmes, de fatigue mentale, de son visage, dans le pot, et de sa poitrine, en même temps, et de dessous ses bras, de grosses gouttes provoquées par ses efforts, dans le pot également. Ses réserves nerveuses aussi en prenaient pour leur grade, tant était grand son sens des responsabilités. Car il savait, comme si on le lui avait dit, que la recette de ce plat n'avait jamais varié, depuis sa lointaine mise au point, et que le choix, le dosage et les quantités des éléments utilisés avaient été calculés, avec l'exactitude la plus minutieuse, afin de ménager à Monsieur Knott, pour une série de quatorze repas entiers, c'estàdire sept déjeuners entiers et sept dîners entiers, le maximum de jouissance compatible avec le maintien de sa santé.
On servait ce plat à Monsieur Knott, froid, dans une ecuelle, à midi tapant et à sept heures précises du soir, d'un bout de l'année à l'autre.
C'estàdire qu'aux heures susdites Watt apportait l'écuelle, pleine, dans la salle à manger et la posait sur la table. Une heure plus tard il retournait l'emporter, dans l'état, quel qu'il f uût, où Monsieur Knott l'avait laissée. S'il restait de la nourriture dans l'écuelle, alors Watt la transférait dans le plat du chien. Mais si elle était vide, alors Watt n'avait plus qu'à la laver, en vue du repas suivant.
Ainsi Watt ne voyait jamais Monsieur Knott, aux heures des repas. Car Monsieur Knott n'était jamais à l'heure, pour ses repas. Mais il était rate que son retard dépasse vingt minutes, ou une demiheure. Et qu'il vide l'écuelle, ou qu'il ne la vide pas, il n'y mettait jamais plus de cinq minutes, ou de sept tout au plus. De sorte que Monsieur Knott n'était jamais dans la salle à manger, lorsque Watt apportait l'écuelle, et n'y était jamais non plus, lorsque Watt retournait enlever l'écuelle. Ainsi Watt ne voyait jamais Monsieur Knott, jamais jamais Monsieur Knott, aux heures des repas.
Monsieur Knott mangeait ce plat à l'aide d'une petite pelle plaquée argent, telle qu'en utilisent les confiseurs, les épiciers et les marchands de thé.
Ces dispositions représentaient une grande économie de labeur. Sans parler du charbon qu'elles permettaient d'épargner.
A qui, se demandait Watt, devaiton ces dispositions
A Monsieur Knott luimême? Ou à un autre, à un ancien domestique de génie par exemple, ou à un diététicien de métier? Et sinon à Monsieur Knott luimême, mais à un autre ou bien sûr à d'autres, Monsieur Knott savaitil que de telles dispositions existaient ou ne le savaitil pas?
On n'entendait jamais, Monsieur Knott se plaindre de sa nourriture, même s'il ne la mangeait pas toujours. Tantôt il vidait l'écuelle, en en raclant les parois et le fond avec sa petite pelle, 'à les faire briller, et tantôt il en laissait la moitié, ou tout autre fraction, et tantôt il en laissait la totalité.
Douze possibilités se présentèrent à Watt, à ce propos.
1. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, et savait qu'il était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
2. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispositions, mais savait qui était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
3.Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, et savait qu'il était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content.
4. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispositions, mais savait qui était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content.
5. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas qui était, responsable de ces dispositions, ni que de telles dispositions existaient, et était content.
6. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispositions, ni ne savait qui était responsable de ces dispositions, ni que de telles dispositions existaient, et était content.
7. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas qui était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
8. Monsieur Knott, n'était pas responsable de ces dispositions, ni ne savait qui était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
9. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, mais savait qui était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
10. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispositions, mais savait qu'il était responsable de ces dispositions, et savait que de telles dispositions existaient, et était content.
11. Monsieur Knott était responsable de ces dispositions, mais savait qui était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content.
12. Monsieur Knott n'était pas responsable de ces dispositions, mais savait qu'il était responsable de ces dispositions, mais ne savait pas que de telles dispositions existaient, et était content.
D'autres possibilités se présentèrent à Watt, à ce propos, mais il les écarta, et les bannit de son esprit, comme indignes d'être prises au sérieux, pour le moment. Le moment viendrait peutêtre, où elles seraient dignes d'être prises au sérieux, et à ce momentlà, s'il le pouvait, il les rappellerait à son esprit et les prendrait au sérieux. Mais pour le moment elles semblaient indignes d'être prises au sérieux, si bien qu'il les bannit de son esprit, et les oublia.
Watt avait pour consigne de donner ce qui restait de ce plat, les jours où Monsieur Knott n'en mangeait pas la totalité, au chien.
Or il n'y avait pas de chien dans la maison, c'estàdire pas de chien de maison, auquel donner cette nourriture les jours où Monsieur Knott n'y faisait pas justice.
Watt, réfléchissant a cela, entendait une petite voix qui disait, Monsieur Knott, ayant connu jadis un homme qu'avait mordu un chien, à la jambe, et ayant connu jadis un autre homme qu'avait griffé un chat, au nez, et ayant connu jadis une belle et forte femme qu'avait chargée un bouc, dans les fesses, et ayant connu jadis un autre homme
qu'avait éventré un taureau, eu ventre, et ayant fréquenté jadis un chanoine qu'avait sabote un cheval, à l'entrejambes, redoute à domicile les chiens et autres amis quadrupèdes de l'homme, et à peine moins ses autres frères et soeurs bipèdes à plumes devant Dieu, ayant connu jadis un missionnaire qu'avait piétiné à mort une autruche, à l'estomac, et ayant connu jadis un prêtre qu'une colombe, comme avec un soupir d'aise il quittait la chapelle où de ses propres mains il venait de servir la messe à plus. de cent fidèles, avait conchié, d'en haut, à l'oeil.
Watt ne sut jamais que penser de cette petite voix, si elle plaisantait, ou si elle était sérieuse.
Il fallait donc qu'un chien du dehors passe à la maison au moins une fois par jour pour le cas où l'on aurait à lui donner une partie, ou la totalité, du déjeuner de Monsieur Knott, ou de son dîner, ou des deux, à manger.
Or dans cette affaire on avait dû rencontrer de grosses difficultés, malgré le grand nombre de chiens affamés et même faméliques qui abondaient, et cela sans doute depuis toujours, dans les parages, à des kilomètres à la ronde, dans toutes les directions. Et la raison de cela était peutêtre ceci,, que le nombre de fois où le chien s'en allait plein était très inférieur au nombre de fois où il s'en allait à moitié plein et que le nombre de fois où il s'en allait à moitié plein était de loin inférieur au nombre de fois où il s'en allait aussi vide qu'il était venu. Car il arrivait plus souvent à Monsieur Knott de manger toute sa nourriture que de n'en manger qu'une partie et de n'en manger qu'une partie que de n'en rien manger du tout, beaucoup beaucoup plus souvent. Et s'il est vrai que très souvent Monsieur Knott se levait très tard et se couchait très tôt, néanmoins il lui arrivait couramment aussi de se lever juste à temps pour manger son déjeuner et de manger son dîner juste à temps pour se coucher. Les jours où il ne se levait ni ne se couchait, et par
conséquent laissait intacts et son déjeuner et son dîner, étaient bien sûr des jours fastes, pour le chien. Mais ils étaient très rares.
Or le chien affamé ou famélique moyen, libre de ses mouvements, seratil fidèle au rendezvous, dans ces conditions?
Non, le chien affamé ou famélique moyen, laissé à lui eme, ne le sera pas, car il n'y trouvera pas son compte.
Ajoutez qu'il fallait la visite du chien, non pas à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit où il lui prendrait fantaisie de passer, non, mais entre certaines heures limites bien définies, en l'occurrence huit heures du soir et dix heures du soir. Et la raison de cela était ceci, qu'à dix heures on fermait la maison pour la nuit et que jusqu'à huit heures on ne pouvait savoir si Monsieur Knott avait laissé, de sa nourriture du jour, la totalité ou une partie, ou rien. Car si en général Monsieur Knott mangeait jusqu'à la dernière miette aussi bien de son déjeuner que de son dîner, auquel cas le chien n'obtenait rien, rien ne l'empêchait cependant de manger jusqu'à la dernière miette de son déjeuner et puis de refuser son dîner en entier ou en partie, auquel cas le chien obtenait le dîner refusé, ou la partie refusée, ou de refuser son déjeuner ou une partie de son déjeuner et puis de manger jusqu'à la dernière miette de son dîner, auquel cas le chien obtenait le déjeûner refusé, ou la partie refusée, ou de refuser une partie de son déjeuner et derechef une partie de son dîner, auquel cas le chien profitait des deux portions dédaignées, ou enfin de ne toucher ni à son déjeuner ni à son dîner, auquel cas le chien, à condition de ne passer ni trop tôt ni trop tard, s'en allait le ventre plein enfin.
Par quels moyens donc réunir le chien et la nourriture les jours où, Monsieur Knott ayant refusé la totalité ou une partie de sa nourriture du jour, cette partie ou cette totalité étaient disponibles pour le chien? Car les instructions de
Monsieur Knott étaient formelles les jours où il restait de la nourriture ce reste devait être donné au chien, sans perte de temps.
Voilà le problème qu'avait dû affronter Monsieur Knott, dans un passé lointain, au moment de son installation.
Voilà un des nombreux problèmes qu'avait dû affronter Monsieur Knott alors.
Ou sinon Monsieur Knott, alors un autre, dont toute trace est perdue, Ou sinon un autre, alors d'autres, dont nulle trace ne demeure.
De là Watt passa à la manière dont ce problème avait été résolu, sinon par Monsieur Knott, alors par cet autre, et si ni par Monsieur Knott, ni par cet autre, alors par ces autres, bref, à la manière dont ce problème avait été résolu, ce problème de comment réunir le chien et la nourriture, par Monsieur Knott, ou par lui, ou par eux, bref par celui ou par ceux qu'il avait confronté, ou confrontés, dons ce passé lointain, lors de l'installation de Monsieur Knott. Car qu'il ait pu être résolu par quelqu'un, ou par plusieurs, qu'il n'avait jamais confronté, ou confrontés, semblait à Watt improbable, au plus haut degré.
Mais avant de passer à cela il s'attarda à réfléchir à% ceci, que le problème de comment réunit ainsi le chien et la nourriture avait pu être résolu par celui, ou par ceux, par qui avait été résolu, voilà si longtemps, le problème de comment préparer la nourriture de Monsieur Knott.
Et s'étant attardé à réfléchir à cela il s'attarda un peu plus, avant de passer à la solution qui semblait avoir prévalu, a considérer un certain nombre au moins d'entre celles qui semblaient ne pas avoir prévalu.
Mais avant de s'attarder un peu plus à faire cela, il s'empressa de remarquer que ces solutions qui ne semblaient pas avoir prévalu avaient pu être envisagées, puis écartées comme insuffisantes, par l'auteur, ou les auteurs, de la
solution qui semblait avoir prévalu, comme elles avaient pu ne pas l'être.
1. Un chien affamé ou famélique hors série aurait pu être recherché qui pour des raisons de lui seul connues eût estimé y trouver son compte, à passer à la maison de la façon prescrite.
Mais il y avait toutes les chances qu'un tel chien n'existât pas.
Mais il y avait peu de chances, s'il existait, de pouvoir le trouver.
2. Un chien du cru sousalimenté aurait pu être élu auquel avec l'autorisation de son maître aurait pu être livrée par un des hommes de Monsieur Knott la totalité ou une partie de sa nourriture, les jours où il en aurait laissé la totalité ou une partie,
Mais alors un des hommes de Monsieur Knott aurait dû mettre son manteau et son chapeau et prendre le large, par une nuit d'encre selon toute probabilité et à n'en pas douter sous les trombes d'eau, et tituber à tâtons dans le noir sous les seaux d'eau, le pot de nourriture à la main, apparition minable et ridicule, jusqu'à l'endroit où gitait le chien.
Mais existaitil la moindre garantie que le chien soit là, a l'arrivée de l'homme? Le chien n'auraitil pas pu sortir, pour la nuit?
Mais y avaitil la moindre garantie, à supposer que le chien soit là, à l'arrivée de l'homme, que le chien ait suffisamment faim pour vider le pot de nourriture, à l'arrivée de l'homme avec le pot de nourriture? Le chien n'auraitil
pas pu assouvir sa faim, au cours de la journée? Ou y avaitil la moindre assurance, à supposer que le chien soit sorti, a l'arrivée de l'homme, que le chien ait suffisamment faim, a son retour, à l'aube, ou pendant la nuit, pour vider le pot de nourriture que l'homme avait livré? N'auraitil
pas pu assouvir sa faim, au cours de la nuit, et même n avoir quitté son gite que dans ce seul dessein?
3. Un messager aurait pu être chargé, homme, garçon, femme ou fille, de passer à la maison tous les soirs, mettons à huit heures un quart du soir, et les soirs où il y aurait de la nourriture pour le chien d'apporter cette nourriture, a un chien, à n'importe quel chien, et de ne pas le lâcher d'une semelle tant qu'il n'aurait pas liquidé la nourriture, et s'il ne pouvait ou ne voulait pas liquider la nourriture d'apporter ce qui en resterait à un autre chien, à m'importe quel autre chien, et de ne pas le quitter des yeux tant qu'il n'aurait pas liquidé ce qui restait de la nourriture, et ne pouvait ou ne voulait pas liquider ce qui restait de la nourriture d'apporter ce qui en resterait encore à un autre chien, à n'importe quel autre chien, et ainsi de suite, jusqu'a` ce que la nourriture soit liquidée et qu'il n'en reste plus une miette, et enfin de rapporter le pot vide.
(Cette personne aurait pu être chargée, en outre, de cirer les brodequins, et les chaussures, soit avant de quitter. la maison avec le pot plein, et qui bien sûr n'était pas plein du tout, soit en revenant à la maison avec le pot vide, ou, encore en apprenant qu'il n'y avait pas de nourriture pour le chien, ce jourlà. Ce qui aurait grandement soulagé le jardinier, Monsieur Graves, en lui permettant de consacrer, au jardin le temps qu'il consacrait aux brodequins, et aux chaussures. Et n'estil pas étrange très étrange qu'on dise d'une chose qu'elle est pleine, alors qu'elle n'est pas pleine du tout, mais jamais d'une chose qu'elle est vide, si elle n'il, pas vide? Et la raison de cela est peutêtre ceci, que lors qu'on remplit il est rare qu'on remplisse à ras bords, car cela ne serait pas pratique, tandis que lorsqu'on vide on vide complètement, en renversant le récipient et en le rinçant au besoin à grand renfort d'eau bouillante, dans une sorte de frénésie.)
Mais existaitil la moindre garantie que le messager donne effectivement la nourriture à un chien, ou à des chiens, conformément à ses instructions? Qu'estce qui empêchait le messager de manger luimême la nourriture, ou de la vendre en entier ou en partie à une tierce personne, ou d'en faire cadeau ou de la vider dans le fossé le plus proche, ou dans le premier trou venu, pour économiser son temps, et sa peine?
Mais que se passeraitil si le messager, par faiblesse, ou ivresse, ou mollesse, ou paresse, négligeait de passer à la maison un soir où il y aurait de la nourriture pour le chien?
Mais même le messager le plus robuste, le plus sobre, le plus consciencieux, connaissant tous les chiens du cru, leurs habitudes et leurs domiciles, leurs formes et leurs couleurs, n'auraitil pas pu se trouver à la tête d'un reste de nourriture, un petit rabiot, dans le vieux pot, de dix heures au coup, au vieux coucou, et comment feraitil alors, le fidèle messager, pour rapporter le pot, s'il n'était pas vide à temps, le lendemain matin il serait trop tard, car les ustensiles de Monsieur Knott ne devaient pas passer la nuit dehors.
Mais un chien, estce la même chose que le chien? Car il n'était pas question, dans les instructions de Watt., d'un chien, mais uniquement du chien, ce qui ne pouvait signifier qu'un seul chien, à savoir qu'il fallait non pas n'importe quel chien, mais un chien bien déterminé, c'està-dire non pas un chien aujourd'hui, et un deuxième demain, et peutêtre un troisième aprèsdemain, non, mais chaque jour chaque jour le même pauvre vieux chien, aussi longtemps qu'il vivrait. Mais à plus forte raison des chiens, estce la même chose que le chien?
4. Un homme possesseur d'un chien famélique aurait pu être recherché un homme ayant l'habitude, dans l'exercice normal de ses fonctions, de passer avec son chien devant
la maison de Monsieur Knott tous les jours de l'année entre huit heures et dix heures du soir, Alors serait allumée, les soirs où il y aurait de la nourriture pour le chien, à la fenêtre de Monsieur Knott ou à quelque autre fenêtre bien en vue, une lumière rouge, ou peutêtre mieux verte, et tous les autres soirs une lumière violette, ou peutêtre mieux pas de lumière du tout, et alors l'homme (et sans doute bientôt le chien aussi) lèverait en passant les yeux vers la fenêtre et au vu de la lumière rouge, ou de la lumière verte, courrait jusqu'à la porte de la maison et là ne quitterait plus son chien des yeux tant qu'il n'aurait, pas liquidé la nourriture laissée par Monsieur Knott, mais au vu de la lumière violette, ou de pas de lumière du tout, ne courrait pas jusqu'à la porte, avec son chien, mais poursuivrait son chemin, sur la route, avec son chien, comme si de rien n'était.
Mais étaitil probable qu'un tel homme existât?
Mais étaitil probable, s'il existait, qu'on pût le trouver?
Mais s'il existait, et qu'on pût le trouver, ne pourraitil pas confondre, dans son esprit, en passant devant la maison, sur le chemin du retour, ou sur le chemin du départ, il ne peut pas en y avoir d'autre, pour qui chemine encore, ne pourraitil pas confondre, dans son esprit, rouge avec violet avec vert, vert avec noir, noir avec rouge, et quand rien dans le pot pour lui, courir frapper toc toc à l'huis, et quand pour lui le pot tout plein, passer tout pataud son chemin, min, suivi de son fidèle sac d'os?
Mais Erskine, ou Watt, ou un autre Erskine, ou Un autre Watt, ne pourraientils pas allumer la fausse lumière, ou omettre d'allumer, par mégarde, ou allumer la bonne lumière, ou éviter d'allumer, mais trop tard, par oubli, ou par nonchalance, et faire courir homme et chien, quand pour eux il n'y avait rien, et quand il y avait quelque chose, pas. ser leur vieux chemin sans pause?
Mais cela n'auraitil pas pour effet d'aggraver les miséres, les responsabilités et les fatigues déjà accablantes des serviteurs de Monsieur Knott?
Ainsi Watt considéra, non seulement un certain nombre de solutions qui apparemment n'avaient pas prévalu, mais en même temps un certain nombre d'objections peutêtre déterminantes à l'époque.
Solution Nombre d'objections
lre 2
2e 3
3e 4
4e 5
Nombre de solutions Nombre d'objections
4 14
3 9
2 5
1 2
Si l'on passe ensuite à la solution qui semblait avoir prévalu, elle consistait selon Watt grosso modo en ceci: que soit recherché un cynophile du cru comme il faut, c'est-àdire un traînemisère pourvu d'un chien affamé, et qu'il lui soit alloué la pension rondelette de cinquante livres par an exigible par mensualités, à charge pour lui de passer chez Monsieur Knott tous les soirs entre huit et dix accompagné de son chien convenablement affamé, et les soirs où il y aurait de la nourriture pour son chien de ne plus le quitter des, yeux, son bâton à la main, devant témoins, tant qu'il n aurait pas liquidé la nourriture jusqu'à la dernière miette, et ensuite de vider les lieux, lui et son chien, séance tenante et qu'un chien affamé plus jeune soit par cet homme aux frais de Monsieur Knott acquis et tenu en
réserve pour le jour où le premier chien affamé viendrait à mourir, et qu'à ce momentlà un autre chien affamé soit dans les mêmes conditions procuré et tenu prêt pour l'heure inévitable où le deuxième chien affamé viendrait à payer sa dette à la nature; et ainsi de suite indéfiniment de façon à disposer à tout instant de deux chiens affamés, l'un pour manger de la manière susdite et jusqu'à ce qu'il meure la nourriture laissée par Monsieur Knott et l'autre à son tour pour en faire autant aussi longtemps qu'il vivrait, et ainsi de suite indéfiniment; et en outre que soit recherché un jeune cynophile du cru de situation semblable, mais dépourvu de chien, pour le jour où le premier viendrait à mourir afin qu'il prenne en charge et exploite, de la même manière et dans les mêmes conditions, les deux chiens affamés restés ainsi sans maître, et sans foyer; et qu'à ce momentlà soit de la même façon assuré un autre jeune cynophile du cru démuni de chien pour l'heure cruelle où viendrait à s'éteindre son prédécesseur; et ainsi de suite indéfiniment, de façon à disposer à tout moment de deux chiens affamés et de deux traînemisère du cru, le premier pour garder et exploiter de la façon susdite les deux chiens affamés aussi longtemps qu'il vivrait et l'autre à son tour aussi longtemps qu'il respirerait pour en faire autant, et ainsi de suite indéfiniment; et pour le cas toujours à craindre où par malheur il arriverait à l'un des deux chiens affamés ou à tous les deux de ne pas survivre au maître et de le suivre incontinent dans la tombe, qu'il soit acquis et convenablement entretenu aux frais de Monsieur Knott dans un endroit propice et dans une condition affamée un troisième, un quatrième, un cinquième et même un sixième chien affamé; ou mieux encore qu'il soit fondé aux frais de Monsieur Knott dans un site favourable un chenil ou une colonie de chiens affamés de manière à pouvoir y puiser à tout instant et mettre au travail de la façon susdite un
chien affamé de bonne race et bien dressé; et pour le cas peu probable où le jeune cynophile de secours irait rejoindre ses ancêtres en même temps que son prédécesseur, ou même avant, et il arrive tous les jours des choses autrement surprenantes, qu'il soit recherché et par de belles paroles et d'éventuels dons d'argent frais et de vêtements usagés rivés au service de Monsieur Knott de la façon susdite un troisième, un quatrième, un cinquième et même un sixième jeune homme ou à la rigueur jeune femme du cru sans ressources et sans chien; ou mieux encore qu'il soit recherché une famille du cru nombreuse et besogneuse composée autant que possible des deux parents et de dix à quinze enfants et petits-enfants tous passionnément attachés à la glèbe natale et moyennant un premier acompte cash rondelet sans exagération et une généreuse pension de cinquante livres par an exigible par mensualités et des dons occasionnels de menue monnaie et de vêtements vastes et enfin des paroles affectueuses de conseil et d'encouragement et de consolation prodiguées sans compter aux moments critiques qu'ils soient enchaînés tous, sans retour et en bloc, leurs efants et les enfants et leurs enfants, au service de Monsieur Knott, avec mission de s'occuper de tout ce qui touchait de près ou de loin à là question du chien requis pour manger la nourriture laissée par Monsieur Knott et de rien d'autre; et que soit confié une fois pour toutes à leurs soins le chenil ou élevage de chiens affamés fondé par Monsieur Knott pour que jamais ne lui manque un chien affamé pour manger sa nourriture les jours où il ne la mangerait pas lui-même, car la question du chenil touchait à la question du chien. C'est ainsi grosso modo selon Watt qu'on avait dû trouver la solution du problème de comment donner la nourriture de Monsieur Knott au chien. Et s'il est certain qu'au début pendant quelque temps elle n'a pu être, dans le crâne de
quelqu'un, qu'un tissu de pensées tantôt se dilatant et tantôt se contractant, cependant elle n'a pas dû tarder à devenir bien davantage. Car d'immenses familles miséreuses abondaient à des kilomètres à la ronde, dans toutes les directions concevables, et cela sans doute de tout temps, de sorte qu'il n'a sûrement pas fallu attendre bien longtemps pour qu'au monde étonné il soit donné de voir passer chez Monsieur Knott, à la porte de derrière, soir après soir avec une exactitude de métronome, un vrai chien affamé moins en chair qu'en os grandeur nature qu'accompagniat à la remorque un échantillon irrécusable de la féconde indigence locale, et que la pension commence à être versée, et de loin en loin aux moments les plus inespérés dispensée la mitraille, depuis la demi-couronne jusqu'au demi-penny en passant par le florin, le shilling, la pièce de six pence, la pièce de trois pence et le penny, et que s'ouvrent les vannes des vêtements de rebut dont Monsieur Knott, grand rebuteur de vêtements, avait d'immenses réserves, tantôt une veste, tantôt un gilet, tantôt un manteau, tantôt un imperméable, tantôt un pantalon, tantôt un knickerbocker, tantôt une chemise, tantôt un tricot, tantôt un caleçon, tantôt une combinaison, tantôt une bretelle, tantôt une ceinture, tantôt un faux col, tantôt une vraie cravate, tantôt un cache-col, tantôt un cache-nez, tantôt un bas, tantôt une chaussette, tantôt un brodequin, et enfin tantôt une chaussure, et que pleuvent les bonnes paroles de bon conseil et d'encouragement et de réconfert et les petites marques de bonté et d'amour juste aux moments où le besoin s'en faisait le plus sentir et que soit en plein essor sous la direction de qui de droit le chenil de chiens affamés, objet de l'admiration générale.
Le nom de cette bienheureuse famille était Lynch et au moment où Watt entra au service de Monsieur Knott elle se décomposait comme suit.
Il y avait Tom Lynch, veuf, âgé de quatre-vingt-cinq ans,
cloué au lit par d'incessantes douleurs inexpliquées au caecum, et puis ses trois fils encore en vie Joe, âgé de soixante-cinq ans, perclus de rhumatismes, et Jim, âgé de soixante-quatre ans, bossu et ivrogne, et enfin Bill, veuf, âgé de soixante-trois ans, très gêné dans ses mouvements par la perte des deux jambes à la suite d'un faux-pas suivi d'une chute, et puis sa seule fille encore en vie May Sharpe, veuve, âgée de soixante-deux ans, en pleine possession de toutes ses facultés à l'exception de la vue. Ensuite il y avait la femme de Joe Flo née Doyly-Byrne, âgée de soixante-cinq ans, parkinsonienne mais sinon en parfaite condition, et puis la femme de Jim Kate née Sharpe, âgée de soixante-quatre ans, couverte de plaies suintantes de nature inexpliquée mais sinon en parfaite santé. Ensuite il y avait le fils de Joe Tom, âgé de quarante-et-un ans, sujet malheureusement à des accès tantôt d'exaltation, qui lui interdisaient le moindre effort, et tantôt de dépression, pendant lesquels il ne pouvait ériger le petit doigt, et puis le fils de Bill Sam, âgé de quarante ans, dont par une grâce providentielle la paralysie n'affectait que les zones comprises d'une part entre les genoux et les pieds et de l'autre entre la tête et la ceinture, et puis la fille de May Ann, vierge en principe, âgée de trente-neuf ans, gravement diminuée physiquement et moralement pas une douloureuse affection de nature honteuse, et puis le garçon de Jim Jack, âgé de trente-huit ans, faible d'esprit, et ses frères les jumeaux inséparables Art et Con, âgés de trente-sept ans, qui sous la toise en chaussettes atteignaient un mètre dix et sur la balance nus comme des vers trente-quatre kilos tout en os et en muscle et entre qui la ressemblance était si frappante à tous égards que même à ceux qui les connaissaient et les aimaient (et ils étaient nombreux) il arrivait d'appeler Art Con quand ils voulaient dire Art et Con Art quand ils voulaient dire Con au moins aussi souvent, sinon plus souvent, que d'appeler Art Art quand ils voulaient dire Art et Con Con quand
ils voulaient dire Con. Ensuite il y avait la jeune femme de Tom Mag née Sharpe, âgée de quarante-et-un ans, trés handicapée dans ses activités aussi bien à la maison qu'au dehors par des crises subépileptiques d'incidence mensuelle pendant lesquelles elle se roulait l'écume aux lèvres sur le sol de la cuisine, ou surles pavés de la cour, ou sur le carré de légumes, ou sur les berges de la rivière, et ne laissait pas le plus souvent de se blesser d'une façon ou d'une autre au point de devoir gagner son lit et y rester, chaque mois, le temps de se remettre, et puis la femme de Sam Liz née Sharpe, âgée de trente-huit ans et pour son bonheur plus morte que vive du fait d'avoir donné à Sam en l'espace de vingt ans dix-neuf enfants dont quatre encore en vie et de nouveau grosse, et puis de l'infortuné Jack faible d'esprit ne l'oublions pas l'épouse Lil née Sharpe, âgée de trente-huit ans, faible de poitrine. Et ensuite pour passer à la génération suivante il y avait le fils de Tom Simon, âgé de vingt ans, qui entre autres anomalies hélas indescriptibles avait les
et sa jeune femme et cousine fille de l'oncle Sam, âgée de dix-neuf ans, dont la beauté et l'utilité se trouvaient cruellement diminuées par la faute de deux bras desséchés et d'une claudication d'origine tuberculeuse insoupçonnée, et puis les deux fils de Sam encore en vie Bill et Mat, âgés respectivement de dix-huit et de dix-sept ans, qui étant venus au monde respetivement aveugle et boiteux s'étaient vus affectueusement surnommer Bill l'Aveugle et Mat le Boiteux respectivement, et puis l'ature fille mariée de Sam Kate, âgée de vingt-et-un ans, beau brin de fille quoique hémophile (1), et puis son jeune mari et cousin
Sean fils de l'oncle Jack, âgé de vingt-et-un ans, solide gaillard quoique hémophile également, et puis la fille de Frank Bridie, âgée de quinze ans, pilier et soutien de la famille, ne dormant que le jour pour pouvoir recevoir la nuit, au tarif élastique de deux pence ou trois pence ou quatre pence ou même cinq pence ou une bouteille de bière l'étreinte, et cela dans la remise pour ne pas incommoder les siens, et puis l'autre fils de Jack Tom, âgé de quatorze ans, dont on disait diversement qu'il tenait de son père par la faiblesse de son esprit et de sa mère par la faiblesse de sa poitrine de son grand-père paternal Jim par son goût des boissons fortes et de sa grand-mère paternelle Kate par la plaque grande comme une assiete d'eczéma humide qui lui déparait le sacrum et de son grand-père paternal Tom par les crampes qui lui tarabustaient l'estomac. Et enfin pour passer à la génération montante il y avait les deux fillettes de Sean Rose et Cerise, âgées de quatre et de cinq ans respectivement, et ces mignonnes petites innocentes étaient hémophiles à l'instar de papa et de maman, et ma foi c'était très moche et de sa part à elle de le laisser faire, et ma foi c'était de nouveau très moche de la part de Sean, sachant ce qu'il était et ce qu'était Kate de faire à Kate ce qu'il lui fit, au point qu'elle conçut et mit au monde Rose, et ma foi c'était très moche de sa part à elle de le laisser faire, et ma foi c'était de nouveau très moche de la part de Sean, sachant ce qu'il était et ce qu'était Kate et maintenant ce qu'était Rose, de faire de nouveau à Kate ce que de nouveau il lui fit , au point qu'elle conçut de nouveau et mit au monde Cerise, et ma foi c'était de nouveau très moche de sa part à elle de le laisser faire de nouveau, et puis il y avait les deux petits garçons de Simon Pat et Larry, âgés de quatre et de trois ans respectivement, et le petit Pat était rachitique, avec des bras et des jambes comme des allumettes et une tête grosse comme un ballon et un ventre gros comme un autre, et le petit Larry ne l'était pas moins, et la seule différence entre le petit Pat et le petit Larry était ceci, compte tenu de la
légère différence d'âge, et de nom, que les jambes du petit Larry ressemblaient encore davantage à des allumettes que celles du petit Pat, tandis que les bras du petit Pat resemblaient encore davantage à des allumettes que ceux du petit Larry, et que le ventre du petit Larry ressemblait un peu moins à un ballon que celui du petit Pat, tandis que la tête du petit Pat ressemblait un peu moins à un ballon que celle du petit Larry.
Cinq générations, ving-huit âmes, neuf cent quatre-vingts ans, tel était le bloriexu bilan de la famille Lynch, à l'instant où Watt entra au service de Monsieur Knott. (1)
Puis un instant passa et tout fut changé. Non qu'il y eût mort, loin de là. Non qu'il y eût naissance, loin de là aussi. Mais les vingt-huit de respirer, ouf, ouf, d'aspirer, d'expirer, une fois de plus, et tout fut changé.
Comme par le soleil que voile et dévoile la nue la mer, le lac, la glace, la plaine, le marais, le coteau, ou tout autre étendue naturelle analogue, qu'elle soit liquide ou qu'elle soit solide.
Jusqu'au chiffre glorieux, à force ainsi de changer, en l'espace de vingt divisé par vingt-huit égale cinq divisé par sept fois douze égale soixante divisé par sept égale huit mois et demi approximativement, si nul ne mourait, si nul ne naissait, jusqu'au chiffre glorieux de mille ans!
Si tous étaient épargnés, épargnés les vivants, épargnés les pas encore nés.
En l'espace de huit mois et demi, à dater de l'instant où Watt entra au service de Monsieur Knott.
Mais tous ne furent pas épargnés.
Car Watt n'avait pas vécu quatre mois chez Monsieur Knott que Liz femme de Sam se coucha et expulsa un enfant, son vingtième, avec la facilité qu'on devine, et ensuite pendant
quelques jour étonna agréablement tout ceux qui la connaissaient (et ils étaient nombreux) pas un air de santé inaccoutumé et un afflux de bonne humeur tout à fait étranger à sa nature, car voilà bien des années qu'elle passait à juste titre pour plus morte que vive, et ensuite allaita son enfant avec beaucoup de plaisir et de satisfaction apparemment, le débit de lait étant étonnamment exubérant pour une femme de son âge de sa complexion qui était exsangue, et enfin au bout de cing ou six ou même peut-être sept jours de ce fla-fla s'affaiblit brusquement et au grand étonnement de son mari Sam, de ses fils Bill l'Aveugle et Matt le Boiteux, de ses filles mariées Kate et Ann et de leurs maris Sean et Simon, de sa nièce Bridie et de son neveu Tom, de ses soeurs Mag et Lil, de ses beaux-frères Tom et Jack, de ses cousins Ann, Art et Con, de ses belles-tantes May et Mag, de sa tante Kate, de ses beaux-oncles Joe et Jim, de son beau-père Bill et de son beau-grand-père Tom, qui s'attendaient à tout sauf à cela, s'affaiblit de plus en plus jusqu'à ce qu'elle mourût.
Cette perte fut une perte cruelle pour la famille Lynch, cette perte d'une femme nantie de quarante ans bon teint.
Car non seulement fut l'épouse, la mère, la belle-mère, la tante, la soeur, la belle-soeur, la cousine, la belle-nièce, la nièce, la belle-fille, la belle petite-fille et bien entendu la grand-mère, arrachée au beau-grand-père, au beau-père, aux beaux-oncles, à la tante, aux belles-tantes, aux cousins, aux beaux-frères, aux soeurs, à la niece, au neveu, aux beaux-fils, aux filles, aux fils, au mari et bien entendu aux quatre petits petits-enfants (qui toutefois ne trahirent d'autre signe d'émotion qu'une certaine curiosité, étant trop jeunes sans doute pour se rendre compte du terrible deuil qui venait de les frapper, puisque aussi bien leur âge total ne dépassait pas seize ans), sans espoir de retour, mais les mille ans des Lynch se trouvaient retardés d'à peu près un un et demi, à supposer bien sûr que tous soient épargnés entre-temps, et
de ce fait ne pouvaient sonner qu'au bout de deux ans environ à dater de la défection de Liz et non plus dans un délai de cinq mois seulement comme cela eût été le cas si Liz avec tout le reste de la famille avait été épargnée et même cinq ou six jours plus tôt si l'enfant avait été épargné aussi, comme d'ailleurs il le fut bien sûr, mais aux dépens de sa mère, si bien que le but vers lequel ahanait toute la famille reculait de non moins que de dix-neuf mois bon poids, sinon plus, à supposer bien sûr que tous soient épargnés entre-temps.
Mais tous ne furent pas épargnés entre-temps.
Car il ne s'était pas écoulé deux mois depuis la mort de Liz qu'à l'etonnement de la famille tout entière Ann se retira dans le secret de sa chambre et donna le jour, d'abord à un beau petit bébé mâle tout frétillant, ensuite à un beau petit bébé femelle à peine moins frétillant, et s'ils ne devaient pas rester beaux bien longtemps ni bien longtemps continuer à frétiller il n'en reste pas moins qu'à leur naissance ils étaient indéniablement beaux et d'une vivacité peu commune à cet âge.
Voilà donc porté à trente le total d'âmes du ménage Lynch et rapproché d'environ, vingt-quatre jours le jour faste objet de tous les espoirs, à supposer bien sûr que tous soient épargnés entre-temps.
Maintenant la question que de toutes parts on commençait ouvertement à agiter était celle-ci, Qui avait bien pu faire, ou par Ann êntre induit à faire, cette chose à Ann? Car Ann n'avait rien d'une femme séduisante et la pénible affection dont elle était la victime n'était un secret pour personne, non seulement dans le cercle de la famille, mais à des kilomètres à la ronde dans toutes les directions. Plusieurs noms furent librement évoqués à ce propos.
Les uns disaient que c'était son cousin Sam, dont les dispositions amoureuses étaient notoires, non seulement dans l'enceinte de la famille, mais d'un bout à l'autre de
la contrée avoisinante, et qui ne se cachait point d'avoir pratiqué l'adultère localement sur une grande échelle, se propulsant d'un rendez-vous au suivant dans son fauteuil d'invalide à traction autonome, avec des femmes veuves, des femmes mariées et des femmes non mariées, dont les unes jeunes et séduisantes, et d'autres séduisantes sans être jeunes, et d'autres ni jeunes ni séduisantes, et dont un certain nombre à la faveur de son intervention conçurent et mirent au monde qui un fils, qui une fille, qui deux fils, qui deux filles, qui un fils et une fille, car Sam n'avait jamais décroché de triplés, et c'était là chez Sam un point sensible, qu'il n'eût jamais décroché de triplés, et dont d'autres conçurent mais ne mirent pas au monde, et dont d'autres ne conçurent pas du tout, quand Sam intervenait. Et aux reproches qu'on lui faisait de cette conduite Sam de riposter du tac au tac que paralysé comme il l'était, de la taille jusqu'au sommet et des genoux jusqu'à la base, il n'avait dans la vie d'autre but, d'autre intérêt ni d'autre joie que de lever l'ancre dans son fauteuil roulant au sortir d'une bonne ventrée de viande et de légumes et de rester dehors à exercer l'adultère jusqu'au moment où il fallait rentrer souper, après quoi il était à la disposition de sa conjointe. Mais jusque-là, pour autant qu'on pût le savoir, il n'avait jamais trahi Liz sous son propre toit ou, plus exactement, avec aucune de celles qu'abritait ce dernier, même s'il se trouvait de mauvaises langues pour insinuer qu'il était le père de ses cousins Art et Con.
D'autres disaient que c'était son cousin Tom qui dans un accès d'exaltation, ou dans un accès de dépression, avait fait cette chose à Ann. Et ceux qui objectaient que Tom était incapable du moindre effort lors de ses accès d'exaltation, et que lors de ces accès de dépression il ne pouvait ériger ne fût-ce que le petit doigt, se voyaient vertement
répliquer que l'effort et l'érection ici en jeu n'étaient pas l'effort et l'érection qu'interdisaient à Tom ses accès, mais un tout autre effort et une tout autre érection, étant sous-entendu que l'empêchement en question n'était pas physique, mais moral, ou esthétique, et que l'impossibilité endémique où se trouvait Tom d'une part de remplir certaines tâches n'entraînant aucune déperdition de ses réserves corporelles, comme d'avoir l'oeil à la bouilloire, par exemple, ou à la casserole, et d'autre part de bouger de l'endroit qu'il occupait, couché, assis ou debout, ou d'avancer la main ou le pied pour attraper un outil tel un marteau ou un ciseau, ou un ustensile de cuisine de l'ordre d'une pelle, ou d'un seau, n'était ni dans le premier cas ni dans le second une impossibilité absolue, non, mais relative à la nature de la tâche à remplir, ou de l'acte à accomplir. Et on ajoutait avec cynisme, à l'appui de cette thèse, que si Tom avait reçu mission d'avoir l'oeil, non pas sur la bouilloire ou sur la casserole, mais sur sa nièce Bridie faisant sa toilette de nuit, aucun degré de dépression ne l'en aurait empêché, et qu'il fallait voir la vitesse à laquelle tombait son exaltation dans le voisinage d'un tire-bouchon et d'une bouteille de stout. Car Ann, quoique d'aspect peu engageant et pourrie par son mal, avait ses partisans, à la maison et au dehors. Et ceux qui objectaient que ni les appas d'Ann, ni ses dons de persuasion, ne se pouvaient comparer à ceux de Bridie, ou d'une bouteille de stout, se voyaient sèchement rétorquer que si Tom n'avait pas fait cette chose dans un accès de dépression, ou dans un accès d'exaltation, alors il l'avait faite entre un accès de dépression et un accès d'exaltation, ou entre un accès d'exaltation et un accès de dépression, ou entre un accès de dépression et un autre accès de dépression, ou entre un accès d'exaltation et un autre accès d'exaltation, car chez Tom, quoi qu'on ait pu dire, dépression et exaltation n'étaient pas d'alternance régulière, non, mais souvent il ne sortait d'un
accès de dépression que pour être saisi d'un autre peu après, et fréquemment il ne se dégageait d'un accès d'exaltation que pour tomber presque aussitôt dans le suivant, et pendant ses brefs répits il arrivait à Tom de se comporter très bizarrement, presque comme quelqu'un qui ne sait plus ce qu'il fait.
D'autres disaient que c'était son oncle Jack, faible d'esprit ne l'oublions pas. Et ceux qui n'étaient pas de cet avis se voyaient aimablement prier par ceux qui en étaient de bien vouloir considérer ceci, que Jack était non seulement faible d'esprit, mais mari d'une femme faible de poitrine. Or on pouvait dire tout ce qu'on voulait des autres parties d'Ann, mais jamais de sa poitrine qu'elle était faible, car il était de notoriété publique qu'Ann avait une poitrine splendide, blanche et grasse et élastique, et dans l'esprit d'un homme comme Jack, faible d'esprit ne l'oublions pas et enchaîné à une femme faible de poitrine, comment s'étonner si de cette splendide partie d'Ann, si blanche, si grasse et si élastique, l'image allait toujours se dilatant, toujours plus blanche, plus grasse et plus élastique, jusqu'à ce que des autres parties d'Ann (et elles étaient nombreuses) où ne se trouvait trace ni de blancheur ni de gras ni d' élasticité, mais où tout était gris, et même vert, et décharné, et flasque, toute pensée fût bannie.
D'autres noms cités à ce propos étaient ceux des oncles d'Ann, Joe, Bill et Jim, et de ses neveux, Bill l'Aveugle et Mat le Boiteux, Sean et Simon.
Qu'Ann eût pu être la victime, non pas d'un des siens, mais d'un étranger du dehors, beaucoup l'estimaient probable on évoquait librement à ce propos le nom de plus d'un étranger du dehors.
Puis environ quatre mois plus tard, alors qu'on sortait enfin du long hiver et que certains croyaient odorer le printemps déjà, les frères Joe, Bill et Jim, soit le total impressionnant de cent quatrevingttreize ans, dans le bref espace
d'une semaine furent emportés, Joe l'aîné un lundi, et Bill son cadet d'un an le mercredi suivant, et Jim leur cadet d'un an et de deux ans respectivement le vendredi suivant, ce qui avait pour conséquence de laisser le vieux Tom sans fils, et Flo et Kate sans maris, et May Sharpe sans frères, et Tom et Jack et Art et Con et Sam sans pères, et Mag et Liz sans beauxpères, et Ann sans oncles, et Simon et Ann et Bridie et Tom et Sean et Kate et Bill et Mat et le vingtième enfant de Sam par la regrettée Liz sans grand-pères, et Rose et Cerise et Pat et Larry sans arrièregrandspères.
Voilà donc reculé le jour convoité, objet toujours de leurs voeux languissants, d'à peu près dixsept ans au moins, c'estàdire loin audelà des horizons de l'espérance et même de l'espoir. Car le vieux Tom, par exemple, baissait à vue d'oeil et un jour se laissa surprendre en train de s'exclamer, Me faucher mes trois gars d'un seul coup merde et me laisser là avec mes putains de douleurs, sousentendant par là qu'à son avis on aurait mieux fait de le faucher lui avec ses douleurs et de laisser là ses gars avec les leurs dont les pires réunies n'arrivaient pas au coude du vautour qui sans répit lui dévorait le caecum. Et baissaient aussi à vue d'oeil bien d'autres membres de la famille, au point d'enlever tout espoir de voir se prolonger leurs souffrances.
Alors il leur en cuisait de ce qu'ils avaient dit, à ceux qui avaient dit que c'était l'oncle Joe, et à ceux qui avaient, dit que c'était l'oncle Bill, et à ceux qui avaient dit que c'était l'oncle Jim, qui avait fait cette chose à Ann, car ils avaient confessé leurs péchés tous les trois, au prêtre, avant d'être emportés, et le prêtre était un vieil intime de la famille. Et des cadavres des frères la nuée des voix s'éleva et flotta un moment avant de se poser sur les vivants à élire, a réélire, telle voix sur tel vivant, telle autre sur tel autre, jusqu'à ce que chaque vivant ou presque eùt sa voix, chaque voix son repos. Et beaucoup étaient maintenant
en désaccord qui avaient été d'accord, et d'accord maintenant qui avaient été en désaccord, et d'autres d'accord toujours qui l'avaient été déjà, et d'autres toujours en désaccord qui l'avaient déjà été. Et ainsi se formaient de nouvelles amitiés, et de nouvelles inimitiés, et se maintenaient de vieilles amitiés, et de vieilles inimitiés. Et tout n'était qu'accord et désaccord, amitié et inimitié, comme par le passé, mais suivant une autre répartition. Et pas une seule voix qui ne fût soit pour soit contre, non, pas une. Et tout n'était qu'objection et réplique, réplique et objection, comme par le passé, mais dans d'autres bouches. Non qu'il ne s'en trouvât beaucoup pour continuer à dire ce qu'ils avaient toujours dit, loin de là. Mais il s'en trouvait encore plus pour ne plus le dire. Et la raison de cela était peutêtre ceci, que non seulement tous ceux qui avaient dit ce qu'ils avaient dit sur Jim, sur Bill et sur Joe se trouvaient par la mort de Joe, de Bill et de Jim mis dans l'impossibilité de continuer et dans l'obligation de trouver autre chose, car Bill, Joe et Jim avaient beau être bêtes, ils ne l'étaient pas au point de se laisser emporter sans se mettre à sainte table rapport à ce qu'ils avaient fait à Ann, s'ils l'avaient fait, mais aussi parmi ceux qui n'avaient jamais rien dit sur Jim, sur Joe et sur Bill, à ce propos, sinon qu'ils n'avaient pas fait cette chose à Ann, et par conséquent ne se trouvaient nullement par la mort de Joe, de Jim et de Bill mis dans l'impossibilité de continuer à dire ce qu'ils avaient toujours dit, à ce propos, beaucoup préféraient néanmoins, en entendant parler maintenant avec eux certains parmi ceux qui avaient toujours parlé contre eux et contre qui ils avaient toujours parlé, de ne plus dire ce qu'ils avaient toujours dit, à ce propos, et de commencer à dire tout autre chose, afin de pouvoir continuer à entendre parler contre eux et eux à parler contre le plus grand nombre possible de ceux qui, avant les morts de Bill, de Joe et de Jim, avaient toujours parlé contre eux et contre qui ils avaient toujours
parlé. Car, chose étrange mais vraie apparemment, ceux qui parlent parlent plutôt pour le plaisir de parler contre que pour le plaisir de parler avec. Et la raison de cela est peutêtre ceci, qu'il est difficile dans l'accord de crier tout à fait aussi fort que dans le désaccord,
Cette petite affaire de la nourriture du chien, Watt la reconstitua à partir des indiscrétions qui échappaient, de temps en temps, le soir, aux nains jumeaux Art et Con. Car c'était eux qui conduisaient le chien affamé, tous les soirs, jusqu'à la porte de Monsieur Knott. Ce qu'ils faisaient depuis l'âge de douze ans, soit depuis un quart de siècle, et devaient continuer à faire pendant tout le temps que Watt resterait chez Monsieur Knott, ou plutôt pendant tout le temps qu'il resterait au rezdechaussée. Car lorsque Watt fut muté au premier étage, alors Watt perdit tout contact avec le rezdechaussée et ne devait plus revoir ni le chien ni ceux qui le conduisaient. Mais c'était sûrement Art et Con toujours qui conduisaient le chien, tous les soirs à neuf heures, jusqu'à la porte de derrière de Monsieur Knott, même lorsque Watt n'était plus là pour le constater. Car c'était deux petits gars solides et tout entiers à leur travail.
Le chien de service, au moment où Watt entra au service de Monsieur Knott, était le sixième chien, en vingtcinq ans, à être exploité ainsi par Art et Con.
Les chiens employés à manger les restes occasionnels de Monsieur Knott ne vivaient pas vieux, en général. Ce qui était tout naturel, Car en dehors de ce que le chien recevait à manger de temps en temps, chez Monsieur Knott, sur le pas de la porte de derrière, il ne recevait pour ainsi dire rien à manger. Car si on lui avait donné de la nourriture en sus de la nourriture que lui donnait Monsieur Knott, de temps en temps, alors son appétit eût pu être gâté, pour la nourriture que lui donnait Monsieur Knott. Car Art et Con ne pouvait jamais être sûrs, le matin, de ne pas trouver
le soir, chez Monsieur Knott, sur le pas de la porte de derrière, à l'intention de leur chien, un pot de nourriture si nourrissante et si copieuse que seul un chien parfaitement affamé pouvait en venir à bout. Et c'est à cette éventualité qu'il leur incombait de se tenir toujours prêts.
Ajoutez à cela que la nourriture de Monsieur Knott était plutôt riche et échauffante, pour un chien.
Ajoutez à cela que le chien quittait rarement sa chaîne et de ce fait se voyait interdire tout exercice digne de ce nom. C'était forcé. Car si le chien avait été laissé en liberté, pour courir un peu partout selon sa fantaisie, alors il aurait mangé le crottin de cheval sur la route, et toutes les autres choses immondes qui abondent à la surface de la terre, et ainsi ruiné son appétit peutêtre à tout jamais ou, encore plus grave, pris le large pour ne jamais revenir.
Le nom de ce chien, pour ne pas dire chienne, au moment où Watt entra au service de Monsieur Knott, était Kate. Kate n'avait rien d'un beau chien. Même Watt, que prévenait contre les chiens sa tendresse pour les rats, n'avait jamais vu un chien qui fût moins à son goût que Kate. Ce n'était pas un gros chien, et cependant on ne pouvait pas dire que c'était un petit chien. C'était un chien moyen, d'aspect repoussant. On l'avait prénommé Kate non pas, comme on pouvait le supposer, en mémoire de la Kate de Jim, si près de se trouver veuve, mais d'une tout autre Kate, d'une certaine Katie Byrne, espèce de cousine de la femme de Joe May, si près de se trouver veuve elle aussi, et cette Katie Byrne était en grande faveur auprès d'Art et Con à qui elle apportait toujours un rouleau de tabac à chiquer quand elle venait en visite, et Art et Con étaient de grands chiqueurs de rouleaux et n'en avaient jamais assez, jamais jamais assez de rouleaux à chiquer, à leur gré.
Kate mourut pendant que Watt était encore au rez-de-chaussée et se fit remplacer par un chien prénommé Cis. Watt ignorait en mémoire de qui on avait prénommé le
chien ainsi. S'il s'était renseigné, s'il avait quitté sa réserve et demandé franchement, Art, ou Con, je sais qu'on a prénommé Kate ainsi en mémoire de votre parente Katie Byrne, mais en mémoire de qui aton prénommé Cis ainsi?, alors il aurait appris peutêtre ce qu'il désirait tant savoir. Mais il y avait des limites à ce que Watt était disposé à faire, dans, sa chasse à l'information. Il y avait des moments où il n'était pas éloigné de croire, en observant l'effet que ce prénom produisait sur Art et Con, notamment en conjonction avec certaines injonctions, que c'était le prénom d'une amie à eux, d'une amie aimée entre toutes, et que c'était en l'honneur de cette amie aimée entre toutes qu'ils avaient, donné au chien le prénom de Cis, de préférence à tout autre prénom. Mais c'était là pure conjecture. Et à d'autres moments Watt était plus porté à croire que si le chien se prénommait Cis, ce n'était pas parce qu'il se trouvait parmi les vivants quelque personne se prénommant ainsi, non, mais tout bêtement parce qu'il fallait que le chien eût un prénom quelconque, dans son propre intérêt et dans celui des autres, pour le distinguer de tous les autres chiens, et que Cis était un prénom pas plus mauvais qu'un autre et même supérieur à beaucoup.
Cis vivait toujours au moment où Watt quitta le rez dechaussée pour le premier étage. Quant à ce qu'il en advint par la suite, ainsi que des nains, Watt n'en avait, pas la moindre idée. Car sitôt au premier étage Watt perdit, dit, non seulement le rezdechaussée de vue, mais tour intérêt pour le rezdechaussée. Ce fut là en vérité une coincidence providentielle, n'estce pas, qu'au moment de perdre de vue le rezdechaussée Watt perdît aussi tout intérêt pour lui.
Il entrait dans les fonctions de Watt d'accueillir Art et Con quand ils passaient le soir avec le chien et, quand il y avait de la nourriture pour le chien, d'assister à son absorption par le chien, jusqu'à la dernière miette. Mais passées
les premières semaines Watt cessa brusquement, de son propre chef, de remplir cet office. Et désormais, quand il y avait de la nourriture pour le chien, il la déposait devant la porte, sur le pas de la porte, dans le plat du chien, et il mettait une lumière à la fenêtre du couloir afin que le pas de la porte ne soit pas dans le noir, même par la nuit la plus noire, et il mit au point pour le plat du chien un petit couvercle pouvant se fermer au moyen de crampons qui se cramponnaient solidement aux bords du plat. Et Art et Con finirent par comprendre, les soirs où le plat du chien ne les attendait pas sur le pas de la porte, que ces soirslà il n'y avait pas de nourriture pour Kate (ou pour Cis). Ils n'avaient pas besoin de frapper et de demander, non, le pas de la porte vide parlait de luimême. Et ils finirent même par comprendre, les soirs où il n'y avait pas de lumière à la fenêtre du couloir, que ces soirslà il n'y avait pas de nourriture pour le chien. Et ils apprirent aussi à ne jamais pousser plus loin le soir que jusqu'à l'endroit d'où ils pouvaient voir la fenêtre du couloir, et ensuite à ne jamais pousser plus loin que s'il y avait de la lumière à la fenêtre, et à toujours s'en aller sans pousser plus loin s'il n'y en avait pas. Cela ne leur servait malheureusement pas à grand'chose au point de vue pratique du fait qu'on débouchait brusquement, au détour des buissons, sur la porte de derrière et par conséquent ne voyait la fenêtre du couloir, à côté de la porte, que déjà de si près qu'on aurait pu toucher celleci, avec son bâton, si l'on avait voulu. Mais Art et Con apprirent peu à peu à distinguer, d'aussi loin que de dix ou quinze pas, s'il y avait de la lumière à la porte du couloir ou non. Car la lumière, quoique masquée par l'angle, dardait ses rayons par la fenêtre du couloir et créait une lueur, dans l'air, lueur qu'on pouvait distinguer, avec de l'entraînement, surtout quand la nuit était noire, d'aussi loin que de dix ou quinze pas. Par conséquent tout ce qu'ils avaient à faire, Art et Con, surtout quand la nuit était propice,
c'était d'avancer un peu le long de l'allée jusqu`à l'endroit d'où la lumière, si elle brûlait, devait être visible sous forme d'une lueur, d'une faible lueur, dans l'air, et de là de pousser plus loin, vers la porte de derrière, ou bien rebrousser chemin, vers la grille, selon le cas. Au fort de l'été, bien sûr, seul le pas de la porte vide, ou garni du plat du chien, pouvait apprendre à Art et à Con et à Kate (ou à Cis), s'il y avait de la nourriture pour le chien ou non. Car au fort de l'été Watt ne mettait pas de lumière à la fenêtre de la cuisine quand il y avait de la nourriture pour le chien, non, car au fort de l'été le pas de la porte n'était pas dans le noir avant dix heures et demie ou onze heures du soir, mais face à l'ouest il brûlait de toute l'ardeur mourante des feux de l'été. Et mettre une lumière à la fenêtre du couloir dans ces conditions, ç'aurait été brûler du pétrole pour rien. Mais pendant plus des trois quarts de l'année la tâche d'Art et Con se trouvait grandement facilitée à la suite du refus de Watt d'assister au repas du chien et des mesures qu'il dut prendre en conséquence. Alors Watt, s'il avait sorti le plat un peu avant huit heures, le rentrait un peu avant dix heures et le lavait, soucieux du lendemain, avant de tirer les verrous pour la nuit et de monter se coucher en tenant haut la lampe audessus de sa tête pour éclairer ses pas dans les escaliers, les escaliers qui ne semblaient jamais les mêmes, d'un soir à l'autre, et qui tantôt étaient raides, et tantôt doux, et tantôt longs, et tantôt courts, et tantôt larges, et tantôt étroits, et tantôt périlleux, et tantôt sûrs, et qu'il grimpait tous les soirs, parmi les ombres mouvantes, un peu après dix heures.
De ce refus de la part de Knott, pardon, de Watt, d'assister à l'absorption par le chien des restes de Monsieur Knott, on aurait pu craindre les plus graves conséquences, aussi bien pour Watt que pour la maison de Monsieur Knott.
Watt s'attendait à quelque chose de ce genre. Et cependant il n'aurait pu faire autrement qu'il fit. Il avait beau
ne pas aimer les chiens, leur préférant de beaucoup les rats, il n'aurait pu faire autrement, le croira qui voudra, qu'il fit, Il ne se passa rien, en l'occurrence, mais tout continua comme avant, apparemment. Il ne s'abattit sur Watt nulle punition, nulle foudre. Et la maison de Monsieur Knott continua à voguer de l'avant, par les jours et nuits tranquilles, avec toute son habituelle sérénité. Et c'était là pour Watt une source de grand étonnement, d'avoir pu enfreindre impunément une aussi vénérable tradition, ou institution. Mais il n'était pas bête au point d'en tirer une règle de conduite, ou d'y voir un encouragement à l'insoumission, oh non, car Watt n'était que trop heureux de faire ce qu'on lui demandait, à tout moment et comme le voulait la coutume. Et quand par nécessité il faillait, comme ici en refusant d'assister au repas du chien, il avait soin de faillir de telle façon et en usant de tant de précautions et de raffinements qu'il avait presque l'air de ne pas faillir du tout. Et cela lui valait peutêtre une certaine indulgence. Et dans son esprit plein d'étonnement et de trouble il ramenait le calme en réfléchissant que s'il restait impuni pour le moment, il ne le resterait peutêtre pas toujours, et que si le coup porté à la maison de Monsieur Knott n'apparaissait pas aussitôt, il apparaîtrait peutêtre un jour, meurtrissure modeste d'abord, puis plus large, toujours plus large, jusqu'à ce que, à force de s'étendre, il finisse par noicir le corps tout entier.
Pendant un certain temps, pour des raisons demeurées obscures, Watt a dû être fort intrigué, voire fasciné, par cette affaire du chien venu au monde, et à grands frais au monde maintenu, uniquement pour manger la nourriture de Monsieur Knott les jours où Monsieur Knott ne daignait pas la manger luimême, et y attacher une importance et même une signification qu'il semble difficile de justifier. Car sinon pourquoi cette insistance? Et pourquoi cette insistance sur la famille Lynch si en pensée il n'avait été
obligé de passer du chien à la famille Lynch comme à l'un des termes de la relation que le chien tissait chaque nuit, l'autre étant naturellement les restes de Monsieur Knott. Mais bien plus que les Lynch, ou les restes de Monsieur Knott, c'est le chien qui donna à Watt ce tracas, tant qu'il dura. Mais il ne dura pas longtemps, ce tracas de Watt, pas très longtemps, comparé avec d'autres analogues. Et cependant ce fut un tracas majeur, à cette époque, tant qu'il dura. Mais une fois que Watt eut saisi, dans sa complexité, le mécanisme du système, comment la nourriture en venait à être disponible pour le chien, et le chien à être disponible pour la nourriture, et les deux à être réunis, alors il cessa de s'y intéresser et put jouir, à cet égard, d'une relative tranquillité d'esprit. Non qu'il s'imaginât un instant avoir pénétré les forces en présence, dans ce cas particulier, ou même perçu les formes qu'elles soulevaient, ou jeté la moindre lumière sur luimême, ou sur Monsieur Knott, loin de là. Mais il avait changé, peu à peu, un désordre en mots, il s'était fait un oreiller de vieux mots, pour sa tête. Peu à peu, et non sans peine. Kate en train de manger dans son plat, par exemple, sous la surveillance des nains, comme il avait peiné pour savoir ce que c'était, pour savoir quelle était la chose faite, la chose subie, par qui, par quoi, et quelles ces formes qui n'étaient pas ancrées au sol, comme la véronique, mais s'évanouissaient dans la, nuit, au bout d'un moment.
Erskine passait son temps dans les escaliers, à monter, a descendre, en courant. Tout le contraire de Watt, qui se contentait de descendre une fois par jour, quand il se levait, pour commencer sa journée, et une fois par jour se contentait de monter, quand il se couchait, pour commencer sa nuit. Sauf lorsque, dans sa chambre, le matin, ou dans la cuisine, le soir, il oubliait quelque chose, dont il ne pouvait se passer. Alors naturellement il remontait, ou redescendait, prendre cette chose, quelle qu'elle fût. Mais c'était
très rare. Car que pouvait oublier Watt, dont Watt ne pût se passer, l'espace d'un jour, l'espace d'une nuit? Son mouchoir peut-être? Mais Watt n'avait jamais recours au mouchoir. Son sac à ordures? Non, il ne serait pas redescendu exprès, jusqu'en bas, à l'appel de son sac à ordures. Non, il n'y avait pour ainsi dire rien que Watt pût oublier, dont il ne pût se passer, pendant les quatorze ou quinze heures que durait sa journée, pendant les neuf ou dix heures que durait sa nuit. N'empêche que cela lui arrivait, de temps en temps, d'oublier quelque chose, un petit quelque chose de rien du tout, qu'il lui fallait retourner prendre, sans quoi il n'aurait pas pu tenir, jusquau bout de sa journée, jusqu'au bout de sa nuit. Mais c'était très rare. Et le plus souvent il restait tranquillement là où il était, au second étage dans sa chambrette la nuit, et le jour au rez-de-chaussée dans la cuisine surtout, ou partout ailleurs où ses fonctions pouvaient l'appeler, ou au jardin d'agrément à faire les cent pas, ou dans un arbre, ou assis par terre contre un arbre, ou contre un buisson, ou sur un siège rustique. Car au premier étage ses fonctions ne l'appelaient jamais, à cette période, ni au second, une fois qu'il avait fait son lit, et balayé sa chambrette, ce qu'il faisait à peine levé, avant de descendre, l'estomac vide. Tandis qu'au rez-de-chaussée Erskine n'en fichait pas une rame, ses fonctions s'exerçant uniquement au premier étage. Or Watt ignorait, et répugnait à demander, en quoi exactement ces fonctions consistaient. Mais alors que les fonctions de Watt au rez-de-chaussée le retenaient tranquillement au rez-de-chaussée, les fonctions d'Erskine au premier étage, non, mais il passait son temps dans les escaliers, à monter, à descendre, en courant, du premier étage au second étage et puis incontinent du second étage au premier étage au rez-de-chaussée et puis incontinent du rez-de-chaussée au premier étage, dans une agitation qui semblait
à Watt sans rime ni raison, ce dont il ne faut pas s'étonner, puisque aussi bien Watt ignorait, et répugnait à demander, en quoi exactement consistaient les fonctions d'Erskine au premier étage. De là à conclure qu'Erskine ne restait jamais tranquillement au premier étage, non car il y passait une bonne partie de son temps, mais seulement que le temps qu'il passait dans les escaliers, dans l'espace d'une seule journée, à se précipiter tantôt en bas, tantôt en haut, semblait à Watt extraordinaire. Et extraordinaire lui semblaient aussi le peu de temps qu'Erskine restait en haut, quand il se précipitait en haut, avant de se reprécipiter en bas, et le peu de temps qu'il restait en bas, quand il se précipitait en bas, avant de se reprécipiter en haut, et enfin bien sûr la force de sa précipitation, comme s'il n'avait qu'une hâte, retourner là d'où il venait. Et si l'on demandait comment Watt, jamais au second étage du matin au soir, pouvait savoir combien de temps Erskine passait au second étage, quand il s'y précipitait de la sorte, on pourrait sans doute répondre ceci, que Watt, de là où il était assis au fond de la maison, pouvait entendre Erskine grimper l'escalier quatre à quatre jusqu'au comble de la maison et puis le dévaler de même jusqu'au mitan de la maison, pour ainsi dire d'une traite. Et la raison de cela était peut-être ceci, que le bruit descendait par la cheminée de la cuisine.
Watt répugnait à s'informer à mots ouverts du sens de tout cela, car il disait, Tout cela sera révélé à Watt, le moment venu, entendant bien sûr le moment où Erskine s'en irait, et où un autre viendrait. Mais il n'avait pas de cesse qu'il n'eût dit, en brèves phrases ou bribes de phrases éparses et largement espacées dans le temps, Peut-être que Monsieur Knott le dépêche ainsi, tantôt en haut, tantôt en bas, à telle et telle fin bien définie, tout en lui disant, Mais reviens-moi vite, Erskine, ne traîne pas, reviens-moi vite. Mais quel genre de fin? Peut-être pour lui rapporter un objet quelconque abandonné quelque part et dont il éprouve soudain
le besoin, tel un bon livre ou un bout de coton hydrophile ou de papier de soie. Ou pour s'assurer, en inspectant les alentours d'une fenêtre supérieure, que personne ne vient. Ou pour s'assurer, en inspectant rapidement le rez-de-chaussée, qu'aucun danger ne menace les fondations. Mais il n'y suis-je pas, moi, au rez-de-chaussée, quelque part, aux aguets? Mais il se peut que Monsieur Knott ait plus confiance en Erskine, qui est ici depuis plus longtemps que moi, qu'en moi, qui suis ici depuis moins longtemps qu'Erskine. Et pourtant cela ne ressemble pas à Monsieur Knott, de vouloir sans cesse ceci et cela et d'envoyer Erskine courir s'en occuper. Mais que sais-je de Monsieur Knott? Rien. Et ce qui peut me paraître lui ressemble le moins, rien ne me prouve le contraire. Ou peut-être que Monsieur Knott envoie Erskine courir ainsi, tantôt en haut, tantôt en bas, tout simplement pour en être débarrassé, ne fût-ce que pour quelques instants. Ou peut-être qu'Erskine, éprouvé par le premier étage, est obligé de se précipiter en haut de temps en temps, pour prendre l'air du second étage, et de temps en temps de se précipiter en bas, pour prendre celui du chez-de-chaussée, voire du jardin, tout comme dans certaines eaux certains poissons, pour pouvoir supporter les profondeurs moyennes, sont contraints de remonter et de redescendre, tantôt à la surface des vagues, tantôt au lit de l'océan. Mais de tels poissons existent-ils? Oui, de tels poissons existent, dorénavant. Mais éprouvé en quel sens? Peut-être que Monsieur Knott (qui sait?) propage comme des ondes, de dépression, ou d'oppression, ou tour à tour les deux, d'une manière impossible à saisir. Mais cela ne s'accorde pas du tout avec ma conception de Monsieur Knott. Mais quelle conception ai-je de Monsieur Knott? Aucune.
Watt se demandait si Arsene, Walter, Vincent et les
autres avaient traversé la phase qu'Erskine traversait alors, et il se demandait si lui Watt la traverserait aussi, quand son heure viendrait. Watt avait du mal à imaginer Arsene, sans parler de lui-même, en train de se comporter de la sorte. Mais les choses étaient nombreuses que Watt avait du mal à imaginer.
Parfois dans la nuit Monsieur Knott appuyait sur une sonnette qui sonnait dans la chambre d'Erskine. Alors Erskine se levait et descendait. Cela Watt le savait, car du lit où il gisait tout près il entendait la sonnerie drin! et Erskine se lever et descendre. Il entendait la sonnerie parce qu'il ne dormait pas, ou ne dormait qu'à moitié, ou ne dormait que d'un oeil. Car il est rare qu'une sonnerie tout près ne soit pas entendue de qui ne dort qu'à moitié, ou ne dort que d'un oeil. Ou il entendait, non pas la sonnerie, mais Erskine se lever et descendre, ce qui revenait au même. Car Erskine, sans la sonnerie, se serait-il et serait-il descendu? Non. Il autait pu se lever, sans la sonnerie, pour faire sa grosse commission, ou sa petite commission, dans son bon gros pot de chambre. Mais se lever et descednre, sans la sonnerie, non. D'autres fois, quand Watt était plongé dans le sommeil, ou dans la méditation, ou autrement absorbé, alors bien sûr ça pouvait sonner et sonner et Erskine se lever et se lever et descendre et descendre et Watt ne se douter de rien. Mais cela ne changeait rien. Car Watt avait entendu la sonnerie drin!, et Erskine se lever et descendre, assez souvent pour savoir que parfois dans la nuit Monsieur Knott appuyait sur une sonnette et qu'alors Erskine, obéissant sans doute à l'appel, se levait et descendait. Car y avait-il d'autres doigts dans la maison, d'autres pouces, que ceux de Monsieur Knott et d'Erskine et de Watt, susceptibles d'avoir appuyé sur la sonnette? Car avec quoi, sur la sonnette, sinon avec un doigt, ou avec un pouce, aurait-on pu appuyer? Avec un nez? Ur orteil? Un talon? Une dent saillante? Un
genou? Un coude? Ou quelque autre proéminence d'os ou de chair? Sans doute. Mais à qui, sinon à Monsieur Knott? Watt n'avait pas appuyé, aucune partie de Watt n'avait appuyé, sur une sonnette, il en avait la certitude morale, car il n'y avait pas de sonnette dans sa chambre. Et s'il avait pu se lever, et descendre jusqu'à l'endroit où se trouvait la sonnette, et il ne savait pas où se trouvait la sonnette, et là appuyer dessus, aurait-il pu regagner sa chambre, et son lit, et même à l'occasion s'assoupir, à temps pour entendre, de là où il gisait, dans son lit, la sonnerie? Le fait est que Watt n'avait jamais vu de sonnette nulle part, dans la maison de Monsieur Knott, ni entendu sonner en d'autre circonstances que celles qui le tracassaient tant. Au rez-de chaussée, Watt en avait la certitude, il n'y avait aucune sonnette d'aucune sorte, ou alors si habilement dissimulée qu'aucune trace n'en paraissait, ni aux murs, ni aux montants des portes, Il y avait le téléphone certes, dans un couloir. Mais ce qui sonnait la nuit, dans la chambre d'Erskine, n'était pas un téléphone, Watt en avait la conviction, mais une sonnette, une simple petite sonnette électrique probablement blanche, de celles sur lesquelles on appuie jusqu'à ce qu'elles fassent drin! et qu'on laisse ensuite revenir à la position du silence. De même Erskine, s'il avait appuyé sur la sonnette, n'aurait pu le faire ailleurs que dans sa chambre, voire de là où il gisait, dans son lit, comme il ressortait clairement du bruit que faisait Erskine en se levant de son lit, à peine la sonnerie tue. Mais comment admettre qu'il y eût une sonnette dans la chambre d'Erskine et qui plus est placée de façon à lui permettre d'appuyer dessus sans quitter son lit, alors que nulle part dans la chambre de Watt il n'y avait de sonnette d'aucune sorte? Et même en l'admettant, quel intérêt Erskine pouvait-il avoir à appuyer dessus, puisqu'il savait pertinemment qu'au bruit de la sonnerie il devrait quitter son lit mollet et descendre, en tenue légère. Si Erskine tenait
absolument à quitter son lit douillet et à descendre, à moitié nu, n'aurait-il pas pu le faire sans au préalable appuyer sur une sonnette? Ou Erskine avait-il perdu la raison? Et lui-même Watt ne serait-il pas légèrement dérangé? Et Monsieur Knott lui-même avait-il toute sa tête? Ne seraient-ils pas tout les trois un peu toqués?
Cette question de savoir qui appuyait sur la sonnette qui sonnait dans la nuit, dans la chambre d'Erskine, fut pour Watt, pendant un certain temps, une source de grave inquiétude et d'anxieuse insomnie. Si Erskine avait été ronfleur, et que le bruit de la sonnerie eût coïncidé avec celui du ronflement, alors le mystère se serait dissipé, Watt avait cette impression, comme brume au soleil. Mais voilà, Erskine n'était pas ronfleur. Et cependant à le voir, ou à l'entendre pousser sa chanson, on l'aurait pris pour un ronfleur, pour un grand ronfleur. Et cependant il n'était pas ronfleur. Si bien que la sonnerie éclatait toujours dans le silence, de la nuit. Mais il apparut bientôt à Watt, toute réflexion faite, que la coïncidence de sonnerie et ronflement, loin de dissiper le mystère, l'aurait laissé entier. Car qu'est-ce qui empêchait Erskine de simuler un ronflement, à l'instant même d'allonger le bras et d'appuyer sur la sonnette, ou de simuler tout un chapelet de ronflements culminant dans le ronflement qu'il simulait à l'instant d'appuyer sur la sonnette, dans le seul but de duper Watt et de lui faire accroire que si quelqu'un avait appuyé sur une sonnette, ce n'était pas lui Erskine, mais Monsieur Knott quelque part ailleurs dans la maison. Ainsi Watt finit par croire, du fait qu'Erskine ne ronfalit pas et que la sonnerie éclatait toujours dans le silence, de la nuit, non pas que ça pouvait être Erskine qui appuyait sur la sonnette, comme d'abord il l'avait cru, non, mais que ça ne pouvait être que Monsieur Knott. Car si Erskine appuyait sur la sonnette et ne voulait pas qu'on le sache, alors il aurait poussé un ronflement, ou usé d'un autre stratagème quelconque, à l'instant même d'appuyer
sur la sonnette, afin de faire accroire à Watt que si quelqu'un avait appuyé sur une sonnette, ce n'était pas lui Erskine, mais Monsieur Knott. Jusqu'au moment où il apparut à Watt qu'Erskine pouvait très bien appuyer sur la sonnette, en se foutant éperdumment qu'on le sache ou non, et qu'en ce cas il ne se donnerait pas la peine de pousser un ronflement, ou d'user d'un autre stratagème quelconque, à l'instant d'appuyer sur la sonnette, non, mais il laisserait la sonnerie éclater dans le silence, de la nuit, et à Watt et se démerder avec ça.
Watt décida finalement qu'un examen de la chambre d'Erskine était de rigueur, s'il voulait que cette affaire cesse de le tourmenter. Ensuite il pourrait la laisser tomber, et l'oublier, comme on laisse tomber et oublie une peau d'orange, ou de banane.
Watt aurait pu s'adresser à Erskine, il aurait pu lui demander, Erskine, dites-moi, y a-t-il une sonnette dans votre chambre, ou n'y en a-t-il pas? Mais cela aurait mis Erskine sur ses gardes, ce que Watt ne souhaitait pas. Ou Erskine sur ses gardes, ce que Watt ne souhaitait pas. Ou Erskine aurait pu répondre, Oui! quand la vraie réponse était, Non! ou, Non! quand la vraie réponse était, Oui!, ou il aurait pu répondre la vérité, Oui! ou, Non! sans que Watt puisse y ajouter foi. Et alors Watt n'aurait pas été plus avancé, mais plutôt moins, car il aurait mis Erskine sur ses gardes.
Or la chambre d'Erskine était toujours fermée à clef, et la clef toujours dans la poche d'Erskine. Ou plutôt la chambre d'Erskine n'était jamais ouverte, ni la clef hors de la poche d'Erskine, plus de deux ou trois secondes de suite, soit le temps que mettait Erskine à glisser la clef hors de sa poche, à ouvrir sa porte de l'extérieur, à se couler dans sa chambre, à refermer la porte à clef de l'intérieur et à glisser la clef dans sa poche, ou alternativement à glisser la clef hors de sa poche, à ouvrir sa porte de l'intérieur, à se couler hors de sa chambre, à refermer sa porte
à clef de l'extérieur et à reglisser la clef dans sa poche. Car si la chambre d'Erskine avait été toujours fermée à clef, et la clef toujours dans la poche d'Erskine, alors Erskine lui-même, malgré toute son agilité, aurait eu du mal à se couler dans sa chambre, et hors de sa chambre, comme il le faisait, à moins de se couler par la fenêtre, ou par la cheminée. Mais ni dans sa chambre, ni hors de sa chambre, par la fenêtre il n'aurait pu se couler, sans se rompre le cou, ni par la cheminée, sans s'écraser à mort. Et Watt était logé à la même enseigne.
La serrure était de celles que Watt ne pouvait crocheter. Watt pouvait crocheter les serrures simples, mais il ne pouvait crocheter les serrures complexes.
La clef était de celles que Watt ne pouvait contrefaire. Watt pouvait crocheter les serrures simples, mais il ne pouvait crocheter les serrures complexes.
La clef était de celles que Watt ne pouvait contrefaire. Watt pouvait contrefaire les clefs simples, dans un atelier, dans un étau, avec une lime et de la soudure, à partir d'autres clefs simples aussi, mais à leur manière à elles, retranchant ici, rajoutant là, jusqu'à obtenir des simplicités identiques. Mais Watt ne pouvait contrefaire les clefs complexes.
Une autre raison pour laquelle Watt ne pouvait contrefaire la clef d'Erskine était peut-être ceci, qu'il ne pouvait s'en emparer, ne fût-ce qu'un instant.
Alors comment Watt pouvait-il savoir que la clef d'Erskine manquait de simplicité? Mais pour avoir trifouillé dans le trou avec son petit crochet.
Alors Watt dit, A serrure simplette clef complexe parfois, mais jamais clef simplette à complexe serrure. Mais à peine dits ces mots, Watt les regretta. Mais trop tard, ils étaient dits et ne pouvaient jamais être oubliés, jamais dédits. Mais un peu plus tard il ne les regretta plus du tout. Et un peu plus tard il les goûta de nouveau, comme s'il les entendait pour la première fois, si sauves, si câlins, dans son crâne. Et un peu plus tard il les regretta de nouveau, amèrement.
Et ainsi de suite. Tant et si bien qu'il finit par parcourir, à l'égard de ces mots, toute la gamme, ou peu s'en faut, du remords et de l'euphorie, mais surtout du remords. Et il n'est sans doute pas sans intérêt de constater ce comportement, dans la mesure où Watt en était coutumier, dans ses rapports avec les mots. Et si quelquefois il suffisait d'un moment de réflexion pour fixer son attitude, une fois pour toutes, envers les mots qu'il lui arrivait d'entendre, dans son crâne, de sorte qu'il les aimait, ou ne les aimait pas, plus ou moins, d'un amour inaltérable, ou d'une inaltérable aversion, cependant le cas n'était pas fréquent, non, mais à force de penser tantôt une chose, tantôt une autre, il finissait le plus souvent par ne plus savoir que penser des mots entendus, dans son crâne, et fussent-ils aussi évidente et d'une forme aussi inoffensive, ça n'y faisait rien, il ne savait plus qu'en penser, d'un bout de l'année à l'autre, s'il fallait en penser du mal, ou du bien, ou rien du tout.
Et si Watt n'avait pas su que la clef d'Erskine n'était pas une clef simple, alors moi non plus je ne l'aurais pas su, ni le monde. Car tout ce que je sais au sujet de Monsieur Knott, et de tout ce qui touchait à Monsieur Knott, et au sujet de Watt, et de tout ce qui touchait à Watt, c'est de Watt que je le tiens, et de Watt seul. Et si je n'ai pas l'air d'en savoir long au sujet de Monsieur Knott, et de Watt, et de tout ce qui touchait à eux, c'est parce que Watt n'en savait pas long, sur ces sujets, ou qu'il préférait ne pas le dire. Mais il m'assura à l'époque, quand il commença à dévider son histoire, qu'il me dirait tout, et puis plus tard, quelques années plus tard, quand il eut fini de la dévider, qu'il m'avait tout did. Et l'ayant cru à l'époque, et puis plus tard, je n'avais qu'à continuer, l'histoire depuis longtemps dévidée, et Watt disparu. Non qu'il y eût la moindre preuve permettant d'assurer que Watt avait did en effet tout ce qu'il savait, sur ces sujets, ou même qu'il
s'était proposé de le faire, et cela pour la bonne raison que moi je ne savais rien, sur ces sujets, en dehors de ce que Watt voulait bien me dire. Car Erskine, Arsene, Walter, Vincent et les autres avaient tous disparu, bien avant mon entrée en scène. Non que Vincent, Walter, Arsene et Erskine eussent pu dire quoi que ce soit au sujet de Watt, sauf peut-être Arsene un peu, et Erskine un peu plus, loin de là. Mais ils auraient pu dire quelque chose au sujet de Monsieur Knott. Alors nous aurions eu le Monsieur Knott d'Erskine, et le Monsieur Knott d'Arsene, et le Monsieur Knott de Walter, et le Monsieur Knott de Vincent, à mettre en regard avec le Monsieur Knott de Watt. Ce qui aurait été un exercice plein d'intérêt. Mais ils avaient tout disparu, bien avant ma parution.
Cela ne veut dire que Watt n'ait pu omettre certaines choses qui étaient arrivées, ou qui avaient existé, ou en rajouter d'autres qui n'étaient jamais arrivées, ou qui n'avaient jamais existé. Il a déjà été fait état du mal qu'éprouvait Watt à distinguer entre ce qui arrivait et ce qui n'arrivat pas, entre ce qui existait ce qui n'existait pas, dans la maison de Monsieur Knott. Et Watt ne faisait aucun mystère, dans ses conversations avec moi, de ce que maintes choses présentées comme etant arrivées, sans la maison de Monsieur Knott, et naturellement sur ses terres, n'étaient peut-être jamais arrivées du tout, ou étaient peut-être arrivées tout autrement, et que maintes choses présentées comme ayant existé, ou plutôt comme n'ayant jamais existé, car celles-ci étaient les plus marquantes, n'avaient peut-être jamais existé du tout, ou plutôt avaient existé tout le temps. Mais cela mis à part, il est difficile à quelqu'un comme Watt de raconter une longue histoire comme celle de Watt sans omettre certaines choses, et sans en rajouter d'autres. Et cela ne veut pas dire non plus que moi je n'aie pu omettre certaines choses que Watt m'avait dites, ou en rajouter d'autres que Watt ne m'avait jamais dites, malgré tout le
soin que je prenais de tout noter sur-le-champ, dans mon petit calepin. Il est si difficile, s'agissant d'une longue histoire comme l'histoire de Watt, malgré tout le soin qu'on prend à tout noter sur-le-champ, dans son petit calepin, de ne pas omettre certaines choses qui furent dites, et de ne pas en rajouter d'autres qui ne furent jamais dites, jamais jamais dites du tout.
La clef n'était pas davantage de celles dont l'empreinte pouvait être prise, en cite, en plâtre, en mastic ou en beurre, et la raison de cela était ceci, qu'il n'était pas possible de s'emparer de la clef, ne fût-ce qu'un instant.
Car la poche où Erskine gardait cette clef n'était pas de celles que Watt pouvait lui faire. Car ce n'était pas une poche ordinaire, non, mais une poche dérobée, cousue sur le devant du caleçon d'Erskine. Si la poche où Erskine gardait cette clef avait été une poche ordinaire, telle une poche de veste, ou une poche de pantalon, ou même une poche de gilet, alors Watt n'aurait eu qu'à attendre qu'Erskine ait le dos tourné pour la lui faire et ainsi s'emparer de la clef le temps d'en fixer l'empreinte, en cire, en plâtre, en mastic ou en beurre. Puis, l'empreinte une fois fixée, il n'aurait plus eu qu'à remettre la clef dans la poche où il l'aurait prise, ayant pris soin au préalable de l'essuyer avec un chiffon humide. Mais faire à quelqu'un une poche cousue sur le devant de son caleçon, et quand même il aurait eu le dos tourné, sans lui mettre la puce à l'oreille, Watt le savait au-dessus de ses forces.
Maintenant si Erskine avait été une dame... Mais voilà, Erskine n'était pas une dame.
Et si l'on demandait comment on peut savoir que la poche où Erskine gardait cette clef était cousue sur le
devant de son caleçon, on pourrait peut-être répondre ceci, qu'un jour où Erskine faisait sa petite commission contre un buisson, au moment même où Watt, comme le voulait Lachésis, faisait la sienne contre le même, mais de l'autre côté,
Watt entrevit à travers le buisson, par bonheur à feuilles caduques, la clef qui luisait parmi-les boutons de la patte.
Ainsi toujours, quand l'impossibilité où je me trouve, ou Watt se trouvait, moi de savoir ce que je sais, Watt de savoir ce qu'il savait, semble absolue, et insurmontable, et indéniable, et incoercible, on pourrait démontrer par à plus B que moi je le sais parce que Watt me l'a dit, et que Watt le savait parce que quelqu'un le lui avaitdit, ou parce qu'il l'avait trouvé tout seul. Car moi je ne. sais rien, à ce propos, sauf ce que Watt m'a dit. Et Watt ne savait rien, à ce sujet, sauf ce qu'on lui avait dit, ou qu'il avait trouvé tout seul, d'une façon ou d'une autre.
Watt aurait pu enfoncer la porte, avec une hache, ou une petite charge d'explosifs, ou la forcer avec un monseigneur, mais à l'oreille d'Erskine cela aurait mis la puce, et Watt ne tenait pas à cela.
Si bien que, les choses étant ce qu'elles étaient, et Watt étant ce qu'il était, ne tenant pas à ceci, ne souhaitant pas: cela, il semblait acquis que Watt, tel qu'il était alors, ne pourrait jamais entrer dans la chambre d'Erskine, jamais jamais entrer dans la chambre d'Erskine, telle qu'elle était alors, et que pour que Watt puisse entrer dans la chambre d'Erskine, tels qu'ils étaient alors, il aurait fallu que Watt soit un autre homme, ou la chambre d'Erskine une autre chambre, ou les deux.
Et pourtant, sans que Watt cessât d'être ce qu'il était, ni la chambre d'être ce qu'elle était, ni les deux, Watt entra bel et bien dans la chambre d'Erskine et y apprit qu'il voulait savoir.
Ruse une à grâce, dit-il, et tout en disant, Ruse une à grâce, il rougit, jusqu'à faire paraître normale la couleur de son nez, et baissa la tête, et tordit et détordit ses grandes pattes rouges.
Il y avait une sonnette dans la chambre d'Erskine, Mais elle était cassée.
Le seul autre objet digne de remarque dans la chambre d'Erskine était un tableau, accroché au mur, à un clou. Un cercle, visiblement tracé au compas, et troué à son point le plus bas, occupait le centre du premier plan, de ce tableau. S'éloignait-il? Watt en avait l'impression. À l'arrière-plan à l'est apparaissait un point, ou tache. La circonférence était noire. Le point était bleu, mais bleu! Le reste était blanc. Par quel artifice l'effet de perspective était obtenu, Watt l'ignorait, mais il était obtenu. Par quel procédé l'illusion de mouvement dans l'espace, et presque comme qui dirait dans le temps, était donnée, Watt n'aurait pas su le dire. Mais elle était donnée. Watt se demandait combien de temps ils mettraient, ce point et ce cercle, à atteindre de concert le même plan. Ou n'était-ce pas déjà chose faite, ou presque? Et n'était-ce pas plutôt le cercle à l'arrière-plan, et le point au premier plan? Watt se demandait s'ils s'étaient repérés l'un l'autre, ou si c'était aveuglement qu'ils volaient ainsi, talonnés par quelque force d'attraction mutuelle purement mécanique, ou jouets du hasard. Il se demandait s'ils allaient un jour se mettre en panne et échanger des signaux, peut-être même s'unir, ou tranquillement poursuivre leurs routes respectives, comme des bateaux dans la nuit avant l'invention de la télégraphie sans fil. Ils pourraient même, qui sait, entrer en collision. Et il se demandait ce que l'artiste avait voulu représenter (Watt ne comprenait rien à la peinture), un cercle et son centre en quête l'un de l'autre, ou un cercle et son centre en quête d'un centre et d'un cercle respectivement, ou un cercle et son centre en quête de son centre et d'un cercle respectiveMent, ou un cercle et son centre en quête d'un centre et de son cercle respectivement, ou un cercle et un centre pas le sien en quête de son centre et de son cercle respectivement, ou un cercle et un centre pas le sien en quête d'un centre et d'un cercle respectivement, ou un cercle et un centre pas le sien en quête de son centre et d'un cercle respectivement,
ou un cercle et un centre pas, le sien en quête d'un centre et de son cercle respective rm~nr, dans l'espace infini, dans le temps éternel (Watt ne comprenait rien à la physique), et à la pensée que c'était peut-être cela, un cercle et un centre pas le sien en quête d'un centre et de son cercle respectivement, dans l'espace infini, dans le temps éternel, alors les yeux de Watt s'emplirent de larmes irrépressibles et elles ruisselèrent sans retenue le long de ses joues ravinées, en un flot régulier on ne peut plus rafraîchissant.
Watt se demandait l'effet que ferait ce tableau la tête en bas, le point à l'ouest et le trou au nord, ou sur le côté droit, le point au sud et le trou à l'ouest, ou sur le côté gauche, le point au nord et le trou à l'est.
Il le décrocha donc et le tint devant ses yeux, à bout de bras, la tête en bas, sur le côté droit et sur le côté gauche.
Mais dans ces positions le tableau plaisait moins à Watt qu'il ne lui avait plu au mur, et la raison de cela était peutêtre ceci, que le trou n'était plus en bas. Et la pensée du point s'y glissant enfin de bas en haut, quand il rentrerait enfin au bercail, ou dans un nouveau bercail, et la pensée du trou ouvert en bas peut-être à tout jamais en vain, ces pensées-là, pour plaire à Watt comme elles lui plaisaient, exigeaient que le trou soit en bas, et nulle part ailleurs. C'est par le nadir que nous venons, disait Watt, et c'est par le nadir que nous partons, comprenne qui pourra. Et l'artiste avait dû ressentir quelque chose de semblable, car le cercle ne tournait pas comme font les cercles, non, mais il voguait serein dans son blanc firmament, son trou patient en bas à jamais. Watt raccrocha donc le tableau dans la position où il l'avait trouvé.
Il va sans dire que Watt ne se posa pas toutes ces questions au moment même, mais seulement les unes au moment même, et les autres par la suite. Mais celles qu'il se posa au moment même, il se les reposa par la suite, en met
temps que celles qu'il ne se posa pas au moment même) infatigablement. Et bien d'autres questions aussi, à ce même sujet toujours, dont les unes au moment même, et les autres par la suite, Watt se les posa et reposa par la suite, inlassablement.
L'une de ces dernières portait sur l'appartenance. Le tableau appartenait-il à Erskine, ou à un autre domestique qui l'aurait apporté, dans ses bagages, et laissé là à son départ, ou enfin faisait-il partie intégrante de la maison de Monsieur Knott?
Des méditations longues et laborieuses imposèrent à Watt la conclusion que le tableau faisait partie intégrante de la maison de Monsieur Knott.
La question à cette réponse était la suivante, d'une importance capitale aux yeux de Watt. Le tableau était-il un élément fixe et stable de l'édifice, au même titre que le lit de Monsieur Knott par exemple, ou seulement une manière de paradigme éphémère, un terme dans une série analogue à la série des chiens de Monsieur Knott, ou des hommes de Monsieur Knott, ou des siècles qui tombent, l'un après l'autre, de la gousse de l'éternité?
Un moment de réflexion imposa à Watt la conviction que le tableau n'était pas depuis longtemps dans la maison, et qu'il ne resterait pas longtemps dans la maison, et qu'il faisait partie d'une série.
Il y avait des moments où Watt avait le raisonnement vif, presque aussi vif que Monsieur Nackybal, et d'autres où sa pensée se mouvait avec une si extrême lenteur qu'elle semblait ne pas se mouvoir du tout, mais être à l'arrêt. Et cependant elle se mouvait, comme le berceau de Galilée. Watt s'affligeait beaucoup de cette disparité. Et il y avait là en effet de quoi s'affliger.
Watt avait de plus en plus l'impression, à mesure que le temps passait, qu'à la maison de Monsieur Knott rien ne pouvait être ajouté, rien soustrait, mais que telle elle était
alors, telle elle avait été, au commencement, et telle elle resterait jusqu'à la fin, sous tous les rapports essentiels, et cela parce qu'ici à chaque instant toute présence significative, et ici toute présence était significative, même si l'on ne pouvait dire de quoi, impliquait cette même présence à tout instant, ou une présence équivalente, et que seuls donc les dehors pouvaient varier, et variaient peut-être en effet sans cesse, comme sans cesse variaient lentement les dehors de Monsieur Knott.
Cette hypothèse, en ce qui concernait le tableau, ne tarda pas à être confirmée avec éclat. Et des innombrables hypothèses échafaudées par Watt pendant son séjour chez Monsieur Knott, ce fut bien la seule à être confirmée, pour ne pas dire infirmée, par les événements (si l'on peut parler ici d'événements), ou plutôt le seul élément à être confirme, le seul élément de la longue hypothèse languissante vécue par Watt dans la maison de Monsieur Knott, et bien sûr sur
ses terres, à être confirmé.
Oui, rien ne changeait, dans la maison de Monsieur Knott, parce que rien n'y restait, et rien ne venait ni ne s'en allait, parce que tout n'y était qu'allée et venue.
Watt semblait enchanté de cet aphorisme de dixième ordre. Il est vrai que dans sa bouche, débité à l'envers, il avait une certaine gueule.
Mais ce qui travaillait Watt le plus, vers la fin de son séjour au rez-de-chaussée, était la question de savoir coinbien de temps il resterait au rez-de-chaussée, et dans la chambre à coucher y afférente, avant d'être muté au premier étage, et à la chambre à coucher d'Erskine, et ensuite combien de temps il resterait au premier étage, et dans la chambre 'à coucher d'Erskine, avant de vider les lieux sans retour.
Watt ne douta pas un seul instant du jumelage du rez-de-chaussée avec sa chambre à lui, et du premier étage avec la chambre d'Erskine. Et cependant quoi de plus problématique
qu'une telle correspondance? Comme il ne semblait y avoir aucune commune mesure entre ce que Watt pouvait et ne pouvait comprendre, de même il ne semblait y en avoir aucune entre ce qu'il tenait pour certain et ce qu'il tenait pour douteux.
Watt avait le sentiment qu'il passerait, au service de Monsieur Knott, un an au rez-de-chaussée, ensuite un an au premier étage.
À l'appui de cette rocambolesque présomption il réunit les considérations suivantes.
Si la période de service, d'abord au rez-de-chaussée, ensuite au premier étage, n'était pas d'un an, alors elle était de moins d'un an, ou de plus d'un an. Mais moins d'un an signifiait carence, une page en moins du discours de la terre, puisqu'il passerait des saisons, ou une saison, ou un mois, ou une semaine, ou un jour, en entier ou en partie, sans que le service de Monsieur Knott y épande ses clartés et ténèbres. Car en l'espace d'un an tout est dit, dans une région déterminée. Mais plus d'un an signifiait excès, une page du galimatias relue, puisqu'il passerait des saisons, ou une saison, ou un mois, ou une semaine, ou un jour, en entier ou en partie, ayant du service de Monsieur Knott reçu par deux fois la lumière et l'ombre. Car le nouvel an ne dit rien de neuf à l'homme fixé dans l'espace. Donc un an au rez chaussée, un autre au premier étage, car la lumière du jour du rez-de-chaussée n'était pas celle du premier étage (malgré leur proximité), pas plus que n'étaient les mêmes les lumières de leurs nuits.
Mais même Watt ne pouvait longtemps se cacher J'absurdité de ces constructions, qui posaient comme postulat que la période de service était la même pour chaque serviteur, et invariablement partagée en deux phases de durée égale. Et il lui semblait que la période de service et sa répartition devaient nécessairement dépendre du serviteur, de ses capacités et de ses besoins qu'il y avait des stayers
et des non-stayers, des étagicoles et, des rez-de-chaussards qu'une chose que tel pourrait épuise en deux mois, ou inversement, pourrait demander dix ans à tel autre pour le même résultat ; que pour beaucoup en bas là proximité de Monsieur Knott devait être un long supplice, et un long supplice son éloignement pour beaucoup en haut. Mais il n'avait pas plus tôt ressenti l'absurdité de tout cela, d'une part, et la nécessité de tout ceci, de l'autre (car il est rare qu'un sentiment d'absurdité ne soit pas suivi d'un sentiment de nécessité), qu'il ressentit l'absurdité de ce dont il venait de ressentir la nécessité (car il est rare qu'un sentiment de nécessité ne soit pas suivi d'un sentiment d'absurdité). Car le service à considérer n'était pas le service d'un serviteur, mais de deux serviteurs, et même de trois serviteurs, et même d'une infinité de serviteurs, dont le premier ne pouvait parti; qu'une fois le second monté, ni le second monter qu'une fois le troisième arrivé, ni le troisième arriver qu'une fois le premier parti, ni le premier partir qu'une fois le troisième arrivé, ni le troisième arriver qu'une fois le second monté, ni le second monter qu'une fois le premier parti, chaque arrivée, chaque séjour, chaque départ dépendant d'un séjour et d'une arrivée, d'une arrivée et d'un départ, d'un départ et d'un séjour, ou plutôt de tous les séjours et de toutes les arrivées, de toutes les arrivées et de tous les départs, de tous les départs et de tous les séjours, de tous les serviteurs de Monsieur Knott, passés, présents et à venir. Et dans cette longue chaîne d'interdépendances, allant de ceux depuis longtemps morts jusqu'à ceux pas de sitôt à maître, il ne pouvait y avoir d'arbitraire que préétabli. Car prenons trois ou quatre serviteurs quelconques, Tom, Dick, Harry et un autre, si Tom sert deux ans au premier étage, alors Dick sert deux ans au rez-de-chaussée, et puis Harry arrive, et si Dick sert dix ans au premier étage, alors Harry sert dix ans au rez-de-chaussée, et puis l'autre arrive, et ainsi de suite à perte de serviteurs, la période de service au rez de-chaussée
d'un serviteur donné coïncidant toujours avec la période de service au premier étage de son prédécesseur, et se terminant toujours à l'arrivée sur les lieux de son successeur. Mais les deux ans de Tom au premier étage n'ont pas pour cause les deux ans de Dick au rez-de-chaussée, ou l'arrivée sur les lieux de Harry, et les deux ans de Dick au rez-de-chaussée n'ont pas pour cause les deux ans de Tom au premier étage, ou l'arrivée sur les lieux de Harry, et l'arrivée sur les lieux de Harry n'a pas pour cause les deux ans de Tom au premier étage, ou les deux ans de Dick au rez-de-chaussée, et les dix ans de Dick au premier étage n'ont pas pour cause les dix ans de Harry au rez-de-chaussée, ou l'arrivée sur les lieux de l'autre, et les dix ans de Harry au rez-de-chaussée n'ont pas pour cause les dix ans de Dick au premier étage, ou l'arrivée sur les lieux de J'autre, et l'arrivée sur les lieux de l'autre n'a pas pour cause (marre de souligner ce foutu vocable) les dix ans de Dick au premier étage, ou les dix ans de Harry au rez-de-chaussée, non, ça serait trop horrible à contempler, mais les deux ans de Tom au premier étage, et les deux ans de Dick au rez-de-chaussée, et l'arrivée sur les lieux de Harry, et les dix ans de Dick au premier étage, et les dix ans de Harry au rez-de-chaussée, et l'arrivée sur les lieux de l'autre, ont pour cause le fait que Tom est Tom, et Dick Dick, et Harry Harry, et cet autre cet autre, de cela le malheureux Watt ne pouvait douter. Car sinon dans la maison de Monsieur Knott, et à la porte de Monsieur Knott, et sur le chemin qui y conduisait, et sur le chemin qui en éloignait, il y aurait langueur, il y aurait fièvre, langueur de qui poursuit sa tâche accomplie, fièvre de qui abandonne sa tâche inachevée, langueur et fièvre de qui arrive et part trop tard, langueur et fièvre de qui part et arrive trop tôt. Mais Monsieur Knott était celui à qui l'on venait, chez qui l'on restait, de qui l'on se séparait, sans langueur ni fièvre, sa maison le port et le havre que l'on gagnait calmement, où l'on relâchait librement,
que l'on quittait gaîment. Drossés, bloqués, chassés, par les tempêtes 'du dehors, les" tempêtes du dedans? Les tempêtes du dehors ! Les tempêtes du dedans ! Des hommes comme Vincent et Walter et Arsene et Erskine et Watt 1 Ha ! Non. Mais sous la poussée, la menace, le charme des tempêtes, dans le besoin, la possession, la perte du refuge, des coeurs calmes et libres et gais. Non que Watt eût l'impression d'être calme et libre et gai, ou de l'avoir jamais été, loin de là. Mais il disait qu'il l'était peut-être, calme et libre et gai, ou sinon calme et libre et gai, tout au moins calme et libre, ou libre et gai, ou gai et calme, ou sinon calme et libre, ni libre et gai, ni gai et calme, tout au moins calme, ou libre, ou gai, à son insu. Mais pourquoi Tom Tom? Et Dick Dick? Et Harry Harry? Parce que Dick Dick et Harry Harry Parce que Harry Harry et Tom Tom? Parce que Tom Tom et Dick Dick? Watt n'y voyait pas d'inconvénient. Mais c'était une conception dont pour le moment il n'avait pas besoin, et les conceptions dont pour le moment Watt n'avait pas besoin, il avait coutume de ne pas les développer pour le moment, mais de les laisser tranquilles, de même qu'on ne développe pas sans motif son parapluie, non, mais on le laisse tranquille, dans le porteparapluies, en attendant qu'il pleuve. Et la raison 'pour laquelle Watt n'avait pas besoin pour le moment de cette conception était peut-être ceci, que lorsqu'on à les bras pleins de lis virginaux on ne s'attarde pas à cueillir, ou à humer, ou à tapoter, ou à gratifier d'une autre marque d'affection quelconque, une pâquerette, ou une primevère, ou un coucou, ou un bouton d'or, ou une violette, ou un pissenlit, ou une pâquerette, ou une primevère, ou n'importe quelle autre fleur des champs, ou n'importe quelle autre mauvaise herbe, non, mais on marche dessus, et une fois la ;'à éloignée, et la thé aveugle plongée dans la blancheur masse éloignée mielleuse, alors peu à peu sous le poids de leurs pétales les tiges froissées se redressent, c'est-à-dire celles
ayant eu la fortune de ne pas se rompre. Car ce qui preoccupait Watt, pour le moment, ce n'etait pas tant la Toméite de Tom, la Dickéité de Dick, la Harryéité de Harry (remarquables certes en elles-mêmes) que leur Tomeite, leur Dickéité, leur Harryéité à l'époque, leur chronotoméité, chronodickéité, chronoharryéité; non pas tant la détermination d'un être à venir par un être passé d'un être passé par un être à venir (étude certes fascinante en elle-même), comme dans une composition musicale de la mesure cent mettons par la mesure mettons dix et de la mesure mettons dix par la mesure cent mettons, que l'intervalle entre les deux, les quatre-vingt-dix mesures, le temps mis par le vrai à avoir été vrai, le temps mis par le vrai à s'avérer vrai, comprenne qui pourra. Ou bien sûr faux, comprenne qui voudra.
Ainsi au début, esprit et corps, Watt besognait à sa vieille besogne.
Et ainsi Watt, ayant ouvert avec son chalumeau cette boite en fer blanc, vit qu'elle était vide.
Dans le fait Watt ne saurait jamais combien de temps il avait passe dans la maison de Monsieur Knott, combien au rez-de-chaussée, combien au premier étage, combien au total. Tout ce qu'il pouvait dire, c'est que ça lui avait paru long.
Songeant alors, en quête de repos, aux rapports possibles entre de telles séries, la série des chiens, la série des hommes, la série des tableaux, pour s'en tenir à ces séries-là, Watt se rappela une nuit lointaine dans un non moins lointain pays, et Watt dans l'éclat de sa jeunesse allongé tout seul dans un fosse, sans avoir bu, se demandant s'il ne la tenait pas déjà, l'impossible conjonction du lieu, de l'heure et du bien-aimé, et les trois grenouilles qui croassaient Krak!, Krek! et Krik!, Sur un, neuf, dix-sept, vingt-cinq, etc., et sur un, six, onze, seize, etc., et sur un, quatre, sept, dix, etc., respectivement, et comme il entendit
Krak! ~~ ~~ ~~ ~~ ~~ ~~ ~~
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Krik! ~~ ~~ Krik! ~~ ~~ Krik! ~~
Krak! ~~ ~~ ~~ ~~ ~~ ~~ ~~
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Krak! ~~ ~~ ~~ ~~ ~~ ~~ ~~
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Krak!
Krek!
Krik!
La poissonnière plaisait beaucoup à Watt. Watt n'était pas un homme à femmes, mais la poissonnière lui plaisait beaucoup. D'autres femmes lui plairaient peut-être davantage, plus tard. Mais de toutes les femmes qui lui avaient jamais plu jusqu'alors, aucune ne pouvait se comparer aux yeux de Watt, même de loin, avec cette poissonnière. Et Watt plaisait à la poissonnière. C'était la une coïncidence providentielle, qu'ils se fussent plu l'un à l'autre. Car si la poissonnière avait plu à Watt sans que Watt eût plu à la poissonnière, ou si Watt avait plu à la poissonnière sans que la poissonnière eût plu à Watt, alors qu'en serait-il advenu, de Watt, ou de la poissonnière? Non que la
poissonnière fût une femme à hommes, loin de là, étant d'un âge avancé et privée au surplus par la nature des propriétés qui attirent les hommes vers les femmes, hormis peut-être les restes d'une démarche distinguée due à l'habitude de porter son panier à poisson sur la tête, sur de longues distances. Non qu'un homme, sans posséder une seule des propriétés qui attirent les femmes vers les hommes, ne puisse être un homme à femmes, ni qu'une femme, sans posséder une seule des propriétés qui attirent les hommes vers les femmes, ne puisse être une femme à hommes, loin de là. À telle enseigne que Madame Gorman avait eu plusieurs admirateurs, aussi bien avant qu'après Monsieur Gorman, et même pendant Monsieur Gorman, et Watt au moins deux affaires de coeur caractérisées au cours de son célibat. Watt n'était pas un homme à hommes non plus, dénué qu'il était de toutes les propriétés qui attirent les hommes vers les hommes, tout en ayant eu bien sûr des amis masculins (qui peut y couper?) en plus d'une occasion. Non que Watt n'eût pu être un homme à hommes, sans posséder une seule des propriétés qui attirent les hommes vers les hommes, loin de là. Mais il se trouvait qu'il ne l'était pas. Quant à savoir si Madame Gorman était une femme à femmes, ou non, c'est là une des choses que l'on ignore. D'un côté elle l'était peut-être, de l'autre elle ne l'était peut-être pas. Mais il semble probable qu'elle ne l'était pas. Non qu'il soit le moins du monde impossible qu'un homme soit à la fois un homme à femmes et un homme à hommes, ni qu'une femme soit à la fois une femme à hommes et une femme à femmes, pour ainsi dire d'un seul et même mouvement. Car chez les hommes et les femmes, chez les hommes à femmes et les hommes à hommes, chez les femmes à hommes et les femmes à femmes, chez les hommes à femmes et à hommes, chez les femmes à hommes et à femmes, tout est possible, jusqu'à preuve du contraire, dans ce domaine.
Madame Gorman passait tous les jeudis, sauf indisposition. En ce cas elle restait chez elle, au lit, ou dans un fauteuil moelleux, au coin du feu s'il faisait froid, devant la fenêtre ouverte s'il faisait chaud, et s'il ne faisait ni froid ni chaud devant la fenêtre fermée, ou l'âtre vide. Aussi le jeudi était le jour que Watt preférait à tous les autres jours. Dans ce domaine les hommes sont très divers. Qui préfère le dimanche, qui le lundi, qui le mardi, qui le mercredi, qui le jeudi, qui le vendredi, qui enfin le samedi. Mais Watt préférait le jeudi, parce que Madame Gorman passait le jeudi. Alors il l'introduisait dans la cuisine, et lui débouchait une bouteille de stout, et l'asseyait sur son genou, et de son bras droit lui ceignait la taille, et appuyait sa tête contre son sein gauche (le droit lui ayant été malheureusement retiré dans l'enthousiasme d'une intervention chirurgicale), et demeurait ainsi sans bouger, ou en bougeant le moins possible, oublieux de ses malheurs, pendant dix bonnes minutes, ou un quart d'heure. Et Madame Gorman aussi, tout en lui taquinant de la main gauche les touffes gris-roux et en portant de la droite à des intervalles étudiés la bouteille à ses lèvres, était à sa modeste façon elle aussi en paix, pour un temps.
Redressant de temps en temps sa tête molle, de la taille au cou sa molle étreinte transférant, Watt baisait Madame Gorman sur la bouche ou environs, à la désespérée, avant de se replier dans sa pose post-crucifiée. Et ces baisers, sitôt qu'en venait à faiblir la première fièvre, c'est-à-dire peu de temps après leur application, Madame Gorman ne laissait pas de les rattraper, pour ainsi dire, sur ses propres lèvres, et de les retourner avec une paisible urbanité, comme on ramasse un journal ou un gant dans un lieu public pour le rendre en souriant, sinon en s'inclinant, à son légitime propriétaire. Si bien que, tout compte fait, chaque baiser était deux baisers, d'abord le baiser de
Watt, timide et velléitaire, puis celui de Madame Gorman, onctueux et civil.
Mais Madame Gorman n'était pas toujours assise sur Watt, car quelquefois Watt était assis sur Madame Gorman. Certains jours Madame Gorman était sur Watt tout le temps, d'autres Watt sur Madame Gorman. Et il ne manquait pas de jours ou Madame Gorman commençait par être assise sur Watt et finissait par voir Watt assis sur elle, et où Watt commençait par étre assis sur Madame Gorman et finissait par voir Madame Gorman assise sur lui. Car Watt avait tendance à se lasser, avant que vienne pour Madame Gorman le moment du départ, de sentir Madame Gorman assise sur lui ou de se sentir assis sur Madame Gorman. Alors, si c'était Madame Gorman sur Watt et non pas Watt sur Madame Gorman, alors il la délogeait doucement de son giron jusqu'à ce qu'elle soit debout, sur les carreaux, et aussitôt se levait à son tour, si bien que tous les deux ce tantôt assis, elle sur lui, lui sur la chaise, étaient maintenant debout, côté à côté, sur les carreaux, de la cuisine. Puis de concert ils retrouvaient le repos, Watt et Madame Gorman, celui-là sur celle-ci, celle-ci sur la chaise. Mais si ce n'était pas Madame Gorman sur Watt, mais Watt sur Madame Gorman, alors il redescendait de ses genoux, et d'une main douce l'aidait à se relever, et prenait sa place (en ployant les genoux) sur la chaise, et l'asseyait (en déployant les cuisses) parmi son giron. Et Watt supportait si mal, certains jours, d'une part la poussée de Madame Gorman d'en dessus, d'autre part la poussée de Madame Gorman d'en dessous, qu'il ne fallait pas moins de deux, ou trois, ou quatre, ou cinq, ou six, ou sept, ou huit, ou neuf, ou dix, ou onze, ou même douze, ou même treize changements de position, avant que vienne pour Madame Gorman le moment du départ. Ce qui donne, en comptant une minute pour l'interversion, une séance moyenne de quinze secondes seulement et, sur la base
modeste d'un baiser d'une minute toutes les minutes et demie, un total pour la journée d'un seul baiser, d'un seul double baiser, amorcé pendant la première séance et consommé au cours de la dernière, car pas question de baisers pendant l'interversion, tant celle-ci les tenait en haleine.
Plus loin que cela hélas ils n'allaient jamais, quoique plus d'une fois tentes de le faire. Pour quelle raison? Etait-ce dans leurs coeurs, dans le coeur de Watt, dans le coeur de Madame Gorman, le lointain écho d'une passion révolue, d'un naufrage ancien, leur murmurant de ne pas souiller, de ne pas traîner, dans le cloaque de la délectation clonique, une fleur si belle, si rare, si suave, si frêle? Rien n'oblige à le supposer. Car Watt n'avait pas la force, Madame. Gorman n'avait pas le temps, indispensables à même la plus fugitive des coalescences. Ironie de la vie! Paradoxe de l'amour! Qu'à celui qui à le temps soii déniée la force! Qu'à celle qui à la force soit denie le temps ! Que l'obstruction insignifiante et sans doute réductible de quelque Bandusie endocrinale, qu'une simple question de quarante-cinq ou cinquante minutes à l'horloge, aient le pouvoir aussi sûrement que la mort elle-même, ou que l'Hellespont, de séparer les amants! Car si Watt avait eu un peu plus de vigueur, Madame Gorman aurait eu juste le temps, et si Madame Gorman avait eu un peu plus de temps, Watt aurait pu sans doute, en conduisant avec art ses ondes languides, soulever une vague à la hauteur de l'occasion. Mais les choses étant ce qu'elles etaient on voit difficilement comment ils auraient pu faire mieux que ce qu'ils faisaient, assis l'un sur l'autre à tour de rôle en passant du baiser au repos, du repos au baiser, jusqu'à ce que vienne pour Madame Gorman le moment de reprendre sa tournée.
Qu'avait donc Madame Gorman, Watt qu'avait-il donc, pour tant séduire Watt, tant attendrir Madame Gorman? Entre quel abysses l'appel, le contre-appel? Entre Watt pas un homme à hommes et Madame Gorman pas une femme à
femmes? Entre Watt pas un homme à femmes et Madame Gorman pas une femme à hommes Entre Watt pas un homme à hommes et Madame Gorman pas une femme à hommes? Entre Watt pas un homme à femmes et Madame Gorman pas une femme à femmes? Entre Watt homme ni à hommes ni à femmes et Madame Gorman femme ni à femmes ni à hommes? Nucléaires au profond de lui il les sentait accouplés, les hommes ni à hommes ni à femmes qu'il était. Et Madame Gorman était sans doute le théâtre d'une conglutination semblable. Mais cela ne signifiait rien. Et n'etaient-ils pas plutôt attirés, Madame Gorman vers Watt, Watt vers Madame Gorman, elle par la bouteille de stout, lui par l'odeur du poisson? C'est pour cette hypothèse, bien des années plus tard, quand Madame Gorman n'était plus qu'un pâle souvenir, qu'un parfum éventé, que penchait Watt.
Monsieur Graves se présentait à la porte de derrière quatre fois par jour. Le matin, dès son arrivée, pour prendre la clef de sa remise, et à midi pour prendre sa théière pleine, et l'après-midi pour rapporter la théière vide et prendre sa bouteille de stout et le soir pour rapporter la clef et la bouteille vide. Monsieur Graves avait beaucoup à dire sur Monsieur Knott, sur Erskine, Arsene, Walter, Vincent et les autres dont il avait oublié, ou n'avait jamais su, les noms. Mais rien d'intéressant. Il alléguait aussi bien l'expérience de ses ancêtres que la sienne. Car son père avait travaillé pour Monsieur Knott, et le père de son père, et ainsi de suite. Voici donc une autre série. Sa famille, dit-il, avait fait du jardin ce qu'il était. Il n'avait que du bien à dire de Monsieur Knott et de ses jeunes messieurs. C'était la première fois que Watt se voyait assimiler à la classe des jeunes messieurs. Pour Monsieur Graves, à l'entendre, ceux-ci étaient dans l'ordre des choses au même titre que ses compagnons de taverne.
Mais le thème favori de Monsieur Graves était ses ennuis
domestiques. Il ne s'entendait pas bien, à ce qu'il paraissait avec sa femme, et cela depuis quelque temps déjà. Même qu'il ne s'entendait pas du tout avec sa femme. Monsieur Graves semblait avoir atteint l'âge où l'impossibilité de s'entendre avec sa femme est une source plus souvent de satisfaction que de regret. Mais Monsieur Graves s'en trouvait profondément affecté. Tout au long de sa vie conjugale il s'était entendu avec sa femme, comme l'ormeau avec la vigne, et voilà que depuis quelque temps il n'y arrivait plus. Pour Madame Graves aussi c'était très pénible, que son mari n'arrive plus à s'entendre avec elle, car Madame
Graves n'aimait rien tant que de se faire bien entendre avec.
Watt n'était pas le premier devant qui Monsieur Graves se fût déboutonné, à ce sujet. Car il s'était déjà déboutonné devant Arsene, voilà bien des années, alors que ses ennuis étaient encore verts, et Arsene lui avait prodigué des conseils que Monsieur Graves avait suivis à la lettre. Mais il n'en était jamais rien sorti.
Erskine aussi avait été admis, par Monsieur Graves, dans sa confidence, et Erskine s'était confondu en conseils. Ce n'étaient pas les mêmes conseils que ceux d'Arsene, et Monsieur Graves s'y était conformé de son mieux. Mais il n'en était rien sorti.
A Watt cependant Monsieur Graves ne demanda pas, tout de go et sans ambages, Dites-moi comment faire, Monsieur Watt, pour que je puisse m'entendre avec ma femme, comme jadis. Et ça valait sans doute mieux. Car Watt n'aurait pas su répondre, à une telle question. Et son silence aurait pu être mal compris, par Monsieur Graves, et interprété comme signifiant qu'à Watt cela était indifférent, que Monsieur Graves s'entende avec sa femme ou non.
La question était néanmoins sous-entendue, et cela de façon flagrante. Car Monsieur Graves, ayant terminé pour la première fois le récit de ses ennuis, ne s'en alla point,
mais resta là où il était, dans une attente muette, en tourmentant son chapeau melon (Monsieur Graves se découvrait toujours, même en plein air, lorsqu'il s'entretenait avec ses supérieurs) et le visage levé vers Watt debout sur le seuil. Et comme le visage de Watt portait son expression habituelle, celle du juge Jeffreys en train de présider la mission Ecclésiastique, Monsieur Graves avait bon espoir de bénéficier d'une parole secourable. Malheureusement `a ce moment-là Watt pensait aux oiseaux, leur vol sol sol, leur chant de lancement. Mais s'en lassant vite il rentra dans la maison et ferma la porte derrière lui.
Mais bientôt Watt se prit à sortir la clef le matin, devant la porte, sous une pierre, et à sortir la théière à midi, devant la porte, sous une têtière, et à sortir la bouteille de stout l'après-midi, avec un tire-bouchon, devant la porte, à l'ombre, Et le soir, une fois Monsieur Graves parti, alors Watt rentrait la clef, et la théière, et la bouteille, remises par Monsieur Graves là où il les avait trouvées. Mais un peu plus tard Watt renonça à rentrer la clef. Car à quoi bon rentrer, le soir une clef que le matin il faudrait ressortir? De sorte que la clef n'allait plus à son clou, dans la cuisine, mais seulement sous la pierre, ou dans la poche de Monsieur Graves. Mais si Watt ne rentrait plus la clef, le soir, une fois Monsieur Graves parti, mais seulement la théière et la bouteille, néanmoins il ne rentrait jamais la théière et la bouteille sans regarder, sous la pierre, pour s'assurer que la clef y était.
Puis par une nuit glaciale Watt quitta son lit douillet, descendit, rentra la clef et l'enveloppa dans une rognure de couverture rognée au préalable sur sa propre couverture. Puis il ressortit la clef, sous la pierre. Et le lendemain soir, quand il regarda, sous la pierre, il retrouva la clef comme il l'avait laissée, dans sa petite couverture, sous la pierre. Car Monsieur Graves était un homme très compréhensif.
Watt se demandait si Monsieur Graves avait un fils, à l'exemple de Monsieur Gall, à qui passer le flambeau, au moment de mourir. Watt le jugeait très probable. Car peut-on s'entendre avec sa femme, tout au long d'une vie conjugale, comme l'ormeau avec la vigne, sans avoir au moins un fils à qui passer le flambeau, au moment de mourir, ou de prendre sa retraite?
Quelquefois Watt entrevoyait Monsieur Knott, dans le vestibule, ou dans le jardin, rivé sur place, ou circulant lentement.
Un jour Watt, au débouché d'un buisson, faillit heurter Monsieur Knott, ce qui lui fit perdre contenance un instant, car il n'avait pas tout à fait fini d'ajuster ses vêtements. Mais il n'y avait pas de quoi perdre contenance, car les mains de Monsieur Knott étaient derrière son dos, et sa tête penchait profondément vers la terre. Puis Watt, baissant les yeux à son tour, ne vit d'abord que l'herbe verte et rase, mais à force de regarder il finit par voir une petite fleur bleue et à côté un gros ver en tram de rentrer sous terre. C'était donc cela qui avait attiré l'attention de Monsieur Knott, peut-être. Et les deux de rester là ainsi un petit moment ensemble, le maître et le serviteur, les têtes penchées se touchant presque (ce qui donne la taille approximative de Monsieur Knott, n'est-ce pas, à supposer le sol horizontal), jusqu'à ce que le ver eût disparu et que seule la fleur demeurât. Un jour ce serait à la fleur de disparaître et au ver de demeurer, mais ce jour-là ce fut à la fleur de demeurer et au ver de disparaître. Et puis Watt, levant les yeux, vit que les yeux de Monsieur Knott étaient fermés, et il entendit son souffle, doux et léger, comme le souffle de l'enfant qui dort.
Watt ne savait pas s'il était content ou mécontent de ne pas voir Monsieur Knott plus souvent. En un sens il
était mécontent, en un autre content. Il était mécontent en ce sens, qu'il avait envie de voir Monsieur Knott face à
face, et il était content en ce sens, qu'il en avait peur. Hé oui, dans la mesure où il avait envie, dans la mesure où il avait peur, de voir Monsieur Knott face à face, son envie le rendait mécontent, sa peur content, de le voir si peu, et de si loin en général, et si fugitivement, et souvent de biais, voire de dos.
Watt se demandait si, à ce point de vue, Erskine était mieux loti que lui.
Mais à mesure que passait le temps, comme il se doit, et que touchait à son terme la période de service de Watt, au rez-de-chaussée, alors cette envie et cette crainte, et par conséquent ce mécontentement et ce contentement, comme tant d'autres envies et craintes, tant d'autres mécontentements et contentements, s'émoussaient peu à peu, toujours davantage, jusqu'à ne plus se faire sentir du tout. Et la raison de cela était peut-être ceci, que peu à peu Watt perdait tout espoir, toute crainte, de jamais voir Monsier Knott face à face, ou peut-être ceci, que Watt, tout en croyant toujours à la possibilité de voir Monsieur Knott face à face, finissait par en considérer la réalisation comme sans importance, ou peut-être ceci, qu'a mesure qu'allait
croissant chez Watt l'intérêt qu'il portait à l'âme, comme on dit, de Monsieur Knott, l'intérêt qu'il portait au corps, comme on l'appelle, allait diminuant (car il est fréquent quand une chose va croissant quelque part, qu'ailleurs une autre aille diminuant), ou peut-être tout autre chose, la simple fatigue par exemple, n'ayant avec les raisons précitées rien à voir.
Ajoutez que les rares fois où Watt entrevoyait Monsieur Knott, il ne l'entrevoyait pas clairement, mais comme dans une glace, une glace sans tain, une fenêtre à l'est le matin, une fenêtre à l'ouest le soir.
Ajoutez que la forme que Watt entrevoyait parfois, dans le vestibule, dans le jardin, était rarement la même d'une entrevision à l'autre, mais variait tellement, à en croire les
yeux de Watt, en corpulence, taille, teint et même chevelure, et bien sûr dans sa façon de circuler, et de rester sur place, que Watt ne l'aurait jamais crue la même, s'il n'avait su que c'était Monsieur Knott.
Watt n'avait jamais entendu Monsieur Knott non plus, entendu parler s'entend, ou rire, ou pleurer. Mais une fois il crut l'entendre dire, Cui! Cui! à un petit oiseau, et une autre fois il l'entendit faire un bruit étrange, PLOPF PLOPF Plopf Plopf plopf plopf plop plo pl. Cela se passa parmi les fleurs.
Watt se demandait si Erskine était mieux partagé, à cet égard. Lui et son maître conversaient-ils? Watt ne les avait jamais entendu le faire, comme il l'aurait certainement fait, s'ils l'avaient fait. Dans un murmure peut-être. Oui, peut-être conversaient-ils dans un murmure, le maître et le serviteur, dans deux murmures, le murmure du maître, le murmure du serviteur.
Un jour, vers la fin du séjour de Watt au rez-de-chaussée, le téléphone sonna et une voix demanda comment Monsieur Knott allait. De quoi coller le meilleur. La voix dit en outre, Une connaissance. Cela pouvait être une voix d'homme aiguë, comme cela pouvait être une voix de femme grave.
Watt formula cet incident comme suit:
Une connaissance de Monsieur Knott, sexe incertain téléphone pour savoir comment il va.
Cette formulation ne tarda pas à se lézarder.
Mais Watt était trop fatigue pour la réparer, Watt n'osait se fatiguer davantage.
Que de fois il en avait fait fi, du danger qu'il courait en se fatiguant davantage. Fi-fi, disait-il, fi-fi, et de s'y mettre dare-dare, à réparer les lézardes. Mais plus maintenant.
Watt était maintenant fatigue du rez-de-chaussée, le rez-de-chaussée, l'avait fatigué pour de bon.
Qu'avait-il appris? Rien.
Que savait-il de Monsieur Knott? Rien.
De son désir de s'améliorer, de son désir d'apprendre, de son désir de guérir, que restait-il? Rien.
Mais n'était-ce pas la quelque chose?
Il se voyait comme il avait ete alors, si petit, si pauvre. Et maintenant? Plus petit, plus pauvre. N'était-ce pas la quelque chose?
Si malade, si seul.
Et maintenant?
Plus malade, plus seul.
N'était-ce pas là quelque chose?
Comme le comparatif est quelque chose. Qu'il soit plus que son positif ou moins. Qu'il soit moins que son superlatif ou plus.
Rouge, plus bleu, le plus jaune, ce vieux rêve était achevé, à demi achevé, achevé. Encore.
Un peu avant l'aube.
Mais enfin il se réveilla pour trouver, s'étant levé, étant descendu, Erskine parti et, descendu un peu plus, un étranger dans la cuisine,
Il ne savait pas quand c'était. C'était quand l'if était vert sombre, presque noir. C'était un matin blanc et mou et la terre semblait parée pour la tombe. C'était au son des cloches, cloches de temple, cloches d'église. C'était un matin où le garçon laitier arriva en chantant, faux à la porte son chant aigu, et en chantant repartit, ayant mesuré le lait, de son bidon, dans le pot, royalement, comme à son accoutumée.
L'étranger ressemblait à Arsene et à Erskine, au physique. Il se présenta sous le nom d'Arthur. Arthur.
C'est vers cette époque que Watt fut transféré dans un autre pavillon, me laissant seul dans l'ancien. En conséquence de quoi il nous arrivait moins souvent que par le passé de nous rencontrer, et de converser. Non que cela nous fût jamais arrivé souvent, de nous rencontrer, et de converser, loin de là. Mais maintenant moins que jamais. Car nous quittions rarement nos pavillons, Watt quittait rarement le sien et je quittais rarement le mien. Et lorsque exceptionnellement nous étions amenés, par le temps que nous aimions, à quitter nos pavillons, et à sortir dans le parc, nous ne l'étions pas toujours au même moment. Car le temps que j'aimais moi, tout en ressemblant au temps qu'aimait Watt, avait certaines caractéristiques que le temps qu'aimait Watt n'avait pas, et manquait de certaines caractéristiques que le temps qu'aimait Watt avait. Ainsi lorsqu'il nous arrivait, attirés au même moment hors de nos pavillons par ce que chacun croyait être le temps aimé, de nous rencontrer dans le petit parc, et peut-être de converser (car si nous ne pouvions converser sans nous rencontrer, nous pouvions, et c'était souvent le cas, nous rencontrer sans converser), il était presque fatal qu'au moins l'un des deux soit déçu, et se repente amèrement d'avoir quitté son pavillon, et fasse le vain serment de ne plus quitter son pavillon, plus jamais quitter son pavillon, pour rien au monde. Si bien que nous connaissions la résistance aussi,
la résistance à l'appel du temps aimé, mais rarement au même instant. Non qu'il y eût le moindre rapport entre le fait de résister au même instant et celui de nous rencontrer, et de converser, loin de là. Car lorsque nous résistions tous les deux, alors il ne nous arrivait pas davantage de nous rencontrer, et de converser, que lorsque l'un résistait et, l'autre cédait. Mais ah lorsque nous cédions tous les deux, alors il nous arrivait de nous rencontrer, et peut-être de converser, dans le petit parc.
Le oui est si facile, le non est si facile, quand l'appel se fait entendre, si facile, si facile. Mais à nous dans notre monde sans fenêtres, à la température du corps, fermé aux bruits du dehors, à qui nous ne pouvions entendre le vent, ni voir le soleil, quel appel pouvait parvenir, du temps que nous aimions, sinon un appel d'une faiblesse à se gausser de oui et de non? Et il était manifestement impossible d'avoir la moindre confiance dans les renseignements météorologiques de nos surveillants. Rien d'étonnant dans ces conditions si, par pure ignorance de ce qui se faisait dehors, nous passions enfermés, tantôt Watt, tantôt moi, tantôt Watt et moi, maintes heures fugitives qui auraient fui tout aussi bien, sinon mieux, certainement pas plus mal, loin de nous, avec nous, lors d'une promenade, solitaire ou à deux avec ou sans colloque, dans le petit parc. Non, mais l'étonnant c'est qu'à nous, disposés à céder, chacun à part dans sa tiédeur feutrée et sombre, l'appel ait pu tant de fois parvenir, quelquefois parvenir, assez clair pour nous attirer, dehors, dans le petit parc. Oui, que nous ayons jamais pu nous rencontrer, et nous parler, et nous écouter, et que mon bras ait jamais pu reposer sur son bras, et le sien sur le mien, et que nos épaules aient jamais pu se toucher, et nos jambes tricoter en cadence, en ne laissant pour ainsi dire qu'une seule trace, parallèlement les droites en avant, les gauches en arrière, puis sans hésitation l'inverse, et que penchés en avant, poitrine contre poitrine, nous ayons jamais
pu nous embrasser (oh exceptionnellement et jamais sur la bouche bien sûr), cela m'a semblé, la dernière fois que j'y ai pensé, étonnant, étonnant. Car nous ne quittions jamais nos pavillons, jamais, sinon à l'appel du temps aimé, Watt ne quittait jamais le sien à cause de moi, je ne quittais jamais le mien à cause de lui, mais les quittant chacun de son côté à l'appel du temps aimé il nous arrivait de nous rencontrer, et même parfois de converser, de la façon la plus amicale, pour ne pas dire tendre, dans le petit parc.
Aucun contact avec la canaille, grouillant dans les couloirs, sottement braillarde, bruyamment morose, et jouant à la balle, toujours jouant à la balle, mais à petits pas raides et délicats, à travers ce pullulement de pitres ricanants, hors de nos pavillons vers le temps que nous aimions, et retour de même.
Vent fort avec soleil brilliant, voilà le temps que nous aimions (1). Mais tandis que pour Watt l'essentiel était le vent, le soleil était l'essentiel pour Sam. Il s'ensuivait que Watt, donné un vent fort à souhait, ne pestait pas trop contre un soleil qui sans laisser d'être brillant aurait pu l'être encore plus, et que Sam, illuminé de façon adéquate, pouvait passer sur un vent qui sans manquer de force aurait gagné à en avoir davantage. Il est donc
évident que les occasions étaient rarissimes où, nous promenant et peut-être conversant dans le petit parc, il nous était donné de nous y promener et peut-être d'y converser avec une joie égale. Car lorsque au soleil Sam resplendissait, alors Watt pouvait haleter dans un vide, et lorsque comme une feuille Watt était secoué, alors Sam pouvait trébucher dans le noir. Mais ah lorsque exceptionnellement les degrés rêvés de ventilation et de rayonnement étaient réunis, dans le
petit parc, alors nous jouissions d'une paix égale, chacun à sa manière, jusqu'à ce que tombe le vent, décline le soleil.
Non que le parc fût si petit, loin de là, puisqu'il s'étendait sur cinq ou sept hectares. Mais à nous il semblait petit, après nos pavillons.
Il poussait là d'immenses trembles blemes et des ifs éternellement sombres, avec une luxuriance tropicale, et d'autres essences aussi, en nombre moindre, si bien que nous marchions souvent dans l'ombre, épaisse, frémissante, sauvage, tumultueuse.
En hiver les ombres maigres se tordaient, sous nos pas, dans l'herbe folle flétrie.
De fleurs pas trace, sinon des fleurs qui se sement toutes seules, ou qui ne meurent jamais, ou qui ne meurent qu'après bien des saisons, victimes de l'herbe dévorante. En tête le pissenlit.
De légumes pas signe.
Il y avait un petit ruisseau, ou ru, jamais à sec, qui coulait tantôt lent, tantôt torrentiel, captif à jamais de son lit étroit.
Instable un pont rustique enjambait ses eaux sombres, un pont rustique à dos d'âne, dans un état d'extreme délabrement,
C'est à travers la bosse de cet ouvrage que Watt un jour, allant d'un pas plus lourd que d'ordinaire, ou moins précautionneux que d'habitude, enfonça le pied, et une partie de la jambe. Et il n'aurait pas manqué de tomber, et peut-être d'être emporté par l'onde subfluente, si je n'avais été là pour le retenir. Pour ce menu service, je m'en souviens, je n'eus droit à aucun remerciement. Mais comme un seul homme nous nous mîmes aussitôt, Watt depuis une berge, moi depuis l'autre, au moyen de branches robustes et de brins d'osier à parer au sinistre. Couchés de tout notre long sur le ventre, moi de tout mon long sur le mien, Watt sur le sien de tout le sien, moitié (pour plus de sûreté)
sur la berge, moitié sur un versant de l'arche, nous travaillâmes d'arrache-pied à bout de bras jusqu'à ce que notre tâche fût terminée, et l'endroit remis en état, et aussi solide qu'avant, sinon davantage. Puis, nos regards s'étant rencontres, nous échangeâmes un sourire, chose rare chez nous, quand nous étions ensemble. Et au bout d'un moment ainsi, couchés de tout notre long, sur nos lèvres ce sourire insolite, nous commençâmes à nous en tirer en avant, et vers le haut, tant et si bien que nos têtes finirent par se toucher, et nos nobles fronts bombés, le noble front de Watt, mon noble front à moi. Et enfin ce fut cette chose si rare entre nous, le baiser. Watt posa ses mains sur mes épaules, je posai les miennes sur les siennes (je ne pouvais guère faire autrement), puis j'effleurai de mes lèvres la joue gauche de Watt, puis il effleura des siennes ma joue gauche à moi (il ne pouvait guère faire moins), tout cela sans passion, sous la voûte tourmentée des branches.
C'est que nous y tenions, au petit pont. Car sans lui comment passer d'une partie du parc à l'autre, sans nous mouiller les pieds, et peut-être attraper un refroidissement, susceptible de dégénérer en pneumonie, avec issue probablement fatale.
De sièges, où s'asseoir et reposer, pas le moindre vestige.
Buissons et arbustes, à proprement parler, brillaient par leur absence. Mais de toutes parts se dressaient des taillis, des fourrés d'une densité impénétrable et des ronces géantes en masses arrondies.
Des oiseaux de toute espèce abondaient, et nous nous faisions une joie de les poursuivre, avec des pierres et des mottes de terre. Chez les rouges-gorges notamment, grâce à leur familiarité, nous faisions des ravages. Et les nids d'alouette, chargés d'oeufs encore tièdes de la gorge maternelle, nous les foulions aux pieds avec une satisfaction toute particulière, au début de la belle saison.
Mais nos meilleurs amis étaient les rats, longs et noirs,
qui hantaient les berges du ruisseau. Nous leur apportions de notre ordinaire des morceaux de choix tels que croûtes de fromage et filandress d'agneau, et nous leur apportions en supplément des oeufs d'oiseau, des grenouilles et des oisillons. Sensibles à ces attentions ils accouraient au-devant de nous, avec force marques d'affection et de confiance et se coulaient le long de nos pantalons, et se pendaient à nos poitrines. Alors nous nous asseyions au milieu d'eux, et leur donnions à manger, à même la main, d'une bonne grenouille bien grasse ou d'un bébé grive. Ou attrapant soudain un raton bien en chair, assoupi dans notre sein à la suite de son repas, nous le donnions en pâture à son père, ou à sa mère, ou à son frère, ou à sa soeur, ou à quelque
parent moins fortuné.
C'était en ces occasions, nous en sommes convenus, après un bref échange de vues, que nous nous trouvions le plus, près de Dieu.
Quand Watt parlait il parlait d'une voix basse et rapide. Il y a eu des voix, il y en aura encore, plus basses que celle de Watt, plus que la sienne rapides, c'est une affaire entendue. Mais que d'un gosier humain ait jamais pu sortir, puisse jamais sortir un jour, sauf dans le délire, ou pendant le saint sacrifice, une voix à la fois si basse et si rapide, on à peine à le croire. Watt parlait aussi avec peu d'égards pour la grammaire, la syntaxe, la prononciation, lélocution et sans doute, on peut le craindre, l'orthographe, telles qu'on les reçoit communément. Les noms propres cependant, tant de lieu que de personne, tels que Knott, Christ, Gomorrhe, Cork, il les articulait avec une grand netteté, et de son discours ils émergeaient, palmiers, atolls, de loin en loin, car il précisait peu, avec un effet fort vivifiant. Le labeur de la composition, l'incertitude quant à la façon de continuer, ou à l'opportunité de continuer, inséparables de nos improvisations les plus heureuses, et dont ne sont exempts ni le chant de l'oiseau, ni même le cri du quadrupède, n'avaient
ici nulle part, apparemment. Mais Watt parlait comme quelqu'un en train de parler sous la dictée, ou de réciter, comme un perroquet, un texte devenu familier à force de répétition. De ce murmure impetueux une grande partie sollicitait en vain mon oreille et mon intelligence défaillantes, et le vent en furie en emportait autant sans espoir de retour.
Le parc était entoure d'une haute clôture de fil de fer barbelé ayant grand besoin de réfection, de nouveau fil,
de barbes nouvelles. À travers cette clôture, là où elle n'était pas aveuglée par des ronces et des orties géantes, se voyaient distinctement de toutes parts des parcs semblables, semblablement enclos, chacun avec son pavillon. Tantôt divergeant, tantôt convergeant, ces clôtures dessinaient des lacis d'une irrégularité frappante. Nulle clôture n'était mitoyenne, ne fût-ce qu'en partie. Mais leur proximité était telle, à certains endroits, qu'un homme large d'épaules ou de bassin, enfilant cette passe étroite, le ferait avec plus de facilité, et avec moins de danger pour sa veste, et peut-être pour son pantalon, de biais que de front. En revanche,
pour un homme gros de fesses ou de ventre, l'attaque directe s'imposerait, sous peine de se voir perforer l'estomac, ou le cul, peut-être les deux, d'une ou de plusieurs barbes rouillées. Pour une femme grosse de fesses et de poitrine, une nourrice obèse par exemple, la nécessité serait la même. Quant aux personnes à la fois larges d'épaules et grosses de ventre, ou larges de bassin et grosses de fesses, ou larges de bassin et grosses de ventre, ou larges d'épaules et grosses de fesses, ou grosses de poitrine et larges d'épaules ou larges de bassin et grosses de poitrine, elles feraient mieux de ne s'engager à aucun prix, à moins d'avoir perdu la tête, dans ce chenal perfide, mais de faire demi-tour, et de battre en retraite, sous peine de se voir empaler, en plusieurs points à la fois, et peut-être saigner à mort, ou manger vives par les rats, ou succomber aux intempéries, longtemps avant que leurs cris se fassent entendre, et encore
plus longtemps avant que les sauveteurs accourent, avec les ciseaux, le cognac et la teinture d'iode. Car si leurs crie ne devaient se faire entendre, alors leurs chances d'être sauvées etaient minces, tant ces parcs étaient vastes, tant déserts, en temps normal.
Il s'écoula un certain temps, après le transfert de Watt, avant la nouvelle rencontre. Je me promenais dans mon parc comme d'habitude, c'est-à-dire quand je cédais à l'appel du temps que j'aimais, et Watt se promenait de même dans le sien. Mais comme ce n'était plus le même parc, pas question de nous rencontrer. Cette nouvelle rencontre, quand, elle se produisit enfin, de la façon décrite plus loin, nous fit comprendre à tous les deux, à moi, à Watt, que nous aurions pu nous rencontrer bien plus tôt, si nous l'avions désiré. Mais voilà, le désir de nous rencontrer nous faisait défaut. Watt ne désirait pas me rencontrer, je ne désirais, pas rencontrer Watt. Dire que nous y étions franchement hostiles, à l'idée de nous rencontrer, de reprendre nos promenades, et éventuellement nos conversations, non, loin de là, c'était seulement que le désir ne s'en faisait sentir, chez Watt, chez moi.
Un jour donc, par un vent et un soleil inouïs, je me senti poussé vers la clôture, comme par une force extérieure; et cette impulsion me porta sans faiblir jusqu'au point où je n'aurais pu lui céder davantage sans m'infliger une blessure grave, sinon mortelle; là par bonheur elle m'abandonna et je pus regarder autour de moi, chose que je ne faisais jamais, sous aucun prétexte, en temps normal. Quelle horreur que le point et virgule. J'ai dit une force extérieure; car de mon propre chef qui, sans être robuste, n'en possédait pas moins à cette époque une espèce d'opiniâtreté féline, je ne me serais jamais approché de la clôture, pour rien
au monde; car j'avais un faible pour les clôtures, pour les clôtures de fil de fer, un grand faible; pas pour les murs, ni pour les palissades, ni pour les haies opaques, non; mais