Valentine - La Bibliothèque électronique du Québec
... George Sand, Glaize Candide ? 1830, Paris, musée Carnavalet, © RMN ?
Bulloz. ..... Le satin et la dentelle faisaient admirablement ressortir son teint cuivré
par le soleil, ...... Puis, revenant tout à coup au sujet de l'entretien par un de ces
aperçus ...... Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, désirant
mettre à ...
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George Sand
Valentine
BeQ
Valentine
par
George Sand
(Aurore Dupin)
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 8 : version 1.01
De la même auteure, à la Bibliothèque :
La Comtesse de Rudolstadt
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Les ailes de courage
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Un hiver à Majorque
Aldo le rimeur
Journal dun voyageur pendant la guerre
Nanon
Valentine
Le roman Valentine a paru pour
la première fois en novembre 1832.
Image de couverture : Portrait de George Sand, Glaize Candide 1830, Paris, musée Carnavalet, © RMN Bulloz.
1
La partie Sud-Est du Berri renferme quelques lieues dun pays singulièrement pittoresque. La grande route qui le traverse dans la direction de Paris à Clermont étant bordée des terres les plus habitées, il est difficile au voyageur de soupçonner la beauté des sites qui lavoisinent. Mais à celui qui, cherchant lombre et le silence, senfoncerait dans un de ces chemins tortueux et encaissés qui débouchent sur la route à chaque instant, bientôt se révéleraient de frais et calmes paysages, des prairies dun vert tendre, des ruisseaux mélancoliques, des massifs daunes et de frênes, toute une nature suave et pastorale. En vain chercherait-il dans un rayon de plusieurs lieues une maison dardoises et de mllons. À peine une mince fumée bleue, venant à trembloter derrière le feuillage, lui annoncerait le voisinage dun toit de chaume ; et, sil apercevait derrière les noyers de la colline la flèche dune petite église, au bout de quelques pas il découvrirait un campanile de tuiles rongées par la mousse, douze maisonnettes éparses, entourées de leurs vergers et de leurs chènevières, un ruisseau avec son pont formé de trois soliveaux, un cimetière dun arpent carré fermé par une haie vive, quatre ormeaux en quinconce et une tour ruinée. Cest ce quon appelle un bourg dans le pays.
Rien négale le repos de ces campagnes ignorées. Là nont pénétré ni le luxe, ni les arts, ni la manie savante des recherches, ni le monstre à cent bras quon appelle industrie. Les révolutions sy sont à peine fait sentir, et la dernière guerre dont le sol garde une imperceptible trace est celle des huguenots contre les catholiques ; encore la tradition en est restée si incertaine et si pâle, que, si vous interrogiez les habitants, ils vous répondraient que ces choses se sont passées il y a au moins deux mille ans ; car la principale vertu de cette race de cultivateurs, cest linsouciance en matière dantiquités. Vous pouvez parcourir ses domaines, prier devant ses saints, boire à ses puits, sans jamais courir le risque dentendre la chronique féodale obligée, ou la légende miraculeuse de rigueur. Le caractère grave et silencieux du paysan nest pas un des moindres charmes de cette contrée. Rien ne létonne, rien ne lattire. Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la tête, et, si vous lui demandez le chemin dune ville ou dune ferme, toute sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous prouver quil nest pas dupe de votre facétie. Le paysan du Berri ne conçoit pas quon marche sans bien savoir où lon va. À peine son chien daignera-t-il aboyer après vous ; ses enfants se cacheront derrière la haie pour échapper à vos regards ou à vos questions, et le plus petit dentre eux, sil na pu suivre ses frères en déroute, se laissera tomber de peur dans le fossé en criant de toutes ses forces. Mais la figure la plus impassible sera celle dun grand buf blanc, doyen inévitable de tous les pâturages, qui, vous regardant fixement du milieu du buisson, semblera tenir en respect toute la famille moins grave et moins bienveillante des taureaux effarouchés.
À part cette première froideur à labord de létranger, le laboureur de ce pays est bon et hospitalier, comme ses ombrages paisibles, comme ses prés aromatiques.
Une partie de terrain comprise entre deux petites rivières est particulièrement remarquable par les teintes vigoureuses et sombres de sa végétation, qui lui ont fait donner le nom de Vallée Noire. Elle nest peuplée que de chaumières éparses et de quelques fermes dun bon revenu. Celle quon appelle Grangeneuve est fort considérable ; mais la simplicité de son aspect noffre rien qui altère celle du paysage. Une avenue dérables y conduit, et, tout au pied des bâtiments rustiques, lIndre, qui nest dans cet endroit quun joli ruisseau, se promène doucement au milieu des joncs et des iris jaunes de la prairie.
Le premier mai est, pour les habitants de la Vallée Noire, un jour de déplacement et de fête. À lextrémité du vallon, cest-à-dire à deux lieues environ de la partie centrale où est située Grangeneuve, se tient une de ces fêtes champêtres qui, en tous pays, attirent et réunissent tous les habitants des environs, depuis le sous-préfet du département jusquà la jolie grisette qui a plissé, la veille, le jabot administratif ; depuis la noble châtelaine jusquau petit pâtour (cest le mot du pays) qui nourrit sa chèvre et son mouton aux dépens des haies seigneuriales. Tout cela mange sur lherbe, danse sur lherbe, avec plus ou moins dappétit, plus ou moins de plaisir ; tout cela vient pour se montrer en calèche ou sur un âne, en cornette ou en chapeau de paille dItalie, en sabots de bois de peuplier ou en souliers de satin turc, en robe de soie ou en jupe de droguet. Cest un beau jour pour les jolies filles, un jour de haute et basse justice pour la beauté, quand, à la lumière inévitable du plein soleil, les grâces un peu problématiques des salons sont appelées au concours vis-à-vis des fraîches santés, des éclatantes jeunesses du village ; alors que laréopage masculin est composé de juges de tout rang, et que les parties sont en présence au son du violon, à travers la poussière, sous le feu des regards. Bien des triomphes équitables, bien des réparations méritées, bien des jugements longtemps en litige, signalent, dans les annales de la coquetterie, le jour de la fête champêtre, et le premier mai était là, comme partout, un grand sujet de rivalité secrète entre les dames de la ville voisine et les paysannes endimanchées de la Vallée Noire.
Mais ce fut à Grangeneuve que sorganisa dès le matin le plus redoutable arsenal de cette séduction naïve. Cétait dans une grande chambre basse, éclairée par des croisées à petit vitrage ; les murs étaient revêtus dun papier assez éclatant de couleur, qui jurait avec les solives noircies du plafond, les portes en plein chêne et le bahut grossier. Dans ce local imparfaitement décoré, où dassez beaux meubles modernes faisaient ressortir la rusticité classique de sa première condition, une belle fille de seize ans, debout devant le cadre doré et découpé dune vieille glace qui semblait se pencher vers elle pour ladmirer, mettait la dernière main à une toilette plus riche quélégante. Mais Athénaïs, lhéritière unique du bon fermier, était si jeune, si rose, si réjouissante à voir, quelle semblait encore gracieuse et naturelle dans ses atours demprunt. Tandis quelle arrangeait les plis de sa robe de tulle, madame sa mère, accroupie devant la porte, et les manches retroussées jusquau coude, préparait, dans un grand chaudron, je ne sais quelle mixture deau et de son, autour de laquelle une demi-brigade de canards se tenait en bon ordre dans une attentive extase. Un rayon de soleil vif et joyeux entrait par cette porte ouverte, et venait tomber sur la jeune fille parée, vermeille et mignonne, si différente de sa mère, replète, hâlée, vêtue de bure.
À lautre bout de la chambre, un jeune homme habillé de noir, assis négligemment sur un canapé, contemplait Athénaïs en silence. Mais son visage nexprimait pas cette joie expansive, enfantine, que trahissaient tous les mouvements de la jeune fille. Parfois même une légère expression dironie et de pitié semblait animer sa bouche grande, mince et mobile.
M. Lhéry, ou plutôt le père Lhéry, comme lappelaient encore par habitude les paysans dont il avait été longtemps légal et le compagnon, chauffait paisiblement ses tibias chaussés de bas blancs, au feu de javelles qui brûlait en toutes saisons dans la cheminée, selon lusage des campagnes. Cétait un brave homme encore vert, qui portait des culottes rayées, un grand gilet à fleurs, une veste longue et une queue. La queue est un vestige précieux des temps passés, qui sefface chaque jour de plus en plus du sol de la France. Le Berri ayant moins souffert que toute autre province des envahissements de la civilisation, cette coiffure y règne encore sur quelques habitués fidèles, dans la classe des cultivateurs demi-bourgeois, demi-rustres. Cétait, dans leur jeunesse, le premier pas vers les habitudes aristocratiques, et ils croiraient déroger aujourdhui sils privaient leur chef de cette distinction sociale. M. Lhéry avait défendu la sienne contre les attaques ironiques de sa fille, et cétait peut-être, dans toute la vie dAthénaïs, la seule de ses volontés à laquelle ce père tendre neût pas acquiescé.
Allons donc, maman ! dit Athénaïs en arrangeant la boucle dor de sa ceinture de moire, as-tu fini de donner à manger à tes canards ? Tu nes pas encore habillée ? Nous ne partirons jamais !
Patience, patience, petite ! dit la mère Lhéry en distribuant, avec une noble impartialité, la pâture à ses volatiles ; pendant le temps quon mettra Mignon à la patache, jaurai tout celui de marranger. Ah ! dame, il ne men faut pas tant quà toi, ma fille ! Je ne suis plus jeune ; et, quand je létais, je navais pas comme toi le loisir et le moyen de me faire belle. Je ne passais pas deux heures à ma toilette, da !
Est-ce que cest un reproche que vous me faites ? dit Athénaïs dun air boudeur.
Non, ma fille, non, répondit la vieille. Amuse-toi, fais-toi brave, mon enfant ; tu as de la fortune, profite du travail de tes parents. Nous sommes trop vieux à présent pour en jouir, nous autres... Et puis, quand on a pris lhabitude dêtre gueux, on ne sen défait plus. Moi qui pourrais me faire servir pour mon argent, ça mest impossible ; cest plus fort que moi, il faut toujours que tout soit fait par moi-même dans la maison. Mais, toi, fais la dame, ma fille ; tu as été élevée pour ça : cest lintention de ton père ; tu nes pas pour le nez dun valet de charrue, et le mari que tu auras sera bien aise de te trouver la main blanche, hein ?
Mme Lhéry, en achevant dessuyer son chaudron et de débiter ce discours plus affectueux que sensé, fit une grimace au jeune homme en manière de sourire. Celui-ci affecta de ny pas faire attention, et le père Lhéry, qui contemplait les boucles de ses souliers dans cet état de béate stupidité si doux au paysan qui se repose, leva ses yeux à demi fermés vers son futur gendre, comme pour jouir de sa satisfaction. Mais le futur gendre, pour échapper à ces prévenances muettes, se leva, changea de place, et dit enfin à Mme Lhéry :
Ma tante, voulez-vous que jaille préparer la voiture ?
Va, mon enfant, va si tu veux. Je ne te ferai pas attendre, répondit la bonne femme.
Le neveu allait sortir quand une cinquième personne entra, qui, par son air et son costume, contrastait singulièrement avec les habitants de la ferme.
2
Cétait une femme petite et mince qui, au premier abord, semblait âgée de vingt-cinq ans ; mais, en la voyant de près, on pouvait lui en accorder trente sans craindre dêtre trop libéral envers elle. Sa taille fluette et bien prise avait encore la grâce de la jeunesse ; mais son visage, à la fois noble et joli, portait les traces du chagrin, qui flétrit encore plus que les années. Sa mise négligée, ses cheveux plats, son air calme, témoignaient assez lintention de ne point aller à la fête. Mais, dans la petitesse de sa pantoufle, dans larrangement décent et gracieux de sa robe grise, dans la blancheur de son cou, dans sa démarche souple et mesurée, il y avait plus daristocratie véritable que dans tous les joyaux dAthénaïs. Pourtant cette personne si imposante, devant laquelle toutes les autres se levèrent avec respect, ne portait pas dautre nom, chez ses hôtes de la ferme, que celui de Mlle Louise.
Elle tendit une main affectueuse à Mme Lhéry, baisa sa fille au front, et adressa un sourire damitié au jeune homme.
Eh bien, lui dit le père Lhéry, avez-vous été vous promener bien loin ce matin, ma chère demoiselle ?
En vérité, devinez jusquoù jai osé aller ! répondit Mlle Louise en sasseyant près de lui familièrement.
Pas jusquau château, je pense ? dit vivement le neveu.
Précisément jusquau château, Bénédict, répondit-elle.
Quelle imprudence ! sécria Athénaïs, qui oublia un instant de crêper les boucles de ses cheveux pour sapprocher avec curiosité.
Pourquoi ? répliqua Louise ; ne mavez-vous pas dit que tous les domestiques étaient renouvelés, sauf la pauvre nourrice ? Et, bien certainement, si jeusse rencontré celle-là, elle ne meût pas trahie.
Mais enfin vous pouviez rencontrer madame...
À six heures du matin ? Madame est dans son lit jusquà midi.
Vous vous êtes donc levée avant le jour ? dit Bénédict. Il ma semblé, en effet, vous entendre ouvrir la porte du jardin.
Mais mademoiselle ! dit Mme Lhéry, on la dit fort matinale, fort active. Si vous leussiez rencontrée, celle-là ?
Ah ! que je laurais voulu ! dit Louise avec chaleur ; je naurai pas de repos que je naie vu ses traits, entendu le son de sa voix... Vous la connaissez, vous, Athénaïs ; dites-moi donc encore quelle est jolie, quelle est bonne, quelle ressemble à son père...
Il y a quelquun ici à qui elle ressemble bien davantage, dit Athénaïs en regardant Louise ; cest dire quelle est bonne et jolie.
La figure de Bénédict séclaircit, et ses regards se portèrent avec bienveillance sur sa fiancée.
Mais écoutez, dit Athénaïs à Louise, si vous voulez tant voir Mlle Valentine, il faut venir à la fête avec nous ; vous vous tiendrez cachée dans la maison de notre cousine Simonne, sur la place, et, de là, vous verrez certainement ces dames ; car Mlle Valentine ma assuré quelles y viendraient.
Ma chère belle, cela est impossible, répondit Louise ; je ne descendrais pas de la carriole sans être reconnue ou devinée. Dailleurs, il ny a quune personne de cette famille que je désire voir ; la présence des autres gâterait le plaisir que je men promets. Mais cest assez parler de mes projets ; parlons des vôtres, Athénaïs. Il me semble que vous voulez écraser tout le pays par un tel luxe de fraîcheur et de beauté !
La jeune fermière rougit de plaisir, et embrassa Louise avec une vivacité qui prouvait assez la satisfaction naïve quelle éprouvait dêtre admirée.
Je vais chercher mon chapeau, dit-elle ; vous maiderez à le poser, nest-ce pas ?
Et elle monta vivement un escalier de bois qui conduisait à sa chambre.
Pendant ce temps, la mère Lhéry sortit par une autre porte pour aller changer de costume ; son mari prit une fourche et alla donner ses instructions au bouvier pour le régime de la journée.
Alors Bénédict, resté seul avec Louise, se rapprocha delle, et, parlant à demi-voix :
Vous gâtez Athénaïs comme les autres ! lui dit-il. Vous êtes la seule ici qui auriez le droit de lui adresser quelques observations, et vous ne daignez pas le faire...
Quavez-vous donc encore à reprocher à cette pauvre enfant ? répondit Louise étonnée. Ô Bénédict, vous êtes bien difficile !
Voilà ce quils me disent tous, et vous aussi, mademoiselle, vous qui pourriez si bien comprendre ce que je souffre du caractère et des ridicules de cette jeune personne !
Des ridicules ? répéta Louise. Est-ce que vous ne seriez pas amoureux delle ?
Bénédict ne répondit rien, et après un instant de trouble et de silence :
Convenez, lui dit-il, que sa toilette est extravagante aujourdhui. Aller danser au soleil et à la poussière avec une robe de bal, des souliers de satin, un cachemire et des plumes ! Outre que cette parure est hors de place, je la trouve du plus mauvais goût. À son âge, une jeune personne devrait chérir la simplicité et savoir sembellir à peu de frais.
Est-ce la faute dAthénaïs si on la élevée ainsi ? Que vous vous attachez à peu de chose ! Occupez-vous plutôt de lui plaire et de prendre de lempire sur son esprit et sur son cur ; alors soyez sûr que vos désirs seront des lois pour elle. Mais vous ne songez quà la froisser et à la contredire, elle si choyée, si souveraine dans sa famille ! Souvenez-vous donc combien son cur est bon et sensible...
Son cur, son cur ! sans doute, elle a un bon cur ; mais son esprit est si borné ! cest une bonté toute native, toute végétale, à la manière des légumes qui croissent bien ou mal sans en savoir la cause. Que sa coquetterie me déplaît ! Il me faudra lui donner le bras, la promener, la montrer à cette fête, entendre la sotte admiration des uns, le sot dénigrement des autres ! Quel ennui ! Je voudrais en être déjà revenu !
Quel singulier caractère ! Savez-vous, Bénédict, que je ne vous comprends pas ? Combien dautres, à votre place, senorgueilliraient de se montrer en public avec la plus jolie fille et la plus riche héritière de nos campagnes, dexciter lenvie de vingt rivaux éconduits, de pouvoir se dire son fiancé ? Au lieu de cela, vous ne vous attachez quà la critique amère de quelques légers défauts, communs à toutes les jeunes personnes de cette classe, dont léducation ne sest pas trouvée en rapport avec la naissance. Vous lui faites un crime de subir les conséquences de la vanité de ses parents ; vanité bien innocente après tout, et dont vous devriez vous plaindre moins que personne.
Je le sais, répondit-il vivement, je sais tout ce que vous allez me dire. Ils ne me devaient rien, ils mont tout donné. Ils mont pris, moi, fils de leur frère, fils dun paysan comme eux, mais dun paysan pauvre, moi orphelin, moi indigent. Ils mont recueilli, adopté, et, au lieu de me mettre à la charrue, comme lordre social semblait my destiner, ils mont envoyé à Paris, à leurs frais ; ils mont fait faire des études, ils mont métamorphosé en bourgeois, en étudiant, en bel esprit, et ils me destinent encore à leur fille, leur fille riche, vaniteuse et belle. Ils me la réservent, ils me loffrent ! Oh ! sans doute, ils mont aimé beaucoup, ces parents au cur simple et prodigue ! mais leur aveugle tendresse sest trompée, et tout le bien quils ont voulu me faire sest changé en mal... Maudite soit la manie de prétendre plus haut quon ne peut atteindre !
Bénédict frappa du pied ; Louise le regarda dun air triste et sévère.
Est-ce là le langage que vous teniez hier, au retour de la chasse, à ce jeune noble, ignorant et borné, qui niait les bienfaits de léducation et voulait arrêter les progrès des classes inférieures de la société ? Que de bonnes choses navez-vous pas trouvé à lui dire pour défendre la propagation des lumières et la liberté pour tous de croître et de parvenir ! Bénédict, votre esprit changeant, irrésolu, chagrin, cet esprit qui examine et déprécie tout, métonne et mafflige. Jai peur que, chez vous, le bon grain ne se change en ivraie ; jai peur que vous ne soyez beaucoup au-dessous de votre éducation, ou beaucoup au-dessus, ce qui ne serait pas un moindre malheur.
Louise ! Louise ! dit Bénédict dune voix altérée, en saisissant la main de la jeune femme.
Il la regarda fixement avec des yeux humides ; Louise rougit et détourna les siens dun air mécontent. Bénédict laissa tomber sa main et se mit à marcher avec agitation, avec humeur ; puis il se rapprocha delle et fit un effort pour redevenir calme.
Cest vous qui êtes trop indulgente, dit-il ; vous avez vécu plus que moi, et pourtant je vous crois beaucoup plus jeune. Vous avez lexpérience de vos sentiments, qui sont grands et généreux, mais vous navez pas étudié le cur des autres, vous nen soupçonnez pas la laideur et les petitesses ; vous nattachez aucune importance aux imperfections dautrui, vous ne les voyez pas, peut-être !... Ah ! mademoiselle ! mademoiselle ! vous êtes un guide bien indulgent et bien dangereux...
Voilà de singuliers reproches, dit Louise avec une gaieté forcée. De qui me suis-je élue le mentor ici ? Ne vous ai-je pas toujours dit, au contraire, que je nétais pas plus propre à diriger les autres que moi-même ? Je manque dexpérience, dites-vous ?.. Oh ! je ne me plains pas de cela, moi !...
Deux larmes coulèrent le long des joues de Louise. Il se fit un instant de silence pendant lequel Bénédict se rapprocha encore, et se tint ému et tremblant auprès delle. Puis Louise reprit, en cherchant à cacher sa tristesse :
Mais vous avez raison, jai trop vécu en moi-même pour observer les autres à fond. Jai trop perdu de temps à souffrir ; ma vie a été mal employée.
Louise saperçut que Bénédict pleurait. Elle craignait limpétueuse sensibilité de ce jeune homme, et, lui montrant la cour, elle lui fit signe daller aider son oncle, qui attelait lui-même à la patache un gros bidet poitevin ; mais Bénédict ne saperçut pas de son intention.
Louise ! lui dit-il avec ardeur.
Puis il répéta « Louise ! » dun ton plus bas.
Cest un joli nom, dit-il, un nom si simple, si doux ! et cest vous qui le portez ! au lieu que ma cousine, si bien faite pour traire les vaches et garder les moutons, sappelle Athénaïs ! Jai une autre cousine qui sappelle Zoraïde, et qui vient de nommer son marmot Adhémar ! Les nobles ont bien raison de mépriser nos ridicules : ils sont amers ! ne trouvez-vous pas ? Voici un rouet, le rouet de ma bonne tante ; qui est-ce qui le charge de laine ? qui le fait tourner patiemment en son absence ?.. Ce nest pas Athénaïs... Oh ! non !... elle croirait sêtre dégradée si elle avait jamais touché un fuseau ; elle craindrait de redescendre à létat doù elle est sortie si elle savait faire un ouvrage utile. Non, non, elle sait broder, jouer de la guitare, peindre des fleurs, danser ; mais vous savez filer, mademoiselle, vous née dans lopulence ; vous êtes douce, humble et laborieuse... Jentends marcher là-haut. Cest elle qui revient ; elle sétait oubliée devant son miroir sans doute !...
Bénédict ! allez donc chercher votre chapeau, cria Athénaïs du haut de lescalier.
Allez donc ! dit Louise à voix basse en voyant que Bénédict ne se dérangeait pas.
Maudite soit la fête ! répondit-il sur le même ton. Je vais partir, soit ; mais, dès que jaurai déposé ma belle cousine sur la pelouse, jaurai soin davoir un pied foulé et de revenir à la ferme... Y serez-vous, mademoiselle Louise ?
Non, monsieur, je ny serai pas, répondit-elle avec sécheresse.
Bénédict devint rouge de dépit. Il se prépara à sortir. Mme Lhéry reparut avec une toilette moins somptueuse, mais encore plus ridicule que celle de sa fille. Le satin et la dentelle faisaient admirablement ressortir son teint cuivré par le soleil, ses traits prononcés et sa démarche roturière. Athénaïs passa un quart dheure à sarranger avec humeur dans le fond de la carriole, reprochant à sa mère de froisser ses manches en occupant trop despace à côté delle, et regrettant, dans son cur, que la folie de ses parents neût pas encore été poussée jusquà se procurer une calèche.
Le père Lhéry mit son chapeau sur ses genoux afin de ne pas lexposer aux cahots de la voiture en le gardant sur sa tête. Bénédict monta sur la banquette de devant, et, en prenant les rênes, osa jeter un dernier regard sur Louise ; mais il rencontra tant de froideur et de sévérité dans le sien, quil baissa les yeux, se mordit les lèvres, et fouetta le cheval avec colère. Mignon partit au galop, et, coupant les profondes ornières du chemin, il imprima à la carriole de violentes secousses, funestes aux chapeaux des deux dames et à lhumeur dAthénaïs.
3
Mais, au bout de quelques pas, le bidet, naturellement peu taillé pour la course, se ralentit ; lhumeur irascible de Bénédict se calma et fit place à la honte et aux remords, et M. Lhéry sendormit profondément.
Ils suivaient un de ces petits chemins verts quon appelle, en langage villageois, traînes ; chemin si étroit, que létroite voiture touchait de chaque côté les branches des arbres qui le bordaient, et quAthénaïs put se cueillir un gros bouquet daubépine, en passant son bras, couvert dun gant blanc, par la lucarne latérale de la carriole. Rien ne saurait exprimer la fraîcheur et la grâce de ces petites allées sinueuses qui sen vont serpentant capricieusement sous leurs perpétuels berceaux de feuillage, découvrant, à chaque détour, une nouvelle profondeur toujours plus mystérieuse et plus verte. Quand le soleil de midi embrase, jusquà la tige, lherbe profonde et serrée des prairies, quand les insectes bruissent avec force et que la caille glousse avec amour dans les sillons, la fraîcheur et le silence semblent se réfugier dans les traînes. Vous y pouvez marcher une heure sans entendre dautre bruit que le vol dun merle effarouché à votre approche, ou le saut dune petite grenouille verte et brillante comme une émeraude, qui dormait dans son hamac de joncs entrelacés. Ce fossé lui-même renferme tout un monde dhabitants, toute une forêt de végétations ; son eau limpide court sans bruit en sépurant sur la glaise, et caresse mollement des bordures de cresson, de baume et dhépatique ; les fontinales, les longues herbes appelées rubans deau, les mousses aquatiques pendantes et chevelues, tremblent incessamment dans ses petits remous silencieux ; la bergeronnette jaune y trotte sur le sable dun air à la fois espiègle et peureux ; la clématite et le chèvrefeuille lombragent de berceaux où le rossignol cache son nid. Au printemps, ce ne sont que fleurs et parfums ; à lautomne, les prunelles violettes couvrent ces rameaux qui, en avril, blanchiront les premiers ; le cénelle rouge, dont les grives sont friandes, remplace la fleur daubépine et les ronces, toutes chargées des flocons de laine quy ont laissés les brebis en passant, sempourprent de petites mûres sauvages dune agréable saveur.
Bénédict, laissant flotter les guides du paisible coursier, tomba dans une rêverie profonde. Ce jeune homme était dun caractère étrange ; ceux qui lentouraient, faute de pouvoir le comparer à un autre de même trempe, le considéraient comme absolument hors de la ligne commune. La plupart le méprisaient comme un être incapable dexécuter rien dutile et de solide ; et, sils ne lui témoignaient pas le peu de cas quils faisaient de lui, cest quils étaient forcés de lui accorder une véritable bravoure physique et une grande fermeté de sentiments. En revanche, la famille Lhéry, simple et bienveillante quelle était, nhésitait pas à lélever au premier rang pour lesprit et le savoir. Aveugles pour ses défauts, ces braves gens ne voyaient dans leur neveu quun jeune homme trop riche dimagination et de connaissances pour goûter le repos de lesprit. Cependant Bénédict, à vingt-deux ans, navait point acquis ce quon appelle une instruction positive. À Paris, tour à tour possédé de lamour des arts et des sciences, il ne sétait enrichi daucune spécialité. Il avait travaillé beaucoup ; mais il sétait arrêté lorsque la pratique devenait nécessaire. Il avait senti le dégoût au moment où les autres recueillent le fruit de leurs peines. Pour lui, lamour de létude finissait là où la nécessité du métier commençait. Les trésors de lart et de la science une fois conquis, il ne sétait plus senti la constance égoïste den faire lapplication à ses intérêts propres ; et, comme il ne savait pas être utile à lui-même, chacun disait en le voyant inoccupé : « À quoi est-il bon ? »
De tout temps, sa cousine lui avait été destinée en mariage ; cétait la meilleure réponse quon pût faire aux envieux qui accusaient les Lhéry davoir laissé corrompre leur cur autant que leur esprit par les richesses. Il est bien vrai que leur bon sens, ce bon sens des paysans ordinairement si sûr et si droit, avait reçu une rude atteinte au sein de la prospérité. Ils avaient cessé destimer les vertus simples et modestes, et, après de vains efforts pour les détruire en eux-mêmes, ils avaient tout fait pour en étouffer le germe chez leurs enfants ; mais ils navaient pas cessé de les chérir presque également, et, en travaillant à leur perte, ils avaient cru travailler à leur bonheur.
Cette éducation avait assez bien fructifié pour le malheur de lun et de lautre. Athénaïs, comme une cire molle et flexible, avait pris, dans un pensionnat dOrléans, tous les défauts des jeunes provinciales : la vanité, lambition, lenvie, la petitesse. Cependant la bonté du cur était en elle comme un héritage sacré transmis par sa mère, et les influences du dehors navaient pu létouffer. Il y avait donc beaucoup à espérer pour elle des leçons de lexpérience et de lavenir.
Le mal était plus grand chez Bénédict. Au lieu dengourdir ses sentiments généreux, léducation les avait développés outre mesure, et les avait changés en irritation douloureuse et fébrile. Ce caractère ardent, cette âme impressionnable, auraient eu besoin dun ordre didées calmantes, de principes répressifs. Peut-être même que le travail des champs, la fatigue du corps, eussent avantageusement employé lexcès de force qui fermentait dans cette organisation énergique. Les lumières de la civilisation, qui ont développé tant de qualités précieuses, en ont vicié peut-être autant. Cest un malheur des générations placées entre celles qui ne savent rien et celles qui sauront assez : elles savent trop.
Lhéry et sa femme ne pouvaient comprendre le malheur de cette situation. Ils se refusaient à le pressentir, et, nimaginant pas dautres félicités que celles quils pouvaient dispenser, ils se vantaient naïvement davoir la puissance consolatrice des ennuis de Bénédict : cétait, selon eux, une bonne ferme, une jolie fermière, et une dot de deux cent mille francs comptants pour entrer en ménage. Mais Bénédict était insensible à ces flatteries de leur affection. Largent excitait en lui ce mépris profond, enthousiaste exagération dune jeunesse souvent trop prompte à changer de principes et à plier un genou converti devant le dieu de lunivers. Bénédict se sentait dévoré dune ambition secrète ; mais ce nétait pas celle-là : cétait celle de son âge, celle des choses qui flattent lamour-propre dune manière plus noble.
Le but particulier de cette attente vague et pénible, il lignorait encore. Il avait cru deux ou trois fois la reconnaître aux vives fantaisies qui sétaient emparées de son imagination. Ces fantaisies sétaient évanouies sans lui avoir apporté de jouissances durables. Maintenant, il la sentait toujours comme un mal ennemi renfermé dans son sein, et jamais elle ne lavait torturé si cruellement qualors quil savait moins à quoi la faire servir. Lennui, ce mal horrible qui sest attaché à la génération présente plus quà toute autre époque de lhistoire sociale, avait envahi la destinée de Bénédict dans sa fleur ; il sétendait comme un nuage noir sur tout son avenir. Il avait déjà flétri la plus précieuse faculté de son âge, lespérance.
À Paris, la solitude lavait rebuté. Toute préférable à la société quelle lui semblait, il lavait trouvée, au fond de sa petite chambre détudiant, trop solennelle, trop dangereuse pour des facultés aussi actives que létaient les siennes. Sa santé en avait souffert, et ses bons parents, effrayés, lavaient rappelé auprès deux. Il y était depuis un mois, et déjà son teint avait repris le ton vigoureux de la santé ; mais son cur était plus agité que jamais. La poésie des champs, à laquelle il était si sensible, portait jusquau délire lardeur de ces besoins ignorés qui le rongeaient. Sa vie de famille, si bienfaisante et si douce dans les premiers jours, chaque fois quil venait en faire lessai, lui était devenue déjà plus fastidieuse que de coutume. Il ne se sentait aucun goût pour Athénaïs. Elle était trop au-dessous des chimères de sa pensée, et lidée de se fixer au sein de ces habitudes extravagantes ou triviales dont sa famille offrait le contraste et lassemblage lui était odieuse. Son cur souvrait bien à la tendresse et à la reconnaissance ; mais ces sentiments étaient pour lui la source de combats et de remords perpétuels. Il ne pouvait se défendre dune ironie intérieure, implacable et cruelle, à la vue de toutes ces petitesses qui lentouraient, de ce mélange de parcimonie et de prodigalité qui rendent si ridicules les murs des parvenus. M. et Mme Lhéry, à la fois paternels et despotiques, donnaient, le dimanche, dexcellent vin à leurs laboureurs ; dans la semaine, ils leur reprochaient le filet de vinaigre quils mettaient dans leur eau. Ils accordaient avec empressement à leur fille un superbe piano, une toilette en bois de citronnier, des livres richement reliés ; ils la grondaient pour un fagot de trop quelle faisait jeter dans lâtre. Chez eux, ils se faisaient petits et pauvres pour inspirer à leurs serviteurs le zèle et léconomie ; au dehors, ils senflaient avec orgueil, et eussent regardé comme une insulte le moindre doute sur leur opulence. Eux, si bons, si charitables, si faciles à gagner, ils avaient réussi, à force de sottise, à se faire détester de tous leurs voisins, encore plus sots et plus vains queux.
Voilà les défauts que Bénédict ne pouvait endurer. La jeunesse est âpre et intolérante pour la vieillesse, bien plus que celle-ci ne lest envers elle. Cependant, au milieu de son découragement, des mouvements vagues et confus étaient venus jeter quelques éclairs despoir sur sa vie. Louise, madame ou mademoiselle Louise (on lappelait également de ces deux noms), était venue sinstaller à Grangeneuve depuis environ trois semaines. Dabord, la différence de leurs âges avait rendu cette liaison calme et imprévoyante ; quelques préventions de Bénédict, défavorables à Louise, quil voyait pour la première fois depuis douze ans, sétaient effacées dans le charme pur et attachant de son commerce. Leurs goûts, leur instruction, leurs sympathies, les avaient rapidement rapprochés, et Louise, à la faveur de son âge, de ses malheurs et de ses vertus, avait pris un ascendant complet sur lesprit de son jeune ami. Mais les douceurs de cette intimité furent de courte durée. Bénédict, toujours prompt à dépasser le but, toujours avide de diviniser ses admirations et dempoisonner ses joies par leur excès, simagina quil était amoureux de Louise, quelle était la femme selon son cur, et quil ne pourrait plus vivre là où elle ne serait pas. Ce fut lerreur dun jour. La froideur avec laquelle Louise accueillit ses aveux timides lui inspira plus de dépit que de douleur. Dans son ressentiment, il laccusa intérieurement dorgueil et de sécheresse. Puis il se sentit désarmé par le souvenir des malheurs de Louise, et savoua quelle était digne de respect autant que de pitié. Deux ou trois fois encore, il sentit se ranimer auprès delle ces impétueuses aspirations dune âme trop passionnée pour lamitié ; mais Louise sut le calmer. Elle ny employa point la raison qui ségare en transigeant ; son expérience lui apprit à se méfier de la compassion ; elle ne lui en témoigna aucune, et, quoique la dureté fût loin de son âme, elle la fit servir à la guérison de ce jeune homme. Lémotion que Bénédict avait témoignée le matin, durant leur entretien, avait été comme sa dernière tentative de révolte. Maintenant, il se repentait de sa folie, et, enfoncé dans ses réflexions, il sentait, à son inquiétude toujours croissante, que le moment nétait pas venu pour lui daimer exclusivement quelque chose ou quelquun.
Mme Lhéry rompit le silence par une remarque frivole :
Tu vas tacher tes gants avec ces fleurs, dit-elle à sa fille. Rappelle-toi donc que madame disait lautre jour devant toi : « On reconnaît toujours une personne du commun, en province, à ses pieds et à ses mains. » Elle ne faisait pas attention, la chère dame, que nous pouvions prendre cela pour nous, au moins !
Je crois bien, au contraire, quelle le disait exprès pour nous. Ma pauvre maman, tu connais bien peu Mme de Raimbault, si tu penses quelle regretterait de nous avoir fait un affront.
Un affront ! reprit Mme Lhéry avec aigreur. Elle aurait voulu nous faire affront ? Je voudrais bien voir cela ! Ah bien, oui ! Est-ce que je souffrirais un affront de la part de qui que ce fût ?
Il faudra pourtant bien nous attendre à essuyer plus dune impertinence tant que nous serons ses fermiers. Fermiers, toujours fermiers ! quand nous avons une propriété au moins aussi belle que celle de madame la comtesse ! Mon papa, je ne vous laisserai pas tranquille que vous nayez envoyé promener cette vilaine ferme. Je my déplais, je ne my puis souffrir.
Le père Lhéry hocha la tête.
Mille écus de profit tous les ans sont toujours bons à prendre, répondit-il.
Il vaudrait mieux gagner mille écus de moins et recouvrer notre liberté, jouir de notre fortune, nous affranchir de lespèce de domination que cette femme orgueilleuse et dure exerce sur nous.
Bah ! dit Mme Lhéry, nous navons presque jamais affaire à elle. Depuis ce malheureux événement, elle ne vient plus dans le pays que tous les cinq ou six ans. Encore, cette fois, elle ny est venue que par loccasion du mariage de sa demoiselle. Qui sait si ce nest pas la dernière ! Mest avis que Mlle Valentine aura le château et la ferme en dot. Alors nous aurions affaire à une si bonne maîtresse !
Il est vrai que Valentine est une bonne enfant, dit Athénaïs fière de pouvoir employer ce ton de familiarité en parlant dune personne dont elle enviait le rang. Oh ! celle-là nest pas fière ; elle na pas oublié que nous avons joué ensemble étant petites. Et puis elle a le bon sens de comprendre que la seule distinction, cest largent, et que le nôtre est aussi honorable que le sien.
Au moins ! reprit Mme Lhéry ; car elle na eu que la peine de naître, au lieu que nous, nous lavons gagné à nos risques et peines. Mais enfin il ny a pas de reproche à lui faire ; cest une bonne demoiselle et une jolie fille, da ! Tu ne las jamais vue, Bénédict ?
Jamais, ma tante.
Et puis je suis attachée à cette famille-là, moi, reprit Mme Lhéry. Le père était si bon ! Cétait là un homme ! et beau ! Un général, ma foi, tout chamarré dor et de croix, et qui me faisait danser aux fêtes patronales tout comme si javais été une duchesse... Cela ne faisait pas trop plaisir à madame...
Ni à moi non plus, objecta le père Lhéry avec naïveté.
Ce père Lhéry, reprit la femme, il a toujours le mot pour rire ! Mais enfin cest pour vous dire quexcepté madame, qui est un peu haute, cest une famille de braves gens. Peut-on voir une meilleure femme que la grand-mère ?
Ah ! celle-là, dit Athénaïs, cest encore la meilleure de toutes. Elle a toujours quelque chose dagréable à vous dire ; elle ne vous appelle jamais que mon cur, ma toute belle, mon joli minois.
Et cela fait toujours plaisir ! dit Bénédict dun air moqueur. Allons, allons, cela joint aux mille écus de profit sur la ferme, qui peuvent payer bien des chiffons...
Eh ! ce nest pas à dédaigner, nest-ce pas, mon garçon ? dit le père Lhéry. Dis-lui donc cela, toi ; elle técoutera.
Non, non, je nécouterai rien, sécria la jeune fille. Je ne vous laisserai pas tranquille que vous nayez quitté la ferme. Votre bail expire dans six mois ; il ne faut pas le renouveler, entends-tu, mon papa ?
Mais quest-ce que je ferai ? dit le vieillard ébranlé par le ton à la fois patelin et impératif de sa fille. Il faudra donc que je me croise les bras ? Je ne peux pas mamuser comme toi à lire et à chanter, moi ! lennui me tuera.
Mais, mon papa, navez-vous pas vos biens à faire valoir ?
Tout cela marchait si bien de front ! il ne me restera pas de quoi moccuper. Et, dailleurs, où demeurerons-nous ? Tu ne veux pas habiter avec les métayers ?
Non, certes ! vous ferez bâtir ; nous aurons une maison à nous ; nous la ferons décorer autrement que cette vilaine ferme ; vous verrez comme je my entends !
Oui, sans doute, tu tentends fort bien à manger de largent, répondit le père.
Athénaïs prit un air boudeur.
Au reste, dit-elle dun ton dépité, faites comme il vous plaira ! vous vous repentirez peut-être de ne pas mavoir écoutée ; mais il ne sera plus temps.
Que voulez-vous dire ? demanda Bénédict.
Je veux dire, reprit-elle, que, quand Mme de Raimbault saura quelle est la personne que nous avons reçue à la ferme et que nous logeons depuis trois semaines, elle sera furieuse contre nous, et nous congédiera dès la fin du bail avec toutes sortes de chicanes et de mauvais procédés. Ne vaudrait-il pas mieux avoir pour nous les honneurs de la guerre et nous retirer avant quon nous chasse ?
Cette réflexion parut faire impression sur les Lhéry. Ils gardèrent le silence, et Bénédict, à qui les discours dAthénaïs déplaisaient de plus en plus, nhésita pas à prendre en mauvaise part sa dernière objection.
Est-ce à dire, reprit-il, que vous faites un reproche à vos parents davoir accueilli Mme Louise ?
Athénaïs tressaillit, regarda Bénédict avec surprise, le visage animé par la colère et le chagrin. Puis elle pâlit et fondit en larmes.
Bénédict la comprit et lui prit la main.
Ah ! cest affreux ! sécria-t-elle dune voix entrecoupée par les pleurs ; interpréter ainsi mes paroles ! moi qui aime Mme Louise comme ma sur !
Allons, allons, cest un malentendu ! dit le père Lhéry ; embrassez-vous, et que tout soit dit.
Bénédict embrassa sa cousine, dont les belles couleurs reparurent aussitôt.
Allons, enfant, essuie tes larmes, dit Mme Lhéry, voici que nous arrivons ; ne va pas te montrer avec tes yeux rouges ; voilà déjà du monde qui te cherche.
En effet, le son des vielles et des cornemuses se faisait entendre, et plusieurs jeunes gens en embuscade sur la route attendaient larrivée des demoiselles pour les inviter à danser les premiers.
4
Cétaient des garçons de la même classe que Bénédict, sauf la supériorité de léducation quil avait sur eux, et dont ils étaient plus portés à lui faire un reproche quun avantage. Plusieurs dentre eux nétaient pas sans prétention à la main dAthénaïs.
Bonne prise ! sécria celui qui était monté sur un tertre pour découvrir larrivée des voitures ; cest Mlle Lhéry, la beauté de la Vallée Noire.
Doucement, Simonneau ! celle-là me revient ; je lui fais la cour depuis un an. Par droit dancienneté, sil vous plaît !
Celui qui parla ainsi était un grand et robuste garçon à lil noir, au teint cuivré, aux larges épaules ; cétait le fils du plus riche marchand de bufs du pays.
Cest fort bien, Pierre Blutty, dit le premier, mais son futur est avec elle.
Comment, son futur ? sécrièrent tous les autres.
Sans doute ; le cousin Bénédict.
Ah ! Bénédict lavocat, le beau parleur, le savant !
Oh ! le père Lhéry lui donnera assez décus pour en faire quelque chose de bon.
Il lépouse ?
Il lépouse.
Oh ! ce nest pas fait !
Les parents veulent, la fille veut ; ce serait bien le diable si le garçon ne voulait pas.
Il ne faut pas souffrir cela, vous autres, sécria Blaise Moret. Eh bien, oui ! nous aurions là un joli voisin ! Ce serait pour le coup quil se donnerait de grands airs, ce cracheur de grec. À lui la plus belle fille et la plus belle dot ? Non, que Dieu me confonde plutôt !
La petite est coquette, le grand pâle (cest ainsi quils appelaient Bénédict) nest ni beau, ni galant. Cest à nous dempêcher cela ! Allons, frères, le plus heureux de nous régalera les autres le jour de ses noces. Mais, avant tout, il faut savoir à quoi nous en tenir sur les prétentions de Bénédict.
En parlant ainsi, Pierre Blutty savança vers le milieu du chemin, sempara de la bride du cheval, et, layant forcé de sarrêter, présenta son salut et son invitation à la jeune fermière. Bénédict tenait à réparer son injustice envers elle ; en outre, quoiquil ne se souciât pas de la disputer à ses nombreux rivaux, il était bien aise de les mortifier un peu. Il se pencha donc sur le devant de la carriole, de manière à leur cacher Athénaïs.
Messieurs, ma cousine vous remercie de tout son cur, leur dit-il ; mais vous trouverez bon que la première contredanse soit pour moi. Elle vient de mêtre promise, vous arrivez un peu tard.
Et, sans écouter une seconde proposition, il fouetta le cheval et entra dans le hameau en soulevant des tourbillons de poussière.
Athénaïs ne sattendait pas à tant de joie ; la veille et le matin encore, Bénédict, qui ne voulait pas danser avec elle, avait feint davoir pris une entorse et de boiter. Quand elle le vit marcher à ses côtés dun air résolu, son sein bondit de joie ; car, outre quil eût été humiliant pour lamour-propre dune si jolie fille de ne pas ouvrir la danse avec son prétendu, Athénaïs aimait réellement Bénédict. Elle reconnaissait instinctivement toute sa supériorité sur elle, et, comme il entre toujours une bonne part de vanité dans lamour, elle était flattée dêtre destinée à un homme mieux élevé que tous ceux qui la courtisaient. Elle parut donc éblouissante de fraîcheur et de vivacité ; sa parure, que Bénédict avait si sévèrement condamnée, sembla charmante à des goûts moins épurés. Les femmes en devinrent laides de jalousie, et les hommes proclamèrent Athénaïs Lhéry la reine du bal.
Cependant, vers le soir, cette brillante étoile pâlit devant lastre plus pur et plus radieux de Mlle de Raimbault. En entendant ce nom passer de bouche en bouche, Bénédict, poussé par un sentiment de curiosité, suivit les flots dadmirateurs qui se jetaient sur ses pas. Pour la voir, il fut forcé de monter sur un piédestal de pierre brute surmonté dune croix fort en vénération dans le village. Cet acte dimpiété, ou plutôt détourderie, attira les regards vers lui, et, ceux de Mlle de Raimbault suivant la même direction que la foule, elle se présenta à lui de face et sans obstacle.
Elle ne lui plut pas. Il sétait fait un type de femme brune, pâle, ardente, espagnole, mobile, dont il ne voulait pas se départir. Mlle Valentine ne réalisait point son idéal ; elle était blanche, blonde, calme, grande, fraîche, admirablement belle de tous points. Elle navait aucun des défauts dont le cerveau malade de Bénédict sétait épris à la vue de ces uvres dart où le pinceau, en poétisant la laideur, la rendue plus attrayante que la beauté même. Et puis, Mlle de Raimbault avait une dignité douce et réelle qui en imposait trop pour charmer au premier abord. Dans la courbe de son profil, dans la finesse de ses cheveux, dans la grâce de son cou, dans la largeur de ses blanches épaules, il y avait mille souvenirs de la cour de Louis XIV. On sentait quil avait fallu toute une race de preux pour produire cette combinaison de traits purs et nobles, toutes ces grâces presque royales, qui se révélaient lentement, comme celles du cygne jouant au soleil avec une langueur majestueuse.
Bénédict descendit de son poste au pied de la croix, et, malgré les murmures des bonnes femmes de lendroit, vingt autres jeunes gens se succédèrent à cette place enviée qui permettait de voir et dêtre vu. Bénédict se trouva, une heure après, porté vers Mmes de Raimbault. Son oncle, qui était occupé à leur parler chapeau bas, layant aperçu, vint le prendre par le bras et le leur présenta.
Valentine était assise sur le gazon, entre sa mère la comtesse de Raimbault et sa grand-mère la marquise de Raimbault. Bénédict ne connaissait aucune de ces trois femmes ; mais il avait si souvent entendu parler delles à la ferme, quil sattendait au salut dédaigneux et glacé de lune, à laccueil familier et communicatif de lautre. Il semblait que la vieille marquise voulût réparer à force de démonstrations, le silence méprisant de sa belle-fille. Mais, dans cette affectation de popularité, on retrouvait lhabitude dune protection toute féodale.
Comment ! cest là Bénédict ? sécria-t-elle, cest là ce marmot que jai vu tout petit sur le sein de sa mère ? Eh ! bonjour, mon garçon ! je suis charmée de te voir si grand et si bien mis. Tu ressembles à ta mère que cest effrayant. Ah çà ! sais-tu que nous sommes danciennes connaissances ? Tu es le filleul de mon pauvre fils, le général, qui est mort à Waterloo. Cest moi qui tai fait présent de ton premier fourreau ; mais tu ne ten souviens guère. Combien y a-t-il de cela ? Tu dois avoir au moins dix-huit ans ?
Jen ai vingt-deux, madame, répondit Bénédict.
Sangodémi ! sécria la marquise, déjà vingt-deux ans ! Voyez comme le temps passe ! Je te croyais de lâge de ma petite-fille. Tu ne la connais pas, ma petite-fille ? Tiens, regarde-la ; nous savons faire des enfants aussi, nous autres ! Valentine, dis donc bonjour à Bénédict ; cest le neveu du bon Lhéry, cest le prétendu de ta petite camarade Athénaïs. Parle-lui, ma fille.
Cette interpellation pouvait se traduire ainsi : « Imite-moi, héritière de mon nom ; sois populaire, afin de sauver ta tête à travers les révolutions à venir, comme jai su faire dans les révolutions passées. » Néanmoins, Mlle de Raimbault, soit adresse, soit usage, soit franchise, effaça, par son regard et son sourire, tout ce que la bienveillance impertinente de la marquise avait excité de colère dans lâme de Bénédict. Il avait fixé sur elle des yeux hardis et railleurs ; car sa fierté blessée avait fait disparaître un instant la timide sauvagerie de son âge. Mais lexpression de ce beau visage était si douce et si sereine, le son de cette voix si pur et si calmant, que le jeune homme baissa les yeux et devint rouge comme une jeune fille.
Ah ! monsieur, lui dit-elle, ce que je puis vous dire de plus sincère, cest que jaime Athénaïs comme ma sur ; ayez donc la bonté de me lamener. Je la cherche depuis longtemps sans pouvoir la joindre. Je voudrais pourtant bien lembrasser.
Bénédict sinclina profondément et revint bientôt avec sa cousine. Athénaïs se promena à travers la fête, bras dessus, bras dessous, avec la noble fille des comtes de Raimbault. Quoiquelle affectât de trouver la chose toute naturelle et que Valentine la comprît ainsi, il lui fut impossible de cacher le triomphe de sa joie orgueilleuse en face de ces autres femmes qui lenviaient en sefforçant de la dénigrer.
Cependant la vielle donna le signal de la bourrée. Athénaïs sétait engagée, cette fois, à la danser avec celui des jeunes gens qui lavait arrêtée sur le chemin. Elle pria Mlle de Raimbault de lui servir de vis-à-vis.
Jattendrai pour cela quon minvite, répondit Valentine en souriant.
Eh bien donc ! Bénédict, sécria vivement Athénaïs, allez inviter mademoiselle.
Bénédict, intimidé, consulta des yeux le visage de Valentine. Il lut dans sa douce et candide expression le désir daccepter son offre. Alors il fit un pas vers elle. Mais tout à coup la comtesse sa mère lui saisit brusquement le bras en lui disant assez haut pour que Bénédict pût lentendre :
Ma fille, je vous défends de danser la bourrée avec tout autre que M. de Lansac.
Bénédict remarqua alors pour la première fois un grand jeune homme de la plus belle figure, qui donnait le bras à la comtesse ; et il se rappela que ce nom était celui du fiancé de Mlle de Raimbault.
Il comprit bientôt le motif de leffroi de sa mère. À un certain trille que la vielle exécute avant de commencer la bourrée, chaque danseur, selon un usage immémorial, doit embrasser sa danseuse. Le comte de Lansac, trop bien élevé pour se permettre cette liberté en public, transigea avec la coutume du Berri en baisant respectueusement la main de Valentine.
Ensuite le comte essaya quelques pas en avant et en arrière ; mais, sentant aussitôt quil ne pouvait saisir la mesure de cette danse, quil nest donné à aucun étranger de bien exécuter, il sarrêta et dit à Valentine :
À présent, jai fait mon devoir, je vous ai installée ici selon la volonté de votre mère ; mais je ne veux pas gâter votre plaisir par ma maladresse. Vous aviez un danseur tout prêt il y a un instant, permettez que je lui cède mes droits.
Et, se tournant vers Bénédict :
Voulez-vous bien me remplacer, monsieur ? lui dit-il avec un ton dexquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rôle beaucoup mieux que moi.
Et, comme Bénédict, partagé entre la timidité et lorgueil, hésitait à prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit :
Allons, monsieur, ajouta M. de Lansac avec aménité, vous serez assez payé du service que je vous demande, et cest à vous peut-être à men remercier.
Bénédict ne se fit pas prier plus longtemps ; la main de Valentine vint sans répugnance trouver la sienne, qui tremblait. La comtesse était satisfaite de la manière diplomatique dont son futur gendre avait arrangé laffaire ; mais tout dun coup le joueur de vielle, facétieux et goguenard comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourrée, et fait entendre avec une affectation maligne le trille impératif. Il est enjoint au nouveau danseur dembrasser sa partenaire. Bénédict devient pâle et perd contenance. Le père Lhéry, épouvanté de la colère quil lit dans les yeux de la comtesse, sélance vers le vielleux et le conjure de passer outre. Le musicien villageois nécoute rien, triomphe au milieu des rires et des bravos, et sobstine à ne reprendre lair quaprès la formalité de rigueur. Les autres danseurs simpatientent. Mme de Raimbault se prépare à emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour et homme desprit, sentant tout le ridicule de cette scène, savance de nouveau vers Bénédict avec une courtoisie un peu moqueuse :
Eh bien, monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser à prendre un droit dont je navais pas osé profiter ? Vous népargnez rien à votre triomphe.
Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la jeune comtesse. Un rapide sentiment dorgueil et de plaisir lanima un instant ; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela quelle avait rougi aussi, mais quelle navait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait être aimé ; et il neut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiquelle dansât la bourrée à merveille, avec tout laplomb et le laisser-aller dune villageoise.
Mais Athénaïs y portait encore plus de charme et de coquetterie ; sa beauté était du genre de celles qui plaisent plus généralement. Les hommes dune éducation vulgaire aiment les grâces qui attirent, les yeux qui préviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermière trouvait dans son innocence même une assurance espiègle et piquante. En un instant elle fut entourée et comme enlevée par ses adorateurs campagnards. Bénédict la suivit encore quelque temps à travers le bal. Puis, mécontent de la voir séloigner de sa mère et se mêler à un essaim de jeunes étourdies autour duquel bourdonnaient des volées damoureux, il essaya de lui faire comprendre, par ses signes et par ses regards, quelle sabandonnait trop à sa pétulance naturelle. Athénaïs ne sen aperçut point ou ne voulut point sen apercevoir. Bénédict prit de lhumeur, haussa les épaules, et quitta la fête. Il trouva dans lauberge le valet de ferme de son oncle qui sétait rendu là sur la petite jument grise que Bénédict montait ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhéry et sa famille dans la patache, et, semparant de sa monture, il reprit seul le chemin de Grangeneuve à lentrée de la nuit.
5
Valentine, après avoir remercié Bénédict par un salut gracieux, quitta la danse, et, se tournant vers la comtesse, elle comprit à sa pâleur, à la contraction de ses lèvres, à la sécheresse de son regard, quun orage couvait contre elle dans le cur vindicatif de sa mère. M. de Lansac, qui se sentait responsable de la conduite de sa fiancée, voulut lui épargner les âcres reproches du premier moment, et, lui offrant son bras, il suivit avec elle, à une certaine distance, Mme de Raimbault, qui entraînait sa belle-mère et se dirigeait vers le lieu où lattendait sa calèche. Valentine était émue, elle craignait la colère amassée sur sa tête ; M. de Lansac, avec ladresse et la grâce de son esprit, chercha à la distraire, et, affectant de regarder ce qui venait de se passer comme une niaiserie, il se chargea dapaiser la comtesse. Valentine, reconnaissante de cet intérêt délicat qui semblait lentourer toujours sans égoïsme et sans ridicule, sentit augmenter laffection sincère que son futur époux lui inspirait.
Cependant la comtesse, outrée de navoir personne à quereller, sen prit à la marquise sa belle-mère. Comme elle ne trouva pas ses gens au lieu indiqué, parce quils ne lattendaient pas si tôt, il fallut faire quelques tours de promenade sur un chemin poudreux et pierreux, épreuve douloureuse pour des pieds qui avaient foulé des tapis de cachemire dans les appartements de Joséphine et de Marie-Louise. Lhumeur de la comtesse en augmenta ; elle repoussa presque la vieille marquise, qui, trébuchant à chaque pas, cherchait à sappuyer sur son bras.
Voilà une jolie fête, une charmante partie de plaisir ! lui dit-elle. Cest vous qui lavez voulu ; vous mavez amenée ici à mon corps défendant. Vous aimez la canaille, vous ; mais, moi, je la déteste. Vous êtes-vous bien amusée, dites ? Extasiez-vous donc sur les délices des champs ! Trouvez-vous cette chaleur bien agréable ? ...
Oui, oui, répondit la vieille, jai quatre-vingts ans.
Moi, je ne les ai pas ; jétouffe. Et cette poussière, ces grès qui vous percent la plante des pieds ! Tout cela est gracieux !
Mais, ma belle, est-ce ma faute, à moi, sil fait si chaud, si le chemin est mauvais, si vous avez de lhumeur ?
De lhumeur ! Vous nen avez jamais, vous, je le conçois, ne vous occupant de rien, laissant agir votre famille comme il plaît à Dieu. Aussi, les fleurs dont vous avez semé votre vie ont porté leurs fruits, et des fruits précoces, on peut le dire.
Madame, dit la marquise avec amertume, vous êtes féroce dans la colère, je le sais.
Sans doute, madame, reprit la comtesse, vous appelez férocité le juste orgueil dune mère offensée ?
Et qui donc vous a offensée, bon Dieu ?
Ah ! vous me le demandez ? Vous ne me trouvez pas assez insultée dans la personne de ma fille, quand toute la canaille de la province a battu des mains en la voyant embrassée par un paysan, sous mes yeux, contre mon gré ! quand ils diront demain : « Nous avons fait un affront sanglant à la comtesse de Raimbault ! »
Quelle exagération ! quel puritanisme ! Votre fille est déshonorée pour avoir été embrassée devant trois mille personnes ! Le beau crime ! De mon temps, madame, et du vôtre, aussi, je gage, on ne faisait pas ainsi, jen conviens ; mais on ne faisait pas mieux. Dailleurs, ce garçon nest pas un rustre.
Cest bien pis, madame ; cest un rustre enrichi, cest un manant éclairé.
Parlez donc moins haut ; si lon vous entendait !...
Oh ! vous rêvez toujours la guillotine ; vous croyez quelle marche derrière vous, prête à vous saisir à la moindre marque de courage et de fierté. Mais je veux bien parler bas, madame ; écoutez ce que jai à vous dire : mêlez-vous de Valentine le moins possible, et noubliez pas si vite les résultats de léducation de lautre.
Toujours ! toujours ! dit la vieille femme en joignant les mains avec angoisse. Vous népargnerez jamais loccasion de réveiller cette douleur ! Eh ! laissez-moi mourir en paix, madame ; jai quatre-vingts ans.
Tout le monde voudrait avoir cet âge, sil autorisait tous les écarts du cur et de la raison. Si vieille et si inoffensive que vous vous fassiez, vous avez encore sur ma fille et sur ma maison une influence très grande. Faites-la servir au bien commun ; éloignez Valentine de ce funeste exemple, dont le souvenir ne sest malheureusement pas éteint chez elle.
Eh ! il ny a pas de danger ! Valentine nest-elle pas à la veille dêtre mariée ? Que craignez-vous ensuite ?... Ses fautes, si elle en fait, ne regarderont que son mari ; notre tâche sera remplie...
Oui, madame, je sais que vous raisonnez ainsi ; je ne perdrai pas mon temps à discuter vos principes ; mais, je vous le répète, effacez autour de vous jusquà la dernière trace de lexistence qui nous a souillés tous.
Grand Dieu ! madame, avez-vous fini ? Celle dont vous parlez est ma petite-fille, la fille de mon propre fils, la sur unique et légitime de Valentine. Ce sont des titres qui me feront toujours pleurer sa faute au lieu de la maudire. Ne la-t-elle pas expiée cruellement ? Votre haine implacable la poursuivra-t-elle sur la terre dexil et de misère ? Pourquoi cette insistance à tirailler une plaie qui saignera jusquà mon dernier soupir ?
Madame, écoutez-moi bien : votre estimable petite-fille nest pas si loin que vous feignez de le croire. Vous voyez que je ne suis pas votre dupe.
Grand dieu ! sécria la vieille femme en se redressant, que voulez-vous dire ? Expliquez-vous ; ma fille ! ma pauvre fille ! où est-elle ? Dites-le-moi, je vous le demande à mains jointes.
Mme de Raimbault, qui venait de plaider le faux pour savoir le vrai, fut satisfaite du ton de sincérité pathétique avec lequel la marquise détruisit ses doutes.
Vous le saurez, madame, répondit-elle ; mais pas avant moi. Je jure que je découvrirai bientôt la retraite quelle sest choisie dans le voisinage, et que je len ferai sortir. Essuyez vos larmes, voici nos gens.
Valentine monta dans la calèche et en redescendit après avoir passé sur ses vêtements une grande jupe de mérinos bleu qui remplaçait lamazone, trop lourde pour la saison. M. de Lansac lui présenta la main pour monter sur un beau cheval anglais, et les dames sinstallèrent dans la calèche ; mais, au moment où lon voulut sortir le cheval de M. de Lansac de lécurie villageoise, il tomba à terre et ne put se relever. Soit que ce fût leffet de la chaleur ou de la quantité deau quon lui avait laissé boire, il était en proie à de violentes tranchées et absolument hors détat de marcher. Il fallut laisser le jockey à lauberge pour le soigner et M. de Lansac fut forcé de monter en voiture.
Eh bien, sécria la comtesse, est-ce que Valentine va faire la route seule à cheval ?
Pourquoi pas ? dit le comte de Lansac, qui voulut épargner à Valentine le malaise de passer deux heures en présence de sa mère irritée. Mademoiselle ne sera pas seule en trottant à côté de la voiture, et nous pourrons fort bien causer avec elle. Son cheval est si sage, que je ne vois pas le moindre inconvénient à lui en laisser tout le gouvernement.
Mais cela ne se fait guère, dit la comtesse, sur lesprit de laquelle M. de Lansac avait un grand ascendant.
Tout se fait dans ce pays-ci, où il ny a personne pour juger ce qui est convenable et ce qui ne lest pas. Nous allons, au détour du chemin, entrer dans la Vallée Noire, où nous ne rencontrerons pas un chat. Dailleurs, il fera assez sombre dans dix minutes pour que nous nayons pas à craindre les regards.
Cette grave contestation terminée à lavantage de M. de Lansac, la calèche senfonça dans une traîne de la vallée ; Valentine la suivit au petit galop, et la nuit sépaissit.
À mesure que lon avançait dans la vallée, la route devenait plus étroite. Bientôt il fut impossible à Valentine de la côtoyer parallèlement à la voiture. Elle se tint quelque temps par derrière ; mais comme les inégalités du terrain forçaient souvent le cocher à retenir brusquement ses chevaux, celui de Valentine seffarouchait chaque fois que la voiture sarrêtait presque sur son poitrail. Elle profita donc dun endroit où le fossé disparaissait pour passer devant, et alors elle galopa beaucoup plus agréablement, nétant gênée par aucune appréhension, et laissant à son vigoureux et noble cheval toute la liberté de ses mouvements.
Le temps était délicieux ; la lune, nétant pas levée, laissait encore le chemin enseveli sous ses obscurs ombrages ; de temps en temps, un ver luisant chatoyait dans lherbe, un lézard rampait dans le buisson, un sphinx bourdonnait sur une fleur humide. Une brise tiède sétait levée toute chargée de lodeur de vanille qui sexhale des champs de fèves en fleur. La jeune Valentine, élevée tour à tour par sa sur bannie, par sa mère orgueilleuse, par les religieuses de son couvent, par sa grand-mère étourdie et jeune, navait été définitivement élevée par personne. Elle sétait faite elle-même ce quelle était, et, faute de trouver des sympathies bien réelles dans sa famille, elle avait pris le goût de létude et de la rêverie. Son esprit, naturellement calme, son jugement sain, lavaient également préservée des erreurs de la société et de celles de la solitude. Livrée à des pensées douces et pures comme son cur, elle savourait le bien-être de cette soirée de mai si pleine de chastes voluptés pour une âme poétique et jeune. Peut-être aussi songeait-elle à son fiancé, à cet homme qui, le premier, lui avait témoigné de la confiance et du respect, choses si douces à un cur qui sestime et qui na pas encore été compris. Valentine ne rêvait pas la passion ; elle ne partageait pas lempressement altier des jeunes cerveaux qui la regardent comme un besoin impérieux de leur organisation. Plus modeste, Valentine ne se croyait pas destinée à ces énergiques et violentes épreuves. Elle se pliait facilement à la réserve dont le monde lui faisait un devoir ; elle lacceptait comme un bienfait et non comme une loi. Elle se promettait déchapper à ces inclinations ardentes qui faisaient sous ses yeux le malheur des autres ; à lamour du luxe, auquel sa grand-mère sacrifiait toute dignité ; à lambition, dont les espérances déçues torturaient sa mère ; à lamour, qui avait si cruellement égaré sa sur. Cette dernière pensée amena une larme au bord de sa paupière. Cétait là le seul événement de la vie de Valentine ; mais il lavait remplie ; il avait influé sur son caractère, il lui avait donné à la fois de la timidité et de la hardiesse : de la timidité pour elle-même, de la hardiesse quand il sagissait de sa sur. Elle navait, il est vrai, jamais pu lui prouver le dévouement courageux dont elle se sentait animée ; jamais le nom de sa sur navait été prononcé par sa mère devant elle ; jamais on ne lui avait fourni une seule occasion de la servir et de la défendre. Son désir en était dautant plus vif, et cette sorte de tendresse passionnée, quelle nourrissait pour une personne dont limage se présentait à elle à travers les vagues souvenirs de lenfance, était réellement la seule affection romanesque qui eût trouvé place dans son âme.
Lespèce dagitation que cette amitié comprimée avait mise dans son existence sétait exaltée encore depuis quelques jours. Un bruit vague sétait répandu dans le pays que sa sur avait été vue à huit lieues de là, dans une ville où jadis elle avait demeuré provisoirement pendant quelques mois. Cette fois, elle ny avait passé quune nuit et ne sétait pas nommée ; mais les gens de lauberge assuraient lavoir reconnue. Ce bruit était arrivé jusquau château de Raimbault, situé à lautre extrémité de la Vallée Noire. Un domestique, empressé de faire sa cour, était venu faire ce rapport à la comtesse. Le hasard voulut que, dans ce moment, Valentine, occupée à travailler dans une pièce voisine, entendit sa mère élever la voix, prononcer un nom qui la fit tressaillir. Alors, incapable de maîtriser son inquiétude et sa curiosité, elle prêta loreille et pénétra le secret de la conférence. Cet incident sétait passé la veille du premier mai ; et maintenant, Valentine, émue et troublée, se demandait si cette nouvelle était vraisemblable, et sil nétait pas bien possible que lon se fût trompé en croyant reconnaître une personne exilée du pays depuis quinze ans.
En se livrant à ces réflexions, Mlle de Raimbault, légèrement emportée par son cheval, quelle ne songeait point à ralentir, avait pris une avance assez considérable sur la calèche. Lorsque la pensée lui en vint, elle sarrêta, et, ne pouvant rien distinguer dans lobscurité, elle se pencha pour écouter ; mais, soit que le bruit des roues fût amorti par lherbe longue et humide qui croissait dans le chemin, soit que la respiration haute et pressée de son cheval, impatient de cette pause, empêchât un son lointain de parvenir jusquà elle, son oreille ne put rien saisir dans le silence solennel de la nuit. Elle retourna aussitôt sur ses pas, jugeant quelle sétait fort éloignée, et sarrêta de nouveau pour écouter, après avoir fait un temps de galop sans rencontrer personne.
Elle nentendit encore cette fois que le chant du grillon qui séveillait au lever de la lune, et les aboiements lointains de quelques chiens.
Elle poussa de nouveau son cheval jusquà lembranchement de deux chemins qui formaient comme une fourche devant elle. Elle essaya de reconnaître celui par lequel elle était venue ; mais lobscurité rendait toute observation impossible. Le plus sage eût été dattendre en cet endroit larrivée de la calèche, qui ne pouvait manquer de sy rendre par lun ou lautre côté. Mais la peur commençait à troubler la raison de la jeune fille ; rester en place dans cet état dinquiétude lui semblait la pire situation. Elle simagina que son cheval aurait linstinct de se diriger vers ceux de la voiture, et que lodorat le guiderait à défaut de mémoire. Le cheval, livré à sa propre décision, prit à gauche. Après une course inutile et de plus en plus incertaine, Valentine crut reconnaître un gros arbre quelle avait remarqué dans la matinée. Cette circonstance lui rendit un peu de courage ; elle sourit même de sa poltronnerie et pressa le pas de son cheval.
Mais elle vit bientôt que le chemin descendait de plus en plus rapidement vers le fond de la vallée. Elle ne connaissait point le pays, quelle avait à peu près abandonné depuis son enfance, et pourtant il lui sembla que, dans la matinée, elle avait côtoyé la partie la plus élevée du terrain. Laspect du paysage avait changé ; la lune, qui sélevait lentement à lhorizon, jetait des lueurs transversales dans les interstices des branches, et Valentine pouvait distinguer des objets qui ne lavaient pas frappée précédemment. Le chemin était plus large, plus découvert, plus défoncé par les pieds des bestiaux et les roues des chariots ; de gros saules ébranchés se dressaient aux deux côtés de la haie, et, dessinant sur le ciel leurs mutilations bizarres, semblaient autant de créations hideuses prêtes à mouvoir leurs têtes monstrueuses et leurs corps privés de bras.
6
Tout à coup Valentine entendit un bruit sourd et prolongé semblable au roulement dune voiture. Elle quitta le chemin, et se dirigea, à travers un sentier, vers le lieu doù partait ce bruit, qui augmentait toujours, mais changeait de nature. Si Valentine eût pu percer le dôme de pommiers en fleur où se glissaient les rayons de la lune, elle eût vu la ligne blanche et brillante de la rivière sélançant dans une écluse à quelque distance. Cependant la fraîcheur croissante de latmosphère et une douce odeur de menthe lui révélèrent le rivage de lIndre. Elle jugea quelle sétait écartée considérablement de son chemin ; mais elle se décida à descendre le cours de leau, espérant trouver bientôt un moulin ou une chaumière où elle pût demander des renseignements. En effet, elle sarrêta devant une vieille grange isolée et sans lumière, que les aboiements dun chien enfermé dans le clos lui firent supposer habitée. Elle appela en vain, personne ne bougea. Elle fit approcher son cheval de la porte et frappa avec le pommeau dacier de sa cravache. Un bêlement plaintif lui répondit : cétait une bergerie. Et, dans ce pays-là, comme il ny a ni loups ni voleurs, il ny a point non plus de bergers. Valentine continua son chemin.
Son cheval, comme sil eût partagé le sentiment de découragement qui sétait emparé delle, se mit à marcher lentement et avec négligence. De temps en temps, il heurtait son sabot retentissant contre un caillou doù jaillissait un éclair, ou il allongeait sa bouche altérée vers les petites pousses tendres des ormilles.
Tout à coup, dans ce silence, dans cette campagne déserte, sur ces prairies qui navaient jamais ouï dautre mélodie que le pipeau de quelque enfant désuvré, ou la chanson rauque et graveleuse dun meunier attardé ; tout à coup, au murmure de leau et aux soupirs de la brise, vint se joindre une voix pure, suave, enchanteresse, une voix dhomme, jeune et vibrante comme celle dun hautbois. Elle chantait un air du pays, bien simple, bien lent, bien triste comme ils le sont tous. Mais comme elle le chantait ! Certes, ce nétait pas un villageois qui savait ainsi poser et moduler les sons. Ce nétait pas non plus un chanteur de profession qui sabandonnait ainsi à la pureté du rythme, sans ornement et sans système. Cétait quelquun qui sentait la musique et qui ne la savait pas ; ou, sil la savait, cétait le premier chanteur du monde, car il paraissait ne pas la savoir, et sa mélodie, comme une voix des éléments, sélevait vers les cieux sans autre poésie que celle du sentiment.
« Si, dans une forêt vierge, loin des uvres de lart, loin des quinquets de lorchestre et des réminiscences de Rossini, parmi ces sapins alpestres où jamais le pied de lhomme na laissé dempreinte, les créations idéales de Manfred venaient à se réveiller, cest ainsi quelles chanteraient », pensa Valentine.
Elle avait laissé tomber les rênes ; son cheval broutait les marges du sentier ; Valentine navait plus peur, elle était sous le charme de ce chant mystérieux, et son émotion était si douce quelle ne songeait point à sétonner de lentendre en ce lieu et à cette heure. Le chant cessa. Valentine crut avoir fait un rêve ; mais il recommença en se rapprochant, et chaque instant lapportait plus net à loreille de la belle voyageuse ; puis il séteignit encore, et elle ne distingua plus que le trot dun cheval. À la manière lourde et décousue dont il rasait la terre, il était facile daffirmer que cétait le cheval dun paysan.
Valentine eut un sentiment de peur en songeant quelle allait se trouver, dans cet endroit isolé, tête à tête avec un homme qui pouvait bien être un rustre, un ivrogne ; car était-ce lui qui venait de chanter, ou le bruit de sa marche avait-il fait envoler le sylphe mélodieux ? Cependant il valait mieux laborder que de passer la nuit dans les champs. Valentine songea que, dans le cas dune insulte, son cheval avait de meilleures jambes que celui qui venait à elle, et, cherchant à se donner une assurance quelle navait pas, elle marcha droit à lui.
Qui va là ? cria une voix ferme.
Valentine de Raimbault, répondit la jeune fille, qui nétait peut-être pas tout à fait étrangère à lorgueil de porter le nom le plus honoré du pays.
Cette petite vanité navait rien de ridicule, puisquelle tirait toute sa considération des vertus et de la bravoure de son père.
Mademoiselle de Raimbault ! toute seule ici ! reprit le voyageur. Et où donc est M. de Lansac ?... Est-il tombé de cheval ? est-il mort ?
Non, grâce au ciel, répondit Valentine, rassurée par cette voix quelle croyait reconnaître. Mais, si je ne me trompe pas, monsieur, lon vous nomme Bénédict, et nous avons dansé aujourdhui ensemble.
Bénédict tressaillit. Il trouva quil ny avait point de pudeur à rappeler une circonstance si délicate, et dont la seule pensée, en ce moment et dans cette solitude, faisait refluer tout son sang vers sa poitrine. Mais lextrême candeur ressemble parfois à de leffronterie. Le fait est que Valentine, absorbée par lagitation de sa course nocturne, avait complètement oublié lanecdote du baiser. Elle sen souvint au ton dont Bénédict lui répondit :
Oui, mademoiselle, je suis Bénédict.
Eh bien, dit-elle, rendez-moi le service de me remettre dans mon chemin.
Et elle lui raconta comment elle sétait égarée.
Vous êtes à une lieue de la route que vous deviez tenir, lui répondit-il, et pour la rejoindre, il faut que vous passiez par la ferme de Grangeneuve. Comme cest là que je dois me rendre, jaurai lhonneur de vous servir de guide ; peut-être retrouverons-nous à lentrée de la route la calèche, qui vous aura attendue.
Cela nest pas probable, reprit Valentine ; ma mère, qui ma vue passer devant, croit sans doute que je dois arriver au château avant elle.
En ce cas, mademoiselle, si vous le permettez, je vous accompagnerai jusque chez vous. Mon oncle serait sans doute un guide plus convenable ; mais il nest point revenu de la fête, et je ne sais pas à quelle heure il rentrera.
Valentine pensa tristement au redoublement de colère que cette circonstance causerait à sa mère ; mais, comme elle était fort innocente de tous les événements de cette journée, elle accepta loffre de Bénédict avec une franchise qui commandait lestime. Bénédict fut touché de ses manières simples et douces. Ce qui lavait choqué dabord en elle, cette aisance quelle devait à lidée de supériorité sociale où on lavait élevée, finit par le gagner. Il trouva quelle était fille noble de bonne foi, sans morgue et sans fausse humilité. Elle était comme le terme moyen entre sa mère et sa grand-mère ; elle savait se faire respecter sans offenser jamais. Bénédict était surpris de ne plus sentir auprès delle cette timidité, ces palpitations quun homme de vingt ans, élevé loin du monde, éprouve toujours dans le tête-à-tête dune femme jeune et belle. Il en conclut que Mlle de Raimbault, avec sa beauté calme et son caractère candide, était digne dinspirer une amitié solide. Aucune pensée damour ne lui vint auprès delle.
Après quelques questions réciproques, relatives à lheure, à la route, à la bonté de leurs chevaux, Valentine demanda à Bénédict si cétait lui qui avait chanté. Bénédict savait quil chantait admirablement bien, et ce fut avec une secrète satisfaction quil se ressouvint davoir fait entendre sa voix dans la vallée. Néanmoins, avec cette profonde hypocrisie que nous donne lamour-propre, il répondit négligemment :
Avez-vous entendu quelque chose ? Cétait moi, je pense, ou les grenouilles des roseaux.
Valentine garda le silence. Elle avait tant admiré cette voix, quelle craignait den dire trop ou trop peu. Cependant, après une pause elle lui demanda ingénument :
Et où avez-vous appris à chanter ?
Si javais du talent, je serais en droit de répondre que cela ne sapprend pas ; mais, chez moi, ce serait une fatuité. Jai pris quelques leçons à Paris.
Cest une belle chose que la musique ! reprit Valentine.
Et, à propos de musique, ils parlèrent de tous les arts.
Je vois que vous êtes extrêmement musicienne, dit Bénédict à une remarque assez savante quelle venait de faire.
On ma appris cela comme on ma tout appris, répondit-elle, cest-à-dire superficiellement... ; mais, comme javais le goût et linstinct de cet art, je lai facilement compris.
Et sans doute vous avez un grand talent ?
Moi ? Je joue des contredanses ; voilà tout.
Vous navez pas de voix ?
Jai de la voix, jai chanté, et lon trouvait que javais des dispositions ; mais jy ai renoncé.
Comment ! avec lamour de lart ?
Oui, je me suis livrée à la peinture, que jaimais beaucoup moins, et pour laquelle javais moins de facilité.
Cela est étrange !
Non, dans le temps où nous vivons, il faut une spécialité. Notre rang, notre fortune, ne tiennent à rien. Dans quelques années peut-être, la terre de Raimbault, mon patrimoine, sera un bien de lÉtat, comme elle la été il ny a pas un demi-siècle. Léducation que nous recevons est misérable ; on nous donne les éléments de tout, et lon ne nous permet pas de rien approfondir. On veut que nous soyons instruites ; mais, du jour où nous deviendrions savantes, nous serions ridicules. On nous élève toujours pour être riches, jamais pour être pauvres. Léducation si bornée de nos aïeules valait beaucoup mieux ; du moins elles savaient tricoter. La Révolution les a trouvées femmes médiocres ; elles se sont résignées à vivre en femmes médiocres ; elles ont fait sans répugnance du filet pour vivre. Nous qui savons imparfaitement langlais, le dessin et la musique ; nous qui faisons des peintures en laque, des écrans à laquarelle, des fleurs en velours et vingt autres futilités ruineuses que les murs somptuaires dune république repousseraient de la consommation, que ferions-nous ? laquelle de nous sabaissera sans douleur à une profession mécanique ? Car sur vingt dentre nous, il nen est souvent pas une qui possède à fond une connaissance quelconque. Je ne sache quun état qui leur convienne, cest dêtre femme de chambre. Jai senti de bonne heure, aux récits de ma grand-mère et à ceux de ma mère (deux existences si opposées : lémigration et lEmpire, Coblence et Marie-Louise), que je devais me garantir des malheurs de lune, des prospérités de lautre. Et, quand jai été à peu près libre de suivre mon opinion, jai supprimé de mes talents ceux qui ne pouvaient me servir à rien. Je me suis adonnée à un seul, parce que jai remarqué que, quels que soient les temps et les modes, une personne qui fait très bien une chose se soutient toujours dans la société.
Vous pensez donc que la peinture sera moins négligée, moins inutile que la musique dans les murs lacédémoniennes que vous prévoyez, puisque vous lavez rigidement embrassée contre votre vocation ?
Peut-être ; mais ce nest pas là la question. Comme profession, la musique ne meût pas convenu ; elle met une femme trop en évidence ; elle la pousse sur le théâtre ou dans les salons ; elle en fait une actrice ou une subalterne à qui lon confie léducation dune demoiselle de province. La peinture donne plus de liberté ; elle permet une existence plus retirée, et les jouissances quelle procure doublent de prix dans la solitude. Jimagine que vous ne désapprouvez plus mon choix... Mais allons un peu plus vite, je vous prie ; ma mère mattend peut-être avec inquiétude.
Bénédict, plein destime et dadmiration pour le bon sens de cette jeune fille, flatté de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses pensées et son caractère, doubla le pas à regret. Mais, comme la ferme de Grangeneuve étalait son grand pignon blanc au clair de la lune, une idée subite vint le frapper. Il sarrêta brusquement et, dominé par cette pensée qui lagitait, il avança machinalement le bras pour arrêter le cheval de Valentine.
Quest-ce ? lui dit-elle en retenant sa monture ; nest-ce pas par ici ?
Bénédict resta plongé dans un profond embarras. Puis tout dun coup, prenant courage :
Mademoiselle, dit-il, ce que jai à vous dire me cause une grande anxiété, parce que je ne sais pas bien comment vous laccueillerez venant de moi. Cest la première fois de ma vie que je vous parle, et le ciel mest témoin que je vous quitterai pénétré de vénération. Cependant ce peut être aussi la seule, la dernière fois que jaurai ce bonheur ; et, si ce que jai à vous annoncer vous offense, il vous sera facile de ne jamais rencontrer la figure dun homme qui aura eu le malheur de vous déplaire...
Ce début solennel jeta autant de crainte que de surprise dans lesprit de Valentine. Bénédict avait dans tous les temps une physionomie particulièrement bizarre. Son esprit avait la même teinte de singularité ; elle sen était aperçue dans lentretien quils venaient davoir ensemble. Ce talent supérieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir lexpression dominante, cet esprit cultivé et déjà sceptique à propos de tout, faisaient de lui un être étrange aux yeux de Valentine, qui navait jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme dune autre classe que la sienne. Lespèce de préface quil venait de lui débiter lui causa donc de lépouvante. Quoique étrangère à de pures vanités, elle craignait une déclaration, et neut pas la présence desprit de répondre un seul mot.
Je vois que je vous effraye, mademoiselle, reprit Bénédict. Cest que dans la position délicate où je me trouve jeté par le hasard, je nai pas assez dusage ou desprit pour me faire comprendre à demi-mot.
Ces paroles augmentèrent leffroi et la terreur de Valentine.
Monsieur, lui dit-elle, je ne pense pas que vous puissiez avoir à me dire quelque chose que je puisse entendre, après laveu que vous faites de votre embarras. Puisque vous craignez de moffenser, je dois craindre de vous laisser commettre une gaucherie. Brisons là, je vous prie ; et, comme me voici dans mon chemin, agréez mes remerciements et ne prenez pas la peine daller plus loin...
Jaurais dû mattendre à cette réponse, dit Bénédict profondément offensé. Jaurais dû moins compter sur ces apparences de raison et de sensibilité que je voyais chez Mlle de Raimbault...
Valentine ne daigna pas lui répondre. Elle lui jeta un froid salut, et, tout épouvantée de la situation où elle se trouvait, elle fouetta son cheval et partit.
Bénédict consterné la regardait fuir. Tout dun coup il se frappa la tête avec dépit.
Je ne suis quun animal stupide, sécria-t-il ; elle ne me comprend pas !
Et, faisant sauter le fossé à son cheval, il coupe à angle droit lenclos que Valentine côtoyait : en trois minutes, il se trouve vis-à-vis delle et lui barre le chemin. Valentine eut tellement peur quelle faillit tomber à la renverse.
7
Bénédict se jette à bas de son cheval.
Mademoiselle, sécrie-t-il, je tombe à vos genoux. Nayez pas peur de moi. Vous voyez bien quà pied je ne puis vous poursuivre. Daignez mécouter un moment. Je ne suis quun sot ; je vous ai fait une mortelle injure en mimaginant que vous ne vouliez pas me comprendre ; et, comme, en voulant vous préparer, je ne ferais quaccumuler sottise sur sottise, je vais droit au but. Navez-vous pas entendu parler dernièrement dune personne qui vous est chère ?
Ah ! parlez, sécria Valentine avec un cri parti du cur.
Je le savais bien, dit Bénédict avec joie ; vous laimez, vous la plaignez ; on ne nous a pas trompés ; vous désirez la revoir, vous seriez prête à lui tendre les bras. Nest-ce pas, mademoiselle, que tout ce quon dit de vous est vrai ?
Il ne vint pas à la pensée de Valentine de se méfier de la sincérité de Bénédict. Il venait de toucher la corde la plus sensible de son âme ; la prudence ne lui eût plus paru que de la lâcheté ; cest le propre des générosités enthousiastes.
Si vous savez où elle est, monsieur, sécria-t-elle en joignant les mains, béni soyez-vous, car vous allez me lapprendre.
Je ferai peut-être une chose coupable aux yeux de la société ; car je vous détournerai de lobéissance filiale. Et pourtant je vais le faire sans remords ; lamitié que jai pour cette personne men fait un devoir, et ladmiration que jai pour vous me fait croire que vous ne me le reprocherez jamais. Ce matin, elle a fait quatre lieues à pied dans la rosée des prés, sur les cailloux des guérets, enveloppée dune mante de paysanne, pour vous apercevoir à votre fenêtre ou dans votre jardin. Elle est revenue sans y avoir réussi. Voulez-vous la dédommager ce soir, et la payer de toutes les peines de sa vie ?
Conduisez-moi vers elle, monsieur, je vous le demande au nom de ce que vous avez de plus cher au monde.
Eh bien, dit Bénédict, fiez-vous à moi. Vous ne devez pas vous montrer à la ferme. Quoique mes parents en soient encore absents, les serviteurs vous verraient ; ils parleraient, et, demain, votre mère, informée de cette visite, susciterait de nouvelles persécutions à votre sur. Laissez-moi attacher votre cheval avec le mien sous ces arbres et suivez-moi.
Valentine sauta légèrement à terre sans attendre que Bénédict lui offrît la main. Mais à peine y fut-elle, que linstinct du danger, naturel aux femmes les plus pures, se réveilla en elle ; elle eut peur. Bénédict attacha les chevaux sous un massif dérables touffus. En revenant vers elle, il sécria dun ton de franchise :
Oh ! quelle va être heureuse, et quelle sattend peu aux joies qui sapprochent delle !
Ces paroles rassurèrent Valentine. Elle suivit son guide dans un sentier tout humide de la rosée du soir, jusquà lentrée dune chènevière dont un fossé formait la clôture. Il fallait passer sur une planche toute tremblante. Bénédict sauta dans le fossé et lui servit dappui, tandis que Valentine le franchissait.
Ici, Perdreau ! à bas ! taisez-vous, dit-il, à un gros chien qui savançait sur eux en grondant, et qui, en reconnaissant son maître, fit autant de bruit par ses caresses quil en avait fait par sa méfiance.
Bénédict le renvoya dun coup de pied, et fit entrer sa compagne émue dans le jardin de la ferme, situé sur le derrière des bâtiments, comme dans la plupart des habitations rustiques. Ce jardin était fort touffu. Les ronces, les rosiers, les arbres fruitiers y croissaient pêle-mêle, et leurs pousses vigoureuses, que ne mutilait jamais le ciseau du jardinier, sentrecroisaient sur les allées jusquà les rendre impraticables. Valentine accrochait sa longue jupe damazone à toutes les épines ; lobscurité profonde de toute cette libre végétation augmentait son embarras, et lémotion violente quelle éprouvait dans un tel moment lui ôtait presque la force de marcher.
Si vous voulez me donner la main, lui dit son guide, nous irons plus vite.
Valentine avait perdu son gant dans cette agitation ; elle mit sa main nue dans celle de Bénédict. Pour une jeune fille élevée comme elle, cétait une étrange situation. Le jeune homme marchait devant elle, lattirait doucement après lui, écartant les branches avec son autre bras pour quelles ne vinssent pas fouetter le visage de sa belle compagne.
Mon Dieu ! comme vous tremblez ! lui dit-il en lâchant sa main lorsquils eurent atteint un endroit découvert.
Ah ! monsieur, cest de joie et dimpatience, répondit Valentine.
Il restait encore un obstacle à franchir. Bénédict navait pas la clef du jardin ; il fallut, pour en sortir, sauter une haie vive. Il lui proposa de laider, et il fallut bien accepter. Alors le neveu du fermier prit dans ses bras la fiancée du comte de Lansac. Il porta des mains émues sur sa taille charmante, il respira de près son haleine entrecoupée ; et cela dura assez longtemps, car la haie était large, hérissée de joncs épineux ; les pierres du glacis croulaient, et Bénédict navait pas bien toute sa présence desprit.
Cependant, telle est la pudique timidité de cet âge ! son imagination alla beaucoup moins loin que la réalité, et la peur de manquer à sa conscience lui ôta le sentiment de son bonheur.
Arrivé à la porte de la maison, Bénédict poussa le loquet sans bruit, fit entrer Valentine dans la salle basse, et sapprocha du foyer à tâtons. Il eut bientôt allumé un flambeau, et, montrant à Mlle de Raimbault un escalier de bois assez semblable à une échelle, il lui dit :
Cest là.
Il se jeta sur une chaise, sinstalla en sentinelle, et la pria de ne pas rester plus dun quart dheure avec Louise.
Fatiguée de sa longue course de la matinée, Louise sétait endormie de bonne heure. La petite chambre quelle occupait était une des plus mauvaises de la ferme ; mais, comme elle passait pour une pauvre parente que les Lhéry avaient longtemps assistée en Poitou, elle navait pas voulu quon détruisît lerreur des domestiques du fermier en lui faisant une réception brillante. Elle sétait volontairement accommodée dune sorte de petit grenier dont la lucarne donnait sur le plus ravissant aspect de prairies et dîlots, coupé par les sinuosités de lIndre et planté des plus beaux arbres. On lui avait composé à la hâte un assez bon lit sur un méchant grabat ; des bottes de pois séchaient sur une claie, des grappes doignons dorés pendaient au plancher, des pelotons de fils bis dormaient au fond dun dévidoir invalide. Louise, élevée dans lopulence, trouvait du charme dans ces attributs de la vie champêtre. À la grande surprise de Mme Lhéry, elle avait voulu laisser à sa chambrette cet air de désordre et dencombrement rustique qui lui rappelait les peintures flamandes de Van Ostade et de Gérard Dow. Mais les objets quelle aimait le mieux dans ce modeste réduit, cétait un vieux rideau de perse à ramages fanés, et deux antiques fauteuils de point dont les bois avaient été jadis dorés. Par le plus grand hasard du monde, ces meubles avaient été retirés du château environ dix années auparavant, et Louise les reconnut pour les avoir vus dans son enfance. Elle versa des larmes et faillit les embrasser comme de vieux amis, en se rappelant combien de fois, dans ces heureux jours de calme et dignorance à jamais perdus, elle sétait blottie, petite fille blonde et rieuse, dans les larges bras de ces vieux fauteuils.
Ce soir-là, elle sétait endormie en regardant machinalement les fleurs du rideau, et cette vue avait retracé à sa mémoire tous les menus détails de sa vie passée. Après un long exil, cette vive sensation de ses anciennes douleurs, de ses anciennes joies, se réveillait avec force. Elle se croyait au lendemain des événements quelle avait expiés et pleurés dans un triste pèlerinage de quinze années. Elle simaginait revoir, derrière ce rideau que le vent agitait à travers le déjeté de la fenêtre, toute la scène brillante et magique de ses jeunes années, la tourelle de son vieux manoir, les chênes séculaires du grand parc, la chèvre blanche quelle avait aimée, le champ où elle avait cueilli des bluets. Quelquefois limage de sa grand-mère, égoïste et débonnaire créature, se dressait devant elle avec des larmes dans les yeux comme au jour de son bannissement. Mais ce cur, qui ne savait aimer quà demi, se refermait pour elle, et cette apparition consolante séloignait avec indifférence et légèreté.
La seule image pure et toujours délicieuse de ce tableau fantastique, cétait celle de Valentine, de ce bel enfant de quatre ans, aux longs cheveux dorés, aux joues vermeilles, que Louise avait connu. Elle la voyait encore courir au travers des blés plus hauts quelle, comme une perdrix dans un sillon ; se jeter dans ses bras avec ce rire expansif et caressant de lenfance qui fait venir des larmes dans les yeux de la personne aimée ; passer ses mains rondelettes et blanches sur le cou de sa sur, et lentretenir de ces mille riens naïfs dont se compose la vie dun enfant, dans ce langage primitif, rationnel et piquant qui nous charme et nous surprend toujours. Depuis ce temps-là, Louise avait été mère ; elle avait aimé lenfance non plus comme un amusement mais comme un sentiment. Cet amour dautrefois pour sa petite sur sétait réveillé plus intense et plus maternel avec celui quelle avait eu pour son fils. Elle se la représentait toujours telle quelle lavait laissée, et, quand on lui disait quelle était maintenant une grande et belle personne plus robuste et plus élancée quelle, Louise ne pouvait parvenir à le croire plus dun instant ; bientôt son imagination se reportait à la petite Valentine, et elle formait le souhait de la tenir sur ses genoux.
Cette riante et fraîche apparition se mêlait à tous ses rêves depuis que tous ses jours étaient occupés à chercher le moyen de la voir. Au moment où Valentine monta légèrement léchelle et souleva la trappe qui servait dentrée à sa chambre, Louise croyait voir, au milieu des roseaux qui bordent lIndre, Valentine, sa Valentine de quatre ans, courant après les longues demoiselles bleues qui rasent leau du bout de leurs ailes. Tout à coup lenfant tombait dans la rivière. Louise sélançait pour la ressaisir ; mais Mme de Raimbault, la fière comtesse, sa belle-mère, son inflexible ennemie, apparaissait, et, repoussant ses efforts, laissait périr lenfant.
Ma sur ! cria Louise dune voix étouffée en se débattant contre les chimères de son pénible sommeil.
Ma sur ! répondit une voix inconnue et douce comme celle des anges que nous entendons chanter dans nos songes.
Louise, en se redressant sur son chevet, perdit le mouchoir de soie qui retenait ses longs cheveux bruns. Dans ce désordre, pâle, effrayée, éclairée par un rayon de la lune qui perçait furtivement entre les fentes du rideau, elle se pencha vers la voix qui lappelait. Deux bras lenlacent ; une bouche fraîche et jeune couvre ses joues de saintes caresses ; Louise interdite se sent inondée de larmes et de baisers ; Valentine, près de défaillir, se laisse tomber, épuisée démotion, sur le lit de sa sur. Quand Louise comprit que ce nétait plus un rêve, que Valentine était dans ses bras, quelle y était venue, que son cur était rempli de tendresse et de joie comme le sien, elle ne put exprimer ce quelle sentait que par des étreintes et des sanglots. Enfin, quand elle purent se parler :
Cest donc toi, sécria Louise, toi que jai si longtemps rêvée !
Cest donc vous, sécria Valentine, vous qui maimez encore !
Pourquoi ce vous ? dit Louise, ne sommes-nous pas surs ?
Oh ! cest que vous êtes ma mère aussi ! répondit Valentine. Allez, je nai rien oublié ! Vous êtes encore présente à ma mémoire comme si cétait hier ; je vous aurais reconnue entre mille. Oh ! oui, cest vous, cest bien vous ! Voilà vos grands cheveux bruns dont je crois voir encore les bandeaux sur votre front ; voilà vos petites mains blanches et menues, voilà votre teint pâle. Cest ainsi que je vous rêvais !
Oh ! Valentine ! ma Valentine ! écarte donc ce rideau, que je te voie aussi. Ils mavaient bien dit que tu étais belle, mais tu les cent fois plus quils nont pu lexprimer. Tu es toujours blonde, toujours blanche ; voilà tes yeux bleus si doux, ton sourire si caressant ! Cest moi qui tai élevée, Valentine, tu ten souviens ! cest moi qui préservais ton teint du hâle et des gerçures ; cest moi qui prenais soin de tes cheveux et qui les roulais chaque jour en spirales dorées ; cest à moi que tu dois dêtre restée si belle, Valentine ; car ta mère ne soccupait guère de toi ; moi seule, je veillais sur tous tes instants...
Oh ! je le sais, je le sais ! Je me rappelle encore les chansons avec lesquelles vous mendormiez ; je me souviens quà mon réveil je trouvais toujours votre visage penché vers le mien. Oh ! comme je vous ai pleurée, Louise ! comme jai été longtemps sans savoir me passer de vous ! comme je repoussais les soins des autres femmes ! Ma mère ne ma jamais pardonné lespèce de haine que je lui témoignais alors, parce que ma nourrice mavait dit : « Ta pauvre sur sen va, cest ta mère qui la chasse. » Oh ! Louise ! Louise ! vous mêtes enfin rendue !
Et nous ne nous séparerons plus, nest-ce pas ? sécria Louise ; nous trouverons le moyen de nous voir souvent, de nous écrire. Tu ne te laisseras pas effrayer par les menaces ; nous ne redeviendrons jamais étrangères lune à lautre ?
Est-ce que nous lavons jamais été ? répondit-elle ; est-ce que cela est au pouvoir de quelquun ? Tu me connais bien mal, Louise, si tu crois que lon pourra te bannir de mon cur quand on ne la pas pu même dès les jours de ma faible enfance. Mais, sois tranquille, nos maux sont finis. Dans un mois je serai mariée ; jépouse un homme doux, sensible, raisonnable, à qui jai parlé de toi souvent, qui approuve ma tendresse, et qui me permettra de vivre auprès de toi. Alors, Louise, tu nauras plus de chagrin, nest-ce pas ? tu oublieras tes malheurs en les répandant dans mon sein. Tu élèveras mes enfants si jai le bonheur dêtre mère ; nous croirons revivre en eux... Je sécherai toutes tes larmes, je consacrerai ma vie à réparer toutes les souffrances de la tienne.
Sublime enfant, cur dange ! dit Louise en pleurant de joie ; ce jour les efface toutes. Va, je ne me plaindrai pas du sort qui ma donné un tel instant de joie ineffable ! Nas-tu pas adouci déjà pour moi les années dexil ? Tiens, vois ! dit-elle en prenant sous son chevet un petit paquet soigneusement enveloppé dun carré de velours, reconnais-tu ces quatre lettres ? Cest toi qui me les as écrites à diverses époques de notre séparation. Jétais en Italie quand jai reçu celle-ci ; tu navais pas dix ans.
Oh ! je men souviens bien ! dit Valentine ; jai les vôtres aussi. Je les ai tant relues, tant baignées de mes larmes ! Celle-là, tenez, je vous lai écrite du couvent. Comme jai tremblé, comme jai tressailli de peur et de joie, quand une femme que je ne connaissais pas me remit la vôtre au parloir ! Elle me la glissa avec un signe dintelligence, en me donnant des friandises quelle feignait dapporter de la part de ma grand-mère. Et quand, deux ans après, étant aux environs de Paris, japerçus contre la grille du jardin une femme qui avait lair de demander laumône, quoique je ne leusse vue quune seule fois, quun seul instant, je la reconnus tout de suite. Je lui dis : « Vous avez une lettre pour moi ? Oui, me dit-elle, et je viendrai chercher la réponse demain. » Alors, je courus menfermer dans ma chambre ; mais on mappela, on me surveilla tout le reste de la journée. Le soir, ma gouvernante resta auprès de mon lit à travailler jusquà près de minuit. Il fallut que je feignisse de dormir tout ce temps ; et quand elle me laissa pour passer dans sa chambre, elle emporta la lumière. Avec combien de peine et de précautions je parvins à me procurer une allumette, un flambeau, et tout ce quil fallait pour écrire, sans faire de bruit, sans éveiller ma surveillante ! Jy réussis cependant ; mais je laissai tomber quelques gouttes dencre sur mon drap, et, le lendemain, je fus questionnée, menacée, grondée ! Avec quelle impudence je sus mentir ! comme je subis de bon cur la pénitence qui me fut infligée ! la vieille femme revint et demanda à me vendre un petit chevreau. Je lui remis la lettre, et jélevai la chèvre. Quoiquelle ne vînt pas directement de vous, je laimais à cause de vous. Ô Louise ! je vous dois peut-être de navoir pas un mauvais cur ; on a tâché de dessécher le mien de bonne heure ; on a tout fait pour éteindre le germe de ma sensibilité ; mais votre image chérie, vos tendres caresses, votre bonté pour moi, avaient laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables. Vos lettres vinrent réveiller en moi le sentiment de reconnaissance que vous y aviez laissé ; ces quatre lettres marquèrent quatre épisodes bien sentis dans ma vie ; chacune delles minspira plus fortement la volonté dêtre bonne, la haine de lintolérance, le mépris des préjugés, et jose dire que chacune delles marqua un progrès dans mon existence morale. Louise, ma sur, cest vous qui réellement mavez élevée jusquà ce jour.
Tu es un ange de candeur et de vertu ! sécria Louise ; cest moi qui devrais être à tes genoux...
Eh ! vite, cria la voix de Bénédict au bas de lescalier, séparez-vous ! Mademoiselle de Raimbault, M. de Lansac vous cherche.
8
Valentine sélança hors de la chambre. Larrivée de M. de Lansac était pour elle un incident agréable ; elle voulait lui faire prendre part à son bonheur ; mais, à son grand déplaisir, Bénédict lui apprit quil lavait dérouté en lui répondant quil navait pas entendu parler de Mlle de Raimbault depuis la fête. Bénédict sexcusa en disant quil ne savait pas quelles étaient les dispositions de M. de Lansac à légard de Louise. Mais, au fond du cur, il avait éprouvé je ne sais quelle joie maligne à envoyer ce pauvre fiancé courir les champs au milieu de la nuit, tandis que lui, Bénédict, tenait la fiancée sous sa garde.
Ce mensonge est peut-être maladroit, lui dit-il ; mais je lai fait dans de bonnes intentions, et il nest plus temps de le rétracter. Permettez-moi, mademoiselle, de vous engager à retourner au château tout de suite ; je vous accompagnerai jusquà la porte du parc, et vous direz quaprès vous avoir égarée le hasard vous a fait retrouver votre chemin toute seule.
Sans doute, répondit Valentine troublée : cest ce quil y a de moins inconvenant à faire, après avoir trompé et renvoyé M. de Lansac. Mais si nous le rencontrons ?
Je dirai, reprit vivement Bénédict, que, prenant part à sa peine, je suis monté à cheval pour laider à vous retrouver, et que la fortune ma mieux servi que lui.
Valentine était bien un peu tourmentée de toutes les conséquences de cette aventure ; mais, après tout, il nétait guère en son pouvoir de sen occuper. Louise avait jeté une pelisse sur ses épaules, et elle était descendue avec elle dans la salle. Là, saisissant le flambeau que Bénédict avait à la main, elle lapprocha du visage de sa sur pour la bien voir, et, layant contemplée avec ravissement :
Mon Dieu ! sécria-t-elle avec enthousiasme en sadressant à Bénédict, voyez donc comme elle est belle, ma Valentine !
Valentine rougit, et Bénédict plus quelle encore. Louise était trop livrée à sa joie pour deviner leur embarras. Elle la couvrit de caresses ; et, quand Bénédict voulut larracher de ses bras, elle accabla ce dernier de reproches. Mais, passant subitement à un sentiment plus juste, elle se jeta avec effusion au cou de son jeune ami, en lui disant que tout son sang ne payerait pas le bonheur quil venait de lui donner.
Pour votre récompense, ajouta-t-elle, je vais la prier de faire comme moi ; veux-tu, Valentine, donner aussi un baiser de sur à ce pauvre Bénédict, qui, se trouvant seul avec toi, sest souvenu de Louise ?
Mais, dit Valentine en rougissant, ce sera donc pour la seconde fois aujourdhui ?
Et pour la dernière fois de ma vie, dit Bénédict en ployant un genou devant la jeune comtesse. Que celui-ci efface toute la souffrance que jai partagée en obtenant le premier malgré vous.
La belle Valentine reprit sa sérénité ; mais avec une noble pudeur sur le front, elle leva les yeux au ciel.
Dieu mest témoin, dit-elle, que, du fond de mon âme, je vous donne cette marque de la plus pure estime.
Et, se penchant vers le jeune homme, elle déposa légèrement sur son front un baiser quil nosa pas même lui rendre sur la main.
Il se releva pénétré dun indicible sentiment de respect et dorgueil. Il navait pas connu de recueillement si suave, démotion si douce, depuis le jour où, jeune villageois crédule et pieux, il avait fait sa première communion, dans un beau jour de printemps, au parfum de lencens et des fleurs effeuillées.
Ils retournèrent par le chemin doù ils étaient venus, et, cette fois, Bénédict se sentit entièrement calme auprès de Valentine. Ce baiser avait formé entre eux un lien sacré de fraternité. Ils sétablirent dans une confiance réciproque, et, lorsquils se quittèrent à lentrée du parc, Bénédict promit daller bientôt porter à Raimbault des nouvelles de Louise.
Jose à peine vous en prier, répondit Valentine, et pourtant je le désire bien vivement. Mais ma mère est si sévère dans ses préjugés !
Je saurai braver toutes les humiliations pour vous servir, répondit Bénédict, et je me flatte de savoir mexposer sans compromettre personne.
Il la salua profondément et disparut.
Valentine rentra par lallée la plus sombre du parc ; mais elle aperçut bientôt à travers le feuillage, sous ces longues galeries de verdure, la lueur et le mouvement des flambeaux. Elle trouva toute la maison en émoi, et sa mère, qui pressait les mains du cocher, brutalisait le valet de chambre, se faisait humble avec les uns, se laissait aller à la fureur avec les autres, pleurait comme une mère, puis commandait en reine, et, pour la première fois de sa vie peut-être, semblait par intervalles appeler la pitié dautrui à son secours. Mais, dès quelle reconnut le pas du cheval qui lui ramenait Valentine, au lieu de se livrer à la joie, elle céda à sa colère longtemps comprimée par linquiétude. Sa fille ne trouva dans ses yeux que le ressentiment davoir souffert.
Doù venez-vous ? lui cria-t-elle dune voix forte, en la tirant de sa selle avec une violence qui faillit la faire tomber. Vous jouez-vous de mes tourments ? Pensez-vous que le moment soit bien choisi pour rêver à la lune et vous oublier dans les chemins ? À lheure quil est, et lorsque, pour me prêter à vos caprices, je suis brisée de fatigue, croyez-vous quil soit convenable de vous faire attendre ? Est-ce ainsi que vous respectez votre mère, si vous ne la chérissez pas ?
Elle la conduisit ainsi jusquau salon en laccablant des reproches les plus aigres et des accusations les plus dures. Valentine bégaya quelques mots pour sa défense, et fut dispensée de la présence desprit quelle aurait été forcée dapporter à des explications quheureusement on ne lui demanda pas. Elle trouva au salon sa grand-mère, qui prenait du thé, et qui, lui tendant les bras, sécria :
Ah ! te voilà, ma petite ! Mais sais-tu que tu as donné bien de linquiétude à ta mère ? Pour moi, je savais bien quil ne pouvait têtre rien arrivé de fâcheux dans ce pays-ci, où tout le monde révère le nom que tu portes. Allons, embrasse-moi, et que tout soit oublié. Puisque te voilà retrouvée, je vais manger de meilleur appétit. Cette course en calèche ma donné une faim denfer.
En parlant ainsi, la vieille marquise, qui avait encore de fort bonnes dents, mordit dans un toast à langlaise que sa demoiselle de compagnie lui préparait. Le soin minutieux quelle y apportait prouvait limportance que sa maîtresse attachait à lassaisonnement de ce mets. Quant à la comtesse, chez qui lorgueil et la violence étaient au moins les vices dune âme impressionnable, cédant à la force de ses sensations, elle se laissa tomber à demi évanouie sur un fauteuil.
Valentine se jeta à ses genoux, aida à la délacer, couvrit ses mains de larmes et de baisers, et regretta sincèrement le bonheur quelle avait goûté en voyant combien il avait fait souffrir sa mère. La marquise quitta son souper, dissimulant mal la contrariété quelle éprouvait, et vint, alerte et vive quelle était, tourner autour de sa belle-fille en assurant que ce ne serait rien.
Lorsque la comtesse ouvrit les yeux, elle repoussa rudement Valentine, lui dit quelle avait trop à se plaindre delle pour agréer ses soins ; et, comme la pauvre enfant exprimait sa douleur et demandait son pardon à mains jointes, il lui fut impérieusement ordonné daller se coucher sans avoir obtenu le baiser maternel.
La marquise, qui se piquait dêtre lange consolateur de la famille, sappuya sur le bras de sa petite-fille pour remonter à sa chambre, et lui dit en la quittant, après lavoir embrassée au front :
Allons, ma chère petite, console-toi. Ta mère a un peu dhumeur ce soir, mais ce nest rien. Ne va pas tamuser à prendre du chagrin : tu serais couperosée demain, et cela ne ferait pas les affaires de notre bon Lansac.
Valentine sefforça de sourire, et, quand elle se trouva seule, elle se jeta sur son lit, accablée de chagrin, de bonheur, de lassitude, de crainte, despoir, de mille sentiments divers qui se pressaient dans son cur.
Au bout dune heure, elle entendit retentir dans le corridor le bruit des bottes éperonnées de M. de Lansac. La marquise, qui ne se couchait jamais avant minuit, lappela dans sa chambre entrouverte, et Valentine, entendant leurs voix mêlées, alla sur-le-champ les rejoindre.
Ah ! dit la marquise avec cette joie maligne de la vieillesse qui ne respecte aucune des délicatesses de la pudeur, parce quelle nen a plus le sentiment, jétais bien sûre que la friponne, au lieu de dormir, attendait le retour de son fiancé, le cur agité, loreille au guet ! Allons, allons, mes enfants, je crois quil est temps de vous marier.
Rien nallait si mal que cette idée à lattachement calme et digne que Valentine éprouvait pour M. de Lansac. Elle rougit de mécontentement ; mais la physionomie respectueuse et douce de son fiancé la rassura.
Je nai pas pu dormir, en effet, lui dit-elle, avant de vous avoir demandé pardon de toute linquiétude que je vous ai causée.
On aime, des personnes qui nous sont chères, répondit M. de Lansac avec une grâce parfaite, jusquaux tourments quelles nous causent.
Valentine se retira confuse et agitée. Elle sentit quelle avait de grands torts involontaires envers M. de Lansac, et sa conscience simpatientait davoir encore quelques heures à attendre pour lui en faire laveu. Si elle avait eu moins de délicatesse et plus de connaissance du monde, elle se fût bien gardée de faire cette confession.
M. de Lansac avait, dans laventure de la soirée, joué le rôle le plus déplaisant, et, quelle que fût la candeur de Valentine, il eût peut-être semblé difficile à cet homme du monde de pardonner bien sincèrement à sa fiancée lespèce de pacte fait avec un autre pour le tromper. Mais Valentine rougissait de rester complice dun mensonge envers celui qui allait être son époux.
Le lendemain, dès le matin, elle courut le rejoindre au salon.
Évariste, lui dit-elle en allant droit au but, jai sur le cur un secret qui me pèse ; il faut que je vous le dise. Si je suis coupable, vous me blâmerez, mais au moins vous ne me reprocherez pas davoir manqué de loyauté.
Eh ! mon Dieu, ma chère Valentine, vous me faites frémir ! Où voulez-vous arriver avec ce préambule solennel ? Songez dans quelle position nous nous trouvons !... Non, non, je ne veux rien entendre. Cest aujourdhui que je vous quitte pour aller à mon poste attendre tristement la fin de léternel mois qui soppose à mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour déjà si triste par une confidence qui semble vous être pénible. Quoi que vous ayez à me dire, quoi que vous ayez fait de criminel, je vous absous. Allez, Valentine, votre âme est trop belle, votre vie est trop pure pour que jaie linsolence de vouloir vous confesser.
Cette confidence ne vous attristera pas, répondit Valentine en retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire, lors même que vous maccuseriez davoir agi avec précipitation, vous vous réjouiriez encore avec moi, jen suis sûre, dun événement qui me comble de joie. Jai retrouvé ma sur...
Taisez-vous ! dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique. Ne prononcez pas ce nom ici ! Votre mère a des doutes qui déjà la mettent au désespoir. Que serait-ce, grand Dieu ! si elle savait où vous en êtes ? Croyez-moi, ma chère Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre cur, et nen parlez pas même à moi. Vous môteriez par là tous les moyens de conviction que mon air dinnocence doit me donner auprès de votre mère. Et puis, ajouta-t-il en souriant dun air qui ôtait à ses paroles toute la rigidité de leur sens, je ne suis pas encore assez votre maître, cest-à-dire votre protecteur, pour me croire bien fondé à autoriser un acte de rébellion ouverte contre la volonté maternelle. Attendez un mois. Cela vous semblera bien moins long quà moi.
Valentine, qui tenait à dégager sa conscience de la circonstance la plus délicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut rien entendre, et finit par la persuader quelle ne devait rien lui dire.
Le fait est que M. de Lansac était bien né, quil occupait de belles fonctions diplomatiques, quil était plein desprit, de séduction et de ruse ; mais quil avait des dettes à payer, et que, pour rien au monde, il neût voulu perdre la main et la fortune de Mlle de Raimbault. Dans la crainte continuelle de saliéner la mère ou la fille, il transigeait secrètement avec lune et avec lautre ; il flattait leurs sentiments, leurs opinions, et, peu intéressé dans laffaire de Louise, il était décidé à ny intervenir que lorsquil deviendrait maître de la terminer à son gré.
Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant de ce côté, elle dirigea toutes ses pensées vers lorage qui allait éclater du côté de sa mère.
La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait déjà insinué quelques soupçons sur lapparition de Louise dans le pays, était entré chez la comtesse, sous le prétexte dapporter une limonade, et il avait eu avec elle lentretien suivant.
9
Madame mavait ordonné hier de minformer de la personne...
Il suffit. Ne la nommez jamais devant moi. Lavez-vous fait ?
Oui, madame, et je crois être sur la voie.
Parlez donc.
Je noserais pas affirmer à madame que la chose soit aussi certaine que je le désirerais. Mais voici ce que je sais : il y a à la ferme de Grangeneuve, depuis à peu près trois semaines, une femme qui passe pour la nièce du père Lhéry, et qui ma bien lair dêtre celle que nous cherchons.
Lavez-vous vue ?
Non, madame. Dailleurs, je ne connais pas la personne... et aucun ici nest plus avancé que moi.
Mais que disent les paysans ?
Les uns disent que cest bien la parente des Lhéry ; à preuve, disent-ils, quelle nest pas vêtue comme une demoiselle, et puis parce quelle occupe chez eux une chambre de laboureur. Ils pensent que si cétait mademoiselle... on lui aurait fait une autre réception à la ferme. Les Lhéry lui étaient tout dévoués, comme madame sait.
Sans doute. La mère Lhéry a été sa nourrice dans un temps où elle était fort heureuse de trouver ce moyen dexistence. Mais que disent les autres ?.. Comment se fait-il que pas un ici ne puisse affirmer si cette personne est ou nest pas celle que tout le monde a vue autrefois ?
Dabord peu de gens lont vue à Grangeneuve, qui est un endroit fort isolé. Elle nen sort presque pas, et, lorsquelle sort, elle est toujours enveloppée dune mante, parce que, dit-on, elle est malade. Ceux qui lont rencontrée, lont à peine aperçue, et disent quil leur est impossible de savoir si la personne fraîche et replète quils ont vue, il y a quinze ans, est la personne maigre et pâle quils voient maintenant. Cest une chose embarrassante à éclaircir, et qui demande beaucoup dadresse et de persévérance.
Joseph ! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger.
Il suffit dun ordre de madame, répondit le valet dun air hypocrite. Mais, si je nen viens pas à bout aussi vite que madame le désire, elle voudra bien se rappeler que les paysans dici sont rusés, méfiants ; quils ont un fort mauvais esprit, aucun attachement pour leurs anciens devoirs, et quils ne seraient pas fâchés de montrer une opposition quelconque à la volonté de madame...
Je sais quils ne maiment pas, et je men félicite. La haine de ces gens-là mhonore au lieu de minquiéter. Mais le maire de la commune na-t-il point fait amener cette étrangère pour la questionner ?
Madame sait que le maire est un Lhéry, un cousin de son fermier ; dans cette famille-là, ils sont unis comme les doigts de la main, et ils sentendent comme larrons en foire...
Joseph sourit de complaisance en se trouvant tant de causticité dans le discours. La comtesse ne daigna pas partager son sentiment ; mais elle reprit :
Oh ! cest un grand désagrément que ces fonctions de maire soient remplies par des paysans, à qui elles donnent une certaine autorité sur nous !
« Il faudra, pensa-t-elle, que je moccupe de faire destituer celui-là, et que mon gendre prenne lennui de le remplacer. Il fera faire la besogne par les adjoints. »
Puis, revenant tout à coup au sujet de lentretien par un de ces aperçus clairs et prompts que donne la haine :
Il y a un moyen, dit-elle, cest denvoyer Catherine à la ferme, et de la faire parler.
La nourrice de mademoiselle !... Oh ! cest une femme plus rusée que madame ne pense. Peut-être sait-elle déjà fort bien ce qui en est.
Enfin, il faut trouver un moyen, dit la comtesse avec humeur.
Si madame me permet dagir...
Eh ! certainement !
En ce cas, jespère être instruit demain de ce qui intéresse madame.
Le lendemain, vers six heures du matin, au moment où lAngélus sonnait au fond de la vallée et où le soleil enluminait tous les toits dalentour, Joseph se dirigea vers la partie du pays la plus déserte, et en même temps la mieux cultivée ; cétait sur les terres de Raimbault, terres considérables et fertiles, jadis vendues comme biens nationaux, rachetées sous lEmpire par la dot de Mlle Chignon, fille dun riche manufacturier, que le général comte de Raimbault avait épousée en secondes noces. LEmpereur aimait à unir les anciens noms aux nouvelles fortunes ; ce mariage sétait conclu sous son influence suprême ; et la nouvelle comtesse avait bientôt dépassé dans son cur tout lorgueil de la vieille noblesse quelle haïssait et dont cependant elle avait voulu à tout prix obtenir les honneurs et les titres.
Joseph avait sans doute tissé une fable bien savante pour se présenter à la ferme sans effaroucher personne. Il avait dans son sac bien des tours de Scapin pour abuser de la simplicité des habitants ; mais, par malheur, la première personne quil rencontra à cent pas de la ferme fut Bénédict, homme bien plus fin, bien plus méfiant que lui. Le jeune homme se souvint aussitôt de lavoir vu, quelque temps auparavant, à une autre fête de village, où, quoiquil portât fort bien son habit noir, bien quil affectât des manières de supériorité sur les fermiers qui prenaient de la bière avec lui, il avait été persiflé et humilié comme un vrai laquais quil était. Aussitôt Bénédict comprit quil fallait écarter de la ferme ce témoin dangereux, et, semparant de lui avec force politesses ironiques, il le força daller visiter avec lui une vigne située à quelque distance. Il affecta de le croire, sur sa parole, homme de confiance et régisseur du château, et feignit une grande disposition au bavardage. Joseph abusa bien vite de loccasion, et, au bout de dix minutes, ses intentions et ses projets devinrent clairs comme le jour pour Bénédict. Alors celui-ci se tint sur ses gardes, et le désabusa de ses doutes relativement à Louise avec un air de candeur dont Joseph fut parfaitement dupe. Cependant Bénédict comprit que ce nétait pas assez, quil fallait se débarrasser entièrement des intentions malfaisantes de ce mouchard, et il retrouva tout à coup dans sa mémoire un moyen de le dominer.
Parbleu, monsieur Joseph, lui dit-il, je suis fort aise de vous avoir rencontré. Javais précisément à vous communiquer une affaire intéressante pour vous.
Joseph ouvrit deux larges oreilles, de ces oreilles de laquais, profondes, mobiles, habiles à saisir, vigilantes à conserver ; de ces oreilles où rien ne se perd, où tout se retrouve.
Monsieur le chevalier de Trigaud, continua Bénédict, ce gentilhomme campagnard qui demeure à trois lieues dici, et qui fait un si énorme massacre de lièvres et de perdrix, quon nen trouve plus là où il a passé, me disait avant-hier (nous venions précisément de tuer dans les buissons une vingtaine de cailles vertes, car le bon chevalier est braconnier comme un garde-chasse), il disait donc avant-hier, quil serait bien aise davoir un homme intelligent comme vous à son service.
Monsieur le chevalier de Trigaud a dit cela ? repartit lauditeur ému.
Sans doute, reprit Bénédict. Cest un homme riche, libéral, insouciant, ne se mêlant de rien, naimant que la chasse et la table, sévère à ses chiens, doux à ses serviteurs, ennemi des embarras domestiques, volé depuis quil est au monde, volable sil en fut. Une personne qui aurait, comme vous, reçu une certaine instruction, qui tiendrait ses comptes, qui réformerait les abus de sa maison, et qui ne le contrarierait pas au sortir de table, pourrait à jeun obtenir tout de son humeur facile, régner en prince chez lui, et gagner quatre fois autant que chez Mme la comtesse de Raimbault. Or, tous ces avantages sont à votre disposition, monsieur Joseph, si vous voulez, de ce pas, aller vous présenter au chevalier.
Jy vais au plus vite ! sécria Joseph, qui connaissait fort bien la place et qui la savait bonne.
Un instant ! dit Bénédict. il faudra vous rappeler que, grâce à mon goût pour la chasse et à la moralité bien connue de ma famille, ce bon chevalier nous témoigne à tous une amitié vraiment extraordinaire, et que quiconque aurait le malheur de me déplaire ou de rendre un mauvais office à quelquun des miens ne pourrirait pas sur le seuil de sa maison.
Le ton dont ces paroles furent prononcées les rendit très intelligibles pour Joseph. Il rentra au château, rassura complètement la comtesse, eut ladresse de se faire donner les cent francs de gratification pour son zèle et ses peines, et sauva Valentine de linterrogatoire terrible que sa mère lui réservait. Huit jours après, il entra au service du chevalier de Trigaud, quil ne vola pas (il avait trop desprit et son maître était trop bête pour quil sen donnât la peine), mais quil pilla comme un pays conquis.
Dans son désir de ne pas manquer une si excellente aubaine, il avait poussé ladresse et le dévouement aux intentions de Bénédict jusquà donner de faux renseignements à la comtesse sur la résidence de Louise. En trois jours, il lui avait improvisé un voyage et un départ dont Mme de Raimbault avait été la dupe. Il avait réussi encore à ne pas perdre sa confiance en quittant son service. Il sétait fait octroyer de bon gré la permission de changer de maître, et Mme de Raimbault ne pensa bientôt plus à lui ni à ses révélations antérieures. La marquise, qui aimait Louise plus peut-être quelle navait aimé personne, questionna Valentine. Mais celle-ci connaissait trop le caractère faible et la légèreté de sa grand-mère pour confier à son impuissante affection un secret de si haute importance. M. de Lansac était parti, les trois femmes étaient fixées à Raimbault où le mariage devait se conclure dans un mois. Louise, qui ne se fiait peut-être pas autant que Valentine aux bonnes intentions de M. de Lansac, résolut de mettre à profit ce temps, où elle était à peu près libre, pour la voir souvent ; et, trois jours après la journée du premier mai, Bénédict, chargé dune lettre, se présenta au château.
Hautain et fier, il navait jamais voulu sy présenter pour traiter daucune affaire au nom de son oncle ; mais, pour Louise, pour Valentine, pour ces deux femmes quil ne savait comment qualifier dans son affection, il se faisait une sorte de gloire daller affronter les regards dédaigneux de la comtesse et les affabilités insolentes de la marquise. Il profita dun jour chaud qui devait confiner Valentine chez elle, et, sétant muni dune carnassière bien remplie de gibier, ayant pris pour vêtement une blouse, un chapeau de paille et des guêtres, il partit ainsi équipé en chasseur villageois, certain que ce costume choquerait moins les yeux de la comtesse que ne le ferait un extérieur plus soigné.
Valentine écrivait dans sa chambre. Je ne sais quelle attente vague faisait trembler sa main ; tout en traçant des lignes destinées à sa sur, il lui semblait que le messager qui devait sen charger nétait pas loin. Le moindre bruit dans la campagne, le trot dun cheval, la voix dun chien la faisait tressaillir ; elle se levait et courait à la fenêtre, appelant dans son cur Louise et Bénédict ; car Bénédict, ce nétait pour elle, du moins elle le croyait ainsi, quune partie de sa sur détachée vers elle.
Comme elle commençait à se lasser de cette émotion involontaire et cherchait à en distraire sa pensée, cette voix si belle et si pure, cette voix de Bénédict, quelle avait entendue la nuit sur les bords de lIndre, vint de nouveau charmer son oreille. La plume tomba de ses doigts ; elle écouta, ravie, ce chant naïf et simple qui avait tant dempire sur ses nerfs. La voix de Bénédict partait dun sentier qui tournait en dehors du parc sur une colline assez rapide. Le chanteur, se trouvant élevé au-dessus des jardins, pouvait faire entendre distinctement ces vers de sa chanson villageoise, qui renfermaient peut-être un avertissement pour Valentine :
Bergère Solange, écoutez,
Lalouette aux champs vous appelle.
Valentine était assez romanesque ; elle ne pensait pas lêtre parce que son cur vierge navait pas encore conçu lamour. Mais, lorsquelle croyait pouvoir sabandonner sans réserve à un sentiment pur et honnête, sa jeune tête ne se défendait point daimer tout ce qui ressemblait à une aventure. Élevée sous des regards si rigides, dans une atmosphère dusages si froids et si guindés, elle avait si peu joui de la fraîcheur et de la poésie de son âge !
Collée au store de sa fenêtre, elle vit bientôt Bénédict descendre le sentier. Bénédict nétait pas beau ; mais sa taille était remarquablement élégante. Son costume rustique, quil portait un peu théâtralement, sa marche légère et assurée sur le bord du ravin, son grand chien blanc tacheté qui bondissait devant lui, et surtout son chant, assez flatteur et assez puissant pour suppléer chez lui à la beauté du visage, toute cette apparition dans une scène champêtre qui, par les soins de lart, spoliateur de la nature, ressemblait assez à un décor dopéra, cétait de quoi émouvoir un jeune cerveau, et donner je ne sais quel accessoire de coquetterie au prix de la missive.
Valentine fut bien tentée de senfoncer dans le parc, daller ouvrir une petite porte qui donnait sur le sentier, de tendre une main avide vers la lettre quelle croyait déjà voir dans celle de Bénédict. Tout cela était assez imprudent. Une pensée plus louable que celle du danger la retint : ce fut la crainte de désobéir deux fois en allant au-devant dune aventure quelle ne pouvait pas repousser.
Elle résolut donc dattendre un nouvel avertissement pour descendre, et bientôt une grande rumeur de chiens animés les uns contre les autres fit glapir tous les échos du préau. Cétait Bénédict qui avait mis le sien aux prises avec ceux de la maison, afin dannoncer son arrivée de la manière la plus bruyante possible.
Valentine descendit aussitôt ; son instinct lui fit deviner que Bénédict se présenterait de préférence à la marquise, comme étant la plus abordable. Elle rejoignit donc sa grand-mère, qui avait coutume de faire la sieste sur le canapé du salon, et, après lavoir doucement éveillée, elle prit un prétexte pour sasseoir à ses côtés.
Au bout de quelques minutes, un domestique vint annoncer que le neveu de M. Lhéry demandait à présenter son respect et son gibier à la marquise.
Je me passerais bien de son respect, répondit la vieille folle ; mais que son gibier soit le bienvenu. Faites entrer.
10
En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et quelle allait encourager, sous les yeux de sa grand-mère, à lui remettre un secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit quelle rougissait, et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict.
Ah ! cest toi, mon garçon ! dit la marquise, qui étalait sur le sofa sa jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis XV. Sois le bienvenu. Comment va-t-on à la ferme ? Et cette bonne mère Lhéry ? et cette jolie petite cousine ? et tout le monde ?
Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la carnassière que Bénédict détachait de son épaule.
Ah ! vraiment, cest fort beau, ce gibier-là ! Est-ce toi qui las tué ? On dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres ? Mais voilà de quoi te faire absoudre...
Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je lai pris au filet par hasard. Comme elle est dune espèce rare, jai pensé que mademoiselle, qui soccupe dhistoire naturelle, la joindrait à sa collection.
Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta davoir beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper. Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine sapprocha dune fenêtre comme pour examiner loiseau de près, et cacha le papier dans sa poche.
Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher ? dit la marquise. Va donc te désaltérer à loffice.
Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict.
Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre deau de grenades ?
Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand-mère, pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia dun regard, et passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit.
La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement à Valentine :
Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette lettre ?
Quoi que ce soit, oui, répondit Valentine effrayée de tant daudace.
Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de luxe dont lusage même était ignoré encore à la ferme. Ce nétait pas la première fois quil pénétrait dans la demeure du riche, et son cur était loin de se prendre denvie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût fait celui dAthénaïs. Mais il ne pouvait sempêcher de faire une remarque qui navait pas encore pénétré chez lui si avant ; cest que la société avait mis entre lui et Mlle de Raimbault des obstacles immenses.
« Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en souffrir. Jamais je ne serai amoureux delle. »
Eh bien, ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette romance que tu mavais commencée tout à lheure ?
Cétait un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à Bénédict quil était temps de se retirer à loffice.
Bonne-maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère ; mais vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très grand plaisir, priez monsieur de chanter.
En vérité ? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille ?
Cest Athénaïs qui me la dit, répondit Valentine en baissant les yeux.
Eh bien, sil en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là, dit la marquise. Régale-moi dun petit air villageois ; cela me reposera du Rossini auquel je nentends rien.
Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec timidité.
Bénédict était bien un peu troublé de lidée que sa voix allait peut-être appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir ; car la marquise, malgré toute sa popularité navait pu se décider à offrir un siège au neveu de son fermier.
Le piano fut ouvert. Valentine sy plaça après avoir tiré un pliant auprès du sien. Bénédict, pour lui prouver quil ne sapercevait pas de laffront quil avait reçu, préféra chanter debout.
Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au bord de sa paupière ; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le chant, et son oreille le recueillit avec intérêt.
La marquise écouta dabord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse lesprit oisif et ne pouvait rester en place, elle sortit, rentra, et ressortit encore.
Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict, est celui que ma sur me chantait de prédilection lorsque jétais enfant et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour lentendre répéter à lécho. Je ne lai jamais oublié, et tout à lheure jai failli pleurer quand vous lavez commencé.
Je lai chanté à dessein, répondit Bénédict ; cétait vous parler au nom de Louise...
La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la vue de sa fille assise auprès dun homme en tête à tête, elle attacha sur ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. Dabord, elle ne reconnut pas Bénédict, quelle avait à peine regardé à la fête, et sa surprise la pétrifia sur place. Puis, quand elle se rappela limpudent vassal qui avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une strangulation subite. Heureusement, un incident ridicule préserva Bénédict de lexplosion. Le beau lévrier gris de la comtesse sétait approché avec insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout haletant sétait couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une longue rangée de dents blanches. Mais, quand le lévrier, hautain et discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui navait jamais souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques instants auparavant, se dressa sur ses pattes, et, dun coup de boutoir, roula son frêle adversaire sur le parquet. Celui-ci vint, en jetant des cris aigus, se réfugier aux pieds de sa maîtresse. Ce fut une occasion pour Bénédict, qui vit la comtesse éperdue, de sélancer hors de lappartement en feignant dentraîner et de châtier Perdreau, quau fond du cur il remercia sincèrement de son inconvenance.
Comme il sortait escorté des glapissements du lévrier, des sourds grognements de son propre chien et des exclamations douloureuses de la comtesse, il rencontra la marquise, qui, étonnée de ce vacarme, lui demanda ce que cela signifiait.
Mon chien a étranglé celui de madame, répondit-il dun air piteux en senfuyant.
Il retourna à la ferme, emportant un grand fonds dironie et de haine contre la noblesse, et riant du bout des lèvres de son aventure. Cependant il eut pitié de lui-même en se rappelant quels affronts bien plus grands il avait prévus, et de quel sang-froid moqueur il sétait vanté en quittant Louise quelques heures auparavant. Peu à peu tout le ridicule de cette scène lui parut retomber sur la comtesse, et il arriva à la ferme en veine de gaieté. Son récit fit rire Athénaïs jusquaux larmes. Louise pleura en apprenant comment Valentine avait accueilli son message et reconnu la chanson que Bénédict lui avait chantée. Mais Bénédict ne se vanta pas de sa visite au château devant le père Lhéry. Celui-ci nétait pas homme à samuser dune plaisanterie qui pouvait lui faire perdre mille écus de profit par chacun an.
Quest-ce donc que tout cela signifie ? répéta la marquise en entrant dans le salon.
Cest vous, madame, qui me lexpliquerez, jespère, répondit la comtesse. Nétiez-vous pas ici quand cet homme est entré ?
Quel homme ? demanda la marquise.
M. Bénédict, répondit Valentine toute confuse et cherchant à prendre de laplomb. Maman, il vous apportait du gibier ; ma bonne-maman la prié de chanter, et je laccompagnais...
Cest pour vous quil chantait, madame ? dit la comtesse à sa belle-mère. Mais vous lécoutiez de bien loin, ce me semble.
Dabord, répondit la vieille, ce nest pas moi qui len ai prié, cest Valentine.
Cela est fort étrange, dit la comtesse en attachant des yeux perçants sur sa fille.
Maman, dit Valentine en rougissant, je vais vous expliquer cela. Mon piano est horriblement faux, vous le savez ; nous navons pas de facteur dans les environs : ce jeune homme est musicien ; en outre, il accorde très bien les instruments... Je savais cela par Athénaïs, qui a un piano chez elle, et qui a souvent recours à ladresse de son cousin...
Athénaïs a un piano ! ce jeune homme est musicien ! Quelle étrange histoire me faites-vous là ?
Rien nest plus vrai, madame, dit la marquise. Vous ne voulez jamais comprendre quà présent tout le monde en France reçoit de léducation ! Ces gens-là sont riches ; ils ont fait donner des talents à leurs enfants. Cest fort bien fait ; cest la mode : il ny a rien à dire. Ce garçon chante très bien, ma foi ! Je lécoutais du vestibule avec beaucoup de plaisir. Eh bien, quy a-t-il ? Croyez-vous que Valentine fût en danger auprès de lui quand, moi, jétais à deux pas ?
Oh ! madame, dit la comtesse, vous avez une manière dinterpréter mes idées !...
Mais cest que vous en avez de si bizarres ! Vous voilà tout effarouchée parce que vous avez trouvé votre fille au piano avec un homme ! Est-ce quon fait du mal quand on est occupé à chanter ? Vous me faites un crime de les avoir laissés seuls un instant comme si... Eh ! mon Dieu ! vous ne lavez donc pas regardé, ce garçon ? Il est laid à faire peur !
Madame, répondit la comtesse avec le sentiment dun profond mépris, il est tout simple que vous vous traduisiez ainsi mon mécontentement. Comme il nous est impossible de nous entendre sur certaines choses, cest à ma fille que je madresse. Valentine, je nai pas besoin de vous dire que je nai point les idées grossières quon me prête. Je vous connais assez, ma fille, pour savoir quun homme de cette sorte nest pas un homme pour vous, et quil nest pas en son pouvoir de vous compromettre. Mais je hais linconvenance, et je trouve que vous la bravez beaucoup trop légèrement. Songez que rien nest pire dans le monde que les situations ridicules. Vous avez trop de bienveillance dans le caractère, trop de laisser-aller avec les inférieurs. Rappelez-vous quils ne vous en sauront aucun gré, quils en abuseront toujours, et que les mieux traités seront les plus ingrats. Croyez-en lexpérience de votre mère et observez-vous davantage. Déjà plusieurs fois, jai eu loccasion de vous faire ce reproche : vous manquez de dignité. Vous en sentirez les inconvénients. Ces gens-là ne comprennent pas jusquoù il leur est permis daller et le point fixe où ils doivent sarrêter. Cette petite Athénaïs est avec vous dune familiarité révoltante. Je le tolère, parce quaprès tout cest une femme. Mais je ne serais pas très flattée que son fiancé vînt, dans un endroit public, vous aborder dun petit air dégagé. Cest un jeune homme fort mal élevé, comme ils le sont tous dans cette classe-là, manquant de tact absolument... M. de Lansac, qui fait quelquefois un peu trop le libéral, a beaucoup trop auguré de lui en lui parlant lautre jour comme à un homme desprit... Un autre se fût retiré de la danse ; lui, vous a très cavalièrement embrassée, ma fille... Je ne vous en fais pas un reproche, ajouta la comtesse en voyant que Valentine rougissait à perdre contenance, je sais que vous avez souffert de cette impertinence, et, si je vous la rappelle, cest pour vous montrer combien il faut tenir à distance les gens de peu.
Pendant ce discours, la marquise, assise dans un coin, haussait les épaules. Valentine, écrasée sous le poids de la logique de sa mère, répondit en balbutiant :
Maman, cest seulement à cause du piano que je pensais... Je ne pensais pas aux inconvénients...
En sy prenant bien, reprit la comtesse désarmée par sa soumission, il peut ny en avoir aucun à le faire venir. Le lui avez-vous proposé ?
Jallais le faire lorsque...
En ce cas, il faut le faire rentrer...
La comtesse sonna et demanda Bénédict ; mais on lui dit quil était déjà loin sur la colline.
Tant pis ! dit-elle quand le domestique fut sorti : il ne faut pour rien au monde quil croie avoir été admis ici pour sa belle voix. Je tiens à ce quil revienne en subalterne, et je me charge de le recevoir sur ce pied-là. Donnez-moi cette écritoire. Je vais lui expliquer ce quon attend de lui.
Mettez-y de la politesse au moins, dit la marquise, à qui la peur tenait lieu de raison.
Je sais les usages, madame, répondit la comtesse.
Elle traça quelques mots à la hâte, et, les remettant à Valentine :
Lisez, dit-elle, et faites porter à la ferme. Valentine jeta les yeux sur le billet. Le voici :
« Monsieur Bénédict, voulez-vous accorder le piano de ma fille ? Vous me ferez plaisir.
Jai lhonneur de vous saluer.
F. Comtesse de Raimbault. »
Valentine prit dans sa main le pain à cacheter et feignit de le placer sous le feuillet, mais elle sortit en gardant la lettre ouverte. Allait-elle donc envoyer cette insolente signification ? était-ce ainsi quil fallait payer Bénédict de son dévouement ? fallait-il traiter en laquais lhomme quelle navait pas craint de marquer au front dun baiser fraternel ? Le cur lemporta sur la prudence ; elle tira un crayon de sa poche, et, entre les doubles portes de lantichambre déserte, elle traça ces mots au bas du billet de sa mère :
« Oh ! pardon ! pardon, monsieur ! Je vous expliquerai cette invitation. Venez ; ne refusez pas de venir. Au nom de Louise, pardon ! »
Elle cacheta le billet et le remit à un domestique.
11
Elle ne put ouvrir la lettre de Louise que le soir. Cétait une longue paraphrase du peu de mots quelles avaient pu échanger à leur gré dans lentrevue de la ferme. Cette lettre, toute palpitante de joie et despoir, était lexpression dune véritable amitié de femme romanesque, expansive, sur de lamour, amitié pleine dadorables puérilités et de platoniques ardeurs.
Elle terminait par ces mots : « Le hasard ma fait découvrir que ta mère allait demain rendre une visite dans le voisinage. Elle nira que vers la nuit à cause de la chaleur. Tâche de te dispenser de laccompagner, et, dès que la nuit sera sombre, viens me trouver au bout de la grande prairie, à lendroit du petit bois de Vavray. La lune ne se lève quà minuit, et cet endroit est toujours désert. »
Le lendemain, la comtesse partit vers six heures du soir, engageant Valentine à se mettre au lit, et recommandant à la marquise de veiller à ce quelle prît un bain de pieds bien chaud. Mais la vieille femme, tout en disant quelle avait élevé sept enfants et quelle savait soigner une migraine, oublia bien vite tout ce qui nétait pas elle. Fidèle à ses habitudes de mollesse antique, elle se mit au bain à la place de sa petite-fille, et fit appeler sa demoiselle de compagnie pour lui lire un roman de Crébillon fils. Valentine séchappa dès que lombre commença à descendre sur la colline. Elle prit une robe brune afin dêtre moins aperçue dans la campagne assombrie, et, coiffée seulement de ses beaux cheveux blonds quagitaient les tièdes brises du soir, elle franchit la prairie dun pied rapide.
Cette prairie avait bien une demi-lieue de long ; elle était coupée de larges ruisseaux auxquels des arbres renversés servaient de ponts. Dans lobscurité, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantôt elle accrochait sa robe à dinvisibles épines, tantôt son pied senfonçait dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche légère éveillait des milliers de phalènes bourdonnantes ; le grillon babillard se taisait à son approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc dun vieux saule sen échappait, et la faisait tressaillir en lui rasant le front de son aile souple et cotonneuse.
Cétait la première fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoique une grande exaltation morale lui prêtât des forces, la peur semparait delle parfois, et lui donnait des ailes pour raser lherbe et franchir les ruisseaux.
Au lieu indiqué, elle trouva sa sur, qui lattendait avec impatience. Après mille tendres caresses, elle sassirent sur la marge dun fossé et se mirent à causer.
Conte-moi donc ta vie depuis que je tai perdue, dit Valentine à Louise.
Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misère. À peine âgée de seize ans, lorsquelle se trouva exilée en Allemagne auprès dune vieille parente de sa famille, elle navait touché quune faible pension alimentaire qui ne suffisait point à la rendre indépendante. Tyrannisée par cette duègne, elle sétait enfuie en Italie, où à force de travail et déconomie, elle avait réussi à subsister. Enfin, sa majorité étant arrivée, elle avait joui de son patrimoine, héritage fort modique, car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse ; la terre même de Raimbault, ayant été rachetée par elle, lui appartenait en propre, et la vieille mère du général ne devait une existence agréable quaux bons procédés de sa belle-fille. Cest pour cette raison quelle la ménageait et avait abandonné entièrement Louise, afin de ne pas tomber dans lindigence.
Quelque mince que fût la somme que toucha cette malheureuse fille, elle fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste à des besoins quelle avait su restreindre. Une circonstance, quelle nexpliquait pas à sa sur, layant engagée à revenir à Paris, elle y était depuis dix mois lorsquelle apprit le prochain mariage de Valentine. Dévorée du désir de revoir sa patrie et sa sur, elle avait écrit à sa nourrice Mme Lhéry ; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui navait jamais cessé de correspondre de loin en loin avec elle, se hâta de linviter à venir secrètement passer quelques semaines à la ferme. Louise accepta avec empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mît bientôt une plus invincible barrière entre elles deux.
À Dieu ne plaise ! répondit Valentine ; ce sera, au contraire, le signal de notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de me raconter, tu as omis une circonstance bien intéressante pour moi... Tu ne mas pas dit si...
Et Valentine, embarrassée de prononcer un seul mot qui eût rapport à cette terrible faute de sa sur, quelle eût voulu effacer au prix de tout son sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir dune sueur brûlante.
Louise comprit, et, malgré les déchirants remords de sa vie, aucun reproche nenfonça dans son cur une pointe si acérée que cet embarras et ce silence. Elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et, facile à aigrir après une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de mal à elle seule que tous les autres ensemble. Mais revenant bientôt à la raison, elle se dit que Valentine souffrait par excès de délicatesse ; elle comprit quil en avait déjà bien coûté à cette jeune fille si pudique pour appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la désirer !
Eh bien, Valentine ! dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa jeune sur.
Valentine se précipita dans son sein, et toutes deux fondirent en larmes.
Puis Valentine, essuyant ses yeux, réussit par un suprême effort à dépouiller la rigidité de la jeune vierge pour sélever au rôle de lamie généreuse et forte.
Dis-moi, sécria-t-elle ; il est dans tout cela un être qui a dû étendre son influence sacrée sur toute ta vie, un être que je ne connais pas, dont jignore le nom, mais quil ma semblé parfois aimer de toute la force du sang et de toute la volonté de ma tendresse pour toi...
Tu veux donc que je ten parle, ô ma courageuse sur ! Jai cru que je noserais jamais te rappeler son existence. Eh bien, ta grandeur dâme surpasse tout ce que jen espérais. Mon fils existe, il ne ma jamais quittée ; cest moi qui lai élevé. Je nai point essayé de dissimuler ma faute en léloignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il ma suivie, partout sa présence a révélé mon malheur et mon repentir. Et le croiras-tu, Valentine ? Jai fini par mettre ma gloire à me proclamer sa mère, et, dans toutes les âmes justes, jai trouvé mon absolution en faveur de mon courage.
Et quand même je ne serais pas ta sur et ta fille aussi, répondit Valentine, je voudrais être au nombre de ces justes. Mais où est-il ?
Mon Valentin est à Paris, dans un collège. Cest pour ly conduire que jai quitté lItalie, et cest pour te voir que je me suis séparée de lui depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine ; il est aimant ; il te connaît ; il désire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il te ressemble. Il est blond et calme comme toi ; à quatorze ans, il est presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras mariée, que je te le présente ?
Valentine répondit par mille caresses.
Deux heures sétaient écoulées rapidement, non seulement à se rappeler le passé, mais encore à faire des projets pour lavenir. Valentine y portait toute la confiance de son âge ; Louise y croyait moins, mais elle ne le disait pas. Une ombre noire se dessina tout dun coup dans lair bleu au-dessus du fossé. Valentine tressaillit et laissa échapper un cri deffroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit :
Rassure-toi, cest un ami, cest Bénédict.
Valentine fut dabord contrariée de sa présence au rendez-vous. Il semblait désormais que tous les actes de sa vie amenassent un rapprochement forcé entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut forcée de comprendre que son voisinage nétait pas inutile à deux femmes dans cet endroit écarté, et surtout que son escorte devait agréer à Louise, qui était à plus dune lieue de son gîte. Elle ne put pas non plus sempêcher de remarquer le sentiment de délicatesse respectueuse qui lavait fait sabstenir de paraître durant leur entretien. Ne fallait-il pas du dévouement, dailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux heures ? Tout bien considéré, il y aurait eu de lingratitude à lui faire un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mère, prit tout le tort sur elle, et le supplia de ne venir au château quavec une forte dose de patience et de philosophie. Bénédict jura en riant que rien ne lébranlerait ; et, après lavoir reconduite avec Louise jusquau bout de la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme.
Le lendemain, il se présenta au château. Par un hasard dont Bénédict ne se plaignait pas, cétait au tour de Mme de Raimbault à avoir la migraine ; mais celle-là nétait pas feinte, elle la força de garder le lit. Les choses se passèrent donc mieux que Bénédict ne lavait espéré. Quand il sut que la comtesse ne se lèverait pas de la journée, il commença par démonter le piano et enlever toutes les touches ; puis il trouva quil fallait remettre des buffles à tous les marteaux ; quantité de cordes rouillées étaient à renouveler ; enfin il se créa de louvrage pour tout un jour ; car Valentine était là, lui présentant les ciseaux, laidant à rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et soccupant de son piano peut-être plus, ce jour-là, quelle navait fait dans toute sa vie. De son côté, Bénédict était beaucoup moins habile à cette besogne que Valentine ne lavait annoncé. Il cassa plus dune corde en la montant, il tourna plus dune cheville pour une autre, et souvent dérangea laccord de toute une gamme pour remettre celui dune note. Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait, et ne soccupait deux que pour les mettre plus à laise encore. Ce fut une délicieuse journée pour Bénédict. Valentine était si douce, elle avait une gaieté si naïve, si vraie, une politesse si obligeante, quil était impossible de ne pas respirer à laise auprès delle. Et puis je ne sais comment il se fit quau bout dune heure, par un accord tacite, toute politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse sétablit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains se rencontraient sur le clavier, et, la gaieté chassant lémotion, ils se querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se trouvant accordé, Valentine imagina un moyen de retenir Bénédict. Un peu dhypocrisie simprovisa dans ce cur de jeune fille, et, sachant que sa mère accordait tout à lextérieur de la déférence, elle se glissa dans son alcôve.
Maman, lui dit-elle, M. Bénédict a passé six heures à mon piano, et il na pas fini ; cependant nous allons nous mettre à table : jai pensé quil était impossible denvoyer ce jeune homme à loffice, puisque vous ny envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre propre table. Que dois-je faire ? Je nai pas osé linviter à dîner avec nous sans savoir de vous si cela était convenable.
La même demande, faite en dautres termes, neût obtenu quune sèche désapprobation. Mais la comtesse était toujours plus satisfaite dobtenir la soumission à ses principes que lobéissance passive à ses volontés. Cest le propre de la vanité de vouloir imposer le respect et lamour de sa domination.
Je trouve la chose assez convenable, répondit-elle. Puisquil sest rendu à mon billet sans hésiter, et quil sest exécuté de bonne grâce, il est juste de lui montrer quelque égard. Allez, ma fille, invitez-le vous-même de ma part.
Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire quelque chose dagréable au nom de sa mère, et lui laissa tout lhonneur de cette invitation. Bénédict, surpris, hésita à laccepter. Valentine outrepassa un peu les pouvoirs dont elle était investie en insistant. Comme ils passaient tous trois à table, la marquise dit à loreille de Valentine :
Est-ce que vraiment ta mère a eu lidée de cette honnêteté ? Cela minquiète pour sa vie. Est-ce quelle est sérieusement malade ?
Valentine ne se permit pas de sourire à cette âcre plaisanterie. Tour à tour dépositaire des plaintes et des inimitiés de ces deux femmes, elle était entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires.
Le repas fut court mais enjoué. On passa ensuite sous la charmille pour prendre le café. La marquise était toujours dassez bonne humeur en sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolérait la légèreté en faveur de leurs grâces, et peut-être aussi de la diversion que leurs inconvenances apportaient à lennui dune société oisive et blasée, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton ; à certains visages, lair mauvais sujet allait bien. Mme de Provence était le noyau dune coterie féminine qui sablait fort bien le champagne. Un siècle auparavant, Madame, belle-sur de Louis XIV, bonne et grave Allemande qui naimait que les saucisses à lail et la soupe à la bière, admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez Mme la duchesse de Berry, la faculté de boire beaucoup sans quil y parût, et de supporter à merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie.
La marquise était gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient lieu desprit. Bénédict lécouta avec surprise. Elle lui parlait une langue quil croyait étrangère à sa classe et à son sexe. Elle se servait de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait dun air simple et sans façon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse lucidité de mémoire et une admirable présence desprit pour en sauver les situations graveleuses à loreille de Valentine. Bénédict levait quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et, à lair paisible de la pauvre enfant, il voyait si clairement quelle navait pas compris, quil se demandait sil avait bien compris lui-même, si son imagination navait pas été au-delà du vrai sens. Enfin il était confondu, étourdi de tant dusage avec tant de démoralisation, dun tel mépris des principes joint à un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait était devant lui comme un rêve auquel il refusait de croire.
Ils restèrent assez longtemps sous la charmille. Ensuite Bénédict essaya le piano et chanta. Enfin il se retira assez tard, tout surpris de son intimité avec Valentine, tout ému sans en savoir la cause, mais emplissant son cerveau avec délices de limage de cette belle et bonne fille, quil était impossible de ne pas aimer.
12
À quelques jours de là, Mme de Raimbault fut engagée par le préfet à une brillante réunion qui se préparait au chef-lieu du département. Cétait à loccasion du passage de Mme le duchesse de Berry, qui sen allait ou qui revenait dun de ses joyeux voyages ; femme étourdie et gracieuse, qui avait réussi à se faire aimer malgré linclémence des temps, et qui longtemps se fit pardonner ses prodigalités par un sourire.
Mme de Raimbault devait être du petit nombre des dames choisies qui seraient présentées à la princesse, et qui prendraient place à sa table privilégiée. Il était donc, selon elle, impossible quelle se dispensât de ce petit voyage, et pour rien au monde elle neût voulu en être dispensée.
Fille dun riche marchand, Mlle Chignon avait aspiré aux grandeurs dès son enfance ; elle sétait indignée de voir sa beauté, ses grâces de reine, son esprit dintrigue et dambition, sétioler dans latmosphère bourgeoise dun gros capitaliste. Mariée au général comte de Raimbault, elle avait volé avec transport dans le tourbillon des grandeurs de lEmpire ; elle était justement la femme qui devait y briller. Vaine, bornée, ignorante, mais sachant ramper devant la royauté, belle de cette beauté imposante et froide pour laquelle semblait avoir été choisi le costume du temps, prompte à sinstruire de létiquette, habile à sy conformer, amoureuse de parures, de luxe, de pompes et de cérémonies, jamais elle navait pu concevoir les charmes de la vie intérieure ; jamais son cur vide et altier navait goûté les douceurs de la famille. Louise avait déjà dix ans, elle était même très développée pour son âge, lorsque Mme de Raimbault devint sa belle-mère, et comprit avec effroi quavant cinq ans la fille de son mari serait pour elle une rivale. Elle la relégua donc avec sa grand-mère au château de Raimbault, et se promit de ne jamais la présenter dans le monde. Chaque fois quen la revoyant elle saperçut des progrès de sa beauté, sa froideur pour cette enfant se changea en aversion. Enfin, dès quelle put reprocher à cette malheureuse une faute que labandon où elle lavait laissée rendait excusable peut-être, elle se livra à une haine implacable, et la chassa ignominieusement de chez elle. Quelques personnes dans le monde assuraient savoir la cause plus positive de cette inimitié. M. de Neuville, lhomme qui avait séduit Louise, et qui fut tué en duel par le père de cette infortunée, avait été en même temps, dit-on, lamant de la comtesse et celui de sa belle-fille.
Avec lEmpire sétait évanouie toute la brillante existence de Mme de Raimbault ; honneurs, fêtes, plaisirs, flatteries, représentation, tout avait disparu comme un songe, et elle séveilla un matin, oubliée et délaissée dans la France légitimiste. Plusieurs furent plus habiles, et, nayant pas perdu de temps pour saluer la nouvelle puissance, remontèrent au faîte des grandeurs ; mais la comtesse, qui navait jamais eu de présence desprit, et chez qui les premières impressions étaient violentes, perdit absolument la tête. Elle laissa voir à celles qui avaient été ses compagnes et ses amies toute lamertume de ses regrets, tout son mépris pour les têtes poudrées, toute son irrévérence pour la dévotion réédifiée. Ses amies accueillirent ces blasphèmes par des cris dhorreur ; elles lui tournèrent le dos comme à une hérétique, et répandirent leur indignation dans les cabinets de toilette, dans les appartements secrets de la famille royale, où elles étaient admises, et où leurs voix disposaient des places et des fortunes.
Dans le système des compensations de la couronne, la comtesse de Raimbault fut oubliée ; il ny eut pas pour elle la plus petite charge de dame datour. Forcée de renoncer à létat de domesticité si cher aux courtisans, elle se retira dans ses terres, et se fit franchement bonapartiste. Le faubourg Saint-Germain, quelle avait vu jusqualors, rompit avec elle comme mal pensante. Les égaux, les parvenus lui restèrent, et elle les accepta faute de mieux ; mais elle les avait si fort méprisés dans sa prospérité, quelle ne trouva autour delle aucune affection solide pour la consoler de ses pertes.
À trente-cinq ans, il lui avait fallu ouvrir les yeux sur le néant des choses humaines et cétait un peu tard pour cette femme qui avait perdu sa jeunesse, sans la sentir passer, dans lenivrement des joies puériles. Force lui fut de vieillir tout dun coup. Lexpérience ne layant pas détachée de ses illusions une par une, comme cela arrive dans le cours des générations ordinaires, elle ne connut du déclin de lâge que les regrets et la mauvaise humeur.
Depuis ce temps, sa vie fut un continuel supplice ; tout lui devint sujet denvie et dirritation. En vain son ironie la vengeait des ridicules de la Restauration ; en vain elle trouvait dans sa mémoire mille brillants souvenirs du passé pour faire la critique, par opposition, de ces semblants de royauté nouvelle ; lennui rongeait cette femme dont la vie avait été une fête perpétuelle, et qui, maintenant, se voyait forcée de végéter à lombre de la vie privée.
Les soins domestiques qui lui avaient toujours été étrangers lui devinrent odieux ; sa fille, quelle connaissait à peine, versa peu de consolations sur ses blessures. Il fallait former cette enfant pour lavenir, et Mme de Raimbault ne pouvait vivre que dans le passé. Le monde de Paris, qui tout dun coup changea si étrangement de murs et de manières, parlait une langue nouvelle quelle ne comprenait plus ; ses plaisirs lennuyaient ou la révoltaient ; la solitude lécrasait de fièvre et dépouvante. Elle languissait malade de colère et de douleur sur son ottomane, autour de laquelle ne venait plus ramper une cour en sous-ordre, miniature de la grande cour du souverain. Ses compagnons de disgrâce venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins et pour insulter aux siens en les niant. Chacun voulait avoir accaparé à lui seul toute la disgrâce des temps et lingratitude de la France. Cétait un monde de victimes et doutragés qui se dévoraient entre eux.
Ces égoïstes récriminations augmentaient laigreur fébrile de Mme de Raimbault.
Si de plus heureux venaient lui tendre encore une main amie, et lui dire que les faveurs de Louis XVIII navaient point effacé en eux les souvenirs de la cour de Napoléon, elle se vengeait de leur prospérité en les accablant de reproches, en les accusant de trahison envers le grand homme, elle qui navait pas pu le trahir de la même manière ! Enfin, pour comble de douleur et de consternation, à force de se voir passer au jour devant ses glaces vides et immobiles, à force de se regarder sans parure, sans rouge et sans diamants, boudeuse et flétrie, la comtesse de Raimbault saperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec lEmpire.
Maintenant, elle avait cinquante ans, et, quoique cette beauté passée ne fût plus écrite sur son front quen signes hiéroglyphiques, la vanité, qui ne meurt point au cur de certaines femmes, lui créait de plus vives souffrances quen aucun temps de sa vie. Sa fille, quelle aimait de cet instinct que la nécessité imprime aux plus perverses natures, était pour elle un continuel sujet de retour vers le passé et de haine vers le temps présent. Elle ne la produisait dans le monde quavec une mortelle répugnance, et, si, en la voyant admirée, son premier mouvement était une pensée dorgueil maternel, le second était une pensée de désespoir.
« Son existence de femme commence, se disait-elle, cen est fait de la mienne ! »
Aussi, lorsquelle pouvait se montrer sans Valentine, elle se sentait moins malheureuse. Il ny avait plus autour delle de ces regards maladroitement complimenteurs qui lui disaient :
« Cest ainsi que vous fûtes jadis, et vous aussi, je vous ai vue belle. »
Elle ne raisonnait pas sa coquetterie au point denfermer sa fille lorsquelle allait dans le monde ; mais, pour peu que celle-ci témoignât son humeur sédentaire, la comtesse, sans peut-être sen rendre bien compte, admettait son refus, partait plus légère, et respirait plus à laise dans latmosphère agitée des salons.
Garrottée à ce monde oublieux et sans pitié qui navait plus pour elle que des déceptions à des déboires, elle se laissait traîner encore comme un cadavre à son char. Où vivre ? comment tuer le temps, et arriver à la fin de ces jours qui la vieillissaient et quelle regrettait dès quils étaient passés ? Aux esclaves de la mode, quand toute jouissance damour-propre est enlevée, quand tout intérêt de passion est ravi, il reste pour plaisir le mouvement, la clarté des lustres, le bourdonnement de la foule. Après tous les rêves de lamour ou de lambition subsiste encore le besoin de bruire, de remuer, de veiller, de dire : « Jy étais hier, jy serai demain. » Cest un triste spectacle que celui de ces femmes flétries qui cachent leurs rides sous des fleurs et couronnent leurs fronts hâves de diamants et de plumes. Chez elles, tout est faux : la taille, le teint, les cheveux, le sourire ; tout est triste : la parure, le fard, la gaieté. Spectres échappés aux saturnales dune autre époque, elles viennent sasseoir aux banquets daujourdhui comme pour donner à la jeunesse une triste leçon de philosophie, comme pour lui dire : « Cest ainsi que vous passerez. » Elles semblent se cramponner à la vie qui les abandonne, et repoussent les outrages de la décrépitude, en létalant nue aux outrages des regards. Femmes dignes de pitié, presque toutes sans famille ou sans cur, quon voit dans toutes les fêtes senivrer de fumée, de souvenirs et de bruit !
La comtesse, malgré lennui quelle y trouvait, navait pu se détacher de cette vie creuse et éventée. Tout en disant quelle y avait renoncé pour jamais, elle ne manquait pas une occasion de sy replonger. Lorsquelle fut invitée à cette réunion de province que devait présider la princesse, elle ne se sentit pas daise ; mais elle cacha sa joie sous un air de condescendance dédaigneuse. Elle se flatta même en secret de rentrer en faveur, si elle pouvait fixer lattention de la duchesse, et lui faire voir combien elle était supérieure, pour le ton et lusage, à tout ce qui lentourait. Dailleurs, sa fille allait épouser M. de Lansac, un des favoris de la cause légitime. Il était bien temps de faire un pas vers cette aristocratie de nom qui allait relustrer son aristocratie dargent. Mme de Raimbault ne haïssait la noblesse que depuis que la noblesse lavait repoussée. Peut-être le moment était-il venu de voir toutes ces vanités shumaniser pour elle à un signe de Madame.
Elle exhuma donc du fond de sa garde-robe ses plus riches parures, tout en réfléchissant à celles dont elle couvrirait Valentine pour lempêcher davoir lair aussi grande et aussi formée quelle létait réellement. Mais, au milieu de cet examen, il arriva que Valentine, désirant mettre à profit cette semaine de liberté, devint plus ingénieuse et plus pénétrante quelle ne lavait encore été. Elle commença à deviner que sa mère élevait ces graves questions de toilette et créait ces insolubles difficultés pour lengager à rester au château. Quelques mots piquants de la vieille marquise, sur lembarras davoir une fille de dix-neuf ans à produire, achevèrent déclairer Valentine. Elle sempressa de faire le procès aux modes, aux fêtes, aux déplacements et aux préfets. Sa mère, étonnée, abonda dans son sens, et lui proposa de renoncer à ce voyage comme elle y renonçait elle-même. Laffaire fut bientôt jugée ; mais, une heure après, comme Valentine serrait ses cartons et arrêtait ses préparatifs, Mme de Raimbault recommença les siens en disant quelle avait réfléchi, quil serait inconvenant et dangereux peut-être de ne pas aller faire sa cour à la princesse ; quelle se sacrifiait à cette démarche toute politique, mais quelle dispensait Valentine de la corvée.
Valentine, qui, depuis huit jours, était devenue singulièrement rusée, renferma sa joie.
Le lendemain, dès que les roues qui emportaient la calèche de la comtesse eurent rayé le sable de lavenue, Valentine courut demander à sa grand-mère la permission daller passer la journée à la ferme avec Athénaïs.
Elle se prétendit invitée par sa jeune compagne à manger un gâteau sur lherbe. À peine eut-elle parlé de gâteau, quelle frémit, car la vieille marquise fut aussitôt tentée dêtre de la partie ; mais léloignement et la chaleur ly firent renoncer.
Valentine monta à cheval, mit pied à terre à quelque distance de la ferme, renvoya son domestique et sa monture, et prit sa volée, comme une tourterelle, le long des buissons fleuris qui conduisaient à Grangeneuve.
13
Elle avait trouvé moyen, la veille, de faire avertir Louise de sa visite ; aussi toute la ferme était en joie et en ordre pour la recevoir. Athénaïs avait mis des fleurs nouvelles dans des vases de verre bleu. Bénédict avait taillé les arbres du jardin, ratissé les allées, réparé les bancs. Mme Lhéry avait confectionné elle-même la plus belle galette qui se fût vue de mémoire de ménagère. M. Lhéry avait fait sa barbe et tiré le meilleur de son vin. Ce furent des cris de joie et de surprise quand Valentine entra toute seule et sans bruit dans la salle. Elle embrassa comme une folle la mère Lhéry, qui lui faisait de grandes révérences ; elle serra la main de Bénédict avec vivacité ; elle folâtra comme un enfant avec Athénaïs ; elle se pendit au cou de sa sur. Jamais Valentine ne sétait sentie si heureuse ; loin des regards de sa mère, loin de la roideur glaciale qui pesait sur tous ses pas, il lui semblait respirer un air plus libre, et, pour la première fois depuis quelle était née, vivre de toute sa vie. Valentine était une bonne et douce nature ; le ciel sétait trompé en envoyant cette âme simple et sans ambition habiter les palais et respirer latmosphère des cours. Nulle nétait moins faite pour la vie dapparat, pour les triomphes de la vanité. Ses plaisirs étaient, au contraire, tout modestes, tout intérieurs ; et plus on lui faisait un crime de sy livrer, plus elle aspirait à cette simple existence qui lui semblait être la terre promise. Si elle désirait se marier, cétait afin davoir un ménage, des enfants, une vie retirée. Son cur avait besoin daffections immédiates, peu nombreuses, peu variées. À nulle femme la vertu ne semblait devoir être plus facile.
Mais le luxe qui lenvironnait, qui prévenait ses moindres besoins, qui devinait jusquà ses fantaisies, lui interdisait les petits soins du ménage. Avec vingt laquais autour delle, ceût été un ridicule et presque une apparence de parcimonie que de se livrer à lactivité de la vie domestique. À peine lui laissait-on le soin de sa volière, et lon eût pu facilement préjuger du caractère de Valentine en voyant avec quel amour elle soccupait minutieusement de ces petites créatures.
Lorsquelle se vit à la ferme, entourée de poules, de chiens de chasse, de chevreaux ; lorsquelle vit Louise filant au rouet, Mme Lhéry faisant la cuisine, Bénédict raccommodant ses filets, il lui sembla être là dans la sphère pour laquelle elle était créée. Elle voulut aussi avoir son occupation, et, à la grande surprise dAthénaïs, au lieu douvrir le piano ou de lui demander une bande de sa broderie, elle se mit à tricoter un bas gris quelle trouva sur une chaise. Athénaïs sétonna beaucoup de sa dextérité, et lui demanda si elle savait pour qui elle travaillait avec tant dardeur.
Pour qui ? dit Valentine. Moi, je nen sais rien ; cest pour quelquun de vous toujours ; pour toi, peut-être ?
Pour moi ces bas gris ! dit Athénaïs avec dédain.
Est-ce pour toi, ma bonne sur ? demanda Valentine à Louise.
Cet ouvrage, dit Louise, jy travaille quelquefois ; mais cest maman Lhéry qui la commencé. Pour qui ? Je nen sais rien non plus.
Et si cétait pour Bénédict ? dit Athénaïs en regardant Valentine avec malice.
Bénédict leva la tête et suspendit son travail pour examiner ces deux femmes en silence.
Valentine avait un peu rougi ; mais, se remettant aussitôt :
Eh bien, si cest pour Bénédict, répondit-elle, cest bon ; jy travaillerai de bon cur.
Elle leva les yeux en riant vers sa jeune compagne. Athénaïs était pourpre de dépit. Je ne sais quel sentiment dironie et de méfiance venait dentrer dans son cur.
Ah ! ah ! dit avec une franchise étourdie la bonne Valentine, cela semble ne pas te faire trop de plaisir. Au fait, jai tort, Athénaïs ; je vais là sur tes brisées, jusurpe des droits qui tappartiennent. Allons, allons, prends vite cet ouvrage, et pardonne-moi davoir mis la main au trousseau.
Mademoiselle Valentine, dit Bénédict poussé par un sentiment cruel pour sa cousine, si vous ne regrettez pas de travailler pour le plus humble de vos vassaux, continuez, je vous en prie. Les jolis doigts de ma cousine nont jamais touché de fil aussi rude et daiguilles aussi lourdes.
Une larme roula dans les cils noirs dAthénaïs. Louise lança un regard de reproche à Bénédict. Valentine, étonnée, les regarda tous trois alternativement, cherchant à comprendre ce mystère.
Ce qui avait fait le plus de mal à la jeune fermière dans les paroles de son cousin, ce nétait pas tant le reproche de frivolité (elle y était habituée) que le ton de soumission et de familiarité en même temps envers Valentine. Elle savait bien, en gros, lhistoire de leur connaissance, et jusque-là, elle navait point songé à sen alarmer. Mais elle ignorait quel rapide progrès avait fait entre eux une intimité qui ne se serait jamais formée dans des circonstances ordinaires. Elle sémerveillait douloureusement dentendre Bénédict, naturellement si rebelle, si hostile aux prétentions de la noblesse, sintituler lhumble vassal de Mlle de Raimbault. Quelle révolution sétait donc opérée dans ses idées ? quelle puissance Valentine exerçait-elle déjà sur lui ?
Louise, voyant la tristesse sur tous les visages, proposa une partie de pêche sur le bord de lIndre, en attendant le dîner. Valentine, qui se sentait instinctivement coupable envers Athénaïs, passa amicalement son bras sous le sien, et se mit à courir avec elle à travers la prairie. Affectueuse et franche comme elle était, elle réussit bientôt à dissiper le nuage qui sétait élevé dans lâme de la jeune fille. Bénédict, chargé de son filet et couvert de sa blouse, les suivit avec Louise, et bientôt tous les quatre arrivèrent sur les rives bordées de lotos et de saponaires.
Bénédict jeta lépervier. Il était adroit et robuste. Dans les exercices du corps, on trouvait en lui la force, la hardiesse et la grâce rustique du paysan. Cétaient des qualités quAthénaïs nappréciait pas, communes à tous ceux qui lentouraient ; mais Valentine sen étonnait comme de choses surnaturelles, et elle en faisait volontiers à ce jeune homme un point de supériorité sur les hommes quelle connaissait. Elle seffrayait de le voir se hasarder sur des saules vermoulus qui se penchaient sur leau et craquaient sous le pied ; et, lorsquelle le voyait échapper, par un bond nerveux, à une chute certaine, atteindre avec adresse et sang-froid à de petites places unies que lherbe et les joncs semblaient devoir lui cacher, elle sentait son cur battre dune émotion indéfinissable, ainsi quil arrive chaque fois que nous voyons accomplir bravement une uvre périlleuse ou savante.
Après avoir pris quelques truites, Louise et Valentine sélançant avec enfantillage sur lépervier tout ruisselant, et semparant du butin avec des cris de joie, tandis quAthénaïs, craignant de salir ses doigts, ou gardant rancune à son cousin, se cachait boudeuse à lombre des aunes, Bénédict, accablé de chaleur, sassit sur un frêne équarri grossièrement et jeté dun bord à lautre en guise de pont. Éparses sur la fraîche pelouse de la rive, les trois femmes soccupaient diversement. Athénaïs cueillait des fleurs, Louise jetait mélancoliquement des feuilles dans le courant, et Valentine, moins habituée à lair, au soleil et à la marche, sommeillait à demi, cachée, à ce quelle croyait, par les hautes tiges de la prêle de rivière. Ses yeux, qui errèrent longtemps sur les brillantes gerçures de leau et sur un rayon de soleil qui se glissait parmi les branches, vinrent par hasard se reposer sur Bénédict, quelle découvrait en entier, à dix pas devant elle, assis les jambes pendantes sur le pont élastique.
Bénédict nétait pas absolument dépourvu de beauté. Son teint était dune pâleur bilieuse, ses yeux longs navaient pas de couleur ; mais son front était vaste et dune extrême pureté. Par un prestige attaché peut-être aux hommes doués de quelque puissance morale, les regards shabituaient peu à peu aux défauts de sa figure pour nen plus voir que les beautés ; car certaines laideurs sont dans ce cas, et celle de Bénédict particulièrement. Son teint blême et uni avait une apparence de calme qui inspirait comme un respect dinstinct pour cette âme dont aucune altération extérieure ne trahissait les mouvements. Ses yeux, où la prunelle pâle nageait dans un émail blanc et vitreux, avaient une expression vague et mystérieuse qui devait piquer la curiosité de tout observateur. Mais ils auraient désespéré toute la science de Lavater : ils semblaient lire profondément dans ceux dautrui, et leur immobilité était métallique quand ils avaient à se méfier dun examen indiscret. Une femme nen pouvait soutenir léclat quand elle était belle ; un ennemi ny pouvait surprendre le secret daucune faiblesse. Cétait un homme quon pouvait toujours regarder sans le trouver au-dessous de lui-même, un visage qui pouvait sabandonner à la distraction sans enlaidir comme la plupart des autres, une physionomie qui attirait comme laimant. Aucune femme ne le voyait avec indifférence, et, si la bouche le dénigrait parfois, limagination nen perdait pas aisément lempreinte ; personne ne le rencontrait pour la première fois sans le suivre des yeux aussi longtemps que possible ; aucun artiste ne pouvait le voir sans admirer sa singularité et sans désirer la reproduire.
Lorsque Valentine le regarda, il était plongé dans une de ces rêveries profondes qui semblaient lui être familières. La teinte de feuillage qui labritait envoyait à son large front un reflet verdâtre, et ses yeux fixés sur leau semblaient ne saisir aucun objet. Le fait est quils saisissaient parfaitement limage de Valentine réfléchie dans londe immobile. Il se plaisait à cette contemplation dont lobjet sévanouissait chaque fois quune brise légère ridait la surface du miroir ; puis limage gracieuse se reformait peu à peu, flottait dabord incertaine et vague, et se fixait enfin belle et limpide sur la masse cristalline. Bénédict ne pensait pas ; il contemplait, il était heureux, et cest dans ces moments-là quil était beau.
Valentine avait toujours entendu dire que Bénédict était laid. Dans les idées de la province, où, suivant la spirituelle définition de M. Stendhal, un bel homme est toujours gros et rouge, Bénédict était le plus disgracié des jeunes gens. Valentine navait jamais regardé Bénédict avec attention ; elle avait conservé le souvenir de limpression quelle avait reçue en le voyant pour la première fois ; cette impression nétait pas favorable. Depuis quelques instants seulement, elle commençait à lui trouver un charme inexprimable. Plongée elle-même dans une rêverie où nulle réflexion précise ne trouvait place, elle se laissait aller à cette dangereuse curiosité qui analyse et qui compare. Elle trouvait une immense différence entre Bénédict et M. de Lansac. Elle ne se demandait pas à lavantage duquel était cette différence ; seulement, elle la constatait. Comme M. de Lansac était beau, et quil était son fiancé, elle ne sinquiétait pas du résultat de cette contemplation imprudente ; elle ne pensait pas quil pouvait en sortir vaincu.
Et cest pourtant ce qui arriva : Bénédict, pâle, fatigué, pensif, les cheveux en désordre ; Bénédict, vêtu dhabits grossiers et couvert de vase, le cou nu et hâlé ; Bénédict, assis négligemment au milieu de cette belle verdure, au-dessus de ces belles eaux ; Bénédict, qui regardait Valentine à linsu de Valentine, et qui souriait de bonheur et dadmiration, Bénédict alors était un homme ; un homme des champs et de la nature, un homme dont la mâle poitrine pouvait palpiter dun amour violent, un homme soubliant lui-même dans la contemplation de ce que Dieu a créé de plus beau. Je ne sais quelles émanations magnétiques nageaient dans lair embrasé autour de lui ; je ne sais quelles émotions mystérieuses, indéfinies, involontaires, firent tout dun coup battre le cur ignorant et pur de la jeune comtesse.
M. de Lansac était un dandy régulièrement beau, parfaitement spirituel, parlant au mieux, riant à propos, ne faisant jamais rien hors de place ; son visage ne faisait jamais un pli, pas plus que sa cravate ; sa toilette, on le voyait dans les plus petits détails, était pour lui une affaire aussi importante, un devoir aussi sacré que les plus hautes délibérations de la diplomatie. Jamais il navait rien admiré, ou du moins il nadmirait plus rien désormais ; car il avait vu les plus grands potentats de lEurope, il avait contemplé froidement les plus hautes têtes de la société ; il avait plané dans la région culminante du monde, il avait discuté lexistence des nations entre le dessert et le café. Valentine lavait toujours vu dans le monde, en tenue, sur ses gardes, exhalant des parfums et ne perdant pas une ligne de sa taille. En lui, elle navait jamais aperçu lhomme ; le matin, le soir, M. de Lansac était toujours le même. Il se levait secrétaire dambassade, il se couchait secrétaire dambassade ; il ne rêvait jamais ; il ne soubliait jamais devant personne jusquà commettre linconvenance de méditer ; il était impénétrable comme Bénédict, mais avec cette différence quil navait rien à cacher, quil ne possédait pas une volonté individuelle, et que son cerveau ne renfermait que les niaiseries solennelles de la diplomatie. Enfin M. de Lansac, homme sans passion généreuse, sans jeunesse morale, déjà usé et flétri au-dedans par le commerce du monde, incapable dapprécier Valentine, la louant sans cesse et ne ladmirant jamais, navait, dans aucun moment, excité en elle un de ces mouvements rapides, irrésistibles, qui transforment, qui éclairent, qui entraînent avec impétuosité vers une existence nouvelle.
Imprudente Valentine ! Elle savait si peu ce que cest que lamour, quelle croyait aimer son fiancé ; non pas, il est vrai, avec passion, mais de toute sa puissance daimer.
Parce que cet homme ne lui inspirait rien, elle croyait son cur incapable déprouver davantage ; elle ressentait déjà lamour à lombre de ces arbres. Dans cet air chaud et vif, son sang commençait à séveiller ; plusieurs fois, en regardant Bénédict, elle sentit comme une ardeur étrange monter de son cur à son front, et lignorante fille ne comprit point ce qui lagitait ainsi. Elle ne sen effraya pas : elle était fiancée à M. de Lansac, Bénédict était fiancé à sa cousine. Cétaient là de belles raisons ; mais Valentine, habituée à regarder ses devoirs comme faciles à remplir, ne croyait pas quun sentiment mortel à ces devoirs pût naître en elle.
14
Bénédict regardait dabord limage de Valentine avec calme ; peu à peu une sensation pénible, plus prompte et plus vive que celle quelle éprouvait elle-même, le força de changer de place et dessayer de sen distraire. Il reprit ses filets et les jeta de nouveau, mais il ne put rien prendre ; il était distrait. Ses yeux ne pouvaient pas se détacher de ceux de Valentine ; soit quil se penchât sur lescarpement de la rivière, soit quil se hasardât sur les pierres tremblantes ou sur les grès polis et glissants, il surprenait toujours le regard de Valentine qui lépiait, qui le couvait pour ainsi dire avec sollicitude. Valentine ne savait pas dissimuler, elle ne croyait pas en cette circonstance avoir le moindre motif pour le faire. Bénédict palpitait fortement sous ce regard si naïf et si affectueux. Il était fier pour la première fois de sa force et de son courage. Il traversa une écluse que le courant franchissait avec furie ; en trois sauts, il fut à lautre bord. Il se retourna ; Valentine était pâle : Bénédict se gonfla dorgueil.
Et puis, comme elles revenaient à la ferme par un long détour à travers les prés, et marchaient toutes trois devant lui, il réfléchit un peu. Il se dit que, de toutes les folies quil pût faire, la plus misérable, la plus fatale au repos de sa vie, serait daimer Mlle de Raimbault. Mais laimait-il donc ?
« Non ! se dit Bénédict en haussant les épaules, je ne suis pas si fou ; cela nest pas. Je laime aujourdhui, comme je laimais hier, dune affection toute fraternelle, toute paisible... »
Il ferma les yeux sur tout le reste, et, rappelé par un regard de Valentine, il doubla le pas et se rapprocha delle, résolu de savourer le charme quelle savait répandre autour delle, et qui ne pouvait pas être dangereux.
La chaleur était si forte que ces trois femmes délicates furent forcées de sasseoir en chemin. Elles se mirent au frais dans un enfoncement qui avait été un bras de la rivière, et qui, desséché depuis peu, nourrissait une superbe végétation dosiers et de fleurs sauvages. Bénédict, écrasé sous le poids de son filet garni de plomb, se jeta par terre à quelques pas delles. Mais, au bout de cinq minutes, toutes trois étaient autour de lui, car toutes trois laimaient : Louise avec une ardente reconnaissance à cause de Valentine, Valentine (au moins elle le croyait) à cause de Louise, et Athénaïs à cause delle-même.
Mais elles ne furent pas plus tôt installées auprès de lui alléguant quil y avait là plus dombrage, que Bénédict se traîna plus près de Valentine, sous prétexte que le soleil gagnait de lautre côté. Il avait mis le poisson dans son mouchoir, et sessuyait le front avec sa cravate.
Cela doit être agréable, lui dit Valentine en le raillant, une cravate de taffetas ! Jaimerais autant une poignée de ces feuilles de houx.
Si vous étiez une personne humaine, vous auriez pitié de moi au lieu de me critiquer, répondit Bénédict.
Voulez-vous mon fichu ? dit Valentine. Je nai que cela à vous offrir.
Bénédict tendit la main sans répondre. Valentine détacha le foulard quelle avait autour du cou.
Tenez, voici mon mouchoir, dit Athénaïs vivement, en jetant à Bénédict un petit carré de batiste brodé et garni de dentelle.
Votre mouchoir nest bon à rien, répondit Bénédict en semparant de celui de Valentine avant quelle eût songé à le lui retirer.
Il ne daigna même pas ramasser celui de sa cousine, qui tomba sur lherbe à côté de lui. Athénaïs, blessée au cur, séloigna et reprit en boudant le chemin de la ferme. Louise, qui comprenait son chagrin, courut après elle pour la consoler, pour lui démontrer combien cette jalousie était une ridicule pensée ; et, pendant ce temps, Bénédict et Valentine, qui ne sapercevaient de rien, restèrent seuls dans la ravine, à deux pas lun de lautre, Valentine assise et feignant de jouer avec des pâquerettes, Bénédict couché, pressant ce mouchoir brûlant sur son front, sur son cou, sur sa poitrine, et regardant Valentine dun regard dont elle sentait le feu sans oser le voir.
Elle resta ainsi sous le charme de ce fluide électrique qui, à son âge et à celui de Bénédict, avec des curs si neufs, des imaginations si timides et des sens dont rien na émoussé lardeur, a tant de puissance et de magie ! Ils ne se dirent rien, ils nosèrent échanger ni un sourire ni un mot. Valentine resta fascinée à sa place, Bénédict soublia dans la sensation dun bonheur impétueux, et, lorsque la voix de Louise les rappela, ils quittèrent à regret ce lieu où lamour venait de parler secrètement, mais énergiquement, au cur de lun et de lautre.
Louise revint vers eux.
Athénaïs est fâchée, leur dit-elle. Bénédict, vous la traitez mal ; vous nêtes pas généreux. Valentine, dites-le-lui, ma chérie. Engagez-le à mieux reconnaître laffection de sa cousine.
Une sensation de froid gagna le cur de Valentine. Elle ne comprit rien au sentiment de douleur inouïe qui sempara delle à cette pensée. Cependant elle maîtrisa vite ce mouvement, et, regardant Bénédict avec surprise :
Vous avez donc affligé Athénaïs ? lui dit-elle dans la sincérité de son âme. Je ne men suis pas aperçue. Que lui avez-vous donc fait ?
Eh ! rien, dit Bénédict en haussant les épaules ; elle est folle !
Non ! elle nest pas folle, dit Louise avec sévérité, cest vous qui êtes dur et injuste. Bénédict, mon ami, ne troublez pas ce jour, si doux pour moi, par une faute nouvelle. Le chagrin de notre jeune amie détruit mon bonheur et celui de Valentine.
Cest vrai, dit Valentine en passant son bras sous celui de Bénédict à lexemple de Louise, qui lentraînait de lautre côté. Allons rejoindre cette pauvre enfant, et, si vous avez eu en effet des torts envers elle, réparez-les, afin que nous soyons toutes heureuses aujourdhui.
Bénédict tressaillit brusquement dès quil sentit le bras de Valentine se glisser sous le sien. Il le pressa insensiblement contre sa poitrine, et finit par ly tenir si bien quelle neût pas pu le retirer sans avoir lair de sapercevoir de son émotion. Il valait mieux feindre dêtre insensible à ces pulsations violentes qui soulevaient le sein du jeune homme. Dailleurs, Louise les entraînait vers Athénaïs, qui se faisait une malice de doubler le pas pour se faire suivre. Quelle se doutait peu, la pauvre fille, de la situation de son fiancé ! Palpitant, ivre de joie entre ces deux surs, lune quil avait aimée, lautre quil allait aimer : Louise qui, la veille, lui faisait éprouver encore quelques réminiscences dun amour à peine guéri ; Valentine qui commençait à lenivrer de toutes les ardeurs dune passion nouvelle, Bénédict ne savait pas trop encore vers qui allait son cur, et simaginait par instants que cétait vers toutes les deux, tant on est riche damour à vingt ans ! Et toutes deux lentraînaient pour quil mît aux pieds dune autre ce pur hommage que chacune delles peut-être regrettait de ne pouvoir accepter. Pauvres femmes ! pauvre société où le cur na de véritables jouissances que dans loubli de tout devoir et de toute raison !
Au détour dun chemin, Bénédict sarrêta tout à coup, et, pressant leurs mains dans chacune des siennes, il les regarda alternativement, Louise dabord avec une amitié tendre, Valentine ensuite avec moins dassurance et plus de vivacité.
Vous voulez donc, leur dit-il, que jaille apaiser les caprices de cette petite fille ? Eh bien, pour vous faire plaisir, jirai ; mais vous men saurez gré, jespère !
Comment faut-il que nous vous poussions à une chose que votre conscience devrait vous dicter ? lui dit Louise.
Bénédict sourit et regarda Valentine.
En effet, dit celle-ci avec un trouble mortel, nest-elle pas digne de votre affection ? nest-elle pas la femme que vous devez épouser ?
Un éclair passa sur le large front de Bénédict. Il laissa tomber la main de Louise, et, gardant un instant encore celle de Valentine, quil pressa insensiblement :
Jamais ! sécria-t-il en levant les yeux au ciel, comme pour y enregistrer son serment en présence de ces deux témoins.
Puis son regard sembla dire à Louise : « Jamais cet amour nentrera dans un cur où vous avez régné ! », à Valentine : « Jamais, car vous y régnerez éternellement. »
Et il se mit à courir après Athénaïs, laissant les deux surs confondues de surprise.
Il faut lavouer, ce mot jamais fit une telle impression sur Valentine quil lui sembla quelle allait tomber. Jamais joie aussi égoïste, aussi cruelle, nenvahit de force le sanctuaire dune âme généreuse.
Elle resta un instant sans pouvoir se remettre ; puis, sappuyant sur le bras de sa sur, sans songer, lingénue, que le tremblement de son corps était facile à apercevoir :
Quest-ce donc que cela veut dire ? lui demanda-t-elle.
Mais Louise était si absorbée elle-même dans ses pensées, quelle se fit répéter deux fois cette question sans lentendre. Enfin elle répondit quelle ny comprenait rien.
Bénédict atteignit sa cousine en trois sauts, et, passant un bras autour de sa taille :
Vous êtes fâchée ? lui dit-il.
Non, répondit la jeune fille dun ton qui exprimait quelle létait beaucoup.
Vous êtes un enfant, lui dit Bénédict ; vous doutez toujours de mon amitié.
Votre amitié ? dit Athénaïs avec dépit. Je ne vous la demande pas.
Ah ! vous la repoussez donc ? Alors...
Bénédict séloigna de quelques pas. Athénaïs se laissa tomber, pâle et ne respirant plus, sur un vieux saule au bord du chemin.
Aussitôt Bénédict se rapprocha ; il ne laimait pas assez pour vouloir entrer en discussion avec elle ; il valait mieux profiter de son émotion que de perdre le temps à se justifier.
Voyons, ma cousine, lui dit-il dun ton sévère qui dominait entièrement la pauvre Athénaïs, voulez-vous cesser de me bouder ?
Est-ce donc moi qui boude ? répondit-elle en fondant en larmes.
Bénédict se pencha vers elle, et déposa un baiser sur un cou frais et blanc que navait point rougi le hâle des champs. La jeune fermière frémit de plaisir et se jeta dans les bras de son cousin. Bénédict éprouva un cruel malaise. Athénaïs était, à coup sûr, une fort belle personne ; de plus, elle laimait, et, se croyant destinée à lui, elle le lui montrait ingénument. Il était bien difficile à Bénédict de se garantir dun certain amour-propre et dune sensation de plaisir toute physique en recevant ses caresses. Cependant sa conscience lui ordonnait de repousser toute pensée dunion avec cette jeune personne ; car il sentait que son cur était à jamais enchaîné ailleurs.
Il se hâta donc de se lever et dentraîner Athénaïs vers ses deux compagnes, après lavoir embrassée. Cest ainsi que se terminaient toutes leurs querelles. Bénédict, qui ne voulait pas, qui ne pouvait pas dire sa pensée, évitait toute explication, et, au moyen de quelques marques damitié, réussissait toujours à apaiser la crédule Athénaïs.
En rejoignant Louise et Valentine, la fiancée de Bénédict se jeta au cou de cette dernière avec effusion. Son cur facile et bon abjura sincèrement toute rancune, et Valentine, en lui rendant ses caresses, sentit comme un remords sélever en elle.
Néanmoins, la gaieté qui se peignait sur les traits de Bénédict les entraîna toutes trois. Bientôt elles rentrèrent à la ferme, rieuses et folâtres. Le dîner nétant pas prêt, Valentine voulut faire le tour de la ferme, visiter les bergeries, les vaches, le pigeonnier. Bénédict soccupait peu de tout cela, et cependant il aurait su bon gré à sa fiancée de sen occuper. Lorsquil vit Mlle de Raimbault entrer dans les étables, courir après les jeunes agneaux, les prendre dans ses bras, caresser toutes les bestioles favorites de Mme Lhéry, donner même à manger, sur sa main blanche, aux grands bufs de trait qui la regardaient dun air hébété, il sourit dune pensée flatteuse et cruelle qui lui vint ; cest que Valentine semblait bien mieux faite quAthénaïs pour être sa femme ; cest quil y avait eu erreur dans la distribution des rôles, et que Valentine, bonne et franche fermière, lui aurait fait aimer la vie domestique.
« Que nest-elle pas la fille de Mme Lhéry ! se dit-il ; je naurais jamais eu lambition dapprendre, et même encore aujourdhui je renoncerais à la vaine rêverie de jouer un rôle dans le monde. Je me ferais paysan avec joie ; jaurais une existence utile, positive ; avec Valentine, au fond de cette belle vallée, je serais poète et laboureur : poète pour ladmirer, laboureur pour la servir. Ah ! que joublierais facilement la foule qui bourdonne au sein des villes ! »
Il se livrait à ces pensées en suivant Valentine au travers des granges dont elle se plaisait à respirer lodeur saine et champêtre. Tout dun coup elle lui dit en se retournant vers lui :
Je crois vraiment que jétais née pour être fermière ! Oh ! que jaurais aimé cette vie simple et ces calmes occupations de tous les jours ! Jaurais fait tout moi-même, comme Mme Lhéry ; jaurais élevé les plus beaux troupeaux du pays ; jaurais eu de belles poules huppées et des chèvres que jaurais menées brouter dans les buissons. Si vous saviez combien de fois dans les salons, au milieu des fêtes, ennuyée du bruit de cette foule, je me suis prise à rêver que jétais une gardeuse de moutons, assise au coin dun pré ! mais lorchestre mappelait dans la cohue, mais mon rêve était lhistoire du pot au lait !
Appuyé contre un râtelier, Bénédict lécoutait avec attendrissement ; car elle venait de répondre tout haut, par une liaison didées sympathiques, aux vux quil avait formés tout bas.
Ils étaient seuls. Bénédict voulut se hasarder à poursuivre ce rêve.
Mais sil vous avait fallu épouser un paysan ? lui dit-il.
Au temps où nous vivons, répondit-elle, il ny a plus de paysans. Ne recevons-nous pas la même éducation dans presque toutes les classes ? Athénaïs na-t-elle pas plus de talents que moi ? Un homme comme vous nest-il pas très supérieur par ses connaissances à une femme comme moi ?
Navez-vous pas les préjugés de la naissance ? reprit Bénédict.
Mais je me suppose fermière ; je naurais pas pu les avoir.
Ce nest pas une raison ; Athénaïs est née fermière, et elle est bien fâchée de nêtre pas née comtesse.
Oh ! quà sa place je men réjouirais, au contraire ! dit-elle avec vivacité.
Et elle resta pensive, appuyée sur la crèche, vis-à-vis de Bénédict, les yeux fixés à terre, et ne songeant pas quelle venait de lui dire des choses quil aurait payées de son sang.
Bénédict senivra longtemps des images folles et flatteuses que cet entretien venait déveiller. Sa raison sendormit dans ce doux silence, et toutes les idées riantes et trompeuses prirent la volée. Il se vit maître, époux et fermier dans la Vallée Noire. Il vit dans Valentine sa compagne, sa ménagère, sa plus belle propriété. Il rêva tout éveillé, et deux ou trois fois il sabusa au point dêtre près de laller presser dans ses bras. Quand le bruit des voix lavertit de lapproche de Louise et dAthénaïs, il senfuit par un côté opposé, et courut se cacher dans un coin obscur de la grange, derrière les meules de blé. Là, il pleura comme un enfant, comme une femme, comme il ne se souvenait pas davoir pleuré ; il pleura ce rêve qui venait de lenlever un instant au monde existant, et qui lui avait donné plus de joie en quelques minutes dillusion quil nen avait goûté dans toute une vie de réalité. Quand il eut essuyé ses larmes, quand il revit Valentine, toujours sereine et douce, interrogeant son visage avec une muette sollicitude, il fut heureux encore ; il se dit quil y avait plus de bonheur et de gloire à être aimé en dépit des hommes et de la destinée quà obtenir sans peine et sans péril une affection légitime. Il se plongea jusquau cou dans cette mer trompeuse de souhaits et de chimères ; il retomba dans son rêve. À table, il se plaça auprès de Valentine ; il simagina quelle était la maîtresse chez lui. Comme elle aimait volontiers à se charger de tout lembarras du service, elle découpait, faisait les portions et se plaisait à être utile à tous. Bénédict la regardait dun air stupide de joie ; il lui tendait son assiette, ne lui adressait plus une seule de ces politesses dusage qui rappellent à chaque instant les conventions et les distances, et, quand il voulait quelle lui servît de quelque mets, il lui disait en tendant son assiette :
À moi, madame la fermière !
Quoiquon bût le vin du cru à la ferme, M. Lhéry avait en réserve, pour les grandes occasions, dexcellent champagne ; mais personne ny fit honneur. Livresse morale était assez forte. Ces êtres jeunes et sains navaient pas besoin dexciter leurs nerfs et de fouetter leur sang. Après le dîner, ils jouèrent à se cacher et à se poursuivre dans les prés. M. et Mme Lhéry eux-mêmes, libres enfin des soins de la journée, se mirent de la partie. On y admit encore une jolie servante de ferme et les enfants du métayer. Bientôt la prairie ne retentit plus que de rires et de cris joyeux. Ce fut le dernier coup pour la raison de Bénédict. Poursuivre Valentine, ralentir sa course pour la laisser fuir devant lui et la forcer de ségarer dans les buissons, puis fondre sur elle à limproviste, samuser de ses cris, de ses ruses, la joindre enfin et noser la toucher, mais voir son sein agité, ses joues vermeilles et ses yeux humides, cen était trop pour un seul jour.
Athénaïs, remarquant en elle-même ces fréquentes absences de Bénédict et de Valentine, et voulant faire courir aussi après elle, proposa de bander les yeux au poursuivant. Elle serra malicieusement le mouchoir à Bénédict, simaginant quil ne pourrait plus choisir sa proie ; mais Bénédict sen souciait bien ! Linstinct de lamour, ce charme puissant et magique qui fait reconnaître à lamant lair où sa maîtresse a passé, le guidait aussi bien que ses yeux ; il atteignait toujours Valentine, et plus heureux quà lautre jeu, il pouvait la saisir dans ses bras, et, feignant de ne pas la reconnaître, ly garder longtemps. Ces jeux-là sont la plus dangereuse chose du monde.
Enfin la nuit vint, Valentine parla de se retirer ; Bénédict était auprès delle, et ne sut pas dissimuler son chagrin.
Déjà ! sécria-t-il dune grosse et rude manière qui porta jusquau fond du cur de Valentine la conviction de la vérité.
Déjà, en effet ! répondit-elle ; cette journée ma semblé bien courte.
Et elle embrassa sa sur ; mais navait-elle songé quà Louise en le disant ?
On apprêta la carriole. Bénédict se promettait encore quelques instants de bonheur ; mais larrangement des places trompa son attente. Louise se mit tout au fond pour nêtre pas aperçue aux environs du château. Sa sur se mit auprès delle. Athénaïs sassit sur la banquette de devant, auprès de son cousin ; il en eut tant dhumeur quil ne lui adressa pas un mot pendant toute la route.
À lentrée du parc, Valentine le pria darrêter à cause de Louise, qui craignait toujours dêtre vue malgré lobscurité. Bénédict sauta à terre et laida à descendre. Tout était sombre et silencieux autour de cette riche demeure, que Bénédict eût voulu voir sengloutir. Valentine embrassa sa sur et Athénaïs, tendit la main à Bénédict, qui, cette fois, osa la baiser, et senfuit dans le parc. À travers la grille, Bénédict vit pendant quelques instants flotter sa robe blanche qui séloignait parmi les arbres ; il aurait oublié là toute la terre, si Athénaïs, lappelant du fond de la carriole, ne lui eût dit avec aigreur :
Eh bien, allez-vous nous laisser coucher ici ?
15
Personne ne dormit à la ferme dans la nuit qui suivit cette journée. Athénaïs se trouva mal en rentrant ; sa mère en conçut une vive inquiétude, et ne consentit à se coucher que pressée par les instances de Louise. Celle-ci sengagea à passer la nuit dans la chambre de sa jeune compagne, et Bénédict se retira dans la sienne, où, partagé entre la joie et le remords, il ne put goûter un instant de repos.
Après la fatigue dune attaque de nerfs, Athénaïs sendormit profondément ; mais bientôt les chagrins qui lavaient torturée pendant le jour se présentèrent dans les images de son sommeil, et elle se mit à pleurer amèrement. Louise, qui sétait assoupie sur une chaise, séveilla en sursaut en lentendant sangloter, et, se penchant vers elle, lui demanda avec affection la cause de ses larmes. Nen obtenant pas de réponse, elle saperçut quelle dormait et se hâta de larracher à cet état pénible. Louise était la plus compatissante personne du monde ; elle avait tant souffert pour son compte, quelle sympathisait avec toutes les peines dautrui. Elle mit en uvre tout ce quelle possédait de douceur et de bonté pour consoler la jeune fille ; mais celle-ci, se jetant à son cou :
Pourquoi voulez-vous me tromper aussi ? sécria-t-elle ; pourquoi voulez-vous prolonger une erreur qui doit cesser entièrement tôt ou tard ? Mon cousin ne maime pas ; il ne maimera jamais, vous le savez bien ! Allons, convenez quil vous la dit.
Louise était fort embarrassée de lui répondre. Après le jamais quavait prononcé Bénédict (mot dont elle ne pouvait apprécier la valeur), elle nosait pas répondre de lavenir à sa jeune amie, dans la crainte de lui apprêter une déception. Dun autre côté, elle aurait voulu trouver un motif de consolation ; car sa douleur laffligeait sincèrement. Elle sattacha donc à lui démontrer que, si son cousin navait pas damour pour elle, du moins il nétait pas vraisemblable quil en eût pour aucune autre femme, et elle sefforça de lui faire espérer quelle triompherait de sa froideur ; mais Athénaïs nécouta rien.
Non, non, ma chère demoiselle, répondit-elle en essuyant tout à coup ses larmes, il faut que jen prenne mon parti, jen mourrai peut-être de chagrin, mais enfin je ferai mon possible pour en guérir. Il est trop humiliant de se voir mépriser ainsi ! Jai bien dautres aspirants ! Si Bénédict croit quil était le seul dans le monde à me faire la cour, il se trompe. Jen connais qui ne me trouveront pas si indigne dêtre recherchée. Il verra ! il verra que je men vengerai, que je ne serai pas longtemps au dépourvu, que jépouserai Georges Simonneau, ou Pierre Blutty, ou bien encore Blaise Moret ! Il est vrai que je ne peux pas les souffrir. Oh ! oui, je sens bien que je haïrai lhomme qui mépousera à la place de Bénédict ! Mais cest lui qui laura voulu ; et, si je suis une mauvaise femme, il en répondra devant Dieu !
Tout cela narrivera pas, ma chère enfant, reprit Louise ; vous ne trouverez point parmi vos nombreux adorateurs un homme que vous puissiez comparer à Bénédict pour lesprit, la délicatesse et les talents, comme, de son côté, il ne trouvera jamais une femme qui vous surpasse en beauté et en attachement...
Oh ! pour cela, arrêtez, ma bonne demoiselle Louise, arrêtez ; je ne suis pas aveugle, ni vous non plus. Il est bien facile de voir quand on a des yeux, et M. Bénédict ne se donne pas beaucoup de peine pour échapper aux nôtres. Rien na été si clair pour moi que sa conduite daujourdhui. Ah ! si ce nétait pas votre sur, que je la haïrais !
Haïr Valentine ! elle, votre compagne denfance, qui vous aime tant, qui est si loin dimaginer ce que vous soupçonnez ! Valentine, si amicale et si bienveillante de cur, mais si fière par modestie ! Ah ! quelle souffrirait, Athénaïs, si elle pouvait deviner ce qui se passe en vous !
Ah ! vous avez raison ! dit la jeune fille en recommençant à pleurer ; je suis bien injuste, bien impertinente de laccuser dune chose semblable ! Je sais bien que, si elle en avait la pensée, elle frémirait dindignation. Eh bien, voilà ce qui me désespère pour Bénédict ; voilà ce qui me révolte contre sa folie : cest de le voir se rendre malheureux à plaisir. Quespère-t-il donc ? quel égarement desprit le pousse à sa perte ? Pourquoi faut-il quil séprenne de la femme qui ne pourra jamais être rien pour lui, tandis que sous sa main il y en a une qui lui apporterait jeunesse, amour, fortune ! Ô Bénédict ! Bénédict ! quel homme êtes-vous donc ? Et moi, quelle femme suis-je aussi, puisque je ne peux pas me faire aimer ? Vous mavez toutes trompée : vous mavez dit que jétais jolie, que javais des talents, que jétais aimable et faite pour plaire. Vous mavez trompée ; vous voyez bien que je ne plais pas !
Athénaïs passa ses mains dans ses cheveux noirs, comme si elle eût voulu les arracher ; mais son regard tomba sur la toilette de citronnier ouverte à côté de son lit, et le miroir lui donna un si formel démenti quelle se réconcilia un peu avec elle-même.
Vous êtes bien enfant ! lui dit Louise. Comment pouvez-vous croire que Bénédict soit déjà épris de ma sur, quil a vue trois fois ?
Que trois fois ! oh ! que trois fois !
Mettons-en quatre ou cinq, quimporte ? Certes, sil laimait ce serait depuis peu ; car, hier encore, il me disait que Valentine était la plus belle, la plus estimable des femmes...
Voyez-vous, la plus belle, la plus estimable...
Attendez donc. Il disait quelle était digne des hommages de toute la terre, et que son mari serait le plus heureux des hommes. « Et cependant, ajoutait-il, je crois que je pourrais vivre dix ans auprès delle sans en devenir amoureux, tant sa confiante franchise minspire de respect, tant son front pur et serein répand de calme autour delle ! »
Il disait cela hier ?
Je vous le jure par lamitié que jai pour vous.
Eh bien, oui ; mais cétait hier ! aujourdhui, tout cela est bien changé !
Croyez-vous donc que Valentine ait perdu le charme qui la rendait si imposante ?
Peut-être en a-t-elle acquis dautres ; qui sait ? lamour vient si vite ! Moi, il ny a guère quun mois que jaime mon cousin. Avant je ne laimais pas ; je ne lavais pas vu depuis quil était sorti du collège, et, dans ce temps-là, jétais si jeune ! Et puis je me souvenais de lavoir vu si grand, si gauche, si embarrassé de ses bras trop longs de moitié pour ses manches ! Mais, quand je lai retrouvé si élégant, si aimable, ayant si bonne tournure, sachant tant de choses, et puis ayant ce regard un peu sévère qui lui sied si bien et qui fait que jai toujours peur de lui... oh ! de ce moment-là je lai aimé, et je lai aimé tout dun coup ; du soir au matin mon cur a été surpris. Qui empêche que Valentine nait pris le sien de même aujourdhui ? Elle est bien belle, Valentine ; elle a toujours lesprit de dire ce qui est dans les idées de Bénédict. Il semble quelle devine ce quil a envie de lui entendre dire, et moi, je fais tout le contraire. Où prend-elle cet esprit-là ? Ah ! cest plutôt parce quil est disposé à admirer ce quelle dit. Et puis, quand ce ne serait quune fantaisie commencée ce matin, finie ce soir ; quand, demain, il viendrait encore me tendre la main et me dire : « Faisons la paix » ; je vois bien que je ne lai pas fixé, que je ne le fixerai pas. Voyez quelle belle vie jaurais, étant sa femme, sil me fallait toujours pleurer de rage, toujours sécher de jalousie ! Non, non, il vaut mieux se faire une raison et y renoncer.
Eh bien, ma chère belle, dit Louise, puisque vous ne pouvez éloigner ce soupçon de votre esprit, il faut en avoir le cur net. Demain, je parlerai à Bénédict, je linterrogerai franchement sur ses intentions, et, quelle que soit la vérité, vous en serez instruite. Vous sentez-vous ce courage ?
Oui, répondit Athénaïs en lembrassant ; jaime mieux savoir mon sort que de vivre dans de pareils tourments.
Prenez donc sur vous-même, lui dit Louise, dessayer de vous reposer, et ne faites rien paraître demain de votre émotion. Puisque vous ne croyez pas devoir compter sur lattachement de votre cousin, votre dignité de femme exige que vous fassiez bonne contenance.
Oh ! vous avez raison ! dit la jeune fille en se renfonçant dans son lit. Je veux agir selon vos conseils. Je me sens déjà plus forte puisque vous prenez mes intérêts.
En effet, cette résolution ayant ramené un peu de calme dans ses idées, elle sendormit bientôt, et Louise, dont le cur était bien plus profondément ébranlé, attendit, les yeux ouverts, que les premières lueurs du matin eussent blanchi lhorizon. Alors elle entendit Bénédict, qui ne dormait pas non plus, entrouvrir doucement la porte de sa chambre et descendre lescalier. Elle le suivit sans éveiller personne, et tous deux sétant abordés dun air plus grave que de coutume, senfoncèrent dans une allée du jardin qui commençait à se remplir de rosée.
16
Louise était assez embarrassée pour aborder une question si délicate, lorsque Bénédict, prenant le premier la parole, lui dit dun ton ferme :
Mon amie, je sais de quoi vous allez me parler. Nos cloisons de bois de chêne ne sont pas tellement épaisses, la nuit nest pas tellement bruyante autour de cette demeure, et mon sommeil nétait pas tellement profond, que jaie perdu un seul mot de votre entretien avec ma cousine. La confession que je me proposais de vous faire serait donc parfaitement inutile à présent, puisque vous êtes aussi bien informée que moi-même de létat de mon cur.
Louise sarrêta et le regarda en face pour savoir sil ne raillait point ; mais lexpression de son visage était si parfaitement calme, quelle resta stupéfaite.
Je sais que vous maniez la plaisanterie avec un admirable sang-froid, lui répondit-elle ; mais je vous supplie de me parler sérieusement. Il ne sagit point ici de sentiments dont vous ayez le droit de vous faire un jeu.
À Dieu ne plaise ! dit Bénédict avec force ; il sagit de laffection la plus importante et la plus sacrée de ma vie. Athénaïs vous la dit, et jen jure sur mon honneur, jaime Valentine de toutes les puissances de mon âme.
Louise joignit les mains dun air atterré, et sécria en levant les yeux au ciel :
Quelle insigne folie !
Pourquoi ? reprit Bénédict en attachant sur elle ce regard fixe qui renfermait tant dautorité.
Pourquoi ? répéta Louise. Vous me le demandez ! Mais, Bénédict, êtes-vous sous la puissance dun rêve, ou moi-même ne suis-je pas bien éveillée ? Vous aimez ma sur, vous me le dites ; et quespérez-vous donc delle, grand Dieu ?
Ce que jespère ?... Le voici, répondit-il : jespère laimer toute ma vie.
Et vous pensez peut-être quelle vous le permettra ?
Qui sait ?... Peut-être !
Mais vous nignorez pas quelle est riche, quelle est dune haute naissance...
Elle est, comme vous, fille du comte de Raimbault, et jai bien osé vous aimer ! Est-ce donc parce que je suis le fils du paysan Lhéry que vous mavez repoussé ?
Non, certes, répondit Louise, qui devint pâle comme la mort ; mais Valentine na pas vingt ans, et, en supposant quelle neût pas les préjugés de la naissance...
Elle ne les a pas, interrompit Bénédict.
Comment le savez-vous ?
Comme vous le savez vous-même. Notre connaissance avec Valentine date de la même époque, ce me semble.
Mais oubliez-vous quelle dépend dune mère vaine et inflexible, dun monde qui ne lest pas moins ? quelle est fiancée à M. de Lansac ? quelle ne peut enfin rompre les liens qui lenchaînent à ses devoirs sans attirer sur elle les malédictions de sa famille, le mépris de sa caste, et sans détruire à jamais le repos de toute sa vie ?
Comment ne saurais-je pas tout cela ?
Eh bien, enfin, quattendez-vous donc de sa folie ou de la vôtre ?
De la sienne, rien ; de la mienne, tout...
Ah ! vous croyez vaincre la destinée par la seule force de votre caractère ! Est-ce cela ? Je vous ai entendu quelquefois développer cette utopie ; mais soyez sûr, Bénédict, que, fussiez-vous plus quun homme, vous ny parviendrez pas. Dès cet instant, jentre en résistance ouverte contre vous ; je renoncerais plutôt à voir ma sur que de vous fournir loccasion et les moyens de compromettre son avenir...
Oh ! quelle chaleur dopposition ! dit Bénédict avec un sourire dont leffet fut atroce pour Louise. Calmez-vous, ma bonne sur... Vous mavez permis, vous mavez presque ordonné de vous donner ce nom alors que nous ne connaissions pas Valentine. Si vous y eussiez consenti, jen aurais réclamé un plus doux. Mon âme inquiète eût été fixée, et Valentine eût pu passer dans ma vie sans y faire impression ; mais vous ne lavez pas voulu, vous avez rejeté des vux qui, maintenant que jy songe de sang-froid, ont dû vous sembler bien ridicules... Vous mavez repoussé du pied dans cette mer dincertitudes et dorages ; je me prends à suivre une belle étoile qui me luit ; que vous importe ?
Que mimporte, quand il sagit de ma sur, de ma sur dont je suis presque la mère !...
Ah ! vous êtes une mère bien jeune ! dit Bénédict avec un peu dironie. Mais écoutez, Louise ; je serais presque tenté de croire que vous manifestez toutes ces craintes pour me railler, et, dans ce cas, vous devez avouer que, depuis le temps quelle dure, jai assez bien subi la plaisanterie.
Que voulez-vous dire ?
Il est impossible que vous me trouviez dangereux pour votre sur, quand vous savez si bien par vous-même combien je le suis peu. Vos terreurs sont fort singulières, et vous croyez la raison de Valentine bien fragile apparemment, puisque vous vous effrayez tant des atteintes que jy peux porter... Rassurez-vous, bonne Louise ; vous mavez donné, il ny a pas longtemps, une leçon dont je vous remercie, et que je saurai mettre à profit peut-être. Je nirai plus mexposer à mettre aux pieds dune femme telle que Valentine ou Louise lhommage dun cur comme le mien. Je naurai plus la folie de croire quil ne sagit, pour attendrir une femme, que de laimer avec toute lardeur dun cerveau de vingt ans ; que, pour effacer à ses yeux la distance des rangs et pour faire taire en elle le cri de la mauvaise honte, il suffise dêtre dévoué à elle corps et âme, sang et honneur. Non, non, tout cela nest rien aux yeux des femmes ; je suis le fils dun paysan, je suis horriblement laid, absurde on ne peut plus ; je nai pas la prétention dêtre aimé. Il nest quune pauvre bourgeoise frelatée comme Athénaïs qui, faute de mieux jusquici, ait pu songer à descendre jusquà moi.
Bénédict ! sécria Louise avec chaleur, tout ceci est une cruelle moquerie, je le vois bien ; cest un sanglant reproche que vous madressez. Oh ! vous êtes bien injuste ; vous ne voulez pas comprendre ma situation ; vous ne songez pas que, si je vous avais écouté, ma conduite envers votre famille aurait été odieuse ; vous ne me tenez pas compte de la vertu quil ma fallu peut-être pour vous sembler si glaciale. Oh ! vous ne voulez rien comprendre !
La pauvre Louise cacha son visage dans ses mains, effrayée den avoir trop dit. Bénédict, étonné, la regarda attentivement. Son sein était agité, une rougeur brûlante se trahissait sur son front malgré ses efforts pour le cacher. Bénédict comprit quil était aimé...
Il sarrêta irrésolu, tremblant, bouleversé. Il avança une main pour saisir celle de Louise ; il craignit dêtre trop ardent, il craignit dêtre trop froid. Louise, Valentine, laquelle des deux aimerait-il ?
Quand Louise, effrayée de son silence, releva timidement la tête, Bénédict nétait plus auprès delle.
17
Mais à peine Bénédict fut-il seul, que, néprouvant plus leffet de lattendrissement, il sétonna den avoir ressenti un si vif, et ne sexpliqua cette émotion quen lattribuant à un sentiment damour-propre flatté. En effet, Bénédict, ce garçon laid à faire peur, comme disait la marquise de Raimbault, ce jeune homme enthousiaste pour les autres et sceptique envers lui-même, se trouvait dans une étrange position. Aimé à la fois de trois femmes, dont la moins belle eût rempli dorgueil le cur de tout autre, il avait bien de la peine à lutter contre les bouffées de vanité qui sélevaient en lui. Cétait une rude épreuve pour sa raison, il le sentait bien. Pour y résister, il se mit à penser à Valentine, à celle des trois qui lui inspirait le moins de certitude, et qui devait nécessairement le désabuser la première. Il ne connaissait lamour de celle-là que par ces révélations sympathiques qui trompent rarement les amants. Mais, quand cet amour serait éclos réellement dans le sein de la jeune comtesse, il devait y être étouffé en naissant, dès quil se trahirait à elle-même. Bénédict se dit tout cela pour triompher du démon de lorgueil, et, ce qui peut-être ne fut pas sans mérite à son âge, il en triompha.
Alors, jetant sur sa situation un regard aussi lucide que possible à un homme fortement épris, il se dit quil fallait arrêter son choix sur lune delles, et couper court sur-le-champ aux angoisses des deux autres. Athénaïs fut la première fleur quil retrancha de cette belle couronne ; il jugea quelle serait bientôt consolée. Les naïves menaces de vengeance dont il avait été le confident involontaire pendant la nuit précédente lui firent espérer que Georges Simonneau, Pierre Blutty ou Blaise Moret se chargerait de dégager sa conscience de tout remords envers elle.
Le plus raisonnable, peut-être le plus généreux choix eût dû tomber sur Louise. Donner un état et un avenir à cette infortunée que sa famille et lopinion avaient si cruellement outragée, réparer envers elle les rudes châtiments que le passé lui avait infligés, être le protecteur dune femme si malheureuse et si intéressante, il y avait dans cette idée quelque chose de chevaleresque qui avait déjà tenté Bénédict. Peut-être lamour quil avait cru ressentir pour Louise avait-il pris naissance dans la portée un peu héroïque de son caractère. Il avait vu là une occasion de dévouement ; sa jeunesse, avide dune gloire quelconque, appelait lopinion en combat singulier, comme faisaient ces preux aventuriers envoyant un cartel au géant de la contrée, jaloux quils étaient de faire parler deux, ne fût-ce que par une chute glorieuse.
Le refus de Louise, qui dabord avait rebuté Bénédict, lui apparaissait maintenant sous son véritable aspect. Ne voulant point accepter de si grands sacrifices, et craignant de se laisser vaincre en générosité, Louise avait cherché à lui ôter toute espérance, et peut-être y avait-elle réussi au-delà de son désir. Dans toute vertu, il y a un peu despoir de récompense ; elle neut pas plutôt repoussé Bénédict, quelle en souffrit amèrement. Maintenant Bénédict comprenait que, dans ce refus, il y avait plus de véritable générosité, plus daffection délicate et forte, quil ny en avait eu dans sa propre conduite. Louise sélevait à ses propres yeux presque au-dessus de lhéroïsme dont il se sentait capable lui-même ; cétait de quoi lémouvoir profondément et le jeter dans une nouvelle carrière démotions et de désirs.
Si lamour était un sentiment qui se calcule et se raisonne comme lamitié ou la haine, Bénédict eût été se jeter aux pieds de Louise ; mais ce qui fait limmense supériorité de celui-là sur tous les autres, ce qui prouve son essence divine, cest quil ne naît point de lhomme même ; cest que lhomme nen peut disposer ; cest quil ne laccorde pas plus quil ne lôte par un acte de sa volonté ; cest que le cur humain le reçoit, den haut sans doute, pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins du ciel ; et, quand une âme énergique la reçu, cest en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour le détruire ; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires quon lui donne, ou plutôt quil attire à soi, lamitié, la confiance, la sympathie, lestime même, ne sont que des alliés subalternes ; il les a créés, il les domine, il leur survit.
Bénédict aimait Valentine et non pas Louise. Pourquoi Valentine ? Elle lui ressemblait moins ; elle avait moins de ses défauts, moins de ses qualités ; elle devait sans doute le comprendre et lapprécier moins... cest celle-là quil devait aimer apparemment. Il se mit à chérir en elle, dès quil la vit, les qualités quil navait pas en lui-même : il était inquiet, mécontent, exigeant envers la destinée ; Valentine était calme, facile, heureuse à propos de tout. Eh bien, cela nétait-il pas selon les desseins de Dieu ? La suprême Providence, qui est partout en dépit des hommes, navait-elle pas présidé à ce rapprochement ? Lun était nécessaire à lautre : Bénédict à Valentine, pour lui faire connaître ces émotions sans lesquelles la vie est incomplète ; Valentine à Bénédict, pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentée. Mais la société se trouvait là entre eux, qui rendait ce choix mutuel absurde, coupable, impie ! La Providence a fait lordre admirable de la nature, les hommes lont détruit ; à qui la faute ? Faut-il que, pour respecter la solidité de nos murs de glace, tout rayon du soleil se retire de nous ?
Quand il se rapprocha du banc où il avait laissé Louise, il la trouva pâle, les mains pendantes, les yeux fixés à terre. Elle tressaillit en écoutant le frôlement de ses vêtements contre le feuillage ; mais, quand elle leut regardé, quand elle eut compris quil sétait renfermé dans son inexpugnable impénétrabilité, elle attendit dans une angoisse plus grande le résultat de ses réflexions.
Nous ne nous sommes pas compris, ma sur, lui dit Bénédict en sasseyant à son côté. Je vais mexpliquer mieux.
Ce mot de sur fut un coup mortel pour Louise ; elle rassembla ce quelle avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter dun air calme.
Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous ; au contraire, jadmire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont point retirées de moi malgré mes folies ; je sens que vos refus ont affermi mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance quun frère doit à sa sur. Oui, jaime Valentine, je laime avec passion, et, comme Athénaïs la très bien remarqué, cest dhier seulement que je connais le sentiment quelle minspire. Mais je laime sans espoir, sans but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant quelle fût libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu lui tracer. Jai mesuré de sang-froid limpossibilité dêtre pour elle autre chose quun ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les obstacles, je la fuirais plutôt que daccepter des sacrifices dont je ne me sens pas digne ! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur létat de mon cerveau.
En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie ?
Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là ! Depuis que jaime Valentine, je suis un autre homme ; je me sens exister. Le voile sombre qui couvrait ma destinée se déchire de toutes parts ; je ne suis plus seul sur la terre ; je ne mennuie plus de ma nullité ; je me sens grandir dheure en heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la rendre plus supportable ?
Jy vois une assurance qui meffraye, répondit Louise. Mon ami, vous vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée ; vous dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et, quand le temps viendra dêtre un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.
Quentendez-vous donc par être un homme, Louise ?
Jentends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres.
Eh bien, dès demain, je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien ou laboureur ; jai plus dune ressource.
Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict ; car, au bout de huit jours, une profession quelconque, dans létat dirritation où vous êtes...
Mennuierait, jen conviens ; mais jaurai toujours la ressource de me casser la tête si la vie mennuie, ou de me faire lazzarone si elle me plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon à autre chose. Plus jai appris, plus je me suis dégoûté de la vie ; je veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la vie. Jai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rente en bonnes terres, avec une maison couverte en chaume ; je puis vivre honorablement dans mes propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne.
Parlez-vous sérieusement ?
Pourquoi pas ? Dans létat de la société, le meilleur résultat possible de léducation quon nous donne serait de retourner volontairement à létat dabrutissement doù lon sefforce de nous tirer durant vingt ans de notre vie. Mais écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves chimériques que vous me reprochez. Cest vous qui minvitez à dépenser mon énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse commodément, les pieds dans la fourrure et la tête sur un coussin de duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux quon appelle de bons sujets à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse ! Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime : être électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires de préfecture. Quils engraissent des bufs et maigrissent des chevaux à courir les foires ; quils se fassent valets de cour ou valets de basse-cour, esclaves dun ministre ou dun lot de moutons, préfets à la livrée dor ou marchands de porcs à la ceinture doublée de pistoles ; et quaprès toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le moyen de leur testament ou par lintermédiaire de leurs héritiers pressés de jouir de la vie : voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa splendeur autour de moi ! Voilà la glorieuse condition dhomme vers laquelle aspirent tous mes contemporains détude. Franchement, Louise, croyez-vous que jabandonne là une bien belle et bien glorieuse existence ?
Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer cette hyperbolique satire. Aussi je nen prendrai pas la peine ; je veux vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas den faire un emploi utile à la société ?
Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La société na pas besoin de ceux qui nont pas besoin delle. Je conçois la puissance de ce grand mot sur des peuples nouveaux, sur une terre vierge quun petit nombre dhommes, rassemblés dhier, sefforcent de fertiliser et de faire servir à leurs besoins ; alors si la colonisation est volontaire, je méprise celui qui viendra sengraisser impunément du travail des autres. Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, sil en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi quon en dise, la terre manque de bras, où chaque profession regorge daspirants, où lespèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche la trace des pas du riche, où dénormes capitaux, rassemblés (selon toutes les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes, servent denjeu à une continuelle loterie entre lavarice, limmoralité et lineptie, dans ce pays dimpudeur et de misère, de vice et de désolation ; dans cette civilisation pourrie jusquà sa racine, vous voulez que je sois citoyen ? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie, à ses besoins pour être sa dupe ou sa victime, pour que le denier que jaurais jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire ? Il faudra que je messouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal, afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les mouchards, les croupiers et les prostituées ? Non, sur ma vie ! je ne le ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée des nations. Je vous lai dit, Louise, jai cinq cents livres de rente ; tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en paix.
Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience, si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit ce ridicule amour...
Ridicule, avez-vous dit ? Non ! celui-là ne sera pas ridicule, jen fais le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui me linspira, pourrait-il sen moquer ? Non, ce sera mon bouclier contre la douleur, ma ressource contre lennui. Nest-ce pas lui qui ma suggéré depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu de frais ? Ô bienfaisante passion, qui, dès son irruption, se révèle par la lumière et le calme ! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse lesprit de toutes les choses humaines ! Puissance sublime, qui accapare toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées ! Ô Louise ! ne cherchez pas à môter mon amour ; vous ny réussiriez pas, et vous me deviendriez peut-être moins chère ; car, je lavoue, rien ne saurait lutter avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et nourrir en moi ces illusions qui mavaient hier transporté aux cieux. Que serait la réalité auprès delles ? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes souvenirs et les traces quelle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans linnocence de son cur et que jai interprétées selon ma fantaisie ; avec ce baiser pur et délicieux quelle a déposé sur mon front le premier jour que je lai vue. Ah ! Louise, ce baiser ! vous le rappelez-vous ? Cest vous qui lavez voulu.
Oh ! oui, dit Louise en se levant dun air consterné, cest moi qui ai fait tout le mal.
18
Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une lettre de M. de Lansac. Selon lusage du grand monde, elle était en correspondance avec lui depuis lépoque de ses fiançailles. Cette correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y parle damour dans le langage des salons ; on y montre son esprit, son style et son écriture, rien de plus.
Valentine écrivait si simplement quelle passait, aux yeux de M. de Lansac et de sa famille, pour une personne fort médiocre. M. de Lansac sen réjouissait assez. À la veille de disposer dune fortune considérable, il entrait bien dans ses plans de dominer entièrement sa femme. Aussi, quoiquil ne fût nullement épris delle, il sappliquait à lui écrire des lettres, qui, dans le goût du beau monde, devaient être de petits chefs-duvre épistolaires. Il simaginait ainsi exprimer lattachement le plus vif qui fût jamais entré dans le cur dun diplomate, et Valentine devait nécessairement prendre de son âme et de son esprit une haute idée. Jusquà ce moment, en effet, cette jeune personne, qui ne savait absolument rien de la vie et des passions, avait conçu pour la sensibilité de son fiancé une grande admiration, et, lorsquelle comparait les expressions de son dévouement à ses propres réponses, elle saccusait de rester, par sa froideur, bien au-dessous de lui.
Ce soir-là, fatiguée des joyeuses et vives émotions de sa journée, la vue de cette suscription, qui dordinaire lui était si agréable, éleva en elle comme un sentiment de tristesse et de remords. Elle hésita quelques instants à la lire, et, dès les premières lignes, elle tomba dans une si grande distraction, quelle la lut des yeux jusquà la fin sans en avoir compris un mot, et sans avoir pensé à autre chose quà Louise, à Bénédict, au bord de leau et à loseraie de la prairie. Elle se fit un nouveau reproche de cette préoccupation, et relut courageusement la lettre du secrétaire dambassade. Cétait celle quil avait faite avec le plus de soin ; malheureusement elle était plus obscure, plus vide et plus prétentieuse que toutes les autres. Valentine fut, malgré elle, pénétrée du froid mortel qui avait présidé à cette composition. Elle se consola de cette impression involontaire en lattribuant à la fatigue quelle éprouvait. Elle se mit au lit, et, grâce au peu dhabitude quelle avait de prendre tant dexercice, elle sendormit profondément ; mais elle séveilla le lendemain toute rouge et toute troublée des songes quelle avait faits.
Elle prit la lettre, quelle avait laissée sur sa table de nuit, et la relut encore avec la ferveur que met une dévote à recommencer ses prières lorsquelle croit les avoir mal dites. Mais ce fut en vain : au lieu de ladmiration quelle avait jusque-là éprouvée pour ces lettres, elle neut que de létonnement et quelque chose qui ressemblait à de lennui ; elle se leva effrayée delle-même et toute pâlie de la fatigue desprit quelle en ressentait.
Alors, comme en labsence de sa mère, elle faisait absolument tout ce qui lui plaisait, comme sa grand-mère ne songeait pas même à la questionner sur sa journée de la veille, elle partit pour la ferme, emportant dans un petit coffre de bois de cèdre toutes les lettres quelle avait reçues de M. de Lansac depuis un an, et se flattant quà la lecture de ces lettres ladmiration de Louise raviverait la sienne.
Il serait peut-être téméraire daffirmer que ce fût là lunique motif de cette nouvelle visite à la ferme ; mais, si Valentine en eut un autre, ce fut certainement à linsu delle-même. Quoi quil en soit, elle trouva Louise toute seule. Sur la demande dAthénaïs, qui avait voulu séloigner pour quelques jours de son cousin, Mme Lhéry était partie avec sa fille pour aller rendre visite dans les environs à une de ses parentes. Bénédict était à la chasse, et le père Lhéry aux travaux des champs.
Valentine fut effrayée de laltération des traits de sa sur. Celle-ci donna pour excuse lindisposition dAthénaïs, qui lavait forcée de veiller. Elle sentit, dailleurs, sa peine sadoucir aux tendres caresses de Valentine, et bientôt elles se mirent à causer avec abandon de leurs projets pour lavenir. Ceci conduisit Valentine à montrer les lettres de M. de Lansac.
Louise en parcourut quelques-unes, quelle trouva dun froid mortel et dun ridicule achevé. Elle jugea sur-le-champ le cur de cet homme, et devina fort bien que ses intentions bienveillantes, relativement à elle, méritaient une médiocre confiance. La tristesse qui laccablait redoubla par cette découverte, et lavenir de sa sur lui parut aussi triste que le sien ; mais elle nosa en rien témoigner à Valentine. La veille, peut-être, elle se fût senti le courage de léclairer ; mais, après les aveux de Bénédict, Louise, qui peut-être soupçonnait Valentine de lencourager un peu, nosa pas léloigner dun mariage qui devait du moins la soustraire aux dangers de cette situation. Elle ne se prononça pas, et la pria de lui laisser ces lettres, en promettant de lui en dire son avis après les avoir lues avec attention.
Elles étaient toutes deux assez attristées de cet entretien ; Louise y avait trouvé de nouveaux sujets de douleur, et Valentine, en apercevant lair contraint de sa sur, nen avait pas obtenu le résultat quelle en attendait, lorsque Bénédict rentra en fredonnant au loin la cavatine Di piacer mi balza il cor. Valentine tressaillit en reconnaissant sa voix ; mais la présence de Louise lui causa un embarras quelle ne put sexpliquer, et ce fut avec dhypocrites efforts quelle attendit dun air dindifférence larrivée de Bénédict.
Bénédict entra dans la salle, dont les volets étaient fermés. Le passage subit du grand soleil à lobscurité de cette pièce lempêcha de distinguer les deux femmes. Il suspendit son fusil à la muraille en chantant toujours, et Valentine, silencieuse, le cur ému, le sourire sur les lèvres, suivait tous ses mouvements, lorsquil laperçut, au moment où il passait tout près delle, et laissa échapper un cri de surprise et de joie. Ce cri, parti du plus profond de ses entrailles, exprimait plus de passion et de transport que toutes les lettres de M. de Lansac étalées sur la table. Linstinct du cur ne pouvait guère abuser Valentine à cet égard, et la pauvre Louise comprit que son rôle était déplorable.
De ce moment, Valentine oublia et M. de Lansac, et la correspondance, et ses doutes, et ses remords ; elle ne sentit plus que ce bonheur impérieux qui étouffe tout autre sentiment en présence de lêtre que lon aime. Elle et Bénédict le savourèrent avec égoïsme en présence de cette triste Louise, dont la situation fausse était si pénible entre eux deux.
Labsence de la comtesse de Raimbault sétant prolongée de plusieurs jours au-delà du terme quelle avait prévu, Valentine revint plusieurs fois à la ferme. Mme Lhéry et sa fille en étaient toujours absentes, et Bénédict, couché dans le sentier par où devait arriver Valentine, y passait des heures de délices à lattendre dans le feuillage de la haie. Il la voyait souvent passer sans oser se montrer, de peur de se trahir par trop dempressement ; mais, dès quelle était entrée à la ferme, il sélançait sur ses traces, et, au grand déplaisir de Louise, il ne les quittait plus de la journée. Louise ne pouvait sen plaindre, car Bénédict avait la délicatesse de comprendre le besoin quelles pouvaient avoir de sentretenir ensemble, et, tout en feignant de battre les buissons avec son fusil, il les suivait à une distance respectueuse ; mais il ne les perdait jamais de vue. Regarder Valentine, senivrer du charme indicible répandu autour delle, cueillir avec amour les fleurs que sa robe venait deffleurer, suivre dévotement la trace dherbe couchée quelle laissait derrière elle, puis remarquer avec joie quelle tournait souvent la tête pour voir sil était là ; saisir, deviner parfois son regard à travers les détours dun sentier ; se sentir appelé par une attraction magique lorsquelle lappelait effectivement dans son cur ; obéir à toutes ces impressions subtiles, mystérieuses, invincibles, qui composent lamour, cétait là pour Bénédict autant de joies pures et fraîches que vous ne trouverez point trop puériles si vous vous souvenez davoir eu vingt ans.
Louise ne pouvait lui adresser des reproches ; car il lui avait juré de ne jamais chercher à voir Valentine seule un instant, et il tenait religieusement sa parole. Il ny avait donc à cette vie aucun danger apparent ; mais chaque jour le trait senfonçait plus avant dans ces âmes sans expérience, chaque jour endormait la prévoyance de lavenir. Ces rapides instants, jetés comme un rêve dans leur existence, composaient déjà pour eux toute une vie qui leur semblait devoir durer toujours. Valentine avait pris le parti de ne plus penser du tout à M. de Lansac, et Bénédict se disait quun tel bonheur ne pouvait pas être balayé par un souffle.
Louise était bien malheureuse. En voyant de quel amour Bénédict était capable, elle apprenait à connaître ce jeune homme quelle avait cru, jusque-là, plus ardent que sensible. Cette puissance daimer, quelle découvrait en lui, le lui rendait plus cher ; elle mesurait létendue dun sacrifice quelle navait pas compris en laccomplissant, et pleurait en secret la perte dun bonheur quelle eût pu goûter plus innocemment que Valentine. Cette pauvre Louise, dont lâme était passionnée, mais qui avait appris à se vaincre en subissant les funestes conséquences de la passion, luttait maintenant contre des sentiments âpres et douloureux. Malgré elle, une dévorante jalousie lui rendait insupportable le bonheur pur de Valentine. Elle ne pouvait se défendre de déplorer le jour où elle lavait retrouvée, et déjà cette amitié romanesque et sublime avait perdu tout son charme ; elle était déjà, comme la plupart des sentiments humains, dépouillée dhéroïsme et de poésie. Louise se surprenait parfois à regretter le temps où elle navait aucun espoir de retrouver sa sur. Et puis elle avait horreur delle-même, et priait Dieu de la soustraire à ces ignobles sentiments. Elle se représentait la douceur, la pureté, la tendresse de Valentine, et se prosternait devant cette image comme devant celle dune sainte quelle priait dopérer sa réconciliation avec le ciel. Par instants elle formait lenthousiaste et téméraire projet de léclairer franchement sur le peu de mérite réel de M. de Lansac, de lexhorter à rompre ouvertement avec sa mère, à suivre son penchant pour Bénédict, et à se créer, au sein de lobscurité, une vie damour, de courage et de liberté. Mais ce dessein, dont le dévouement nétait peut-être pas au-dessus de ses forces, sévanouissait bientôt à lexamen de la raison. Entraîner sa sur dans labîme où elle sétait précipitée, lui ravir la considération quelle-même avait perdue, pour lattirer dans les mêmes malheurs, la sacrifier à la contagion de son exemple, cétait de quoi faire reculer le désintéressement le plus hardi. Alors Louise persistait dans le plan qui lui avait paru le plus sage : cétait de ne point éclairer Valentine sur le compte de son fiancé, et de lui cacher soigneusement les confidences de Bénédict. Mais, quoique cette conduite fût la meilleure possible, à ce quelle pensait, elle nétait pas sans remords davoir attiré Valentine dans de semblables dangers, et de navoir pas la force de ly soustraire tout à coup en quittant le pays.
Mais voilà ce quelle ne se sentait pas lénergie daccomplir. Bénédict lui avait fait jurer quelle resterait jusquà lépoque du mariage de Valentine. Après cela, Bénédict ne se demandait pas ce quil deviendrait ; mais il voulait être heureux jusque-là ; il le voulait avec cette force dégoïsme que donne un amour sans espérance. Il avait menacé Louise de faire mille folies si elle le poussait au désespoir, tandis quil jurait de lui être aveuglément soumis si elle lui laissait encore ces deux ou trois jours de vie. Il lavait même menacée de sa haine et de sa colère ; ses larmes, ses emportements, son obstination avaient eu tant dempire sur Louise, dont le caractère était, dailleurs, faible et irrésolu, quelle sétait soumise à cette volonté supérieure à la sienne. Peut-être aussi puisait-elle sa faiblesse dans lamour quelle nourrissait en secret pour lui ; peut-être se flattait-elle de ranimer le sien, à force de dévouement et de générosité, lorsque le mariage de Valentine aurait ruiné pour lui toute espérance.
Le retour de Mme de Raimbault vint enfin mettre un terme à cette dangereuse intimité ; alors Valentine cessa de venir à la ferme, et Bénédict tomba du ciel en terre.
Comme il avait vanté à Louise le courage quil aurait dans loccasion, il supporta dabord assez bien en apparence cette rude épreuve. Il ne voulait point avouer combien il sétait abusé lui-même sur létat de ses forces. Il se contenta, pendant les premiers jours, derrer autour du château sous différents prétextes, heureux quand il avait aperçu de loin Valentine au fond de son jardin ; puis il pénétra la nuit dans le parc pour voir briller la lampe qui éclairait son appartement. Une fois, Valentine sétant hasardée à aller voir lever le soleil au bout de la prairie, à lendroit où elle avait reçu le premier rendez-vous de Louise, elle trouva Bénédict assis à cette même place où elle sétait assise ; mais, dès quil laperçut, il senfuit en feignant de ne pas la voir, car il ne se sentait pas la force de lui parler sans trahir ses agitations.
Une autre fois, comme elle errait dans le parc à lentrée de la nuit, elle entendit à plusieurs reprises le feuillage sagiter autour delle, et, quand elle se fut éloignée du lieu où elle avait éprouvé cette frayeur, elle vit de loin un homme qui traversait lallée, et qui avait la taille et le costume de Bénédict.
Il détermina Louise à demander un nouveau rendez-vous à sa sur. Il laccompagna comme la première fois, et se tint à distance pendant quelles causaient ensemble. Quand Louise le rappela, il sapprocha dans un trouble inexprimable.
Eh bien, mon cher Bénédict, lui dit Valentine, qui avait rassemblé tout son courage pour cet instant, voici la dernière fois que nous nous verrons, dici à longtemps peut-être. Louise vient de mannoncer son prochain départ et le vôtre.
Le mien ! dit Bénédict avec amertume. Pourquoi le mien, Louise ? Quen savez-vous ?
Il sentit tressaillir la main de Valentine, que, dans lobscurité, il avait gardée entre les siennes.
Nêtes-vous pas décidé, répondit Louise, à ne pas épouser votre cousine, du moins pour cette année ? Et votre intention nest-elle pas de vous établir dès lors dans une situation indépendante ?
Mon intention est de ne jamais épouser personne, répondit-il dun ton dur et énergique. Mon intention est aussi de ne demeurer à la charge de personne ; mais il nest pas prouvé que mon intention soit de quitter le pays.
Louise ne répondit rien et dévora des larmes que lon ne pouvait voir couler. Valentine pressa faiblement la main de Bénédict afin de pouvoir dégager la sienne, et ils se séparèrent plus émus que jamais.
Cependant on faisait au château les apprêts du mariage de Valentine. Chaque jour apportait de nouveaux présents de la part du fiancé ; il devait arriver lui-même aussitôt que les devoirs de sa charge le permettraient, et la cérémonie était fixée au surlendemain ; car M. de Lansac, le précieux diplomate, avait bien peu de temps à perdre à laction futile dépouser Valentine.
Un dimanche, Bénédict avait conduit en carriole sa tante et sa cousine à la messe, au plus gros bourg de la vallée. Athénaïs, jolie et parée, avait retrouvé tout léclat de son teint, toute la vivacité de ses yeux noirs. Un grand gars de cinq pieds six pouces, que le lecteur a déjà vu sous le nom de Pierre Blutty, avait accosté les dames de Grangeneuve, et sétait placé dans le même banc, à côté dAthénaïs. Cétait une évidente manifestation de ses prétentions auprès de la jeune fermière, et lattitude insouciante de Bénédict, appuyé à quelque distance contre un pilier, fut pour tous les observateurs de la contrée un signe non équivoque de rupture entre lui et sa cousine. Déjà Moret, Simonneau et bien dautres sétaient mis sur les rangs ; mais Pierre Blutty avait été le mieux accueilli.
Quand le curé monta en chaire pour faire le prône, et que sa voix cassée et chevrotante rassembla toute sa force pour énoncer les noms de Louise-Valentine de Raimbault et de Norbert-Évariste de Lansac, dont la seconde et dernière publication saffichait ce jour même aux portes de la mairie, il y eut sensation dans lauditoire, et Athénaïs échangea avec son nouvel adorateur un regard de satisfaction et de malice ; car lamour ridicule de Bénédict pour Mlle de Raimbault nétait point un secret pour Pierre Blutty ; Athénaïs, avec sa légèreté accoutumée, sétait livrée au plaisir den médire avec lui, afin peut-être de sencourager à la vengeance. Elle se hasarda même à se retourner doucement pour voir leffet de cette publication sur son cousin ; mais, de rouge et triomphante quelle était, elle devint pâle et repentante quand elle eut envisagé les traits bouleversés de Bénédict.
19
Louise, en apprenant larrivée de M. de Lansac, écrivit une lettre dadieu à sa sur, lui exprima dans les termes les plus vifs sa reconnaissance pour lamitié quelle lui avait témoignée, et lui dit quelle allait attendre à Paris leffet des bonnes intentions de M. de Lansac pour leur rapprochement. Elle la suppliait de ne point brusquer cette demande et dattendre que lamour de son mari eût consolidé le succès quelle devait en attendre.
Après avoir fait passer cette lettre à Valentine par lintermédiaire dAthénaïs, qui alla en même temps faire part à la jeune comtesse de son prochain mariage avec Pierre Blutty, Louise fit les apprêts de son voyage. Effrayée de lair sombre et de la taciturnité presque brutale de Bénédict, elle nosa chercher un dernier entretien avec lui. Mais, le matin même de son départ, il vint la trouver dans sa chambre, et, sans avoir la force de lui dire une parole, il la pressa contre son cur en fondant en larmes. Elle ne chercha point à le consoler, et, comme ils ne pouvaient rien se dire qui adoucît la peine mutuelle, ils se contentèrent de pleurer ensemble en se jurant une éternelle amitié. Ces adieux soulagèrent un peu le cur de Louise ; mais, en la voyant partir, Bénédict sentit sévanouir la dernière espérance qui lui restât dapprocher de Valentine.
Alors il tomba dans le désespoir. De ces trois femmes qui naguère laccablaient à lenvi de prévenances et daffection, il ne lui en restait pas une ; il était seul désormais sur la terre. Ses rêves si riants et si flatteurs étaient devenus sombres et poignants. Quallait-il devenir ?
Il ne voulait plus rien devoir à la générosité de ses parents ; il sentait bien quaprès laffront fait à leur fille, il ne devait plus rester à leur charge. Nayant pas assez dargent pour aller habiter Paris, et pas assez de courage, dans un moment aussi critique, pour sy créer une existence à force de travail, il ne lui restait dautre parti à prendre que daller habiter sa cabane et son champ, en attendant quil eût repris la volonté daviser à quelque chose de mieux.
Il fit donc arranger, aussi proprement que le lui permirent ses moyens, lintérieur de sa chaumière ; ce fut laffaire de quelques jours. Il loua une vieille femme pour faire son ménage, et il sinstalla chez lui après avoir pris congé de ses parents avec cordialité. La bonne femme Lhéry sentit sévanouir tout le ressentiment quelle avait conçu contre lui et pleura en lembrassant. Le brave Lhéry se fâcha et voulut de force le retenir à la ferme ; Athénaïs alla senfermer dans sa chambre, où la violence de son émotion lui causa une nouvelle attaque de nerfs. Car Athénaïs était sensible et impétueuse ; elle ne sétait attachée à Blutty que par dépit et vanité ; au fond de son cur, elle chérissait encore Bénédict, et lui eût accordé son pardon sil eût fait un pas vers elle.
Bénédict ne put sarracher de la ferme quen donnant sa parole dy revenir après le mariage dAthénaïs. Quand il se trouva, le soir, seul dans sa maisonnette silencieuse, ayant pour tout compagnon Perdreau assoupi entre ses jambes, pour toute harmonie le bruit de la bouilloire qui contenait son souper, et qui grinçait sur un ton aigre et plaintif devant les fagots de lâtre, un sentiment de tristesse et de découragement sempara de lui. À vingt-deux ans, après avoir connu les arts, les sciences, lespérance et lamour, cest une triste fin que lisolement et la pauvreté !
Ce nest pas que Bénédict fût très sensible aux avantages de la richesse ; il était dans lâge où lon sen passe le mieux ; mais on ne saurait nier que laspect des objets extérieurs nait une influence immédiate sur nos pensées, et ne détermine le plus souvent la teinte de notre humeur. Or, la ferme avec son désordre et ses contrastes était un lieu de délices, en comparaison de lermitage de Bénédict. Les murs bruts, le lit de serge en forme de corbillard, quelques vases de cuisine en cuivre et en terre, disposés sur des rayons, le pavé en dalles calcaires inégales et ébréchées de tous côtés, les meubles grossiers, le jour rare et gris qui venait de quatre carreaux irisés par le soleil et la pluie, ce nétait pas là de quoi faire éclore des rêves brillants. Bénédict tomba dans une triste méditation. Le paysage quil découvrait par sa porte entrouverte, quoique pittoresque et vigoureusement dessiné, nétait pas non plus de nature à donner une physionomie très riante à ses idées. Une ravine sombre et semée de genêts épineux le séparait du chemin roide et tortueux qui se déroulait comme un serpent sur la colline opposée, et, senfonçant dans les houx et les buis au feuillage noirâtre, semblait, par sa pente rapide, tomber brusquement des nues.
Cependant, les souvenirs de Bénédict venant à se reporter sur ses jeunes années qui sétaient écoulées en ce lieu, il trouva insensiblement un charme mélancolique à sa retraite. Cétait sous ce toit obscur et décrépit quil avait vu le jour ; auprès de ce foyer, sa mère lavait bercé dun chant rustique ou du bruit monotone de son rouet. Le soir, sur ce sentier escarpé, il avait vu descendre son père, paysan grave et robuste, avec sa cognée sur lépaule et son fils aîné derrière lui. Bénédict avait aussi de vagues souvenirs dune sur plus jeune que lui dont il avait agité le berceau, de quelques vieux parents, danciens serviteurs. Mais tout cela avait pour jamais passé le seuil. Tout était mort, et Bénédict se rappelait à peine les noms qui avaient été jadis familiers à son oreille.
Ô mon père ! ô ma mère ! disait-il aux ombres quil voyait passer dans ses rêves, voilà bien la maison que vous avez bâtie, le lit où vous avez reposé, le champ que vos mains ont cultivé. Mais votre plus précieux héritage, vous ne me lavez pas transmis. Où sont ici pour moi la simplicité du cur, le calme de lesprit, les véritables fruits du travail ? Si vous errez dans cette demeure pour y retrouver les objets qui vous furent chers, vous allez passer auprès de moi sans me reconnaître ; car je ne suis plus cet être heureux et pur qui sortit de vos mains, et qui devait profiter de vos labeurs. Hélas ! léducation a corrompu mon esprit ; les vains désirs, les rêves gigantesques ont faussé ma nature et détruit mon avenir. La résignation et la patience, ces deux vertus du pauvre, je les ai perdues : aujourdhui je reviens en proscrit habiter cette chaumière dont vous étiez innocemment vains. Cest pour moi la terre dexil que cette terre fécondée par vos sueurs ; ce qui fit votre richesse est aujourdhui mon pis-aller.
Puis, en pensant à Valentine, Bénédict se demandait avec douleur ce quil eût pu faire pour cette fille élevée dans le luxe, ce quelle fût devenue si elle eût consenti à venir se perdre avec lui dans cette existence rude et chétive ; et il sapplaudissait de navoir pas même essayé de la détourner de ses devoirs.
Et pourtant il se disait aussi quavec lespoir dune femme comme Valentine, il aurait eu des talents, de lambition et une carrière. Elle eût réveillé en lui ce principe dénergie qui, ne pouvant servir à personne, sétait engourdi et paralysé dans son sein. Elle eût embelli la misère, ou plutôt elle laurait chassée ; car, pour Valentine, Bénédict ne voyait rien qui fût au-dessus de ses forces.
Et elle lui échappait pour jamais ; Bénédict retombait dans le désespoir.
Quand il apprit que M. de Lansac était arrivé au château, que, dans trois jours, Valentine serait mariée, il entra dans un accès de rage si atroce, quun instant il se crut né pour les plus grands crimes. Jamais il ne sétait arrêté sur cette pensée que Valentine pouvait appartenir à un autre homme que lui. Il sétait bien résigné à ne la posséder jamais ; mais voir ce bonheur passer aux bras dun autre, cest ce quil ne croyait pas encore. La circonstance la plus évidente, la plus inévitable, la plus prochaine de son malheur, il sétait obstiné à croire quelle narriverait point, que M. de Lansac mourrait, que Valentine mourrait plutôt elle-même au moment de contracter ces liens odieux. Bénédict ne sen était pas vanté, dans la crainte de passer pour un fou ; mais il avait réellement compté sur quelque miracle, et, ne le voyant point saccomplir, il maudissait Dieu qui lui en avait suggéré lespérance et qui labandonnait ; car lhomme rapporte tout à Dieu dans les grandes crises de sa vie ; il a toujours besoin dy croire, soit pour le bénir de ses joies, soit pour laccuser de ses fautes.
Mais sa fureur augmenta encore quand il eut aperçu, un jour quil rôdait autour du parc, Valentine, qui se promenait seule avec M. de Lansac. Le secrétaire dambassade était empressé, gracieux, presque triomphant. La pauvre Valentine était pâle, abattue ; mais elle avait lair doux et résigné ; elle sefforçait de sourire aux mielleuses paroles de son fiancé.
Cela était donc bien sûr, cet homme était là ! il allait épouser Valentine ! Bénédict cacha sa tête dans ses deux mains et passa douze heures dans un fossé, absorbé par un désespoir stupide.
Pour elle, la pauvre jeune fille, elle subissait son sort avec une soumission passive et silencieuse. Son amour pour Bénédict avait fait des progrès si rapides quil avait bien fallu savouer le mal à elle-même ; mais, entre la conscience de sa faute et la volonté de sy abandonner, il y avait encore bien du chemin à faire, surtout Bénédict nétant plus là pour détruire dun regard tout leffet dune journée de résolutions. Valentine était pieuse ; elle se confia à Dieu, et attendit M. de Lansac avec lespoir de revenir à ce quelle croyait avoir éprouvé pour lui.
Mais, dès quil parut, elle sentit combien cette bienveillance aveugle et indulgente quelle lui avait accordée était loin de constituer une affection véritable ; il lui sembla dépouillé de tout le charme que son imagination lui avait prêté un instant. Elle se sentit froide et ennuyée auprès de lui. Elle ne lécoutait plus quavec distraction, et ne lui répondait que par complaisance. Il en ressentit une vive inquiétude ; mais, quand il vit que le mariage nen marchait pas moins, et que Valentine ne semblait pas disposée à faire la moindre opposition, il se consola facilement dun caprice quil ne voulut pas pénétrer et quil feignit de ne pas voir.
La répugnance de Valentine augmentait pourtant dheure en heure ; elle était pieuse, et même dévote par éducation et par conviction. Elle senfermait des heures entières pour prier, espérant toujours trouver, dans le recueillement et la ferveur, la force qui lui manquait pour revenir au sentiment de son devoir. Mais ces méditations ascétiques fatiguaient de plus en plus son cerveau, et donnaient plus dintensité à la puissance que Bénédict exerçait sur son âme. Elle sortait de là plus épuisée, plus tourmentée que jamais. Sa mère sétonnait de sa tristesse, sen offensait sérieusement, et laccusait de vouloir jeter de la contrariété sur ce moment si doux, disait-elle, au cur dune mère. Il est certain que tous ces embarras ennuyaient mortellement Mme de Raimbault. Elle avait voulu, pour les diminuer, que la noce se fit sans éclat et sans luxe à la campagne. Tels quils étaient, il lui tardait beaucoup den être dégagée, et de se trouver libre de rentrer dans le monde, où la présence de Valentine lavait toujours extraordinairement gênée.
Bénédict roulait dans sa tête mille absurdes projets. Le dernier auquel il sarrêta, et qui mit un peu de calme dans ses idées, fut de voir Valentine une fois avant den finir pour jamais avec elle ; car il se flattait presque de ne laimer plus quand elle aurait subi les embrassements de M. de Lansac. Il espéra que Valentine le calmerait par des paroles de consolation et de bonté, ou quelle le guérirait par la pruderie dun refus.
Il lui écrivit :
« Mademoiselle,
Je suis votre ami à la vie et à la mort, vous le savez ; vous mavez appelé votre frère, vous avez imprimé sur mon front un témoignage sacré de votre estime et de votre confiance. Vous mavez fait espérer, dans cet instant, que je trouverais en vous un conseil et un appui dans les circonstances difficiles de ma vie. Je suis horriblement malheureux ; jai besoin de vous voir un instant, de vous demander du courage, à vous si forte et si supérieure. Il est impossible que vous me refusiez cette faveur. Je connais votre générosité, votre mépris des sottes convenances et des dangers quand il sagit de faire du bien. Je vous ai vue auprès de Louise ; je sais ce que vous pouvez. Cest au nom dune amitié aussi sainte, aussi pure que la sienne, que je vous prie à genoux daller vous promener ce soir au bout de la prairie.
Bénédict. »
20
Valentine aimait Bénédict, elle ne pouvait pas résister à sa demande. Il y a tant dinnocence et de pureté dans le premier amour de la vie, quil se méfie peu des dangers qui sont en lui. Valentine se refusait à pressentir la cause des chagrins de Bénédict ; elle le voyait malheureux, et elle eût admis les plus invraisemblables infortunes plutôt que de savouer celle qui laccablait. Il y a des routes si trompeuses et des replis si multipliés dans la plus pure conscience ! Comment la femme jetée, avec une âme impressionnable, dans la carrière ardue et rigide des devoirs impossibles, pourrait-elle résister à la nécessité de transiger à chaque instant avec eux ? Valentine trouva aisément des motifs pour croire Bénédict atteint dun malheur étranger à elle. Souvent Louise lui avait dit, dans les derniers temps, que ce jeune homme laffligeait par sa tristesse et par son incurie de lavenir ; elle avait aussi parlé de la nécessité où il serait bientôt de quitter la famille Lhéry, et Valentine se persuadait que, jeté sans fortune et sans appui dans le monde, il pouvait avoir besoin de sa protection et de ses conseils.
Il était assez difficile de séchapper la veille même de son mariage, obsédée comme elle létait des attentions et des petits soins de M. de Lansac. Elle y réussit cependant en priant sa nourrice de dire quelle était couchée si on la demandait, et, pour ne pas perdre de temps, pour ne pas revenir sur une résolution qui commençait à leffrayer, elle traversa rapidement la prairie. La lune était alors dans son plein, on voyait aussi nettement les objets que dans le jour.
Elle trouva Bénédict debout, les bras croisés sur sa poitrine, dans une immobilité qui lui fit peur. Comme il ne faisait pas un mouvement pour venir à sa rencontre, elle crut un instant que ce nétait pas lui et fut sur le point de fuir. Alors il vint à elle. Sa figure était si altérée, sa voix si éteinte, que Valentine, accablée par ses propres chagrins et par ceux dont elle voyait la trace chez lui, ne put retenir ses larmes, et fut forcée de sasseoir.
Ce fut fait des résolutions de Bénédict. Il était venu en ce lieu, déterminé à suivre religieusement la marche quil sétait tracée dans son billet. Il voulait entretenir Valentine de sa séparation davec les Lhéry, de ses incertitudes pour le choix dun état, de son isolement, de tous les prétextes étrangers à son vrai but. Ce but était de voir Valentine, dentendre le son de sa voix, de trouver dans ses dispositions envers lui le courage de vivre ou de mourir. Il sattendait à la trouver grave, réservée, à la voir armée de tout le sentiment de ses devoirs. Il y a plus, il sattendait presque à ne pas la voir du tout.
Quand il laperçut au fond de la prairie, accourant vers lui de toute sa vitesse ; quand elle se laissa tomber haletante et accablée sur le gazon ; quand sa douleur sexprima en dépit delle-même par des larmes, Bénédict crut rêver. Oh ! ce nétait pas là de la compassion seulement, cétait de lamour ! Un sentiment de joie délirante sempara de lui ; il oublia encore une fois et son malheur et celui de Valentine, et la veille et le lendemain, pour ne voir que Valentine qui était là, seule avec lui, Valentine qui laimait et qui ne le lui cachait plus.
Il se jeta à genoux devant elle ; il baisa ses pieds avec ardeur. Cétait une trop rude épreuve pour Valentine ; elle sentit tout son sang se figer dans ses veines, sa vue se troubla ; la fatigue de sa course rendant plus pénible encore la lutte quelle simposait pour cacher ses pleurs, elle tomba pâle et presque morte dans les bras de Bénédict.
Leur entrevue fut longue, orageuse. Ils nessayèrent pas de se tromper sur la nature du sentiment quils éprouvaient ; ils ne cherchèrent point à se soustraire au danger des plus ardentes émotions. Bénédict couvrit de pleurs et de baisers les vêtements et les mains de Valentine. Valentine cacha son front brûlant sur lépaule de Bénédict ; mais ils avaient vingt ans, ils aimaient pour la première fois, et lhonneur de Valentine était en sûreté auprès du sein de Bénédict. Il nosa seulement pas prononcer ce mot damour qui effarouche lamour même. Ses lèvres osèrent à peine effleurer les beaux cheveux de sa maîtresse. Le premier amour sait à peine sil existe une volupté plus grande que celle de se savoir aimé. Bénédict fut le plus timide des amants et le plus heureux des hommes.
Ils se séparèrent sans avoir rien projeté, rien résolu. À peine, dans ces deux heures de transports et doubli, avaient-ils échangé quelques paroles sur leur situation, lorsque le timbre clair de lhorloge du château vint faiblement vibrer dans le silence de la prairie. Valentine compta dix coups presque insaisissables, et se rappela sa mère, son fiancé, le lendemain... Mais comment quitter Bénédict ? que lui dire pour le consoler ? où trouver la force de labandonner dans un tel moment ? Lapparition dune femme à quelque distance lui arracha une exclamation de terreur. Bénédict se tapit précipitamment dans le buisson ; mais, à la vive clarté de la lune, Valentine reconnut presque aussitôt sa nourrice Catherine, qui la cherchait avec anxiété. Il lui eût été facile de se cacher aussi à ses regards ; mais elle sentit quelle ne devait pas le faire, et, marchant droit à elle :
Quy a-t-il ? lui demanda-t-elle en se pendant toute tremblante à son bras.
Pour lamour de Dieu, rentrez, mademoiselle, dit la bonne femme ; madame vous a déjà demandée deux fois, et, comme jai répondu que vous vous étiez jetée sur votre lit, elle ma ordonné de lavertir aussitôt que vous seriez éveillée ; alors linquiétude ma prise, et, comme je vous avais vue sortir par la petite porte, comme je sais que vous venez quelquefois le soir vous promener par ici, je me suis mise à vous chercher. Oh ! mademoiselle, aller toute seule vous promener si loin ! Vous avez tort ; vous devriez au moins me dire daller avec vous.
Valentine embrassa sa nourrice, jeta un coup dil triste et inquiet sur le buisson, et laissa volontairement à la place quelle quittait son foulard, celui quelle avait une fois prêté à Bénédict dans la promenade autour de la ferme. Lorsquelle fut rentrée, sa nourrice le chercha partout, et remarqua quelle lavait perdu dans cette promenade.
Valentine trouva sa mère qui lattendait dans sa chambre depuis quelques instants. Elle manifesta un peu de surprise de la voir si complètement habillée après avoir passé deux heures sur son lit. Valentine répondit que, se sentant oppressée, elle avait voulu prendre lair, et que sa nourrice lui avait donné le bras pour faire un tour de promenade dans le parc.
Alors Mme de Raimbault entama une grave dissertation daffaires avec sa fille ; elle lui fit remarquer quelle lui laissait le château et la terre de Raimbault, dont le nom seul constituait presque tout lhéritage de son père, et dont la valeur réelle, détachée de sa propre fortune, constituait une assez belle dot. Elle la pria de lui rendre justice en reconnaissant le bon ordre quelle avait mis dans sa fortune, et de témoigner à tout le monde, dans le cours de sa vie, lexcellente conduite de sa mère envers elle. Elle entra dans des détails dargent qui firent de cette exhortation maternelle une véritable consultation notariée, et termina sa harangue en lui disant quelle espérait, au moment où la loi allait les rendre étrangères lune à lautre, trouver Valentine disposée à lui accorder des égards et des soins.
Valentine navait pas entendu la moitié de ce long discours. Elle était pâle, des teintes violettes cernaient ses yeux abattus, et, de temps en temps, un brusque frisson parcourait tous ses membres. Elle baisa tristement les mains de sa mère, et sapprêtait à se mettre au lit quand la demoiselle de compagnie de sa grand-mère vint, dun air solennel, lavertir que la marquise lattendait dans son appartement.
Valentine se traîna encore à cette cérémonie ; elle trouva la chambre à coucher de la vieille dame accoutrée dune sorte de décoration religieuse. On avait formé un autel avec une table et des linges brodés. Des fleurs disposées en bouquets déglise entouraient un crucifix dor guilloché. Un missel de velours écarlate était ouvert sacramentellement sur lautel. Un coussin attendait les genoux de Valentine, et la marquise, posée théâtralement dans son grand fauteuil, sapprêtait avec une puérile satisfaction à jouer sa petite comédie détiquette.
Valentine sapprocha en silence, et, parce quelle était pieuse de cur, elle regarda sans émotion ces ridicules apprêts. La demoiselle de compagnie ouvrit une porte opposée par laquelle entrèrent, dun air à la fois humble et curieux, toutes les servantes de la maison. La marquise leur ordonna de se mettre à genoux et de prier pour le bonheur de leur jeune maîtresse ; puis, ayant fait agenouiller aussi Valentine, elle se leva, ouvrit le missel, mit ses lunettes, récita quelques versets de psaume, chevrota un cantique avec la demoiselle de compagnie, et finit en imposant les mains et en donnant sa bénédiction à Valentine. Jamais cérémonie simple et patriarcale ne fut plus misérablement travestie par une vieille espiègle du temps de la du Barry.
En embrassant sa petite-fille, elle prit (précisément sur lautel) un écrin contenant une assez jolie parure en camées dont elle lui faisait présent, et, mêlant la dévotion à la frivolité, elle lui dit presque en même temps :
Dieu vous donne, ma fille, les vertus dune bonne mère de famille ! Tiens, ma petite, voici le petit cadeau de ta grand-mère ; ce sera pour les demi-toilettes.
Valentine eut la fièvre toute la nuit, et ne dormit que vers le matin ; mais elle fut bientôt éveillée par le son des cloches qui appelaient tous les environs à la chapelle du château. Catherine entra dans sa chambre avec un billet quune vieille femme des environs lui avait remis pour Mlle de Raimbault. Il ne contenait que ce peu de mots tracés péniblement :
« Valentine, il serait encore temps de dire non. »
Valentine frémit et brûla le billet. Elle essaya de se lever ; mais plusieurs fois la force lui manqua. Elle était assise, à demi vêtue, sur une chaise, quand sa mère, entrant, lui reprocha dêtre si fort en retard, refusa de croire son indisposition sérieuse, et lavertit que plusieurs personnes lattendaient déjà au salon. Elle laida elle-même à faire sa toilette, et, quand elle la vit belle, parée, mais aussi pâle que son voile, elle voulut lui mettre du rouge. Valentine pensa que Bénédict la regarderait peut-être passer ; elle aima mieux quil vît sa pâleur, et elle résista, pour la première fois de sa vie, à une volonté de sa mère.
Elle trouva au salon quelques voisins dun rang secondaire ; car Mme de Raimbault, ne voulant point dapparat à cette noce, navait invité que des gens sans conséquence. On devait déjeuner dans le jardin, et les paysans danseraient au bout du parc, au pied de la colline. M. de Lansac parut bientôt, noir des pieds à la tête, et la boutonnière chargée dordres étrangers. Trois voitures transportèrent toute la noce à la mairie, qui était au village voisin. Le mariage ecclésiastique fut célébré au château.
Valentine, en sagenouillant devant lautel, sortit un instant de lespèce de torpeur où elle était tombée ; elle se dit quil nétait plus temps de reculer, que les hommes venaient de la forcer à sengager avec Dieu, et quil ny avait plus de choix possible entre le malheur et le sacrilège. Elle pria avec ferveur, demanda au ciel la force de tenir des serments quelle voulait prononcer dans la sincérité de son âme, et, à la fin de la cérémonie, leffort surhumain quelle sétait imposé pour être calme et recueillie layant épuisée, elle se retira dans sa chambre pour y prendre quelque repos. Par un secret instinct de pudeur et dattachement, Catherine sassit au pied de son lit et ne la quitta point.
Le même jour, à deux lieues de là, se célébrait, dans un petit hameau de la vallée, le mariage dAthénaïs Lhéry avec Pierre Blutty. Là aussi, la jeune épousée était pâle et triste, moins cependant que Valentine, mais assez pour tourmenter sa mère, qui était beaucoup plus tendre que Mme de Raimbault, et pour donner quelque humeur à son époux, qui était beaucoup plus franc et moins poli que M. de Lansac. Athénaïs avait peut-être un peu trop présumé des forces de son dépit en se déterminant aussi vite à épouser un homme quelle naimait guère. Par suite peut-être de lesprit de contradiction quon reproche aux femmes, son affection pour Bénédict se réveilla précisément au moment où il nétait plus temps de se raviser, et, au retour de léglise, elle régala son mari dune scène de pleurs fort ennuyante. Cest ainsi que sexprimait Pierre Blutty en se plaignant de cette contrariété à son ami Georges Simonneau.
Néanmoins, la noce fut autrement nombreuse, joyeuse et bruyante à la ferme quau château. Les Lhéry avaient au moins soixante cousins et arrière-cousins ; les Blutty nétaient pas moins riches en parenté, et la grange ne fut pas assez grande pour contenir les convives.
Dans laprès-midi, lorsque la moitié dansante de la noce eut suffisamment fêté les veaux gras et les pâtés de gibier de la ferme, on laissa larène gastronomique aux vieillards, et lon se rassembla sur la pelouse pour commencer le bal ; mais la chaleur était extrême ; il y avait peu dombrage en cet endroit, et, autour de la ferme, il ny avait pas de place très commode pour danser. Quelquun insinua quil y avait, auprès du château, une immense salle de verdure fort bien nivelée, où cinq cents personnes dansaient en cet instant. Le campagnard aime la foule tout comme le dandy ; pour samuser beaucoup, il lui faut beaucoup de monde, des pieds qui écrasent ses pieds, des coudes qui le coudoient, des poumons qui absorbent lair quil respire ; dans tous les pays du monde, dans tous les rangs de la société, cest là le plaisir.
Mme Lhéry accueillit cette idée avec empressement ; elle avait mis assez dargent à la toilette de sa fille pour désirer quon la vît en regard de celle de Mlle de Raimbault, et quon parlât dans tout le pays de sa magnificence. Elle sétait scrupuleusement informée du choix des parures de Valentine. Pour une fête aussi champêtre, on navait destiné à celle-ci que des ornements simples et de bon goût ; Mme Lhéry avait écrasé sa fille de dentelles et de pierreries, et, jalouse de la produire dans tout son éclat, elle proposa daller se réunir à la noce du château, où elle avait été priée, elle et tous les siens. Athénaïs résista bien un peu ; elle craignait de rencontrer autour de Valentine cette pâle et sombre figure de Bénédict qui lui avait fait tant de mal, le dimanche précédent, à léglise. Mais lobstination de sa mère, le désir de son mari, qui nétait pas non plus exempt de vanité, peut-être aussi un peu de cette même vanité pour son propre compte, la déterminèrent. On attela les carrioles, chaque cavalier prit en croupe sa cousine, sa sur ou sa fiancée. Athénaïs vit en soupirant sinstaller, les rênes en mains, dans la patache, son nouvel époux, à cette place que Bénédict avait si longtemps occupée et quil noccuperait plus.
21
La danse était fort animée au parc de Raimbault. Les paysans, pour lesquels on avait dressé des ramées, chantaient, buvaient, et proclamaient le nouveau couple le plus beau, le plus heureux et le plus honorable de la contrée. La comtesse, qui nétait rien moins que populaire, avait ordonné cette fête avec beaucoup de prodigalité, afin de se débarrasser en un jour de tous les frais damabilité quune autre eût faits dans le cours de sa vie. Elle avait un profond mépris pour la canaille, et prétendait que, pourvu quon la fit boire et manger, on pouvait ensuite lui marcher sur le ventre sans quelle se révoltât. Et ce quil y a de plus triste en ceci, cest que Mme de Raimbault navait pas tout à fait tort.
La marquise de Raimbault était charmée de cette occasion de renouveler sa popularité. Elle nétait pas fort sensible aux misères du pauvre ; mais, à cet égard, on ne la trouvait pas plus insouciante quau malheur de ses amis ; et, grâce à son penchant pour le commérage et la familiarité, on lui avait accordé cette réputation de bonté que le pauvre donne si gratuitement, hélas ! à ceux qui, ne lui faisant pas de bien, ne lui font du moins pas de mal. En voyant passer alternativement ces deux femmes, les esprits forts du village se disaient tout bas sous la ramée :
Celle-ci nous méprise, mais elle nous régale ; celle-là ne nous régale pas, mais elle nous parle.
Et ils étaient contents de toutes deux. La seule qui fût aimée réellement, cétait Valentine, parce quelle ne se contentait pas dêtre amicale et de leur sourire, dêtre libérale et de les secourir, elle était sensible à leurs maux, à leurs joies ; ils sentaient quil ny avait dans sa bonté aucun motif dintérêt personnel, aucun calcul politique ; ils lavaient vue pleurer sur leurs malheurs ; ils avaient trouvé dans son cur des sympathies vraies ; ils la chérissaient plus quil nest donné aux hommes grossiers de chérir les êtres qui leur sont supérieurs. Beaucoup dentre eux savaient fort bien lhistoire de ses relations à la ferme avec sa sur ; mais ils respectaient son secret si religieusement, quà peine osaient-ils prononcer tout bas entre eux le nom de Louise.
Valentine passa autour de leurs tables et sefforça de sourire à leurs vux ; mais la gaieté sévanouit après quelle eut passé, car on avait remarqué son air dabattement et de maladie ; il y eut même des regards de malveillance pour M. de Lansac.
Athénaïs et sa noce tombèrent au milieu de cette fête, et les idées changèrent de cours. La recherche de sa parure et la bonne mine de son mari attirèrent tous les yeux. La danse qui languissait se ranima ; Valentine, après avoir embrassé sa jeune amie, se retira de nouveau avec sa nourrice. Mme de Raimbault, que tout ceci ennuyait beaucoup, alla aussi se reposer ; M. de Lansac, qui, même le jour de ses noces, avait toujours dimportantes lettres à écrire, alla faire son courrier. La noce Lhéry resta maîtresse du terrain, et les gens qui étaient venus pour voir danser Valentine restèrent pour voir danser Athénaïs.
La nuit approchait. Athénaïs, fatiguée de la danse, sétait assise pour prendre des rafraîchissements. À la même table, le chevalier de Trigaud, son majordome Joseph, Simonneau, Moret, et plusieurs autres qui avaient fait danser la mariée, étaient réunis autour delle et laccablaient de leurs prévenances. Athénaïs avait semblé si belle à la danse, sa parure brillante et folle lui allait si bien, elle avait recueilli tant déloges, son mari lui-même la regardait dun il noir si amoureux, quelle commençait à ségayer et à se réconcilier avec la journée de ses noces. Le chevalier de Trigaud, raisonnablement gris, lui débitait des galanteries en style de Dorat, qui la faisaient à la fois rire et rougir. Peu à peu le groupe qui lenvironnait, animé par quelques bouteilles dun léger vin blanc du pays, par la danse, par les beaux yeux de la mariée, par loccasion et par lusage, se mit à débiter ces propos graveleux qui commencent par être énigmatiques et qui finissent par devenir grossiers. Cest la coutume chez les pauvres, et même chez les riches de mauvais ton.
Athénaïs, qui se sentait jolie, qui se voyait admirée et qui ne comprenait rien à tout le reste, sinon quon enviait et quon félicitait son mari, sefforçait de maintenir sur ses lèvres le sourire qui lembellissait, et commençait même à répondre avec une assez friponne timidité aux brûlantes illades de Pierre Blutty, lorsquune personne silencieuse vint sasseoir à la place vide qui était à sa gauche. Athénaïs, émue malgré elle par limperceptible frôlement de son habit, se retourna, étouffa un cri deffroi et devint pâle : cétait Bénédict.
Cétait Bénédict, plus pâle quelle encore, mais grave, froid et ironique. Toute la journée, il avait couru les bois comme un forcené ; le soir, désespérant de se calmer à force de fatigue, il avait résolu de voir la noce de Valentine, découter les gravelures des paysans, dentendre signaler le départ des époux pour la chambre nuptiale, et de se guérir à force de colère, de pitié et de dégoût.
« Si mon amour survit à tout cela, sétait-il dit, cest quil ny a pas de remède. »
Et, à tout hasard, il avait chargé des pistolets de poche quil avait mis sur lui.
Il ne sétait pas attendu à trouver là cette autre noce et cette autre mariée. Depuis quelques instants, il observait Athénaïs ; sa gaieté soulevait en lui un profond dédain, et il voulut se mettre au centre des dégoûts quil venait braver, en sasseyant auprès delle.
Bénédict, qui avait un caractère âpre et sceptique, un de ces esprits mécontents et frondeurs si incommodes aux ridicules et aux travers de la société, prétendait (cétait sans doute un de ses paradoxes) quil nest point dinconvenance plus monstrueuse, dusage plus scandaleux que la publicité quon donne au mariage. Il navait jamais vu, sans la plaindre, passer au milieu de la cohue dune noce cette pauvre jeune fille qui a presque toujours quelque amour timide dans le cur, et qui traverse linsolente attention, les impertinents regards, pour arriver dans les bras de son mari, déflorée déjà par laudacieuse imagination de tous les hommes. Il plaignait aussi ce pauvre jeune homme dont on affichait lamour aux portes de la mairie, au banc de léglise, et que lon forçait de livrer à toutes les impuretés de la ville et de la campagne la blanche robe de sa fiancée. Il trouvait quen lui ôtant le voile du mystère, on profanait lamour. Il eût voulu entourer la femme de tant de respect, quon neût jamais connu officiellement lobjet de son choix, et quon eût craint de loffenser en le lui nommant.
Comment, disait-il, voulez-vous avoir des femmes aux murs pures, lorsque vous faites publiquement violence à leur pudeur ; quand vous les amenez vierges en présence de la foule assemblée, et que vous leur dites, en prenant cette foule à témoin : « Vous appartenez à lhomme que voici, vous nêtes plus vierge... » ? Et la foule bat des mains, rit, triomphe, raille la rougeur des époux, et, jusque dans le secret de leur lit nuptial, les poursuit de ses cris et de ses chants obscènes ! Les peuples barbares du nouveau monde avaient de plus pieux hyménées. Aux fêtes du Soleil, on amenait dans le temple un homme vierge et une femme vierge. La foule prosternée, grave et recueillie, bénissait le dieu qui créa lamour, et, dans toute la solennité de lamour physique et de lamour divin, le mystère de la génération saccomplissait sur lautel. Cette naïveté qui vous révolte était plus chaste que vos mariages. Vous avez tant souillé la pudeur, tant oublié lamour, tant avili la femme, que vous êtes réduits à insulter la femme, la pudeur, et lamour.
En voyant Bénédict sasseoir auprès de sa femme, Pierre Blutty, qui nignorait point linclination dAthénaïs pour son cousin, jeta sur eux un regard de travers. Ses amis échangèrent avec lui le même regard de mécontentement. Tous haïssaient Bénédict pour sa supériorité, dont ils le croyaient vain. Les joyeux propos sarrêtèrent un instant ; mais le chevalier de Trigaud, qui avait pour lui une grande estime, lui fit bon accueil, et lui tendit la bouteille dune main mal assurée ; Bénédict avait un ton calme et dégagé qui fit croire à Athénaïs que son parti était pris ; elle lui fit timidement quelques prévenances auxquelles il répondit respectueusement et sans humeur.
Peu à peu les paroles libres et grivoises reprirent leur cours, mais avec lintention évidente, de la part de Blutty et de ses amis, de leur donner une tournure insultante pour Bénédict. Celui-ci sen aperçut aussitôt, et sarma de cette tranquillité dédaigneuse dont lexpression semblait être naturelle à sa physionomie.
Jusquà son arrivée, le nom de Valentine navait pas été prononcé ; ce fut larme dont Blutty se servit pour le blesser. Il donna le signal à ses compagnons, et on commença, à mots couverts, un parallèle entre le bonheur de Pierre Blutty et celui de M. de Lansac, qui fit passer comme du feu dans les veines glacées de Bénédict. Mais il était venu là pour entendre ce quil entendait. Il fit bonne contenance, espérant que cette rage intérieure qui le dévorait allait faire place au dégoût. Dailleurs, se fût-il livré à sa colère, il navait aucun droit de défendre le nom de Valentine de ces souillures.
Mais Pierre Blutty ne sen tint pas là. Il était résolu à linsulter grièvement, et même à lui faire une scène, afin de lexpulser à jamais de la ferme. Il hasarda quelques mots qui donnèrent à entendre combien le bonheur de M. de Lansac était amer au cur dun des convives. Tous les regards linterrogèrent avec surprise, et virent les siens désigner Bénédict. Alors les Moret et les Simonneau, ramassant la balle, fondirent, avec plus de rudesse que de force réelle, sur leur adversaire. Celui-ci demeura longtemps impassible ; il se contenta de jeter un coup dil de reproche à la pauvre Athénaïs, qui seule avait pu trahir un pareil secret. La jeune femme, au désespoir, essaya de changer la conversation ; mais ce fut impossible, et elle resta plus morte que vive, espérant au moins que sa présence contiendrait son mari jusquà un certain point.
Il y en a daucuns, disait Georges en affectant de parler plus rustiquement que de coutume, afin de contraster avec la manière de Bénédict, qui veulent lever le pied plus haut que la jambe et qui se cassent le nez par terre. Ça rappelle lhistoire de Jean Lory, qui naimait ni les brunes ni les blondes, et qui a fini, comme chacun sait, par être bien heureux dépouser une rousse.
Toute la conversation fut sur ce ton et fort peu spirituelle, comme on voit. Blutty, reprenant son ami Georges :
Ce nest pas comme ça, lui dit-il ; voici lhistoire de Jean Lory. Il disait quil ne pouvait aimer que les blondes ; mais ni les brunes ni les blondes ne voulaient de lui : si bien que la rousse fut forcée den avoir pitié.
Oh ! dit un autre, cest que les femmes ont des yeux.
En revanche, reprit un troisième, il y a des hommes qui ne voient pas plus loin que leur nez.
Manes habunt, dit le chevalier de Trigaud, qui, ne comprenant rien à la conversation, voulut au moins y faire briller son savoir.
Et il continua sa citation en écorchant impitoyablement le latin.
Ah ! monsieur le chevalier, vous parlez à des sourds, dit le père Lhéry ; nous ne savons pas le grec.
M. Benoît qui na appris que ça, dit Blutty, pourrait vous le traduire.
Cela signifie, répondit Bénédict dun air calme, quil y a des hommes semblables à des brutes, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Cela se rapporte fort bien, comme vous voyez, à ce que vous disiez tout à lheure.
Oh ! pour les oreilles, pardieu ! dit un gros petit-cousin du marié qui navait pas encore parlé, nous nen avons rien dit, et pour cause ; on sait les égards quon se doit entre amis.
Et puis, dit Blutty, il ny a de pires sourds, comme dit le proverbe, que ceux qui ne veulent pas entendre.
Il ny a de pire sourd, interrompit Bénédict dune voix forte, que lhomme à qui le mépris bouche les oreilles.
Le mépris ! sécria Blutty en se levant rouge de colère et les yeux étincelants ; le mépris !
Jai dit le mépris, répondit Bénédict, sans changer dattitude et sans daigner lever les yeux sur lui.
Il neut pas plus tôt répété ce mot, que Blutty, brandissant son verre plein de vin, le lui lança à la tête ; mais sa main, tremblante de fureur, fut un mauvais auxiliaire. Le vin couvrit de taches indélébiles la belle robe de la mariée, et le verre leût infailliblement blessée, si Bénédict, avec autant de sang-froid que dadresse, ne leût reçu dans sa main sans se faire aucun mal.
Athénaïs, épouvantée, se leva et se jeta dans les bras de sa mère. Bénédict se contenta de regarder Blutty, et de lui dire avec beaucoup de tranquillité :
Sans moi, cen était fait de la beauté de votre femme.
Puis, plaçant le verre au milieu de la table, il lécrasa avec un bloc de grès qui se trouvait sous sa main. Il lui porta plusieurs coups pour le réduire en autant de morceaux quil put ; puis, les éparpillant sur la table :
Messieurs, leur dit-il, cousins, parents et amis de Pierre Blutty, qui venez de minsulter, et vous, Pierre Blutty, que je méprise de tout mon cur, à chacun de vous jenvoie une parcelle de ce verre. Cest autant de sommations que je vous fais de me rendre raison ; cest autant de portions de mon affront que je vous ordonne de réparer.
Nous ne nous battons ni au sabre, ni à lépée, ni au pistolet, sécria Blutty dune voix tonnante ; nous ne sommes pas des freluquets, des habits noirs comme toi. Nous navons pas pris des leçons de courage, nous en avons dans le cur et au bout des poings. Pose ton habit, monsieur ; la querelle sera bientôt vidée.
Et Blutty, grinçant des dents, commença à se débarrasser de son habit chargé de fleurs et de rubans, et à retrousser ses manches jusquau coude. Athénaïs, qui était tombée en défaillance dans les bras de sa mère, sélança brusquement et se jeta entre eux en poussant des cris perçants. Cette marque dintérêt, que Blutty jugea avec raison être tout en faveur de Bénédict, augmenta sa fureur... Il la repoussa et sélança sur Bénédict.
Celui-ci, évidemment plus faible, mais agile et de sang-froid, lui passa son pied dans les jambes et le fit tomber.
Blutty nétait pas relevé, quune nuée de ses camarades sétait jetée sur Bénédict. Celui-ci neut que le temps de tirer ses deux pistolets de sa poche et de leur en présenter les doubles canons.
Messieurs, leur dit-il, vous êtes vingt contre un ; vous êtes des lâches ! Si vous faites un geste contre moi, quatre dentre vous seront tués comme des chiens.
Cette vue calma un instant leur vaillance ; alors le père Lhéry, qui connaissait la fermeté de Bénédict et qui craignait une issue tragique à cette scène, se précipita au-devant de lui, et levant son bâton noueux sur les assaillants, il leur montra ses cheveux blancs souillés du vin que Blutty avait voulu jeter à Bénédict. Des larmes de colère roulaient dans ses yeux.
Pierre Blutty, sécria-t-il, vous vous êtes conduit aujourdhui dune manière infâme. Si vous croyez par de pareils procédés prendre de lempire dans ma maison et en chasser mon neveu, vous vous trompez. Je suis encore libre de vous en fermer la porte et de garder ma fille. Le mariage nest pas consommé, Athénaïs, passez derrière moi.
Le vieillard, prenant avec force le bras de sa fille, lattira vers lui. Athénaïs, prévenant sa volonté, sécria avec laccent de la haine et de la terreur :
Gardez-moi, mon père, gardez-moi toujours. Défendez-moi de ce furieux qui vous insulte, vous et votre famille ! Non, je ne serai jamais sa femme ! Je ne veux pas vous quitter !
Et elle sattacha de toute sa force au cou de son père.
Pierre Blutty, à qui aucune clause légale nassurait encore lhéritage de son beau-père, fut frappé de la force de ces arguments. Renfermant le dépit que lui inspirait la conduite de sa femme :
Je conviens, dit-il en changeant aussitôt de ton, que jai eu trop de vivacité. Beau-père, si je vous ai manqué, recevez mes excuses.
Oui, monsieur, reprit Lhéry, vous mavez manqué dans la personne de ma fille, dont les habits de noce portent les marques de votre brutalité ; vous mavez manqué dans la personne de mon neveu, que je saurai faire respecter. Si vous voulez que votre femme et votre beau-père oublient cette conduite, offrez la main à Bénédict, et que tout soit dit.
Une foule immense sétait rassemblée autour deux et attendait avec curiosité la fin de cette scène. Tous les regards semblaient dire à Blutty quil ne devait point fléchir ; mais, quoique Blutty ne manquât pas dun certain courage brutal, il entendait ses intérêts aussi bien que tout bon campagnard sait le faire. En outre, il était réellement très amoureux de sa femme, et la menace dêtre séparé delle leffrayait plus encore que tout le reste. Sacrifiant donc les conseils de la vaine gloire à ceux du bon sens, il dit, après un peu dhésitation :
Eh bien, je vous obéirai, beau-père ; mais cela me coûte, je lavoue, et jespère que vous me tiendrez compte, Athénaïs, de ce que je fais pour vous obtenir.
Vous ne mobtiendrez jamais, quoi que vous fassiez ! sécria la jeune fermière, qui venait dapercevoir les nombreuses taches dont elle était couverte.
Ma fille, interrompit Lhéry, qui savait fort bien reprendre au besoin la dignité et lautorité dun père de famille, dans la situation où vous êtes, vous ne devez pas avoir dautre volonté que celle de votre père. Je vous ordonne de donner le bras à votre mari et de le réconcilier avec votre cousin.
En parlant ainsi, Lhéry se retourna vers son neveu, qui, pendant cette contestation, avait désarmé et caché ses pistolets ; mais, au lieu dobéir à limpulsion que voulait lui donner son oncle, il recula devant la main que lui tendait à contrecur Pierre Blutty.
Jamais, mon oncle ! répondit-il ; je suis fâché de ne pouvoir pas reconnaître par mon obéissance lintérêt que vous venez de me témoigner, mais il nest pas en ma puissance de pardonner un affront. Tout ce que je puis faire, cest de loublier.
Après cette réponse, il tourna le dos, et disparut en se frayant avec autorité un passage à travers les curieux ébahis.
22
Bénédict senfonça dans le parc de Raimbault, et, se jetant sur la mousse, dans un endroit sombre, il sabandonna aux plus tristes réflexions. Il venait de rompre le dernier lien qui lattachât à la vie ; car il sentait bien quaprès de telles relations avec Pierre Blutty, il ne pouvait plus en conserver de directes avec ses parents de la ferme. Ces lieux, où il avait passé de si heureux instants, et qui étaient pour lui tout remplis des traces de Valentine, il ne les verrait plus ; ou, sil y retournait quelquefois, ce serait en étranger et sans avoir la liberté dy chercher ses souvenirs, naguère si doux, aujourdhui si amers. Il lui semblait que de longues années de malheur le séparaient déjà de ces jours récemment écoulés, et il se reprochait de nen avoir point assez joui ; il se repentait des instants dhumeur quil navait pas réprimés ; il déplorait la triste nature de lhomme, qui ne sait jamais la valeur de ses joies quaprès les avoir perdues.
Désormais lexistence de Bénédict devenait effrayante ; environné dennemis, il serait la risée de la province ; chaque jour, une voix, partie de trop bas pour quil pût se donner la peine dy répondre, viendrait faire entendre à ses oreilles dinsolentes et atroces railleries ; chaque jour, il lui faudrait rapprendre le triste dénouement de ses amours, et se convaincre quil ny avait plus despoir.
Cependant lamour de soi, qui donne tant dénergie aux naufragés près de périr, imprima un instant à Bénédict la volonté de vivre en dépit de tout. Il fit dincroyables efforts pour trouver à sa vie un but, une ambition, un charme quelconque ; ce fut en vain ; son âme se refusait à admettre aucune autre passion que lamour. À vingt ans, quelle autre semble, en effet, digne de lhomme ? Tout lui semblait terne et décoloré après cette rapide et folle existence qui lavait enlevé à la terre ; ce qui eût été trop haut pour ses espérances, il y avait à peine un mois, lui paraissait maintenant indigne de ses désirs. Il ny avait au monde quun bonheur, quun amour, quune femme.
Quand il eut vainement épuisé ce qui lui restait de force, il tomba dans un horrible dégoût de la vie, et résolut den finir. Il examina ses pistolets, et se dirigea vers la sortie du parc, pour aller accomplir son dessein sans troubler la fête qui rayonnait encore à travers le feuillage.
Mais, auparavant, il voulut avaler le fond de sa coupe de douleur ; il retourna sur ses pas, et, se glissant parmi les massifs, il arriva jusquau pied des murs qui renfermaient Valentine. Il les suivit au hasard pendant quelque temps. Tout était silencieux et triste dans ce grand manoir ; tous les domestiques étaient à la fête. Depuis longtemps les convives sétaient retirés. Bénédict nentendit que la voix de la vieille marquise, qui paraissait assez animée. Elle partait dun appartement au rez-de-chaussée dont la fenêtre était entrouverte. Bénédict sapprocha, et recueillit des paroles qui modifièrent tout à coup ses résolutions.
Je vous assure, madame, disait la marquise, que Valentine est sérieusement malade, et quil faudrait faire entendre raison à M. de Lansac.
Eh ! mon Dieu, madame, répondit une voix que Bénédict jugea ne pouvoir être que celle de la comtesse, vous avez la rage de vous immiscer dans tout ! Il me semble que votre intervention ou la mienne, dans une pareille circonstance, ne peut être que fort inconvenante.
Madame, je ne connais pas dinconvenance, reprit lautre voix, lorsquil sagit de la santé de ma petite-fille.
Si je ne savais combien il vous est agréable de donner ici un autre avis que le mien, je mexpliquerais difficilement cet accès de sensibilité.
Raillez tant quil vous plaira, madame ; je viens découter à la porte de Valentine, ne sachant point ce qui sy passait, et me doutant de tout autre chose que de la vérité. En entendant la voix de la nourrice au lieu de celle du cher mari, je suis entrée, et jai trouvé Valentine fort souffrante, fort défaite ; je vous assure que ce ne serait pas du tout le moment...
Valentine aime son mari, son mari laime, je suis bien certaine quil aura pour elle tous les égards quelle exigera.
Est-ce quune mariée dun jour sait exiger quelque chose ? est-ce quelle a des droits ? est-ce quon en tient compte ?
La fenêtre fut fermée en cet instant, et Bénédict nen put entendre davantage. Tout ce que la rage peut inspirer de projets terribles et insensés, il le connut en cet instant.
« Ô abominable violation des droits les plus sacrés ! sécria-t-il intérieurement, infâme tyrannie de lhomme sur la femme ! Mariage, sociétés, institutions, haine à vous ! haine à mort ! Et toi, Dieu ! volonté créatrice, qui nous jettes sur la terre et refuses ensuite dintervenir dans nos destinées, toi qui livres le faible à tant de despotisme et dabjection, je te maudis ! Tu tendors satisfait davoir produit, insoucieux de conserver. Tu mets en nous une âme intelligente, et tu permets au malheur de létouffer ! Maudit sois-tu ! maudites soient les entrailles qui mont porté ! »
En raisonnant ainsi, le malheureux jeune homme armait ses pistolets, déchirait sa poitrine avec ses ongles, et marchait avec agitation, ne songeant plus à se cacher. Tout à coup la raison, ou plutôt une sorte de lucidité dans son délire, vint léclairer. Il y avait un moyen de sauver Valentine dune odieuse et flétrissante tyrannie ; il y avait un moyen de punir cette mère sans entrailles, qui condamnait froidement sa fille à un opprobre légal, au dernier des opprobres quon puisse infliger à la femme, au viol.
« Oui, le viol ! répétait Bénédict avec fureur (et il ne faut pas oublier que Bénédict était un naturel dexcès et dexception). Chaque jour, au nom de Dieu et de la société, un manant ou un lâche obtient la main dune malheureuse fille, que ses parents, son honneur ou la misère forcent détouffer dans son sein un amour pur et sacré. Et là, sous les yeux de la société qui approuve et ratifie, la femme pudique et tremblante, qui a su résister aux transports de son amant, tombe flétrie sous les baisers dun maître exécré ! Et il faut que cela soit ainsi ! »
Et Valentine, la plus belle uvre de la création, la douce, la simple, la chaste Valentine était réservée comme les autres à cet affront ! En vain ses larmes, sa pâleur, son abattement avaient dû éclairer la conscience de sa mère et alarmer la délicatesse de son époux. Rien ne la défendrait de la honte, cette infortunée ! pas même la faiblesse de la maladie et lépuisement de la fièvre ! Il y a sur la terre un homme assez misérable pour dire : « Nimporte ! » et une mère assez glacée pour fermer les yeux sur ce crime !
Non, sécria-t-il, cela ne sera pas ! jen jure par lhonneur de ma mère.
Il arma de nouveau ses pistolets et courut au hasard devant lui. Le bruit dune petite toux sèche larrêta tout à coup. Dans létat dirritation où il était, la pénétration instinctive de la haine lui fit reconnaître à ce léger indice que M. de Lansac venait droit à lui.
Ils avançaient tous deux dans une allée de jardin anglais, allée étroite, ombreuse et tournante. Un épais massif de sapins protégea Bénédict. Il senfonça dans leurs rameaux sombres, et se tint prêt à brûler la cervelle à son ennemi.
M. de Lansac venait du pavillon situé dans le parc, où, jusque-là, il avait logé par respect pour les convenances ; il se dirigeait vers le château. Ses vêtements exhalaient une odeur dambre que Bénédict détestait presque autant que lui ; ses pas faisaient crier le sable. Le cur de Bénédict battait haut dans sa poitrine ; son sang ne circulait plus ; pourtant sa main était ferme et son coup dil sûr.
Mais, au moment où, le doigt sur la détente, il élevait le bras à la hauteur de cette tête détestée, dautres pas se firent entendre venant sur les traces de Bénédict. Il frémit de cet atroce contretemps ; un témoin pouvait faire échouer son entreprise et lempêcher, non pas de tuer Lansac, il sentait que nulle force humaine ne pourrait le sauver de sa haine, mais de se tuer lui-même immédiatement après. La pensée de léchafaud le fit frémir ; il sentit que la société avait des punitions infamantes pour le crime héroïque que son amour lui dictait.
Incertain, irrésolu, il attendit et recueillit ce dialogue :
Eh bien, Franck, que vous a répondu Mme la comtesse de Raimbault ?
Que monsieur le comte peut entrer chez elle, répondit un laquais.
Fort bien ; vous pouvez aller vous coucher, Franck. Tenez, voici la clef de mon appartement.
Monsieur ne rentrera pas ?
Ah ! il en doute ! dit M. de Lansac entre ses dents, et comme se parlant à lui-même.
Cest que, monsieur le comte... Mme la marquise... Catherine...
Cest fort clair ; allez vous coucher.
Les deux ombres noires se croisèrent sous les sapins, et Bénédict vit son ennemi se rapprocher du château. Dès quil leut perdu de vue, sa résolution lui revint.
Je laisserais échapper cette occasion ! sécria-t-il, je laisserais seulement son pied profaner le seuil de cette demeure qui renferme Valentine !
Il se mit à courir ; mais le comte avait trop davance sur lui ; il ne put latteindre avant quil fût entré dans la maison.
Le comte arrivait là mystérieusement, seul, sans flambeaux, comme un prince allant en conquête. Il franchit légèrement le perron, le péristyle, et monta au premier étage ; car cette feinte daller sentretenir avec sa belle-mère nétait quun arrangement de convenance pour ne pas énoncer à son laquais le motif délicat de ses empressements. Il était convenu avec la comtesse quelle le ferait appeler à lheure où sa femme consentirait à le recevoir. Mme de Raimbault navait pas consulté sa fille, comme on le voit ; elle ne pensait pas quil en fût besoin.
Mais, au moment où M. de Lansac allait être atteint par Bénédict, dont le pistolet toujours armé le suivait dans lombre, la demoiselle de compagnie se glissa vers le diligent époux avec autant de légèreté que le lui permirent son corps baleiné et ses soixante ans.
Mme la marquise aurait un mot à dire à monsieur, lui dit-elle.
Alors M. de Lansac prit une autre direction et la suivit. Ceci se passa rapidement et dans lobscurité ; Bénédict chercha en vain, et ne put découvrir par quel escamotage infernal sa proie lui échappait encore.
Seul, dans cette vaste maison, dont on avait, à dessein, éteint toutes les lumières, et, sous divers prétextes, éloigné le peu de domestiques qui ne fussent pas à la fête, Bénédict erra au hasard, essayant de rassembler ses souvenirs et de se diriger vers la chambre que Valentine devait habiter. Son parti était pris ; il la soustrairait à son sort, soit en tuant son mari, soit en la tuant elle-même. Il avait souvent regardé du dehors la fenêtre de Valentine, il lavait reconnue la nuit aux longues veilles dont la clarté de sa lampe rendait témoignage ; mais comment en trouver la direction dans ces ténèbres et dans cette agitation terrible ?
Il sabandonna au hasard. Il savait seulement que cet appartement était situé au premier étage ; il suivit une vaste galerie et sarrêta pour écouter. Au bout opposé, il apercevait un rayon de lumière se glissant par une porte entrouverte, et il lui semblait entendre un chuchotement de voix de femmes. Cétait la chambre de la marquise ; elle avait fait appeler son beau-petit-fils pour lengager à renoncer au bonheur de cette première nuit, et Catherine, quon avait fait venir là pour attester lindisposition de sa maîtresse, sen acquittait de son mieux pour seconder les intentions de Valentine. Mais M. de Lansac était fort peu persuadé, et trouvait assez ridicule que toutes ces femmes vinssent déjà glisser leur curiosité et leur influence dans les mystères de son ménage ; il résistait poliment, et jurait sur son honneur dobéir à lordre que Valentine lui donnerait de vive voix de se retirer.
Bénédict, ayant atteint sans bruit cette porte, entendit toute la discussion, quoiquelle se fit à voix basse, dans la crainte dattirer la comtesse, qui eût détruit dun mot tout leffet de cette négociation.
« Valentine aura-t-elle bien la force de prononcer cet ordre ? se demanda Bénédict. Oh ! je la lui donnerai, moi. »
Et il savança de nouveau à tâtons vers un autre rayon de lumière plus faible qui rampait sous une porte fermée ; il y colla son oreille : cétait là ! il le sentit au battement de son cur et à la faible respiration de Valentine, quil nétait sans doute donné quà un homme passionné comme il létait pour elle de saisir et de reconnaître.
Il sappuyait, oppressé, haletant, contre cette porte, lorsquil lui sembla quelle cédait ; il la poussa et elle obéit sans bruit.
« Grand Dieu ! pensa Bénédict, toujours prêt à admettre tout ce qui pouvait le torturer, lattendait-elle donc ? »
Il fit un pas dans cette chambre ; le lit était placé de manière à masquer la porte à la personne couchée. Une veilleuse brûlait dans son globe de verre mat. Était-ce bien là ? Il avança. Les rideaux étaient à demi relevés ; Valentine, tout habillée, sommeillait sur son lit. Son attitude témoignait assez de ses terreurs ; elle était assise sur le bord de sa couche, les pieds à terre ; sa tête succombant à la fatigue sétait laissée aller sur les coussins ; son visage était dune pâleur effrayante, et lon eût pu compter les pulsations de la fièvre sur les artères gonflées de son cou et de ses tempes.
Bénédict avait eu à peine le temps de se glisser derrière le dossier de ce lit et de se presser entre le rideau et la muraille lorsque les pas de Lansac retentirent dans le corridor.
Il venait de ce côté, il allait entrer. Bénédict tenait toujours son pistolet ; là, lennemi ne pouvait lui échapper, il navait quun mouvement à faire pour létendre mort, avant quil eût effleuré seulement le lin de la couche nuptiale.
Au bruit que fit Bénédict en se cachant, Valentine éveillée en sursaut, jeta un faible cri et se redressa précipitamment ; mais, ne voyant rien, elle prêta loreille et distingua les pas de son mari. Alors elle se leva et courut vers la porte.
Ce mouvement faillit faire éclater Bénédict. Il sortit à demi de sa cachette pour aller brûler la cervelle à cette femme impudique et menteuse ; mais Valentine navait eu dautre intention que de verrouiller la porte.
Cinq minutes se passèrent dans le plus complet silence, au grand étonnement de Valentine et de Bénédict ; celui-ci sétait caché de nouveau, lorsquon frappa doucement. Valentine ne répondit pas ; mais Bénédict, penché hors des rideaux, entendit le bruit inégal de sa respiration entrecoupée ; il voyait son effroi, ses lèvres livides, ses mains crispées contre le verrou qui la défendait. « Courage, Valentine ! allait-il sécrier, nous sommes deux pour soutenir lassaut ! » lorsque la voix de Catherine se fit entendre.
Ouvrez, mademoiselle, disait-elle ; nayez plus peur ; cest moi, je suis seule. Monsieur est parti ; il sest rendu aux raisons de Mme la marquise et à la prière que je lui ai faite en votre nom de se retirer. Oh ! nous vous avons faite bien plus malade que vous nêtes, jespère, ajouta la bonne femme en entrant et recevant Valentine dans ses bras. Nallez pas vous aviser de lêtre aussi sérieusement que nous nous en sommes vantées au moins.
Oh ! tout à lheure je me sentais mourir, répondit Valentine en lembrassant ; mais, à présent, je suis mieux ; tu mas sauvée encore pour quelques heures. Après, que Dieu me protège !
Eh ! mon Dieu, chère enfant ! dit Catherine, quelles idées avez-vous donc ? Allons, couchez-vous. Je passerai la nuit auprès de vous.
Non, Catherine, va te reposer. Voilà bien des nuits que je te fais passer. Va-ten ; je lexige. Je suis mieux ; je dormirai bien. Seulement, enferme-moi, prends la clef, et ne te couche que lorsque toute la maison sera fermée.
Oh ! nayez pas peur. Tenez, voici quon ferme déjà ; nentendez-vous pas rouler la grosse porte ?
Oui, cest bien. Bonsoir, nourrice, ma bonne nourrice !
La nourrice fit encore quelques difficultés pour se retirer ; elle craignait que Valentine ne se trouvât plus mal dans la nuit. Enfin elle céda et se retira après avoir fermé la porte, dont elle emporta la clef.
Si vous avez besoin de quelque chose, cria-t-elle du dehors, vous me sonnerez ?
Oui, sois tranquille ; dors bien, répondit Valentine.
Elle tira les verrous, et, secouant ses cheveux épars, elle posa les mains sur son front, en respirant fortement comme une personne délivrée ; puis elle revint à son lit et se laissa tomber assise, avec la roideur que donnent le découragement et la maladie. Bénédict se pencha et put la voir. Il eût pu se montrer tout à fait sans quelle y prît garde. Les bras pendants, lil fixé sur le parquet, elle était là comme une froide statue ; ses facultés semblaient épuisées, son cur éteint.
23
Bénédict entendit successivement fermer toutes les portes de la maison. Peu à peu les pas des domestiques séloignèrent du rez-de-chaussée, les reflets que quelques lumières errantes faisaient courir sur le feuillage séteignirent ; les sons lointains des instruments et quelques coups de pistolet quil est dusage en Berri de tirer aux noces et aux baptêmes, en signe de réjouissance, venaient seuls par intervalles rompre le silence. Bénédict se trouvait dans une situation inouïe, et quil neût jamais osé rêver. Cette nuit, cette horrible nuit, quil devait passer dans les angoisses de la rage, le réunissait à Valentine ! M. de Lansac retournait seul à son gîte, et Bénédict, le désolé Bénédict, qui devait se brûler la cervelle dans un fossé, était là enfermé seul avec Valentine ! Il eut des remords davoir renié son Dieu, davoir maudit le jour de sa naissance. Cette joie imprévue, qui succédait à la pensée de lassassinat et à celle du suicide, le saisit si impétueusement quil ne songea pas à en calculer les suites terribles. Il ne savoua pas que, sil était découvert en ce lieu, Valentine était perdue ; il ne se demanda pas si cette conquête inespérée dun instant de joie ne rendrait pas plus odieuse ensuite la nécessité de mourir. Il sabandonna au délire quun tel triomphe sur sa destinée lui causait. Il mit ses deux mains sur sa poitrine pour en maîtriser les ardentes palpitations. Mais, au moment de se trahir par ses transports, il sarrêta, dominé par la crainte doffenser Valentine, par cette timidité respectueuse et chaste qui est le principal caractère du véritable amour.
Irrésolu, le cur plein dangoisses et dimpatiences, il allait se déterminer, lorsquelle sonna, et, au bout dun instant, Catherine reparut.
Bonne nourrice, lui dit-elle, tu ne mas pas donné ma potion.
Ah ! votre potion ? dit la bonne femme. Je pensais que vous ne la prendriez pas aujourdhui. Je vais la préparer.
Non, cela serait trop long. Fais dissoudre un peu dopium dans de leau de fleurs doranger.
Mais cela pourra vous faire mal.
Non ; jamais lopium ne peut faire de mal dans létat où je suis.
Je nen sais rien, moi. Vous nêtes pas médecin ; voulez-vous que jaille demander à Mme la marquise ?
Oh ! pour Dieu, ne fais pas cela ! Ne crains donc rien. Tiens, donne-moi la boîte ; je sais la dose.
Oh ! vous en mettez deux fois trop.
Non, te dis-je ; puisquil mest enfin accordé de dormir, je veux pouvoir en profiter. Pendant ce temps-là, je ne penserai pas.
Catherine secoua la tête dun air triste, et délaya une assez forte dose dopium que Valentine avala à plusieurs reprises en se déshabillant, et, quand elle fut enveloppée de son peignoir, elle congédia de nouveau sa nourrice et se mit au lit.
Bénédict, enfoncé dans sa cachette, navait pas osé faire un mouvement. Cependant la crainte dêtre aperçu par la nourrice était bien moins forte que celle quil éprouva en se retrouvant seul avec Valentine. Après un terrible combat avec lui-même, il se hasarda à soulever doucement le rideau. Le frôlement de la soie néveilla point Valentine ; lopium faisait déjà son effet. Cependant Bénédict crut quelle entrouvrait les yeux. Il eut peur, et laissa retomber le rideau, dont la frange entraîna un flambeau de bronze placé sur le guéridon, et le fit tomber avec assez de bruit. Valentine tressaillit, mais ne sortit point de sa léthargie. Alors Bénédict resta debout auprès delle, plus libre encore de la contempler quau jour où il avait adoré son image répétée dans leau. Seul à ses pieds dans ce solennel silence de la nuit, protégé par ce sommeil artificiel quil nétait pas en son pouvoir de rompre, il croyait accomplir une destinée magique. Il navait plus rien à craindre de sa colère ; il pouvait senivrer du bonheur de la voir sans être troublé dans sa joie ; il pouvait lui parler sans quelle lentendît, lui dire tout son amour, tous ses tourments, sans faire évanouir ce faible et mystérieux sourire qui errait sur ses lèvres à demi entrouvertes. Il pouvait coller ses lèvres sur sa bouche sans quelle le repoussât... Mais limpunité ne lenhardit point jusque-là. Cest dans son cur que Valentine avait un culte presque divin, et elle navait pas besoin de protections extérieures contre lui. Il était sa sauvegarde et son défenseur contre lui-même. Il sagenouilla devant elle, et se contenta de prendre sa main pendante au bord du lit, de la soutenir dans les siennes, den admirer la finesse et la blancheur, et dy appuyer ses lèvres tremblantes. Cette main portait lanneau nuptial, le premier anneau dune chaîne pesante et indissoluble. Bénédict eût pu lôter et lanéantir, il ne le voulut point ; son âme était revenue à des impressions plus douces ; il voulait respecter dans Valentine jusquà lemblème de ses devoirs.
Car, dans cette délicieuse extase, il avait bientôt oublié tout. Il se crut heureux et plein davenir comme aux beaux jours de la ferme ; il simagina que la nuit ne devait pas finir, et que Valentine ne devait pas séveiller, et quil accomplissait là son éternité de bonheur.
Longtemps cette contemplation fut sans danger : les anges sont moins purs que le cur dun homme de vingt ans lorsquil aime avec passion ; mais il tressaillit lorsque Valentine, émue par un de ces rêves heureux que crée lopium, se pencha doucement vers lui et pressa faiblement sa main en murmurant des paroles indistinctes. Bénédict tressaillit et séloigna du lit, effrayé de lui-même.
Oh ! Bénédict ! lui dit Valentine dune voix faible et lente, Bénédict, cest vous qui mavez épousée aujourdhui ? Je croyais que cétait un autre ; dites-moi bien que cest vous !...
Oui, cest moi, cest moi ! dit Bénédict éperdu, en pressant contre son cur agité cette main qui cherchait la sienne.
Valentine, à demi éveillée, se dressa sur son chevet, ouvrit les yeux, et fixa sur lui des prunelles pâles qui flottaient dans le vague des songes. Il y eut comme un sentiment deffroi sur ses traits ; puis elle referma les yeux et retomba en souriant sur son oreiller.
Cest vous que jaimais, lui dit-elle ; mais comment la-t-on permis ?
Elle parlait si bas et articulait si faiblement que Bénédict recueillait lui-même ses paroles comme le murmure angélique quon entend dans les songes.
Ô ma bien-aimée ! sécria-t-il en se penchant vers elle, dites-le-moi encore, dites-le-moi, pour que je meure de joie à vos pieds !
Mais Valentine le repoussa.
Laissez-moi ! dit-elle.
Et ses paroles devinrent inintelligibles.
Bénédict crut comprendre quelle le prenait pour M. de Lansac. Il se nomma plusieurs fois avec insistance, et Valentine, flottant entre la réalité et lillusion, séveillant et sendormant tour à tour, lui dit ingénument tous ses secrets. Un instant, elle crut voir M. de Lansac qui la poursuivait une épée à la main ; elle se jeta dans le sein de Bénédict, et, lui passant ses bras autour du cou :
Mourons tous deux ! lui dit-elle.
Oh ! tu as raison, sécria-t-il. Sois à moi, et mourons.
Il posa ses pistolets sur le guéridon, et étreignit dans ses bras le corps souple et languissant de Valentine. Mais elle lui dit encore :
Laisse-moi, mon ami ; je meurs de fatigue, laisse-moi dormir.
Elle appuya sa tête sur le sein de Bénédict, et il nosa faire un mouvement de peur de la déranger. Cétait un si grand bonheur que de la voir dormir dans ses bras ! Il ne se souvenait déjà plus quil en pût exister un autre.
Dors, dors, ma vie ! lui disait-il en effleurant doucement son front avec ses lèvres ; dors mon ange ! Sans doute tu vois la Vierge aux cieux, et elle te sourit, car elle te protège. Va, nous serons unis là-haut !
Il ne put résister au désir de détacher doucement son bonnet de dentelle, et de répandre sur elle et sur lui cette magnifique chevelure dun blond cendré quil avait regardée tant de fois avec amour. Quelle était soyeuse et parfumée ! que son frais contact allumait chez lui de délire et de fièvre ! Vingt fois il mordit les draps de Valentine et ses propres mains pour sarracher, par la sensation dune douleur physique, aux emportements de sa joie. Assis sur le bord de cette couche dont le linge odorant et fin le faisait frissonner, il se jetait rapidement à genoux pour reprendre empire sur lui-même, et il se bornait à la regarder. Il lentourait chastement des mousselines brodées qui protégeaient son jeune sein si paisible et si pur ; il ramenait même un peu le rideau sur son visage pour ne plus la voir et trouver la force de sen aller. Mais Valentine, éprouvant ce besoin dair quon ressent dans le sommeil, repoussait cet obstacle, et, se rapprochant de lui, semblait appeler ses caresses dun air naïf et confiant. Il soulevait les tresses de ses cheveux et en remplissait sa bouche pour sempêcher de crier ; il pleurait de rage et damour. Enfin, dans un instant de douleur inouïe, il mordit lépaule ronde et blanche quelle livrait à sa vue. Il la mordit cruellement, et elle séveilla, mais sans témoigner de souffrance. En la voyant se dresser de nouveau sur son lit, le regarder avec plus dattention, et passer sa main sur lui pour sassurer quil nétait point un fantôme, Bénédict, qui était alors assoupi tout à fait auprès delle, se crut perdu ; tout son sang, qui bouillonnait, se glaça ; il devint pâle, et lui dit, sans savoir ce quil disait :
Valentine, pardon ; je me meurs, si vous navez pitié de moi...
Pitié de toi ! lui dit-elle avec la voix forte et brève du somnambulisme ; quas-tu ? souffres-tu ? Viens dans mes bras comme tout à lheure ; viens. Nétais-tu pas heureux ?
Ô Valentine ! sécria Bénédict devenu fou, dis-tu vrai ? Me reconnais-tu ? sais-tu qui je suis ?
Oui, lui dit-elle en sassoupissant sur son épaule, ma bonne nourrice !
Non ! non ! Bénédict ! Bénédict ! entends-tu ? lhomme qui taime plus que sa vie ! Bénédict !
Et il la secoua pour la réveiller, mais cela était impossible. Il ne pouvait quexciter en elle lardeur des songes. Cette fois, la lucidité du sien fut telle quil sy trompa.
Oui ! cest toi, dit-elle en se redressant, mon mari ; je le sais, mon Bénédict ; je taime aussi. Embrasse-moi, mais ne me regarde pas. Éteins cette lumière ; laisse-moi cacher mon visage contre ta poitrine.
En même temps, elle lentoura de ses bras et lattira vers elle avec une force fébrile extraordinaire. Ses joues étaient vivement colorées, ses lèvres étincelaient. Il y avait dans ses yeux éteints un feu subit et fugitif ; évidemment, elle avait le délire. Mais Bénédict pouvait-il distinguer cette excitation maladive de livresse passionnée qui le dévorait ? Il se jeta sur elle avec désespoir, et, près de céder à ses fougueuses tortures, il laissa échapper des cris nerveux et déchirants. Aussitôt des pas se firent entendre, et la clef tourna dans la serrure. Bénédict neut que le temps de se jeter derrière le lit ; Catherine entra.
La nourrice examina Valentine, sétonna du désordre de son lit et de lagitation de son sommeil. Elle tira une chaise et resta près delle environ un quart dheure. Bénédict crut quelle allait y passer le reste de la nuit et la maudit mille fois. Cependant Valentine, nétant plus excitée par le souffle embrasé de son amant, retomba dans une torpeur immobile et paisible. Catherine, rassurée, simagina quun rêve lavait trompée elle-même lorsquelle avait cru entendre crier ; elle remit le lit en ordre, arrangea les draps autour de Valentine, releva ses cheveux sous son bonnet, et ramena les plis de sa camisole sur sa poitrine pour la préserver de lair de la nuit ; puis elle se retira doucement, et tourna deux fois la clef dans la serrure. Ainsi il était impossible à Bénédict de sen aller par là.
Quand il se retrouva maître de Valentine, connaissant maintenant tout le danger de sa situation, il séloigna du lit avec effroi, et alla se jeter sur une chaise à lautre bout de la chambre. Là, il cacha sa tête dans ses mains et chercha à résumer les conséquences de sa position.
Ce courage féroce qui lui eût permis, quelques heures auparavant, de tuer Valentine, il ne lavait plus. Ce nétait pas après avoir contemplé ses charmes modestes et touchants quil pouvait se sentir lénergie de détruire cette belle uvre de Dieu ; cétait Lansac quil fallait tuer. Mais Lansac ne pouvait pas mourir seul, il fallait le suivre ; et que deviendrait Valentine, sans amant, sans époux ? Comment la mort de lun lui profiterait-elle si lautre ne lui restait ? Et puis qui sait si elle ne maudirait pas lassassin de ce mari quelle naimait pas ? Elle si pure, si pieuse, et dune âme si droite et si honnête, comprendrait-elle la sublimité dun dévouement si sauvage ? Le souvenir de Bénédict ne lui resterait-il pas funeste et odieux dans le cur, souillé de ce sang et de ce terrible nom dassassin ?
Ah ! puisque je ne peux jamais la posséder, se dit-il, il ne faut pas du moins quelle haïsse ma mémoire ! Je mourrai seul, et peut-être osera-t-elle me pleurer dans le secret de ses prières.
Il approcha sa chaise du bureau de Valentine ; tout ce quil fallait pour écrire sy trouvait. Il alluma un flambeau, ferma les rideaux du lit pour ne plus la voir et trouver la force de lui dire un éternel adieu. Il tira les verrous de la porte, afin de nêtre pas surpris à limproviste, et il écrivit à Valentine :
« Il est deux heures du matin, et je suis seul avec vous, Valentine, seul, dans votre chambre, maître de vous plus que ne le sera jamais votre mari ; car vous mavez dit que vous maimiez, vous mavez appelé sur votre cur dans le secret de vos rêves, vous mavez presque rendu mes caresses ; vous mavez fait, sans le vouloir, le plus heureux et le plus misérable des hommes ; et pourtant, Valentine, je vous ai respectée au milieu du plus terrible délire qui ait envahi des facultés humaines. Vous êtes toujours là, pure et sacrée pour moi, et vous pourrez vous éveiller sans rougir. Oh ! Valentine ! il faut que je vous aime bien !
« Mais, quelque douloureux et incomplet quait été mon bonheur, il faut que je le paye de ma vie. Après des heures comme celles que je viens de passer à vos genoux, les lèvres collées sur votre main, sur vos cheveux, sur le fragile vêtement qui vous protège à peine, je ne puis pas vivre un jour de plus. Après de tels transports, je ne puis pas retourner à la vie commune, à la vie odieuse que je mènerais désormais loin de vous. Rassure-toi, Valentine ; lhomme qui ta mentalement possédée cette nuit ne verra pas le lever du soleil.
« Et, sans cette résolution irrévocable, où aurais-je trouvé laudace de pénétrer ici et davoir des pensées de bonheur ? comment aurais-je osé vous regarder et vous parler comme je lai fait, même pendant votre sommeil ? Ce ne sera pas assez de tout mon sang pour payer la destinée qui ma vendu de pareils instants.
« Il faut que vous sachiez tout, Valentine. Jétais venu pour assassiner votre mari. Quand jai vu quil méchappait, jai résolu de vous tuer avec moi. Nayez point peur ; quand vous lirez ceci, mon cur aura cessé de battre ; mais, cette nuit, Valentine, au moment où vous mavez appelé dans vos bras, un pistolet armé était levé sur votre tête.
« Et puis je nai pas eu le courage, je ne laurai pas. Si je pouvais vous tuer du même coup que moi, ce serait déjà fait ; mais il faudrait vous voir souffrir, voir votre sang couler, votre âme se débattre contre la mort, et, ce spectacle ne durât-il quune seconde, cette seconde résumerait à elle seule plus de douleurs quil ny en a eu dans toute ma vie.
« Vivez donc, et que votre mari vive aussi ! la vie que je lui accorde est encore plus que le respect qui vient de menchaîner, mourant de désirs, au pied de votre lit. Il men coûte plus pour renoncer à satisfaire ma haine quil ne men a coûté pour vaincre mon amour ; cest que sa mort vous déshonorerait peut-être. Témoigner ainsi ma jalousie au monde, cétait peut-être lui avouer votre amour autant que le mien ; car vous maimez, Valentine, vous me lavez dit tout à lheure, malgré vous. Et, hier au soir, au bout de la prairie, quand vous pleuriez dans mon sein, nétait-ce pas aussi de lamour ? Ah ! ne vous éveillez pas, laissez-moi emporter cette pensée dans le tombeau !
« Mon suicide ne vous compromettra pas ; vous seule saurez pour qui je meurs. Le scalpel du chirurgien ne trouvera pas votre nom écrit au fond de mon cur ; mais vous saurez que ses dernières palpitations étaient pour vous.
« Adieu, Valentine ; adieu, le premier, le seul amour de ma vie ! Bien dautres vous aimeront ; qui ne le ferait ? mais une seule fois vous aurez été aimée comme vous devez lêtre. Lâme que vous avez remplie devait retourner au sein de Dieu, afin de ne pas dégénérer sur la terre.
« Après moi, Valentine, quelle sera votre vie ? Hélas ! je lignore. Sans doute vous vous soumettrez à votre sort, mon souvenir sémoussera ; vous tolérerez peut-être tout ce qui vous semble odieux aujourdhui, il le faudra bien... Ô Valentine ! si jépargne votre mari, cest pour que vous ne me maudissiez pas, cest pour que Dieu ne mexile pas du ciel, où votre place est marquée. Dieu, protégez-moi ! Valentine, priez pour moi !
« Adieu... Je viens de mapprocher de vous, vous dormez, vous êtes calme. Oh ! si vous saviez comme vous êtes belle ! oh ! jamais, jamais une poitrine dhomme ne renfermera sans se briser tout lamour que javais pour vous !
« Si lâme nest pas un vain souffle que le vent disperse, la mienne habitera toujours près de vous.
« Le soir, quand vous irez au bout de la prairie, pensez à moi si la brise soulève vos cheveux, et si, dans ses froides caresses, vous sentez courir tout à coup une haleine embrasée ; la nuit, dans vos songes, si un baiser mystérieux vous effleure, souvenez-vous de Bénédict. »
Il plia ce papier et le mit sur le guéridon, à la place de ses pistolets, que Catherine avait presque touchés sans les voir ; il les désarma, les prit sur lui, se pencha vers Valentine, la regarda encore avec enthousiasme, déposa un baiser, le premier et le dernier, sur ses lèvres ; puis il sélança vers la fenêtre, et, avec le courage dun homme qui na rien à risquer, il descendit au péril de sa vie. Il pouvait tomber de trente pieds de haut, ou bien recevoir un coup de fusil, comme un voleur ; mais que lui importait ? La seule crainte de compromettre Valentine lengageait à prendre des précautions pour néveiller personne. Le désespoir lui donna des forces surnaturelles ; car, pour ceux qui regarderaient aujourdhui de sang-froid la distance des croisées du rez-de-chaussée à celles du premier étage, au château de Raimbault, la nudité du mur et labsence de tout point dappui, une pareille entreprise semblerait fabuleuse.
Il atteignit pourtant le sol sans éveiller personne, et gagna la campagne par-dessus les murs.
Les premières lueurs du matin blanchissaient lhorizon.
24
Valentine, plus fatiguée dun semblable sommeil quelle ne leût été dune insomnie, séveilla fort tard. Le soleil était haut et chaud dans le ciel, des myriades dinsectes bourdonnaient dans ses rayons. Longtemps plongée dans ce mol engourdissement qui suit le réveil, Valentine ne cherchait point encore à recueillir ses idées ; elle écoutait vaguement les mille bruits de lair et des champs. Elle ne souffrait point, parce quelle avait oublié bien des choses et quelle en ignorait plus encore.
Elle se souleva pour prendre un verre deau sur le guéridon, et trouva la lettre de Bénédict ; elle la retourna dans ses doigts lentement et sans avoir conscience de ce quelle faisait. Enfin elle y jeta les yeux, et, en reconnaissant lécriture, elle tressaillit et louvrit dune main convulsive. Le rideau venait de tomber : elle voyait à nu toute sa vie.
Aux cris déchirants qui lui échappèrent, Catherine accourut ; elle avait la figure renversée ; Valentine comprit sur-le-champ la vérité.
Parle ! sécria-t-elle, où est Bénédict ? quest devenu Bénédict ?
Et, voyant le trouble et la consternation de sa nourrice, elle dit en joignant les mains :
Ô mon Dieu ! cest donc bien vrai, tout est fini !
Hélas ! mademoiselle, comment donc le savez-vous ? dit Catherine en sasseyant sur le lit ; qui donc a pu entrer ici ? Javais la clef dans ma poche. Est-ce que vous avez entendu ? Mais Mlle Beaujon me la dit si bas, dans la crainte de vous éveiller... Je savais bien que cette nouvelle vous ferait du mal.
Ah ! il sagit bien de moi ! sécria Valentine avec impatience en se levant brusquement. Parlez donc ! quest devenu Bénédict ?
Effrayée de cette véhémence, la nourrice baissa la tête et nosa répondre.
Il est mort, je le sais ! dit Valentine en retombant sur son lit, pâle et suffoquée ; mais depuis quand ?
Hélas ! dit la nourrice, on ne sait ; le malheureux jeune homme a été trouvé au bout de la prairie, ce matin, au petit jour. Il était couché dans un fossé et couvert de sang. Les métayers de la Croix-Bleue, en sen allant chercher leurs bufs au pâturage, lont ramassé, et tout de suite on la porté dans sa maison ; il avait la tête fracassée dun coup de pistolet, et le pistolet était encore dans sa main. La justice sy est transportée sur-le-champ. Ah ! mon Dieu ! quel malheur ! Quest-ce qui a pu causer tant de chagrin à ce jeune homme ? On ne dira pas que cest la misère ; M. Lhéry laimait comme son fils ; et Mme Lhéry, que va-t-elle dire ? Ce sera une désolation.
Valentine nécoutait plus, elle était tombée sur son lit, roide et froide. En vain Catherine essaya de la réveiller par ses cris et ses caresses : il semblait quelle fût morte. La bonne nourrice, en voulant ouvrir ses mains contractées, y trouva une lettre froissée. Elle ne savait pas lire, mais elle avait linstinct du cur, qui avertit des dangers de la personne quon aime ; elle lui retira cette lettre et la cacha avec soin avant dappeler du secours.
Bientôt la chambre de Valentine fut pleine de monde ; mais tous les efforts furent vains pour la ranimer. Un médecin quon fit venir promptement lui trouva une congestion cérébrale très grave, et parvint, à force de saignées, à rappeler la circulation ; mais les convulsions succédèrent à cet état daccablement, et, pendant huit jours, Valentine fut entre la vie et la mort.
La nourrice se garda bien de dire la cause de cette funeste émotion ; elle nen parla quau médecin sous le sceau du secret, et voici comment elle fut conduite à comprendre quil y avait dans tous ces événements une liaison quil était nécessaire de ne faire saisir à personne. En voyant Valentine un peu mieux, après la saignée, le jour même de lévénement, elle se mit à réfléchir à la manière surnaturelle dont sa jeune maîtresse en avait été informée. Cette lettre quelle avait trouvée dans sa main lui rappela le billet quon lavait chargée de lui remettre la veille, avant le mariage, et qui lui avait été confié par la vieille gouvernante de Bénédict. Étant descendue un instant à loffice, elle entendit les domestiques commenter la cause de ce suicide, et se dire tout bas que, dans la soirée précédente, une querelle avait eu lieu entre Pierre Blutty et Bénédict, au sujet de Mlle de Raimbault. On ajoutait que Bénédict vivait encore, et que le même médecin qui soignait dans ce moment Valentine, ayant pansé le blessé dans la matinée, avait refusé de se prononcer positivement sur sa situation. Une balle avait fracassé le front et était ressortie au-dessus de loreille ; cette blessure-là, quoique grave, nétait peut-être point mortelle ; mais on ignorait de combien de balles était chargé le pistolet. Il se pouvait quil y en eût une seconde logée dans lintérieur du crâne, et, en ce cas, le répit quéprouvait en ce moment le moribond ne pouvait servir quà prolonger ses souffrances.
Aux yeux de Catherine, il devait donc être prouvé que cette catastrophe et les chagrins qui lavaient précédée avaient une influence directe sur létat effrayant de Valentine. Cette bonne femme simagina quun rayon despérance, si faible quil fût, devait produire plus deffet sur son mal que tous les secours de la médecine. Elle courut à la chaumière de Bénédict, qui nétait quà une demi-lieue du château, et sassura par elle-même quil y avait encore chez cet infortuné un souffle de vie. Beaucoup de voisins, attirés par la curiosité plus que par lintérêt, encombraient sa porte ; mais le médecin avait ordonné quon laissât entrer peu de monde, et M. Lhéry, qui était installé au chevet du mourant, ne reçut Catherine quaprès beaucoup de difficultés. Mme Lhéry ignorait encore cette triste nouvelle ; elle était allée faire le retour de noces de sa fille à la ferme de Pierre Blutty.
Catherine, après avoir examiné le malade et recueilli lopinion de Lhéry, sen retourna aussi peu fixée quauparavant sur les véritables suites de la blessure, mais complètement éclairée sur les causes du suicide. Par une circonstance particulière, au moment où elle sortait de cette maison, elle tressaillit en jetant les yeux sur une chaise où lon avait déposé les vêtements ensanglantés de Bénédict. Comme il arrive toujours que nos regards sarrêtent, en dépit de nous, sur un objet deffroi ou de dégoût, ceux de Catherine ne purent se détacher de cette chaise, et y découvrirent un mouchoir de soie des Indes, horriblement taché de sang. Aussitôt elle reconnut le foulard quelle avait mis elle-même autour du cou de Valentine en la voyant sortir dans la soirée qui précéda le mariage, et quelle avait perdu dans sa promenade au bout de la prairie. Ce fut un trait de lumière irrécusable ; elle choisit donc un moment où lon ne faisait point attention à elle pour semparer de ce mouchoir qui eût pu compromettre Valentine, et pour le cacher dans sa poche.
De retour au château, elle se hâta de le serrer dans sa chambre et ne songea plus à sen occuper. Elle essaya, dans les rares instants où elle se trouva seule avec Valentine, de lui faire comprendre que Bénédict pouvait être sauvé ; mais ce fut en vain. Les facultés morales semblaient complètement épuisées chez Valentine ; elle ne soulevait même plus ses paupières pour reconnaître la personne qui lui parlait. Sil lui restait une pensée, cétait la satisfaction de se voir mourir.
Huit jours sétaient ainsi passés. Il y eut alors un mieux sensible ; Valentine parut retrouver la mémoire, et se soulagea par dabondantes larmes. Mais, comme on ne put jamais lui faire dire le motif de cette douleur, on pensa quil y avait encore de légarement dans son cerveau. La nourrice seule guettait un instant favorable pour parler, mais M. de Lansac, étant à la veille de partir, se faisait un devoir de ne plus quitter lappartement de sa femme.
M. de Lansac venait de recevoir sa nomination à la place de premier secrétaire dambassade (jusque-là, il navait été que le second), et en même temps lordre de rejoindre aussitôt son chef, et de partir, avec ou sans sa femme, pour la Russie.
Il nétait jamais entré dans les dispositions sincères de M. de Lansac demmener sa femme en pays étranger. Dans le temps où il avait le plus fasciné Valentine, elle lui avait demandé sil lemmènerait en mission ; et, pour ne pas lui sembler au-dessous de ce quil affectait dêtre, il lui avait répondu que son vu le plus ardent était de ne jamais se séparer delle. Mais il sétait bien promis duser de son adresse, et, sil le fallait, de son autorité, pour préserver sa vie nomade des embarras domestiques. Cette coïncidence dune maladie qui nétait plus sans espoir, mais qui menaçait dêtre longue, avec la nécessité pour lui de partir immédiatement, était donc favorable aux intérêts et aux goûts de M. de Lansac. Quoique Mme de Raimbault fût une personne fort habile en matière dintérêts pécuniaires, elle sétait laissée complètement circonvenir par lhabileté bien supérieure de son gendre. Le contrat, après les discussions les plus dégoûtantes pour le fond, les plus délicates pour la forme, avait été dressé tout à lavantage de M. de Lansac. Il avait usé, dans la plus grande extension possible, de lélasticité des lois pour se rendre maître de la fortune de sa femme, et il avait fait consentir les parties contractantes à donner des espérances considérables à ses créanciers sur la terre de Raimbault. Ces légères particularités de sa conduite avaient bien failli rompre le mariage ; mais il avait su, en flattant toutes les ambitions de la comtesse, semparer delle mieux quauparavant. Quant à Valentine, elle ignorait tellement les affaires, et sentait une telle répugnance à sen occuper, quelle souscrivit, sans rien y comprendre, à tout ce qui fut exigé delle.
M. de Lansac, voyant ses dettes pour ainsi dire payées, partit donc sans beaucoup regretter sa femme, et, se frottant les mains, il se vanta intérieurement davoir mené à bien une délicate et excellente affaire. Cet ordre de départ arrivait on ne peut plus à propos pour le délivrer du rôle difficile quil jouait à Raimbault depuis son mariage. Devinant peut-être quune inclination contrariée causait le chagrin et la maladie de Valentine, et, dans tous les cas, se sentant fort offensé des sentiments quelle lui témoignait, il navait cependant aucun droit jusque-là den montrer son dépit. Sous les yeux de ces deux mères, qui faisaient un grand étalage de leur tendresse et de leur inquiétude, il nosait point laisser percer lennui et limpatience qui le dévoraient. Sa situation était donc extrêmement pénible, au lieu quen faisant une absence indéfinie, il se soustrayait, en outre, aux désagréments qui devaient résulter de la vente forcée des terres de Raimbault, car le principal de ses créanciers réclamait impérieusement ses fonds, qui se montaient à environ cinq cent mille francs ; et bientôt cette belle propriété, que Mme de Raimbault avait mis tant dorgueil à compléter, devait, à son grand déplaisir, être démembrée et réduite à de chétives dimensions.
En même temps, M. de Lansac se débarrassait des pleurs et des caprices dune nouvelle épousée.
« En mon absence, se disait-il, elle pourra shabituer à lidée davoir aliéné sa liberté. Son caractère calme et retiré saccommodera de cette vie tranquille et obscure où je la laisse ; ou, si quelque amour romanesque trouble son repos, eh bien, elle aura le temps de sen guérir ou de sen lasser avant mon retour. »
M. de Lansac était un homme sans préjugés, aux yeux de qui toute sentimentalité, tout raisonnement, toute conviction, se rapportaient à ce mot puissant qui gouverne lunivers : largent.
Mme de Raimbault avait dautres propriétés en diverses provinces, et des procès partout. Les procès étaient loccupation majeure de sa vie ; elle prétendait quils la minaient de fatigues et dagitations, mais sans eux elle fût morte dennui. Cétait, depuis la perte de ses grandeurs, le seul aliment queussent son activité et son amour de lintrigue ; elle y épanchait aussi toute la bile que les contrariétés de sa situation amassaient en elle. Dans ce moment, elle en avait un fort important, en Sologne, contre les habitants dun bourg qui lui disputaient une vaste étendue de bruyères. La cause allait être plaidée, et la comtesse brûlait dêtre là pour stimuler son avocat, influencer ses juges, menacer ses adversaires, se livrer enfin à toute cette activité fébrile qui est le ver rongeur des âmes longtemps nourries dambition. Sans la maladie de Valentine, elle serait partie, comme elle se létait promis, le lendemain du mariage, pour aller soccuper de cette affaire ; maintenant, voyant sa fille hors de danger, et nayant quune courte absence à faire, elle se décida à partir avec son gendre, qui prenait la route de Paris, et qui lui fit ses adieux à mi-chemin, sur le lieu de la contestation.
Valentine restait seule pour plusieurs jours, avec sa grand-mère et sa nourrice, au château de Raimbault.
25
Une nuit, Bénédict, accablé jusque-là par des souffrances atroces, qui ne lui avaient pas laissé retrouver une pensée, séveilla plus calme, et fit un effort pour se rappeler sa situation. Sa tête était empaquetée au point quune partie de son visage était privée dair. Il fit un mouvement pour soulever ces obstacles et retrouver la première faculté qui séveille en nous, le besoin de voir, avant celui même de penser. Aussitôt une main légère détacha les épingles, dénoua un bandeau, et laida à se satisfaire. Il regarda cette femme pâle qui se penchait sur lui, et, à la lueur vacillante dun veilleuse, il distingua un profil noble et pur, qui avait de la ressemblance avec celui de Valentine. Il crut avoir une vision, et sa main chercha celle du fantôme. Le fantôme saisit la sienne et y colla ses lèvres.
Qui êtes-vous ? dit Bénédict en frissonnant.
Vous le demandez ? lui répondit la voix de Louise.
Cette bonne Louise avait tout quitté pour venir soigner son ami. Elle était là jour et nuit, souffrant à peine que Mme Lhéry la relayât pendant quelques heures dans la matinée, se dévouant au triste emploi dinfirmière auprès dun moribond presque sans espoir de salut. Pourtant, grâce aux admirables soins de Louise et à sa propre jeunesse, Bénédict échappa à une mort presque certaine, et, un jour, il trouva assez de force pour la remercier et lui reprocher en même temps de lui avoir conservé la vie.
Mon ami, lui dit Louise, effrayée de labattement moral quelle trouvait en lui, si je vous rappelle cruellement à cette existence que mon affection ne saurait embellir, cest par dévouement pour Valentine.
Bénédict tressaillit.
Cest, continua Louise, pour conserver la sienne, qui, en ce moment, est au moins aussi menacée que la vôtre.
Menacée ! pourquoi ? sécria Bénédict.
En apprenant votre folie et votre crime, Bénédict, Valentine, qui sans doute avait pour vous une tendre amitié, est tombée subitement malade. Un rayon despoir pourrait la sauver peut-être ; mais elle ignore que vous vivez et que vous pouvez nous être rendu.
Quelle lignore donc toujours ! sécria Bénédict ; et puisque le mal est fait, puisque le coup est porté, laissez-la en mourir avec moi.
En parlant ainsi, Bénédict arracha les bandages de sa blessure, et leût rouverte sans les efforts de Louise, qui lutta courageusement avec lui, et tomba épuisée dénergie et abreuvée de douleur après lavoir sauvé de lui-même.
Une autre fois, il sembla sortir dune profonde léthargie, et, saisissant avec force la main de Louise :
Pourquoi êtes-vous ici ? lui dit-il. Votre sur est mourante, et cest à moi que sadressent vos soins !
Subjuguée par un mouvement de passion et denthousiasme, Louise, oubliant tout, sécria :
Et si je vous aimais plus encore que Valentine ?
En ce cas, vous êtes maudite, répondit Bénédict en la repoussant dun air égaré ; car vous préférez le chaos à la lumière, le démon à larchange. Vous êtes une misérable folle ! Sortez dici ! Ne suis-je pas assez malheureux, sans que vous veniez me navrer lâme de vos malheurs ?
Louise, atterrée, cacha sa figure dans les rideaux et en enveloppa sa tête pour étouffer ses sanglots. Bénédict se mit à pleurer aussi, et ces larmes le calmèrent.
Un instant après, il la rappela.
Je crois que je vous ai parlé durement tout à lheure, lui dit-il ; il faut pardonner quelque chose au délire de la fièvre.
Louise ne répondit quen baisant la main quil lui tendait. Bénédict eut besoin de tout le peu de force morale quil avait reconquise pour supporter sans humeur ce témoignage damour et de soumission. Explique qui pourra cette bizarrerie ; la présence de Louise, au lieu de le consoler, lui était désagréable ; ses soins lirritaient. La reconnaissance luttait chez lui avec limpatience et le mécontentement. Recevoir de Louise tous ces services, toutes ces marques de dévouement, cétait comme un reproche, comme une critique amère de son amour pour une autre. Plus cet amour lui était funeste, plus il soffensait des efforts quon faisait pour len dissuader ; il sy cramponnait comme on fait avec orgueil aux choses désespérées. Et puis, sil avait eu, dans son bonheur, lâme assez large pour accorder de lintérêt et de la compassion à Louise, il ne lavait plus dans son désespoir. Il trouvait que ses propres maux étaient assez lourds à porter, et cette espèce dappel fait par lamour de Louise à sa générosité lui semblait la plus égoïste et la plus inopportune des exigences. Ces injustices étaient inexcusables peut-être, et cependant les forces de lhomme sont-elles bien toujours proportionnées à ses maux ? Cest une consolante promesse évangélique ; mais qui tiendra la balance, et qui sera le juge ? Dieu nous rend-il ses comptes ? daigne-t-il mesurer la coupe après que nous lavons vidée ?
La comtesse était absente depuis deux jours, lorsque Bénédict eut son plus terrible redoublement de fièvre. Il fallut lattacher dans son lit. Cest encore une cruelle tyrannie que celle de lamitié ; souvent elle nous impose une existence pire que la mort, et emploie la force arbitraire pour nous attacher au pilori de la vie.
Enfin Louise, ayant demandé à être seule avec lui, le calma en lui répétant avec patience le nom de Valentine.
Eh bien, dit tout dun coup Bénédict en se dressant avec force et comme frappé de surprise, où est-elle ?
Bénédict, répondit-elle, elle est, comme vous, aux portes du tombeau. Voulez-vous, par une mort furieuse, empoisonner ses derniers instants ?
Elle va mourir ! dit-il avec un sourire affreux. Ah ! Dieu est bon ! nous serons donc unis !
Et si elle vivait, lui dit Louise ; si elle vous ordonnait de vivre, si, pour prix de votre soumission, elle vous rendait son amitié ?
Son amitié ! dit Bénédict avec un rire dédaigneux, quen ferais-je ? Navez-vous pas la mienne ? quen retirez-vous ?
Oh ! vous êtes bien cruel, Bénédict ! sécria Louise avec douleur ; mais, pour vous sauver, que ne ferais-je pas ! Eh bien, dites-moi, si Valentine vous aimait, si je lavais vue, si javais recueilli dans son délire des aveux que vous navez jamais osé espérer ?
Je les ai reçus moi-même ! répondit Bénédict avec le calme apparent dont il entourait souvent ses plus violentes émotions. Je sais que Valentine maime comme javais aspiré à être aimé. Me raillerez-vous maintenant ?
À Dieu ne plaise ! répondit Louise stupéfaite.
Louise sétait introduite la nuit précédente auprès de Valentine. Il lui avait été facile de prévenir et de gagner la nourrice, qui lui était dévouée, et qui lavait vue avec joie au chevet de sa sur. Cest alors quelles avaient réussi à faire comprendre à cette infortunée que Bénédict nétait pas mort. Dabord elle avait témoigné sa joie par dénergiques caresses à ces deux personnes amies ; puis elle était retombée dans un état dabattement complet, et, à lapproche du jour, Louise avait été forcée de se retirer sans pouvoir obtenir delle un regard ou un mot.
Elle apprit, le lendemain, que Valentine était mieux, et passa la nuit entière auprès de Bénédict, qui était plus mal ; mais, la nuit suivante, ayant appris que Valentine avait eu un redoublement, elle quitta Bénédict au milieu de son paroxysme, et se rendit auprès de sa sur. Partagée entre ces deux malades, la triste et courageuse Louise soubliait elle-même.
Elle trouva le médecin auprès de Valentine. Celle-ci était calme et dormait lorsquelle entra. Alors, prenant le docteur à part, elle crut de son devoir de lui ouvrir son cur, et de confier à sa délicatesse les secrets de ces deux amants, pour le mettre à même dessayer sur eux un traitement moral plus efficace.
Vous avez fort bien fait, répondit le médecin, de me confier cette histoire, mais il nen était pas besoin ; je laurais devinée, quand même on ne vous eût pas prévenue. Je comprends fort bien vos scrupules dans la situation délicate où les préjugés et les usages vous rejettent ; mais, moi qui mapplique plus positivement à obtenir des résultats physiques, je me charge de calmer ces deux curs égarés, et de guérir lun par lautre.
En ce moment, Valentine ouvrit les yeux et reconnut sa sur. Après lavoir embrassée, elle lui demanda à voix basse des nouvelles de Bénédict. Alors le médecin prit la parole :
Madame, lui dit-il, cest moi qui puis vous en donner, puisque cest moi qui lai soigné et qui ai eu le bonheur jusquici de prolonger sa vie. Lami qui vous inquiète, et qui a des droits à lintérêt de toute âme noble et généreuse comme la vôtre, est maintenant physiquement hors de danger. Mais le moral est loin dune aussi rapide guérison, et vous seule pouvez lopérer.
Ô mon Dieu ! dit la pâle Valentine en joignant les mains et en attachant sur le médecin ce regard triste et profond que donne la maladie.
Oui, madame, reprit-il, un ordre de votre bouche, une parole de consolation et de force, peuvent seuls fermer cette blessure ; elle le serait sans laffreuse obstination du malade à en arracher lappareil aussitôt que la cicatrice se forme. Notre jeune ami est atteint dun profond découragement, madame, et ce nest pas moi qui ai des secrets assez puissants pour la douleur morale. Jai besoin de votre aide, voudrez-vous me laccorder ?
En parlant ainsi, le bon vieux médecin de campagne, obscur savant, qui avait maintes fois dans sa vie étanché du sang et des larmes, prit la main de Valentine avec une affectueuse douceur qui nétait pas sans un mélange dantique galanterie, et la baisa méthodiquement, après en avoir compté les pulsations.
Valentine, trop faible pour bien comprendre ce quelle entendait, le regardait avec une surprise naïve et un triste sourire.
Eh bien, ma chère enfant, dit le vieillard, voulez-vous être mon aide-major et venir mettre la dernière main à cette cure ?
Valentine ne répondit que par un signe davidité ingénue.
Demain ? reprit-il.
Oh ! tout de suite ! répondit-elle dune voix faible et pénétrante.
Tout de suite, ma pauvre enfant ? dit le médecin en souriant. Eh ! voyez donc ces flambeaux ! il est deux heures du matin ; mais si vous voulez me promettre dêtre sage et de bien dormir, et de ne pas reprendre la fièvre dici à demain, nous irons dans la matinée faire une promenade dans le bois de Vavray. Il y a, de ce côté-là, une petite maison où vous porterez lespoir et la vie.
Valentine pressa à son tour la main du vieux médecin, se laissa médicamenter avec la docilité dun enfant, passa son bras autour du cou de Louise, et sendormit sur son sein dun sommeil paisible.
Y pensez-vous, monsieur Faure ? dit Louise en la voyant assoupie. Comment voulez-vous quelle ait la force de sortir, elle qui était encore à lagonie il y a quelques heures ?
Elle laura, comptez-y, répondit M. Faure. Ces affections nerveuses naffaiblissent le corps quaux heures de la crise. Celle-ci est si évidemment liée à des causes morales, quune révolution favorable dans les idées doit en amener une équivalente dans la maladie. Plusieurs fois, depuis linvasion du mal, jai vu Mme de Lansac passer dune prostration effrayante à une surabondance dénergie à laquelle jeusse voulu donner un aliment. Il existe des symptômes de la même affection chez Bénédict ; ces deux personnes sont nécessaires lune à lautre...
Oh ! monsieur Faure ! dit Louise, nallons-nous pas commettre une grande imprudence ?
Je ne le crois pas ; les passions dangereuses pour la vie des individus comme pour celle des sociétés sont les passions que lon irrite et que lon exaspère. Nai-je pas été jeune ? nai-je pas été amoureux à en perdre lesprit ? nai-je pas guéri ? ne suis-je pas devenu vieux ? Allez, le temps et lexpérience marchent pour tous. Laissez guérir ces pauvres enfants ; après quils auront trouvé la force de vivre, ils trouveront celle de se séparer. Mais, croyez-moi, hâtons le paroxysme de la passion ; elle éclaterait sans nous dune manière peut-être plus terrible ; en la sanctionnant de notre présence, nous la calmerons un peu.
Oh ! pour lui, pour elle, je ferai tous les sacrifices ! répondit Louise ; mais que dira-t-on de nous, monsieur Faure ? quel rôle coupable allons-nous jouer ?
Si votre conscience ne vous le reproche pas, quavez-vous à craindre des hommes ? Ne vous ont-ils pas fait tout le mal quils pouvaient vous faire ? Leur devez-vous beaucoup de reconnaissance pour lindulgence et la charité que vous avez trouvées en ce monde ?
Le sourire malin et affectueux du vieillard fit rougir Louise. Elle se chargea déloigner de chez Bénédict tout témoin indiscret, et, le lendemain, Valentine, M. Faure et la nourrice, sétant fait promener environ une heure en calèche dans le bois de Vavray, mirent pied à terre dans un endroit sombre et solitaire, où ils dirent à léquipage de les attendre. Valentine, appuyée sur le bras de sa nourrice, senfonça dans un des chemins tortueux qui descendent vers le ravin ; et M. Faure, prenant les devants, alla sassurer par lui-même quil ny avait personne de trop à la maison de Bénédict. Louise avait, sous différents prétextes, renvoyé tout le monde ; elle était seule avec son malade endormi. Le médecin lui avait défendu de le prévenir, dans la crainte que limpatience ne lui fût trop pénible et naugmentât son irritation.
Quand Valentine approcha du seuil de cette chaumière, elle fut saisie dun tremblement convulsif ; mais M. Faure, venant à elle, lui dit :
Allons, madame, il est temps davoir du courage et den donner à ceux qui en manquent ; songez que la vie de mon malade est dans vos mains.
Valentine, réprimant aussitôt son émotion avec cette force de lâme qui devrait détruire toutes les convictions du matérialisme, pénétra dans cette chambre grise et sombre, où gisait le malade entre ses quatre rideaux de serge verte.
Louise voulait conduire sa sur vers Bénédict ; mais M. Faure, lui prenant la main :
Nous sommes de trop ici, ma belle curieuse ; allons admirer les légumes du jardin. Et vous, Catherine, dit-il à la nourrice, installez-vous sur ce banc, au seuil de la maison, et, si quelquun paraissait sur le sentier, frappez des mains pour nous avertir.
Il entraîna Louise, dont les angoisses furent inexprimables durant cet entretien. Nous ne saurions affirmer si une involontaire et poignante jalousie nentrait pas pour beaucoup dans le déplaisir de sa situation et dans les reproches quelle se faisait à elle-même.
26
Au léger bruit que firent les anneaux du rideau en glissant sur la tringle rouillée, Bénédict se souleva à demi éveillé et murmura le nom de Valentine. Il venait de la voir dans ses rêves ; mais, quand il la vit réellement devant lui, il fit un cri de joie que Louise entendit du fond du jardin, et qui la pénétra de douleur.
Valentine, dit-il, est-ce votre ombre qui vient mappeler ? Je suis prêt à vous suivre.
Valentine se laissa tomber sur une chaise.
Cest moi qui viens vous ordonner de vivre, lui répondit-elle, ou vous prier de me tuer avec vous.
Je laimerais mieux ainsi, dit Bénédict.
Ô mon ami ! dit Valentine, le suicide est un acte impie ; sans cela, nous serions réunis dans la tombe. Mais Dieu le défend ; il nous maudirait, il nous punirait par une éternelle séparation. Acceptons la vie, quelle quelle soit ; navez-vous pas en vous une pensée qui devrait vous donner du courage ?
Laquelle, Valentine ? dites-la.
Mon amitié nest-elle pas ?...
Votre amitié ? Cest beaucoup plus que je ne mérite, madame ; aussi je me sens indigne dy répondre, et je nen veux pas. Ah ! Valentine, vous devriez dormir toujours ; mais la femme la plus pure redevient hypocrite en séveillant. Votre amitié !
Oh ! vous êtes égoïste, vous ne vous souciez pas de mes remords !
Madame, je les respecte ; cest pour cela que je veux mourir. Quêtes-vous venue faire ici ? Il fallait abjurer toute religion, tout scrupule, et venir à moi pour me dire : « Vis, et je taimerai » ; ou bien il fallait rester chez vous, moublier et me laisser périr. Vous ai-je rien demandé ? ai-je voulu empoisonner votre vie ? me suis-je fait un jeu de votre honneur, de vos principes ? Ai-je imploré votre pitié, seulement ? Tenez, Valentine, cette compassion que vous me témoignez, ce sentiment dhumanité qui vous amène ici, cette amitié que vous moffrez, tout cela, ce sont de vains mots qui meussent trompé il y a un mois, lorsque jétais un enfant et quun regard de vous me faisait vivre tout un jour. À présent, jai trop vécu, jai trop appris les passions pour maveugler. Je nessayerai plus une lutte inutile et folle contre ma destinée. Vous devez me résister, je le sais ; vous le ferez, je nen doute pas. Vous me jetterez parfois une parole dencouragement et de pitié pour maider à souffrir, et encore vous vous la reprocherez comme un crime, et il faudra quun prêtre vous en absolve pour que vous vous la pardonniez. Votre vie sera troublée et gâtée par moi ; votre âme, sereine et pure jusquici, sera désormais orageuse comme la mienne ! À Dieu ne plaise ! Et moi, en dépit de ces sacrifices qui vous sembleront si grands, je me trouverai le plus misérable des hommes ! Non, non, Valentine, ne nous abusons pas. Il faut que je meure. Telle que vous êtes, vous ne pouvez pas maimer sans remords et sans tourments ; je ne veux point dun bonheur qui vous coûterait si cher. Loin de vous accuser, cest pour votre vertu, pour votre force que je vous aime avec tant dardeur et denthousiasme. Restez donc telle que vous êtes ; ne descendez pas au-dessous de vous-même pour arriver jusquà moi. Vivez, et méritez le ciel. Moi dont lâme est au néant, jy veux retourner. Adieu, Valentine ; vous êtes venue me dire adieu, je vous en remercie.
Ce discours, dont Valentine ne sentit que trop toute la force, la jeta dans le désespoir. Elle ne sut rien trouver pour y répondre, et se jeta la face contre le lit, en pleurant avec une profonde amertume. Le plus grand charme de Valentine était une franchise dimpressions qui ne cherchait à abuser ni elle-même ni les autres.
Sa douleur fit plus deffet sur Bénédict que tout ce quelle eût pu dire ; en voyant ce cur si noble et si droit se briser à lidée de le perdre, il saccusa lui-même. Il saisit les mains de Valentine, elle pencha son front vers les siennes et les arrosa de larmes. Alors il fut comme inondé de joie, de force et de repentir.
Pardon, Valentine, sécria-t-il, je suis un lâche et un misérable, moi qui vous fais pleurer ainsi. Non, non ! je ne mérite pas ces regrets et cet amour ; mais Dieu mest témoin que je men rendrai digne ! Ne maccordez rien, ne me promettez rien ; ordonnez seulement, et jobéirai. Oh ! oui, cest mon devoir ; plutôt que de vous coûter une de ces larmes, je dois vivre, fussé-je malheureux ! Mais, avec le souvenir de ce que vous avez fait pour moi aujourdhui, je ne le serai pas, Valentine. Je jure que je supporterai tout, que je ne me plaindrai jamais, que je ne chercherai point à vous imposer des sacrifices et des combats. Dites-moi seulement que vous me plaindrez quelquefois dans le secret de votre cur ; dites que vous aimerez Bénédict en silence et dans le sein de Dieu... Mais non, ne me dites rien, ne mavez-vous pas tout dit ? Ne vois-je pas bien que je suis ingrat et stupide dexiger plus que ces pleurs et ce silence ?
Nest-ce pas une étrange chose que le langage de lamour ? et, pour un spectateur froid, quelle inexplicable contradiction que ce serment de stoïcisme et de vertu, scellé par des baisers de feu, à lombre dépais rideaux, sur un lit damour et de souffrance ! Si lon pouvait ressusciter le premier homme à qui Dieu donna une compagne avec un lit de mousse et la solitude des bois, en vain peut-être chercherions-nous dans cette âme primitive la puissance daimer. De combien de grandeur et de poésie le trouverions-nous ignorant ? Et que dirions-nous si nous découvrions quil est inférieur à lhomme dégénéré de la civilisation ? si ce corps athlétique ne renfermait quune âme sans passion et sans vigueur ?
Mais non, lhomme na pas changé, et sa force sexerce contre dautres obstacles ; voilà tout. Autrefois, il domptait les ours et les tigres ; aujourdhui, il lutte contre la société pleine derreurs et dignorance. Là est sa vigueur, son audace, et peut-être sa gloire. À la puissance physique a succédé la puissance morale. À mesure que le système musculaire sénervait chez les générations, lesprit humain grandissait en énergie.
La guérison de Valentine fut prompte ; celle de Bénédict plus lente, mais miraculeuse néanmoins pour ceux qui nen surent point le secret. Mme de Raimbault, ayant gagné son procès, succès dont elle sattribua tout lhonneur, revint passer quelques jours auprès de Valentine. Elle ne se fut pas plus tôt assurée de sa guérison quelle repartit pour Paris. En se sentant débarrassée des devoirs de la maternité, il lui sembla quelle rajeunissait de vingt ans. Valentine, désormais libre et souveraine dans son château de Raimbault, resta donc seule avec sa grand-mère, qui nétait pas, comme on sait, un mentor incommode.
Ce fut alors que Valentine désira se rapprocher réellement de sa sur. Il ne fallait que lassentiment de M. de Lansac ; car la marquise reverrait certainement avec joie sa petite-fille. Mais jamais M. de Lansac ne sétait prononcé assez franchement à cet égard pour inspirer de la confiance à Louise, et Valentine commençait aussi à douter beaucoup de la sincérité de son mari.
Néanmoins, elle voulait à tout risque lui offrir un asile dans sa maison, et lui témoigner ostensiblement sa tendresse, comme une espèce de réparation de tout ce quelle avait souffert de la part de sa famille ; mais Louise refusa positivement.
Non, chère Valentine, lui dit-elle, je ne souffrirai jamais que, pour moi, tu texposes à déplaire à ton mari. Ma fierté souffrirait de lidée que je suis dans une maison doù lon pourrait me chasser. Il vaut mieux que nous vivions ainsi. Nous avons désormais la liberté de nous voir, que nous faut-il de plus ? Dailleurs, je ne pourrais métablir pour longtemps à Raimbault. Léducation de mon fils est loin dêtre finie, et il faut que je reste à Paris pour la surveiller encore quelques années. Là nous nous verrons avec plus de liberté encore ; mais que cette amitié reste entre nous un doux mystère. Le monde te blâmerait certainement de mavoir tendu la main, ta mère te maudirait presque. Ce sont là des maîtres injustes quil faut craindre, et dont les lois ne seraient pas impunément bravées en face. Restons ainsi ; Bénédict a encore besoin de mes soins. Dans un mois, au plus, il faudra que je parte ; en attendant, je tâcherai de te voir tous les jours.
En effet, elles eurent de fréquentes entrevues. Il y avait dans le parc un joli pavillon où M. de Lansac avait demeuré durant son séjour à Raimbault ; Valentine le fit arranger pour sen servir comme de cabinet détude. Elle y fit transporter des livres et son chevalet ; elle y passait une partie de ses journées, et, le soir, Louise venait ly trouver et causer pendant quelques heures avec elle. Malgré ces précautions, lidentité de Louise était désormais bien constatée dans le pays, et le bruit avait fini par en venir aux oreilles de la vieille marquise. Dabord, elle en avait éprouvé un sentiment de joie aussi vif quil lui était possible de le ressentir, et sétait promis de faire venir sa petite-fille pour lembrasser ; car Louise avait été longtemps ce que la marquise aimait le mieux dans le monde ; mais la demoiselle de compagnie, qui était une personne prudente et posée, et qui dominait entièrement sa maîtresse, lui avait fait comprendre que Mme de Raimbault finirait par apprendre cette démarche et quelle pourrait sen venger.
Mais quai-je à craindre delle, à présent ? avait répondu la marquise. Ma pension ne doit-elle pas être désormais servie par Valentine ? Ne suis-je pas chez Valentine ? et, si Valentine voit sa sur en secret, comme on lassure, ne serait-elle pas heureuse de me voir partager ses intentions ?
Mme de Lansac, répondit la vieille suivante, dépend de son mari, et vous savez bien que M. de Lansac et vous nêtes pas toujours fort bien ensemble. Prenez garde, madame la marquise, de compromettre par une étourderie lexistence de vos vieux jours. Votre petite-fille nest pas très empressée de vous voir, puisquelle ne vous a point fait part de son arrivée dans le pays ; Mme de Lansac elle-même na pas jugé à propos de vous confier ce secret. Mon avis est donc que vous fassiez comme vous avez fait jusquici, cest-à-dire que vous ayez lair de ne rien voir du danger où les autres sexposent, et que vous tâchiez de maintenir votre tranquillité à tout prix.
Ce conseil avait dans le caractère même de la marquise un trop puissant auxiliaire pour être méconnu ; elle ferma donc les yeux sur ce qui se passait autour delle, et les choses en restèrent à ce point.
Athénaïs avait été dabord fort cruelle pour Pierre Blutty, et pourtant elle avait vu avec un certain plaisir lobstination de celui-ci à combattre ses dédains. Un homme comme M. de Lansac se fût retiré piqué dès le premier refus ; mais Pierre Blutty avait sa diplomatie qui en valait bien une autre. Il voyait que son ardeur à mériter le pardon de sa femme, son humilité à limplorer, et le bruit un peu ridicule quil faisait devant trente témoins de son martyre, flattaient la vanité de la jeune fermière. Quand ses amis le quittèrent le soir de ses noces, quoiquil ne fût pas encore rentré en grâce en apparence, un sourire significatif quil échangea avec eux leur fit comprendre quil nétait pas aussi désespéré quil voulait bien le paraître. En effet, laissant Athénaïs barricader la porte de sa chambre, il imagina de grimper par la fenêtre. Il serait difficile de nêtre pas touchée de la résolution dun homme qui sexpose à se casser le cou pour vous obtenir, et, le lendemain à lheure où lon apporta, au milieu du repas, la nouvelle de la mort de Bénédict à la ferme de Pierre Blutty, Athénaïs avait une main dans celle de son mari, et chaque regard énergique du fermier couvrait de rougeur les belles joues de la fermière.
Mais le récit de cette catastrophe réveilla lorage assoupi. Athénaïs jeta des cris perçants, il fallut lemporter de la salle. Le lendemain, dès quelle eut appris que Bénédict nétait point mort, elle voulut aller le voir. Blutty comprit que ce nétait point le moment de la contrarier, dautant plus que son père et sa mère lui donnaient lexemple et couraient auprès du moribond. Il pensa quil ferait bien dy aller lui-même, et de montrer ainsi à sa nouvelle famille quil était disposé à déférer à leurs intentions. Cette marque de soumission ne pouvait pas compromettre sa fierté auprès de Bénédict, puisque celui-ci était hors détat de le reconnaître.
Il accompagna donc Athénaïs, et, quoique son intérêt ne fût pas fort sincère, il se conduisit assez convenablement pour mériter de sa part une mention honorable. Le soir, malgré la résistance de sa fille, qui voulait passer la nuit auprès du malade, Mme Lhéry lui ordonna de se mettre en route avec son mari. Tête à tête dans la carriole, les deux époux se boudèrent dabord, et puis Pierre Blutty changea de tactique. Au lieu de paraître choqué des pleurs que sa femme donnait au cousin, il se mit à déplorer avec elle le malheur de Bénédict et à faire loraison funèbre du mourant. Athénaïs ne sattendait point à tant de générosité ; elle tendit la main à son mari, et, se rapprochant de lui :
Pierre, lui dit-elle, vous avez un bon cur ; je tâcherai de vous aimer comme vous le méritez.
Quand Blutty vit que Bénédict ne mourait point, il souffrit un peu plus des visites de sa femme à la chaumière du ravin, cependant il nen témoigna rien ; mais, quand Bénédict fut assez fort pour se lever et marcher, il sentit sa haine pour lui se réveiller, et il jugea quil était temps duser de son autorité. Il était dans son droit, comme disent les paysans avec tant de finesse, lorsquils peuvent mettre lappui des lois au-dessus de la conscience. Bénédict navait plus besoin des soins de sa cousine, et lintérêt quelle lui marquait ne pouvait plus que la compromettre. En déduisant ces raisons à sa femme, Blutty mit dans son regard et dans sa voix quelque chose dénergique quelle ne connaissait pas encore, et qui lui fit comprendre admirablement que le moment était venu dobéir.
Elle fut triste pendant quelques jours, et puis elle en prit son parti ; car, si Pierre Blutty commençait à faire le mari à certains égards, sous tous les autres il était demeuré amant passionné ; et cela fut un exemple de la différence du préjugé dans les diverses classes de la société. Un homme de qualité et un bourgeois se fussent trouvés également compromis par lamour de leur femme pour un autre. Ce fait avéré, ils neussent pas recherché Athénaïs en mariage, lopinion les eût flétris ; sils eussent été trompés, le ridicule les eût poursuivis. Tout au contraire, la manière savante et hardie dont Blutty conduisit toute cette affaire lui fit le plus grand honneur parmi ses pareils.
Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsquils voulaient citer un homme de résolution. Il a épousé une petite femme bien coquette, bien revêche, qui ne se cachait guère den aimer un autre, et qui, le jour de ses noces, a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne sest pas rebuté ; il est venu à bout, non seulement de se faire obéir, mais encore de se faire aimer. Cest là un garçon qui sy entend. Il ny a pas de danger quon se moque de lui.
Et, à lexemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs dune femme.
27
Valentine avait fait plus dune visite à la maisonnette du ravin : dabord sa présence avait calmé lirritation de Bénédict ; mais, dès quil eut repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour à lui redevint âpre et cuisant ; sa situation lui sembla insupportable ; il fallut que Louise consentît à le mener quelquefois, le soir, avec elle au pavillon du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de Valentine. De son côté, celle-ci sabandonnait à des dangers dont elle nétait pas trop fâchée de voir sa sur complice. Elle se laissait emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans limprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse.
Valentine nétait point née passionnée ; mais la fatalité semblait se plaire à la jeter dans une situation dexception et à lentourer de périls au-dessus de ses forces. Lamour a causé beaucoup de suicides, mais il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds lhomme qui sétait brûlé la cervelle pour elles. Si lon pouvait ressusciter les morts, sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des dévouements si énergiques ; et, si rien nest plus douloureux au cur dune femme que le suicide de son amant, rien peut-être nest plus flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les passions humaines. Cétait pourtant là la situation de Valentine. Le front de Bénédict, encore sillonné dune large cicatrice, était toujours devant ses yeux comme le sceau dun terrible serment dont elle ne pouvait révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait sen servir contre Bénédict. Il avait fait ses preuves : ce nétait point là une de ces vagues menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir, il en avait arraché lappareil et cruellement élargi les bords. Une si ferme volonté de mourir navait pu être fléchie que par Valentine elle-même ; cétait par son ordre, par ses prières, quil y avait renoncé. Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers lui en exigeant ce sacrifice ?
Bénédict ne pouvait se le dissimuler ; loin delle, il faisait mille projets hardis, il sobstinait dans ses espérances nouvelles ; il se disait que Valentine navait plus le droit de lui rien refuser ; mais, dès quil se retrouvait sous lempire de ses regards si purs, de ses manières si nobles et si douces, il sarrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus faibles marques damitié.
Cependant les dangers de leur situation allaient croissant. Pour donner le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime ; cétait une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne pouvait pas sy tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes, Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait admirablement. Cela compléta les périls dont ils senvironnaient. La musique peut paraître un art dagrément, un futile et innocent plaisir pour les esprits calmes et rassis ; pour les âmes passionnées, cest la source de toute poésie, le langage de toute passion forte. Cest bien ainsi que Bénédict lentendait ; il savait que la voix humaine, modulée avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments, quelle arrive à lintelligence dautrui avec plus de puissance que lorsquelle est refroidie par les développements de la parole. Sous la forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle.
Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très violente, était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte dexaltation fébrile. Ces heures-là, Bénédict les passait auprès delle, et il chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son cur et à son cerveau ; elle passait dune chaleur dévorante à un froid mortel. Elle tenait son cur sous ses mains pour lempêcher de briser ses parois, tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et de lâme de Bénédict. Lorsquil chantait, il était beau, malgré ou plutôt à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion, et il le lui avait bien prouvé. Nétait-ce pas de quoi lembellir un peu ? Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans lobscurité, lorsquil était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet il de feu et ce long visage pâle dont les traits, seffaçant dans lombre, prenaient mille aspects singuliers, Valentine avait peur : il lui semblait voir en lui le spectre sanglant de lhomme qui lavait aimée ; et, sil chantait, dune voix creuse et lugubre, quelque souvenir du Roméo de Zingarelli, elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, quelle se pressait, en frissonnant, contre sa sur.
Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait coutume, pendant les soirées dété, de demeurer sans lumière. Bénédict chantait de mémoire ; ensuite on faisait quelques tours de promenade dans le parc, ou bien lon causait auprès dune fenêtre, où lon respirait la bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie dorage, ou bien encore on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse si elle avait pu durer ; mais Valentine sentait bien, à ses remords, quelle durait déjà depuis trop longtemps.
Louise ne les quittait pas un instant ; cette surveillance sur Valentine lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à charge ; car elle sapercevait quelle y portait une jalousie toute personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures dune âme noble en lutte avec des sentiments étroits.
Un soir que Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards enflammés, lexpression de sa voix, en sadressant à Valentine, lui firent tant de mal, quelle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins. Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation sempara de Bénédict lorsquil se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée delle-même, elle garda le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter ; mais sa voix opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de chanter. Cependant Valentine sétait assise sous les arbres de la terrasse, à quelques pas de la fenêtre entrouverte. La voix de Bénédict lui arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour delle. Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes. Bénédict cessa de chanter, et elle sen aperçut à peine, tant elle était sous le charme. Il sapprocha de la fenêtre et la vit.
Le salon nétait quau rez-de-chaussée ; il sauta sur lherbe et sassit à ses pieds. Comme elle ne lui parlait pas, il craignit quelle ne fût malade et osa écarter doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se rencontrèrent ? Valentine voulut se défendre ; Bénédict neut pas la force dobéir. Avant que Louise fût auprès deux, ils avaient échangé vingt serments damour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc ?
28
Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux, quil en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée en dérision, et se dit quavec lamour de Valentine il devait vaincre tous les obstacles. Lorgueil du triomphe le rendit audacieux ; il imposa silence à tous les scrupules de Louise. Dailleurs, il était affranchi de lespèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci lavaient soumis. Depuis quil était guéri complètement, Louise habitait la ferme, et, le soir, ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui ; il arriva même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait sa sur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de lentretien quelle avait eu avec son amant ; car le secret de Valentine ne pouvait plus en être un pour Louise ; elle était trop intéressée à le pénétrer, pour ny avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus à son malheur, et ce qui le complétait, cest quelle se sentait incapable dy apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait Valentine. Si elle navait eu dautre motif que son intérêt pour elle, elle neût pas hésité à léclairer sur les dangers de sa situation ; mais, rongée de jalousie comme elle létait, et, conservant toute sa fierté dâme, elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de sabandonner à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de légoïsme dans ce désintéressement-là.
Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice quelle endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa sur. Elle résolut seulement de linformer de son prochain départ, et, un soir, au moment où Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à Valentine quelle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de lombrage à Bénédict ; il était toujours préoccupé de lidée que Louise, tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette idée achevait de laigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée, et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et parcimonie.
Ma sur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu nas plus besoin de moi, je pars demain.
Demain ! sécria Valentine effrayée ; tu me quittes, tu me laisses seule, Louise ! Et que vais-je devenir ?
Nes-tu pas guérie ? nes-tu pas heureuse et libre, Valentine ? À quoi peut te servir désormais la pauvre Louise ?
Ma sur, ô ma sur ! dit Valentine en lenlaçant de ses bras, vous ne me quitterez point ! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui mentourent. Si vous me quittez, je suis perdue.
Louise garda un triste silence ; elle se sentait une mortelle répugnance à écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle nosait les repousser. Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le silence froid et cruel de sa sur la glaçait de crainte. Enfin, elle vainquit sa propre résistance, et lui dit dune voix émue :
Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis que, sans toi, je suis perdue ?
Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui lirrita malgré elle.
Perdue ! reprit-elle avec amertume, vous êtes perdue, Valentine ?
Oh ! ma sur ! dit Valentine blessée de lempressement avec lequel Louise accueillait cette idée, Dieu ma protégée jusquici ; il mest témoin que je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche contraire à mes devoirs.
Ce noble orgueil delle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva daigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion. Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée dune tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la supériorité de Valentine. Un instant, lamitié, la compassion, la générosité, tous les nobles sentiments séteignirent dans son cur ; elle ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que dhumilier Valentine.
Mais de quoi donc est-il question ? lui dit-elle avec dureté. Quels dangers courez-vous ? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez.
Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine ; jamais elle ne lavait vue ainsi. Elle sarrêta quelques instants pour la regarder avec surprise. À la lueur dune pâle bougie qui brûlait sur le piano au fond de lappartement, elle crut voir dans les traits de sa sur une expression quelle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient contractés, ses lèvres pâles et serrées ; son il, terne et sévère, était impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à sexpliquer la froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait lobjet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité. Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout lhéroïsme que lesprit religieux donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa sur, elle cacha sur ses genoux son visage baigné de larmes.
Vous avez raison de mhumilier ainsi, lui dit-elle ; je lai bien mérité, et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi ; mais ayez compassion de mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi, vous le pouvez, car vous savez tout !
Laisse ! sécria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère ; relève-toi, Valentine, ma sur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes genoux. Cest moi qui devrais être aux tiens ; cest moi qui suis méprisable, et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier avec Dieu ! Hélas ! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins ; mais pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis toffrir aucune protection et qui nai pas le droit de te conseiller ?
Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en lembrassant avec effusion. Nas-tu pas pour toi lexpérience, qui donne la raison et la force ? Il faut que cet homme séloigne dici ou il faut que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage ; car, chaque jour, le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh ! tout à lheure je me vantais ! je sens que mon cur est bien coupable.
Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le cur de Louise.
Hélas ! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je le craignais ! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais !
À jamais ? dit Valentine épouvantée. Avec la volonté de guérir et laide du ciel...
On ne guérit pas ! reprit Louise dun ton sinistre, en mettant ses deux mains sur son cur sombre et désolé.
Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle sarrêtait de temps en temps devant Valentine pour lui parler dune voix entrecoupée.
Pourquoi me demander des conseils, à moi ? Qui suis-je pour consoler et pour guérir ? Eh quoi ! vous me demandez lhéroïsme qui terrasse les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi ! à moi, malheureuse que les passions ont flétrie, que la société a maudite et repoussée ! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui nest pas en moi ? Adressez-vous aux femmes que le monde estime ; adressez-vous à votre mère ! Celle-là est irréprochable ; nul na su positivement que mon amant avait été le sien. Elle avait tant de prudence ! Et, quand mon père, quand son époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains ; et le monde la vue triompher, tant elle avait de force dâme et de fierté ! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir !...
Valentine, épouvantée de ce quelle entendait, voulait interrompre sa sur ; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua :
Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues ! Les femmes comme vous, Valentine, doivent prier et combattre ; elles doivent chercher leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils ! des conseils ! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort bien vous dicter ? Cest la force de les suivre quil faut trouver. Vous me croyez donc plus forte que vous ? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis née ; vous savez bien où elles mont conduite !
Tais-toi, Louise, sécria Valentine en sattachant à elle avec douleur, cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte que toi dans sa chute ? Peut-on taccuser éternellement dune faute commise dans lâge de lignorance et de la faiblesse ? Hélas ! vous étiez une enfant ! et, depuis, vous avez été sublime, vous avez forcé lestime de tout ce qui porte un cur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que cest que la vertu.
Hélas ! dit Louise, ne lapprenez jamais au même prix ; abandonnée à moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la protection dune mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure ! Oui, cela serait arrivé, sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le sort. Mon amant immolé par mon père ; mon père lui-même, abreuvé de douleur et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours après sur un champ de bataille ; moi, bannie, chassée honteusement du toit paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant mourant de faim dans mes bras ! Ah ! Valentine, cest là une horrible destinée !
Cétait la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle sabandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle oubliait les chagrins de Valentine et lappui quelle lui devait. Mais ces cris du remords et du désespoir produisirent plus deffet que les plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa dépouvante. Valentine se vit sur le bord de labîme où sa sur était tombée.
Vous avez raison, sécria-t-elle, cest une horrible destinée, et, pour la porter avec courage et vertu, il faut être vous ; mon âme, plus faible, sy perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à éloigner Bénédict.
Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête. Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout derrière elles comme une pâle apparition.
Vous avez prononcé mon nom, madame, dit-il à Valentine avec ce calme profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles.
Valentine sefforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur.
Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu ?
Jétais fort près dici, mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard double.
Cela est au moins fort étrange, dit Valentine dun ton sévère. Ma sur vous avait dit, ce me semble, quelle voulait me parler en particulier, et vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute ?
Bénédict navait jamais vu Valentine irritée contre lui ; il en fut étourdi un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais, comme cétait pour lui une crise décisive, il paya daudace, et, conservant dans son regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de puissance sur lesprit des autres :
Il est fort inutile de dissimuler, dit-il ; jétais assis derrière ce rideau, et je nai rien perdu de votre entretien. Jaurais pu en entendre davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui mavait donné entrée. Mais jétais si intéressé dans le sujet de votre discussion...
Il sarrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et tomber sur un fauteuil dun air consterné. Il eut envie de se jeter à ses pieds, de pleurer sur ses mains ; mais il sentait trop la nécessité de dominer lagitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de fermeté.
Jétais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que jai cru entrer dans mon droit en venant y prendre part. Si jai eu tort, lavenir en décidera. En attendant, tâchons dêtre plus forts que notre destinée. Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi ; vous ne pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je serais tenté de croire quil y a de la coquetterie dans votre vertueuse humilité, tant vous savez bien quel doit en être leffet sur ceux qui, comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies.
En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa sur et la tenait embrassée ; puis il lattira doucement et dun air affectueux vers un siège plus éloigné ; et, quand il ly eut assise, il porta cette main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, semparant du siège dont il lavait arrachée et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le dos et ne soccupa plus delle.
Valentine ! dit-il alors dune voix pleine et grave.
Cétait la première fois quil osait lappeler par son nom en présence dun tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains, dont elle se cachait le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais il répéta son nom avec une douceur pleine dautorité, et tant damour brillait dans ses yeux, que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne pas le voir.
Valentine, reprit-il, nessayez pas avec moi ces feintes puériles quon dit être la grande défense de votre sexe ; nous ne pouvons plus nous tromper lun lautre. Voyez cette cicatrice ! je lemporterai dans la tombe ! Cest le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez pas croire que je consente à vous perdre, cest une erreur trop naïve pour que vous ladmettiez ; Valentine, ny songez pas.
Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution, elle les lui abandonna et le regarda dun air effrayé.
Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau ! Vous lavez voulu, madame ! si je suis devant vous aujourdhui comme un objet de terreur et daversion, cest votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma toute-puissante maîtresse, je taime trop pour te contrarier ; dis un mot, et je retourne au linceul dont tu mas retiré.
En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et, le lui montrant : Vois-tu, dit-il, cest le même, absolument le même ; ses braves services ne lont point endommagé ; cest un ami fidèle et toujours à tes ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh ! rassurez-vous, sécria-t-il dun ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles deffroi, se reculer en criant ; ne craignez pas que je commette linconvenance de me tuer sous vos yeux ; je sais trop les égards quon doit aux nerfs des femmes.
Cest une scène horrible ! sécria Louise avec angoisse ; vous voulez faire mourir Valentine.
Tout à lheure, mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il dun air haut et sec ; à présent, je parle à Valentine, et je nai pas fini.
Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche.
Voyez-vous, madame, dit-il à Valentine, cest absolument à cause de vous que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et votre conscience ; lavez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux, ce Bénédict qui na au monde quune passion ? Cette passion, cest vous. Vous ne pouvez pas espérer quil en ait jamais une autre, lui qui est déjà vieux de cur et dexpérience pour tout le reste ! lui qui vous a aimée, naimera jamais une autre femme ; car enfin, ce nest pas une brute, ce Bénédict que vous voulez chasser ! Eh quoi ! vous maimez assez pour me craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous perdre ? Oh ! quelle folie ! Non, non ! je ne vous perdrai pas tant que jaurai un souffle de vie, jen jure par le ciel et par lenfer ! je vous verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si...
Par pitié, taisez-vous, dit Valentine pâle et suffoquée, en lui pressant les mains dune manière convulsive ; je ferai tout ce que vous voudrez, je perdrai mon âme à jamais, sil le faut, pour sauver votre vie...
Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir un serment ? Hélas ! avant vous, je croyais à peine en Dieu ; mais jai adopté tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine ; que vous importe ? Je ne repousse pas la mort ; imposée par vous, cette fois, elle me serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me condamnez pas au néant !... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh ! tu sais bien que je crois au ciel avec toi ; mais le ciel sans toi, cest le néant. Le ciel nest pas où tu nes pas ; jen suis si certain, que, si tu me condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre. Jai déjà eu cette idée... Il sen est fallu de peu quelle ne dominât toutes les autres !... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours ici-bas. Hélas ! ne sommes-nous pas heureux ? En quoi donc sommes-nous coupables ? Tu ne me quitteras pas, dis ?... Tu ne mordonneras pas de mourir, cest impossible ; car tu maimes et tu sais bien que ton honneur, ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable den abuser, Louise ? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous faisiez tout à lheure une horrible peinture des maux où la passion nous entraîne ; je proteste que jai foi en moi-même, et que, si jeusse été aimé de vous jadis, je naurais point flétri et empoisonné votre vie. Non, Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches...
Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de les dominer par lattendrissement. Il sut si bien semparer delles, quen les quittant il avait obtenu toutes les promesses quelles se seraient crues incapables daccorder une heure auparavant.
29
Voici quel fut le résultat de leurs conventions :
Louise partit pour Paris, et revint quinze jours après avec son fils. Elle força Mme Lhéry à traiter avec elle pour une pension quelle voulait lui payer chaque mois. Bénédict et Valentine se chargèrent tour à tour de léducation de Valentin, et continuèrent à se voir presque tous les jours après le coucher du soleil.
Valentin était un garçon de quinze ans, grand, mince et blond. Il ressemblait à Valentine ; il avait comme elle un caractère égal et facile. Ses grands yeux bleus avaient déjà cette expression de douceur caressante qui charmait en elle ; son sourire avait la même fraîcheur, la même bonté. Il ne leut pas plus tôt vue, quil se prit daffection pour elle au point que sa mère en fut jalouse.
On régla ainsi lemploi de son temps : il allait passer dans la matinée deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts dagrément. Le reste du jour, il le passait à la maisonnette du ravin. Bénédict avait fait dassez bonnes études pour remplacer avantageusement ses professeurs. Il avait, pour ainsi dire, forcé Louise à lui confier léducation de cet enfant ; il sétait senti le courage et la volonté ferme de sen charger et de lui consacrer plusieurs années de sa vie. Cétait une manière de sacquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tâche avec ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de son caractère avec Valentine, et jusquà la similitude de son nom, lui firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru capable. Il ladopta dans son cur, et, pour lui épargner les longues courses quil était forcé de faire chaque jour, il obtint que sa mère le laissât habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous prétexte de rendre lhabitation commode à son nouvel occupant, Valentine et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la maison du ravin devint en peu de jours une retraite délicieuse pour un homme frugal et poétique comme létait Bénédict ; le pavé humide et malsain fit place à un plancher élevé de plusieurs pieds au-dessus de lancien sol. Les murs furent recouverts dune étoffe sombre et fort commune, mais élégamment plissée en forme de tente pour cacher les poutres du plafond. Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures, et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apportés du château, et achevèrent de créer comme par magie un élégant cabinet de travail sous le toit de chaume de Bénédict. Valentine fit présent à son neveu dun joli poney du pays pour venir, chaque matin, déjeuner et travailler avec elle. Le jardinier du château vint arranger le petit jardin de la chaumière ; il cacha les légumes prosaïques derrières des haies de pampres : il sema de fleurs le tapis de verdure qui sarrondissait devant la porte de la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur le chaume rembruni de la toiture ; il couronna la porte dun dais de chèvrefeuille et de clématite ; il élagua un peu les houx et les buis du ravin, et ouvrit quelques percées dun aspect sauvage et pittoresque. En homme intelligent, que la science de lhorticulture navait pas abruti, il respecta les longues fougères qui saccrochaient aux rochers ; il nettoya le ruisseau sans lui ôter ses pierres moussues et ses margelles de bruyères empourprées ; enfin il embellit considérablement cette demeure. Les libéralités de Bénédict et les bontés de Valentine fermèrent la bouche à tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine ? Dans les premiers jours, larrivée de Valentin, ce témoignage vivant du déshonneur de sa mère, fit un peu jaser le village et les serviteurs du château. Quelque porté quon soit à la bienveillance, on ne renonce pas aisément à une occasion si favorable de blâmer et de médire. Alors on fit attention à tout ; on remarqua les fréquentes visites de Bénédict au château, le genre de vie mystérieux et retiré de Mme de Lansac. Quelques vieilles femmes qui, du reste, détestaient cordialement Mme de Raimbault, firent observer à leurs voisines, avec un soupir et un clignement dil piteux, que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ de la comtesse, et que tout ce qui sy passait ne lui conviendrait guère si elle pouvait sen douter. Mais les commérages furent tout à coup arrêtés par linvasion dune épidémie dans le pays. Valentine, Louise et Bénédict prodiguèrent leurs soins, sexposèrent courageusement aux dangers de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses, prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent lignorance du riche. Bénédict avait étudié un peu en médecine ; avec une saignée et quelques ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres ou calmèrent la douleur des survivants. Quand lépidémie fut passée, personne ne se souvint des cas de conscience qui sétaient élevés à propos de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent Valentine, Bénédict et Louise, fut déclaré inattaquable ; et, si quelque habitant dune ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur compte, il nétait pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désuvré était mal venu lui-même à faire, dans les cabarets de village, quelques questions trop indiscrètes sur le compte de ces trois personnes.
Ce qui compléta leur sécurité, cest que Valentine navait gardé à son service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et bas, qui salit tout ce quil regarde, et dont la comtesse de Raimbault aimait à sentourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser. Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison ; elle ne lavait composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail pour entrer au service dun maître, le servant avec gravité, avec lenteur, avec complaisance, si lon peut parler ainsi ; qui répondent : Je veux bien, ou : Il y a moyen, à ses ordres, limpatientent et le désespèrent souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante ; gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de lâge patriarcal ; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse ignorance, nont pas lidée de cette rapide et servile soumission de la domesticité selon nos usages ; qui obéissent sans se presser, mais avec respect ; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que leur devoir est une convention franche et raisonnée ; gens robustes, qui rendraient des coups de cravache à un dandy ; qui ne font rien que par amitié ; quon ne peut sempêcher ni daimer ni de maudire ; quon souhaite, cent fois par jour, voir à tous les diables, mais quon ne se décide jamais à mettre à la porte.
La vieille marquise eût pu être une sorte dobstacle aux projets de nos trois amis. Valentine sapprêtait à lui en faire la confidence et à la disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une attaque dapoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si vive atteinte, quil ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont il sagissait. Elle cessa dêtre active et robuste ; elle se renferma presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux pratiques dune dévotion puérile. La religion, dont elle sétait fait un jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée ne sexerça plus quà réciter des patenôtres. Il ny avait donc plus quune personne qui eût pu nuire à Valentine ; cétait cette demoiselle de compagnie. Mais Mlle Beaujon (cétait son nom) ne demandait quune chose au monde, cétait de rester auprès de sa maîtresse, et de la circonvenir de manière à accaparer tous les legs quil serait en son pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière quelle nabusât jamais de lempire quelle avait sur lesprit de la marquise, sétant assurée quelle méritait par son zèle et ses soins toutes les récompenses quelle pourrait en obtenir, lui témoigna une confiance dont elle fut reconnaissante. Mme de Raimbault, à demi instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret, si bien quon sy prenne), lui écrivit pour savoir à quoi sen tenir sur les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande confiance dans cette Beaujon, qui navait jamais beaucoup aimé Valentine, et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, sempressa de la détromper et de lassurer quelle navait jamais entendu parler de ces étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la vieille marquise serait morte : elle se souciait fort peu ensuite du courroux de la comtesse, pourvu quelle quittât cette maison les poches pleines.
M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de revoir sa femme, nul désir de soccuper de ses affaires de cur. Ainsi une réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur, que Louise, Valentine et Bénédict volaient pour ainsi dire à la loi des convenances et des préjugés. Valentine fit entourer dune clôture la partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta, sur les confins, des massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, daristoloche, et de ces haies de jeunes cyprès quon taille en rideau, et qui forment une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière ces discrets ombrages, le pavillon sélevait dans une situation délicieuse, auprès dune source dont le bouillonnement, séchappant à travers les roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse et mystérieuse retraite. Personne ny fut admis que Valentin, Louise, Bénédict et Athénaïs, lorsquelle pouvait échapper à la surveillance de son mari, qui naimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon, venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des soins à la volière. Quelquefois il soubliait, sur un banc, aux vagues et inquiètes rêveries de son âge ; mais, sitôt quil apercevait la forme svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à louvrage. Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs inclinations. Elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la différence des sexes, les goûts paisibles, lamour de la vie intime et retirée, qui étaient en elle. Et puis elle laimait à cause de Bénédict, dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui apportait un reflet.
Valentin, sans comprendre la force des liens qui lattachaient à Bénédict et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure lessai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des destinées ordinaires. Dès quil avait été en âge de comprendre un peu la vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices quelle lui avait faits, et tout ce quelle avait à braver pour remplir envers lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait profondément senti toutes ces choses ; son âme, facile et tendre, avait pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté ; il avait conçu pour sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler.
Mais, il faut bien lavouer, Louise, qui était capable dun si grand courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable dans le commerce de la vie ordinaire ; passionnée à propos de tout, et, en dépit delle-même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû savoir émousser latteinte, elle faisait souvent retomber lamertume de son âme sur lâme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à force dirriter ces jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées. Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et cet enfant à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de sépanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait une langueur qui nétait pas de son âge. Aussi, lintimité si caressante et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance dincarnat vint se mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait navoir jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec ses cheveux dun blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de lAntinoüs. Létourdie nétait pas fâchée de répéter à tout propos que cétait un enfant sans conséquence, afin davoir le droit de baiser de temps en temps ce front si pur et si limpide et de passer ses doigts dans ces cheveux quelle comparait à la soie vierge des cocons dorés.
Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de délices. Valentine ny admettait aucun profane, et ne permettait aucune communication avec les gens du château. Catherine avait seule le droit dy pénétrer et den prendre soin. Cétait lÉlysée, le monde poétique, la vie dorée de Valentine ; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes, toutes les tristesses ; la grand-mère infirme, les visites importunes, les réflexions pénibles et loratoire plein de remords ; au pavillon, tous les bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, loubli des terreurs, et les joies pures dun amour chaste. Cétait comme une île enchantée au milieu de la vie réelle, comme une oasis dans le désert.
Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine sabandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère ; il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries cruelles. Il soccupait de Louise presque autant que de sa sur ; il se promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien. Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence, ses progrès rapides ; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un fils. La pauvre Louise pleurait en lécoutant, et sefforçait de trouver lamitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne leût été son amour.
Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute linsouciance de son âge ; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais autrement que par le passé ; elle ne voyait plus en lui quun ami sincère. Il lappelait sa sur, comme Louise et Valentine ; seulement, il se plaisait à la nommer sa petite sur. Athénaïs navait pas assez de poésie dans lesprit pour sobstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et, jusque-là, Pierre Blutty navait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur les lèvres ; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle senfuyait, légère, espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après elle le timide Valentin, quelle traitait de petit écolier, et qui navait guère quun an de moins quelle.
Mais ce quil serait impossible de rendre, cest la tendresse muette et réservée de Bénédict et de Valentine, cest ce sentiment exquis de pudeur et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les autres. Valentine pouvait souvent encore craindre doffenser Dieu et souffrir de ses scrupules religieux ; mais lui, qui ne concevait pas aussi bien létendue des devoirs dune femme, se flattait de navoir entraîné Valentine dans aucune faute et de ne lexposer à aucun repentir. Il lui sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était fier de savoir souffrir et se vaincre : tout bas, son imagination senivrait de mille désirs et de mille rêves ; mais tout haut, il bénissait Valentine des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se coucher sur lherbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers quelle venait dy déposer, emporter furtivement le soir le bouquet qui sétait flétri à sa ceinture, cétaient là les grands accidents et les grandes joies de cette vie de privation, damour et de bonheur.
30
Quinze mois sécoulèrent ainsi : quinze mois de calme et de bonheur dans la vie de cinq individus, cest presque fabuleux. Il en fut ainsi pourtant. Le seul chagrin quéprouva Bénédict, ce fut de voir quelquefois Valentine pâle et rêveuse. Alors il se hâtait den chercher la cause, et il découvrait toujours quelle avait rapport à quelque alarme de son âme pieuse et timorée. Il parvenait à chasser ces légers nuages ; car Valentine navait plus le droit de douter de sa force et de sa soumission. Les lettres de M. de Lansac achevaient de la rassurer ; elle avait pris le parti de lui écrire que Louise était installée à la ferme avec son fils, et que M. Lhéry (Bénédict) soccupait de léducation de ce jeune homme, sans dire dans quelle intimité elle vivait avec ces trois personnes. Elle avait ainsi expliqué leurs relations, en affectant de regarder M. de Lansac comme lié envers elle par la promesse de lui laisser voir sa sur. Toute cette histoire avait paru bizarre et ridicule à M. de Lansac. Sil navait pas tout à fait deviné la vérité, du moins était-il sur la voie. Il avait haussé les épaules en songeant au mauvais goût et au mauvais ton dune intrigue de sa femme avec un cuistre de province.
Mais, tout bien considéré, la chose lui plaisait mieux ainsi quautrement. Il sétait marié avec la ferme résolution de ne pas sembarrasser de Mme de Lansac, et, pour le moment, il entretenait avec une première danseuse du théâtre de Saint-Pétersbourg des relations qui lui faisaient envisager très philosophiquement la vie. Il trouvait donc fort juste que sa femme se créât de son côté des affections qui lenchaînassent loin de lui sans reproches et sans murmures. Tout ce quil désirait, cétait quelle agît avec prudence, et quelle ne le couvrît point, par une conduite dissolue, de ce sot et injuste ridicule qui sattache aux maris trompés. Or, il se fiait assez au caractère de Valentine pour dormir en paix sur ce point ; et, puisquil fallait nécessairement à cette jeune femme abandonnée ce quil appelait une occupation de cur, il aimait mieux la lui voir chercher dans le mystère de la retraite quau milieu du bruit et de léclat des salons. Il se garda donc bien de critiquer ou de blâmer son genre de vie, et toutes ses lettres exprimèrent, dans les termes les plus affectueux et les plus honorables, la profonde indifférence avec laquelle il était résolu daccueillir toutes les démarches de Valentine.
La confiance de son mari, dont elle attribua les motifs à de plus nobles causes, tourmenta longtemps Valentine en secret. Cependant peu à peu les susceptibilités de son esprit rigide sengourdirent et se reposèrent dans le sein de Bénédict. Tant de respect, de stoïcisme, de désintéressement, un amour si pur et si courageux, la touchèrent profondément. Elle en vint à se dire que, loin dêtre un sentiment dangereux, cétait là une vertu héroïque et précieuse, que Dieu et lhonneur sanctionnaient leurs liens, que son âme sépurait et se fortifiait à ce feu sacré. Toutes les sublimes utopies de la passion robuste et patiente vinrent léblouir. Elle osa bien remercier le ciel de lui avoir donné pour sauveur et pour appui, dans les périls de la vie, ce puissant et magnanime complice qui la protégeait et la gardait contre elle-même. La dévotion jusqualors avait été pour elle comme un code de principes sacrés, fortement raisonnés et gravement repassés chaque jour pour la défense de ses murs ; elle changea de nature dans son esprit, et devint une passion poétique et enthousiaste, une source de rêves ascétiques et brûlants, qui, bien loin de servir de rempart à son cur, louvrirent de tous côtés aux attaques de la passion. Cette dévotion nouvelle lui sembla meilleure que lancienne. Comme elle la sentit plus intense et plus féconde en vives émotions, en ardentes aspirations vers le ciel, elle laccueillit avec imprudence, et se plut à penser que lamour de Bénédict lavait allumée.
« De même que le feu purifie lor, se disait-elle, lamour vertueux élève lâme, dirige son essor vers Dieu, source de tout amour. »
Mais, hélas ! Valentine ne saperçut point que cette foi, retrempée au feu des passions humaines, transigeait souvent avec les devoirs de son origine, et descendait à des alliances terrestres. Elle la laissa ravager les forces que vingt ans de calme et dignorance avaient amassées en elle ; elle la laissa envahir et altérer ses convictions, jadis si nettes et si rigides, et couvrir de ses fleurs trompeuses lâpre et étroit sentier du devoir. Ses prières devinrent plus longues ; le nom et limage de Bénédict sy mêlaient sans cesse, et elle ne les repoussait plus ; elle sen entourait pour sexciter à mieux prier : le moyen était infaillible, mais il était dangereux. Valentine sortait de son oratoire avec une âme exaltée, des nerfs irrités, un sang actif et brûlant ; alors les regards et les paroles de Bénédict ravageaient son cur comme une lave ardente. Quil eût été assez hypocrite ou assez habile pour présenter ladultère sous un jour mystique, et Valentine se perdait en invoquant le ciel.
Mais ce qui devait les préserver longtemps, cétait la candeur de ce jeune homme, en qui résidait vraiment une âme honnête. Il simaginait quau moindre effort pour ébranler la vertu de Valentine, il devait perdre son estime et sa confiance si péniblement achetées. Il ne savait pas quune fois engagé sur la pente rapide des passions, on ne revient guère sur ses pas. Il navait pas la conscience de sa puissance ; leût-il eue, peut-être ne sen serait-il pas servi, tant était droit et loyal encore cet esprit tout neuf et tout jeune.
Il fallait voir de quelles nobles fatuités, de quels sublimes paradoxes ils sanctionnaient leur imprudent amour.
Comment pourrais-je tengager à manquer à tes principes, disait Bénédict à Valentine, moi qui te chéris pour cette force virile que tu mopposes ? moi qui préfère ta vertu à ta beauté, et ton âme à ton corps ! moi qui te tuerais avec moi, si lon pouvait massurer de te posséder immédiatement dans le ciel, comme les anges possèdent Dieu !
Non, tu ne saurais mentir, lui répondait Valentine, toi que Dieu ma envoyé pour mapprendre à le connaître et à laimer, toi qui le premier mas fait concevoir sa puissance et mas enseigné les merveilles de la création. Hélas ! je la croyais si petite et si bornée ! Mais, toi, tu as grandi le sens des prophéties, tu mas donné la clef des poésies sacrées, tu mas révélé lexistence dun vaste univers dont le pur amour est le lien et le principe. Je sais maintenant que nous avons été créés lun pour lautre, et que lalliance immatérielle contractée entre nous est préférable à tous les liens terrestres.
Un soir, ils étaient tous réunis dans le joli salon du pavillon. Valentin, qui avait une voix agréable et fraîche, essayait une romance ; sa mère laccompagnait. Athénaïs, un coude appuyé sur le piano, regardait attentivement son jeune favori, et ne voulait point sapercevoir du malaise quelle lui causait. Bénédict et Valentine, assis près de la fenêtre, senivraient des parfums de la soirée, de calme, damour, de mélodie et dair pur. Jamais Valentine navait senti une si profonde sécurité. Lenthousiasme se glissait de plus en plus dans son âme, et, sous le voile dune juste admiration pour la vertu de son amant, grandissait sa passion intense et rapide. La pâle clarté des étoiles leur permettait à peine de se voir. Pour remplacer ce chaste et dangereux plaisir que verse le regard, ils laissèrent leurs mains senlacer. Peu à peu, létreinte devint plus brûlante, plus avide ; leurs sièges se rapprochèrent insensiblement, leurs cheveux seffleuraient et se communiquaient lélectricité abondante quils dégagent ; leurs haleines se mêlaient, et la brise du soir sembrasait autour deux. Bénédict, accablé sous le poids du bonheur délicat et pénétrant que recèle un amour à la fois repoussé et partagé, pencha sa tête sur le bord de la croisée et appuya son front sur la main de Valentine, quil tenait toujours dans les siennes. Ivre et palpitant, il nosait faire un mouvement, de peur de déranger lautre main, qui sétait glissée sur sa tête, et qui se promenait, mlleuse et légère, comme le souffle dun follet, parmi les flots rudes et noirs de sa chevelure. Cétait une émotion qui brisait sa poitrine et qui faisait refluer tout son sang à son cur. Il y avait de quoi en mourir ; mais il serait mort plutôt que de laisser voir son trouble, tant il craignait déveiller les méfiances et les remords de Valentine. Si elle avait su quels torrents de délices elle versait dans son sein, elle se fût retirée. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes voluptés, il y fallait paraître insensible. Bénédict retenait sa respiration, et comprimait lardeur de sa fièvre. Son silence finit par gêner Valentine ; elle lui parla à voix basse pour se distraire de lémotion trop vive qui commençait à la gêner aussi.
Nest-ce pas que nous sommes heureux ? lui dit-elle, peut-être pour lui faire entendre ou pour se dire à elle-même quil ne fallait pas désirer de lêtre davantage.
Oh ! dit Bénédict en sefforçant malgré lui dassurer le son de sa voix, il faudrait mourir ainsi !
Un pas rapide, qui traversait la pelouse et sapprochait du pavillon, retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer Bénédict ; il serra convulsivement la main de Valentine et la pressa contre son cur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquiétant de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer dune peur vague mais terrible ; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers la porte. Mais elle souvrit avant quelle leût atteinte, et Catherine essoufflée parut.
Madame, dit-elle dun air empressé et consterné, M. de Lansac est au château !
Ce mot fit sur tous ceux qui lentendirent le même effet quune pierre lancée au sein des ondes pures et immobiles dun lac ; les cieux, les arbres, les délicieux paysages qui sy reflétaient se brisent, se tordent et seffacent ; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute une scène enchantée : ainsi fut rompue lharmonie délicieuse qui régnait en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut bouleversé le beau rêve de bonheur dont se berçait cette famille. Dispersée tout à coup comme les feuilles que le vent balaye en tourbillon, elle se sépara pleine danxiété et dalarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses bras.
À jamais à vous ! leur dit-elle en les quittant. Nous nous reverrons bientôt, jespère, peut-être demain.
Valentin secoua tristement la tête ; un mouvement de fierté et de haine indéfinissable venait déclore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait souvent songé que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison ; cette idée avait parfois empoisonné le bonheur quil y goûtait.
Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il à sa tante dun air martial qui la fit sourire dattendrissement ; sinon il aura affaire à moi !
Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier ? dit Athénaïs à Mme de Lansac en sefforçant de paraître gaie, et en donnant une petite tape de sa main ronde et polie sur la joue enflammée du jeune homme.
Venez-vous, Bénédict ? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc qui souvrait sur la campagne.
Tout à lheure, répondit-il.
Il suivit Valentine vers lautre sortie, et, tandis que Catherine éteignait à la hâte les bougies et fermait le pavillon :
Valentine !... lui dit-il dune voix sourde et violemment agitée.
Il ne put en dire davantage. Comment eût-il osé exprimer, dailleurs, le sujet de ses craintes et de sa fureur ?
Valentine le comprit, et, lui tendant la main dun air ferme :
Soyez tranquille, lui répondit-elle avec un sourire damour et de fierté.
Lexpression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur Bénédict, que, docile à la volonté de Valentine, il séloigna presque tranquille.
31
M. de Lansac, en costume de voyage et affectant une grande fatigue, sétait drapé nonchalamment sur le canapé du grand salon. Il vint au-devant de Valentine dun air galant et empressé dès quil laperçut. Valentine tremblait et se sentait près de sévanouir. Sa pâleur, sa consternation, néchappèrent point au comte ; il feignit de ne pas sen apercevoir, et lui fit compliment, au contraire, sur léclat de ses yeux et la fraîcheur de son teint. Puis il se mit aussitôt à causer avec cette aisance que donne lhabitude de la dissimulation ; et le ton dont il parla de son voyage, la joie quil exprima de se retrouver auprès de sa femme, les questions bienveillantes quil lui adressa sur sa santé, sur les plaisirs de sa retraite, laidèrent à se remettre de son émotion, et à paraître comme lui, calme, gracieuse et polie.
Ce fut alors seulement quelle remarqua dans un coin du salon un homme gros et court, dune figure rude et commune ; M. de Lansac le lui présenta comme un de ses amis. Il y avait quelque chose de contraint dans la manière dont M. de Lansac prononça ces mots ; le regard sombre et terne de cet homme, le salut roide et gauche quil lui rendit, inspirèrent à Valentine un éloignement irrésistible pour cette figure ingrate, qui semblait se trouver déplacée en sa présence, et qui sefforçait, à force dimpudence, de déguiser le malaise de sa situation.
Après avoir soupé à la même table et vis-à-vis de cet inconnu dun extérieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres pour quon préparât un des meilleurs appartements du château à son bon M. Grapp. Valentine obéit, et, quelques instants après, M. Grapp se retira, après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de Lansac, et avoir salué sa femme avec le même embarras et le même regard dinsolente servilité que la première fois.
Lorsque les deux époux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur sempara de Valentine. Pâle et les yeux baissés, elle cherchait en vain à renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le silence, lui demanda la permission de se retirer, accablé quil était de fatigue.
Je suis venu de Pétersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte daffectation ; je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Paris ; aussi je crois... jai certainement de la fièvre.
Oh ! sans doute, vous avez... vous devez avoir la fièvre, répéta Valentine avec un empressement maladroit.
Un sourire haineux effleura les lèvres discrètes du diplomate.
Vous avez lair de Rosine dans le Barbier ! dit-il dun ton semi-plaisant, semi-amer ; Buona sera, don Basilio ! Ah ! ajouta-t-il en se traînant vers la porte dun air accablé, jai un impérieux besoin de sommeil ! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de quoi, nest-ce pas, ma chère Valentine ?
Oh ! oui, répondit-elle, il faut vous reposer ; je vous ai fait préparer...
Lappartement du pavillon, nest-il pas vrai, ma très belle ? Cest le plus propice au sommeil. Jaime ce pavillon ; il me rappellera lheureux temps où je vous voyais tous les jours...
Le pavillon ? répondit Valentine dun air épouvanté qui néchappa point à son mari, et qui lui servit de point de départ pour les découvertes quil se proposait de faire avant peu.
Est-ce que vous avez disposé du pavillon ? dit-il dun air parfaitement simple et indifférent.
Jen ai fait une espèce de retraite pour étudier, répondit-elle avec embarras ; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlevé, il ne saurait être prêt pour ce soir... Mais lappartement de ma mère, au rez-de-chaussée, est tout prêt à vous recevoir... sil vous convient.
Jen réclamerai peut-être un autre demain, dit M. de Lansac avec une intention féroce de vengeance et un sourire plein dune fade tendresse ; en attendant, je marrangerai de celui que vous massignez.
Il lui baisa la main. Sa bouche sembla glacée à Valentine. Elle froissa cette main dans lautre pour la ranimer, quand elle se trouva seule. Malgré la soumission de M. de Lansac à se conformer à ses désirs, elle comprenait si peu ses véritables intentions, que la peur domina dabord toutes les angoisses de son âme. Elle senferma dans sa chambre, et le souvenir confus de cette nuit de léthargie quelle y avait passée avec Bénédict lui revenant à lesprit, elle se leva et marcha dans lappartement avec agitation pour chasser les idées décevantes et cruelles que limage de ces événements éveillait en elle. Vers trois heures, ne pouvant ni dormir ni respirer, elle ouvrit sa fenêtre. Ses yeux sarrêtèrent longtemps sur un objet immobile, quelle ne pouvait préciser, mais qui, se mêlant aux tiges des arbres, semblait être un tronc darbre lui-même. Tout à coup elle le vit se mouvoir et sapprocher ; elle reconnut Bénédict. Épouvantée de le voir ainsi se montrer à découvert en face des fenêtres de M. de Lansac, qui étaient directement au-dessous des siennes, elle se pencha avec épouvante pour lui indiquer, par signes, le danger auquel il sexposait. Mais Bénédict, au lieu den être effrayé, ressentit une joie vive en apprenant que son rival occupait cet appartement. Il joignit les mains, les éleva vers le ciel avec reconnaissance, et disparut. Malheureusement, M. de Lansac, que lagitation fébrile du voyage empêchait aussi de dormir, avait observé cette scène de derrière un rideau qui le cachait à Bénédict.
Le lendemain, M. de Lansac et M. Grapp se promenèrent seuls dès le matin.
Eh bien, dit le petit homme ignoble au noble comte, avez-vous parlé à votre épouse ?
Comme vous y allez, mon cher ! Eh ! donnez-moi le temps de respirer.
Je ne lai point, moi, monsieur. Il faut terminer cette affaire avant huit jours ; vous savez que je ne puis différer davantage.
Eh ! patience ! dit le comte avec humeur.
Patience ! reprit le créancier dune voix sombre. Il y a dix ans, monsieur, que je prends patience ; et je vous déclare que ma patience est à bout. Vous deviez vous acquitter en vous mariant, et voici déjà deux ans que vous...
Mais que diable craignez-vous ? Cette terre vaut cinq cent mille francs, et nest grevée daucune autre hypothèque.
Je ne dis pas que jaie rien à risquer, répondit lintraitable créancier ; mais je dis que je veux rentrer dans mes fonds, réunir mes capitaux, et sans tarder. Cela est convenu, monsieur, et jespère que vous ne ferez pas encore cette fois comme les autres.
Dieu men préserve ! jai fait cet horrible voyage exprès pour me débarrasser à tout jamais de vous... de votre créance, je veux dire, et il me tarde de me voir enfin libre de soucis. Avant huit jours, vous serez satisfait.
Je ne suis pas aussi tranquille que vous, reprit lautre du même ton rude et persévérant ; votre femme... cest-à-dire votre épouse, peut faire avorter tous vos projets ; elle peut refuser de signer...
Elle ne refusera pas...
Hein ! vous direz peut-être que je vais trop loin ; mais moi, après tout, jai le droit de voir clair dans les affaires de famille. Il ma semblé que vous nétiez pas aussi enchantés de vous revoir que vous me laviez fait entendre...
Comment ! dit le comte pâlissant de colère à linsolence de cet homme.
Non, non ! reprit tranquillement lusurier. Mme la comtesse a eu lair médiocrement flattée. Je my connais, moi...
Monsieur ! dit le comte dun ton menaçant.
Monsieur ! dit lusurier dun ton plus haut encore et fixant sur son débiteur de petits yeux de sanglier ; écoutez, il faut de la franchise en affaires, et vous nen avez point mis dans celle-ci... Écoutez, écoutez ! Il ne sagit pas de semporter. Je nignore pas que dun mot Mme de Lansac peut prolonger indéfiniment ma créance ; et quest-ce que je tirerai de vous après ? Quand je vous ferais coffrer à Sainte-Pélagie, il faudrait vous y nourrir, et il nest pas sûr quau train dont va laffection de votre femme, elle voulût vous en tirer de si tôt...
Mais enfin, monsieur, sécria le comte outré, que voulez-vous dire ? sur quoi fondez-vous... ?
Je veux dire que jai aussi, moi, une femme jeune et jolie. Avec de largent, quest-ce quon na pas ? Eh bien, quand jai fait une absence de quinze jours seulement, quoique ma maison soit aussi grande que la vôtre, ma femme, je veux dire mon épouse, noccupe pas le premier étage tandis que joccupe le rez-de-chaussée. Au lieu quici, monsieur... Je sais bien que les ci-devant nobles ont conservé leurs anciens usages, quils vivent à part de leurs femmes ; mais, mordieu ! monsieur, il y a deux ans que vous êtes séparé de la vôtre...
Le comte froissait avec fureur une branche quil avait ramassée pour se donner une contenance.
Monsieur, brisons là ! dit-il étouffant de colère. Vous navez pas le droit de vous immiscer dans mes affaires à ce point ; demain vous aurez la garantie que vous exigez, et je vous ferai comprendre alors que vous avez été trop loin.
Le ton dont il prononça ces paroles effraya fort peu M. Grapp ; lusurier était endurci aux menaces, et il y avait une chose dont il avait bien plus peur que des coups de canne : cétait la banqueroute de ses débiteurs.
La journée fut employée à visiter la propriété. M. Grapp avait fait venir dans la matinée un employé au cadastre. Il parcourut les bois, les champs, les prairies, estimant tout, chicanant pour un sillon, pour un arbre abattu ; dépréciant tout, prenant des notes, et faisant le tourment et le désespoir du comte, qui fut vingt fois tenté de le jeter dans la rivière. Les habitants de Grangeneuve furent très surpris de voir arriver le noble comte en personne, escorté de son acolyte, qui examinait tout, et dressait presque déjà linventaire du bétail et du mobilier aratoire. M. et Mme Lhéry crurent voir, dans cette démarche de leur nouveau propriétaire, un témoignage de méfiance et lintention de résilier le bail. Ils ne demandaient pas mieux désormais. Un riche maître de forges, parent et ami de la maison, venait de mourir sans enfants, et de laisser par testament deux cent mille francs à sa chère et digne filleule Athénaïs Lhéry, femme Blutty. Le père Lhéry proposa donc à M. de Lansac la résiliation du bail, et M. Grapp se chargea de répondre que, dans trois jours, les parties sentendraient à cet égard.
Valentine avait cherché vainement une occasion dentretenir son mari et de lui parler de Louise. Après le dîner, M. de Lansac proposa à Grapp dexaminer le parc. Ils sortirent ensemble, et Valentine les suivit, craignant, avec quelque raison, les recherches du côté du parc réservé. M. de Lansac lui offrit son bras, et affecta de sentretenir avec elle sur un ton damitié et daisance parfaites.
Elle commençait à reprendre courage, et se serait hasardée à lui adresser quelques questions, lorsque la clôture particulière dont elle avait entouré sa réserve vint frapper lattention de M. de Lansac.
Puis-je vous demander, ma chère, ce que signifie cette division ? lui dit-il dun ton très naturel. On dirait dune remise pour le gibier. Vous livrez-vous donc au royal plaisir de la chasse ?
Valentine expliqua, en sefforçant de prendre un ton dégagé, quelle avait établi sa retraite particulière en ce lieu, et quelle y venait jouir dune plus libre solitude pour travailler.
Eh ! mon Dieu ! dit M. de Lansac, quel travail profond et consciencieux exige donc de semblables précautions ? Eh quoi ! des palissades, des grilles, des massifs impénétrables ! mais vous avez fait du pavillon un palais de fées, jimagine ! Moi qui croyais déjà la solitude du château si austère ! Vous la dédaignez, vous ! Cest le secret du cloître ; cest le mystère quil faut à vos sombres élucubrations. Mais, dites-moi, cherchez-vous la pierre philosophale, ou la meilleure forme de gouvernement ? Je vois bien que nous avons tort là-bas de nous creuser lesprit sur la destinée des empires ; tout cela se pèse, se prépare et se dénoue au pavillon de votre parc.
Valentine, accablée et effrayée de ces plaisanteries, où il lui semblait voir percer moins de gaieté que de malice, eût voulu, pour beaucoup, détourner M. de Lansac de ce sujet ; mais il insista pour quelle leur fit les honneurs de sa retraite, et il fallut sy résigner. Elle avait espéré le prévenir de ses réunions de chaque jour avec sa sur et son fils, avant quil entreprît cette promenade. En conséquence, elle navait pas donné à Catherine lordre de faire disparaître les traces que ses amis pouvaient y avoir laissées de leur présence quotidienne. M. de Lansac les saisit du premier coup dil. Des vers écrits au crayon sur le mur par Bénédict, et qui célébraient les douceurs de lamitié et le repos des champs ; le nom de Valentin, qui, par une habitude décolier, était tracé de tous côtés ; des cahiers de musique appartenant à Bénédict, et portant son chiffre ; un joli fusil de chasse avec lequel Valentin poursuivait quelquefois les lapins dans le parc, tout fut exploré minutieusement par M. de Lansac, et lui fournit le sujet de quelques remarques moitié aigres, moitié plaisantes. Enfin il ramassa sur un fauteuil une élégante toque de velours qui appartenait à Valentin, et, la montrant à Valentine :
Est-ce là, lui dit-il en affectant de rire, la toque de linvisible alchimiste que vous invoquez en ce lieu ?
Il lessaya, sassura quelle était trop petite pour un homme, et la replaça froidement sur le piano ; puis, se retournant vers Grapp, comme si un mouvement de colère et de vengeance contre sa femme leût emporté sur les ménagements quil devait à sa position :
Combien évaluez-vous ce pavillon ? lui dit-il dun ton brusque et sec.
Presque rien, répondit lautre. Ces objets de luxe et de fantaisie sont des non-valeurs dans une propriété. La bande noire ne vous en donnerait pas cinq cents francs. Dans lintérieur dune ville, cest différent. Mais, quand il y aura, autour de cette construction, un champ dorge ou une prairie artificielle, je suppose, à quoi sera-t-elle bonne ? À jeter par terre, pour le mllon et la charpente.
Le ton grave dont Grapp prononça cette réponse fit passer un frisson involontaire dans le sang de Valentine. Quel était donc cet homme à figure immonde, dont le regard sombre semblait dresser linventaire de sa maison, dont la voix appelait la ruine sur le toit de ses pères, dont limagination promenait la charrue sur ces jardins, asile mystérieux dun bonheur pur et modeste ?
Elle regarda en tremblant M. de Lansac, dont lair insouciant et calme était impénétrable.
Vers dix heures du soir, Grapp, se préparant à se retirer dans sa chambre, attira M. de Lansac sur le perron.
Ah çà ! lui dit-il avec humeur, voici tout un jour de perdu ; tâchez que cette nuit amène un résultat pour mes affaires, sinon je men explique dès demain avec Mme de Lansac. Si elle refuse de faire honneur à vos dettes, je saurai du moins à quoi men tenir. Je vois bien que ma figure ne lui plaît guère ; je ne veux pas lennuyer, mais je ne veux pas quon se joue de moi. Dailleurs, je nai pas le temps de mamuser à la vie de château. Parlez, monsieur ; aurez-vous un entretien ce soir avec votre épouse ?
Morbleu ! monsieur, sécria Lansac impatienté en frappant sur la grille dorée du perron, vous êtes un bourreau !
Cest possible, répondit Grapp, jaloux de se venger par linsulte de la haine et du mépris quil inspirait ; mais, croyez-moi, transportez votre oreiller à un autre étage.
Il séloigna en grommelant je ne sais quelles sales réflexions. Le comte, qui nétait pas fort délicat dans le cur, létait pourtant assez dans la forme ; il ne put sempêcher de penser en cet instant que cette chaste et sainte institution du mariage sétait horriblement souillée en traversant les siècles cupides de notre civilisation.
Mais dautres pensées, qui avaient un rapport plus intéressant avec sa situation, occupèrent bientôt son esprit pénétrant et froid.
32
M. de Lansac se trouvait dans une des plus diplomatiques situations qui puissent se présenter dans la vie dun homme du monde. Il y a plusieurs sortes dhonneur en France : lhonneur du paysan nest pas lhonneur dun gentilhomme, celui dun gentilhomme nest pas celui dun bourgeois. Il y en a pour tous les rangs et peut-être aussi pour tous les individus. Ce quil y a de certain, cest que M. de Lansac en avait à sa manière. Philosophe sous certains rapports, il avait encore des préjugés sous bien dautres. Dans ces temps de lumières, de perceptions hardies et de rénovation générale, les vieilles notions du bien et du mal doivent nécessairement saltérer un peu, et lopinion flotter incertaine sur dinnombrables contestations de limites.
M. de Lansac consentait bien à être trahi, mais non pas trompé. À cet égard, il avait fort raison ; avec les doutes que certaines découvertes élevaient en lui relativement à la fidélité de sa femme, on conçoit quil nétait pas disposé à effectuer un rapprochement plus intime et à couvrir de sa responsabilité les suites dune erreur présumée. Ce quil y avait de laid dans sa situation, cest que de viles considérations dargent entravaient lexercice de sa dignité, et le forçaient à marcher de biais vers son but.
Il était livré à ces réflexions, lorsque, vers minuit, il lui sembla entendre un léger bruit dans la maison, silencieuse et calme depuis plus dune heure.
Une porte vitrée donnait, du salon, sur le jardin, à lautre extrémité du bâtiment, mais sur la même façade que lappartement du comte ; il simagina entendre ouvrir cette porte avec précaution. Aussitôt le souvenir de ce quil avait vu la nuit précédente, joint au désir ardent dobtenir des preuves qui lui donneraient un empire sans bornes sur sa femme, vint le frapper ; il passa à la hâte une robe de chambre, mit des pantoufles, et, marchant dans lobscurité avec toute la précaution dun homme habitué à la prudence, il sortit par la porte encore entrouverte du salon, et senfonça dans le parc sur les traces de Valentine.
Bien quelle eût refermé sur elle la grille de lenclos, il lui fut facile dy pénétrer, en escaladant la clôture, quelques minutes après elle.
Guidé par linstinct et par de faibles bruits, il arriva au pavillon, et, se cachant parmi les hauts dahlias qui croissaient devant la principale fenêtre, il put entendre tout ce qui sy passait.
Valentine, oppressée par lémotion que lui causait une telle démarche, sétait laissée tomber en silence sur le sofa du salon. Bénédict, debout auprès delle, et non moins troublé, resta muet aussi pendant quelques instants ; enfin il fit un effort pour sortir de cette pénible situation.
Jétais fort inquiet, lui dit-il ; je craignais que vous neussiez pas reçu mon billet.
Ah ! Bénédict, répondit tristement Valentine, ce billet est dun fou, et il faut que je sois folle moi-même pour me soumettre à cette audacieuse et coupable sommation. Oh ! jai failli ne pas venir, mais je nai pas eu la force de résister ; que Dieu me le pardonne !
Sur mon âme, madame, dit Bénédict avec un emportement dont il nétait pas maître, vous avez fort bien fait de ne lavoir pas eue ; car, au risque de votre vie et de la mienne, jaurais été vous chercher, fût-ce...
Nachevez pas, malheureux ! Maintenant, vous êtes rassuré, dites-moi ! Vous mavez vue, vous êtes bien sûr que je suis libre ; laissez-moi vous quitter...
Croyez-vous donc être en danger ici, et croyez-vous ny être pas au château ?
Tout cela est bien coupable et bien ridicule, Bénédict. Heureusement, Dieu semble inspirer à M. de Lansac la pensée de ne pas mexposer à une criminelle révolte...
Madame, je ne crains pas votre faiblesse, je crains vos principes.
Oseriez-vous les combattre maintenant ?
Maintenant, madame, je ne sais pas ce que je noserais pas. Ménagez-moi, je nai pas ma tête, vous le voyez bien.
Oh ! mon Dieu ! dit Valentine avec amertume, que sest-il donc passé en vous depuis si peu de temps ? Est-ce ainsi que je devais vous retrouver, vous si calme et si fort il y a vingt-quatre heures ?
Depuis vingt-quatre heures, répondit-il, jai vécu toute une vie de tortures, jai combattu avec toutes les furies de lenfer ! Non, non, en vérité, je ne suis plus ce que jétais il y a vingt-quatre heures. Une jalousie diabolique, une haine inextinguible se sont réveillées. Ah ! Valentine, je pouvais bien être vertueux il y a vingt-quatre heures ; mais, à présent, tout est changé.
Mon ami, dit Valentine effrayée, vous nêtes pas bien ; séparons-nous, cet entretien ne sert quà irriter vos souffrances. Songez dailleurs... Mon Dieu ! nai-je pas vu comme une ombre passer devant la fenêtre ?
Quimporte ? dit Bénédict en sapprochant tranquillement de la fenêtre ; ne vaut-il pas mieux cent fois vous voir tuer dans mes bras que de vous savoir vivante aux bras dun autre ? Mais rassurez-vous ; tout est calme, ce jardin est désert. Écoutez, Valentine, dit-il dun ton calme mais abattu, je suis bien malheureux. Vous avez voulu que je vécusse ; vous mavez condamné à porter un lourd fardeau !
Hélas ! dit-elle, des reproches ! Depuis quinze mois, ne sommes-nous pas heureux, ingrat ?
Oui, madame, nous étions heureux, mais nous ne le serons plus !
Pourquoi ces noirs présages ? Quelle calamité pourrait nous menacer ?
Votre mari peut vous emmener, il peut nous séparer à jamais, et il est impossible quil ne le veuille pas.
Mais, jusquici, au contraire, ses intentions paraissent très pacifiques. Sil voulait mattacher à sa fortune, ne leût-il pas fait plus tôt ? Je soupçonne précisément quil lui tarde dêtre débarrassé de je ne sais quelles affaires...
Ces affaires, jen devine la nature. Permettez-moi de vous le dire, madame, puisque loccasion sen présente : ne dédaignez pas le conseil dun ami dévoué, qui soccupe fort peu des intérêts et des spéculations de ce monde, mais qui sort de son indifférence lorsquil sagit de vous. M. de Lansac a des dettes, vous ne lignorez pas.
Je ne lignore pas, Bénédict ; mais je trouve fort peu convenable dexaminer sa conduite avec vous et en ce lieu...
Rien nest moins convenable que la passion que jai pour vous, Valentine ; mais, si vous lavez tolérée jusquici par compassion pour moi, vous devez tolérer de même un avis que je vous donne par intérêt pour vous. Ce que je dois conclure de la conduite de votre mari à votre égard, cest que cet homme est peu empressé, et, par conséquent, peu digne de vous posséder. Vous seconderiez peut-être ses intentions secrètes en vous créant sur-le-champ une existence à part de la sienne...
Je vous comprends, Bénédict : vous me proposez une séparation, une sorte de divorce ; vous me conseillez un crime...
Eh ! non, madame ; dans les idées de soumission conjugale que vous nourrissez si religieusement, si M. de Lansac lui-même le désire, rien de plus moral quune division sans éclat et sans scandale. À votre place, je la solliciterais, et nen voudrais pour garantie que lhonneur des deux personnes intéressées. Mais, par cette sorte de contrat fait entre vous avec bienveillance et loyauté, vous assureriez au moins votre existence à venir contre les envahissements de ses créanciers ; au lieu que je crains...
Jaime à vous entendre parler ainsi, Bénédict, répondit-elle ; ces conseils me prouvent votre candeur ; mais jai tant entendu parler daffaires à ma mère, que jen ai un peu plus que vous la connaissance. Je sais que nulle promesse nengage un homme sans honneur à respecter les biens de sa femme, et, si javais le malheur dêtre mariée à un pareil homme je naurais dautre ressource que ma fermeté, dautre guide que ma conscience. Mais, rassurez-vous, Bénédict, M. de Lansac est un cur probe et généreux. Je ne redoute rien de semblable de sa part, et, dailleurs, je sais quil ne peut aliéner aucune de mes propriétés sans me consulter...
Et moi, je sais que vous ne lui refuseriez aucune signature ; car je connais votre facile caractère, votre mépris pour les richesses...
Vous vous trompez, Bénédict ; jaurais du courage, sil le fallait. Il est vrai que, pour moi, je me contenterais de ce pavillon et de quelques arpents de terre ; réduite à douze cents francs de rente, je me trouverais encore riche. Mais ces biens dont on a frustré ma sur, je veux au moins les transmettre à son fils après ma mort : Valentin sera mon héritier. Je veux quil soit, un jour, comte de Raimbault. Cest là le but de ma vie... Pourquoi avez-vous frémi ainsi, Bénédict ?
Vous me demandez pourquoi ? sécria Bénédict sortant du calme où la tournure de cet entretien lavait amené. Hélas ! que vous connaissez peu la vie ! que vous êtes tranquille et imprévoyante ! Vous parlez de mourir sans postérité, comme si... Juste ciel ! tout mon sang se soulève à cette pensée ; mais, sur mon âme, si vous ne dites pas vrai, madame...
Il se leva et marcha dans la chambre avec agitation ; de temps en temps, il cachait sa tête dans ses mains, et sa forte respiration trahissait les tourments de son âme.
Mon ami, lui dit Valentine avec douceur, vous êtes aujourdhui sans force et sans raison. Le sujet de notre entretien est dune nature trop délicate ! croyez-moi, brisons là ; car je suis bien assez coupable dêtre venue ici à une pareille heure sur la sommation dun enfant sans prudence. Ces pensées orageuses qui vous torturent, je ne puis les calmer que par mon silence, et vous devriez savoir linterpréter sans exiger de moi des promesses coupables... Pourtant, ajouta-t-elle dune voix tremblante en voyant lagitation de Bénédict augmenter à mesure quelle parlait, sil faut absolument, pour vous rassurer et pour vous contenir, que je manque à tous mes devoirs et à tous mes scrupules, eh bien, soyez content : je vous jure sur votre affection et sur la mienne (je noserais jurer par le ciel) que je mourrai plutôt que dappartenir à aucun homme.
Enfin !... dit Bénédict dune voix brève et en sapprochant delle, vous daignez me jeter une parole dencouragement ! Jai cru que vous me laisseriez partir dévoré dinquiétude et de jalousie ; jai cru que vous ne me feriez jamais le sacrifice dune seule de vos étroites idées. Vraiment ! vous avez promis cela ? Mais, madame, cela est héroïque !
Vous êtes amer, Bénédict. Il y avait bien longtemps que je ne vous avais vu ainsi, il faut donc que tous les chagrins marrivent à la fois !
Ah ! cest que, moi, je vous aime avec fureur, dit Bénédict en lui prenant le bras avec un transport farouche ; cest que je donnerais mon âme pour sauver vos jours ; cest que je vendrais ma part du ciel pour épargner à votre cur le moindre des tourments que le mien dévore ; cest que je commettrais tous les crimes pour vous amuser, et que vous ne feriez pas la plus légère faute pour me rendre heureux.
Ah ! ne parlez pas ainsi, répondit-elle avec abattement. Depuis si longtemps je métais habituée à me fier à vous ; il faudra donc encore craindre et lutter ! il faudra vous fuir peut-être.
Ne jouons pas sur les mots ! sécria Bénédict avec fureur et rejetant violemment son bras quil tenait encore. Vous parlez de me fuir ! Condamnez-moi à mort, ce sera plus tôt fait. Je ne pensais pas, madame, que vous reviendriez sur ces menaces ; vous espérez donc que ces quinze mois mont changé ? Eh bien, vous avez raison ; ils mont rendu plus amoureux de vous que je ne lavais jamais été ; ils mont donné lénergie de vivre, au lieu que mon ancien amour ne mavait donné que celle de mourir. À présent, Valentine, il nest plus temps de sen départir : je vous aime exclusivement ; je nai que vous sur la terre ; je naime Louise et son fils que pour vous. Vous êtes mon avenir, mon but, ma seule passion, ma seule pensée ; que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez ? Je nai point dambition, point damis, point détat ; je naurai jamais rien de tout ce qui compose la vie des autres. Vous mavez dit souvent que, dans un âge plus avancé, je serais avide des mêmes intérêts que le reste des hommes ; je ne sais si vous aurez jamais raison avec moi sur ce point ; mais ce quil y a de certain, cest que je suis encore loin de lâge où les nobles passions séteignent, et que je ne puis pas avoir la volonté de latteindre si vous mabandonnez. Non, Valentine, vous ne me chasserez pas, cela est impossible ; ayez pitié de moi, je manque de courage.
Bénédict fondit en pleurs. Il faut de telles commotions morales pour amener aux larmes et à la faiblesse de lenfant lhomme irrité et passionné, que la femme la moins impressionnable résiste rarement à ces rapides élans dune sensibilité impérieuse. Valentine se jeta en pleurant dans le sein de celui quelle aimait, et lardeur dévorante du baiser qui unit leurs lèvres lui fit connaître enfin combien lexaltation de la vertu est près de légarement. Mais ils eurent peu de temps pour sen convaincre ; car à peine avaient-ils échangé cette brûlante effusion de leurs âmes, quune petite toux sèche et un air dopéra fredonné sous la fenêtre avec le plus grand calme frappèrent Valentine de terreur. Elle sarracha des bras de Bénédict, et, saisissant son bras dune main froide et contractée, elle lui couvrit la bouche de son autre main.
Nous sommes perdus, lui dit-elle à voix basse, cest lui !
Valentine ! nêtes-vous pas ici, ma chère ? dit M. de Lansac en sapprochant du perron avec beaucoup daisance.
Cachez-vous ! dit Valentine en poussant Bénédict derrière une grande glace portative qui occupait un angle de lappartement.
Et elle sélança au-devant de M. de Lansac avec cette force de dissimulation que la nécessité révèle miraculeusement aux femmes les plus novices.
Jétais bien sûr de vous avoir vue prendre le chemin du pavillon il y a un quart dheure, dit Lansac en entrant ; et, ne voulant pas troubler votre promenade solitaire, javais dirigé la mienne dun autre côté ; mais linstinct du cur ou la force magique de votre présence me ramène malgré moi au lieu où vous êtes. Ne suis-je pas indiscret de venir interrompre ainsi vos rêveries, et daignerez-vous madmettre dans le sanctuaire ?
Jétais venue ici pour prendre un livre que je veux achever cette nuit, dit Valentine dune voix forte et brève, toute différente de sa voix ordinaire.
Permettez-moi de vous dire, ma chère Valentine, que vous menez un genre de vie tout à fait singulier et qui malarme pour votre santé. Vous passez les nuits à vous promener et à lire ; cela nest ni raisonnable ni prudent.
Mais je vous assure que vous vous trompez, dit Valentine en essayant de lemmener vers le perron. Cest par hasard que, ne pouvant dormir cette nuit, jai voulu respirer lair pur du parc. Je me sens tout à fait calmée, je vais rentrer.
Mais ce livre que vous vouliez emporter, vous ne lavez pas ?
Ah ! cest vrai, dit Valentine troublée.
Et elle feignit de chercher un livre sur le piano. Par un malheureux hasard, il ne sen trouvait pas un seul dans lappartement.
Comment espérez-vous le trouver dans cette obscurité ? dit M. de Lansac. Laissez-moi allumer une bougie.
Oh ! ce serait impossible ! dit Valentine épouvantée. Non, non, nallumez pas ; je nai pas besoin de ce livre, je nai plus envie de lire.
Mais pourquoi y renoncer, quand il est si facile de se procurer de la lumière ? Jai remarqué hier sur cette cheminée un flacon phosphorique très élégant. Je gagerais mettre la main dessus.
En même temps, il prit le flacon, y plaça une allumette qui pétilla en jetant une vive lumière dans lappartement, puis, passant à un ton bleu et faible, sembla mourir en senflammant ; ce rapide éclair avait suffi à M. de Lansac pour saisir le regard dépouvante que sa femme avait jeté sur la glace. Quand la bougie fut allumée, il affecta plus de calme et de simplicité encore, il savait où était Bénédict.
Puisque nous voici ensemble, ma chère, dit-il en sasseyant sur le sofa, au mortel déplaisir de Valentine, je suis résolu de vous entretenir dune affaire assez importante dont je suis tourmenté. Ici, nous sommes bien sûrs de nêtre ni écoutés, ni interrompus : voulez-vous avoir la bonté de maccorder quelques minutes dattention ?
Valentine, plus pâle quun spectre, se laissa tomber sur une chaise.
Daignez vous approcher, ma chère, dit M. de Lansac en tirant à lui une petite table sur laquelle il plaça la bougie.
Il appuya son menton sur sa main, et entama la conversation avec laplomb dun homme habitué à proposer aux souverains la paix ou la guerre sur le même ton.
33
Je présume, ma chère amie, que vous désirez savoir quelque chose de mes projets, afin dy conformer les vôtres, dit-il en attachant sur elle des yeux fixes et perçants qui la tinrent comme fascinée à sa place. Sachez donc que je ne puis quitter mon poste, ainsi que je lespérais, avant un certain nombre dannées. Ma fortune a reçu un échec considérable quil mimporte de réparer par mes travaux. Vous emmènerai-je ou ne vous emmènerai-je pas ? That is the question, comme dit Hamlet. Désirez-vous me suivre ? désirez-vous rester ? Autant quil dépendra de moi, je me conformerai à vos intentions ; mais prononcez-vous, car, sur ce point toutes vos lettres ont été dune retenue par trop chaste. Je suis votre mari enfin, jai quelque droit à votre confiance.
Valentine remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole. Placée entre son maître railleur et son amant jaloux, elle était dans une horrible situation.
Elle essaya de lever les yeux sur M. de Lansac ; son regard de faucon était toujours attaché sur elle. Elle perdit tout à fait contenance, balbutia et ne répondit rien.
Puisque vous êtes si timide, reprit-il en élevant un peu la voix, jen augure bien pour votre soumission, et il est temps que je vous parle des devoirs que nous avons contractés lun envers lautre. Jadis, nous étions amis, Valentine, et ce sujet dentretien ne vous effarouchait pas ; aujourdhui, vous êtes devenue avec moi dune réserve que je ne sais comment expliquer. Je crains que des gens peu disposés en ma faveur ne vous aient beaucoup trop entourée en mon absence ; je crains... vous dirai-je tout ? que des intimités trop vives naient un peu affaibli la confiance que vous aviez en moi.
Valentine rougit et pâlit ; puis elle eut le courage de regarder son mari en face pour semparer de sa pensée. Elle crut alors saisir une expression de malice haineuse sous cet air calme et bienveillant, et se tint sur ses gardes.
Continuez, monsieur, lui dit-elle avec plus de hardiesse quelle ne sattendait elle-même à en montrer ; jattends que vous vous expliquiez tout à fait pour vous répondre.
Entre gens de bonne compagnie, répondit Lansac, on doit sentendre avant même de se parler ; mais, puisque vous le voulez, Valentine, je parlerai. Je souhaite, ajouta-t-il avec une affectation effrayante, que mes paroles ne soient pas perdues. Je vous parlais tout à lheure de nos devoirs respectifs ; les miens sont de vous assister et de vous protéger...
Oui, monsieur, de me protéger ! répéta Valentine avec consternation, et cependant avec quelque amertume.
Jentends fort bien, reprit-il ; vous trouvez que ma protection a un peu trop ressemblé jusquici à celle de Dieu. Javoue quelle a été un peu lointaine, un peu discrète ; mais, si vous le désirez, dit-il dun ton ironique, elle se fera sentir davantage.
Un brusque mouvement derrière la glace rendit Valentine aussi froide quune statue de marbre. Elle regarda son mari dun air effaré ; mais il ne parut pas sêtre aperçu de ce qui causait sa frayeur, et il continua :
Nous en reparlerons, ma belle ; je suis trop homme du monde pour importuner des témoignages de mon affection une personne qui la repousserait. Ma tâche damitié et de protection envers vous sera donc remplie selon vos désirs et jamais au-delà ; car, dans le temps où nous vivons, les maris sont particulièrement insupportables pour être trop fidèles à leurs devoirs. Que vous en semble ?
Je nai point assez dexpérience pour vous répondre.
Fort bien répondu. Maintenant, ma chère belle, je vais vous parler de vos devoirs envers moi. Ce ne sera pas galant ; aussi, comme jai horreur de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois de ma vie. Je suis convaincu que le sens de mes préceptes ne sortira jamais de votre mémoire. Mais comme vous tremblez ! quel enfantillage ! Me prenez-vous pour un de ces rustres antédiluviens qui nont rien de plus agréable à mettre sous les yeux de leurs femmes que le joug de la fidélité conjugale ? Croyez-vous que je vais vous prêcher comme un vieux moine, et enfoncer dans votre cur les stylets de linquisition pour vous demander laveu de vos secrètes pensées ? Non, Valentine, non, reprit-il après une pause pendant laquelle il la contempla froidement ; je sais mieux ce quil faut vous dire pour ne pas vous troubler. Je ne réclamerai de vous que ce que je pourrai obtenir sans contrarier vos inclinations et sans faire saigner votre cur. Ne vous évanouissez pas, je vous en prie, jaurai bientôt tout dit. Je ne moppose nullement à ce que vous viviez intimement avec une famille de votre choix qui se rassemble souvent ici, et dont les traces peuvent attester la présence récente...
Il prit sur la table un album de dessins sur lequel était gravé le nom de Bénédict, et le feuilleta dun air dindifférence.
Mais, ajouta-t-il en repoussant lalbum dun air ferme et impérieux, jattends de votre bon sens que nul conseil étranger nintervienne dans nos affaires privées, et ne tente de mettre obstacle à la gestion de nos propriétés communes. Jattends cela de votre conscience, et je le réclame au nom des droits que votre position me donne sur vous. Eh bien, ne me répondrez-vous pas ? Que regardez-vous dans cette glace ?
Monsieur, répondit Valentine frappée de terreur, je ny regardais pas.
Je croyais, au contraire, quelle vous occupait beaucoup. Allons, Valentine, répondez-moi, ou, si vous avez encore des distractions, je vais transporter cette glace dans un autre coin de lappartement, où elle nattirera plus vos yeux.
Nen faites rien, monsieur ! sécria Valentine éperdue. Que voulez-vous que je vous réponde ? quexigez-vous de moi ? que mordonnez-vous ?
Je nordonne rien, répondit-il en reprenant sa manière accoutumée et son air nonchalant ; jimplore votre obligeance pour demain. Il sera question dune longue et ennuyeuse affaire ; il faudra que vous consentiez à quelques arrangements nécessaires, et jespère quaucune influence étrangère ne saurait vous décider à me désobliger, pas même les conseils de votre miroir, ce donneur davis que les femmes consultent à propos de tout.
Monsieur, dit Valentine dun ton suppliant, je souscris davance à tout ce quil vous plaira dimposer ; mais retirons-nous, je vous prie, je suis très fatiguée.
Je men aperçois, reprit M. de Lansac. Et pourtant il resta encore quelques instants assis avec indolence, regardant Valentine, qui, debout, le flambeau à la main, attendait avec une mortelle anxiété la fin de cette scène.
Il eut lidée dune vengeance plus amère que celle quil venait dexercer ; mais, se rappelant la profession de foi que Bénédict avait faite quelques instants auparavant, il jugea fort prudemment ce jeune exalté capable de lassassiner ; il prit donc le parti de se lever et de sortir avec Valentine. Celle-ci, par une dissimulation bien inutile, affecta de fermer soigneusement la porte du pavillon.
Cest une précaution fort sage, lui dit M. de Lansac dun ton caustique, dautant plus que les fenêtres sont disposées de manière à laisser entrer et sortir facilement ceux qui trouveraient la porte fermée.
Cette dernière remarque convainquit enfin Valentine de sa véritable situation à légard de son mari.
34
Le lendemain, à peine était-elle levée, que le comte et M. Grapp demandèrent à être admis dans son appartement. Ils apportaient différents papiers.
Lisez-les, madame, dit M. de Lansac en voyant quelle prenait machinalement la plume pour les signer.
Elle leva en pâlissant les yeux sur lui ; son regard était si absolu, son sourire si dédaigneux, quelle se hâta de signer dune main tremblante, et, les lui rendant :
Monsieur, lui dit-elle, vous voyez que jai confiance en vous, sans examiner si les apparences vous accusent.
Jentends, madame, répondit Lansac en remettant les papiers à M. Grapp.
En ce moment, il se sentit si heureux et si léger dêtre débarrassé de cette créance qui lui avait suscité dix ans de tourments et de persécutions, quil eut pour sa femme quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance, et lui baisa la main en lui disant dun air presque franc :
Un service en vaut un autre, madame.
Le soir même, il lui annonça quil était forcé de repartir le lendemain avec M. Grapp pour Paris, mais quil ne rejoindrait point lambassade sans lui avoir fait ses adieux et sans la consulter sur ses projets particuliers, auxquels, disait-il, il ne mettrait jamais dopposition.
Il alla se coucher, heureux dêtre débarrassé de sa dette et de sa femme.
Valentine, en se retrouvant seule le soir, réfléchit enfin avec calme aux événements de ces trois jours. Jusque-là, lépouvante lavait rendue incapable de raisonner sa position ; maintenant que tout sétait arrangé à lamiable, elle pouvait y reporter un regard lucide. Mais ce ne fut pas la démarche irréparable quelle avait faite en donnant sa signature qui loccupa un seul instant ; elle ne put trouver dans son âme que le sentiment dune consternation profonde, en songeant quelle était perdue sans retour dans lopinion de son mari. Cette humiliation lui était si douloureuse, quelle absorbait tout autre sentiment.
Espérant trouver un peu de calme dans la prière, elle senferma dans son oratoire ; mais alors, habituée quelle était à mêler le souvenir de Bénédict à toutes ses aspirations vers le ciel, elle fut effrayée de ne plus trouver cette image aussi pure au fond de ses pensées. Le souvenir de la nuit précédente, de cet entretien orageux dont chaque parole, entendue sans doute par M. de Lansac, faisait monter la rougeur au front de Valentine, la sensation de ce baiser, qui était restée cuisante sur ses lèvres, ses terreurs, ses remords, ses agitations en se retraçant les moindres détails de cette scène, tout lavertissait quil était temps de retourner en arrière, si elle ne voulait tomber dans un abîme. Jusque-là, le sentiment audacieux de sa force lavait soutenue ; mais un instant avait suffi pour lui montrer combien la volonté humaine est fragile. Quinze mois dabandon et de confiance navaient pas rendu Bénédict tellement stoïque, quun instant neût détruit le fruit de ces vertus péniblement acquises, lentement amassées, témérairement vantées. Valentine ne pouvait pas se le dissimuler, lamour quelle inspirait nétait pas celui des anges pour le Seigneur ; cétait un amour terrestre, passionné, impétueux, un orage prêt à tout renverser.
Elle ne fut pas plutôt descendue ainsi dans les replis de sa conscience, que son ancienne piété, rigide, positive et terrible, vint la tourmenter de repentirs et de frayeurs. Toute la nuit se passa dans ces angoisses, elle essaya vainement de dormir. Enfin, vers le jour, exaltée par ses souffrances, elle sabandonna à un projet romanesque et sublime, qui a tenté plus dune jeune femme au moment de commettre sa première faute : elle résolut de voir son mari et dimplorer son appui.
Effrayée de ce quelle allait faire, à peine fut-elle habillée et prête à sortir de sa chambre, quelle y renonça ; puis elle y revint, recula encore, et, après un quart dheure dhésitations et de tourments, elle se détermina à descendre au salon et à faire demander M. de Lansac.
Il était à peine cinq heures du matin ; le comte avait espéré quitter le château avant que sa femme fût éveillée. Il se flattait déchapper ainsi à lennui de nouveaux adieux et de nouvelles dissimulations. Lidée de cette entrevue le contraria donc vivement ; mais il nétait aucun moyen convenable de sy soustraire. Il sy rendit, un peu tourmenté de nen pouvoir deviner lobjet.
Lattention avec laquelle Valentine ferma les portes, afin de nêtre entendue de personne, et laltération de ses traits et de sa voix achevèrent dimpatienter M. de Lansac, qui ne se sentait pas le temps dessuyer une scène de sensibilité. Malgré lui, ses mobiles sourcils se contractèrent, et, quand Valentine essaya de prendre la parole, elle trouva dans sa physionomie quelque chose de si glacial et de si repoussant, quelle resta devant lui muette et anéantie.
Quelques mots polis de son mari lui firent sentir quil sennuyait dattendre ; alors elle fit un effort violent pour parler, mais elle ne trouva que des sanglots pour exprimer sa douleur et sa honte.
Allons, ma chère Valentine, dit-il enfin en sefforçant de prendre un air ouvert et caressant, trêve de puérilités ! Voyons, que pouvez-vous avoir à me dire ? Il me semblait que nous étions parfaitement daccord sur tous les points. De grâce, ne perdons pas de temps ; Grapp mattend, Grapp est impitoyable.
Eh bien, monsieur, dit Valentine en rassemblant son courage, je vous dirai en deux mots ce que jai à implorer de votre pitié : emmenez-moi.
En parlant ainsi, elle courba presque le genou devant le comte, qui recula de trois pas.
Vous emmener ! vous ! y pensez-vous, madame ?
Je sais que vous me méprisez, sécria Valentine avec la résolution du désespoir ; mais je sais que vous nen avez pas le droit. Je jure, monsieur, que je suis encore digne dêtre la compagne dun honnête homme.
Voudriez-vous me faire le plaisir de mapprendre, dit le comte dun ton lent et accentué par lironie, combien de promenades nocturnes vous avez faites seule (comme hier au soir, par exemple) au pavillon du parc, depuis environ deux ans que nous sommes séparés ?
Valentine, qui se sentait innocente, sentit en même temps son courage augmenter.
Je vous jure, sur Dieu et lhonneur, dit-elle, que ce fut hier la première fois.
Dieu est bénévole, et lhonneur des femmes est fragile. Tâchez de jurer par quelque autre chose.
Mais monsieur, sécria Valentine en saisissant le bras de son mari dun ton dautorité, vous avez entendu notre entretien cette nuit ; je le sais, jen suis sûre. Eh bien, jen appelle à votre conscience, ne vous a-t-il pas prouvé que mon égarement fut toujours involontaire ? Navez-vous pas compris que, si jétais coupable et odieuse à mes propres yeux, du moins ma conduite nétait pas souillée de cette tache quun homme ne saurait pardonner ? Oh ! vous le savez bien ! vous savez bien que, sil en était autrement, je naurais pas leffronterie de venir réclamer votre protection. Oh ! Évariste, ne me la refusez pas ! Il est temps encore de me sauver ; ne me laissez pas succomber à ma destinée ; arrachez-moi à la séduction qui menvironne et qui me presse. Voyez ! je la fuis, je la hais, je veux la repousser ! mais je suis une pauvre femme, isolée, abandonnée de toutes parts ; aidez-moi. Il est temps encore, vous dis-je, je puis vous regarder en face. Tenez, ai-je rougi ? ma figure ment-elle ? Vous êtes pénétrant, vous, on ne vous tromperait pas si grossièrement. Est-ce que je loserais ? Grand Dieu, vous ne me croyez pas ! Oh ! cest une horrible punition que ce doute !
En parlant ainsi, la malheureuse Valentine, désespérant de vaincre la froideur insultante de cette âme de marbre, tomba sur ses genoux et joignit les mains en les élevant vers le ciel, comme pour le prendre à témoin.
Vraiment, dit M. de Lansac après un silence féroce, vous êtes très belle et très dramatique ! Il faut être cruel pour vous refuser ce que vous demandez si bien ; mais comment voulez-vous que je vous expose à un nouveau parjure ? Navez-vous pas juré à votre amant, cette nuit, que vous nappartiendriez jamais à aucun homme ?
À cette réponse foudroyante, Valentine se releva indignée, et, regardant son mari de toute la hauteur de sa fierté de femme outragée :
Que croyez-vous donc que je sois venue réclamer ici ? lui dit-elle. Vous affectez une étrange erreur, monsieur ; mais vous ne pensez pas que je me sois mise à genoux pour solliciter une place dans votre lit ?
M. de Lansac, mortellement blessé de laversion hautaine de cette femme tout à lheure si humble, mordit sa lèvre pâle et fit quelques pas pour se retirer. Valentine sattacha à lui.
Ainsi vous me repoussez ! lui dit-elle, vous me refusez un asile dans votre maison et la sauvegarde de votre présence autour de moi ! Si vous pouviez môter votre nom, vous le feriez sans doute ! Oh ! cela est inique, monsieur. Vous me parliez hier de nos devoirs respectifs ; comment remplissez-vous les vôtres ? Vous me voyez près de rouler dans un précipice dont jai horreur, et, quand je vous supplie de me tendre la main, vous my poussez du pied. Eh bien, que mes fautes retombent sur vous !...
Oui, vous dites vrai, Valentine, répondit-il dun ton goguenard en lui tournant le dos, vos fautes retomberont sur ma tête.
Il sortait, charmé de ce trait desprit ; elle le retint encore, et tout ce quune femme au désespoir peut inventer dhumble, de touchant et de pathétique, elle sut le trouver en cet instant de crise. Elle fut si éloquente et si vraie, que M. de Lansac, surpris de son esprit, la regarda quelques instants dun air qui lui fit espérer de lavoir attendri. Mais il se dégagea doucement en lui disant :
Tout ceci est parfait, ma chère, mais cest souverainement ridicule. Vous êtes fort jeune, profitez dun conseil dami : cest quune femme ne doit jamais prendre son mari pour son confesseur ; cest lui demander plus de vertu que sa profession nen comporte. Pour moi, je vous trouve charmante ; mais ma vie est trop occupée pour que je puisse entreprendre de vous guérir dune grande passion. Je naurais, dailleurs, jamais la fatuité despérer ce succès. Jai assez fait pour vous, ce me semble, en fermant les yeux ; vous me les ouvrez de force : alors il faut que je fuie ; car ma contenance vis-à-vis de vous nest pas supportable, et nous ne pourrions nous regarder lun lautre sans rire.
Rire, monsieur ! rire ! sécria-t-elle avec une juste colère.
Adieu, Valentine ! reprit-il ; jai trop dexpérience, je vous lavoue, pour me brûler la cervelle pour une infidélité ; mais jai trop de bon sens pour vouloir servir de chaperon à une jeune tête aussi exaltée que la vôtre. Cest pour cela aussi que je ne désire pas trop vous voir rompre cette liaison, qui a pour vous encore toute la beauté romanesque dun premier amour. Le second serait plus rapide ; le troisième.. .
Vous minsultez, dit Valentine dun air morne, mais Dieu me protégera. Adieu, monsieur ; je vous remercie de cette dure leçon ; je tâcherai den profiter.
Ils se saluèrent, et, un quart dheure après, Bénédict et Valentin, en se promenant sur le bord de la grand-route, virent passer la chaise de poste qui emportait le noble comte et lusurier vers Paris.
35
Valentine, épouvantée en même temps quoffensée mortellement des injurieuses prédictions de son mari, alla dans sa chambre dévorer ses larmes et sa honte. Plus que jamais effrayée des conséquences dun égarement que le monde punissait dun tel mépris, Valentine, accoutumée à respecter religieusement lopinion, prit horreur de ses fautes et de ses imprudences. Elle roula mille fois dans son esprit le projet de se soustraire aux dangers de sa situation ; elle chercha au dehors tous ses moyens de résistance, car elle nen trouvait plus en elle-même, et la peur de succomber achevait dénerver ses forces ; elle reprochait amèrement à sa destinée de lui avoir ôté tout secours, toute protection.
« Hélas ! disait-elle, mon mari me repousse, ma mère ne saurait me comprendre, ma sur nose rien ; qui marrêtera sur ce versant dont la rapidité memporte ? »
Élevée pour le monde et selon ses principes, Valentine ne trouvait nulle part en lui lappui quelle avait droit den attendre en retour de ses sacrifices. Si elle neût possédé linestimable trésor de la foi, sans doute elle eût foulé aux pieds, dans son désespoir, tous les préceptes de sa jeunesse. Mais sa croyance religieuse soutenait et ralliait toutes ses croyances.
Elle ne se sentit pas la force, ce soir-là, de voir Bénédict ; elle ne le fit donc pas avertir du départ de son mari, et se flatta quil lignorerait. Elle écrivit un mot à Louise pour la prier de venir au pavillon à lheure accoutumée.
Mais à peine étaient-elles ensemble, que Mlle Beaujon dépêcha Catherine au petit parc pour avertir Valentine que sa grand-mère, sérieusement incommodée, demandait à la voir.
La vieille marquise avait pris dans la matinée une tasse de chocolat dont la digestion, trop pénible pour ses organes débilités, lui occasionnait une oppression et une fièvre violentes. Le vieux médecin, M. Faure, trouva sa situation fort dangereuse.
Valentine sempressait à lui prodiguer ses soins, lorsque la marquise, se redressant tout à coup sur son chevet avec une netteté de prononciation et de regard quon navait pas remarquée en elle depuis longtemps, demanda à être seule avec sa petite-fille. Les personnes présentes se retirèrent aussitôt, excepté la Beaujon, qui ne pouvait supposer que cette mesure sétendît jusquà elle. Mais la vieille marquise, rendue tout à coup, par une révolution miraculeuse de la fièvre, à toute la clarté de son jugement et à toute lindépendance de sa volonté, lui ordonna impérieusement de sortir.
Valentine, dit-elle à sa petite-fille quand elles furent seules, jai à te demander une grâce ; il y a bien longtemps que je limplore de la Beaujon, mais elle me trouble lesprit par ses réponses ; toi, tu me laccorderas, je parie.
Ô ma bonne-maman ! sécria Valentine en se mettant à genoux devant son lit, parlez, ordonnez.
Eh bien, mon enfant, dit la marquise en se penchant vers elle et en baissant la voix, je ne voudrais pas mourir sans voir ta sur.
Valentine se leva avec vivacité et courut à une sonnette.
Oh ! ce sera bientôt fait, lui dit-elle joyeusement, elle nest pas loin dici ; quelle sera heureuse, chère grand-mère ! Ses caresses vous rendront la vie et la santé !
Catherine fut chargée par Valentine daller chercher Louise qui était restée au pavillon.
Ce nest pas tout, dit la marquise, je voudrais aussi voir son fils.
Précisément, Valentin, envoyé par Bénédict, qui était inquiet de Valentine et nosait se présenter devant elle sans son ordre, venait darriver au petit parc lorsque Catherine sy rendit. Au bout de quelques minutes, Louise et son fils furent introduits dans la chambre de leur aïeule.
Louise, abandonnée avec un cruel égoïsme par cette femme, avait réussi à loublier ; mais, quand elle la retrouva sur son lit de mort, hâve et décrépite ; quand elle revit les traits de celle dont la tendresse indulgente avait veillé bien ou mal sur ses premières années dinnocence et de bonheur, elle sentit se réveiller cet inextinguible sentiment de respect et damour qui sattache aux premières affections de la vie. Elle sélança dans les bras de sa grand-mère, et ses larmes, dont elle croyait la source tarie pour elle, coulèrent avec effusion sur le sein qui lavait bercée.
La vieille femme retrouva aussi de vifs élans de sensibilité à la vue de cette Louise, jadis si vive et si riche de jeunesse, de passion et de santé, maintenant si pâle, si frêle et si triste. Elle sexprima avec une ardeur daffection qui fut en elle comme le dernier éclair de cette tendresse ineffable dont le ciel a doué la femme dans son rôle de mère. Elle demanda pardon de son oubli avec une chaleur qui arracha des sanglots de reconnaissance à ses deux petites-filles ; puis elle pressa Valentin dans ses bras étiques, sextasia sur sa beauté, sur sa grâce, sur sa ressemblance avec Valentine. Cette ressemblance, ils la tenaient du comte de Raimbault, le dernier fils de la marquise ; elle retrouvait en eux encore les traits de son époux. Comment les liens sacrés de la famille pourraient-ils être effacés et méconnus sur la terre ? Quoi de plus puissant sur le cur humain quun type de beauté recueilli comme un héritage par plusieurs générations denfants aimés ? Quel lien daffection que celui qui résume le souvenir et lespérance ! Quel empire que celui dun être dont le regard fait revivre tout un passé damour et de regrets, toute une vie que lon croyait éteinte et dont on retrouve les émotions palpitantes dans un sourire denfant !
Mais bientôt cette émotion sembla séteindre chez la marquise, soit quelle eût hâté lépuisement de ses facultés, soit que la légèreté naturelle à son caractère eût besoin de reprendre son cours. Elle fit asseoir Louise sur son lit, Valentine dans le fond de lalcôve, et Valentin à son chevet. Elle leur parla avec esprit et gaieté, surtout avec autant daisance que si elle les eût quittés de la veille ; elle interrogea beaucoup Valentin sur ses études, sur ses goûts, sur ses rêves davenir.
En vain ses filles lui représentèrent quelle se fatiguait par cette longue causerie ; peu à peu elles saperçurent que ses idées sobscurcissaient ; sa mémoire baissa : létonnante présence desprit quelle avait recouvrée fit place à des souvenirs vagues et flottants, à des perceptions confuses ; ses joues brillantes de fièvre passèrent à des tons violets, sa parole sembarrassa. Le médecin, que lon fit rentrer, lui administra un calmant. Il nen était plus besoin ; on la vit saffaisser et séteindre rapidement.
Puis tout à coup, se relevant sur son oreiller, elle appela encore Valentine, et fit signe aux autres personnes de se retirer au fond de lappartement.
Voici une idée qui me revient, lui dit-elle à voix basse. Je savais bien que joubliais quelque chose, et je ne voulais pas mourir sans te lavoir dit. Je savais bien des secrets que je faisais semblant dignorer. Il y en a un que tu ne mas pas confié, Valentine ; mais je lai deviné depuis longtemps : tu es amoureuse, mon enfant.
Valentine frémit de tout son corps ; dominée par lexaltation que tous ces événements accumulés en si peu de jours devaient avoir produite sur son cerveau, elle crut quune voix den haut lui parlait par la bouche de son aïeule mourante.
Oui, cest vrai, répondit-elle en penchant son visage brûlant sur les mains glacées de la marquise ; je suis bien coupable ; ne me maudissez pas, dites-moi une parole qui me ranime et qui me sauve.
Ah ! ma petite ! dit la marquise en essayant de sourire, ce nest pas facile de sauver une jeune tête comme toi des passions ! Bah ! à ma dernière heure, je puis bien être sincère. Pourquoi ferais-je de lhypocrisie avec vous autres ? En pourrai-je faire dans un instant devant Dieu ? Non, va. Il nest pas possible de se préserver de ce mal tant quon est jeune. Aime donc, ma fille ; il ny a que cela de bon dans la vie. Mais reçois le dernier conseil de ta grand-mère et ne loublie pas : ne prends jamais un amant qui ne soit pas de ton rang.
Ici, la marquise cessa de pouvoir parler.
Quelques gouttes de la potion lui rendirent encore quelques minutes de vie. Elle adressa un sourire morbide à ceux qui lenvironnaient et murmura des lèvres quelques prières. Puis, se tournant vers Valentine :
Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons procédés, et que je lui pardonne les mauvais. Pour une femme sans naissance, après tout, elle sest conduite assez bien envers moi. Je nattendais pas tant, je lavoue, de la part de Mlle Chignon.
Elle prononça ce mot avec une affectation de mépris. Ce fut le dernier quelle fit entendre ; et, selon elle, la plus grande vengeance quelle pût tirer des tourments imposés à sa vieillesse fut de dénoncer la roture de Mme de Raimbault comme son plus grand vice.
La perte de sa grand-mère, quoique sensible au cur de Valentine, ne pouvait pas être pour elle un malheur bien réel. Néanmoins, dans la disposition desprit où elle était, elle la regarda comme un nouveau coup de sa fatale destinée, et se plut à redire, dans lamertume de ses pensées, que tous ses appuis naturels lui étaient successivement enlevés, et comme à dessein, dans le temps où ils lui étaient le plus nécessaires.
De plus en plus découragée de sa situation, Valentine résolut décrire à sa mère pour la supplier de venir à son secours, et de ne point revoir Bénédict jusquà ce quelle eût consommé ce sacrifice. En conséquence, après avoir rendu les derniers devoirs à la marquise, elle se retira chez elle, sy enferma, et, déclarant quelle était malade et ne voulait voir personne, elle écrivit à la comtesse de Raimbault.
Alors, quoique la dureté de M. de Lansac eût bien dû la dégoûter de verser sa douleur dans un cur insensible, elle se confessa humblement devant cette femme orgueilleuse qui lavait fait trembler toute sa vie. Maintenant, Valentine, exaspérée par la souffrance, avait le courage du désespoir pour tout entreprendre. Elle ne raisonnait plus rien ; une crainte majeure dominait toute autre crainte. Pour échapper à son amour, elle aurait marché sur la mer. Dailleurs, au moment où tout lui manquait à la fois, une douleur de plus devenait moins effrayante que dans un temps ordinaire. Elle se sentait une énergie féroce envers elle-même, pourvu quelle neût pas à combattre Bénédict ; les malédictions du monde entier lépouvantaient moins que lidée daffronter la douleur de son amant.
Elle avoua donc à sa mère quelle aimait un autre homme que son mari. Ce furent là tous les renseignements quelle donna sur Bénédict ; mais elle peignit avec chaleur létat de son âme et le besoin quelle avait dun appui. Elle la supplia de la rappeler auprès delle ; car telle était la soumission absolue quexigeait la comtesse, que Valentine neût pas osé la rejoindre sans son aveu.
À défaut de tendresse, Mme de Raimbault eût peut-être accueilli avec vanité la confidence de sa fille ; elle eût peut-être fait droit à sa demande, si le même courrier ne lui eût apporté une lettre datée du château de Raimbault quelle lut la première : cétait une dénonciation en règle de Mlle Beaujon.
Cette fille, suffoquée de jalousie en voyant la marquise entourée dune nouvelle famille à ses derniers moments, avait été furieuse surtout du don de quelques bijoux antiques offerts à Louise par sa grand-mère, comme gage de souvenir. Elle se regarda comme frustrée par ce legs, et, nayant aucun droit pour sen plaindre, elle résolut au moins de sen venger ; elle écrivit donc sur-le-champ à la comtesse, sous prétexte de linformer de la mort de sa belle-mère, et elle profita de loccasion pour révéler lintimité de Louise et de Valentine, linstallation scandaleuse de Valentin dans le voisinage, son éducation faite à demi par Mme de Lansac, et tout ce quil lui plut dappeler les mystères du pavillon ; car elle ne sen tint pas à dévoiler lamitié des deux surs, elle noircit les relations quelles avaient avec le neveu du fermier, le paysan Benoît Lhéry ; elle représenta Louise comme une intrigante qui favorisait odieusement lunion coupable de ce rustre avec sa sur ; elle ajouta quil était bien tard sans doute pour remédier à tout cela, car le commerce durait depuis quinze grands mois. Elle finit en déclarant que M. de Lansac avait sans doute fait à cet égard de fâcheuses découvertes ; car il était parti au bout de trois jours sans avoir eu aucune relation avec sa femme.
Après avoir donné ce soulagement à sa haine, la Beaujon quitta Raimbault, riche des libéralités de la famille, et vengée des bontés que Valentine avait eues pour elle.
Ces deux lettres mirent la comtesse dans une fureur épouvantable ; elle eût ajouté moins de foi à la lettre de la duègne, si les aveux de sa fille, arrivés en même temps, ne lui en eussent semblé la confirmation. Alors tout le mérite de cette confession naïve fut perdu pour Valentine. Mme de Raimbault ne vit plus en elle quune malheureuse dont lhonneur était entaché sans retour, et qui, menacée de la vengeance de son mari, venait implorer lappui nécessaire de sa mère. Cette opinion ne fut que trop confirmée par les bruits de la province qui arrivaient chaque jour à ses oreilles. Le bonheur pur de deux amants na jamais pu sabriter dans la paix obscure des champs sans exciter la jalousie et la haine de tout ce qui végète sottement au sein des petites villes. Le bonheur dautrui est un spectacle qui dessèche et dévore le provincial ; la seule chose qui lui fait supporter sa vie étroite et misérable, cest le plaisir darracher tout amour et toute poésie de la vie de son voisin.
Et puis Mme de Raimbault, qui avait été déjà frappée du retour subit de M. de Lansac à Paris, le vit, linterrogea, ne put obtenir aucune réponse, mais put fort bien comprendre, à lhabileté de son silence et à la dignité de sa contenance évasive, que tout lien daffection et de confiance était rompu entre sa femme et lui.
Alors elle fit à Valentine une réponse foudroyante, lui conseilla de chercher désormais son refuge dans la protection de cette sur tarée comme elle, lui déclara quelle labandonnait à lopprobre de son sort, et finit en lui donnant presque sa malédiction.
Il est vrai de dire que Mme de Raimbault fut navrée de voir la vie de sa fille gâtée à tout jamais ; mais il entra encore plus dorgueil blessé que de tendresse maternelle dans sa douleur. Ce qui le prouve, cest que le courroux lemporta sur la pitié, et quelle partit pour lAngleterre, afin, prétendit-elle, de sétourdir sur ses chagrins, mais, en effet, pour se livrer à la dissipation sans être exposée à rencontrer des gens informés de ses malheurs domestiques, et disposés à critiquer sa conduite en cette occasion.
Tel fut le résultat de la dernière tentative de linfortunée Valentine. La réponse de sa mère jeta une telle douleur dans son âme, quelle absorba toutes ses autres pensées. Elle se mit à genoux dans son oratoire, et répandit son affliction en longs sanglots. Puis, au milieu de cette amertume affreuse, elle sentit ce besoin de confiance et despoir qui soutient les âmes religieuses ; elle sentit surtout ce besoin daffection qui dévore la jeunesse. Haïe, méconnue, repoussée de partout, il lui restait encore un asile : cétait le cur de Bénédict. Était-il donc si coupable, cet amour tant calomnié ? Dans quel crime lavait-il donc entraînée ?
Mon Dieu ! sécria-t-elle avec ardeur, toi qui seul vois la pureté de mes désirs, toi qui seul connais linnocence de ma conduite, ne me protégeras-tu pas ? te retireras-tu aussi de moi ? La justice que les hommes me refusent, nest-ce pas en toi que je la trouverai ? Cet amour est-il donc si coupable ?
Comme elle se penchait sur son prie-Dieu, elle aperçut un objet quelle y avait déposé comme lex-voto dune superstition amoureuse ; cétait ce mouchoir teint de sang que Catherine avait rapporté de la maison du ravin le jour du suicide de Bénédict, et que Valentine lui avait réclamé ensuite en apprenant cette circonstance. En ce moment, la vue du sang répandu pour elle fut comme une victorieuse protestation damour et de dévouement, en réponse aux affronts quelle recevait de toutes parts. Elle saisit le mouchoir, le pressa contre ses lèvres, et, plongée dans une mer de tourments et de délices, elle resta longtemps immobile et recueillie, ouvrant son cur à la confiance, et sentant revenir cette vie ardente qui dévorait son être quelques jours auparavant.
36
Bénédict était bien malheureux depuis huit jours. Cette feinte maladie, dont Louise ne savait lui donner aucun détail, le jetait dans de vives inquiétudes. Tel est légoïsme de lamour, quil aimait encore mieux croire au mal de Valentine que de la soupçonner de vouloir le fuir. Ce soir-là, poussé par un vague espoir, il rôda longtemps autour du parc ; enfin, maître dune clef particulière que lon confiait dordinaire à Valentin, il se décida à pénétrer jusquau pavillon. Tout était silencieux et désert dans ce lieu naguère si plein de joie, de confiance et daffection. Son cur se serra ; il en sortit, et se hasarda à entrer dans le jardin du château. Depuis la mort de la vieille marquise, Valentine avait supprimé plusieurs domestiques. Le château était donc peu habité. Bénédict en approcha sans rencontrer personne.
Loratoire de Valentine était situé dans une tourelle vers la partie la plus solitaire du bâtiment. Un petit escalier en vis, reste des anciennes constructions sur lesquelles le nouveau manoir avait été bâti, descendait de sa chambre à loratoire, et de loratoire au jardin. La fenêtre, cintrée et surmontée dornements dans le goût italien de la Renaissance, sélevait au-dessus dun massif darbres dont la cime sempourprait alors des reflets du couchant. La chaleur du jour avait été extrême ; des éclairs silencieux glissaient faiblement sur lhorizon violet ; lair était rare et comme chargé délectricité ; cétait un de ces soirs dété où lon respire avec peine, où lon sent en soi une excitation nerveuse extraordinaire, où lon souffre dun mal sans nom quon voudrait pouvoir soulager par des larmes.
Parvenu au pied du massif en face de la tour, Bénédict jeta un regard inquiet sur la fenêtre de loratoire. Le soleil embrasait ses vitraux coloriés. Bénédict chercha longtemps à saisir quelque chose derrière ce miroir ardent, lorsquune main de femme louvrit tout à coup, et une forme fugitive se montra et disparut.
Bénédict monta sur un vieux if, et, caché par ses rameaux noirs et pendants, il séleva assez pour que sa vue pût plonger dans lintérieur. Alors il vit distinctement Valentine à genoux, avec ses cheveux blonds à demi détachés, qui tombaient négligemment sur son épaule, et que le soleil dorait de ses derniers feux. Ses joues étaient animées, son attitude avait un abandon plein de grâce et de candeur. Elle pressait sur sa poitrine et baisait avec amour ce mouchoir sanglant que Bénédict avait cherché avec tant danxiété après son suicide, et quil reconnut aussitôt entre ses mains.
Alors Bénédict, promenant ses regards craintifs sur le jardin désert, et nayant quun mouvement à faire pour atteindre à cette fenêtre, ne put résister à la tentation. Il sattacha à la balustrade sculptée, et, abandonnant la dernière branche qui le soutenait encore, il sélança au péril de sa vie.
En voyant une ombre se dessiner dans lair éblouissant de la croisée, Valentine jeta un cri ; mais, en le reconnaissant, sa terreur changea de nature.
Ô ciel ! lui dit-elle, oserez-vous donc me poursuivre jusquici ?
Me chassez-vous ? répondit Bénédict. Voyez ! vingt pieds seulement me séparent du sol ; ordonnez-moi de lâcher cette balustrade, et jobéis.
Grand Dieu ! sécria Valentine épouvantée de la situation où elle le voyait, entrez, entrez ! Vous me faites mourir de frayeur.
Il sélança dans loratoire, et Valentine, qui sétait attachée à son vêtement dans la crainte de le voir tomber, le pressa dans ses bras par un mouvement de joie involontaire en le voyant sauvé.
En cet instant, tout fut oublié, et les résistances que Valentine avait tant méditées, et les reproches que Bénédict sétait promis de lui faire. Ces huit jours de séparation, dans de si tristes circonstances, avaient été pour eux comme un siècle. Le jeune homme sabandonnait à une joie folle en pressant contre son cur Valentine, quil avait craint de trouver mourante, et quil voyait plus belle et plus aimante que jamais.
Enfin, la mémoire de ce quil avait souffert loin delle lui revint ; il laccusa davoir été menteuse et cruelle.
Écoutez, lui dit Valentine avec feu en le conduisant devant sa madone, javais fait serment de ne jamais vous revoir, parce que je métais imaginé que je ne pourrais le faire sans crime. Maintenant, jurez-moi que vous maiderez à respecter mes devoirs ; jurez-le devant Dieu, devant cette image, emblème de pureté ; rassurez-moi, rendez-moi la confiance que jai perdue. Bénédict, votre âme est sincère, vous ne voudriez pas commettre un sacrilège dans votre cur ; dites ! vous sentez-vous plus fort que je ne le suis ?
Bénédict pâlit et recula dépouvante. Il avait dans lesprit une droiture vraiment chevaleresque, et préférait le malheur de perdre Valentine au crime de la tromper.
Mais cest un vu que vous me demandez, Valentine ! sécria-t-il. Pensez-vous que jaie lhéroïsme de le prononcer et de le tenir sans y être préparé ?
Eh quoi ! ne lêtes-vous pas depuis quinze mois ? lui dit-elle. Ces promesses solennelles que vous me fîtes un soir en face de ma sur, et que jusquici vous aviez si loyalement observées...
Oui, Valentine, jai eu cette force, et jaurai peut-être celle de renouveler mon vu. Mais ne me demandez rien aujourdhui, je suis trop agité ; mes serments nauraient nulle valeur. Tout ce qui sest passé a chassé le calme que vous aviez fait entrer dans mon sein. Et puis, Valentine ! femme imprudente ! vous me dites que vous tremblez ! Pourquoi me dites-vous cela ? Je naurais pas eu laudace de le penser. Vous étiez forte quand je vous croyais forte ; pourquoi me demander, à moi, lénergie que vous navez pas ? Où la trouverai-je maintenant ? Adieu, je vais me préparer à vous obéir. Mais jurez-moi que vous ne me fuirez plus ; car vous voyez leffet de cette conduite sur moi : elle me tue, elle détruit tout leffet de ma vertu passée.
Eh bien, Bénédict, je vous le jure ; car il mest impossible de ne pas me fier à vous quand je vous vois et quand je vous entends. Adieu ; demain, nous nous reverrons tous au pavillon.
Elle lui tendit la main ; Bénédict hésita à la toucher. Un tremblement convulsif lagitait. À peine leut-il effleurée, quune sorte de rage sempara de lui. Il étreignit Valentine dans ses bras, puis il voulut la repousser. Alors leffroyable violence quil imposait à sa nature ardente depuis si longtemps ayant épuisé toutes ses forces, il se tordit les mains avec fureur et tomba presque mourant sur les marches du prie-Dieu.
Prends pitié de moi, dit-il avec angoisse, toi qui as créé Valentine ; rappelle mon âme à toi, éteins ce souffle dévorant qui ronge ma poitrine et torture ma vie ; fais-moi la grâce de mourir.
Il était si pâle, tant de souffrance se peignait dans ses yeux éteints, que Valentine le crut réellement sur le point de succomber. Elle se jeta à genoux près de lui, le pressa sur son cur avec délire, le couvrit de caresses et de pleurs, et tomba épuisée elle-même dans ses bras avec des cris étouffés, en le voyant défaillir et rejeter en arrière sa tête froide et mourante.
Enfin elle le rappela à lui-même ; mais il était si faible, si accablé, quelle ne voulut point le renvoyer ainsi. Retrouvant toute son énergie avec la nécessité de le secourir, elle le soutint et le traîna jusquà sa chambre, où elle lui prépara du thé.
En ce moment, la bonne et douce Valentine redevint lofficieuse et active ménagère dont la vie était toute consacrée à être utile aux autres. Ses terreurs de femme et damante se calmèrent pour faire place aux sollicitudes de lamitié. Elle oublia en quel lieu elle amenait Bénédict et ce qui devait se passer dans son âme, pour ne songer quà secourir ses sens. Limprudente ne fit point attention aux regards sombres et farouches quil jetait sur cette chambre où il nétait entré quune fois, sur ce lit où il lavait vue dormir toute une nuit, sur tous ces meubles qui lui rappelaient la plus orageuse crise et la plus solennelle émotion de sa vie. Assis sur un fauteuil, les sourcils froncés, les bras pendants, il la regardait machinalement errer autour de lui, sans imaginer à quoi elle soccupait.
Quand elle lui apporta le breuvage calmant quelle venait de lui préparer, il se leva brusquement et la regarda dun air si étrange et si égaré, quelle laissa échapper la tasse et recula avec effroi.
Bénédict jeta ses bras autour delle et lempêcha de fuir.
Laissez-moi, sécria-t-elle ; le thé ma horriblement brûlée.
En effet, elle séloigna en boitant. Il se jeta à genoux et baisa son petit pied, légèrement rougi, au travers de son bas transparent, et puis il faillit mourir encore ; et Valentine, vaincue par la pitié, par lamour, par la peur surtout, ne sarracha plus de ses bras quand il revint à la vie...
Cétait un moment fatal qui devait arriver tôt ou tard. Il y a bien de la témérité à espérer vaincre une passion, quand on se voit tous les jours et quon a vingt ans.
Durant les premiers jours, Valentine, emportée au-delà de toutes ses impressions habituelles, ne songea point au repentir ; mais ce moment vint et il fut terrible.
Alors Bénédict regretta amèrement un bonheur quil fallait payer si cher. Sa faute reçut le plus rude châtiment qui pût lui être infligé ; il vit Valentine pleurer et dépérir de chagrin.
Trop vertueux lun et lautre pour sendormir dans des joies quils avaient réprouvées et repoussées si longtemps, leur existence devint cruelle. Valentine nétait point capable de transiger avec sa conscience. Bénédict aimait trop passionnément pour sentir un bonheur que ne partageait plus Valentine. Tous deux étaient trop faibles, trop livrés à eux-mêmes, trop dominés par les impétueuses sensations de la jeunesse, pour sarracher à ces joies pleines de remords. Ils se quittaient avec désespoir ; ils se retrouvaient avec enthousiasme. Leur vie était un combat perpétuel, un orage toujours renaissant, une volupté sans bornes et un enfer sans issue.
Bénédict accusait Valentine de laimer peu, de ne pas savoir le préférer à son honneur, à lestime delle-même, de nêtre capable daucun sacrifice complet ; et, quand ces reproches avaient amené une nouvelle faiblesse de Valentine, quand il la voyait pleurer avec désespoir et succomber sous de pâles terreurs, il haïssait le bonheur quil venait de goûter ; il eût voulu au prix de son sang en laver le souvenir. Il lui offrait alors de la fuir, il lui jurait de supporter la vie et lexil ; mais elle navait plus la force de léloigner.
Ainsi je resterais seule et abandonnée à ma douleur ! lui disait-elle ; non, ne me laissez pas ainsi, jen mourrais ; je ne puis plus vivre quen métourdissant. Dès que je rentre en moi-même, je sens que je suis perdue ; ma raison ségare, et je serais capable de couronner mes crimes par le suicide. Votre présence du moins me donne la force de vivre dans loubli de mes devoirs. Attendons encore, espérons, prions Dieu ; seule, je ne puis plus prier ; mais près de vous, lespoir me revient. Je me flatte de trouver un jour assez de vertu en moi pour vous aimer sans crime. Peut-être men donnerez-vous le premier, car enfin vous êtes plus fort que moi ; cest moi qui vous repousse et qui vous rappelle toujours.
Et puis venaient ces moments de passion impétueuse où lenfer avec ses terreurs faisait sourire Valentine. Elle nétait pas incrédule alors, elle était fanatique dimpiété.
Eh bien, disait-elle, bravons tout ; quimporte que je perde mon âme ? Soyons heureux sur la terre ; le bonheur dêtre à toi sera-t-il trop payé par une éternité de tourments ? Je voudrais avoir quelque chose de plus à te sacrifier ; dis, ne sais-tu pas un prix qui puisse macquitter envers toi ?
Oh ! si tu étais toujours ainsi ! sécriait Bénédict.
Ainsi Valentine, de calme et réservée quelle était naturellement, était devenue passionnée jusquau délire par suite dun impitoyable concours de malheurs et de séductions qui avaient développé en elle de nouvelles facultés pour combattre et pour aimer. Plus sa résistance avait été longue et raisonnée, plus sa chute était violente. Plus elle avait amassé de forces pour repousser la passion, plus la passion trouvait en elle les aliments de sa force et de sa durée.
Un événement que Valentine avait, pour ainsi dire, oublié de prévoir, vint faire diversion à ces orages. Un matin, M. Grapp se présenta muni des pièces en vertu desquelles le château et la terre de Raimbault lui appartenaient, sauf une valeur de vingt mille francs environ, qui constituait à lavenir toute la fortune de Mme de Lansac. Les terres furent immédiatement mises en vente, au plus offrant, et Valentine fut sommée de sortir, sous vingt-quatre heures, des propriétés de M. Grapp.
Ce fut un coup de foudre pour ceux qui laimaient ; jamais fléau céleste ne causa dans le pays une semblable consternation. Mais Valentine ressentit moins son malheur quelle ne leût fait dans une autre situation ; elle pensa, dans le secret de son cur, que M. de Lansac étant assez vil pour se faire payer son déshonneur au poids de lor, elle était pour ainsi dire quitte envers lui. Elle ne regretta que le pavillon, asile dun bonheur pour jamais évanoui, et, après en avoir retiré le peu de meubles quil lui fut permis demporter, elle accepta provisoirement un refuge à la ferme de Grangeneuve, que les Lhéry, en vertu dun arrangement avec Grapp, étaient eux-mêmes sur le point de quitter.
37
Au milieu de lagitation que lui causa ce bouleversement de sa destinée, elle passa quelques jours sans voir Bénédict. Le courage avec lequel elle supporta lépreuve de sa ruine raffermit un peu son âme, et elle trouva en elle assez de calme pour tenter dautres efforts.
Elle écrivit à Bénédict :
« Je vous supplie de ne point chercher à me voir durant cette quinzaine, que je vais passer dans la famille Lhéry. Comme vous nêtes point entré à la ferme depuis le mariage dAthénaïs, vous ny sauriez reparaître maintenant sans afficher nos relations. Quelque invité que vous puissiez lêtre par Mme Lhéry, qui regrette toujours votre désunion apparente, refusez, si vous ne voulez maffliger beaucoup. Adieu ; je ne sais point ce que je deviendrai, jai quinze jours pour men occuper. Quand jaurai décidé de mon avenir, je vous le ferai savoir, et vous maiderez à le supporter, quel quil voit. V. »
Ce billet jeta une profonde terreur dans lesprit de Bénédict ; il crut y voir cette décision tant redoutée quil avait fait révoquer si souvent à Valentine, mais qui, à la suite de tant de chagrins, devenait peut-être inévitable. Abattu, brisé sous le poids dune vie si orageuse et dun avenir si sombre, il se laissa aller au découragement. Il navait même plus lespoir du suicide pour le soutenir. Sa conscience avait contracté des engagements envers le fils de Louise ; et puis, dailleurs, Valentine était trop malheureuse pour quil voulût ajouter ce coup terrible à tous ceux dont le sort lavait frappée. Désormais quelle était ruinée, abandonnée, navrée de chagrins et de remords, son devoir, à lui, était de vivre pour sefforcer de lui être utile et de veiller sur elle en dépit delle-même.
Louise avait enfin vaincu cette folle passion qui lavait si longtemps torturée. La nature de ses liens avec Bénédict, consolidée et purifiée par la présence de son fils, était devenue calme et sainte. Son caractère violent sétait adouci à la suite de cette grande victoire intérieure. Il est vrai quelle ignorait complètement le malheur quavait eu Bénédict dêtre trop heureux avec Valentine ; elle sefforçait de consoler celle-ci de ses pertes, sans savoir quelle en avait fait une irréparable, celle de sa propre estime. Elle passait donc tous ses instants auprès delle, et ne comprenait pas quelles nouvelles anxiétés pesaient sur Bénédict.
La jeune et vive Athénaïs avait personnellement souffert de ces derniers événements, dabord parce quelle aimait sincèrement Valentine, et puis parce que le pavillon fermé, les douces réunions du soir interrompues, le petit parc abandonné pour jamais, gonflaient son cur dune amertume indéfinissable. Elle sétonnait elle-même de ny pouvoir songer sans soupirer ; elle seffrayait de la longueur de ses jours et de lennui de ses soirées.
Évidemment, il manquait à sa vie quelque chose dimportant, et Athénaïs, qui touchait à peine à sa dix-huitième année, sinterrogeait naïvement à cet égard sans oser se répondre. Mais, dans tous ses rêves, la blonde et noble tête du jeune Valentin se montrait parmi des buissons chargés de fleurs. Sur lherbe des prairies, elle croyait courir poursuivie par lui ; elle le voyait, grand, élancé, souple comme un chamois, franchir les haies pour latteindre ; elle folâtrait avec lui, elle partageait ses rires si francs et si jeunes ; puis elle rougissait elle-même en voyant la rougeur monter sur ce front candide, en sentant cette main frêle et blanche brûler en touchant la sienne, en surprenant un soupir et un regard mélancolique à cet enfant dont elle ne voulait pas se méfier. Toutes les agitations timides dun amour naissant, elle les ressentait à son insu. Et, quand elle séveillait, quand elle trouvait à son côté ce Pierre Blutty, ce paysan si rude, si brutal en amour, si dépourvu délégance et de charme, elle sentait son cur se serrer et les larmes venir au bord de ses paupières. Athénaïs avait toujours aimé laristocratie ; un langage élevé, lors même quil était au-dessus de sa portée et de son intelligence, lui semblait la plus puissante des séductions. Lorsque Bénédict parlait darts ou de sciences, elle lécoutait avec admiration, parce quelle ne le comprenait pas. Cétait par sa supériorité en ce genre quil lavait longtemps dominée. Depuis quelle avait pris son parti de renoncer à lui, le jeune Valentin, avec sa douceur, sa retenue, la majesté féodale de son beau profil, son aptitude aux connaissances abstraites, était devenu pour elle un type de grâce et de perfection. Elle avait longtemps exprimé tout haut sa prédilection pour lui ; mais elle commençait à ne plus oser, car Valentin grandissait dune façon effrayante, son regard devenait pénétrant comme le feu, et la jeune fermière sentait le sang lui monter au visage chaque fois quelle prononçait son nom.
Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire daspirations et de regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante ; mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour quil ne pût faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la première semaine parut mortellement longue à Mme Blutty.
Lavenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec son fils et Valentine. Dautres fois, les deux surs faisaient le projet dacheter une petite maison de paysan et dy vivre solitaires. Blutty, qui était toujours jaloux de Bénédict, quoiquil nen eût guère sujet, parlait demmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De toutes les manières, il faudrait séloigner de Valentin ; Athénaïs ne pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans les secrets de son cur.
Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusquà un pré fort éloigné, quen bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré touchait au bois de Vavray, et le ravin nétait pas loin sous la lisière du bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là ; que le jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et bien prise de Mme Blutty, et quil franchit la haie sans consulter son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha deux, et ils causèrent quelque temps ensemble.
Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui rend lamitié dune femme pour un homme si complaisante et si douce, saperçut des ravages que, depuis quelques jours surtout, le chagrin avait faits en lui. Laltération de ses traits leffraya, et, passant son bras sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause de sa tristesse et létat de sa santé. Comme elle sen doutait un peu, elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre.
Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa souffrance à tous les yeux, que laffection de sa cousine lui fut douce. Il ne put résister au besoin de sépancher, lui parla de son attachement pour Valentine, de linquiétude où il vivait séparé delle, et finit par lui avouer quil était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à jamais.
Athénaïs, dans sa candeur, ne voulut pas voir, dans cette passion, quelle connaissait depuis longtemps, le côté délicat, qui eût fait reculer une personne plus prudente. Dans la sincérité de son âme, elle ne croyait pas Valentine capable doublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur que celui quelle éprouvait pour Valentin. Elle sabandonna donc à lélan de la sympathie, et promit quelle solliciterait de Valentine une décision moins rigide que celle quelle méditait.
Je ne sais si je réussirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive qui la rendait aimable en dépit de ses travers ; mais je vous jure que je travaillerai à votre bonheur comme au mien propre. Puissé-je vous prouver que je nai jamais cessé dêtre votre amie !
Bénédict, touché de cet élan damitié généreuse, lui baisa la main avec reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec lombrelle, vit ce mouvement, et devint tour à tour si rouge et si pâle, quAthénaïs sen aperçut et perdit elle-même contenance ; mais, tâchant de se donner un air solennel et important :
Il faudra nous revoir, dit-elle à Bénédict, pour nous entendre sur cette grande affaire. Comme je suis étourdie et maladroite jaurai besoin de votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous dire ce que jaurai obtenu. Nous aviserons au moyen dobtenir davantage. À demain !
Et elle séloigna légèrement avec un signe de tête amical à son cousin ; mais ce nest pas lui quelle regarda en prononçant son dernier mot.
Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle conférence. Tandis que Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athénaïs raconta à son cousin le peu de succès de ses tentatives. Elle avait trouvé Valentine impénétrable. Cependant elle ne se décourageait pas, et, durant toute une semaine, elle travailla de tout son pouvoir à rapprocher les deux amants.
La négociation ne marcha pas très vite. Peut-être la jeune plénipotentiaire nétait-elle pas fâchée de multiplier les conférences dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bénédict, Valentin se rapprochait, et se consolait dêtre exclu du secret en obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et puis, quand les deux cousins sétaient tout dit, Valentin courait après les papillons avec Athénaïs, et, tout en folâtrant, il réussissait à toucher sa main, à effleurer ses cheveux, lui ravir quelque ruban ou quelque fleur. À dix-sept ans, on en est encore à la poésie de Dorat.
Bénédict, lors même que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle, était heureux dentendre parler de Valentine. Il linterrogeait sur les moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens avec Athénaïs. Enfin, il sabandonnait à la douceur dêtre encouragé et consolé, sans se douter des funestes conséquences que devaient avoir ces relations si pures avec sa cousine.
Pendant ce temps, Pierre Blutty était allé en Marche pour donner un coup dil à ses affaires particulières. À la fin de la semaine, il revint par un village où se tenait une foire, et où il sarrêta pour vingt-quatre heures. Il y rencontra son ami Simonneau.
Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se fût énamouré depuis peu dune grosse gardeuse doies, dont la chaumière était située dans un chemin creux à trois pas de la prairie. Il sy rendait chaque jour, et, de la lucarne dun grenier à foin qui servait de temple à ses amours rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athénaïs, appuyée sur le bras de Bénédict. Il ne manqua pas dincriminer ces rendez-vous. Il se rappelait lancien amour de Mlle Lhéry pour son cousin ; il savait la jalousie de Pierre Blutty, et il nimaginait pas quune femme pût venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y porter des sentiments et des intentions contraires à la fidélité conjugale.
Dans son gros bon sens, il se promit davertir Pierre Blutty, et il ny manqua pas. Le fermier entra dans une fureur épouvantable, et voulut partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le calma un peu en lui faisant observer que le mal nétait peut-être pas aussi grand quil pouvait le devenir.
Foi de Simonneau, lui dit-il, jai presque toujours vu le garçon à Mlle Louise avec eux, mais à environ trente pas ; il pouvait les voir, aussi je pense bien quils ne pouvaient pas faire grand mal ; mais ils pouvaient en dire ; car, lorsquil sapprochait deux, ils avaient soin de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait courir bien loin, afin de causer à son aise apparemment.
Voyez-vous leffrontée ! disait Pierre Blutty en se mordant les poings. Ah ! je devais bien men douter, que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là ! il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à Mlle Louise en même temps quà ma femme avant son mariage. Depuis, il est au su de tout le monde quil a osé courtiser Mme de Lansac. Mais celle-là est une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a déclaré quil ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant quelle y serait. Je le sais bien peut-être ! jai entendu quelle le disait à sa sur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme ! Quest-ce qui me répondra, dailleurs, quils ne sentendent pas depuis longtemps ? Pourquoi était-elle si entichée, ces derniers mois, daller au château tous les soirs, contre mon gré ? Cest quelle le voyait là. Et il y a un diable de parc où ils se promenaient tous deux tant quils voulaient. Vingt mille tonnerres ! je men vengerai ! À présent quon a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous dans le bois, cest tout clair ! Sais-je ce qui se passe la nuit ? Mais, triple diable ! me voici ; nous verrons si, cette fois, Satan défendra sa peau. Je leur ferai voir quon ninsulte pas impunément Pierre Blutty.
Sil te faut un camarade, tu sais que je suis là, répondit Simonneau.
Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la ferme.
Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait, avec tant de candeur et de zèle, défendu la cause de lamour ; elle avait surtout si bien peint sa tristesse, laltération de sa santé, sa pâleur, ses anxiétés ; elle lavait montré si soumis, si timide, que la faible Valentine sétait laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise de voir solliciter son rappel ; car à elle aussi les journées semblaient bien longues et sa résolution bien cruelle.
Bientôt il navait plus été question que de la difficulté de se voir.
Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme dun crime. Un ennemi que jignore, et qui sans doute me surveille de bien près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant, je sollicite mon pardon ; car quel autre appui me reste ? Mais, si je me compromets par quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie.
Non, sans doute, dit Athénaïs ; mais il peut venir ici.
Y songes-tu ? reprit Valentine. Outre que ton mari sest prononcé souvent à cet égard dune manière hostile, et que la présence de Bénédict à la ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que jen fusse la cause.
Tout cela est fort bien, dit Athénaïs ; mais qui lempêche de venir ici à la brune, sans être observé ? Nous voici en automne, les jours sont courts ; à huit heures, il fait nuit noire ; à neuf heures, tout le monde est couché ; mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et demie, quand jirais la lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures, avant le lever de la lune, eh bien, quy aurait-il de si difficile et de si dangereux ?
Valentine fit bien des objections, Athénaïs insista, supplia, pleura même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par lemporter. Le lendemain, elle courut triomphante à la prairie, et y porta cette bonne nouvelle.
Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine, et passa deux heures avec elle ; il réussit, dans cette entrevue, à reconquérir tout son empire. Il la rassura sur lavenir, lui jura de renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura damour et de joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain.
Mais, le lendemain, Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme attentivement. Elle nalla point à la prairie, il nen était plus besoin ; et, dailleurs, elle craignait dêtre suivie.
Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant dadresse quil en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans nen manquent point lorsquune des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu. Tout en affectant un air dindifférence assez bien joué, il eut, tout le jour, lil et loreille au guet. Dabord il entendit un garçon de charrue dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme, navait pas cessé daboyer depuis neuf heures et demie jusquà minuit. Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet dun mur en pierres sèches, qui lentourait, un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or, personne à la ferme ne faisait usage de bottes ; on ny connaissait que les sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous.
Alors Blutty neut plus de doutes. Pour semparer à coup sûr de son ennemi, il sut renfermer sa colère et sa douleur, et, vers le soir, il embrassa assez cordialement sa femme, en disant quil allait passer la nuit à une métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là. On venait de finir les vendanges ; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers, avait besoin daide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la fermentation de ses cuves. Cette fable ninspira de doute à personne ; Athénaïs se sentait trop innocente pour seffrayer des projets de son mari.
Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour afféter le foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une cuisante impatience. Pour lui donner du cur et du sang-froid, Simonneau le fit boire.
38
Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait, comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une pareille heure, lorsque Valentin linterrompit.
Pourquoi me tromper ? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table dun air résolu le livre quil tenait. Vous allez à la ferme.
Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse.
Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez donc, et soyez heureux ; vous le méritez mieux que moi ; et, si quelque chose peut adoucir ce que je souffre, cest de vous avoir pour rival.
Bénédict tombait des nues ; les hommes ont peu de perspicacité pour ces sortes de découvertes, et, dailleurs, ses propres chagrins lavaient trop absorbé depuis longtemps pour quil pût sêtre aperçu que lamour avait fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de ce quil entendait, il simagina que Valentin était amoureux de sa tante, et son sang se glaça de surprise et de chagrin.
Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise dun air accablé, je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être ! Vous que jaime tant ! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous minspirez quelquefois ! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je suis tenté de vous assassiner.
Malheureux enfant ! sécria Bénédict en lui saisissant fortement le bras ; vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez respecter comme votre mère !
Comme ma mère ! reprit-il avec un sourire triste ; elle serait bien jeune ma mère !
Grand Dieu ! dit Bénédict consterné, que dira Valentine ?
Valentine ! Et que lui importe ? Dailleurs, pourquoi na-t-elle pas prévu ce qui arriverait ? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous réunît sous ses yeux ? et vous-même pourquoi mavez-vous pris pour le confident et le témoin de vos amours ? Car vous laimez, maintenant je ne puis my tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez à la ferme, et je ne suppose point que vous y alliez si secrètement pour voir ma mère ou ma tante. Pourquoi vous en cacheriez-vous ?
Ah çà ! que voulez-vous donc dire ? sécria Bénédict dégagé dun poids énorme ; vous me croyez amoureux de ma cousine ?
Qui ne le serait ? répondit le jeune homme avec un naïf enthousiasme.
Viens, mon enfant, dit Bénédict en le pressant contre sa poitrine. Crois-tu à la parole dun ami ? Eh bien, je te jure sur lhonneur que je neus jamais damour pour Athénaïs, et que je nen aurai jamais. Es-tu content maintenant ?
Serait-il vrai ? sécria Valentin en lembrassant avec transport ; mais, en ce cas, que vas-tu donc faire à la ferme ?
Moccuper, répondit Bénédict embarrassé, dune affaire importante pour lexistence de Mme de Lansac. Forcé de me cacher pour ne pas rencontrer Blutty, avec lequel je suis brouillé, et qui pourrait à juste titre soffenser de ma présence chez lui, je prends quelques précautions pour parvenir auprès de ta tante. Ses intérêts exigent tous mes soins... Cest une affaire dargent que tu comprendrais peu... Que timporte, dailleurs ? Je te lexpliquerai plus tard ; il faut que je parte,
Il suffit, dit Valentin ; je nai pas dexplication à vous demander. Vos motifs ne peuvent être que nobles et généreux. Mais permets-moi de taccompagner, Bénédict.
Je le veux bien, pendant une partie du chemin, répondit-il.
Ils sortirent ensemble.
Pourquoi ce fusil ? dit Bénédict en voyant Valentin passer à ses côtés larme sur lépaule.
Je ne sais. Je veux aller avec toi jusquà la ferme. Ce Pierre Blutty te hait, je le sais. Sil te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il est lâche et brutal ; laisse-moi tescorter. Tiens, hier au soir, je nai pu dormir tant que tu nas pas été rentré. Je faisais des rêves affreux ; et, à présent que jai le cur déchargé dune horrible jalousie, à présent que je devrais être heureux, je me sens dans lhumeur la plus noire que jaie eue de ma vie.
Je tai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs dune femme. Pauvre enfant ! Ton amitié mest douce pourtant. Je crois quelle réussirait à me faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait.
Ils marchèrent quelque temps en silence ; puis ils reprirent une conversation interrompue et brisée à chaque instant. Bénédict sentait son cur se gonfler de joie à lapproche du moment qui devait le réunir à Valentine. Son jeune compagnon, dune nature plus frêle et plus impressionnable, se débattait sous le poids de je ne sais quel pressentiment. Bénédict voulut lui montrer la folie de son amour pour Athénaïs, et lengager à lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant dardentes palpitations de joie démentaient intérieurement ses paroles.
Tu as raison peut-être ! lui dit Valentin. Je crois que je suis destiné à être malheureux. Du moins, je le crois ce soir, tant je me sens oppressé et abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu ? ou laisse-moi taccompagner jusquau verger.
Non, mon enfant, non, dit Bénédict en sarrêtant sous un vieux saule qui formait langle du chemin. Rentre ; je serai bientôt près de toi, et je reprendrai ma mercuriale. Eh bien, quas-tu ?
Tu devrais prendre mon fusil.
Quelle folie !
Tiens, écoute ! dit Valentin.
Un cri rauque et funèbre partit au-dessus de leurs têtes.
Cest un engoulevent, répondit Bénédict. Il est caché dans le tronc pourri de cet arbre. Veux-tu labattre ? Je vais le faire partir.
Il donna un coup de pied contre larbre. Loiseau partit dun vol oblique et silencieux. Valentin lajusta, mais il faisait trop sombre pour quil pût latteindre. Lengoulevent séloigna en répétant son cri sinistre.
Oiseau de malheur ! dit le jeune homme, je tai manqué ! nest-ce pas celui-là que les paysans appellent loiseau de la mort ?
Oui, dit Bénédict avec indifférence ; ils prétendent quil chante sur la tête dun homme une heure avant sa fin. Gare à nous ! nous étions sous cet arbre quand il a chanté !
Valentin haussa les épaules, comme sil eût été honteux de ses puérilités. Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacité que de coutume.
Reviens bientôt, lui dit-il.
Et ils se séparèrent.
Bénédict entra sans bruit, et trouva Valentine à la porte de la maison.
Jai de grandes nouvelles à vous apprendre, lui dit-elle ; mais ne restons pas dans cette salle, la première personne venue pourrait nous y surprendre. Athénaïs me cède sa chambre pour une heure. Suivez-moi.
Depuis le mariage de la jeune fermière, on avait arrangé et décoré, pour les nouveaux époux, une assez jolie chambre au rez-de-chaussée. Athénaïs lavait offerte à son amie et avait été attendre la fin de sa conférence dans la chambre que celle-ci occupait à létage supérieur.
Valentine y conduisit Bénédict.
Pierre Blutty et Georges Simonneau quittèrent, à peu près à la même heure, la métairie où ils avaient passé laprès-dînée. Tous deux suivaient en silence un chemin creux sur le bord de lIndre.
Sacrebleu ! Pierre, tu nes pas un homme, dit Georges en sarrêtant. On dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as été pâle et défait comme un linceul tout le jour, à peine si tu marches droit. Comment ! cest pour une femme que tu te laisses ainsi démoraliser ?
Ce nest plus tant lamour que jai pour la femme, répondit Pierre dune voix creuse et en sarrêtant, que la haine que jai pour lhomme. Celle-là me fige le sang autour du cur ; et, quand tu dis que je vais faire un crime, je crois bien que tu ne te trompes pas.
Ah çà ! plaisantes-tu ? dit Georges en sarrêtant à son tour. Je me suis associé avec toi pour donner une roulée.
Une roulée jusquà ce que mort sensuive, reprit lautre dun ton grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que lun de nous deux cède la place à lautre cette nuit.
Diable ! cest plus sérieux que je ne pensais. Quest-ce donc que tu tiens là en guise de bâton ? Il fait si noir ! Est-ce que tu tes obstiné à emporter cette diable de fourche ?
Peut-être !
Mais, dis donc, nallons pas nous jeter dans une affaire qui nous mènerait aux assises, da ! Cela ne mamuserait pas, moi qui ai femme et enfants !
Si tu as peur, ne viens pas !
Jirai, mais pour tempêcher de faire un mauvais coup.
Ils se remirent en marche.
Écoutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachetée de noir ; je suis bouleversée, et ce que je sens en moi me fait horreur de moi-même. Lisez : mais, si votre cur est aussi coupable que le mien, taisez-vous ; car jai peur que la terre ne souvre pour nous engloutir .
Bénédict, effrayé, ouvrit la lettre : elle était de Franck, le valet de chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait dêtre tué en duel.
Le sentiment dune joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de Bénédict ! Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober à Valentine une émotion quelle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait se défendre. Ses efforts furent vains. Il sélança vers elle, et, tombant à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport divresse sauvage.
À quoi bon feindre un recueillement hypocrite ? sécria-t-il. Est-ce toi, est-ce Dieu que je pourrais tromper ? Nest-ce pas Dieu qui règle nos destinées ? nest-ce pas lui qui te délivre de la chaîne honteuse de ce mariage ? nest-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et stupide ?...
Taisez-vous ! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche. Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel ? Navons-nous pas assez offensé la vie de cet homme ? faut-il linsulter jusquaprès sa mort ? Oh ! taisez-vous, cela est un sacrilège. Dieu na peut-être permis cet événement que pour nous punir et nous rendre plus misérables encore.
Craintive et folle Valentine ! que peut-il donc nous arriver maintenant ? Nes-tu pas libre ? Lavenir nest-il pas à nous ? Eh bien, ninsultons pas les morts, jy consens. Bénissons, au contraire, la mémoire de cet homme qui sest chargé daplanir entre nous les distances de rang et de fortune. Béni soit-il pour tavoir faite pauvre et délaissée comme te voilà ! car, sans lui, je naurais pu prétendre à toi. Ta richesse, ta considération eussent été des obstacles que ma fierté neût pas voulu franchir... À présent, tu mappartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas méchapper, Valentine ; je suis ton époux, jai des droits sur toi. Ta conscience, ta religion tordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh ! maintenant, quon vienne tinsulter dans mes bras si on lose ! Moi, je comprendrai mes devoirs ; moi, je saurai la valeur du dépôt qui mest confié ; moi, je ne te quitterai pas ; je veillerai sur toi avec amour ! Que nous serons heureux ! Vois donc comme Dieu est bon ! comme, après les rudes épreuves, il nous envoie les biens dont nous étions avides ! Te souviens-tu quun jour tu regrettais ici de nêtre pas fermière, de ne pouvoir te soustraire à lesclavage dune vie opulente pour vivre en simple villageoise sous un toit de chaume ? Eh bien, voilà ton vu exaucé. Tu seras suzeraine dans la chaumière du ravin ; tu courras parmi les taillis avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même, tu dormiras sans crainte et sans souci sur le sein dun paysan. Chère Valentine, que tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses ! que tu seras adorée et obéie dans ta nouvelle demeure ! Tu nauras quun serviteur et quun esclave, ce sera moi ; mais jaurai plus de zèle à moi seul que toute une livrée. Tous les ouvrages pénibles me concerneront ; toi, tu nauras dautre soin que dembellir ma vie et de dormir parmi les fleurs à mon côté. Et, dailleurs, nous serons riches. Jai doublé déjà la valeur de mes terres, jai mille francs de rente ! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste, tu en auras à peu près autant. Nous arrondirons notre propriété. Oh ! ce sera une terre magnifique ! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum. Nous aurons une vache et son veau, que sais-je ?... Allons, réjouis-toi donc, fais donc des projets avec moi !...
Hélas ! je suis accablée de tristesse, dit Valentine, et je nai pas la force de repousser vos rêves. Ah ! parle-moi ! parle-moi encore de ce bonheur ; dis-moi quil ne peut nous fuir ; je voudrais y croire.
Et pourquoi donc ty refuser ?
Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens là un poids qui métouffe. Le remords ! oh ! oui, cest le remords ! Je nai pas mérité dêtre heureuse, moi, je ne dois pas lêtre. Jai été coupable ; jai trahi mes serments ; jai oublié Dieu ; Dieu me doit des châtiments, et non des récompenses.
Chasse ces noires idées. Pauvre Valentine ! te laisseras-tu donc ainsi ronger et flétrir par le chagrin ? En quoi donc as-tu été si criminelle ? Nas-tu pas résisté assez longtemps ? nest-ce pas moi qui suis le coupable ? nas-tu pas expié ta faute par ta douleur ?
Oh ! oui, mes larmes auraient dû men laver ! Mais, hélas ! chaque jour menfonçait plus avant dans labîme, et qui sait si je ny aurais pas croupi toute ma vie ? Quel mérite aurai-je à présent ? Comment réparerai-je le passé ? Toi-même, pourras-tu maimer toujours ? Auras-tu confiance en celle qui a trahi ses premiers serments ?
Mais, Valentine, pense donc à tout ce qui devrait te servir dexcuse. Songe donc à ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui ta poussée à ta perte avec préméditation, cette mère qui a refusé de touvrir ses bras dans le danger, cette vieille femme qui na trouvé rien de mieux à te dire à son lit de mort que ces religieuses paroles : Ma fille, prends un amant de ton rang.
Ah ! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le passé, ils traitaient tous ma vertu avec une incroyable légèreté. Moi seule, quils accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire du mariage une obligation réciproque et sacrée. Mais ils riaient de ma simplicité ; lun me parlait dargent, lautre de dignité, un troisième de convenances. Lambition ou le plaisir, cétait là toute la morale de leurs actions, tout le sens de leurs préceptes : ils minvitaient à faillir et mexhortaient à savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au lieu dêtre le fils dun paysan, tu eusses été duc et pair, mon pauvre Bénédict, ils mauraient portée en triomphe.
Sois-en sûre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur méchanceté pour les reproches de ta conscience.
Lorsque onze heures sonnèrent au coucou de la ferme, Bénédict sapprêta à quitter Valentine. Il avait réussi à la calmer, à lenivrer despoir, à la faire sourire ; mais, au moment où il la pressa contre son cur pour lui dire adieu, elle fut saisie dune étrange terreur.
Et si jallais te perdre ! lui dit-elle en pâlissant. Nous avons prévu tout, hormis cela ! Avant que tout ce bonheur se réalise, tu peux mourir, Bénédict !
Mourir ! lui dit-il en la couvrant de baisers ; est-ce quon meurt quand on saime ainsi ?
Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et lembrassa encore sur le seuil.
Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu mas donné ici ton premier baiser sur le front ?...
À demain ! lui répondit-elle.
Elle avait à peine regagné sa chambre, quun cri profond et terrible retentit dans le verger ; ce fut le seul bruit ; mais il fut horrible, et toute la maison lentendit.
En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumière dans la chambre de sa femme, quil ne savait pas être occupée par Valentine. Il avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle dun homme et celle dune femme ; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait voulu le calmer ; désespérant dy parvenir et craignant dêtre inculpé dans une affaire criminelle, il avait pris le parti de séloigner. Blutty avait vu la porte sentrouvrir, un rayon de lumière qui sen échappait lui avait fait reconnaître Bénédict ; une femme venait derrière lui, il ne put voir son visage parce que Bénédict le lui cacha en lembrassant ; mais ce ne pouvait être quAthénaïs. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche de fer au moment où Bénédict, voulant franchir la clôture du verger, monta sur le mur en pierres sèches à lendroit qui portait encore les traces de son passage de la veille ; il sélança pour sauter et se jeta sur larme aiguë ; les deux pointes senfoncèrent bien avant dans sa poitrine, et il tomba baigné dans son sang.
À cette même place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans ses bras la première fois quelle était venue furtivement à la ferme pour voir sa sur.
Une rumeur affreuse séleva dans la maison à la vue de ce crime ; Blutty senfuit et salla remettre à la discrétion du procureur du roi. Il lui raconta franchement laffaire : lhomme était son rival, il avait été assassiné dans le jardin du meurtrier ; celui-ci pouvait se défendre en assurant quil lavait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi, il devait être acquitté ; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la passion qui lavait fait agir et le remords qui le déchirait, il trouva grâce. Il fût résulté des débats un horrible scandale pour la famille Lhéry, la plus nombreuse et la plus estimée du département. Il ny eut point de poursuites contre Pierre Blutty.
On apporta le cadavre dans la salle.
Valentine recueillit encore un sourire, une parole damour et un regard vers le ciel. Il mourut sur son sein.
Alors elle fut entraînée dans sa chambre par Lhéry, tandis que Mme Lhéry emmenait de son côté Athénaïs évanouie.
Louise, pâle, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facultés pour souffrir, resta seule auprès du cadavre.
Au bout dune heure, Lhéry vint la rejoindre.
Votre sur est bien mal, lui dit le vieillard consterné. Vous devriez aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici.
Louise ne répondit rien, et entra dans la chambre de Valentine. Lhéry lavait déposée sur son lit. Elle avait la face verdâtre ; ses yeux rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains étaient roidies autour de son cou ; une sorte de râle convulsif sexhalait de sa poitrine.
Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha vers sa sur.
Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un haine féroce, une haine glaciale ; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition.
Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, cest vous qui lavez tué !
Oui, cest moi ! moi ! moi ! bégaya Valentine hébétée.
Cela devait arriver, dit Louise. Il la voulu ; il sest attaché à votre destinée, et vous lavez perdu ! Eh bien, achevez votre tâche, prenez aussi ma vie ; car ma vie, cétait la sienne, et, moi, je ne lui survivrai pas ! Savez-vous quel double coup vous avez frappé ? Non, vous ne vous flattiez pas davoir fait tant de mal ! Eh bien, triomphez ! Vous mavez supplantée, vous mavez rongé le cur tous les jours de votre vie, et vous venez dy enfoncer le couteau. Cest bien ! Valentine, vous avez complété luvre de votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père, qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang ! Cest vous qui mavez attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un basilic, my avez fascinée et attachée afin dy dévorer mes entrailles à votre aise. Ah ! vous ne savez pas comme vous mavez fait souffrir ! Le succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je laimais, cet homme qui est mort ! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait plus clair autour de lui. Oh ! je laurais rendu heureux, moi ! Je ne laurais pas torturé comme vous avez fait ! Je lui aurais sacrifié une vaine gloire et dorgueilleux principes. Je naurais pas fait de sa vie un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes ! Je ne laurais pas condamné à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite, je ne laurais pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non ! il serait aujourdhui plein davenir et de vie, sil eût voulu maimer ! Soyez maudite, vous qui len avez empêché !
En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise saffaiblit, et finit par tomber mourante aux pieds de sa sur.
Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce quelle avait dit. Elle soigna Valentine avec amour ; elle laccabla de caresses et de larmes. Mais elle ne put effacer laffreuse impression que cette confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre, Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les terreurs de la démence.
Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la terre au ciel.
Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils.
Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement. Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un reproche lexaspérait, parce que le reproche sélevait encore plus haut en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant lannée qui suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler leffroi et léloignement quil lui inspirait. Mme Lhéry se cachait pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à sétourdir en senivrant tous les jours. Un soir, il salla jeter dans la rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de Bénédict.
Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs, héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui lenvironnaient. M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés, ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les autres terres de Raimbault. Les bons fermiers sinstallèrent donc dans lopulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put satisfaire enfin ces goûts de luxe quon lui avait inspirés dès lenfance.
39
Louise, qui avait été achever à Paris léducation de son fils, fut invitée alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait dêtre reçu médecin. On lengageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle.
Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête famille laccueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste consolation pour eux que dhabiter le pavillon. Pendant cette longue absence, le jeune Valentin était devenu un homme ; sa beauté, son instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient lestime et laffection des plus récalcitrants sur larticle de la naissance. Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Mme Lhéry ne loubliait pas, et disait tout bas à son mari que cétait peu dêtre propriétaire si lon nétait seigneur ; ce qui signifiait, en dautres termes, quil ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune.
Eh ! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs lest bien aussi. Est-ce que nous ne sommes pas de la même âge, toi et moi ? est-ce que nous en avons été moins heureux pour ça ?
Le père Lhéry était plus positif que sa femme ; il disait que largent attire largent ; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre non seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut céder, car lancienne inclination de Mme Blutty se réveilla avec une intensité nouvelle en retrouvant son jeune écolier si grand et si perfectionné. Louise hésita ; Valentin, partagé entre son amour et sa fierté, se laissa pourtant convaincre par les brûlants regards de la belle veuve. Athénaïs devint sa femme.
Elle ne sut pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris, les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle un procès pour ce fait ; mais elle mourut, et personne ne songea plus à réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse ; son mari, doué de lexcellent caractère et de la haute raison de Valentine, la facilement dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des qualités, tant elle les reconnaît avec franchise.
La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses ridicules ; cependant nul pauvre nest rebuté à la porte du château, nul voisin ny réclame vainement un service ; on en rit par jalousie plutôt que par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry sen console en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et reconnaissance.
Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière quelle a fournie. Lâge des passions a fui derrière elle ; une teinte de mélancolie religieuse sest répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa plus grande joie est délever sa petite-fille blonde et blanche, qui perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très jeune grand-mère les premières années de cette sur chérie. En passant devant le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double tombe de Valentine et de Bénédict.
Cet ouvrage est le 8e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
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Jean-Yves Dupuis.
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