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cours 4 - Univ-lille1

Très vite des photos, des cierges et des textes se sont accumulés. ... Et le proviseur, Florent Sibue, de corriger : « Or il y a eu un élève qui a dit tout haut que .... Jean-Luc, il nous fait aussi le français, l'histoire, la géographie, l'anglais et ..... Ils se vengent par la violence », analyse Eric Debarbieux, sociologue, auteur de La ...




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ss, 19/02/98.

Document 7 : Briser la loi du silence, Agnès Baumier, L'Express, 19/02/98.

Document 8 : La haine à l'école, interview d'Eric Debarbieux, par Anne Fohr, le Nouvel Observateur, 14/01/1999.

Document 9 : La violence : stop ou encore ? Dominique Serra, La Voix du Nord, 22/04/1999.

Document 10 : Harcèlement : l’identité blessée, Valérie Di Chiappari, Journal MGEN, mai 1999.
Document 1

Mort pour avoir dit non

Jean-Marc, lycéen de 17 ans, a refusé d'être la victime d'un racket.
Un coup de pied l'a tué. A Saint-Priest, des jeunes et des adultes disent leur dégoût de la violence ordinaire.


Recouvert de bouquets de fleurs, le banc public ressemble à un cercueil. Il y a quelques jours, la tête de Jean-Marc a violemment heurté ce bloc de béton coffré de bois. Le garçon n'avait guère de chances de s'en sortir. Il ne s'en est pas sorti. Il est mort après trois jours de coma. Il avait 17 ans, il était lycéen, pratiquait le judo. Il n'a pas voulu se laisser racketter. Un coup de pied au visage l'a projeté en arrière.

Son agresseur avait le même âge, mesurait plus de 2 mètres et fréquentait, plus ou moins, un institut médico-professionnel. Quand on l'a interpellé, le grand n'a presque rien dit aux éducateurs, encore moins à son avocat. Au juge, il a expliqué : « Il avait insulté ma mère » C'était faux, ses complices l'ont avoué. Jean-Marc avait seulement dit non, ce dimanche 30 novembre à la sortie du métro, lorsque trois jeunes des Minguettes ont exigé son argent et sa chaîne.

Dès l'annonce de sa mort, jeudi dernier, le lycée Condorcet à Saint-Priest s'est figé. Les élèves de la terminale dans laquelle Jean-Marc préparait un bac de génie industriel se sont regroupés, incapables de travailler. Au troisième étage, une prof de philo a ouvert sa classe. Très vite des photos, des cierges et des textes se sont accumulés. Surtout des textes. Comme un besoin de dire le dégoût d'une violence quotidienne, de ne plus cacher sa peur.
La mort de Jean-Marc a levé le non-dit. C'est David qui confie : « Le bus ou le métro, on ne peut jamais les prendre seuls. Trois fois je me suis battu, on voulait me prendre mon blouson. » C'est Stéphane et Abdel qui poursuivent : « Et encore le lycée, c'est calme, il n'y a pas trop de violence. Mais il faut voir les bagarres à l'extérieur avec quelques jeunes des cités d'à côté. » Ce sont aussi les professeurs qui leur rappellent que la violence est latente, que le lycée n'est pas épargné : « L'an dernier, lorsque la prof de français s'est fait agresser dans sa classe par quelqu'un de l'extérieur, vous saviez qui c'était. Personne n'a voulu parler. » Et le proviseur, Florent Sibue, de corriger : « Or il y a eu un élève qui a dit tout haut que tout le monde savait d'où venait l'agression. Il a été le seul : c'était Jean-Marc. »

Florent Sibue est un proviseur qui fait l'unanimité tant chez les professeurs que parmi les élèves. Son lycée est même devenu zone pilote pour la formation des enseignants. Il ne cache pas sa colère : « Le problème, c'est le sentiment d'impunité des jeunes qui exercent une toute-puissance chez eux, où tout se dérègle, puis au collège et enfin au lycée, où personne n'ose plus les affronter. Il faut leur rappeler qu'il y a des limites, qu'une ligne jaune ou un feu rouge sont faits pour ne pas être franchis. » Il s'emporte : « J'en veux aux habitants des beaux quartiers qui viennent, dégoulinants de générosité, nous dire comment il faut faire de la prévention, puis retournent tranquillement chez eux. Moi j'habite sur place et je vois l'incompréhension et la colère des victimes quand elles croisent dans la rue ceux qui les ont agressés la veille. »

Pas plus que Florent Sibue, René Prager n'est un partisan du tout-répressif. Professeur d'allemand et secrétaire du snes du lycée Condorcet, il reconnaît que, dans l'évolution de la crise sociale génératrice de la violence, les discours généreux n'apportent plus de bonnes réponses : « Aujourd'hui plus personne n'est en mesure de défendre les lycées ouverts comme celui-ci sur l'extérieur. Et plus personne ne peut hurler quand on évoque la possibilité d'installer des caméras de surveillance. Les réponses de fond, telles qu'on les a données jusqu'à présent, ne peuvent convaincre un prof ou un élève de ne plus avoir peur. On répond donc sécurité, en essayant d'éviter la glissade vers le sécuritaire. »

Ce qui a encore plus exacerbé les passions à Saint-Priest et à Vénissieux, c'est que le racketteur était connu des services de police. Des violences et des rackets, il en avait déjà commis. Mais, mineur, il n'avait pas été mis en détention ni éloigné des Minguettes, où il sévissait. Ce qui fait dire à Stéphane Noël, juge d'instruction à Lyon : « Il faut en finir avec l'angélisme des ordonnances de 1945 sur la délinquance des mineurs. En cinquante ans, les enfants ont changé, pas les lois. »

Robert Marmoz,
Le Nouvel Observateur,
mars 1998
Document 2


Les miraculés de la « classe poubelle »


L'école n'en voulait plus, un prof les a récupérés. Il leur a appris à apprendre, à comprendre, à s'exprimer et à passer le bac ! Comme tous les philosophes, les romanciers et les scientifiques qui les ont rencontrés, Anne Fohr en est revenue stupéfaite. Elle raconte.


C'est mercredi soir, la nuit est tombée et le collège est désert depuis longtemps. La concierge vient montrer le bout de son nez à la porte de la seule classe encore éclairée. Il reste une dizaine de fidèles, groupés autour de Jean-Luc, leur professeur. Il fait bon ici. La salle de classe appartient à un ensemble de trois petites pièces en enfilade, perdues au fond du deuxième étage du bâtiment. Quand les cinquante élèves sont présents, c'est bourré. Mais c'est chez eux. Ils ont récupéré deux vieilles bibliothèques et affiché aux murs photos et affiches : le tournage de leur film à Marrakech, la visite de Philippe Douste-Blazy alors ministre de la Culture, la couverture du prochain livre qu'ils vont éditer.

Quelle folle journée aujourd'hui ! Des solitaires ont bouquiné des heures durant : Jankélévitch, Pagnol, Sollers ou les Mémoires de Géronimo. A côté, d'autres faisaient des devoirs, seuls ou avec l'aide d'un aîné. Un groupe s'est volatilisé dans l'après-midi avec Ludwig – « notre réalisateur » – pour « dérusher » le film tourné à Dole avant Noël. C'est une fiction sur les histoires d'amour qui ne finissent pas mal. Le même Ludwig a aussi donné une leçon de romani à l'équipe qui partira tourner le film sur les Tsiganes en Roumanie.

Mais il s'est quand même tenu des cours à peu près « normaux ». Un cours de sciences, très technique. Un autre de littérature, très savant, pour les cinq terminales littéraires. Avec Chrétien de Troyes, a expliqué le prof, on était « dans le hors-temps, dans un récit biblique à l'envers ». Lancelot entrait « dans la logique du conte » et la fée, c'était « l'adjuvant dont parle Roland Barthes ». Les ouailles ont tenu le coup, et l'un d'eux a conclu qu'ils avaient « le nœud de l'histoire dès le premier mot » et qu'il fallait « dégager ce qui est lié à l'époque ». Une petite élève de seconde, restée dans la classe pour faire son travail, a tout écouté et a fini par demander si Bettelheim n'avait pas expliqué tout ça dans sa Psychanalyse des contes de fées !

Enfin, il y a une heure de philo pour les cinquante élèves réunis : il paraît que la philo, on en fait beaucoup ici. « Quand on a une discussion foireuse, raconte Azad, Jean-Luc nous dit : "Allez, philo pour tout le monde !" Une fois, ça a duré l'après-midi et on a poursuivi au troquet. Jean-Luc, il nous fait aussi le français, l'histoire, la géographie, l'anglais et l'espagnol, mais c'est la philo qu'il préfère. Ce qui est bien avec lui, c'est qu'il se promène parmi les matières, il les relie entre elles. Au début, c'est difficile, on a déjà du mal à cerner une idée, mais on finit par y voir un peu plus clair. »

Sommes-nous dans une classe expérimentale ? Dans une école privée pour enfants précoces ? Pas du tout. Nous sommes à Reims, dans une classe d'exclus, de retardataires, de fâchés avec l'école. Cette classe est logée au collège Robert-Schuman, et pilotée par un professeur certifié en lettres. Jean-Luc Muracciole a 44 ans, et seize ans de métier derrière lui. Le nom de la classe : un cippa, soit « cycle d'insertion professionnelle par alternance ».

Le sigle est triste, la réalité souvent encore plus. Les cippa vivent le plus souvent cachés. Ils font partie de ces dispositifs que le système éducatif a mis en place pour récupérer les élèves de plus de 16 ans dès qu'il les a mis dehors. Une classe cippa, on la planque le plus souvent dans un bout de collège ou de lycée professionnel, avec parfois un grillage de séparation et une porte de sortie discrète. Les élèves ne font qu'y passer : neuf mois au plus. Ils ont un prof-animateur qui leur donne des cours de remise à niveau en français et en maths, et leur recherche des stages, quand il y en a. En attendant une éventuelle réinsertion dans le cycle scolaire ou en contrat de qualification. « Une classe-poubelle », balancent les jeunes du dehors et du dedans…

Rien de tout cela à Reims, mis à part le passé souvent lourd des élèves : pépins de santé, redoublements multiples, divorce des parents qui a « vraiment foiré », défonces et délires de toute sorte. Ils avouent tranquillement qu'ils étaient des rebelles et des marginaux quand ils sont arrivés ici. Ils avaient parfois « fait voler les corbeilles à papier », agressé un prof, traîné d'un bahut à un autre, mais également entendu des « ton BEP, tu ne l'auras jamais ! » ou "Dégage, sauvage, l'ANPE t'attend". Pour eux, « l'école conventionnelle », c'est au mieux « une vie de petit fonctionnaire derrière une table », au pis « un système barbare »…

Aujourd'hui, ils ne font plus rien de « conventionnel », mais pas davantage ce qui est prévu pour leur « cas » ! Ils ont entre 16 et 22 ans, on les a pris tels qu'ils étaient, et gardés souvent deux à trois ans. Au début, cela n'a pas été très difficile, personne ne regarde de près les paperasses d'un cippa ! Les profs ici ne « jouent pas aux profs ». On ne juge pas les élèves, on les aide. Ils ont peu de cours véritables : vu leur hétérogénéité scolaire, combien leur faudrait-il d'enseignants pour les faire avancer ? Dans un lycée, ces 50 jeunes seraient répartis dans 15 classes différentes… Or il y a ici, pour faire tourner cette section unique, trois profs seulement, dont deux à temps partiel, un réalisateur et une « emploi-jeune ».

« Ça ne fait rien, dit Sindie, une élève. Une heure ici, en petits groupes, ça en vaut bien trois ailleurs. » Et puis chacun étant inscrit aux cours par correspondance du cned (Centre National d'Enseignement à Distance), il leur faut rendre une bonne cinquantaine de devoirs par an. « Cela permet d'avoir un regard extérieur, explique Jean-Luc Muracciole. Et surtout de pouvoir les inscrire aux examens. » Depuis qu'il a présenté ses troupes au brevet et au bac, il est rassuré : les trois quarts des élèves de troisième réussissent le brevet, et il a même eu une année 100% de réussite au bac.

Combien d'heures travaillent-ils ? Rarement moins de quarante heures, parfois plus, surtout quand ils ont « un projet » sur le feu. Leurs fameux projets… Ils ne parlent que de cela. Au début, on sourit : que font-ils avec tous leurs « invités », à commencer par les « Jacques » (Henric), les « Pierre » (Guyotat), les Guy Scarpetta, « Monsieur Dagognet », Philippe Sollers, qui « imite si bien les voix d'Artaud et Malraux », Abdelwahab Meddeb, « de la revue Dédale », et Selim Nassib, « un journaliste de Courrier international » ? On se croirait à France-Culture ! On a vite un peu honte. De ces rencontres en série sortent des merveilles : émissions de radio, débats publics dans les plus belles brasseries de la ville, livres impeccables avec tirages de tête sur papier chiffon, un coffret cassette-livre sur le musée municipal.

Un projet n'est jamais gratuit, il fait partie d'un thème étudié en cours et il fait souvent boule de neige. L'édition d'un ouvrage permet de participer au Salon du Livre. Un petit essai pour la Direction des Musées de France amène une commande de 32 clips de deux à cinq minutes pour les bornes d'animation. Ils finissent les sujets du « Rodin » et du « Picasso ». Jean-Paul Dollé leur a proposé d'écrire avec eux un bouquin sur l'enseignement.

Muracciole veut du profes-sionnel. « De ce que vous faites, dit-il à ses équipes, il faut qu'on ne puisse jamais penser : pour des lycéens, ce n'est pas mal ! » Il leur trouve les spécialistes qui leur apprennent les rudiments de tous les métiers : prise de son, éclairage, recherche documentaire ou marketing. Sans oublier la chasse aux sponsors. Leur classe ne dispose que de 15 000 francs par an – ratiboisés d'un tiers cette année –, dont l'essentiel sert à payer les cours du cned. Les années passant et leur charme aidant, ils ont tissé un réseau de partenaires fidèles – ambassades de France, direction régionale de la culture, fonds d'action sociale –, et surtout d'amis, y compris dans une grande maison de champagne et dans la société de cars de Reims.

Le 23 janvier, ils ont invité les trois chanteurs du groupe polyphonique corse I Muvrini. A cette occasion, ils ont organisé un débat chez leur copain Walter, patron de l'Apostrophe, la brasserie la plus courue du centre-ville, avec plus de 600 participants, suivi d'un dîner de 242 couverts, corse bien évidemment, mijoté par le chef et ses troupes. « On s'est quittés à 4 heures du matin, raconte le chanteur du groupe Jean-François Bernardini, ancien conseiller d'éducation de l'Education nationale, en se faisant des caresses sur la joue et des bises. Cette rencontre a été pour nous une école. Rien n'a cloché, tout était impeccable. Ils sont naïfs et lucides, leurs yeux sont immenses, ils ont inventé le système qui peut réussir là où l'autre a perdu. » François Dagognet, lui, n'a « jamais vu ça » de sa vie. « Leur cippa, dit-il, est une enclave, une île dans le monde, c'est de l'extra-territorialité » Quant à Jean-Michel Belorgey, conseiller d'Etat, qui a travaillé avec eux pour un film sur l'oralité au Maroc, il est « béat d'admiration ». « Ils ne sont pas toc pour un sou, dit-il. Ils ont de l'épaisseur. »

On comprend, après tout cela, qu'il soit très difficile de tirer des élèves la moindre critique sur leur cippa ! Il n'y aurait que « des broutilles » dans l'air : « Ça claque parfois entre nous, admet l'un d'eux, mais cela ne dépasse pas le quart d'heure de prise de gueule. » Ne travaillent-ils pas trop ? « On ne peut pas se permettre de rêver, au cippa, répond Azad. Je suis arrivé au BEP où l'on m'avait encrassé le cerveau. Il faut que je rattrape. J'ai lu l'an dernier au moins un livre de chacun de nos trente invités. Je ne peux pas définir ce que j'ai appris mais je ne suis plus le même. » Et chacun de dire à sa façon sa métamorphose. Céline, en terminale scientifique : « Jean-Luc nous sort de la merde. Sans le cippa, je repartais dans mes délires. » Vincent : « Avant, j'étais l'errant qui stagnait depuis son adolescence. J'ai parfois encore envie de tout foutre en l'air, mais il y a ici quelque chose de moi qui se canalise et qui se transforme en énergie, au milieu de cette tension qui pèse sur notre société. »

Peut-on vraiment lui trouver des défauts à ce Jean-Luc Muracciole, cet apôtre dont ils disent : « Il a mis quatorze ans de sa vie dans cette classe. Se tenir contre le système n'est pas facile » ? Des défauts ? Il en a plein ! Il parle comme Socrate et croit que tout le monde va le comprendre. « Il surveille de près les élèves, dit en rigolant sa copine Catherine Millet. Il est autoritaire, et parfois un peu raide. » Directrice de la revue Art Press, Catherine va aider sa classe à produire un CD-Rom sur l'histoire de cette publication.

Muracciole a un côté voyou casse-cou, toute son histoire le dit : prof débutant, il restait au collège toute la journée et le soir filait en prison pour réaliser un magazine culturel avec des détenus. Le groupe a commencé dans une cellule et terminé quatre ans après dans une grande salle, en fumant des cigares pendant que des photocopieuses prêtées pour démonstration tournaient à plein régime. Et bien sûr Guy Scarpetta et Jean-Pierre Léaud, parmi bien d'autres, furent interviewés sur place… Un été, le prof a proposé à la maison de la culture de Reims de tourner avec son ami Ludwig un film sur Pasolini. Ils n'avaient pas le moindre contact en Italie. Ils en ont ramené des entretiens avec Antonioni, Bertolucci, Scola et bien d'autres. Leur film, La Langue du désir, long de 270 minutes, est resté à l'affiche d'un cinéma du quartier Latin pendant un an.

Ensuite, Muracciole a pris en main sa première classe cippa et fonctionné tout seul pendant des années. Il avait la charge d'une quarantaine de gamins, dont un ou deux punks. Il a commencé par leur donner à lire des petits bouts d'Héraclite, puis les a entraînés sur le terrain de la philosophie, ce qui a fini par vider l'atelier Mobylette d'un collègue. Pendant ces années-là, Jean-Luc a fait des découvertes : « Le nombre d'élèves n'est pas une entrave à la pédagogie. Plus il y a d'élèves à problèmes, plus ça s'équilibre. Le tutorat marche très bien, surtout quand on manque de collègues. Et enfin, ce n'est pas parce que des jeunes n'arrivent pas à s'exprimer qu'ils ne pensent pas ! » Il est aussi très antisyndical sans le savoir.

Enfin, il s'énerve souvent. De quoi ? Des mots « miracle » et « apôtre » : il n'est « ni une mère ni un éducateur, mais un passeur de savoirs ». Mais surtout des problèmes du cippa. Histoires de mammouth, pourrait-on dire. Combien de fois n'a-t-on pas dit à Muracciole qu'il ne « respectait pas les textes » ! Il a dû se bagarrer pour ne pas mettre dehors les élèves dès la mi-mai, comme l'administration l'exigeait – soi-disant pour cause de préparation de rentrée –, et pour en récupérer dès septembre (et pas en novembre). Il a bataillé pour les inscrire aux examens. Et pour les reprendre l'année suivante.

Le jour où on lui a dit qu'il ne devrait plus réinscrire le moindre élève, il a acquiescé en demandant à son interlocuteur de venir l'annoncer lui-même ! On l'a laissé tranquille. Chaque année, il se demande aussi s'il sera encore là l'an prochain : un cippa, ça déménage ou ça ferme vite. Enfin, il a dû constamment se battre pour obtenir que ses collègues vacataires soient payés : à la mi-février, ces derniers n'avaient toujours pas touché un centime pour les huit heures officielles de cours hebdomadaires qu'ils donnent depuis le début de l'année. Et comme tous en font en pratique près de vingt-cinq, leur salaire réel tourne autour de 3 500 francs par mois… L'argent vient tout juste d'être débloqué, mais cela n'a pas été sans mal.

Muracciole rêve d'un cippa stable, ouvert jusqu'à 23 heures, comme l'école Pythagore à Pise… « Jean-Luc, dit un de ses copains, ne peut tenir que parce qu'il est un délinquant et qu'il ne se fait pas prendre. » Ce n'est plus tout à fait vrai. Le délinquant est désormais identifié, et connu localement. Ce qui excite parfois la jalousie de ses collègues. Voilà deux ans que M. le Recteur a découvert stupéfait, à l'occasion du lancement d'une cassette vidéo que venaient honorer une brochette de célébrités culturelles parisiennes, l'existence et le travail de son cippa d'exception. « Laissez-moi trois mois et je vais vous aider », lui a-t-il annoncé. Il a tenu parole : Muracciole, seul jusque là avec 39 élèves, a reçu assez vite du renfort ainsi qu'une délégation d'évaluateurs, qui ont rendu un rapport aussi élogieux que la langue administrative le permet. Jusqu'à quand durera la tolérance ?

Quel beau casse-tête en tout cas que l'avenir de ce cippa qui n'en est plus un ! Doit-on le ramener dans le rang ? C'est le tuer. Le laisser voler de ses propres ailes ? C'est peut-être l'asphyxier. Les deman-des d'inscription augmentent, quelques-unes viennent désormais de très bonnes familles ! Doit-on le cloner ? Formidable, mais où trouver des Muracciole ? Il a beau jurer qu'avec une équipe solide ce serait simple, on peut en douter. Il reste toujours une solution de dernier recours : transformer les lycées de France en cippa.

Anne FOHR,
Le Nouvel Observateur, 26/02/1998
Document 3




Violence à l'école : La faute à qui ?



A droite, on accuse les familles.
A gauche, on évoque le chômage
et les cités-ghettos.
En dépit des mesures prises, la situation ne s'améliore guère. Du coup, certains profs et éducateurs s'organisent.


Depuis deux semaines, les enseignants du lycée Marcel-Cachin, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), ont cessé le travail. Ils ne supportent plus la violence qui assiège de façon permanente cette « caserne » de 1 200 élèves, située dans un quartier difficile : « Le moindre incident dégénère en bagarre. L'atmosphère est devenue irrespirable », accuse un prof, qui réclame, d'urgence, des renforts. Depuis le début de l'année, à Drancy, à Bobigny, à Epinay-sur-Seine, plusieurs collèges ou lycées ont aussi fermé leurs portes à la suite d'agressions. Une fois encore, au cœur de l'hiver, les incidents se multiplient dans les établissements scolaires ou à leurs abords. Le 12 janvier, un élève de 17 ans tente d'incendier le collège Le Corbusier, à Aubervilliers. Le 22, un adolescent est tué d'un coup de couteau à la sortie du lycée de Tournan-en-Brie (Seine-et-Marne), pour une broutille. Le 9 février, un lycéen de la banlieue strasbourgeoise blesse un camarade d'un coup de cutter au visage.

La situation semble suffisamment préoccupante pour que Ségolène Royal, ministre déléguée à l'Enseignement scolaire, ait décidé de monter au front. La semaine dernière, elle a promis aux enseignants du collège Louise-Michel, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), en grève depuis trois semaines, de classer leur établissement en ZEP et de créer des postes et des moyens supplémentaires. De son côté, Claude Allègre, le 2 février, tente de rassurer l'opinion. « La détermination du gouvernement est totale », martèle le ministre, qui réunit ce jour-là préfets, recteurs et inspecteurs d'académie, aux côtés des procureurs de la République et des représentants du ministère de l'Intérieur. Objectif : vérifier l'application sur le terrain du plan antiviolence solennellement lancé en novembre 1997.


Pour le gouvernement Jospin, ramener la paix dans les banlieues et dans les écoles est aujourd'hui un enjeu vital. Le plan Allègre constitue le troisième dispositif gouvernemental en trois ans. Pourtant, la situation ne semble en rien s'améliorer. Les plans Bayrou I et II, lancés à grand renfort de trompettes, ont eu sur le terrain un effet pour le moins modeste. Comme si l'école ne parvenait plus à socialiser et à « civiliser » les enfants des banlieues, devenus aux yeux de certains de jeunes barbares incontrôlables…


Le collège unique,
lieu de tous les dangers

La faute à qui ? A droite, certains reprochent aux familles d'avoir démissionné. Celles-ci ne joueraient plus leur rôle éducatif, laisseraient traîner leurs gosses dehors pendant des soirées entières, ne surveilleraient pas les devoirs. Des maires de banlieue vont jusqu'à réclamer la suppression des allocations familiales pour les parents les plus laxistes. Beaucoup incriminent aussi la télévision et les jeux vidéo, qui habitueraient les gamins à vivre dans un univers de violence extrême, dès la petite enfance. A gauche, on évoque plus volontiers l'aggravation du chômage et la concentration des plus pauvres, des plus précaires dans des cités devenues ghettos.


Mais ce qu'on dit moins, c'est que l'organisation actuelle du système scolaire est probablement l'une des principales causes de la violence des élèves. « On maintient de plus en plus longtemps des jeunes en échec à l'école. On leur renvoie une image d'eux-mêmes terriblement négative. Leur avenir semble bouché. Ils se vengent par la violence », analyse Eric Debarbieux, sociologue, auteur de La Violence en milieu scolaire (éd. ESF).


Le collège unique est le lieu de tous les dangers. Avec ses programmes trop abstraits, il met en difficulté systématique un certain type d'élèves, sans leur offrir d'autres voies de réussite. Jacques Pain, professeur en sciences de l'éducation à Nanterre (Hauts-de-Seine), qui vient de publier Violences à l'école : Allemagne, Angleterre, France (éd. Matrice), accuse également le système : « Que l'élève ait 4 ou 25 ans, en France, on lui transmet des connaissances à longueur de journée, mais rien n'est fait pour le socialiser, lui apprendre la vie en commun. » En Grande-Bretagne et en Allemagne, l'organisation est toute différente. Et les résultats sont là : la petite violence, les bagarres, les insultes, les incivilités ne pourrissent pas la vie des enseignants.


Pour ramener la paix à l'école, des solutions existent. Lorsque des équipes, en France, s'emparent de méthodes étrangères ou innovent, tâtonnent, expérimentent – en combinant habilement prévention et sanctions adaptées – elles parviennent souvent à assainir l'atmosphère, à mettre les élèves au travail, alors même que quelques rues plus loin le collège voisin s'embrase.

Le ministère de l'Education nationale essaie désormais de recenser et de diffuser ces initiatives antiviolence qui, autrefois, restaient sans suite faute d'être connues. L'Institut national de la recherche pédagogique a établi une base de données que chacun peut consulter sur Minitel(1) et qui sera bientôt sur Internet.


De Saint-Etienne-du-Rouvray à Gennevilliers, de Mantes-la-Jolie à Chanteloup-les-Vignes, L'Express a suivi ces enseignants, ces chefs d'établissement ou ces éducateurs, qui ont trouvé, chacun à sa manière, le moyen de colmater les brèches. En attendant une véritable réforme du collège.

Le plan Allègre antiviolence

Le ministre de l'Education nationale a choisi de concentrer ses efforts sur 9 zones particulièrement difficiles dans les académies de Créteil, de Versailles, de Lyon, d'Aix-Marseille, de Lille et d'Amiens, soit 412 établissements concernés. 30 000 emplois-jeunes sont créés, ainsi que 250 postes d'infirmière et d'assistante sociale. Il a également organisé une coopération étroite entre la police, la justice et l'école.

Agnès BAUMIER et Marie-Laure de LEOTARD
L'Express, 19/2/98 Document 4




Violence scolaire : la cote d'alerte


Elle nourrit l'angoisse des parents et des enfants. Pousse les profs à l'exaspération. Et alimente les appels à la répression. Mais sur l'ampleur du phénomène on sait peu de choses. Où en est-on ? Comment en sortir ? L'enquête de "l'Obs" et le diagnostic du chercheur le plus en pointe.


O
n croyait tout connaître : les mots avec lesquels les élèves se « traitent », le chewing-gum dans les serrures, les petits caïds qui se font porter leur cartable, les crachats, le shit dans les couloirs. Au fil des ans, la violence à l'école était devenue ordinaire. Les machinistes agressés dans leurs bus et les voitures enflammées de la Saint-Sylvestre avaient supplanté les « écoles de la peur » à la une des quotidiens. Pourtant, à regarder les faits divers survenus en milieu scolaire au cours des mois écoulés, on frémit : ils font penser à un catalogue de fin de siècle.
On y trouve de tout. Une bataille rangée d'une heure, avec haches, couteaux, barres de fer, poings américains, pierres et bombes lacrymo, dans un lycée du Val d'Oise. Il sera fermé deux jours par la suite et doté d'un fossé en guise de cordon sanitaire. Comme les châteaux forts du Moyen Age. Un entraînement de pitbulls dans une cour de récré. Des jeux nouveaux, du type « chasse aux boches » (ou aux « intellos ») : le jeu consiste à foncer sur un élève faisant de l'allemand, à lui enfoncer un bonnet sur la tête et à le frapper. Des incursions de jeunes cagoulés, une arme à la main. Un lycée qui a vécu en trois ans trois expéditions punitives avec armes à feu. Un emploi-jeune qui sort son couteau pour se défendre contre un élève armé lui aussi, et le blesse. Un prof en colère qui vire un élève de la classe et lui sectionne une phalange en claquant la porte sur lui. Et même une grève contre le « mal-vivre » dans un des collèges les plus innovants de Marseille.
Arrêtons là. Aligner des événements spectaculaires ne donne évidemment pas un reflet fidèle de la réalité d'ensemble. Et permet encore moins de comprendre. Allons, nos 7 000 collèges et lycées ne sont pas envahis par les pitbulls et les cagoules. Cette chronique de la violence pas ordinaire, celle qui frappe les esprits et fiche la frousse aux parents, concerne presque toujours des établissements très défavorisés. Ainsi du collège de Marseille cité plus haut : 70% des parents d'élèves sont au chômage. Mais, pour le reste, on ignore ce que révèlent ces incidents. Une véritable « montée de la violence » ? Et de quel type de violence ? Poussée sur quel terreau social ?
Ce n'est pas l'institution scolaire qui nous éclairera totalement. Elle en est encore aux balbutiements de la statistique. Le sujet a été trop longtemps tabou. Il a fallu attendre 1996 pour que le ministère surmonte ses réticences et décide de faire un état des lieux national. Ce ne fut pas sans mal. Une première synthèse portant sur les années scolaires 96-97 et 97-98 vient d'être faite par la Direction de l'Enseignement scolaire. Elle est encore réservée à l'usage interne. On y trouve beaucoup de chiffres, plus ou moins fiables (les données sont souvent incomplètes ou difficilement comparables : d'un établissement à l'autre, l'appréciation de la gravité des incidents varie). Mais une tendance lourde s'en dégage : la situation telle qu'elle est perçue par les chefs d'établissement s'est dégradée. En 97-98, les deux tiers des principaux de collèges déclaraient que leur établissement est « concerné » par les violences verbales et physiques. Un proviseur de lycée sur deux par les vols ou tentatives de vol.
Si l'on considère les incidents survenus, viennent en tête les violences verbales et les vols. Les faits plus graves ? Difficile de s'en faire une idée précise. On peut se rassurer ou s'affoler selon qu'on s'attache aux valeurs absolues ou relatives. Les événements d'une « gravité exceptionnelle » (catégorie hélas non définie) s'élevaient à 2 700 pour l'ensemble de la France (lycées et collèges) au deuxième trimestre de l'année 97-98.
Horreur ! Mais, disent les optimistes, cela ne représente guère qu'un fait pour 1 300 élèves. Les armes à feu ? On nous les cache. Entre 1% et 2% des établissements se disent « concernés », mais les chiffres des incidents survenus avec armes à feu ne sont pas communiqués. Ils existent pourtant dans la base de données : au premier trimestre de l'année 96-97, il y aurait eu près de 500 incidents de ce type dans les lycées professionnels et 1 600 dans les collèges. Précisons toutefois qu' « incident avec arme à feu » ne veut pas dire qu'un gamin a fait usage de son arme : d'après les mains courantes des rectorats (encore une source inutilement classée « top secret »), c'est le plus souvent un élève qui s'est fait confisquer un pistolet à billes tombé de son blouson. Pas un cagoulé armé d'un 22 long rifle à canon scié.
Ce premier bilan national confirme aussi que l'agitation concerne principalement les collèges défavorisés. Ceux inscrits dans les zones expérimentales du « Plan gouvernemental de lutte contre la violence en milieu scolaire » de novembre 1997 se déclarent deux fois plus souvent que les autres « concernés » par le racket, trois fois plus par les incendies, quatre à cinq fois plus par les bombes. Une fois encore, l'école à deux vitesses. Pour l'anecdote, signalons que les élèves n'ont pas le monopole de l'inconduite. La même étude révèle que près d'un millier de salariés de l'Education nationale (profs ou administratifs) ont été épinglés au cours du deuxième trimestre 97-98, la plupart pour dérapages verbaux, mais aussi quelquefois pour violences physiques (183), vol ou tentative de vol (58), et même racket (7) et port d'armes (7).
Comment en finir avec la violence à l'école ? Faut-il privilégier la prévention ou la répression ? Agir sur les causes ou punir plus sévèrement ? A l'heure où le gouvernement de gauche est tenté de répondre à la montée de la délinquance des mineurs par un tour de vis sécuritaire, l'école n'échappera pas à ce débat. Encore faut-il qu'il soit bien posé. En évitant les idées toutes faites, qui sont souvent des idées fausses.


Anne FOHR,
Le Nouvel Observateur,
14-20/01/1999

Document 5



De la Violence

à la Télévision


Des âmes pieuses dénoncent les dangers de l'érotisme au petit écran. Elles réclament le rectangle blanc, bouclier de la pudeur. Les mêmes s'endorment, rassurées, quand on annonce un film policier. L'arme à feu leur paraît plus chaste que le sexe. Avec les salves, la morale est sauve. Monumentale erreur ! Evidemment, je réprouve l'érotisme, la pornographie, caricatures de l'amour, mais ils sombrent vite dans la monotonie et engendrent automatiquement leur antidote : l'ennui.


La violence est un danger beaucoup plus redoutable que le sexe parce qu'on nous l'inocule sous une forme passionnante : le genre policier. Sur le petit écran, il sème insidieusement la violence, en nous dorant la pilule sous forme d'énigmes. Depuis Œdipe et le Sphinx, l'énigme est l'excitant le plus grisant de la curiosité des hommes. Malheureusement, depuis quelques années, l'énigme, au cinéma et à la télévision, prend presque immanquablement, comme sous la loi d'une fatalité, la forme policière. Et l'énigme policière est l'excitant de la violence comme le beurre de cacao est l'excipient des suppositoires.


Tout est dangereux pour le téléspectateur dans une émission policière. En vertu de l'essence même de la télévision : l'intimité. Tout ce que nous donne la télévision, n'oublions jamais qu'elle nous le livre à domicile, donc avec un coefficient élevé de crédibilité, d'évidence, de naturel. Un film policier est infiniment plus dangereux vu chez soi, en pantoufles, entre la poire et le fromage, que vu au dehors, au cinéma, avec tout le recul que suppose l'obligation de s'habiller, de se chausser, de sortir, de prendre le métro, sa voiture, ou de marcher pour se rendre au lieu du spectacle, et là, de gagner sa place, bref de subir toute la cascade des contraintes sociales.


Le danger le plus apparent de l'émission policière, c'est qu'on tue. Non point méchamment, dans un paroxysme de colère, dans une insurrection de tout l'être touchant à la folie, mais tranquillement, paisiblement, professionnellement. Le meurtre y devient un métier, un « boulot », plus ou moins bien fait, comme la réparation d'un robinet ou le réglage d'un carburateur. L'arme du meurtre, carabine, mitraillette ou, le plus souvent, revolver, y devient un objet de la vie courante, aussi usuel que la cuillère ou la fourchette. Appuyer sur une gâchette devient un réflexe aussi spontané que le maniement de ces ustensiles de table.



Et voilà le péril suprême. Vous devinez l'effet que peut produire ce genre d'émission sur les esprits faibles, qui deviennent de plus ne plus nombreux dans notre Civilisation de robots. Que de meurtriers ou de gangsters improvisés avouent : « J'ai copié sur telle émission de la télévision ». Si l'on s'obstine à nous inonder d'émissions policières, on développera la criminalité, surtout chez les jeunes, dans des proportions diaboliques.


Autre danger de ce genre de peste : l'atmosphère policière elle-même. Ces émissions désacralisent, démythifient le meurtre et tout ce qui l'entoure. Elles nous plongent naturellement et quotidiennement, comme si c'était l'air que nous respirons tous les jours, dans une atmosphère d'enquêtes, d'interrogatoires, de contraintes. Comme l'avait prévu Kafka, elles nous habituent tous à nous sentir vaguement coupables d'on ne sait quoi. Elles nous préparent à une arrestation et à une inquisition possibles. Elles font de nous le gibier à menottes de la tyrannie.

Paul GUTH
Document 6



Saint-Etienne-du-Rouvray


Thérapeutique théâtrale

En jouant des situations violentes ou complexes, les ados les comprennent mieux.

Et apprennent à gérer leurs conflits.



Au collège Robespierre, 60 % des élèves déclarent leurs parents « sans emploi ». A dix minutes de voiture de la cathédrale de Rouen (Seine-Maritime), le petit établissement se trouve au centre du quartier Château-Blanc, une banlieue dite sensible. Immigrés de fraîche date ou Maghrébins licenciés des usines en difficulté côtoient ici les familles normandes en rade. Mères seules, fratries nombreuses, trafics en tout genre. « Lorsque je suis arrivée, en 1982, on m'avait prévenue : "Tu verras, c'est Chicago"», raconte la principale, Françoise Pasquis-Dumont.

L'an dernier, à quelques centaines de mètres, le collège Louise-Michel a été le théâtre de violents incidents. Mais un calme relatif règne à Robespierre. « Tout le collège est mobilisé. Nous avons suivi ensemble un stage organisé par l'Institut de formation à la non-violence », explique Françoise Pasquis-Dumont, qui a affiché derrière son bureau la bouille hilare d'un gamin proclamant : « Aïe, j'suis pas un numéro ! »
Dans la cour de Robespierre, une vingtaine d'élèves, médiateurs en herbe, se relaient pendant les récréations afin d'aider à résoudre les conflits. Souvent prompts à s'énerver eux-mêmes en d'autres occasions, ces « casques bleus » spécialement formés apprennent aux autres à décortiquer leurs désaccords, essayant de réconcilier tant bien que mal « plaignants » et « mis en cause ». « Celui qui maîtrise la parole pourra se passer du coup de poing », assure la principale.

Le théâtre, la musique ou la danse permettent de dire sur scène sa peine ou sa haine sans frapper ni blesser. A Robespierre, entre 13 et 15 heures, chaque jour, tous les volontaires peuvent participer à des ateliers. Le théâtre-forum est l'un des plus appréciés. On y improvise des sketches du type de celui du métro. Un loubard monopolise deux sièges, empêchant un vieux monsieur de s'asseoir. Une voyageuse intervient. Le contrôleur arrive. Les spectateurs, à tout moment, peuvent intervenir, prendre la place d'un acteur pour montrer comment eux auraient agi à sa place. Fous rires en rafale. Qui a tort ? Qui a raison ? Quelle solution, hors la bagarre ? Les jeunes, qui s'enflamment d'ordinaire au moindre mot de travers, prennent de la distance, apprennent à envisager différents points de vue. Les plus rebelles se révèlent parfois de féroces partisans de l'ordre.

Quatre filles déchaînées miment ainsi un chahut monstre devant une prof désemparée. Un petit costaud demande à succéder à cette « incapable », se fait fort de mater les gamines, et finit par exploser. « Taisez-vous ou je vous casse la tête ! » hurle-t-il, avant d'abandonner à son tour la partie, indigné du comportement de ses copines envers le prof qu'il est censé incarné.

L'indignation, premier pas vers la dignité.

Agnès BAUMIER,
L'Express, 19/2/1998 Document 7


Gennevilliers

Briser la loi du silence


Les jeunes parlent peu aux adultes ?

Les « ados relais » transmettent les messages.


José Rémy est un adepte du « traditionnel chaleureux ». M. le Proviseur du lycée Galilée à Gennevilliers (Hauts-de-Seine) hausse la grille du lycée pour éviter les intrusions des bandes et, à la rentrée, accueille individuellement tous les nouveaux élèves. Il exclut des cours les gamins indisciplinés, mais leur propose des activités ad hoc pour recouvrer le goût de l'école. Il réprime et, du même geste, prévient.

Mais, chaque jour, José Rémy se heurte à la loi du silence et s'exaspère. « On a beau se tenir à l'écoute, on ne sait pas grand-chose. Les jeunes se confient difficilement aux adultes », explique-t-il. Le proviseur a donc décidé de former des adolescents volontaires, afin qu'ils puissent écouter et orienter leurs camarades vers les adultes compétents : juge pour enfants, psychologue ou commissaire de police.

Audrey, élève de terminale, « ado relais » l'an dernier, témoigne : « Un copain voulait casser la figure d'un enseignant qui, disait-il, le persécutait. Il était à bout. Je suis intervenue. J'ai parlé avec le prof. Il a fini par comprendre la situation, s'est expliqué avec l'élève. Je crois qu'on a évité une belle bagarre. J'ai également aidé une fille que son père battait. Elle n'avait jamais osé en parler. Je l'ai accompagnée chez l'assistante sociale. C'était visiblement très grave. On l'a retirée de chez ses parents. Elle a été placée. Une autre copine se disputait sans cesse avec sa famille. Elle était très mal. Je ne comprenais pas pourquoi. Nous avons discuté pendant des heures. Son frère aîné la violait. Je l'ai soutenue. Je l'ai accompagnée dans ses démarches. Elle a porté plainte. »

C'est parfois lourd d'être ado relais. Mais la formule commence à faire ses preuves. Quinze autres lycées forment des jeunes à écouter et à aider leurs camarades.

Agnès BAUMIER
L'Express, 19/2/1998
Document 8


La haine à l’école

Au terme de quatre ans d’enquêtes dans plus de 100 établissements de tout type, Eric Debarbieux publie « La Violence en milieu scolaire, le désordre des choses » (Editions ESF). Pour « l’Obs », il fait le bilan de ses travaux : état des lieux, diagnostic et propositions.


Le Nouvel Observateur. – La violence scolaire a-t-elle augmenté en quatre ans ?
Eric Debarbieux. – Hélas oui. Heureusement, pas partout. C’est dans les collèges défavorisés que la situation s’est le plus dégradée. Le fossé s’est élargi entre les établissements « ordinaires » et les autres. Dans ces derniers, la tension entre élèves et enseignants a beaucoup augmenté, la délinquance s’est durcie, le sentiment d’insécurité des élèves s’est accru, rejoignant celui des adultes. Au total, il n’y a guère plus qu’avant d’élèves en butte à des violences, mais ils sont plus souvent et plus durement touchés. Pour certains délits, comme le racket, les agresseurs sont parfois plus nombreux que leurs victimes, parce qu’ils agissent plus souvent en bandes. Et les faits sont plus dangereux.
N.O. – Des faits avec armes ?
Eric Debarbieux. – Avec des armes blanches surtout, notamment des cutters. On a vu émerger récemment une ou deux « mêlées pointées », comme au rugby, à cette différence près qu’à la place du ballon il y a un gamin qu’un groupe entoure en le piquant avec un cran d’arrêt. Mais ce sont des faits isolés et rares. Ce qui préoccupe le plus nos élèves aujourd’hui, ce ne sont pas les armes, ce sont les injures et le manque de respect ! Si la situation s’aggrave, ce n’est pas le Bronx. Les drames sont au total rarissimes, et il ne faut pas perdre de vue le tableau d’ensemble : la violence, c’est d’abord une masse d’incidents peu graves mais assez fréquents pour créer un état permanent de tension et le sentiment d’être sur le fil du rasoir. Il n’y a pas de rupture entre ces incidents d’incivilité et le délit : ils sont en continuité. La tension, c’est le risque de voir éclater à tout instant un événement grave.
N.O. – Quels sont les élèves qui commettent le plus de délits ?
Eric Debarbieux. – Nous estimons à 4% environ le véritable noyau dur, celui des élèves très souvent punis, racketteurs et non rackettés, en rupture scolaire et sociale. Pour les autres, il faut sortir des images toutes faites : il n’y a pas d’un côté des bons enfants et de l’autre des méchants. Dans les quartiers en déshérence et dans les classes difficiles, n’oublions pas que l’agresseur et l’agressé se côtoient en permanence, que l’agressé devient souvent agresseur et vice versa. 40% des élèves « victimiseurs » sont « victimisés » à l’occasion, et les uns et les autres sont pris dans ce que le sociologue Christian Bachmann appelait la « haine de proximité », spirale de l’encerclement où l’on s’en prend à ses proches. Il ne s’agit pas d’excuser les auteurs de violences. Ils n’ont rien de jeunes Robin des Bois sympathiques et romantiques, mais ce sont aussi des jeunes en souffrance, en danger de rupture avec la famille, l’école et la société. L’inquiétant est qu’ils sont plus jeunes qu’avant et que les filles sont désormais partie prenante.
N.O. – Que traduit l’augmentation des violences envers les enseignants ?
Eric Debarbieux. – On peut entonner l’air très répandu du manque d’autorité ou de savoir-faire des profs. C’est un leurre. La violence grandissante d’une minorité d’élèves envers les enseignants relève désormais d’une haine sociale un peu populiste, d’un rejet de l’establishment, comme disent les frontistes. Les enseignants sont pour eux les représentants d’un monde injuste, extérieur au quartier. Ce phénomène s’est sensiblement aggravé, et le système scolaire lui-même en est en partie responsable. L’inégalité du marché scolaire et la ségrégation à l’école ne datent certes pas d’aujourd’hui. Mais ils tendent à se renforcer. De nombreux établissements créent, sans le dire, des classes de niveau qui regroupent les élèves selon des critères d’échec scolaire, voire des critères ethniques. Nous avons vu des classes presque entièrement constituées de garçons maghrébins, sans une fille blanche, et d’autres avec des filles blanches sans un garçon maghrébin. Les élèves ne sont pas fous : ils le savent. Quand je vois des gosses pleurer le jour de l’entrée en sixième en découvrant la classe dans laquelle on les a mis, celle que tout le quartier appelle la « classe dépotoir », je dis que c’est ainsi qu’on crée des noyaux durs. C’est l’effet Cocotte-Minute.
N.O. – Ce que vous dites là est la négation même du collège unique…
Eric Debarbieux. – Ce collège-là n’existe pas ! Il y a seulement un collège inégalitaire pour tous.
N.O. – Au total, dans la genèse de la violence scolaire, vous semblez imputer autant de responsabilité à l’école qu’à la société…
Eric Debarbieux. – Non, c’est d’abord la société inégalitaire qui engendre la tension scolaire, mais on ne peut faire l’économie de la part de responsabilité du système éducatif. En clair, les violences à l’école sont à la fois l’introduction dans l’établissement des conduites délinquantes du quartier et une forme de réponse à l’incivisme inégalitaire du marché scolaire et urbain, voire une forme de résistance à l’image négative que l’école renvoie parfois à certains élèves. Cela dit, il n’y a pas de fatalité. Ce n’est pas parce qu’on est fils de chômeur qu’on devient violent. Et des équipes arrivent à faire mentir la prédiction sociale.
N.O. – Pas souvent ! Deux collèges seulement, sur les dix-sept étudiés dans votre enquête, ont réussi à instaurer un meilleur climat que celui auquel on aurait pu objectivement s’attendre…
Eric Debarbieux. – N’y en aurait-il qu’un seul, ce serait déjà important. Tirer vers le haut un établissement à l’environnement difficile, cela reste rare, mais c’est possible. Pas de fatalisme.
N.O. – Les professeurs tiennent-ils encore le coup ?
Eric Debarbieux. – Au collège, beaucoup d’entre eux sont très démunis et tentent de restaurer leur identité professionnelle malmenée en se réfugiant dans leur matière et dans leur classe. Chacun se replie sur soi ; la vie d’équipe et la concertation sont délaissées, alors qu’elles sont parmi les rares possibilités offertes pour contrer la violence. Au fond, les professeurs vivent la longue perte de sens de l’école décrite depuis trente ans. Ils ne sont pas plus aveugles que leurs élèves : ils ne croient plus beaucoup à l’école salvatrice.
N.O. – Vous les montrez même tentés par la xénophobie…
Eric Debarbieux. – Ne tombez pas dans la xénophobie anti-profs ! c’est à l’école que l’on rencontre le plus de militants antiracistes. Mais les risques de racisme existent, on ne peut plus l’ignorer. Le discours raciste, certes très minoritaire, est en voie de banalisation. On entend désormais des adultes afficher des opinions qui sont des délits, et il n’y a pas toujours quelqu’un pour les contrer. Il faut savoir que 17% des adhérents de la Fédération de l’Education nationale, bastion syndical de gauche, ont voté pour Le Pen à la présidentielle ! Même si parmi les adhérents de la FEN il y a aussi des personnels non enseignants, le chiffre a de quoi inquiéter. Une riposte s’impose. J’y travaille d’ailleurs avec cette fédération, qui est en pointe dans la lutte contre l’entrée des élus FN dans les écoles.
N.O. – Pourquoi les profs sont-ils perméables à la xénophobie ?
Eric Debarbieux. – Parce qu’ils ne savent plus interpréter la distance qui les sépare des élèves à problèmes d’origine étrangère. Hier, ils les intégraient dans la vision d’une école conquérante et militante, capable d’émanciper la classe ouvrière, dont les immigrés, dans leur esprit, faisaient partie. Aujourd’hui, ils sont tentés d’interpréter cette distance d’un point de vue culturel, voire racial.
N.O. – Allons jusqu’au bout : les élèves d’origine immigrée, français ou pas, sont-ils plus violents que les franco-français ?
E. Debarbieux. – Absolument pas. Ceux qui ont eu le courage d'enquêter sur ce sujet sont formels : nos élèves d'origine immigrée ne sont pas plus transgresseurs que les autres, peut-être même un peu moins. D'une façon générale, à niveau socio-économique comparable, ils réussissent même un peu mieux que les autres. En revanche, quand ils sont violents, ils sont plus systématiquement punis que d'autres. Et leurs comportements sont souvent jugés plus sévèrement. Nous avons pris les classes de sixième d'un collège où 22% des « Maghrébins » redoublaient, contre 14% des « Français », et nous sommes allés sonder les écoles primaires d'où ils venaient. Le climat de ces écoles était bon, voire exceptionnel. Et les petits d'origine maghrébine, bien intégrés au milieu scolaire. C'est au collège que s'opère le tri social et ethnique. D'où un fort sentiment d'injustice. Ces jeunes d'origine étrangère le disent sans cesse : « On me punit parce que je suis gitan ou arabe ». Du coup, certains manisfestent ce que les chercheurs appellent un « conformisme déviant ». En clair, ils revendiquent haut et fort leur différence sur le thème : « Puisqu'on me dit que je suis con parce qu'arabe, eh bien, je vais faire le con. » Quel gâchis que d'entendre une fille noire dire : « Je suis de race noire, et c'est à cause de nous qu'il y a beaucoup de violence » ! C'est de l'« ethnicisation en retour » : on se conforme au miroir qu'on vous tend. Dans ce contexte, nombreux sont les élèves, pourtant Français nés en France, qui finissent par revendiquer leur différence et se définir par opposition aux « Français ». Si par malheur l'école se crispe sur une conception rigide de la laïcité, elle ne fait que renforcer cette tendance, ouvrant la voie au communautarisme.
N. O. – Au total, apprend-on encore quelque chose dans ces établissements gagnés par la violence ?
E. Debarbieux. – « Zones difficiles » ne veut pas dire violence et niveau médiocre ! On travaille dans les collèges de notre enquête. Mais, c'est vrai, de nombreux élèves se plaignent du « bordel » et de la pression exercée par ceux qui ne supportent pas de voir travailler les autres. Ceux qui veulent réussir se font facilement traiter de « bouffons ». Au pire, nous avons eu le cas d'un collège où plus aucun des 650 élèves ne faisait quoi que ce soit. Les profs avaient tout essayé, mais ils n'arrivaient pas à les mettre au travail.
N. O. – Quel tableau noir, au total ! Pourra-t-on s'en sortir ? Et à quel prix ?
E. Debarbieux. – Je suis plus inquiet qu'il y a quatre ans. Mais mon diagnostic, sur le fond, est le même : l'école résiste à la violence, elle peut la faire reculer ; mais elle n'y arrivera pas seule.
N. O. – Les plans officiels de lutte contre la violence se succèdent, comme les plans Sécu. A vous lire, ils ne servent pas à grand-chose…
E. Debarbieux. – Je ne suis pas d'accord. Si l'on considère les trois plans et diverses circulaires sortis ces dernières années, il y a une réelle continuité politique, au-delà des effets d'annonce. Les grandes lignes de l'action à mener ont été comprises, à commencer par le nécessaire partenariat de l'école avec l'extérieur, la justice, la police, les collectivités et les travailleurs sociaux pour encadrer les élèves à problèmes. Il faut maintenir ce cap, sans écouter les appels à refonder une école forteresse.
N. O. – Peut-on déjà dresser un bilan du plan Allègre ?
E. Debarbieux. – C'est au ministre, s'il le désire, de communiquer les résultats de l'évaluation que trois équipes de chercheurs, dont la mienne, sont en train d'achever. Laissez le temps à ce plan de porter ses fruits. De toute façon, il faudra plus de recul que nous n'en avons pour mesurer son impact.
N. O. – De tous côtés on réclame aujourd'hui une réhabilitation de la punition. Croyez-vous à l'efficacité de la politique du bâton ?
E. Debarbieux. – Nous sommes tous mal à l'aise sur ce sujet. La répression en matière scolaire est encore un tabou. Faut-il revenir sur la fameuse ordonnance de 1945 qui instaure une justice particulière pour les mineurs et insiste sur le rôle de la prévention ? Dans la conjoncture actuelle, cela déclencherait un débat passionnel, qui risquerait de déboucher sur le triomphe du tout-répressif. Mieux vaudrait d'abord que les préventifs acceptent de parler de répression, et réciproquement. Et qu'on s'accorde sur un fait : c'est à la justice, pas à l'école, de traiter les délits des jeunes. En revanche, l'école doit apprendre à sanctionner les faits mineurs.
N. O. – Elle le fait déjà ! Les établissements s'évertuent à sanctionner et à réglementer !
E. Debarbieux. – Oui, mais dans le flou et l'hypocrisie collective ! Personne ne sait aujourd'hui qui doit punir, quand et comment ; les sanctions sont prononcées de façon arbitraire, en vertu d'un code pénal caché. Pensums, piquets, devoirs collectifs : les neuf dixièmes des punitions données dans les écoles primaires de notre enquête sont théoriquement prohibés par les textes ! Savez-vous que les lignes à copier sont interdites depuis 1887 ! Au collège, ce sont près des deux tiers des élèves qui ont des punitions interdites. Et, encore une fois, si l'on est pauvre et coloré, dans certains établissements, on est plus souvent puni.
Nos élèves ne sont pas des petits saints, ils ont besoin qu'on s'oppose à eux. Encore faudrait-il que le « droit » scolaire soit clarifié. Un règlement national codifiant l'interdit et les peines autorisées mettrait fin aux aléas des règlements au cas par cas, aux dérives répressives et au sentiment d'injustice des élèves : moins d'un collégien sur cinq estime « juste » le régime punitif appliqué dans son établissement.
N. O. - Que faut-il faire des noyaux durs ?
E. Debarbieux. - Il ne servirait à rien de les renvoyer. Les caïds ont des lieutenants, qui prendraient leur place. Et un gosse viré devient souvent un gosse aigri, qui reviendra éventuellement se venger. Il faut les garder, donc, y compris pour la sécurité de l'établissement. Mais les éduquer, en coopération avec les travailleurs sociaux et les familles.
N. O. – Faut-il alléger les classes, comme le réclament la majorité des Français ?
E. Debarbieux. – C'est un mythe. Dans les lycées professionnels et même au collège, les classes sont peu chargées. Avec le tri scolaire qui s'opère, les classes à problèmes sont allégées au maximum. Cela ne les rend pas plus paisibles, au contraire ! Les établissements de notre enquête qui ont les plus mauvais résultats et la plus mauvaise ambiance sont ceux qui ont les classes les plus homogènes. L'important n'est donc pas d'alléger les classes, mais d'arrêter de trier les élèves. Les études montrent d'ailleurs que le mélange social ne fait guère fuir les classes moyennes et que mélanger des élèves de milieux différents est plutôt bénéfique sur le plan des résultats scolaires.
Pour faire baisser les tensions, mieux vaut agir sur la taille des établissements, c'est-à-dire diminuer les effectifs des collèges défavorisés. Là, il y a un gros effort à faire. Il faut aussi aller jusqu'au bout de la « discrimination positive » : donner plus de moyens à ceux qui en ont le plus besoin, c'est-à-dire les établissements difficiles. Donc donner moins aux autres. Mais cela a un prix sur le plan électoral !
N. O. – Faut-il pousser les enseignants à adopter des pédagogies nouvelles ?
E. Debarbieux. – Ce n'est pas moi, ancien militant pédagogique, qui vais renier les nouvelles pédagogies. Personne ne peut contester l'urgence d'enseigner autrement ! Encore faut-il savoir comment adapter à des milieux défavorisés des pédagogies de la communication qui ne sont un modèle positif que pour les classes moyennes. Dans nos banlieues, les classes à pédagogies nouvelles ne sont guère plus calmes que les autres. Les élèves y passent l'essentiel de leur temps coopératif à régler des conflits plutôt qu'à réaliser des projets. […]
Notre gros problème est lié à la conception trop étroite de la profession enseignante : nommer, à côté des profs, des spécialistes de l’ordre – du conseiller d’éducation à l’emploi-jeunes – chargés de faire le « sale boulot » ne peut qu’aboutir à déresponsabiliser les enseignants. La mobilisation ne peut être que l’affaire d’une équipe : avec l’implication des familles, c’est, à mon sens, une des clés du changement. Mais on ne change pas une profession et une culture par décret…
N. O. – Au total, quel est votre message ?
E. Debarbieux. – Sortons de la vision d'une société décadente où les jeunes deviendraient des enfants sauvages. Et acceptons l'idée qu'il n'y a pas de solution miracle…


Propos recueillis par
Anne FOHR,
Le Nouvel Observateur,
14/01/1999



Document 9


La violence : stop ou encore ?

I
LS ne veulent pas jouer les Casques bleus de banlieue… mais ils en ont marre. Marre de l’agressivité verbale et physique, des règlements de compte, des bagarres pour un mot de trop ou un regard de travers. Marre des bandes et des clans, des brimades, du rejet comme de l’échec à l’école, au travail ou dans la rue.
Le déclic s’est produit le 14 janvier. Ce jour-là, Stéphane, 22 ans, est égorgé sur un quai de gare à Bouffemont, dans le Val-d’Oise. Son erreur ? Il avait tenté de s’interposer dans une échauffourée entre deux jeunes.
Stéphane n’est pas mort pour rien. Ses proches sous le choc se mobilisent. Ils rédigent un texte en dix points, le déjà célèbre manifeste (lire ci-contre) qui, des élus aux jeunes en passant par les professeurs ou les travailleurs sociaux, fait l’unanimité.
« Stop à la violence » est né. Reste à faire l’essentiel : changer vraiment le climat et les mentalités, exister concrètement derrière les bonnes intentions, fédérer les énergies et les bonnes volontés. Partout.

Campagne
d’explication

Rencontres sur le terrain, colloques, dialogue et confrontation sans concession avec les décideurs (élus, policiers, médias…) : depuis deux mois, la mécanique s’accélère et la mayonnaise semble prendre. Hier midi à Lille, le comité venu de Paris avait dans son sillage une vingtaine de Lillois rencontrés le matin même (lire ci-dessous).
« On veut changer l’image que les Français ont des quartiers populaires mais on veut aussi casser la spirale de la violence », résume Nicolas, le porte-parole du comité.
Si la violence est une maladie, les militants de « Stop » sont persuadés qu’elle n’a rien d’incurable, qu’elle peut même se guérir en douceur… même si la crise économique, et son chômage omniprésent, reste la première des violences.
Ce qu’expliquent les jeunes engagés dans cette pacifique croisade, c’est qu’il y a urgence pour remonter la pente et endiguer la désespérance. Abandonner la partie serait entériner une sorte d’apartheid social, avec une France en deux, ses zones résidentielles et ses ghettos.
« Les jeunes ne sont pas un problème mais une partie de la solution », insiste Nicolas. Leur mouvement spontané, divers, hétéroclite, ils veulent l’étoffer sans le voir récupérer, même s’ils savent bien que le développement n’ira pas sans un minimum de logistique, de locaux et de fax, de permanents, d’organisation… et de subventions. « On est là pour prendre au mot les hommes politiques qui nous soutiennent », confie un rédacteur du manifeste.
Si les débuts font penser à ceux de SOS Racisme il y a une quinzaine d’années, la comparaison s’arrête là. « On s’est rendu compte qu’on avait un impact impressionnant, qu’on pouvait aider à renouer le dialogue, mais on n’a pas la prétention de bâtir une organisation nationale », indique l’un des initiateurs du mouvement.


Epreuve de vérité

« Stop la violence » n’est pas une marque déposée que l’on utiliserait comme une franchise commerciale.
« Faites vos propres comités, adressez-vous aux missions locales, aux maisons pour tous, aux maires, aux associations qui existent », lance en guise de mot d’ordre l’un des pionniers de l’association à ses interlocuteurs nordistes.
La première épreuve de vérité approche. Ce sera une marche nationale contre les violences programmée pour le 29 mai à Paris.
On verra ce samedi-là si le mouvement a su tisser sa toile et si son message pour l’écoute réciproque et contre toutes les formes de mépris mobilise. Pour l’instant, c’est l’espoir qui domine, celui de démontrer que les quartiers restent des lieux de vie « avec des jeunes qui bougent et pas des voitures qui crament », insiste Nicolas.
Au siège du tout jeune mouvement, le téléphone n’arrête pas de sonner. Il reste six semaines pour transformer l’essai.




Dominique SERRA,
La Voix du Nord,
22/04/1999




De maisons de quartier en associations,

les responsables du mouvement à la rencontre du terrain


Paroles de Nordistes contre la galère


I
L n’a pas sa langue dans sa poche, Daniel. Alors hier matin, quand les responsables nationaux de « Stop la violence » l’ont rencontré, il n’a pas fallu insister beaucoup pour que ce jeune de Wazemmes, en stage de formation, suive le mouvement et livre ce qu’il a sur le cœur. De loin, Daniel s’est montré le plus bavard et le plus percutant du petit groupe des Lillois qui se sont exprimés.

Morceaux choisis et livrés tels quels parmi les témoignages entendus, celui de Daniel et les autres.
« L’origine de tout, c’est le manque de boulot. C’est parce qu’il n’a pas de boulot que le jeune se réfugie dans la drogue, pour vivre ou pour survivre. »
« La police, quand elle arrive comme des cow-boys, elle met la pression sur les jeunes. Il y a des îlotiers très bien ; avec eux, on sympathise. »
«  Faut pas généraliser mais plus de la moitié des policiers sont racistes. On nous dit qu’il y a des bons et des mauvais partout mais dans la police, il ne devrait pas y avoir de mauvais. »
« J’ai traîné un an et demi avant de décrocher un CES de huit mois, c’est quand même pas normal. »
« J’ai des copains, ils ont 28 ans, ils veulent leur indépendance mais sans boulot, ils sont encore chez leurs parents. »
« Le changement est décidé d’en haut, il devrait venir du bas. »
« Le jeune de quartier, à Montpellier ou à Lille, il est dans la même merde partout. »
« Si je pique une voiture je vais me prendre au moins deux mois, l’homme politique qui détourne du fric, combien il va se prendre lui ? »
« On attrape et on condamne les petits, les miettes, pas les gros poissons. »
« La violence, c’est devenu la routine. Le drame, c’est l’individualisme, le manque de contact, le chacun pour soi alors que l’union fait la force. »
« Ce qui endort les jeunes, c’est les trucs à la Rambo de la télé. »
«  On est tous sur la même planète, mais on ne vit pas dans le même monde. »


Dominique SERRA,
La Voix du Nord,
22/04/1999
Document 10



Harcèlement : l’identité blessée


Rumeurs, contestations des décisions, agressions verbales et physiques : le harcèlement sous toutes ses formes est une réalité pour les personnels de l’Education nationale. Les plus vulnérables ? Des femmes proches de la quarantaine, seules ou divorcées et travaillant dans une zone plutôt défavorisée d’une grande ville. C’est ce que révèle l’étude « Les pratiques du harcèlement en milieu éducatif », menée par une équipe de psychiatres et de psychologues de la MGEN auprès de 1 550 personnes (enseignants, personnels de direction, administratifs, agents techniques).
15% des personnes interrogées ont en effet été la cible de tels agissements hostiles au moins une fois par semaine ou tous les jours pendant une période de six mois. Comme le soulignent les auteurs du rapport, ce chiffre est presque le même que celui du Bureau international du travail (BIT) qui « concerne toutes les professions et qui place la France parmi les pays où les violences sur les lieux de travail sont les plus répandues ». Mais si le milieu scolaire n’a pas l’exclusivité de telles pratiques reste que selon des recherches suédoises sur le sujet, il apparaît comme celui où elles ont le plus d’incidence.


Les plus exposés : les enseignants

Les ¾ des victimes sont des enseignants, ce qui n’est pas une surprise puisqu’ils constituent la catégorie la plus importante dans les établissements. Mais l’étude précise aussi que les personnels de direction apparaissent comme de nouveaux boucs émissaires. En outre, il ne fait pas bon être quadragénaire en milieu scolaire. Plus d’une victime sur trois se situe, en effet, dans la tranche d’âge des 40-50 ans. Quant au risque d’être harcelé, il est autant partagé par les hommes (13,7%) que par les femmes (15,9%).
Les auteurs d’agissements hostiles se trouvent, eux, le plus souvent dans les rangs des élèves (36%), suivis par les supérieurs hiérarchiques (21%), les collègues (17%) et les parents d’élèves (15%). Si les premiers s’en prennent surtout aux enseignants, par l’intermédiaire de menaces et d’agressions, les pressions des supérieurs hiérarchiques visent, elles, le personnel administratif. Quant aux agents techniques, ils sont tout particulièrement la cible de leurs collègues, principalement au travers d’atteintes à leur réputation alors que le personnel de direction est lui plus généralement confronté aux parents d’élèves.


Collèges des ZEP en première ligne

La majorité des victimes travaillent dans des établissements situés dans les banlieues des grandes villes (39,1%). Viennent ensuite les grandes agglomérations de province (23,9%), Paris intra-muros (17,2%) et les villes moyennes (12,2%). L’étude révèle, en outre, la prépondérance de la violence dans les collèges : elle touche 40% des victimes. Ce sont les zones d’éducation prioritaire (ZEP) qui arrivent en tête de ce triste palmarès par le nombre d’actes hostiles. « Il y a trois fois plus de probabilité d’être harcelé dans une ZEP que dans une zone favorisée », notent les auteurs de l’étude.


Culpabilité, honte,
perte de confiance en soi

Ceux-ci ne se contentent pas de dresser, chiffres à l’appui, l’inquiétant panorama du harcèlement en milieu scolaire : ils en analysent aussi les conséquences en matière de santé mentale. Elles sont préoccupantes. Les auteurs de la recherche soulignent ainsi que s’agissant « d’insultes personnelles, de critiques de son travail, de rumeurs circulant à son propos (…), c’est dans son identité à la fois professionnelle et personnelle, dans l’image qu’il a de lui-même que l’individu est atteint ».
Les agissements hostiles, quelle qu’en soit la nature, entraînent progressivement chez la victime une perte de l’estime de soi, associée à une vision péjorative des autres et du monde. Elle développe des sentiments d’incapacité, de culpabilité, de honte et perd confiance en elle-même. Plus d’une sur trois présente ainsi des symptômes de stress aigu ou de maladie post-traumatique. Cauchemars, troubles du comportement (sursauts, colère, irritabilité) et du sommeil sont alors au rendez-vous.

L’importance du soutien de l’institution

La gravité des symptômes résulte, elle, tout autant des agissements hostiles que du contexte dans lequel ils se produisent. Pour une victime, le fait de se plaindre, sans qu’une réponse positive vienne la soulager, ne fait qu’aggraver son état d’impuissance et de vulnérabilité. « Le désarroi des victimes est à la mesure du manque de soutien social qu’elles doivent affronter », précise le Dr Mario Horenstein, qui a dirigé l’étude. Tout aussi alarmant : le fait que la plupart d’entre elles avoue n’avoir trouvé aucun soutien dans le cadre de leur établissement. Face à l’indifférence de leur entourage professionnel, au silence de l’institution, elles restent murées dans leur traumatisme et souffrent dans leur dignité.
C’est pourquoi, en plus de l’aide psychologique apportée dans certains établissements de la MGEN, les auteurs de l’étude insistent sur la nécessité de mettre en place, au sein même de l’institution, un système interne de prévention et de prise en charge des cas de harcèlement. C’est déjà le cas notamment au Canada, en Suède, en Norvège ou aux Etats-Unis mais dans ce domaine, la France doit encore innover.
Cette prise en charge semble pourtant urgente : 43,7% des victimes estiment que leurs souffrances dureront toujours. Il s’agit de leur redonner confiance et vie.

Valérie Di Chiappari,
Journal MGEN,
mai 1999






Les différents types de harcèlement

Le Code pénal en France ne punit que le harcèlement sexuel. Les auteurs de la recherche se sont intéressés à d’autres pays qui eux ont défini juridiquement des agissements hostiles, sexuels ou non, se rattachant au concept de harcèlement. Ils se déclinent en cinq registres :

Le harcèlement sexuel : pour le Code pénal français, il s’agit du fait, pour une personne abusant de l’autorité que lui confèrent ses fonctions, de harceler autrui en usant d’ordres, de menaces ou de contraintes dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle.

Le harcèlement par intrusion : actes divers (surveillance, filature, coups de téléphone…) impliquant une menace de mort ou de lésions faites avec l’intention de déclencher chez la victime la peur pour sa sécurité.

Le harcèlement haineux : comportement verbal ou physique qui dénigre, montre de l’hostilité ou de l’aversion envers une personne à cause de sa race, couleur, âge, orientation sexuelle et d’un handicap physique ou psychologique.

Le harcèlement des dissidents : multiples « représailles » visant un employé qui sort de son devoir de réserve et critique l’institution dans laquelle il travaille.

Le harcèlement professionnel : calomnies, moqueries envers une personne au sujet de caractéristiques personnelles, brimades professionnelles, rejet social, sans oublier menaces et agressions, y compris sexuelles, ayant pour but de manipuler les fonctions et les situations de la vie professionnelle.

Exercice 6




( Etablissez un plan détaillé du texte ci-dessous.




Tous à mi-temps !

ou le scénario bleu


Ce qui fonde d'abord le Scénario bleu c'est une démarche d'ordre moral ou, si l'on veut, idéologique, effectuée en fonction d'un système de valeur. C'est dire qu'elle est « au-dessus » de l'économique. Si le Scénario bleu résout le problème du chômage, c'est une chance, ce n'est pas une cause.

Son postulat est le suivant : Tout projet de société qui propose aux citoyens de dépenser la totalité de leur énergie à « plein temps », dans une activité qui n'est pas susceptible de leur apporter de satisfactions, est fondamentalement mauvais.

Tout projet de société qui propose aux gens de consacrer 40 heures par semaine à un travail au pire odieux, au mieux monotone, effectué par obligation, pour gagner sa vie, en guettant l'heure de la sortie, des jours, des mois, de l'année, n'est pas un projet d'existence mais un planning de caserne.

Sans tomber dans l'ouvriérisme ou le misérabilisme à la Dickens, il est de fait qu'il existe de nos jours un certain nombre de travaux véritablement odieux. Travaux insalubres, dangereux, fatigants, dont l'existence est en partie cachée par le fait qu'ils sont dévolus aux travailleurs immigrés. Il y a une grande hypocrisie de notre société dans le recours aux travailleurs immigrés, forme moderne de l'esclavage, qui consiste à confier à des hommes que l'on considère comme des sous-hommes, sous prétexte qu'ils viennent d'ailleurs, les travaux que les ouvriers « normaux », embourgeoisés comme tout le monde, refusent d'effectuer. Le fait de se pencher sur leur sort en leur apportant des tricots ou en leur apprenant le français pour favoriser leur déculturation ne diminue en rien le caractère fondamentalement immoral du procédé. Ni la stratégie qui consiste à les rejeter à la mer à coup de bulldozer lorsqu'on n'en veut plus. Quoi qu'il en soit, nous savons que le recours aux travailleurs immigrés pour effectuer les tâches ignobles que personne ne veut faire est condamné. Condamné parce que le phénomène du chômage va endiguer le flot de l'immigration. Condamné « en soi », parce que nous ne pouvons construire un scénario positif, c'est-à-dire un projet de consensus social, sur la base de cet artifice odieux.

Alors, les travaux « ignobles », qui va les faire ? Ou bien les malchanceux, les mal-lotis, les mal-nés, à plein temps toute leur vie, ou chacun d'entre nous, à mi-temps, pour un temps ? C'est bien la question qui se pose.


Mais le débat ne se limite pas à ce type de travaux caricaturalement « mauvais ». En fait c'est l'ensemble du travail, quel qu'il soit, dans les usines comme dans les bureaux, du haut en bas de l'échelle, qui est gangrené par le progrès technique. Il s'agit de l'immense lassitude et de l'indifférence suscitée par les travaux monotones et de routine, où je perfore des trous, où je bobine des gestes, où je suis pris dans une chaîne d'usine ou dans une chaîne de paperasserie, mon temps haché en rondelles de 8, ou bien ma vie quadrillée en horaires identiques à longueur de vie, du train de 8 h 14 au métro de 18 h 05. Où l'on travaille parce qu'il faut bien, où l'on pousse les heures, où l'on pousse les jours, sans que l'essentiel de la vie se passe là. « L'essentiel » on essaie de le caser à côté, le soir ou le dimanche, et l'on essaie d'oublier qu'il existait un « essentiel » dans l'agitation dérisoire du loisir.

Il y a selon nous une grande insuffisance dans le discours sur « l'enrichissement des tâches », l'amélioration des conditions de travail, etc. S'il s'agit de supprimer le caractère malsain, dangereux, toxique, cancérigène, ignoble, de certains travaux, il est évident que c'est une urgence première. Il n'est pas possible de penser à l'avenir de la société sans prendre en compte les questions de fond posées par le travail posté, le travail à la chaîne, le vieillissement, qu'il n'est pas de projet imaginable « sans sécurité face aux machines dangereuses, sans prévention des risques de cancer professionnel ».

Quand un enfant est malade, on appelle d'abord le docteur, quand la maison prend feu, on appelle les pompiers. Et c'est vrai qu'une société qui tue au travail est malade et qu'il y a le feu. D'accord. Mais après ? Et les autres ? Et ensuite ?

C'est vrai, on peut peindre les ateliers en rose et mettre des fleurs sur les terminaux d'ordinateurs. C'est vrai, on peut payer mieux ceux qui effilent les petits pois et réduire le temps de travail de ceux qui serrent le boulon de la roue gauche. Sans évoquer ici le problème de savoir si ces promesses sont crédibles dans une société ex-riche qui va devenir nécessairement plus pauvre, il faut bien reconnaître que ces emplâtres salutaires ne guérissent pas la jambe de bois.

L'acte de produire est fondamentalement déstructuré et l'homme avec. Ayons l'honnêteté de le reconnaître. Et de reconnaître la « cassure » du concept « travail » à un niveau fondamental et non anecdotique, à un niveau général, et non lié à tel ou tel système économique.

La première étape a été le travail à la chaîne qui a brisé le travail en « miettes », comme disait Friedman, en minuscules parcelles de production qui ne permettent plus de s'y intéresser. Faire une robe est une production. Faire des boutonnières à la chaîne est d'une autre nature.

Puis la taylorisation qui, à force d'étudier et de standardiser les gestes, a transformé l'opérateur (théoriquement celui qui fait une oeuvre) en système réflexe. Enfin, l'évolution actuelle vers les machines transferts, la robotisation, les systèmes électroniques, qui transforment l'homme (notamment les ouvriers qualifiés et les cadres) en vigile d'ordinateur. Cette évolution est encore renforcée par le développement du secteur tertiaire (banque, enseignement, publicité, etc.) où le rapport avec l'ouvrage produit, avec la réalité même, est absent. Et encore cette absence sera-t-elle développée par la télématique, la bureautique, l'informatique, la robotique.

Le travail est brisé, pourtant il faut « en faire ».

Car il faut bien des hommes pour goudronner les routes. Des mains pour déclouer les caisses d'emballage, des gestes pour vider les sardines, et d'autres gestes pour additionner les chèques, pour surveiller les erreurs de la chaîne d'embouteillage, pour remplir les flacons de sirop, pour contrôler les bordereaux de sécurité sociale, etc., à l'infini.

Mais tout cela va disparaître, dites-vous, avec le progrès... Malheureusement, ce n'est pas évident. Le genre de nuisances va changer, mais le nombre de personnes ennuyées va plutôt augmenter et dans les sociétés industrielles développées, le nombre des travaux « déqualifiés » va avoir tendance à croître sans cesse.

En effet les progrès de la technologie, de l'automatisation, de la productivité, loin de revaloriser les tâches « mineures », auront tendance à les rendre encore plus mineures, plus répétitives, plus rapides, plus insipides.

Si le robot libère l'homme, les fabricants de robots, artistes en circuits imprimés, seront de plus en plus robotisés.

Dans le Tertiaire éclaté, la Fédération de la Banque de la CFDT montre que l'informatisation bancaire s'est traduite par une « parcellisation des tâches ».

« En fait, quelques spécialistes sont chargés des fonctions considérées comme essentielles pour garder la maîtrise du processus du travail, le reste est cantonné dans la fonction d'exécution, l'ordinateur et ses terminaux étant agencés pour guider cette exécution. Il en résulte une déqualification quasi généralisée rejoignant largement le phénomène "OS" de l'industrie et la perte de tous liens entre la réalité et les classifications définies il y a plusieurs dizaines d'années. La formation générale et fondamentale en devient de plus en plus superflue. A la limite, les OS du tertiaire deviennent interchangeables tant sont limitées leurs responsabilités : vient l'âge d'or de l'intérim... »

Si l'électronique supprime l'employé de banque, c'est pour en faire un perfo-vérif ou un soudeur de transistors.

Le rapport du VIIIe Plan indique ainsi que « avec le développement de l'automation, la qualification fait place à des tâches de surveillance où le savoir-faire ne doit, finalement, qu'intervenir exceptionnellement ».

« Double mouvement, précise ce rapport, où sont "écrasées" les tâches moyennes, tandis que se développent une demande de sur-qualification pour un très petit nombre et une déqualification des postes occupés par les ouvriers de production, les qualifications subsistantes étant de surcroît plus dépourvues d'autonomie que dans le passé. » Il serait erroné de croire, indique ce texte, que la déqualification n'affecte que les travailleurs manuels. L'introduction du progrès technique dans le tertiaire ne semble pas devoir développer la qualification, au contraire. « Les problèmes de vision sur les écrans cathodiques, de fatigue mentale, nourrissent déjà la contestation... même les cadres deviennent parfois "sensibles" au caractère répétitif de leur tâche. »

Alors ?

Puisque les travaux « sans cœur » sont nécessaires, et nécessairement en augmentation, faisons-les à mi-temps. Et faisons autre chose à côté.

C'est le principe du Scénario bleu. C'est un système qui ne résout pas tout, mais tout de même ! D'abord les travaux sans coeur, ingrats et monotones, ne le sont pas forcément intrinsèquement. Je veux dire, à la limite, tout peut être fait sans coeur, si l'on n'a pas le moral, et tout peut être investi, selon comment l'on considère les choses. Il n'y a qu'à voir les militants qui tournent la ronéo, ou collent des affiches : travail ingrat fait avec coeur.

Souvent le caractère désespéré du travail vient de son « enfermement » huit heures par jour, à longueur d'année, à longueur de vie. Faire la même chose à mi-temps, c'est accepter la nécessité de la contrainte en contrepartie d'une moitié de sa vie où l'on peut librement faire « autre chose ».

Souvent aussi le caractère fastidieux du travail vient de son aspect univoque : le même geste, la même démarche mentale, uniquement manuel ou uniquement visuel, ou toujours assis à une table à gratter du papier. Le mi-temps, quel qu'il soit, permet de compenser par une activité différente durant le second mi-temps. Même si chaque séquence n'est pas idyllique, le seul fait de changer, déjà, peut être un bénéfice pour certains.

Le matin, travail manuel, l'après-midi, travail intellectuel ; ou une semaine dans un bureau, une semaine au grand air ; parfois pris en charge, parfois preneur de risques ; parfais gestes rapides, parfois gestes lents ; parfois assis sur une chaise, parfois déambulant ; parfois en contact avec le public, parfois dans le silence d'un travail solitaire ; parfois dans trop de bruit, parfois dans trop de silence ; parfois abstrait, parfois concret ; parfois public, parfois privé ; parfois morcelé, parfois entier.

La personne est multiple, le travail doit l'être aussi. Et, nous le verrons, le projet de travail à mi-temps va plus loin. Il ne propose pas seulement d'alterner entre deux tâches monotones. Son ambition est de limiter la monotonie à la moitié et de réinventer le travail impliqué à côté.

On objectera qu'en réduisant au mi-temps les tâches ingrates, on risque de légitimer, d'entériner leur ingratitude. Le second mi-temps -créateur - servirait d'exutoire et la pression pour l'enrichissement du travail salarié en serait freinée.

En est-on sûr ? Qui goûte à la liberté, même pour la moitié de son temps, n'en oubliera pas la saveur ; qui goûte à la diversité et découvre ses propres potentialités n'en retirera pas une soumission accrue à l'esclavage de l'ennui, mais, au contraire, une conscience plus aiguë de ses aspirations.

En outre, il existe sans doute un noyau irréductible de monotonie au travail : mais faut-il ne rien faire parce que tout ne peut être obtenu ?

Guy AZNAR,
Le Scénario bleu
Editions Seuil Exercice 7




( Etablissez un plan détaillé de la synthèse ci-jointe.


Sujet :


Vous rédigerez une note de synthèse qui fera apparaître les différents aspects de la place de la femme dans le monde du travail dans la dernière décennie du XXème siècle.



Documents joints :


Document A : texte de Françoise GIROUD (16/12/1974).

Document B : extrait de l'Express du 13/01/1994 (Jacqueline REMY).

Document C : extrait de l'Express du 13/01/1994 (Jacqueline REMY).

Document D : extrait de l'Express du 13/01/1994.

Document E : Les femmes osent entreprendre, Alliance n° 24, mars 1999
Document A




Q
ue les femmes sont donc contrariantes ! Le chômage menace ? Qu'elles restent donc à la maison, et, en un trait de plume, le nombre des demandeurs d'emploi diminuerait de moitié.

Qu'elles cèdent leur place aux hommes, et les offres d'emploi se multiplieraient. Pas toutes à la fois, évidemment. Huit millions d'emplois sans titulaire, le commerce, l'industrie, l'enseignement, les hôpitaux, les postes paralysés ? Non, pas toutes à la fois. Mais petit paquet par petit paquet, docilement, à la demande. Et prêtes, cela va de soi, à réintégrer immédiatement l'usine, le magasin ou le bureau, le jour où elles y seraient à nouveau nécessaires.

Entre temps, si elles faisaient un enfant ? C'est cela qui arrangerait les statistiques. Ceux – et celles – qui ne résignent pas à voir les femmes émerger d'une certaine torpeur, parfois douce, d'ailleurs.

Alors, voilà les vieilles légendes, celle de la « voleuse d'emploi », celle de la femme « qui serait tellement plus heureuse chez elle », prêtes à resurgir.

Voleuses d'emploi ? Même en période de récession, les travailleuses de tous ordres sont indispensables, et par millions, à l'activité économique du pays. C'est à elles, et aux plus mal payées d'entre elles, qu'est due pour une bonne part l'expansion des belles années. Pour ne rien dire de celles, nombreuses, qui sont chefs de famille et assurent seules leurs ressources et celles de leurs enfants.

Plus heureuses chez elles ? Sans doute, lorsqu'elles ont fait ce choix. Et combien il serait souhaitable que chacune puisse le faire, à tel ou tel moment de sa vie où elle le jugerait bon… Et combien il serait souhaitable, aussi, que chacun puisse le faire, qu'un homme puisse souffler un temps, refaire sa substance, se consacrer à ses enfants, pourquoi pas ?

C'est le plus grand espoir que l'on puisse fonder sur la libre conception : que des hommes et des femmes, ayant délibérément les enfants qu'ils souhaitent, assument pleinement la responsabilité qu'ils prennent. Y en a-t-il de plus grave que de donner la vie ? Tout cela viendra. Dans un an, dans un siècle. En attendant, il faut vivre aujourd'hui.

Et, aujourd'hui, les femmes en situation d'activité profession-nelle (c'est-à-dire environ une sur deux en âge de travailler) n'ont pas envie, c'est un fait, de rester chez elles.

Question d'argent ? Bien sûr. Mais un sondage, qui vient d'être réalisé à ma demande, confirme ce que l'observation et l'écoute quotidienne des femmes donnaient à penser : la majorité de celles qui ont un emploi – 60 % – continuerait à travailler même si aucun problème financier ne se posait. Ce chiffre est d'autant plus éloquent que, chacun le sait, les femmes salariées sont encore loin d'occuper les emplois du haut de l'échelle, celle de la hiérarchie comme celle des salaires. Les trois quarts gagnent moins de 1 800 francs par mois.

Dans un pays où, il faut bien le dire, les femmes ne sont guère incitées à travailler par les conditions qui leur sont faites, où la quasi-totalité des charges ménagères continue de leur incomber, où les employeurs soupirent, lorsque la maternité arrête un temps les jeunes femmes, comme si elles faisaient un caprice, où les journées lourdes succèdent à des dimanches si pénibles que, disent-elles, « c'est le plus mauvais jour de la semaine », celui où, le soir, les scènes éclatent, l'attachement à la vie professionnelle mérite d'être considéré dans toute sa signification.

Un chiffre, encore, qui le confirme. Même si une allocation mensuelle de 1 000 francs leur était versée, il s'en trouverait 42 % pour persister à lui préférer un travail rétribué. Compte tenu de la moyenne des salaires féminins, et des dépenses qu'entraîne inévitable-ment l'activité hors du foyer, l'indication est nette.

Que disent-elles d'autre ? Que la famille idéale est constituée par deux enfants. Pourquoi pas trois ? « Cela cause trop de soucis », ont répondu 59 % des femmes qui travaillent.

Et comme le bon sens ne leur fait pas défaut, 72 % jugeraient préférable d'interrompre toute activité professionnelle jusqu'à ce que les enfants entrent à la maternelle (36 %), à l'école primaire (36 %), et de se remettre ensuite au travail.

Les uns diront que s'il y avait davantage de crèches… Et ils auront raison. Les autres, que si les horaires de travail étaient mieux adaptés aux horaires scolaires… Et ils auront raison. L'expérience des pays étrangers mieux équipés et organisés, à cet égard, que le nôtre, parce que le travail féminin y est encouragé, semble indiquer, cependant, que les choses ne sont pas si simples.

Mais c'est une autre histoire, dont nous aurons l'occasion de reparler.

Pour l'heure, il est clair que la manipulation des femmes, dont nous avons connu beaucoup d'exemples dans le passé, risque de se reproduire. Insertion dans le circuit du travail au gré de l'expansion, expulsion au gré de la récession, tout en leur soufflant qu'elles sont coupables de ne pas s'occuper de leurs enfants. C'est la tentation normale des sociétés.

Il faut retenir de ce sondage qu'elle rencontrerait, sans doute, une résistance dure.

D'ailleurs, qu'est-ce que la normale ? Tout ce qui paraissait « normal » n'est-il pas en train d'achopper sur l' « anormal » d'une situation générale qu'aucun futurologue n'a jamais envisagée ?

Ce qui manque le plus, aujourd'hui, c'est peut-être le courage d'inventer, d'inventer une nouvelle façon d'être un homme, une femme, un père, une mère, un couple « normal ».

Françoise GIROUD,
16 décembre 1974 Document B





L
e droit de vote – et d'éligibilité – a été accordé aux femmes de France le 21 avril 1944, par une ordonnance du gouvernement provisoire d'Alger, signée de la main du Général de Gaulle. A l'issue d'une longue bagarre, déclenchée par les suffragettes à la fin du XIXe siècle et scandée de polémiques saignantes à la Chambre. En cette époque où la collectivité masculine avait une façon plutôt misogyne d'adorer les femmes, on ne reculait devant aucun argument. Donner un bulletin de vote aux jupons ? Totalement inutile, puisque les femmes voteraient comme leurs maris ! Ou, pis, comme la calotte ! vitupérait le clan laïcard. Au Sénat, le 28 juin 1932, un certain Raymond Duplantier décoche un argument particulièrement désarmant : « Ces dames voudraient être députés. Eh bien ! non, qu'elles restent ce qu'elles sont : des putes. »

Cinquante ans après, « ces dames » sont conductrices de grue, préfets, chauffeurs-routiers, dentistes, institutrices, et même députés – une poignée, il est vrai ! En un demi-siècle, elles ont bouleversé la famille, bousculé les hommes, recoloré le monde du travail. Elles ont vécu une révolution qu'on pourrait résumer en un mot : égalité. Partout, en famille, à l'école, au travail, dans leur vie privée comme dans leur vie sociale, elles ont les mêmes droits que les hommes. En théorie du moins, sur le papier. En réalité, seules les femmes les plus favorisées sont vraiment à armes égales avec le sexe dit fort. Elles n'attendent plus d'un bon parti leur définition sociale. Et pourtant ! Elles restent largement minoritaires à tous les postes de pouvoir, qu'il s'agisse des entreprises, des associations, des administrations ou des partis politiques. Il faudra du temps et de la conviction pour que les textes antidiscrimination impriment pleinement le réel. A condition que les femmes ne mollissent pas. Et que les hommes embraient. A condition que ne survienne pas, en France, ce « backlash » – retour de bâton – dénoncé par l'Américaine Susan Faludi ; dans un best-seller, cette féministe sourcilleuse a minutieusement démonté les sournoises manœuvres des machistes américains.

Les fameux « acquis » sont là, intériorisés comme une évidence par les filles de 20 ans. On ne reviendra pas dessus, tous les partis raisonnables en conviennent. Des acquis octroyés, arrachés parfois, au fil de ces cinquante ans, depuis le premier bulletin de vote.

1946 : le principe de l'égalité entre les hommes et les femmes est inscrit dans le préambule de la Constitution.

1967 : la contraception est autorisée par la loi Neuwirth.
1970 : l'autorité paternelle est remplacée par l' « autorité parentale ».
1975 : l'interruption volontaire de grossesse est autorisée. Les discriminations à l'embauche fondées sur le sexe sont interdites.
1980 : une loi précise et élargit la définition du viol. Les associations peuvent se porter partie civile.
1983 : loi sur l'égalité professionnelle.
1989 : les victimes d'inceste peuvent porter plainte dans les dix ans qui suivent leur majorité.

Un demi-siècle émaillé de premières fracassantes, restées parfois symboliques.

1945 : première femme avocate admise au conseil de l'ordre. Mais, le 28 janvier prochain, c'est à la présidence de la conférence des bâtonniers, l'instance suprême des avocats, qu'Huguette André-Coret sera nommée !
1947 : première femme ministre, Germaine Poinso-Chapuis. Il faudra attendre 1974 pour voir la deuxième : Simone Veil.
1948 : première femme garde champêtre.
1955 : première percepteur.
1961 : première chauffeur d'autobus.
1967 : première pilote de ligne.
1972 : première officier des haras, première ambassadrice.
1974 : premier secrétariat à la Condition féminine. Disparu vingt ans après, avec l'actuel gouvernement, devenu simple service sous la houlette de Simone Veil.

Les Françaises de 1994 ont, pourtant, encore besoin d'encouragements. Elles sont toujours victimes d'injustices, de violences, de viols. Toutes les portes leur sont ouvertes, mais souvent barrées de herses. On ne les aide pas à conquérir des emplois, des postes de direction, des sièges d'élus. Où sont les obstacles ? A l'extérieur, mais aussi à l'intérieur d'elles-mêmes. Elles revendiquent le pouvoir, mais ne le prennent pas toujours. Elles veulent tout, mais elles s'en veulent : « On a l'impression que les mentalités profondes n'ont pas toujours suivi les changements, suggère la démographe Catherine Gokalp-Villeneuve. Les femmes étudient plus longtemps que les hommes, mais sont moins carriéristes. Elles sont taraudées par une vieille culpabilité à l'égard des enfants. » On leur demande plus. Elles veulent tout faire bien. Et elles sont épuisées, ces Françaises championnes de la consommation de tranquillisants.

On peut les aider à prendre des responsabilités. La politique des quotas avait fait long feu. Michel Rocard a décidé d’emboîter le pas aux Verts en imposant la parité des sexes sur la liste européenne. L’artifice mérite débat. Mais même les pays latins s’y résignent : l’Italie, par exemple, vient d’introduire une dose de parité obligatoire dans son mode de scrutin aux législatives.

On peut aussi aider les femmes à mieux concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale. Hostile au salaire parental, qui pénalise trop les femmes, Simone Veil devrait annoncer, au printemps, l’extension de l’allocation parentale d’éducation. Ce demi-Smic, proposé pour trois ans au maximum à celui des conjoints qui décide de s’occuper d’un troisième enfant au lieu de travailler, pourrait être offert dès le deuxième enfant. Ce type d’avantage, systématiquement boudé par les hommes (1 % d’entre eux seulement en profitent), risque de se retourner contre les femmes s’il n’est pas accompagné d’une garantie de retour à l’emploi.
Pendant que là-bas, loin, dans la classe politique, on leur mijote un avenir, les Françaises, elles, rient, mangent, travaillent, soupirent, râlent, bref, vivent ! Comme elles peuvent, comme elles veulent. Il y a tant de façons d’être une femme en 1994. Il y en a tant qu’il fallait bien 29 portraits pour raconter les Françaises d’aujourd’hui. En 5 chapitres – travail, vie publique, vie privée, création, loisirs – elles disent leurs petits bonheurs et leurs grands émotions. Elles sont surprenantes, bluffantes, attachantes, cocasses, émouvantes. Elles habitent souvent au coin de la rue. Elles ne sont pas exceptionnelles. Et pourtant, elles sont extraordinaires : toutes, chacune dans son domaine, sont des femmes qui se bagarrent.


Jacqueline Remy,
L’Express,
13/01/1994

Document C









E
lles sont partout, en blouse blanche ou en uniforme, au volant des camions comme aux carrefours des rues, aux postes de direction, à la barre des bateaux et sur les estrades des lycées. On les voit, casquées sur les chantiers, diriger des ouvriers aux manières burinées. On les voit filer sur les trottoirs, comme des papillons, leur sacoche de facteur en bandoulière : inimaginable voilà cinquante ans. Aujourd’hui, ces femmes font partie de notre paysage quotidien.

Depuis la loi du 13 juillet 1983 interdisant toute discrimination en raison du sexe dans la vie professionnelle des salariés, aucun métier n’est en principe fermé aux femmes. Aujourd’hui, la France détient le record européen des taux d’activité féminine, avec 43 % des emplois occupés par le sexe dit faible. Travailler est devenu la norme : entre 25 et 44 ans, trois femmes sur quatre sont au boulot. Pourtant, au-delà des statistiques, au-delà des textes égalitaristes, leur position semble parfois tenir à un fil, tellement fragile. Ce sont elles qui occupent les emplois les plus précaires. Ce sont elles qui, plus que les hommes, sont touchées par le chômage. Et les femmes restent, en moyenne, payées 30 % de moins que leurs homologues masculins. Comme si leur autorité, leur présence même n’étaient jamais vraiment tout à fait légitimes.
En voici sept. Toutes exemplaires à un titre ou à un autre, qu’elles exercent un métier traditionnellement féminin, comme France, aide-puéricultrice, une profession en voie de féminisation massive, comme Leila, avocate, ou des responsabilités hier réservées aux hommes, comme Colette, pdg dans le secteur nucléaire. Autour d’elles, la belle Claire, qui est cover-girl, le job dont on fait des nouvelles stars. Et Catherine, qui renouvelle le métier de vendeuse en distribuant ses prospectus juchée sur des patins à roulettes. Enfin, Scarlette, l’une de ces femmes encore exceptionnelles qui font un vrai boulot de mec, avec leurs muscles, leur courage et leur jugeote : patron marin-pêcheur, elle a résolument tourné le dos à la vieille division des tâches professionnelles. Tandis qu’à l’ombre de sa solitude, Sophie incarne, elle, un autre phénomène : le chômage des femmes. Comme tant d’autres, elle a essayé tous les métiers de la communication, avant de se retrouver, à 36 ans, sur le carreau.

Pas une de ces femmes n’accepterait, aujourd’hui, de se retrouver «  en dépendance ». Toutes différentes, elles ont un point commun : le goût de la bagarre.

Jacqueline REMY,
L’Express,
13/01/1994 Document D



9 500 000 femmes travaillent


Elles sont de plus en plus nombreuses.





Taux d'activité, en % de la population totale de chaque sexe


Entre 25 et 49 ans, les trois quarts des femmes ont une activité, contre la moitié en 1968.




ENCORE
MOINS
PAYEES…


Gain moyen mensuel brut, en francs

FemmesHommesEcartouvriers6 9648 531 + 22,5 %employés8 5899 377 + 9,4 %techniciens11 27212 443 + 10,4 %cadres18 44023 180 + 25,7 %ensemble9 30111 862 + 27,5 %
… DONT 2 750 000 A TEMPS PARTIEL…


Soit une femme active sur quatre. Loin derrière les Européennes du Nord :


Pays-Bas : 62 %
Grande-Bretagne : 44 %
Danemark : 40 %
RFA : 31 %
Belgique : 25 %
France : 24 %
Espagne : 12 %
Grèce : 8 %















… MAIS
TOUJOURS
PLUS QUALIFIEES


Un cadre sur trois est une femme.
Evolution des emplois féminins
entre 1982 et 1990 (en %)cadres + 75professions intermédiaires + 28employées + 13ouvrières – 9
… MAIS 1 580 000 SONT
AU CHOMAGE


Plus touchées que les hommes (14 % contre 10%) surtout les jeunes.


oct. 1993femmeshommes– 25 ans
de 25 à 49 ans
+ de 50 ans26,0 %
13,0 %
8,0 %19,0 %
9,0 %
7,5 %








… Et une mère de famille qui travaille sur cinq n’arrive pas à concilier sa vie privée
et son métier.



UNE EXCEPTION
EUROPEENNE :
LES FEMMES PATRONS


C’est en France que l’on trouve le plus fort pourcentage de femmes exerçant une fonction de direction, 22%
contre 15% au Danemark,
13 % en RFA et en Belgique,
10 % en Grande-Bretagne et
4 % aux Pays-Bas.



Source : Insee, ministère du Travail, Francoscopie, Cerc

L'Express,
13 janvier 1994
Document E

La Fée des dragées
Irène Raman, boulangère à Wambrechies

I
rène Raman est un personnage haut en couleurs. Volontiers volubile, elle adore parler de son métier et de ses activités. Et ces dernières sont nombreuses. Ce sont les hasards de la vie qui ont conduit Irène Raman à acheter en 1960 une boulangerie pâtisserie place du Général de Gaulle Wambrechies avec un autre point de vente dans le quartier de la Cessoie à Wambrechies. N’ayant suivi aucune formation dans ce domaine, c’est sur le terrain qu’elle apprend son métier. « Mais très rapidement », précise Irène Raman, « j’ai voulu me démarquer en confectionnant des fleurs et des compositions en dragées, en chocolats et en bonbons ». Véritable orfèvre, c’est avec minutie et patience qu’elle réalise ses créations pour toutes les occasions (baptêmes, communions, mariages…). Curieuse et volontaire, Irène n’a cessé de se perfectionner en participant notamment aux formations de l’école supérieure des métiers et aux cours de l’école Lenôtre à Paris. Distinguée par de multiples prix (1er prix Fée des Dragées à Paris, 1er Prix de la confiserie du Ruban d’or, Mercure d’Or en 1989, Lauriers d’or Européens au concours général européen des produits du terroir à Luxembourg…), elle occupe également de nombreuses fonctions au niveau régional et national. Elle est membre de la Confrérie Internationale du goût, vice-présidente nationale, présidente départementale de l’Alliance Féminine de la Confédération Nationale du dessert et des douceurs, associations dont les buts principaux sont de faire reconnaître le statut des conjointes de commerçants et de leur assurer une formation professionnelle de qualité. Forte de son expérience, qu’elle nourrit de ses nombreux voyages en France mais également à l’étranger, Irène Raman anime des stages au CFA de Paris et dans les plus grandes villes de France. « Ce que je souhaite, c’est pouvoir transmettre mon savoir-faire à tous ceux qui désireraient apprendre ». Si l’aventure vous tente, n’hésitez pas à contacter Irène Raman.



La douce fermeté de Madame la patronne
Corinne Lebleu, directrice des Transports Lebleu à Pérenchies

L
es transports Lebleu sont bien connus des habitants de Pérenchies. Situés à proximité de la gare, les camions vont et viennent depuis 1924, date de la création de l’entreprise par les grands-parents de Corinne Lebleu, alors négociants en charbon. A cette époque, le transport du précieux minerai, utilisé par les particuliers comme combustible, se faisait en voiture à cheval. Au fil des années, l’entreprise se développe en parallèle de l’évolution des technologies et de la demande, les camions remplaçant les voitures à cheval, les tuiles et les briques le charbon de moins en moins utilisé. En 1958, la direction des Transports Lebleu est reprise par le père et l’oncle de la jeune femme. Bercée par cet univers depuis son enfance, c’est presque naturellement que Corinne Lebleu vient à ce métier, qu’elle découvre à l’occasion des stages qu’elle effectue pendant les vacances scolaires. Elle décide de se former en suivant un IUT de transport logistique, puis travaille avec son père et son oncle pendant près de onze ans. Depuis 1988, devenue propriétaire de la société, elle gère seule l’équipe de dix chauffeurs qui parcourent le Nord de la France, la Belgique et la Hollande. Pour faire face à la concurrence, elle se spécialise dans le transport incluant le moins de manutention possible. Pour cela, elle équipe ses camions de grues. Ces dernières permettent de lever, d’acheminer et décharger des pièces lourdes, augmentant de fait la rapidité d’exécution des tâches et permettant une réactivité importante face à la demande.
A ceux qui pourraient encore s’étonner de voir une femme occuper un poste de direction dans ce secteur, Corinne Lebleu oppose ses talents de chef d’entreprise, alliant une forte détermination et une grande humanité dans la gestion de son personnel.
Pour l’avenir, Corinne Lebleu souhaite perpétuer le travail accompli par sa famille depuis trois générations tout en continuant à y apporter son empreinte personnelle.
les bêtes et la famille d’abord
Monique Lelong,
éleveuse à Verlinghem



M
onique Lelong est née dans une famille d’agriculteurs. A quatorze ans, elle est obligée de travailler et le choix de la terre s’impose alors comme une évidence. Elle rencontre ensuite Ghislain qui est depuis son mari et s’investit dans l’élevage des porcs. Monique Lelong a également consacré sa vie à sa famille de cinq enfants qui, à l’occasion, donnent un coup de main sur l’exploitation. Actuellement, la ferme comporte quatre cent truies, ce qui demande à Monique Lelong un travail de tous les instants. « Les moments de liberté sont rares » avoue-t-elle.
Son souci premier a toujours été de produire une viande de grande qualité. « Mes animaux sont nourris avec des aliments naturels. Ils ne sont soumis à aucun stress et ce jusqu’à l’abattage. Mais c’est toujours avec tristesse que je vois partir les mères nourricières ». En parallèle, Monsieur Lelong a joué la carte de l’innovation en créant, il y a trois ans, une unité de traitement des déchets verts obtenant même le marché pour la Communauté urbaine de Lille.
Face aux problèmes que rencontre l’agriculture aujourd’hui, Monique Lelong, concernée au premier chef, devient plus grave : « On a forcé les agriculteurs à produire de manière intensive pendant cinquante ans ; désormais, l’agriculture se doit de nourrir la population à bon compte en lui proposant des produits de qualité ». Même si les temps sont difficiles, Monique Lelong ne désarme pas. Courageuse et attachée à son travail, elle entend le poursuivre, coûte que coûte.

La passion avant tout
Claudine Lainé,
directrice de la MJC de Saint-André-Lez-Lille



C
laudine Lainé est une femme de passion et d’action. Institutrice depuis 1980, elle travaille pendant plusieurs années dans des écoles d’une zone d’éducation prioritaire de Roubaix avant de venir enseigner à l’école maternelle de Saint-André en 1993.
Passionnée depuis sa plus tendre enfance par la culture sous ses différents modes d’expression, notamment le spectacle vivant, elle pratique dès son adolescence le théâtre amateur. C’est à l’occasion de son passage dans une compagnie théâtrale de Roubaix qu’elle prend en charge pour la première fois la programmation d’un festival jeune public et un programme de médiation en direction des écoles. Cette expérience réussie lui donne envie de poursuivre dans cette voie. C’est tout naturellement qu’elle s’intéresse aux activités proposées par la Maison des Jeunes et de la Culture – MJC, dans laquelle elle commence à s’investir. Elue présidente en mai 1998, elle a souhaité faire passer un nouveau souffle à « la Maison » avec un profond désir de mettre en place une programmation solide, cohérente et de qualité, en étroite relation avec les écoles.
Les manifestations sont présentées sur deux lieux : la salle Imagine, qui peut accueillir 120 spectateurs et le bar. Ce dernier est également un lieu de vie notamment le dimanche avec des spectacles légers, le ciné bistrot, les après-midi à thème… Des idées, il en fourmille des centaines dans la tête de Claudine Lainé car la programmation n’en est, cette saison, qu’à ses balbutiements et de nombreuses choses restent à concrétiser. Elle souhaite donner une identité à la structure. Pour cela, elle travaille avec des artistes en résidence comme la compagnie Décade ou le groupe de rock métal Track Sound. Elle désire également attirer le public le plus large possible, « la MJC se devant d’être une structure dédiée à l’éducation populaire qui permette à tout le monde de découvrir le spectacle vivant. »
Une femme de convictions
Sylvie Vandamme,
présidente d’une association des parents d’élèves à Marquette-Lez-Lille



S
ylvie Vandamme, mère de trois enfants, est une femme très active. Après plusieurs années pendant lesquelles elle occupe un poste d’assistante dentaire, elle décide de prendre un congé parental pour voir grandir ses enfants.
Curieuse et dynamique, s’intéressant à la vie de sa famille, elle s’investit dans l’Association des parents d’élèves de l’école maternelle Jeanne de Flandre où sa fillette est scolarisée et, très rapidement, en devient présidente.
Elle y organise de nombreuses manifestations comme la fête de l’école et les voyages. Elle intervient également dans la vie quotidienne de l’établissement (conseil de l’école, participation à la bibliothèque…).
A l’écoute des autres, elle a souhaité prendre part à la vie du Village en Flandres où elle réside en intervenant dans l’association du quartier. Elle y joue un rôle actif, interface entre les habitants et la municipalité. Femme de convictions, elle n’hésite pas à dire haut et fort si besoin ce qui peut être amélioré et entend que ses remarques soient suivies d’effets car pour elle « si l’on s’investit, on se doit de le faire pleinement ». Mère avant tout, cette femme généreuse veut pouvoir aider ceux qui ont moins de chance qu’elle. Elle souhaite assumer des responsabilités. Ses objectifs : « que les femmes bougent, entreprennent, défendent leur place dans la société et se réalisent ».




Les couleurs de l ’enfance
Isabelle Venet et Jocelyne Rioual,
peintres et animatrices à Lambersart



C
ette année, l’atelier de dessin du Petit Chevalet fêtera ses 10 ans. Un anniversaire qu’Isabelle Venet, peintre, fondatrice et animatrice de ce cours d’arts plastiques, est fière d’annoncer. « Aujourd’hui, ça marche bien, avoue-t-elle, et je n’ai plus de crainte de ne pas remplir mes cours en début d’année. Il a fallu du temps pour que la structure se consolide et que les réseaux se créent ». Encouragée par des amis, cette ancienne élève des Beaux-Arts de Tourcoing commence par monter un cours, puis deux, puis cinq, pour arriver aujourd’hui à quinze cours de dessin, de peinture ou de bande dessinée, destinés à toutes les classes d’âge. Chaque mercredi, elle accueille des enfants qu’elle initie au plaisir du crayon de bois, du fusain, de la gouache, des encres de Chine. Elle partage depuis maintenant 7 ans les locaux de son association avec l’Atelier des Couleurs, fondé par Jocelyne Rioual. Cette « fille de la pub » comme elle aime à se définir, artiste autodidacte, a choisi d’arrêter sa carrière pour se tourner vers l’enseignement artistique. Elle accueille les petits à partir de 4 ans et les initie à l’art. Privilégiant la couleur, elle guide les enfants tout en leur permettant de laisser libre court à leur imagination avec une grande liberté quant au choix des techniques utilisées (gouache, craie, crayon, découpage, collage). La motivation de ces deux artistes et amies reste, encore et toujours, la relation avec les enfants. « Il faut toujours être à la hauteur, affirme Jocelyne Rioual, car les enfants attendent beaucoup et donnent aussi énormément ; le travail devient alors un véritable échange ». Pour Isabelle Venet, « lorsque l’on parvient à éveiller la créativité d’un enfant, le résultat est souvent extraordinaire car l’enfant se livre avec beaucoup plus de confiance et de liberté que l’adulte ». Chaque année, elles proposent un travail de création, d’observation et de réflexion autour d’un thème différent. « La difficulté est de ne pas s’endormir. Il faut continuellement se renouveler et savoir sentir l’air du temps ». A l’occasion de l’anniversaire de ces deux ateliers, élèves et professeurs passeront la journée du 1er mai à Ostende et se retrouveront le soir pour faire la fête à l’association, au 19 de la rue de l’Abbé Desplanques à Lambersart.

Exercice 8



( Vous établirez un plan détaillé de la note de synthèse dont le sujet est le suivant :
D’après les documents ci-joints, vous rédigerez une Note de synthèse concise et objective qui fasse le point sur les nouvelles possibilités qu’ouvrent les progrès de la génétique, sur la polémique qu’elles suscitent et la législation qui en découle.




Documents joints :


Document 1 : Les gènes de l’avenir, interview de Daniel Cohen, Télérama, 1992.

Document 2 : 1997, déclaration des droits du génome, Dominique Simonnet et Noëlle Lenoir interviewée par D. Simonnet, L’Express, 6 novembre 1997

Document 3 : Génétique : Nous allons réaliser des progrès fantastiques, Arnold Munnich interviewé par Annie Kouchner et Sylvie O’Dy, L’Express, 27 novembre 1997

Document 4 : Le contrôle génétique, Jacques Testard, Le Nouvel Observateur, juin 1990

Document 5 : Interview de Pierre-André Taguieff, Le Nouvel Observateur, décembre 1992

Document 6 : Quels sont les candidats à la thérapie génique ? Michel de Pracontal, Le Nouvel Observateur, décembre 1992

Document 7 : Le FBI lit dans la salive, Fabien Gruhier, Le Nouvel Observateur, décembre 1992

Document 8 : Le diagnostic prénatal, Le Nouvel Observateur, décembre 1992

Document 9 : Bientôt tous centenaires ? Le Nouvel Observateur, décembre 1992

Document 10 : Les copieurs seront sanctionnés !, La Voix du Nord, 13 janvier 1998

Document 11 : Faut-il avoir peur des clones ? Pierre Vandeginste, L’Express, 6 mars 1997

Document 12 : Il faut compléter la Déclaration des Droits de l’homme, Jean-François Mattei interviewé par Philippe Petit, L’Express, 6 mars 1997
Document 1



Les gènes

de l’avenir



TRA : Qu’est-ce qu’une maladie génétique ?
Daniel Cohen : Notre corps est constitué de centaines de milliards de cellules. Chacune renferme un noyau, composé d’un long collier de trois milliards de perles – le génome – directement hérité de nos parents. C’est l’ordre et la couleur de ces perles qui programment notre organisme : car chaque cellule, en lisant l’enchaînement des couleurs, sait comment elle doit fonctionner. Hélas, si l’enchaînement est mauvais, s’il y a ce que j’appelle une « faute d’orthographe » héréditaire, la cellule va se tromper et déclencher une maladie.
Il y en a de deux types. Les maladies programmées à 100 % à la naissance, dues à des fautes d’orthographe inexorables : c’est, par exemple, la mucoviscidose, la myopathie de Duchenne ou l’hémophilie. Les maladies programmées à 50 %, enfin, comme le diabète, le cancer, l’asthme ou l’infarctus : il y a une prédisposition familiale, une erreur héréditaire, mais elle peut ne pas se développer à l’âge adulte.

TRA : Comment la génétique permettrait-elle d’éviter les maladies programmées à 100 % ?
D.C. : En triant les embryons des parents à risques dès la fécondation. Il suffirait de prélever sur chacun d’eux une cellule. On verrait immédiatement les cellules atteintes et les cellules indemnes : on ne remettrait dans le ventre de la mère que les embryons parfaitement sains.

TRA : Ce « tri » n’ouvre-t-il pas la voie à d’autres types de sélection humaine tout à fait inadmissibles ?
D.C. : Vous préférez, peut-être, attendre les tests de grossesse et l’échographie, et procéder alors à une « élimination » radicale par l’avortement ? Mais c’est la mère, alors, qui doit prendre cette terrible responsabilité, la mère qui doit souffrir. De quel droit lui imposer cette douleur ? De quel droit, aussi, imposer la vie à certains enfants dont on peut aujourd’hui savoir, avant même la naissance, que leur très brève existence ne va être qu’une atroce suite de souffrances ? Il faudrait rester passif devant des malheurs contrôlables ! Suite aux aberrations hitlériennes, la mauvaise conscience mondiale a été si forte qu’elle a jeté le discrédit sur toute une partie de la génétique. Il faut faire confiance à l’homme et dicter des lois pour l’aider à se contrôler.
Quand l’homme a découvert le couteau, il a aussitôt condamné quiconque s’en servirait pour le planter dans le cœur de son ennemi… Pourquoi n’aurions-nous pas la même sagesse : le seul étalon de nos actes scientifiques étant la suppression de la souffrance de l’autre ? Et, après tout, vous savez, quand on veut pratiquer la terreur à grande échelle, n’importe quelle technique suffit : pour exterminer des millions de Juifs, Hitler n’a eu besoin que de douches…

TRA : Vous ne redoutez donc pas que la génétique permette de douteuses manipulations de l’espèce humaine ?
D.C. : Si on ne prend pas de risques, on ne fait rien. Bien sûr, on peut imaginer n’importe quoi ; rêver à l’impossible fait même partie de notre métier. Mais quel intérêt de travailler sur certaines monstruosités ? Prenez les clones. On pourrait sûrement, dès la fécondation d’un embryon, prendre une de ses cellules et chercher à la reproduire : on le fait bien pour les animaux… Mais quel avantage pour une famille d’avoir dix fois ou vingt fois le même enfant ?

TRA : On peut imaginer que certains voudraient ainsi reproduire des individus réputés d’élite.
D.C. : On peut aussi imaginer que, grâce aux progrès de la génétique, on pourra d’ici 100 ans fabriquer des races de débiles ultra-costauds. Bien sûr, on sera capable de le faire… Mais, quand je regarde l’évolution de l’humanité, il me semble qu’on s’avance vers davantage de respect des droits de l’homme. Alors pourquoi craindrais-je le pire ? Etre pessimiste, avoir peur, c’est toujours dégrader l’image de l’autre, en face ; et c’est en venir envers lui à des conduites agressives, justement ce qu’il faut éviter.
J’ai donc décidé de ne pas avoir peur. Mais, dans notre monde d’argent, la peur souvent fait vendre. Voyez la Une des journaux : « Faut-il avoir peur des manipulations génétiques ? », par exemple, attire pas mal le public… Je vous le conseille, même si c’est archifaux.

TRA : Vous concluez pourtant votre livre sur une note pessimiste : notre cerveau échafauderait certains concepts qu’il ne serait même plus en mesure de comprendre. Avons-nous rencontré nos limites ?
D.C. : Oui. Nous sommes très proches de l’animalité. Voyez notre agressivité, notre indifférence à la douleur de l’autre… Je pense que, pour échapper à ce comportement primitif, une petite chiquenaude génétique serait envisageable dans plusieurs années, quand on aura tout résolu en ce qui concerne les maladies.

TRA : Une « chiquenaude génétique ! ».
D.C. : Pourquoi s’en priver ? Selon l’évolution naturelle, une espèce dure 1 million d’années ; l’homme n’a que 100 000 ans. Vous croyez qu’il pourra attendre 900 000 ans pour passer à l’espèce supérieure ? Comment n’aurait-il pas envie d’accélérer le mouvement, s’il en a les moyens ? On sait aussi qu’il existe aujourd’hui un gène qui contrôle la durée de la vie : ce problème ne me semble pas essentiel, mais il est évident qu’on pourra allègrement prolonger l’homme jusqu’à 150 ans et plus dans quelques décennies. Tranquillisez-vous, on n’a pas encore la méthode, mais on va la trouver.

TRA : Ça ne vous donne pas le vertige ?
D.C. : Je fais un métier poétique. J’ai des vertiges poétiques. Mais je ne m’inquiète pas. Je sais qu’il y a toujours un équilibre naturel entre ceux qui avancent et ceux qui retiennent. De toute façon, je n’en suis pas maître.

TRA : Qui en est maître ?
D.C. : La société.

Interview de Daniel Cohen,
parue dans Télérama, 1992
Document 2



1997, déclaration des droits du génome


En 25 articles, l’Unesco adopte une Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l’homme, protégeant ainsi l’individu des risques de la biologie.

Qu’est-ce qui définit l’être humain ? L’âme, disait-on naguère. La raison, corrigea-t-on au siècle des Lumières. Ses gènes, répond-on à l’aube du nouveau millénaire. En ratifiant, cette semaine, une Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l’homme, l’Unesco élève en effet nos petits morceaux de chromosomes au rang de « patrimoine de l’humanité », un peu comme les Pyramides ou le pont du Gard. Et elle affirme que les individus sont égaux, non seulement sans discrimination de « race, couleur, sexe, langue, religion, opinion », comme l’énonçait la Déclaration universelle de 1948, mais aussi « quelles que soient leurs caractéristiques génétiques ». C’est donc bien une nouvelle conception, très scientifique, de l'homme qui s'impose aujourd'hui.
La déclaration égrène 25 articles qui visent à protéger les droits de chaque individu face aux risques de la biologie : elle condamne ainsi le clonage à des fins de reproduction d’êtres humains et toute discrimination fondée sur des tests génétiques qui pourraient être utilisés par les employeurs ou les compagnies d’assurances. Mais elle proclame en même temps la liberté de la recherche, tout en maintenant que « le génome humain en son état naturel ne peut donner lieu à des gains pécuniaires », jonglant ainsi entre deux objectifs divergents : la protection des droits individuels et le libre jeu de la science et de l’économie.
On se doute que la mise au point d’un tel texte n’a pas été une mince affaire. Une soixantaine d’experts provenant de plus de 40 pays ont planché pendant de longs mois, consulté des centaines d’organisations et élaboré, entre 1993 et 1996, 9 versions du document pour aboutir à un projet dit « consensuel ». Non sans accrocs : les Etats-Unis, qui ne sont pas membres de l’Unesco, se sont félicités de la position libérale envers la recherche, mais condamnent les restrictions commerciales. Et le Canada, mécontent que le texte n’intègre pas les droits des femmes, des handicapés et des Indiens, récuse la version finale.
Comme l’explique ici Noëlle Lenoir, présidente du Comité international de bioéthique, qui orchestra l’élaboration de la déclaration, celle-ci demeure un ensemble de grands principes. Encore faudra-t-il que les Etats veuillent bien les concrétiser… Deux siècles après la Déclaration française, cinquante ans après la Déclaration de l’ONU, l’initiative a en tout cas le mérite de rappeler que le grand chantier humaniste est loin d’être achevé. « Le bonheur est une idée neuve en Europe », proclamait Saint-Just en 1789. Il apparaît évident qu’aujourd’hui les droits de l’homme le sont aussi.


« La responsabilité de l’humanité est engagée »

Présidente du Comité international de bioéthique, qui contribua à élaborer la Déclaration, Noëlle Lenoir en explique ici les grands principes.

L’Express : Une déclaration universelle pour définir les droits de l’homme face à la génétique… Y avait-il à ce point urgence ?
Noëlle Lenoir : La science découvre chaque jour de nouveaux gènes ; elle multiplie les annonces spectaculaires, comme le clonage de Dolly… Mais les engagements industriels et économiques n’ont pas encore pris une ampleur telle qu’ils rendent impossible un encadrement éthique. C’était donc le bon moment.

La science va si vite que tous ces beaux principes pourraient se révéler rapidement dépassés.
Non, car ils ont une portée universelle et durable. Prenez des valeurs comme la liberté ou l’égalité : elles n’ont pas le même sens aujourd’hui qu’en 1789, à une époque où les femmes ne votaient pas et où l’esclavage n’était pas aboli, et pourtant elles sont toujours d’actualité.


Faire du génome, c’est-à-dire de l’ensemble des gènes d’un individu et de l’espèce, le patrimoine de l’humanité, c’est le sacraliser, le rendre intangible.
Non. La déclaration le rappelle, les gènes sont soumis à des mutations ; ils dépendent de l’environnement et ne sont donc pas intangibles. Mais les recherches qui les concernent engagent la responsabilité de l’humanité tout entière. La génétique ouvre désormais de nouvelles possibilités d’opérer des discriminations entre les gens. Face à cela, la déclaration affirme que le droit des personnes doit prévaloir, c’est-à-dire qu’il faut considérer avant tout leur dignité, leur autonomie, leur liberté, la confidentialité des informations qui les concernent. Et elle s’oppose à tout réductionnisme génétique, à l’idée qu’il y aurait des bons et des mauvais gènes.


Mais elle n’interdit rien. Et proclame la liberté de la recherche…
La liberté de la recherche doit être garantie, car elle relève de la liberté de pensée. Nous avons refusé de nous inscrire dans une logique d’interdits. A une seule exception : le clonage à des fins de reproduction d’être humains. Ce que la déclaration condamne dans cette pratique, c’est qu’elle est contraire à la dignité de l’homme : elle l’instrumentalise et le transforme en produit. L’être humain ne peut pas être manipulé comme un objet ou un animal.


Ne craignez-vous pas que tout cela ne reste des vœux pieux ?
La déclaration constitue pour les Etats un fort engagement moral. C’est à eux de concrétiser les principes par des lois. Je pense que les pays avancés, notamment ceux du continent nord-américain, y trouveront un intérêt : l’existence de références valables dans le monde entier garantit une certaine stabilité. Et puis, notre comité aura pour mission de promouvoir la déclaration et d’aider à la constitution de comités d’éthique indépendants. Il faut comprendre que le droit du citoyen est en train d’évoluer. Désormais, il concerne les rapports de chaque individu non plus seulement avec l’Etat, mais aussi avec des groupes comme les chercheurs, les médecins, les compagnies d’assurances, les industries. Et c’est la première fois que cela se traduit dans une déclaration universelle.

Propos recueillis par
Dominique Simonnet,
L’Express,
6/11/97
Document 3



Génétique

« Nous allons réaliser des progrès fantastiques »

Propos recueillis par Annie Kouchner et Sylvie O’Dy.



Cet homme est un précurseur. Le Pr Arnold Munnich, 47 ans, dirige le Centre de génétique médicale de l’hôpital Necker-Enfants malades, à Paris, une structure unique en Europe. Il a su marier le laboratoire et l’hôpital, avec un seul objectif : que la recherche profite, le plus vite possible, aux petits patients dont il a la charge. Sous la double casquette de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et de l’Assistance publique, chercheurs et pédiatres y accueillent familles et malades pour lutter contre les terribles affections héréditaires. Histoire d’une réussite exemplaire, soutenue par l’AFM (Association française contre les myopathies) et la fondation Paribas.

L’Express : Votre centre réunit depuis près de dix ans médecins et chercheurs au chevet des enfants atteints de maladies génétiques. Quel bilan tirez-vous de ces années de travail ?
Arnold Munnich : Nous avons localisé et identifié une vingtaine de gènes responsables d’affections graves. Nous venons d’obtenir la première guérison d’un enfant, Mathieu, souffrant d’une forme particulière et très grave de myopathie. Il s’agit d’une maladie énergétique dans laquelle les cellules de l’organisme ne disposent pas d’assez d’énergie pour fonctionner. Ses parents avaient déjà perdu un enfant du même mal. Cette myopathie s’accompagnait d’une insuffisance rénale et d’une surdité. En six mois, il a guéri. Il était arrivé à l’hôpital en fauteuil roulant. Aujourd’hui, il fait du vélo. France 2 va diffuser un film qui raconte les étapes de sa guérison, Histoire d’une découverte, de Caroline Glorion.


Comment analysez-vous ce succès ?
« Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière », mais nous nous gardons de tout triomphalisme : guérir 1 enfant sur les 5 000 que nous soignons, c’est trop peu. Dans le cas de Mathieu, c’est l’originalité de notre démarche qui nous a permis de réussir. Nous réunissons dans un même lieu les malades et leurs familles, les cliniciens et les chercheurs, constituant ainsi un potentiel extraordinaire de recherche appliquée. Mais cet exemple montre bien que la recherche ne doit pas être étroitement finalisée. Si ces chercheurs n’avaient pas passé des années à se pencher sur la biologie des plantes, nous n’aurions pas sauvé Mathieu.


En 1988, quand est né ce centre, guérir des enfants ne paraissait-il pas hors d’atteinte ?
En effet. A sa création, nous étions plus modestes. Financé par le premier Téléthon, notre centre avait pour seule mission de découvrir le gène de l’amyotrophie spinale, due à un défaut de la commande des muscles. C’est l’une des affections génétiques les plus répandues : elle touche 1 enfant sur 6 000. On a identifié le gène en 1995. Mais j’avais déjà un projet plus large : introduire la génétique moderne dans la pédiatrie. Pendant mes études, j’avais pressenti que cette science ne devrait pas servir uniquement à expliquer les variétés de petits pois, selon les lois de Mendel, ou les espèces de grenouilles, mais bénéficier directement à la santé des enfants. Aujourd’hui, dans les pays développés où l’on a jugulé les fléaux épidémiques, comme la tuberculose ou la poliomyélite, les maladies génétiques constituent le principal problème. A l’hôpital Necker, un tiers des enfants pris en charge pour un trouble ORL, rénal, cardiaque ou neurologique souffrent d’une affection génétique. Il n’y a pas pire injustice que les injustices de la naissance.


Après avoir maîtrisé les épidémies, la médecine va-t-elle éradiquer les maladies génétiques ?
C’est un fantasme eugénique. On ne parviendra jamais à les éliminer. Pourquoi ? D’abord, parce que nous sommes tous porteurs de gènes déficients silencieux dont nous ne souffrons pas. Mais lorsqu’un enfant hérite d’un tel défaut à la fois de son père et de sa mère, il naît malade. Ensuite, parce que, au cours de la vie, les gènes peuvent subir des mutations totalement imprévisibles. Les parents qui conçoivent un bébé tardivement risquent de lui transmettre de telles mutations. On sait, par exemple, que le risque de trisomie 21 augmente avec l’âge de la mère. Mais on sait moins que ces défauts génétiques se rencontrent aussi chez les enfants de père âgé. Notamment dans certaines formes de nanisme, de cécité ou de cancer héréditaire.


Etes-vous très sollicités pour les diagnostics prénatals ?
Nous sommes le premier centre en France pour le diagnostic moléculaire, c’est-à-dire au niveau des gènes. Nous en faisons près de 350 par an : quand il y a déjà eu un enfant atteint dans une famille ou quand une échographie montre certaines anomalies du fœtus. Le plus souvent, nous avons affaire à des parents déjà éprouvés par un malheur. Nous nous mettons à leur service, mais nous ne répondons pas à n’importe quelle demande. Nous ne préconisons pas systématiquement une interruption de grossesse. C’est un problème très délicat : où se situe la frontière entre le respect de la dignité de la vie et la quête légitime d’une vie de qualité ? La vie d’un handicapé est aussi respectable que la mienne.


Comment voyez vous l’avenir de la génétique médicale ?
Avant tout, il faut se préoccuper de l’éthique. Il faut garder la maîtrise des outils que nous avons conçus, s’assurer qu’il n’y aura pas de dérive, de manipulation. « Le meilleur des médecins reçoit l’enfer en héritage », dit le Talmud. Les généticiens sont porteurs de tous les espoirs et de tous les dangers. On nous place juste après Dieu ! Mais je suis convaincu des bienfaits potentiels de cette science. Nous allons réaliser de fantastiques progrès dans les traitements des maladies génétiques. La thérapie génique, c’est-à-dire le remplacement d’un gène déficient, n’est pas la seule voie possible. Je suis certain que la connaissance approfondie des gènes, de leurs fonctions, va susciter des idées astucieuses de traitement par des médicaments. Explorons ces deux chemins. Soyons tolérants, ouverts, évitons le monolithisme têtu. Il faut impérativement continuer une recherche fondamentale tous azimuts, sans idée préconçue. Les deux progrès essentiels dans mon secteur – la technique de la PCR, qui permet l’étude des gènes, et le chromosome artificiel de la levure, indispensable pour les cartographier – ont été faits à la fin des années 80 par des scientifiques qui ne seraient peut-être pas sponsorisés aujourd’hui par leurs organismes de tutelle.

L’Express,
27/11/1997
Document 4



Le contrôle génétique

Un œuf humain sur quatre porte en lui la déviance génétique. Cette estimation, qui est celle de la science d’aujourd’hui, pourrait encore être aggravée par la science de demain grâce à une précision accrue des méthodes diagnostiques ou à une définition plus restrictive de la normalité. Devant le désastre qu’elle a initialement créé, la nature se reprend après la fécondation et opère une sélection drastique des œufs, éliminant avant la naissance la quasi-totalité de ceux qui portent une promesse indigne de notre espèce. Ainsi les êtres humains, ces héros de la Terre, sont d’abord créés au hasard des déviances naturelles et les plus aberrants sont éliminés secondairement comme il arrive aux bêtes. Cependant, presque un pour cent des enfants souffrent d’une anomalie génétique et beaucoup plus héritent de prédispositions à des maladies variées. On pourra bientôt reconnaître des œufs « convenables » dont on autorisera le développement et des œufs inconvenants qui seront soit éliminés, soit soumis à réparation.
Ma conviction est que l’œuf humain ne peut devenir un matériau sans que les adultes en soient atteints dans leur liberté, sans que les sociétés ne se transforment en espaces d’élevage, sans que l’humanité ne tende à une position purement zoologique. Les arguments en faveur du contrôle génétique sont les mêmes que ceux du droit à l’avortement mais, en la circonstance, ce sont des arguments de techniciens car l’avortement volontaire ressortit au principe du moindre mal et ne prétend pas devenir une stratégie. Surtout quand il est à décider sur l’évidence d’une anomalie : une évaluation toujours douloureuse intervient car cette épreuve n’est jamais une partie de plaisir. Avec la sélection des embryons, il ne s’agit pas d’éviter une naissance mais de la choisir propice ; il ne s’agit plus d’extraire du corps maternel un être qui s’y est déjà incrusté mais de ne pas l’y mettre, et pour le couple – surtout pour la mère – de vivre une déchirure mais de choisir le meilleur bébé possible. Dans ces conditions, on devine qu’un laxisme sans limite va s’emparer de la norme et que le spectre de la déviance ira s’élargissant avec l’instauration de l’habitude sélective comme avec l’acuité grandissante du diagnostic. G. Canguilhem avait envisagé cette évolution quand il écrivait : « Jusqu’à présent, la norme d’un organisme humain c’est sa coïncidence avec lui-même, en attendant le jour où ce sera sa coïncidence avec le calcul d’un généticien eugéniste ». … Rappelons qu’à bien y regarder, chacun d’entre nous reçoit de ses parents, porte en son patrimoine et transmet à sa descendance des informations défavorables à l’état de santé. Si nous ne sommes pas tous des déviants déclarés, nous sommes tous des tarés potentiels…
Nul ne prétend que tous les enfants vont être désormais conçus en laboratoire mais il faut observer que l’allégement des épreuves de la FIVETE, leur performance croissante et l’exigence de rentabilité des structures spécialisées créent une situation favorable à la banalisation. Si la fécondation in vitro promet ce supplément sécuritaire sur la procréation naturelle en garantissant la normalité de l’enfant, on imagine bien l’attrait considérable qu’elle va acquérir. Déjà certains patients stériles souhaiteraient qu’on profite de l’intervention pour choisir le sexe de l’œuf, déjà certains médecins proclament tout haut qu’il n’y a aucune raison de ne pas accéder à une telle demande…
Il ne s’agit pas de jeter au bûcher ceux qui, avec les outils de la génétique ou de l’embryologie, s’efforcent de mieux comprendre les lois générales du développement. Ce qui est en cause n’est pas la volonté de connaissance de l’œuf, fût-il humain, mais la tentation de faire de cette connaissance un outil de ségrégation. S’il en était ainsi, le nouveau-né ne pourrait plus être espéré comme un être possible à l’infini et vierge de calculs ; il deviendrait un objet trié ou manufacturé, un produit convenable arrivant sans surprise et les individus seraient tentés de céder à la science médicale leur ultime parcelle d’autonomie qui est de procréer en complicité avec le hasard. On doit se demander si la médecine ne commence pas à échapper à sa fonction de guérir pour se lancer au devant de besoins encore non exprimés, voire de fantasmes. En restituant la norme dans l'œuf, ou seulement en la sélectionnant, l’inter-vention biomédicale ne pourra pas prétendre répondre à une souffrance du sujet auquel elle s’applique, mais seulement obéir à un nouveau rite social qu’elle aura aidé à faire apparaître. Les préparatifs d’intervention génétique sur l’œuf consistent à marquer du label de la science une démarche qui va concerner de plus en plus la quête psychologie ou sociale. Nos sociétés démocratiques revendiquent chaque jour davantage une prise en charge collective des critères ou des solutions qui étaient jusqu’ici réservés à la conscience des individus. Pourquoi ne pas envisager que les parents d’un enfant né anormal paient leur irresponsabilité en étant privés d’aide sociale ou condamnés à une amende ? Ainsi les Etats démocratiques sont en mesure d’inciter efficacement les citoyens modernes – et d’abord les couples « à risque » – au contrôle de leur progéniture et de « proposer » les normes convenables. Le consentement « libre et éclairé » du patient, ce manteau presque neuf mais déjà éculé dont on habille les interventions médicales litigieuses, ne peut suffire à légitimer de nouvelles pratiques sociales. Ce que nous vivrons demain dépend aussi de la réponse que nous donnons aujourd’hui aux demandes de chaque individu.

Jacques Testart,
« Le spectre de l’enfant parfait », in Nouvel Observateur,
« Va-t-on modifier l’espèce humaine ? »,
juin 1990
Document 5


Interview de
Pierre-André Taguieff

Le Nouvel Observateur : La possibilité d’agir sur les gènes serait porteuse de risques de dérives eugénistes, de transformation totalitaire de l’homme… De telles craintes vous semblent-elle justifiées ?
Pierre-André Taguieff : On est impuissant face à l’entreprise de « purification ethnique » des Serbes, et l’on dénonce les « dérives eugénistes » de la fécondation in vitro et de la thérapie génique ! Il est tout de même paradoxal que, dans un monde aujourd’hui à feu et à sang, on s’inquiète autant de techniques destinées au bien-être de l’humanité. L’écolo-lobbyist Jeremy Rifkin, aux Etats-Unis, et le biologiste Jacques Testart, en France, voudraient même instituer un contrôle de la recherche scientifique. Mais où est le danger ? L’utopie repoussoir du Meilleur des mondes de Huxley renvoyait à un régime totalitaire qui existait réellement. Quand Testart stigmatise l’« essence totalitaire » de la « techno-science », il ne fait référence à aucune réalité constatable. Qui prétend sérieusement utiliser la biologie pour créer des monstres ? Le véritable danger viendrait de l’apparition d’un dictateur fou ayant d’immenses pouvoirs. Mais ce n’est pas en plaçant la recherche sous haute surveillance que l’on supprimera un tel risque.

N.O. : Certaines règles semblent pourtant nécessaires. Est-il acceptable, par exemple, qu’un médecin utilise les techniques de la fécondation in vitro pour rendre enceinte une femme de 60 ans, comme on l’a vu récemment en Italie ?
P.-A. Taguieff : Précisément ! La sacralisation du génome n’a de sens que dans une optique religieuse. L’Eglise catholique est cohérente lorsqu’elle proscrit toute intervention humaine dans le processus de la reproduction. Si Dieu seul est le maître de la création, l’homme n’a pas le droit de modifier l’ordre « naturel » de la vie, dont le génome fait partie. Mais comment soutenir une telle position dans le cadre d’une morale non religieuse ? Pourquoi faudrait-il s’interdire de modifier le génome dans un but thérapeutique ? Il n’est pas question de transformer une espèce en une autre ; seulement de diminuer la fréquence de gènes porteurs de maladies. Il me semble que, dans cette perspective limitée, modifier l’homme est éthiquement acceptable.

N.O. : N’est-ce pas une forme d’eugénisme ?
P.-A. Taguieff : C’est une question de définition : l’eugénisme, au sens strict, vise à améliorer l’homme. Vouloir éliminer la maladie relève donc d’un projet eugéniste. Mais c’est une eugénique « négative » fondée sur la volonté d’interrompre la transmission de maladies graves, et non pas sur le désir de fabriquer un type humain « idéal ». Cette forme d’eugénisme est implicitement acceptée par la majorité. Selon une enquête Sofres d’avril 1987, 73 % des Français se déclarent favorables à l’avortement en cas de mongolisme ou de débilité mentale diagnostiqués avant la naissance. Et le succès du Téléthon montre bien que l’éradication des maladies génétiques est perçue comme un objectif souhaitable. On observe une « demande eugénique » fondée sur l’image d’un horizon de santé pour tous.

N.O. : Pourtant, personne aujourd’hui ne se veut eugéniste.
P.-A. Taguieff : Effectivement, car le mot « eugénisme » est devenu a priori péjoratif depuis qu’il évoque inévitablement son pire avatar, celui promu par le nazisme. D’où un amalgame systématique avec le racisme. Cette confusion est exploitée par certains idéologues, chercheurs et autres « néo-obscurantistes » qui satanisent le génie génétique, la biomédecine, voire la recherche fondamentale. Il est criminel de criminaliser des exigences simplement bonnes, comme celle de ne pas transmettre des maux génétiques à sa descendance. Et, suprême ironie, certaines des techniques suspectées d’eugénisme – comme le diagnostic prénatal – produisent en réalité des effets inverses, car elles font vivre davantage d’individus porteurs de mauvais gènes ! Au fond, ces biologistes fonceurs, que l’on accuse d’être des apprentis sorciers, pèchent surtout par optimisme naïf – ce qui est le propre de la science et de la technologie modernes. Quand on est pessimiste, on ne cherche pas. Les optimistes naïfs peuvent produire de l’illusion, mais ils ne nourrissent pas la haine. Je les préfère aux imprécateurs. La haine du savoir est, à mon avis, le véritable pacte avec le diable.

Propos recueillis par Michel DE PRACONTAL
Le Nouvel Observateur, déc. 1992 
Ce que dit la loi

Soigner, oui. Mais jusqu’où ? C’est toute la question.

Doit-on limiter le pouvoir d’intervention de la biomédecine ? Et quelles limites fixer ? Le projet de loi relatif au corps humain, adopté le 25 novembre 1992 par l’Assemblée nationale, répond sans ambiguïté. Son article 20 interdit en effet tout acte sur le corps humain qui modifierait le patrimoine génétique : « Nul ne peut porter atteinte à l’intégrité de l’espèce humaine. Toute pratique eugénique tendant à la sélection des gènes, du sexe ou des caractères physiques ou raciaux d’êtres humains est interdite. Aucune modification ne peut être apportée au génome ou aux cellules humaines d’une personne dans le but d’en altérer la descendance. ».
Ce texte prohibe donc la thérapie génique germinale, susceptible d’entraîner une modification de la descendance. Il rejoint la position adoptée par le Comité national d’Ethique dans son avis du 13 décembre 1990 et formulée par de nombreuses sommités, dont le prix Nobel Jean Dausset.
Il faut toutefois observer que la commission chargée d’examiner le projet de loi n’était pas unanimement opposée à la thérapie germinale. Ainsi le professeur Jean-François Mattéi, qui estime que « lorsqu’on a décelé qu’un œuf est porteur de la mucoviscidose, par exemple, on est autorisé à corriger ce déficit et à faire en sorte que les descendants soient définitivement indemnes de la maladie. Une telle intervention ne peut se concevoir que dans une perspective strictement thérapeutique ».


Document 6


Quels sont les futurs « candidats »
à la thérapie génique ?

Tout d’abord, les maladies les plus répandues, telles la mucoviscidose et la myopathie. Ainsi que les maladies de l’hémoglobine, du type thalassémie ; mais elles soulèvent encore de grosses difficultés, de même que l’hémophilie. Pour cette dernière, on peut, d’ores et déjà, fabriquer par génie génétique des facteurs coagulants de synthèse, qui ne comporteraient pas les risques des produits dérivés des dons de sang. Cette technique, onéreuse, pose d’importants problèmes de rentabilité.
Certaines maladies génétiques extrêmement rares sont également de sérieuses candidates à la thérapie. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles offrent des conditions techniquement favorables. C’est la raison pour laquelle a été choisie en priorité l’affection dont souffre la fillette traitée par Anderson et Blaese – alors qu’on ne connaît que vingt cas dans le monde de déficit en ADA !
Même démarche s’agissant des traitements envisagés pour certains déficits d’enzymes du foie, comme le syndrome de Crigler-Najjar, qui touche une quinzaine de patients en France. Ou des affections du métabolisme, comme la maladie de Gaucher ou celle de Tay-Sachs. A l’Institut Pasteur, Olivier Danos et Jean-Michel Heard mènent, sur des modèles animaux, des recherches déjà prometteuses pour ces deux classes de maladies.
En ce qui concerne les maladies acquises, outre le cancer et le sida, le cerveau constitue la cible privilégiée. On espère notamment traiter les dégénérescences dues au vieillissement cérébral, comme les maladies de Parkinson ou d’Alzheimer, grâce à des cellules qui libéreraient in situ des substances réparatrices. Des recherches, encore au stade préliminaire, portent sur le virus herpès, qui constituerait une navette intéressante, car il possède une affinité pour le système nerveux central.

Michel DE PRACONTAL,
Le Nouvel Observateur,
déc. 1992




Le principe de la thérapie génique :

A cause d’un gène défectueux, une substance nécessaire à l’organisme n’est pas fabriquée, ce qui entraîne une maladie.

Une navette amène dans la cellule un nouveau gène en état de fonctionner.

Le gène transféré se met en action et rétablit la fonction déficiente. Document 7


A usage judiciaire
uniquement

Le FBI lit dans la salive

Les gènes du tag, du tabagisme ou du péché… inscrits, un jour, sur la carte d’identité génétique de chaque citoyen ? Pas question, répond la loi. Ouf !

« Imaginez l’horreur, si nous étions tous exactement semblables à moi », plaisante un généticien. Heureusement, chaque individu est unique, il n’y en a pas deux – hormis les jumeaux vrais – qui possèdent le même ADN. Ce qui veut dire que chaque individu peut être caractérisé par une sorte de code à barres spécifique, infalsifiable, reproduit à l’identique dans chacune de ses cellules. Une signature que l’on sait aujourd’hui lire dans la moindre goutte de sang, de sueur, de sperme… Dans le plus minuscule de ces fragments de peau d’assassin qu’on trouve assez souvent sous les ongles de la victime qui a tenté de se défendre.
On voit l’aubaine que constituerait, pour la police, l’existence d’un grand fichier central, informatisé et interrogeable à distance comme il se doit, qui regrouperait – à partir de prélèvements obligatoires effectués dès la naissance et inscrits à l’état civil – les « cartes d’identité génétique » de tous les citoyens. Kenneth W. Nimmich, patron du nouveau labo d’identification génétique grâce auquel le FBI américain a déjà obtenu plus de deux cents condamnations de coupables (et quelques innocentements de suspects), se fait fort de « retrouver l’identité génétique d’un kidnappeur avec la seule salive qui a servi à coller le timbre sur la lettre de demande de rançon ».
La technique de l’empreinte génétique – le décryptage de notre code à barres intime – a été mise au point en Angleterre autour de 1985. Sa première utilisation retentissante, sur le plan judiciaire, a permis de confondre un violeur assassin dans le Buckinghamshire : suspecté sur la base d’indices policiers traditionnels, Ronald Cheshire, 31 ans, fils d’un policier retraité, était, parmi 800 personnes chez lesquelles on avait effectué un prélèvement sanguin, le seul individu dont l’ADN coïncidait avec celui du sperme récupéré sur la victime. En France, dès juin 1989, la société Appligène (à Illkirch, dans le Bas-Rhin) identifie formellement un cadavre incinéré un an plus tôt – grâce à des échantillons prélevés par le médecin-légiste avant l’incinération.
Les lois sur la bioéthique, en discussion, prohibent un tel fichage de tous les citoyens. En dehors d’utilisations à des fins médicales ou scientifiques, l’identification génétique d’une personne ne pourra être recherchée qu’à l’occasion d’une procédure judiciaire, par exemple, pour comparer le sang d’un suspect avec le sperme d’un violeur. Pas question donc d’inscrire notre code à barres génétique sur nos papiers d’identité, ni dans aucun fichier central. Pas question, hors procédure judiciaire, de recourir à l’ADN pour établir ou contester un lien de filiation.
Heureusement ! Par ces limitations très strictes, la (future) loi se trouve, pour une fois, en avance sur les prouesses de la science. En effet, pour le moment, ces empreintes génétiques reposent sur une géniale astuce, et non pas sur une connaissance réelle du génome humain. Elles ne font pas appel à une identification des gènes, mais se basent sur l’ADN non codant – la partie majoritaire de notre patrimoine (de 90 à 95 %), qui semble ne servir… à rien. Or ce charabia génétique, hérité de Dieu sait quel ancêtre singe, est transmis sans précaution particulière : la nature ne prend pas la peine d’en corriger les fautes de frappe.
Résultat : grâce aux nombreuses erreurs de transcription, il n’est pas nécessaire d’en examiner une section très longue pour identifier à coup sûr un individu. Il s’agit en somme, pour le moment, d’une génétique grossière mise à la portée de la basse police. Ce sera une autre paire de chromosomes lorsqu’on pourra, en routine, caractériser les parties véritablement codantes du génome de tout un chacun. Et surtout lorsqu’on saura y lire à livre ouvert et distinguer sa personnalité – la couleur de sa peau et de ses yeux, la forme de son nez, sa prédisposition à telle maladie… Et quoi encore ? Le délit de sale gueule inscrit au fond des chromosomes ? Le gène du tag, de la pauvreté, de l’affairisme, de la délinquance, du charisme, du hooliganisme, de la fausse facture, du péché, de l’alcoolisme, du tabagisme ?
Quel usage feraient l’administration, les employeurs, les assureurs, les curés, les ayatollahs d’un tel fichier ? Dans sa sagesse prémonitoire, la loi se propose de rendre la chose impossible à tout jamais. Nos députés ont intérêt à la voter. Sinon, lors d’un futur scrutin, ils pourraient se trouver disqualifiés pour déficience du chromosome parlementaire.
Fabien GRUHIER
Le Nouvel Observateur, déc. 1992
Document 8


Le diagnostic prénatal

Comment dépister les maladies chez le fœtus ?

Depuis plus de vingt ans, on sait détecter précocement certaines anomalies graves du fœtus. La grande majorité des diagnostics prénataux ne concernent pas les maladies génétiques, mais les anomalies chromosomiques, dont la plus fréquente est la trisomie 21 (mongolisme). Les maladies génétiques proprement dites sont beaucoup plus rares et plus difficiles à dépister, car chacune exige un test spécifique.
« La première étape est de déterminer quelle maladie rechercher, ce qui repose sur des études familiales, explique le professeur André Boué, directeur de l’unité 73 de l’Inserm. Lorsqu’on a constaté la présence d’une maladie précise dans une famille, on cherche si le fœtus a ou non le gène fautif. » Or un défaut génétique peut prendre plusieurs formes distinctes. Ainsi, dans le cas de la mucoviscidose, il y a plus de 250 variantes possibles. On doit donc recourir à une approche indirecte : on étudie des marqueurs proches du gène, et l’on regarde si l’enfant a les mêmes marqueurs que les membres de la famille déjà touchés.
Pour certaines maladies, comme la phénylcétonurie (maladie du métabolisme), le diagnostic prénatal permet d’administrer dès la naissance un régime alimentaire qui évite l’apparition des symptômes. Lorsqu’il s’agit d’une affection incurable, l’objectif est de permettre une interruption thérapeutique de grossesse. « Contrairement à ce qu’on pourrait croire, éviter la naissance d’enfants malades ne réduit pas la descendance des parents qui recourent au diagnostic, dit André Boué. Au bout du compte, les couples finissent par avoir le nombre d’enfants qu’ils avaient prévu au départ. » Cet effet a été observé notamment en Sardaigne et à Chypre, où l’on a mis en place des programmes de dépistage de la thalassémie (maladie des globules rouges), dont la fréquence est exceptionnellement élevée sur ces îles.
Le Nouvel Observateur – déc. 1992

Document 9


Bientôt tous centenaires ?

Allons-nous voir apparaître une nouvelle génération d’arrière-grands-pères, pour qui le troisième âge s’apparentera à la prime jeunesse ?

Imaginons que les nouvelles techniques tiennent toutes leurs promesses : cela signifierait que l’on pourrait envisager sérieusement l’élimination des maladies génétiques, qui entraînent souvent une mort prématurée. D’autre part, le cancer, le sida et les maladies cardiovasculaires demeurent, aujourd’hui, les principales causes de réduction de l’espérance de vie dans les pays riches. Si l’on réussit à les traiter par thérapie génique, la moyenne d’âge va s’élever sensiblement. Ceux qui auront échappé à l’infarctus de la quarantaine, aux pièges des tumeurs et aux vilenies du HIV aborderont la soixantaine d’un pas alerte. D’autant que la thérapie génique s’offrira ensuite à réparer l’irréparable outrage des ans, en remédiant aux maladies du vieillissement cérébral.
On s’approchera alors du centenaire sans la moindre trace de gâtisme, et l’on pourra briguer son inscription dans le « Livre des records ». En effet, l’équipe du Suisse Walter Gehring, à Bâle, a isolé sur des drosophiles un gène qui commande le rythme du vieillissement. En manipulant ce gène, Gehring a pu prolonger la durée de vie des bestioles de 50 %. Transposée à l’homme, une telle manip nous acheminerait gaiement vers les 130 ans… De quoi faire frémir les caisses de retraite et creuser la tombe de la Sécurité sociale.
Le Nouvel Observateur, déc. 1992 Document 10


L’Europe se mobilise contre le clonage humain :

dix-neuf pays ont signé un protocole hier à Paris.

Les copieurs seront sanctionnés !

L’Europe a entamé, hier à Paris, une mobilisation sans précédent contre le clonage d’êtres humains au moment où la décision d’un chercheur américain de pratiquer un tel clonage pour couples stériles déclenche une vive réaction de l’administration Clinton et de chercheurs en bioéthique.
Dix-neuf pays européens ont signé hier soir au ministère français des Affaires étrangères un texte qui, de fait, sera le premier instrument juridique international contraignant, interdisant le clonage d’êtres humains.
Signataire du texte au nom de la France, la ministre de la Justice, Elisabeth Guigou, a souligné que « le clonage d’êtres humains serait une prédétermination de l’enfant à naître et la porte ouverte à un eugénisme collectif ».
Ce protocole, qui complète une Convention européenne sur la biomédecine, exclut toute dérogation à l’interdiction de créer des êtres humains génétiquement semblables à un autre, vivant ou mort, quelle que soit la technique, et même pour des raisons de sûreté publique, de prévention des infractions pénales, de protection de la santé publique ou de protection des droits et libertés d’autrui.

« Scientifique fou »
Il prévoit de lourdes sanctions pénales en cas d’infraction constatée dans les pays européens. Ces sanctions s’accompagneront d’une interdiction d’exercer pour les chercheurs et praticiens et de la suppression des licences des laboratoires ou cliniques concernés. Enfin, des poursuites pourront être engagées contre des laboratoires ou des citoyens européens qui ouvriraient des cliniques en dehors de l’Europe.
Le texte a été signé par le Danemark, l’Estonie, la Finlande, la France, la Grèce, l’Islande, l’Italie, la Lettonie, le Luxembourg, la Moldavie, la Norvège, le Portugal, la Roumanie, Saint-Marin, la Slovénie, l’Espagne, le Suède, la Macédoine et la Turquie.
Complétant les dispositions de la Convention sur la biomédecine signée par 22 des Etats membres du Conseil de l’Europe, il est ouvert à la signature de quarante Etats membres du Conseil de l’Europe et à d’autres Etats qui ont participé à son élaboration, en particulier l’Australie, le Canada, le Japon, le Vatican et les Etats-Unis.
Aux Etats-Unis, justement, cette question est d’actualité avec la velléité d’un chercheur, Richard Seed, de procéder à une telle expérience. Le secrétaire américain de la Santé, Donna Shalala, a estimé dimanche que Richard Seed s’apparentait à un « scientifique fou » dont il fallait empêcher les expériences. Ce chercheur controversé a provoqué une vive polémique en annonçant, mardi dernier, qu’il envisageait de mettre en place dans la région de Chicago une clinique de clonage humain destinée à créer des enfants pour des couples stériles.
M. Seed a affirmé dimanche matin sur la chaîne Fox qu’il avait « assez d’argent pour commencer ».
Samedi, le président Clinton a appelé le Congrès à voter rapidement une loi interdisant le clonage humain aux Etats-Unis.
En France, la question du clonage a également été évoquée au plus haut niveau, hier.
Le président Chirac a ainsi fait observer, devant la conférence permanente des comités d’éthique européens, hier à la Maison de la chimie à Paris, que « notre monde s’est doté d’une puissance de destruction sans précédent, d’un pouvoir inégalé sur la nature et d’une capacité d’eugénisme inconnues jusqu’alors ». Il a ajouté qu’« on ne résoudra rien en interdisant certaines pratiques dans un pays si les chercheurs peuvent les développer ailleurs ».
Le protocole européen interdisant le clonage humain comble un vide juridique et la Convention européenne sur les droits de l’homme et la biomédecine constituent les tout premiers instruments contraignants dans le domaine de la bioéthique, au plan international.
Le texte n’interdit pas le clonage des cellules et des tissus à des fins de recherche ou thérapeutiques. La stimulation hormonale pour traiter la stérilité des femmes et susceptible d’aboutir à la naissance de jumeaux est également autorisée.
Caractère unique
Les interdits stipulés dans le protocole se fondent sur la nécessité de protéger l’identité de l’être humain contre toute application abusive des progrès biologiques et médicaux, de préserver le caractère aléatoire de sa combinaison génétique naturelle et son caractère unique, et d’empêcher son instrumentalisation.
La Convention, elle, interdit toute forme de discrimination à l’encontre d’une personne en raison de son patrimoine génétique. La fécondation in vitro n’est pas admise pour choisir le sexe de l’enfant, sauf en vue d’éviter une maladie héréditaire grave.
Enfin, elle interdit aussi qu’un profit soit tiré d’une utilisation d’une partie quelconque du corps humain. Toute intervention doit être précédée du consentement « éclairé » de la personne concernée, sauf dans les situations d’urgence.
La Voix du Nord,
13/01/98



Faux frères

Interrogé au sujet de l’intention du chercheur américain Richard Seed de cloner des êtres humains, M. de Sola, responsable de la section bioéthique du Conseil de l’Europe, et promoteur de l’interdiction européenne du clonage humain, a répondu : « C’est une imposture scientifique. Cela relève soit d’une démarche purement commerciale, soit de quelqu’un en mal de célébrité. »
L’expert européen a ajouté : « Un clone ne sera jamais un enfant. » Pour lui, « l’enfant est une création originale », alors que le clonage « condamnerait l’humanité à se fossiliser en se reproduisant à l’identique ».
En outre, selon M. de Sola, « le clone poserait des questions extraordinairement graves de filiation puisqu’il ne sera jamais l’enfant de quelqu’un, mais sa copie parfaite ». « Il y a un risque grave de création de monstres psychiatriques, de voir les clones devenir fous », car ils ne se sentiraient pas acceptés pour eux-mêmes, mais comme images d’un autre, a par ailleurs souligné l’expert.
C’est donc pour que la brebis Dolly, premier mammifère cloné, n’ait jamais d’équivalent humain que 19 pays européens ont signé, hier soir, le premier instrument du droit international interdisant le clonage d’êtres humains.


Document 11



De la brebis à l’homme, il n’y a qu’un pas… Et une montagne de questions.

Faut-il avoir peur des clones ?

Le spectre de l’homme cloné nous hante. Les chercheurs qui ont « inventé » la brebis Dolly nous parlent d’applications visant avant tout à guérir les humains, mais les médias imaginent d’abord des horreurs : armées d’esclaves photocopiés à partir d’un prototype choisi sur cahier des charges, troupeaux de sous-hommes porteurs d’organes prêts à greffer, milliardaires et autres riches égomaniaques faisant exécuter un double d’eux-mêmes… […]
Mais, pour que cette peur soit utile, encore faudrait-il qu’elle ne se trompe pas de cible, qu’elle nous prépare à amortir les vrais chocs que la biotechnologie nous réserve. Attention, le clone pourrait bien être un arbre qui cacherait l’épouvantable forêt de problématiques bioéthiques. Car, c’est évident, il y a bien pis à redouter.
Quand considérerons-nous, par exemple, qu’il est innocent de greffer sur l’homme des organes prélevés sur des animaux préalablement modifiés génétiquement afin d’« humaniser » les greffons, tout en sachant que c’est peut-être du singe que nous vient le virus du sida ? Puis-je cultiver à la demande des embryons humains et, si oui, jusqu’à quel stade, pour y prélever des greffons susceptibles de guérir une maladie grave ? Faut-il poursuivre la course au sauvetage des prématurés, toujours plus précoces, jusqu’à envisager de les garder au chaud dans un substitut d’utérus ? A-t-on le droit de penser à mettre à contribution une autre espèce ? La liste est interminable. […]
En attendant, ce sont les clones qui effraient… Mais perçoit-on bien la véritable nature de ce que l’on croit craindre ? Que serait un clone d’homme concret, le clone de mon voisin de palier, Marcel Martin, expert-comptable, 41 ans ? Il s’agirait d’un être humain du même sexe, même groupe sanguin et avec des yeux bleus comme Marcel. Mais il commencerait par être un bébé. […]
Or, un nouveau-né ne se déduit pas mathématiquement de la petite graine plantée neuf mois plus tôt. […] Le développement embryonnaire dépend d’une liste fort longue de circonstances. D’où la possibilité que Marcel père et Marcel bis ne passent pas le même laps de temps dans le ventre de maman, qu’ils ne sortent pas avec tout à fait la même taille ni le même poids. Sans oublier que l’un comme l’autre peut apparaître décoré d’une superbe tache de vin à la Gorbatchev ou d’une poignée de grains de beauté, accidents qui ne sont pas inscrits au programme de nos chromosomes… […]
Bref, dès la naissance, nos deux Marcel sont un peu différents de partout, nettement plus que deux vrais jumeaux. Lesquels, d’ailleurs, ne sont jamais tout à fait identiques… Mais c’est une fois dehors que le petit d’homme façonne l’essentiel de sa personnalité. Il sort avec le cerveau le plus immature de tout le règne animal : au lieu d’être largement précâblé, comme chez un mammifère ordinaire, son système nerveux tisse encore longtemps pendant l’enfance ses réseaux en fonction du vécu de l’individu, de l’expérience unique qu’il vit et conduit. Et ce n’est qu’un début : sa vie durant, la personne humaine se construit et s’invente, au contact d’une société, à un certain moment de l’histoire de l’humanité.[…]
Etant donné les rôles respectifs de l’inné et de l’acquis dans la détermination de la personnalité, on peut même affirmer sans risque que des clones seulement culturels, réalisés en éduquant d’une manière très uniformisée des enfants d’origines génétiques diverses, ont plus de chances de se ressembler que des clones génétiques implantés après leur naissance dans des ambiances familiales et culturelles différentes.[…]
Tout cela nous rappelle que le monde réel est déjà peuplé de toutes sortes de clones plus ou moins approximatifs, des vrais jumeaux jusqu’aux faux Elvis Presley, et que les clones parfaits n’existent que dans une certaine littérature, bref, dans nos têtes. Cela rend-il sympathique la perspective que notre voisin de palier puisse demain commander à la clinique du quartier un clone de lui-même ? Certes non.[…]

Depuis un bon bout de temps, nous disposons de techniques de prélèvement (comme l’amniocentèse) et d’imagerie médicale qui nous permettent d’en apprendre toujours plus long sur la petite créature qui grandit dans le ventre de maman. Si les résultats révèlent qu’elle est affligée de certaines « anomalies », il nous arrive de pratiquer l’avortement. En cette matière, chacun a sa vision de l’acceptable et de l’inacceptable. Pour quelques-uns, même la trisomie 21 fait partie des différences que nous devons admettre, tandis que beaucoup d’autres souhaitent, à l’inverse, que l’on allonge aussi vite que possible la liste des maladies héréditaires détectables dès les premières semaines de grossesse afin d’offrir la possibilité de supprimer les embryons atteints.
Mais quelles maladies ? la mucoviscidose ? la chorée de Huntington ? Voilà un bel exemple des épineuses questions de bioéthique que nous nous poserons au fur et à mesure que le génie génétique nous fournira des moyens de détection mais aussi des espoirs de traitement. Quels tests prénatals inventer en priorité puis mettre à la disposition des futurs parents ? Lesquels recommander et lesquels rembourser ? Entre la trisomie 21 et les pieds plats, où se situe, selon vous, le seuil à partir duquel on sombre dans l’eugénisme ? Voilà une redoutable question qui désormais nous sera régulièrement posée… Qui a la bonne réponse ?
La chorée de Huntington ? Cette maladie héréditaire rare nous fournit un exemple particulièrement embarrassant et symbolique de nos angoisses éthiques à venir : cette terrible pathologie laisse à ses victimes entre trente-cinq et quarante-cinq ans de vie « normale », et largement le temps de la transmettre à 50 % de leurs enfants, avant de détruire leur cerveau en quinze ans d’une descente aux enfers aujourd’hui encore inéluctable.
Pour mémoire : Mozart avait signé mille partitions lorsqu’il mourut à 35 ans et Galois révolutionna les mathématiques avant de tirer sa révérence à 21 ans…[…]
Devraient-ils estimer qu’il leur est interdit d’avoir des enfants ? La société peut-elle s’arroger le droit de pousser les personnes à risque à se faire tester avant de faire un enfant ? Plus terrible encore : le diagnostic prénatal peut être l’occasion de découvrir, le cas échéant, qu’un enfant en route est atteint, explique Axel Kahn dans son dernier ouvrage1 et, du même coup, annoncer que l’un des parents l’est aussi alors qu’il pouvait l’ignorer. Comment gérer tout cela ?
Dans le même livre, ce directeur de recherche à l’Inserm et membre du Comité national consultatif d’éthique décrit bien d’autres situations épouvantables dans lesquelles le simple maniement de l’information génétique est on ne peut plus ardu. Que faire ainsi de la possibilité de détecter l’un des gènes prédisposant au cancer du sein familial ? Sachant qu’il détermine chez celles qui le portent une très forte probabilité de déclarer un cancer du sein, mais que même un suivi très serré des porteuses ne changera guère le pronostic. Des médecins proposent l’ablation préventive des seins et ovaires. Des femmes choisissent cette voie. La technologie offre dans un tel cas une « liberté de savoir » bigrement difficile à assumer. Quelle est la liberté d’une femme, demande Axel Kahn, à qui on laisse un tel choix ?

Pierre Vandeginste,
L’Evénement du Jeudi,
du 6 au 12 mars 1997 Document 12


Jean-François Mattéi :

« Il faut compléter la Déclaration des droits de l’homme »


Professeur de génétique médicale, vous êtes aujourd’hui député des Bouches-du-Rhône et rapporteur de la Commission spéciale sur la bioéthique. Après la naissance de Dolly, le clonage humain vous semble-t-il une possibilité envisageable ?
Jean-François Mattéi : Ce n’est pas pour demain car il ne s’agit encore que d’une première réussite chez l’animal, après de très nombreux échecs. Il reste à vérifier la reproductibilité de la technique et à préciser les protocoles. Cela dit, la brebis est un mammifère comme l’homme. Le clonage humain est donc théoriquement possible. Est-ce souhaitable ? C’est une autre affaire. Non seulement je ne vois pas de raison médicale de le tenter mais, surtout, cette seule idée suscite en moi une profonde révolte. Il n’y a aucune indication légitime qui permette le clonage, lequel me semble en contradiction formelle avec la nature même de l’homme.

Avec la fécondation in vitro, on a des enfants sans plaisir. Maintenant, on arrive à faire des enfants sans plaisir ni spermatozoïde ! Le diagnostic ne laisse pas d’inquiéter.
J.-F.M. : La sexualité et la reproduction ont toujours été intimement liées jusqu’à l’apparition de la pilule contraceptive. Depuis 1980, avec la fécondation in vitro, elles peuvent désormais s’ignorer. Malgré cette dissociation, les couples ont continué de souhaiter des enfants parce qu’ils s’aimaient et l’amour n’a pas pour autant disparu. Partager un projet commun et se retrouver dans un enfant commun sont toujours des aspirations profondément humaines. En fait, plus on descend dans la connaissance et la maîtrise des mécanismes intimes, plus on s’aperçoit que l’homme ne se plie pas spontanément à ces contingences scientifiques. Plus on approche d’une connaissance rigoureuse de la biologie, plus on vérifie que l’homme ne peut s’y réduire. Quant au clonage de l’homme, chacun peut comprendre qu’il ne correspond à aucune réalité. On ne peut cloner une personne tout simplement parce qu’on ne peut cloner la conscience.

Vous préconisez une modification de la Déclaration des droits de l’homme…
J.-F.M. : J’ai suggéré deux initiatives. D’une part, compléter la Déclaration des droits de l’homme, laquelle est issue de la Révolution française. Or nous sommes aujourd’hui en pleine révolution scientifique. Alors, révolution pour révolution, nous devons compléter 1789 pour affirmer les droits de l’homme à ne pas être l’esclave de la technologie scientifique. D’autre part, il faut saisir l’ONU car, si nous sommes à l’abri dans l’Hexagone, ce confort est bien précaire. Le problème, mondial, concerne l’humanité dans sa conscience universelle. Les Nations unies doivent donc entreprendre une réflexion commune sur les droits de la vie.

Qu’est-ce qui pourrait pousser un homme à vouloir se reproduire à l’identique ?
J.-F.M. : Le désir d’immortalité. Imaginez un clone qui aurait 50 ans de moins que moi, après ma mort un corps à mon image pourrait continuer d’exister. Mais c’est un leurre, évidemment. Que serait ce double en apparence, sans ma mémoire et sans ma vie intérieure ? Croyez-moi, le clonage n’est pas la solution à l’immortalité, qui relève du mythe et du fantasme. J’ajoute que c’est la mort qui donne un sens à la vie et que l’immortalité serait la plus sûre recette de l’ennui, certainement pas celle du bonheur.

Les lois sur la bioéthique de 1994 vous paraissent-elles un rempart suffisant contre les dérives éventuelles ?
J.-F.M. : Ces lois ont anticipé la plupart des dérives prévisibles. Elles n’ont pas voulu nommer telle ou telle technique, car les techniques évoluent et la loi est faite pour durer. La loi ne peut devenir obsolète avec l’obsolescence des techniques. Elle doit s’intéresser aux effets plutôt qu’aux causes. Les lois de 1994 ont ainsi encadré la procréation médicalement assistée, la création d’embryons, le don d’organes et les manipulations génétiques. Compte tenu des progrès de la science, ces lois seront réexaminées en 1999.

Vous semblez confiant. Vous ne croyez pas à la rencontre du savant fou et de l’irresponsable politique ?
J.-F.M. : On n’a pas besoin des progrès scientifiques pour que l’homme s’égare. Ce n’est pas la science qui a inventé l’esclavage, qui a accouché de Hitler ou organisé les goulags. Ce n’est pas la connaissance qui est dangereuse, c’est son utilisation. Il faut donc interdire que la science serve d’alibi ou asservisse l’homme quand elle doit être à son service. Il faut bien sûr des lois, mais sans doute faut-il de la sagesse. Il est temps de sonner le réveil des consciences.

L’Evénement du Jeudi,
6 au 12 mars 1997 corrigés des

exercices

1 – 2 – 3 – 4


Exercice 1

Analyse du sujet

L’énoncé du sujet fournit :
- le thème : l’horaire variable,
- implicitement, la problématique : pourquoi, en dépit de ses avantages, l'horaire variable rencontre-t-il tant de résistances ?
- le plan : les avantages de l'horaire variable et les obstacles qui s’opposent à sa bonne application.

Il ne faut donc pas reprendre dans la synthèse les circonstances de la mise en place ni les remédiations mais centrer le développement sur les mots-clés : avantages/obstacles.

NB : Circonstances et remédiations pourront être utilisées dans l’introduction et la conclusion (cf cours 5).


Préparation du plan

Un premier classement peut être effectué entre :
- les avantages du l’horaire variable,
- les obstacles qui s’opposent à sa bonne application.

Cependant, l’abondance des éléments relevés amène à effectuer un classement interne en sous-parties. Celui-ci peut s’articuler autour des deux « partenaires » : salariés/entreprise. On peut alors établir un plan symétrique selon les dispositions suivantes :

AvantagesObstaclesSalariésEntreprise
A partir de ce tableau, deux types de plan peuvent être envisagés :

I - Avantages : 1° pour les salariés
2° pour les entreprises


II - Inconvénients : 1° pour les salariés
2° pour les entreprises


I - Salariés 1° avantages
2° inconvénients

II - Entreprise 1° avantages
2° inconvénients

Plan détaillé possible

Plan antithétique

I - Les avantages de l’horaire variable

1° Pour les salariés

( dans la vie professionnelle :

- liberté dans la gestion du temps de travail (pas de contrôle de la ponctualité ni d’autorisations d’absences)

- amélioration des relations : ces dispositions sont valables pour tous (bit) et atténuent les conflits internes entre salariés (rapport chalendar). Affirmation nuancée cependant par le catral

- acquisition d’une plus large polyvalence ( intérêt que cela représente pour le salarié


( dans la vie personnelle :

- adaptation des obligations professionnelles aux exigences de la vie familiales (enfants, loisirs, rendez-vous, courses…). Le catral nuance l’affirmation à propos des loisirs1.

- gain de temps dans les déplacements (affirmation nuancée par l’enquête du catral1.)


2° Pour l’entreprise

( dans le fonctionnement :

embouteillages internes réduits, allongement des heures de fonctionnement, diminution de l’absentéisme, parfois moins d’heures supplémentaires


( dans la production :

amélioration de la productivité et diminution des rebuts (réserve du catral : qualité améliorée sans qu’il y ait nécessairement accroissement du rendement)

( dans le climat social :
amélioration par réduction des conflits et prise de conscience des responsabilités
II - LES OBSTACLES S’OPPOSANT A LA BONNE APPLICATION DE L’HORAIRE VARIABLE

1° Résistances psychologiques du personnel

( salariés :

Certains ne peuvent bénéficier de l’horaire variable et s’en trouvent frustrés. Les ouvriers se montrent hostiles à un « pointage » qui contrôlerait la durée de leur travail.


( cadres

Ils émettent des craintes concernant l’organisation du travail (présence sur les lieux de travail pour contrôler prévisions et respect de l’horaire fixe). Ils veulent garder un rôle de surveillant.


2° Blocage provenant de l’entreprise

( dépenses engagées :

matériel de pointage, paiement d’heures en fonction de l’allongement de la durée d’ouverture de l’entreprise


( décentralisation :

qui implique une démarche du salarié et la reconnaissance par l’entreprise de la responsabilité du personnel. Les pouvoirs de décision sont reconsidérés.


( comptabilisation des heures de travail : 

journées chômées, heures supplémentaires et crédit d’heures, heures pour activités syndicales et comité d’entreprise, accidents de trajet…
Exercice 2



1. Définition du phénomène, protagonistes

Définition : (peut être utilisée en intro)

On appelle « rurbanisation » le phénomène de retour des citadins à la campagne, qui commence à compenser la désertification des campagnes : le nombre des résidences secondaires dépasse déjà celui des exploitations agricoles et les agriculteurs ne représentent plus que 5,2 % de la population active : doc. 1 et 3.


Protagonistes :

( les cadres (phénomène de « périurbanisation » : on travaille en ville et on vit à la campagne) : doc. 3 et 4
( les préretraités et les retraités : doc. 3
( les banlieusards rejetés par les villes de plus en plus loin des centres : doc. 5




2. Motivations

Motivations « négatives » :

( refus des nuisances urbaines : doc. 1
( cherté des loyers et coût de l'immobilier en ville : doc. 3 et 4
( difficulté de vivre en ville pour les personnes âgées qui choisissent souvent le « retour au pays » : doc. 3
( incitation à fuir le malaise des banlieues : doc. 5


Motivations « positives » :

( volonté d'être acteurs du changement au lieu de le subir : doc. 1
( alternance plus facile entre travail et loisirs : à la campagne, temps libre = temps libérateur : doc. 1
( recherche d'une meilleure qualité de vie et souci de la qualité de l'environnement, désir de vivre en symbiose avec la nature : doc.  1, 3 et 4
( recherche d'une vie sociale très riche et d'un réseau dense de relations, attrait d'un dynamisme associatif, d'une véritable entraide sociale et de réseaux de solidarité : doc. 1 et 2
( parfois, désir d'isolement (les « intimistes ») : doc. 4
( possibilité, grâce aux technologies nouvelles, d'exercer à la campagne des métiers jusque là propres à la ville (télétravail) : doc. 2


3° Conséquences économiques et sociales

Conséquences positives :

Globalement, un nouveau dynamisme pour la campagne
( revalorisation culturelle et symbolique de la campagne, changement positif de son « image de marque », disparition de l'opposition ville/campagne, uniformisation des mentalités : doc. 2
( meilleure intégration des immigrés et fin de la xénophobie, cosmopolitisme, « européanisation » : doc. 2
( aide au maintien des infrastructures : doc. 3
( amélioration de la desserte autoroutière et ferroviaire qui « désenclave » la campagne : doc. 1 et doc. 4
implantation de nouvelles activités et création d'emplois : doc. 2, 3 et 4
revalorisation d'anciens métiers ruraux
naissance de nouveaux métiers en liaison avec la mutation profonde du monde agricole
nouvelles demandes de services (services « de proximité »)
décentralisation d'emplois dont la localisation n'a plus d'importance pour de nombreux établissements publics et privés, donc création d'emplois locaux
( développement de l'immobilier d'entreprise et de résidence : doc. 4
( création de parcs technologiques et de parcs d'activités : doc. 4


Conséquences négatives possibles :

( antagonismes entre détenteurs du sol et « envahisseurs », déséquilibres : doc. 1
( aggravation du chômage dans des régions où l'emploi est souvent précaire : doc. 5



Conditions à remplir pour que cette rurbanisation soit un atout pour la France de demain

(Cette rubrique n'est pas prévue par le sujet mais, nourrie par le doc. 5, elle pourrait avantageusement être utilisée en conclusion)

( développer des activités économiques viables correspondant aux nouveaux besoins
( repenser les modes d'intervention des pouvoirs publics
( mener une politique d'aménagement du territoire volontariste (voies de communication, maintien des services publics).


Exercice 3



Description du phenomene de la mondialisation

C’est un nouvel ordre économique :

- basé sur l’économie de marché («  modèle unique de développement ») D1

- à l’échelle planétaire : arrivée massive de pays nouveaux comme la Chine ou l’Inde, avec leurs millions de consommateurs D1 D3

- concernant un nombre sans cesse croissant de secteurs de production (du pétrole à la distribution, en passant par la restauration rapide, les télécoms ou l’automobile, etc.) et même du secteur financier (développement des investissements à l’étranger) D4 .


On assiste ainsi à une mondialisation planétaire de tous les échanges.




Facteurs qui ont favorise la mondialisation

Le progrès technique (technologique)

- « Boom de technologies » qui a fait baisser les coûts des transports et des communications D1

- « 3ème révolution industrielle » : celle de l’informatique qui a modifié et amélioré les techniques de production D3 D4
et permis une « "externalisation" efficace et très large des fonctions et fabrications » D3


L'accès facile au capital, l'explosion des finances (fusions d’entreprises, alliances internationales, etc.) D1 D4


La nouvelle organisation du travail :

Le modèle « fordiste » de type pyramidal a laissé la place à un modèle nouveau d’organisation industrielle (unités plus petites, autonomes, sous-traitance, concurrence à tous les niveaux) : « ère de spécialisation et de concurrence à outrance »
Mutation favorisée par « la lassitude du corps social face au travail à la chaîne » (aspiration à des tâches plus valorisantes) D3


Consequences de la mondialisation

« L’horreur économique » D1

- les délocalisations :
concernent tous les secteurs. Transfert de la production vers les pays à faible coût salarial où la croissance est forte


- la destruction d’emplois sous-qualifiés :
(conséquence des délocalisations) dans les pays riches. Avec deux effets contradictoires : D1
. l’économie des pays riches se tertiarise (travail plus valorisant, disparition du travail à la chaîne) ;
. l’écart se creuse entre pays riches compétents et pays pauvres sous-qualifiés.


- l’affaiblissement des nations :
disparition du sentiment d’appartenance au pays d’origine


- le déséquilibre dans le développement : D2
. déséquilibre géographique entre les grandes métropoles (qualification - compétitivité - dynamisme) et les régions plus rurales et moins productives
. déséquilibre social entre citoyens des pays riches bénéficiant de hauts salaires et de protection sociale et ceux du Tiers-monde

Ce sont « autant d’idées reçues qui, on le verra, ne résistent pas à l’épreuve des faits » D1 .



Les atouts véritables de la mondialisation

- Enrichissement collectif :
accroissement des débouchés, du chiffre d’affaires à l’exportation (« profits décuplés »)

- Création d’emplois :
conséquences du boom des échanges - « L’ensemble de nos échanges créent davantage de jobs qu’ils n’en détruisent »

- Convergence des niveaux de développement :
grâce à l’investissement étranger (réserve : les bénéfices sont très inégalement répartis dans le Tiers-monde).

Exercice 4


Document : Un patrimoine qui coule entre les doigts



1. Pourquoi une politique de l'eau a-t-elle été rendue nécessaire ?

« L'eau est à la fois un produit pour l'économie, un bien socioculturel et un milieu de vie. »

Etat des lieux plutôt satisfaisant (relative abondance), mais :

( problèmes de répartition, aggravés par :
( l'urbanisation mal maîtrisée
( l'essor industriel intensif
( le mauvais entretien des cours d'eau
d'où problèmes de pénurie, surtout en période de sécheresse

( apparition de nouvelles difficultés
( pollution
par les produits toxiques
accidentelles
liées aux fertilisants (nitrates, phosphates)
( autres problèmes :
arrêt des pompes minières
remontée des nappes phréatiques
prise en compte de l'eau comme élément de l'environnement
activités nautiques
augmentation du nombre et de la diversité des usagers aux intérêts souvent contradictoires


2. Ce qui a déjà été fait

( la loi de 1964
Elle a apporté :
( une législation applicable au rejet des polluants
( des outils de gestion
elle a établi la nécessité de tenir compte des usages et fonctions de l'eau au sein des bassins hydrographiques
elle a créé deux organismes : un comité de bassin et une agence financière
elle a créé le Comité national de l'eau
Mais elle présente des carences :
( le régime juridique de l'eau reste inadapté
( l'administration ne s'est pas structurée par bassin hydrographique

( plus récemment
( redéfinition du rôle de l'Etat qui doit intervenir à trois niveaux :
évaluation de la ressource
fixation d'objectifs
programmation et mise en oeuvre d'investissements
( organisation nouvelle qui nomme des préfets coordonnateurs de bassin et des délégués de bassin.


3. Ce qui reste à faire

( réforme de la réglementation

( établissement de documents de planification au niveau départemental



Conclusion : Il faut gérer les ressources en eau comme un patrimoine national.

(1) 36-16 INRP, code Diftel.
 FIVETE : fécondation in vitro et transfert d’embryon
1 La Médecine du XXIe siècle : des gènes et des hommes d’Axel Kahn et Dominique Rousset, Bayard, 1996.
 Les réserves émises par le catral peuvent être regroupées et servir de conclusion interne à la fin de la sous-partie « salariés » (Certes, le catral… mais globalement…) . On peut aussi les intégrer comme ci-dessus dans les différents paragraphes.

Cours 4 - Exercices

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CUEEP - Dépt. EEO – Préparation aux concours – Note de synthèse

Cours 4 - Corrigés

Cours 4 -  PAGE 103 Corrigés


Les incidents et les sanctions

En nombre

CollègesLycéesLycées
professionnelsEvénements graves (niveau 3)7 1361 1131 968Gravité exceptionnelle (niveau 4)1 998223475Conseils de discipline1 745264471Signalement au procureur de la République2 181524611

Source : MEN, chiffre au 2ème trimestre 1997/1998

Les agresseurs et les victimes

Sur qui portent les agressions ?
CollègesLycéesLycées
professionnelsLes établissements15%41%22%Le personnel15%17%22%Les élèves69%42%54%

Qui sont les agresseurs ?
CollègesLycéesLycées
professionnelsLe personnel1%1%1%Les élèves95%86%87%Les parents1%0%1%Autres (anciens élèves)3%13%11%

Source : MEN, chiffre au 2ème trimestre 1997/1998

La violence dans la réalité

Parmi les événements violents, % des …

CollègesLycéesLycées
professionnelsViolences verbales47%20%34%Violences physiques22%7%13%Dégradation de locaux et matériel11%37%24%Vol ou tentatives de vol10%23%16%Consommation de
stupéfiants0,5%6%7%Port de couteau ou cutterNDNDNDPort d’arme à feuND1%ND

Source : MEN, chiffre au 2ème trimestre 1997/1998 ND : non disponible

« C’est au collège que s’opère le tri social et ethnique. D’où un fort sentiment d’injustice »

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Un manifeste en dix points

Ça n’est pas la version « banlieue cool » des dix commandements… même si c’est un texte en dix points qui prend l’allure d’un mode d’emploi pour remplacer l’agressivité par le dialogue dans les quartiers.
Au format d’un tract, le manifeste de « Stop la violence » résume l’état d’esprit et les préoccupations d’un mouvement dont on mesure mal s’il deviendra feu de paille ou lame de fond.
Survol du document à travers ses dix têtes de chapitre :
(1. Ça ne peut plus durer comme ça.
(2. Respect ? On se parle sur un autre ton.
(3. Pas besoin de sa bande pour se parler.
(4. Rendre la justice, ça devrait être merveilleux !
(5. Pas de pouvoir aux crapules.
(6. Les armes, ça ne protège de rien, au contraire.
(7. Les mecs qui frappent les filles sont des impuissants.
(8. Quand on casse, c’est toujours nous qui payons.
(9. Il faut savoir contre quoi on se révolte.
(10. Un échec ? C’est pas pour ça qu’on est victime.
Dans la foulée de ce manifeste, une association est née et tente de constituer un réseau de comités locaux pour passer des bonnes intentions et des mots, si justes soient-ils, à l’action concrète dans la durée.

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La perception de l’insécurité

% des chefs d’établissement se déclarant concernés par les…

CollègesLycéesLycées
professionnelsViolences verbales65%43%64%Violences physiques64%37%57%Dégradation de locaux28%22%29%Vol ou tentatives de vol45%49%51%Consommation de
stupéfiants5%21%21%Port de couteau ou cutter16%7%14%Port d’arme à feu2%1%2%Racket11%5%10%

Source : MEN, chiffre au 2ème trimestre 1997/1998



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« Les violences à l’école sont une forme de réponse à l’incivisme inégalitaire du marché scolaire et urbain »

« C’est à la justice de traiter les délits des jeunes.
Mais l’école doit apprendre à sanctionner les faits mineurs »

En 97-98, les deux tiers des principaux de collège déclaraient leur établissement concerné par les violences verbales et physiques.

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plan

antithetique

plan

inventaire

Pour la première fois, une équipe de médecins de la MGEN a réalisé une étude sur le thème du harcèlement en milieu scolaire. Elle dresse un inquiétant panorama de la violence au quotidien et en souligne les graves conséquences psychologiques pour les victimes. Explications.

Les
Femmes
OSENT
ENTREPRENDRE

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