l'écrivain imaginaire - Groupe International de Recherches ...
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Devenir Balzac
Linvention de lécrivain par lui-même
Groupe international de recherches balzaciennes
Collection Balzac
José-Luis Diaz
Devenir Balzac
Linvention de lécrivain par lui-même
Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre
Christian Pirot
éditeur
Collection Balzac
dirigée par Nicole Mozet
sous légide du
Groupe international de recherches balzaciennes
La « Collection Balzac » du girb prend la suite de la « Collection du Bicentenaire », aux éditions sedes, dans laquelle sont parus Balzac et le style (Anne Herschberg Pierrot éd., 1998) ; Balzac ou la tentation de limpossible (Raymond Mahieu et Franc Schuerewegen éd., 1998) ; Balzac, Le Roman de la communication (par Florence Terrasse-Riou, 2000) ; LÉrotique balzacienne (Lucienne Frappier-Mazur et Jean-Marie Roulin éd., 2001) ; Balzac dans lHistoire (Nicole Mozet et Paule Petitier éd., 2001) ; Balzac peintre de corps (par Régine Borderie, 2002).
Dans la même collection :
Balzac, « La Grenadière », et autres récits tourangeaux de 1832, édition établie et présentée par Nicole Mozet, 1999.
Penser avec Balzac, José-Luis Diaz et Isabelle Tournier éd., 2003.
Ironies balzaciennes, Éric Bordas éd., 2003.
Aude Déruelle, Balzac et la digression : la naissance dune nouvelle prose romanesque, 2004.
Balzac géographe : territoires, Philippe Dufour et Nicole Mozet, éd., 2004.
Nicole Mozet, Balzac et le temps, 2005.
Balzac et la crise des identités, Emmanuelle Cullmann, José-Luis Diaz et Boris Lyon-Caen éd., 2005.
Pierre Laforgue, Balzac dans le texte, 2006.
Balzac avant Balzac, Claire Barel-Moisan et José-Luis Diaz éd., 2006.
Balzac et le politique, Boris Lyon-Caen et Marie-Ève Thérenty éd., 2007.
Sauf indication contraire, les références à La Comédie humaine (CH) renvoient à lédition de la « Bibliothèque de la Pléiade », publiée en douze volumes sous la direction de Pierre-Georges Castex, de 1976 à 1981 ; lédition de référence des uvres diverses (OD) est également celle de la « Bibliothèque de la Pléiade ».
Les références aux Premiers Romans de Balzac (PR) renvoient à lédition dAndré Lorant (Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol.).
Pour la Correspondance générale (Corr.), les références renvoient à lédition de Roger Pierrot (Garnier, 5 vol.) ; pour les Lettres à madame Hanska (LHB), les références renvoient également à lédition de Roger Pierrot (Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol.)
AB : LAnnée balzacienne. Revue annuelle du Groupe dÉtudes Balzaciennes. Depuis 1963, Garnier ; nouvelle série ouverte en 1980, Presses Universitaires de France depuis 1983.
Balzac à la recherche de soi
Qui être ? Cette question que chacun se pose dans son jeune âge, et que tout homme digne de ce nom ne cesse de se poser au long de sa vie, prend une allure singulière chez un écrivain. Pour lui, la recherche de son identité propre et la construction de son identité auctoriale sont deux processus intimement liés. Qui être en tant quhomme ? Mais qui être aussi en tant quécrivain ? Quel rôle se donner dans la comédie littéraire (et non plus seulement dans la comédie humaine) ? Comment sinventer soi-même de manière à ce que le résultat de cette création soit, non seulement un homme de la vie de tous les jours une créature mais aussi un créateur.
Créateur créé. Et créé par lui-même. Tel est un écrivain.
Le premier personnage de son uvre à venir, cest lui. Et cette uvre nexistera vraiment que, si en même temps quil la modèle, il réussit à sinventer lui-même à titre dauteur.
Ce double « qui être ? », telle fut bien lénigme centrale pour nombre de jeunes écrivains du XIXe siècle en tout cas ceux qui ont laissé assez de traces pour nous permettre de suivre leur autogenèse : Stendhal, Sand, Musset, Flaubert, Zola, Mallarmé, Proust, quelques autres. Dans le cas de Balzac, cette création de soi en tant quécrivain fut un processus particulièrement laborieux : une genèse lente, sans cesse reprise, de ladolescence à lâge mûr, des écrits de jeunesse à La Comédie humaine (1842) et au-delà. Car nous avons affaire à un auteur Protée, dont la création de soi fut un roman à épisodes.
Cela est vrai du jeune Balzac, du Balzac avant Balzac, cet écrivain en devenir qui na cessé de changer de rôle, de posture, dunivers mental aussi avant de devenir « Balzac ». Vrai aussi du Balzac daprès 1829, date de son entrée en littérature sous son nom : car il ne cessera plus, tout au long de sa traversée, dinventer une uvre multiforme, mais aussi dy adapter son identité auctoriale.
Sa vie durant, sa recherche dune « carte didentité » décrivain a accompagné ses explorations proprement littéraires, en matière stylistique et en matière de genre dadoption : théâtre, poésie, roman ; et dans le roman ce genre alors en effervescence, lui-même à létat de genèse , à peu près tous les sous-genres.
Cest à suivre les phases successives de cette autogenèse dun auteur particulièrement mobile quest consacré ce livre. Nous voici face à un « individu littéraire » longtemps programmatique, face au créateur dune uvre à larchitecture mouvante, lui-même indéfiniment à venir. Aussi à surprises que ses personnages les plus riches en avatars, tels que Vautrin. Au lieu dacheter un Balzac tout fait (comme ce diplomate balzacien voulait acheter lamour
), je prendrai lécrivain à sa naissance ; et, à travers des phases quil importe davoir à lesprit, je me propose de le mener jusquà cet événement décisif mais non terminal : l« Avant-propos » de La Comédie humaine (1842).
Les divers moments de la biographie de Balzac ainsi que la chronologie de son uvre seront sous nos yeux ; nous aurons aussi à ne pas perdre de vue sa correspondance. Mais le projecteur nen sera pas moins dirigé ailleurs. Non sur l « homme », mais sur lauteur ; un auteur en formation et adoptant de changeantes scénographies. Si quelque chose est spécifique à ce jeune auteur-là, cest que linvention littéraire de soi a pris très tôt le pas chez lui sur le souci de soi (Foucault). Point de recueillement pour lui, mis à part les rares moments où le « marchand de phrases » harassé, retourné sur le dos sur une pelouse, en Touraine, se rêve tout à coup corsaire ou aventurier, comme le jeune Flaubert cet « homme-plume » pourtant se rêvera un jour empereur de Cochinchine. Chez Balzac, la littérature est une machine qui absorbe tout, rentabilise tout. Point ici de « genèse de soi » séparable de la genèse de luvre et de celle de linstance-auteur qui lui convient. Point de journaux intimes, comme chez Stendhal ou Sand. En revanche, une correspondance faste qui, dans ses beaux moments, nous permet bien quand même de comprendre le lien entre création de luvre et création de soi.
Pour rendre compte de ces changements de scénographie auctoriale, il convient de suivre la carrière littéraire de Balzac.
Dans une première partie (« Entrer en littérature (1818-1827 »), je propose un panorama des premières phases de cette recherche à tâtons, dans plusieurs directions à la fois dune identité littéraire problématique, tandis que luvre reste manuscrite, puis prend la forme de romans industriels publiés sous pseudonymes.
Puis viennent les « Années climatériques (1828-1831) » : soit donc à la période qui va de la composition de la Physiologie du mariage (1824-1829), des Chouans (1828-1829) et des Scènes de la vie privée (avril 1830), jusquà ce premier succès quest La Peau de chagrin (août 1831), qui donne à Balzac la stature dun conteur, à la fois excentrique, fantastique et « phosphorique ». Plusieurs Balzac sinventent alors, dans une compétition un peu brouillonne, dont le palmarès ne se dégagera que peu à peu, au gré de leur réussite auprès des lecteurs.
Une troisième partie : « Entre romantisme et réalisme (1832-1835) » traite de la période ouverte par la rédaction de la Notice biographique sur Louis Lambert (octobre 1832) et le « Préambule » dEugénie Grandet (août 1833). Période marquée par le renoncement à lidentité de « conteur philosophe », et par la décision de Balzac dorganiser son uvre en triptyque : les Études de murs au xixe siècle, les Études philosophiques et les Études analytiques. Du point de vue de limage quil veut donner de lui-même, la période culmine sur les deux introductions que Félix Davin, en 1834-1835, écrit sous sa dictée aux deux parties les plus avancées de son monument. Deux portraits auctoriaux fort riches, qui fixent pour quelque temps une image cohérente.
Car cest bien une telle identité, née de la collaboration de Balzac et de son « porte-pensée », qui va sancrer pendant quelques années, avant que nintervienne à son tour « Leffet Comédie humaine (1840-1842) ». En traite une quatrième partie qui prend pour objet détude l« Avant-propos » : soit donc le texte qui, remodelant de nouveau lidentité auctoriale de Balzac, a cherché à lui donner une autorité morale (en conformité avec le « Sacre de lécrivain » ambiant) et à le poser de manière solennelle face à léternité.
Une cinquième partie (« Lauteur et lécrivain ») consiste à adopter deux points de vue plus synthétiques sur ces divers Balzac à luvre : lun du côté de la construction de lauteur, par préface interposée ; lautre du côté de lécrivain et de ses mythologies. Il sagira alors de voir comment Balzac a puisé dans le « bazar mythologique » pour contribuer à son travail dédification de soi.
Points de vue quil restera à compléter, dans une sixième partie, en allant enfin de lauteur vers le lecteur, et donc « Du côté de la réception ». Nous observerons dabord comment Balzac a constamment pensé lui-même sa propre « réception » et plus généralement la réception de la figure auctoriale par les lecteurs dune uvre littéraire en particulier dans la préface de La Peau de chagrin et dans Modeste Mignon. Puis nous passerons pour de bon du côté des lecteurs, et plus encore des lectrices, qui entretiennent avec lui une correspondance nourrie. Il sagira ainsi de vérifier à quel point il y a eu, de leur part, compréhension ou, au contraire, malentendus (parfois féconds ?), dans le décryptage du « message auctorial » que Balzac na cessé dexpliciter, en particulier par ses préfaces et sa correspondance.
Entrer en littérature
1818-1828
I
naître par correspondance
(1819-1822)
Comme tout jeune écrivain qui se respecte, Balzac double son activité décriture dune activité imaginaire. Il écrit beaucoup, en tous sens, mais aussi se contemple écrivant, accompagne son activité de scripteur de rêveries et de fantasmes. Demblée, il double son travail décriture dun commentaire sur le grand homme littéraire quil veut devenir, complète ses uvres à faire par une continuelle élaboration de leur auteur. écrire, pour lui, cest dabord mettre en fonctionnement ce sujet épico-romanesque quest lécrivain, lui donner des espaces à conquérir. Le grand, le vrai Balzac, celui daprès 1830, continuera, on le sait, dans ce registre. Que de « Préfaces », d« Introductions », d« Avertissements », d« Avant-propos », que de romans métatextuels pour construire ce héros à venir, lécrivain ! Ce à quoi collaborera aussi luvre romanesque, en semployant à pourvoir cet écrivain idéal de repoussoirs caricaturaux (Canalis, Nathan, Lousteau), et de quelques rares doubles moins négatifs (dArthez, Albert Savarus, Z. Marcas). Mais, pour le jeune Balzac, une telle opération se fit sous le signe de lurgence. Comme sil avait à sinventer lui-même en tant que base du « monument » à venir, pour quensuite ses uvres, sortant en kyrielle de sa plume, trouvent une instance ferme à quoi se raccrocher.
Cest aux tout premiers stades de cette « invention de soi comme écrivain » quil convient de sattacher dabord. Je ne prétends proposer ici quune chronologie raisonnée de lévolution du jeune Balzac à travers les scénarios auctoriaux quil adopte tour à tour. Choix qui se trouvent liés, bien sûr, à deux autres aspects de son activité : ses choix génériques et stylistiques, dune part ; ses choix de carrière, de lautre.
Tant pis pour la religion rhétorique du chiffre trois : je distingue quatre périodes :
la période où le jeune Balzac reste encore sous le joug dun modèle hérité des Lumières, et pour une part aussi de lÂge classique ;
celle où, dans ses thèmes romanesques mais aussi dans sa manière de construire la figure de lécrivain idéal, il témoigne de linfluence sur lui des nouveaux imaginaires romantiques de lécrivain ;
celle où il est obligé den rabattre par rapport à ses ambitieux programmes initiaux. Changeant de registre et de statut, il choisit alors un costume moins voyant, accepte de jouer en mineur, sur une « fibre plus basse » (du Bellay). Retrait dépressif, mélancolique, en particulier dans les adieux du bachelier Horace de Saint-Aubin en « Post-face » à Wann-Chlore, commentés par Pierre Barbéris. Mais retrait qui a souvent été aussi joué par lui, inversement, sur le registre ludique celui de lautodérision. Ce qui finit par savérer une stratégie payante, propre à permettre un nouveau départ à un écrivain enfin délivré de ses Surmoi littéraires oppressants.
Enfin, il y aura à prendre en compte le moment où le Balzac davant, vers la fin de la période évoquée, est déjà en train de se mettre à ressembler au Balzac daprès.
Mais impossible de se lancer dans lévocation de ces phases successives sans un prologue épistolaire.
Car cest tout naturellement par des moyens littéraires quun écrivain est amené à se définir une identité auctoriale, figure et posture à la fois, et toute une scénographie. Cest par des textes et des paratextes spécifiques quil cherche à se déterminer une identité, propre à pouvoir fonctionner un jour comme une sorte d« indicatif » de son uvre. Lauteur sera ainsi, au bout du compte, quelque chose comme sa propre uvre.
Comme cest aux tout premiers moments de sa carrière quil est soumis à lobligation de se « situer », cest dans ses écrits de jeunesse quon trouve tout naturellement des traces de cette autogenèse : bribes précieuses, quand elles existent, du laboratoire de sa « production de soi ». Mais rares sont malheureusement les documents originaux qui permettent déclairer de tels parcours. Comme la recherche dune « scénographie auctoriale » se lie très étroitement à la recherche de soi, ce ne sont pas soucis quon clame sur la place. On les garde pour larrière-boutique, pour les écrits intimes et les correspondances, auxquels seule la postérité a accès. Lorsquils sont enfin édités, le lecteur posthume a parfois le bonheur dassister à ce prodige : la naissance dun écrivain.
Complétés par des récits autobiographiques plus tardifs, reconstructions après coup nécessairement moins fidèles, ces divers textes de jeunesse permettent de suivre ses efforts pour accéder à lexistence. En rassemblant toutes ces archives, on peut reconstituer le journal de sa généalogie imaginaire. Plus tard, cest souvent dans les préfaces de ses uvres successives quil est permis de suivre les épisodes ultérieurs de son autogenèse.
Dans le cas de Balzac, qui na pas tenu de journaux intimes et dont les écrits personnels sont peu nombreux, cest bien dans sa correspondance quil faut chercher lessentiel de sa genèse de soi. Plus encore quun simple journal, la correspondance de jeunesse dun écrivain est le terrain dun travail psychodramatique. Il sagit pour lui de sy parer des insignes décrivain, dannoncer et dobjectiver son projet littéraire, tout en assignant des rôles à ses correspondants : lecteurs, admirateurs, confidents, maîtres ou repoussoirs. La correspondance, ce dispositif décriture dont le versant « pragmatique » est si manifeste, permet à lécrivain de se choisir des comparses. Sortes d« adjuvants dauctorialité » : conseillers parfois, mais dabord témoins de sa naissance, de son advenir programmé à la littérature. Ainsi, pour le jeune écrivain, se « dire » par lettre plus encore que par toute autre forme décriture intime , cest « faire ». Et même, dans le cas qui nous occupe, « se faire ». Se construire, sassigner un registre, tout en engageant un rapport déterminé avec autrui, ne serait-ce quen le prenant à témoin de ses propres choix.
Nullement marqués par lidée dune réussite immédiate, les dialogues épistolaires de jeunesse quentretient Manon Phlipon la future madame Roland avec les surs Cannet, permettent de suivre les rêveries littéraires dune jeune « Romaine ». Elle nose encore se proposer un destin littéraire que dans le secret de la confidence. Contenant fréquemment les premières versions fraîches encore dencre des futures Méditations, la correspondance de jeunesse de Lamartine avec Aymon de Virieu est un excellent observatoire des progrès littéraires du jeune homme, un journal des lectures et des écritures dun futur poète romantique, mais aussi un mouvant miroir de son chemin imaginaire vers la poésie. Cest en se faisant le professeur de littérature de sa sur Pauline, en lui donnant un rôle dalliée au sein de lhostile bercail grenoblois, quHenri Beyle sancre par correspondance dans son futur rôle décrivain. Sil ne parvient pas à faire léducation de sa sur rétive à sa pédagogie comme à toute autre , le maître improvisé nen fait pas moins la sienne propre. Au moins se persuade-t-il par contraste de sa suffisance. Pas de meilleure manière dapprendre que de se mettre en posture denseigner
Mais surtout, dans le miroir de sa correspondance, il sobjective comme un écrivain à venir. Et il a tellement conscience de limportance de ce spéculum épistolaire quil demande à sa sur de lui garder ses lettres, parce quelles lui donneront un jour « lhistoire de son esprit ».
Autre forme dusage « auto-génétique » de la correspondance chez George Sand. Cest par lettres, elle aussi, quelle naît à la littérature, dabord en écrivant des épîtres de « diable » à ses amies du Couvent des Dames Anglaises ; puis en faisant mine de ne pas trouver de correspondante à sa mesure. Ce qui lentraîne dans cette fantastique chevauchée par lettres sans destinataire quest son Voyage en Auvergne (1829). Dans les lettres que la débutante en littérature professionnelle (1831) envoie ensuite de Paris à ses amis berrichons, on trouve à la fois des reportages épicés sur le monde littéraire, que rédige une ethnologue vorace, jouant les Candides provinciales, mais aussi une prise de possession de son identité décrivain. Tout en se gaussant des notables de la « Littérature » parisienne qui font le pied de grue dans son escalier, « comme les anges sur léchelle de Jacob », elle en profite pour notifier son nouveau statut décrivain professionnel à ses amis berrichons. Manière de se persuader par ricochet quelle mérite ce titre elle qui na cessé de le dénigrer.
Dans le cas du jeune Balzac, les archives épistolaires de cette genèse de soi sont relativement substantielles. Sa « naissance » en est facile à suivre, surtout dans les toutes premières années, grâce aux lettres quil échange avec ses surs, Laure et Laurence. Seuls quelques brouillons de lettres subsistent des premières relations de Balzac avec Mme de Berny (1822), cette correspondance ayant été détruite par le fils à la mort de sa mère : mais ces bribes-là constituent aussi un efficace mirador. Quelques lettres à Mme dAbrantès en 1825-1826, mais de celles qui sont de véritables « portraits de lâme », et nous voilà de nouveau comblés. Plus tard, dans les années 1828-1829, cest la correspondance avec Latouche qui, de manière brève mais fulgurante, prend le relais : elle nous laisse entrevoir ce qui se trame lors de la genèse de cette première uvre enfin signée Balzac, Le Dernier Chouan, et de lauteur qui va avec. Lorsque une brouille irrémédiable sépare les deux amis, cest au tour de Zulma Carraud daccéder au statut de confidente (1829). Cela en attendant quà partir de 1833 « lÉtrangère » ne lui dispute ce rôle. Et cest alors les lettres à Mme Hanska qui nous permettent de suivre, pendant les années 1833-1850, la suite et la fin de cette genèse à rebondissements quest la naissance dun écrivain.
Le grand intérêt de la correspondance de jeunesse de Balzac, cest que, de manière très semblable à ce que pratique Henri Beyle avec sa sur Pauline, elle nous permet de voir à quel point le débutant se sert de ses surs comme dadjuvants et de complices. En elles, le rédacteur dun laborieux Cromwell a des admiratrices à domicile, restées à Villeparisis, au foyer paternel, tandis que, lui, gèle à versifier une tragédie dans sa mansarde, rue Lesdiguières. En elles surtout, il a des témoins de sa passion littéraire. Apôtres potentiels, mais dabord destinataires privilégiées dune photographie de soi en écrivain dont, lettre à lettre, Balzac développe les épreuves successives. Dans les yeux de Laure et de Laurence, ses alliées au sein dun milieu parental hostile (autre trait de ressemblance avec Stendhal), il sagit pour lui de se constituer en « petit génie de la famille », en futur amant de « Mlle la Gloire ». De sobjectiver davance « grand écrivain »
Lire cette correspondance va nous permettre ainsi dapercevoir le tout jeune Balzac se faisant.
Nous le verrons dabord en train de lire, puis de commencer à écrire, en tous sens, la correspondance devenant ainsi « journal dun écrivain » qui opère une entrée en littérature par tous les bouts.
Nous le verrons ensuite sallouant une identité auctoriale en constante mutation : dressant de lui un portrait idéal décrivain génial, non sans avouer ses insuffisances au regard du terrifiant Surmoi quil sest donné.
Et nous aurons à nous demander en quoi cette construction dune figure auctoriale changeante est aussi construction de soi, accès à une identité personnelle. Car cest bien là ce que permet à Balzac lusage que, conformément aux habitudes de son époque, il fait de sa correspondance comme succédané décriture intime : devenir soi.
1. Lire
En termes dapprentissage scolaire, cela commence mal. Tout comme le jeune Baudelaire, le jeune Balzac dix ans consacre sa toute première lettre à un aveu déchec fait à sa mère. Il a été à « lalcôve » : mis « au cabinet noir » du collègue de Vendôme, à cause de ses mauvaises notes. Ce que compense mal, même à ses yeux, un accessit en discours latin. Voici le mauvais élève dans le cas dessayer de rattraper ce défaut dintelligence par des qualités plus modestes : il se lave scrupuleusement les dents, et il a commencé un « chayer » neuf où il recopie ses vieux « chayers »
Six ans plus tard, en 1816, même palmarès insuffisant : cette fois, cest Madame mère qui sen plaint. Élève du lycée Charlemagne, son fils est interne dans une pension rue de Thorigny. Dont « lestimable » directeur vient de lui annoncer que son fils est « en Version le 32e » ! Voici le piète latiniste privé de sorties et des « bonnes causettes instructives » que se promettait de lui offrir sa peu tendre maman.
Cela se termine par une mise en apprentissage dans une étude davoué (septembre 1816). Ce qui nempêche pas le saute-ruisseau de suivre des cours à la Faculté de droit, à la Sorbonne et au Muséum. Longue période formatrice, malgré tout, en raison de lapprentissage juridique sur le tas, dont on retrouvera bien des éléments dans les romans. Ce nest quau bout de trois ans, en août 1819, que Balzac réussit à convaincre ses parents de le laisser une année en paix, à Paris, dans une mansarde. Histoire de faire ses preuves en tant quécrivain. Et de démontrer à ses géniteurs que telle est bien sa vocation, non de devenir avoué ou notaire. Car il refuse de « faire partie nulle », comme un Vomorel, ami de la famille ; de devenir un simple « bouche-trou » dans la société, comme le craindra le jeune Flaubert.
Pour suivre les étapes dun apprentissage qui, dès lâge de dix-sept ans, est celui dun autodidacte, sa correspondance nous offre un peu moins que dautres de la même sorte. Point de programme de lectures et détudes systématiques, énoncé par lettre et proposé à sa sur, comme chez Beyle. Point de condisciple confident, comme chez Musset (seize ans) qui vient de passer brillamment son bac, et sennuie en province, mais qui a du moins Paul Foucher pour déverser son spleen. Point non plus, comme chez Flaubert, de référence à des camarades de classe, à des lectures, à des tentatives littéraires en groupe, à des professeurs aussi, dont lun, le professeur de rhétorique (Gourgaud-Dugazon) finira par être (1839) le destinataire dune confidence essentielle : la « vieille idée fixe » de son élève, « écrire »
Dans ses rares lettres davant sa réclusion rue Lesdiguières, Balzac ne nous donne rien à deviner de son parcours de formation. En revanche, dès que le voilà enfermé à Paris et que commencent ses lettres-journal à ses surs (12 août 1819), même si ce bagnard de la tragédie classique met plus laccent sur lécriture que sur la lecture, on finit bien par se faire une assez juste idée de son bagage.
Côté Antiquité, Sophocle, Plutarque, Cicéron, Virgile, Tacite quil rage de ne pouvoir « démacquer » dans la bibliothèque paternelle. Noms propitiatoires, plutôt quindices formels de culture. Mais quappuie une apologie en règle des Anciens, dont « nous autres modernes sommes les très humbles valets ». Et aussi, des conseils donnés à sa sur : apprendre le latin, lire Plutarque, à défaut de savoir vraiment lhistoire. (Ceux-là même que le jeune Beyle, tout juste sorti de son École centrale, donnait à Pauline vers 1801-1802.) Balzac, quant à lui, dont les études classiques ont vite été interrompues, en garde des plaisanteries de collège : il se vante dêtre « un Brutus en abrégé », ou menace décrire « une Catilinaire à la Cicéron ».
Aux côtés des Anciens, très haut dans son Panthéon, les grands hommes du Grand Siècle : « mon vieux général Corneille », Racine, Voltaire, et le lot de ceux quil appelle, dune formule datée, « nos quatre auteurs tragiques » : Corneille, Racine, Voltaire, Crébillon père ! Il les « dévore », et leur rend un hommage atterré. Lui qui essaie décrire une « tragédie dimagination » se plaint de la difficulté du genre. Car « il y a tout à créer ; le spectateur est neuf sur tout » (ibid.). Et il guigne vers Voltaire, « le seul presque qui ait réussi dans ce genre », mais qui pourtant « a tombé à presque toutes, excepté Zaïre » (ibid.).
Coté xviiie siècle, mis à part le Voltaire dramaturge, cest le Rousseau romancier qui est en bonne place. Notre potache littéraire rêve davoir « la Nouvelle Héloïse pour maîtresse, La Fontaine pour ami, Boileau pour juge, Racine pour exemple, et le Père-Lachaise pour [s]e promener ». Ce nest que plus tard, en 1821, lorsquil sera attelé à latelier romanesque que son Panthéon admettra les gloires anglaises, Richardson et Walter Scott : « Tu mas dit que tu lisais Clarisse [Harlowe]. Tâche de lire après Julie. Je tengage beaucoup à lire Kenilworth, le dernier roman de Scott, cest la plus belle chose du monde. » Enfin, peu de signes dimmersion dans le bain culturel contemporain, mis à part une allusion à la Marie Stuart de Pierre Lebrun, deux autres à lAtala et à lEndymion de Girodet.
Mais si le bagage de ce jeune écrivain nest pas très présent, cest que déjà son urgence dagir, dans et par lécriture, prime sur le travail de laccumulation primitive. Déjà le génie pris dans un affairement de « force qui va »
2. Écrire
Dans un premier temps donc, Honoré a commencé par la tragédie, comme bien des débutants de ces années-là. Soucieux de se faire reconnaître dans les grands genres de la scène, et consacrer dans ce haut lieu quétait encore le Théâtre-Français. Le choix du théâtre, comme premier genre dadoption, lui est commun avec Stendhal, Hugo et Lamartine. Stendhal dans les années 1800-1805, un peu plus tôt parce que né plus tôt (1783 vs 1799) a, lui, choisi Molière pour modèle. Le jeune Hugo, en revanche, (quatorze ans !) compose une Irtamène en alexandrins (1816), et la met sous la protection de Racine et de Voltaire, « ces demi-dieux du théâtre français » ; puis il insiste avec une Athélie (1818). Quant à Lamartine, la même année, il prélude à ses Méditations par un Saül, tragédie biblique. Le théâtre à cette époque, cest à la fois le grand genre, le genre noble, mais aussi le genre censé permettre des succès « médiatiques », sous les feux de la rampe, dans léblouissement dune « soirée » parisienne. Ce que Vigny aura à attendre jusquen 1829
Cest pour ces raisons que Balzac, à partir de lété 1819, essaye décrire une tragédie en cinq actes et en vers intitulée Cromwell. Mais cest là aussi le résultat de sa formation scolaire, dans une ambiance très classique pour linstant, où les grands écrivains sont les grands capitaines de la scène.
Le choix de Cromwell na pourtant pas été absolument premier ; et il nefface pas dautres entreprises. Comptons pour rien un projet poétique damour-propre : une « épître en vers » quil songe à écrire, comme si elle venait dAlbi, ville où selon le roman qua répandu la famille il est censé en voyage : il ne sagit là que dune gageure, entreprise pour « faire la nique aux versifiants cousins ». Balzac a songé à un roman, Coquecigrue, quil nabandonne quen raison de la difficulté de lentreprise ; à un opéra-comique, Le Corsaire, tiré de Byron, quil laisse en plan, conscient quil aura du mal à le faire mettre en musique ; à une autre tragédie, Sylla, projet dont il regrette ensuite labandon. Et même lorsque Cromwell a été choisi « par raison », dautres projets subsistent : une Marie Stuart, un « petit roman dans le genre antique ». Formule mystérieuse, quon peut comprendre soit comme désignant un roman historique sur lAntiquité (mais lequel ?), soit plutôt comme sen référant à un ancien art décrire des romans (mais alors, quels en seraient les modèles ?) Peut-être alors doit-on comprendre que Balzac désigne ainsi Sténie, ou les Lettres philosophiques, le genre antique étant alors celui du roman épistolaire, par opposition au genre moderne, représenté par Walter Scott
De cet écrivain au travail, la correspondance ne nous laisse rien ignorer de ses espoirs, de ses efforts, de ses déconvenues. On ne perd rien de ses difficultés à inventer Cromwell, puis à le versifier. Mais dabord, cest par le plan quil commence : la dispositio avant tout. Le 6 septembre, il annonce quil le « médite » depuis six mois et quil la « ordonnancé ». Plus tard, il demande à Laure de confirmer si larmature de sa « machine » est solide. En tête de sa lettre, et avant toute entrée en matière, un titre en capitales : « Plan de Cromwell ». Mais il frémit demblée en pensant aux difficultés de lentreprise : « sept à huit mois pour versifier, et inventer, et plus pour polir ».
Mais ce qui nous importe, cest que la correspondance nest pas seulement atelier décriture, ouvrant jour sur ses habitudes et ses imaginaires de composition ; elle est aussi laboratoire de création de soi et lieu daffirmation dun projet littéraire.
3. Portraits de soi
Avec humour, le jeune écrivain se peint dans sa correspondance. On le voit au travail, dans son meublé du 3e étage. On assiste aux affres de la muse, mais aussi aux déboires de la vie quotidienne : lachat dune « glace carrée et dorée »; celui, dispendieux, dun piano ; on connaît son régime alimentaire : « noix poires pain » ; un pâté qui tombe à point nommé de Villeparisis ; les courses faites par la mère Iris-Comin ; les rares visites de Dablin ; une sortie au théâtre pour voir Talma dans Corneille ; une autre au Père-Lachaise, « pour faire des études de douleur comme tu faisais des études décorché », etc.
Surtout, sa correspondance permet au jeune reclus de se regarder et de se construire comme du dehors. Les premières lettres envoyées de Paris sont dun ton enjoué. Le futur auteur conte à sa sur son « Momus » adoré son emménagement, puis son choix dun domestique. Sensuit un dialogue improvisé où, aux récriminations imaginées de Laure, le frère coupable finit par répondre que son domestique a nom : « Moi-même ». Première division du sujet ! Puis, le jeu se poursuit dans cette même lettre : « Assez parlé de mon domestique, parlons du maître ; du maître qui est moi. » Ce qui implique de la part de ce jeune apprenti, non seulement une propension à mettre en scène son existence, et à la dialoguer de manière humoristique, mais aussi une tendance très marquée à se voir du dehors et à se dédoubler. Au lieu de senfermer dans son moi, il se regarde avec les yeux de Villeparisis. Il se divise : un « je » qui tient le dé, un « moi » qui sautonomise en personnage. Et la lettre tourne au journal : non pas journal intime, mais bien journal quotidien, avec ses feuilletons, ses Premiers-Paris, ses diverses rubriques : « Beaux-Arts », « Nécrologie », « Extérieur », « Intérieur », « Dép[artement] de Seine-et-Marne ».
Ailleurs, « M. Moi-même » devient « le célibataire du 3e » : un « fainéant » qui passe sa semaine à « pensailler, rangeailler, mangeailler, promenailler, sans rien faire de bon ». Dès lors se met en place la mécanique qui consiste à faire de ce reclus un personnage, le premier personnage de son uvre à venir : que la correspondance construit par recours à la troisième personne, comme un autre. Tantôt, « cadet de Gascogne », capable denjamber en un instant la distance Paris-Villeparisis, avec ses bottes de sept lieues ; tantôt, « vraie Perrette au pot au lait ». Ici, il est « votre pendard de frère », ou « ton loup de garou de frère » ; ailleurs, « le petit brisquet dHonoré ». À sa sur qui le voit comme un Lovelace, il répond quil nest pas un Adonis, mais un « magot de la Chine » : destiné aux cheminées, non aux lits des dames. Plus tard, lorsquil aura pris nom Lord Rhoone, il simagine déjà en « homme à la mode », ayant « des bonnes fortunes en foule ». Quitte à déchanter bientôt et à se peindre comme « un étourdi criblé de dettes sans avoir fait une seule bamboche » ; ou à trouver que sa constance pédestre est celle de « lâne de Sancho ».
Mais quon ne croie pas que ce soit là son seul registre de rapport à soi. Dès que la destinataire nest plus familiale, et quil ne faut plus seulement la snober et la faire rire par la chronique bouffonne de la rue Lesdiguières, le ton change ; change aussi la nature du style épistolaire. À Laure et à Laurence, il se contente de rappeler les réquisits en usage pour lécriture des lettres : un style aisé, dégagé, pas de brouillon : « [
] est-ce que le cur connaît les brouillons ? » Identiques sur ce point les conseils dHenri Beyle à Pauline. Ainsi, plus tard, en agira Sand avec ses élèves en style épistolaire. Ainsi Musset avec Paul Foucher.
Dans ce même esprit, quand il est en face de ses surs, Balzac la joue dans le registre du naturel. Il sémerveille de sa propre spontanéité : « Comme jenfantille, mais que veux-tu ! je ne técris pas une lettre méditée ; cest à même mon esprit, ainsi ne tétonne pas si je bats la campagne. » Mais quand la lettre sadressera à ses maîtresses (Mme de Berny, puis Mme dAbrantès), lethos épistolaire change : le sérieux, voire le style sublime prennent le pas. Changent aussi les imaginaires de la lettre. Reprenant un thème répandu, Balzac insiste sur « ces espèces de portraits de lâme quoffrent les lettres » Thème auquel feront écho les commentaires sur le style épistolaire dans ce roman par lettres quest Sténie.
4. Un premier projet littéraire
Mais rares les moments où cet épistolier à double registre oublie la littérature. Quil traite sa lettre comme un jeu desprit qui lui permet de se peindre sous les traits de personnages divers, ou quil en fasse un « portrait de lâme », déjà, sans le savoir, il fait ses gammes romanesques par lettre. Autant de peintures de soi, autant dexercices de style. Mais la littérature est aussi présente en ce que ses lettres lui permettent lexpression dun projet littéraire en mouvement.
Il envisage déjà sa carrière littéraire et ses triomphes futurs. Se désigne comme « Sophocle cadet », ou se laisse glorifier par Laurence comme « un 2e Cicéron ». Et voici formulé, sous le rempart de lhumour, le premier autoportrait-lige, à la troisième personne : « [
] le feu a pris dans mon quartier, rue de Lesdiguières, N° 9 au 3e dans la tête dun jeune homme. Les pompiers y sont depuis deux mois ; pas possible de léteindre. Il sest pris de passion pour une jolie femme quil ne connaît pas. Elle sappelle la Gloire. »
Être un « grand écrivain », un de ceux qui ont leurs épitaphes au Père-Lachaise où il va se promener pour se défatiguer décrire, tel est son rêve. Mais il aimerait être aussi un « grand citoyen », un hôte futur de ce temple républicain des grands hommes quétait le Panthéon avant quil ne redevînt léglise Sainte-Geneviève, sous la Restauration
Signe des temps, les deux rêves se rejoignent : « [
] il est beau dêtre un grand homme et un grand citoyen ». Enfin, troisième aspect avoué de ce projet à étages : il veut aussi, autant que possible, gagner beaucoup dargent avec sa plume. Lambition de la fortune, même si elle nest pas valorisée, nest pas la moindre. Quon en juge par les regards denvie quil jette sur Lamartine, qui a eu la chance dépouser une Anglaise, riche héritière venue vers lui en lui disant : « Voû aîtes Mau chieu de La Mertîne ! ché vien aipousé vous. » Mais dabord, au travail ! Et la gloire avant largent
Car pour linstant, à ses yeux, la littérature est, comme dans le discours des Lumières, affaire de consécration par la postérité : celle dun écrivain philosophe qui aura su « servir lhumanité » par ses leçons. Ce que Balzac exprime en disant quil veut que sa « tragédie soit le bréviaire des rois et des peuples ». Il ne songe pas seulement à écrire une uvre de haut niveau, pour linstant revêche. Demblée, il se place dans la perspective du « monument ». Par deux fois au moins : une première fois, en se jouant, en septembre 1819 ; une autre fois de manière sérieuse, en 1823 ou 1824 : « Il tâche à être quelque chose et quand on veut élever un monument, on ne pense pas aux effrontés qui affichent le spectacle du jour sur la barricade. »
Dans cet univers mental où lobligation dêtre glorieux commande, seul un « chef-duvre » peut combler lattente. Ce que Balzac exprime dans une phrase qui cadre son projet : « Je veux débuter par un chef-duvre ou me tordre le cou. »
De ces phrases « à projet », les correspondances des jeunes écrivains du temps ne sont pas si prodigues. Cest dans une phrase de Journal intime, répétée par le Victor raconté par un témoin de sa vie qua été proféré sil la été vraiment le célèbre : « Je veux être Chateaubriand ou rien. » Cest un document postérieur, pas tout à fait fiable, qui nous transmet ce qui fut le projet initial dHenri Beyle : « [
] vivre à Paris en faisant des comédies comme Molière ». Mais il est vrai que le Journal, à la date du 12 juillet 1801, garde lui aussi trace de ce choix : « Je crois par exemple, quun jour je ferai quelque chose dans la carrière du théâtre. »
À côté de ces formulations arrangées, les projets quexpriment le jeune Musset et le jeune Flaubert lont bien été de manière textuelle et sous forme épistolaire. Chez Musset, un projet étrangement dénégatif : « Je ne voudrais pas écrire, ou alors je voudrais être Shakespeare ou Schiller. » Chez Flaubert, on la vu, de lordre de lIdée fixe, avouée enfin après avoir été longtemps interdite dexpression. Quant à Balzac, cest lui aussi sous forme épistolaire quil formule son « vouloir-être ». Manière de se lier par un aveu qui, du fait de lobjectivation qui lui est donnée, prend force de contrat. Par cette phrase quouvre un « je veux », par ce choix impérieux du chef-duvre, le jeune Balzac nous donne à entendre à quel point il a déjà une conception héroïque de la littérature. Une idée a priori qui le condamne à être un « grand homme ». Un « génie » au débotté. Illico, un Napoléon de la littérature. Ce en quoi il participe de ce « terrorisme de lexcellence » que bien des romantiques ont exercé ou subi à leur façon
Forcément « sublime », lécrivain romantique ! Cest ce quénonce Balzac à sa sur : « [
] il ne me faut que du sublime. » Au-dessous dune certaine taille, le prétendant littéraire nest pas viable. Réputé coupable dune faute indigne contre la nécessité du sublime, lui-même sen morfond. Combien de grands hommes futurs qui ont dû se répéter alors avec appréhension le mot dHonoré à sa sur. Récitant la leçon que les maîtres de rhétorique du temps ne cessent de seriner, Balzac, fidèle à Horace, à du Bellay, à Boileau, rappelle linterdiction de la médiocrité : « [
] mais composer et versifier, au diable la médiocrité. » Doù pour finir son cri dangoisse drolatique : « Ah sur, si je suis un Pradon je me pends ; lorsque tu verras de mauvais vers, mets en marge : Gare à la potence ! »
Dans ces conditions, on comprend mieux le sentiment de culpabilité qui a dû se saisir de notre candidat à la potence lorsque, délaissant la tragédie, il se résout à devenir romancier industriel. Et quel déploiement déloquence ensuite pour tenter limpossible : vaincre cette première « chute », faite avant de pouvoir prendre son envol !
II
imaginaires littéraires du jeune balzac
I. « classique » et élève des « philosophes »
Si on le connaît bien par sa correspondance, on connaît aussi par ses écrits de jeunesse ce tout premier Balzac : celui des Notes philosophiques (1818), de Cromwell (1819), celui davant Sténie (1820). Ce qui le caractérise, on la vu, cest sa fidélité militaire au modèle classique, encore largement actif dans les cercles libéraux du temps.
Ce classique en herbe a un sens militaire de la dispositio. Doù le souci immédiat quil a du plan de Cromwell, envoyé à Laura soror avec mission pour elle dacquiescer à cet imperdable dispositif de bataille. Doù son naufrage lorsque notre pater dolorosa saperçoit, un jour de novembre 1819, dun fatal « défaut de construction dans [s]a machine ». De même, provient dun imaginaire classique de la littérature son souci des corrections : « rogner, trancher, coupiller ». Même explication pour le rythme lent décriture de Cromwell, imité de Racine (« Le grand Racine a passé deux ans à polir Phèdre »). Tout à fait aux antipodes de son rythme cardiaque à lui
Émane de la même tradition son espoir de parvenir à la gloire, dentrer, si possible de son vivant, dans la postérité. La gloire, il la veut pour lui mais aussi pour sa famille : « Si le ciel ma doué de quelque talent, mon plus grand délice sera den faire rejaillir la gloire qui en peut résulter sur toi, sur ma bonne mère, songe à mon bonheur si jillustrais le nom Balzac ! Quel avantage de vaincre loubli !
»
Projet que ses surs confirment par leurs approbations. Ainsi de Laurence qui espère bien que son frère va « immortaliser le nom de Balzac ». Elle lencourage à supporter ladversité, en lui rappelant que ce qui doit le raffermir, sil aime la « célébrité », cest que la « plupart des grands hommes ont été élevés à lécole du malheur »
Cette « envie de la gloire » dont les lettres résonnent, les uvres contemporaines la confirment. Tantôt, comme dans le Traité de la prière, la gloire doit être obtenue sans attendre :
Lhomme amoureux de la gloire veut en jouir de son vivant. Ceux qui la recherchent sous le simple motif de ce que nous appellerons volontiers la renommée natteignent pas leur but quand leur gloire ne jette son éclat quaprès leur mort.
Tantôt, au contraire, tout comme le sage Vanhers, on la sait posthume : « [
] notre plus beau sarcophage, cest la seconde existence que lon se crée dans la mémoire ». Ce qui concorde avec le Balzac de la correspondance, qui a choisi de « ne pas travailler pour le goût actuel, mais comme ont fait les Racine, les Boileau, pour la postérité ».
Trait archaïque que ce désir de la gloire ? Pas tant. Il a été aussi celui de Beyle. Le 24 juin 1804, il le confie à son Journal : « Je suis peut-être lhomme dont lexistence est la moins abandonnée au hasard parce que je suis dominé par une passion excessive pour la gloire à laquelle je rapporte tout. » Quelques jours plus tôt, il vient de refuser de devenir laide de camp du général Michaud, en se disant à lui-même : « cest [
] un sacrifice fait à la gloire », car « il faut un esprit de suite dans la vie ». De même, Balzac écrit à Mme de Berny en 1822 : « Quand on a fait un thème pour sa vie
» Conclusion de Beyle, plus tard : « Sans létude, ou, pour mieux dire, lamour de la gloire qui a germé dans mon sein malgré lui [son père], je me serais brûlé la cervelle 5 ou 6 fois. »
Ce désir impérieux de la gloire, Balzac lavait déjà énoncé, de manière philosophique, dans le Discours sur limmortalité de lâme, vers 1818. Il y faisait de la survie glorieuse la seule immortalité supportable à un esprit guéri du préjugé religieux. Ce quaffirme un des axiomes (le numéro 4) : « Car il ny a rien dimmortel chez nous que la mémoire quon laisse après soi, encore sous la condition que ce monde est éternel. »
Mais quels sont les genres susceptibles de porter lécrivain à la postérité ? Balzac a commencé par la philosophie, et donc par le sommet. Puis, dans une logique qui doit beaucoup à linfluence des catégories des Lumières, il se tourne vers le théâtre, dont tout le siècle antérieur a fait une philosophie en acte, propre à influer sur le « peuple ». Le choix initial du grand théâtre en vers, représentable à la Comédie-Française, son mépris corrélatif pour « les vaudevillistes et les faiseurs dopéras » sont eux aussi ceux dun « philosophe », et ceux dun « classique ». Ils sont aussi le fait dun jeune écrivain attentif aux genres qui classent un homme, susceptibles quils sont de donner une inscription dans la « grande littérature », mais aussi une surface mondaine.
Demander lavis de François Andrieux sur le talent du jeune reclus de la rue Lesdiguières, ce geste qui est celui de sa famille a lui aussi une signification du même ordre. Car Andrieux est un auteur de théâtre néo-classique qui a bien réussi dans le genre comique, il est vrai ; mais cest aussi un critique littéraire libéral, auteur dun cours de littérature respecté dans son camp, issu de son enseignement à lécole Polytechnique ; et, depuis 1803, cest aussi un académicien. On connaît la jolie scène du vol du bout de papier contenant la sentence négative dudit Andrieux par lespiègle Laure, impatiente de savoir le verdict de ce Mentor académique ; et le jugement pessimiste alors porté par la famille sur les espérances théâtrales dHonoré. Mais peut-être cette condamnation sest-elle trouvée contrebalancée Andrieux est un esprit affable par des conseils plus amènes.
Cest en tout cas ce que minvite à imaginer une petite découverte. Que deux textes dits « philosophiques » du jeune Balzac sont en fait les brouillons de rédactions quil a commencées en vue de concourir, comme beaucoup de ses congénères, à des concours déloquence de lAcadémie française
Le « philosophe » qui gît en notre bon jeune homme serait donc un « orateur ». De là à penser quAndrieux a pu lui suggérer cette voie académique, par compensation, comme plus honorable et plus formatrice que le théâtre pour un débutant voulant sadonner aux Belles-Lettres
Mais peu importe : les contributions du jeune Balzac à ces concours sont un fait avéré. Et dont il convient de tirer toutes les conséquences.
Hugo, on le sait, avant de se tourner vers les Jeux-Floraux de Toulouse et den devenir même lun des « mainteneurs », a eu un premier accessit au concours académique de poésie de 1817, dont le sujet fut « Le Bonheur de létude dans toutes les circonstances de la vie ». Sujet dinspiration libérale, en cette Académie épurée par les Bourbons lannée précédente. Balzac, lui, un peu moins précoce, a tenté de concourir en 1820 puis en 1821.
En 1820, le sujet du concours déloquence est le suivant : « Déterminer et comparer le genre déloquence et les qualités morales les plus propres à lorateur du barreau et de la tribune. » Le premier prix est attribué à Saint-Albin-Berville, dont la contribution connaît les honneurs de limpression : Discours sur le sujet proposé par lAcadémie française, au concours déloquence de 1820 : « Déterminer et comparer le genre déloquence et les qualités morales propres à lorateur de la tribune et à lorateur du barreau. » Quant à Balzac, cette fois-là, il na pas dépassé les limites dun maigre brouillon : une page seulement en Pléiade, au t. I des uvres diverses (p. 1099). Balzac a recopié dabord la lettre du sujet du concours, puis jeté des notes en colonnes et en style télégraphique, enfin rédigé un seul paragraphe. Plutôt quun traitement du sujet, sy annonce une méditation sur léloquence. Celle dun rhétoricien qui manie la notion de « beau idéal », se réfère au Traité du sublime (du faux Longin ?), et distingue la vraie éloquence, qui agit « selon les vivifiantes idées du génie », de « lart futile de compasser tranquillement selon les règles de la grammaire ». Quelque peu romantique déjà, ce ci-devant classique-là
En 1821, en revanche, la tentative est plus poussée ; et le sujet du concours ne peut que sonner familièrement aux oreilles des balzaciens. Mais cela risque de bousculer quelques chronologies ; et de donner plus de gages à la thèse dune « romantisation » précoce du jeune Balzac.
Le sujet de ce concours est en effet le suivant : « Déterminer ce qui constitue le génie poétique et comment il se fait reconnaître indépendamment de la diversité des langues et des formes de la versification sous tous les genres depuis lépopée jusquà lapologue. » Voici donc que le texte dabord publié par Henri Gautier dans LAnnée balzacienne sous le titre Dissertation sur lhomme, puis très intelligemment, avec grand flair, réintitulé Essai sur le génie poétique par Roland Chollet, est donc, non plus un essai philosophique « libre » des années 1819-1820, issu dune évolution intellectuelle propre de son jeune auteur, mais bien la tentative faite par lui avortée sans doute, mais ce serait à vérifier dans les archives de lAcadémie française de se glisser dans le format du discours pour concours déloquence. Cette fois-ci, le discours primé et publié a été celui dAugustin-François Théry ; et il a été imprimé par Didot en 1821 :
Institut royal de France. Académie française. Discours qui a remporté le prix d'éloquence en 1821, au concours proposé par l'Académie française sur cette question : « Déterminer ce qui constitue le génie poétique et indiquer comment il se fait reconnaître indépendamment de la diversité des langues et des formes de la versification, dans tous les divers genres depuis l'épopée jusqu'à l'apologue. »
Donc, ni « Dissertation », ni « Traité », ni « Système », comme lavait bien vu Roland Chollet. Mais point non plus d« Essai ». Plutôt quelque chose qui sapproche dun « sujet de dissertation universitaire », comme le suggérait dans ses notes le même commentateur. Le vrai titre serait donc bien « Discours » : Discours sur le génie poétique. Ce qui nous ramène bien aux normes socio-intellectuelles dune époque où le jeune dramaturge repoussé, qui se trouve être aussi un philosophe en herbe, héritier par son père et son milieu de la pensée des Lumières, na pas pour saffirmer, comme aujourdhui, la perspective des concours universitaires ni, en manière de rêve fou, la collection « Les Essais » de Gallimard ; mais bien les « couronnes académiques ». Et donc aussi la perspective davoir à franchir des fourches caudines intellectuelles pour y parvenir. Et la nécessité de chercher des relations pourquoi pas Andrieux ? pour apprendre à y baisser noblement la tête.
Ce qui, si lon suit les constatations de Roland Chollet, sur le système décriture (sur la partie droite de la feuille seulement) commun à cet Essai, au Discours sur limmortalité de lâme (encore un Discours !) et à Corsino, nous oblige à reconsidérer la chronologie dau moins ces deux autres opuscules : ils doivent être repoussés vers les dates décriture de ce Discours sur le génie poétique, soit donc probablement, le premier semestre 1821 (puisque les prix dAcadémie sont attribués à la saint Louis, le 25 août de lannée en cours). Mais cela nous invite aussi à nous mettre collectivement en quête du sujet de discours auquel il nest pas exclu que répondent les notes substantielles du Discours sur limmortalité de lâme avoué « discours » celui-là
, et pour lequel Balzac a tant travaillé. Et à constater que le jeune Balzac aurait écrit là, sur un sujet sur lequel il existe alors une vaste littérature, bien tranchée entre les deux camps philosophiques adverses, un texte brûlot, impubliable en ces années de réaction religieuse. Ce qui nous amène à une contradiction, qui affaiblit lhypothèse quant à la nature académique de ce texte : car écrire pour lenceinte académique un discours qui dévie de la ligne spiritualiste attendue, nétait-ce pas donner des verges pour se faire battre ? Mais il y a gloire aussi, nest-ce pas, à jouer les chevaliers noirs
Voici donc le jeune Balzac qui, délaissant la philosophie, choisit deux voies fort communes alors, la tragédie et le discours académique ; et une troisième voie bientôt, elle aussi héritée du siècle précédent, le roman philosophique. Inutile pourtant de lui jeter la pierre comme le fait Maurice Bardèche, qui note à quel point lauteur de Sténie est en retard. Bardèche conclut cruellement : « Cette entreprise étrange et archaïque nous montre dabord combien Balzac se trouve à lécart de lactualité littéraire. Notre écrivain en chambre na jamais ouvert la fenêtre. Il est attiré invinciblement par les genres fourbus et les modes qui ont cinquante ans dâge. Imiter La Nouvelle Héloïse en 1820 est aussi paradoxal quécrire une tragédie. »
Mais si ! Balzac a ouvert la fenêtre. Mais les vents qui passaient par là le poussaient vers larrière. Quel aurait dailleurs bien pu être lavant, en 1821, pour un jeune libéral, à un moment où le romantisme commençait à peine à frémir, à droite, par des Odes et des Méditations ? Avant dentrer dans les deux voies nouvelles, le roman et le journalisme, par lesquelles il saura se réaliser pleinement, quitte à les refrayer à sa façon, le jeune Balzac, philosophe engagé à gauche, manifeste la conception de la littérature qui fut celle du siècle précédent. Le littérateur philosophe, doit « sattacher au solide ». À lui le courage de faire « penser » :
Beaucoup de gens écrivent pour quon lise leurs pensées, celui qui veut sattacher au solide doit écrire pour faire penser son lecteur. Cest mon but.
On maccordera au moins le courage davoir commencé par ce quil y avait de plus rebutant.
Il doit combattre les préjugés nocifs (tel celui de limmortalité de lâme), mais aussi vocation prométhéenne déjà ! « surprendre les secrets de la nature ».
Consécration pour celui qui se hausse à ces diverses missions héroïques : la perspective de la gloire, mais aussi un agrandissement de son rôle. Ne pas être un simple écrivain, mais aussi un « grand citoyen ». Car ce désir glorieux nest pas désir égoïste, mais ambition patriotique, comme le manifeste lauteur de Sténie. Il y a là une tâche collective, à assumer par toute une génération. Dautant plus difficile que lhéritage est lourd, que la gloire qui prévaut est, depuis Napoléon, la gloire militaire, et quenfin le pouvoir politique en place sen prend à la philosophie et veut éteindre son « flambeau » :
Quel lourd fardeau, quelle tâche de rendre notre siècle illustre après les grands hommes des deux siècles précédents ; rendrons-nous à nos fils la couronne de lauriers dont la France senorgueillit sans lavoir augmentée de fleurons nouveaux ? Les arts, la littérature resteront-elles en arrière du génie de la guerre, et des trophées de nos armes ? Oh ! que je sens mon âme senflammer en pensant aux chefs-duvre quil faudrait pour achever notre gloire ! Je prends mon désir pour du génie ! Hélas, je puis être tout au plus la sentinelle du temple, le gardien du feu quon veut éteindre !
Sensuit lappel que fait Del-Ryès à une levée d« enfants du siècle », appel pour linstant aux antipodes du désenchantement 1830 (qui marquera ensuite définitivement la notion) : « Cest à nous jeunes gens, enfants du siècle et de la Liberté, à favoriser laurore du bonheur des nations [
]. » De là aussi la vision « en beau » qua le jeune Balzac de ceux que, tout comme les libéraux de son temps, il appelle les « littérateurs », sans connotation défavorable pour linstant :
Je remarque que les littérateurs sont les gens que lon recherche le plus volontiers dans les crises politiques, parce quon sait quils réunissent à la science et aux connaissances lesprit dobservation et quils savent le cur humain.
Ce néo-classique quest lauteur de Cromwell, ce « littérateur » selon le modèle de la fin des Lumières et des libéraux du début du siècle, cet « orateur » philosophe quest enfin le Balzac 1819-1821, va très vite pourtant, avant même sa « chute » miraculeuse dans le roman alimentaire, commencer à changer de scénario auctorial. Cela parce quil est assez vite sensible à quelques-unes des sirènes du romantisme en matière dimaginaires de lécrivain.
II. vers le romantisme
Texte de transition à cet égard, Sténie. Je viens de rappeler ce qui dans le discours de Del-Ryès, et plus encore dans celui de Vanhers, le sage, regarde vers les Lumières. Cest à Vanhers que Del-Ryès, déjà plus romantique lui-même, confie la mission proprement philosophique : cela en vertu dune sorte de division du travail intellectuel, caractéristique de ce Balzac de transition, ou, si lon préfère, par une sorte de « binocularisme » que le « vrai » Balzac retiendra lui aussi :
Mon ami, je ten prie, continuez bien vos travaux de philosophie, avancez hardiment dans les pays inconnus de labstraction ; ne restons pas en arrière de lEurope ; on nous a jeté le gant, on attaque la philosophie française, et lon na pas encore répondu à lappel.
Mais déjà le romantisme est passé par là. Car si Del-Ryès, en bon élève des Lumières, songe à « jeter en bronze un ouvrage », le voici bien entré dans le moule romantique. Quen en juge sur pièces :
Que ferais-je donc, si je pouvais entreprendre et jeter en bronze un ouvrage ? Je serais un grand homme, un homme sublime !
on madmirerait et ce serait Sténie quil faudrait louer !
Elle minspire, tous les grands hommes ont eu de semblables aiguillons ; lun entend les applaudissements de la postérité, un autre suspendu sur la bouche de sa maîtresse y puise le génie.
Sa vocation littéraire, cest une muse, Sténie, qui lui en a fait don. De même Balzac, dédicaçant à Mme de Berny sa Fdora en vers, rend lhommage romantique obligé à la muse :
Les poètes anciens avaient autour deux de nobles divinités, des vierges aux doux sourire, des âmes grandes, et lorsque leur imagination fatiguée de son perpétuel vol vers le ciel sinclinait vers la terre, ils reprenaient un essor plus sublime, encouragé par des amis, des maîtresses ; heureux jours où les hommes divins étaient écoutés, honorés avec enthousiasme.
Voici donc Del-Ryès en équilibre entre deux mondes, lancien et le nouveau : entendant les « applaudissements de la postérité », mais déjà « suspendu sur la bouche de sa maîtresse » pour y « puise[r] le génie ». De là une délicieuse hésitation :
Que vais-je faire ? Loin
loin
la raison, les règles, les bornes des arts ; japerçois un espace immense éclairé dun feu nouveau. Mon ami, je ne puis suffire à la violence du torrent.
Voici déjà trois mythes romantiques au rendez-vous : le désordre torrentueux de linspiration ; le refus des « règles » ; et, son complémentaire, le désir du non-borné, de linfini.
Autres aspects de la romantisation de cet écrivain idéal : dabord le fait quil est à la fois, poète, philosophe et peintre, auteur dun « beau tableau » dont on a fait éloge à la dernière exposition, et dun « bel ouvrage marqué du sceau de limmortalité ». Une sorte de Corinne au masculin, qui actualise par avance ce quon va appeler après 1830 la « fraternité des arts »
Mais Del-Ryès est aussi romantique par sa mélancolie. Il se décrit comme « un pauvre orphelin [
], un être perdu, jeté dans la vaste chaîne du monde civilisé, sans y avoir les anneaux par lesquels chacun sy rattache ». Cest donc aussi un être pour la mort, un « infortuné convive » apparu trop tôt au « banquet de la vie », comme disait André Chénier, lidole de son créateur. Tout comme Chénier, Del-Ryès simagine « mort sans avoir joui ni laissé une ligne », « semblable à la Vestale qui laisse éteindre son feu sacré ». La mélancolie est donc bien ici, pour lessentiel, la mélancolie littéraire dun écrivain qui se voit déjà mort sans avoir réussi à faire uvre. Thème dépoque. Et, en écho, le rimailleur de 1822 jette sur le papier lébauche de ce qui eût pu être un poème intitulé : « Le Poète mourant. » Tout comme Millevoye en ses Élégies de 1812, tout comme Lamartine en ses Nouvelles Méditations poétiques de 1823.
Le romantisme est aussi présent dans Sténie par le désordre naturel de lénonciation épistolaire ; cest lui qui permet à Del-Ryès un « délire anti-logicien », ayant « de grands charmes » pour lui. À lui alors dentreprendre un voyage « fantastique » dans les « vastes campagnes de la pensée ». De là son cri de guerre : « je suis le champion des songes [
]. » Cri dont les échos retentiront longtemps, jusque dans la manière qua lauteur de l« Avant-propos » de La Comédie humaine de faire dépendre tout son monument dun premier rêve inspirateur.
Le romantisme est aussi présent dans le portrait que Sténie fait de Jacob, être original dans sa conversation : « car le talent a toujours une marche originale jusque dans les moindres détails de la vie ». Selon Sténie toujours (chargée par Balzac de dessiner le portrait idéal du héros sous les traits duquel lui-même aimerait à se mirer, sans loser autrement que par ce détour
), Jacob est aussi un « génie méconnu ». Et il est tout naturellement en proie à l« enthousiasme », qui est l« attribut dun petit nombre aimé des dieux, [
] taxé de folie par la médiocrité qui voudrait revêtir de ses petites livrées limmense génie » (ibid.). Le credo romantique est aussi présent dans la façon qua Sténie dapprécier jusquaux fautes qui déparent louvrage de son amant (« [
] le feu de la jeunesse y brille, jen aime jusquaux fautes, le génie seul peut les faire »), mais aussi dans lexplication quelle propose de la nature amoureuse de son enthousiasme poétique : « [
] cest parce que Del-Ryès est exalté quil maime autrement que le reste des hommes, et cest cet amour sans bornes, voisin de linfini, qui séduit toute mon âme ».
Ne croyons pas que ce romantisme-là soit propre à ce texte seul, même si Sténie en offre le catéchisme le plus complet. Le versant énergétique de ce romantisme est présent dans le Discours sur le génie poétique (« Il est une puissance dans lhomme ; cette puissance naît, saccroît et meurt avec lui »), et plus encore dans Falthurne I. Il est vrai quil est là attribué au « galimatias » amphigourique de litalien Savonati. Pourquoi ? Sans doute un peu pour éviter la censure religieuse, un peu pour se moquer (y compris de soi ?), et pas mal surtout pour compliquer les choses
Mais, quoi quil en soit, combien cet hymne exalté en lhonneur du génie, rend un inimitable son balzacien !
Il est fou celui qui croit à limpossible et dit à lhomme : Tu niras pas plus loin ! [
] la science humaine na point de bornes [
].
Celui-là qui lève ce voile de plomb dont une puissance jalouse enveloppa le sanctuaire des causes premières, celui-là dompte la terre, il est le lion pour la force, le cerf pour la vitesse, le maître des rois dont il dédaigne les sceptres, et marche égal au destin. Que nest-il immortel, il serait Dieu ?
Si le romantisme de Falthurne I reste ainsi dans lesprit de Prométhée, tourné quil est vers une mystique de la connaissance que symbolisent les noms dAgrippa et de Cardan, ce sont des imagos romantiques venues des « bardes » à la mode celtique ou aux « chantres » de « race divine » chers à Chateaubriand que propose Falthurne II. Tout comme aurait pu le faire Mme de Staël, le texte oppose le « génie » aux « âmes sèches » ; et il reprend lopposition goût/génie, si commune depuis larticle « Génie » de lEncyclopédie (1757) :
[
] si le goût aime la correction, il est un sauvage génie, à la chevelure flottante, au cothurne dénoué, à la ceinture en désordre, détestant la contrainte, nageant dans linfini, dont la seule science consiste à saisir son luth dor et à lui faire rendre au hasard des accords sans apprêt, que lâme entend parce que cest de lâme et de lâme inspirée quils sont échappés.
Enfin, signe que le costume romantique de lécrivain est bien là, avec toutes ses fanfreluches, lusage que Balzac fait du mot de « poète » (faisant pendant à lusage de cet autre emblème romantique, le mot de « génie »). « Poète » ce nest pas ce que lui-même prétend être, sauf rares occurrences, lui qui va bientôt se foudroyer sur place dune inscription sarcastique, en bas de sa statue en miettes : « écrivain public et poète à deux frs la page » ! Mais le mot est employé de manière positive pour ses doubles idéalisés. Il est en bonne place dans un passage du manuscrit de Wann-Chlore qui évoque « [
] cette faculté de lâme qui me semble précieuse et qui consiste à pouvoir être poète, nuancer sa vie dune foule de sentiments au risque de passer les bornes et dêtre exalté ».
Ou lon voit que le « poète » na rien ici dun technicien de lécriture, ni dun « homme du livre », mais mérite ce titre en raison surtout de sa manière de vivre et de sentir. « Sentiment », exaltation, refus des « bornes », voilà le poète. Comme si Balzac avait entendu la leçon de René : « Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini na pour moi aucune valeur ? »
Le mot de « poète » était déjà dans Falthurne II, qui ne cachait rien des imaginaires auctoriaux de son auteur. Cet auteur se disait touché par cette muse féminine et juvénile quest la muse du romantisme :
Pour plaire aux jeunes filles, que faut-il ?
Un poète doit écrire ses chants dune plume vierge, et ils ne seront écoutés des anges de la terre que sils ressemblent à la voix des anges du ciel.
Cest pour les jeunes filles que naquit [
] dans le calice dune fleur des nuits cette nouvelle muse dont les accords séchappent du sein des nuages ; muse du romantisme, doux génie du ciel qui présidez à la grâce et au sentiment, redites alors vous-même laventure mystérieuse de Falthurne, et léger comme un lutin, glissez-vous furtivement dans ma plume. [
] Vous, jeunes filles, sachez que cest pour vous seules que jécris ces rêveries.
Surtout quon ne prenne pas au mot ce désir de romantisme un peu mièvre, ni la figure idéale du poète qui laccompagne. Dans Falthurne I déjà, Matricante se moquait du fait « quon chateaubrillante son style à Claye comme partout ailleurs ». Et il ajoutait : « [
] mais cest un bien mauvais genre, venu à tel point que nos paysans ne parlent plus que par adjectifs et périphrases poétiques ». De même lauteur dUne heure de ma vie (1821) veut quon le remercie de ne pas avoir imité dans leurs descriptions « nos grands écrivains du jour ». En tant que manière décrire, le romantisme se trouve ainsi très vite sous le feu des railleries : celles que prolongera, en 1830-1831, le Balzac journaliste dans ses « Complaintes satiriques sur le temps présent » ou le préfacier de La Peau de chagrin.
« Poète », donc ? Pas vraiment. À titre de modèle auctorial en état de marche, à endosser par lui-même, cet inexpert rimeur ny a jamais vraiment cru. Il nose lemprunter que pour tenter de se construire une figure idéale dans les yeux de sa muse, Mme de Berny, en lisant langoureusement avec elle les vers de Chénier. Tout comme le fera Lucien de Rubempré avec Mme de Bargeton
Aussi, tout ce chemin que nous avons vu faire à Balzac, du « philosophe » au « poète », ne servira dabord pas à grand-chose, quand lheure de vérité va sonner. Sauf à en retrouver plus tard trace dans la fiction : dans Louis Lambert, par exemple, avec le couple du « Poète » et du « Philosophe ». Le « vrai » Balzac, quant à lui, va devoir beaucoup en rabattre, dégringoler le Parnasse, se retrouver dans les rôles de marchand de chandelles et de bouffon de libraire. Et sans pouvoir trop romantiser laffaire : ce qui aurait été après tout imaginable. Puis il va sen sortir par le jeu « en mineur », le mépris apparent pour ses pauvres productions, celui-là même que joue elle aussi lectrice de Sterne la jeune Aurore Dupin quelques années plus tard (1829-1830) dans son Histoire du rêveur.
Mais Balzac va plus loin dans ce jeu : pour construire des uvres possibles, il samusera dabord à inventer des auteurs. Des auteurs fictifs, créés grâce à la pseudonymie. Quil enverra à laventure, à titre d« enfants perdus », se réservant de reprendre le vrai combat et de trouver son vrai visage plus tard.
Mais noublions pas que la reconstruction à laquelle Balzac va alors devoir se livrer part dune crise existentielle, qui hante toute cette période de littérature alimentaire. Le romantisme en Balzac, à ce moment-là, ce ne seront plus alors clichés passe-partout, rôles avantageux, costumes de théâtre, mais mal du siècle vécu. Un mal à être initial, mais que, pour linstant, il na pas les moyens de dire vraiment, et dont il ne peut témoigner quen se jouant.
Crise esthétique, crise didentité aussi. Qui être ? En tant quécrivain, mais aussi en tant quhomme ? Cest le moment où la tentation d« écriture de soi » a dû être la plus forte ; le moment aussi où les autoportraits en auteur recru se multiplient :
Il ny a pas de position plus triste pour un auteur, que celle dans laquelle on se trouve lorsque limagination a été trop fatiguée. Ce quon appelle notre âme, cest-à-dire le point de réunion, le point géométrique, le point intangible où aboutissent les routes que parcourent nos sensations, est une substance idéale, les fibres napportent plus la matière première des idées et notre âme devient une jachère.
Moment fugace, vite bousculé par les productions de toute sorte, lénergie médicamentant la mélancolie, et par la nécessité plus forte que tout du roman. Mais ce sera le génie de ce Balzac vidé, meurtri, lâme en jachère, les esprits divisés, les idées parties à lentresol, que de savoir se réinventer encore, à partir de ce renoncement pour rire à être écrivain dont témoigne drolatiquement Une heure de ma vie (1821) :
Je renonce [
] à écrire ; je brûle mes uvres et janéantis mes titres à lestime publique, je rends à M. Guyot, rue du Mouron, la bouteille dencre où je devais puiser le génie moyennant 75 centimes, je revends à perte mon bureau de noyer et son maroquin noir, je fais un plumeau de mon paquet de plumes, je me mets marchand de cure-dents [
].
Tout va très mal, mais le tableau noir est effacé. Balzac va naître.
III. La chute dans le roman alimentaire
et les préfaces ludiques (1821-1825)
Mais nallons pas trop vite. Un arrêt simpose à cette troisième étape où Balzac, ci-devant classique tenté par les sirènes du romantisme, tout en restant à cran contre les romantiques, tombe dans le roman. Car cest bien ainsi, sur le registre de la dégringolade quil envisage le choix de ce genre dévalué :
Jai lespoir de devenir riche à coups de romans. Quelle chute !
Pourquoi faut-il que je naie pas 1 000 livres de rente, pour pouvoir travailler dune manière glorieuse, enfin il faut sindépendantiser, et je nai que cet ignoble moyen-là : salir du papier et faire gémir la presse.
Et voici Balzac écrivant sous pseudonyme, Lord Rhoone, Horace de Saint-Aubin, des romans à intrigue et « à suspens », comme nous dirions ; des romans historiques, des romans comiques, des romans noirs, des romans romanesques et « romantiques », etc. Le voici aussi qui va les faire précéder souvent de préfaces ludiques, dans lesquelles il essaie de se masquer le côté alimentaire de la besogne, en faisant des galipettes à la Sterne.
Noublions pas que ce moment du roman alimentaire chevauche cet autre « moment » que vous venons dévoquer : celui où, comme le voulait la mode, un improbable Balzac poète voue un culte à une Muse sans cur, Fdora, et essaie de composer un Poète mourant. Ce Balzac « impossible » a bien du mal à « versifier », mais aussi à se concevoir poète : soit donc à la fois à endosser les insignes et à formuler les « Sésame » prévus à cet effet. En revanche, cest bien en habit de poète mélancolique quil pose, dans sa correspondance des années 1821-1822. Ainsi dans une de ses lettres à Laure, où il se dépeint comme « lhomme le plus triste, le plus mélancolique, le plus malheureux dentre tous les infortunés qui vivotent sous la calotte céleste que lÉternel a brillantée de ses royales mains ». (Quon note cependant lironie, qui vient à la traverse de la mélancolie). Mais cela a lieu de manière plus sérieuse dans ses lettres à Mme de Berny quand, lannée suivante, il multiplie les brouillons de ses déclarations. Lamoureux transi de la « dame du bout » pose au poète romantique, aphasique, malade, insatisfait. Tout comme Lucien de Rubempré, il se met à labri de Chénier, « notre jeune poète », dont les poésies ont paru, dans la traduction de Latouche, en 1819. Et de citer des vers quil attribue à Chénier, mais qui sont en fait de lui.
Pourtant, dans la marge dun de ces brouillons, passe un tout autre personnage ; trace soudaine, en palimpseste, dune entreprise faisant écart de gamme avec lharmonie amoureuse et le « montage » poétique : « Ch. 2e Le pot cassé Jai parlé de Balarouth et je dois expliquer ce quest ce personnage. » Apparition sur la page damour dune figure plus leste, qui anime ce récit de soi à la Sterne quentreprend alors Balzac : une nouvelle restée inédite, Une heure de ma vie. Ce qui nous met du côté dun autre Balzac en gestation : celui qui, dans les marges de ses romans écrits à la toise pour les libraires, comme à la devanture de leurs préfaces-parades, sébroue de la contrainte que suppose la confection de ses « cochonneries littéraires ». Monté sur le praticable préfaciel, il cherche un ton, un style, un ethos moins contraints. Mais aussi une image de soi et une figure décrivain plus sortables.
Que ce « second choix » du roman ait été une dégradation insupportable par rapport à un idéal antérieur reconnu impossible, tout nous le rappelle. à chaque détour de lettre, la blessure narcissique est là. Présente dès avant la « chute ». Programmée presque
Car demblée, le rimeur reconnaît son « peu de génie pour la versification ». Lauteur de Cromwell comprend vite que sa patience à la Buffon ne suffit pas : « [
] tous les travaux du monde ne donnent pas un grain de génie [
] sans génie, je suis flambé, il faudra toute ma vie sentir les désirs, nêtre quun homme médiocre, me rejeter sur la fortune, que de soins ! que de peines ! » Demblée, lauteur dopéra-comique se sent impuissant dans son « trou ». Sachant la « forte tête » quil faut avoir pour écrire sa pièce, lauteur de Cromwell contemple amèrement la sienne, « toute fêlée, meurtrie de maux de dents affreux ! » Un peu plus tard, il reconnaît que sa pièce lui « fait sauter la tête ». Son maigre esprit bat la campagne ». Et il se compare à « lâne de Sancho », ou se traite de « pauvre hère ». Enfin, quand la lucidité latteint et quil se retourne sur sa trajectoire, il dit son « chagrin davoir 22 ans et dêtre sans indépendance, ni sort, ni place, avalant des goujons, bouillons, etc. »
On dira que sa sur Laurence a elle aussi mal à son « moi idéal », et quil y a là peut-être un trait familial, puisquelle ne cesse de se voir comme un « véritable bahut », tout juste bonne à rester dans son « petit coin-coin ». Désespoirs au féminin
Dans le cas dHonoré, la tristesse liée au renoncement à sa « belle image » est dautant plus profonde quil y a eu de sa part, dans un premier temps héroïque, estime avantageuse de soi. Ce quil lui arrive de reconnaître avec humour, se voyant comme un « auteur gonflé comme une grenouille ».
Il explore létiologie de son mal : « Tous mes chagrins viennent du peu de talent que je me reconnais. » Mélancolie littéraire ! Qui sétale dans ses lettres de 1822. à sa sur Laure : maintenant que « le voile est tombé », il voit bien que « Birague est une véritable cochonnerie littéraire » Pire, que « Cromwell ne vaut rien, et na pas même le mérite dêtre un embryon ».
Parfois, ce sentiment déchec est relativisé : alors Balzac accuse ses conditions dexistence lobligation de gagner sa vie avec sa plume, et labsence dune « muse » de lempêcher de montrer ses vraies qualités :
[
] je regrette bien de sacrifier la fleur de mes idées à des absurdités, je sens dans ma tête quelque chose, et si jétais tranquille sur ma fortune [
] si javais ma pâtée et ma niche, et une Armide, je travaillerais à des choses solides, mais il faut se séparer du monde pour cela, et à chaque pas jy rentre.
En revanche, dans ses heures sombres, il naccuse plus que lui-même. Ainsi dans une lettre à Mme de Berny, du 30 juillet 1822 : « Lorsquon est médiocre [
], on doit se faire justice. » On ne saurait être plus clair ! Dans ces conditions, il y a obligation pour celui qui se juge tel « de retirer son cur de la scène » (ibid.). Double aveu : de la stratégie de reconnaissance « théâtrale » qui était la sienne, et du choc affectif causé par léchec. Et Balzac dentonner le couplet de l« inconnu » qui déjà se morfond de son anonymat posthume : « Inaperçu sur la terre, et cest un de mes plus grands chagrins, jaurai vécu comme les millions dignorés qui sont passés comme sils navaient jamais été. » Ne lui reste plus quà admettre que « les avantages du génie et les privilèges des grands hommes sont les seules choses quil soit impossible dusurper. Un nain ne peut lever la massue dune Hercule ». Le nain, bien sûr, cest lui. Mais, dernier sursis, il remet à un peu plus tard sa condamnation définitive : « Jai dit que je mourrai de chagrin le jour que je reconnaîtrais que mes espérances sont impossibles à réaliser. Quoique je naie encore rien fait, je pressens que ce jour approche. »
Du fait de ce sentiment dinsuffisance, « Sir Honoré » multiplie les images dépréciatives de soi : Sancho, Perrette avec son pot cassé, faux Hercule devenu nain, « pauvre hère »
Et il endosse les insignes décrivain quil mérite : non pas génie, mais « écrivain public ». Plus rien ne lui reste quà « croquignoler » des petits romans pour les libraires. « Salir du papier et faire gémir la presse »
Décidément, pour un « Lord » imaginaire, la littérature est une « salissure ». Sentiment quon retrouve chez le jeune Musset (seize ans), lorsque, se faisant plus dandy que nature, il évoque, en 1827, non sa « vocation », mais son acceptation contrite de « salir une ou deux rames de papier ».
Dans la production romanesque du jeune Balzac, même jeu que dans sa correspondance. Ce sont des images dépréciatives de soi que le romancier tâcheron prodigue. Portrait de lartiste, non encore en saltimbanque (Starobinski), mais en faiseur. Dans ses préfaces, il insiste sur son statut de pourvoyeur sans gloire de la « littérature marchande ». Lexpression revient par deux fois, dans la Préface du Vicaire des Ardennes (2 novembre 1822), puis à lincipit de celle dAnnette et le Criminel (25 mai 1824). Dans cette dernière, il rappelle quil avait, dans sa préface précédente, sollicité ses lecteurs de protéger « ses petites opérations de littérature marchande » ; et il se plaint quelles aient été mises à mal par linterdiction du Vicaire (17 décembre 1822). Boutiquier donc, et dont la boutique marche mal
Soumis au censeur qui a le pouvoir dinterdire ses livres, le jeune auteur est aussi soumis au libraire dont il attend ses bénéfices, qui lui-même le contraint de surveiller son style pour éviter la censure. Double blocage donc, quon voit à luvre dans la lettre que léditeur de Jean Louis, Hubert, lui adresse le 16 mars 1822 pour lui demander dadoucir sa rédaction. Ses conseils ? Enlever les mots de « Liberté », « Peuple » et « Despotisme », dont la « chaleur séditieuse » pourrait faire du mal à leurs intérêts « dans le temps qui court ». Attaché pieds et poings liés à ses libraires, le jeune auteur doit aussi implorer ses lecteurs quils lachètent ou le « louent », au sens commercial du mot, afin de pouvoir manger. Se faisant le Gaudissart de ses produits de plume, il transforme ses préfaces en annonces commerciales.
Au lieu du génie solitaire et omnipotent, nous voici donc face à un producteur de romans, obligé de « composer » en société. Il nécrit pas : il « rédige ». En atelier et en famille, pour une part. Et il doit négocier avec tous ses autres : libraires, censeurs, ministres, lecteurs, critiques, mais aussi collaborateurs et « courtiers » littéraires : rôle quont tenu successivement par rapport à lui Le Poitevin de Légreville et Horace Raisson, tous deux « maîtres » de véritables « ateliers littéraires » ; puis que, dune manière autre, mais avec la perception de semblables « pourcentages », reprendra Latouche au moment de la publication du Dernier Chouan.
Parmi tous ces « autres » contraignants, noublions pas ses proches. Car chacun dans sa famille père, mère, grandmère, surs ne cesse de commenter, parfois de manière suspicieuse, les productions de sa plume généreuse. Surtout quand ils devinent que ce nest pas lui vraiment qui écrit, mais « Horace S[ain]t-Aubin, qui fait le vilain pour Honoré Balzac ». Doù les critiques de Laurence contre « monsieur lentrepreneur » et ses « 3 ou 4 entreprises commerciales ». Ce qui lautorise à rappeler à son frère son propre idéal primitif : « [
] jaimerais mieux te voir bien des manuscrits, des ouvrages sérieux en train, pas le sol dans ta poche, logé au quatrième dans une chambre dartiste, que de voir une fortune et de belles entreprises. »
Confirmée par les proches, cette dévalorisation de soi saccentue au moment où Balzac change de pseudonyme. En tant que « Lord Rhoone », il avait tendance à peindre en beau lanagrammatique « Honoré ». À lui des airs de grand seigneur à la Lord Byron et de « dandy » à bonnes fortunes. Après avoir jaugé ses revenus littéraires en progression (Birague : 800 fr., Jean Louis : 1 300 fr., Clotilde de Lusignan : 2 000 fr.), il se voyait déjà en « homme à la mode » :
Dans peu, Lord Rhoone sera lhomme à la mode, lauteur le plus fécond, le plus aimable, et les dames laimeront comme la prunelle de leurs yeux et le reste et alors le petit brisquet dHonoré arrivera en équipage, la tête haute, le regard fier et le gousset plein.
Alors, les hommes, les femmes, les enfants et les embryons sauteront comme des collines et jaurai des bonnes fortunes en foule.
La « prise » du pseudonyme de Lord RHoone, on le voit, a été associée, non certes à la toute première illusion littéraire, vite endeuillée, mais à une sorte dillusion de secours : triompher dans la lice commerciale. Sur un triple plan : mondain, amoureux, littéraire. En revanche, la construction du personnage dHorace de Saint-Aubin, à partir daoût 1822 et du quatrième roman publié, prend acte de la dégringolade subie. Ce nouveau pseudonyme, aristocratique lui aussi pourtant, consiste à afficher des signes extérieurs de fragilité : jeunesse, misère, minceur du bagage intellectuel (Saint-Aubin est un « pauvre bachelier », ce qui insiste sur ces trois aspects à la fois) ; basse extraction ; lieu de résidence (alors) pauvre : « LIsle Saint-Louis » ; peu de considération de la part des autres, mais aussi de la part de soi-même.
Pire encore, Saint-Aubin est un « auteur ». Ce qui implique à cette époque dassumer, quand on se donne pour tel, les connotations défavorables que comporte le mot. L« auteur » en effet est quelquun qui doit nécessairement « puer de vanité ». De surcroît, un « auteur » est mal vu sur le plan social. Ce quon déduit des conseils quHonoré donne à la « romanesque » Laurence : ne pas songer à prendre Auguste de Légreville pour mari, car « tous les auteurs [sont] de fort vilains partis pour la fortune sentend ». Mais ne croyons pas que Balzac se distingue par une telle dépréciation du « rôle » d« auteur ». Elle était déjà chez Sébastien Mercier, dès 1778 ; on la retrouve chez le jeune Henri Beyle sous lEmpire. Sans cesse déçu par les « auteurs » parisiens quil rencontre, il refuse den être un lui-même, et de « parler comme auteur ».
Même jeu lorsque le préfacier du Vicaire des Ardennes affirme quil nest pas « jaloux quoiquun homme de lettres ». Cette fois, cest à cette autre notion quil a recours, alors presque aussi dépréciée, pour dénoncer une autre des tares professionnelles des « auteurs » en prenant appui de nouveau sur toute une tradition. Mais constatons quil peut aussi, en revanche, se désigner sans broncher comme « Honoré Balzac, homme de Lettres, demeurant à Paris, Rue Portefoin n° 17 ». Car, dans cet emploi, lexpression d« homme de lettres » sert à désigner, dans le langage juridique propre aux contrats déditeur, un écrivain de profession. Quant à la notion de « littérateur », dont Balzac se rira tant plus tard comme il se rira de la « gent de lettres (comme gendarme ») , elle est plutôt pour linstant favorable, du moins si lon en croit laveu dune lettre à Laure, déjà citée, où il évoque lestime où sont les « littérateurs [
] dans les crises politiques [
] ».
Mais quand Balzac écrivait cela, nous étions, en cet automne 1819, au temps où il se voyait déjà « grand écrivain et grand citoyen ». Maintenant que le voici tombé « entrepreneur », point de ces illusions possibles. Difficile de continuer à clamer : « Je suis plus que jamais engoué de ma carrière » (tout comme le fera Aurore Dudevant, à ses tout premiers pas en littérature). La « carrière » est devenue « métier » ; le « grand citoyen », petit commerçant ; et le Panthéon, « boutique ».
Pourtant, ne croyons pas que la désillusion blessée soit le seul sentiment qui prédomine. La « chute », tout au contraire, est « jouée » dans le registre ludique. Au lieu de la faire sienne, il lattribue à deux pseudonymes, comme pour sen délester. Manière de passer dans le registre du faire comme si, et donc aussi du jeu, de la feinte, de la fiction. Dautant plus que les deux instances nominales ainsi créées, lune chassant lautre quand la première est « usée », se meuvent dans ce registre-là. Lord Rhoone puis Horace de Saint-Aubin se rient et se jouent. Politesse du désespoir peut-être, mais la note comique domine : celle de Jean Louis, « roman gai » ; celle des intrusions dauteur à la Sterne dans Agathise et Falthurne, non celle des romans plus « sérieux »
Ces auteurs qui savouent « mineurs », sacceptent comme astres littéraires de peu de poids. Ils badinent sur leur déchéance. Au lieu den pleurer, ils en prennent à leur aise avec le lecteur. Font des grâces à la devanture. Entrent en lice bardés de préfaces quon voit de loin. Lord Rhoone : « Roman préliminaire, cest-à-dire Préface » (pour LHéritière de Birague, en janvier 1822). Saint-Aubin : « Préface quon lira si lon peut » (pour Le Vicaire des Ardennes, en novembre 1822).
Dans les deux cas, le jeu consiste à faire de la préface un morceau en avant-poste, en contravention provocante avec les condamnations qui, de tous bords, y compris de la part du jeune Balzac, accablent les préfaces. Car celui qui nous inflige ces deux préfaces à titre préfaces par eux autonomisées et « littérarisées » est bien le même qui, dans un de ses brouillons de jeunesse a laissé un fragment intitulé : « De lusage des préface ».
En style juridique, Balzac y énonce le contrat tacite entre auteurs et lecteurs de préfaces :
Entre le public, dune part, et les auteurs dautre part, a été fait et convenu ce qui suit :
Article premier
Lusage constant des auteur sera de clouer des préfaces au commencement de tous leurs livres.
Article 2
Lusage constant du public sera de ne pas les lire, et de les regarder comme nulles et non avenues.
Comme cest souvent le cas à pareille époque, nos deux auteurs pseudonymes chargent la préface, non de prévenir le lecteur de luvre quil va lire, ni den expliciter le message, mais tout au contraire de brouiller les pistes et de mettre laccent sur leur auteur problématique. Inconnu certes, mais rendu fort présent par le rôle même que lui accorde la préface, et ne serait-ce que par son nom de guerre. Présence que chacun de nos deux faux auteurs règle selon son style propre
Lord RHoone a choisi le style dialogique et le jeu attendu sur la division de lauteur en deux ou trois hypostases. Comme pour expliciter un titre ludique à rallonges (LHéritière de Birague, Histoire tirée des manuscrits de Dom Rago, ex-prieur des bénédictins, mise au jour par ses deux neveux, M. A. de Viellerglé, auteur des « Deux Hector » et « Charles Pointel » et Lord Rhoone), la préface met en scène les trois auteurs nommés. Trois instances auctoriales donc, pour un seul objet éditorial fragile ; mais qui ont pu correspondre en partie à trois personnes de la vie réelle (ce qui corse le jeu). Dans lordre, étienne Arago, ni prieur, ni mort, mais qui a pu être, si lon en croit la fiction préfacielle, le fournisseur premier du manuscrit ; et les « metteurs en livre » quont dû être les deux autres complices, seuls ici qualifiés comme étant les « deux auteurs » : le professionnel Viellerglé (anagramme de Légreville), coupable déjà de deux fois 4 vol. in-12 publiés ; et, plus « oiseau sur la branche », le nouveau venu, Lord Rhoone, dont cest la première sortie publique.
Divisée elle-même en brefs chapitres, la préface insiste dabord sur la modestie des deux auteurs, en jouant de lantiphrase. Manière de lester leur image auctoriale dun autre des défauts que la tradition a, de temps immémorial, attribué à la « gent auteur » : lorgueil. Puis, jouant cette fois de loxymore, les deux auteurs annoncent au public quils vont lui expliquer « de quelle manière cet ouvrage se trouve paraître à labri de deux noms célèbres que vous ignorez sans doute ». Ce qui revient à prendre acte de leur statut dinconnus, tout en le déniant aussitôt pour sinscrire dans la trajectoire dune notoriété à conquérir.
Ensuite, dès son chapitre II, le « roman préliminaire » quest cette préface, donne à nos deux « livriers » le rôle de deux « moi » rivaux, qui se bousculent pour parler, revendiquent à qui mieux la paternité de luvre. En même temps, ils font le voyage de Tours, chacun essayant de précéder lautre, pour toucher lhéritage de leur parent, Dom Rago : en fait, une simple caisse de manuscrits laissée par le prieur, et quils devront payer de leurs deniers. Bien sûr, loriginal de leur « Histoire tirée de
» : « sept ou huit énormes cahiers décriture menue ». Manière pour Balzac de se raccorder à la fiction du « manuscrit retrouvé », dont il est loin pour linstant de se détacher, comme il le fera plus tard. Pour lheure, cest chez lui un procédé habituel, lié à lunivers de convention mais aussi de permissivité du roman, et quon retrouve dans plusieurs de ses écrits dalors, en particulier Agathise et Falthurne. Une façon de se raccorder à une tradition, de se réclamer des habitudes séculaires dune corporation, fût-ce pour en endosser les tares
Quant à Saint-Aubin, sa « Préface quon lira si lon peut », en tête du Vicaire des Ardennes (novembre 1822) est son acte de naissance public. Et tant quà faire, il la signe de son nom et de son titre, à la manière dune carte de visite :
H. Saint Aubin,
Bachelier ès-lettres
De lUniversité royale de France.
Et il ne la quitte pas sans la dater de sa résidence parisienne : « À lîle Saint-Louis, ce 30 septembre 1822. » Au lieu de jouer dabord sur la division de linstance auctoriale, cette préface fait ainsi confluer lautorité sur un seul personnage, doté dune personnalité plus affirmée que ne leut jamais Lord Rhoone (si lon excepte la nouvelle inachevée restée dans les cartons : Une heure de ma vie et le projet dun roman demeuré tout virtuel : La Famille Rhoone). Au lieu que Lord Rhoone avait tendance à poser avantageusement, le « pauvre bachelier », membre de la « pauvre gent des auteurs », déclare tout de go à ses « Zoïles » quil est « jeune, sans expérience et sans aucune connaissance de la langue française ». Puis il se lance dans une dénégation de paternité à légard du présent ouvrage, au motif que, sil en était lauteur, il ne lui aurait pas « cloué une préface », cest-à-dire un texte mort-né, destiné à être non-lu : il a trop d« amour-propre » pour cela ! Ensuite, pour compléter son portrait, il se donne visage humain. Lhomme derrière luvre. Pour sattribuer une identité physio-psychologique remarquable, il se déclare « morose et sujet aux affections nerveuses ». Ce qui, dans cet espace ludique de la préface, est un rappel « distancié » de ces crises de mélancolie, littéraire et autres, que, hors lenceinte de ses romans et préfaces, subit alors le jeune Narcisse blessé. Comme sil avait besoin de convoquer ensemble, dans le même espace protégé, le symptôme originel et son remède ludique
Puisquil faut bien quHorace soit doté dune existence biographique minimale, il ne nous cache rien de la grosseur de ses « hypocondres », diagnostiquée par un médecin de ses amis. Ce qui revient à subvertir, par la caricature, le topos de la mélancolie romantique propre aux écrivains. Laccent réaliste mis sur la cause physiologique du mal agit déjà ici, comme ce sera le cas quelques années plus tard dans la « vie » de Joseph Delorme de Sainte-Beuve, carabin de son propre héros, comme une prise de distance ironique à légard du topos du poète malheureux ou mourant. Mais la confession physiologique est ici jouée dans un autre registre : celui du rapport à un lecteur qui trouve, lui, que de tels aveux biographiques, qui commencent pourtant à devenir à la mode, sont tout à fait déplacés, et plus encore chez un débutant. Et voici donc ce lecteur scandalisé qui sexclame : « Êtes-vous un grand homme pour que vos maladies lintéressent ? Il est plaisant quun inconnu vienne usurper à vingt ans les droits que le génie ne conquiert quà sa mort
»
Cette préface rhapsodique évoque ensuite une promenade dans ce Père-Lachaise où le jeune Balzac allait lui-même alors sébrouer après écrire. Ce qui fait que cette fantaisie préfacielle garde quelque parfum de vérité. Mais tandis que le Balzac « réel » était attentif aux « grands hommes » dont il répétait le nom avec émoi, son double préfaciel déçu peste contre les épiciers déguisés en fleurs célestes et en phénix par leurs inscriptions tombales. Et dironiser sur ces « archives de la mort », qui offrent à la vue « un autre monde, où règnent une paix, un calme, une décence admirables ».
La préface en vient ensuite au topos du « manuscrit trouvé », décliné selon une nouvelle variante. Cest à un jeune homme qui vient mourir de faim et de désespoir sur une tombe du cimetière que revient la charge de laisser les précieuses feuilles tomber auprès de soi, tandis que lauteur futur embusqué sen empare sans scrupule. Ce qui permet à Horace de décliner une part de la responsabilité auctoriale : « Ce que vous trouverez de mal doit être mis sur le compte du mort et, sil y a quelque chose de bon, attribuez-le, je vous prie, au jeune bachelier. » La préface finit par le topos du voyage à pied dans une ville de province, Aulnay-le-Vicomte, voyage que fait Horace pour compléter les données du manuscrit. Et sa sortie de scène consiste à promettre à ses lecteurs de leur prouver son « affection littéraire » par la menace dune série duvres à venir aux titres grotesques : « Le Traversin, ou Mémoires secrets dun ménage ; le Fiancé de la mort ; Mon cousin Vieux-Pont ; Le Bâtard ; Les Conspirateurs et Les Gondoliers de Venise. »
Autre caractéristique de cette préface, la distance satirique et parodique prise avec le romantisme. Satire : après un éloge des pouvoirs du romancier, qui consistent à pouvoir « sortir de la vie », et sélancer « dans le monde idéal », on retombe à terre. Car si un « auteur habile » crée des « êtres imaginaires » qui plaisent à ses lecteurs, il lui arrive aussi de créer des êtres qui les ennuient : « car nul nest parfait, même dans le monde romantique ». Satire encore : celle de la pose du jeune « artiste » au manuscrit, appuyé « sur un marbre », « passant sa main dans ses cheveux », face à laquelle Horace sexclame : « Tout ceci me paraissait singulièrement romantique. » Et parodie : celle du « grand style employé depuis dix ans par les hommes dont la France shonore ». Style dans lequel Horace rédige derechef une tirade pleine de « tropes harmonieux », adressée au jeune mourant du cimetière : « Jeune homme, écoutez !
»
De telles sorties contre les topos du romantisme se retrouvent dans la correspondance : y sont visées le cliché de la « verve ossianique » ou les « poésies romantiques » de Lamartine, aux vertus marieuses. Même jeu dans la préface dAnnette ou le Criminel, où Horace évoque ses « uvres demi-romantiques : car un honnête homme se tient toujours à une juste distance des modes nouvelles ». Et elles essaiment dans les uvres, en particulier dans un passage de Clotide de Lusignan, où lauteur revendique son « naturel » à la face de la critique. Quitte, si son naturel nétait pas reconnu, à se donner pour romantique
Il y a là ainsi, de la part de ce Balzac-là, un constant démarquage, au nom dun ethos ludique, davec le sérieux des romantiques, poses et styles à la fois. Caractéristique quon retrouve dans ses récits inachevés, Agathise et Falthurne, comme on y retrouve la division de la fonction auctoriale en instances démultipliées. Ce qui fait de cet auteur en gestation quest alors Balzac, en ses explorations ravies de cet espace de liberté que lui offre le roman monde à prendre un être qui cherche à tout prix à se différencier. Des autres (les romantiques), mais aussi de lui-même. La solution à ses problèmes, à sa « chute », ne serait-elle pas dans une fuite à travers des figures auctoriales en série, sans autorité, sans autonomie ? Puisquil ne sera décidément ni « génie », ni « grand homme », peut-être même pas « homme à talents », sa thérapeutique prend la forme dune fuite hors de son ego, à travers masques. Voici notre « écrivain public » devenu un « auteur en morceaux ». Un peu Viellerglé, un peu Lord Rhoone. À demi Saint-Aubin, à demi le jeune « artiste » mort du Père-Lachaise. Il était déjà nécessairement plusieurs, en raison de la nature collective de lécriture de romans pour cabinets de lecture, qui supposait travail parcellarisé de « quarterons dauteur ». Voici que cette collectivisation forcée sexagère en pluralisation imaginaire de linstance auteur, à perte.
Dans le cycle inachevé des uvres de labbé Savonati, Agathise et Falthurne, le procédé sexagère encore. Nous voici de nouveau face à un trio auctorial : le poète italien initial prétendu, labbé Savonati, et ses deux traducteurs, Matricante, le traducteur « littéraire », et son neveu, « soldat du 14e régiment de nos invincibles armées » dItalie, lequel a ramené dItalie le manuscrit à son oncle et lui en fait une traduction mot à mot, parce que celui-ci ne connaît pas litalien. Mais ce qui est nouveau ici, cest que le texte est organisé en strates superposées : car le récit est troué par les gloses incessantes de Matricante. Tantôt il interrompt Savonati pour lui faire des éloges, tantôt pour des critiques de son style épique verbeux qui oblige le traducteur à des coupures. Dautres digressions consistent à faire allusion à des autorités quil a dû consulter pour mener à bien sa traduction, ou bien font place à ses soucis dauteur : gagner assez dargent par la publication de son livre pour pouvoir entretenir son neveu en demi-solde. Ainsi le métadiscours ludique finit-il par « manger » le récit. Mais, comme on la remarqué, ce jeu entre divers niveaux, celui de loriginal prétendu, celui de la traduction et celui du commentaire, a eu au moins le mérite dapprendre au jeune auteur à pratiquer plusieurs styles à la fois, et à adopter plusieurs focales conjointes pour une même narration. Plus important encore, selon le point de vue ici adopté : cet autre apprentissage qui consiste à savoir décliner sa propre identité auctoriale sur plusieurs registres ; à se déprendre assez de soi pour pouvoir se glisser dans divers personnages. Non plus faits siens comme ont pu lêtre les deux pseudonymes successifs, mais extérieurs et distants de soi, comme le sont les trois tiers dauteur des uvres de lAbbé Savonati.
Sur ce moment particulièrement mouvant de linvention auctoriale balzacienne, gardons pour finir une image synthétique, rétrospective et tracée de main de maître : Balzac lui-même, très probablement. Car difficile de ne pas reconnaître sa main dans ce passage de la Préface dUne blonde qui évoque savoureusement linstance auctoriale à transformations que fut ce jeune auteur multiple :
Cétait un personnage bizarre que cet auteur [
] Était-ce un seul homme ? changeant de nom, de style, de manière, non seulement à chaque ouvrage, mais à chaque volume le plus souvent ? Certains lassurent [
] ne fut-il pas plutôt un être fictif, une sorte de raison sociale, et les mille noms sous lesquels ses romans ont été publiés, Horace Saint-Aubin, Viellerglé, lord Rhoone [sic], etc., étaient-ils autre chose quune enseigne, un signe de reconnaissance ?
IV. 1824-1828
Après quelques années de ces pratiques ludiques de lauctorialité, viendra le temps où elles devront sinterrompre. Non que Balzac se soit lassé un matin de ces petits jeux de Protée de la littérature marchande. Mais parce que la vie, et surtout léchec de ses romans, lui font comprendre un jour quil sest fourvoyé. Et dure de nouveau la chute. Dautant quelle ravive danciennes blessures, palliées mais non soignées par le faire comme si romanesque. En témoigne, on le sait, depuis que Pierre Barbéris a insisté sur ce texte, la « Post-face » à Wann-Chlore que Saint-Aubin a datée du 1er septembre 1825.
Cette « Post-face » est un adieu au roman, en tout cas à certaine forme de roman : celle que ce jeune homme de vingt-six ans, astre vaincu de la littérature commerciale, vient de pratiquer depuis quatre années pleines (août 1821-septembre 1825) : avec des succès divers au début, mais le sentiment de plus en plus prononcé dun désespérant sur-place. Comme cest le cas dans dautres postfaces de Balzac, celle-ci reste dabord sous lemprise du récit qui vient dêtre fait : celui des misères de la vie de Madame Landon. On nest pas encore sorti de lorbite de la fiction : on sen éveille à peine. Sous linfluence de laction du roman, qui a mis laccent sur la fatalité qui a gouverné toute la vie de Mme Landon, Balzac se lance dans une méditation esthétique : pour mieux faire saillir la fatalité pesant sur ce personnage, neût-il pas convenu de lui opposer un personnage contrasté « auquel tout dans la vie aurait été bonheur » ? Objection à laquelle il répond, sur le plan esthétique et sur le plan moral.
Sur le plan esthétique, ce contraste eût risqué de compromettre « laction simple et touchante de cette esquisse dune vie privée ». Nouvelle esthétique en vue ! Celle des Scènes de la vie privée, qui ne paraîtront quen avril 1830, donc presque cinq ans après. Mais qui sest déjà cherchée dans les deux derniers romans de Saint-Aubin, Annette et le Criminel (avril 1824) et Wann-Chlore (septembre 1825), et qui sannoncera plus explicitement encore, en mai 1828, dans ces « Tableaux dune vie privée » que Balzac dialogue, en préparant déjà sans le savoir ce qui, par un soudain changement de genre, deviendra Le Dernier Chouan.
Mais la vraie raison du refus de ce contraste nest pas de cet ordre. Elle est de sympathie morale entre lauteur et son personnage. Le contraste des heureux et des riches, et des gens poursuivis par la fatalité, est trop insupportable dans la vie de tous les jours « pour être vu avec plaisir » dans un « roman ». Cest dire que lauteur se reconnaît en connivence avec son personnage. Et soudain le « pauvre bachelier » se met à parler au nom des « infortunés » ; et il se désigne lui-même comme tel dans cette « Post-face ». Leffet consistant à introduire dans sa fiction le contraste dun homme heureux eût été perçu comme une trahison par les pairs du jeune auteur. En revanche, celui-ci oppose dans une phrase solennelle ces « créatures divines », au nombre desquelles il compte son héroïne, et les « grands de la terre ».
Enfin, aux toutes dernières lignes, vient le mélancolique adieu. Au lieu de venir saluer à lavant-scène, comme cela se pratiquait alors au théâtre, cest un auteur à reculons qui prononce la dernière phrase. Une sorte danti-exegi monumentum :
[
] si je nai point fait douvrage de quelque beauté, si je nai point marqué ma trace par quelque chose de brillant, au moins jaurais ému, et content de cette seule idée davoir causé des sensations douces et amené le bienfait et lespoir là où il nétait pas, je crois avoir terminé ma carrière de romancier encore mieux que je ne lespérais.
Sortie de scène, donc, dun écrivain penaud, prêt à admettre quil na pas fait uvre mémorable, ni uvre belle ; mais une sortie quil tente daménager de manière supportable pour son moi idéal : sil na pas atteint son but esthétique (mais le dire ainsi nest-ce pas avouer quil en avait un, ce dont on pouvait presque douter ?), du moins a-t-il atteint son but sentimental et moral : ne pas trahir la cause des siens, les infortunés. Ce qui lui permet de soctroyer une fin de partie honorable, en décalage avec le jugement esthétique de ses pairs, quil devine plus négatif ; en décalage aussi avec celui que lui-même avait prévu de porter sur soi.
Exit donc Saint-Aubin. Et cela dans une ambiance délétère de renoncement et déchec dont on retrouve à même époque de nombreux signes convergents. Le 11 août précédent, sa sur Laurence est morte, tuée par son mariage mal assorti avec il troubadouro, Montzaigle. La dépression, en effet, dut être grande.
Mais cest ce quil y a de bien avec un pseudonyme : sa mort nemporte pas dans la tombe tout lhomme quil a servi à désigner mais aussi à masquer et donc à protéger. Il y a une vie après sa mort. Et qui, dans le cas de Balzac, se programmait un peu avant.
Quon relise en effet ses lettres à Mme dAbrantès de juillet-septembre de cette même année 1825. Avec cette éphémère rivale de Mme de Berny, le dialogue porte sur ses écrits à elle que Balzac semble avoir jugé avec un peu de hauteur, mais bientôt aussi sur lui-même. Et voici quelques lettres-« portraits de lâme », à une époque climatérique de sa vie. La lettre de fin septembre témoigne de la gravité de létat physique et mental de celui qui, le 1er septembre, tentait de faire bonne figure, par adieu « post-faciel » interposé. Son « tic douloureux » la repris « avec un violence extrême » ; il souffre de « douleurs atroces », et il se plaint de ne pas avoir de laudanum pour les calmer.
En revanche, la lettre du 22 juillet 1825 est de celles qui, juste avant cette déconfiture, entrouvraient déjà une porte de sortie. Pour Balzac, mieux quun simple topique occasionnel : la solution pour rebondir encore et encore, après cette mort-là comme après toutes les autres à venir : la conscience quil est un « kaléidoscope » vivant. Cest la première apparition chez lui dune telle image, employée ensuite pour dire le miroitement de lannée 1830, ou les fantaisies du paysage urbain, ce spectacle en morceaux. Mais pour linstant, le kaléidoscope, cest lui. Lui en tant quêtre humain à facettes, et qui, tout comme le Rousseau du Persifleur, se donne pour une anthologie de contrastes. Lui aussi en tant quartiste, que la Nature, par une miraculeuse prédestination, semble avoir doué de qualités conjointes et contradictoires, pour lui permettre de tout dire et de tout rendre :
Je métudie moi-même comme je pourrais le faire pour un autre. Je renferme dans mes cinq pieds deux pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles, et ceux qui me croiront vain, prodigue, entêté, léger, sans suite dans les idées, fat, négligent, paresseux, bavard, inappliqué, sans réflexion, sans aucune constance, bavard, sans tact, mal-appris, impoli, quinteux, inégal dhumeur, auront tout autant raison que ceux qui pourraient dire que je suis économe, modeste, courageux, tenace, énergique, négligé, travailleur, constant, taciturne, plein de finesse, poli, toujours gai. [
] rien ne métonne plus de moi-même. Je finis par croire que je ne suis quun instrument dont les circonstances jouent.
Ce kaléidoscope-là vient-il de ce que le hasard jette dans lâme de ceux qui prétendent peindre toutes les affections et le cur humain, toutes ces affections mêmes afin quils puissent par la force de leur imagination ressentir ce quils peignent et lobservation ne serait-elle quune sorte de mémoire propre à aider cette mobile imagination. Je commence à le croire.
Admirable prise de conscience, faite non pour épater la galerie, mais en vertu dun projet conscient, annoncé dès avant le texte cité et rappelé ensuite. En effet, juste avant ce passage, Balzac a déclaré : « Je métudie moi-même comme je pourrais le faire pour un autre. » Après ce passage, il désigne ce quil vient de dire comme formant une « confession », ce qui donne à ses propos un ton « à la Jean-Jacques ». Signe que lanalyste de soi a touché juste, et le sent. Car cest bien dans ses ressources kaléidoscopiques quil sait désormais pouvoir puiser. Pour faire uvre multiple, et se réinventer à linfini.
Conscient de léchec de sa première veine romanesque, mais aussi confiant en ses ressources kaléidoscopiques, tel est le Balzac de ces années de transition : entre septembre 1825, date de ladieu de Saint-Aubin, et mars 1829, date de la publication du Dernier Chouan ou la Bretagne en 1799, enfin signé Honoré Balzac.
La correspondance nous offre un panorama défectif de ses transmutations. Cest lépoque, on le sait, où lhomme de lettres en lui va céder la place à l« homme de lettres de plomb ». Pour « réussir » dune tout autre manière, Balzac se lance dans la carrière déditeur puis dimprimeur, avec pour appui des fonds de sa mère et de Mme de Berny. La rupture est profonde entre ses deux identités successives. En témoigne la lettre désabusée quen 1827 ou 1828 il enverra à Loëve-Véimars. Au futur traducteur dHoffmann qui lui demandait des nouvelles de ses romans, il répond sur le ton de ladieu de Saint-Aubin :
[
] il y a longtemps que je me suis condamné moi-même à loubli ; le public mayant brutalement prouvé ma médiocrité. Aussi jai pris le parti du public et jai oublié lhomme de lettres, il a fait place à lhomme de lettres de plomb. [
] Mes romans, mes feu romans ne sont que chez mon père, et la collection incomplète que je possède est prêtée [
].
Condamnation à loubli, non de ses romans, mais, pire, de lui-même. Cet écrivain dont il ne restera pas de trace, et qui a laissé se disperser son premier monument, le voici qui annonce son suicide mnémonique. Ce que confirme une allusion que fera un jour Sainte-Beuve à une conversation entre Balzac et un sien ami (Sainte-Beuve lui-même, sans doute), trouvé en possession dun de ses romans de jeunesse : « Ne lisez pas cela, lui dit-il ; jai bien dans la tête des romans que je crois bons, mais je ne sais quand ils pourront sortir. »
En fait, la rupture reste relative. Heureusement, la condamnation à mort prononcée a dû être moins absolue que promis. « Homme de lettres de plomb », Balzac reste immergé dans la vie littéraire ; et moins « plombé » quon ne pouvait le craindre. On le voit contracter de nouvelles relations, commerciales, épistolaires, littéraires : Gaspard de Pons, Adolphe de Saint-Valry, Jules de Resseguier, Loëve-Véimars, Sautelet, Viollet dÉpagny, Philarète Chasles, mais aussi Victor Hugo et Émile Deschamps. Une forte amitié lunit à Latouche, qui exerce sur lui un ascendant, et remplace Le Poitevin de lEgreville et Horace Raisson dans leur triple rôle : ami, rival, courtier ! Par-dessus son travail dimprimeur, Balzac continue à écrire et à entreprendre des opérations de librairie. Et, comme il la toujours fait, dans divers genres : théâtre, roman, essais, études.
Cétait déjà le cas lors du programme duvres à faire quil se traçait en 1822. Proposant un bouquet de titres restés à une exception près vacants duvres pour les concrétiser, ce « bulletin » distribuait la matière en sept rubriques : Mélodrames, Vaudevilles, Opéra, Romans, Comédies, Tragédies, Brochures. Le tout surmonté dun titre injonctif :
Ordre du jour
3 000 francs à gagner,
sinon la honte, misère et compagnie.
Ayant mis ses « imaginations [
] au galop », cet écrivain en herbe entassait déjà, pêle-mêle, productions avérées, esquisses et mirages duvres à venir. Soldat de larmée littéraire, mais aussi machine à littérature. Philosophie, éloquence, roman, théâtre, critique, journalisme, polémique, tout y passait. Et dans chacun de ces ateliers, les divers établis : la tragédie mais aussi le mélodrame, lopéra, lopéra-comique et la comédie-vaudeville à la Scribe pour le théâtre ; et toutes les déclinaisons de ce genre aux mille promesses, le roman.
Activisme intéressé, qui consistait à vivre de sa plume en tentant de simpatroniser dans plusieurs ateliers existants, voire en empruntant leurs outils ou leurs labels aux ouvriers déjà qualifiés. Pour savoir où il serait le plus à laise, le mieux apprécié
et le mieux payé. Mais activisme qui correspondait dabord à son tempérament énergique, de héros de la « guerre littéraire », conscient déjà qu« aujourdhui tout est un combat dintelligence ».
Devenu éditeur (1825) puis imprimeur (1826), Balzac continue ses activités littéraires, sur un rythme un peu ralenti. Sil a moins de temps pour tenir la « gazette » épistolaire de sa vie professionnelle, la diversité de ses entreprises reste grande.
Malgré son renoncement solennel, il nen a pas fini avec le roman alimentaire. En témoigne une lettre que lui adresse Gaspard de Pons, le 5 août 1827. Allié à Latouche, Balzac semble avoir proposé à cet ami résidant alors à Bourges de participer à une entreprise organisée par léditeur Urbain Canel, consistant à fournir des romans à la toise. Ce à quoi de Pons répond avec des airs de coquette outragée. Jouant sur les mots, il ironise sur le « plan conçu par lentreprise Canel, de sengager à fournir douze romans par an à dhonnêtes souscripteurs, non romans à la Walter Scott, mais romans bons à envelopper de la cannelle ». Puis il sinsurge : « Je ne veux travailler quen bonne compagnie et en toute conscience littéraire [
] Je ne veux pas faire de livres pour les cuisinières
» Balzac on le devine, a dû faire preuve alors de moins de « conscience ». Même sil semble avoir fait, en 1824, un « serment de ne plus faire de roman », que lui rappellera son ami Vautor Desroraux en 1831
Autres preuves de son non-abandon du roman commercial : en 1827, le premier volume du roman signé Viellerglé, Le Corrupteur, est de sa main ; lannée suivante, il collabore à Une blonde, roman qui ne paraîtra quen 1833 sous la signature dHorace Raisson, mais dont certains chapitres et la préface ont dévidents traits balzaciens.
Pourtant, les productions de ce romancier en pointillés se diversifient. Dès 1824, quand paraissent encore Annette et le criminel (avril) et une 2e édition de La Dernière Fée (octobre), il publie deux brochures anonymes, toutes deux de commande : Du droit daînesse et lHistoire impartiale des Jésuites. Sujets étranges pour un ci-devant libéral, qui songe par ailleurs, comme pour samuser plus encore à chanter la palinodie, à écrire un Traité de la prière : voir les palinodies semblables de Lucien de Rubempré. La même année, il collabore au Feuilleton littéraire, en particulier par des articles sur Walter Scott où déjà sénonce sa poétique du roman, et peut-être aussi à un autre journal, La Lorgnette. Mais le roman est aussi a lhonneur, dans un autre sous-genre, le roman historique : Balzac commence LExcommunié, le plus important des fragments rédigés dune Histoire de France pittoresque dont il vient davoir lidée. En 1825, lannée de Wann-Chlore et des adieux de Saint-Aubin, un premier Code, le Code des gens honnêtes, a deux éditions successives : première contribution de Balzac, sous couvert de lanonyme, à une série de Codes, écrits et édités en série par latelier Raisson. Dans ce genre, sans doute y a t-il eu de sa part dautres collaborations, ne serait-ce que celles qui sont en rapport évident avec ses uvres avérées. Son Code des gens honnêtes laisse à penser quun Code pénal paru en 1829 doit être aussi de lui. De même, sa future Physiologie du mariage a pour satellite évident un Code conjugal, paru en mai 1829, à titre déclaireur. Quant à son Traité de la vie élégante, publié fin 1830 dans La Mode, il a eu sans doute pour première ébauche un Code de la toilette, paru en 1828. Date aussi de cette même période et appartient à ce même genre de littérature une première version de la Physiologie du mariage. Le projet a sans doute été lancé ou relancé par le succès de librairie de la Physiologie du goût de Brillat-Savarin (1825). Et déjà une première Physiologie incomplète, ne comprenant que treize méditations, est tirée sur les presses de limprimerie Balzac en 1826. La même année, Balzac se lance dans deux coûteuses éditions des uvres complètes de Molière et de La Fontaine, et les ouvre chacune par une biographie succincte. Et tout nous dit quil continue de rêver décrire son Histoire de France pittoresque, dans laquelle il se propose, à lexemple de Scott, de consacrer un volume à chaque période de lhistoire de France. Dautres titres viennent en effet compléter la fresque virtuelle : La Fille de la reine (1825), Le Roi des merciers et Le Capitaine des boutefeux (1828), La Modiste (1830). En 1827, lannée du Corrupteur, il semble quil rédige presque à lui seul et quil imprime un journal, lAlbum historique et anecdotique. Par ailleurs, il fournit contre argent comptant à un client, un certain L.-F.-J. Bausset, un ouvrage clés en main : les Mémoires anecdotiques de lintérieur du palais, et sur quelques événements de lempire depuis 1805 jusquau premier mai 1814, pour servir à lhistoire de Napoléon. Enfin, en 1828, tout en finissant les t. III et IV de cet ouvrage, tout en collaborant à Une blonde, il essaie de relancer un projet théâtral, les Tableaux dune vie privée, qui, au prix dune profonde transformation, aboutiront au Dernier Chouan (mars 1829).
Ce qui caractérise toutes ces entreprises, cest leur caractère commercial mais aussi leur diversité. Leur diversité fait la preuve dune qualité que Balzac saccorde volontiers et que ses amis lui accordent aussi, quitte à se plaindre de ses excès : une « brillante imagination ». Invitant sa sur à chevaucher comme lui le « cheval dAstolphe », il se pare de cette qualité souveraine. Et il ouvre le « Prologue » de Clotilde de Lusignan par une invocation à cette déité : « Va, cours, douce et folle imagination, le charme de ma vie, la source de tous mes plaisirs ! vole, papillonne, cours [
] badine, voltige [
] tu peux même embrasser le néant [
]. » On verra que certains de ses amis, en revanche, se méfient de cette facilité imaginative qui, selon eux, se tourne en travers.
Quant à laspect commercial, il est si marqué que Balzac sattire de la part de ses proches, familiers ou amis sincères, des critiques à répétition. On a vu les réserves que manifeste, le 4 avril 1825, Laurence à légard de son frère l« entrepreneur ». Des critiques du même ordre ont été formulées un peu avant par deux de ses amis amis aussi entre eux : Jean Thomassy et un certain Alfred. Tout en sexcusant dêtre bien jeune pour parler ainsi, cest Alfred qui ouvre le ban. Dans une lettre de 1823, il se plaint que Balzac mette ses qualités au service dun roman tel que Le Vicaire des Ardennes : « Jaime beaucoup votre imagination et la flexibilité de votre style, mais je désirerais que vous plantiez là les Gausses, les proverbes et les Margotons, et quune véritable production séchappât de votre plume. » Des reproches que reprend Thomassy, le 7 janvier 1824. Regrettant, lui, de ne plus être « homme de lettres », mais « homme de bureau » (puisque, pour vivre, il est devenu secrétaire de préfecture), cet ami de lautre camp, monarchiste et chrétien, prononce à lencontre de Balzac une « verte mercuriale ». Qui se termine par ce conseil formel : arrêter le roman : « Il faut renoncer à ce genre de travaux ; il peut servir de délassement, mais ne doit pas faire loccupation entière dun jeune homme qui donne de si belles espérances. » Mercuriale prolongée par le conseil donné par ce chrétien à ce mécréant de renoncer à écrire son Traité de la prière : car « pour le composer, il ne suffit pas davoir une belle âme, une riche imagination ; il faut encore des habitudes religieuses [
] Rousseau lui-même y eut échoué [
]. » Le 2 juin, continuation de la même mercuriale : « Prenez une direction utile [
]. La littérature comme moyen de parvenir, est un instrument sans ressort et qui blesse souvent le téméraire qui veut sen servir » (ibid.) Et Thomassy de se plaindre de la multiplicité des travaux de son ami le commerçant : romans, traités, journalisme (le Feuilleton littéraire), mais aussi théâtre, puisque son prolixe ami semble alors avoir eu aussi le projet décrire un Alceste, pièce inspirée par le théâtre grec. De quoi mettre Balzac au défi de prouver quen matière théâtrale, il a des qualités plus sérieuses que « le degré de patience qui constitue le génie selon Buffon ». La seule que Thomassy reconnaisse à son Cromwell
De tels reproches ont dû dautant plus marquer que Balzac lui-même est le premier à se les faire, une fois oubliées ses jactances de matamore de la littérature marchande. Car, même dans ces années-là, il na pas perdu lespoir de laisser un « monument ».
Ainsi, tandis que plusieurs autres Balzac possibles se dispersent à écrire des babioles de diverses sortes, un autre Balzac « archaïque » nen a pas fini de chercher une voie plus honorable. Tout en cédant aux sirènes du temps présent, il rêve de sinscrire dans le temps long de la postérité. Cest du côté du roman historique quil va finir par trouver sa voie pour accomplir en partie ce désir « sublime » : ce sera Le Dernier Chouan (mars 1829). Mais avant de pouvoir lécrire, il lui en faut inventer lauteur. Ce à quoi est consacré un texte du deuxième semestre de 1828 : l« Avertissement » du Gars. Moment essentiel dans cette autogestation de soi dont nous essayons de suivre les étapes.
V. L « Avertissement » du Gars (1828)
Il sagit dune ouverture préfacielle, écrite pour ce qui allait devenir Le Dernier Chouan, ou la Bretagne en 1799. Après sa tentative avortée pour faire fortune comme imprimeur, Balzac a donc décidé de devenir romancier historique. Choix qui concilie son ambition intellectuelle et son désir de réussite. Et il se voit déjà comme lauteur dune Histoire de France pittoresque. En marge de ce premier roman publié du cycle qui, en manuscrit, sest sintitulé dabord Le Gars, il se met à écrire un « Avertissement » resté inachevé. En fait, un petit opuscule détaché, où le jeune auteur, qui na pas dû encore beaucoup avancer son récit, se pose la question de son identité, et tente de se construire a priori, par personnage interposé, un nouveau scénario auctorial. Plutôt que de se contenter de présenter son roman qui nexiste pas encore, il sy emploie longuement à mettre en scène son auteur prétendu. Non seulement il le nomme, lui attribue un nom aux symbolismes contradictoires, Victor Morillon, mais il lui donne de nouveau une autonomie de personnage, et plus encore quà Rhoone ou à Saint-Aubin. Ainsi, cet « Avertissement » quil se fait dabord à soi-même, bien entendu
devient-il lui aussi un « roman préliminaire », bien plus consistant que lautre. Que Balzac devra interrompre, lorsquil comprendra que ce prologue interminable sest trop autonomisé de luvre dont il prétendait nêtre que la rampe de lancement.
Allant plus loin dans le processus de construction dun auteur fictif, Balzac sefforce décrire la biographie de Morillon : comme sil fallait créer lauteur avant dinventer le livre. Ce qui nous donne une biographie romancée de jeune écrivain, qui tient à cur à Balzac. Tant quon en retrouvera bien des éléments inutilisés, à la fois dans la Notice biographique sur Louis Lambert (1832) Morillon est né comme Lambert, dans une pauvre famille de tanneurs et dans Vie et malheurs de Horace de Saint-Aubin que Balzac écrit en 1836, en collaboration avec Jules Sandeau, pour servir de devanture biographique à la réédition de ses uvres de jeunesse chez Souverain.
Cet « Avertissement » est un bon exemple de ces tentatives dauto-engendrement auxquelles les jeunes écrivains sont parfois contraints pour se « lancer dans lexistence ». Balzac y éprouve le besoin de feindre un jeune auteur pour saider à se jeter lui-même dans la « circulation littéraire » : sorte de baron de Munchaüsen, se glissant dans la bouche du canon censé le projeter vers le firmament. Modèle de ces rêveries préliminaires par lesquelles un écrivain débutant tente daménager son entrée en littérature, cet « Avertissement » cherche à créer un « nouvel écrivain » de toutes pièces, auquel Balzac infuse pas mal de soi bien plus que ce quil navait mis de lui-même dans ses deux précédents personnages auctoriaux.
Dans cet « Avertissement » comme dans les deux textes qui plus tard le prolongent (Louis Lambert et la « vie » de Saint-Aubin), nombreux sont les thèmes communs. De la part dun auteur friand dexplorer ses naissances, Louis Lambert sera en fait une version plus achevée de la genèse biographique de Morillon, avec reprise du même type de personnage. Lambert est un Morillon de la philosophie, né lui aussi de parents pauvres. Au travers de ces deux génies précoces de basse extraction, Balzac simagine un destin héroïque de jeune prodige : issu de rien, orphelin de bonne heure, et découvert sous ses haillons par des intercesseurs admiratifs : un professeur du Collège de Vendôme pour Morillon ; Mme de Staël pour Lambert, mère symbolique seule digne de cet « enfant merveilleux ». Comme il se doit, ce génie enfant récuse ses parents biologiques ; et Morillon fait de plus une caricature de son père de substitution, Monsieur Buet. Celui-ci est présenté comme intéressé par largent que pourrait gagner son génial pupille, mais aussi comme perturbé par ses goûts esthétiques. En effet, ce Mentor appartenant « à la faction des classiques », est ébranlé par le choix de Morillon décrire dans ce genre sans « poétique » fixe, le roman.
Par la création de ces deux génies en herbe, il sagit pour Balzac datteindre à deux buts en principe contradictoires : accéder par procuration au statut denfant prodige, tout en essayant doccuper la fonction paternelle. Car ce serait une preuve supplémentaire de sa capacité démiurgique que ne pas se contenter de donner vie à des uvres, mais denfanter aussi des auteurs.
Ce qui surprend demblée le lecteur de cet « Avertissement », cest le ton : plus sérieux, plus tendu que celui des précédentes préfaces à fiction auctoriale. Demblée, lépigraphe attribuée à Rivarol nous prévient du registre où se déploient les ambitions de lécrivain en gestation. Comme le faux Rivarol cité, il sait quaprès avoir vu « passer tant de grands hommes oubliés », « il faut entreprendre aujourdhui quelque chose de monumental pour vivre dans la mémoire des hommes ». Même si la phrase ne sest pas retrouvée chez Rivarol, cest bien une partie de lesprit dun de ses livres qui se trouve ainsi actualisé : Le Petit Almanach de nos grands hommes (1788). Mais au lieu que Rivarol, en ironiste antiphilosophe, se moquait des faux grands hommes que prônaient alors, à grand renfort déloges académiques convenus et de superlatifs en langue de bois, les cercles philosophiques de la fin du siècle, soutenant à toute force la dignité des « gens de lettres », Balzac, lui, insiste sur un tout autre aspect : son non-renoncement à la grandeur intellectuelle. Selon lui, la conscience avivée de la force destructrice de loubli ne doit pas arrêter celui qui entreprend « quelque chose de monumental » et qui veut « vivre dans la mémoire des hommes ». Entendons la partie la plus noble de lui-même, son Surmoi littéraire, que cette épigraphe surplombante se charge dannoncer, en tête de proue. Pari dautant plus sublime quil est dangereux. Balzac revient ainsi à ses premières « marques » : retour du thème du « monument », dont on a aperçu la trace en filigrane. Un thème qui se reliera bientôt chez lui à une métaphore filée architecturale, armature martelée de son identité décrivain. Et quon retrouve, on va le voir, dans dautres passages de cette ouverture préfacielle, qui rappellent cette perspective dun monument à créer. Dautant plus grandiose quil risque dêtre impossible, en cet âge de décadence et de multiplication des auteurs et des livres.
Pour mieux assurer ce nouveau registre du sérieux et de la respectabilité, le préfacier dit renoncer à ses petits jeux antérieurs. Il jure ses grands dieux quil en a fini avec les parades préfacielles à la Walter Scott. Nous promet que « lauteur de cet ouvrage » a toujours manifesté une « aversion profonde pour ces préfaces semblables à des parades, où lon sefforce, de faire croire à lexistence dabbés, de militaires et de sacristains, de gens morts dans les cachots, et à des trouvailles de manuscrits, qui font épancher sur des créatures postiches tous les trésors de la sympathie ». Ce qui, pour qui connaît les premières prestations de Balzac sur lavant-scène préfacielle, consiste en un renoncement à ses habituels cabotinages.
Désormais de tels jeux ne sont plus de mise. Point de mise, non plus, la pseudonymie. Pour deux raisons. Dabord, ce nouveau Balzac est sûr que le public accueillera « avec plus de gravité et destime un homme qui se présente modestement en disant son nom » ; il pense qu« aujourdhui il y a de la modestie à se nommer », qu« il y a une certaine noblesse à offrir à la critique et à ses concitoyens une vie réelle, un gage, un homme et non une ombre ». Mais si afficher son vrai nom est plus modeste et plus honorable, cest aussi un gage de vérité. Les petits jeux pseudonymiques sont des « superfétations qui ôtent de la vérité à un livre ». Cest même, nous dit-il, ce qua fini par reconnaître Scott lui-même, qui en avait la contagieuse « manie ».
Renoncement donc au ludisme préfaciel, au nom dune double exigence : honorabilité mais aussi vérité. Une exigence qui, depuis lépoque de ses derniers romans de cabinet de lecture (Annette et le Criminel et Wann-Chlore), mais aussi depuis Une heure de ma vie, ne cesse de venir visiter Balzac. Renoncement aussi à ce qui était une des composantes essentielles de ces jeux de « surface », à la devanture, frontispice et préface : linvention dun auteur pseudonyme. Plus de ces masques, nous dit-on ici, dès les premiers mots. Celui qui parle au nom de lauteur, héraut préfaciel délégué par lui, sen prend à ces fictions convenues dont le jeune Balzac a été si friand. Plus de faux nez : maintenant je signe. Tel est lesprit de cette entrée en scène. Signer, cest non seulement modeste, estimable, plus vrai, mais cest aussi courageux ; et, pour tout dire, « noble ». Voilà les grands mots lâchés.
Lembarrassant, cest que celui qui signe ici ne signe pas « Honoré Balzac », comme choisira de le faire, en fin de compte, lauteur du Dernier Chouan. Il signe de ce nom peu euphonique : Victor Morillon. Nom et acte de nomination étranges, sous plusieurs aspects.
Étrange, dabord, la contradiction criante entre le sérieux de la promesse : renoncer au pseudonyme, et ladoption illico dun troisième signifiant auctorial. Dautant plus que la promesse a été faite dans le registre du serment féodal : « Je suis pour les tableaux signés. La littérature est une arène où lon ne veut plus de visières baissées. » Étrange donc, ce noble chevalier qui prétend combattre à visage découvert, et se contredit aussitôt en se dotant dun nouveau masque
Comment comprendre une telle contradiction ? Comment penser quelle a pu être naïve ? Limpression quon garde de ces deux affirmations contradictoires avancer à découvert, se remasquer est que ces deux désirs contradictoires ont bien pu cohabiter chez Balzac. Renoncer à son passé ludique, par un impérieux serment, rompre avec ses habitudes invétérées de marchand de romans, faisant contre mauvaise fortune bons mots. Certes
Mais relancer aussitôt, sur un autre registre, linvention dun auteur fictif, nécessaire à soutenir luvre nouvelle, et à lui ouvrir un espace sans précédent. Tels semblent avoir été les deux mots dordres conjoints.
Voici donc quau moment de se reconvertir au sérieux, à la « noblesse » et à la « gravité », Balzac donne une suprême marque dambivalence. Simple « bourde » ? Sans doute pas. Retour en arrière ? Mais si oui, alors : retour fatal ou bien retour joué ? Joué sans doute, mais dans un nouvel ethos, plus grave. Comme sil avait compris que là était peut-être son vrai registre : déployer toutes ses gammes à la fois. Saccepter Protée, mais sans tomber forcément chez Momus. Se faire kaléidoscope vivant, mais de manière moins jongleuse. Au bout de ce chemin, nous aurons cette merveille dambivalence, preuve dune maïeutique enfin réussie : La Peau de chagrin.
Étrange aussi le discours sous-jacent qui soutient un tel renoncement aux parades et aux faux nez. Au lieu de sen tenir à limaginaire du chevalier sans masque, Balzac multiplie en sous-main les métaphores qui contredisent cette fable-là. Paraître sous son nom propre, ce serait aussi, dans un tout autre registre grotesque, cette fois faire comme ces « bourgeois de Paris, qui, sortant leur chien favori, lui mettent un petit collier sur lequel le graveur inscrit le nom du maître » !
Puis, au paragraphe suivant, autre métaphore désaccordée davec la première : après que le chevalier est devenu rentier à petit chien, voici que simmisce le registre théâtral. Cest pourtant contre lui que sinsurgeait dabord la prohibition des préfaces-parades. La phrase qui la signifiait arborait alors, il est vrai, une réprobation déjà très incomplète de la comédie littéraire : « Si lon est condamné à monter sur les tréteaux, il faut se résoudre, il est vrai, à y faire le charlatan, mais sans emprunter de mannequin. » Il y avait donc déjà implicite reconnaissance de la nécessité du charlatanisme. Mais, désormais, dans le paragraphe qui suit le renoncement juré au pseudonyme, la métaphore théâtrale fait retour. Luvre qui sannonce est une « actrice nouvelle » que lauteur présente « sur les grandes planches » ; et lui-même sait bien quen publiant il accepte dentrer dans la « compagnie des illustres danseurs de corde qui [
] sefforcent pour de largent damuser le public par leurs tours ». Première entrée dun saltimbanque, destiné à revenir souvent hanter la scène littéraire.
Mais ce qui complique les choses, cest que dans une longue digression Balzac se met à rêver non plus du pseudonyme commercial du saltimbanque, ni du patronyme brandi en visière du chevalier, mais bien danonymat. Passe alors, lespace dun paragraphe, une sorte de rêve de blancheur, dont on aura de fréquents retours ensuite, jusquà cette proposition miraculeusement poétique de Louis Lambert : « Les anges sont blancs. » Étrange, de nouveau, cette envolée digressive où le chevalier-charlatan, personnage pour le moins contradictoire, semble tout à coup se donner pour son idéal littéraire impossible celui qui a fondé, entre autres, la publication des Méditations poétiques, en 1820, sous un angélique voile danonymat. Face à toutes ces « muses courant lEurope », nommées vierges par antiphrase, Balzac-Morillon se met à rêver dune virginité littéraire, à laquelle pourtant lui-même a depuis belle lurette renoncé du fait de cette « prostitution de la pensée quon nomme : la publication » :
Combien est plus ravissante et plus belle, la muse chaste dont les pieds délicats ne sont pas sortis de lenceinte des curs ! Avec quel bonheur les esprits recherchés ne pensent-ils pas à ces saintes poésies échappées à mille poètes inconnus. Qui na vu souvent dans ses rêves, soit la Canadienne exhalant sans autre témoin que le ciel un chant de douleurs confié à une tombe aérienne, soit une maîtresse abandonnée soupirant une sauvage élégie et des mourants disant adieu à la vie !
Étrange de voir Balzac idéaliser une telle poétique féminine de la voix perdue, et perdue dans le désert, poétique qui a eu ses lettres de noblesse du côté de Chateaubriand, de Lamartine ou de Marceline Desbordes-Valmore plus que dAndré Chénier. Certes un tel dispositif paratopique a bien été celui de lélégie romantique, dans le registre de laquelle Balzac lui-même, jeune rimeur maladroit, a essayé de faire ses gammes. Mais si le modèle fait ici retour à titre de mirage, on dirait que ce nest que pour compliquer plus encore, dun troisième univers surimposé, le palimpseste auctorial. Au bord du dire, et dun dire romanesque enfin plus avouable, on dirait que Balzac se tourne une dernière fois avec émotion vers lindicible.
Ne voulant pas être en reste de contradictions, il singénie à les accumuler. Chez lui, cest véritablement système ; il « abhorre les épigraphes » mais avoue quil en a « poussé le luxe jusquau ridicule ». Ambivalente est donc chez notre jeune auteur la tentation qui est la sienne de suivre cette pratique à la mode, à laquelle il a succombé dans ses romans alimentaires, pour leur donner une petite aura de littérature. Désormais, dans les premiers chapitres du Gars, ces épigraphes continuent davoir les mêmes fonctions : parer lauteur dautorités diverses, le placer dans une espace de camaraderies littéraires proclamées, orienter la lecture, ou bien plutôt la désorienter, puisque lauteur nous confie quil a pris « soin de ne leur rien faire annoncer au lecteur ». Mais elles servent surtout à pluraliser linstance auctoriale, par ces jeux déchos en aparté.
De manière encore plus caractéristique, ce Balzac pluriel reste un auteur clivé. La naissance gémellaire et donc aussi la scission auctoriale furent, on la vu, son mode premier dapparaître, au temps des préfaces marchandes en duo. Ici, ce mode fait retour sous une autre forme. Ce nest pas dabord lauteur, Morillon, qui présente son livre, mais son délégué, chargé dannoncer au public lactrice nouvelle, dont il veut ménager la pudeur et la respectabilité. Scission qui restera caractéristique du cycle Morillon-Lambert : on la retrouve dans la division du travail entre le « Poète » (le narrateur) et son « Pythagore » (le héros) dans le roman de 1832 ; mais aussi dans Vie et malheurs de Horace de Saint-Aubin. Comme si lauteur balzacien ne pouvait exister que dans ce mouvement de scissiparité, séparant en lui un auteur-héros et un méta-auteur, à la fois, héraut, apôtre et commentateur du premier. Comme si la formule alors ordinaire de lécriture marchande à plusieurs laissait son empreinte dans la structure auctoriale de textes écrits même par un seul.
Étrange enfin, ambivalent, ce nom même de Victor Morillon. Un toponyme certes, qui inscrit lauteur dans une petite province, entre Montdoubleau, berceau natal supposé, et Vendôme, lieu où il a fait ses études (tout comme Balzac
). Mais surtout un nom qui jure. Alors que Lord RHoone et Horace de Saint-Aubin, de manière différente, avaient pour trait commun dêtre des écrivains dextraction nobiliaire aux noms euphoniques, Morillon a été doté par son créateur dun apanage nominal malcommode, aux symbolismes contradictoires. À dessein ? Difficile de penser le contraire : car cest un des « rocs » du métier de romancier que de savoir être un nomothète heureux . Ici, le bonheur nest pas au rendez-vous : mal nommée, la créature-créateur nest pas viable. Voici un pauvre, un fils de rien, nous dit labsence de particule. Mais son prénom, tout au contraire, nous lance du côté de la gloire et dans le registre martial. Victor Morillon, un autre Victor Hugo ? victorieux, lui, dans la lice nouvelle du roman historique ? Peut-être. Car remarquons que les connotations glorieuses étaient déjà attachées au prénom réel de Balzac, Honoré, anagrammatisé à la fois dans Lord Rhoone et dans Néhoro, personnage dun récit inachevé, Corsino. Se désignant comme Victor Morillon, Balzac rompt donc avec les jeux de miroir narcissiques sur son propre prénom, mais insiste plus nettement encore sur lambition glorieuse, confirmée par la proue menaçante de lépigraphe. Reste « Morillon » : bien sûr, la mort y plane, et une dimension sourdement pathologique, que confirmera la mort de son double, Louis Lambert, victime de la « pensée qui tue ». Mais comment ne pas entendre la dissonance sémantique et phonétique que viennent faire ici les grotesques « rillons », eux aussi tourangeaux, dans la finale de ce nom scindé en deux, lugubre dabord, dérisoire ensuite ? Et si « rillons » il y a, ny a t-il pas « rire » aussi ? Pichenette d« enfant rieur », au beau milieu de lacte de naissance
Malgré ces contradictions par lesquelles, dirait-on, Balzac singénie à se doter dun espace auctorial inhabitable, il sagit bien pour lui de choses sérieuses : réussir son come back, investir le roman historique, programmer une première uvre cyclique, se livrer à une entreprise audacieuse, propre à le porter à la postérité. Doù la vertu quand même de limage du chevalier combattant à visage découvert. Doù aussi le constat quon est amené à faire : que le ludisme (de protection) nest jamais plus accusé chez lui que quand le Destin frappe à la porte.
Investir le roman historique ? Cela suppose de régler sa relation à Scott, de séduction mais aussi de rejet partiel. Rejet de ses préfaces superfétatoires, du manque de véritable intrigue amoureuse dans ses romans, et de personnages féminins diversifiés. Mais aussi admiration déclarée pour lart de l« ébéniste écossais » et sa « riche marqueterie ». Et crainte, tout aussitôt, quon ne le prenne lui-même pour un « singe » de Scott. Doù le plaidoyer : « La Métromanie, Les Plaideurs, Le Joueur, etc. ne seraient-ils pas, par hasard, des chefs-duvre pour avoir été composés dans le système des comédies de Molière ? »
Investir le roman historique, cela suppose aussi davoir une conception ambitieuse de lhistoire. Histoire « pittoresque » certes, histoire par « tableaux », mais aussi histoire des murs et histoire sociale et non des seuls événements marquants de chaque règne, ni de ce qui fait sa superficielle couleur historique. Le projet de Morillon est, en effet, de présenter des « tableaux de genre où lhistoire nationale soit peinte dans les faits ignorés de nos murs et de nos usages ». Ce quil veut surtout, cest donner le sentiment du vécu historique : « rendre sensibles et familiers à toutes les intelligences les contre-coups que ressentaient les populations entières des discordes royales, des débats de la féodalité ou des vengeances populaires ». Le résultat sera dopposer une histoire vivante à une histoire morte ; « ne plus faire enfin de lhistoire un charnier, une gazette, un état civil de la nation, un squelette chronologique », comme le pratique la « Clio classique », mais « dessiner les immenses détails de la vie des siècles » (ibid.).
Entreprise politiquement périlleuse sous la Restauration : doù lhommage rendu aux « courageux jeunes gens qui sen vont à travers mille écueils étudier lesprit des époques les plus sombres de notre histoire, essayant de retrouver la vérité cachée par le sacerdoce, mutilée par laristocratie ». Entreprise « immense », « idée grande », face à laquelle Morillon a peur de succomber ; mais où il sinvestit, sans souci des critiques. Ce quil exprime en reprenant une image dont on a vu déjà passer un équivalent dans une lettre dHonoré à Laure : « [
] cet homme-là doit marcher longtemps sans sembarrasser des criailleries jusquà ce quil ait été compris ».
À Balzac-Morillon cet « Avertissement » sert aussi à programmer une première uvre cyclique. Il le fait en désignant le titre de son premier volume : Le Capitaine des boutefeux. Il sagit dun roman entrepris avant Le Gars, nous dit-il, mais qui est passé au second rang pour donner la prééminence à lévocation dune époque plus brûlante, en raison de ses résonances dans lhistoire contemporaine. Il nimporte : car il aura ensuite lavantage de former un beau contraste avec le premier paru. Le roman en question ne verra jamais le jour : car le geste fait ici par le Balzac historien préférer ce qui touche encore au temps présent va déterminer un glissement de son projet primitif dhistoire pittoresque, du passé vers le présent (élargi). Mais il y a là quand même un premier signe manifeste de la nécessité native pour Balzac de penser par cycle : ambition caractéristique, quune addition marginale au manuscrit de notre « Avertissement » se charge de systématiser. Et nous avons ainsi formulée une des premières de ces promesses que ne tardera pas à multiplier cet auteur transauctorial que se veut demblée Balzac :
Cet ouvrage nest, en quelque sorte, quune des pierres de lédifice, que lauteur essayera délever, sil ne sest pas trompé sur sa vocation. Il prie donc humblement le lecteur du suspendre son jugement jusquà ce quune première assise ait pu donner lidée de la construction générale.
Instaurant une nouvelle histoire, programmant une uvre cyclique, cet « Avertissement » nen à pas moins pour première urgence de feindre un auteur. Nom, naissance, lignage, biographie, tout y est. En cette fin dannée 1828, Sainte-Beuve na pas encore donné le ton de la critique biographique : mais cela va se faire dès lannée suivante, et cest déjà dans lair pour qui lit Le Globe. Pas duvre sans homme pour la soutenir, lui insuffler son âme, et donc lexpliquer : Balzac, déjà, applique le protocole. Tout comme le feront Sainte-Beuve, puis le Baudelaire biographe de Poe, il traque lenfance ; pressent « la puissante influence des moindres actions du jeune âge sur les destinées à venir de la vie humaine ».
Sainte-Beuve na pas encore non plus publié Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme. Mais quand on lit en parallèle les deux « vies », celle de Delorme et celle de Morillon, comment ne pas être troublé ? Point d« influence » pourtant, ni dans un sens ni dans lautre. écrit au second semestre 1828, notre « Avertissement » est resté manuscrit. Quant à la « vie » de Joseph Delorme, elle est parue après la sortie du Dernier Chouan : vers le 4 novembre 1829. Mais ce qui est commun à ces deux « vies », cest dabord le fait de faire écrire la vie du disparu par un de ses prétendus amis ; cest ensuite de donner une biographie complète à un écrivain dont les uvres et les « pensées » sont jointes à la même publication. Protocole que reprendra mieux encore la Notice historique sur Lambert (1832), en donnant de plus en plus dautonomie aux lettres puis aux pensées sibyllines de Louis, à mesure que Balzac augmente son texte, après la parution originale.
Autres ressemblances entre les deux héros : leur destin mortel, leur propension à de « longues rêveries » (à l« usage saturnien de la pensée », comme lécrit Balzac à propos de Morillon) ; mais surtout le protocole biographique qui leur est aussi commun de la « vie sans événements ». Celle de Morillon est une « vie orageuse quoique simple et cachée », une « vie pleine, limpide et profonde, semblable à un lac tranquille et inconnu où viennent se réfléchir des milliers dimages ». Ce qui fait que « les gens excentriques, [
] querellant lexistence de ce quelle ne fournit pas assez dévénements, ne trouveront dans cette biographie de lauteur, ni faits ni aventures ». Mêmes absences dans la vie de Delorme, dont le biographe amical promet de donner une « description fidèle » : cest une « vie tout intérieure », à laquelle il dit avoir assisté « durant le cours dune liaison bien chère », et dont il a « surveillé les crises » avec sollicitude et angoisse. De quoi rompre de manière spectaculaire avec le chromo de la vie aventureuse à la Byron, dont se moquera souvent Balzac, en particulier dans la préface de La Peau de chagrin.
Malgré ce style dune vie sans événements (quon retrouvera à lidentique dans Louis Lambert et dans Vie et malheurs de Horace de Saint-Aubin), et qui tend à devenir alors un patron biographique concurrent de la vie à la Byron, Balzac ne sen complait pas moins à faire converger sur Morillon dautres topoï du romantisme ; mais surtout pas mal dimages avantageuses de soi-même. Ainsi Morillon hérite de « limagination fantasmagorique » de son créateur ; il fait preuve aussi de cette « chasteté » au moins mythique que celui-ci ne cesse de sattribuer, pour expliquer son énergie par son refus de lentropie sexuelle. Surtout, tout comme son créateur, Morillon a une âme qui est, « selon la « magnifique expression de Leibniz, un miroir concentrique de lunivers ». Et, pour rester dans le domaine des mythologies visuelles, il a aussi, comme Balzac lui-même croit lavoir, « la faculté de sobserver lui-même à distance ». Déjà cette faculté dintuition quil attribuera à Lambert, si importante pour un romancier ; car il doit, non se viser soi-même en tant que tel, comme le ferait un diariste ou un autobiographe, mais se considérer lui-même comme un autre, sur le modèle de ces autres quil aura à mettre en scène.
Par cet autoportrait inachevé, comme ensuite par Louis Lambert et Vie et malheurs de Horace de Saint-Aubin, Balzac se construit ainsi une image de soi plus concentrée, plus solitaire. Alors quon dit déjà de lui et quon continuera de dire (y compris lamie Zulma) , quil est trop extraverti, trop fécond, trop hâbleur, trop arriviste aussi, il se pose comme une âme solitaire et comme un écrivain modeste et consciencieux. Nest-il pas, tout comme Morillon, « un homme qui travaille consciencieusement à mettre lhistoire de son pays dans les mains de tout le monde » ? Et il programme déjà une uvre immense, favorisée par son repli dans une solitude provinciale et monastique.
Le plus émouvant dans cet « Avertissement », cest quau moment même où sexprime une confiance exaltée, on sent rôder de nouveau langoisse de léchec. Être ou ne pas être ? La question est bien de nouveau posée de cette manière, absolue et terrifiante. Bien sûr, notre jeune écrivain clame quil na pas à se soucier des « criailleries ». Mais il est déjà prêt à entendre larrêt quà son encontre pourraient formuler ses amis : « [
] il lâchera prise en reconnaissant, à la voix de quelques amis fidèles, que la tâche est au-dessus de ses forces ». Prêt aussi à reconnaître quune « idée grande » ne donne pas forcément le « talent de lexécution ». Et quand il finit ou interrompt son « Avertissement », il se tourne avec défiance vers la critique et le lecteur. Existe-t-il encore de « hauts justiciers de la littérature », qui « cherchent les hommes et pèsent des espérances » ? Et quels lecteurs escompter de la part de cet « auditoire blasé » ? Cest deux pourtant quil est forcé dattendre son jugement : savoir sil nest qu« un ménétrier de village ou un artiste digne de [leurs] concerts ». Tout ou rien ?
Le pire, cest que la réponse nest pas en son pouvoir, car elle dépend du lancement de luvre à venir, de sa mise en « circulation littéraire ». Quand on sait que ce texte à fonction maïeutique est resté dans les cartons, et que la vaste entreprise dont il se voulait le déclencheur na pas non plus beaucoup dépassé le stade du virtuel, on est porté à se demander : mais alors, à quoi bon ?
Cet « Avertissement » na-t-il été écrit que pour être supprimé, lauteur comprenant à temps quil risquait de constituer un hors-duvre, et menaçait de dénaturer le sérieux de son projet « historien » ? En tous cas, trêve de jeux préfaciels, trêve aussi détalage de mythes intimes, la préface définitive est tout autre : plus brève, moins narcissique, moins riche aussi de ce fait en « matériau auctorial ». Peu propre du coup à lancer le nouvel écrivain. De là peut-être en partie le demi-échec du Dernier Chouan, en avril 1829. Première tentative publique, dans la voie du roman historique, mais avec déjà une réorientation du projet du côté de lhistoire contemporaine : non pas de Morillon, triste « héros de préface » resté dans les limbes, mais bien d« Honoré Balzac ».
La naissance de Balzac a donc ainsi exigé la mort de Morillon : mort programmée par la paronomase. Quon nen tire pas conséquence que le texte qui essaya longuement, passionnément, de prêter vie à cet auteur non viable fut un coup de pied dans leau. Il convient au contraire de le lire comme un petit miracle qui na pas son égal : une contribution essentielle à deux processus conjoints très vifs chez ce Balzac climatérique : redéfinir un projet littéraire mouvant et le doter dun auteur ad hoc.
VI. Vers le « vrai » Balzac (1828-1829)
On a entrevu la suite de cette histoire : non publication de cet « Avertissement » du Gars et insuccès relatif du Dernier Chouan. Pour ce forçat de la librairie condamné au succès, une voie se ferme, quil avait suivie déjà, de manière plus fantaisiste, dans ses uvres pseudonymes. Un frein est donc mis à son ambition de devenir un bon élève consciencieux du roman historique. Ambition avec laquelle il va renouer bientôt, lorsquil va trouver sa véritable voie. Soit lorsquil décidera de transposer son projet de roman historique dans la société contemporaine.
Cest ce que laisse entendre déjà la préface définitive des Chouans, datée de janvier 1829. Faisant sonner par trois fois le mot de « vérité » ce qui nest pas tout à fait nouveau , Balzac y annonce son projet dune sorte de « Nouveau Roman » : un roman sociologique et historique qui, malgré les transpositions dues aux nécessités de la fiction, tentera de rendre un compte exact de la période historique choisie pour cadre. Mais linsuccès relatif des Chouans interrompt un tel projet, et empêche Balzac de se vêtir, pour linstant, de ce costume de romancier réaliste qui déjà se composait, mais nétait pas tout à fait prêt.
En revanche, cest un franc succès, en grande partie de scandale, qui, en décembre 1829, accueille la Physiologie du mariage. Lanonymat même relatif dune telle uvre avait été rendu nécessaire par le fait que Balzac ne tenait pas à se laisse enfermer dans ce costume-là. Comme sil craignait que cette identité de conteur licencieux ne lui colle ensuite à la peau. Admettons aussi que lanonymat a pu être aussi utilisé par lui ou par son éditeur pour piquer la curiosité. Mais limpression qui domine est bien que Balzac a craint de se laisser enfermer dans une voie de garage, ce premier succès risquant de faire définitivement de cet élève tourangeau de Rabelais, déguisé en statisticien conjugal ou en physiologiste, un préposé à la gaudriole. Ce dont ne manquent pas de laccuser les doctrinaires en « gants jaunes » du Globe :
Franchement, M. le Physiologiste, a dépensé beaucoup de science et desprit en pure perte. Autrefois son livre eût obtenu un succès de scandale ; maintenant nous avons bien autre chose à faire quà persifler maris et femmes. Nés malins, mais devenus sérieux, nous ne nous plaisons plus trop aux contes badins, aux historiettes graveleuses ; et la muse de la gaudriole, si chérie de nos pères, nous semble une vieille déesse dopéra coiffée à la Pompadour. M. H*** B*** a tenté de laffubler dun costume moderne, et il a conduit Sophie Arnould aux cours de M. Magendie et de M. Cuvier. Quen est-il résulté ? De froides et odieuses plaisanteries [
] une épigramme grivoise en deux volumes in-8° ne paraîtra-t-elle pas un peu longue, même dans ces jours de carnaval ?
On le voit à cette recension, injuste mais pas si fausse : il y a loin encore de la personnalité donnée au narrateur de cette Physiologie, à lidentité plus sérieuse dont devra se doter le narrateur balzacien adulte lorsquil sera enfin sur les rails.
Lauteur de la Physiologie est un « jeune célibataire » : retour donc, sous une autre forme, du bachelier Saint-Aubin. Abrité par la double irresponsabilité de sa jeunesse et de son célibat, il fait de lesprit, continue à aguicher le lecteur par ses tours. Rabelais et Sterne sont ses maîtres ; tantôt il brandit la « marotte de Panurge », tantôt la canne du caporal Trim. Et il prend ses distances davec le sérieux triste et blafard des poètes romantiques, ces « songe-creux », ces « pleurards [
] qui font les malades en odes, en sonnets, en méditations ». Alors que le jeune Balzac a pu être tenté lui-même par certains couplets du romantisme, le voilà qui, depuis quelque temps déjà, se place résolument en adversaire. Comme pas mal de ses confrères, à commencer par Latouche, il ironise sur la comédie littéraire du poète mourant. Il se recommande des « vieux écrivains français » qui, avant lui, « se sont jetés sur cette matière inépuisable de plaisanteries », le mariage. Cédant pourtant à certaine autre mode néo-romantique qui suit la traduction du Faust de Goethe par Nerval, il fait le Méphistophélès. Mais ce jeune plaisantin pose aussi au « médecin », au « physiologiste » ou encore au « statisticien », emplois intellectuels sérieux et prisés en cette fin de Restauration ; ou bien encore au « philosophe », au sens xviiie siècle du mot (où le philosophe est aussi un homme de science), auteur dun livre « où tout est analyse et observation ». Un philosophe « éclectique », comme le suggère le sous-titre (« Méditations de philosophie éclectique sur le malheur et le bonheur conjugal »), où Balzac samuse à dévier de son sens ce mot dont Cousin a fait le totem dune nouvelle philosophie. Le jeu consiste à le parasiter de connotations dépréciatives, stigmatisant à la fois le scepticisme, louverture accueillante aux systèmes et certaine « permissivité » intellectuelle.
Sont déjà en place deux « rôles » que le narrateur balzacien va sattribuer ensuite : celui du « flâneur » et celui de « physiologiste ». Tout en se promenant, déjà le flâneur ausculte Paris et ses habitants. Quant au physiologiste, le « jeune célibataire » prétend être malgré son âge un de ces « vieux médecins qui ont pris le scalpel », et qui ont pénétré dans les alcôves. Une de ces « robes noires » dont semparera plus tard Balzac
Si lon suit ses tentatives dans lordre du récit en prose, Balzac, après ce succès sulfureux, va renouer autrement avec la voie tracée par les Chouans : en se faisant lhistorien de la vie privée contemporaine. Ce qui deviendra un jour prochain son identité majeure. Cest en avril 1830 que paraissent les six récits intitulés Scènes de la vie privée : La Vendetta, Les Dangers de linconduite (Gobseck), Le Bal de Sceaux, Gloire et Malheur (La Maison du chat-qui-pelote), La Femme vertueuse (Une double famille) et La Paix du ménage. Le livre est pourvu dune préface, complétée par une note en tête du t. II (qui disparaît dès la seconde édition). Balzac y énonce son pacte réaliste et sy alloue une identité de peintre de murs soucieux de la vérité. Peu importe sil choque les préjugés des « gens du salon » : il est fier d« avoir parfois présenté le tableau vrai de murs que les familles ensevelissent aujourdhui dans lombre ». Il sait bien quon pourra laccuser dêtre un peintre trop minutieux. Mais, sous couvert de se défendre de « ces critiques dont il décline la compétence », il brandit déjà une banderole de « réaliste ». Car loin de plaider coupable, il naccepte pas le reproche de « garrulité » quon pourrait lui faire. Balzac est fier de nêtre pas de ces esprits qui, « à force de demander du neuf, ont conduit notre littérature à faire de lextraordinaire ». Méprisant les critiques qui lui ont reproché de navoir pas été original dans la fable des Chouans, il contre-attaque en condamnant la fallacieuse originalité à la mode. Récusant comme juges ces « oisifs de la littérature » dont il décline la compétence, il se destine à un autre public, complice, encore à inventer : des « intelligences plus candides et moins blasées, moins instruites et plus indulgentes ». Pour plaire à ce public imaginaire, il se flatte davoir un autre courage : celui dêtre vrai dans le moindre détail.
Balzac est ainsi déjà en train de se construire une identité décrivain réaliste. Cest volontairement quil sattribue un rôle a-héroïque. Il accepte dapparaître comme non-original et modestement occupé du vrai. Identité « humble », grise, mais quil ne va pas manquer ensuite de retourner en choix héroïque, renouant ainsi quand même avec le sacre de lécrivain.
Tout cela névita pas le semi-échec des Scènes de la vie privée. Elles tentaient douvrir le front du roman de la vie ordinaire, mais passèrent presque inaperçues. Balzac savait que cétait une route risquée : il lavait dit dans sa préface. Masochiste à son habitude, il sy mettait le couteau sous la gorge : « Il sait quen littérature ne pas réussir c est périr ; et c est principalement aux artistes que le public est dans le droit de dire : Vae victis ! »
Phrases prémonitoires : l échec, une nouvelle fois, fut au rendez-vous. Décidément, le public, les confrères, les critiques n étaient pas prêts. Pour que ce Balzac-là pût simposer, il convenait dattendre quelques années. Et dabord, au jeu de loie de lHistoire, denjamber une Révolution. Pour voir ensuite à luvre divers Balzac possibles : le journaliste de 1830 qui se fait « physiologiste de la littérature » (chapitre III) ; celui qui se cherche sous la casaque de l« artiste » (chapitre IV) ; enfin le « conteur » qui participe à la vogue excentrique (chapitre V).
Années climatériques
(1829-1831)
1829-1831 : point de période de mutations plus rapides et plus profondes pour cet auteur à luvre quest Balzac. Les chantiers sont si nombreux, si divers, quil est impossible de les envisager tous. Impossible aussi de suivre tous les avatars de « lauteur balzacien » qui se trouvent engagés dans ces multiples aventures. Mais avant de restreindre la perspective à trois angles de vue privilégiés, ayons à lesprit la diversité des entreprises.
Balzac nen pas fini avec la littérature marchande : témoin ces Mémoires pour servir à lhistoire de la Révolution française par Sanson, exécuteur des arrêts criminels pendant la Révolution, qui paraissent en 1829, puis en 1830, écrits en collaboration avec LHéritier de lAin : uvre inachevée, dont Balzac tirera plus tard, en 1845, Un épisode sous la Terreur.
Balzac nen a pas fini non plus avec le théâtre : en avril 1830, il a des projets en collaboration avec Édouard Déaddé, et aussi avec Eugène Sue, son compère de La Mode : La Vieillesse de Don Juan, ou lAmour à Venise, « drame en cinq actes ».
Passé romancier historique avec Le Dernier Chouan (mars 1829), Balzac devient aussi romancier de murs avec les Scènes de la vie privée (avril 1830). Deux directions à la fois, toutes deux prometteuses, mais dont la première finira par être privilégiée, puisquelle mène aux Études de murs au XIXe siècle, luvre-phare vers 1834-1835 (avec alors pour contrepoint les Études philosophiques). Mais Balzac continue de garder à lesprit son Histoire de France pittoresque. En témoignent ses emprunts à la Bibliothèque royale et à la Bibliothèque de Tours, mais surtout le contrat signé le 3 janvier 1830, avec Mame et Delaunay-Vallée, pour quatre romans historiques : Les Trois Cardinaux, histoire du temps de Louis XIII, LÉvêque dAgra, guerre de la Vendée, LExcommunié et La Bataille de Wagram.
Côté littérature « analytique », deux codes le Code pénal (février 1829), et le Code conjugal (mai 1829) peuvent lui être attribués : le premier, nouvelle mouture du Code des gens honnêtes ; le second, avant-coureur des deux volumes de la Physiologie du mariage (décembre 1829), revue et beaucoup augmentée. Et il a dû collaborer à quelques dautres, si lon suit Albert Prioult. La nouvelle Physiologie, en deux volumes, est récrite à toute vapeur, entre le 15 août 1830, date approximative de la commande de Levavasseur et le 20 décembre 1829, date approximative de sa sortie en librairie. Et au lieu que la première mouture était plus fantaisiste, la seconde sécrit dans une perspective nettement « analytique », que marquent les références scientifiques ajoutées. Mais ce qui ne change pas, cest langoisse de lécrivain à venir : la même que celle de lauteur de Cromwell. à chaque nouveau livre, et donc aussi au moment dessayer un nouvel avatar de lui-même, il a le sentiment quil risque sa vie. Ce quil avoue à Levavasseur, qui le presse de rendre son manuscrit : « Lauteur de cet ouvrage-là est entre un succès et léchafaud à chaque ligne. »
Puis Balzac, en lannée-pivot 1830, renoue avec le journalisme. Déjà pratiqué avant, de manière cursive, ce devient alors son activité principale. Cette nouvelle orientation sexplique par le succès de la Physiologie, qui lui vaut des commandes dextraits de ce livre ou darticles dans le même esprit, mais aussi par la crise de la librairie, qui lamène à changer de sources de revenus. Cest lannée de ses collaborations aux « petits journaux » : Le Voleur, La Mode, La Silhouette surtout, mais aussi Le Mercure de France au XIXe siècle et Le Temps. Lannée aussi où il apparaît pour la première fois dans un triple rôle : journaliste, analyste de la presse, mais aussi « inventeur » dorganes de presse : aux côtés dÉmile de Girardin et de Philibert-Hector Varaigne, pour Le Feuilleton des journaux politiques, aux côtés de Philipon pour La Caricature. Mis à part la partie proprement littéraire (contes et nouvelles), cette collaboration prend la forme darticles de critique (sur Hugo, Janin, Sue, Henry Monnier, le Bibliophile Jacob, Victor Ducange, etc.), de « variétés » ou de « fantaisie », mais aussi darticles de « murs » ou de « physiologie ». Les premiers dans lesprit des diverses rubriques de La Caricature : « Fantaisies », « Caricatures », « Croquis », « Charges »), que Balzac alimente de sa verve au même titre que les autres collaborateurs de ce journal satirique. Les seconds sur le modèle de la rubrique « Galerie physiologique » de La Silhouette, de la rubrique « Murs parisiennes » de La Mode ; et ils ressemblent à cet article sur « Les Passants de Paris » quécrit Rubempré devenu journaliste. Mais, dans ces varia, il convient de distinguer des ensembles plus homogènes, fleurons de cette campagne journalistique : les trois articles intitulés « Des artistes », dans La Silhouette en février-avril ; la série des articles de La Mode qui tournent autour de cette notion même de « mode » ; la série des articles qui constituent le Traité de la vie élégante, publiés dans ce même périodique du 9 octobre au 6 novembre 1830 ; enfin la série des dix-neuf Lettres sur Paris, publiées dans Le Voleur, du 30 septembre 1830 au 31 mars 1831 : entrée remarquable de Balzac dans le journalisme politique au sens large, puisque ces lettres veulent rendre compte de létat des esprits au lendemain de la révolution de Juillet.
En 1831, enfin, nouvelle orientation. Après le « tournant de 1830 » et au prix dune nette bifurcation, Balzac délaisse la presse à partir du mois davril. Et il se consacre à son « livre brigand », La Peau de chagrin, qui produira une vive émotion dans la critique. Appuyé par dautres récits « plus ou moins fantastiques », écrits et parfois publiés en revue la même année, ce succès va conduire Balzac à réunir un recueil de Romans et contes philosophiques, en octobre 1831. De quoi présenter au public une uvre enfin cohérente, que renforce une nouvelle image publique. Celle que Philarète Chasles a la charge de construire dans l« Introduction » qui ouvre ce recueil.
Des trois études qui suivent, la dernière (chapitre V) porte sur ce nouveau Balzac-là, qui, avec laide de porte-pensée et de critiques connivents, se donne une image de conteur à la fois philosophe et fantaisiste. La seconde (chapitre IV) porte sur ce qui se trame dimages auctoriales nouvelles, en dialogue avec les saint-simoniens mais assez loin de leur sphère dinfluence, dans les trois articles sur « Des artistes » du printemps 1830.
Quant à la première, elle porte sur un pan trop peu exploré du Balzac « analytique ». Non pas lanalyste du mariage ni celui de la vie élégante, mais le Balzac qui, à sa manière, principalement dans ses articles de critique littéraire mais aussi « de murs » parus dans les petits journaux en cette année 1830, construit une sorte de « Physiologie de la littérature » (chapitre III). Cest le titre que je propose dadopter pour réunir tant de remarques passionnantes sur la condition des gens de lettres et les nouveautés qui affectent le « champ littéraire » en ces années-là. Non pas un véritable ouvrage, mais un corps de doctrine épars, qui nen constitue pas moins un double plus riche, bien que resté virtuel, dun ouvrage paru en 1829 : ce Code du littérateur et du journaliste qua publié latelier Raisson (auquel il nest pas exclu que Balzac ait concouru).
Voici donc de nouveau divers Balzac à luvre. Trois Balzac pour le prix dun seul, mais nous sommes désormais habitués. Le dernier de ces Balzac est de quelques mois postérieur ; et il résulte en partie du second : car cest bien dans le registre nouveau de l« artiste » (exploré dès le printemps 1830) que va se chercher le conteur fantaisiste qui sinvente dans et autour de La Peau de chagrin (août 1831), uvre à la fois sternienne, picturale et rossinienne. Mais les deux premiers Balzac ont été strictement co-présents. Car le Balzac qui épie de lextérieur, avec un regard satirique, les figures de la nouvelle « comédie littéraire », est strictement contemporain de celui qui, allant dans un tout autre sens, investit avec émoi ce nouveau signifiant, alors particulièrement prometteur : « artiste ». Un beau mot offert alors aux écrivains tout comme aux autres « desservants des beaux-arts » (« fraternité des arts », oblige), et que Balzac investira un jour. Mais dont il explore pour linstant les prestiges dans un double dialogue, avec Hoffmann et les saint-simoniens.
Nous allons donc avoir dabord face à nous, dans les deux prochains chapitres, un Balzac clivé, dont nous considérerons séparément les deux facettes divergentes.
Un Balzac qui explore la planète « artiste » : pas encore tout à fait à titre de scénario auctorial à usage propre, mais de mythologie valorisante.
Mais dabord un Balzac analyste, des pratiques nouvelles en usage dans un espace littéraire en mutation : genres nouveaux, nouvelles écritures, nouvelles identités auctoriales, etc. Lui-même en crise, ce Balzac-là a su se faire le brillant historien dune littérature en révolution : ébranlée par les Journées de Juillet, par les mutations éditoriales en cours, et par les crises morales de cet « âge du désenchantement ».
Voici donc un Balzac démystificateur dabord, en particulier des « mots la mode » ; puis un Balzac mystifié, par un de ces mots à la mode, particulièrement efficace et propre à favoriser de fallacieuses convergences politico-esthétiques. Restera ensuite à voir comment ce Balzac démystificateur, devenu à sa manière un mystique de la religion « artiste », va embrasser le rôle ludique du mystificateur méphistophélique quand il va endosser la défroque du conteur fantaisiste.
III
Physiologie de la littérature
Voici un titre ou du moins une expression que Balzac aurait pu écrire, même sil ne la fait nulle part. Qui pourrait croire que lauteur de la Physiologie du mariage, qui sexclame en incipit : « Physiologie, que me veux-tu ? » neût pas été capable de faire dériver le « furet » physiologique vers sa propre corporation ? Celui qui a écrit à cette époque une « Physiologie du gendarme » et une « Physiologie de lépicier », qui affirmerait quil na pas pu être tenté de proposer, en contrepoint, une « Physiologie de la littérature » ou du « littérateur » ? Lhypothèse que je vais explorer consiste à affirmer que le Balzac des années 1829-1834 (période couverte par le tome II des uvres diverses) sest bien situé dans un tel espace.
Difficile de prétendre que le futur auteur dUn grand homme de province à Paris (1839) et de la Monographie de la Presse parisienne (1843) a eu véritablement, dès ces années 1830, un désir de description systématique, à la fois « physiologique », mais surtout sociologique et satirique du monde littéraire. Car cest bien tout cela que désigne alors, en vrac, le terme de Physiologie. Le constat simpose plus encore lorsquon remarque quen revanche est sorti de latelier Raisson, en 1829, un Code du littérateur et du journaliste, ouvrage relativement substantiel et intéressant, trop négligé en tout cas, et qui, mutadis mutandis, correspond bien à ce quon était en droit dattendre dune Physiologie de la littérature
Dun « Code » à une « Physiologie » alors la distance était courte : témoin la transmutation dune partie du matériau de la Physiologie du mariage à venir dans un Code conjugal, paru avant.
Si lauteur anonyme de ce Code du littérateur remplit bien, malgré le titre adopté, ce que sera le créneau éditorial des Physiologies Aubert de 1841, le Balzac de 1830, sur le même sujet, ne semble avoir à proposer que quelques bribes. Alors que lauteur du Code est proche déjà à ce que seront la Physiologie du poète signée Sylvius (Edmond Texier), la Physiologie du bas-bleu de Frédéric Soulié, ou la Physiologie du théâtre dHippolyte Auger, Balzac, lui, ne semble pas avoir choisi pour linstant le monde littéraire pour terrain danalyse. Comme sil jugeait que cet ouvrage incomplet, issu dun atelier auquel il a collaboré ouvrage que lexemplaire de la BnF attribue à son patron dalors, Horace Raisson couvrait le terrain. Or, si on peut en conclure en le lisant quil est inspiré par les propos habituels de Balzac ou de « négociants littéraires » de son acabit, force est de constater quil ne porte pas ses signatures, stylistiques ou thématiques.
Si malgré ces réserves jai brandi ce fanion, cest quil y a de quoi le justifier. Sans viser à se former en ouvrage complet, une série d« interventions » de Balzac nen existe pas moins, sur la littérature, ses personnages, ses murs et ses travers, quon peut rassembler sous un tel titre virtuel. Ces textes constituent même à certains égards les fleurons du tome II des uvres diverses. Plus encore : la perspective thématique quils dégagent est de celles, qui, aux côtés de la perspective politique que représentent les Lettres sur Paris, est susceptible de donner unité au rhizome des uvres diverses. Aux côtés du Balzac « excentrique » ou fantaisiste, dans lequel on peut être tenté à bon droit de rechercher lunité dun « autre Balzac », ils font entrevoir un autre Balzac encore : un chercheur en sciences sociales qui, sans renoncer ni à lexcentricité, ni à lironie, utilise la forme journalistique pour donner plus de « phosphore » à ses coups de sonde.
Mais de quoi sont constitués les articles que je regroupe sous cet intitulé prometteur ? Dabord, dans la lignée de larticle-Prospectus du Feuilleton des journaux politiques sur la situation de la librairie (début mars 1830), cest un des traits de la réflexion de Balzac sur la littérature que de donner une place importante à lanalyse de ses conditions matérielles, économiques et éditoriales. Après les constats, viendra lâge de lengagement dans une lutte dordre pré-syndical, fondée sur la revendication dun droit de propriété littéraire élargi. Une lutte qui conduit, à la suite de la Lettre aux écrivains français de 1834, à la création de la Société des gens de lettres en 1839.
Une autre piste quon pourrait suivre à travers ces textes qui ont le monde littéraire pour objet peut être emblématisée par les trois articles intitulés « Des artistes ». Plus question déconomie, ni de pragmatisme, mais didéal et de symbole. Il sagit pour Balzac de donner consistance à un nouveau mythe intellectuel, et à un nouveau scénario auctorial en perspective, qui investira cette notion prometteuse d« artiste ». Certes, le futur théoricien de la « pensée qui tue » est déjà là à luvre. Il insiste sur les aspects physiologiques de cette dépense productive mais sacrificielle à laquelle sont censés se livrer les « artistes », pour parvenir à faire uvre en brûlant par tous les bouts la « chandelle humaine ». Mais la physiologie se voit ici détournée assez vite de sa fonction de diagnostic médical pour participer à lérection dune statue de lartiste : Dieu créateur, mais corps souffrant.
Dans cet amas de textes divers qui concernent le monde artiste et littéraire, se dégage enfin une troisième voie, qui se rapproche plus encore dune « Physiologie de la littérature » façon 1830. Non que Balzac ait jamais usé de lexpression. Mais il est patent que le monde littéraire, ou plus largement lespace littéraire, est bien lun des sujets privilégiés de ses articles. Dans les meilleurs dentre eux, Roland Chollet voit des « petites sociologies ». Et il les relie à ce projet plus général d« Études sociales » que Balzac se trouve avoir accompli en partie, comme antichambre de La Comédie humaine, dans la lignée de ce quil imaginera plus tard réunir sous le terme dÉtudes analytiques : dans la perspective en particulier dune Pathologie de la vie sociale, dont les fleurons sont la Physiologie du mariage, le Traité de la vie élégante (1830), la Théorie de la démarche (1834) et le Traité des excitants modernes (1838). Dans ses articles de La Mode, en 1830, Balzac, par trois fois au moins, a annoncé la réalisation possible dun tel projet transversal. À chaque fois, le projet naît de lurgence inspirée dun article initiateur, qui se donne, dans le vif de lécriture, pour le premier dune série, selon une habitude épinglée par Sainte-Beuve. Cest ce qui se passe une première fois dans les « Complaintes satiriques du temps présent », le 20 février 1830 ; une autre fois dans larticle intitulé » « Des mots à la mode », le 22 mai ; une troisième fois dans « De la mode en littérature », le 29 du même mois. Par trois fois, Balzac fait l annonce programmatique d une série d articles, « série de monographies d espèces sociales ». Autant d ouvrages censés proposer une « histoire naturelle toute neuve ». Selon une formule quon retrouve dans les trois articles, Balzac y aurait « passé en revue » les nouvelles espèces sociales, mais aussi les divers « systèmes de littérature, de peinture, de philosophie ». Tout en faisant la « revue de tous les niais du temps présent », il voulait proposer aussi une étude sociocritique ou sémio-sociologique, si lon préfère, des divers « idiomes des salons parisiens ». Cest donc dans un espace épistémique complexe physio-socio-linguistique que se serait située une telle Physiologie de la littérature : « histoire naturelle » du bimane à plume doie, mais aussi « histoire sociale » des diverses tribus de la « gent » de lettres », ainsi que de leurs diverses « parlottes ». Tout cela dans le registre de « méditation éclectique » de la Physiologie du mariage contemporaine.
Cest dans « De la mode en littérature » quon a le centre de cette troisième voie, que continuera dexplorer, en 1833, larticle sur la « Partie mythologique » de la Biographie Michaud (que Roland Chollet a rebaptisé, pour lui donner un titre plus conforme à son contenu : « De létat actuel de la littérature »). Dans cet article fondateur, Balzac ne traite pas la littérature comme une machine économique, ni comme une religion de substitution à redéfinir, autour de ce héros rénové quest lartiste, mais comme un milieu à observer : un milieu dont les « charlatanismes » seront mis à nu par le regard décapant du physiologiste. Il a beau proposer un simple « inventaire » de « nos richesses et de nos pauvretés intellectuelles », quil se propose détablir « avec le calme dun notaire qui ne pense quà ses vacations », son regard a de tout autres impatiences. Cest à une mise à nu des habituelles impostures des « cacographes » quil nous convie. On pourrait même être tenté de rapprocher son projet, aussi impatient quépiphanique dune spectrographie du monde littéraire et des fantaisies ordinaires qui le tarabustent de cet autre projet, lui aussi resté dans les limbes : cette « éthologie de la littérature » que caressa longtemps Roland Barthes. Parions que là où Barthes disait « éthologie », tout en se promettant une mise à nu critique des « mythologies » littéraires contemporaines, Balzac aurait dit « physiologie », manifestant ainsi le même désir dune étude purement « phénoménographique », et donc irrespectueuse et décapante, des choses de la paroisse littéraire. Car dans cette « vente après décès » à laquelle le prétendu notaire nous convie, il y a lirrespect heuristique dun regard neuf sur les religions littéraires à la mode, avec leurs faux sacrés et leurs « petits grands hommes », comme lécrit Balzac se souvenant de Rivarol.
Un tel projet, en 1830, ne croyons pas pourtant quil soit propre à Balzac : il est « dans le vent ». Les alentours de la révolution de Juillet, précédée, en matière littéraire, de nombreux ébranlements symptomatiques, sont propices à une prise de conscience généralisée en la matière. Témoins, parmi dautres, larticle de Latouche sur « La camaraderie littéraire », publié en octobre 1829 dans la Revue de Paris ; la Préface exactement contemporaine de Christine à Fontainebleau de Frédéric Soulié, commentée par Roland Chollet ; un livre satirique du libéral Antoine Jay, La Conversion dun romantique ; la Préface de La Confession (avril 1830) de Jules Janin ; mais aussi bien des articles du Sylphe, du Lutin, de la Gazette littéraire de Sautelet, du Figaro, sans oublier le Code du littérateur et du journaliste déjà mentionné. Dans tout cet ensemble de textes prenant pour objet détude ou de satire un monde littéraire en mutation, le projet se cherche, en pointillés, dune « physiologie de la littérature ». Mis à part chez Jay, ces tentatives sont le fait décrivains issus de la « Jeune-France » (au premier sens du mot) : des jeunes « libéraux » anti-« gérontocrates », mais aussi de jeunes romantiques déçus, qui ont pour trait commun de ne plus se reconnaître dans la division jusqualors ombilicale classiques/romantiques. Au lieu de continuer à réciter les credo en vigueur, ils regardent le monde littéraire ses « coteries » et leurs soi-disant « rois », ses charlatans et ses faux prêtres avec des yeux dessillés.
Cette conscience qui est désormais la nôtre que Balzac nest pas, en ces années 1829-1834, le seul explorateur de la planète Parnasse en ses tout derniers avatars, nous fait obligation de procéder comparativement. Comparativement par rapport aux autres tentatives contemporaines (Janin, Latouche, Soulié, etc.), mais aussi aux réalisations postérieures chez Balzac dun tel projet, aussi bien dans ses romans qui mettent en scène le monde littéraire que dans ses monographies sociales. Mais comparativement dabord par rapport à ce quon aurait été en droit dattendre dun ouvrage virtuel, fantomatique, mais que je voudrais rendre décidément un tant soit peu présent : un petit livre in-32 signé « Un célibataire », ou bien « Lun des petits-neveux dAlcofibras Nasier », paraissant en novembre 1830 chez Delangle, avec des illustrations par Gavarni et par Henry Monnier. Un ouvrage qui aurait été tout naturellement fêté par un article anonyme dans La Caricature article dont Roland Chollet, avec son flair habituel, nous aurait prouvé, en 1989, quil ne pouvait être que de Balzac lui-même, peut-être en collaboration avec Frédéric Soulié, mais que, du fait de sa légendaire prudence, il aurait renoncé à inclure dans le tome II des uvres diverses, faute de certitude. Bon sujet de rédaction, nest-ce pas, quon devrait rendre obligatoire pour tous les impétrants du GIRB, mais auquel pourraient satteler aussi, à leurs dépens, quelques balzaciens consacrés
Par rapport à cet ouvrage fantôme, les quelques chapitres programmatiques qui nous en restent manquent de certains des éléments quon aurait été en droit dattendre dune vraie Physiologie. Si « De la mode en littérature » aurait pu lui servir dintroduction va-ten guerre, pas d« axiomes » plus ou moins drolatiques dans cette Physiologie-là. Dautre part, sa galerie de portraits est défective. Quon compare à cet égard les quelques rares « types littéraires » que Balzac prend pour cible (le classique, le romantique, le globiste, le saint-simoniste) avec ceux que mobilise le Code du littérateur de 1829. Linsistance un peu courte de lauteur anonyme sur une vision cynique et financière du négoce littéraire y est compensée par une galerie bien fournie. On y voit tour à tour passer, dans un désordre sympathique, « lhomme de lettres négociant », le poète « lauréat », le « censeur », « lhomme de lettres monarchique », « lécrivain dAthénée », le « bon Homme de lettres », « lécrivain à la mode », le journaliste politique, le sténographe, le « courtier littéraire », le « compilateur », le « sinécuriste », le « chansonnier », le fabricant de mémoires apocryphes (ce que sera Raphaël de Valentin, comme a voulu lêtre occasionnellement son créateur
). Au contraire, chez Balzac les types sont rares, et peu caractérisés pour linstant ; point faciles donc à saisir par la lithographie, complément nécessaire, bientôt, de toute Physiologie qui se respecte.
Enfin, on constate aussi que ce qui manque à cette Physiologie en pointillés, cest paradoxalement la tentation de mettre en anecdotes ou en saynètes drolatiques les originaux, les « espèces », comme aurait dit Diderot, de la comédie littéraire. Ce que fait, de manière assez conventionnelle il est vrai, le Code du littérateur.
Mais si les essais de Balzac sont, sous ces aspects, déficients par rapport à ce quaurait dû être une Physiologie, ils ont la grâce des commencements. Il est beau de voir Balzac partir à lassaut, dans le petit vertige de lécriture journalistique, dune planète aussi mobile, et donc aussi excitante à attraper que la littérature. Ce qui le provoque à lanalyse, ce sont les « vertigos » dont est saisie la « girouette littéraire » :
La mode est la fixité même en comparaison des vertigos dont notre littérature est saisie. Le vieux Parnasse sest changé en vallée; que dis-je ! en un désert sablonneux dont les monticules sont aussi mouvants que ces îles dorées qui flottent sur les eaux de votre belle Loire [
].
Ce qui distingue Balzac, cest donc son souci de ce qui commence à sappeler dun « mot à la mode » sur lequel il ironise pourtant : l« actualité ». Exceptionnelle est sa sensibilité aux caprices de la mode, projetée par lui de manière irrévérente sur le Parnasse, cet espace mythologique rivé à la dévotion de Mnémosyne. La singularité de notre Balzac « modiste » tient donc déjà dans le titre même de cet article-phare quest « De la mode en littérature », dont linsolence consiste à rabaisser au rang de colifichets éphémères, soumis à lappréciation de fashionables sans cervelle et de marquises à peine pensives, limmémorial trésor des pensées humaines.
Voir la littérature du dehors, non plus comme un temple où brillent des chefs-duvre respectés, mais comme un ensemble de pratiques étranges, vite désuètes, tel est le projet de notre « modilogue »-Huron. Non, la littérature nest pas à labri de léternel ; elle aussi est de lordre du transitoire, du démodable. Dailleurs, tous les joujoux littéraires ont été manipulés et cassés : « Semblables à des enfants quon a mis dans un magasin de jouets, nous avons tout pris, tout essayé, tout laissé ». Tous les sujets ont été « dévorés » :
Nous dévorons des pays entiers. Hier, cétait lOrient; le mois passé, ce fut lEspagne ; demain, ce sera lItalie.[
]
Quand vous apporteriez votre microcosme tout imprimé, la girouette littéraire aurait tourné vers les forêts vierges du Brésil. Le public raffolerait de caïmans [
]. Enfin, madame, pendant que vous chercheriez des idées, le public voudrait de la couleur; vous feriez de la couleur, il vous demanderait du trait [
].
La police et ses égouts, Vidocq et ses limiers, Sanson, et sa terrible machine, et tous les crimes possibles, les goules, les vampires, les apparitions, tout a été dévoré.
Cette usure accélérée des thèmes fait de lécrivain un forçat de la mode. « Jamais au fait de ce que le caprice de Paris va lui demander », cest un « gladiateur » dont le « public fantasque » réclame des « feux dartifice en littérature ». Mais la mode multiplie aussi les déchets. Et Balzac de faire avec jubilation le compte des objets de rebut. Le champ littéraire est un champ de ruines. Antiquaire de ce « bazar » quest devenu le Parnasse, il aime à faire visiter un Pandémonium de débris. La « galerie de portraits » quil « annonce » aurait été à la fois une grotesque entrée aux Catacombes et un Petit Almanach de nos grands hommes :
Les morts de la République, les mourants de lEmpire, les squelettes de la Restauration voltigent parmi nous, les uns comme des épouvantails politiques, les autres comme des drapeaux mutilés quon suspend dans les temples, et les derniers restent sous verre, comme des curiosités dhistoire naturelle. [
]. En attendant lavenir, nous vivons pressés dans un conflit de modes, de murs, didées ; et malgré les différences qui les distinguent, ces traits ne nous donnent aucune physionomie. La France porte un habit dArlequin [
].
Doù lannonce dune galerie nécrologique, de la part dun Asmodée de lhistoire littéraire :
Nous jetterons un coup dil sur lEmpire, et après avoir vu ces ruines de Palmyre, je vous introduirai dans le sanctuaire de chacun de nos petits grands hommes.
La forme de reportage fantaisiste que Balzac donne à ses articles sur Janin, sur le bibliophile Jacob, à son évocation de Nodier rencontré par hasard chez son éditeur, Delangle, tandis quil corrige son Roi de Bohême, participent aussi de ce projet resté dans les limbes. Y participe aussi larticle intitulé « Des salons littéraires et des mots élogieux » où Roland Chollet distingue la griffe de Soulié, sans exclure longle de Balzac mais aussi ces « Litanies romantiques », attribuées au seul Balzac, obéissant au même schéma : tourner en ridicule les propos admiratifs que, dans une surenchère grotesque, tiennent des séides romantiques lors dune lecture de salon :
Oh, beau !
sublime !
prodigieux ! Il y a dix apocalypses dans cet homme-là ! [
]
Cest de la poésie qui ne peut malheureusement être comprise que de dix hommes par peuple !
Cest un monument ! cest une statue éternelle !
[
]
Cest la notice du genre humain !
Cest un poème !
Après Latouche, Balzac dénonce la « camaraderie » romantique, rendue nécessaire par lobligation où se trouve tout groupe littéraire aspirant à lhégémonie de se créer un public à sa mesure :
Alors chaque auteur a eu lidée de se construire un petit public à son usage, de se préparer sa gloire, de se tresser sa couronne en famille.
De là est venue linstitution de lencensement mutuel ou la camaraderie.
Balzac nest pas tout à fait original non plus lorsquil sen prend, à coups redoublés, à la littérature-cercueil ; lorsquil se rit de ces auteurs qui, pour piquer la curiosité, se sont dits « morts de la veille » (ibid.), et ont déployé les « doux trésors de mélancolie contenus dans linfirmerie littéraire ». Ceux-là même dont la préface de La Peau de chagrin annoncera sous peu, dans un éclat de rire, la mort irréversible.
Point original quand il sen prend à la propension des romantiques à « enjamber par-dessus le naturel, comme ils enjambent dun vers à lautre », à mettre « la poésie dans la prose », ou lorsquil dénonce « la théorie du laid, du grotesque, et de lhorrible, le méthodisme de nos prophètes à froid ».
Point original non plus quand il vise Hugo comme le chef de la secte. Lauteur dHernani, dont Balzac dénonce lesthétique mélodramatique, est un « Prométhée [
] qui a eu lidée dimproviser un nouveau public à côté du vieux » un public-sosie, que le vrai public na pas même daigné remarquer mais aussi un « homme qui se produit comme un 89 littéraire et simagine commander à un mouvement plus fort que lui ».
La coterie romantique nest pas cependant son unique cible. En fait, ce sont tous les groupes intellectuels contemporains qui sont les uns après les autres visés, avec leurs bataillons de badauds prêts à ânonner le commun mot dordre : soit donc les diverses « masse[s] de sots qui se sont mis autour dune idée, comme des passants quun homme desprit attroupe au Pont-Neuf ». Ainsi, avant Flaubert, Balzac nous fait-il assister, avec jubilation, à une socialisation de la bêtise dans les diverses coteries quil met en scène.
En Jeune-France 1830, il sen prend aux friperies de la littérature Empire ; à La Harpe, « à lécole de Demoustiers » qui croit encore séant de comparer les dames à « lastre des nuits ». Lanti-« gérontocrate » en lui vise lacadémie française, « enveloppée dans les bandelettes dune momie restant immobile dans une sorte de statu quo metterniquois ». Balzac va sen prendre aussi bientôt aux « saint-simonistes ». Mais, avec plus dassiduité, il vise lécole du Globe, officine moderne dimposture. « Kantistes, méthodistes, doctrinaires », ces « Thomas Diafoirius de la constitutionnalité [
] tâchent de rebâtir, avec force mots nouveaux, des systèmes anciens » :
Ils nont pas même le courage de laisser ces vieilles plaisanteries métaphysiques, et de créer, en philosophie, une analyse basée sur les faits. Ils ont, depuis Cabanis et Bichat, fait subir à la connaissance de lhomme une restauration rétrograde. Ils essaient même de pervertir notre caractère national en nous fatiguant à penser à vide.
Cette fois, la critique ne se satisfait pas de dénoncer les préciosités convenues ; elle va au fond. Ce que Balzac dénonce, en partisan de l« école des faits », cest une attitude intellectuelle contagieuse, qui, se flattant de correspondre avec le « positivisme » du siècle, se contente de constats verbeux.
Au lieu dessayer de penser une société désorganisée, ces prétendus philosophes « passent leur vie à définir, cest-à-dire à expliquer ce qui est ». Ce qui nous fait songer que le Balzac qui prend pour cible les doctrinaires se perçoit lui-même comme un « philosophe » et un « homme de science » tout autant que comme un « littérateur ». Les « globistes » ne sont pas gens dune autre planète, mais de mauvaises contre-épreuves de lui-même. La preuve, sil en était besoin, que le projet philosophico-scientifique na jamais été chez lui une simple stratégie pour en imposer.
Un tel souci des faits, une telle méfiance vis-à-vis des systèmes, sont en accord avec le fait que Balzac semble sêtre alors donné pour programme de dénoncer les impostures en matière littéraire. Impostures de tous bords, accrues par deux phénomènes contemporains, contradictoires mais au fond convergents : la sacralisation de lécrivain et lindustrialisation de la littérature.
Cest la mythologisation de tout ce qui a trait à lart décrire qui a fait qu« en France, tout le monde a voulu être un grand homme en littérature comme naguère chacun voulait être colonel ». Conséquence comique : il y a en littérature des coupables, mais plus de juges. Car « le parterre a tout à coup sauté sur le théâtre » ; et le public sest fait auteur (ibid.). De là ces myriades de candidats écrivains paupérisés, que Balzac évoquera en 1833, dans son article sur la « Partie mythologique » de la Biographie Michaud.
Mais plus encore que par cette obligation dêtre un grand homme, limposture est motivée par le devenir industriel de la littérature. Cest la source de tous les « charlatanismes », pour employer le mot de lépoque : le mot de Scribe et le mot de Balzac. Avis à linnocente « muse » qui, venant de sa province, saviserait de publier à Paris :
[
] vous arriveriez au milieu de charlatans qui ont tous un paillasse, une grosse caisse, une clarinette, et vous seriez seule avec quelque ouvrage naturel, parmi des gens qui font des tours de force et montrent des pancartes signées par tous les souverains de lEurope.
Lindustrie littéraire oblige les éditeurs à des procédés de publicité : lannonce et l« affiche » (entendons la lithographie des auteurs maison, affichée à la devanture des libraires). Elle invite les écrivains à se comporter en comédiens jouant leur propre rôle, pour mieux se lancer dans la « circulation littéraire ». Acrobates ou gladiateurs, danseurs de corde et prostituées. Non content de ces métaphores qui dénoncent la comédie littéraire, Balzac pense les écrivains au moyen dune série dimages discordantes, qui ont pour trait commun dinsister sur lapprêt et lartifice. Les voici devenus des « préparateur[s] de médecines littéraires », présentant chaque matin « quelque lourde horreur » tout en sécriant : « Lisez, lisez, le livre est bénin, bénin. » Ailleurs, Balzac les représente comme des cuisiniers inventant des mets littéraires fantasques, mais ne sachant plus fournir en « épigrammes » le dessert du financier. Alors, Brillat-Savarin des lettres tombé de Véry en Flicoteaux, il se promet décrire une « espèce de cuisinière bourgeoise de la littérature », qui eût tenu à la fois dun « traité desthétique », dune physiologie gastro-littéraire et dun « moyen de parvenir ».
Mais cest surtout en termes de mode et détiquette que le collaborateur de La Mode dit les charlatanismes de la littérature. À sa Sapho provinciale qui lui a demandé des informations sur « les patrons sur lesquels nous taillons un livre », il y va dune leçon qui prélude par ces phrases programmatiques :
En littérature, nous avons aujourdhui madame, une sorte détiquette à laquelle doivent se soumettre la personne et le livre dun auteur. En un mot, il y a un costume à la mode [
] Il ne sagit encore ni du style, ni des idées, ni du plan, ni du titre de votre livre, mais de la forme sous laquelle vous devez le produire.
Létiquette ici ne règle pas un cérémonial protocolaire, mais édicte la manière de se conduire pour être perçu comme un écrivain digne de ce nom. Quant au costume, il ne sagit pas des « gants jaunes » des gens du Globe; ces « hauts sur cravate » ; il sagit dun costume éditorial : celui que doit arborer le livre pour pénétrer dans les boudoirs ; mais aussi de ce travestissement plus intime auquel doit se conformer lécrivain pour correspondre à la mode de rigueur. Car la mode ne se contente pas de modeler la vignette et la typographie ; elle sen prend aussi à lidentité « profonde » de lécrivain. Ainsi, du fait de la « manie de jeunesse » ambiante, pas question dentrer en littérature autrement quen « enfant sublime » :
Un jeune homme à peine débarrassé des langes universitaires, une jeune fille qui na pas encore fait sa première communion sont presque certains de captiver lattention du public. La littérature a ses Liszt, ses Jules Regondi, ses Léontine Fay, qui sont censés quitter polichinelle pour faire des chefs-duvre. Cette manie de jeunesse est peut-être un signe de décrépitude [
] Quoi quil en puisse être, nous avons la jeune France, de jeunes hommes, et nous voulons de jeunes idées, de jeunes livres, de jeunes auteurs. Aussi, tout à coup les jeunes bambins se sont faits vieux, et nous avons été assaillis de grands enfants précoces.
Cible toute désignée, Hugo, qui « était encore un enfant sublime le jour de son mariage » (ibid.). Ou Cousin, jeune professeur à vie. Mais aussi cette muse déjà mûre dont les amis ont décidé « quelle aurait seize ans dans sa préface et vingt-cinq ans chez elle ». « Innocent charlatanisme », « qui a ses procédés, ses ressorts, et sa boîte à fard ». Autre charlatanisme, lusage du pseudonyme (comme chez Sainte-Beuve-Joseph Delorme), et la coutume qui se répand de lexhibition du prénom (à limage des adeptes du Cénacle qui appellent Hugo « notre Victor »). Doù ces matrones qui signent « Jenny ». Rajeunissement que confirment des bains de jouvence lithographiques : « Les auteurs se font pourtraire, le col nu, les cheveux bouclés; vous les prendriez pour des jeunes filles et vous les rencontrez à chaque étalage, les uns jouant sur des canapés, les autres perdus dans les nuages. » Ce qui, joint à la tendance quont les jeunes écrivains à se donner pour les auteurs chenus duvres complètes produit des mélanges détonants : « Ils antidatent leurs figures et postdatent leurs livres. Ce sont des embryons qui font des uvres posthumes. »
Cest donc une farce que la littérature telle que la font les révolutions de la mode. Une « blague », qui déchaîne les « charges » de Balzac. Dautant quen matière de littérature il peut se dédouaner des autocensures quil simpose quand il aborde le terrain miné de la politique, en des journaux dopinions contradictoires. Ses sorties en faveur de l« école du rire », du « gay savoir », sa verve gauloise avant dadopter le « créneau » artiste de lexcentricité ne sont pas purs « Caprices et fantaisies », pour reprendre le titre dune rubrique de La Caricature. Sous les mots desprit qui fusent, on devine un projet sérieux. Lironie « lironie anglaise » à la Monnier, « perçante comme lacier dun poignard », qui sait mettre « toute une satire digne de Juvénal dans un gros homme vu de dos » a ici une fonction « politique » : combattre la contagion des simulacres.
Et cest bien là loriginalité du regard que Balzac porte sur la littérature. Ne pas se contenter des charges attendues, mais inscrire la description satirique du nouveau Parnasse dans une vision densemble.
Jugeant la « situation littéraire », Balzac fait preuve du même diagnostic que les saint-simoniens. Sil ne partage ni leur credo, ni leurs remèdes, il a comme eux tendance à juger la société présente en fonction dune vision densemble ; et il partage aussi leur organicisme. Mais il est bien plus proche encore du scepticisme alerte que manifestera bientôt Musset dans ses « Revues fantastiques » (Le Temps, premier semestre 1831). Autre journaliste occasionnel, porté à une lucidité frétillante du fait de sa position déphémère Asmodée de la presse périodique.
Comme les saint-simoniens, Balzac inscrit les turpitudes de la littérature dans le cadre densemble dune société désorganisée, relativiste jusquà la contradiction :
En attendant lavenir, nous vivons pressés dans un conflit de modes, de murs, didées ; et malgré les différences qui les distinguent, ces traits ne nous donnent aucune physionomie. [
]
Serions-nous donc morts ? je ne sais ; mais nous sommes tous vêtus de noir comme des gens qui portent le deuil de quelque chose
Le siècle est comme une femme enceinte qui naccoucherait jamais [
].
Aussi, vivons-nous comme au milieu des débris dun tremblement de terre [
] on rencontre ça et là de vieilles étiquettes et des tiroirs vides.
Balzac noircit à plaisir le tableau de cet univers dualiste, coupé en deux, en politique comme en art, et où « les galbes donnés par lécole de David sont brisés par les formes gothiques ». Docteur ès-physiologie sociale, il diagnostique un organisme ambidextre : « Irons-nous mieux avec deux peintures, deux littératures, deux politiques ? Le corps social est peut-être comme le corps humain qui a deux pieds, deux mains, deux oreilles et deux yeux. »
Cette société de gens « tous vêtus de noir » traverse « une crise sans exemple, au moment où le public manque aux auteurs, où la littérature est mesquine devant la politique, où la poésie succombe sous les événements ». Pas dhomme de génie possible « au milieu dune foule aussi puissamment intelligente » :
Napoléon commandait à des soldats silencieux, tandis quen littérature chacun sadresse à des gens qui raisonnent. Or, chacun en sait assez pour se faire une opinion, il ny a plus dunité possible dans les doctrines, chaque homme est une opinion ; nous voulons tous notre piédestal.
Pourtant, le tableau nest pas artificiellement poussé au noir. Cette France de 1830, « constante dans son inconstance, difficile à captiver », dont la « littérature na pas de but », est aussi un milieu intellectuel frétillant : « Probablement une oisiveté de quinze années nous pèse, et nous avons une impatience davenir qui nous fait tous piaffer, caracoler, tout essayer, tout laisser » (ibid.).
Dans cette Babel dont les diverses parlottes se brouillent, il y a aussi des « intelligences qui scintillent et sallument [
] à toute heure comme nos becs de gaz ». La sienne, bien sûr, au premier chef, allumée par la vitalité phosphorique du nouveau monde qui se compose et se décompose sous ses yeux. Un monde qui demande des Colomb à la hauteur, et des ustensiles intellectuels aptes à rendre la pulsation déconcertée du présent. Doù pour lui la nécessité de la stratégie des « feuilles volantes », comme le dira LEuropéen, en mai 1832 : choix heuristique, tout autant que nécessité économique. Cest grâce à ce choix quau lieu dêtre allée se faire « Code », « Art », « Traité » ou livre, sa Physiologie de la littérature est quelque chose de mieux : un objet en négatif, dont la vertu intellectuelle est plus forte dêtre resté à létat de mirage.
IV
1830 : balzac, le saint-simonisme
et la politique de l« artiste »
Dans trois articles publiés dans La Silhouette, en février-avril 1830, voici donc Balzac face à la figure mythique de l« Artiste ». Ce nest pas un hasard si celui qui, dès la fin du mois de décembre 1829, sest fait journaliste, et journaliste très au fait des modes en cours, sempare de cette notion, non pour se lattribuer tout de suite à lui-même, mais comme pour en explorer les virtualités. Chose dautant plus naturelle chez lui quil est en train de rassembler une série de Contes dartistes, comme on disait alors : depuis la rédaction de Gloire et Malheur (fin 1829-avril 1830), jusquà Sarrasine (novembre 1830) et Le Chef-duvre inconnu (juillet-août 1831).
Mais quelle sorte de figure le jeune Balzac dessine-t-il sous ce vocable plein datomes crochus ? Le mot vient alors de se trouver retrempé du fait de la mode hoffmannienne, due au succès des traductions de Loève-Veimars, en ces années 1829-1830. Balzac est-il sous linfluence de la vision hoffmanienne de lartiste, qui fait de lui, comme de lexemplaire Kreysler, un élégant et mystique songe-creux ? Ou bien a-t-il plutôt des accointances avec la frappe saint-simonienne de cette notion ? Frappe plus « politique », qua manifestée, dès 1825, un opuscule dOlinde Rodrigues : LArtiste, le savant et lindustriel, et, en ce début 1830, une brochure dÉmile Barrault : Aux artistes. Du passé et de lavenir des beaux-arts, dont rend compte Le Feuilleton des journaux politiques, le 24 mars 1830. Cest sans doute de ce côté-là quil faut chercher. Mais voyons comment, grâce aux travaux de Roland Chollet, il est aujourdhui possible de démêler cette question, longtemps embrouillée du fait dattributions erronées à Balzac darticles de nette coloration saint-simonienne.
Au moyen denquêtes minutieuses conduites avec élégance, Chollet a remodelé la configuration dun terrain critique déjà bien ratissé. Et cela en ne procédant quà de subtils remembrements textuels. Vérifiant pied à pied les titres de paternité de chaque article traditionnellement attribué à Balzac parmi ceux de La Mode, de La Silhouette, de la Caricature et du Feuilleton des journaux politiques, il a reconstruit le puzzle des collaborations de Balzac à la presse de 1830 ; et contribué, grâce à cette démarche de philologue du journalisme, à éclairer un trajet politique bien moins déroutant quon nétait disposé à le croire.
Au premier rang des victimes de cette opération de bienveillante épuration, le saint-simonisme balzacien. Voici rendus à leurs auteurs légitimes, Hippolyte Auger et Bois-le-Comte, les principaux articles du Feuilleton des journaux politiques que le généreux Dutacq avait marqué dun « B » inconsidéré, sans sembarrasser de leur phraséologie buchézienne. Et les rapports daccointance idéologique de Balzac avec ces dissidents saint-simoniens qui collaborent avec lui au Feuilleton des journaux politiques, mais aussi avec lensemble du saint-simonisme, rétrécit comme peau de chagrin. Pour peu, les voici menacés de passer au rang de légende.
Fini le consensus critique par lequel lauteur de la Physiologie du mariage se voyait sommé demboucher, dès mars 1830, la trompette humanitaire, à grand renfort de stéréotypes saint-simoniens. Celui qui, en octobre 1830, dans une de ses Lettres sur Paris, voyait plaisamment dans le saint-simonisme prêcheur dEnfantin, une « petite religion dont nous pouvons rire », une secte pressée de « mettre tout le matériel social en régie », pouvait-il être celui qui, en mars de la même année, traitait Saint-Simon comme « un homme remarquable et quon na pas encore compris » ? Celui qui, dans le banquet Taillefer de La Peau de chagrin, allait drolatiquement fourvoyer un « pauvre saint-simonien assez naïf pour croire à sa doctrine », invité à chercher, du côté de Madagascar, « un joli petit peuple tout neuf à saint-simoniser, à classer, à mettre en bocal » pouvait-il être de ceux qui, dans le Feuilleton des journaux politiques, sétaient rendus coupables de « tartines » sur la « pensée providentielle » et « lutilité » ? Telle est l autorité des traditions éditoriales : certains le crurent, et non des moindres. Et n hésitèrent pas à faire du fauteur de cette charge anti-saint-simonienne qu est L Illustre Gaudissart un néophyte averti de la dissidence buchézienne. Grâce à Bruce Tolley, grâce à Roland Chollet qui a magistralement affiné et vérifié les hypothèses de son prédécesseur, une vérité moins séduisante, en tout cas moins explosive, mais plus vraisemblable, sest frayée la voie : elle tend à restreindre considérablement la part de la composante saint-simonienne dans le spectre idéologique balzacien.
Non, Balzac nest pas lauteur de ce compte rendu des Explications des Épîtres de saint Paul, sur lequel sappuyait Philippe Bertault pour faire de lui un adepte de la théorie saint-simonienne de lartiste-prêtre. Le feuilletoniste pontifiant qui nhésite pas à faire de saint Paul un « artiste » à léloquence persuasive et « sympathique », selon la phraséologie en vigueur, nest pas le persifleur voltairien de ces nouveaux Quakers « saint-simonistes », qui, en octobre 1830, apprécie leur componction comique en habitué du théâtre des Variétés. Non, Balzac na pas rédigé non plus, ainsi que le laissait entendre Bernard Guyon, le compte rendu des Consolations de Joseph Delorme, qui prêche que « le devoir du poète est de faire sympathiser avec les maux de l humanité » ; ni celui de la Conversion d un romantique d Antoine Jay, qui reprend en chSur : « L art est une révélation de Dieu [& ] Il consiste à devancer les autres hommes dans la connaissance de cette révélation et à leur prêcher. » Grignotées par une patiente philologie, les pièces à conviction qui accréditaient la légende dun saint-simonisme balzacien se voient écartées dune uvre dont la coloration idéologique savère railleusement étrangère à lÉglise dEnfantin comme à la chapelle de Buchez.
Ne paraissant connaître leurs doctrines que par ouï-dire, nen alléguant que ce qui est susceptible dencourir le rire facile, le journaliste de 1830, tout comme lauteur de La Peau de chagrin, est loin davoir subi linfluence de ses compères occasionnels du Feuilleton. À peine est-il capable de parodier quelques-uns de leurs tics. Quant à lidéologue « carliste » des grands romans utopiques daprès 1832, il semble justifier la sentence de Bruce Tolley, qui écrivait dès 1966 : « À notre avis, on a beaucoup exagéré linfluence de cette école sur sa pensée politique et sociale. Les opinions de Balzac et des saint-simoniens sur les questions telles que lautorité politique et la fonction sociale de la religion se ressemblent souvent, on ne peut pas le nier, mais ne sagirait-il pas didées quils doivent aux penseurs de droite ? »
Mais voici une irritante contradiction : nayant pas sitôt fini dopposer aux tenants du saint-simonisme balzacien cette fin de non-recevoir, le critique anglo-saxon sempressait dadmettre : « Dans une série darticles intitulés Des Artistes, qui parurent dans La Silhouette de février à avril 1830, cest-à-dire en même temps que ses comptes rendus du Feuilleton, il semble adopter plusieurs idées saint-simoniennes. Sa définition de lartiste nest pas moins compréhensive que la leur. Pour lui cest un homme qui dispose de la pensée, et il cite en exemple Descartes, Raphaël, Gutenberg et Ch. Colomb. Sa conception religieuse de la fonction de lartiste rappelle le poète-prêtre des saint-simoniens. »
Palinodie, timidité soudaine, ou prise en compte tardive dune pressante vérité ? On ne sait plus très bien
Mais on est prêt à admettre dautant plus volontiers la réalité de cette influence partielle quelle semble également vraisemblable à des critiques des divers camps. Philippe Bertault, Bernard Guyon, Pierre Laubriet, Pierre Barbéris, tous ces grands balzaciens dissemblables le confirment : limprégnation saint-simonienne du printemps 1830 est à chercher sinon dans les contributions anonymes du Feuilleton, du moins dans les trois articles de La Silhouette et dans la conception de lartiste quils proposent.
Cette convergence a guidé mon enquête. En men tenant à ces trois seuls articles qui occupent, par leur date de parution ainsi que leur richesse indéniable, une position-clé, jai tenté dévaluer la part de linfluence saint-simonienne sur la théorie balzacienne de lartiste, à un moment décisif de sa formulation.
Selon la plupart des commentateurs, la communauté de pensée entre Balzac et les saint-simoniens tient dabord à une communauté de langage ; et d attirer l attention sur ce terme même d « artiste » qu on retrouve de part et d autre. Si le mot est en position de titre chez Balzac, n est-il pas également en position vedette chez les saint-simoniens ? Et ce, dès l article d Olinde Rodrigues (1825) qui marqua une des premières manifestations collectives de lÉcole, formée, quelques mois avant sa mort, autour de lauteur du Nouveau Christianisme, jusquà la brochure de Barrault, exactement contemporaine des articles de Balzac. Brochure parue sans nom dauteur, bien quelle soit luvre du seul Barrault, pour indiquer par cet anonymat emblématique quelle exprime une doctrine commune.
Pour démontrer que Balzac possédait sa terminologie saint-simonienne sur le bout des doigts, il était possible naguère de recourir au texte du compte rendu quen donna le Feuilleton des journaux politiques, le 24 mars. On croyait quil était de lui. Chose impossible désormais quon sait quHippolyte Auger a toutes les chances den être lauteur. Cest lui, et non Balzac, qui veut « prouver aux artistes limportance des beaux-arts, leur influence sur les peuples, quand ils expriment tous une seule et même idée sociale, religieuse, progressive, comme sous lempire du polythéisme grec et sous celui du christianisme au Moyen-Âge ». Lui qui commente en ces termes le mot saint-simonien d artiste : « Ce mot ne doit pas s entendre seulement du peintre, du musicien, du sculpteur, mais encore du poète et de l orateur, auxquels nous ajouterons, de notre autorité privée, tout être assez heureusement organisé pour sentir les beaux-arts. » Aussi, pour analyser les dessous de cette convergence lexicale, et en labsence dautres pièces à conviction, en est-on réduit à raisonner
Dans les deux cas, le terme fonctionne de façon semblable : comme un drapeau, un insigne de reconnaissance et une dénomination valorisante. Ici et là, même exhibition dun mot clé, brandi en guise de titre. Même conscience implicite du coup détat néologique que son emploi suppose ; même sentiment euphorique de provoquer à l être, par sa simple nomination, une entité utopique ; même sentiment de coller à l actualité, en saisissant au vol un mot en vogue, dont la promotion est liée à des émergences historiques conjointes : récente « fraternité » de la littérature et des arts ; début de la mode hoffmannienne ; naissance de la Revue de Paris (avril 1829) ; et, plus généralement, développement dun néo-romantisme « artiste ».
Enfin, dans les deux cas également, on assiste à un semblable élargissement de laire de validité référentielle dun mot qui se veut fédérateur. Les saint-simoniens, pour leur part, nont cessé dy insister. Pour eux, artiste est un mot élastique, à la mesure du don de sympathie quils assignent à ceux quils jugent dignes de ce titre :
Nous entendons par artiste le poëte dans toute l étendue de ce mot ; le mot artiste, dans ce dialogue, comme dans tout l ouvrage, signifie donc homme à imagination, et il embrasse à la fois les travaux du peintre, du musicien, du poète, du littérateur, etc., en un mot, tout ce qui a pour objet la sensation.
Balzac, note Bernard Guyon, « élargit encore la définition saint-simonienne : il y fait entrer non seulement les littérateurs, mais encore les savants et les grands inventeurs, tous les hommes de génie : Gutenberg, Colomb, Schwartz, Descartes, Raphaël, Voltaire, David, Napoléon ». Et de rappeler la justification donnée par Balzac à une telle dénomination accueillante : « Tous étaient artistes, car ils créaient, ils appliquaient la pensée à une production nouvelle des forces humaines, à une combinaison neuve des éléments de la nature ou physique et morale. »
Pour qui na pas en tête les redondantes mais précises ritournelles dAuger ou de Barrault en cette année 1830, une telle formulation rend en gros un son saint-simonien.
Le terme même de « production », la conception énergétique des mécanismes intellectuels qui sy rattache, semblent appartenir à la phraséologie habituelle des publicistes de lex-Producteur. Mais dès quon prend une plus exacte connaissance de lhistoire idéologique du saint-simonisme, on est forcé de déchanter. En effet, dans lintervalle qui sépare le volume IV du Producteur du début de lExposition de la Doctrine, soit entre 1826 et 1829, une configuration idéologique toute nouvelle a surgi : un néo-saint-simonisme qui prétend au rang de religion, et qui na plus grand-chose à voir avec le positivisme énergétiste du premier Producteur, auquel collabora Auguste Comte. Laccent nest plus mis sur lénergie, sur lefficacité, sur la dynamisation souhaitée de l univers socio-productif ; mais sur la « sympathie », sur le lien social. Le premier rôle n est plus tenu par l ingénieur, mi-intellectuel, mi-industriel, mais par l « artiste-prêtre ». Devenu une mystique sociale organiciste, le saint-simonisme de Bazard et dEnfantin insiste chaque jour davantage, à la suite de Bonald, sur le sens étymologique du mot « religion ». Lartiste « sympathique » doit être religieux, pour autant quil lui est enjoint dassumer un rôle dunification symbolique. Sadressant non à lintelligence comme le savant, non à la puissance technique comme lindustriel, mais à la sensation, au sentiment et à limagination, ces facultés éminemment électriques, lartiste saint-simonien est un chaleureux ingénieur des âmes. Il se doit dêtre dabord un prédicateur persuasif et magnétique, qui fait vibrer les foules à lunisson. Dans toutes les veines du « corps social » (métaphore organiciste de rigueur), il doit faire circuler l« inspiration passionnée qui constitue lartiste ». Plus quun producteur, plus quun inventeur qui explore de nouvelles voies, il se doit dêtre un réconciliateur, le garant dun nouveau pacte social : à lui de réunir les membres dispersés de la cité libérale ou éclectique. Car, sil est vrai que « sous linfluence de [ses] inspirations passionnées [
], le monde souffre, sagite et se meut comme un seul homme », lartiste ne doit pas oublier quil est le « chantre divin placé en tête de la société pour servir dinterprète à lhomme, pour lui donner des lois, pour réprimer ses penchants rétrogrades, pour lui révéler les joies de lavenir, et soutenir, exciter sa marche progressive ».
Rien déquivalent chez Balzac en 1830. Plus tard, on pourrait alléguer sa définition de labbé Bonnet comme un « artiste qui sent ». Témoin que lauteur du Curé de Village a pris acte, en 1838-1839, dune des pièces maîtresses de la définition saint-simonienne de lartiste-prêtre, au moment même où, dans la bouche de lingénieur Gérard, il met des propos teintés de saint-simonisme. Mais dans le premier article de La Silhouette, le couplet initial sur les Français adonnés à lesprit, inhabiles de ce fait à comprendre les vérités du sentiment, et dénués du « sentiment des arts », na pas daccent proprement saint-simonien. Cette « idée en lair » peut avoir bien dautres « sources », Mme de Staël ou Émile Deschamps. Et elle sera reprise en chur jusquà Baudelaire.
Autre différence pour qui a pris soin dentendre les ronflantes périodes des prédicateurs de la rue Monsigny ou de simmerger dans les doctrines émanant du « musico philosophique et religieux de la rue des Quatre-Vents » : Balzac semble tout ignorer, au printemps de 1830, de la distinction capitale entre « époques organiques » et « époques critiques ». Autour de ce couple binaire omniprésent sarticule toute une philosophie de lhistoire, qui fournit un cadre déterminant à la conception saint-simonienne de lartiste. Celle-ci est en effet fortement axiologisée, selon une opposition manichéenne : dune part, lartiste « sympathique », « religieux », « organique », qui fait corps avec son époque, et qui en fait communier les âmes, cet Orphée, cet Amphion ; dautre part, lartiste « critique », solitaire, sceptique, souffrant, en proie à l« alexandrinisme ». Lun, à la fois poète et prêtre, noublie pas « quil na de valeur sociale, dexistence humaine possible que lorsquil cherche à passionner ceux qui lécoutent, dans un but utile au plus grand nombre ». Pour lui, « lart nest autre chose que ce sentiment de sympathie qui unit lhomme à Dieu, qui lui permet de sélancer jusquà lui, de sembraser dune partie de son amour de lhumanité ». Et il affirme que, « doués dun sens moral plus étendu que leurs semblables, les artistes ne doivent pas perdre de vue quils sont les directeurs moraux de la société ». Lautre, fauteur dantagonisme et de chaos, traite les Beaux-Arts comme « des joujoux pour de grands enfants » ; et les saint-simoniens laccusent de faire partie de ces « espèces de fanfarons de crimes, Diogènes fashionables, qui vont remuer la boue des bauges en gants parfumés, qui encadrent le vice en vignette, et peignent la vie comme une ivresse dopium ».
Si la vision balzacienne de lartiste sinscrit bien, elle aussi, dans lhistoire, elle ne sinscrit pas, à coup sûr, dans une telle échelle de valeur, ni dans cette philosophie de lhistoire à lemporte-pièce que les saint-simoniens ont bâtie sur lopposition époques critiques/époques organiques. Certes, il arrive à Balzac dexprimer des sentiments dimpatience à légard des doctrinaires du Globe, qui ne sont pas sans rappeler les reproches quadressent les saint-simoniens au « criticisme ». Ainsi dans les « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », contemporaines des articles de La Silhouette. Mais faut-il en conclure quil applique, ou même connaît le credo saint-simonien ? Dans larène idéologique de 1830, les saint-simoniens nont pas lexclusivité des attaques contre léclectisme. Et Balzac est trop ignorant du b, a, ba de la doctrine, pour quon puisse attribuer à linfluence de la périodisation saint-simonienne lallusion quil fait dans « Des Artistes » à la décadence de lart depuis la Renaissance, comme Bernard Guyon le suggérait. Car si la Renaissance artistique est bien traitée par les saint-simoniens comme lapothéose de la féodalité, cette période organique quelle couronne et quelle achève, elle nen est pas moins pour eux le lieu de déploiement du « criticisme » luthérien. (Sans compter que Balzac idéalise la période pour son luxe supposé, pour la magnificence artistique quy déployaient les potentats religieux et temporels, et non pour son unité spirituelle.)
Mais venons-en au cur de largumentation des tenants du saint-simonisme balzacien. Elle sarticule autour de ce que Roland Chollet a raison de nommer « deux paragraphes de couleur saint-simonienne dinterprétation difficile ». Mais javoue ne plus bien suivre lamical interprète lorsque, voulant opposer Balzac et les saint-simoniens, il continue : « Nous ne voyons pas que la solitude de lartiste missionnaire et incompris soit proclamée comme une malédiction nécessaire, ni que son dénuement matériel scelle en fin de compte une prédestination bénéfique. » Car si couleur saint-simonienne il y a, elle tient à léquivalence générale que Balzac propose ici entre lart et la religion, ou bien encore à son langage « productiviste » appliqué à lartiste, mais point à la « mystique de lartiste maudit », dont je ne vois pas quelle soit saint-simonienne.
Aussi ne doit-on pas chercher de saint-simonisme dans le premier des paragraphes désignés, construit autour de la figure christique. Le Christ, proposé comme symbole du génie malheureux, comme « type éternel de la gloire humaine », subsumant « le Dante en exil, Cervantès à lhôpital, Milton dans une chaumière [
] le Poussin ignoré, Napoléon à Sainte-Hélène » (ibid., p. 716), ne semble pas une figure proprement saint-simonienne : on naurait pas de mal à la trouver à lépoque du Conservateur littéraire et de La Muse française, sous la plume de tel ou tel paladin dIsaure, à commencer par le plus grand.
Plus teinté de saint-simonisme semble le paragraphe qui suit. Balzac, qui a déjà, dans le cours de ce troisième article, évoqué la « haute mission » de lartiste, y prononce les mots d« apostolat » et de « religion ». Lartiste est un être de « conviction intime ». « Avant tout », il « est lapôtre de quelque vérité, lorgane du Très-Haut qui se sert de lui pour donner un développement nouveau à luvre que nous accomplissons tous aveuglément ». Et de conclure : « Un artiste est une religion. Comme le prêtre, il serait lopprobre de lhumanité sil navait pas la foi. Sil ne croit pas en lui-même, il nest pas lhomme de génie » (ibid., p. 716-717). Voilà bien, dira-t-on, une inflation dindices. Mais en raisonnant sur eux seuls, je crains quon ne se soit fourvoyé. Car si les paroles y sont, je ny vois pas la chanson
Privées de lécho quon croyait leur trouver dans les articles buchéziens du Feuilleton, ces lignes sont loin, en effet, malgré quelques apparences, de constituer ce « couplet saint-simonien sur lartiste-prêtre » quon a cru y entendre (P. Barbéris). On a vu que les qualités suprêmes de ce missionnaire étaient la « sympathie » et le « dévouement » à la totalité socio-religieuse quil incarne. Cet artiste idéal, dont les saint-simoniens nous tracent le portrait à limpératif catégorique se doit avant tout dêtre un homme « social » : un apôtre, un chantre, un guide, un pape, plutôt quun « mage » ou quun « voyant ». Un être de synthèse, un chef religieux légitime, une puissance spirituelle, non un mystique ou un Christ solitaire.
Balzac, qui prononce quelques-uns des mots sacramentels, est loin de correspondre avec le dogme. Au lieu dêtre un apôtre au pouvoir « sympathique », son artiste est une religion à soi tout seul. Sa foi ne consiste-t-elle pas dabord à croire en lui-même ? Cet être exceptionnel, dont il a montré quil est « un obstacle à son agrégation sociale » (p. 716), quil est nécessairement « en désharmonie avec nos civilisations successives » (p. 708), na vraiment rien à voir avec le pape « organique » des saint-simoniens ! L« artiste » balzacien est plus critique quorganique ; et plus individuel, et même superlativement individué, quil nest « social ».
Certes, Balzac dit de lui quil est « une partie nécessaire dune immense machine » (p. 708), et que « sa mission est de saisir les rapports les plus éloignés » (p. 715). Mais interprétés dans leur juste sens, ces deux passages nont rien à voir avec une déclaration dorganicisme. « Saisir les rapports les plus éloignés » nest pas faire acte de synthétisme social et religieux. Cest être habile à percevoir intellectuellement des structures qui échappent aux entendements moyens. Cette exigence na rien de saint-simonien : elle vient sans doute par quel canal ? de lesthétique intellectualiste des Lumières : celle dHelvétius ou du Diderot de larticle « Beau » de lEncyclopédie. Et sil fait partie dune immense machine, lartiste balzacien nest pas pour autant ce garant paternel de la totalité quidéalisent les saint-simoniens. La machine, ici, cest la totalité sociale certes, considérée, non comme ensemble organique et « religieux », au sens étymologique du mot, mais comme appareil de production : ce à quoi Balzac est sensible parmi les tout premiers. Appartenant à un tout qui lui échappe, son artiste est loin dêtre le guide responsable et volontaire que cherchent les Pères de la doctrine. Instrument aveugle dune nécessité qui le dépasse, et non conducteur spirituel dun peuple, sa vie, nous dit-on, sert de « développement à un texte, à une pensée unique, gravée en lui par Dieu ». Mais si lélection divine est bien présente, Balzac corrige aussitôt : « Il est reconnu quil nest pas lui-même dans le secret de son intelligence [
] Il ne sappartient pas. Il est le jouet dune force éminemment capricieuse » (p. 710). Loin de pouvoir aspirer à une tranquille papauté cuménique, il est un être aliéné, aveugle, inconscient de sa divinité, et donc aussi de sa nécessité. Non pas un maître, mais un esclave. Un enfant à charge, et non un Père, ni un Pape. Cest déjà le thème vignyen. Car, pour parler selon les taxinomies de la « Dernière nuit de travail » (Préface de Chatterton, juin 1834-février 1835), lartiste balzacien est plus du côté du « poète », aérien et filial, que « du grand écrivain », territorial et paternel. Pour continuer de parler comme Vigny, il est de cette « race exquise que limagination emporte vers le ciel, aussi irrésistiblement que le ballon enlève la nacelle », plutôt que de ces génies « studieux et calmes », qui, ayant médité dans leur retraite leur philosophie entière », tiennent un peuple dans leur main. Les réels échos que, par sa conception de lartiste et de lécrivain, la littérature romantique fait aux saint-simonismes ne sont pas chez Balzac. Du moins pas dans ce Balzac-ci ; bien plutôt chez Vigny ou chez Hugo qui, de tout temps, ont conçu leur position symbolique décrivain en fonction dun fantasme de responsabilité paternelle.
On nous opposera que le général en chef de La Comédie humaine est loin dêtre lui-même innocent dun tel fantasme. Mais qui ne voit que cest la plupart du temps en un tout autre sens ? Le baron Hulot et Balthazar Claës, ces pères indignes ; Vautrin, cet artiste pratique, ce Pygmalion des bas-fonds, ce père contre nature ; Frenhofer, ce patriarche sans Suvre ni famille, ce vieillard infantile et prométhéen, toute cette tribu de pères hors-la-loi en témoigne d abondance : le patriarcat symbolique balzacien échappe au scénario de la papauté majestueuse et calme, qui constitue le trait commun entre les « mages romantiques » certain Hugo, certain Vigny et les pères saint-simoniens.
Lartiste balzacien nest pas un Moïse, ni un vieillard olympien, ni un surhomme paternel en transes. Il nest, tel Louis Lambert, « un géant » que, pour autant quil est aussi, oxymoron oblige, « un enfant », un « enfant malade de son génie », dépossédé de lui-même par le Dieu qui lhabite. « Humble instrument despotique, il obéit à un maître », nous dit Balzac (p. 711). Soumis à « linstabilité capricieuse de [sa] puissance créatrice » (p. 712), se passionnant « comme un enfant pour tout ce qui le frappe » (p. 713), il est le Fils, non le Père. Et si peu religieux que, si les « hommes de suite » (p. 713) le dédaignent, les « gens religieux [
] le proscrivent » (p. 716). Car sil est vrai quil est une religion, le contexte nous force à comprendre que sa religion est lart lui-même « lart en lui-même », ainsi quil est écrit noir sur blanc (p. 707). Ce qui nous fait souvenir que ces pages paraissent un an après la préface des Orientales et quatre mois après celle du More de Venise. Et nous voici de nouveau bien loin du puritanisme iconoclaste, du mépris de la forme que manifestent les saint-simoniens, surtout les partisans de Buchez. Car si Barrault admet que ce quil appelle lartiste du « culte » est pour une part lhomme de la sensation, de la représentation plastique du monde sensible, les buchéziens du Feuilleton des journaux politiques, puis ceux de LEuropéen, font preuve dune répulsion assidue à légard de ce que Balzac nommera la « littérature des images ». Le dévouement sacrificiel tant prôné à lartiste prêtre ninterdit pas seulement à celui-ci dêtre un individu singulier, sous la livrée du missionnaire. De crainte quil ne se satisfasse de performances esthétiques purement formelles, on le condamne presque à être un artiste sans art !
Balzac, qui participe à sa manière à la mode « artiste »; qui rêve monarchies fastueuses et luxe « pachalesque » pour servir de cadre à la « paresseuse existence » des « princes de la pensée » ; qui revendique la « collerette de dentelle » du Tasse (p. 712) comme, plus tard, il fera miroiter sa « canne à incrustations de turquoise », objets de luxe que l artiste a légitimement le droit de désirer ; Balzac, qui réclame pour ses pairs « toutes les ressources créées par la civilisation pour l amusement des riches et des oisifs » (p. 712), est étranger au monachisme utopique des pères saint-simoniens. Plus tard, on en retrouvera quelque chose dans lallure cléricale des célibataires du Cénacle, ce « Mentor collectif ». Mais, pour le moment, son artiste, homme du luxe et du caprice, nest pas sans annoncer le dandysme qui se prépare, et qui, en novembre 1830, va sépanouir dans son Traité de la vie élégante.
Mais il nest pas proche non plus de lapolitisme tapageusement irresponsable dont la dédicace de La Coupe et les Lèvres (1832) ou la Préface de Mademoiselle de Maupin (1835) seront les manifestes. Car Balzac est trop sérieux, trop responsable, trop « politique » aussi pour samuser à ces gamineries denfant gâté. Il laisse à Fortunio et à Fantasio leur impertinence à grelots et à cigares ; et il ne subit que partiellement le charme fort contagieux alors pourtant de lartiste hoffmannien, ce fantaisiste et cet évaporé.
Étranger au scénario de politique synthétiste des saint-simoniens, il ne recommande pas pour autant à son artiste cette irresponsabilité charmante que revendiqueront les tenants de ce qu on appellera bientôt « l art pour l art » ; ni cette neutralité armée que conseille l ordonnance du Docteur Noir (Stello, 1832). Son artiste est un pouvoir, et non seulement une puissance. Il aspire à une consécration temporelle : non plus Pape donc, mais Empereur. La cinglante potestas plutôt que la pacifique auctoritas. Et tandis que la théologie saint-simonienne de lartiste a recours à lomniprésent scénario du synthétisme paternel de lartiste-père, Loi et « religion » , la politique balzacienne de lartiste est demblée une politique de lénergie.
Appliquant la « pensée à une production nouvelle des forces humaines » (p. 708), les « êtres doués de puissance créatrice » (ibid.) que Balzac idéalise ne se contentent pas dexercer leur force à vide ; ils ne se satisfont dun vague pouvoir spirituel. Tout en se bornant à leur discipline ou à leur art, ils sont des novateurs féconds dont les inventions bouleversent les empires. Lartiste, nous dit Balzac, « commande à des siècles entiers ; il change la face des choses, il jette une révolution en moule ; il pèse sur le globe, il le façonne » (p. 708). Et, plus loin : « Une Suvre d art est une idée tout aussi puissante que celle à laquelle on doit les loteries, que l observation physique qui a doté le monde de la vapeur [
] » (p. 711 ).
Alors que lintellectuel « organique » des saint-simoniens est une puissance constituante, qui se doit davoir une fonction « gouvernementale » (ils sont de ceux qui, tels Ballanche et toute la fin des Lumières, réactivent le mythe du « poète législateur »), linventeur-artiste balzacien est un aventurier de lénergie. Prométhée plutôt quOrphée, révolté plutôt que civilisateur. Sa vie est une perpétuelle crise, une perpétuelle effraction. Créature malmenée par lunivers social, ce créateur nen est pas moins un « trouveur » solitaire, qui a largué les amarres pour se colleter avec limprévisible. Ses trouvailles sont autant de scandales, de révolutions. Enfin, là où les saint-simoniens de 1830 sont du côté de lénergie liée, domiciliée, recentrée, Balzac plaide pour lénergie libre.
Il est aisé de percevoir comment une telle pensée sorganise en thématiques, en figures, en récits, en arguments. Toute une partie « artiste » de La Comédie humaine, qui dira les affres de la « pensée qui tue », sécrit autour du drame de cette énergie trop active et donc mortelle. Mais quand on essaie de mettre une étiquette politique sur une telle stratégie, les perplexités commencent. Car l« homme de talent » balzacien, qui fait partie des « gens capables dimprimer un mouvement aux masses » (p. 709), mais « traite de puissance à puissance avec les rois » (ibid.), est « presque toujours un homme du peuple » (p. 713) et néanmoins un « prince de la pensée » (p. 709) voire même un « souverain ». Deux pistes, qui paraissent diverger, mais qui se croisent bien quelque part.
À suivre la première, on ne manquerait pas de retrouver le saint-simonisme. Non celui de lÉglise et des « Prédications », mais celui de Saint-Simon lui-même. Théoricien de la « physique sociale », il na cessé de penser, avant Marx, la lutte des classes en termes énergétiques. Pour lui, les diverses composantes de la société sont des forces, actives ou passives : et lHistoire consiste dans laffrontement des énergies neuves et des puissances consacrées : du « Talent » contre la « Naissance », du Tiers État contre la Noblesse, ou bien, en termes économiques, des industriels contre les propriétaires fonciers. Doù, dans le droit fil de la taxinomie sociale des Lumières, une promotion de lintellectuel, savant ou artiste, appelé à incarner (de La Bruyère à Sébastien Mercier) le « mérite personnel », à représenter symboliquement le principe « talent », cette essence du « plébéien » et de l« industriel », au sens saint-simonien du mot.
« Savants, artistes, et vous aussi qui employez une partie de vos forces et de vos moyens au progrès des lumières, vous êtes la partie de lhumanité qui avez le plus dénergie cérébrale », sexclamait déjà, en 1802, lauteur des Lettres dun habitant de Genève à ses contemporains, donnant le pas à lintellectuel sur lindustriel. Car, si lindustriel déploie une activité plus visible, la pensée est un principe dautant plus agissant quelle est immatérielle.
Balzac, qui « apprécie les gens qui n ont que leur intelligence pour fortune » et dont le savoir est le seul capital ; qui dit que « l intelligence précède aujourd hui le pouvoir » ; qui va bientôt écrire à l Étrangère que les « rois matériels », que la « force brutale » s en vont, et que « nous avons atteint à l ère de l intelligence » ; qui croit que « la Volonté, la Pensée [sont] des forces vives », que « l homme armé de la pensée est devenu le pivot de notre civilisation », Balzac se rencontre avec certains des présupposés du comte Henri de Saint-Simon. Chez lui aussi le « talent » et la « capacité » sont peuple, et le restent, même au plus fort de la fièvre carliste de 1832-1833. (Ce qui explique le conseil alors donné aux légitimistes français dimiter lopportunisme des Tories et daller chercher dans les greniers les « capacités » qui y dépérissent, pour renforcer leurs rangs.) Posant ici que « laristocratie et le pouvoir du talent sont bien plus réels que laristocratie des noms et de la puissance matérielle » (p. 716 ), Balzac nest peut-être pas si loin de certains canons saint-simoniens : il réactive dans un autre langage lopposition du « talent » et de la « naissance », de la force spirituelle et de la force matérielle : saint-simonisme pur, pour autant que le nom de Saint-Simon symbolise la lutte du principe « talent » ou « capacité » contre le principe « naissance ». Mais, dans un texte qui ne connaît d« industriel » quun pacifique et ridicule « bonnetier de la rue Saint-Denis » (p. 709), qui se moque des « économistes qui demandent du pain pour tous et donnent le pas à la vapeur sur la couleur » (ibid.), cette rengaine saint-simonienne change nécessairement de sens. Lartiste balzacien se moque de ces « esprits qui sont incessamment en proie à la manie de luniformité, qui veulent une même loi pour tous, comme un même habit, une même doctrine » (p. 720). Ce qui vise aussi le « Bourgeois », de prudhommesque mémoire, mais par un portrait robot sous les traits duquel les saint-simoniens pouvaient bien évidemment se reconnaître avec leur uniforme bleu barbeau !
Balzac dailleurs a tendance à décliner ensemble les trois « aristocraties » : talent, fortune, naissance. De peuple, voici lartiste en passe de devenir roi, ou du moins prince. Car si le premier romantisme ultra sétait complu à idéaliser le génie sous les traits dun roi exilé de son royaume, Balzac va imaginer le « monarque intellectuel » comme une puissance princière à la magnificence insolente. Et il va bientôt plaider lunion des « trois aristocraties ». Après la révolution de Juillet, à partir du Traité de la vie élégante, ce refrain néo-légitimiste simpose : « Le talent, largent et la puissance donnant les mêmes droits », ils « représentent les aristocraties naturelles dun pays », et « ils se doivent les égards de légalité la plus complète » : cest ce Balzac proclame dans La Mode, dès le 6 novembre 1830. Ce qui nest pas sans annoncer le carlisme « intelligentiel » qui sexprimera en 1833 dans Ne touchez pas à la hache :
Lart, la science et largent forment le triangle social où sinscrit lécu du pouvoir et doù doit procéder la moderne aristocratie. Un beau théorème vaut un grand nom. Les Rothschild, ces Fugger modernes, sont princes de fait. Un grand artiste est réellement un oligarque, il représente tout un siècle et devient presque toujours une loi.
Et dinviter alors « la classe aristocratique à sassimiler les machines à haute pression de lécrivain, la constance du commerçant, la volonté du général, ces conquêtes faites par un seul sur toute la société pour lui imposer ».
Si lon tempère laccent demphase mis dans un tel texte sur lénergie plébéienne, nous ne sommes pas très loin de la doctrine qui va sexprimer bientôt, en 1833-1834, dans les colonnes de LEurope littéraire et de la Revue du progrès social. La doctrine du « Parti social » précisément, comme on lappellera alors. « De nos jours, écrit léditorialiste anonyme du premier numéro de LEurope littéraire, le 1er mars 1833, le talent a pris place à côté de la fortune et de la naissance, il compte directement parmi les forces qui constituent et dirigent le mouvement social. » Louis de Maynard lui fait écho, en avril 1834, dans la Revue du progrès social (qui semble avoir repris le flambeau de LEurope littéraire) : « Entre deux aristocraties subsistantes, la naissance et largent, surgit une nouvelle aristocratie, lintelligence ; laquelle, appuyée sur la presse, servira à ses aînées de tribunal, de lien et de ciment. »
Rencontrant par avance les propositions du « Parti social », la politique balzacienne de lartiste croise de nouveau, mais de manière perverse cette fois, le saint-simonisme. Car la pensée des « socialistes de droite » du Parti social, qui semblent sollicités par les sirènes légitimistes mais se font fort de recruter des adeptes parmi les grands écrivains (Hugo, Lamartine, Balzac, etc.), est nettement inspirée par un transfuge de la rue Monsigny, dont Balzac se moque quelque part : Jules Lechevalier.
Dans la ligne de Littérature et philosophie mêlées, ces idéologues difficiles à circonscrire, mais qui collaborent avec laffairiste Victor Bohain, et qui semblent bientôt manipulés par le cabinet de Guizot, plaident que le temps des révolutions est passé, et quil faut reconstruire. En bons élèves des saint-simoniens, ils attaquent le « criticisme » de la presse républicaine ; ils veulent que les questions « sociales » prennent le pas sur les questions « politiques ». Et lon verra bientôt leurs maximes en faveur de lordre spirituel servir de justification aux lois de Septembre
Mais La Silhouette davril 1830, dont le maître duvre est Charles Philipon, lhomme aux poires antiphilippistes, nest pas la Revue du progrès social, ni La Mode ou LÉcho de la Jeune France ; aussi le couplet sur les trois aristocraties y serait-il mal venu. Dailleurs Balzac nest pas prêt. Il lui faudra le séjour dans lécurie Girardin, le passage par La Mode, néo-légitimiste, et la déception daprès Juillet pour en venir là.
Pour lheure, en février 1830, son « prince de la pensée » naspire pas encore à ressourcer les aristocraties traditionnelles en leur insufflant son énergie neuve. Conformément au mythe girondin, libéral et patriote, qui honore les « grands hommes » auxquels la « patrie est reconnaissante », ce prince reste un « homme auquel la nation doit sa gloire » (p. 708) et qui mérite « le respect que nous accordons aux grands hommes morts » (ibid.). Au sommet du Panthéon imaginaire, il jouxte les inventeurs utiles, pacifiques, quexaltaient les « éloges » des Philosophes du siècle précédent tout comme les articles du Producteur.
Et cest enfin un Napoléon que ce roi issu du peuple. Ce qui nest pas sans compliquer les signes, et sans ménager de subtils compromis. Napoléon, nous dit Balzac, « est aussi grand poète quHomère ; il a fait de la poésie comme le second a livré des batailles » (p. 711). Promu lui-même au rang dartiste, Napoléon ne va pas sans dénaturer lélargissement que les saint-simoniens font subir parallèlement à la notion dartiste, et qui a pu provoquer lélargissement balzacien.
Rien de moins saint-simonien en effet que cette adjonction. Car si les différents élèves de Saint-Simon ont pu retenir lanalyse du Maître, qui faisait de Napoléon un « praticien » génial de la « réorganisation européenne », ayant mis fin à lanarchie révolutionnaire, ils ont de préférence critiqué en lui le héros guerrier qui ramenait lhumanité vers le règne archaïque de la force. Apôtres du pacifisme industriel, ils croient à la sainteté du travail des « abeilles » laborieuses, et ne cessent de conspuer les « hommes de force ». Pour eux, Napoléon est lhomme de la guerre, lhomme de la crise. Tout en reconnaissant son « immensité militaire », ils nen dénoncent pas moins son « incapacité sociale » tout comme son infatuation dambitieux héroïque. Ce César tumultueux est à leurs yeux une personnalité « critique », et un monstre dégoïsme souverain. De là les reproches quadresse émile Barrault à Hugo, ce « tribun éloquent de la liberté de lart », séduit par lattraction impériale : « [
] ambitieux den exercer la dictature, il sen prend aux hommes dautorité, tels que Cromwell et Napoléon, chante la gloire avec transport, et senivre dune héroïque apothéose ». La pompe militaire qui environne la gloire impériale nest pas pour séduire un prédicateur qui ne veut « faire espérer aux savants [que] cette gloire grave et solennelle comme un jugement, dont léclat modeste et sûr plaît à leur cur », et qui souhaite que lartiste soit un « coryphée », pacifique et harmonieux.
Venant en revanche élargir voire distendre la notion balzacienne dartiste, le mythe impérial apporte une connotation guerrière caractéristique. Chez celui que ravira un jour (1836) lexpression hugolienne de « maréchaux de la littérature » appliquée aux grands écrivains, on la retrouvera longtemps. Lauteur de La Cousine Bette (1846) réclamera quune récompense pareille soit accordée aux grands poètes et aux grands généraux ; et il exaltera lartiste courageux pour sa « chasse dans les hautes régions de lintelligence ». Mais déjà le Traité de la vie élégante, en 1830, idéalise « lhomme armé de la pensée ». Pour Balzac, toute uvre requiert le déploiement dune énergie guerrière. Toute création est destruction dabord : lutte, crise, chance, jeu. Tout artiste est « critique », au sens saint-simonien du terme. Tout créateur véritable opère une révolution solitaire, en affirmant despotiquement sa propre personnalité. Ni « dévouement », ni « sacrifice du Moi », selon les formules qui reviendront dans LEuropéen. Lartiste balzacien est un égoïste divinisé ; il est plus « soi » que le commun des mortels. À la « manie de luniformité » qui hante les idéologues de tous bords (p. 720), les « humanitaires » surtout, mais aussi les « bourgeois », lartiste oppose la singularité de son moi autarcique. En ce sens, il peut être à son tour une « organisation », un « système ». Mais non de ceux qui sappuient sur un consensus collectif et qui appellent des fusions harmonieuses sous le regard « religieux » dun guide spirituel. Lartiste despotique balzacien nunifie que sur fond de chaos et par coup détat.
Certes, bientôt viendront, à lheure du Médecin de campagne et du Curé de village, des utopies indiscutablement organicistes où se conjuguent harmonieusement le thème énergétique et le thème synthétique. Mais alors, il convient de le remarquer, lartiste seffacera, pour céder le rôle organisateur au médecin et au prêtre, ces « robes noires ». En revanche, le théoricien des articles de La Silhouette tout comme lauteur de La Peau de chagrin ne connaît dartiste quirréligieux à force de théocentrisme explosif. Lartiste est une « monstruosité sociale » ; il fait partie de la fraternelle aristocratie des « excès », selon les formules de La Peau de chagrin. Il y a du satanisme faustien dans sa puissante intelligence, qui aime à côtoyer labîme et à briser les apparences. Et par ce rapport quil entretient avec la crise et avec leffraction, prométhéenne ou méphistophélique, il est plus proche de lhomme dÉtat corrompu et de lhomme politique réaliste et cynique que du prêtre moralisateur.
« La Guerre, le Pouvoir, les Arts sont des corruptions mises aussi loin de la portée humaine, aussi profondes que lest la Débauche. [
] Les généraux, les ministres, les artistes sont plus ou moins portés vers la dissolution par le besoin dopposer de violentes distractions à leur existence si fort en dehors de la vie commune », remarquera le narrateur de La Peau de chagrin. Ces identifications contre nos normes ne manquent pas douvrir des jours sur la politique balzacienne. Si Balzac tourne le dos au saint-simonisme, cest aussi parce que son artiste idéal (tel Byron, ce réprouvé de la doctrine, que Pierre Leroux, il est vrai, tente de racheter) appartient à ces « puissances intelligentes qui fournissent au monde les Mirabeau, les Talleyrand, les Pitt, les Metternich, enfin tous ces hardis Crispins qui jouent entre eux les destinées dun empire comme les hommes vulgaires jouent leur Kirchen-waser aux dominos ». Homme de lénergie, de la guerre et de leffraction, son artiste est, lui aussi, lhomme du jeu et de lirrespect. Rien chez lui du « pathos de professeur de philosophie allemande » auquel a recours un Gennaro Conti « artiste bouillant » en apparence, « froid comme une corde à puits » en réalité pour prêcher que « lartiste est un missionnaire », que « lart est une religion ». Rien non plus de la naïveté apologétique de Latouche dans Léo : « M. de Latouche, au lieu de fouiller le cur humain et dy trouver des raisons à la conduite étrange de ses personnages, nous les offre comme un auteur catholique offrirait la vie dun saint dont les actions nont besoin daucun commentaire »
Balzac, dès 1830, est « politique », parce quil nest pas ce que nous appelons un « idéologue » ; parce quil ne se laisse pas réduire à une logomachie unique, à une unique fiction théorique ; parce quil échappe aux assignations et aux étiquettes. Parce quil les fait jouer.
V
1830-1832 : Portrait de Balzac
en conteur phosphorique
Cette période de 1830-1832, pendant laquelle se détache ce fleuron romanesque quest La Peau de chagrin, est aussi celle pendant laquelle Balzac met deux fers au feu, contradictoires avec le destin de romancier réaliste quil a commencé délaborer dans sa préface aux Scènes de la vie privée : dune part, le journalisme fantaisiste ; dautre part, les récits et contes fantastico-excentriques. Avec un changement de registre, il y a là comme une suite de la Physiologie du mariage, mais revue et corrigée par le romantisme « artiste » des années 1830. Délaissant donc pour un temps son identité de modeste peintre flamand des intérieurs de la vie privée, voici donc que Balzac tente de coller à la mode, plus frénétique, plus excentrique, plus exubérante.
Balzac « excentrique » ? Fantaisiste, pourrait-on dire aussi. Oui, car avant de se carrer dans son costume de « réaliste », Balzac fut tenté à son heure par dautres formes plus ludiques et plus libres de la narration contemporaine : celles que, de manière synchrone, pratiquent les Nodier, les Janin les Gautier, les Philarète Chasles, mais aussi la jeune Aurore Dudevant. Bien dautres
Récits « Jeune-France » ? Non, car lappellation serait trop restrictive, limitée quelle est à un petit cénacle bien connu, mais pas assez représentatif en matière romanesque. Si nous utilisions nos catégories contemporaines, nous pourrions parler de littérature « déceptive » pour renvoyer à tous ces imitateurs de Sterne et de Hoffmann, qui, vers 1830, à la suite principalement de Nodier et de Janin, imposent une mode « anti-romanesque » : récits courts, ludiques, fantaisistes, hyperréflexifs, ayant lapparence de contes « plus ou moins fantastiques », « mangés » par leur appareil métadiscursif. Ou préférer parler de « littérature paradoxale », comme, face à LÂne mort, la critique du temps est tentée de le faire, laissant aux Anglais lempire de lhumour. Songeant à Nodier, à Gautier et à Nerval, quil rattache à la tradition baroque de lanti-roman, Daniel Sangsue a eu la (bonne) idée de réunir en faisceau quelques-unes de ces productions de la muse fantaisiste sous létiquette attestée à lépoque (1835) de récit « excentrique ». Mais si on voulait être fidèle au lexique du temps, peut-être faudrait-il se contenter de létendard imprécis de « contes fantastiques », par lequel on tente alors de rameuter tant bien que mal les divers avatars anti- ou quasi-romanesques issus de la vogue hoffmannienne des années 1830-1832. Plutôt que des récits fantastiques au sens propre, on désigne alors ainsi toutes sortes de « récits, mêlés de merveilleux et dictés par la fantaisie » (comme dira Chasles, à propos des contes philosophiques de Balzac). Cest dire que le fantastique du temps à bien plus partie liée avec la fantaisie quavec la phantasy.
Posée de manière scolaire, la question aurait pu être de savoir quels rapports essentiellement négatifs, de contre-influence entretinrent le naissant « réalisme balzacien » et cet ensemble flou de productions conteuses de laprès 1830 que nous ne savons définir que par une accumulation détiquettes fragiles, ou en brandissant par manière demblèmes deux uvres-phares : LÂne mort, de Jules Janin (mai 1829), lHistoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, de Charles Nodier (février 1830).
Antithèse commode, mais qui a le malheur dêtre fausse. Et dabord parce que, à un moment particulièrement générateur de son aventure romanesque, Balzac a frayé lui-même avec ces formes apparentées que sont le récit excentrique et le conte fantastique. La Peau de chagrin, première uvre à lui obtenir véritablement la faveur du public, appartient à cette double veine, remodelée par lui. Avant de se hausser à sa stature posthume de « grand écrivain-qui-a-un-but », Balzac sest rêvé en fabricant de récits tumultueux, spécialiste de « littérature phosphorique ». Accointances qui laisseront des traces. Et dont il devra se distancier plus tard, pour faire surgir sa théorie du roman définitive tout comme son identité épique de grand ordonnateur de La Comédie humaine.
La tentation de lexcentrique
« Prends le conte, tords lui les reins
»
Balzac, Théorie du conte, CHH, t. XXVI, p. 682.
Lentrée de Balzac dans le continent du conte fantastique coïncide avec son passage par le journalisme. Journaliste ludique, se mouvant à la limite du réel le plus contemporain et du « fantasmagorique », condamné à piquer la curiosité et à fasciner, Balzac explore en même temps les libertés de la fiction brève. Ce serait un beau sujet pour une autre fois que de montrer comment, sur le plan narratif, il y a eu chez ce « Balzac 1830 » létoffe dun véritable conteur fantastico-excentrique, que lauteur de La Comédie humaine a dû ensuite condamner au silence pour se hausser sur son piédestal. Les procédés des conteurs excentriques lui sont familiers, et il les imite : bavardages impénitents du narrateur, interruptions, changements de registre, jeux métatextuels qui consistent à mêler lécriture du récit et son appréciation critique, dénonciation des poncifs narratifs, goût des « bambochades », fantaisies typographiques à la Sterne, référence à des « planches » qui seraient censées suppléer ses descriptions, etc. Mais plus que les expérimentations narratives de Balzac du côté du récit excentrique, ce sont les nouvelles mises en scènes de soi auxquelles il a recours que nous allons considérer.
Si lauteur des Deux Amis, du Dôme des Invalides, ou de La Comédie du Diable, explore avec jubilation la liberté nouvelle que conquiert la « libre et capricieuse fiction », il est tout autant soucieux de se modeler une nouvelle image publique : celle dun conteur excentrico-fantastique. Délaissant lhabit dhistorien quil a essayé en coulisses dans l« Avertissement » du Gars (1828), il endosse ce nouveau costume.
Balzac apprenti sorcier, alchimiste de soi-même, et acceptant la collaboration du public et de la critique pour édifier une idole de soi adéquate à lair du temps, qui puisse entraîner dans son sillage luvre à faire ? À aucun moment peut-être limpression que la plus urgente création de ce Prométhée a été linvention de soi-même à titre dauteur na été plus forte quà lépoque des Romans et contes philosophiques.
Lintérêt de Balzac pour le récit excentrique, et pour le Panthéon européen que forment ses auteurs-phares, se manifeste dans les bribes darticles de critique quil répand alors dans les petits journaux.
On peut être surpris quil ne paie pas lhommage obligé à Hoffmann : le « conteur fantastique » le laisse un peu froid. Il ne le lit quun peu tard, lorsque la mode déjà décroît, non sans avouer sa déception. Mais, par des signes de tête connivents, il salue les autres seigneurs de la littérature déceptive. Les anciens : Sterne, Diderot. Mais surtout les vivants : Janin, Nodier. Il applaudit à LÂne mort, en écrit sur le marbre un trentième chapitre drolatique pour servir au lancement du premier récit de son confrère de La Mode. Et pour que lévocation soit complète, il ne manque pas de mettre en scène aussi Charles Nodier, occupé à relire une épreuve de lHistoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux. Effet de « Panthéon », comme en passant. Du même Janin, il salue La Confession, tout en regrettant (cliché dépoque) que la « pâle analyse » quil en donne ne rende en rien ce « drame », « qui sadapte merveilleusement à un style étincelant de verve et de couleur ». Il y retrouve « Diderot et son langage abrupt et brûlant », mais aussi « Sterne et sa touche fine et délicate ». De nouveau, effet de groupe.
Bientôt dans la onzième des Lettres sur Paris, il va réunir ces deux astres du néo-Panthéon français de la littérature déceptive que sont Janin et Nodier. Ils sont les principaux représentants de cette « école du désenchantement » où il classe aussi lauteur de la Physiologie du mariage et, de manière plus insolite, celui du Rouge et le Noir. Amalgame étrange. Mais, si on exclut Stendhal dont la mention obéit à dautres ambitions , et si on se souvient que les deux piliers de cette « école » sont bien Nodier et Janin, il nest pas interdit dinterpréter lopération à laquelle se livre Balzac comme une manière de se raccorder au train de ces deux succès romanesques de lannée. Succès de « dériseurs », comme disait Nodier (à qui il lui arrive demprunter ce mot de passe) ; obtenu grâce à une « délicieuse plaisanterie littéraire, pleine de dédain, moqueuse ». Succès qui offrent lavantage dajouter cette pincée de fantastique, de romantisme « artiste » et de poésie qui manquait à la Physiologie du mariage. Si lon en croit Émile Deschamps, lobjectif est atteint : car aux prétentions de lauteur de la Physiologie de renouer avec « la littérature fine, vive, railleuse et gaie du dix-huitième siècle », Deschamps objecte que « la partie artiste de son talent est essentiellement actuelle ».
Ces signes dallégeance au Panthéon romantique du récit déceptif, on en retrouvera des traces plus tardives dans larticle de Balzac sur Nodier, en 1832, ou dans son appréciation laudative de la Mademoiselle de Maupin, de son complice et « nègre » éphémère, Théophile Gautier. Mais ils nempêchent pas Balzac, dès lorigine, de formuler aussi quelques réserves : tout en sacrifiant à la mode, il cherche à se différencier. On a vu quil se méfiait dHoffmann, dont les créations fantastiques manquent selon lui un peu trop de « corps ». Trop lunatique, pas assez ancré dans le contemporain ce fantastique-là. De même, tout étant sensible à la séduction des rhapsodies narratives auxquelles se livrent ses maîtres en excentricité, il lui arrive de se plaindre de la surcharge stylistique à quoi oblige le nouvel art de conter.
Resté inachevé, le conte « satyrique » intitulé Les Deux Amis date visiblement de la période où Balzac explore à plaisir les techniques digressives de la narration à la Sterne. Il témoigne à la fois de la séduction quexerce sur lui ce modèle et des tentations parodiques de lapprenti. Lallusion obligée à lauteur de Tristram Shandy se retrouve dans le corps de ce récit, à plaisir dilatoire, mais qui finira par sengluer dans ses digressions. Linvocation à Nodier aussi. Mais tout en produisant ces mots de passe obligés, le narrateur se moque de toutes les « niaiseries dans lesquelles sentortillent les romanciers ». Voici donc les clichés romanesques, ceux des littérateurs industriels comme ceux des conteurs excentriques, mis dans le même panier ! Le narrateur des Deux Amis se rit des « superlatifs dont la littérature fantastique a si grandement abusé, que les lignes de points, les blancs et les tirets, sont peut-être encore moins déconsidérés » (ibid.). Il se dépeint satiriquement comme étant devenu le maître « de toutes les métaphores, de toutes les scènes, de tous les tours de bissac, soit, ô Nodier, quils appartiennent à Girolamo, soit quils procèdent de Polichinelle ». Et il se lance dans un pastiche du style d« un romancier de la nouvelle école », tel l« adorable peintre de Kernock » (Eugène Sue). Mais il renonce soudain à poursuivre ce mode de récit amphigourique : « Avec votre permission, messieurs les phraséologues, je trouve ce genre de narration beaucoup trop fatigant, et je voudrais bien substituer à ce style, mon cher J. Janin, quelque chose de plus naturel, de moins étudié !
» Et de reprendre son allure habituelle : « lamble dun cheval de curé, ou le trot de la jument de maître Pierre, ou le galop de cette rosse sublime, appelée jadis Pégase, maintenant à léquarrissage »
De purs « phraséologues » : le mot est lâché. Et le signe quil a du poids, cest quil est repris pour caractériser la manière stylistique de Janin, dans le feuilleton anonyme que Balzac consacre à son second roman : La Confession. En succombant à « la magie dun style entraînant », « en se laissant aller à toute la portée de son talent de phraséologue », « lauteur sacrifie le drame ». Tout en les admirant en confrère un brin jaloux, Balzac tient à se démarquer de ces jongleurs habiles aux « tours de bissac » que sont Janin et Nodier. Doù les réserves et les pastiches, mais aussi, plus rouée encore, lautoparodie : celle de lauteur du « conte fantastique » intitulé La Peau de chagrin. Car tout à coup, alors même quil est en cours de rédaction de son roman, Balzac saccuse lui-même dans une article de La Caricature de tomber dans les panneaux à la mode pour provoquer lémoi dans les lectures de salon. Et de se moquer des prouesses stylistiques que les romanciers du jour multiplient, au détriment de la construction narrative. Il y a chez Balzac la graine dun esthéticien fort « classique » du roman, qui privilégie larmature du récit au détriment de la virtuosité « phraséologique ».
Ce Balzac-là nest pas sans entrevoir les limites de la forme « conte » quil pratique alors lui-même : un genre propre à faire naître des uvrettes fantaisistes, mais désincarnées et imitables. Des « bambochades ». Mais il a beau proclamer qu« en fait de bambochades, io anche son pittore », il a beau se lancer lui-même dans des récits acrobatiques quil avoue entrepris par toquade ou pari, il accepte mal de senfermer dans un genre aussi étriqué pour ses ambitions. Aussi, dans une Théorie du conte inachevée, sencourage-t-il à de nécessaires rebellions : « si tu veux te rendre original, prends le conte, casse-lui les reins comme on brise la carcasse dun poulet découpé, puis laisse-le là, brisé, cassé ; sans cela tu nes quun Contier, un homme spécial. » Manifeste qui ne manque pas dallure et annonce dautres subversions, dont lhistoire esthétique du siècle ne va cesser de retentir : à commencer par le célèbre « Prends léloquence et tords-lui le cou » de Verlaine. Et qui se propose, sur le mode « casseur », une opération de salubrité esthétique dautant plus nécessaire quil est urgent de souffler « sur une foule de capucins de cartes qui sont en route pour envahir la voie du conte et la gâter » (ibid.).
Un conteur « phosphorique »
Mais cette hantise de nêtre quun « contier », nempêche pourtant pas Balzac dadhérer à la « nouvelle idéologie auctoriale » : celle quimpose la mode du conte « plus ou moins fantastique ». Dans les recensions critiques quil rédige alors, il donne des grands hommes du Panthéon fantastico-déceptif une image conforme aux stéréotypes en vigueur. La qualité essentielle de ces écrivains est, on la vu, une « verve étincelante », une palette de coloristes et une maestria rossinienne. Leur inspiration « capricieuse » leur dicte des « arabesques », dédaigneuses du vulgaire, et qui mettent l« Aristarque dans lembarras ». Plutôt que des « romanciers » (le mot reste alors discret), ce sont des « poètes » en prose, ou bien de simples « conteurs ». Le conte, en effet, forme délicieusement schématique, qui permet toutes les inconséquences et toutes les bavardes intrusions dauteur, se prête bien à ce mélange sui generis de fantaisie et de fantastique alors à la mode.
À ses conteurs préférés, Balzac attribue lapparence de magiciens et de sorciers. Ainsi de Nodier, « ce magicien du langage, ce sorcier, dont la baguette évoque des phrases toutes neuves ». Au moyen dallusions éparses au spectacle et au cirque, on sapproche dun « portrait de lartiste en saltimbanque » (Jean Starobinski), mais sans connotations auto-sarcastiques pour linstant. À propos du Roi de Bohème, un convive du dîner Taillefer a beau se plaindre : « Cest des phrases tirées au hasard dans un chapeau, véritable ouvrage écrit pour Charenton », Balzac est séduit. Sur lui agit le charme de ce poétique prestidigitateur qui se prend pour Girolamo et Polichinelle et se démultiplie en hypostases narratives : Breloque, Théodore, don Pic de Fanferluchio. Tout comme le faisait le jeune Balzac, qui est loin den avoir fini lui-même avec ces dédoublements à perte de vue : en effet, dans le bref fragment quil intitule ambitieusement Théorie du conte, il pousse le procédé, samusant à faire défiler ses différents « moi-même ».
Évoquant la vision quil a eue un soir, en rentrant chez lui, d« un nombre considérable dexemplaires de [sa] propre personne, tous pressés les uns contre les autres à linstar des harengs au fond dune tonne », il sapprête à se glisser tour à tour dans chacun deux. Et commence par « celui de tous les moi-même qui a le plus de succès » : son « sosie » fashionable. Jeux didentité kaléidoscopique, auxquels Balzac se complaît et dont il sait tirer partie depuis sa lettre de 1825 à Mme dAbrantès. Mais cette conscience se trouve ravivée après 1830 : car Balzac a pris acte que l« artiste » se doit dêtre Légion. Protée apprenti, il sapprête à essayer tous les déguisements imaginables et les débusque chez ses confrères.
Dans la Préface de La Peau de chagrin (août 1831), il se jouera des apparences multiples que lui attribuent ses lecteurs. Faisant semblant de maudire les malentendus qui tendent à lidentifier avec le narrateur licencieux de la Physiologie du mariage. En fait, secrètement séduit de la multiplicité de personnages que ses lecteurs lui font jouer.
Mais déjà, dans les reportages quen tant que critique journalistique il est censé avoir fait chez Janin ou chez le Bibliophile Jacob, il se plaît à donner de ces écrivains à la mode des images discordantes. Visite chez lauteur de LÂne mort. Surprise : il ne ressemble guère à lidée quon se fait de lui. Au lieu dêtre « un vieillard de cinquante ans, long, sec, maigre, blasé », ou « un petit bossu, contrefait, malin », cest « un jeune homme qui pourrait faire honneur à la femme dun banquier ». Quant à lauteur des Deux Fous, tout au contraire, il ressemble tant à son propre mythe que cest « un homme qui sest fait livre ». On lexhibe comme une curiosité aux jeunes misses en visite à Paris. Énième approximation de la figure de l« Antiquaire », sur fond cette fois de fantastique musico-typographique. Car le Bibliophile a lair d« un vieux portrait qui sort de son cadre et marche, ou plutôt il ressemble à une note, à un bourdon dimprimerie, mis au milieu dune page ».
En parcourant les revues du temps les plus marquées par la mode « artiste » (la Revue de Paris, LArtiste, La Mode, etc.), il serait facile de montrer que, dans les portraits quil donne des conteurs excentriques, ses confrères, sous les traits de magiciens protéiformes, Balzac ne fait que se conformer à la mode.
Mais contentons nous de voir comment, sous linfluence du scénario auctorial fantastico-excentrique, lui-même se met en scène sous les traits de lartiste magicien et sorcier. Ce qui nous met bien loin du « modèle balzacien » définitif, qui aura ensuite à mettre à lécart cette autoreprésentation joueuse de lauteur en conteur, mi-fantaisiste, mi-fantasmagorique.
Cest bien là pourtant la tactique quemprunte le journaliste du « tournant de 1830 » comme le narrateur fantasque de La Peau de chagrin. et des uvres narratives contemporaines. Il délaisse Victor Morillon, génie consciencieux de « lhistoire pittoresque ». Il abandonne aussi son costume de narrateur copiste de la réalité contemporaine, à peine esquissé dans les Scènes de la vie privée. Désormais, il propose de lui-même une image de conteur rhapsodique, qui va séduire jusquà Janin, lequel consacre un article mémorable dans LArtiste à La Peau de chagrin (août 1831). Image que Philarète Chasles, complice, aura pour mission de confirmer dans l« Introduction » que Balzac lui demande à ses Romans et contes philosophiques (septembre 1831).
Dans ces textes concomitants, on assiste à lélaboration dune nouvelle image auctoriale, issue dune création collective. Les efforts que fait Balzac pour se construire une telle apparence sont en effet secondés par la critique, au cours dune campagne de presse quon dirait orchestrée par lauteur lui-même et qui lest en partie. Sans tenter de distinguer le rôle des différents collaborateurs, contentons-nous de détailler les principaux traits de ce scénario auctorial caractéristique du néo-romantisme de laprès 1830, tel que le définissent quatre textes-phares : le compte rendu de Janin, l« Introduction » de Chasles et deux articles suscités par cette même publication : larticle de Deschamps paru dans la Revue des Deux Mondes et le compte rendu des Romans et contes philosophiques, paru dans LArtiste, le 2 octobre 1831. Article anonyme, mais dont on a toute raison de penser quil est de Balzac.
Au centre de ce mythe auctorial, ce nest pas le « romancier » quon trouve, ni le « poète » ou le « grand écrivain » (personnages pourtant mythiques alors), mais bien le « conteur ». Le début de l« Introduction » de Chasles est un panégyrique du « conteur ». On se représente alors le conteur comme un être séduisant, chaleureux, doué dun talent de parole inné, communicatif, ne devant sa verve quà la nature. Sous le voile de lanonyme, Balzac le dit explicitement, en sattribuant ce titre-trophée :
[
] cest la nature qui fait les conteurs. Vous aurez beau être savant et grand écrivain, si vous nêtes pas venu au monde conteur, vous natteindrez jamais cette popularité qui a fait les Mystères dUdolphe, la Peau de chagrin, les Mille et une Nuits et M. de Balzac.
Dieu a mis au monde Balzac le conteur en lui disant : « Te voilà, conte ! » Et en effet, quel conteur ! Que de verve et desprit ! quelle infatigable persévérance à tout peindre [
].
« Balzac le conteur ». En août 1831 déjà, dans son article sur La Peau de chagrin, Janin avait choisi dadorer cette même idole, et entonné le même couplet. Il adjoignait un piment dorientalisme et une note de hardiesse au portrait-robot du conteur : « Cest un conte plus quoriental, parfumé, élégant, colère et brutal ; par ce livre M. de Balzac vient de se mettre au premier rang de nos conteurs ; je ne crois pas que la hardiesse de la narration ait été portée à un plus haut degré. »
Mais cest Chasles, « serinetté » par Balzac, qui compose le portrait le plus flamboyant de ce nouveau personnage auctorial. Chez lui aussi, le conteur a des allures orientales, ce qui entraîne féerie et magie, quon oppose au scepticisme désenchanté des modernes, victimes du scepticisme de leur « âge analytique ». Selon son interprète, Balzac est lauteur dun « livre [qui] a tout lintérêt dun conte arabe, où la féerie et le scepticisme se donnent la main, où des observations réelles et pleines de finesse sont enfermées dans un cercle de magie ».
Comme « le conte est la littérature primitive », et que « le premier conteur fut un dieu », ce spécialiste de littératures comparées quest Chasles, convoqué ès-qualités, senfonce dans la nuit des temps pour trouver au conteur de « pittoresques symboles » : des garants mythologiques respectables. Pour rester dans le registre de la profusion mythique qui est celui du conteur, il en nomme quatre : « lHercule gaulois, dont la bouche laissait tomber les chaînes dor qui retenaient les auditeurs » ; « la baguette de Mercure, forçant à sunir les hommes » ; « le chant de la syrène [sic], entraînant le navigateur dans londe » ; le char dÉlie, enfin, symbole de « cette narration aux ailes de feu et aux roues brûlantes, qui plonge dans le ciel et fait disparaître les villes, les maisons, les bois, les collines et lhorizon terrestre ». Autant dimages de la puissance immémoriale de la parole conteuse. Le conteur en tire une double personnalité romantique : il est celui qui captive ; mais aussi celui qui est capable demporter son lecteur séduit à travers cieux.
Au moyen de ce bric-à-brac mythologique, il sagit dattribuer au conteur un don dubiquité : une universalité de génie dautant plus manifeste que « le narrateur est tout ». Car le conteur contient en abrégé toutes les autres formes de talent, jusquaux plus prestigieuses :
Quest-ce que le talent du conteur, sinon tout le talent ? Il renferme en lui la déduction logique dans sa rigueur, le drame avec sa mobilité, lessence du génie lyrique avec son extase intérieure. Le narrateur est tout. Il est historien ; il a son théâtre ; sa dialectique profonde qui meut ses personnages ; sa palette de peintre et sa loupe dobservateur.
Imaginez un conte, sans intérêt de drame, sans émotion lyrique, sans couleurs nuancées, sans logique exacte ; [
] il nexistera pas.
Le conte nest donc pas un genre secondaire ; il est au contraire une forme particulièrement vivante et souple, propre à permettre des aventures prometteuses à qui sait le réinvestir de manière inventive.
Chez le Balzac anonyme de LArtiste, on retrouve la même tentative, décidément connivente, de démontrer la dignité du conteur. Lui aussi veut montrer à quel point le conte, cette forme narrative modeste, recèle des possibles esthétiques insoupçonnées. Selon ce compte rendu intéressé, le prodige qua réalisé lauteur de La Peau de chagrin, cest davoir pris « du premier bond une place à côté de ces conteurs formidables ou gracieux » qui ont composé Les Mille et une nuits, Les Mystères dUdolphe ou Candide. Ce faisant, il « a prouvé une chose qui nétait pas démontrée encore, à savoir que le drame qui nétait plus possible aujourdhui sur le théâtre, était encore possible dans le conte ». (Phrase à remettre dans le contexte de la Bataille dHernani : Balzac essaie de détrôner Hugo, en disqualifiant le drame comme nouveau genre-roi, digne de conférer le maréchalat littéraire, et il veut introniser le libre récit en prose à sa place. Ce quil a fait déjà, de manière explicite, dans la Préface du Dernier Chouan.) Mais non content dêtre le seul vrai dramaturge, le conteur est aussi un vrai poète, dautant plus appréciable quinattendu : « [
] la surprise a été grande lorsque, grâce à ces contes, nous avons trouvé parmi nous quelque chose qui ressemble à la poésie » (ibid.).
En le hissant ainsi sur les deux piédestaux littéraires alors les plus enviés, il sagit de donner une image romantisée du conteur : tout le contraire dun « homme spécial », enfermé dans un rôle étriqué. Le terme fonctionne alors comme désignant une identité fourre-tout, en accord avec le mot dordre de « mélange des genres ». Selon Chasles, La Peau de chagrin est exemplaire à cet égard. Son auteur « a voulu, comme feu Rabelais, formuler la vie humaine et résumer son époque dans un livre de fantaisie, épopée, satire, roman, conte, histoire, drame, folie aux milles couleurs ». À défaut dun autre mot de passe, le terme de « conteur » a fonction, tant bien que mal, dévoquer cette multiplicité de registres, en attribuant à ce personnage auctorial une double dominante : « fantaisie », « caprice », voire « folie » ; mais aussi « énergie ». Protée et Prométhée, tels seraient les deux mythes de lartiste-conteur balzacien.
Comme Protée, il est, tel Rabelais, le créateur d« une immense arabesque, fille du caprice ». Son uvre est lexpression de la vie, « avec ses ondulations bizarres, avec sa course vagabonde et son allure serpentine ». Sur le plan topologique, prédomine la ligne courbe, en ses tours et retours imprévisibles. Quelque chose déjà comme le thyrse baudelairien. Le conteur est « artiste » : comprenons quil est sensible à la diversité sensorielle du monde. Diversité sonore : dans La Peau de chagrin on perçoit « le fracas dun orchestre rossinien, dun tintamarre et dun charivari incroyable et de la décoration la plus étourdissante ». Diversité plastique aussi : car le style de ce roman a « une vivacité extrême de teintes chatoyantes et contrastantes ». Par sa « souplesse », il « insulte à tout moment la critique ». Enfin, ce Protée-là a su se doter dun symbole à sa mesure : le serpentin du caporal Trim, en épigraphe à La Peau de chagrin.
Bougonnant contre le « croc en jambe perpétuel donné à la langue », Janin fait référence à « la corde tendue de madame Saqui, avec des haillons et des paillettes ». Mais plus encore que limage du funambule, cest le mythe méphistophélique quon allègue. Balzac est linventeur de « diableries philosophiques », selon Deschamps. Ses « curieux tableaux de murs assaisonnés dun merveilleux cabalistique indéfinissable » prêtent à lauteur de cette « farce satanique » quest La Comédie du Diable un statut de « mystificateur » et de « sorcier ». Vision convergente chez le critique du Globe : La Peau de chagrin est une « conception infernale ». Comparant Raphaël à Faust, il salue la « verve de bacchanale » de son créateur.
Mais demblée lénergie prométhéenne complique cet auto-portrait diabolique. Visiblement Balzac ne peut se satisfaire de limaginaire pervers, dont Protée et Méphistophélès sont les variantes. Comme la topologie « excentrique » ou « en arabesque » ne lui suffit pas, il sattribue une autre identité en sus : celle dexplorateur du « monde comme il est », qui a eu le courage dentrer dans les coulisses, et den proposer une brûlante peinture. Chasles le dépeint sous les traits dun homme qui a « vaincu la formaliste apathie de son temps, [
] donné preuve de cette énergie et de cette fécondité, de cette verve hardie et poignante, que lon réclame aujourdhui, comme un palais blasé veut de lorpiment et de lalcool ». À lui de frapper « notre époque, en lui empruntant ses propres armes, en employant cette frénésie dinvention, cette ironie envenimée, ces couleurs ardentes, sombres et tranchées dont labus serait la perte de lart ». Portrait que confirme Deschamps, en insistant à son tour sur la dimension moderne et irrespectueuse de linspiration balzacienne :
Cest la littérature dun siècle où lon multiplie les sensations, où lon en crée de nouvelles, où tout est accéléré, la vie et les roulages ; dun siècle qui a vu naître les bateaux à vapeur, les voitures à vapeur, la lithographie, la musique de Rossini, léclairage au gaz
Elle est surtout lexpression dune société sans conscience aucune.
Ainsi Balzac, aidé par ses critiques, remodèle lesthétique du conte à sa guise, et y projetant une exigence de réalisme contemporain et des sarcasmes dissonants. Mais il transforme aussi le rôle du conteur. Non plus un « dériseur sensé », à la Nodier, se contentant dun scepticisme convenu et de jeux formels ; mais lauteur dun « livre brigand », pour reprendre lheureuse formule de Janin. Livre plus « convulsif », plus « colère », plus frénétiquement actuel que les « compositions », jongleuses et fantaisistes, des « excentriques » ses contemporains.
« Littérature émeutière », se plaint La France nouvelle. Belle formule, et qui signe lémoi esthétique ressenti, en le traduisant dans le registre de la révolution. Le parti de la « Résistance » est au pouvoir ; et il napprécie guère cette « littérature purement critique, insurrectionnelle, qui née du désordre, ajoute au désordre » :
Lémeute qui court les rues se trouve aussi dans les livres. La Peau de chagrin, quest-ce, sinon une insurrection en laid, de latroce et du faux contre le beau et le vrai ? Cest une littérature émeutière ; à le soutenir, on risque de passer pour ce quil y a de plus méprisable au monde, au dire de certaines gens : pour un homme du Juste-milieu dans les arts.
Voici Prométhée monté sur la barricade et le « brigand » transformé en insurgé.
Mais, plutôt que ce costume démeutier, Balzac affectionne les métaphores elles aussi modernistes empruntées à lélectricité ou à la chimie pour suggérer laction énergique et délétère de sa littérature. Littérature-orpiment, qui imite par son double mouvement (force et désorganisation ; néguentropie et entropie) laction même de la société.
« La littérature galvanique dont nous sommes obsédés », se plaint LArtiste, lannée suivante, à propos du Salmigondis. Ce qui constitue une réponse moqueuse à Balzac, reviewer anonyme des Romans et contes philosophiques dans ces mêmes colonnes. Son article dauto-réclame vantait, en effet, en octobre 1831, « les galvaniques secousses de cette poésie des sens, colorée et vivante, en chair et en os, prise de vin et de luxure à laquelle sabandonne avec tant de délices M. de Balzac » ; elles seules pouvaient remuer « notre société, si dangereusement sceptique, blasée et railleuse, véritable Phdora sans âme et sans cur ». Dans le même esprit, Chasles disait que la réussite de Balzac consiste à avoir rendu au plus juste « létat phosphorique » dune civilisation expirante, et sa « force factice [
] comme celle que le galvanisme communique à un corps mort ». Thèmes « en lair »
Appliquée à luvre protéiforme et sulfureuse de Balzac, limage du « phosphore animal » se retrouve chez Janin. En formulant un portrait du conteur en expérimentateur galvaniste, qui insuffle de lénergie à des cadavres, en proposant de lui-même limage dun écrivain « phosphorique », Balzac transforme en profondeur le rôle du « conteur » : il le revigore. Les métaphores modernistes qui accourent sous sa plume pour dire les prodiges de cette chimie étincelante et mortifère quest le génie du conteur « galvanique », annoncent la nouveauté du rôle quil veut tenir : un conteur certes, mais un « conteur choc », comme la écrit Pierre Barbéris. Un conteur-« électrochoc », pourrions-nous même dire, en prêtant loreille à ces métaphores « galvaniques » et à cette « pile de Volta » qui passe sous la plume de Chasles. Dans la forge des auto-représentations balzaciennes, le conteur va être ainsi travaillé par loxymore. « Conte » nimpliquera plus narration pour enfants sages, ni récit gentiment digressif à la Sterne ou à la Nodier, mais histoire plus ou moins fantastique, recourant à larsenal du « frénétisme » moderne ; visant moins à déconcerter le lecteur quà le secouer, en le rappelant à sa condition pathétique de sujet dun univers sans croyances. Le conteur oriental, qui aimait le merveilleux, le voici en proie au scepticisme à vif dune société sans transcendance.
Comme prévoyant déjà les limites de cette identité de conteur qui lengonce et risque dentraîner des malentendus, Balzac a dû inciter Chasles à compléter son portrait-robot. Conteur certes, mais aussi philosophe : « Un conteur, un amuseur de gens [
] ; un homme de pensée et de philosophie, qui sattache à peindre la désorganisation produite par la pensée : tel est M. de Balzac. » Pour faire contrepoids à limage unilatérale que sest faite le public, Chasles se plaît à développer « le sens philosophique, la portée morale, inaperçus de la foule » de ces récits qui ont été « acceptés plutôt comme des inventions brillantes que comme des uvres de raison ».
Dautre part, ce « conteur philosophe » se voit doté dun sens aigu de lactuel, dune conscience à vif de la pathologie du monde contemporain. Cet « amuseur de gens », en effet, « prend pour base la criminalité secrète, le marasme et lennui de son époque ». Sensible au merveilleux, ce conteur est aussi un médecin qui va tâter le pouls à son époque « expirante », lanalyse et la dissèque. Dans sa recension des Romans et contes philosophiques, Balzac se plaît à mêler les deux faces de son identité : « passion » et « sang-froid ». À la suite du mouvement denthousiasme où il salloue le statut enviable de conteur-né, chaleureux, vivace, oriental, il revêt la blouse du physiologiste. Laissons en effet se poursuivre la citation tout à lheure interrompue :
Et en effet, quel conteur ! que de verve et desprit ! quelle infatigable persévérance à tout peindre, à tout oser, à tout flétrir ! Comme le monde est disséqué par cet homme ! Quel analyste ! quelle passion et quel sang-froid !
On reconnaît de nouveau la mécanique de loxymore : à cet écrivain en quête dun statut-limite, il a pour fonction de donner des attributs en principe contradictoires. En se présentant comme un peintre-dissecteur, il sagit pour lui de renouer avec les clichés auctoriaux quavait déjà expérimentés la Physiologie du mariage. Mais Balzac désormais pathétise le physiologiste ; et il lui alloue pour champ de dissection le corps social. En attendant de se peindre bientôt, plus sagement, sous les traits dun médecin philanthrope, sallouant pour mission de soigner la campagne française au nom dune conception humanitaire du corps social (Le Médecin de campagne, 1833), voici Balzac déguisé en anatomiste dune société sans entrailles. La Peau de chagrin met à nu « la poitrine sans cur et le crâne sans cervelle du dix-neuvième siècle ». Et comme le physiologiste a la violence vengeresse du bourreau, qui imprime sa marque infamante, il lui revient de donner « lexpression au fer chaud dune civilisation perdue de débauches et de bien-être ».
Où lon se souvient que Shéhérazade contait sous menace de mort. Où lon apprend que le serpentin du caporal Trim a été gravé au scalpel
Mais remarquons aussi que cest en partant du cur même de linspiration excentrique et fantastique que Balzac va aborder ce qui deviendra son territoire de prédilection : la pathologie romanesque du monde contemporain. Le méconnaître, ce serait risquer de simplifier outrancièrement le « modèle balzacien ». Cette tension initiale entre projet fantastique et exigence réaliste, entre « conteur-choc » et philosophe, demeurera constamment à lhorizon. Même si, à partir de lannée suivante, Balzac va singénier à réformer son inspiration et à « recentrer » son image, en la rendant plus conforme au projet réaliste des Études de murs au xixe siècle en gestation, sa trajectoire densemble restera toujours orientée par cette version oxymorique de lui-même quil a choisi de construire et de faire construire dans ce second semestre de 1831.
Lhistorien contre le « contier »
Impatient bientôt dêtre mis au nombre des imitateurs dHoffmann, comme il avait été accusé naguère dêtre le singe de Scott, mécontent dêtre réduit au rang de « contier », Balzac va vouloir se démarquer de cette imago réductrice. Dans un mouvement convergent, il va critiquer les ficelles des romanciers fantastico-excentriques ses complices, et se distancier de leur confrérie.
Après une période de séduction mais aussi dutilisation opportuniste de la mode , voici lère des déceptions. Doù une évolution double : tout en se mettant à égratigner le Panthéon de la littérature déceptive, Balzac dénonce lesthétique romanesque frivole de ses principaux artisans ; en se dégageant de cette identité de « conteur », il se met en position de reconstruire sa propre image.
On a aperçu les réserves de Balzac à légard des conteurs « phraséologues ». Dans ses campagnes de critique littéraire de 1830-1832, mais bien plus nettement encore dans celle de 1840, à la Revue parisienne, il va désormais dénoncer systématiquement les facilités que sautorisent les romanciers « ordinaires », légers imitateurs de Scott ou conteurs à la toise.
Frivole, la peinture de la vie des petites cours chez Hoffmann, « dessinée en caricature » : il lui préfére le réalisme acerbe de La Chartreuse de Parme. Frivole Jacques le Fataliste. Ce chef-duvre du panthéon déceptif est exécuté dune formule lapidaire : « misérable copie de Sterne ». Inconsistant, lart romanesque de Sue ou de Latouche. Contre ces romanciers amateurs, coupables de navoir pas étudié en profondeur les « lois de la poétique du roman », le Balzac de 1840 déploiera un redoutable catalogue de critiques : ils ne sinterdisent pas les intrusions dauteur, rompent à tout moment lillusion historique en mettant des notes en bas de page, traitent leurs personnages comme de simples « poupées », font de leur narration un « joujou à surprises », ne savent « pas bien disposer [leurs] machines ». En analysant ses escarmouches contre les romanciers contemporains, on trouverait que sa cible principale est bien cette liberté fashionable que prend le narrateur ludique, imitant les préambules de Scott et les digressions de Sterne. Balzac semblait apprécier chez Janin son « imagination fougueuse », son « uvre vagabonde » : il y reconnaissait lesthétique « éclatée » de la première version de son livre. Désormais, il se fait une conception plus centraliste de lappareil romanesque. Autant le « conteur » était invité au mélange des styles et des genres, autant le « romancier » sera requis, lui, de respecter lunité. « Obligation capitale », « dédaigneusement oubliée par M. de Latouche ». Dans son « uvre incohérente, il ny a ni sentiment, ni action, ni un intérêt qui conduise le lecteur, le captive, qui le mène à un dénouement souhaité ». À son ex-ami devenu tête de turc, Balzac alloue une « utilité » paradoxale : celle de fournir un contre-modèle. Règle dor a contrario : « Quel que soit le nombre des accessoires et la multiplicité des figures, un romancier moderne doit comme W. Scott, lHomère du genre, les grouper daprès leur importance, les subordonner au soleil de son système. »
Cest au nom du même principe quest condamné Sue : son « livre nest ni une marqueterie où toutes les pièces se commandent, ni un collier où les perles sont tenues par le même fil ». Si « lart moderne » admet lapparente gratuité, la liberté de ton et le mélange des genres, ce ne doit pas être au détriment de la « raison » et des lois impérieuses de lesthétique romanesque :
Lart moderne admet que lon peigne pour peindre ; il admet la fantaisie de Callot, la statue de la Grèce, le magot de la Chine, la vierge de Raphaël, les nymphes de Rubens, les portraits de Vélasquez, le dialogue, le récit, toutes les formes, tous les genres. Il permet de faire une épopée dans un roman et un roman dans une épopée ; mais, quelque large que soit son champ, les lois y règnent ; et lart littéraire en France ne pourra jamais divorcer davec la raison.
Sans doute y aurait-il à dire sur cette version « classique » de lesthétique romanesque balzacienne. On ne peut sempêcher dy voir lexpression dun monisme impérialiste, qui, par son énergie même et ses excès, ne cesse dappartenir au paradigme romantique. Cest le « centraliste » qui, en Balzac, se révolte contre la tentation de lex-centrique, bien plus que le classique outré. Mais si lon en reste au versant négatif de cette méditation sur la poétique du roman, il faut bien voir que le repoussoir est désormais du côté de ce qui fut lesthétique fantastico-excentrique du Balzac 1830. De même, bien quadmiratif devant ces « bijoux » que cisèle Musset dans ses Contes et Nouvelles, étincelants « comme faire, comme esprit, comme grâce », Balzac nen condamne pas moins leur auteur au nom des mêmes refus. Refus des intrusions dauteur : « Dès que dans un ouvrage lauteur se montre et vous parle de lui, lillusion cesse. » Refus du mélange vers/prose ; mais, de manière plus générale, refus de la pure fantaisie, de la commode liberté narrative que soctroie cette littérature de distraction. Refus, au fond, comme aurait dit Hegel, de la « négativité infinie et absolue » de cet art de conter ironique, menacé par là dinconsistance. Sans doute le conte reste-t-il, selon le Balzac de 1840, une « magnifique et puissante forme de la pensée humaine ». Mais, « en littérature, il ne suffit pas damuser, ni de plaire : il faut attacher un sens quelconque à la plaisanterie. Conter pour conter est larabesque littéraire ; mais larabesque nest un chef-duvre que sous le pinceau de Raphaël. [
] Quelque plaisamment, artistement, curieusement que soit travaillée une lanterne, elle doit avoir sa lumière. » Ce qui, avec deux ans davance, annonce lécrivain « instituteur des hommes » de l« Avant-propos ». Mais pour linstant, Balzac unit, curieusement, le Joseph Delorme de Sainte-Beuve et luvre tout entière de Joseph de Maistre, pour les opposer à la légèreté du conte à la Musset.
Cette conversion esthétique va saccompagner dun renversement de scénographies auctoriales dont il est loisible de suivre les avatars.
Certes, la mode du conte se poursuit tout au long du premier semestre de 1832. Elle continue de battre son plein lorsque Balzac, Chasles et Rabou publient les Contes bruns, en février 1832. La recension quen donne LArtiste, le 12 février 1832, reste sous le charme du « faiseur de contes ». Et elle reprend bien des thèmes de la campagne orchestrée le semestre précédent :
Cest chose si excellente que le conte, par le temps qui court. Lâcher la bride à son imagination ou suivre celle dun conteur, se livrer à un artiste à un poète, à un homme de cur et de pensée, qui vous emmène à travers prairies et vallées, vieux châteaux, belles cavernes, mers murmurantes, pays éloignés ! Ô délices ! [
] Les artistes surtout, les artistes sont heureux davoir pour amuseurs les hommes qui jettent dans la narration une couleur pittoresque, animée, dramatique. [
] viens donc, faiseur de contes, enchante nos oreilles, berce-nous, rends-nous la vie de limagination, cette vie colorée, énergique ardente, qui nous fuit, qui nous manque, à nous étouffés sous le poids des chiffres et du budget !
Mais, à partir daoût 1832, la mode du conte fantastique donne des signes de faiblesse, et limage du conteur se dégrade. Premiers signes dans un conte de Félix Pyat, publié le 5 août 1832 dans LArtiste : « Jai pris goût à la vérité depuis que j ai vu tant de contes fantastiques. J ai besoin de la réalité, abîmé que je suis dans cet océan de rêves creux, dont nous inondent les imitateurs d Hoffmann. [& ] Assez du fantastique. »
Balzac lui aussi va se déprendre, et quitter la « peau dâne » du « contier ». Démarche dont on perçoit les premiers pas dès sa lettre du 3 décembre 1832 à Amédée Pichot. À cet éditeur qui le presse de donner libre cours à son talent de conteur pour correspondre à la demande du public, Balzac répond : « Quant à ne faire que des contes, quoique ce soit à mon avis lexpression la plus rare de la littérature, je ne veux pas être exclusivement un contier. » Et il va commencer à se construire une identité de romancier-historien, plus historien que romancier dailleurs.
Dans létude consacrée infra à la révision de ses mises en scènes auctoriales que Balzac opère au moment de l« Avant-propos » de La Comédie humaine (1842), je reprends plus loin le fil de cette « même histoire ». Mais cette ultime réforme se prépare dès après les Romans et contes philosophiques et le battage organisé pour les lancer ; et elle se continue jusquà la mise en chantier de La Comédie humaine. Dix années de tribulations fantasmatiques (1832-1842) de la part dun écrivain passionnément en quête de sa changeante identité. Perméable, jusquau plus intime, au retentissement de ses propres imagos.
Contentons-nous de noter le début de ce processus. Cest, en fait, dès sa campagne de conteur, que Balzac prépare et fait préparer par ses porte-voix ses futures transformations à vue. Voici en effet lannonce quen tant que recenseur anonyme des Romans et contes philosophiques, lui-même publie dans LArtiste, en octobre 1831. Pour contrebalancer son portrait en conteur « phosphorique », déjà il nous prévient que « M. de Balzac » est capable (tel son futur Vautrin) dautres « incarnations » :
M. de Balzac sait pourtant, quand il le faut, renoncer aux habitudes les plus chères de sa pensée ; il peut verser de véritables larmes ; il peut sémouvoir et sattendrir tout de bon ; il peut vous attendrir vous même sans rire à vos larmes linstant daprès [
].
Et de citer un passage de LEnfant maudit, qui répond à cette autre veine, plus simplement dramatique. Même son de cloche sous la plume de Chasles. Lui aussi nous prévient que cet auteur à la « verve hardie et poignante », quil vient dassaisonner de toutes les épices de lexcentricité et du galvanisme à la mode, a dautres cordes à son arc : « Quand il voudra être simple, il saura lêtre, comme il la prouvé dans le Réquisionnaire, dans lÉtude de femme, dans les Proscrits et lEnfant maudit. [
] On le verra changer les couleurs de sa palette
» Quant à Deschamps, il se contente dadmettre que certains lecteurs plus béotiens, qui cherchent dans la littérature « un amusement solide, des émotions utiles, des vérités pratiques », sont en droit de préférer « les Scènes de la vie privée à ses diableries philosophiques ». Voici les deux Balzac côte à côte, et le second, le Balzac en réserve, le Balzac de secours, promis à une histoire parallèle, dont, en novembre 1831, on ne pouvait pas prévoir quelle deviendrait la principale.
Par avance, Balzac annonce ainsi ses prochains avatars. Cest quil construit son existence littéraire comme un roman à rebondissements. Sachant combien il a pu se sentir prisonnier de son costume de physiologiste, déjà il tente de limiter les effets nocifs possibles de son costume de conteur. Quand, dans le « Préambule » dEugénie Grandet (septembre 1833), il décidera, dans un même mouvement, den passer à un autre stade de son exploration de lunivers romanesque et dessayer une autre identité auctoriale, il ne revendiquera lidentité modeste de l« historien » quaprès avoir rappelé combien le mot de « conte » tend à servir de bannière à des uvres volatiles :
[
] au moment où lon donne aux uvres les plus éphémères le glorieux nom de contes qui ne doit appartenir quaux créations les plus vivaces de lart, il lui sera sans doute pardonné de descendre aux mesquines proportions de lhistoire, lhistoire vulgaire, le récit pur et simple de ce qui se voit tous les jours en province.
Manière de servir de cicérone à son lecteur, de le guider à travers le labyrinthe de ses multiples incarnations. Et aussi de faire son deuil de ses tentations excentriques façon 1830, pour se construire une image plus en accord avec son moi littéraire à venir.
Entre romantisme et réalisme
VI
lentrée en réalisme
(1830-1833)
La question du réalisme balzacien peut être envisagée de plusieurs manières : sous langle de ses réalisations romanesques et de leur technique ; sous langle de la théorie esthétique qui sous-tend ces réalisations ; sous langle des imagos que lécrivain donne de lui, en relation avec ces choix esthétiques ; enfin, sous langle des images que le public et la critique proposent de lui, de son vivant ou après sa mort. Laissant de côté le terrain des « écritures » et les questions de réception, je vais me situer ici dans lentre-deux des deux autres angles de vue. Car, dans le cas de Balzac, difficile de distinguer entre théorie esthétique « loi littéraire » quil se fixe, comme dira Davin et choix dun scénario auctorial.
Pour considérer les interférences chez Balzac entre esthétique et stratégie réaliste, ma préoccupation sera celle dun historien de la littérature, soucieux de chronologie, et qui, en suivant Balzac année après année, voudrait suivre lémergence dun réalisme avant le réalisme : avant que le réalisme ne devienne une pancarte et une école, ce qui naura lieu que dans les années 50. Mais comme cette compréhension « historienne » nest possible quen situant Balzac dans le mouvement des théories littéraires de son temps, il convient de juger de son itinéraire par comparaison.
Pour éviter lécueil dune attention minutieuse à la chronologie, prenons dabord un peu de hauteur. Essayons de juger globalement des rapports de Balzac avec ce réalisme sans le nom dont il est un des vecteurs forts, et dont il apparaîtra a posteriori comme le grand ancêtre. Ce nest que dans un second temps quon reviendra à Balzac, afin de proposer une chronologie de son entrée en réalisme. Ce qui est rendu plus facile aujourdhui par les avancées de la recherche, en particulier lédition de la correspondance et des uvres diverses.
« La vérité dans lart »
Quand Balzac va sapprocher du réalisme, en éclaireur, incognito mettons à partir de 1824, date de ses premiers pas de critique dans le Feuilleton littéraire , rappelons que le « réalisme » nexiste pas, mais que le souci de vérité est déjà en train dêtre formulé par certains théoriciens du romantisme, à commencer par deux des plus grands, Stendhal et Hugo. « La vérité revient partout, dans les murs, dans les lois, dans les arts. La littérature nouvelle est vraie », note Hugo, en cette année 1824, dans la Préface des Nouvelles Odes. La Préface de Cromwell, trois ans plus tard, donne à cette idée une expression plus agressive. Cest le célèbre : « Tout ce qui est dans la nature est dans lart. » énoncé de combat qui vient, ce nest pas simple coïncidence, juste après un autre énoncé tout aussi caractéristique de lesthétique hugolienne : « La poésie vraie, la poésie complète, est dans l harmonie des contraires. » Ce qui nous laisse entendre que, pour Hugo, ce n est pas tant le tout de la nature qui l intéresse, dans sa diversité concrète, mais bien plutôt le choc théâtral de ces deux formes extrêmes des possibles naturels : le « sublime » et le « grotesque ». Ce qui est cohérent avec les autres idées présentes dans cette préface : celle qui veut que le théâtre soit un « point doptique » et le drame un « miroir de concentration », où le réel se voit transfiguré par la « baguette magique de lart » ; et celle qui, revenant sur la formule antérieure, la corrigeant jusquà la contredire, distingue cette fois entre lart et la nature : « La vérité de lart ne saurait jamais être, ainsi que lont dit plusieurs, la réalité absolue. Lart ne peut donner la chose même. »
En face de cette conception curieusement clivée dans ses deux formulations successives, et où lexigence « extrémiste » de naturel, claironnée comme dabord un slogan, se trouve ensuite réfrénée par le souci de lart et de ses mises en relief, il existe à la même époque une autre esthétique romantique : celle de Stendhal et de quelques rares collaborateurs du Globe. Celle-ci insiste bien plus sur le caractère prosaïque de la réalité à faire entrer dans lart, et sur le refus de la stylisation. Du côté de Stendhal, ne serait-ce que dans son refus de ce « miroir de condensation » quest le vers, il y a, pour la première fois dans lhistoire de ce qui sera un jour le réalisme, le recours à un geste caractéristique de ce mouvement (ce sera le geste dun Champfleury, mais auquel Flaubert aura bien du mal à sacrifier) : limiter laction transfiguratrice de lartiste pour mieux coller à la réalité vulgaire. Mais on aurait beau jeu de montrer que Stendhal lui-même, qui naime les « peintres-miroirs » quen faisant exception à son culte du « beau idéal », est loin alors dêtre un « réaliste » bien conséquent.
Vigny, en revanche, dans lesthétique quil défend dans sa préface de Cinq-Mars (1829), est bien de ceux qui poussent explicitement dans lautre sens. En témoignent ses « Réflexions sur la vérité dans lart » : « À quoi bon les Arts, sils nétaient que le redoublement et la contre-épreuve de lexistence ? Eh ! bon Dieu, nous ne voyons que trop autour de nous la triste et désenchanteresse réalité ?. [
] Lart ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec sa beauté idéale. »
Au total, on le voit, la « quantité » de réalisme dont sont capables les divers romantismes de la Restauration, avant que Balzac et le roman ne sen mêlent, est assez limitée. Elle est entravée, y compris chez les plus audacieux, par le souci de lesthétisation. Dautant plus que le grand genre de référence est alors le genre théâtral. Déterminée est alors la critique du « classique » (comme on dit alors), ce « genre » quon accuse de proposer des simulacres esthétiques vieillis, non les choses mêmes. Mais le souci de « vérité » qui sexprime nest pas, sauf rares exceptions, un souci de « réalité ».
Cest ce qui fait loriginalité de ce texte déniché par Roland Chollet et Philippe Dufour dans Le Mercure de France au xixe siècle de 1826, qui propose, de manière pionnière, de nommer « réalisme » « cette doctrine littéraire qui gagne tous les jours du terrain et qui conduirait à une fidèle imitation, non pas des chefs-duvre de lart, mais des originaux que nous offre la nature ». Dautant que lauteur anonyme de ces lignes prémonitoires fait de ce réalisme à venir « la littérature dominante du xixe siècle, la littérature du vrai » ; et quil a compris déjà que ce « réalisme » a partie liée avec le romantisme, et quil sortira de lui.
Tout un programme donc, à létat de possible. Et quun Balzac naura plus quà remplir, mais incomplètement : car une de ses caractéristiques, cest quil va rester sans cesse dans lentre-deux, entre romantisme et réalisme, sans se reconnaître véritablement dans lun, sans contribuer à définir véritablement lautre. En revanche, la période suivante va fonder le réalisme en tant quécole sur une négation déterminée du romantisme et de ses mots dordre (personnalité de lauteur, lyrisme, culte de l« inspiration », idéalisme, utopisme, prophétisme, etc.). Négation, il est vrai, non absolue, puisquun Zola lui-même finira par reconnaître, tout comme le vieux Flaubert, sa fidélité impénitente à ses débuts romantiques
Une autre caractéristique du rapport de Balzac au réalisme, découlant de la première, cest que Balzac na pas organisé sa personnalité littéraire autour dune stratégie strictement réaliste. Cela rendra malcommode ensuite son intégration à lécole, une fois quelle aura pignon sur rue. Tout au contraire, nous allons voir que les fluctuations de Balzac à cet égard nont pas manqué dobscurcir son « invention du réalisme ». Qui sest faite sans corps de doctrine unifié, ni volonté délibérée doccuper ce terrain-là. Mais inutile de sen lamenter : cest la preuve que Balzac est trop riche pour se laisser enfermer dans ce seul « costume de Balzac » (pour lui emprunter cette expression).
Entrer en réalisme
Si nous voulons considérer les premiers pas de Balzac « en réalisme », cest à ses essais critiques du Feuilleton littéraire en 1824, puis à son « Avertissement » du Gars de 1828 quil faut avoir recours. Le réalisme sy exprime, comme cest alors lusage, dans lexigence de « vérité ». Cette exigence, Balzac la trouve satisfaite chez W. Scott, le « Tacite des romanciers ». Scott « se conforme scrupuleusement à lesprit des temps et aux documents de lhistoire ». Scrupule, fidélité des portraits, habileté à saisir leurs « moindres nuances », telles sont les qualités de Scott. En revanche, Mme de Genlis, prise pour tête de Turc, est une « dame » qui, « en confondant toutes les dates, en travestissant à sa manière les personnages connus, en fardant la vérité des murs, des coutumes quelle voulait peindre, na conservé dhistorique que la petite note quelle a quelquefois la complaisance de mettre au bas de ses pages » (ibid.). Sans quelle soit accusée de classicisme, ce sont bien les ordinaires reproches dont on accable les classiques qui tombent sur elle. Scott, héros de la vérité (et non du romantisme, comme dans la recension quen a donnée Hugo lannée antérieure dans La Muse française), sert à Balzac à faire justice du recours aux conventions esthétiques en usage telles que les classiques continuent de les prôner. Conventions que Balzac juge dommageables dans le roman, surtout dans le roman historique. Le réalisme balzacien apparaît donc pour linstant fondé sur une négativité : un rejet des conventions classiques ; il apparaît, deuxièmement, comme lié à « lesprit observateur » du romancier historien et à son goût des « petits détails de murs », des « nuances », et donc de la particularité ; troisièmement, comme dépendant dune étude préalable, documentée, et donc dun projet de connaissance ; enfin, quatrièmement, il est lié déjà au roman, même si le roman est, pour linstant, le roman historique, terrain sur lequel Balzac porte dans un premier temps ses ambitions réalistes. Mais remarquons que, déjà, en 1822, avec une prescience géniale, il a déjà mis en lumière ce quil appelle dun mot alors néologique la « modernité » du roman. Dans cet article des Annales de françaises des arts des sciences et des lettres de 1822 que nous avons déjà cité, son panégyrique anonyme du roman, « seul genre quait inventé la modernité » », met laccent sur la capacité que pouvait avoir le roman de remplacer, avec avantage, lexposé philosophique et la tragédie :
Une situation forte, une idée tragique, des tableaux réels et animés, des observations comiques que la censure répudie, une tragédie que lon ne peut jouer, seront-elles méprisées, parce que lauteur est obligé de les mettre en quatre volumes in-12, à seize, vingt ou trente lignes ?
Ce que Balzac apporte d emblée au débat réaliste, c est donc le déplacement du champ de bataille : du théâtre « genre » archaïque et pompeux, même sous la forme rénovée du « drame » hugolien , au roman, genre de la « modernité ».
Ces quatre traits vont se retrouver dans les textes où Balzac définit sa théorie littéraire, entre 1828 et 1830, seconde période quil nous faut ici distinguer : aussi bien dans l« Avertissement du Gars » (1828) que dans la Préface du Dernier Chouan (1829) ou dans celle des Scènes de la vie privée (avril 1830).
L« Avertissement » du Gars insiste, on la vu, sur le sérieux de lentreprise du jeune romancier, qui « travaille consciencieusement à mettre lhistoire de son pays entre les mains de tout le monde », en dessinant les « immenses détails de la vie des siècles ». La Préface du Dernier Chouan clame la « rigoureuse exactitude » dun auteur qui annonce quil na « rien demandé à son imagination ». Un auteur qui a dailleurs lhonnêteté de dénoncer lui-même « les parties romanesques de son ouvrage », pour « aider le lecteur à reconnaître la vérité des faits ».
Pour lentreprise potentiellement réaliste qui est celle de Balzac, cette préface insiste de nouveau sur la possible « relève » du théâtre par le roman, cette « espèce de scène, la seule où un auteur puisse trouver la liberté de la pensée pour exposer un drame dans toute sa vérité ». Le roman, ce Nouveau Roman qui est en train de naître sous sa plume, est donc dans son esprit le seul drame vrai. Pour autant quil nest plus contraint par les conventions de la scène.
Le choix de ce Nouveau Roman se fait donc, consciemment, contre le théâtre, mais en gardant le théâtre en point de mire. Ce qui explique labondance ensuite du métalangage théâtral : « scènes », « drame », « comédie », etc. Abandonner le théâtre, en janvier-mars 1830, cest sortir dun monde de conventions. Cest ce que Balzac explicite lorsque, à la face des « personnes de goût » et des « petites maîtresses », il déclare avec ironie et fierté quil ne leur a « pas fait des Chouans et des soldats républicains costumés et parlant comme les sauvages de la tragédie dAlzire ». Point de sauvages de théâtre, sexprimant dans un français choisi. Ayant renoncé aux conventions de mise au Théâtre-Français, où les libéraux occupent le haut du pavé et continuent de se prétendre les héritiers de Voltaire, il se donne ce satisfecit : ne pas avoir cherché « à passer une robe à la Vérité ».
En cette époque où des feuilles de vigne se sont mises à orner les statues de lOpéra, sous linfluence bigote du vicomte de La Rochefoucault, la formule finale annonce un réfractaire politique mais surtout un anti-classique, qui prend Voltaire dramaturge favori des « perruques » comme exemple du « vrai-faux » de convention qui leur est cher. Contre les Tartuffe du néo-classicisme qui veulent cacher ce sein quon ne saurait voir, le geste de négativité est ici un geste de mise à nu. Soit donc, déjà, un geste deffraction : car il sagit bien daller au-delà des apparences convenues, et den transpercer la gangue. Geste quon retrouvera souvent au fondement des émois fantasmatico-topologiques du « réalisme » balzacien.
Enfin, autre discret manifeste de lentrée en réalisme de Balzac, la Préface de la première édition des Scènes de la vie privée (avril 1830). Balzac y rappelle son souci dexactitude : « Il a essayé de peindre avec fidélité les événements dont un mariage est suivi. » Et, de nouveau, il insiste sur les « détails », qui, seuls « constitueront désormais le mérite des ouvrages improprement appelés Romans »). Quitte à admettre que lauteur risque ainsi de tomber dans les « défauts [
] de lécole hollandaise ». Par ailleurs, cette préface met déjà en scène ce personnage auctorial essentiel : « lobservateur », à la fois caution scientiste et héros du dévoilement. Mais ce qui est plus nouveau, cest que, pour la première fois, cest lunivers social contemporain qui est désigné comme lobjet de ses observations. À lui de faire, en plongeant sous les apparences, le « tableau vrai de murs que les familles ensevelissent aujourdhui dans lombre ». Prélude à laffirmation qui ne va plus tarder selon laquelle ce nest plus seulement la famille qui est lobjet de lobservation, mais bien lensemble de la vie sociale. Ainsi, le réalisme balzacien, qui avait déjà ses haines et ses thèmes clés, se donne un immense objet, que seul un roman fresque et une uvre-monde sera capable de saisir. Demblée ainsi, le geste délection de cet objet social global a des conséquences sur la forme de lentreprise programmatique quil déclenche. Un trait quon retrouvera chez Zola, plus tard chez Martin du Gard ou Jules Romains, comme en Espagne chez un Perez Galdós.
Mais, en cette année 1830, lurgence nest pas encore de donner forme à une telle entreprise cyclique. Il faut dabord dégager le terrain. Pour faire avancer le débat romantisme/réalisme sous-jacent, Balzac a recours à la forme journalistique. Dans deux articles du Feuilleton des journaux politiques, parus au premier semestre 1830, il sen prend sous couvert de lanonyme, à lidéalisme romantique, tel que la théorisé Vigny dans sa Préface de Cinq-Mars (1829). Il dénonce aussi le convenu nouveau qui en découle, mis en pratique à la fois par Vigny, dans Cinq-Mars, par le romancier anglais James, dans son Richelieu, et par Hugo dans Hernani. Après le faux vrai classique, voici donc déjà un faux vrai romantique. Premier coupable, « M. de Vigny » qui, « plein de dédain pour la vérité historique, a « tordu lhistoire comme un vieux linge ». Se saisissant de « quelques scènes poétiques, [
] il les [a] jetées à la face de la Vérité, pour nous convaincre que les artistes vivent de mensonges, et quil sagit bien moins de mettre le vrai dans le faux que le faux dans le vrai ». Tout aussi coupable, le romancier anglais : « loin de chercher à nous traduire un fait avec simplicité, [
] il a entassé invraisemblances sur invraisemblances » (ibid.). Même péché enfin dans Hernani ; mais plus grave encore du fait quil sagit dun chef décole, qui donne le mot à dautres : car si Hernani est dans le vrai, cest « dans ce vrai de M. de Vigny, ce vrai poétique quon arrange et qui ressemble à la réalité comme les fleurs en pierreries de Fossin ressemblent aux fleurs des champs ». « Invraisemblances » du drame hugolien, manque de tout « trait naturel », écart coupable entre la Préface de Cromwell et cette baudruche dramatique quest Hernani, qui méritait dêtre « tout au plus [
] le sujet dune ballade », tels sont les défauts épinglés. De quoi autoriser Balzac à décocher sa flèche suprême : « Au lieu de procéder comme Mérimée, M. Victor Hugo a tristement suivi le sillon classique. » Soit donc a préféré la convention littéraire ronflante, « bonne en ode et en ballade », au naturel que la Préface de Cromwell recommandait au théâtre. Décidément, le vrai ne peut se dire dans la forme du drame à la Hugo, cet écrivain « plus poète que dramatiste ». On ne peut latteindre que sur cette autre « scène » : le roman.
Scène à propos de laquelle, parallèlement à cette attaque en règle contre la fausseté du romantisme dramatique, Balzac ne cesse de légiférer dans ses critiques du Feuilleton des journaux politiques. Il y met laccent sur trois exigences de sa « poétique du roman » : la cohérence de la fable, la fidélité à lHistoire et le refus des invraisemblances.
Écarts de gamme
Balzac pourtant ne va pas faire tout de suite sa stratégie littéraire du refus de ces deux conventions rivales mais complices. Point encore chez lui, en cette année 1830, de véritable construction dun scénario auctorial « réaliste ». Le mot de « réalisme » manque ; manque surtout la constance d une ligne stratégique unique. Balzac ici agit comme critique et spectateur, pas vraiment encore comme romancier qui veut révolutionner le roman. Le Balzac 1830 n a pas encore choisi sa voie. Pendant toute une longue année, la petite presse lui offre un terrain où ébrouer sa verve tout en apprenant à se risquer au contact dune réalité sociale devenue hyperboliquement mouvante. La Physiologie du mariage, entreprise dès 1824, participe bien dun projet scientifique, et elle a en commun avec loptique réaliste la stratégie de mise à nu. Mais pour linstant, cest un Asmodée déguisé en « jeune célibataire » qui y fait ses tours ; et la science de ce physiologiste improvisé est gaie, tendance égrillarde, puisque tout lunivers social converge vers la chambre à coucher.
Devant léchec (relatif) de ses trois tentatives en divers genres (Le Dernier Chouan, la Physiologie du mariage et les Scènes de la vie privée), mais surtout sous linfluence de la mode hoffmannienne, Balzac change alors de stratégie auctoriale : cest son moment « excentrique » et « phosphorique », on vient de le voir. Deux années où il se pense non pas encore comme romancier mais comme conteur ; non plus comme observateur du réel social en ses arcanes, mais comme fantastiqueur. Deux années qui sont loin pourtant dêtre en totale rupture avec les prémisses réalistes quon vient de rappeler. Car Balzac en profite pour sonder les virtualités dune nouvelle esthétique, celle de Frenhofer : il comprend que « la mission de lart nest pas de copier la nature, mais de lexprimer ». Sous son nouveau costume d« artiste », il nen commence pas moins lexploration du réel social en crise après 1830. En sétant donné, pour ce faire, un instrument esthétique plus déluré : voir Gobseck et Le Colonel Chabert tout comme La Peau de chagrin.
Point de meilleur jalon de cet écart de gamme par rapport à sa « ligne réaliste » virtuelle que l« Introduction » aux Romans et contes philosophiques, où Chasles vante La Peau de chagrin dêtre une chatoyante arabesque. En revanche, quand la mode hoffmannienne retombe, Balzac se sent très vite gêné par son costume de conteur. Et cette fois, il ne confie à personne le soin de dire son changement de cap. Cest lui-même qui lannonce, en août 1833, dans le « Préambule » dEugénie Grandet.
Le réalisme par réaction
Quand on prend du recul et quon tente de comprendre ce nouveau changement de stratégie auctoriale en fonction de lhistoire littéraire du moment, impossible de ne pas voir dans ce choix un côté opportuniste. Balzac renonce au conte hoffmannien et à son costume de conteur, quand tout le monde se déclare bientôt fatigué par le fantastique.
Certes le choix du réalisme des mondes « ordinaires » nest pas la seule stratégie auctoriale nouvelle que Balzac lance en ces années-là. Sur la dépouille du conteur, il reprend ses aventures kaléidoscopiques. Multiple de nouveau, mais autrement. Avec Louis Lambert, il sexerce au « roman intime » ; avec Le Médecin de campagne, qui est de la même année 1833, au roman utopique. Mais ces nouveaux choix convergent avec dautres signes, en particulier la parution dIndiana de George Sand, qui met en scène « un ménage de province tout bourgeois », dans lequel, nous dit Félix Pyat, « vous ne trouverez [
] ni sang, ni carnage, ni horreurs fantastiques ». Ce que confirme Sand elle-même dans une lettre à Émile Regnault, manifeste épistolaire du réalisme, qui insiste sur le caractère prosaïque du « sujet » dIndiana :
Il est aussi simple, aussi naturel, aussi positif que vous le désirez. Il nest ni romantique, ni mosaïque, ni frénétique. Cest de la vie ordinaire, cest de la vraisemblance bourgeoise. Mais malheureusement, cest beaucoup plus difficile que la littérature boursouflée.
Le succès dIndiana a pu compter dans la nouvelle orientation de Balzac. à tel point quon a songé à lui attribuer une recension non signée de ce roman dans La Caricature, recension qui chante lavènement dun nouveau réalisme (un texte que Georges Lubin était tenté dattribuer à Monnier). Mais quimporte, après tout, qui est lauteur de ce texte anonyme qui détecte dans Indiana « une réaction de la vérité contre le fantastique, du temps présent contre le moyen âge, du drame intime contre la bizarrerie des incidents à la mode, de lactualité simple contre lexagération du genre historique ». Sexprime là (en mai 1832) un programme qui va bien être celui de Balzac lannée suivante. Un programme quil énoncera dans le « Préambule » dEugénie Grandet, « manifeste » réaliste, complété par un « Appendice » qui le confirme.
Dans cet avant-texte, Balzac renoue avec son réalisme 1830, celui davant Le Chef-duvre inconnu et La Peau de chagrin. Il reprend des thèmes que nous avons déjà enregistrés : sérieux de lobservation, importance des détails et des « demi-teintes » ; insistance sur le fait que lauteur na pas fait acte dimagination (« Ici nulle invention ») ; enfin abandon de la forme « conte » pour « descendre aux mesquines proportions de lhistoire, lhistoire vulgaire », au « récit pur et simple ce qui se voit tous les jours en province ».
La nouveauté, cest que cest la vie sociale qui est prise pour objet dobservation et pour moteur de laction romanesque. Choix dautant plus courageux que, dans ce nouveau roman exemplaire, le sujet sociologique de létude est un univers atone et sans relief : la province. Le choix de ce terrain-là, inapte en principe à fournir des intrigues passionnantes, est là pour signifier que limportant cest bien lunivers social à représenter, non sa rentabilité romanesque supposée. Lobservateur, qui prend pour objet un monde sans accidents ni singularités, prime sur le romancier. Balzac fait son deuil du pandémonium parisien, mine à intrigues et à personnages hauts en couleur. Tant mieux si la province est un théâtre dombres : le travail de lobservateur nen sera que plus à nu. Et, à titre de personnage auctorial de référence, Balzac nhésite pas à brandir la figure sans gloire du « copiste », en accord avec latonie de son objet dobservation. Il ne veut être, dit-il, que « le plus humble des copistes ». Mais comme il na pas renoncé à être un « peintre littéraire », il se donne pour le fabricant non dun tableau à la Delacroix, ni dune fresque, mais dune « humble miniature pour laquelle il fallait plus de patience que dart ». Enfin, pour compléter ce personnage, Balzac pose au « moine patient, vivant au fond de sa cellule ». De quoi saccorder à sa légendaire robe de bure, et parachever son nouveau « costume de Balzac ».
Voici donc Balzac organisant sa figure auctoriale autour dun personnage triplement modeste : copiste, miniaturiste, moine. Est-ce que le voilà pour autant tournant le dos aux imaginaires romantiques de lécrivain ? En partie certes. Mais quon ne sy trompe pas. Ce faux modeste ne cache pas son orgueil. Ce peintre de détails se veut aussi un « plongeur littéraire » dans locéan parisien (comme le dira bientôt Le Père Goriot). Il a eu le courage de « sonder une nature creuse en apparence ». Et il se fait gloire de son « acte viril » : inventer, « créer », se risquer dans des parages esthétiques inouïs, alors que la « superbe littérature de Paris [
] veut son drame tout fait ». Ce qui, au beau milieu de ce manifeste en faveur de lobservation modeste du copiste ne manque pas de détonner.
En fait, si lon comprend bien, le prétendu copiste nen est pas moins un créateur. Copier, dans une certaine mesure, cest là le véritable acte insurrectionnel, la vraie création. Car « copier » des personnages romanesques, leur donner vie comme à René ou à Clarissa Harlowe, cest aussi, pour reprendre la formule de la Préface de Ferragus (mars 1833, alors que le « Préambule » dEugénie Grandet est daoût), « usurper sur Dieu ». La copie balzacienne nest donc pas imitation servile, ancillaire. Tout au contraire, elle est saisie, inventive, illégale, dun vrai inaperçu, caché, interdit, qui se dérobait jusque là.
Demblée ainsi le réalisme balzacien sécrit dans le registre de loxymore. Modeste copie mais héroïque création. Observation mais « spécialisme » (vision intuitive et mystique du détail). Fidélité au réel vulgaire mais aventure prométhéenne. Description des surfaces mais aussi plongée pour sonder le réel jusquau tréfonds, et « forcer larcane de la nature ». Balzac devient ainsi un personnage contradictoire : difficile à identifier, difficile à imiter. Un Frenhofer du réalisme
Et cest bien sous ces deux espèces quil va se faire portraiturer par Félix Davin en 1834-1835, dans ses Introductions aux Études philosophiques et aux Études de murs. Les deux Balzac y sont : lobservateur, le copiste, le « réaliste » ; mais aussi le plongeur, le Prométhée, le Frenhofer, le romantique de lénergie et de leffraction. Qui nenvisage pas le roman comme un paisible enregistrement des apparences, mais comme un quête passionnée du vrai. Balzac entre réalisme et romantisme ? à aucun moment cette hésitation na été plus forte quau moment où il demande à Davin ces deux Introductions.
VII
Portrait de balzac en écrivain romantique
Le Balzac de Davin (1834-1835)
Dans quelle mesure Balzac se comporte-t-il en romantique dans sa manière de construire son identité décrivain ? Telle est la question que je vais me poser. Cela en braquant le projecteur sur un corpus précis : celui constitué par les deux « Introductions » que rédige Félix Davin, en 1834-1835 « serinetté » par Balzac, on le sait pour les Études philosophiques, et pour les Études de murs au xixe siècle. Dans ces deux textes où, grâce à la distance que lui procure son truchement préfaciel, Balzac peut se mettre en scène de manière plus confortable que sil tenait lui-même la plume, on a limpression quil essaie de fixer de façon dirigiste son image décrivain : celle dont il a besoin pour servir de caution aux deux monuments dont il se déclare larchitecte. Façon pour lui de se saisir dans le miroir, mais aussi de tendre aussitôt ce cliché à ses contemporains pour servir dimage rectrice à leur lecture. Lire dun peu près ces deux introductions va donc nous permettre de savoir où en est le rapport de Balzac avec le romantisme à un moment précis de sa traversée : non certes au niveau de ses thèmes ou de sa poétique, mais à celui de ses imaginaires auctoriaux composante déterminante en ces temps de « Sacre de l écrivain ».
Les rapports de Balzac avec le romantisme ne sont pas simples. Ils ont été longtemps de suspicion et de déni. Le préfacier de La Peau de chagrin qui, par-delà les poncifs du romantisme ambiant, veut retourner à la « littérature franche de nos ancêtres », et qui se moque des « auteurs contemporains dont les préfaces étaient de petits pèlerinages de petits Childe-Harold », en porte témoignage parmi bien dautres ; mais aussi le critique qui, dans la recension dHernani que publie le Feuilleton des journaux politiques en mars-avril 1830, fait le procès en règle de la poétique vague et convenue, « contraire au bon sens », sur laquelle se fonde le drame hugolien. Ce genre dramatique manifeste, dit-il, une « rare accumulation dinvraisemblances et un profond dédain pour la raison qui l[e] font ressembler à un drame enfantin de Calderon ou de Lope de Vega ».
À la fin de l« Introduction » aux Études de murs au xixe siècle, on retrouve de semblables résistances. à mots pas trop couverts, Balzac, grâce à son « porte-pensée », Davin, sy démarque en bloc de Hugo, accusé dêtre un faux réformateur. Il se démarque aussi des clichés de la littérature frénético-excentrique (dont il na pas été lui-même exempt dans la période antérieure) :
[
] il fallait être neuf. M. de Balzac a su lêtre en ramassant tout ce que dédaignait la littérature au moment où elle faisait plus de théories que de livres. Il ne sest jamais proclamé réformateur. Au lieu de crier sur les toits : « ramenons lart à la nature ! » il accomplissait laborieusement dans la solitude sa part de révolution littéraire ; tandis que la plupart de nos écrivains se perdaient en des efforts infructueux, sans suite, ni portée. Chez beaucoup, en effet, une nature de convention succédait au faux convenu des classiques. Ainsi, en haine des formules, des généralités, de la froide stéréotypie de lancienne école, ils ne sattachaient quà de certains détails dindividualité, à des spécialités de forme, à des originalités dépiderme ; en un mot, cétait une exagération substitué à une autre, et toujours du système. Ou bien, pour arriver au nouveau, dautres faisaient des passions à leur usage, ils les arrangeaient et les développaient selon les caprices de leurs poétiques ; sils évitaient le connu, ils rencontraient limpossible. Ceux-ci partaient dun principe vrai ; puis limagination les emportait sur ses ailes, et les livrait à des illusions doptique, à des verres grossissants, à des rayonnements prismatiques. Ils empâtaient un trait dabord pur, anéantissaient les demi-teintes, jetaient çà et là des crudités, puis lénergie, la passion, la poésie à pleines mains et produisaient une dramatique et grandiose caricature. Ceux-là abandonnaient les individualités, combinaient des symboles, effaçaient les contours, et se perdaient dans les nuées de linsaisissable, ou dans les puériles merveilles du pointillé. Complètement étranger à tout ce qui était coterie, convention, système, M. de Balzac introduisait dans lart la vérité la plus naïve, la plus absolue [
].
Un tel texte mériterait un commentaire attentif, et fort utile à la question du romantisme de Balzac. Un commentaire dont la conclusion ne saurait être que celle-ci : que Balzac, en 1834-1835, continue de résister aux ravages dont sont responsables, selon lui, certains théoriciens de la « nouvelle école », accusés de céder à une esthétique idéalisante : Hugo qui fait du drame un « miroir de concentration », et exagère les effets dramatisés du contraste ; Vigny, qui, à la vérité vraie et à ses « détails », préfère le « beau idéal ».
La question pourrait donc être la suivante : si en garde quon le voie ici contre les effets de coterie, les conventions, la stéréotypie qui déjà menacent la « nouvelle école », Balzac est-il aussi vigilant en ce qui concerne non plus les lois de sa poétique propre, mais sa scénographie auctoriale ? Certes, on le sent tenté de dénoncer la propension quont les écrivains romantiques à se mettre en scène avantageusement. Mais lui-même fait-il acte de contrition à cet égard ou, tout au contraire, profite-t-il de ces préfaces par délégation que Davin lui écrit pour se composer une stature romantique, et poser lui-même au héros de roman ?
Dans les études précédentes, jai envisagé la façon dont Balzac a réglé ces questions de protocole auctorial à divers autres moments de son parcours. Comprendre la stratégie médiatique de Balzac en 1834-1835, et donc aussi les services quil escompte des « Introductions » de Davin, cela ne se peut que si lon a à lesprit le fil de cette histoire.
À lévidence, les deux introductions de Davin sont une apologie en faveur dun écrivain accablé par la critique, mais aussi une tentative de correction que Balzac éprouve le besoin de faire subir aux images de lui-même quil a essayées auparavant. De même que la Préface de La Peau de chagrin voulait faire justice des images défavorables de physiologiste ou de médecin grivois qui sétaient mises à entourer lauteur peu anonyme de la Physiologie du mariage, les introductions de Davin ont mission de corriger son identité de « conteur » excentrique. Stratégie qui nest pas nouvelle, en cette fin de 1834, puisque cest depuis la fin de 1832 que Balzac manifeste une gêne à lidée dêtre pris pour un « contier ». La Notice biographique sur Louis Lambert (octobre 1832), Le Médecin de campagne (septembre 1833), puis Eugénie Grandet (août-décembre 1833), de manières différentes mais convergentes, ont marqué déjà une rupture par rapport à lesthétique Peau de chagrin. Éprouvant le besoin de se démarquer de son image de conteur excentrique, Balzac sest composé déjà une nouvelle attitude dans le « Préambule » dEugénie Grandet : celle dun patient observateur des insipides murs de la province.
Dans ses introductions, Félix Davin continue cette stratégie. Lui aussi conteste ces images de conteur qui, devenues incommodes, engoncent désormais Balzac. Pour effacer le mauvais écran, il sen prend nommément à celui qui avait lancé cette campagne publicitaire trop bien réussie, Philarète Chasles :
Le critique ingénieux qui nous a devancés dans l appréciation de cet ouvrage [& ] en a cru lui-même sur parole l humble étiquette que M. de Balzac avait, sur le vSu d un libraire, primitivement attachée à ses Suvres, et s était borné à examiner en lui le talent du conteur, sans toutes ses faces et avec toutes ses qualités sans doute, mais en le réduisant nécessairement à détroites proportions.
« Conteur » peut-être, mais plus encore « philosophe », tel est désormais le message. Luvre de Balzac, plaide Davin, offre le rare exemple de « lélaboration progressive dune idée qui, dabord indécise en apparence et formulée par de simples contes, a pris tout à coup une extension qui la place enfin au cur de la plus haute philosophie ». Pour mieux ancrer cette accession du frivole conteur à une respectabilité épistémique, Davin insiste sur l armature philosophique de l Suvre : « [& ] le germe d une haute synthèse était depuis longtemps en lui-même. » Et il va jusqu à attribuer à Balzac la découverte d une « formule générale » (ibid.). Ce qui revient à lui donner la dignité dun philosophe tel que Ballanche.
Jusquici, rien de bien inattendu, dira-t-on ; et rien qui, malgré quelques apparences, nous fasse sortir du romantisme. On pourrait dire quil ne sagit pour Balzac que dessayer de « changer de romantisme » ; abandonner le romantisme excentrique, ironique, dandy, artiste et « mosaïque » (comme le dit joliment G. Sand dans une de ses lettres), soit donc le romantisme-Revue de Paris qui était celui des contes philosophiques et de La Peau de chagrin, pour accéder lui aussi à ce statut idéal de « penseur » dont semparent avec succès, strictement à la même époque, les futurs « mages » romantiques, Hugo, Vigny et Lamartine. Entreprise plus difficile pour un ci-devant « contier ». Doù le recours aux exposés de Davin pour le hausser à la dignité philosophique.
Les introductions de Davin ont aussi une autre fonction : non plus revêtir Balzac de la toge du philosophe, mais donner à ses récits fragmentaires, tailladés par les conditions de production de la littérature industrielle, la dignité esthétique dune uvre. Quant à leur auteur, il sagit de lui donner le statut de grand architecte dun monument en gestation, dont seuls pour lheure les esprits avertis peuvent deviner le plan ambitieux. Davin renonce, au nom de Balzac, à ces « pensées plus artistes » qui conduisaient encore, en mai 1832, lauteur de La Femme de trente ans à ne pas vouloir « coordonn[er] avec régularité » les diverses parties de son ouvrage. Désormais, cest lunité de luvre qui est revendiquée, malgré les « lacunes de sa construction couverte de fresques ». Ce qui conduit Davin à filer la métaphore architecturale, tout en excusant Balzac de navoir pu encore conquérir, à cause de la « dévorante précipitation de notre siècle », une de « ces belles unités que les artistes dautrefois mettaient toute une vie à concevoir ».
Soit donc, sur le plan esthétique, une sorte de retour au classicisme, dont on est tenté de lire la confirmation dans ce vu dachèvement dune uvre qui pourrait un jour conquérir sa tranquille autonomie, gommant ainsi les aléas de sa production et devenant, dans les siècles des siècles, indépendante de son auteur. Rêve de survie sur le mode « classique » que, sur un registre solennel, reprendra l« Avant-propos ». Car ce qui oppose classicisme et romantisme, cest bien dabord cette question de lauteur : une uvre classique se doit dêtre indépendante de son scripteur comme de ses conditions de production, tandis que luvre romantique désigne la particularité historico-biographique de son créateur, et fait de lui le héros indispensable du processus mythologico-romanesque quelle doit construire.
En fait, le Balzac de Davin ne va pas très loin dans la voie du classicisme, avouons-le. La passion hante ses rêves de constructeur. Sil est architecte, cest une « cathédrale » quil édifie ; et tel Michel-Ange sur ses échafaudages, on perçoit lombre portée de louvrier sur sa tremblante fresque. Ce surhomme sur ses planches a ses humeurs et ses malheurs. Davin jette un jour nouveau sur sa studieuse jeunesse, « moment le plus poétique » de sa vie. La tentation classique se trouve ainsi romantisée demblée. Dautant quon ne nous cache pas que ce fantasque « artiste » ne peut sastreindre à la régularité dun « ouvrier » : « Sous peine daffaissement, lauteur ne pouvait suivre, comme un ouvrier qui taille son bloc de granit, une ligne tracée au cordeau. La régularité du travail aurait tué chez lui linspiration, aurait lassé la verve. »
Une autre façon qua Balzac-Davin de tourner le dos au romantisme, en tout cas à ce romantisme idéaliste et conventionnel quil dénonce, consiste à se donner pour le champion du vrai. çavait été déjà la tactique du « Préambule » dEugénie Grandet ; cest celle que reprend Davin dans le passage de son « Introduction » aux Études de murs au xixe siècle que nous avons cité en commençant. Comme pour démontrer limportance nouvelle de ce mot dordre du « vrai dans lart », l« Introduction » aux Études philosophiques davance enfonçait le clou :
Un des traits distinctifs de M. de Balzac est davoir, le premier, ramené le roman moderne à la vérité, à la peinture des infortunes réelles, tandis que de toutes parts on nexploitait que des bizarreries et des exceptions, émouvantes sans doute à la manière des topiques, mais qui ne touchaient point et laissaient peu de souvenirs dans lâme. En un mot, lorsquon ne soccupait que des images, lui sest occupé des idées.
Où se met en place cette dichotomie esthétique centrale (idées/images) que Balzac ne va cesser de travailler, jusquà en venir, dans son article sur La Chartreuse de Parme, en 1840, à se donner pour un éclectique en la matière. Pour lheure, comme il sagit deffacer les remugles gênants du romantisme « artiste », cest du côté de l« idée » quil penche. Quant à son insistance sur la vérité moyenne, sur les infortunes réelles, au détriment des bizarreries et des exceptions, cest une manière pour lui de se démarquer de Hugo et de son goût pour les monstruosités grotesques, mais aussi de ses excentricités propres : celles que ses contemporains choqués, tels George Sand, ont dénoncées dans Sarrasine et dans Une passion dans le désert. À lévidence, cest bien le Balzac quon appellera un jour « réaliste » qui se met ici en ordre de marche. Et cest bien en prenant le contre-pied du romantisme, de sa propension aux singularités, de son goût pour les contrastes, de sa prédilection pour les bizarreries, quil se définit une nouvelle identité.
Sagit-il pour autant dune rupture absolue avec le romantisme ? Cest la question que désormais il reste à affronter. Limpression quon a, cest que Balzac, tout en rompant avec les déviations idéalisantes de certain romantisme, se flatte en fait dêtre le véritable novateur, le vrai éclaireur de la « nouvelle école » ; cest aussi que cette conquête du « vrai dans lart » est loin de se faire pour linstant, comme ce sera le cas chez Flaubert puis chez Zola, au détriment de la personnalité de lartiste. Chez Balzac, au contraire, la conquête de la vérité est une aventure haletante, qui fait du conquérant un héros romantique sui generis.
Remarquons en effet la façon dont Davin le congratule, lui donnant stature de novateur : Balzac est ce pionnier qui, le premier, a « ramené le roman moderne à la vérité ». Faisant cela, il a produit du « neuf », a fait acte dinventeur. Qualité romantique entre toutes, « aujourdhui surtout que lindividualité disparaît, dans les lettres comme dans les murs ». Nous voici aux antipodes de limpassibilité flaubertienne. Enfin, ce pionnier est aussi un conquérant, comme le dit Davin : « Sa conquête à lui est le vrai dans lart. »
Pionnier, conquérant, inventeur : Balzac continue bien de se décliner dans le paradigme héroïque. Cest lui, et non lauteur de la « Préface » de Cromwell, qui a fait la véritable révolution, celle qui affecte ce genre véritablement moderne quest devenu le roman : « Eugénie Grandet a imprimé le cachet dune révolution que M. de Balzac a portée dans le roman. Là sest accomplie la conquête de la vérité absolue dans lart. «
Mais dans labsolu de cette vérité conquise, il y a de nouveau des remugles de romantisme. Et quant à ce « roman tel quil doit être », bien différent de celui que pratiquent les « romanciers ordinaires », il nest pas un roman sec, ni un roman purement objectif. Derrière la moindre description dintérieur, le drame est là, palpitant : « M. de Balzac na encore décrit que lintérieur dune cuisine, dune arrière-boutique, dune chambre à coucher, que sais-je ? et déjà lintérêt arrive, le drame palpite, laction est entamée. »
Dire le vrai, ce nest donc pas enregistrer le réel avec la tranquille minutie dun huissier ; cela ne se peut quà force de passion pour la vérité : celle-là même qui animait déjà lauteur dEugénie Grandet, qui avait choisi la province pour territoire sans « relief, ni saillie », mais se proposait de « sonder [cette] nature creuse en apparence ». Par là, ce quon finira par appeler non sans dangereux parasites notionnels le « réalisme balzacien », marque ses attaches natives avec certaine passion excessive pour la vérité qui se rattache à la logique romantique de leffraction. Le prétendu « réaliste » balzacien est lui aussi de ceux qui veulent aller tragiquement derrière le voile dIsis : il est de la famille de Lorenzaccio.
En accord avec cette structure fondamentale, cest bien dans les repères de ce quil convient dappeler le « romantisme de lénergie » que Félix Davin situe le nouveau Balzac. Certes, on la vu, le Balzac désireux de respectabilité est tenté aussi de se donner pour un « penseur », rejoignant ainsi à sa manière le romantisme « paternel », celui des grands mages romantiques, « à charge dâme ». On pourrait dire que, par ailleurs, il n a pas renoncé à poser au martyr, se lovant ainsi dans les repères imaginaires du romantisme « mélancolique ». Non certes en « poète mourant », à la Lamartine, mais en paria : « Il marche seul, comme un paria que la tyrannie de son talent a fait mettre au ban de la littérature », note Davin.
Mais dans cet amalgame de romantismes divers dont nos deux « Introductions » chatouillent agréablement le visage de leur héros, cest bien le romantisme de lénergie qui lemporte. Du paradigme de la fantaisie, de larabesque, de la discontinuité, de lirresponsabilité, du jeu, il sagit de faire passer Balzac au paradigme de la force, du courage, de la conquête, de linvention. Pour tout dire, de lénergie et donc aussi de la dépense. De Protée à Prométhée, en quelque sorte
Là encore, la stratégie nest pas nouvelle : déjà lauteur de La Peau de chagrin avait mis en roman le tragique de la dissipation de lénergie. Sans se donner la stature de ce toréador des lettres façon Michel Leiris quaurait pu être alors le « viveur » littéraire, il sétait laissé représenter par Chasles sous les traits dun écrivain qui a « vaincu la formaliste apathie de son temps, et qui dans La Peau de chagrin, a donné preuve de cette énergie et de cette fécondité, de cette verve hardie et poignante que lon réclame aujourdhui, comme un palais blasé veut de lorpiment et de lalcool ». Mais alors que Chasles compliquait ce portrait en lui ajoutant des traits de fantaisie et darabesque, il semble que Davin a reçu commande de se situer dans un autre entre-deux : entre lénergie du conquérant et le sérieux responsable du penseur. Mais cest bien lénergie qui lemporte.
De Balzac, il sagit de faire lantithèse du « bourgeois » honni, que représentent à la Chambre ces « trois cent bourgeois assis sur des banquettes » ou encore ces « gens qui étiquettent des bouteilles pour leurs héritiers ». Équivalents littéraires de ces gagne-petit de la vie, sont ces critiques « eunuques » que dénonce la préface dEugénie Grandet, ou encore cette foule d« embryons littéraires » dont se moque Davin. Autant de gens « dont la mesure est trop petite » pour comprendre les « beautés de lensemble » lorsquils sont confrontés à une uvre en état de gestation épique comme celle de Balzac (ibid.).
Principale qualité esthétique reconnue à ce héros de lénergie : la « puissance de création », le don dinvention, « marque distinctive du talent », un « train dimagination pétulante ». Son « inépuisable verve », sa vitalité sont mises aussi en valeur : à lévidence, il sagit, nous dit Davin, du « génie le plus chaud, le plus vivace, le plus fécond de notre époque ». Qualités qui se déclinent sur le registre calorique, tant au plan personnel quintellectuel et esthétique : Balzac fait ainsi preuve d une « fécondante chaleur de cSur » ; il a « décomposé fibre à fibre » la pensée puis l a reconstruite par un « chaud galvanisme » ; chez lui, « le drame, comme la resplendissante lueur du soleil domine tout ».
Mais pour l auteur mythologique de lEssai sur les forces humaines, cest bien le langage physicien de lénergétique qui convient le mieux pour dire son héroïque grandeur : aussi Davin salue-t-il les « forces exorbitantes qui font de lui le plus rude athlète de notre littérature ». Balzac a beau avoir entrepris une « uvre immense », il « oppose une puissance, une énergie égales à la longueur et à la difficulté de son entreprise ». Lui aussi est une « force qui va » : « Qu il marche donc, qu il achève son Suvre [& ] Qu il marche, il sait bien où il va ». Ce que plus tard, en 1847, le rédacteur publicitaire de l « Avant-propos » du Provincial à Paris (sans doute Balzac en personne& ) complètera sous cette forme : « [& ] cest sa nature, dailleurs, dêtre hardi, aventureux, daller en avant toujours, cherchant sans trêve des chemins ignorés. » Ce qui revient à enrégimenter Balzac dans le mythe romantique de laventurier ; à faire de lui un autre de ces « brigands de la pensée » que, Benvenuto Cellini et Salvator Rosa aidant, se sont rêvés les Jeune-France ; enfin à réaliser par la littérature son rêve dêtre un « corsaire », et non un plumitif assis.
Cette énergie peut bien avoir des sautes, être une simple « furie française » ; mais elle nest plus soumise au principe ludique de la fantaisie. Chez Balzac, le fait quil y ait « jeunesse de talent » nentrave pas laction de ce principe viril qui garantit la continuité de ses entreprises : la volonté. Ainsi cette énergie libre est aussi une énergie liée : Balzac fait preuve dune force volontaire, qui se décline dans le registre masculin, voire phallique : car, si lidée de « fertilité » et la métaphore de lenfantement sont aussi présentes, la force dont il sagit est bien surtout cette force virile qui conduira un jour lauteur à simplanter comme un « cèdre ou comme un palmier » au milieu d« une littérature de sables mouvants ». Virilité quon retrouve dans le paradigme du courage, de laudace, de la conquête, de la lutte « corps à corps », qui caractérise ce Titan, aussi viril dans ses entreprises que le Samson hugolien ou que lartiste moderne tel que le définissait Stendhal : autres avatars du romantisme de lénergie.
Mais ce que lénergie balzacienne a de caractéristique, cest quelle est une énergie effractive, irrespectueuse des digues, franchissant les limites. Le Balzac de Davin a « des facultés exorbitantes, des idées qui débordent ». Sil ne fait pas sienne laudacieuse question que posait le préfacier de lHistoire des Treize, en 1833 (« Faire croire à la vie de René, de Clarisse Harlowe, nest ce pas usurper sur Dieu? »), s il ne veut pas explicitement « fronder Dieu » comme le débauché de La Peau de chagrin, c est bien dans ce registre de la révolte prométhéenne que lui aussi se situe. Balzac est de ces passionnés impies qui usent du scalpel pour analyser fibre à fibre luvre de Dieu. Et il rivalise mieux encore avec la Création depuis que, grâce au retour des personnages, la « société fictive » quil a créée devient « un monde complet », « Observateur sagace et profond, il épiait incessamment la nature [
] », nous dit Davin. Ainsi a-t-il « plong[é] son scalpel dans le sentiment de la maternité », « sondé tous les chastes et divins mystères de ces curs si souvent incompris » que sont les femmes, pénétré « intimement dans les mystères de lamour », « fouill[é] sous ces enveloppes en apparence si uniformes et si calmes » quoffre la vie de famille.
Comme chez lui la vérité est une ardeur fouineuse, quon ne sétonne pas quelle soit une passion risquée, mortelle. Cest ce que Davin nous dit en reprenant lantienne de la « pensée qui tue », et en en faisant après Chasles quil cite, et avec lequel il concorde sur ce point le centre névralgique de luvre, mais aussi en nous laissant entendre que son auteur est la première victime en puissance de ce tragique-là. Bien sûr, la mort programmée de ce héros de lénergie nest pas ici mise sur le devant de la scène, puisquil sagit, tout au contraire, de parier que Balzac aura la force de mener à bien son entreprise. Mais cest bien là, malgré tout, la grande Fable qui nimbe la traversée mondaine de cet Hercule des temps modernes. De quoi inscrire Balzac dans une lignée romantique qui a dautres lettres de noblesse que le romantisme hugolien, celle de Goethe et de Byron. En effet, nous dit Davin, la « pensée tuant le penseur », cest là un « fait cruellement vrai que M. de Balzac a suivi pas à pas dans le cerveau, et dont Manfred est la poésie, comme Faust en est le drame ».
On le voit à ces analyses, le rapport de Balzac au romantisme apparaît, en 1834-1835, pour le moins paradoxal. Ses critiques contre le carton-pâte du drame hugolien, contre les faux novateurs, ne lempêchent pas de poser au vrai révolutionnaire. Cest bien au nom dun romantisme plus vrai, plus absolu quil procède : celui quun jour pas si prochain de 1846 un Baudelaire saura enfin reconnaître, en éclaireur rétrospectif. Un romantisme moderne, tel que pouvant convenir à ce nouveau Shakespeare qui, aussi passionnément que lautre, élève audacieusement son propre speculum mundi. Car si Balzac sest choisi parfois des identités plus ternes faiseur de mosaïque, copiste, secrétaire , cest bien ce prodige que réalise Davin : faire que lambition « réaliste » de ce Prométhée moderne sinscrive dans le « roman du romantisme ».
VIII
Chemins du réalisme balzacien
(1835-1850)
Sans continuer de suivre dans le détail litinéraire de Balzac, au double point de vue de son esthétique et de ses imagos décrivain, je vais proposer ici un schéma densemble de son évolution postérieure, après 1835. Évolution dans trois directions : 1° Tendance à insister sur le réalisme, en produisant des modèles auctoriaux de plus en plus conformes à ceux que prendront les réalistes postérieurs : copiste, secrétaire, sténographe et, mieux encore, quand lheure en sera venue, daguerréotypiste ; 2° tendance à magnifier lentreprise de connaissance quest La Comédie humaine et à lui donner des lettres de noblesse scientifiques (ce qui se joue dans l« Avant-propos »). 3° Mais malgré ces deux tendances dans le sens du réalisme, Balzac va persister à jouer dans son registre caractéristique, celui de loxymore. Il ne va cesser de faire coexister de manière explosive réalisme et romantisme de leffraction.
1. Vers le daguerréotype
La première tendance consiste à affirmer chaque fois plus la précision de lobservation, la fidélité de la « reproduction rigoureuse », selon la formule de l« Avant-propos ». Balzac continue de récuser lemploi de romancier, pour prétendre à celui dhistorien, quil ose de plus en en plus revendiquer. La chose est perceptible dans cet aveu que nous livre, en 1839, la Préface de La Femme supérieure : « Le courage lui manque à dire encore quil est plus historien que romancier [
]. » Allant plus loin dans cette voie, il préfère même endosser des rôles ancillaires. Le voici qui brandit des modèles auctoriaux caractéristiques du réalisme : le romancier ne serait quun « copiste », quun « secrétaire ». La notion apparaît, dès 1833, dans la Théorie de la démarche ; ressurgit en 1839 dans la Préface du Cabinet des Antiques ; culmine en 1842 dans l« Avant-propos » : « La Société française allait être lhistorien, je ne devais être que le secrétaire. » Ce secrétaire ne prétend que dresser un « inventaire » ; il se dit l« archéologue du mobilier social », le « nomenclateur des professions », l« enregistreur du bien et du mal ». Et après linvention de Daguerre, en 1839, il prétendra nêtre quun daguerréotypiste : la notion pointe dans la Préface de Splendeurs et misères des courtisanes, en 1845 ; puis, de nouveau, dans l« Avant-propos de léditeur » du Provincial à Paris, en 1847. Mais elle a dabord été utilisée par la critique pour caractériser sa démarche. Cela depuis 1841, si lon en croit Bernard Weinberg, qui a trouvé à cette date la comparaison entre le roman balzacien et le daguerréotype dans un article du Feuilleton mensuel.
Cest ce Balzac-là, secrétaire, archéologue, daguerréotypiste, qui trouvera grâce aux yeux de la nouvelle école réaliste qui sannonce dès la fin des années 40, et fera de lui un de ses maîtres. Lui aussi qui, par la critique hostile, sera dégradé au rang de « Romancier-commissaire-priseur ».
2. Légitimations
Mais demblée Balzac a voulu ne pas sen tenir à la simple reproduction photographique. Une autre de ses tendances, pendant toute cette ultime décennie 1840-1850, sera de légitimer son entreprise en lui donnant des lettres de noblesse. Légitimation par lhistoire de la littérature : Balzac serait un autre Bandello, un autre Boccace ; mieux encore, un autre Molière. Doù laffirmation triomphale de léditeur du Provincial à Paris : « Si Molière vivait de nos jours, il écrirait La Comédie humaine. » Légitimation aussi par la science (Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire). Limportant alors, ce nest plus la fidélité minutieuse au réel, mais tout au contraire la vision densemble, soutenue par un vaste projet philosophico-scientifique.
Cest très vite, dès 1837 et la Préface dIllusions perdues que Balzac se représente comme un écrivain qui « a entrepris une description complète de la société, vue sans toutes ses faces, saisie dans tous les aspects ». Innombrables les déclarations dintention qui mettent laccent sur lampleur dune entreprise qui lamène à composer « une uvre immense comme collection de faits sociaux », à « tracer [
] limmense physionomie dun siècle en en peignant les principaux personnages », à faire « lhistoire générale de la Société, la collection de tous ses faits et gestes ». Manière daffirmer le caractère systématique de son entreprise, mais aussi de rester en prise avec un autre aspect du désir romantique : sa quête de la totalité. Ainsi, tout en sétant risqué à lobservation des infiniment petits, et avoir fait héroïsme dune telle recherche, Balzac demeure un prince du survol. « Copiste », mais aussi « penseur-poète » qui voit en grand ; et aussi savant généraliste dont les « hommes spéciaux » confirment une à une les hypothèses scientifiques. Voilà déjà une première manière qua eue Balzac de concilier ses diverses tendances.
3. Les oxymores du réalisme
« Concilier » : le mot convient à ce Balzac-là. Ne se contentant pas dune seule stratégie, il voudrait être à lui seul une anthologie des postures auctoriales de son temps. Mais cette conciliation ne se fait pas chez lui dans le registre de la synthèse heureuse ; car elle suppose tension, choc des contraires. Être lun et son contraire, telle est le schème omniprésent et qui ne manque pas de troubler son affiliation au réalisme. Le réel documentaire, avec sa médiocrité, est loin de suffire à cet Atlas-Protée. Tout son génie consiste à sinventer des contradictions à assumer. Être un réaliste, mais rester un « artiste » ; un artiste qui sait que la réalité est toujours à réinventer ; qui a compris que les « accidents » quoffre la réalité ne sont pas des « types portant au front un sens social ou philosophique » ; qui a appris surtout quil faut ménager des contrastes. Contrastes entre des uvres contemporaines dissemblables comme Béatrix et Un grand homme de province à Paris : car, « à chaque uvre sa forme, sinon plus de contrastes, et la monotonie arriverait nécessairement ». Contrastes aussi entre figures réelles et « caractères épiques » qui « sortent de lâme » : « De tels personnages sont en quelque sorte les fantômes de nos vux, la réalisation de nos espérances, ils font admirablement ressortir la vérité des caractères réels copiés par un auteur, ils en relèvent la vulgarité », explique la Préface du Cabinet des Antiques. Et de conclure : « Sans toutes ces précautions, il ny aurait plus ni art ni littérature. » Conclusion qui implique refus de lassimilation du romancier au sténographe : « Au lieu de composer une histoire, il suffirait, pour obéir, à certaines critiques, de se constituer le sténographe de tous les tribunaux de France. Vous auriez alors le vrai dans sa pureté, une horrible histoire, que vous laisseriez avant davoir achevé le premier volume. »
De même, on verra Balzac résister à son annexion future au réalisme en jurant ses grands Dieux quil nappartient pas à « lécole sensualiste et matérialiste ». Ailleurs, il invite les lecteurs de Massimila Doni à voir l« allégorie » sous la « réalité ». Et il rappelle que « le vrai littéraire nest pas le vrai de la nature » :
Beaucoup de gens à qui les ressorts de la vie, vue dans son ensemble, sont familiers, ont prétendu que les choses ne se passaient pas en réalité comme lauteur les présente dans ses fictions, et laccusent ici de trop intriguer ses scènes, là dêtre incomplet. Certes la vie réelle est trop dramatique ou pas assez souvent littéraire. Le vrai souvent ne serait pas vraisemblable, de même que le vrai littéraire ne saurait être le vrai de la nature. Ceux qui se permettent de semblables observations, sils étaient logiques, voudraient, au théâtre, voir les acteurs se tuer réellement.
Mais plus encore que dans cette affirmation de la nécessité conjointe de la fidélité au réel et de sa transfiguration artistique, la structure oxymorique travaille, déforme « romantise » le réalisme balzacien. Elle en fait non un enregistrement photographique, mais une saisie passionnée du réel. Demblée, lobservateur est un « espion de Dieu » (Musset). Il reste en prise avec les modèles fantasmatiques caractéristiques du romantisme de leffraction. Il manie « lavide scalpel du xixe siècle », qui, « conduit par la nécessité de trouver du nouveau, fouill[e] les coins les plus obscurs du cur [
] ». Il veut être ce « plongeur » qui nous fait le « récit dévénements enfouis dans locéan du monde et ramenés au grand jour par le harpon du génie ».
À lui, avouera l« Avant-propos », de « surprendre le sens caché ». À lui de « faire concurrence à létat civil », expression de ce même « Avant-propos » : ce qui, dans un registre plus tempéré, revient à continuer d« usurper sur Dieu ». Chez Balzac, le réalisme nest pas saisie minutieuse, mais passion de qui voit au travers, et veut mouler sur le vif. Et qui attend ce moment luciférien de joie profonde : « la joie du romancier voyant des personnages fantastiques réels », dont témoigne la préface dUne ténébreuse affaire en 1843.
De quoi donner des arguments à ceux qui, bientôt, Philarète Chasles dès 1850, Gautier, Baudelaire, un peu plus tard, Daudet vont faire de lui un observateur « visionnaire » : oxymore que lhistoire littéraire a figé. Mais de quoi aussi le démarquer davance des réalistes impassibles et fidèles enregistreurs du réel des années 1855, qui vont pourtant, se plaindra Gautier, « vouloir le revendiquer pour maître » alors qu« il na aucun rapport de tendance » eux.
Mais Balzac a su nous parler, à nous aussi, les contemporains du post-structuralisme. Pour sen convaincre, il suffit de relire la Préface dUne fille dÈve. Il sy avère que la saisie du réel social en mouvement nest pas totalitaire, mais toujours parcellaire. Non pas photographique, mais cinématographique. Admirable, ce texte où Balzac prend conscience de manière si aiguë de la relativité du réel. De quoi nous indiquer que son auteur, sautant à travers siècles, est bien notre contemporain. Ne serait-ce que par cette déclaration qui est comme le manifeste secret de tous les post-réalismes venus et à venir : « Il ny a rien qui soit dun seul bloc en ce monde, tout y est mosaïque. »
Leffet « Comédie humaine »
IX
1840-1842 : De lartiste à lécrivain
ou
comment devenir lauteur de La Comédie humaine ?
Est ce que le « tournant » de La Comédie humaine coïncide ou non avec un réaménagement en profondeur des stratégies auctoriales de son auteur ? Pour en juger, il ne faut pas oublier ce que nous avons appris au sujet de ses « scénographies » changeantes. Car il faut savoir comment Balzac a mis en scène Balzac, jusquaux années quarante, pour pouvoir dire si le Balzac nouveau qui jaillit tout armé de l« Avant-propos » de 1842 est une création sans précédent, née du génie interne de luvre, ou nest quun des avatars dun incessant travail mythologique. Mais il faudrait savoir aussi quel rapport existe entre les partitions auctoriales balzaciennes et celles des grands romantiques ses contemporains ; savoir aussi en quoi la coupure épistémologique et littéraire des années quarante, et lapparition des vedettes du roman-feuilleton, ont influé ou non sur le théâtre auctorial balzacien ; savoir enfin quelle dialectique tendue se noue entre les divers personnages héroïques que Balzac propose et se propose, et les images dépréciatives que lui renvoient les persifleurs des petits journaux.
À défaut de répondre à toutes ces exigences, on se contentera ici de prendre la mesure des changements de régie auctoriale quentraîne la mise en uvre de La Comédie humaine et la rédaction de son « Avant-propos ».
Si nous oublions les leçons si riches pourtant des articles de la Revue parisienne, cinq sortes de textes nous permettent de suivre les mutations de la fantasmatique auctoriale balzacienne après la date-clé de 1842. Les quelques préfaces atrophiées qui subsistent, après le renoncement solennel à lactivité préfacielle que Balzac jure dans le texte même de l« Avant-propos », sont assez peu significatives. De même, dans les lettres à Madame Hanska, si riches pourtant en matériau fantasmatique, il ne semble pas que le théâtre auctorial balzacien change avec netteté au moment de ce quil appelle par trois fois, avec des roulements de tambour drolatiques et enthousiastes, la « grrrrande Comédie humaine ». Avant et après, une même stratégie se poursuit, qui vise à la fois à sécuriser et à charmer. Le mythe de l écrivain moine, qu arbore la tenue vestimentaire, ou celui de l écrivain forçat, servent à rassurer les jalousies russes, tandis que le thème de lartiste maudit et prométhéen, ou encore celui du poète angélique, pourvoient aux figures de la parade amoureuse.
Le changement est également peu sensible, somme toute, mais pour des raisons autres, dans cet ultime texte préfaciel que constitue l« Avant-propos de lÉditeur » du Provincial à Paris, en 1847. Se rabattant in extremis sur une pratique dont il avait exploré tous les charmes, Balzac finit sa carrière de préfacier par un retour remarquable au genre de la préface allographe. Disons plutôt quil sagit sans doute dune préface pseudo-allographe, tant on devine la part quil a dû prendre à cette ultime sonnerie de clairon. La composante commerciale de cette dernière apparition dun quasi-Balzac dans larène préfacielle, le souci « médiatique » comme on dit aujourd hui plus galamment, sont là évidents. Comme l a bien vu Henri Evans, « ces remarques expriment trop exactement les sentiments intimes de Balzac pour qu elles aient pu être formulées par un autre que lui ». Pourtant « malgré leur indiscrétion colossale, elles n éveillent aucune malveillance, juste un tout petit peu d ironie qui se mêle à la tendresse , comme dit Proust », tant est grandiose et émouvant l aplomb de ce Gaudissart préfaciel, prêt à faire feu de tout bois. Son pot-pourri de ritournelles balzaciennes des différents âges prend des résonances douces-amères quand on sait que cest la dernière fois quon lentend. Si on était bien sûr que cest Balzac qui les entonne, et non un quelconque de ses « porte-pensée », comme le dit joliment Anne-Marie Meininger, lémotion serait encore plus forte devant cette ultime version caricaturalement brouillée des différents mythes littéraires balzaciens. Passés à létat darguments de vente, on nous les débite à la file, en mélangeant tout. Ce qui a du moins le mérite de relativiser par une sorte de coup de pied de lâne la rupture volontariste que voulait marquer l« Avant-propos ».
Car cest bien dans ce texte crucial que sest jouée la mutation décisive, la « Lettre à Hippolyte Castille » (1846) nayant pour mérite que de confirmer, à quatre ans dintervalle, la stratégie hautaine inaugurée en 1842, à laquelle le préambule éditorial du Provincial à Paris fait pour finir un clownesque croc-en-jambe. Les préfaces successives, auctoriales ou allographes, obéissaient à de multiples finalités, plus ou moins conscientes, souvent impures. Répliques aux attaques, établissement dun lien phatique avec des lecteurs postulés inattentifs ou hostiles, elles sont parfois des sortes de notices, proposant le mode demploi de luvre, ou des cours desthétique romanesque, voire de philosophie ou de politique. Occasions parfois dexercices ludiques, imités de Walter Scott, elles offrent aussi à leur auteur des tréteaux où sexhiber, en des parades séductrices où lessentiel est darborer des insignes, de revêtir des costumes dapparat. Cette dimension exhibitionniste de la préface, décisive à lépoque romantique, tranche avec la préface classique qui se voulait avant tout un « examen » de luvre et à laquelle Balzac fait mine parfois de sacrifier, pour se dédouaner de ses bavardages racoleurs. Elle explique ce curieux mélange de fausse pudeur et de complaisance narcissique, de censure et détalage, qui constitue le décor affectif ambivalent du tout venant des préfaces balzaciennes. Par un mouvement compulsionnel, Balzac nen finit pas de renoncer à ces péchés mignons. Il ferait presque des préfaces pour dire quil ne fera plus de préfaces ! Tant ce père abusif a du mal à quitter la scène, pour laisser sa progéniture courir le monde sans un mot de recommandation
Avec l« Avant-propos », cette situation change. Balzac réussit enfin à se contraindre à une relative discrétion, par un mouvement darrachement qui lui a beaucoup coûté et que son éditeur la aidé à réussir. Aidé par la maïeutique dHetzel, il supprime les préfaces antérieures, promet de nen plus commettre. Pour dégager la perspective, il fait le vide sur ses avant-scènes. On sait quil ne tiendra pas toutes ses promesses. Mais en dépit de manquements partiels, va prévaloir quand même la nouvelle loi, jurée sur les fonts baptismaux de La Comédie humaine. Elle commande à lécrivain de garder un décorum nouveau, qui ne va pas sans linhiber : ce qu il confie à Mme Hanska, au moment de rédiger l « Avant-propos », où se scelle ce nouveau pacte. Cette nouvelle loi comporte une exigence de tenue, une proscription des narcissismes trop voyants, qui rompt avec le ton chaleureux, dramatique ou enjoué, parfois un peu « catin », quadoptaient les préfaces antérieures. La correspondance avec Hetzel témoigne de la difficulté quil y eut à trouver cet accent nouveau.
On sait que pour sépargner cette peine, autant que pour se mettre à labri de notabilités littéraires consacrées, Balzac avait dabord songé à demander à Nodier ou à Sand un tel « Avant-propos ». Après sêtre enfin décidé à affronter lui-même lépreuve (moins sans doute parce que Sand se récuse, que parce quil craint au dernier moment dabandonner le péristyle du grand-uvre à une ambassadrice allogène), il a dû tâtonner avant darriver à ce premier jet plus succinct que le texte définitif, dont Hetzel a soufflé le protocole dénonciation et quil sest empressé de recopier sur ses tablettes. Au nom dun impératif de mesure qui cadre à la fois avec ses propres goûts et avec ses calculs commerciaux, léditeur on le devine par léchange de lettres savoureux a eu à réfréner avec diplomatie les explosions naïves, réflexes, de lauto-idolâtrie balzacienne. Sous couvert de nécessités commerciales, elle était prête à sétaler. À son poulain qui a pris, par réflexe de littérateur industriel, lavantageuse habitude de « poser », il rappelle que le moi reste haïssable. Il pare dabord à une première erreur, qui aurait consisté à recourir de nouveau, en 1842, aux deux « Introductions » de Davin. « Elles ont le tort, devine-t-il, davoir lair écrites en grande partie par vous, et signées par un autre. » Bonnes pour un éloge académique ou un plaidoyer, elles ne conviennent pas « à la tête d une chose capitale comme notre édition complète ». Et d indiquer à son « gros père », avec des rudoiements affectueux, le ton qui conviendrait : une préface
[& ] simple, naturelle, quasi modeste et toujours bonhomme, sans prétentions littéraires ou autres. Un résumé, une brève explication de la chose, écrite, signée par vous, ce qui implique une grande sobriété et une mesure très grande, voilà ce quil faudrait. [
] Résumez, résumez le plus modestement possible. Cest là le vrai orgueil quand on a fait ce que vous avez fait. Contez votre affaire tout doucement. Figurez-vous dégagé de tout, même de vous-même.
Et daller chercher dans un article paru récemment, obséquieusement favorable pour une fois, lexemple des rodomontades à éviter. Parce quils déchaîneraient les sarcasmes de la petite presse, les couplets humanitaires sur luvre grandiose, qui « fait faire un pas à lhumanité », sont à proscrire. Hetzel veut ramener la chose aux proportions dune « réclame à faire ». Par là, il tente de freiner lirrésistible propension que Balzac manifeste à se saisir du piédestal ; mais il veut aussi lever les inhibitions qui frappent toute parole qui se risque à résonner au pied du « monument ».
Sil est difficile dapprécier dans le détail la portée de son intervention, on se doute bien que Balzac na pas suivi à la lettre ce cours de mise en scène éditoriale. Rien de moins « causerie au coin du feu » que son « Avant-propos » ! Il y aurait fallu quelque chose comme la rondeur popote de la future bonne dame de Nohant. Mais on voit mal Balzac pouvoir se situer dans ce registre.
Pourtant, il renonce à toute évocation biographique ; ce qui revient à obéir sur ce point à Hetzel, qui posait par avance, pour éviter le pire, cet interdit catégorique : « Assurément vous ne pouvez être votre propre biographe à vous-même. » Et s il n atteint pas à la modestie que le « maigre éditeur » recommandait à sa « grosseur », il met quelques bémols à son orgueil de « maréchal de la littérature ». Il oublie ses accents herculéens, range provisoirement au magasin des accessoires sa panoplie de mythes en tout genre : Pygmalion, Sisyphe, Empédocle, le Juif errant, Jacob, Protée, Janus et Prométhée. Il n ose pas trop recourir à sa vieille antienne sur les ravages causés par la « force intelligentielle », ni à son habituelle héroïsation de l énergie. En codicille à sa lettre, son éditeur la lui avait pourtant remémorée. Mais c était sur un ton mi-déférent, mi-goguenard, qui frappait par avance d ironie toute mobilisation sérieuse de ce couplet épique : « Attelez-vous à votre machine, disait-il. Nous sommes les roues, soyez la vapeur. » Balzac a préféré saisir au vol le programme indiqué par l expression de « chose capitale », dont les accents dantichambre de la guillotine, voire de Jugement dernier, ont dû plaire à son roman mental de condamné à la littérature.
Comme dialoguant avec Hetzel, il revient par trois fois dans l« Avant-propos » sur laccusation damour-propre (p. 7 et p. 20), dambition (p. 20), de superbe (p. 14) quil tente de conjurer. Il croit sen tirer par une pirouette (« peu duvres donnent beaucoup damour-propre, beaucoup de travail donne infiniment de modestie », p. 7). Et il se met à l abri des grands classiques, revenus en force en ces années de « réaction littéraire » pour reprendre leur place au Panthéon. Balzac, qui avec son acuité accoutumée a senti le vent de l histoire, en profite pour demander qu on lui permette la modeste immodestie des examens du grand Corneille. Et sans renier Goethe ni Scott, le voilà qui se place sous la protection de Molière, patron comique décidément plus sortable que le médecin paillard.
En accord avec ces ombres classiques, le ton qui règne dans le début du morceau vise à la fois à léconomie (il ne sagirait que d« expliquer brièvement le plan », p. 7), et à la solennité. Nous voilà loin des hâbleries de parade foraine dans lesquelles retombera l « Avant-propos » du Provincial à Paris en 1847. Loin de la verve qui animait l « Avertissement » du Gars (1828), la Préface de La Peau de chagrin (1831), ou celle du Père Goriot (1835). Loin des premières gammes préfacielles, où opérait linfluence de Scott. La voix hantée de celui qui parle à cette place prend, comme il la senti lui-même, « un caractère de solennité qui effraie celui qui énonce ces quelques paroles en tête dune collection si volumineuse ». Ce nest plus un baladin ou un empirique qui fait ses tours, ni un cicérone hâbleur ; c est un orateur sacré qui s exprime, que n aurait pas renié l illustre Thomas, champion d éloges académiques vers 1770. Balzac, plus surhomme que nature, s exerce au laconisme, et réussit à attraper le ton martial, pète-sec, de cet introït aux roulements beethovéniens. Napoléon devant les Pyramides
Car, à défaut davoir contemplé quarante siècles, le monument est « entrepris depuis bientôt treize ans » (p. 7), et manifeste de belles appétences déternité.
Un contenu en quête didentité
Le décor planté, reste à passer la revue des personnages fabuleux qui ont le droit de hanter ces géométries solennelles. Mais il convient dabord de compter les morts. Car, lorsquon a à lesprit lhistoire des fantaisies auctoriales balzaciennes, il est des disparitions qui surprennent. Surtout, ces deux champions des premiers succès, le conteur et l artiste, manquent à l appel.
Nous voici loin du Balzac qu avait inventé Chasles Pygmalion aidé par sa virile Galatée. C était un conteur philosophe ; un « homme de pensée et de philosophie », mais d abord un « amuseur de gens », capable d « enlever » ses lecteurs, tel le chant de la Sirène. Ce conteur qui savait distraire comme Rabelais, et capter comme Shéhérazade, il y a longtemps déjà que Balzac s en méfie. Dès 1833-1835, il peste contre les éditeurs et contre le public « mule entêtée » qui lenferment dans ce rôle. Le costume dHoffmann, même crevé aux emmanchures par la corpulence de Rabelais, même ennobli par le « conteur du Nord » (Scott), est déjà étriqué en ce milieu des années trente pour ses ambitions. Celles quun titre densemble aux résonances dantesques saura afficher, enfin, en 1842
Il continue certes de sidentifier à Shéhérazade, aux Mille et une Nuits, dans la préface dUne fille dÈve, en 1839 ; de même, une dernière fois, dans la « Lettre à Hippolyte Castille » de 1846. Mais le sursaut viril et castrateur que suppose lécriture de l« Avant-propos » sappuie sur un rejet de la part séductrice, féminine, un peu « sorcière » même, que représente le « conteur » balzacien. Pour celui qui veut se hausser dun bond au niveau de La Comédie humaine, pas question de demeurer une catin conteuse, soumise aux caprices du public, ce sultan. Bon pour Sue, « ce Paul de Kock en satin et en paillettes », ou pour Dumas, ce « danseur de corde », un tel racolage de « fille publique plumitive » !
Le mot de « romancier », qui met en gros laccent sur le même aspect de lactivité narrative, est plus sortable. Mais il nen propose pas moins une identité que Balzac désormais subit, non sans peine. Il vaut mieux jeter le voile sur cet emploi littéraire un peu déconsidéré, en mettant en avant des fonctions plus nobles. Si déjà en 1831 Chasles plaidait que le « conteur » était aussi « philosophe », le romancier malgré lui de 1842 est comblé qu on lui cherche querelle « de ce qu il veut être historien » (p. 14).
Repoussant les sortilèges du conteur, la nouvelle scénographie auctoriale fait passer au second rang l « artiste », ce premier rôle des années Peau de chagrin. L artiste balzacien, ce fut d abord un homme de fantaisie, d « instabilité capricieuse ». Comme le conteur était une femme séduisante et perverse, l artiste fut d abord, dans la version qu en donnèrent les trois articles de 1830, une nature féminine, ou du moins un être soumis à cette part féminine en lui, l inspiration.
L artiste était aussi un être inattendu, inventant les arabesques de sa vie, désarçonnant le bourgeois par ses zigzags : tel Kreysler, tel le Nathan d Une fille d Ève, tel l Onuphrius de Gautier. C était un être déceptif. En ce sens, dans le monde littéraire réel, l artiste c est le Nodier des Contes ou du Roi de Bohême, le Gautier de Mademoiselle de Maupin (« une des plus artistes compositions de notre époque ») ou encore l auteur de La Femme de trente ans : « C est par une pensée artiste, dit la Préface de 1832, qu il s est complu à ne pas coordonner avec régularité des effets de [son] histoire ».
Gautier, Nodier, Hoffmann, mais aussi Rossini et Sterne : il est bien oublié le « Panthéon » artiste des années trente, au moment où Balzac profile La Comédie humaine et se taille une statue aux proportions du monument. À la nouvelle géométrie impérieuse, ne conviennent plus les discontinuités de lartiste, cette nature en arabesque. La ligne droite se méfie de ces sinuosités. On range le serpentin aérien du caporal Trim ; on nettoie aussi les têtes de chapitre de leurs crénelages dépigraphes. Et si on garde quelque chose de la fantaisie du conteur, ce nest que pour invoquer « lanneau dune fantaisie presque orientale » (p. 19) que constitue La Peau de chagrin, qui relie linspiration des Études de murs à celles des Études philosophiques. Mais on laisse lartiste, ce joueur frappé de futilité, comme le conteur, ce magicien qui voit le diable, en bordure dune uvre vouée à la rectitude dune téléologie. Cest que Balzac a résolu dabandonner la province de larabesque à lauteur des Rayons et les Ombres, et à son romantisme pour les yeux. Il formule dans la Revue parisienne, en 1840, une condamnation de l art pour l art : « En littérature, il ne suffit pas d amuser , ni de plaire: il faut attacher un sens quelconque à la plaisanterie. Conter pour conter est l arabesque littéraire », écrit-il pour se démarquer du Musset des Contes et nouvelles. Et il construira en 1842 tout son « Avant-propos » sur le cliché (disons « humanitaire », malgré la répugnance que Balzac aurait éprouvée à s entendre enrégimenter sous ce vocable) de la mission de l Suvre d art.
De l artiste, seul subsiste, dans ce vestibule voué à dautres saints, un mot creux, un peu déserté, prononcé dans un contexte où sefface toute la personnalité de lartiste originel. Nappelle-t-on pas « artiste » maintenant, celui qui, « pour mériter les éloges », doit « étudier les raisons des effets sociaux » (p. 11).
Parallèlement, de la longue quête didentité à laquelle Balzac sest constamment livré à travers ses disciplines artistiques de prédilection peinture, architecture, mosaïque, tapisserie seul subsiste le peintre, alors quon attendait larchitecte, quon ne retrouve quen le cherchant à la loupe. Dès 1834, Davin avait tendu à lauteur des Études philosophiques le miroir architectural ; et Balzac na cessé de linterroger ensuite, au temps de la « correspondance des arts », au temps du romantisme « artiste ». Sil fut le peintre dabord, cétait en faveur des chatoiements de la palette, du côté plastique, substantiel de la peinture, avec lequel sa prose sensuelle tentait de rivaliser. Et lorsquil fut architecte, il se voyait plutôt comme le jeune Hugo, dessinant des villes espagnoles du Moyen Âge ou des châteaux ciselés, plutôt quélevant des palais rectilignes.
De tout ce long itinéraire de reconnaissance de soi au « pays des arts », seul demeure ici un peintre stéréotypé, avec son cortège conventionnel de « cadres », de « galeries », de « fresques ». Mais on sent bien que la métaphore picturale ne prend plus, qu elle ne fait plus rêver. Le peintre qui reste, c est le peintre de la « reproduction rigoureuse », le « peintre plus ou moins fidèle » (p. 11). Ce n est plus Michel-Ange, hanté de visions sur ses tréteaux bringuebalants, ni Frenhofer brûlé par la peinture ; cest le peintre saisi par le daguerréotype, qui « peint les faits comme ils sont » (p. 17). Et on laisse à Raphaël, seul peintre ici nommé (p. 17), lexclusivité de la production des figures angéliques, interdite sous peine dennui au romancier. Maigre lot de consolation
Rejetant le conteur et lartiste, et avec eux les figures naguère séductrices du caprice, de larabesque, du jeu, l« Avant-propos » réduit aussi la part de l énergie. Ce fut la chance de la notion d artiste de pouvoir se jouer à la fois dans trois registres : la gamme émotive, la gamme ludique et la gamme énergétique. En atténuant cette dernière, Balzac continue à se garder de l artiste, cet aventurier de lénergie.
Le pathos de lénergie supposait tragique de la dépense irréversible, quête forcenée de la néguentropie, se retournant en victoire de lentropie. Mais tous ces thèmes familiers de La Comédie humaine (et qui en forment, comme la sonate de Vinteuil pour Swann et Odette, une manière dair national) sont mis sous surveillance dans l« Avant-propos ». On nous rappelle que la passion, qui comprend la pensée et le sentiment, est un élément destructeur. Mais on nous rassure en affirmant que la « pensée, principe des biens et des maux », peut être « domptée, dirigée [
] par la religion » (p. 13). Sans la faire disparaître totalement (sinon Balzac ne serait plus Balzac
), on modère tout ce qui est fonction effractive, irruptive, du grand artiste prométhéen voleur de vérité, usurpateur de puissance divine, explorateur des en-dessous. La rage daller fureter derrière le voile de Maïa pour contempler voracement les monstruosités de labîme, celle qui animait Lorenzaccio, Vautrin, Balthazar Claës, et jusqu à ce fluet de Lousteau, la passion des envers, des coulisses, tente de faire semblant de n être qu une thématique parmi d autres. Il s agit bien encore de « surprendre le sens caché » (ibid., p. 11), de « saisir » comme amoureusement la Société « dans l immensité de ses agitations » (ibid., p. 14) ; de « créer des personnages conçus dans les entrailles de leur siècle ». Mais les relents de cette esthétique effractive, à la fois impie et incestueuse, sont amortis par les nouveaux gendarmes que l« Avant-propos » érige : le moraliste et le savant. La Passion, le Désir, la Vie, ces grands mots, restent bien présents ; mais ils sont du côté des objets à décrire (« la passion est toute lhumanité », p. 16), plus que du sujet créateur. Certes, Balzac salue au passage par une formule stéréotypée la « fécondité surprenante » de Walter Scott, signe de vitalité artistique, requise à l époque du romantisme flamboyant. Certes, il salue de ce mot bien à lui de « trouveur » la force d imagination du romancier écossais. Mais comme nous sommes loin de « cette frénésie d invention » paroxystique, de cette « énergie et de cette fécondité, de cette verve hardie », avec leur cortège de volcans et de chaudières, que Chasles trouvait à lauteur des Romans et contes philosophiques, en 1831. Ici, ce feu sest attiédi. Lénergie reviendra bien, à titre de rengaine en 1847, dans le boniment éditorial qui vante Balzac « pour cette fécondité variée (« variée » est du meilleur goût !) qui est un des dons les plus heureux dont la nature lait doué », pour « cette plume féconde avec laquelle naguère il combattait la misère ». Mais cette redite aura lair alors dune parodie.
La voix de son siècle
En 1842, la stratégie altière quexige La Comédie humaine permet lidée de puissance et lidée de lutte, mais exclut cet implicite, pourtant si balzacien, que lartiste est un être oxymorique, une puissance hors-la-loi ; un corsaire, un usurpateur, un père illégal qui, tel Vautrin, a des rages filiales de vérité ; et qui se révolte, Prométhée intrépide, contre le mensonge social.
Napoléon, par deux fois nommé, a cadenassé Bonaparte. Et lécrivain se veut une figure selon la Loi. Par deux fois lexpression la « loi de lécrivain » en témoigne. « Lécrivain », avec ou sans majuscule, mais pourvu de larticle défini qui marque la solennité (le mot nest pas nouveau, sous la plume de Balzac, mais il prend depuis quelques années un son nouveau), lécrivain « instituteur » et « maître » a remplacé lartiste fluet, zigzaguant et infantile, mais aussi lartiste viril, prométhéen. À ces deux artistes, lun irrégulier, l autre illégal, l écrivain-père-selon-la-Loi préfère désormais pour alter ego le savant qui quête l unité, l explication moniste, le système. Loin de vouloir « usurper sur Dieu », celui-ci se met, par sa perspective unitaire sur la création, « en harmonie [...] avec les idées que nous nous faisons de la puissance divine » (ibid., p. 8).
Les seules mentions ici permises de la thématique de lénergie sont empruntées au système métaphorique de la grandeur (le « grand Goethe », « lallure gigantesque » de Scott) ou du courage et de la guerre : « lécrivain courageux doit savoir essuyer le feu de la critique » et montrer, quand il est provoqué, quil est habile à l« escrime littéraire » (ibid., p. 20). Mais, là aussi, toute la charge fantasmatique que Balzac a pu attacher à cette épopée de lartiste en lutte, athlète pour cirque olympique, soldat ou général, semble ici désamorcée. Le Balzac soldat reviendra en force de nouveau, en 1847, dans l« Avant-propos » du Provincial à Paris, véritable capharnaüm de mythes, au moyen dune métaphore conventionnellement filée (« Soldat courageux, infatigable, on la vu sur toutes les brèches, il a pris sa part de toutes les batailles, sa gloire de tous les triomphes »). Le Balzac « maréchal de la littérature », puissance sociale consacrée, ayant « conquis une fortune princière et une gloire européenne », y fera aussi un retour remarqué. Mais, pour l« Avant-propos », cette mythologie martiale, en ses aspects les plus agressifs, a dû paraître déplacée. La requête du bâton de maréchal ou de la dignité princière, dont la petite presse sest tant gaussée, aurait choqué aux côtés de cette identité austère d« instituteur », de père tricard bonaldien, que lauteur de La Comédie humaine tente de conquérir, au prix de gommer de son image tout ce qui y contredit. Tâche immense
Car on ne change pas en un quart dheure toute une personnalité littéraire, fût-ce au moyen dun générique réussi (car cest bien là le format de cet « Avant-propos »). Surtout quand il sagit dun apprenti sorcier qui na cessé de faire, depuis le début de sa carrière, des « coups médiatiques » avec sa propre image. Et qui y a si bien réussi quil sest mis toute la critique à dos
Nos modernes conseillers en communication diraient quil méritait un meilleur attaché de presse que lui-même. Et ils auraient sans doute tort ! Car il fallait à Balzac, pour être Balzac, la grandiose innocence de tels malentendus.
Si l« Avant-propos » transpose sur un mode plus neutre les couplets héroïques sur lénergie dévoratrice, sur les affres de la bataille, sur la noblesse de lartiste oligarque, il donne aussi une version plus modérée de la thématique du travail. Le « travailleur » ici à luvre nest pas un forçat, un moujik, ou un moine littéraire, comme dans la correspondance Hanska. On laisse en paix Prométhée, mais on ne mobilise pas non plus Sisyphe. Bien sûr, l inévitable mythologie balzacienne du travail nocturne est au rendez-vous ; mais au lieu de se décliner sur le mode frénétique, l imaginaire du travail suppose ici patience, obscurité, traversée du désert.
Aux exagérations du martyre, aux discontinuités de lartiste, comme aux écarts paroxystiques de lénergie, l« Avant-propos » préfère le régime légal de lÉcrivain, figure du Surmoi. Les excès de loriginalité ou de la souffrance ne lui conviendraient pas. En revanche, le travail patient peut le nimber. Mais lessentiel est dans la perspective de luvre, et dans la pensée de sa destination.
Cette exigence de système et de survol nest pas alors propre à Balzac. C est aussi, dès 1834, le trait central du « grand écrivain » responsable, paternel, que se veut Vigny dans la Préface de Chatterton, et aussi du poète « a charge d âmes », cher à Hugo depuis 1833. Père, chevalier, prophète ou conducteur de peuples, tel Moïse, le « grand écrivain » selon la mise en scène quimpose le « sacre », méprise en effet ses uvres occasionnelles, quil jette dédaigneusement en pâture à la foule ou aux caprices des éléments, flots déchaînés ou vent dautomne. Maître survolant (tel que la décrit Sartre), ravi à lici-bas par la haute pensée dune grande synthèse impossible, il ne se soucie que de la stratégie souveraine de sa mission. Son activité de « trans-auteur », sa visée pragmatique, lexercice dune auctoritas, dune maîtrise spirituelle sont pour lui essentiels. Et peu lui importent les arabesques stylistiques ou biographiques de l« artiste ».
Balzac na pas attendu l« Avant-propos » pour explorer les délices de la synthèse, pour essayer de la puissance symbolique du Père. Cest son côté dArthez, pape saint-simonien de droite, qui se surajoute à son côté napoléonien, lauctoritas sanctifiant la potestas. Déjà dans les deux préfaces de Davin, en 1834, laccent était mis sur cette exigence du « sens général quun écrivain serait tenu de faire exprimer à ses travaux ». « Il ne suffit pas d être un homme, il faut être un système », « le génie n est complet que quand il joint à la faculté de créer la puissance de coordonner ses créations », notait docilement le préfacier, sous la dictée du Maître.
Désormais Balzac rêve d une synthèse olympienne. Walter Scott, dit-il, a « moins imaginé un système que trouvé sa manière dans le feu du travail ou par la logique de ce travail » (ibid., p. 10). Mais Balzac récuse cette manière de procéder, qui dépeint pourtant au plus juste la genèse agitée de La Comédie humain. Il se voit en héros dune synthèse accomplie, dun ordre serein. Heureusement pour nous, ce nest quun rêve, et un peu au-dessus des moyens de notre Prométhée invétéré.
Il donne à plein dans la mégalomanie surmoïque de lOrdre, de la Loi, du Principe, tous mots prodigués jusquà la redondance. Comme sil sagissait de se persuader dabord soi-même que cette ultime incarnation de Bridau (lartiste échevelé), de Vautrin (le génie prométhéen qui crée à même la vie), en un dArthez de légende qui ne tomberait jamais entre les griffes dune Cadignan, était vraiment son ultime avatar.
Quon note pourtant que, dans cette veine sacrale, Balzac renonce à certains mots de passe codés. Si on entend le mot de « but », on cherche celui de « mission », que rajoute, il est vrai, en 1846, la « Lettre à Hippolyte Castille » (« La littérature a pour mission de peindre la société [
] « Moraliser son époque est le but que tout écrivain doit se proposer sous peine de nêtre quun amuseur de gens. ») Oubli ou scrupule, Balzac na pas non plus recours à ces doubles conventionnels de lécrivain selon le Sacre que sont le prophète ou le pontife. La séduction quexercent sur lui, comme sur les disciples de Bazard et dEnfantin, les apôtres saint Pierre et saint Paul, ces « systèmes exécutés par des papes », ne va pas jusquà lui faire adopter la logomachie humanitaire. Au prêtre missionnaire, il préfère le philosophe, le moraliste, et aussi ceux qui ne se contentent pas du dialogue sur le Sinaï, mais en redescendent pour reconstruire la cité des hommes : le politique et même lingénieur. Car celui quil appelle dune formule quil convient démettre dune seule traite, « le-grand-écrivain-qui-se-fait-la-voix-de-son-siècle », nhésite pas à formuler ses ambitions politiques et à se mettre en balance avec lhomme dÉtat. Dans un temps où le Législateur, cest « quatre cents bourgeois assis sur des banquettes », la direction politico-symbolique de la nation peut être considérée en effet comme vacante, et l écrivain fondé à l exercer.
Pour persuader un public deviné hostile, qui ne voit peut-être dans de telles offres de service que délire des grandeurs, Balzac contrebalance le regard daigle du politique par la minutie patiente du savant. Ce savant, lui non plus, nest pas un nouveau venu. Sans reprendre ici sa longue genèse, qui commence au Centenaire en 1822 (dabord intitulé Le Savant), on doit se souvenir que le savant idéal balzacien na rien dun savant expérimental, positiviste, qui veut les faits avant tout, et qui est prêt à lâcher son hypothèse dès quelle contredit lexpérience. Ce que Balzac appelle ici la « haute Science » na pas de ces scrupules de laborantin : ils attendront Zola pour entrer en littérature.
Mais quel savant alors ? Madeleine Ambrière dévoile les tenants et les aboutissants de la science balzacienne, et indique comment, paradoxalement, Balzac préfère le fixisme de Cuvier qui convient à son idéologie politique, à lévolutionnisme de Geoffroy Saint-Hilaire, ce naturaliste mystique en coquetterie avec ses idées. Pour lui, en effet, le savant par excellence, cest Cuvier, à la fois observateur et voyant ; en lui, comme le dit Mme Ambrière, il contemple sa propre image. Ce nest pas un géomètre, un nomenclateur, un analyste désincarné, qui veut mettre le réel en bocal, lenfermer dans des formules. Car si le « géomètre prend sa toise et chiffre labîme », le théoricien de la démarche veut « voir l abîme et en pénétrer tous les secrets ».
Mais comme le fantasme de la connaissance effractive a laissé place à celui du survol, la science modèle, ce n est pas non plus la physiologie. Si le « Prospectus » de La Comédie humaine parlait encore au nom dun Balzac physiologiste, l« Avant-propos » censure le médecin, Asmodée des corps, en quête des secrets dalcôve de lorganisme, face à qui Sainte-Beuve affectait de se pincer le nez. Dans le péristyle du nouveau temple, purgé de ses idoles compromettantes, ce Balzac-là nest plus de mise. Maintenant quil fait partie des « écrivains qui ont un but », il a dû « déblayer le terrain » (p. 14). Le médecin, ce chercheur sadomasochiste des humeurs intimes, tombe sous le coup des proscriptions qui marginalisaient l artiste, et jetaient à la trappe les préfaces « publiées pour répondre à des critiques essentiellement passagères » (ibid., p. 14).
Ni géomètre, ni physiologiste, le savant balzacien idéal sera donc ici le naturaliste, le « patient zoographe ». Tel Geoffroy Saint-Hilaire, il aime à imaginer que « l Animalité se transborde dans l Humanité par un immense courant de vie » (ibid., p. 9). Mais, tel Cuvier ou Buffon, il est celui qui pose la grille fixiste de lunité de composition. Car sa politique rétrograde commande à notre amateur de haute science de préférer les théories qui affermissent lOrdre à celles qui rêvent à des « transbordements » ou à des « transfusions ».
Dans l « Avant-propos », le savant que Balzac veut être plus immédiatement (alors que les sciences de la vie restent un rêve de jeunesse qui ne cesse de faire retour), c est surtout l historien : autre vieux complice. Madeleine Ambrière a suivi de près lévolution du rapport de Balzac à lhistoire et au personnage de lhistorien. Elle met laccent sur la continuité, chez Balzac, dune méfiance vis-à-vis de lhistoire-squelette, « peinture sèche des faits et gestes ». Lhistorien balzacien na rien dun chroniqueur anecdotier ; ni non plus, faudrait-il ajouter, dun professeur dhistoire éclectique, à la Guizot, qui fait de la philosophie de lhistoire à distance, sans simpliquer. Balzac est trop passionné d« histoire secrète » pour cela. Son rejet de lhistoire-bataille ne lui fait pas embrasser lhistoire-nuage, malgré son exigence de hauteur de vue. Au lieu de suivre la voie moyenne, lhistorien balzacien exagére dans les deux sens : vers le haut, en se haussant jusquà la vue densemble ; vers le bas, en se laissant captiver par la magie du document.
Cest dans cette perspective quil faut comprendre ces mots provocateurs de « secrétaire », de « nomenclateur », d « enregistreur », d « archéologue du mobilier social », « dressant un inventaire », visant à une « reproduction rigoureuse », qui résonnent dans l « Avant-propos ». Ces mots ont eux aussi leur histoire. On devrait, pour compléter la série, ajouter le mot de « copiste », absent ici (mais on trouve « copier »). Il faudrait rappeler, avec Madeleine Ambrière, le sens particulier que prend sous la plume de Balzac, le mot de « secrétaire ». Et avoir à l esprit que cette autre figure emblématique, « l observateur », a toujours été décrit comme un être passionné, qui déshabille du regard, soulève fantastiquement les voiles.
De même, le « secrétaire », qui saisit au vol le « mot » de lépoque, nest pas un simple « sténographe ». Le romancier secrétaire ou archéologue a une acuité de regard qui lui permet de « faire concurrence à lÉtat civil » (ibid., p. 10). Pas question pour lui de se contenter denregistrer les noms et les dates. Derrière le secrétaire, et malgré la censure qui opère ici, un « trouveur » guette, mais aussi un concurrent de Dieu repeint en concurrent de létat-civil. Contenu par le décorum de lécrivain-qui-a-un-but, il perce par endroits. Décidément, le costume de cérémonie que sest taillé pour la circonstance lauteur de la « grrrrande Comédie humaine » l engonce un peu. Heureusement que tout Balzac ne s est pas pris pour sa statue ! Il faut le dire à ceux qui, par commodité, prendraient l « Avant-propos » pour le fin mot de toute cette longue histoire qu est la genèse de Balzac par lui-même.
Reste le Poète. Car ni le Savant, ni le Philosophe, ni le Secrétaire n ont réussi à l expulser. Il a changé d allure. Balzac n est plus « cet oiseau qui chante pour lui seul une ravissante mélodie » de l « Avertissement » du Gars de 1828. Il n est plus le poète sentimental qui écrivait à Mme Hanska, en 1834 : « Moi, je suis orgueilleusement poète, je ne vis que par le cSur, par les sentiments. » Le poète, c est ici le grand Goethe, poète et homme de science, comme Cuvier était poète en posant un zéro près d un sept. Poètes à la Louis Lambert aussi que ces « écrivains mystiques qui se sont occupés des sciences dans leurs relations avec linfini » (ibid., p. 7). Poète surtout celui qui a conçu lidée première de La Comédie humaine : « un de ces projets impossibles que lon caresse et quon laisse senvoler » (ibid.). Et, le temps d un paragraphe, voici que Balzac, oubliant son costume de d Arthez, se replace en esprit dans l esthétique chimérique de l épilogue de La Peau de chagrin.
On ne saurait s empresser d oublier, comme étant un simple rhabillage maladroit, cet « Avant-propos » solennel et somptueux, où se trame indiscutablement, mais aussi se mystifie un peu leffet Comédie humaine. Car, sil faut bien délivrer Balzac de sa statue, il ne faut pas sempresser non plus de le costumer trop vite au goût du jour, qui naime le tout quen morceaux, pour parler comme Lucien Dällenbach. Mais, pour le comprendre pour de bon, il convient de rendre à ce préambule presque trop célèbre toute sa relativité.
Lauteur et lécrivain
X
Lauteur en préface
Balzac, auteur en préface, parce quil a été dabord auteur de préfaces, tel est le sujet du présent chapitre. Mais quest-ce quun auteur en préface ? Avant de nous demander si et comment Balzac est original dans cette position-là, quelques remarques préfacielles simposent.
Balzac en préface, cest si lon prend les choses de haut, en regardant les mots de ses préfaces comme si on ne les comprenait pas
quelquun qui écrit souvent les mots « auteur » et « préface ». Les préfaces de Balzac pas seulement les siennes, dailleurs sont très souvent « autotéliques » : elles parlent préface, disent : « préface je suis » ; et elles prennent acte de cette condition morose devant cette autre place vide à nous proposée, « le lecteur ». Dautre part, Balzac en préface ne dit pas le plus souvent « je », mais emprunte le détour de la troisième personne : il se donne comme « lauteur ». « Lauteur », mot creux sil en fut, de cette autre réalité creuse qui, en préface, se nomme « louvrage ».
LAuteur, la Préface. Contentons-nous de ces deux-là, cest presque déjà trop. Objets de recherche pour moi, ce sont dabord des mots à répétition dans le corpus préfaciel balzacien : des mots qui assignent des places, des rôles, des modes de discours, ordonnés selon toute une tradition éditoriale.
I
Habituelle « vérité de préface », « lAuteur » est coupable davoir fait une préface, coupable de casser lillusion mimétique, de rompre le cercle denchantement de la fiction, avec ses gros sabots dhomme-livre, venant sur le devant de la scène, tel un imprésario pataud. Mais, deuxièmement, il est coupable dabord dêtre sorti de son inexistence, de sêtre donné corps et nom, et de sappeler ainsi, devant nous, « lauteur ».
Coupable davoir fait une préface, malgré son « aversion pour les préfaces ». Cette formule sonne dans la Préface dHistoire des Treize : « Malgré son aversion pour les préfaces, lauteur a dû jeter ces phrases en tête de ce fragment [
]. » Mais elle était déjà dans l« Avertissement » du Gars », en 1828. Le statut de Balzac-auteur en préface, cest donc dabord un statut ambivalent : celui de quelquun qui clame sa haine et sa honte de la pratique textuelle à laquelle il est en train de se livrer. Ridicule, cet auteur qui « cloue » une préface, alors quelles sont destinées à ne pas être lues. Ce quil sait depuis le moment où, vers 1822, il a écrit le fragment déjà cité qui sintitule : « De lusage des préfaces ».
De là, constamment, dans les préfaces de Balzac, laveu redondant de leur inutilité, puis ensuite, à partir dun certain moment, la promesse récurrente de leur suppression, promesse accomplie après la rédaction de l« Avant-propos » de La Comédie humaine, avec quelques retours du prurit préfaciel ensuite. Mais aveu contesté par un faire préfaciel assidu. Et des repentirs ou des sautes dhumeur qui amènent périodiquement Balzac à avoir à se justifier dêtre son propre Mathanasius, vu labsence dune critique digne de ce nom.
Lauteur balzacien en préface est donc dabord un étrange sujet clivé. Son meilleur emblème est ce « coup », comme il dit lui-même, que fait le préfacier du Vicaire des Ardennes, quelques lignes après être entré en matière : « Cette production nest pas de moi. En effet, si jétais lauteur de cet ouvrage, je me serais bien gardé dy clouer une préface, jai trop damour-propre pour écrire un seul mot avec la certitude quil ne serait pas lu. »
Barré par une sorte de déni, explicite ici, ailleurs larvé, lauteur balzacien en préface est malgré tout un être bien présent, riche de virtualités et didentités, comme sont nombreuses et diverses les préfaces de Balzac, cet autre miroir concentrique. Un être qui sait bien que la préface est pour Balzac un lieu amène, confortable, mais plus encore un lieu stratégique quil ne peut se passer dinvestir malgré les censures. Cela, parce quil sait bien, comme il lavoue parfois, que la préface est par excellence le lieu de lauteur.
Laveu le plus naïf sen trouve dans la Préface dAnnette et le criminel, en 1822 : « [
] car je nai qu'elle pour parler de moi (et Dieu sait comme j'aime à en parler puisque je suis à peu-près seul de mon bord). » Aveu réitéré dans les Additions marginales à l« Avertissement » du Gars, en 1828 : « Lauteur a la préface pour parler de lui. » Cela dans un texte qui comporte des allusions à la récente préface de Cromwell, dont lauteur est probablement visé comme étant un de ces « contemporains » qui « ont converti cette allocution en ouvrages plus ou moins étendus sur les doctrines en question et sur le classement des illustrations présentes, prescrivant ainsi au siècle actuel des croyances, aux siècles à venir des admirations ».
La préface, donc, comme lieu lieu ambivalent de cet être lui-même problématique quon appelle « lauteur ». Lieu où il peut sétaler, trouver des compensations fugaces à son inexistence forcée, lâcher la bride à sa « fatuité » et à son « amour-propre ». Soit donc à son égotisme : réfréné dans le texte par linterdit qui pèse sur le narrateur, interdit que Balzac cautionne lorsquil se fait critique de ces mauvais romanciers que sont à ses yeux Rey-Dussueil, Barginet ou Musset, trop disposés à intervenir à découvert dans leurs récits ; réfréné dans la vie par la censure classique qui, en plein romantisme, continue de tenir que « le moi est haïssable ».
La préface, lieu de lauteur, donc. Mais alors, quest-ce quun auteur en préface ? Non seulement le « moi » de lhomme-écrivain, enfin autorisé à y aller de ses confidences, comme semblent le dire ces formulations, mais une instance bien plus complexe. Une instance clivée, comme dans la farce qui ouvre la « Préface quon lira si lon peut » du Vicaire des Ardennes. Même jeu dans l« Avertissement » du « Gars », où lauteur se divise en auteur du livre, Victor Morillon, et en auteur (anonyme) de la préface. Même jeu encore dans le « Roman préliminaire, c'est-à-dire préface », en tête de Lhéritière de Birague, qui commence par un dialogue entre deux moi rivaux qui chacun se revendique auteur du livre, avant que ce « petit monsieur » et ce « gros monsieur » ne déclinent les deux pseudonymes figurant sur le frontispice : « A. de Viellerglé ! Lord Rhoone. » Ce qui constitue lindice dune division a priori de linstance auctoriale balzacienne plus encore que la simple annonce de la collaboration à égalité de deux ouvriers littéraires dun même « atelier ».
II
Mais « lauteur en préface » est une instance bien plus complexe encore que ne le laissent supposer ces diplopies à répétition. Une instance composée de ce quon pourrait appeler, à la suite de Foucault, plusieurs fonctions-auteur superposées. Dans un second temps de cet exposé, je vais essayer den distinguer au moins quelques-unes.
La fonction biographique dabord, pour autant que lauteur de ces préfaces revendique bien quand même une identité humaine, un moi, une histoire personnelle, que ce soit lauteur-préfacier du Vicaire des Ardennes, qui médite sur la grosseur de ses hypocondres, ou lauteur de lHistorique auquel a donné lieu « Le Lys dans la vallée », « ce récit empreint du moi », qui fait glisser la préface vers lautobiographie apologétique. Mieux placé encore, parce quà distance de lauteur, bien quécrivant sous sa quasi-dictée, Félix Davin peut se prévaloir du fait quil a eu des « renseignements » sur la jeunesse de lauteur. Mais, en fait, en dehors de ces exceptions, peu de références à la biographie. Lauteur du Lys jure que, bien que son livre soit écrit à la première personne, « il ne sest nulle part mis en scène » ; et il ajoute que, « selon lui, le trafic honteux de la prostitution est mille fois moins infâme que ne lest la vente avec annonces de certaines émotions qui ne nous appartiennent jamais en entier ». De même, lauteur de La Peau de chagrin traite la chose avec ironie et condescendance. Se refusant aux étalages personnels que sautorisent les « préfaciers » contemporains, il renonce « à composer ici quelque autobiographie qui exciterait de puissantes sympathies en sa faveur », car il ferait « un triste héros de préface ». Peu importe dailleurs : Balzac le sait, lauteur nest pas lhomme.
Lauteur dépend bien plus dabord de la fonction nominale (symbolique, si lon préfère). Celle-ci consiste dans la chaîne de co-référence plus ou moins improbable qui unit le mot « lauteur », prononcé en préface, le nom sur la couverture, quand il y figure, et le sujet dénonciation du degré « je », quand il lui arrive de prendre la parole. Trois manières complémentaires de remplir la fonction sujet, pour arrimer au mieux cet objet autrement dangereusement flottant que serait « louvrage »
Se désignant lui-même comme « lauteur », lauteur en préface nest quun costume assez vacant : une identité passe-partout, mais de celles qui justifient certain respect, certaine aura de légitimité allant de soi. Cela, ne serait-ce que parce qu« auteur » veut alors dire à la fois : 1° celui qui a créé, engendré (cf. « augeo ») ; 2° celui qui a mis au jour, pro-duit, rendu public, publié, édité ; 3° celui qui est entré dans la série bibliographique, est devenu rangée de livres dans la bibliothèque. Trois gages dexistence légale qui vous donnent une assise de respectabilité. Et pour bien marquer sa puissance légale, lauteur balzacien en et de préface y va de ses déclarations solennelles tout autant que nécessaires. Avec un peu moins de componction que chez Hugo, mais tout de même :
[
] lauteur sest trouvé dans la nécessité de déclarer ici, avec une sorte de solennité quil na jamais eu lintention de livrer au ridicule ou au mépris [
].
Le Lys dans la vallée étant louvrage le plus considérable de ceux où lauteur a pris le moi pour se diriger à travers les sinuosités dune histoire plus ou moins vraie, il croit nécessaire de déclarer ici quil ne sest nulle part mis en scène.
Remplissant la fonction nominale ou symbolique, les préfaces de Balzac, surtout celles de ses premières uvres, traitent par ailleurs souvent du nom de lauteur : soit avoué de manière retentissante, alors quil ne sagit que dun pseudonyme, comme dans l« Avertissement » du Gars, soit dissimulé sous lanonyme, comme dans la Physiologie du mariage, avant que la préface de La Peau de chagrin ne rompe lanonymat ; soit, au contraire, étalé dans tout son prestige de nom à particule qui en met plein la bouche « M. de Balzac » , quand cest un préfacier allographe qui intervient, Chasles ou Davin, ou ces commodes adjuvants auctoriaux que sont l« éditeur » des Scènes de la vie privé ou le « Libraire » du Provincial à Paris. Dans ce cas, ce sont eux qui disent « je », apparaissant dans le fragile costume du sujet dénonciation, alors que « lAuteur » est un César dont « je » vante les exploits et enregistre avec respect les déclarations, quitte à devoir citer (dans l« Avertissement » du Gars), une lettre de « lauteur » qui na pas cru de sa dignité den passer en personne par les fourches caudines de la préface.
Jirai plus vite sur quelques autres fonctions, essentielles pourtant : lauteur en préface est quelquun qui parle de son « invention », rendue possible grâce à quelque « inspiration », « rayon céleste », dont la Préface de la Peau de chagrin et lincipit de l« Avant-propos » de La Comédie humaine font une expérience dordre onirique. Mais cest surtout quelquun qui parle de son « ouvrage » et quand cest Balzac qui le fait, cet aspect est important et le mot convient bien comme dun objet artisanal, technique, qui a une existence objective, éditoriale, commerciale aussi : un objet qui a un certain nombre de pages, nécessité impérieuse qui force parfois ce sujet éditorial quest lauteur à des accouplements duvres dissemblables ; un objet économique aussi, qui va se vendre ou ne pas se vendre à certain prix. Ainsi, linsistance mise sur le créateur et son « invention » (fonction heuristique) ou sur linspiré (fonction démonique) nempêche pas Balzac de témoigner de lauteur objectal quil est (celui qui a fait un ouvrage), et du technicien de latelier littéraire quil est aussi, aimant à parler typographie (le tiret dans la Préface des Chouans, ou les épigraphes du Gars), ou à mentionner ses ruineuses corrections. Mieux : ce qui caractérise Balzac à cet égard, cest que la production tend chez lui à lemporter en dignité sur la conception, la conception étant réputée facile, tandis que la production est une activité, certes objective, mais aussi dramatisée voire pathétique. Ce qui produit une romantisation de ce personnage ailleurs moins considéré : le producteur.
Fonction plus essentielle encore, la préface est le lieu où lauteur prévient, explique, remplit une fonction didactique. Chez Balzac, cest bien cet auteur didactique qui organise la matière préfacielle, une fois passée lépoque des préludes ludiques de jeunesse, où il sagissait de jouer à cache-cache avec le lecteur pour piquer sa curiosité. Un ludisme préfaciel quon retrouve jusquà lincipit de la Physiologie du mariage [1830]. Mais après cette date, rares les préfaces où lauteur se joue. Permise à lui certaine légèreté de ton spirituelle, comme celle qui le surprend lui-même au moment décrire cette apologie quest la Préface du Père Goriot ; mais cela pour mieux faire passer limportance et le sérieux de lavis, de la déclaration liminaire, de lavertissement.
Car lauteur balzacien en préface est quelquun qui avertit, et qui dit quil avertit. En témoigne ne serait-ce que le titre de l« Avertissement » du Gars, ou la façon quil a de mettre dans le même panier « avertissements » et « préfaces » dans la Préface du Cabinet des antiques. Quelquun aussi qui explique et qui le dit : « Il nest pas toujours inutile dexpliquer le sens intime dune composition littéraire, dans un temps où la critique nexiste plus. » Quelquun qui justifie lui-même ces explications. Quelquun aussi qui, remplissant de surcroît la fonction idéologique, relie luvre préfacée à une réflexion densemble, à une analyse de la société, à toute une philosophie. Quelquun, certes, qui se défend de profiter de sa préface pour faire de la politique, soutenir son « opinion ». Car, comme il lénonce dans la Préface du Livre mystique [1835], il prétend à certaine objectivité : « Remarquez, je vous prie, que lauteur ne discute nulle part en son nom : il voit une chose et la décrit, il trouve un sentiment et il le traduit ; il accepte les faits comme ils sont, les met en place et suit son plan. » Ce que confirme la préface dUne fille dÈve : « Mais ici lauteur ne juge pas, il ne donne pas le secret de son opinion politique, entièrement contraire à celle du plus grand nombre en France [
]. »
Mais lauteur balzacien en préface est, en revanche, quelquun qui dit le résultat global des analyses sociales qui soutiennent larmature de ses Études de murs ; qui énonce aussi ses thèses philosophiques, et plus profonde encore, plus anagogique, sa morale. Cest en tout cas la gradation que propose le préfacier de Splendeurs et misères des courtisanes, qui, après avoir rappelé ce quil dit être la philosophie de son uvre (« lanalyse et la critique de la société dans toutes ses parties »), ajoute mystérieusement : « [
] quant au jugement définitif, à la morale, au sens, il ne se fera pas attendre. » Preuve que Balzac na pas renoncé à se faire plus et mieux que cet « instituteur des hommes », dont parle l« Avant-propos », que ce substitut du « prêtre » quévoquait la dédicace du Prêtre catholique. Ainsi la préface est-elle le lieu où peut se dire ce que Félix Davin, cet auteur subsidiaire, appelle la « belle thèse » ou encore le « sens général de luvre » : sens dont il se félicite que lauteur ait enfin pensé « à lincruster [
] dans un titre qui frappât le public ».
Enfin, une autre des fonctions essentielles que « lauteur en préface » balzacien remplit avec assiduité, cest la fonction transauctoriale : celle qui consiste à avoir en perspective lensemble de luvre se faisant, le « plan général » qui en lie les divers éléments, et à commenter ses systèmes éditoriaux successifs. Ce que lauteur balzacien fait souvent, on le sait, en ayant recours à la métaphore architecturale, qui traverse tout lopus préfaciel, depuis l « Avertissement » du Gars (1828) jusquau satisfecit final, publicitaire, claironné par l« Avant-propos de léditeur » du Provincial à Paris, en 1847 :
Maintenant que lédifice est à peu près achevé, il est permis à tous den admirer lélégance, la force et la solidité.
[
] à aucune époque littéraire, une conception aussi vaste, aussi habilement coordonnée [
] nest sortie du cerveau daucun homme !
III
Voici donc rappelées, en résumé, quelques-unes des fonctions que remplit lauteur en préface chez Balzac. Mais ce serait manquer presque lessentiel que de sen tenir à elles. Car lessentiel, pour lauteur balzacien, se joue plus du côté de son identité et de son image que du côté du rapport à son ouvrage. Espace narcissique, la préface permet à Balzac linvention de sa figure auctoriale, et donc aussi celle de sa changeante identité. Qui suis-je, non en tant quhomme mais en tant quauteur ? La préface balzacienne ne cesse de moduler des réponses à cette unique question.
Cela à plusieurs niveaux. Premier niveau : celui des appellations génériques : auteur, homme de lettres, écrivain ? Tous ces mots sont utilisés pour signifier des identités littéraires à géométrie variable. Puis vient aussi lattirail des rôles littéraires spécifiques : « romancier » ? Non, mais plutôt dabord « conteur ». Et quand il renonce à poser au conteur, Balzac continue de récuser le rôle de romancier, en particulier celui de « romancier ordinaire ». Il préfère se ranger dans la classe des « écrivains à synthèses ». Très vite, gêné par le statut frivole de conteur, le Balzac des années 1832-1833 sest permis la coquetterie littéraire de passer « historien ». Et il a été promu « conteur philosophe » par Philarète Chasles, dès 1831.
Double promotion que le dispositif préfaciel ne va plus cesser de réaliser, avec une constance remarquable. L« Avant propos » de La Comédie humaine conclura, côté historien, par une surenchère : « Jai mieux fait que lhistorien, je suis plus libre » ; quant à léditeur du Provincial à Paris, il conclura, lui, côté philosophe, par une consécration : si Molière est « le poète qui a peint avec le plus de vérité, la société du XVIIe siècle », Balzac nest autre que « le moraliste, le philosophe qui a le mieux compris, le plus fidèlement peint le XIXe siècle ».
Dans le même mouvement, le voici, par lentremise de ses préfaces, aspirant tantôt au rôle prestigieux de « poète », prosateur quil est et se reconnaît pourtant, tantôt à celui de « savant » ; et plus encore tenté de se situer à lintervalle mystique de ces deux identités : satisfait de lapprobation des « hommes spéciaux », mais faisant dire à Davin : « Si lanalyse est au savant, lintuition est au poète », et lui demandant de le représenter comme capable de sélever « dun de ces vigoureux coup daile de poète qui font entrevoir les hauteurs immenses, que la science expérimentale gravit péniblement » (ibid).
Toujours dans ce même élan de transgression de sa carte didentité de romancier, le voici, comme bien de ses contemporains, se promouvant « artiste » : tantôt architecte, tantôt peintre, tantôt mosaïste, auteur dune « marqueterie », voire même tapissier. Et ce sont les préfaces qui réalisent ces transgressions anoblissantes, discrètement parfois, de manière plus indiscrète lorsque ce sont les préfaciers allographes qui procèdent, chargés de clamer l« artiste » urbi et orbi.
Mais cest aussi dans les préfaces que se joue le jeu des identifications imaginaires, soit à des mythes (Protée, Prométhée, Méphistophélès, etc.), soit à des personnages fabuleux (Napoléon, Shéhérazade, Cassandre), soit à diverses professions emblématiques. Tantôt médecin, tantôt moine, tantôt soldat ; tantôt saltimbanque, tantôt ténor à la gloire viagère ; tantôt ouvrier ou simple copiste ; tantôt au contraire prince ou roi, voire même quasi-Dieu en tant que « créateur de mondes », lauteur tel que le costume la préface est un être aussi prestigieux que malléable, pris dans une série de méta-romans, et doté didentités multiples.
Le voici promu personnage lorsquil se costume en Lord Rhoone, en Horace de Saint-Aubin, en Morillon, ou en Célibataire ; un personnage à peine ébauché, mais dont la traversée romanesque connaît des hauts et des bas, du rire et des larmes, dans ce « roman préliminaire » quest toujours la préface de jeunesse balzacienne. De quoi construire derrière la fiction la chambre décho dune autre histoire, qui est, souvent, une Même histoire. Solution abandonnée après 1830, sauf lorsque les préfaciers allographes sont requis dessayer de faire de « M. de Balzac » un héros de roman (tout en ayant du mal à contrer la légende satirique que répandent les petits journaux), ou lorsque Sandeau se voit confier la charge de romancer la biographie de Saint-Aubin. Mais cest quil y a plus important que ces jeux de miroir : faire entrer lauteur de La Comédie humaine dans une double partition, réaliste et romantique : réaliste, lorsque la préface insiste sur des rôles modestes : copiste, secrétaire, archéologue ; romantique, lorsquelle insiste sur les trois registres complémentaires de la souffrance du poète, de lénergie du créateur, et du désenchantement, Balzac se caractérisant à cet égard, on la vu, comme faisant confluer le romantisme de leffraction et un imaginaire réaliste encore à venir.
IV
Pourtant, ce narcissisme préfaciel ne conduit pas au solipsisme. Si lauteur balzacien en préface est manifestement quelquun qui se fait plaisir, se vêt didentités rutilantes, cest aussi quelquun qui sait quil nest pas seul dans le paysage. Quelquun qui a une conscience affûtée de ces deux réalités quil a admirablement désignées dès l« Avertissement » du Gars : la « scène littéraire » et la « circulation littéraire ». Une scène peuplée dautres auteurs, déditeurs et de libraires, mais surtout de lecteurs et de critiques.
Les autres auteurs sont ici choisis, pour lessentiel, comme des alliés plutôt que comme des concurrents. Rien sur les rivaux Dumas, Sue, Sand, dont en revanche médit la Correspondance. Seul présent, Hugo, non comme poète ou dramaturge, mais comme « maréchal de la littérature » allié. Certes, les traits de la satire tombent de ci de là sur des ensembles décrivains non nommés : les auteurs avantageux « dont les préfaces étaient les petits pèlerinages de petits Childe-Harold » ; la « superbe littérature de Paris » qui « veut son drame tout fait » ; la « critique des eunuques » et les journalistes. Mais la préface sert plus encore à Balzac à sentourer décrivains liges de renom : Scott au premier chef, avec lequel il entretient un dialogue continuel, mais aussi Shakespeare et Molière, le second venant prendre la place qui était dabord celle de Rabelais. Un cran plus bas, Gautier, dont la Préface de Mademoiselle de Maupin se voit placée, aux côtés des préfaces de Scott, au sommet dun Panthéon préfaciel, construit par quelquun qui aimerait y figurer un jour, et y a pleinement réussi.
Mais lessentiel de la prise en considération de la « scène littéraire » par le Balzac préfacier se trouve en face plutôt quà côté : du côté du public et des critiques. Souvent nommés, constamment présents dans lacte de communication, souvent assez sportif, quinstitue toute préface de Balzac. Cela passe du dialogue ludique quentretient le Balzac des romans de jeunesse avec des lecteurs tenant entre leurs mains son sort commercial, et à qui il avoue tout bonnement : « Notre succession dépend de vous », à la prise en considération plus subtile des divers lecteurs du Livre mystique : « Croyants », « Voyants », « gens du monde », « savants », « poètes ». Par deux fois au moins, dans la préface de La Femme de trente ans, et dans un appendice à La Fille aux yeux dor, Balzac fait état de questions posées par ses lecteurs. Questions auxquelles dailleurs il se refuse de répondre : toujours un brin de pugilat dans lair
Sil est un trait qui caractérise le Balzac préfaciel, cest que cest un auteur demblée et constamment coupable, en passe dêtre agressé, répondant à des critiques déjà faites, anticipant sur des critiques à venir. Il rêve parfois davoir face à lui léquivalent de cet « [
] aréopage personnifié si comiquement par lingénieux Écossais dans ses préfaces, en capitaines Clutterbuck, docteurs Dryadust, et autres charmantes fantaisies auxquelles il rendait ses comptes, caché sous ses pseudonymes, autres figures non moins charmantes ». Mais ses lecteurs à lui et surtout ses critiques sont moins domesticables, assidûment hostiles. De là, dans ses préfaces de nombreux aveux anticipés de culpabilité, dès lincipit de la « Préface quon lira si lon peut » en tête du Vicaire des Ardennes, où le jeune auteur prend les devants :
Comme on pourra critiquer et que lon critiquera assurément cet ouvrage, je déclare que je suis jeune, sans expérience et sans aucune connaissance de la langue française quoique je sois bachelier ès-lettres. [
]
Jaurai le courage [
] de paraître au tribunal de police correctionnelle de lopinion des lecteurs de roman, en leur demandant pardon de parler de moi.
De même, lauteur des Scènes de la vie privée prévoit quil sera « facile de laccuser dune sorte de garrulité puérile ». Et celui de La Peau de chagrin ne serait pas étonné qu« après avoir été jadis accusé de cynisme », il passe « maintenant pour un joueur, pour un viveur, lui dont les nombreux travaux décèlent une vie solitaire ».
Accusations, critiques, médisances, calomnies (« La critique a souvent calomnié ma pensée », confie lauteur de lHistorique du procès du Lys). Balzac est un « homme mis au ban de la ban de la littérature ». Le champ littéraire que dessinent ses préfaces est un buisson dépines. Les moments de calme relatif, de philosophie sereine ou de réflexion esthétique, ne sy gagnent que rarement, sur fond de conflits. Ce qui fait mieux comprendre le geste souverain de l« Avant-propos », effaçant la mémoire de ces picotements à la petite semaine.
Certes Balzac jure à longueur de préface quil ne peut ni ne veut polémiquer, ni se défendre : « Je ne défendrai jamais mes uvres, malgré lexemple de Schiller qui écrivit vingt-trois lettres pour justifier Don Carlos, malgré lexemple de Voltaire, malgré la jurisprudence de la vieille critique où chaque uvre donnait lieu à dinsultantes polémiques. » Mais cela ne change pas grand chose à la tonalité densemble de ses préfaces, où lauteur se montre sous lassaut des critiques, et perméable à leurs flèches. La part dauto-complaisance et dauto-promotion quelles contiennent, il faut lentendre comme une réponse à cette part du négatif. Si elle est convoquée, cest certes pour auréoler lauteur dune stature de martyr. Mais on devine aussi que cest pour quil y prenne appui, pour mieux rebondir. Ce qui fait de Balzac un auteur en état de continuelle homéostase.
Dès l« Avertissement » du Gars, il sait quun auteur nest pas le maître, mais nexiste que dans le regard du lecteur. Sa réputation, pire, son existence est à ce prix. Lauteur de la « Postface » de Wann-Chlore en sait quelque chose, lui qui se sent, au moment de battre en retraite, non seulement un auteur incompris, mais un homme mort. Trois ans plus tard, Morillon a appris la leçon : il attend en tremblant le jugement du public. Non seulement pour savoir si son ouvrage est bon, mais si, lui, a droit à lexistence. Et cest tout au long des préfaces de Balzac quil y aurait à suivre cet incessant dialogue dun auteur, non tant avec son public, quavec les images de lui que son public construit. Mais Balzac fait mieux que dialoguer, il théorise. Parce quil a visiblement des comptes à régler avec les fausses images quon répand de lui, il se livre, dans la préface de La Peau de Chagrin à une analyse de cette reconstruction aléatoire de linstance auctoriale à laquelle se livrent les lecteurs, voulant coûte que coûte donner une figure à lauteur.
Balzac est ainsi de ceux qui savent que désormais le destin dune uvre et le destin de son auteur dépendent de cette « prostitution de la pensée quon nomme : la publication ». Il sait que lauteur nexiste plus que dans la « circulation littéraire ». Ce qui tend à déplacer laxe de lEmpire littéraire du centre vers la périphérie : de lauteur-maître vers lauteur imaginé par ce despote tout-puissant quest le lecteur. Un despote dont les nouvelles conditions économiques du livre font une ombre menaçante, et auquel elles donnent des pouvoirs accrus.
Lauteur balzacien en préface est ainsi un être migrateur : en constante circulation à travers le champ littéraire ; mais aussi en constante mutation, si lon considère la chronologie de la création balzacienne. Mais ce serait là une autre étude, complémentaire de celle-ci : celle de lhistoire des métamorphoses de lauteur balzacien, par préface interposée. Car cest bien dans la préface que, chez Balzac, se joue lessentiel du destin mouvant de ce Protée perméable, voué aux imaginaires du lecteur, quest devenu lauteur.
XI
Balzac et ses mythologies décrivain
En cette époque romantique où, si lon suit la thèse de Paul Bénichou, la littérature se met à fonctionner comme un sacré de substitution, il nest pas surprenant de voir lécrivain promu aux fastes de la mythologie. Certes, on range au magasin des accessoires Apollon, Pégase et lHippocrène. Tout ce bric-à-brac classique est devenu « perruque ». Depuis beau temps déjà, cette mythologie spécifique avait perdu la charge fantasmatique quelle eut pour la Pléiade et quelle navait déjà plus pour Boileau, qui en usait comme dun simple code de convention. Mais dès les premiers feux du romantisme européen, on voit se déployer une riche panoplie de mythes en tout genre non originellement spécifiques à lécrivain, mais que lécrivain sapproprie avec avidité et qui ont pour fonction dauréoler cette star nouvelle que devient le « sujet de la littérature ». Dans une galaxie littéraire privée de ses traditionnels appuis (la rhétorique et limitation de la « belle nature »), cest lui le nouvel astre central. Orphée, Amphion, Prométhée, Pygmalion, Moïse, le Christ, Satan, Don Juan : rien n est trop beau alors dans le trésor universel des fables pour le parer de mille feux. L écrivain accède ainsi aux prestiges du légendaire, devient un opéra fabuleux. S il s appelle Byron, Goethe ou Victor Hugo, lui-même ne tarde pas à entrer en personne dans le nouveau panthéon mythologique, avec sa guirlande de légendes intimes. Mais, Dieu vivant ou obscur anonyme, le voilà dabord occupé à puiser sans compter dans le populeux « bazar des mythes » que le romantisme redécouvre avec frénésie, après deux siècles doubli ou de défiance.
De ce double processus automythification dune part, recours aux emblèmes mythologiques traditionnels, de lautre , Balzac se trouve être à la fois un témoin et un acteur. Dautant plus intéressant à suivre quil participe, de façon fort active, au brassage de légendes de tout acabit qui se fait autour de la figure mythique de l« artiste » ou du « poète ». Grand consommateur de mythes à son usage propre, Balzac les dévore avec une boulimie exubérante (qui tient tant à son pantagruélisme natif quà ses stratégies « médiatiques » de « marchand de phrases »). Mais il est aussi un spectateur engagé, témoin acerbe du cirque littéraire de son temps. Prenant le train romantique en marche, un peu à contrecur, ne paraissant en pied sur la scène littéraire quaprès 1830, en tirailleur de l« école du désenchantement », il a loccasion de passer en revue, sans « camaraderie » de commande, les simagrées des romantismes antérieurs : Corinne, René, le « Jeune Malade », mais aussi bientôt Manfred, Faust et Jéhovah, et le front démesuré de l« enfant sublime », et les cheveux au vent avantageux de lEnchanteur, Girodet aidant. Romancier prodigue par ailleurs, démiurge qui compte au nombre de ses créations une imposante lignée dartistes et décrivains, dont certains devenus mythes eux-mêmes (Frenhofer, Gambara, mais aussi Nathan, Lousteau, Canalis, Lucien de Rubempré), il na pas manqué de puiser largement dans le magasin mythologique pour habiller de casaques aux couleurs voyantes ses créatures artistiques ou littéraires. La pléiade bigarrée quelles forment est dautant plus à considérer quelle lui permet de continuer dexplorer, par voie de fiction, les arcanes de sa propre identité décrivain.
Mais ce qui rend les mythologies balzaciennes de l écrivain passionnantes à explorer, c est qu elles offrent à qui les parcourt à vol d oiseau un abrégé du pandémonium romantique des postures auctoriales : tant Balzac s empresse d essayer tour à tour les divers rôles fanstamatico-mythologiques, les divers scénarios auctoriaux offerts aux écrivains contemporains.
Du côté du poète angélique
Si, brûlant les toutes premières étapes, on commence à ce fondateur « Avertissement » du Gars de 1828 les « descentes » de Balzac au pays de la mythologie, on est surpris de trouver le futur pourfendeur de lÉcole angélique en la personne de Canalis, cet imitateur des Amours des anges, ce Lamartine musqué (voir Modeste Mignon) , habillant en ange, en martyr et en Christ son Victor Morillon. Sous les traits de ce jeune mystique en herbe, brouillon de Louis Lambert, un pré-Balzac en est encore à jouer au cache-cache préfaciel, à la Walter Scott. Il dénonce les préfaces-parades, mais il en fait une ; proclame à son de trompe quil est pour les tableaux signés, et se complaît aux jeux de la pseudonymie avant de se décider pour lanonymat en publiant la Physiologie du mariage. Surtout, il se rêve « oiseau qui chante pour lui seul une ravissante mélodie, et meurt entouré de parfums inconnus dérobant sa vie mystérieuse au monde » ; préfère les « saintes poésies échappées à mille poètes inconnus », tout en sachant que la littérature commerciale qu il pratique l oblige à monter sur des « tréteaux » pour y faire le « charlatan ». Mais si on est sensible aux contradictions jouées que cet « Avertissement » aboli exhibe, on nen doit pas moins retenir que certain Balzac primitif a pu se rêver lui-même en poète angélique, ou en séraphin sublime. Tout comme un autre, vers 1822 (Millevoye, Lamartine, Charles Loyson, Holmondurand), il sest efforcé de rimer laborieusement un « Poète mourant », heureusement mort-né. Et sil est vrai de dire avec Gautier que ses ironies postérieures contre les faux « jeunes malades » et les « doux trésors de mélancolie contenus dans linfirmerie littéraire » sont une manière pour lui, Falstaff tourangeau, de « se venger à sa façon des anges, des sylphes, des lacs, des cygnes, des saules, des nacelles, des étoiles et des lyres prodiguées par le poète », on doit se souvenir que cest avec un sérieux darchange que le jeune Honoré se laissa donner de l« ange gracieux » et du « divin séraphin » par Mme de Berny quand il était de saison. Plus tard, il dévoue cet autel particulier que forme dans son uvre Le Livre mystique à lentretien de ce culte ancien. Malgré tant de « charges » drolatiques de gai luron des coulisses de la littérature, une partie de lui reste étrangement fidèle longtemps à ce premier mirage romantique, qui fit du poète désincarné un Icare ou un Ariel, un sylphe en peine de sa sylphide, un cygne, un oiseau de passage, une fleur, un enfant. Vautrin goguenard, il délègue du moins Louis Lambert, le Lucien de Rubempré davant Lousteau, et le Cénacle tout entier, cet archange collectif, pour réaliser cette image pieuse.
Un tour en enfer
Mais la prochaine et plus consistante incarnation que va choisir lauteur bientôt lancé de la Physiologie du mariage et de La Peau de chagrin nous porte bien loin de ces angélismes à faux. Aidé par le battage publicitaire que lui font Janin dans son compte rendu de LArtiste (août 1831) et Chasles dans son « Introduction » aux Romans et contes philosophiques (septembre 1831), dun bond il plonge du ciel vers lenfer. Il met lartiste, ce pervers chatoyant et féminin, à la place de linsubstantiel poète, cet éphèbe asexué, Ariel ou Phénix à la beauté irréelle. Et si le Diable en personne ne vient pas tout de suite grimacer derrière le médecin grivois, puis le peintre fantasque (Frenhofer) qui occupe le devant de la scène, il délègue quelques-unes de ses hypostases. Lartiste sera donc un sorcier ou un alchimiste, séducteur, joueur, sardonique. Pour compagne on lui donne la fée capricieuse ou la salace « folle de la maison », plutôt que la Muse frigide ou maternelle. On le dote de la baguette de Mercure ou de celle de la fée. Puis, en le vouant par un transsexualisme fantastique aux sorcelleries de la féminité, on va le peindre en sirène chantante ou en Schéhérazade conteuse, qui, sous peine de mort, doit tenir en éveil son sultan. Mais, grâce à une bisexualité satanique (plutôt quà un androgynisme angéliste), il sera aussi le pacha qui « a tant denfants quils ne savent plus de quelle mère ils viennent », ou le « sultan dédaigneux » qui, tel Le Corrège, vous livre sa Madone étincelante « après en avoir joui délicieusement ». Un Don Juan de sérail donc, proche du Hassan de Musset (Namouna, 1832), comme Canalis sera un « Don Juan littéraire », comme Camille Maupin sera « un Don Juan femelle », mâtinée de lIsis de Schiller. Le voilà en tout cas, « moqueur, railleur, sceptique » (Janin dixit), se jouant du chaos au moyen de son « livre-brigand », « folie aux mille couleurs », « immense arabesque ». À ce Protée, le serpentin reptilien que dessine la canne du caporal Trim à lépigraphe de La Peau de chagrin, sert demblème. Mais on convoque aussi le Sphinx, et Janus, pour en faire le « mythe de la critique et le symbole du génie », en arguant que « les idées sont binaires », et que « tout est bilatéral dans le domaine de la pensée ». Enfin, « suivant le mot favori dHoffmann », qui est pour beaucoup dans ces diabolismes de commande, le diable lui-même va mettre « la queue dans cette séduction ». Elle frétille dans Gambara qui analyse fantastiquement le Robert-le-Diable de Meyerbeer, comme elle frétillait chez Frenhofer, qui avait « quelque chose de diabolique », ou chez Sarrasine, avant de venir visiter cette fille de Baal quest aussi Camille Maupin, selon lopinion guérandaise. Mais elle titille aussi lauteur de La Comédie du Diable, les délurés bohèmes que sont Balzac-Mistigris ou Balzac-La Palferine, mais aussi labonné dandy de la « loge infernale ». Et la queue diabolique prend alors la forme de sa célèbre « canne à ébullition de turquoises », baguette de Satan des avant-scènes. Aussi Gautier, qui sy connaît, lui donne-t-il à raison du Méphistophélès à titre posthume, tandis que Thébaldi, amoureuse épistolaire, un des multiples tirés à part de Modeste Mignon, aime en lui « un petit Satan tout noir », qui met « la vie de femme à nud [sic] ; un génie du mal qui attire et déchire, un être moitié homme, moitié démon ». Ce qui n est pas si mal lui réciter sa leçon&
Entre Faust, Prométhée et Pygmalion
Mais, laissant à Bixiou, ce singe mystificateur, à jouer « le jeu du diable », à Lousteau, à Blondet ou à Nathan, ce « serpent chatoyant », le rôle de représenter la « légion endiablée des journalistes parisiens », « véritables sectateurs du dieu Méphistophélès », Balzac se déprend de ses attributs diaboliques : nouvelle perversion ! Après avoir pas mal pris au râtelier de Satan, il dénonce, encore sous le charme, la « fantastique puissance faussement attribuée aux Manfred, aux Faust, aux Melmoth ». Comme sil était désormais urgent de se démarquer de Goethe et de Byron, de même quil sétait démarqué des angelots lamartiniens, des sylphes de Nodier ou du clinquant oriental du Mazeppa hugolien, monté sur son Pégase ivre. Il abandonne du même geste le satanisme dionysiaque qui sétait un peu inopinément greffé là, aux thériakis et aux « artistes fumeurs », ces contemplatifs abouliques. (Balzac marche au café, réagit mal au haschisch de lHôtel de Pimodan ; et Bacchus peut bien attendre une demi-génération pour imposer son thyrse, emblème de lartiste, à Baudelaire, puis aux décadents, et ses halliers et sa coupe écumante au Hugo de William Shakespeare (1864). Pour lheure, Balzac ne retient que ses hanches, quil prête à Lucien comme à Camille Maupin. De même, il se déprend de Faust, après en avoir abusé dans La Peau de chagrin. Il lui préfère ouvertement le Tasse, et fait donc mine de revenir au poète frêle, inconsistant (mais aussi coquet et narcissique, un peu « catin » même) quil met plus haut que lartiste sorcier. Il applaudit à qui est « assez courageux pour dire que Faust est un raccroc ». Mais surtout, il consigne dans un carnet cette profession de foi aux allures de pacte antidiabolique : « Entre Faust et Prométhée, j aime mieux Prométhée. » Ce qui veut dire qu il préfère la révolte frontale, la transgression rutilante du voleur de feu, aux détours de celui qui biaise avec la légitimité divine, et pactise sourdement avec le démon.
Bonnes pour un Nathan ou un Bixiou, ces coquineries de diablotin ! Il y a chez Balzac du chevalier médiéval qui veut procéder à guerre ouverte. Quand on se veut géant, on ne fait pas ses coups en douce. Cest de face quon affronte les interdits, quon provoque « le maître des rois dont dédaigne les sceptres ». Plutôt que de pactiser avec le Diable, Balzac préfère « usurper sur Dieu » ; plus prosaïquement, il se met en mesure de « faire concurrence à létat civil ». Prométhée philosophe, il veut lever « ce voile de plomb dont une puissance jalouse enveloppe le sanctuaire des causes premières » ; il tente de « surprendre le sens caché » ; annonce un combat « patricide », alimenté de toute une rivalité Sdipienne latente, contre le « Père éternel ».
En fait, quand on y regarde dun peu près, on voit que le Prométhée balzacien est à soi seul une figure un peu maigre. Bien sûr, lénergie calorique du flambeau légendaire flatte limagination de qui aime à se voir en piéton de la fournaise, en habitant du cratère. Mais à lélégance du « pyrophore », il préfère le déboutonné de Vulcain dans sa caverne. Bien sûr, limage du vautour becquetant le prisonnier du Caucase a de quoi séduire notre forçat de la littérature. Mais, rocher pour rocher, il aime autant rouler celui de Sisyphe. On dirait que Prométhée, réduit à lui-même, ne suffit pas à peupler limaginaire titanesque balzacien. Chez lui, le géant est prêt à toutes les contaminations syncrétiques pour se renforcer. Il passe marché avec le Diable : ainsi, selon Balzac, imprimer une âme à une sculpture, cest « commettre le péché de Prométhée ». Juste retour : le Tentateur est doté d« un il jaune, doù sortait le feu de Prométhée ». Pour suractiver Prométhée, Balzac convoque aussi un Orphée étrangement absentéiste, réduit quasiment au rôle de Prométhée en second : il l invoque comme celui qui franchit la barrière infernale (il veut descendre « dans l enfer de l art pour en ramener la vie »), alors que le romantisme humanitaire en a fait un poète civilisateur, « sympathique » et reconstructeur, double dAmphion. De manière plus habituelle, le Prométhée balzacien rallie à son combat Pygmalion : un Pygmalion « ambitieux par amour » (Albert Savarus), désireux de dérober aux Dieux le « pouvoir de vie ». Doù Frenhofer et sa « belle noiseuse », Galatée qui finira en pied cacographique. Doù Sarrasine et sa Zambinella, « statue descendue de son piédestal », mais qui y remontera sous les traits dun Endymion lunaire. Comme sil fallait une femme une Ève plutôt qu une Pandore, le syncrétisme continue pour servir d appât à la révolte du Titan. Dans la vie, la statue à faire être ce sera une princesse polonaise : en espérant que cette Bettina d Ukraine ne produise pas sur Honoré l effet que fit son amoureuse épistolaire sur le sage de Weimar : « À rebours de la fable de Pygmalion, plus Bettina écrit, plus Goethe se pétrifie, plus ses lettres sont glaciales », constate le futur auteur de Modeste Mignon. En lisant cette célèbre correspondance, alors récemment traduite en français, il cherche à échauffer sa veine, mais redoute peut-être la pareille. Aussi, pour conjurer le sort, il prend les devants à coups de déclarations-serments : « Je suis l artiste croyant. Pygmalion et sa statue ne sont plus une fable pour moi. » Manière de rassurer la Galatée jalouse de Wierzchownia ; ou de se persuader que sa foi de sculpteur est capable d insuffler la vie aux pierres.
Portrait de l écrivain en Atlas
Mais une autre tendance se manifeste également, qui prend le contre-pied de Pygmalion et de la passion amoureuse : Balzac cherche du côté de la Muse vierge ou de la castration dOrigène, le moteur de la force du Titan. Comme les « caresses dune femme [...] font évanouir la Muse, et fléchir la féroce, la brutale fermeté du travailleur », un pacte de chasteté se noue, à but énergétique, quaffiche la robe de moine. Mais cest un moine-forgeron qui la porte, ou encore un moine-Sisyphe ; et il se murmure que cest aussi un moine-soldat, sorte de Frère Jean des Entomeures, obèse mais ferrailleur. On voit bientôt ce Bénédictin belliqueux déployer toute une imposante légion dalter ego militaires. César et Napoléon y commandent en chef sur une troupe hétéroclite de centurions et de gladiateurs, de paladins et de pioupious plus ou moins littéraires. Ce qui fournit des cautions martiales à un « maréchal de la littérature » matamoréen, qui veut « battre les généraux E. Sue, A. Dumas, Soulié et autres gens de plume », comme il l annonce à Mme Hanska. Bientôt les géants de la fable viennent étoffer cette troupe guerrière. Surhommes de foire, ils s empilent, Pélion sur Ossa : Hercule, Vulcain, Antée, Atlas, Sisyphe, le Cyclope, Jacob, Samson&
Certes, cet Hercule qui a « les vigueurs du sanglier et du taureau », selon le beau Théophile, a des moitiés de satyre aussi. Et on connaît les démêlés du forgeron avec Vénus et de Samson avec sa coiffeuse. Réplique « plus belle que le mythe grec [
] dHercule aux pieds dOmphale », dit Balzac lui-même, se demandant qui de la Grèce ou de la Judée a copié lautre. Mais si le mince sculpteur Steinbock succombe à Valérie Marneffe, cette Dalila destinée à finir dune calvitie foudroyante, cest que Balzac veut exorciser ses propres chutes. Et terrasser ses propres dragons. Habillé en géant de la fable, il voudrait être un travailleur majestueux, un parangon de force contenue, qui ne succomberait plus aux séduisantes sirènes. Et il ne veut plus ni de lamour de Pygmalion, ni de la révolte de Prométhée, ces dépenses, ces excès : la force seule, le pouvoir mégalomaniaque de tout régenter, à froid. Heureusement, ce mythe ne tient pas ; Balzac garde ses failles. Et retourne aussitôt à son cratère ensanglanté
Cest néanmoins cette version gigantomachique que retiendra de préférence la postérité immédiate, par la voix de Hugo, de Gautier, de Baudelaire ; tous rendent leurs dévotions, qui au cyclope, qui à lAtlas, qui à lAntée. Cest aussi la version que sculptera Rodin. De même, lacide Sainte-Beuve atteste chez son puissant rival la poitrine de lathlète, la proposant, il est vrai, avec des pincements de nez, au scalpel des physiologistes de la littérature. Pourtant, sans suspecter la vérité de cette fable triomphante que soutient un chSur si imposant, il faut se souvenir des errances de ce géant enfant. Ne s appelle-t-il pas quelque part lui-même le « Juif errant de la littérature » ? On voit assez qu il y a quelque chose aussi chez lui d un Juif errant de la mythologie. Et il resterait bien à dire sur ses ultimes avatars.
Au moment de rédiger l« Avant-propos » de La Comédie humaine, et de considérer avec lil de la postérité le monument qui se dégage, il tente de rattraper in extremis la voie royale du romantisme social, et les fictions humanitaires triomphantes (Orphée, Amphion, Moïse), quil avait déjà disputées aux saint-simoniens, en particulier dans la Dédicace du Prêtre catholique (1834). Il essaie de se donner des allures d« instituteur des hommes », se range parmi les « écrivains qui ont un but ». Lâchant Vautrin et le Baron Hulot, ces pères indignes, hors-la-loi, qui cumulent puissance et révolte, il aimerait soudain poser au Mentor, au père selon la loi.
Protée dans le bazar des mythes
Enfin, son dernier mythe peut-être sera de tenter de planter là toute mythologie. Il ne serait que le « secrétaire », le « copiste », lhomme au daguerréotype. Et nul besoin de patron éponyme alors. Avec un esprit de sérieux quil eût renié, la génération réaliste qui suivra prêtera loreille à cette antienne, tout en mettant le géant sur son piédestal. On voit dici le pied-de-nez de Balzac-Bilboquet, les joyeusetés de Dom Mar, du fond du Père-Lachaise
Cest assez dire que plutôt que de carrer le grand homme dans un carrick mythologique unique, qui lengoncerait, il faut le rendre à la liberté de ses brusques migrations, aux zigzags imprévus de sa recherche mythologique de soi.
En fait, ce qui corse ici lintérêt, et rend létude tout à la fois alléchante et décevante, cest lattitude ambivalente de Balzac face au mythe en général : des goûts dalexandrin lettré, mais aussi des rages de Vandale qui fait ses irruptions. Via lami Barchou de Penhoën, complice vendômois, il lui arrive de se réclamer de Ballanche ; il participe au concert de révérences que, depuis Herder et Creuzer, le romantisme rend à la mythologie ; en 1833, il fait léloge du « Supplément mythologique » de la Biographie universelle Michaud ; il proclame qu« aujourdhui les hiéroglyphes ne sont plus gravés sur les marbres dÉgypte mais dans les mythologies, qui sont des verbes animés ». Mais il lui arrive aussi de se gausser du sérieux germanique et de lennui doctoral que distillent les mythologues.
À côté dun Louis Lambert, pythagoricien et swedenborgien, amateur de fables sublimes, il y a chez lui plus quun reste de Lousteau ou de Bixiou, qui prend le parti des railleurs. Balzac abandonne alors le mythe aux pédants doutre-Rhin, « pour ne pas en voir sortir des milliers de mites » ; il se plaint quau xixe siècle on en soit réduit encore à « aller chercher les images de la mythologie grecque ». Et il pose au briseur didoles, au nom de lexigence impérieuse de réalité. (Non sans savoir que cest une autre façon de se hausser sur le pavois).
En fait, lattitude de Balzac face au mythe est paradoxalement dautant plus intéressante quil ne compte pas, tel un Quinet peut-être, au rang des dévots inconditionnels, ni tel un Hugo, au rang des ouvriers impénitents de la mythologie. Il garde ses réserves par rapport à ce qui, dans le pire des cas, peut nêtre que musée de vieilles cires, prétexte à allégories sentencieuses ou à épopées en carton-pâte. Mais, sans oublier ces scrupules, il a aussi la prétention, que lui a suggérée Chasles en 1831, de « sarmer de symboles pour faire la guerre au symbole » ; ou encore de proposer avec Massimila Doni une « page mythologique », où le mythe est « bien profondément enfoui sous la réalité ».
Si, d une manière plus quotidienne, il puise dans la caverne d Ali-Bâba de la mythologie, c est plutôt (comme en témoigne le fastueux Index des noms propres, au tome XII de lédition de la Pléiade), en fils prodigue, en enfant ravi devant tant de richesses accumulées. Il y a chez lui du Raphaël de Valentin, ébloui par les splendeurs hétéroclites du « bazar » de lAntiquaire ; et de l apprenti sorcier qui essaye des identités, en prélevant, les yeux fermés, attributs et postiches dans l attirail légendaire.
D où une sorte de bricolage mythologique ; mais aussi une mythologie en morceaux, plus kaléidoscopique qu on ne l a faite en la ramenant au seul Prométhée ; mais aussi une mythologie « restreinte », réduite à un contingent de noms propres signalétiques quil est commode à lécrivain de brandir, pour se poser et sopposer. Simples fanions souvent, mais aussi pièges à fantasmes, qui se groupent en familles, pour mieux sétayer entre eux. Enfin, une mythologie en transes, mais aussi à lemporte-pièce. Elle vaut moins par la richesse du redéploiement, ou par loriginalité du ressourcement de lhéritage fabuleux, que par lardeur brouillonne dun Protée un peu ogre qui voudrait rattraper à la course ses propres métamorphoses.
Du côté de la réception
XII
Lauteur vu du lecteur
Balzac se construisant et se reconstruisant sans cesse, laborieux Prométhée de lui-même, na cessé de garder un il sur son lecteur et sur sa réception par lui. Non seulement sur la réception de son uvre, mais aussi sur celle de sa « figure ». Grâce à ce continuel souci qui est le sien, point de meilleur cicérone à son époque sur la question de la réception de la figure auctoriale. Ce sont là des problèmes quil sest posés lui-même à plusieurs moments de sa carrière, et quil a analysées avec beaucoup de perspicacité, en particulier dans la Préface de La Peau de chagrin. Ce genre de préoccupation lui vient de son statut décrivain professionnel, conscient du dommage financier que risque de lui causer une mauvaise « image de marque », mais aussi de sa sensibilité dhomme à lépiderme sensible, affecté par toutes ces mauvaises réputations quon lui fait.
Mais Balzac offre aussi lavantage davoir, à partir dune idée de létrangère, composé sur ce thème un roman exemplaire (Modeste Mignon), qui, prenant pour canevas les relations entre un écrivain et son admiratrice, nous donne à explorer les conditions de la lecture romantique.
Enfin Balzac cest dailleurs la source de ce roman se trouve aussi avoir entretenu avec ses propres lectrices des relations complexes et une correspondance nourrie dont il reste assez de traces pour essayer de comprendre in vivo ce que furent vu du lecteur, mais aussi, au troisième degré, de lauteur anticipant sur la vision quaura de lui le lecteur les mécanismes quotidiens du sacre de lécrivain
I. 1831 : La préface de la Peau de chagrin
Si un un Paul Valéry laisse entrevoir à quel point sa propre expérience dauteur méconnu a pu amener en lui une telle sensibilité, cest ouvertement en victime des injustices à répétition de la critique que Balzac sexprime en la matière. Cest bien parce quil a des comptes à régler avec les mauvaises images quon répand de lui quil est amené à se livrer à une étude systématique de cette mécanique réductrice quest la lecture. Dans la Préface de La Peau de chagrin, il nous propose une analyse subtile de cette reconstruction aléatoire de linstance auctoriale à laquelle se livrent les lecteurs, voulant coûte que coûte donner une figure à lauteur.
Lurgence est grande, pour lui, à ce moment de sa carrière (août 1831), de changer de personnage auctorial. Il se trouve emprisonné par limage de célibataire salace ou de médecin libidineux qui lui vient de son uvre précédente, cette Physiologie du mariage, parue pourtant anonyme en 1829. Aussi doit-il employer les grands moyens pour essayer de se délivrer et de délivrer son uvre nouvelle de ce personnage auctorial à la fois réducteur et encombrant.
Pour tuer son propre fantôme, il affronte avec humour la fatalité de ses mauvaises imagos persistantes, avoue tout bonnement quil se trouve victime dimages injustes. Tout en sachant la difficulté de la tâche, il voudrait se refaire une virginité « médiatique ». Dans ce but, il avoue tout de go la paternité de la Physiologie du mariage, mais plaide quil compte au nombre de ces auteurs dont la personnalité et luvre sont très dissemblables. Plaidoyer quil aura maintes fois à reprendre dans ses préfaces, expliquant mais en vain quil ne faut pas lui attribuer toutes les tares de ses héros.
Difficile pourtant, à son époque, de contester de front le préjugé dominant selon lequel il y a toujours beaucoup de lhomme dans lauteur. Douter que le fond de toute uvre de valeur est biographique, ceût été se mettre beaucoup de monde à dos. Balzac commence donc par admettre qu« il y a sans doute beaucoup dauteurs dont le caractère personnel est vivement reproduit par la nature de leurs compositions, et chez lesquels luvre et lhomme sont une seule et même chose ». Exemples : « Pétrarque, lord Byron, Hoffmann et Voltaire », qui « étaient les hommes de leur génie ». Mais il établit quen retour il est dautres écrivains « dont lâme et les murs contrastent puissamment avec la forme et le fond de leurs ouvrages » : Rabelais, dont la sobriété démentait les « goinfreries de son style » ; Maturin, « homme aux conceptions terribles », vivant en dandy ; Boileau, ce satirique à la conversation polie. Et, il se range lui-même dans cette dernière catégorie.
Certes, la ficelle est un peu grosse. Mais lopération est dautant plus urgente que, loin de le considérer comme « un gentilhomme littéraire de bonnes murs, sage, bien vu en bon lieu », on le répute « vieux, à moitié roué, cynique » et laid. Aussi, pour détourner lattention de son cas personnel, il choisit de théoriser sur un « singulier problème de physiologie scripturale » :
Malgré lincertitude des lois qui régissent la physiognomonie littéraire, les lecteurs ne peuvent jamais rester impartiaux entre un livre et le poëte. Involontairement, ils dessinent, dans leur pensée, une figure, bâtissent un homme, le supposent jeune ou vieux, grand ou petit, aimable ou méchant.
L auteur une fois peint, tout est dit. Leur siège est fait !
Belle leçon de « physiognomonie » et d analyse de la communication littéraire. Et qui a le mérite d être prise sur le vif par un magister cobaye. Mais cest presque toute cette préface qui serait à citer. Si lon en croit son auteur, elle constitue, « quoique restreint dans les bornes dune préface », un « essai psychologique » destiné « à expliquer les bizarres disparates qui existent entre le talent dun écrivain et sa physionomie ». Sous une apparence de moquerie, elle est aussi une brillante continuation de cette théorie des imaginaires littéraires que Balzac a commencée dans ses articles de journaliste des années 1830 et quil prolongera dans sa Monographie de la presse parisienne, en 1843, mais aussi dans le cycle de ses romans consacrés à mettre en scène la littérature.
Pour en avoir lui-même souffert, Balzac confirme avec éclat que lécrivain est réduit à nêtre quun personnage à la merci de ses lecteurs. Mais au lieu de faire la belle âme et de se lamenter sottement de cette situation, il adopte la position analytique, non sans jubilation. On le sent à laise et enjoué dans la démonstration quil fait selon laquelle les lecteurs sont conduits « involontairement » à se « dessiner » en pensée une « figure » de lauteur. Si cest dabord en termes de dessin et de peinture quest évoqué le travail figuratif des lecteurs, ceux-ci, une fois lébauche faite, passent très vite à la réalisation sculpturale de lesquisse ; et, du même geste, à la création dun « auteur de synthèse ». Comme le dit le texte en une seule formule percutante, ils « bâtissent un homme ». Si dans la rêverie inconsciente qui accompagne leur lecture, ils ne faisaient québaucher une simple esquisse, les lecteurs-Pygmalions ne tardent pas à la réaliser « en dur », puis à chercher à lui insuffler la vie, et enfin à croire pour de bon à la réalité de leur création.
« Lauteur une fois peint, tout est dit. »
Inutile alors à lincompris dessayer de plaider sa cause. Le voici transformé en autant de personnages quil a de lecteurs. Car ce sont eux, désormais les véritables auteurs, et lui, le petit personnage à leur merci :
Et alors, vous êtes bossu à Orléans, blond à Bordeaux, fluet à Brest, gros et gras à Cambrai. Tel salon vous hait, tandis que dans tel autre vous êtes porté aux nues. Ainsi, pendant que les Parisiens bafouaient Mercier, il était loracle des Russes à Saint-Pétersbourg. Vous devenez enfin un être multiple, espèce de créature imaginaire, habillée par un lecteur à sa fantaisie, et quil dépouille presque toujours de quelques mérites pour la revêtir de ses vices à lui. Aussi, avez-vous quelquefois linappréciable avantage dentendre dire :
Je ne me le figurais pas comme ça !
Nétait lémotion qui emporte son réquisitoire, on sent le préfacier ravi de ces multiples petits Balzac disséminés à travers lEurope. Certes, il dénonce lillusion qui préside à lengendrement de ces « créatures imaginaires » dont il nest que le prête-nom. Mais il ne déteste pas dêtre devenu une sorte de monnaie flottante, soumise aux fluctuations de sa valeur déchange. Et il lui vient une ivresse dubiquité : cet écrivain imaginaire, soumis au bon vouloir du lecteur, nest-il pas un « être multiple » ? De quoi satisfaire son côté Protée. Quel bonheur dêtre ce Diable boiteux aux formes changeantes, mis en posture de soulever tant de couvercles ! Une vraie Comédie humaine à lui tout seul ! Plaisir de roi pour lauteur des Scènes de la vie de province, que de passer au rang de personnage dune « comédie du diable » de sous-préfecture.
Sachant quil aura du mal à convaincre de sa moralité et de sa bonne foi, on dirait que Balzac cherche, au moyen de cette rêverie perverse, une sorte de compensation à sa situation de victime des lecteurs. Mais le constat de fond nen est pas moins autre : que le prétendu « créateur », dès lors quil soffre à cette « prostitution » quest la publication, se retrouve dans la position désavantageuse dêtre une « créature » des lecteurs, soumise à leurs caprices. Quil laccepte ou non, il est destiné à prendre place, à titre de personnage brossé à gros traits, dans tous ces mauvais romans quils écrivent à la va-vite, dans les marges de ses livres. Ainsi pratique Modeste Mignon, dans les belles marges laissées par Dauriat, aux livres de Canalis
Malgré le ton de futilité de lannonce, un changement en profondeur dans lhistoire de limaginaire de lécrivain sannonce là. Lauteur bientôt ne sera plus un Maître impérieux, un Mage qui gouverne en despote ses propres créations, un Prophète conduisant par la main tout un peuple ravi. De sujet maître, le voici tombé au rang dobjet transitionnel. De créateur, à celui de simple créature : un personnage improbable nexistant que dans la fantaisie de ses lecteurs. Et lon voit Balzac hésiter alors entre deux attitudes, répondant à deux régimes de sens tout aussi imaginaires lun que lautre : lancien et le nouveau. Dune part, la revendication de sa signature, identité féodale et héroïque ; ce qui implique de vouloir maîtriser son identité et redresser les images fausses quon colporte de lui. Ce quil pratique dans l« Avertissement » du Gars (1828), héroïsant le geste de signer, mais oubliant ensuite que ce signataire orgueilleux nest quun pseudonyme. Dautre part, lacceptation perverse de cette transformation de lauteur-roi en monnaie flottante.
Mais quelle que soit lattitude choisie, Balzac est de ceux qui, malgré les beaux discours romantiques qui lentourent, savent désormais que le destin dune uvre et le destin de son auteur-héros dépend de cette prostitution quest la publication. Ce qui tend à déplacer laxe de lEmpire littéraire du centre vers la périphérie : de lauteur-maître vers lauteur imaginé par ce despote amoureux et encombrant quest le lecteur.
ii. modeste mignon
Tout au long de son activité décrivain, Balzac sest donc ainsi trouvé confronté à la schizophrénie structurelle quentraîne la publication. La tentation à laquelle il lui arrive de succomber, consistant à jouer avec ses propres images, implique, en effet, de sa part une connaissance sceptique du clivage à jamais insurmontable entre lauteur quil croit être et lauteur tel quil est perçu. Du fait de son propre itinéraire auctorial fort mobile, Balzac va sans cesse avoir à aiguiller ses lecteurs à travers ses divers avatars, mais aussi à tenter déchapper aux simplifications quils projettent sur lui. Les nombreuses lettres de lecteurs (surtout de lectrices) quil reçoit tout au long de sa vie vont aiguiser sa sensibilité aux hasards de la réception. Il a eu ainsi à sa disposition tout un riche matériau dont il nous reste aujourdhui assez de traces pour étayer notre réflexion. Mieux que personne, il sest posé la question de ce quétait un « auteur vu den face ».
Mais Balzac a fait mieux encore que de recevoir ces lettres, dy répondre parfois en jouant le jeu et den conserver certaines. Sur la relation qui sest tramée entre Goethe, ce Jupiter froid, et cette brûlante lectrice délection que fut Bettina Brentano, il a laissé une étude inachevée. Mais surtout, à partir de lexpérience de son propre courrier des lecteurs, il a fini par faire uvre romanesque sur ce thème : Modeste Mignon (1842), roman écrit sur un canevas fourni par Ève Hanska cette « Étrangère » qui ne fut autre, dabord, quune de ses correspondantes. Nul meilleur observatoire pour étudier le fonctionnement de la lecture romantique et sa façon de prendre appui sur la fantasmagorisation de lauteur.
Avec une boulimie inquiète, cette jeune Bovary havraise dévore les chefs-duvre du Panthéon romantique européen. En bonne lectrice romantique, elle vit « par la compréhension, non seulement des uvres, mais encore du caractère de ses auteurs favoris » : elle éprouve « un violent désir de pénétrer au cur dune de ces existences anormales, de connaître les ressorts de la pensée, les malheurs intimes du génie ». Aussi en vient-elle peu à peu à vouloir devenir la consolatrice de quelque célébrité littéraire accessible, quelle se représente sous les traits dun génie souffrant. Cest dire quavant de se désigner une proie particulière, la rêverie de Modeste commence par se fabriquer un mythe auctorial collectif, frise indistincte décrivains selon son cur. Lélu quelle cherche devra coïncider avec ce portrait-robot.
Le Tasse, Milton, Rousseau, Lord Byron, « lauteur dOberman », Charles Nodier, Maturin, tels sont les dignitaires de cet idéal Panthéon d« artistes martyrs de leurs facultés » que sa rêverie édifie, en accord avec les stéréotypes en vigueur sur la sainteté des « douleurs de la pensée ». « Les plus pauvres, les plus souffrants étaient ses dieux », commente le narrateur. Elle se flatte de comprendre la « féroce misanthropie de Jean-Jacques », devine le fantasque « dédain du réel » de lauteur de Manfred (ibid., p. 508). Et comme Byron est à la mode, son amant littéraire idéal devra avoir aussi lesprit aventureux de Childe Harold.
Avant de franchir le pas, Modeste convoque en imagination la pléiade des femmes assez audacieuses pour sêtre offertes à soulager ces « dénuements entrecoupés de méditations célestes » : cette jeune Anglaise qui vint se proposer à Crébillon fils et lépousa, lÉliza Draper de Sterne, le page de Lara, sans oublier Bettina présente dans le roman par le prénom de la sur de Modeste, décédée dans des circonstances dramatiques. Mais pas le moindre petit Childe Harold à lhorizon, pour permettre à Modeste de jouer son rôle compatissant ! De là lobligation pour elle dentrer en contact épistolaire avec quelque fleuron de la littérature parisienne pour donner corps à « loiseau bleu du paradis des jeunes filles ».
Cest un « futile et niais hasard » qui décide du choix de « lécrivain de ses rêves » :
Modeste vit à létalage dun libraire le portrait lithographié dun de ses favoris, de Canalis. Vous savez combien sont menteuses ces esquisses, le fruit de hideuses spéculations qui sen prennent à la personne des gens célèbres, comme si leurs visages étaient des propriétés publiques. Or, Canalis, crayonné dans une pose assez byronienne, offrait à ladmiration publique ses cheveux en coup de vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit avoir. Le front de Victor Hugo fera raser autant de crânes que la gloire de Napoléon a fait tuer de maréchaux en herbe. Cette figure sublime par nécessité mercantile frappa Modeste [
].
Après avoir hésité un temps entre Canalis et dArthez, dont un des plus beaux livres vient juste de paraître, Modeste va, en vertu de ce portrait flatté, opter pour Canalis. Elle se décide à écrire une « petite lettre polie à Dauriat », son éditeur : une demande de renseignements biographiques. Lhomme, en direct. Le sarcastique éditeur y répond par une notice biographique fantaisiste du « chantre de la Corrèze », rédigée entre cinq ou six journalistes.
Le portrait commence par une fiche signalétique burlesque, insiste sur la vanité de ce « poète de lécole angélique », protégé des dames du noble faubourg, dit la maigreur de son apanage nobiliaire, qui explique lambition effrénée quil déploie dans les sphères du Pouvoir. Et la notice épigrammatique finit drolatiquement sur une réclame pour la dernière édition de ses uvres. Par cette lettre qui tombe sur elle « comme un pavé sur une tulipe », Modeste va donc se trouver confrontée à deux images antithétiques de son poète favori :
Un poète, Maître des requêtes, émargeant au Ministère, touchant une pension, poursuivant la rosette rouge, adulé par les femmes du faubourg Saint-Germain, ressemblait-il au poète crotté, flânant sur les quais, triste, rêveur, succombant au travail et remontant à sa mansarde chargé de poésie ?
à partir de là, le souci de Modeste va être de chercher la vérité entre ces deux extrêmes, tant au moyen de la correspondance quelle entreprend avec Canalis que par lenquête quelle déclenche pour percer à jour sa véritable identité. Son but est de savoir sil mérite bien dêtre lélu de son cur à qui elle proposera un riche mariage. Et le piment de lintrigue, cest que Canalis comme Balzac semble lavoir fait parfois délègue à son secrétaire le soin dentretenir cette correspondance ; et que celui-ci se pique au jeu. Sensuit une rivalité entre lécrivain et son « caudataire », quand Canalis saperçoit quil risque de laisser échapper un parti si avantageux. Doù une série de rebondissements tragi-comiques qui ne sont plus de notre ressort.
Car lintérêt de ce roman est dabord dans lévocation que fait Balzac de lénamoration littéraire de Modeste, à partir de ses lectures et de la contemplation du portrait de son idole. Incomparable analyse des conditions de la lecture romantique. Elle nous montre à quel point lauteur romantique nest pas dabord, pour sa lectrice, un simple donateur duvres, mais un personnage mythologique digne de figurer à titre de héros dans le roman intérieur quelle compose. Ce qui suppose une inversion des rôles : le lecteur romantique serait celui qui, en lieu et place du texte quil lit, construit une fable idéale, un méta-roman dont il est le créateur omnipotent, et où lauteur du livre tombe, lui, au rang de créature. Car telle que la pratiquent les lectrices de Canalis, la lecture est active, possessive ; cest une re-création, une lecture-écriture. Parfois même au sens propre, comme en témoignent, dans les marges laissées par Dauriat dans son édition de Canalis, les « aveux écrits au crayon par Modeste ».
Toute lanalyse de Balzac va consister à mettre à nu la réalité de cette illusion. En fait, ce méta-roman que le lecteur prend pour sa création personnelle est un phénomène de masse. Et de plus, cette rêverie collective est téléguidée par luvre de lécrivain ainsi que par la prestation « médiatique » dont il lentoure.
Ce qui fait lodieux du personnage de Canalis, cest quil est un langoureux de bas étage qui a compris le type de services paralittéraires que les dames attendent dun poète de son acabit. Sa « caressante poésie femelle » est destinée à ce public féminin inassouvi. Auprès des dames, il met à profit son « patelinage de garde-malade » : « En lui, les femmes voient lami qui leur manque, un confident discret, leur interprète, un être qui les comprend, qui peut les expliquer à elles-mêmes » (ibid., p. 513) Ce « Dorat de sacristie » (ibid.) sait les « grimaces de poète angélique » qui conviennent à son rôle. Et quitte à avoir un public féminin délection, ce « flamant rose » fait dans les jeunes filles. Parlant leur langage, « il singe assez bien le langage des premiers jours, pour vous ramener dans la prairie des illusions » (ibid.). Cest dire à quel point il accepte dentrer, à titre de comédien consommé, dans cette communion de souffrances que doit sceller la lecture romantique. Canalis dont le « talent ne consiste pas à faire de beaux discours aux malades » mais à se dire malheureux comme eux a compris le vu secret des jeunes filles : avoir un noble confident. Ce qui chez Modeste rencontre la mélodie de sa propre souffrance (liée à la mort de sa sur), mais aussi son vu de faire acte dune sublime « compatissance ». Comme le disait Sartre, dans la religion littéraire romantique tout est affaire de générosité
XIII
LÉCRIVAIN DE LEURS RÊVES
balzac fantasmé par ses lectrices
« Je cache mes cheveux noirs sous une blonde chevelure, je change mon bibi de Simon pour un Castor de Baudoin, je dissimule ma taille dans une redingote de Staub. Je délasse la bottine de Gélot pour chausser la botte de Fitz Patric et substituant à mon nom de femme celui de Jules, je me hazarde à vous écrire ».
Toutes les correspondantes de Balzac nont pas cette grâce ni cet art de la mise en scène. Toutes ne mettent pas un z à « hasarder ». Mais le peu quil nous reste de leurs milliers de lettres constitue un irremplaçable document, déjà exploré par les travaux de David Bellos et de Christiane Mounoud. Document sur lart décrire une lettre dun genre spécifique, sur lequel les Secrétaires épistolaires restent muets. Document sur la lecture que firent les lectrices féminines dun auteur qui inventa de sadresser à elles, et sur les modalités romantiques de linteraction auteur-lecteur. Document aussi sur les ravages de cette nouvelle sorte damour, née de Jean-Jacques : lamour littéraire.
Malgré tout ce qui a été dit sur le sujet, il ma semblé quon pouvait soumettre cette petite liasse de missives élégantes, conservées aujourdhui dans le fonds Lovenjoul de la Bibliothèque de lInstitut, à une autre grille de questions. Comment ces femmes inconnues qui lui écrivent à laveuglette construisent-elles limage de lécrivain Balzac ? Comment font-elles de lui le héros conventionnel dune sorte de roman épistolaire, dont elles voudraient maîtriser lintrigue ? Mais aussi, de manière plus générale, comment construit-on alors le simulacre dun écrivain romantique qui a beaucoup fantasmé lui-même sur « lidole de lécrivain » ? Et enfin, en généralisant cette fois : « Quest-ce quun auteur, vu den face ? »
Lhomme sous lauteur
On sen doute, tout dans les lettres de ces lectrices séduites nest pas amour oblatif du grand écrivain. Elles viennent à lui avec leurs misères, leurs fantasmes, leurs autobiographies, et ne sont pas décidées à les reléguer dans un post-scriptum. Si bien quon pourrait une autre fois considérer ces épîtres à lécrivain comme autant de tentatives plus ou moins réussies d« écriture de soi », qui prennent le récepteur comme une sorte de psychanalyste épistolaire. Et tant pis si, comme lautre, il lui arrive de rester muet
Mais si leurs lettres sont loin dêtre consacrées tout entières au culte de lidole littéraire, rares sont celles qui ne prennent pas soin de (re)définir lidentité de leur destinataire. Ces femmes tentent de sexpliquer à elles-mêmes et de légitimer aux yeux de leur correspondant leur acte inusité une quasi folie, disent certaines , en détaillant les mérites de luvre quelles ont reçue comme un message personnel. Elles justifient leur démarche inaccoutumée par la ressemblance quelles perçoivent entre telle héroïne et leur propre personnalité. Elles commencent par dire en mots sentis lémotion de la lecture, « à mon coin de feu, toute seule au bruit du vent de notre solitaire pelouse ». Avant den arriver à lauteur, elles font souvent dabord porter laccent sur luvre. Manière dexpliquer lattraction magique qui les entraîne à cet acte de folie.
Elles ne cachent pas la composante onirique de leur geste. Parce que le rêve et lidéal sont à la mode, et que toute la littérature enseigne alors la valeur poétique du céleste et le mépris du réel, elles se trouvent justifiées de renvoyer à lécrivain sa leçon. Soyez le ciel, puisque vous en êtes lapôtre ! Elles trouvent quelque romantisme à sauter par-dessus les préjugés pour entrer en confidence avec un inconnu. Toutes adhèrent à cette maxime par laquelle se justifie Balzac face à Mme Hanska, prêt quil est à tous les fantasmes devant son « Étrangère » : « [
] moins nous sommes retenus par la réalité et plus grand est lessor de lâme. »Toutes pourraient signer ce que lune delles exprime si bravement :
On dit, Monsieur, que lorsquun auteur publie un livre, bien des dames lui écrivent. Est-ce vrai ? Ces dames ont-elles raison ? Je ne sais. Mais, ainsi que nous faisons tous pour suivre nos penchans, je me suis autorisée de cela pour vous écrire. Cest que pour moi, Monsieur, vous êtes lauteur le plus aimable, et dont les ouvrages me plaisent et me séduisent le plus ! En lisant leurs pages puissantes déloquence, comment ne pas rêver à lauteur et ne pas vouloir le connaître. Les rêves trompent souvent, et cependant cest si agréable de rêver quon y revient toujours. Dailleurs, jusquoù notre existence nest-elle pas un rêve dont nous ignorons le commencement et la fin. Encore si ce rêve était gai ; mais il y a souvent des cauchemars.
Tout en admettant la nature idéale de l« oiseau bleu » auquel elles sadressent, ces amoureuses de lirréel nen crient pas moins avec une naïveté indécente leur faim de voir, de palper, daller derrière le décor. Comme Modeste, elles éprouvent « un violent désir de pénétrer au cur dune de ces existences anormales, de connaître les ressorts de la pensée, les malheurs intimes du génie » :
Je désirais vous voir, vous entendre, vous connaître : tous ces vux neussent pas été très légitimes, un époux les eût condamnés peut-être.
Mlle Adèle, « Une vieille fille à M. de Balzac » [1832], CB, t. III, p. 10.
Depuis que jai lu vos ouvrages jai toujours éprouvé un vif désir de vous connaître et cependant, en vous écrivant aujourdhui, ma première pensée a été de vous prier de ne pas chercher à savoir qui je suis.
Julie de Saint-G
à M. de Balzac, 24 juin 1837, CB, t. V, p. 7.
Je voudrais savoir si vous répondez à lidée que je me suis faite de vous en vous lisant, je voudrais savoir si vos ravissantes créations viennent du cur ou de la tête ; jai un désir senti et réfléchi de vous voir et de vous parler [
] Je veux vous juger par moi-même après vous avoir lu.
Anonyme, 13 février [1836], CB, t. III, p. 21.
Pour en avoir le cur net, cette correspondante propose un rendez-vous au foyer de lOpéra. Et elle justifie son audace par la reconnaissance quelle porte à un écrivain qui comprend « si bien la femme et sa mystérieuse organisation, ses caprices, ses grâces, tout son ensemble sérieux et coquet ». Une autre donne rendez-vous à lArc de Triomphe :
Si vous voulez demain vous trouver de 2 à 4 Barrière de lÉtoile au pied de larc de triomphe jy passerai en voiture et lunique désir qui doit combler mes vux mindiquera celui que je cherche, que jattends dès que je vous apperçois [sic] je mettrai pied à terre. Nous serons deux (mais moi seule irai vous parler) (Lov. A 318, f° 104).
Mais qu elles désirent voir ou simplement apercevoir, par lettre, à l abri, sans être exposées aux conséquences de leur désir, toutes cherchent l homme sous l écrivain. Derrière la fiction et ses personnages, auxquels il leur arrive de s identifier, cest bien lauteur qui les intéresse. Et derrière lauteur, lhomme : lêtre de chair, légal, celui quon pourrait croiser dans la rue, quon peut voir sexhiber à lOpéra. Sous le Dieu, elles veulent le mortel :
Je vous avouerai que vous êtes parfois ravissant, que jai mille et une questions sur votre compte ; questions de femme dabord, est-il jeune, beau, blond, brun, de belle taille, etc. ?
Puis questions de société : est-il aimable, spirituel, sombre ou bien entraînant ?
Je vous tairai les réponses, mais n est-ce pas vous les dire que d avouer qu elles ont excité chez moi deux fantaisies, la première, de vous voir, la seconde et la plus irrésistible, celle de causer avec vous (Lov. A 318, ff° 14-15).
Questions de femme, d abord. Un auteur aussi séduisant à la lecture se doit davoir des mensurations à la hauteur. Lune la furtivement entrevu à loccasion dune collision voiture-cabriolet (« nos roues se heurtèrent », « nos yeux se rencontrèrent ») et reste tout de même en appétit. Une autre a reçu dune comtesse polonaise son portrait : « Petite exaltée, voilà votre idole ! », et elle contemple chaque jour le « sublime original de [son] tableau ami ». Mais Balzac na pas la chance, comme Canalis, davoir été lobjet de ces avantageuses « affiches » quon met alors à la devanture des libraires. On ne le crayonne pas, comme le chef de lÉcole angélique, « dans une pose assez byronienne » qui « offrait à ladmiration publique ses cheveux en coup de vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit avoir ». Comme déçues davance, ses admiratrices admettent la laideur du modèle, que les journaux ne cachent pas :
Cette découverte ma affligée, jaimais à vous voir loriginal de ces portraits fantastiques si bien tracés dans vos Scènes de la vie privée. Vous aviez posé devant moi, mais dune façon avantageuse. Javais fait votre histoire, elle me semblait sidentifier au genre de vos ouvrages : vous mapparaissiez le héros de tous.
« Encore une illusion de moins, un mécompte de plus ! » conclut cette professionnelle de la désillusion. Mais elle ajoute, citant Mme de Staël, qui avait elle-même quelque dividende à toucher de cet aphorisme : « Les gens desprit sont-ils jamais laids ? »
Une autre commence par avouer quelle ne la dabord connu que par des caricatures, et dit la colère qui la prise contre ses détracteurs le jour où, dans son portrait exposé au Musée, elle a découvert « lexpression de bonté et dintelligence » de sa physionomie. « Et je fus bien contente de voir que vous étiez mieux quon ne veut le faire croire
» (CB, t. V, p. 8).
Question de femme, encore : la maison de lhomme célèbre. Les plus désuètes disent, en style pompeux façon fin du siècle précédent, le « sanctuaire du génie ». Juste revanche : Balzac na pas le malheur dhabiter, comme Canalis, ce chantre de la Corrèze, « rue de Paradis-Poissonnière, numéro 29 ». Dans limaginaire de ses correspondantes, le n° 1 de la rue Cassini, près de lObservatoire, sempreint de la paix bénéfique qui se dégage alors des allées désertes du Luxembourg et du quartier des Écoles, « ce pays des sciences et du repos ». Celle qui signe « Fleur dautomne », retrouve là latmosphère de son enfance et la quiétude nécessaire à ses enthousiasmes darrière-saison :
Que vous êtes heureux de demeurer dans une ruelle non pavée, il est vrai, mais barrée, inabordable ! Je voudrais habiter le sommet des Alpes [
] lair de Paris métouffe [
] Cest une thébaïde quil me faut, ou une loge à Charenton.[
]
Si javais vingt ans de moins et toutes les perfections physiques et morales qui me manquent, je crois quil me prendrait la folle envie dessayer de forcer la consigne de cette chartreuse solitaire, ou vous vivez en saint hermitte [sic], et fût-elle gardée par un dragon ailé, ou par quelque géant redoutable, à laide de certaines phrases magiques prononcées bien bas, mais dont leffet serait irrésistible je verrais la porte de lhermitage [sic] souvrir à deux battants.
Question de femme, par excellence : les aventures féminines de lhomme célèbre. Un brin jalouse mais magnanime, lÉtrangère se flatte de deviner ses amours : « Vous devez aimer et lêtre ; lunion des anges doit être votre partage : vos âmes doivent avoir des félicités inconnues ; lÉtrangère vous aime tous deux et veut être votre amie. » Mais toutes ne prennent pas lauteur du Livre mystique pour un ange ou pour un saint « hermite », enfermé dans une chartreuse solitaire. Des caricatures ont circulé qui le représentent en moine paillard, assis à sa table en robe de bure, déjà entraîné vers lalcôve par la soubrette engageante quil tient sur ses genoux. Dautre part, on connaît par la rumeur son aventure malheureuse avec la duchesse de Castries. Aussi ses correspondantes soffrent à jouer auprès de lui le rôle de consolatrices, maudissant la « femme décevante » qui la cruellement trompé. « Vous avez été trompé par une femme blonde, avouez-le, monsieur », lui écrit une blonde au nom de ses consurs, quil maltraite dans ses livres. Une autre est jalouse de la dédicace du Livre mystique à Mme Hanska. Après une habile filature, une troisième est parvenue à savoir quil habite « faubourg Poissonnière chez Made Surville, celle qui sans doute possède votre cur ou du moins le partage ». Fausse piste : cest ladresse de sa sur, quil donne pour égarer les créanciers
Si le désir daller jusquà lhomme sous lécrivain est omniprésent, rares sont les correspondantes qui ont à leur disposition les informations biographiques minimales. La plupart sont contraintes de recourir au peu duvres quelles ont lues pour construire à tâtons la figure de lauteur.
Elles cherchent à savoir dans quelle mesure luvre sinspire de données biographiques. Elles veulent deviner lauteur sous le protagoniste masculin, Louis Lambert ou Raphaël de Valentin. Non pas le physique sans doute, mais lempreinte de sa douleur native. Et aussi son « âme », comme elles disent. Car la lecture romantique, communication dâme à âme, leur inspire une connaissance intuitive suffisante de lêtre intérieur auquel elles sadressent, sous couvert de lécrivain. Ainsi procède lÉtrangère : « Je voudrais vous connaître, et crois nen avoir pas besoin : un instinct dâme me fait pressentir votre être ; je me le figure, à ma manière, et je dirais le voilà si je le voyais ».
Dautres admettent que leur confiance sappuie sur des bases fragiles. Ainsi de « Fleur dautomne », qui ne peut recourir, dit-elle, au système de Lavater ni à celui de Gall pour évaluer son grand homme, parce quelle ne connaît pas les traits de son visage. Sur la foi de ses uvres, elle lui attribue générosité et bonté ; mais elle se repent aussitôt : « Oser juger un homme daprès ses écrits cela est un peu téméraire. Jean-Jacques a fait lÉmile et abandonne ses enfants » (AB, p. 105).
Est-il possible de deviner lhomme sous lauteur ? Faut-il se laisser prendre aux belles phrases et aux bons sentiments ? Éternelle curiosité : ce sera celle de Marie Bashkirtseff, cherchant en lauteur dUne vie, une « belle âme » son égale, et trouvant à la place un naturaliste qui canote et qui la drague. Ce sera celle du petit Marcel face à Bergotte, cherchant le « doux chantre aux cheveux blancs » et trouvant le barbichu des dîners en ville (quitte à découvrir plus tard les diagonales qui relient ces incompossibles).
Mais, à lépoque romantique, lobligation faite à lécrivain de ressembler à ses ouvrages, dêtre lhomme de ses livres, autorise les lectrices à lui réclamer impérieusement leur dû. Lhomme doit payer en nature ce qua promis lauteur. Et comme lauteur promet beaucoup, la dette est grande.
Elles clament en général leur confiance : « Jai foi en vous, je crois en vous ! Lhomme qui a écrit le Médecin de campagne doit être un honnête homme ! » « Jai confiance en lauteur dEugénie Grandet, et cest pourquoi je nai pas résisté à la tentation de lui écrire. » Lune delles, qui connaît pourtant sa réputation de « fatuité », est prête à lui faire crédit sur la foi de ses uvres : « [
] moi, je ne sépare pas lhomme de lauteur, je vous pare de vos propres reflets. »
Mais si par malheur elles se trompaient et si lécrivain ne répondait pas à leur attente, on sent quelles sont prêtes à renverser leur jugement. En le sommant de correspondre à lidée flattée quelles se sont faites, elles exercent un chantage. Comme lannonce « Fleur dautomne », « lauteur de ces fidèles et charmants tableaux ne saurait donc, sans être en opposition avec lui-même, me refuser ses avis ». On comprend que Balzac se soit vite dégagé dune admiration si procédurière. Il interrompt avec soulagement cette correspondance fade qui séternisait, en expédiant un « laconique billet », peut-être rédigé par un tiers, comme le fait Canalis dans Modeste Mignon
Manière barbare de recouvrer sa liberté de manuvre, en rompant le contrat féodal signé lors de la lecture. Et occasion pour la triste « Fleur dautomne » dentonner le grand air des illusions perdues :
Ah ! monsieur, je ne vous croyais pas capable dune pareille indifférence.
Le travail rend donc les hommes égoïstes ? Un poète nest donc bon, sensible, généreux que dans ses écrits. Il faut se défier de son langage poétique, de son éloquence entraînante, de ses touchantes analyses du cur qui le font aimer et admirer tour à tour
(AB, p. 143).
« Louise », une autre de ses assidues correspondantes, sera du moins avertie : « Vous, madame, croyez au talent chez les hommes, mais ne pensez pas que lhomme soit personnellement à la hauteur du talent. Quand cela est, cest une exception. » Cest aussi la leçon sanglante qui se dégage de Modeste Mignon : Canalis, auteur dune « caressante poésie femelle », est en fait « un petit ambitieux serré dans son frac ». « Ainsi, comme il arrive très souvent, lhomme est en désaccord complet avec les produits de sa pensée. [
] Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé de lhomme [
] », conclut le narrateur. En prenant à plaisir le contre-pied du mot dordre romantique de coïncidence absolue entre le vécu et lécriture, Balzac fait coup double : il endosse le costume de Satan qui attendait dans la garde-robe, et se libère dune censure contraignante qui, si elle avait été respectée, naurait pas permis le déploiement protéiforme de La Comédie humaine.
Le philosophe, lartiste et le poète
Si elles cherchent bien lhomme sous lauteur, ces lectrices noublient pas que cest bien sa qualité dauteur qui rend cet homme désirable. Cela les conduit, soit à tenter de le définir globalement par comparaison avec dautres écrivains morts ou vivants, soit à lui appliquer telle ou telle désignation générique : « penseur », « poète », « artiste », etc.
Cest un topos de ces lettres de lectrices quelles sadressent à lélu de leur cur en le plaçant au sein dun paradigme de ses « rivaux ». Manière de chatouiller son amour-propre, mais aussi de suspendre la menace dautres amours épistolaires de rechange, si par malheur lélu brisait le miroir. Mais limpression qui se dégage à la lecture, cest aussi que ladmiratrice vise parfois au jugé. Elle se projette sur lauteur en vogue, quel quil soit, sans bien connaître lidentité de lheureux élu qui simpatiente alors dêtre tant aimé et si peu connu. Doù les protestations de Balzac devant les assauts imprécis de « Louise », en 1836 : « [
] vous ne connaissez presque rien de moi, je le vois ; vous ne saviez pas le Lys, qui est le sujet dun odieux procès ; vous mécrivez en anglais ; vous ignorez, que, comme les sauvages à la recherche de leurs amis ou de leurs ennemis, ces petites choses peuvent me mener à vous
» Cela conduit à détranges voisinages : Flaubert et George Sand dans le panier de Mlle Leroyer de Chantepie, Balzac profilé par les plus âgées de ses lectrices dans un espace littéraire où se trouvent aussi Mme Dufrénoy, Chénier (on ne sait lequel, mais sans doute Jean-Marie), Delille, et le « bon, doux, honnête Andrieux », professeur déloquence et académicien (celui-là même qui avait jugé de manière si négative du talent dramatique du jeune Honoré, en 1820
). Soit donc le « Panthéon » des « libéraux de lEmpire », lidéal littéraire des années 1810 ! Galerie de « perruques », comme auraient dit les Jeune-France : Balzac a dû pester de sy trouver inclus. Il na pas dû non plus beaucoup aimer que « Fleur dautomne » lui donne partie gagnée sur Eugène Sue, sur le Bibliophile Jacob, ces champions dune catégorie inférieure ; pire encore, sur le vicomte dArlincourt, auteur Restauration, dit le « vicomte inversif » ; ni quune autre le fasse pair et compagnon de « notre Béranger ». On ne sait comment il a pu prendre quon le compare à George Sand, voire à Hortense Allart. Mais il na pu en revanche quapprécier lhommage de cette autre fidèle qui le décrit comme secrètement adoré par ses lectrices mariées. Si, au salon, elles subissent le joug esthétique de leur tyran de mari, le boudoir leur permet dexprimer leur prédilection : « Nous battons des mains tout doucement, avec la joie des esclaves qui se dérobent à lil du maître. Ensuite nous rentrons dans la société en parlant de Jocelyn. Ce nest pas notre faute, on nous force à cette dissimulation. » Victoire éclatante de lécrivain pour « table de nuit » sur le poète pour guéridon.
Écrivain, poète, littérateur, artiste ou romancier ? Sous quels traits génériques elles limaginent ? Quels jugements préfabriqués elles portent sur lui en recourant à ces mots vagues, mais qui nen sont pas moins, en raccourci, des contrats auctoriaux ? La question se complique du fait quil faut tenir compte, là comme ailleurs, du message que lauteur lui-même leur envoie. En fait, le fantasme de ces lectrices participe dun rêve dirigé dirigé par lauteur lui-même et ses pareils. Cest lui qui leur suggère sous quelles espèces il veut être adoré ; lui qui préconstruit sa statue. Aussi est-il facile de faire le tri entre celles qui ont plus ou moins entendu le message et celles qui se trompent visiblement didole.
Se trompent toutes celles qui lhonorent avec des formules désuètes, sous les espèces dun « littérateur » distingué, au « style élégant », comme « laimable auteur de tant de charmants ouvrages ». Ainsi de Mademoiselle Adèle, qui lui écrit au nom des vieilles filles (CB, t. III, p. 9). Se trompent aussi celles qui, comme « Fleur dautomne », lui parlent le langage compassé qui convenait à ladulation des « littérateurs » de lEmpire, lui disant par exemple que « le public perdra beaucoup si muse se repose » (AB, p. 132), et quil doit écrire pour « charmer ses ennuis en allégeant les nôtres » (AB, p. 107). Se trompent surtout celles qui ont en vue l« homme de lettres », celles qui sadressent à lui comme à un « auteur », celles qui continuent de le prendre pour un simple « conteur », ou encore celles qui sexagèrent ses succès dhomme du monde.
En revanche, on peut dire que la comtesse de Bornstedt a vraiment atteint la cible en plein cur. Sans doute aidée dans la rédaction de sa première lettre par la comtesse de Bocarmé pratique courante alors que ces épîtres à deux mains délicates, pour franchir la barre de linterdit , elle récite à son correspondant une leçon apprise en lisant ses préfaces :
Ce nest pas au parisien, ni à lhomme de lettres mais au poète et au philosophe que jexprimerai dans toute la franchise de mon cur, le désir enthousiaste de faire connaissance avec le plus grand romancier et le plus profond psychologue de nos jours et joserai ajouter de tous les temps (Corr., t. IV, p. 545).
Ni Parisien, ni homme de lettres : romancier, mais le plus grand de tous. Surtout, poète et philosophe. Ce sont bien là les deux tendances majeures que Balzac lui-même veut alors faire prévaloir dans son image de marque, jouant des pouvoirs de loxymore.
Philosophe, « moraliste », auteur de « tableaux de société », dune grande « finesse dobservation », dit une autre (CB, t. III, p. 11). Cest à lui quIrma veut confier son journal de jeune fille, « un curieux ouvrage digne de votre observation, Monsieur, qui vous fournirait sans doute un autre livre de physiologie » (CB, t. V, p. 16). Cest à lui que Louise Abber destine son autobiographie pour quil en fasse un livre contre le mariage dargent. À lui quune autre correspondante donne « une vie à explorer », dont on retrouve trace dans La Femme de Trente ans (CB, t. III, p. 13). À lui encore quHenriette Reymond veut « communiquer quelques traits qui seront assez intéressants pour un peintre des scènes de la vie
Vous aurez le mérite de les décrire
je nen ai pas le talent » (CB, t. V, p. 33). Pas tout à fait un simple écrivain, donc, mais une sorte de chercheur en sciences humaines, comme nous dirions, en le ramenant à nos normes anachroniques. Un spécialiste aussi des problèmes féminins, un peu savant, un peu gourou, un peu courriériste du cur. Et on comprend que ce soient aussi les dames qui lui attribuent ces qualités sérieuses d« homme spécial », comme on disait alors ; et cela avant que l« Avant-propos » de La Comédie humaine (1842) ne renforce cette identité. Cest lune dentre elles qui le représente comme
[
] un homme qui ne se contente pas des ressources de son imagination, mais qui cherche, senquiert, [
] sempare des connaissances acquises, éparses, ça et là, au milieu des hommes spéciaux, dedans les arts, les sciences, les métiers, [
] afin de peindre la société dans tout son ensemble et dans tous ses détails [
] On voit que vous avez un plan, [
] vous analysez la vie humaine, vous la décomposez, la passez au creuset, à lalambic, enfin vous faites au moral ce que le chimiste fait au physique.
Mais sans mépriser ni sa stature de philosophe et de savant, ni la nouveauté de son projet de savoir anthropologique, cest plus encore au « poète » quelles sadressent de préférence ; plus rarement, à celui quelles commencent à appeler l« artiste ».
On peut être à bon droit surpris de le trouver moins souvent considéré quon ne sy attendrait comme un « artiste ». Elles lui reconnaissent volontiers des talents de peintre délicat, mais elle lui donnent moins souvent quon ne pourrait sy attendre le mot sacramentel. Sur ce point, ses lectrices semblent infidèles à sa propre leçon, et un peu sourdes à la vogue du mot, qui, en ces années de la monarchie de Juillet, commence à pouvoir sappliquer à un écrivain. Mais, telle que le romantisme est en train de la redéfinir et de lélargir, la notion dartiste est encore trop nouvelle, trop parisienne aussi pour entrer dans le bagage mythologique du commun des lectrices. Le mot a dailleurs des connotations qui ont de quoi rendre prudentes les dames. Lartiste tel quon limagine alors, nest-ce pas dabord la « vie dartiste », avec ses caprices et ses irrégularités de légende ? On devine un atelier en désordre et des maîtresses. Écrire à l« artiste », ce serait presque soffrir.
La notion de « poète » na pas de ces désavantages. Elle idéalise, elle purifie au contraire. Et tant pis si le « poète » nobéit pas quant au physique à limage dÉpinal : un éphèbe alangui, dessiné à lestompe, composant dinspiration dans sa mansarde. Décidément Balzac nest pas Lucien de Rubempré. En sadressant à lui comme à un « poète », ses lectrices glissent à leur favori un costume de rigueur un peu flottant. Mais elles manifestent quelles ont compris à demi-mot lambition de lauteur de La Comédie humaine : être une sorte de Dante. Le mot de poète lui convient parce quil fonctionne comme un superlatif majestueux, pour désigner un écrivain qui a une exigence métaphysique et un regard sur le monde, ambitieux et original.
Lorsque il insiste un peu trop sur la tendance à lidéalisation et au détachement de la terre, le mot semble manquer un certain Balzac quon croit connaître : ancré dans le réel et dun prosaïsme militant. Mais quand les femmes qui lui écrivent sadressent à lui comme à un « poète », elles sélectionnent, parmi tous les Balzac possibles, le peintre séraphique des amours des anges, des mélancolies féminines et le narrateur des « malheurs du génie ».
Élu poète par les femmes, Balzac est comme filtré par elles de tout ce qui risquerait de les indisposer. Le poète, pour elles, cest le contraire de celui quon appelle alors l« homme positif », mais aussi de l« homme desprit », ou encore du « dandy ». Toutes ont peur de trouver un esprit satirique et frivole, semblable au portrait que donne de lui la petite presse, en lieu et place de lhomme de cur quelles ont fabriqué avec ses livres. Plutôt que de la « verve », qui ferait de lui un « brillant météore » (AB, p. 116), il faut au poète de « douces rêveries et de poétiques méditations » (AB, p. 109) ; ses ouvrages doivent être « plus enfants du cur que de lesprit » (CB, t. V, p. 43). Elles attendent surtout de lui cette généreuse ingénuité qui lui ferait croire sans faillir à ces promesses damour qui lui viennent par la poste. Ce dont « Fleur dautomne » regrette le manque en Balzac. Car elle aurait admis quun homme ordinaire refusât de croire à « un fantôme damie, une création purement idéale aux yeux de toute personne raisonnable dont lesprit ne se laisse pas gouverner par la folle de la maison. Mais jespérais trouver dans un poète, doué dune imagination riche et brillante, plus de croyance aux douces sympathies du cur. Je me suis trompée » (AB, p. 132).
Plus quune figure strictement littéraire, le « poète » est un mirage : cest léternel dépossédé, que ces femmes privées de vraie vie, poètes « de cur et dâme », comme se définit lune dentre elles, construisent comme leur double. Pour elles, veiller sur « leur poète », cest un peu veiller sur soi-même. Elles lencouragent à persévérer dans la voie de lélégance et de lidéal. Plutôt que groupies, prêtes à accepter toutes les entorses de la part de leur idole, elles se voient en directeurs de conscience littéraire. Elles lui montrent la voie royale et les ornières à éviter.
Ce nest pas laffaire dun poète que décrire la Physiologie du mariage ou les Contes drolatiques, estime « Fleur dautomne » :
Je vous dirai que je suis fâchée que cet ouvrage soit de vous. Les dames ne verront plus désormais votre nom sur la couverture dun livre sans rougir jusquau blanc des yeux [
] Voulez-vous donc les effaroucher, leur faire renier avec effroi leur poète chéri ? Ah ! de grâce, monsieur, [
] revenez à la Muse gracieuse et brillante que vous nous avez accoutumés à distinguer parmi toutes ses surs, pour léclat magique de son style et la délicatesse de ses tableaux (AB, p. 129).
Comment concilier lauteur des Scènes de la vie privée, ce poète de lintimité féminine, avec ce médecin grivois ou ce conteur paillard ? Ce nest pas à un poète de faire des « contes bruns, bleus ou roses », pour plaire à la coterie romantique. Ce nest pas à un poète décrire des feuilletons dans les journaux. « Est-il bien possible que la même plume qui a tracé Eugénie Grandet, cette plume si délicieuse et si pittoresque dans les Chouans, se soit ainsi salie dans un journal ? Quel tort vous vous faites », écrit une lectrice scandalisée de La Vieille Fille :
Quelle bizarrerie vous a saisie ; nécrivez jamais ainsi, vous que lont peint si recherché, employer des comparaisons si
suivez votre impulsion en écrivant, restez vous, vous sentez délicatement, noblement, exprimez-vous ainsi ; ceux qui aiment vos uvres pleurent en lisant la dernière.
Conclusion de cette lectrice qui signe « Une femme dont la vie est horrible » : « Restez écrivain aristocratique [
]. Ne salissez jamais votre plume de cygne, conservez lui sa blancheur, plus elle sélève et plus elle brille. » Ainsi, dès quil sémancipe de son portrait idéal, Balzac se fait sermonner par ses lectrices
Ce qui est troublant, cest quon retrouve cette attitude de censure et de suspicion, ces rappels à lidéal trahi, chez les intimes et les amies de cur, Zulma Carraud et Évelyne Hanska, comme chez les anonymes et les pseudonymes. Dans son langage mystique des débuts, jusquà « lÉtrangère » qui émet des réserves : « Votre génie me semble sublime, mais il faut quil devienne divin. [
] Voilà ce que tu es, vois ce que tu dois être. » Comme si cétait une fatalité que les femmes se posent toujours face à Balzac comme des censeurs, des professeurs de pureté ou des arbitres délégance. Les femmes, toutes les femmes ou presque : et pas seulement les professionnelles de la conversion, les catholiques ou les fouriéristes qui sen prennent à lui, ou encore les muses du parti royaliste.
En relisant leurs lettres sous cet angle, on serait étonné de voir combien est ambigu le projet de certaines dentre elles dapporter une compensation chaleureuse à lécrivain contesté par la critique satirique des journaux. À côté de la louange, sincère ou de convention, on trouve les piques, les réticences, la menace de changer dopinion si le « poète » ne répond pas à lappel ou nentend pas les recommandations : toute une agressivité sourde, courant par-dessous le respect et lenthousiasme. Elles ne lui cachent leur admiration passionnée. Mais elles lui font payer en retour la séduction quil exerce sur elles en lui envoyant à la face quelques-unes des médisances qui courent sur lui : sa « fatuité » légendaire, la « dose de présomption dont vos amis vous dotent généreusement ». Entre Balzac et la rumeur épistolaire qui lui remonte de ses lectrices, fonctionnant à elles toutes comme une sorte de Grand Chur, le dialogue est plus mouvementé, les scénarios plus complexes quon ne sy attendrait.
Quatre scénarios pour un roman épistolaire
1. Le Poète-Dieu
Si vous tenez la plume, monsieur, pour corriger une épreuve ou terminer un chapitre de louvrage auquel vous consacrez vos veilles, ne vous dérangez pas, je vous prie, jattendrai, une solliciteuse doit shabituer à faire antichambre [
] Me voici, avec ma robe noire, mon voile, mon air humble, je suis devant vous, jai une grâce à vous demander.
Humbles desservantes du Dieu, cest là le rôle que choisissent quelques-unes. Voyez-les ramper aux pieds de lidole, en « robe noire » de « solliciteuse ». « Nêtes-vous pas dune nature éthérée et immortelle, et la révélation de Dieu ? » demande lune dentre elles. Une autre sapprête à traiter le billet quelle recevra, non comme un vulgaire autographe, mais comme lobjet dun culte fétichiste : « Je vous demande en grâce un mot de votre main, je le ferai encadré [sic] et le considérerai tous les jours comme lobjet le plus cher à mon cur mon âme senvole vers vous une femme. G.. » Son enthousiasme fait entreprendre à la comtesse de Bornstedt « un pèlerinage avec létourderie d un enfant et la sainte dévotion des trois mages vers les lieux habités par l illustre auteur d Eugénie Grandet ». La comtesse de Bocarmé celle que Balzac surnomme « Bettina II » implore : « Ne me traitez pas comme Dieu a traité Moïse, à qui il fut seulement permis une fois de voir du haut de la montagne de Nebo la terre promise. » Et elle rêve davoir, comme les Javanais, un langage spécial à disposition pour sadresser à son dieu. Lhistoire finit avec le don, à « Divo Balzac », dun vase en verre de Bohème qui se trouve encore rue Raynouard. Inutile dinsister : un premier scénario fort répandu consiste à traiter lécrivain comme un être divin, et la lettre quon lui adresse comme un hymne ou une prière.
2. Le Prince et la Servante
Il serait beau, louable, généreux à vous, qui êtes une puissance en littérature de venir à mon aide, de me tendre une main amie et protectrice à moi, humble et obscure, qui veut essayer, pour dissiper mes ennuis, mes longs chagrins, de la vie aventureuse dartiste (« Fleur dautomne », AB, p. 141).
Un autre scénario consiste à le traiter comme un roi, comme un être triomphant et majestueux : la potestas après lauctoritas. Les correspondantes de Balzac ne semblent pas avoir entendu son insistance sur le thème des tragiques accidents de lénergie. Elles sadressent à lui comme à un grand de ce monde, dont la force immense ressort, comparée à leur propre inanité. Dialogue de la mendiante et du prince. Si grande est sa puissance quon implore de lui des prodiges qui ne sont pas de son ressort : « Vous êtes puissant, Monsieur et je ne vous demande que de mobtenir dentrer au Conservatoire pour être artiste dramatique. » Quand le fantasme va jusquau bout, elles font de lui un héros de conte de fées, mi-Asmodée, mi-Prince charmant :
Un poète doit avoir des amis partout, les portes des palais souvrent à son approche, comme aussi celles de la plus modeste chaumière. Point de sentinelle dont il ne force la consigne, de verrous qui résistent à ses conjurations magiques. Les murailles crénelées des vieux châteaux nont plus de mystères pour lui [
]. Le boudoir de la coquette na point de rideaux assez épais pour échapper à ses regards indiscrets. Il voit tout [
] (« Fleur dautomne », AB, p. 105).
On connaît les rêveries de Balzac sur la puissance divinatoire de lobservateur. Tout en ayant recours à une mythologie désuète, « Fleur dautomne » le chatouille donc au bon endroit, ce maître superbe et généreux quelle se donne. En proposant à lécrivain la collaboration de linfime et du sublime, ses correspondantes ont limpression de jouer un drame romantique, plutôt quun roman balzacien. Elles récrivent la fable de Ruy Blas, « ver de terre amoureux dune étoile », en inversant les signes sexuels. Plus elles se font obscures, plus ressort lastre rayonnant. À lui la gloire ; à elles de vivre par procuration cette gloire qui leur est interdite. Comme le dit joliment « Fleur dautomne », « le pied my glisserait ».
Lorsque le candidat à la postérité est à la hauteur, quel plaisir démarger à sa « vie palpitante démotions », à sa « vie non morte et non enfouie », comme lécrit Louise Abber. Celle-ci cherche à projeter sur un grand homme littéraire son admiration laissée vacante par la mort de Napoléon. « Il en est même qui accepteraient lincertitude, la chance du malheur, pour sabriter à la gloire de votre nom », suggère Irma. Mais elle sait bien que sa candidature sera rejetée, puisquelle fait partie de ces « Parias femelles, qui balayent leur chambre, font la cuisine », mis au rebut par la Physiologie du mariage (CB, t. V, p. 12-13). Si grande est lattraction de la gloire, quelles sont prêtes à se contenter de quelques miettes : des places pour assister à Vautrin et « jouir de votre triomphe », comme le veut Ginévra de M. ; un emploi de factotum ou dintendante auprès du seigneur et maître, comme le demande Margaret Patrickson : « Car je suis bien forte sur léconomie domestique : je sais tenir une maison avec comfort, élégance, et abondance, sans que léconomie dégénère en mesquinerie. »
3. Gloire et malheur
Mais comme cest un topos romantique incontournable quil nest pas de « gloire » sans « malheur », un troisième scénario consiste à poser le grand homme glorieux comme un être souffrant. Cest Jeannotte « abonnée de la Chronique de Paris », ainsi quelle sintitule elle-même qui se charge de réciter à Balzac sa leçon, et sur un ton fort balzacien :
Les grandes réputations littéraires narrivent pas à la postérité sur un chemin de roses ! Plus on souffre, plus il faut sen réjouir ; si vous ne goûtez pas cet enfer anticipé, cest que vous avez plus dâme que dorgueil, cest que vous nêtes pas le vrai martyr littéraire. Vous étiez venu, donc, flatté dêtre illustre et de vivre en paix ? Quelle grande erreur
(CB, t. V, p. 28).
Pour donner la réplique à cet autre « martyr ignoré », la correspondante a le choix entre deux rôles : infirmière compatissante ou compagne dinfortune.
Modeste Mignon veut faire preuve de « cette noble compatissance », de « ce culte du talent » qui « est une des plus rares fantaisies qui jamais aient voleté dans des âmes de femmes ». Dans son registre, « Fleur dautomne » abreuve Balzac de conseils dhygiène de vie quelle signe « Votre Esculape » :
Votre santé ne pourra pas tenir à un pareil régime, vous tomberez malade (AB, p. 118).
Ne travaillez pas trop, ne passez pas les nuits à écrire, vous vous enflammerez le sang et cela est très dangereux (AB, p. 127).
Mais tout en jouant ce rôle maternel, elle sait aussi se présenter comme une sur dinfortune, qui dévore goulûment les confidences de son divin frère :
Le spleen, quoi, monsieur, vous avez le spleen ? Vous connaissez cette épouvantable maladie ? Que je vous plains
(AB, p. 123)
Ah ! jaurais dû le deviner dans vos écrits, on ne peut peindre avec laccent de la vérité les souffrances des autres sans avoir subi soi-même de tristes et pénibles épreuves, et vous avez dû donner votre âme et ses douleurs cachées à quelques-uns de vos héros (AB, p. 106).
Même extase chez Louise Abber devant le couplet de Balzac sur les souffrances du travailleur de force littéraire :
Vous souffrez donc aussi, vous, homme de génie ! Vous à lil divinatoire et si profond, vous dont la puissance intellectuelle doit être si forte, vous le premier observateur de lépoque, vous souffrez donc aussi (CB, t. III, p. 39).
Et le temps dune digression exaltée, la lettre se transforme en un duo élégiaque, où se signe lalliance des malheurs du génie et de la souffrance des femmes.
4. Le jeu de la séduction
Mais le charme quexercent ces lettres dautrefois ne tient pas seulement à ces scénarios obsolètes. Ces représentations de lécrivain en Dieu, en Prince ou en Martyr, on les connaît trop par ailleurs pour y croire vraiment. Ce qui corse ces relations fantomatiques tient au jeu de la séduction.
Permis à lécrivain de faire linnocent, de poser à lesthète frigide ou au sportif de lécriture. Permis à lui de dire que ce nest pas sa faute si tant de missives semblables à des lettres damour se retrouvent dans sa boîte à lettres. Le faiseur professionnel de fantômes mérite bien ces fantômes sous enveloppe crème ou rose qui demandent parfois à sincarner, mais qui se satisfont, le plus souvent, dentrer par la poste dans la danse de la fiction. Du faux plus vrai que le vrai.
Séduites, ces femmes le sont, même si toutes ne concluent pas leur billet comme cette anonyme de 1836 : « Trouvez-vous lundi à une heure au foyer de lOpéra et abordez-moi ; je serai noire de la tête aux pieds, et des nuds roses au bas de mes manches » (CB, t. III, p. 22). Chez la plupart, la séduction lemporte sur ladmiration : « Vous êtes, pour me servir dune expression prêtée à notre sexe en admiration du vôtre, ma coqueluche », écrit lune delles. Quant à Henriette Reymond, sa liberté de ton de poétesse berlinoise lui donne lélan de commencer sa longue épître à la Bettina par ce cri : « Vous êtes un adorable génie !!! » Mais cest Jeannotte qui fait cadeau à Balzac de cette déclaration damour collective :
Si les inquisiteurs du monde nous forcent quelquefois à condamner quelque chapitre de vos ouvrages, aussitôt que nous sommes deux et dans lintimité nous disons à voix basse : « Jaime Balzac ! Balzac connaît toutes les misères de la condition des femmes. Balzac a crée Joséphine. »
Elles parlent de charme, de magie, denchantement, de prodige : la lecture est pour elles un envoûtement. Dans le roman damour à héroïnes interchangeables que construisent ces duos épistolaires, le héros occupe la place du séducteur, mais aussi celle du confident, ce qui complique lintrigue. Tantôt chevalier servant, tantôt « écrivain chéri de ces dames », tantôt paladin romanesque du sexe tout entier, ou connaisseur de ses mystères, quasi-femme lui-même à force de sympathie : ce qui lui vaut dêtre comparé à Tirésias. Des femmes, il a le bon goût, la délicatesse, la finesse, lélégance, laptitude à la douleur muette, la connaissance curieuse et muette des en-dessous. Caroline Marbouty sémerveille devant « cet homme qui semble avoir souffert comme une femme ». Une autre le tient pour le « seul homme qui ait tenté avec succès de pénétrer le mystère impénétrable dun cur de femme » ; et elle lui exprime ce quelle appelle joliment son « dépit louangeur ».
Pour elles, Balzac nest pas tout à fait de lautre sexe : mi-objet damour, mi alter ego auquel elles sidentifient. Dans ses lettres à cette mystérieuse « Louise » qui lui écrit souvent en 1836 mais refuse de se dévoiler, Balzac non, « Walter », puisque cest sous cette étiquette bien à elle quelle veut le posséder fait de son aptitude à la féminité un argument de séduction :
Sachez que tout ce que vous présumez chez moi de bon est meilleur encore ; que la poésie exprimée est au-dessous de la poésie pensée ; que mon dévouement est sans borne, que ma sensibilité est féminine et que je nai de lhomme que lénergie (Corr., t. III, p. 32).
Cette fois-là, largument na visiblement pas fonctionné. Mais de tels procédés se retrouvent chez Canalis, qui, ne serait-ce que pour cette simple raison, est un double sarcastique de lauteur, un « affreux du miroir ».
Mais plutôt que les manières de « flamant » de Canalis, ce Balzac séducteur se voit attribuer par ses lectrices une identité diabolique. « Fleur dautomne », qui a des lettres, prononce le nom de Protée, mérité par sa faculté à transgresser la barrière des genres :
Jai lu La Femme de trente ans, qui croirait que la même plume qui a tracé ces lignes semées de réflexions suaves et délicates a écrit les Contes drola
Je ne saurais me décider à dire ce nom tout entier, en vérité, vous êtes un nouveau Protée » (AB, p. 131).
Mais chez elle, toute la mythologie y passe : Orphée, Prométhée, Briarée
Celle qui signe Thebaldi le décrit adorablement comme un « génie du mal qui attire et déchire », une sorte de « petit Satan tout noir », qui met la vie de la femme « à nud [sic] et dans sa plus effrayante nudité » :
À mon premier voyage à Paris, je vous chercherai dans quelque lieu public, afin détudier sil reste un éclair de bonté dans un être moitié homme, moitié démon, et mobile comme vous devez lêtre, ce sera un miracle de deviner juste.
Nouveau costume, dun romantisme plus tardif, que cette défroque de Méphistophèles-Protée, dont Balzac sest parfois attifé. Décidément, leur amour obscur sempêtre dans des stéréotypes, et na le choix que du registre. On entend trop le ressac des couplets pour que lémotion nous gagne sans mélange.
Mais, exprimés à vif, dans des phrases manuscrites et inexpertes, ces ronrons nous touchent malgré tout. On sourit, mais on noublie plus ces voix venues dailleurs. Leffet de présence fonctionne. Dans ces ritournelles dun autre âge, que de vies vacillant au bout de la plume, prises au piège de lillusion ! Toute une Comédie humaine par bribes postales, avec ses élégances défuntes et ses notes discordantes. Un univers parallèle qui communique avec lautre, et qui insinue le feu du désir dans toute cette galaxie. Une sorte de méta-roman épistolaire qui fait chatoyer et vaciller tous les autres. Et qui a pour personnage réapparaissant un certain Honoré de Balzac.
« Car il y a bien des hommes dans un écrivain »
[
] car il y a bien des hommes dans un écrivain [
]. un auteur donc, doit ressembler à Janus : voir en avant et en arrière, se faire rapporteur, découvrir toutes les faces dune idée, passer alternativement dans lâme dAlceste et dans celle de Philinte, ne pas tout dire et néanmoins tout savoir, ne jamais ennuyer, etc.
Nachevons pas ce programme, autrement nous dirions tout, et ce serait effrayant pour tous ceux qui réfléchissent aux conditions de la littérature.
Juillet 1830 : Balzac se prélasse à la Grenadière, « vagabonnant ». La littérature ? Une prostitution. Pire, un métier dassis :
Sacré Dieu ! mon bon ami, je crois que la littérature est, par le temps qui court, un métier de fille des rues qui se prostitue pour cent sous : cela ne mène à rien, et jai des démangeaisons daller vaguer, chercher, me faire drame vivant, risquer ma vie. [
]
Oh ! mener une vie de Mohican, courir sur les rochers, nager en mer, respirer en plein air, le soleil ! Oh ! que jai conçu le sauvage ! oh que jai admirablement compris les corsaires, les aventuriers, les vies dopposition.
Espoir déçu, bien sûr, dès la fin de cette lettre même. Passé ce rêve fou, déjà le Mohican se prend en faute : « lex-corsaire est devenu marchand didées ».
La traversée au long cours que nous venons de faire des scénographies auctoriales successives qua adoptées Balzac nous pousse pourtant à revenir sur une telle antithèse. Limpression quon a, tout au contraire, cest que nous sommes face à un écrivain qui a réussi ce prodige : faire que son aventure littéraire soit à tout moment une « vie dopposition », et le « marchand de phrases » un « drame vivant ».
Avec Balzac, la scène est bien sûr dabord dans ses livres, livres dont il veut quils soient, à chaque fois, inventifs et déstabilisateurs. Mais les exploits littéraires de ce Protée des formes romanesques se doublent de réinventions de sa propre identité. À chaque uvre, nouvel auteur presque. Point de volume « impersonnifié ». Lauteur est bien derrière chaque uvre. Non comme un donné, mais comme une instance à reconstruire et à relégitimer. Issu de luvre, plus que layant devancée. Recréé par chacune delles. De quoi confirmer le jeune Gide qui, après avoir écrit sa Tentative amoureuse, insiste sur « linfluence du livre sur celui qui lécrit, et pendant cette écriture même. Car en sortant de nous, il nous change, il modifie la marche de notre vie ». Une expérience qui, chez Balzac, fut plus vive encore, du fait du caractère mouvementé de luvre et de la multiplicité des images que ses lecteurs lui renvoyaient.
Linstance recréée par chaque uvre est certes parfois tout bonnement du côté de l« homme » : ce qui a lieu lorsque, par exception, cette uvre lui permet dêtre soi. Mais plus encore quen tant quhomme, Balzac se recrée en tant qu« écrivain imaginaire », personnage et uvre à la fois. Lauteur comme uvre : « une des poésies de la création », comme il est dit de Saint-Aubin. Plus poétique davoir vécu dans « létat dexaltation et deffervescence dans lequel nous jette la vie littéraire ».
Une fois au moins, Balzac avoue lémotion qui allait être la sienne en publiant une uvre novatrice, imprévisible, rompant le fil avec la précédente : non seulement prouver une fois de plus sa capacité esthétique d« inventeur », mais se retourner sur lui-même. Luvre nouvelle, donc, comme lui permettant de démontrer son originalité en acte, mais plus encore : de pratiquer un retournement didentité. Même émoi dans une lettre du 11 mars 1835 à Mme Hanska. Balzac y évoque de nouveau sa capacité à surprendre et à se surprendre en écrivant des uvres absolument différentes : Séraphîta après Le Père Goriot, les Mémoires dune jeune mariée après Séraphîta Et dajouter, comme pour confirmer notre lecture : « [
] depuis ma dernière lettre, je nai pas eu dévénements dans ma vie matérielle, mais beaucoup dans ma vie du cur, puisque mon cur est en jeu dans cette majestueuse conception » (Séraphîta).
Oui, le propre de Balzac, cest bien cela : que sa vie intellectuelle, que la création continue de son identité décrivain a été une « affaire de cur », mais aussi une aventurée risquée, et une histoire à rebondissements.
Une histoire de cur : car il y a eu « passion » constante dans sa prise de possession de la littérature. Celui qui, dès 1832, a entrepris de « représenter lensemble de la littérature par lensemble de [s]on uvre », ne le prenons pas pour un vulgaire arriviste. Ne croyons pas quil ne sagissait pour lui de changer dapparence que pour séduire. Si cela a bien pu être le cas, là nest pas lessentiel. Non, le continuel travail sur soi auquel sest risqué cet aventurier des lettres ne fut pas une simple « comédie littéraire », pour épater la galerie. Car, à tout moment, il affecte en profondeur celui qui sy livre. Ce quil avoue lorsque les quarante pages de Souffrances inconnues sortent avec des lenteurs flaubertiennes : « [
] je nai pas écrit deux phrases par jour. [
] Jamais je nai été tant remué par une uvre. » Remué au sens de « touché sur le plan émotif », comme une lectrice « empathique ». Mais remué surtout en tant que personne ; et en tant qu« individu littéraire », bousculé dans ses retranchements.
La littérature fut ainsi pour lui une aventure risquée. « Lauteur en exposant plus que sa vie [
] », écrivait lauteur du Gars. Un aveu que refait, sept ans plus tard, lauteur de cette uvre-roc, Séraphîta : « Cette uvre à finir me tue et mécrase. Jai tous les jours la fièvre. [
] jy mets ma vie. »
Vie passionnée, vie risquée : mais aussi vie multiple, déclinée sur des longueurs dondes mouvantes. La trajectoire littéraire de Balzac fut une histoire pleine d« événements ». Cest sur cet aspect des choses quil a été ici insisté, en suivant les avatars successifs de cet écrivain kaléidoscopique. Mais, en analysant avec une studieuse lenteur les différentes phases de notre Protée, noublions pas la constante vivacité de son aventure.
Bien sûr, Balzac en agit par rapport à un paysage littéraire dont il veut se démarquer. Il y a de la tactique aussi dans ces recréations de soi ; et même de limitation. Il y là aussi des opérations de démarquage, des phénomènes de contre-influence : faire mieux que Scott, que Nodier, plus tard que Sue, que Dumas, etc. De tout cela, il importait de tenir compte. Mais si ce roman qua pu être lauteur balzacien continue de tenir ses lecteurs en haleine, cest que cet écrivain qui a su très tôt avoir différents « moi-même » à disposition na pas fait que jouer de cette ébriété kaléidoscopique. Certes, il prend plaisir à sapercevoir dans le miroir, comme un être multiple, en perpétuelle gestation. Mais il applique alors sans le savoir les préceptes de Marc-Aurèle : « Tout être, en quelque sorte, est la semence de lêtre qui doit sortir de lui. » « Aucun mal ne survient aux êtres en voie de transformation [
]. » Et sil a voulu être écrivain sous toutes les espèces possibles, cest là une aventure où il na cessé de se mettre en jeu.
Quel émoi quand il entend dire de lui : « Au moment où lon peut croire quil a vidé son sac, il lance un chef-duvre » ! Quelle jubilation de pouvoir annoncer, quand des uvres dissemblables déboulent sur le public : « Je fais avalanche. » Enfin, aveu suprême : « Jamais imagination naura été dans de plus différentes sphères. » Cercles dantesques, il va de soi, tels ces univers parisiens en suspension quévoque le préambule dUne fille aux yeux dor. Balzac ou la « pluralité des mondes ».
Mais ce qui est vrai des uvres, lest aussi, par réverbération, de leur auteur.
Table des matières
introduction
Balzac à la recherche de soi
..
Entrer en littérature (1818-1828)
I. Naître par correspondance
...
II. Imaginaires littéraires du jeune Balzac
.................
Années climatériques (1829-1831)
III. Physiologie de la littérature
IV. Balzac, le saint-simonisme et la politique de lartiste
...
V. Portrait de Balzac en conteur phosphorique
.......
Entre romantisme et réalisme
VI. Lentrée en réalisme (1830-1833)
...
VII. Portrait de Balzac en écrivain romantique. Le Balzac de Davin (1834-1835)
..
VIII. Chemins du réalisme balzacien (1835-1850)
...
Leffet « comédie humaine »
IX. De lartiste à lécrivain, ou comment devenir lauteur de La Comédie humaine (1840-1842)
..
Lauteur et lécrivain
X. Lauteur en préface
.
.
XI. Balzac et ses mythologies décrivain
..
Du côté de la réception
XII. Lauteur vu du lecteur
...
XIII. Lécrivain de leurs rêves : Balzac fantasmé par ses lectrices.
conclusion
« Car il y a bien des hommes dans un écrivain ».................................
9
15
29
85
99
119
143
155
167
175
193
207
221
229
251
Devenir Balzac
Linvention de lécrivain par lui-même
Comment Balzac est-il devenu Balzac ? La question simpose dautant plus que nous avons affaire à un écrivain Protée, qui nen finit pas de se réinventer à nouveaux frais, une fois entré sur la scène littéraire. Il sagit ici de suivre les avatars que Balzac construit successivement de lui-même, depuis lépoque de ses uvres de jeunesse (1818) jusquà La Comédie humaine (1842). En dautres termes, décrire lhistoire de ses scénographies auctoriales. Histoire à rebondissements, dautant plus que luvre est foisonnante et quelle entraîne dans son sillage divers auteurs à luvre, dans une interaction constante entre création littéraire, production livresque et création de soi.
« Devenir Balzac » est ainsi toute une aventure, jamais achevée, toujours recommencée, dont le présent livre marque les étapes. Linvention des divers Balzac successifs est suivie pas à pas depuis lentrée en littérature ; viennent les « années climatériques » (1829-1831), et les divers portraits liges qui en découlent, « entre romantisme et réalisme », jusquà cette radicale reconstruction de soi sub specie æternitatis que tente l« Avant-propos » de La Comédie humaine.
Dans une partie plus synthétique, sont envisagés ensuite tant « lauteur » tel que le construisent ses préfaces, que « lécrivain » tel quil se complaît à saffubler de parures mythologiques.
Enfin, par une sorte de champ/contre-champ, une dernière partie bascule « Du côté de la réception ». Comment notre Protée, expert lui-même de manière novatrice quant à la réception de la figure auctoriale, a-t-il négocié sa changeante image avec ses lectrices ? Lui qui a fait roman des nouveaux rapports auteur/lecteur (Modeste Mignon), comment sest-il trouvé jugé, aimé, consommé, mythologisé ?
José-Luis Diaz est professeur de littérature française à luniversité Paris-Diderot, secrétaire général et responsable des colloques de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes. Il a travaillé sur la question de lauteur à lépoque romantique, en particulier chez Balzac, Sand, Chateaubriand, Lamartine, Musset, Sainte-Beuve. A publié un « Foliothèque » sur Illusions perdues, Gallimard, 2001, et LÉcrivain imaginaire. Scénographies auctoriales à lépoque romantique, Honoré Champion, 2007.
Dans cette même collection, il a co-dirigé trois ouvrages collectifs issus des travaux du GIRB : Penser avec Balzac, 2003 ; Balzac et la crise des identités, 2005 ; Balzac avant Balzac, 2006.
. Lexpression est de Paul Valéry, Autres Rumbs, uvres, « Bibliothèque de la Pléiade », éd. Jean Hytier, t. II, 1966, p. 673.
. Voir Daniel Oster, LIndividu littéraire, PUF, coll. « Écriture », 1997.
. Pierre Barbéris, « Les adieux du bachelier Horace de Saint-Aubin. Autour dune page inédite », AB 1963, p. 7-30.
. Voir larticle de Brigitte Diaz, « Lépistolaire et la connivence féminine : lettres de Manon Phlipon aux surs Cannet (1767-1780) », dans La Lettre au xviiie siècle et ses avatars, textes réunis et présentés par Georges Bérubé et Marie-France Silver, Toronto, Les éditions du gref, 1996, p. 141-157.
. Voir larticle de Brigitte Diaz, « Chronique dune gloire annoncée. La question de la gloire dans la Correspondance de jeunesse et le Journal dHenri Beyle », Textuel, n° 27, « La Gloire », 1997.
. Sans compter quil réussit aussi à faire jouer à sa sur le rôle dun miroir maternel, rôle que, dans sa scénographie inconsciente, il lui est tout aussi nécessaire de voir rempli.
. « Ne perds pas mes lettres ; elles nous seront utiles à tous deux : à toi, tu pourras comprendre par la suite ce que tu nas pas saisi dabord, à moi elles me donneront lhistoire de mon esprit », lettre du 11 mai 1804, Correspondance, éd. Victor Del Litto, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 197, p. 93.
. Voir la lettre de George Sand à son amie Laure Decerfz, 3, 6 et 7 juillet 1832, Correspondance, éd. G. Lubin, Garnier, t. II, p. 118.
.Voir sur ce point mon article : « Comment Aurore devint George ? La correspondance de George Sand comme préface à la vie décrivain (1820-1832) », colloque de Nohant sur la correspondance de George Sand, septembre 1991, publié dans George Sand. Une Correspondance, textes réunis par Nicole Mozet, Christian Pirot éditeur, 1994, p. 18-49
. Voir mon étude : « Naissance de lintimisme épistolaire (1760-1830) », Épistolaire. Revue de lAIRE, n° 32, « Lettre et Journal », 2006, Honoré Champion, p. 43-56.
. Lettre de Balzac à sa mère, Vendôme, 1er mai [1809], Corr., t. I, p. 15.
. Lettre de Madame Bernard-François Balzac à Honoré Balzac, 7 janvier 1816, Corr., t. I, p. 19.
. Voir la lettre à Laure Balzac, de novembre 1819 : « Dame, il est encore temps de faire partie nulle et dêtre un Vomorel, buvant de la bière, jurant après les Jacobins sans savoir ce que cest [
] », Corr., t. I, p. 61.
. « Quant à écrire, jy ai totalement renoncé [
]. Je serai donc bouche-trou dans la société, jy remplirai ma place. Je serai un homme honnête, une stupidité comme toutes les stupidités », lettre à Ernest Chevalier, Correspondance, éd. Jean Bruneau, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1973, p. 49.
. Gustave Flaubert, lettre à Gourgaud-Dugazon, 22 janvier 1842, ibid., p. 94.
. Lettre à Laure Balzac, 25-30 octobre 1819, Corr., t. I, p. 49.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 62.
. Lettre à Théodore Dablin, vers le 21 septembre 1819, Corr., t. I, 1960, p. 44 et p. 45.
. Lettre à Théodore Dablin, vers le 25 octobre 1819, Corr., t. I, 1960, p. 47.
. À Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 58.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 60.
. Lettre à Laure Balzac, juillet 1821, Corr., t. I, p. 108.
. Lettre à Laure Balzac, 25-30 octobre 1819, Corr., t. I, p. 50.
. Balzac veut que son Cromwell soit « sublime, tout le long, dans le genre dAtala de Girodet », lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 39.
. Lettre à Théodore Dablin, vers le 25 octobre 1819, Corr., t. I, p. 46.
. Dans un poème denvoi accompagnant sa pièce. Voir lintroduction à cette uvre par Éliette Vasseur, uvres complètes, éd. Club français du livre, 1967, t. I, p. 89.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 34.
. « Coquecigrue me paraît trop difficile et trop au-dessus de mes forces », lettre à Laure Balzac, 12 août 1819, Corr., t. I, p. 31.
. « Je délaisse le triste opéra-comique ; à quel compositeur veux-tu que je le donne, je ne puis rien dans mon trou ! », lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 36.
. Ibid., p. 37.
. « Je me suis enfin arrêté (par raison) au sujet de Cromwell (la mort de Charles Ier ), ibid., p. 35.
. Lettre à Laure Balzac, 25-30 octobre 1819, Corr., t. I, p. 50.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 37.
. Ibid., p. 35
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 63.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 35.
. Lettre de Laure Balzac à Balzac, 10 août 1819, Corr., t. I, p. 27.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 38.
. Lettre à Laure Balzac, 12 août 1819, Corr., t. I, p. 30-31.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 61.
. Lettre à Laure Balzac, 12 août 1819, Corr., t. I, p. 30-31.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 38-39.
. Ibid., p. 31
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 39.
. Lettre à Laure Balzac, septembre 1819, Corr., t. I, p. 42.
. Lettre à Laure Balzac, 25-30 octobre 1819, Corr., t. I, p. 48.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 39.
. Lettre à Laure Surville, fin janvier ou début février 1822, Corr., t. I, p. 133.
. Lettre à Laure Balzac, 25-30 octobre 1819, Corr., t. I, p. 51.
. Lettre à Laure Surville, fin janvier ou début février 1822, Corr., t. I, p. 133.
. Lettre à Laure Surville, 1823 ou 1824, Corr., t. I, p. 232.
. Lettre à Laure Balzac, 25-30 octobre 1819, Corr., t. I, p. 51
. Lettre à Laure Balzac, 25-30 octobre 1819, Corr., t. I, p. 51.
« Tu timagines quil faut préparer ta lettre et en faire un brouillon ; cest là la plus sotte manie quon puisse avoir, car pour avoir un bon style épistolaire, il faut écrire exactement ce quon dirait à la personne si on la voyait [
] », p. 3.
. Lettre à Laure Balzac, 12 août 1819, Corr., t. I, p. 32.
. Lettre de Balzac à Mme de Berny, mars ( ?) 1822, Corr., t. I, p. 140.
. Dans deux passages de ce roman par lettres inachevé : « Ma correspondance remplace lentretien que je nai pas avec toi », OD, t. I, p. 719 ; « On voit que tu mas écrit, comme je le fais, currente calamo, et cest la vraie manière décrire à son ami », ibid., p. 736.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 63.
. « Je me plais à croire quHonoré Balzac sera un 2e Cicéron », lettre de Laurence Balzac à Balzac, fin novembre 1819, Corr., t. I, p. 67.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 59.
. Lettre à Laure Balzac, septembre 1819, Corr., t. I, p. 42.
. En juin 1821, Balzac projette un voyage en Touraine où il tâchera de « faire des poésies romantiques pour [s]e faire épouser comme M. de Lamartine ». Sensuit lexplication : « Il a composé une rêverie intitulée le Lac, et tu sais quil était en Italie pour rétablir sa santé. Il tombe chez lui une Anglaise qui lui dit [
]», lettre à Laure Balzac, juin 1821, Corr., t. I, p. 102-103.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 66.
. « Je dois me manger au moins sept à huit fois les ongles, avant davoir élevé mon premier monument », lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 35.
. Lettre à Laure Balzac, 1823 ou 1824, Corr., t. I, p. 233.
. Ibid.
. Voir le récit fait dans la biographie de Victor Hugo que rédige et publie Madame Adèle Hugo, en 1862, sous les yeux même de son mari (Victor Hugo, uvres complètes, éd. Jean Massin, Club français du livre, t. I, p. 966). Le mot célèbre y est donné pour une notation du Journal du jeune poète, « datée du 10 juillet 1816 (quatorze ans) ».
. Chez le Beyle autobiographe, le choix découle paradoxalement dune lecture de Félicia ou mes fredaines : « Dès ce moment ma vocation fut décidé : vivre à Paris en faisant des comédies comme Molière », Vie de Henry Brulard, éd. B. Didier, Gallimard, coll. « Folio », p. 181.
. uvres intimes, éd. Victor Del Litto, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1981, p. 18.
. Alfred de Musset, lettre à Paul Foucher, Correspondance dAlfred de Musset, éd. L. Chotard, M. Cordroch, R. Pierrot, PUF, t. I, 1985, p. 23.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 66.
. Comme le rappelle du Bellay, Horace a enseigné qu« aux poètes ni les dieux, ni les hommes, ni les colonnes nont point concédé être médiocres », Défense et illustration (livre II, chap. iii).
. Boileau adapte lui aussi, à sa manière, Horace, dans son Art poétique : « On peut avec honneur remplir les seconds rangs ;/Mais dans lart dangereux de rimer et décrire/Il nest point de degrés du médiocre au pire », Chant I, v. 30-32.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 61.
. Ibid., p. 58.
. « Enfin, je suis un pater dolorosa [
] », à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 58.
. Ibid.
. Lettre à Laure Balzac, septembre 1819, Corr., t. I, p. 41.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 35.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 36.
. Lettre de Laurence Balzac à son frère, fin novembre 1819, Corr., t. I, p. 66-67.
. Ibid., p. 67.
. Lexpression est de Balzac, si, comme je le crois, il convient, dans la phrase suivante, de remplacer le mot « envers » (qui ne donne aucun sens) par le mot « envie » : « Ah ma sur, que de tourments donne lenvers de la Gloire. Vivent les épiciers morbleu », lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 37.
. Texte de 1825, OD, t. I, p. 606.
. Sténie ou les Erreurs philosophiques, OD, t. I, p. 734.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 36.
. uvres intimes, éd. Victor del Litto, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, p. 87.
. Ibid., p. 68.
. Incipit dune lettre à Mme de Berny, qui a connu plusieurs brouillons (23 mars 1822, Corr., t. I, p. 143).
. Journal, 18 janvier 1805, uvres intimes, op. cit., t. I, p. 189.
. OD, t. I, p. 530.
. Une heure de ma vie [1821], OD, t. I, p. 872.
. Comme le dit Mme de Staël, dans De la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), ayant en vue sous ce terme ce quelle appelle par ailleurs la « littérature philosophique ».
. François Andrieux (1759-1833), secrétaire perpétuel de lAcadémie française, élu en 1803 au fauteuil no 38. Il y fut maintenu à la réorganisation de 1816. Il fit partie de la Commission du Dictionnaire à la mort de Morellet et fut nommé secrétaire perpétuel le 22 janvier 1829, en remplacement dAuger.
. François Andrieux, Cours de grammaire et de belles-lettres. Sommaire des leçons sur lart décrire, publié dans le Journal de lÉcole polytechnique, 10e cahier, t. IV, Paris, Impr. impériale, nov. 1810, in-4°, p. 69-79.
. Il les formule déjà dans la lettre où il remercie quon lui ait rendu son brouillon, et tente datténuer le trait de ses critiques : « Je suis loin de vouloir décourager M. votre fils ; mais je pense quil pourrait mieux employer son temps quà composer des tragédies ou des comédies. Sil me fait lhonneur de venir me voir, je lui dirai comment je crois quil faut considérer létude des Belles-lettres et les avantages quon peut et quon en doit retirer sans se faire Poëte de profession », lettre dAndrieux à Mme B.-F. Balzac, 22 septembre 1820, Corr., t. I, p. 84.
. Paris, Baudoin frères, in-8°, 35 p.
. Autre publication issue du même concours : A. Lenoir, Observations scientifiques et critiques sur le génie, Paris, 1821.
. OD, t. I, p. 1471.
. Ibid., p. 1470.
. Point de piste pour linstant. Il y a bien, dun certain Jean-André Michel, vicaire épiscopal de la Manche, un Discours sur l'immortalité de l'âme, dédié à Mgr l'évêque de Coutances, Paris, impr. de A.-J. Gorsas, (s. d.). Mais il savère que ce prêtre est né en 1749
Par ailleurs, en 1827 Guizot écrit des Méditations sur l'immortalité de l'âme. Mais tout cela ne nous met pas sur la voie dun concours académique.
. Balzac, uvres complètes, Paris, Club de lHonnête homme, t. XXV, 1962, p. 123.
. Discours sur limmortalité de lâme [1818], OD, t. I, p. 535-536.
. Essai sur le génie, OD, t. I, p. 593.
. OD, t. I, p. 726.
. Ibid.
. À Laure Balzac, septembre 1819, Corr., t. I, p. 42.
. Voir par exemple le couple « Le Poète et Pythagore » dans Louis Lambert, ou le couple Lucien de Rubempré/David Séchard dans Illusions perdues.
. OD, t. I, p. 726.
. Ibid., t. I, p. 747.
. OD, t. I, p. 1079.
. Ibid.
. Ibid., t. I, p. 782.
. Ibid., t. I, p. 719.
. Ibid., t. I, p. 782.
. Balzac, « Ode première. Le Poète mourant ». Ce fragment appartient au dossier A. 240 de la collection Lovenjoul. Il date de 1822, comme lont démontré les éditeurs des uvres diverses (voir leur notice, t. I, p. 1723-1725). Ils notent les liens qui unissent ce poème inachevé, auquel le jeune Balzac tenait, au second Falthurne et à Sténie. « Entourons mon cercueil des pompes dune fête,/Cest mon second berceau », sexclame cet apprenti mourant peu doué (ibid., p. 1072). Il témoigne du moins par ces deux vers quil a entendu un des couplets du thème à la mode. Mais le « frénétisme » lemporte bien vite vers de tout autres horizons.
. « Le Poète mourant » de Millevoye a été dabord publié dans : Élégies, suivies d'Emma et Éginard, poëme, et d'autres poésies, la plupart inédites, par Charles Millevoye, Paris, Rosa, 1812.
. « Lamartine, « Le Poète mourant », Nouvelles Méditations poétiques [1823]. Mais déjà Lamartine avait laissé dans ses brouillons une première version inédite, fort différente, tout à fait néo-classique dinspiration, de ce même « Poète mourant » : « Le Poète mourant. Ode » [1817], texte publié dans lédition que F. Letessier a donné des Méditations, Paris, Garnier, 1968, p. 731-732.
. Ibid., t. I, p. 720.
. Ibid.
. Ibid., t. I, p. 721.
. « Lidée première de La Comédie humaine fut dabord chez moi comme un rêve, comme un de ces projets impossibles que lon caresse et quon laisse senvoler ; une chimère [
] », « Avant-propos », CH, t. I, p. 7.
. Sténie
, OD, t. I, p. 782.
. Ibid.
. Ibid.
. Essai sur le génie poétique, OD, t. I, p. 596.
. uvres de labbé Savonati. Falthurne, OD, t. I, p. 701.
. Ibid., t. I, p. 683.
. René [1802], in Atala, René, Les Aventures du dernier Abencérage, éd. J.-Cl. Berchet, Garnir-Flammarion, 1996, p. 173.
. Dans Corinne, Oswald oppose plutôt les « âmes froides » aux « âmes exaltées » (Corinne [1807], éd. B. Didier, Gallimard, coll. « Folio », p. 274).
. OD, t. I, p. 890.
. Falthurne II, OD, t. I, p. 887.
. Lettre à Laure Surville, 23 novembre 1821, Corr., t. I, p. 118.
. OD, t. I, p. 1387.
. Chateaubriand, René (1802), Atala, René, G-F, p. 158.
. OD, t. I, p. 887.
. OD, t. I, p. 683.
. OD, t. I, p. 877.
. OD, t. I, p. 1623.
. Cf. Une heure de ma vie, OD, t. I, p. 873.
. Voir même page.
. Ibid., t. I, p. 882.
. Lettre à Laure Balzac, vers le 15 août 1821, Corr., t. I, p. 112.
. Ibid., p. 111.
. Brouillon dune lettre à Mme de Berny, 23 mars 1821, Corr., t. I, p. 144.
. Voir un autre brouillon de la même lettre, cité par R. Pierrot dans son édition de la Correspondance, et le commentaire du vicomte de Lovenjoul, cité p. 145 : « Les vers qui suivent ne sont point dAndré Chénier, mais bien de Balzac lui-même », Corr., t. I, p. 143-145.
. Ibid., p. 145.
. OD, t. I, p. 869-884. Texte daté par les éditeurs de mars 1822.
. Au singulier, lexpression est de Balzac, dans une de ses lettres à sa sur Laure : « Je ne tai pas envoyé Birague parce que cest une véritable cochonnerie littéraire, car maintenant le voile est tombé [
] », lettre du 3 avril 1822, Corr., t. I, p. 158.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 35.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 61.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 36.
. Ibid.
. Lettre à Théodore Dablin, vers le 21 septembre 1819, Corr., t. I, p. 45.
. Lettre à Laure Balzac, 25-30 octobre 1819, Corr., t. I, p. 51.
. Lettre à Laure Surville, juin 1821, Corr., t. I, p. 97.
. Ibid., p. 98.
. Lettre de Laurence Balzac à Balzac, fin août ( ?) 1819, Corr., t. I, p. 33.
. Lettre à Laure Balzac, fin janvier ou début février 1822, Corr., t. I, p.133.
. Lettre à Laure Balzac, novembre 1819, Corr., t. I, p. 60.
. Lettre à Laure Balzac, 2 avril 1822, Corr., t. I, p. 158.
. Ibid., p. 159.
. Ibid.
. Lettre à Mme de Berny, 30 juillet 1822, Corr., p. 194.
. Ibid.
. Ibid., p. 195.
. Ibid.
. Lettre à Laure Balzac, fin janvier ou début février 1822, Corr., t. I, p. 130.
. Lettre à Laure Balzac, 23 novembre 1821, Corr., t. I, p. 118.
. Lettre à Laure Balzac, 6 septembre 1819, Corr., t. I, p. 37.
. Lettre à Laure Balzac, vers 15 août 1821, Corr., t. I, p. 112.
. Lettre à Paul Foucher, 23 septembre 1827, Correspondance dAlfred de Musset, éd. L. Chotard, M. Cordroch, R. Pierrot, PUF, t. I, 1985, p. 23.
. Lettre de Grégoire-Cyr Hubert à Balzac, 16 mars 1822, Corr., t. I, p. 142-143.
. « Cher lecteur !
nous aimons beaucoup les lecteurs, mais plus particulièrement ceux qui, au lieu de nous louer (locare) nous achètent » (Jean Louis, Premiers Romans, t. I, p. 278).
. « Rôle » littéraire que définit le Code du littérateur et du journaliste (1829) dHorace Raisson, auquel Balzac a pu collaborer. Voir le chapitre IV : « Lhomme de lettres négociant » : « Un négociant littérateur [
] est enfin une espèce de courtier marron, qui na à craindre ni syndicat, ni poursuites correctionnelle » (p. 48).
. Lettre de Laurence Balzac à Honoré Balzac, 4 avril 1825, Corr., t. I, p. 256. Cela est dit par Laurence à propos du Code des gens honnêtes.
. Ibid., p. 254-255.
. Lettre à Laure Surville, fin janvier ou début février 1822, Corr., t. I, p. 133.
. Mais il faut admettre que déjà le portrait de Lord Rhoone avait tendance à changer dans Une heure de ma vie (vers février-mars 1822). Lord Rhoone sy donnait cette fois, non pour un Lord, mais pour un homme de « cinq pieds deux pouces, taille commune de lhumanité », « ni beau ni laid », « un homme qui malheureusement ressemble à tous », OD, t. I, p. 869.
. Lettre à Laure Surville, 23 novembre 1821, Corr., t. I, p. 116.
. Lettre à Laure Surville, juin 1821, Corr., t. I, p. 102.
. « Garde-toi décrire si tu veux seulement te faire admirer ; car bientôt tu tembarrasserais peu décrire des choses méchantes pourvu quelles fussent bien dites ; et au lieu du sentiment généreux qui anime lÉcrivain, tu naurois que la rage dAuteur », De la littérature et des littérateurs, Paris, 1778, p. 78.
. Lauteur, cest pour lui lécrivain vu sous langle de ses péchés professionnels : orgueil, vanité, jalousie, amour-propre. Ceux quil débusque chez La Harpe et Geoffroy : « Si les auteurs ont ce caractère, quelque orné quil soit, il est bien dégoûtant », Journal, 8 messidor an XII [27 juin 1804], uvres intimes, éd. V. Del Litto, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 87.
. Voir entre autres les propos dune de ses lettres à Adolphe de Mareste : « [
] jai toujours rempli mon but, qui était de ne pas parler comme auteur. [
] le métier dauteur lui semble avilissant ou, pour mieux dire, avili. Jécris pour me désennuyer le matin ; jécris ce que je pense, moi, et non pas ce quon pense », 1er décembre 1817, Correspondance, éd. Victor del Litto, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, p. 881.
. Premiers Romans, t. II, p. 146.
. Sur ce sujet, voir mon article : « La notion dauteur (1750-1850) », dans Une histoire de la « fonction-auteur » est-elle possible ?, Publications de luniversité de Saint-Étienne, sous la direction de Nicole-Jacques Lefèvre, 2001, p. 169-190.
. Traité avec Hubert pour Clotilde de Lusignan, Corr., t. I, p. 127.
. Voir par exemple tel énoncé de la Monographie de la presse parisienne (1843), à propos de la deuxième variété de « Critique de la vieille roche », « Le Mondain » : « Il représente admirablement ce quon nommait autrefois un littérateur ! », uvres complètes, CHH, t. XXVIII, p. 390.
. Monographie de la presse parisienne, ibid., p. 360.
. Lettre à Laure Balzac, septembre 1819, Corr., t. I, p. 41-42.
. Ibid., p. 41.
. Voir ses propos du 4 mars 1831 à Jules Boucoiran : « Je suis plus que jamais résolue à suivre la carrière littéraire, malgré les dégoûts que jy trouve parfois. [
] Jai un but, une tâche, disons le mot, une passion. Le métier décrire en est une violente et presque indestructible, quand elle sest emparée dune pauvre tête, elle ne peut plus sarrêter », Correspondance, éd. G. Lubin, Garnier, t. I, 1964, p. 817.
. OD, t. I, p. 1100.
. Lexpression est de Nicolas de Bonneville, Choix de petits romans imités de lallemand, 1786, p. 23 et p. 39.
. « Roman préliminaire, cest-à-dire préface », LHéritière de Birague, Premiers Romans, t. I, p. 23.
. Dès l« Avertissement » du Gars, en 1828, il condamne dun même geste les « préfaces semblables à des parades » et les « trouvailles de manuscrits », CH, t. VIII, p. 1 669.
. Sainte-Beuve fait mourir son double poétique, Joseph Delorme, dune « phtisie pulmonaire compliquée [
] dune affection de cur », Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme [1829], éd. Gérald Antoine, Nouvelles Éditions latines, 1954, p. 21.
. « Préface quon lira si lon peut », Le Vicaire des Ardennes, Premiers Romans, p. 145-146.
. Ibid., p. 146.
. Ibid.
. Mais dautres topos manquent à lappel, ce qui déconcerte Horace : « Ce qui métonna le plus, cest quil ne poussa point de soupirs, ne versa point de larmes, ne se rongea point les ongles », ibid., p. 148.
. Ibid., p. 149.
. Lettre à Laure Balzac, juin 1821, Corr., t. I, p. 103.
. « Préface » dAnnette et le Criminel, Premiers Romans, t. II, p. 444.
. « Je défie la critique de ne pas trouver du naturel dans tous ces mouvements-là !
et, naturels ? on na rien à me dire !
sils ne le sont pas ? alors ils deviennent romantiques ! ainsi la critique est battue !
», Clotilde de Lusignan, Premiers Romans, p. 74.
. Voir la lettre à Laure Balzac de juin 1821, Corr., t. I, p. 103 : « Ah ! maudit argent
Ne tinquiète si par hasard je me trouve un homme à talents, je compte en ramasser pour nous tous. »
. Lexpression est de Sébastien Mercier dans le Tableau de Paris (1781-1787). Voir le titre du chapitre CXXXVIII : « Des demi-auteurs quarts dauteurs, enfin métis, quarterons, etc. », Amsterdam, t. II, p. 113.
. Ce roman signé Horace Raisson, mais auquel Balzac a pas mal contribué, est paru en octobre 1833. Texte cité par Marie-Bénédite Diethelm, en appendice à son édition de LAnonyme, ou ni père ni mère, Le Passage, 2003, p. 380.
. Voir les trois textes encore « en prise » avec la narration qui terminent Le Centenaire : la « Lettre du général comte de Béringheld à M. Victor de Saint-Aubin laîné, médecin », l« Extrait dune réponse de M. Saint-Aubin laîné, au général Béringheld », et enfin la « Note de léditeur » qui annonce une suite : Le Dernier Béringheld, demandant beaucoup de recherches (Premiers Romans, t. I, p. 1054-1056).
. Voir CH, t. VIII, p. 1661-1667.
. La XIe des Lettres sur Paris évoque « le kaléidoscope de 1830 », à travers lequel « il est difficile de distinguer les objets », 9 janvier 1831, OD, t. II, p. 935.
. Mais dans ce sens, ce mot quon attendrait plus souvent sous la plume de Balzac na quune occurrence : il est mis dans la bouche du provincial Gazonal, émerveillé devant Paris, et disant son émerveillement avec laccent et dans le langage quil croit à la mode : « Cette uné kaléidoscope de sept lieues de tour », Les Comédiens sans le savoir, CH, t. VII, p. 1162. Dans ce même sens urbain, le mot se retrouve dans un article de La Caricature. Il sagit dun article intitulé : « Les Voisins », publié le 4 novembre 1830 : « Ô civilisation, ô Paris ! admirable kaléidoscope qui, toujours agité, nous montre ces quatre brimborions : lhomme, la femme, lenfant et le vieillard, sous tant de formes, que ses tableaux sont innombrables ! Ô merveilleux Paris ! » (OD, t. II, p. 809). Autre texte, sinon de Balzac à coup sûr, mais qui rend un net son balzacien : l« Introduction » dUne blonde, roman signé Horace Raisson, mais auquel Balzac a contribué. Cette fois-ci, le mot « kaléidoscope » est employé pour un livre. Aucun livre, « eût-il à chaque page la variété du kaléidoscope changeant, ou de la marqueterie bigarrée », ne saurait contenter les lecteurs des différents classes (texte cité par Marie-Bénédicte Diethelm, en appendice à son édition de LAnonyme, ou ni père ni mère, Le Passage, 2003, p. 382). Lemploi conjoint du mot de « marqueterie », auquel Balzac a facilement recours (aux côtés du mot de « mosaïque », dans l« Avertissement du Gars », pour caractériser la forme du roman walter scottien, CH, t. VIII, p. 1678) est un autre indice de la « présence » de Balzac en cette « Introduction ».
. Texte de 1749 où Rousseau constate, pour linstant sans angoisse, sa division intime : « Rien nest si dissemblable à moi que moi-même, cest pourquoi il serait inutile de tenter de me définir autrement que par cette variété singulière [
]. Quelquefois je suis un dur et féroce misanthrope, en dautres moments jentre en extase au milieu des charmes de la société et des délices de lamour. Tantôt je suis austère et dévot [
] ; mais je deviens bientôt un franc libertin [
]. En un mot, un protée, un Caméléon, une femme sont des êtres moins changeants que moi », Les Confessions et autres textes autobiographiques, éd. B. Gagnebin, et M. Raymond, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959, p. 1109.
. Lettre à la duchesse dAbrantès, 22 juillet 1825 ( ?), Corr., t. I, p. 269.
. Corr., t. I, p. 317. « Paris, 1827 ( ?) » suggère R. Pierrot, qui signale cependant que les relations entre les deux hommes ont eu lieu plutôt lannée suivante, Balzac dans le rôle de limprimeur, Loëve-Véimars en tant quauteur des Scènes contemporaines laissées par feue la vicomtesse de Chamilly (Urbain Canel, avril 1828), et en tant que traducteur de deux romans dHeinrich Zschokke, produits qui sortent tous deux des presses de Balzac en 1828.
. Sainte-Beuve, « Poètes et romanciers modernes de la France. M. de Balzac », Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1834, repris sous le titre « M. de Balzac. 1834. La Recherche de labsolu », Portraits contemporains, Paris, Calmann Lévy, s. d., t. II, p. 335-336.
. Stéphane Vachon, Les Travaux et les jours dHonoré de Balzac. Chronologie de la création balzacienne, Presses universitaires de Vincennes, Presses du CNRS, Les Presses de lUniversité de Montréal, 1992, p. 71.
. Balzac, lettre à Victor Ratier, vers le 15 mai 1831, Corr., t. I, p. 527.
. Une machine qui produit elle-même des « machines », pour linstant peu viables. Cest ce quil le constate dans sa lettre à « Laura soror » sur Cromwell, où il lui annonce quil vient de découvrir « un défaut de construction dans sa machine », [novembre 1819], Corr., t. I, p. 58.
. Z. Marcas, CH, t. VIII, p. 832.
. Lettre de Gaspard de Pons à Balzac, Bourges, 5 août 1827, Corr., t. I, p. 303-304.
. Cette lettre du 19 mai 1831 indique à quel point la promesse faite a pu être sérieuse : « Malgré ton serment de ne plus faire de romans, serment que jai par écrit dans certaine lettre écrite à un certain ermite de Crillon en 1824 », Corr., t. V, « Supplément », p. 811.
. Selon les propos postérieurs du Bibliophile Jacob, dans une lettre du 24 décembre 1874 (Lov ., A 363, F° 133), citée par Stéphane Vachon, Les Travaux et les jours [
], op. cit., p. 82.
. Ce projet est sans doute celui que claironne déjà, le 3 juillet 1824, une « annonce » du Feuilleton littéraire pour « La France romantique, ou un Roman historique par chaque règne des rois de France ». « On promettait un volume le premier de chaque mois et il fallait sabonner, comme si cétait un périodique », Bruce Tolley, « Les uvres diverses de Balzac (1824-1831). Essai dinventaire critique », AB 1963, p. 39. À moins que ce projet-là ne soit le projet rival ? dun autre des membres du groupe du Feuilleton littéraire, Furcy-Guesdon. Rivalités alors ordinaires entre littérateurs marchands
. Voir lédition de ce texte par Maurice Bardèche : Honoré de Balzac, Physiologie du mariage pré-originale (1826), thèse complémentaire pour le doctorat ès lettres, Paris, G. Droz, 1940.
. En particulier ses constants emprunts de livres à la Bibliothèque royale (28 juillet, 23 août 1825, 16 juin, 20 et 28 juillet, 3 août 1827), mais aussi à la Bibliothèque de Versailles, grâce à lobligeance de Mme dAbrantès, qui aura à les lui réclamer après leur rupture : « Veuillez me renvoyer des livres qui mont été redemandés plus de 10 fois par le bibliothécaire de Versailles, et qui ne vous ont été prêtés quen mon nom » (lettre de lété 1826, Corr., t. I, p. 287).
. « Égaye toi, console-toi, fais voyager ta brillante imagination, occupe-là, fais des plans, figure-toi que tu as le cheval dAstolphe, monte dessus [
] », lettre à Laure Balzac, juin 1821, Corr., t. I, p. 98.
. Premiers Romans, t. I, p. 532.
. Lettre dAlfred *** à Balzac, 1823, Corr., t. I, p. 231.
. Lettre de Jean Thomassy à Balzac, 7 janvier 1824, Corr., t. I, p. 242.
. Lettre de Jean Thomassy à Balzac, 2 juin 1824, Corr., t. I, p. 245.
. Lettre de Jean Thomassy à Balzac, 7 janvier 1824, Corr., t. I, p. 243.
. Vie et malheurs de Horace de Saint-Aubin [1836], Premiers Romans, t. I, p. 1063-1115.
. Formule de l « Avertissement » du Gars [1828], CH, t. VIII, p. 1676.
. Ibid., p. 1676.
. Le Petit almanach de nos grands hommes, 1788 [par Rivarol et Louis de Champcenetz], s. l., 1788, in-12, 6-XIV-236 p.
. Ibid., p. 1669.
. Ibid.
. Voir sur ce point les commentaires de R. Chollet : « Balzac est à la recherche, confusément, dune autre forme de roman, un roman qui serait plus vrai [
] un roman qui dirait autre chose que laventure des personnages [
] Dans Une heure de ma vie, il découvre mais sen rend-il compte ? que lobservation du réel peut conduire à cette vérité quil demandait aux recherches historiques », OD, t. I, p. 1392-1393.
. Ibid., p. 1672.
. Ibid., p. 1671.
. Ibid., p. 1669.
. Ibid., p. 1671.
. Ibid., p. 1669-1670.
. Sur ce point, voir mon livre : LÉcrivain imaginaire. Scénographies auctoriales à lépoque romantique, Champion, 2007 (IIe partie, Chapitre IV).
. « Avertissement » du Gars [1828], CH, t. VIII, p. 1669.
. Ibid., p. 1679.
. Il y a ici scission entre léditeur des uvres de Saint-Aubin et son biographe. Léditeur est censé être Émile Regnault, ami de Sandeau et de Sand : le titre complet est Vie et malheurs de Horace de Saint-Aubin, mises en ordre par Émile Regnault. Une préface en forme de lettre lui est dédiée (« À M. Émile Regnault »), qui consiste à plaindre ce médecin de se risquer lui-même dans la carrière littéraire. Puis un autre prologue narre la rencontre du narrateur et dHorace, en 1829, au plus creux de la chute du jeune écrivain, à lheure des « illusions éteintes » et des « ambitions déçues » (Premiers Romans, t. I, p. 1068). Vient ensuite lévocation de sa tombe dans un cimetière provincial. Quelques pages plus loin, commence enfin la « vie » proprement dite, narrée par ce narrateur ami de Saint-Aubin, qui ne se nomme pas, mais qui semble être pour une part Jules Sandeau (mais certains passages ou détails témoignent de la présence évidente de Balzac). Pour bien signifier lunité des diverses hypostases nominales entre lesquelles sest partagé le jeune Balzac, Horace de Saint-Aubin est fils de François de Viellerglé, comte de Rhoon, seigneur de Saint-Aubin (ibid., p. 1071). Dans le cours du récit, nouvel épisode de division auctoriale en acte : la rencontre narrée entre Horace de Saint-Aubin et lauteur des Scènes de la vie privée et de la Physiologie du mariage., qui vit dans une « maison blanche » près de lObservatoire (ibid., p. 1095). Quand il découvre le génie de cet autre jeune écrivain, sensuit le renoncement dHorace à la littérature.
. Montdoubleau = mon double, nest-ce pas ? Mais avec un suffixe grotesque
. Voir Corsino, OD, t. I p. 862. En note, les éditeurs nous précisent que ce texte est sans doute antérieur à linvention de lanagramme « Lord Rhoone ». Car Balzac a dû sans doute y avoir recours pour faire pendant au pseudonyme de son collaborateur, « Viellerglé », avec qui il publie LHéritière de Birague, en janvier 1822 (OD, t. I, p. 1617). On voit mal en effet Balzac sétant donné du Lord Rhoone, revenir ensuite à lanagramme, exacte mais maladroite, de Néhoro
. Je songe à la célèbre expression de la lettre à Mme Hanska, où après avoir pour la première fois exposé solennellement larchitecture globale de son uvre à trois piliers, Balzac finit par cette pirouette : « Et, sur les bases de ce palais, moi, enfant et rieur, jaurai tracé limmense arabesque des Cent Contes drolatiques », 26 octobre 1834, Lettres à Madame Hanska, éd. R. Pierrot, Éditions du Delta, t. I, 1967, p. 270. À la même correspondante, il se plait à rappeler quil nest quun « enfant qui aime les cailloux, qui dit des bêtises », ibid., p. 277.
. Ibid., p. 1678.
. Ibid., p. 1677.
. Ibid., p. 1680.
. Ibid.
. Voir sa lettre à Laure de 1823 ou 1824 (Corr., t. I, p. 233), déjà citée. Voir supra la note 62 du chapitre Ier.
. « Avertissement » du Gars [1828], CH, t. VIII, p. 1680.
. Ibid., p. 1683.
. Des articles de Jean-Jacques Ampère et de Paul Dubois, le directeur du Globe (et qui fut le professeur de rhétorique de Sainte-Beuve, sont à cet égard précurseurs. Voir mon étude : « Écrire la vie du poète ? La biographie décrivain entre Lumières et Romantisme », colloque de Cerisy sur « Le Biographique », août 1990, paru dans la Revue des sciences humaines, « Le Biographique », 1992-1, p. 215-233.
. Ibid., p. 1672.
. À moins quon néchafaude une hypothèse assez tirée par les cheveux, selon laquelle Balzac aurait eu connaissance de la vie de Joseph Delorme avant sa parution. Pas tout à fait invraisemblable, puisque Sainte-Beuve lui-même, a témoigné, on la vu, de leur rencontre en ces années-là. Mais il vaut mieux chercher une influence commune. On sait que chez Sainte-Beuve un tel imaginaire a pu être influencé par la biographie de Kirke-White par Southey (voir G. Roth, « Kirke White et Joseph Delorme », Revue de littérature comparée, I (1921), p. 586-598). Mais chez Balzac ? À moins quon ne cherche du côté dun traducteur de langlais de lépoque, tel Amédée Pichot (voir son Voyage historique et littéraire en Angleterre et en Écosse, Paris, 3 vol., 1825). Ou bien que la « source » commune soit, en France, du côté de lOberman de Senancour (1804).
. Ibid., p. 1676.
. Jemprunte lexpression à une autre biographie, de peu postérieure, qui applique ce même protocole : celle quun certain D.-E. Gide rédige de la vie du poète suisse Jacques-Imbert Gallois, son ami, dans la notice qui précède lédition de ses Poésies, en 1834 : « Toute sa biographie est dans le récit de ses sensations. Plus ces sensations furent fortes, plus il fut avide de sentir, plus il souffrit du vide dune vie sans événement et sans bruit. Cest la destinée de ces organisations ardentes à qui les circonstances ont manqué », Jacques-Imbert Galloix, Poésies, précédées dune notice par D.-E. Gide, Paris, Cherbuliez, in-18, p. xiii.
. « Avertissement » du Gars [1828], CH, t. VIII, p. 1674.
. Ibid., p. 1675. Étrange aussi, quand même, cette métaphore si beuvienne du lac
. Ibid., p. 1675.
. Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme [1829], éd. Gérald Antoine, Nouvelles Éditions latines, 1954, p. 2.
. En se moquant des « auteurs contemporains dont les préfaces étaient de petits pèlerinages de petits Childe-Harold », CH, t. X, p. 54.
. « Lenfance dHorace ne fut signalée par aucun événement remarquable : il séleva et grandit comme sélèvent et grandissent les enfants vulgaires », Premiers Romans, t. I, p. 1072-1073.
. Autre exemple plus tardif : ce qui est dit de la vie de Jules, lun des héros de la première Éducation sentimentale (1845). Sa vie est « plate et uniforme ». Aussi « les phases diverses de son existence saccomplirent-elles sous les yeux de tous, sans que personne y vît rien, car les plus grandes péripéties de ce drame tout psychologique ne sétendirent pas au-delà des vingt et quelques pouces de circonférence quavait sa tête », Gustave Flaubert, uvres, Seuil, « LIntégrale », t. I, p. 308 et p. 324.
. « Avertissement » du Gars [1828], CH, t. VIII, p. 1674.
. Ibid., p. 1675.
. Ibid., p. 1674.
. « Déjà ses sensations intuitives avaient cette acuité qui doit appartenir aux perceptions intellectuelles des grands poètes, et les faire souvent approcher de la folie », Louis Lambert, CH, t. XI, p. 615.
. « Avertissement » du Gars [1828], CH, t. VIII, p. 1679-1680.
. « La solitude, le silence de la province, lhabitude que jai contractée de créer, pour mon plaisir, des personnages et des événements au sein dune imagination luxuriante, de longues études historiques faites avec bonheur, mont fait entreprendre luvre immense dont voici la première assise », ibid., p. 1681.
. Ibid., p. 1680.
. Ibid., p. 1682.
. Ibid., p. 1683. Sur cette question du lecteur « insuffisant », voir larticle de Roland Chollet : « « Du premier Balzac à la mort de Saint-Aubin : quelques remarques sur un lecteur introuvable », AB 1987, p. 7-20.
. Ibid., p. 1681.
. Lexpression est de Balzac, dans la Préface de La Peau de chagrin (CH, t. X, p. 51). Dans une autre préface, celle de La Femme supérieure (1838), il évoque les « railleurs personnages de préface » que Walter Scott aimait à lancer sur ses critiques (CH, t. VII, p. 880.
. Le Globe, 16 février 1830, article signé C.
. Physiologie du mariage, CH, t. XI, p. 911.
. Ibid., p. 917.
. « Physiologie du mariage ou Méditations de philosophie éclectique sur le malheur et le bonheur conjugal, publiée par un jeune célibataire [
] », Le Mercure de France au XIXe siècle, février 1830 (article attribué à Balzac), CH, XI, p. 1761.
. « De même que Méphistophélès montre du doigt à Faust dans l'épouvantable assemblée du Broken de sinistres figures, de même lauteur sentait un démon qui, au sein dun bal, venait lui frapper familièrement sur l'épaule et lui dire [
] », Physiologie du mariage, CH, t. XI, p. 905.
. Ibid., p. 912.
. Ibid., p. 930.
. Ibid., p. 915.
. Préface de la première édition des Scènes de la vie privée, 1830, CH, t. I, p. 1173.
. Ibid., p. 1174.
. Note de la première édition des Scènes de la vie privée, CH, t. XI, p. 1175.
. Préface de la première édition des Scènes de la vie privée, 1830, CH, t. I, p.
. « Il est à noter que, après la tentative des Scènes de la vie privée, fin 1829, début 1830, Balzac abandonne pendant de longs mois ce genre qui ne lui avait que médiocrement réussi », Pierre Barbéris, « Laccueil de la critique aux premières grandes uvres de Balzac (1831-1832) », AB 1968, p. 189.
. Préface de la première édition des Scènes de la vie privée, 1830, CH, t. I, p. 1173.
. Voir Stéphane Vachon, Les Travaux et les jours [
], op. cit., p. 106 ; et Corr., p. 450-451.
. Balzac emprunte à la bibliothèque de Tours vingt-quatre volumes avant de rentrer à Paris après les vacances dété de 1830, en vue de la rédaction des Trois Cardinaux (voir Stéphane Vachon, Les Travaux et les jours [
], op. cit., p. 107).
. De ces quatre romans, seul LExcommunié verra le jour. Quant à La Bataille, ce roman sera longtemps prévu ensuite comme le centre des Scènes de la vie militaire inachevées.
. Voir Albert Prioult, « Les codes littéraires et Balzac », AB 1972, p. 151-173.
. Pour suivre le détail de cette genèse, se reporter à lexcellente « Histoire du texte » quArlette Michel a consacré à cette uvre dans la Pléiade (CH, t. XI, p. 1732-1760).
. Lettre de novembre 1829, Corr., t. I, p. 417.
. Voir les lettres à son cousin Sédillot : 31 mai 1830 : « La librairie devient bien malade », Corr., t. I, p. 402 ; 20 juillet : « La librairie devient de jour en jour plus mauvaise », ibid, p. 409 ; 24 novembre 1830 : « La librairie est morte. Il ny a plus de ressources pour moi que dans les journaux et jai peine le temps de suffire à leurs exigences », ibid., p. 476.
. Analyste, il le sera dans sa Monographie de la presse parisienne (1843) ; « inventeur », « souffrances » comprises, dans les journaux quil dirige : la Chronique de Paris en 1836, la Revue parisienne en 1840.
. LUsurier, Étude de femme, Zéro. Conte fantastique, Tout. Conte fantastique, LÉlixir de longue vie, La Comédie du diable, Sarrasine, Une passion dans le désert.
. Voir « Galerie physiologique. Le Charlatan », dans La Silhouette, du 6 mai 1830. Voir aussi peut-être « Du gendarme » dans La Silhouette, 13 mai 1830, reproduit dans Le Voleur sous le titre : « Physiologie du gendarme », 20 mai 1830 (voir Stéphane Vachon, Les Travaux et les jours [
], op. cit., p. 98).
. Voir « Murs parisiennes. LÉpicier », publié dans La Mode, le 22 avril 1830. Songer aussi au bel éloge que Balzac fait dans le « Prospectus » de La Caricature (octobre 1830) de ces « peintures de murs parisiennes, arabesques délicates dont les journaux sont souvent ornés », OD, t. II, p. 797. Songer aussi à la promesse faite à un journaliste-directeur de journal (celui du Sylphe, Louis Desnoyers) de lui composer de « petits articles de murs de tout genre, pour les jours où vous serez las ou que vous naurez rien de mieux à y mettre ». Articles qui ne semblent pas avoir vu le jour (23 juin 1830, Corr., t. I, p. 457 ; et pour la définition du destinataire comme étant Louis Desnoyers, voir Balzac, Correspondance (1809-1835), éd. Roger Pierrot, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 2006, p. 1273.
. Cela avant que ce nouveau Sésame ne suse, suscitant à son tour les démystificateurs. Voir par exemple larticle de Félix Pyat, « Les artistes », en tête » du t. IV du Nouveau Tableau de Paris au XIXe siècle, publié par la Veuve Béchet en 1834.
. Le 20 mai 1830, Le Voleur reprend sous ce titre un article paru dans La Silhouette, le 13 mai, sous le titre : « Du gendarme ».
. Même jeu pour cette « Physiologie de lÉpicier », parue le 25 avril 1830 dans Le Voleur, et qui reprend un article de La Silhouette : « Galerie Physiologique. LÉpicier » ( 22 avril).
. Sylvius (pseudonyme dEdmond Texier), Physiologie du poète, illustrations de Daumier, Paris, L. Laisné, 1842, in-32, 125 p.
. Frédéric Soulié, Physiologie du bas-bleu, Paris, Aubert, sans date [1841], in-32, 111 p.
. Hippolyte Auger, Physiologie du théâtre, Paris, Firmin-Didot, 1839-1840, 3 vol. in-8°.
. « De létat actuel de la librairie », OD, t. II, p. 662-670.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », La Mode, 20 février 1830, OD, t. II, p. 748.
. Ibid.
. Se proposant de « passer en revue les idiomes de quelques salons de Paris » ce qui constitue, selon lui, « une branche importante de léducation fashionable » , Balzac remarque : « Nous croyons, sans néanmoins laffirmer, que ces élégants dialectes dans lesquels le français entre pour beaucoup, ont reçu le nom de parlotte », « Des mots à la mode. De la conversation », La Mode, 22 mai 1830, OD, t. II, p. 755.
. Il sagit dun compte rendu, signé Balzac, paru dans La Quotidienne, le 22 août 1833, de la « Partie mythologique » de la Biographie Michaud, t. LIII et LIV, OD, t. II, p. 1221-1233.
. « De la mode en littérature. Première lettre », La Mode, 29 mai 1830, OD, t. II, p. 758.
. Lexpression est dans « De la mode en littérature » : « Je me contenterai de dresser linventaire de nos richesses et de nos pauvretés intellectuelles, avec le calme dun notaire qui ne pense quà ses vacations [
]. Ce sera comme une vente après décès », OD, t. II, p. 758.
. Ibid., p. 762. Rivarol est lauteur dun Petit Almanach de nos grands hommes, s.l., 1788.
. Frédéric Soulié sen prend là, à la p. xvi de cette préface, aux associations décrivains fondées sur « ladoration mutuelle » (voir OD, t. II, p. 1564).
. Antoine Jay, La Conversion dun romantique, manuscrit de Jacques Delorme, publié par M. Jay, suivie de deux lettres sur la littérature du siècle, Paris, Moutardier, 1830, in-8°.
. Voir larticle sur « Les Ateliers littéraires », Le Sylphe, 5 juin 1829. Voir aussi, dans le même journal, le 27 juillet suivant : « Les Courtiers littéraires ». Et le 25 septembre : « Des auteurs de vaudeville. Murs dramatiques ». Le 16 décembre, « Le Jeune Auteur. Anecdote du xixe siècle », brève nouvelle où, fait troublant, se trouve narrée déjà la mort dun poète obligé de composer des chansons grivoises sur le lit de mort de sa maîtresse. Jai reproduit ce texte dans mon « Foliothèque » sur Illusions perdues, Gallimard, 2001, p. 177-182.
. Voir « Comment se fait un grand journal », Le Lutin (donné pour traduit dun article de la Revue britannique), 1er décembre 1829. Ce journal est en fait un autre des titres du Sylphe, utilisé en alternance.
. Voir « Du malheur des gens de lettres en ménage », Gazette littéraire, 29 avril 1830, p. 241-242.
. Voir Michel Raymond, « La pseudomanie », Figaro, 4 mai 1829.
. « De la mode en littérature. Première lettre », La Mode, 29 mai 1830, OD, t. II, p. 756.
. « Des mots à la mode. De la conversation », OD, t. II, p. 750.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », OD, t. II, p. 744.
. Mais ce que ne dit pas notre « modilogue », cest quil est lui-même personnellement responsable, on la vu, de cette dévoration macabre-là, tout comme le sera plus tard, de Vidocq et des égouts sociaux, lauteur de Splendeurs et misères des courtisanes.
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 756-757.
. Ibid., p. 757.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », OD, t. II, p. 739-740.
. Ibid., p. 748.
. « LÂne mort et la femme guillotinée, 2e éd. », article paru dans Le Voleur, le 5 février 1830, OD, t. II, p. 647-653.
. « Portrait de P.-L. Jacob », article paru dans Le Voleur le 2 mai 1830, OD, t. II, p. 654-657.
. Au début de son article sur LÂne mort, loc. cit., p. 648.
. La Mode, 20 novembre 1830, OD, t. II, p. 1543-1547.
. Article publié dans La Caricature sous la signature dAlfred Coudreux, 9 décembre 1830, OD, t. II, p. 822-827.
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 759.
. La Peau de chagrin, CH, t. X, p. 54.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », OD, t. II, p. 741.
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 760.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », OD, t. II, p. 743.
. Voir « Hernani ou lhonneur castillan, par M. Victor Hugo », deux articles parus de manière anonyme dans le Feuilleton des journaux politiques, 24 mars et 7 avril 1830, OD, t. II, p. 677-683.
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 759.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », OD, t. II, p. 746.
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 758.
. « Les Bacchanales de 1831 », La Caricature, 17 février 1831, OD, t. II, p. 847.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », OD, t. II, p. 741.
. Dans ses « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », il attaque les philosophes éclectiques qui « nont pas même le courage de laisser []l]es vieilles plaisanteries métaphysiques, et de créer, en philosophie, une analyse basée sur les faits. Ils ont, depuis Cabanis et Bichat, fait subir à la connaissance de lhomme une restauration rétrograde », La Mode, 20 février 1830, OD, t. II, p. 741.
. Ibid., p. 746.
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 758.
. Il y évoque le « nombre prodigieux dhommes à talent qui encombrent les voies littéraires », [De létat actuel de la littérature], « Biographie Michaud. Partie Mythologique [
] », 1833, OD, t. II, p. 1222.
. Voir Eugène Scribe, La Camaraderie, ou la Courte échelle, comédie en 5 actes et en prose [Paris, Théâtre-Français, 19 janvier 1837], Paris, J.-N. Barba, 1837.
. Ibid., p. 759.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », OD, t. II, p. 742.
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 757.
. Ibid., p. 762.
. Lexpression est de Roland Chollet (OD, t. II, p. 1566).
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 755.
. Ibid., p. 760.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », OD, t. II, p. 742.
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 761.
. « M. Cousin est toujours ce jeune professeur qui, etc. », ibid..
. Ibid.
. Ibid., p. 762.
. Lauteur des « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent » ne cache pas quil est du petit nombre de ceux qui essayent de restaurer lécole du rire, de réchauffer la gaieté française », OD, t. II, p. 744.
. Prospectus de La Caricature, 1er octobre 1830, OD, t. II, p. 797.
. « Récréations par Henri Monnier », La Caricature, 31 mai 1832, OD, t. II, p. 850.
. « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », OD, t. II, p. 740-744.
. Ibid., p. 745.
. « De la mode en littérature », OD, t. II, p. 759.
. Ibid., p. 760.
. Ibid., p. 758.
. Dans un article trop peu remarqué de LEuropéen, revue des saint-simoniens dissidents que dirige Buchez, on trouve, à la date du 5 mai 1832, une intéressante généalogie des stratégies littéraires successives de « M. de Balzac ». Ayant commencé par des romans in-12 non signés, puis étant passé aux romans historiques à la Walter Scott, il a écrit ensuite des Physiologies comme Brillat-Savarin, avant den venir à la stratégie des « feuilles volantes ». Soit donc au journalisme et aux « uvres diverses ». Voici en quels termes lauteur de larticle qui pourrait être Buchez en personne décrit cette quatrième phase de la comète Balzac : « Mais voici bien quun autre procédé littéraire avait été inventé. Messieurs de lancien Globe avaient trouvé moyen de se faire des réputations dauteurs dramatiques avec des proverbes ; dhistoriens, avec des articles de journaux ; de romanciers avec de petits contes ; de poètes avec des soupirs imprimés ; dhommes politiques avec des tournures de phrases. M. de Balzac reconnut lexcellence de cette méthode et depuis ce moment il a complètement abandonné les gros volumes, pour se livrer aux feuilles volantes, signées de Balzac, où il fait tout à son aise de lanalyse sentimentale, cent fois plus analytique et raffinée que celle de Marivaux ; ce qui ne lempêche pas dimiter successivement ou M. Mérimée, ou. M. Jules Janin, ou M. Eugène Sue, ou M. Jacob [
] Dans la dernière leçon de morale échappée à sa plume, nous avons même cru reconnaître la famille de Musset [
] », « Littérature. LÉcolier de Cluny, par M. Roger de Beauvoir. uvres de Charles Nodier, t. II », LEuropéen, 5 mai 1832, t. I, p. 360.
. « Vous ne sauriez imaginer un spectacle plus curieux que celui des assemblées saint-simoniennes. Les craintes de Voltaire ne sont plus fondées, et nous avons, depuis quelques jours, une petite religion dont nous pouvons rire. La secte des saint-simonistes a déjà un temple où quelques-uns de leurs prêtres prêchent un comique Évangile : il y a sans doute des gens de talent au sein de cette école ; car ce nest pas une idée ordinaire que [
] dessayer dintroduire une religion dans la politique ; mais, malheureusement, les saint-simonistes attaquent les petits écus que vous autres, gens de province, entassez avec tant de joie dans vos escarcelles& Ils veulent mettre tout le matériel social en régie, et nous empêcher de succéder à nos pères décédés [& ] Je suis, en vérité, bien fâché qu ils soient trop ridicules, parce que le plaisir qu ils nous donnent ne durera pas longtemps », « Lettres sur Paris », Le Voleur, 10 octobre 1830, OD, t. II, p. 877-878.
. Phrase dun article du Feuilleton des journaux politiques (uvres complètes de Balzac, L. Conard, t. XXXVIII, p. 387) attribuée sans hésitation à Balzac par Philippe Bertault (Balzac et la religion, Boivin, 1942, p. 427).
. CH, t. X, p. 95 et 103.
. Gaudissart en personne sy voit chargé de la représentation commerciale du Globe saint-simonien
. Bruce Tolley, « Balzac et les saint-simoniens », AB 1966, p. 49-66.
. Feuilleton des journaux politiques, n° 11, 12 mai 1830, uvres complètes, Club de lHonnête Homme (désormais CHH), t. XXVI, p. 649-652.
. Philippe Bertault, Balzac et la religion, Boivin, 1942, p. 431.
. On notera le suffixe dépréciatif. Balzac utilise aussi le mot de « saint-simoniaques », encore plus agressif à légard de cette doctrine qui se flatte de renouveler la religion (« Nouvelle théorie du déjeuner », La Mode, 29 mai 1830, OD, t. II, p. 762).
. « Nous allons, en ce moment, aux saint-simonistes comme autrefois nous allions aux Variétés. Jamais Potier na dit ses phrases incompréhensibles avec autant de sang-froid que ces messieurs en mettent à débiter leurs oraisons funèbres sur les droits successifs. Ils ont une dignité et un sang-froid qui donnent un caractère doriginalité à leurs représentations. Le directeur de la troupe est presque aussi habile que M. Poirson [
] car il paie des gens pour écouter, dautres pour comprendre. Il a su trouver des femmes qui ont des extases », Lettres sur Paris, OD, t. II, p. 878.
. La Pensée politique et sociale de Balzac, 2e édition, Armand Colin, 1967, p. 326.
. Feuilleton des journaux politiques, 31 mars 1830.
. Ibid., 28 avril 1830.
. Article cité, p. 49.
. Ibid., p. 55. Bruce Tolley poursuit : « Dans le Traité de la vie élégante, il affirme que lartiste est toujours lexpression dune grande pensée et domine la société. Cest la première fois quon trouve dans luvre de Balzac lidée dartiste-mage, et il est tentant dy voir le résultat de ses fréquentations de 1830. Lexaltation de lartiste comme chef social et religieux, si caractéristique de la doctrine saint-simonienne, était bien faite pour lui plaire [
] On doit remarquer cependant les limites de cette dette. Comme dautres romantiques, il rejette la théorie de lutilité directe de lart, et ne dit rien de son usage comme moyen de propagande. [
] Cest probablement à eux [les saint-simoniens] quil doit la conception de la fonction sociale de lartiste quil exprime dans ses ouvrages de 1830 à 1834 » (ibid., p. 55-65).
. Mais B. Guyon qui met ces trois articles sur les artistes « parmi les plus belles pages de son uvre » (op. cit., p. 345) nen remarque pas moins les « différences profondes qui séparent la pensée balzacienne de la doctrine saint-simonienne ». Car si Balzac « admet et même proclame, que lartiste est chargé de la plus haute des missions humaines, quil dirige le progrès de la société », il considère que ce « progrès sest toujours fait et se fera toujours malgré la société » (p. 348). Guyon note aussi que la « géniale intuition » qui fait entrer Balzac « au plus profond des arcanes de lacte créateur dépasse largement les réponses ordinaires, celles de ses compagnons artistes, celles mêmes de ses amis saint-simoniens » (p. 346).
. Qui, dans une note, admet que, dans « Des artistes », « peuvent sapercevoir quelques idées de même origine [saint-simonienne], comme celle de linspiration providentielle de lartiste, ou son intuition de lavenir ». Remarquons pourtant que Pierre Laubriet corrige aussitôt : « Mais Balzac ny met pas laccent sur son rôle social et fait davantage une psychologie de lartiste en lui-même que par rapport à sa mission dans lhumanité », LIntelligence de lart chez Balzac. Dune esthétique balzacienne, Paris, Didier, 1961, p. 306.
. « Il y a, dans cet article en trois épisodes de La Silhouette, indiscutablement de Balzac, des passages qui permettent de moins douter que Balzac, peu de temps après, soit encore lauteur de certains articles du Feuilleton des journaux politiques », Pierre Barbéris, Balzac et le mal du siècle, Gallimard, « Bibliothèque des idées », p. 1176.
. Cest là lhypothèse fort vraisemblable que formule Roland Chollet.
. « Aux Artistes. Du passé et de lavenir des Beaux-Arts (Doctrine de Saint-Simon) », Feuilleton des journaux politiques, n° 4, 24 mars 1830, CHH, t. XXVI, p. 593-594.
. Les rédacteurs de la Doctrine de Saint-Simon déclarent vouloir se « servir provisoirement du mot artistes pour désigner les hommes doués au plus haut degré de la faculté sympathique », Doctrine de Saint-Simon. Exposition. Première année, 1829, 20 mai 1829, XIe séance, éd. C. Bouglé et É. Halévy, Marcel Rivière, 1924, p. 366.
. Olindes Rodrigues, LArtiste, le Savant et lIndustriel. Dialogue [1825], dans uvres de Saint-Simon, E. Dentu, t. XI, 1876, p. 204.
. Op. cit., p. 345-346.
. « Des artistes », OD, t. II, p. 708.
. Olindes Rodrigues désigne constamment les artistes comme des « hommes à imagination » (op. cit., p. 204, p. 226, p. 227, p. 249, etc.). Il insiste sur leur rapport à la « sensation », et juge quils « sont des hommes essentiellement passionnés de leur nature » (p. 227).
. « Explication des Épîtres de saint Paul », Feuilleton des journaux politiques, n° 11, 12 mai 1830, CHH, t. XXVI, p. 650.
. Buchez, « Quelques réflexions sur la littérature et les beaux-arts », Le Producteur, juillet 1826, t. V, p. 206.
. « De la nécessité dune doctrine sociale nouvelle », Première séance, 17 décembre 1828, dans Doctrine de Saint-Simon. Exposition. Première année, 1829, éd. C. Bouglé et É. Halévy, Marcel Rivière, 1924, p. 146.
. Le Curé de village, CH, t. IX, p. 738.
. Si rien ne change, Gérard menace de se jeter « dans une de ces doctrines nouvelles qui paraissent devoir faire des changements importants à lordre social, en dirigeant mieux les travailleurs » (ibid., p. 801). Et il estime qu« en dépit de leurs erreurs », les saint-simoniens « ont touché plusieurs points douloureux, fruits de notre législation, auxquels on ne remédiera que par des palliatifs insuffisants et qui ne feront quajourner en France une grande crise morale et politique » (ibid., p. 807).
. La Préface des Études françaises et étrangères (1828) affirmait déjà que « le caractère, léducation, les habitudes des Français nont rien dartiste », éd. Henri Girard, Paris, Les Presses françaises, 1923, p. 20.
. Cest ainsi quÉmile Blondet désigne, de manière ironique, le Cénacle de la rue des Quatre-Vents dans Illusions perdues. Coïncidence intéressante : cest bien dans cette rue que se tenaient les réunions des buchéziens dans les années davant 1830.
. « Attachez à votre lyre, et plus large et plus haute, les cordes empruntées à la lyre dOrphée, à celles des prophètes, à celle du Dante. » Cest là ce quÉmile Barrault recommande aux artistes (Religion saint-simonienne. Prédications, XXVI, « LArt », uvres de Saint-Simon et dEnfantin, Paris, Ernest Leroux, t. XLIV, 1878, p. 187).
. « Employons, comme Amphion, la lyre à rebâtir un nouvel édifice social », écrit par exemple Émile Souvestre (Des arts comme moyen de gouvernement et de la nouvelle constitution à donner aux théâtres, Paris, 1832, p. 4).
. Feuilleton des journaux politiques, 28 avril 1830, compte rendu sur Lamartine.
. Feuilleton des journaux politiques, 28 avril 1830, compte rendu sur A. Jay, La Conversion dun romantique.
. Ibid.
. Émile Souvestre, op. cit., p. 4.
. Souvestre emploie le mot. Cest un mot de parti, qui sen prend à la fois aux libéraux et aux doctrinaires, héritiers de lesprit analytique des Lumières : « Le criticisme, lassé de siffler tout, sest mis à se siffler lui-même ; et le siècle entier ressemble à Arlequin faisant une grimace à son image quil voit dans le miroir », ibid., p. 3.
. La charge contre la foule des « kantistes, de méthodistes, de doctrinaires », soit donc contre les gens du Globe et lécole éclectique, y est très forte. Entre autres aménités, Balzac traite ses principaux porte-parole comme des « Thomas Diafoirius de la constitutionnalité, espèces de sots qui se font graves, faute de mieux », « Complaintes satiriques sur les murs du temps présent », La Mode, 20 février 1830, OD, p. 741.
. Op. cit., p. 347.
. Roland Chollet, Balzac journaliste. Le tournant de 1830, Paris, Klincksieck, 1983, p. 201. En revanche, R. Chollet a raison daffirmer : « [
] Balzac cherche pour définir la dignité de lartiste incompris des mots nouveaux, des images poétiques, des concepts qui naient pas fait faillite. Qui était mieux à même de les lui offrir que les saint-simoniens ? », ibid., p. 206.
. Mais cest déjà Chateaubriand qui, dans les Mémoires doutre-tombe a fini par écrire : « Le génie est un Christ ; méconnu, persécuté, battu de verges, couronné dépines, mis en croix pour et par les hommes, il meurt en leur laissant la lumière, et ressuscite adoré », Mémoires doutre-tombe, éd. M. Levaillant, édition dite « du Centenaire », Garnier-Flammarion, t. IV, p. 428.
. « Le génie des beaux-arts nest point un génie vulgaire, ce nest point un esclave destiné à suivre pas à pas la société ; il lui appartient de sélancer devant elle, pour lui servir de guide ; cest à lui de marcher, et cest à elle de suivre », Philippe Buchez, « Quelques réflexions sur la littérature et les arts », Le Producteur, juillet 1826, t. V, p. 204.
. Qui, dans De lesprit (III, 3), pose que « lesprit nest quun assemblage didées neuves et [que] toute idée neuve nest quun rapport nouvellement aperçu entre certains objets ». De même, pour Voltaire, lesprit est « lart ou de réunir deux choses éloignées, ou de les opposer lune à lautre » (article « Esprit », Dictionnaire philosophique). Ce qui nous met bien loin des présupposés tout différents de lesthétique romantique
. Vigny, uvres complètes, éd. Baldensperger, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, p. 764 et p. 763
. « Il marche la tête dans le ciel et les pieds sur cette terre. Cest un enfant, cest un géant », « Des artistes », OD, t. II, p. 714.
. Louis Lambert, CH, t. XI, p. 612.
. « [& ] jadis les rois traitaient de puissance à puissance avec les princes de la pensée », p. 709.
. « Un homme qui dispose de la pensée est un souverain », p. 708.
. Ruvres de Claude-Henri de Saint-Simon, Paris, éd. Anthropos, t. I, 1966, p. 27.
. Illusions perdues, CH, t. V, p. 213.
. « De létat actuel de la librairie », Feuilleton des journaux politiques, 3 ou 10 mars 1830, OD, t. II, p. 662.
. Lettres à Mme Hanska, 26 octobre 1834, éd. du Delta, t. I, p. 266.
. Louis Lambert, CH, t. XI, p. 631.
. « Traité de la vie élégante », La Mode, 9 octobre 1830, CH, t. XII, p. 222-223.
. « Au lieu de faire la guerre aux capacités, de les annuler, de les méconnaître, laristocratie anglaise les cherche, les récompense, et se les assimile constamment » (Le Curé de village, CH, t. IX, p. 822.
. Ainsi le Hugo des Odes fait-il du poète un « auguste infortuné que son âme dévore » et sexclame : « Pourquoi traîner ce roi si loin de ses royaumes ? », « Le Poète » [août 1823], uvres complètes de Victor Hugo, éd. J. Massin, Club français du livre, t. II, p. 480.
. Cest lexpression qui qualifie Balthazar Claës dans La Recherche de labsolu, CH, t. X, p. 728.
. Traité de la vie élégante, 1830, CH, t. XII, p. 244.
. La Duchesse de Langeais, CH, t. V, p. 928.
. Ibid.
. « Paris, 1er mars 1833 », t. I, p. 1.
. Article sur Littérature et philosophie mêlées, Revue du progrès social, avril 1834, t. I, p. 364.
. Le nom de Mallac, chef de cabinet de Guizot, apparaît dans léquipe éditoriale de la Revue du progrès social lors de ses derniers mois dexistence.
. « Littérature. Les Feuilles dautomne, par Victor Hugo », LEuropéen, 31 décembre 1831, t. I, p. 74. Lauteur de larticle reproche à Hugo de navoir « pas su apprécier les véritables dimensions du colosse quil mesurait ». Comprenant « limmensité militaire » de Napoléon, « il na pas aperçu ce qui faisait son incapacité sociale ».
. Barrault, Religion saint-simonienne. Prédications, XXVI, « LArt », uvres de Saint-Simon et dEnfantin, Paris, Ernest Leroux, t. XLIV, 1878, p. 183-184.
. Ibid., p. 186.
. Balzac attribue à Victor Hugo lexpression de « maréchaux de la littérature » (« Sur les questions de la propriété littéraire et de la contrefaçon », Chronique de Paris, 30 octobre 1836, OC, CHH, t. XXVII, p. 307).
. Balzac « Des artistes », OD, t. II, p. 708. Dans le même article, Balzac évoque à la fois les « chefs » et « ces courageux soldats auxquels il na manqué peut-être quune circonstance pour commander » (ibid.).
. CH, t. VII, p. 241.
. CH, t. XII, p. 222
. « [
] lart, lorsquil a un but moral ou religieux, ce qui est tout un [
], arrive à produire la réalisation du sentiment religieux, le sacrifice de soi », écrit par exemple Buchez (« Des artistes daujourdhui. Ier article », LEuropéen, 28 janvier 1832, t. I, p. 133).
. CH, t. X, p. 196.
. Ibid., p. 196.
. Voir son article de la Revue encyclopédique : « Poésie. Aux philosophes (Deuxième article). De la Poésie de notre époque », novembre 1831, t. LII, p. 399-415). Pierre Leroux y félicite Byron de la « franchise avec laquelle il a accepté ce rôle de doute et dironie, denthousiasme et de spleen, despoir sans borne et de désolation réservé à la poésie de notre époque » (p. 414).
. La Peau de chagrin, CH, t. X, p. 91-92.
. Béatrix, CH, t. II, p. 718.
. « Lettres sur la littérature, le théâtre et les arts », Revue parisienne, 16 juillet 1840, OC, CHH, t. XXVIII, p. 84.
. « Celui que vous appelez un écrivain paradoxal, les Anglais lappelleraient un écrivain humoriste. Il y a dans M. J. Janin quelque chose de la sensibilité de Sterne et de la bonhomie malicieuse dAddison », « M. Jules Janin, Contes fantastiques et littéraires », « Album » de la Revue de Paris, novembre 1832, t. XLIV, p. 62-63.
. Daniel Sangsue, Le Récit excentrique, Paris, José Corti, 1987.
. Introduction aux Romans et contes philosophiques, septembre 1831, CH, t. X, p. 1197.
. Lexpression nest pas de Balzac, mais je la trouve presque plus adéquate que celle de « littérature excentrique » (non attestée non plus sous sa plume), pour dire la séduction conjointe quexerce sur Balzac, la veine fantaisiste, dune part, mais aussi lidée quy doit prévaloir une certaine forme dénergie (et de dépense) calorico-chimique, caractéristique du monde contemporain. Deux de nos citations ci-dessous donnent la clé de lusage de ce mot par les critiques de Balzac (voir infra les notes 60 et 61). Ce sont dans les deux cas Jules Janin et Philarète Chasles deux critiques de La Peau de chagrin qui ont recours à lui, le premier pour dire leffet à la fois séducteur et déstabilisant que produit le livre sur la critique, le second pour dire la société en état deffervescence et de déliquescence dont il porte témoignage.
. Comme Nodier dans lHistoire du Roi de Bohême, lauteur des Deux Amis interrompt sa narration pour faire place à la critique de son propre ouvrage : « Cet ouvrage est remarquable par la nouveauté des faits, et surtout par la manière dont ils sont présentés, vous dira un journal avec lequel je me suis arrangé à raison de trente sous par ligne pour installer ma gloire entre le Paraguay-Roux et [
] la mixture Brésilienne », CH, t. XII, p. 696-697.
. En particulier dans lédition de 1831 de La Peau de chagrin, reproduite dans Le Livre de Poche, éd. de P. Barbéris, Paris, 1972. Voir par exemple p. 52.
. Les Deux Amis, CH t. XII, p. 693
. Philarète Chasles, « Introduction » aux Romans et contes philosophiques, ibid., p. 1197.
. Balzac na sans doute pas lu demblée Hoffmann, autrement que par bribes. Et il est légitime de tenir pour vrais, à cet égard, les propos dune lettre de 1833, où il avoue avoir lu tardivement cet auteur, non sans quelque déception. Sur ce rapport largement négatif à Hoffmann, voir les propos de Maurice Bardèche, Balzac romancier, La Formation de lart du roman chez Balzac jusquà la publication du « Père Goriot », Slatkine reprints, 1967, p. 326 et suiv.
. « LÂne mort et le femme guillotinée », Le Voleur, 5 février 1830, OD, t. II, p. 647-653.
. On le retrouve par exemple dans le commentaire que Balzac donnait en juin 1829 de la Fragoletta de Latouche, autre fleuron du récit fantaisiste : « Tracera qui en aura laudace, après lavoir lu, une analyse de ce livre. Ce nest pas moi qui losera. Ce serait dépouiller cruellement les fleurs de larbre », « Fragoletta : Naples et Paris en 1799 », Le Mercure de France au XIXe siècle, juin 1829, OD, t. II, p. 300.
. « La Confession, par lauteur de LÂne mort et la Femme guillotinée », Feuilleton des journaux politiques, n° 7, avril 1830, OD, t. II, p. 701.
. « Charles Nodier a publié son Histoire du roi de Bohême, délicieuse plaisanterie littéraire, pleine de dédain, moqueuse : cest la satyre dun vieillard blasé, qui saperçoit, à la fin de ses jours, du vide affreux caché sous les sciences, sous les littératures. Ce livre appartient à lécole du désenchantement. Cest une déduction plaisante de lÂne mort, singulière coïncidence douvrages ! », Lettres sur Paris, XI, Le Voleur, 10 janvier 1831, OD, t. II, p. 937.
. Balzac fait allusion à « Maître Alcofribas, le plus terrible des dériseurs » dans la « Moralité » qui clôt La Peau de chagrin dans lédition Werdet des Études philosophiques, 1835, CH, t. X, p. 1351.
. Lettres sur Paris, OD, t. II, p. 937.
. Émile Deschamps, « M. de Balzac », Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1831, p. 316.
. « Lettre à Charles Nodier sur son article intitulé : De la palingénésie humaine et de la résurrection », Revue de Paris, 21 octobre 1832, OD, t. II, p. 1199-1216.
. Voir entre autres lallusion à Théophile Gautier dans la Préface dUn grand homme de province à Paris (1839), CH, t. V, p. 113.
. Maurice Bardèche datait ce texte inachevé de la fin 1830 ou du début 1831. Nicole Mozet tente de préciser les périodes de composition. Le début aurait été écrit à La Grenadière en juin 1830, sous linfluence de le mode excentrique (Nodier, Sue). Le reste du texte aurait été écrit entre le début 1831 et lautomne de la même année (CH, t. XII, p. 660).
. Les Deux Amis (conte satyrique), CH, t. XII, respectivement p. 697 et p. 679.
. Ibid., p. 678.
. Ibid., p. 682.
. Ibid..
. « [
] vous chercherez en vain dans ce livre un plan fortement noué, puissamment conçu, des chapitres se déduisant logiquement les uns des autres, un action claire et froidement raisonnée : de tout ceci point : cest une uvre vagabonde, toute vibrante de détails et dépisodes [
] », OD, t. II, p. 701.
. Les Deux Amis, CH, t. XII, p. 679.
. Voir « Les Litanies romantiques » (article signé Alfred Coudreux), dans La Caricature, 9 décembre 1830, OD, t. II, p. 823.
. Les Deux Amis, CH, t. XII, p. 695.
. CHH, t. XXVI, p. 682. Considérant que cette Théorie du conte prend acte déjà de lusure du genre, Maurice Bardèche date ce fragment de lannée 1832. Il cite en partie ce texte et le commente dans son Balzac, romancier. La formation de lart du roman chez Balzac jusquà la publication du « Père Goriot » (1820-1835), Genève, Slatkine reprints, 1967, p. 433.
. Cest leffet de La Peau de chagrin, selon Philarète Chasles. Suit un portrait hautement caricatural du « critique de lancienne école » décontenancé par cette uvre rossinienne (ibid., p. 1190).
. Théorie du conte, CHH, t. XXVI, p. 683.
. La Peau de chagrin, CH, t. X, p. 105.
. Voir Les Deux Amis, CH, t. XII, p. 679.
. CHH, t. XXVI, p. 682-683.
. Théorie du conte, CHH, t. XXVI, p. 683.
. « LÂne mort et le femme guillotinée », Le Voleur, 5 février 1830, OD, t. II, p. 647.
. « Portrait de P.-L. Jacob, bibliophile, éditeur des Deux Fous », Le Voleur, 5 mai 1830, OD, t. II, p. 655.
. « La Peau de chagrin, par M. de Balzac », LArtiste, 14 août 1831.
. En tête des Romans et contes philosophiques, « seconde édition », Gosselin, 3 vol. in-8, 1831 (parution entre le 20 et le 22 septembre).
. « M. de Balzac », Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1831, p. 313-322.
. « Romans et contes philosophiques, par M. de Balzac », LArtiste, 2 octobre 1831. Cest Pierre Barbéris (op. cit., p. 173-174) qui a signalé le premier la conformité du début de cet article anonyme avec un texte manuscrit, trouvé dans les papiers de Balzac et publié comme étant de lui par le vicomte Spoelberch de Lovenjoul (Histoire des uvres de H. de Balzac, 3e éd., Paris, Calmann-Lévy, 1888, p. 169 et suiv.). Mais, il convient dajouter, comme nous la indiqué Roland Chollet, que le manuscrit retrouvé dans les papiers de Balzac nest pas un manuscrit autographe.
. LArtiste, 2 octobre 1831, p. 95-96. Article repris dans OD, t. II, p. 1193-1194.
. Philarète Chasles, « Introduction » aux Romans et contes philosophiques, CH, t. X, p. 1191.
. Ibid., p. 1186-1187.
. Ibid., p. 1185-1186.
. Il y parle du roman comme étant « cette espèce de scène, la seule où un auteur puisse trouver la liberté de la pensée pour exposer un drame dans toute sa vérité », Préface du Dernier Chouan ou la Bretagne en 1799, 1829, CH, t. VIII, p. 897.
. Ibid., p. 1190.
. Ibid., p. 1189. Cest dans les mêmes termes que Balzac vante La Confession, de Jules Janin : « Cest une uvre vagabonde, toute vibrante de détails et dépisodes, cest une imagination fougueuse qui vous séduit », La Confession, par lauteur de LÂne mort et la Femme guillotinée », Feuilleton des journaux politiques, n° 7, avril 1830, OD, t. II, p. 701.
. Voir le poème en prose ainsi intitulé.
. Philarète Chasles, Introduction aux Romans et contes philosophiques, op. cit., p. 1191.
. « [& ] peut-être M. de Balzac est-il un grand mystificateur& En tout cas, on se laisse attraper de bonne grâce, on va au-devant, on est complice de la mystification, et s il se moque du lecteur, le lecteur ne le lui rend jamais », loc. cit., p. 318.
. Deschamps évoque les « boutades de familiarité qu on croit pouvoir se permettre in petto, avec un auteur dont on recherche avidement les moindres pochades [& ] on l apostrophe ainsi, avant de se mettre sous le charme de son talent : Allons, sorcier ! à propos de quoi vas-tu faire de l esprit ? », ibid., p. 319.
. Article du 20 août 1831, cité par Pierre Barbéris, AB 1968, p. 168.
. Philarète Chasles, op. cit., p. 1197.
. Loc. cit., p. 317-318.
. L expression se trouve sous la plume de Nodier dans son Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay-Roux (1836). Voir lédition de ses Contes, procurée par P.-G. Castex, Garnier, 1961, p. 461. P.-G. Castex utilise lexpression pour désigner le cycle des contes de Nodier entre 1830 et 1836.
. P. Barbéris, op. cit., p. 190.
. Compte rendu des Romans et contes philosophiques, 10 octobre 1831, cité par P. Barbéris, op. cit., p. 174. Dans le même esprit, LÉcho de la Jeune France, désignera Balzac et Janin comme des écrivains chez qui on entend « hurler lémeute, bruire la révolte, parler la raison, crier le sophisme [
], ricaner lindifférence », t. III-2, p. 106, cité par P. Barbéris, op. cit., p. 191.
. « Le Salmigondis, contes de toutes les couleurs », 7 octobre 1832, t. IV, p. 115.
. Je cite le texte de son article du Messager des Chambres (6 août 1831), daprès P. Barbéris, loc. cit., p. 166. Le passage sera modifié et adouci dans le texte de l « Introduction » aux Romans et contes philosophiques, dans lequel Chasles cite largement son propre article (CH, t. X, p. 1190).
. Le « phosphorisme » de La Peau de chagrin appelle le stéréotype « artiste » selon lequel une telle uvre échappe nécessairement à la critique : « Lanalyse se heurte et se brise le front contre un livre pareil. Elle a beau vouloir semparer de cette puissance littéraire qui se révèle au monde par le chaos, ce chaos lui échappe et elle se met à lire limbécille [sic] critique, entraînée quelle est par ce phosphore animal dont elle nose approcher. Écoutez : il ny a rien à dire de ce livre. Je vous jure que la chose est superflue », J[ules] J[anin], « La Peau de chagrin, par M. de Balzac », LArtiste, 14 août 1831, t. II, p. 18.
. Op. cit., p. 189.
. Philarète Chasles, Introduction des Romans et contes philosophiques, op. cit., p. 1190.
. Ibid., p. 1187.
. Ibid., p. 1197.
. Ibid., p. 1187.
. Article anonyme de Balzac sur les Romans et contes philosophiques, LArtiste, t. II, p. 96. Limage du bourreau se retrouve dans le compte rendu anonyme que Balzac donnait de La Peau de chagrin dans La Caricature, le 11 août 1831, CH, t. X, p. 1191.
. « Études sur M. Beyle (Frédéric Stendalh) », Revue parisienne, 25 septembre 1840, CHH, t. XXVII, p. 213.
. « À madame la comtesse E
», Revue parisienne, 10 août 1840, CHH, t. XXVIII, p. 134. Mais cela ne lempêche pas de reconnaître à propos de Diderot, quil « eût été un grand conteur », et quil « na de style que quand il conte ».
. Ibid., p. 98.
. Voir la moquerie qui vise A. Barginet, auteur de La Chemise sanglante : « [& ] il arrive lui-même au beau milieu de l histoire qu il raconte, et le lecteur le trouve assis en haut d une page comme un voisin qui est entré par votre jardin pendant que vous étiez dans la cour », Feuilleton des journaux politiques, n° 3, 17 mars 1830, OD, t. II, p. 677. Les intrusions dauteur sont condamnées aussi chez Walter Scott, dans Waverley, et chez Musset, « Lettres sur la littérature, le théâtre et les arts », Revue parisienne, 25 septembre 1840, CHH, t. XXVIII, p. 142.
. « La note est le coup dépingle qui désenfle le ballon du romancier » (à propos de Latouche, auteur de Léo), « Lettres sur la littérature, le théâtre et les arts. I », Revue parisienne, 25 juillet 1840, CHH, t. XXVIII, p. 99. Même critique dès 1830 contre Rey-Dussueil : « Il sappuie de notes, de preuves, de dissertations », « Samuel Bernard et Jacques Borgareli. Histoire du temps de Louis XIV, par Rey-Dussueil », Feuilleton des journaux politiques, n° 4, 24 mars 1830, OD, t. II, p. 691.
. « Du moment où en regardant les marionnettes, lon aperçoit les mains du praticien essayant de recoiffer le commissaire, les connaisseurs sen vont. Ainsi du romancier et de ses poupées », ibid.
. Préface dHistoire des Treize, CH, t. V, p. 789.
. Article cité sur Rey-Dussueil, OD, t. II, p. 691.
. Ne serait-ce que par sa forme typographique plus aérée, la première version du roman sapparente de manière plus nette aux formes du récit excentrique.
. « Lettres sur la littérature, le théâtre et les arts », Revue parisienne, 25 juillet 1840, CHH, t. XXVIII, p. 85.
. Ibid., p. 100.
. Ibid., p. 84.
. « Lettres sur la littérature, le théâtre et les arts », Revue parisienne, 25 septembre 1840, CHH, t. XXVIII, p. 144 et 146.
. Ibid., p. 142.
. Ibid., p. 145.
. LArtiste, 12 février 1832, t. III, p. 16-17.
. Félix Pyat, « Le secret de Dominique », 5 août 1832, t. IV, p. 3-7.
. Lettre de Balzac à Amédée Pichot, 3(?) décembre 1832, Corr., t. II, p. 185.
. Philarète Chasles, Introduction des Romans et contes philosophiques, op. cit., p. 1196.
. Émile Deschamps, « M. de Balzac », Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1831, p. 316.
. CH, t. III, p. 1026 (septembre 1833).
. Félix Davin, « Introduction » aux Études philosophiques, 6 décembre 1834, CH, t. X, p. 1210.
. Et Hugo de poursuivre : « Il faut le dire et le redire, ce nest pas tant un besoin de nouveauté qui tourmente les esprits, cest un besoin de vérité. Ce besoin de vérité, la plupart des écrivains supérieurs de lépoque tendent à le satisfaire [
] Les écrivains des autres peuples et des autres temps, même les admirables poètes du grand siècle, ont trop souvent oublié, dans lexécution, le principe de vérité dont ils vivifiaient leur composition », uvres complètes, Club français du livre, t. II, p. 472-474.
. Ibid., t. III, p. 60.
. Ibid.
. Ibid., p. 71.
. Ibid., p. 70.
. Ibid., p. 71.
. Et d insister en ces termes : « On doit donc reconnaître sous peine de l absurde, que le domaine de l art et celui de la nature sont parfaitement distincts. La nature et l art sont deux choses, sans quoi lune ou lautre nexisterait pas » (ibid., p. 70).
. Lexpression est dans Racine et Shakespeare (II) (1825) : « [
] quoique jestime beaucoup les peintres qui font du beau idéal tels que Raphaël et le Corrège, cependant je suis loin de mépriser ces peintres que jappellerais volontiers peintres-miroirs, ces gens qui comme Guaspre, Poussin, reproduisent exactement la nature, ainsi que le ferait un miroir. Reproduire exactement la nature, sans art, comme un miroir, cest le mérite de beaucoup de Hollandais, et ce nest pas un petit mérite [
] Ces peintres-miroirs dans tous les genres, sont infiniment préférables aux gens communs qui veulent suivre Raphaël », éd. Roger Fayolle, G-F, 1970, p. 178-179.
. Vigny, uvres complètes, éd. F. Baldensperger, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, p. 25.
. Éditorial anonyme, Le Mercure de France au xixe siècle, t. XIII, 1826, p. 6-7. Cité par Philippe Dufour, Le Réalisme, PUF, coll. « Premier cycle », 1998, p. 318. La même revue a déjà publié en 1825 un article signé « J-Jph V& e », intitulé : « De la réalité en littérature », t. XI, p. 502-509.
. Comme le prouve la suite de son exposé qui, après avoir donné la parole aux classiques, la donne aux romantiques : « Les romantiques sécrieront [
] : Nest-ce pas nous qui répétons sans cesse quil faut peindre daprès la nature et non daprès les tableaux ; quil faut copier les choses et non pas lart ? Ne voyez-vous pas que vous vous rapprochez des romantiques ? » (ibid.)
. Lettre à Mme Hanska, 13 novembre 1845, Lettres à Madame Hanska, éd. Roger Pierrot, Éditions du Delta, t. III, 1969, p. 65.
. « Les Eaux de Saint-Ronan, par Sir Walter Scott », Le Feuilleton littéraire, 28 et 30 janvier 1824, OD, t. II, p. 106.
. « Aucun historien na tracé de ces personnages un portrait plus fidèle que Walter Scott ; habile à saisir les moindres nuances, il nomet pas un seul trait caractéristique », ibid., p. 107.
. « Quentin Durward ou lÉcossais à la cour de Louis XI, par sir Walter Scott », La Muse française, juillet 1823, uvres complètes, CFL, t. II, p. 431-438.
. « Chacun de ses bons ouvrages atteste son immense érudition et son esprit observateur. De là ces petits détails de murs, de coutumes et dusages [
] », ibid., p. 107.
. XIIe livraison des Annales françaises des arts des sciences et des lettres, à loccasion de la sortie du Centenaire (28 décembre 1822). Texte cité et commenté par Roland Chollet, « Du premier Balzac à la mort de Saint-Aubin. Quelques remarques sur un lecteur introuvable », AB 1987, p. 17-18.
. Ou encore sous la forme de ces chroniques historiques transposées à la scène quon prisait alors au Globe.
. CH, t. VIII, p. 1679-1680.
. Ibid., p. 898.
. CH, t. VIII, p. 897.
. Ibid., p. 899.
. Ibid.
. CH, t. I, p. 1173.
. « Note de la première édition » des Scènes de la vie privée, CH, t. I, p. 1175.
. Préface de la première édition des Scènes de la vie privée, ibid., p. 1174.
. Lobservateur est ici présenté comme celui qui a « quelquefois de la peine à deviner » les secrets des familles (ibid., p. 1173).
. Ibid.
. « Richelieu, chronique française par M. James », Le Feuilleton des journaux politiques, 14 avril 1830, OD, t. I, p. 702.
. Ce que Balzac dit explicitement : sa critique naurait pas été si virulente si « M. Victor Hugo nétait pas, malgré lui peut-être, le chef de lécole nouvelle [
] ; mais son nom est un étendard ; son ouvrage, lexpression dune doctrine et lui-même un souverain », « Hernani ou lhonneur castillan, drame par (Monsieur) Victor Hugo », Le Feuilleton des journaux politiques, 24 mars-14 avril 1830, OD, t. I, p. 685-686.
. Ibid. Autre allusion critique contre le vrai « à la Vigny » dans Les Deux Amis (CH, t. XII, p. 696).
. Ibid., p. 687.
. Ibid., p. 690.
. Ibid., p. 684.
. Ibid., p. 690.
. Lexpression était déjà, en 1828, dans l« Avertissement » du Gars, qui conte comment les conseillers de lauteur prétendu du livre, Victor Morillon, lont engagé « à lire les uvres de sir Walter Scott pour marcher sur ses traces et se pénétrer de la poétique et des règles de ce genre de composition ». Mais le terme de poétique, appliqué au roman, est ici citationnel et ironique : il est mis dans la bouche de personnes « dont les idées appartiennent à la faction des classiques » (CH, t. VIII, p. 1676). En revanche, dans un article de 1840, Balzac reprend à son compte lidée quil existe bien une poétique du roman et quil convient de la respecter (« Lettres sur la littérature, le théâtre et les arts », Revue parisienne, 15 juillet 1840, CHH, t. XXVIII, p. 98).
. La leçon de Frenhofer se poursuit en ces termes : « Tu nes pas un vil copiste, mais un poète ! [& ] Autrement, un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme ! », Le Chef-d Suvre inconnu, CH, t. X, p. 418.
. Félix Pyat, « Indiana », L Artiste, 27 mai 1832, t. III, p. 194.
. 27 février 1832, Correspondance, éd. G. Lubin, Garnier, t. II, p. 46.
. Mais on peut imaginer aussi que cest George Sand elle-même qui sexprime-là, ou lun de ses amis : Planche ? Regnault ? Les propos recoupent ceux de la lettre de Sand à Regnault.
. La Préface dEugénie Grandet est datée de septembre 1833 (CH, t. III, p. 1026).
. Ibid. Voir aussi : « Cette histoire est une traduction imparfaite de quelques pages oubliées par les copistes dans le grand livre du monde », « Épilogue » des premières éditions dEugénie Grandet, ibid., p. 1201.
. Préface d Eugénie Grandet, ibid., p. 1025.
. « Épilogue » des premières éditions, ibid., p. 1201.
. Ibid.
. « Mais Paris est un véritable océan. Jetez-y la sonde, vous n en connaîtrez jamais la profondeur. Parcourez-le, décrivez-le : quelque soin que vous mettiez à le parcourir, à le décrire, [
] il sy rencontrera toujours un lieu vierge, un antre inconnu, des fleurs, des perles, des monstres, quelque chose dinouï, oublié par les plongeurs littéraires. La Maison Vauquer est une de ces monstruosités curieuses », CH, t. III, p. 59.
. Préface dEugénie Grandet, CH, t. III, p. 1025.
. Ibid., p. 1026.
. CH, t. V, p. 788.
. Le Chef-duvre inconnu, CH, t. X, p. 418.
. Cest ce que Balzac confie dans une lettre à Mme Hanska, le 4 janvier 1835 : « Vous devinerez facilement que lIntroduction ma autant coûté quà M. Davin, car il a fallu le serinetter et le recorriger jusquà ce quil eût convenablement exprimé ma pensée » (Lettres à Madame Hanska, éd. R. Pierrot, Les Éditions du Delta, t. I, 1967, p. 293). Mais Balzac na pas dû se contenter de « serinetter » ; il a aussi corrigé et augmenté sur épreuves. Ce dont, à défaut desdites épreuves, témoigne lexistence pour l« Introduction » aux Études de murs au xixe siècle dun manuscrit offrant un texte bien plus court que la version publiée. Cela nous autorise, dans la suite de cette étude, à parler parfois de « Balzac-Davin ».
. La Peau de chagrin, CH, t. X, 1976, p. 54.
. OD, t. II, p. 687.
. Félix Davin, « Introduction » aux Études de murs au xixe siècle [désormais IÉM], CH, t. I, p. 1171. Datée par Davin du 27 avril 1835, cette « Introduction » est parue en tête du t. I de louvrage quelle précède, dont la publication est enregistrée le 4 juillet par la Bibliographie de la France.
. Dans les propos de Balzac, on aura reconnu sans peine cette célèbre formule de la « Préface » de Cromwell (Victor Hugo, uvres complètes, Paris, Club français du livre, 1967, t. III, p. 70).
. Balzac est lennemi déclaré de lesthétique que Vigny défend dans la Préface de Cinq-Mars : « Réflexions sur la vérité dans lart » [publiée en 1829] : « Si donc nous trouvons partout des traces de ce penchant à déserter le positif, pour apporter lidéal jusque dans les annales, je crois quà plus forte raison lon doit sabandonner à une grande indifférence de la réalité historique pour juger les uvres dramatiques, poèmes, romans ou tragédies, qui empruntent à lhistoire des personnages mémorables. Lart ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec sa beauté idéale » (Alfred de Vigny, uvres complètes, éd. F. Baldensperger, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1948, p. 25).
. Félix Davin rappelle que « certaines personnes auxquelles l auteur de la Physiologie du mariage était inconnu, attribuaient ce livre à un vieux médecin ou à quelque vieillard enfin veuf ! », Félix Davin, « Introduction » aux Études philosophiques [désormais IÉPh], CH, t. X, p. 1204-1205. Datée par Davin du 6 décembre 1834, cette « Introduction » est parue en tête du t. I de louvrage quelle précède, dont la publication est enregistrée le 3 janvier 1835 par la Bibliographie de la France.
. Démarche dont on perçoit très nettement lamorce dès sa lettre du 3 décembre 1832 à Amédée Pichot, qui le pressait de donner libre cours à son talent de conteur et de répondre ainsi à la demande du public comme à son intérêt déditeur : « Quant à ne faire que des contes, quoique ce soit à mon avis lexpression la plus rare de la littérature, je ne veux pas être exclusivement un contier », Corr., t. II, p. 185.
. IÉPh, p. 1201.
. Ibid.
. Ibid.
. Voir le titre de larticle que A. Barchou de Penhoën (condisciple de Balzac au collège de Vendôme) consacre à Ballanche dans la Revue des Deux Mondes, en 1831 : « Essai dune formule générale de lhistoire de lhumanité, daprès les idées de M. de Ballanche » (2e vol.).
. Voir la lettre où George Sand annonce Indiana à Émile Regnault comme un roman qui nest « ni romantique, ni mosaïque, ni frénétique ». Et dajouter : « cest de la vie ordinaire, cest de la vraisemblance bourgeoise. Mais malheureusement, cest beaucoup plus difficile que la littérature boursouflée » (27 février 1832, Correspondance, éd. G. Lubin, Garnier, t. II, 1966, p. 46). Balzac, lui aussi, a fait et à la même époque approximativement le même constat ; et il a entrepris la même rupture davec le romantisme frénético-« mosaïque ». Bien sûr, dans ce mot de « mosaïque » ne cherchons pas Moïse, comme était tenté de le faire G. Lubin, visiblement dérouté pour une fois ; mais bien à la fois le titre dun recueil contemporain de nouvelles de Mérimée (Mosaïque, par lauteur du « Théâtre de Clara Gazul », Paris, H. Fournier, 1833), et une image qui revient constamment dans le camp du romantisme artiste pour dire la séduction quexercent les uvres en habit dArlequin. (Voir par exemple André Imberdis, LHabit dArlequin. Chronique dhier, Paris, Chamerot, Locard et Davi, 1832.)
. Hugo, dès la Préface de Lucrèce Borgia (février 1833), qui énonce que le poète a lui aussi « charge dâmes » ; Lamartine, par son article « Destinées de la poésie », publié dans la Revue des Deux Mondes, le 15 mars 1834 ; Vigny enfin, par sa Préface de Chatterton (juin 1834-février 1835).
. « Note de léditeur » (inspirée par Balzac lui-même, mais signée « L. Mame-Delaunay »), en tête de La Femme de trente ans, au t. IV de la 2e édition des Scènes de la vie privée, Paris, Mame-Delaunay, CH, t. II, p. 1587.
. IÉPh, p. 1202.
. IÉPh, p. 1201.
. Ibid., p. 1203.
. Ibid., p. 1202.
. Ibid., p. 1207.
.Voir les moqueries de George Sand dans une lettre à Jules Boucoiran, du 7 mars 1831 : « On veut du neuf et pour en faire, on fait du hideux. Balzac est au pinacle pour avoir peint lamour dun soldat pour une tigresse et celui dun artiste pour un castrato », Correspondance, éd. G. Lubin, Garnier, t. I, p. 825.
. IÉM, p. 1170.
. Ibid.
. Ibid, p. 1166.
. Ibid.
. Préface dEugénie Grandet, septembre 1833, CH, t. III, p. 1025.
. Expression de Hugo, dans la Préface de Lucrèce Borgia (1833).
. IÉM, p. 1170.
. À moins quon ne voie pure dénégation dans la crainte ironique que manifeste lauteur de La Peau de chagrin dêtre pris pour un « viveur », tel son héros, Raphaël de Valentin de même qua été pris pour un physiologiste lauteur de la Physiologie du mariage : « Il est [
] bien difficile de persuader au public quun auteur peut concevoir le crime sans être criminel. Aussi, lauteur, après avoir été jadis accusé de cynisme, ne serait pas étonné de passer maintenant pour un joueur, pour un viveur, lui dont les nombreux travaux décèlent une vie solitaire, accusent une sobriété sans laquelle la fécondité de lesprit nexiste point », Préface de La Peau de chagrin, CH, t. X, p. 50.
. Philarète Chasles, « Introduction » aux Romans et contes philosophiques, septembre 1831, CH, t. X, p. 1196.
. Selon Chasles, La Peau de chagrin est « un livre de fantaisie, épopée, satire, roman, conte, histoire, drame, folie aux mille couleurs » quil compare à luvre de Rabelais, « immense arabesque, fille du caprice accouplé avec lobservation », ibid., p. 1190.
. La Peau de chagrin, CH, t. X, p. 103.
. Ibid., CH, t. X, p. 195. Ces gens sont incapables, nous dit le narrateur, de comprendre la « théorie de cette large vie » quest la débauche.
. Balzac sen prend à la « superbe littérature de Paris » qui veut « son drame tout fait », parce que ses membres sont incapables de créer un drame nouveau par un « acte viril » qui « exciterait des émeutes dans une république où, depuis longtemps, il est défendu, de par la critique des eunuques, d inventer une forme, un genre, une action quelconque », Préface d Eugénie Grandet, septembre 1833, CH, t. III, p. 1025.
. IÉM, p. 1171.
. IÉPh, p. 1206.
. « Note » de la première édition des Scènes de la vie privée, 1830, CH, t. I, p. 1175.
. IÉM, p. 1166.
. IÉPh, p. 1217.
. IÉPh, p. 1209.
. IÉM, p. 1171.
. Ibid., p. 1159.
. Ibid., p. 1170.
. Ibid., p. 1150.
. Ibid., p. 1172.
. Texte de 1847, CH, t. VII, p. 1713.
. Dans une lettre de juillet 1830 à Victor Ratier, on sait que Balzac rêvait de « mener une vie de Mohican » : « [
] Oh ! que jai conçu le sauvage ! oh que j ai admirablement compris les corsaires, les aventuriers, les vies d opposition. » Mais renonçant à cette vie d aventure, il se moquait de lui-même en ces termes : « Revenu ici sans argent, l ex-corsaire est devenu marchand d idées, et il s est mis en devoir de pêcher ses goujons pour les vendre », Correspondance, op. cit., t. I, p. 461. Se faire aventurier des lettres, ce serait donc pour Balzac réussir à concilier ses deux existences, la réelle et limaginaire.
. Voir J.-L. Diaz, « Artistes dans le cur, brigands de la pensée, lazzaroni de lintelligence : le scénario auctorial des Jeune-France », Textuel, n° 22, 1989, « Images de lécrivain », p. 67-81.
. IÉPh, p. 1202.
. Dans ses uvres, « nulle fantaisie, nulle exagération, nul mensonge ; ses portraits sont dune scrupuleuse vérité », plaide F. Davin, tentant ainsi de repousser limage de conteur fantaisiste qui colle à Balzac (IÉM, p. 1171).
. « Quel mouvement dans cette uvre ! [Une double famille] quelle jeunesse de talent ! » (ibid., p. 1168).
. Davin salue « cet homme à la constante volonté duquel ceux qui le connaissent rendent un éclatant hommage et quon estimera certes, un jour autant que son talent », IÉPh, p. 1202.
. « Aussi est-ce un phénomène curieux et digne dobservation que lenfantement des uvres de M. de Balzac » (IÉPh, p. 1201).
. IÉM, p. 1152.
. Voir entre autres : « [
] la critique sera muette devant lune des plus audacieuses constructions quun seul homme ait osé entreprendre », ibid., p. 1172.
. « Là, lauteur sest pris corps à corps avec la difficulté et la vaincue », ibid., p. 1169.
. Dans Racine et Shakespeare, Stendhal fait du courage et du sens du risque une qualité romantique : « Il faut du courage pour être romantique, car il faut hasarder. » Au contraire, le « classique prudent ne savance jamais sans être soutenu en cachette par quelques vers dHomère, ou par une remarque philosophique de Cicéron ». Chez ce dragon de légende, la métaphore militaire est tout à fait explicite : « Il me semble quil faut du courage à lécrivain presque autant quau guerrier » (éd. G-F, p. 72).
. IÉPh, p. 1209.
. Préface de la première édition dHistoire des Treize, Première partie, Ferragus, 1833, CH, t. V, p. 788.
. Selon le narrateur de La Peau de chagrin, la débauche « est une perpétuelle étreinte de toute la vie ». Le débauché se créé lui-même une seconde fois, « comme pour fronder Dieu ! », CH, t. X, p. 197.
. IÉM, p. 1168.
. Ibid., p. 1171.
. Ibid., p. 1165.
. Ibid., p. 1158.
. Ibid.
. Ibid., p. 1154.
. Dans l« Introduction » aux Études philosophiques, voir lample citation de Philarète Chasles à la p. 1211. Elle vient conforter un long développement de Félix Davin visant à donner la « pensée intime » des Études philosophiques.
. IÉPh, p. 1215.
. Ibid., p. 1209.
. Voir mon article : « Balzac-oxymore : logiques balzaciennes de la contradiction », Revue des sciences humaines, n° 175, « Balzac »,1979-3, p. 33-47.
. « Avant-propos » de La Comédie humaine, CH, t. I, p. 11.
. « Préface » de La Femme supérieure (Les Employés), 15 septembre 1838, CH, t. VII, p. 894.
. « Il y a dans tous les temps un homme de génie qui se fait le secrétaire de son époque : Homère, Aristote, Tacite, Shakespeare, lArétin, Machiavel, Rabelais, Bacon, Molière, Voltaire, ont tenu la plume sous la dictée de leurs siècles », CH, t. XII, p. 278.
. « Mais quant à lensemble des faits rapportés par lauteur, ils sont tous vrais pris isolément, même les plus romanesques, comme ceux si bizarres de La Fille aux yeux dor, dont il a vu chez lui le héros. Aucune tête humaine ne serait assez puissante pour inventer une si grande quantité de récits [
] À toutes les époques, les narrateurs ont été les secrétaires de leurs contemporains », CH, t. IV, p. 962-963.
. « Avant-propos » de La Comédie humaine, CH, t. I, p. 11.
. « Ce nest pas cependant trop dun homme du bagne dans une uvre qui a la prétention de daguerréotyper une société [
] », CH, t. VI, p. 426.
. « Ce ne sont point des personnages auxquels limagination seule prête un instant une vie factice, une forme vague et fugitive ; ce sont des hommes, ce sont des femmes en chair et en os, qui se meuvent et sagitent dans le cadre officiel de la vie réelle. [
] Puis auprès de ces natures si bien prises sur le fait, si régulièrement daguerréotypées, ces autres natures charmantes sur lesquelles lauteur semble avoir répandu tout ce quil y avait dans son cur de poésie touchante, et de saint enthousiasme, Eugénie Grandet, Coralie, Modeste Mignon [
] », CH, t. VII, p. 1712.
. [Anon.], « Les Lecamus, étude philosophique », Le Feuilleton mensuel, 15 mai 1841, t. III, p. 67-77. Cf. Bernard Weinberg, French realism : the critical reaction, 1830-1870, New York, Modern language association of America, 1937, p. 65 et 219.
. Dans un article du Rivarol de 1842 : « Il passe ses héros par une cornue pour les expliquer, et dissèque ses héros pour les peindre. C est une espèce de Romancier-Commissaire priseur qui inventorie, sur la scène où se passent les drames de son imagination, jusquà la poussière quils soulèvent », Fortunatus [Fortuné Mesuré], Le Rivarol de 1842. Dictionnaire satirique des célébrités contemporaines, Paris, Au bureau du Feuilleton mensuel, 1842, p. 18-19. Cité par Marc Blanchard, Témoignages et jugements sur Balzac. Essai bibliographique. Recueil de jugements, Paris, Honoré Champion, 1931, p. 203.
. CH, t. VII, p. 1714.
. Préface dIllusions perdues, 1837, CH, t. V, p. 109.
. Préface du Cabinet des Antiques, CH, t. IV, p. 964.
. Préface dUne fille dÈve, CH, t. II, p. 268.
. « Avant-propos », CH, t. I, p. 18.
. « Il recueille lentement, mais il recueille des approbations dhommes spéciaux qui tous ont trouvé leur science satisfaite en lisant telle ou telle uvre [
] Tantôt un grand et illustre médecin lui dira combien il a été frappé du soin avec lequel il construit le physique médical de ses personnages [
]. Tantôt un savant reconnaît une étude sérieuse des questions les plus graves. Le public ignore à quels travaux de conception un auteur sengage en poursuivant le vrai dans toutes ses conséquences, et combien dobservations lentement acquises il faut enterrer dans des épithètes [
] », Préface dUne fille dÈve, 1839, CH, t. II, p. 268.
. Préface de Pierrette, juin 1840, CH, t. IV, p. 22.
. Préface de Béatrix, 1839, CH, t. II, p. 636.
. Préface du Cabinet des Antiques, CH, t. IV, p. 964.
. « En me voyant amasser tant de faits et les peindre comme ils sont, avec la passion pour élément, quelques personnes ont imaginé, bien à tort, que jappartenais à lécole sensualiste et matérialiste, deux faces du même fait, le panthéisme », « Avant-propos », CH, t. I, p. 16.
. « Au lieu de voir lallégorie, on cherchera la réalité ; tandis que chez lauteur la réalité na servi quà peindre un des plus beaux problèmes de lintelligence humaine aux prises avec lart », Préface dUne fille dÈve, CH, t. II, p. 270.
. Préface du Cabinet des antiques, 1839, CH, t. IV, p. 961-962.
. Expression de La Confession d un enfant du siècle (1837). Ce sont les « débauchés » qui, chez Musset, « fouillent le monde comme les espions de Dieu », Ruvres complètes en prose, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, p. 246-247.
. La Muse du département, CH, t. IV, p. 649.
. Préface du Cabinet des Antiques, CH, t. IV, p. 963.
. CH, t. I, p. 11.
. Ibid., p. 10.
. L« Avant-propos » annonce que La Comédie humaine propose « le tableau de la Société, moulée, pour ainsi dire, sur le vif avec tout son bien et tout son mal [
] », ibid., p. 12.
. CH, t. VIII, p. 496.
. « La vérité de l art n est point celle de la nature. [& ] Balzac, que l école réaliste semble vouloir revendiquer pour maître, n a aucun rapport de tendance avec elle. [& ] Quoique cela semble singulier à dire en plein xixe siècle, Balzac fut un voyant. Son mérite dobservateur, sa perspicacité de physiologiste, son génie décrivain, ne suffisent pas pour expliquer linfinie variété des deux ou trois mille types [
] », Théophile Gautier, Honoré de Balzac, éd. revue et augmentée, Paris, Poulet-Malassis, de Boiste, 1859, p. 140-142.
. Préface dUne fille dÈve, CH, t. II, p. 265.
. Ils fournissent à leur date un état présent du jugement balzacien sur la littérature contemporaine et sur la stratégie littéraire de ses principaux confrères.
. Il sagit de la préface de David Séchard en 1843, de celle de Splendeurs et misères en 1845, de l« Avertissement quasi littéraire » qui précède Le Cousin Pons en 1847, et du bref « Avertissement » du Député dArcis la même année.
. Voir Lettres à Madame Hanska, édition Roger Pierrot, « Bouquins », Laffont, 1990, t. I, p. 771, p. 878 et p. 926.
. On reconnaîtra le langage de G. Genette, et sa théorie du genre préfaciel. Voir le chapitre sur « L instance préfacielle » dans Seuils, Paris, Éditions du Seuil, 1987, p. 166 et suiv.
. Même protocole d énonciation dans les préfaces de meilleure venue, mais également à forte composante publicitaire, que Félix Davin, « serinetté » par Balzac, signe en 1834. On sait que si le brouillon de l« Introduction » aux Études philosophiques sest perdu, il nous reste trace du premier jet de Davin pour l« Introduction » aux Études de murs. Sa maigreur laisse entrevoir limportance des ajouts faits par le commanditaire, soucieux dapposer sa griffe, disons même comme lui le « harpon du génie ».
. Cf. Luvre de Balzac, Club français du livre, t. X, p. xxvi-xxvii.
. Contre Sainte-Beuve, éd. P. Clarac et Y. Sandre, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 272.
. CH, t. I, p. 1144.
. Le renoncement définitif aux préfaces, annoncé dans la préface du Cabinet des Antiques, juré dans l « Avant-propos » de 1842, rappelé dans la « Lettre à Hippolyte Castille » en 1846, est précédé de tropismes éphémères de renoncement si héroïques que Balzac tient à commémorer ensuite l événement. Ainsi Philarète Chasles est-il chargé de rappeler dans son « Introduction » aux Romans et contes philosophiques le « sacrifice » de la préface originale de La Peau de chagrin (CH, t. X, p. 1192), dont il cite cependant de larges extraits. Une tendance contraire, à lacceptation sans culpabilité de létalage préfaciel, se dessine en 1839 dans les préfaces dUne fille dÈve (CH, t. II, p. 269) et de Béatrix (CH, t. II, p. 635). Balzac sadonne alors un temps aux « Préfaces explicatives », arguant quil ne les « ménage plus depuis quil sest aperçu quelles sont rendues nécessaires par le grand discrédit dans lequel sont tombés les critiques », CH, t. II, p. 269.
. « Nécessairement forcé de supprimer les préfaces publiées pour répondre à des critiques essentiellement passagères, je n en veux conserver qu une », écrit-il dans l « Avant-propos » (op. cit., p. 14). Toujours ce même mouvement de renonciation, voire même de renoncement, mais jamais absolu, et toujours signalé comme héroïque et mémorable.
. Le 13 juillet 1842.
. Voir Correspondance, éditée par Roger Pierrot, t. IV, 464 et suiv. ; Bonnier de la Chapelle et Parménie, Histoire dun éditeur et de ses auteurs, P.-J. Hetzel (Stahl), Paris, Albin Michel, 1953 ; et surtout la recension par Roger Pierrot de ce livre : « À propos d un livre récent ; Hetzel et l Avant-propos de La Comédie humaine », Revue d histoire littéraire de la France, juillet-septembre 1955.
. George Sand se désiste par lettre du 24 juillet 1842, pour cause d ophtalmie, et parce qu il est essentiel pour la survie de la Revue indépendante qu elle se consacre à achever Consuelo. Mais, dès le 12 juillet, Balzac écrivait à Mme Hanska : « Je n ai pas eu le temps d aller à Nohant, et comme elle veut faire quelque chose sur moi, je ne suis pas fâché de ne pas y aller », Lettres à Mme Hanska, op. cit., t. I, p. 593.
. Le texte de ces trois feuillets in-4°, écrits de la main dHetzel, et qui sont sans doute, comme le suggère R. Pierrot, une copie faite par Hetzel « dun des brouillons de Balzac », est donné dans le livre de Parménie et Bonnier de la Chapelle, p. 32-34.
. Correspondance, t. IV, p. 464-466. Lettre que R. Pierrot date de la fin juin 1842.
. Ibid., p. 465. À lire ensuite la préface définitive, on peut se demander si Hetzel na pas essayé sans succès de parer, par ce moyen détourné, à certains des grands airs que Balzac menaçait dentonner, sur les écrivains qui ont un but, qui sont la voix de leur siècle, etc.
. Avant dêtre apprivoisé tardivement par celle qui fut un jour Lélia, et qui tente pour lheure dêtre Consuelo et lidéologue de la Revue indépendante, on se souviendra peut-être que ce ton de bonhomie avait contre lui davoir été un mot de passe pour la célèbre et honnie « littérature de lEmpire », cible privilégiée des Jeune-France 1830.
. Je cite l « Avant-propos » d après l édition annotée et préfacée par Mme Ambrière, au t. I de La Comédie humaine, « Bibliothèque de La Pléiade ».
. Mais cette sensibilité à l air du temps ne va pas jusqu à lui faire apprécier la Lucrèce de Ponsard, que la critique a brandie comme le signe dun retour au classicisme, après léchec des Burgraves. Ce « pastiche de Chénier » est pour lui une « mystification faite aux Parisiens », Lettres à Madame Hanska, 11 mai 1843, t. II, p. 681.
. La référence à Molière est constante en ces années de « mise en forme » de La Comédie humaine. Parmi les nombreuses allusions, retenons seulement cette réclame un peu caricaturale de l« Avant-propos » de l Éditeur du Provincial à Paris : « Si Molière vivait de nos jours, il écrirait La Comédie humaine. » La portée de l influence de Rabelais est alors minimisée, comme en témoigne la « Lettre à Hippolyte Castille » : « Mon admiration pour Rabelais est bien grande, mais elle ne déteint pas sur La Comédie humaine ; son incertitude ne me gagne pas. C est le plus grand génie de la France au Moyen âge, et c est le seul poète que nous puissions opposer à Dante. Mais j ai les Cent Contes drolatiques pour ce petit culte particulier », CHH, t. XXVIII, p. 496.
. 13 juillet 1842, Lettres à Mme Hanska, op. cit., t. II, p. 98.
. Ainsi que le « charlatan » des préfaces « parades » de W. Scott, s exhibant sur ses « tréteaux », « Avertissement » du Gars, CH, t. I, p. 1669.
. Ce nest pas sans auto-ironie que le préfacier dUne fille dÈve, qui sest pourtant mis à labri de la préface-examen des classiques, se dénonçait lui-même comme un auteur se faisant le « cicérone de son uvre », et se comparait à un personnage à moitié fou dHoffmann. Toute cette dimension dauto-dérision, qui forme le pendant de lhéroïsation romantique de lécrivain à laquelle Balzac participe activement, disparaît, bien sûr, dans l« Avant-propos ».
. Ainsi que toute la génération du premier « sacre de lécrivain », celui des années 1760-1780.
. CH, t. X, p. 1186-1187.
. Cf. Lettres à Madame Hanska, t. I, p. 910 et p. 354. Lexpression de « filles publiques plumitives » est de Philarète Chasles, dans une lettre à Balzac de novembre 1832 (Corr., t. II, p. 164).
. « Des artistes », La Silhouette, 11 mars 1830.
. « Jouet d une force éminemment capricieuse » (« Des artistes »), constamment « subjugué par ses fantaisies » (Le Chef-d Suvre inconnu, CH, t. I, p. 432), il avait des « caprices de femme » (Louis Lambert). « Il ny a que les artistes qui sont dignes des femmes parce quils sont un peu femmes », confirme la correspondance avec Mme Hanska (lettre du 15 février 1834, Lettres à Madame Hanska, t. I, p. 178). Dans la même lettre à Mme Hanska il interroge sa destinataire : « Ne suis-je pas un peu femme, hein, minette ? », ibid., p. 180. Alors Balzac, fort de la confiance des boudoirs, sappliquait à lui-même cette identité.
. « Sa démarche froisse toute idée dordre par des zigzags enthousiastes, par des suspensions inattendues qui lui font heurter les bourgeois pacifiques en promenade sur les boulevards de Paris. Sa conversation, pleine dhumeur caustique, dépigrammes âpres, imite lallure de son corps », Une fille dÈve, CH, t. II, p. 301.
. « Dans la rue [
], ses mouvements étaient heurtés, saccadés [
] sa démarche incertaine, entrecoupée délans subits, de zigzags, ou suspendue tout à coup ; ce qui, aux yeux de bien des gens, le faisait passer pour un fou [
] », « Onuphrius ou les vexations fantastiques dun admirateur dHoffmann », Les Jeunes-France, romans goguenards [1833], éd. Charpentier, s. d., p. 51. De quoi se demander sil ny a pas eu influence directe ; ou même si Gautier nest pas lauteur du passage dUne fille dÈve
. Préface dUn grand homme de province à Paris, CH, t. V, p. 113.
. « Note de lÉditeur » des Scènes de la vie privée (La Femme de trente ans), 1832, CH, t. II, p. 1587.
. Revue parisienne, 15 juillet 1840, CHH, t. XXVIII, p. 104.
. Revue parisienne, 25 septembre 1840, ibid., p. 145.
. Seul le mot d « assise » (p. 19) témoigne de la constance de la métaphore architecturale, dont on peut suivre la trajectoire dans la correspondance avec Mme Hanska en 1841 (t. II, p. 17) et 1843 (t. II, p. 315).
. CH, t. VII, p. 1713.
. CH, VII, p. 1711
. Le mot tend à prendre la majuscule et l article défini de notoriété. Voir « les douleurs de l Écrivain » (Lettres à Mme Hanska, op. cit., t. I, p. 784, le 21 janvier 1844) ; et ibid., le 6 février 1844, t. I, p. 804. Voir aussi la Préface de David Séchard qui, en 1843, met « l écrivain qui se fait la voix de son siècle » au-dessus de Napoléon et de Louis XIV, et qui précise : « Le mot écrivain est pris ici dans une acception collective. » Il serait facile de montrer, textes à l appui, qu on assiste alors, et pas seulement chez Balzac, à une promotion de lécrivain, aux dépens de lartiste.
. CH, t. V, p. 1415.
. CH, t. VII, p. 1710.
. « Un grand artiste est réellement un oligarque », écrit le narrateur de La Duchesse de Langeais, CH, t. V, p. 928.
. Préface de Lucrèce Borgia, février 1833, uvres complètes, Club français du livre, t. IV, p. 656.
. Dans le chapitre intitulé « Les frères aînés », au t. III de LIdiot de la famille.
. Jappelle « trans-auteur » l auteur de l Ruvre, c est-à-dire de la totalité des productions d un écrivain, saisies comme un ensemble organique. C est un des lois du « grand écrivain » romantique que de ne pas se soucier des Suvres ponctuelles, occasionnelles, et de navoir en vue que sa trajectoire densemble, son action spirituelle tout entière.
. « Introduction » aux Études de murs au XIXe siècle, CH, t. I, p. 1151-1152.
. Cest lui-même qui, profitant de lexceptionnelle plasticité de la notion de « poète » à lépoque, salloue cette identité prestigieuse : « Je suis un grand poète. Mes poésies, je ne les écris pas : elles consistent en actions et en sentiments », Le Père Goriot, CH, t. V, p. 141.
. « [& ] les écrivains qui ont un but » (op. cit., p. 14). Il faut dire que cette idée et ce mot sont déjà un programme dans l « Introduction » de Davin aux Études de mSurs, en 1834 : « Il ne suffit pas d observer et de peindre, il faut encore peindre et observer dans un but quelconque », CH, t. I, p. 1152.
. CHH, t. XXVIII, p. 496 et 494.
. « Avant-propos » de La Comédie humaine, addition de 1846, CH, t. I, p. 1127.
. Voir « Critique littéraire », 10 janvier 1836, dans Chronique de Paris, CHH, t. XXVII, p. 285.
. Théorie de la démarche, CH, t. XII, p. 265. Voir la note 1, CH, t. I, p. 1113-1114, de l édition de l « Avant-propos » par Madeleine Ambrière.
. Texte d avril 1842, CH, t. I, p. 1109.
. Voir larticle quil consacre à La Recherche de lAbsolu, le 15 novembre 1834, et surtout la note quil ajoute plus tard et qui aggrave le portrait de ce Balzac-là, « médecin quelque peu suborneur, de maladies cutanées ou sous-cutanées, de maladies lymphatiques secrètes », Portraits contemporains, t. II, p. 329.
. Voir lédition de Madeleine Ambrière, notes 3 et 5, CH, t. I, p. 1126-1127.
. Ibid., p. 1120, n. 3 ; p. 1124, n. 3 et 5 ; p. 1125, n. 7 ; p. 1131, n. 2.
. Ibid., p. 1124, n. 3.
. Voir la Préface du Cabinet des antiques, 1839, CH, t. IV, p. 962-964.
. C est le titre honorifique que l « Avant-propos » alloue à Walter Scott (op. cit., p. 10). « Oseur » en revanche, même si Balzac lemploie parfois (LEnfant maudit, CH, t. X, p. 937), est un mot marqué par la « frappe » Jeune-France. Le mot revient deux fois sous la plume de Philothée ONeddy (« Une fièvre de lépoque », poème de 1837, publié dans ses Poésies posthumes, Paris, 1877, p. 148 et 186).
. CH, t. VIII, p. 1670.
. Lettres à Mme Hanska, op. cit., t. II, p. 304.
. « Cuvier nest-il pas le plus grand poète de notre siècle ? [& ] Il est poète avec des chiffres, il est sublime en posant un zéro près d un sept », La Peau de chagrin, CH, t. X, p. 75.
. Voir sur cette notion mon article : « Quand les préfaces parlent des préfaces : 1828-1833 », dans Le Texte préfaciel, textes réunis par Laurence Kohn-Pireaux, Presses universitaires de Nancy, coll. « Le texte et ses marges », 2000, p. 7-21.
. CH, t. V, p. 789.
. « Il manifesta toujours une aversion profonde pour ces préfaces semblables à des parades où lon sefforce de faire croire à lexistence dabbés, de militaires, de sacristains, de gens morts dans les cachots, et à des trouvailles de manuscrits, qui font épancher sur des créatures postiches tous les trésors de la sympathie », CH, t. VIII, p. 1669.
. OD, t. I, p. 1100-1102.
. Depuis Le Chef-duvre dun inconnu, poëme mis au jour par le docteur Mathanasius, ouvrage satirique publié en 1714 par Hyacinthe Cordonnier, dit Saint-Hyacinthe (1684-1746), Mathanasius est le symbole de lérudit outré. Le personnage est bien connu de Balzac : « Sil avait le loisir de suivre la carrière du docteur Mathanasius, il lui serait facile de prouver quil y a peu douvrages de lord Byron et de sir Walter Scott dont lidée première leur appartienne [
] » (Préface de la première édition des Scènes de la vie privée, avril 1830, CH, t. I, p. 1175).
. Premiers Romans, éd. André Lorant, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1999, t. I, p. 379.
. Annette ou le criminel [1824], Premiers Romans, op. cit., t. II, p. 444.
. CH, t. VIII, p. 1683.
. Ibid.
. Comme il est dit dans la préface du Vicaire des Ardennes : « On va se récrier et dire quil y a de la fatuité à instruire le public de ce que jai ou nai pas
Êtes-vous un grand homme pour que vos maladies lintéressent ? », Préface du Vicaire des Ardennes, op. cit., p. 380.
. Le mot revient dans la postface de Wann-Chlore : « On dira daprès cette postface quHorace S[ain]t Aubin a de lamour-propre, mais ma foi, quon dise ce que lon voudra, car cest la dernière fois quon en parlera » (Premiers Romans, t. II, p. 972).
. Voir les articles qui manifestent le constant souci du Balzac critique dinterdire au romancier ce que nous appellerions aujourdhui les « intrusions dauteur ». Il ne faut pas que le public aperçoive « les mains du praticien recoiffant le commissaire », dit-il à propos dun roman historique de Rey-Dussueil (« Samuel Bernard et Jacques Borgarelly. Histoire du temps de Louis XIV par Rey-Dussueil », Le Feuilleton des journaux politiques, 24 mars 1830, OD, t. II, p. 691). Mêmes critiques à lendroit de Barginet (« La Chemise sanglante [
], par A. Barginet (de Grenoble), Le Feuilleton des journaux politiques, 17 mars 1830, OD, t. II, p. 677) ou de Musset (Revue parisienne, in La Comédie humaine, Club de lHonnête homme, t. XXVIII, 1963, p. 142).
. Premiers Romans, t. I, p. 18-20.
. « En commençant un récit empreint du moi et qui nécessairement va livrer à la publicité les dégoûts, les tracas, les persécutions dune vie cachée avec soin jusquici, jéprouve un mouvement damère tristesse. [
] cette exhibition inspire une sorte de compassion », Historique du procès auquel a donné lieu « Le Lys dans la vallée », CH, t. IX, p. 917.
. Préface de la publication préoriginale et de lédition originale du Lys dans la vallée [1835-1836], CH, t. IX, p. 915.
. Préface de lédition originale de La Peau de chagrin [1831], CH, t. X, p. 50.
. Préface du Dernier Chouan ou la Bretagne en 1799 [1829], CH, t. VIII, p. 897.
. Préface de la publication préoriginale et de lédition originale du Lys dans la vallée [1835-1836], CH, t. IX, p. 915.
. « Toujours est-il constant que linspiration déroule au poëte des transfigurations sans nombre et semblables aux magiques fantasmagories de nos rêves », Préface de La Peau de chagrin, CH, t. X, p. 5 BCEtuw ¡¢²³ÚÛÜÞßàóøïáÙËǾµ¬¤ xj`xZTNEhÌ.hÌ.aJ
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