à la matière féerique du récit bref cervantin - TEL (thèses
... dans le lieu habituel de ses séances, sous la présidence du Maire, Nathalie de
Bartillat. .... et transformation en syndicat mixte fermé à la carte du Syndicat
Départemental ... Toutefois, après examen par les services de l'Etat de la
compatibilité des ... légaux de recouvrement sont désormais diligentés par le
trésor public.
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université toulouse II le mirail
U.F.R. de langues, littératures et civilisations Étrangères
Département dÉtudes hispaniques et Hispano-américaines
École doctorale Lettres, Langages, Cultures (ED 328)
Framespa (Umr 5136 cnrs) (Équipe 5 : Lemso)
Lecture et initiation
dans le récit bref cervantin
Thèse de doctorat
nouveau régime
(espagnol)
présentée et soutenue par
Pierre Darnis
le 21 octobre 2006
sous la direction de Monsieur le Professeur Michel Moner XE "Moner, Michel"
JURY :
M. le Professeur Jean-Pierre Étienvre XE "Étienvre, Jean-Pierre" (Paris IV)
M. le Professeur François-Charles GAUdard (Toulouse-Le Mirail)
M. le Professeur Jean-Michel LaspÉras (Aix-Marseille I)
M. le Professeur José Manuel MARTÍN MORÁN (Vercelli, Italie)
M. le Professeur Michel MONER (Toulouse-Le Mirail)
Lecture
et initiation
dans le récit bref cervantin
Thèse de doctorat
présentée par Pierre Darnis
et dirigée par M. le Professeur Michel Moner XE "Moner, Michel"
À ma grand-mère,
pour ses lectures de La Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" .
À mon grand-père,
pour sa bonté.
À mon papé,
pour sa sagesse.
À mes parents,
pour leur amour.
Sólo suplico que advierta vuestra Excelencia que le envío, como quien no dice nada, doce cuentos, que a no haberse labrado en la oficina de mi entendimiento, presumieran ponerse al lado de los más pintados [...].
Cervantès, Nouvelles Exemplaires, dédicace au comte de Lemos
je ne vois pas comment la philosophie de lesprit [...] pourrait ne pas admettre comme condition de pertinence minimale que la manière dont elle aborde les questions de la conscience, de la connaissance, de laction, de léthique,
ou de lesthétique, doit être compatible avec le fait que lêtre humain est un être biologique [
].
Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" , Adieu à lesthétique
Cette thèse ne serait rien sans le soutien de ...
On pourrait croire que les remerciements circonstanciés constituent le moment le plus convenu de la thèse. Il nen est rien, néanmoins. Les remerciements sont ici le cur de la thèse. Son « cur » parce que derrière la raideur scientifique des développements se cachent les contributions de quelques personnes, une infime partie de lhumanité et si grande, pourtant...
Mon regard se tourne dabord vers mon épouse, Karine. Temps initiatique sil en est, la thèse a ouvert et révélé le mystère XE "Mystère, énigme" de lattachement et du soutien affectif, lorsque souvent Karine conduisait seule le train familial des enfants et des tâches matérielles que je ne pouvais généralement que prendre en marche, pour quelques courtes étapes, parfois. En sommes, la longueur des pages de ce document est à limage de limmense épaulement quelle a su me faire sentir.
À quelques lieues de lappartement familial, cest à mon directeur de thèse, Michel Moner XE "Moner, Michel" , que je suis redevable. Redevable de sa rigueur, de sa prescience et de son attention. Son soutien fut un auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" indispensable dans cette entreprise ; ses suggestions et ses intuitions se révélèrent être les fondements les plus solides du chemin que je suivais et les indications les plus fiables pour écrire et amender le texte que je présente ici. Surtout, je lui dois le noyau épistémologique de mon travail, cette fameuse trajectoire initiatique sur laquelle il a aimablement posé les petits cailloux blancs nécessaires à mon lent parcours de reconnaissance XE "Don, réciprocité" .
Ce parcours, dailleurs, aurait été impossible sans le soutien reçu initialement à Bordeaux et à Reims auprès de Michel Cavillac et de Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" . Leurs approches, complémentaires, mont convaincu que la recherche historique et la réflexion sur la lecture nétaient pas incompatibles. Au contraire, je perçus à travers eux quau carrefour de ces deux voies pouvait émerger une grande partie de lintérêt des uvres littéraires, si lon voulait se donner la peine den restaurer la couleur première.
Je noublie pas non plus ces précieux moments où, lors de mon année de maîtrise à Madrid, Jean Canavaggio et Antonio Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" me reçurent à la Casa de Velázquez ou à la Universidad Autónoma de Madrid pour me dire leur soutien, me prodiguer leurs conseils et me prêter leur appui matériel.
À Toulouse, jai pu compter sur les compétences techniques de Manuel Frau, de Noémie Ferreiro, de Ch. Calvet et du personnel du prêt interbibliothécaire. À Françoise Cazal, la directrice de léquipe de recherche, mais aussi à A. Arizaleta et à Ch. Pérès, je suis reconnaissant XE "Don, réciprocité" de lappui scientifique dont elles mont fait bénéficier tout au long de ces années de doctorat.
Enfin, je remercie tous les relecteurs qui mont témoigné leur amitié à cette occasion : J.-P. Bernès, M.-Fr. Déodat, D. Grouès, M. Kabous, Fl. Raynié, M. Suárez et surtout ma mère, pour qui lexercice na pas été sans rappeler les plaisirs opposés de la course de vitesse et lépreuve dendurance.
Abréviations utilisées
uvres cervantines :
Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" : La Galatea. Madrid: Alianza Editorial, 1996.
DQ I : Don Quijote. Barcelone : Instituto Cervantes-Crítica, 1998, p. 1-603.
DQ II : Don Quijote. Barcelone : Instituto Cervantes-Crítica, 1998, p. 604-1235.
DQ. Volumen complementario : Don Quijote. Volumen complementario. Barcelone : Instituto Cervantes-Crítica, 1998.
NE : Las novelas ejemplares. Barcelone : Crítica, 2001.
PS : Los trabajos de Persiles y Sigismunda, Historia setentrional. Madrid: Alianza Editorial, 1996.
VP : Viaje al Parnaso. Madrid: Alianza Editorial, 1997.
Récits brefs cervantins :
Pour plus de lisibilité, nous avons choisi de conserver, dans notre étude, la version espagnole et originale des titres donnés aux nouvelles, leurs traductions ayant beaucoup plus varié dans le temps que celle des « romans ».
Curioso : Novela del curioso impertinente (DQ I, 33-35).
Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" : récit des aventures de Ruy Pérez (DQ I, 39-42).
Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" : récits des aventures du berger Eusebio et de la jeune Leandra (DQ I, 50-51).
GT : Novela de la gitanilla.
AL : Novela del amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" .
RC : Novela de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo.
EI : Novela de la española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" .
LV : Novela del licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera.
FS : Novela de la fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" .
Celoso : Novela del celoso extremeño.
IF : Novela de la ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" .
DD : Novela de las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" .
SC : Novela de la señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" .
CE : Novela del casamiento engañoso.
CP : Novela y coloquio que pasó entre Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" y Berganza, perros del hospital de la Resurrección, que está en la ciudad de Valladolid, fuera de la puerta del Campo, a quien comúnmente llaman los perros de Mahúdes.
Dictionnaires :
Autoridades : REAL ACADEMIA ESPAÑOLA. Diccionario de Autoridades. Madrid : Gredos, 1990.
Covarrubias : COVARRUBIAS, Sebastián de. Tesoro de la lengua castellana o española. Barcelone : Alta fulla, 1998.
Nous précisons que certaines uvres, initialement publiées en latin, en italien ou en anglais, seront citées en espagnol lorsquelles ne disposent pas encore de traduction française. Cest le cas, par exemple, de certains textes dErasme (Encomium matrimonii), de J. Boccace (Genealogia deorum gentilium) ou de J. La Fontaine (Initiation. Ritual drama and secret knowledge across the world).
Sommaire
Introduction 14
Première partie
Cervantès et la lecture : du roman au récit bref 25
Chapitre I. Les voies de lenchantement :
Lexpérience fictionnelle selon Cervantès 35
1. La force imageante du récit, noyau de la conception cervantine de la lecture 36
2. Les lecteurs face aux personnages 50
3. Ces vices impunis : lire le roman de chevalerie 68
4. Une vie après le point : lexemplarité de la fiction 100
Chapitre II. Variations lectorales sur la prose cervantine : 123
Perspectives auctoriale (pôle I), empirique (pôle II) et paratextuelle (liens)
0. Du lecteur virtuel aux lectures réelles 124
1. Pôle I : la lecture visée 134
2. Pôle II : lecteurs et lectures 157
3. Liens : le récit bref entre contraintes paratextuelles et performance orale 189
( (
DEuxième Partie - La poétique du conte cervantin 217
Chapitre III. La matière contique des Nouvelles cervantines 219
1. Cervantès et les récits archaïques 220
2. Des racines anthropo-biologiques du conte à la matière féerique du récit bref cervantin 245
3. Quinze « contes » cervantins 293
Chapitre IV. Formes et modes de lexemplarité cervantine 339
1. Pourquoi le conte de fées ? (Forme I) 340
2. La fable mythologique (Forme II) : lautre paradigme narratif et ses raisons 371
( (
Troisième partie
Les chemins de linitiation cervantine 397
Chapitre V. La poétique de lexemplarité initiatique 399
1. Les nouvelles métamorphoses exemplaires 402
2. Léducation par la conseja : les 6 voies de lexemplarité contique 429
3. Le sens de linitiation lectorale cervantine : lexemplarité civilisatrice 484
Chapitre VI. Linitiation à lhumanité 510
1. Avertir les ingénus 512
2. La chevalerie moderne 527
Chapitre VII. Linitiation à lamour 582
1. Avertir les néophytes en amour 591
2. Conseiller les amoureux dans le malheur 608
3. Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer" exemplaire 658
Conclusion 725
Liste des ouvrages cités 735
Index 767
Table des matières 777
Ce qui subsiste, dans une fausse clarté pleinement ironique, cest lénigme du recueil.
Didier Souiller, La nouvelle en Europe de Boccace à Sade
Les Nouvelles exemplaires se dérobent sans cesse à lanalyse. Déjà repérable dans la Première partie de Don Quichotte, ce phénomène est particulièrement saisissant dans le recueil publié en 1613. Après avoir importé sur le territoire ibérique les scénarios de la chevalerie, Cervantès semble avoir décidé dacclimater, également, la mode italienne des novelle. Mais, en matière de récit bref, comme en ce qui concerne le royaume littéraire de Lancelot et dAmadís, Cervantès conserve un même regard singulier et décalé. Dans une récente étude, Didier Souiller note quavec lauteur espagnol, « disparaît la notion de récit construit autour dun simple épisode ou dune scène ou encore dun bon mot, à la façon du fabliau. Désormais, plus de nouvelle courte, mais des récits dune certaine ampleur ; du coup, chaque nouvelle recouvre unité et autonomie, dautant plus que labsence de cadre ne lasservit pas à illustrer une thématique et libère le sens. Mais quel sens ? » (2004, p. 44). Dans la confusion, demeure lévidence dun ensemble artistique en rien canonique. Des recherches de José Ortega y Gasset à celles de D. Souiller, en passant par les travaux dEdward C. Riley XE "Riley, Edward" , une même idée semble emporter la conviction de la critique : derrière lallure cohérente du chiffre douze, qui préside à lorganisation du recueil, se profilent deux « sous-genres » romanesques : la prose « idéaliste » et la veine « réaliste ». On observera dans lappréhension de linconfortable recueil cervantin une tendance forte à opter pour un focus qui est étranger au récit bref : les nouvelles seraient composées de sorte à récupérer des esthétiques byzantines, pastorales ou picaresques. Le cas de la critique anglo-saxonne est marquant parce quelle recourt à la distinction novel/romance, qui, à la suite de louvrage fondateur dIan Watt (1957), permettait de cerner lhistoire du roman anglais (Pageaux, 1995, p. 69-71). En fait, chez Cervantès, les pistes semblent avoir été savamment brouillées. À bien y regarder, on se demande si, paradoxalement, ce ne sont pas les nouvelles du Celoso extremeño et du Coloquio qui relèvent le plus du romance. Dans ce jeu de faux-semblants à léchelle dun recueil, Juan María Díez Taboada pose, sans doute, la bonne question : chaque nouvelle se présente à elle seule comme un labyrinthe XE "Labyrinthe" , mais leur réunion au sein dun même espace paratextuel, nengendre-t-elle pas, également, un labyrinthe à part entière ? Nexiste-t-il pas une homogénéité foncière du recueil par-delà sa surface éclatée ?
« Ejemplares », le titre lui-même fait débat, entre ceux qui signalent les écarts de conduites de personnages et ceux qui insistent, encore récemment, sur le « tesoro de sabias riquezas morales » du recueil. Le qualificatif, chargé de préciser lidentité des nouvelles et fonctionnant comme le seul indice de cohésion, soulève, à son tour, la polémique. Sur ce point du titre, le fossé historique, source dune bonne part de nos incompréhensions et de nos débats, est doublé, qui plus est, par un second écueil : aux différences de conception entre hier et aujourdhui, on doit ajouter la variable individuelle. Car, si les nouvelles sont marquées, pour Cervantès, du sceau de lexemplarité, on sait que Lope de Vega est davis contraire et leur refuse ce qualificatif (2002, p. 106). La poétique du Phénix est-elle vraiment différente de celle du manchot ? On peut, légitimement, sinterroger.
Ces réponses contradictoires concernent la nature de luvre de 1613, tout comme sa fonction. Aucune certitude ne se détache véritablement. Pourtant, les Nouvelles exemplaires ne sont pas sans former, à elles douze, un texte majeur pour leur auteur. Leur publication intervient, souvenons-nous, après le succès du Don Quichotte de 1605. Linterprétation de la réussite littéraire de la Première partie est complexe, mais, cette fois-ci, lembrouillamini jette quelque lumière sur notre recueil. On a apprécié du texte de 1605 autant le comique du couple Quijano-Panza que les aventures sentimentales greffées sur la trame principale (Chevalier, 1981, p. 121-122). Cela nest pas une surprise : « la novela barroca de larga extensión no se concebía sino como suma de novelas cortas » (Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Sevilla Arroyo, 1995, p. 77). Chez Cervantès, donc, limportance des Ejemplares tient, sans doute, moins au contexte italien de la novella quà ce particulier phénomène démancipation du récit bref à légard du « long-métrage ».
Non contentes de cet affranchissement, les Nouvelles exemplaires saffichent, en outre, comme la première uvre cervantine à sortir des presses depuis les acclamations de 1605 et la reconnaissance XE "Don, réciprocité" littéraire de lauteur. Cervantès ne devait pas décevoir : ainsi propose-t-il des scénarios voisins mais, aussi, sensiblement différents de ceux contenus dans la Première partie de Don Quichotte. Singulières, ces nouvelles le sont, également, au regard des récits incidents de la Seconde partie et du Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" . Si, à la fin de sa vie, Cervantès élaborait ces deux uvres conjointement avec les Ejemplares, nul doute quil ait configuré le recueil selon un plan propre, même si certaines nouvelles avaient déjà été écrites avant même 1605.
Troisième caractéristique essentielle des Nouvelles exemplaires à lintérieur de la production cervantine : lart de la composition brève. Avec ce texte pluriel, lauteur dAlcalá tente de retrouver lexcellence qui avait placé le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" au rang des chefs-duvre européens. En publiant une modeste quantité de récits, il ne réduit par pour autant ses prétentions, bien au contraire : le recueil se veut un écrin pour mettre en valeur chacune des douze nouvelles espagnoles (prologue). Lorsque lon se penche sur la réception du volume, il faut reconnaître que lauteur ne sest pas trompé. La réussite est « exemplaire » : le recueil cumule 17 éditions contre 21 pour les deux Don Quichotte réunis (entre 1605 et 1650). La diffusion des Ejemplares est telle que, dans lappareil péritextuel de la Seconde Partie, le licencié Márquez Torres certifie que, de lautre côté des Pyrénées, les Français connaissent parfaitement les Novelas. Plus tard, explique le Sieur Du Plaisir, les « petites histoires » produites dans le sillage de Cervantès ont, tout simplement, « détruit les grands romans ». La guerre avait-elle été déclarée ? Certainement pas. La publication de douze nouvelles indépendamment du second Quichotte et du Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" révèle que le « court » et le « long-métrage » en prose correspondent à des sphères littéraires distinctes. La tendance veut, certainement, que les uvres cervantines soient rapprochées les unes des autres pour y déceler des analogies signifiantes. Cest, néanmoins, faire courir le risque de se méprendre sur le sens particulier des Nouvelles exemplaires. Or, leur publication est le signe dune spécificité, tout à la fois, auctoriale, éditoriale et lectorale.
Aussi nous semble-t-il essentiel de mesurer la cohérence du recueil publié en 1613. Suivant la vieille « méthode expérimentale », les développements qui vont suivre partent dune observation du texte. Nous y décelons, avec quelques autres critiques, la prégnance dun scénario caractérisé : celui de linitiation. Lors de ses recherches sur les nouvelles, Mariano Baquero Goyanes avait débusqué, dans la Novela de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo, les traces du « ritualismo propio de las pruebas de iniciación, corrientes aún en ciertas sociedades primitivas. El adolescente que supera con éxito tales pruebas ingresa en el mundo de los adultos, cambia su personalidad y hasta su nombre » (1976, p. 38). Le détail aurait pu passer inaperçu sil avait été isolé dans le recueil et dans la réflexion du professeur M. Baquero Goyanes. Mais, du noviciado dAndrés (La gitanilla) à lexpérience occulte de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" (Coloquio de los perros), nous sommes intrigués par luniformité avec laquelle Cervantès soumet ses personnages exemplaires au rite archaïque. De son côté, M. Baquero Goyanes identifiait à léchelle du recueil, non la récurrence du thème initiatique, mais la constance dun schème tout aussi ancien, celui du labyrinthe XE "Labyrinthe" (Siganos, 1999) : non seulement chaque nouvelle construit autour de ses protagonistes un dédale asphyxiant mais, de plus, lensemble conclusif du Casamiento et du Coloquio recrée, à lui seul, un véritable labyrinthe, où les murs entre la vie, le rêve et la fiction sentremêlent pour enfermer le lecteur dans le doute, avant quil ne séchappe définitivement du recueil en refermant le volume.
On laura compris, la question de linitiation concerne, au premier chef, le lecteur. Les personnages nont dautre existence que celle que lesprit humain veut bien leur prêter. Cervantès avait parfaitement conscience de cette réalité empirique. Après avoir écrit les extravagances dun lecteur manchègue, les Nouvelles exemplaires poursuivent la réflexion sur le lien de lhomme à la fiction. Dailleurs, si lon peut trouver un consensus à propos de lexemplarité, cest bien quil est un effet de lecture : est exemplaire ce qui engage le public. Pour reprendre lexemple conclusif du Coloquio de los perros, toute expérience ou tout récit de cette expérience est colloque. Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" établit entre son passé et sa « conscience » un rapport dialogique qui lamène à questionner son expérience. Le constat aurait pu être suffisant, mais il ne lest pas pour Cervantès, qui introduit un deuxième niveau de dialogue : laventure occulte de Berganza conduit au commentaire et à lexégèse de Cipión. Ajoutons que le Coloquio est, simultanément, lobjet de lattention du militaire Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , qui lécoute patiemment. Enfin, comme si tous ces « lecteurs » nétaient pas assez nombreux, le texte de la rencontre entre Cipión et Berganza est porté à la connaissance de Peralta. Dans la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" qui caractérisait la lecture dAlonso Quijano, le licencié reprend, alors, imaginairement le parcours commencé par Berganza dans labattoir sévillan. Et, nous allions oublier le dernier maillon de la chaîne : nous, les lecteurs empiriques, qui reconstruisons le puzzle. Cervantès croyait-il vraiment que ses Ejemplares ne disposaient pas de cadre englobant ? Ce qui est certain cest quil sattendait à ce que le lecteur leur en fournisse un, en reliant les nouvelles les unes aux autres, à la manière de ce narrateur qui retrouve, au chapitre 9 de Don Quichotte, la fin de la Première Partie et qui, ainsi, réunit les différentes séquences du roman.
Initier le lecteur, lidée nest pas nouvelle. Sans aller piocher dans le répertoire ethnologique, on trouvera chez les humanistes les plus lucides de la Renaissance, comme Érasme, la mise en uvre dune poétique initiatique destinée à sortir les âmes de la torpeur scolastique. Lun de leur moyen : le colloque, précisément. Dans les Familiarium colloquiorum formulae, on sétonne, aujourdhui, quÉrasme ait pu présenter aux enfants des prostituées et des bordels. Comme le rappelle Norbert Elias, à lépoque, « tout le monde savait que les enfants étaient parfaitement informés de lexistence de ces institutions. Personne ne songeait à les leur cacher. Il arrivait au contraire quon les mît en garde contre elles. Cest à quoi semployait Érasme » (1973, p. 386). Cest en ce sens quil faut comprendre le cadre général dexemplarité du recueil espagnol : guidé par lesprit des colloques dÉrasme, Cervantès vise, non pas à informer lauditoire, mais à le former dans un sens bien particulier. Depuis lhumaniste de Rotterdam, initier les lecteurs signifie les sortir des difficultés labyrinthiques de la vie ; pour ce faire, il apparaît essentiel daller puiser au cur dune intimité qui commence à se protéger (Ariès, Duby, 1999). Aussi comprend-on mieux, à présent, lancrage profond dans le quotidien et dans l« indécence » qui singularise nettement lécriture exemplaire.
Mais le concept de nouvelle initiatique est loin dêtre parfaitement transparent. Faut-il penser quil y a un lien entre la forme brève et linitiation, comme la référence aux colloquia nous le laisse penser ? Et quel dialogue doit sinstaurer entre la fiction exemplaire et son lecteur ? Est-il semblable à la relation, maintes fois décriée, que les romans de chevalerie entretenaient avec leur public ?
Linterrogation la plus pressante est inévitablement celle de la réception. Impliquée dès le titre du recueil, la lecture au sens large définit la présence au monde des nouvelles de 1613. Cette question semble avoir retenu lintérêt de notre auteur au point que le seul de ses romans qui ait bénéficié dune seconde partie raconte lhistoire dun lecteur. Plus encore, Don Quichotte ne se limite pas à retracer lhistoire de limpertinent Quijano, comme il ne réduit pas ses attaques aux seuls romans de chevalerie. La pastorale et le roman picaresque XE "Picaresque (veine)" constituent, également, la cible de Cervantès et nombre de lecteurs ou dauditeurs sont convoqués sur la scène de la fiction pour rendre compte de leurs aventures dans les bois romanesques du Siècle dor. DAlonso Quijano aux auditeurs de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" , en passant par le licencié Peralta, Cervantès signale constamment limportance de la réception dans le jeu littéraire.
Lors dun colloque des théoriciens de la lecture littéraire (Jouve XE "Jouve, Vincent" , 2005), il a pourtant été constaté que la question de la lecture au Siècle dor et chez Cervantès navait trouvé, dans ses enjeux psychologiques, quun écho réduit de la part de la critique. Des écrivains, comme Carlos Fuentes (1976), ont certes signalé le poids de cette thématique dans Don Quichotte, mais lapproche philologique a parfois préféré retenir le passé de lecteur de Cervantès (Cotarelo Valledor, 1943). De la même façon, les nombreux travaux sur le livre et la lecture en Espagne à lépoque moderne ou les études plus récentes sur les paratextes du temps (Cayuela, 1996 ; Ruiz García, 1999) napportent que peu dinformations sur la lecture ellemême ; ils répondent davantage aux attentes du bibliographe ou de lhistorien du livre quelles ne visent le champ de lanalyse textuelle de luvre littéraire. Il faut, en fait, sarrêter aux analyses de Gonzalo Torrente Ballester (1984) et de Barry W. Ife (1992) pour voir mis en évidence linvestissement lectoral programmé par quelques textes clés du Siècle dor : si lanalyse du premier se concentre sur Don Quichotte, celle du second demeure circonscrite aux seuls récits picaresques.
Le moment est, toutefois, propice pour lancer une enquête de fond sur la lecture. Depuis les découvertes de la pragmatique en linguistique et de lesthétique de la réception en littérature, le texte nest plus considéré comme une entité autonome vis-à-vis de son auteur et de ses lecteurs (Picard, 1986 ; Couturier, 1995). Dans le champ historique, aussi, nous profitons désormais de recherches à la fois généralistes (Zumthor, 1987 ; Chartier XE "Chartier, Roger" , 1987) et nationales (Frenk, 1997 ; Bouza, 1999) qui nous permettent de penser la réception dun point de vue plus précis et moins abstrait.
À cette première prise de recul méthodologique attentive à lincidence de lacte de lecture, il nous faudra, pour évaluer la spécificité du recueil de 1613 et en comprendre lexemplarité, adopter de surcroît une démarche intertextuelle en direction dautres récits cervantins, brefs ou non, qui pourraient présenter quelques vestiges de la pratique initiatique. On la dit, les Ejemplares nont pas été écrites indépendamment du reste de la production cervantine. Lauteur présente même Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo en compagnie du Curioso impertinente, lequel précède de peu le récit incident du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" . Il nous paraît donc prudent de ne pas ostraciser les deux récits qui font le bonheur des hôtes de Juan Palomeque. Une troisième unité narrative rejoindra le groupe qui vient dêtre constitué. Il sagit du dernier récit de paroles du Don Quichotte de 1605, une histoire relative à Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , jeune fille trompée par le beau Vicente de la Roca. Le récit observe de troublantes ressemblances avec celui du captif (Williamson, 1982, p. 57) mais, aussi, cest plus important, avec laventure de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" . Le protagoniste du Casamiento engañoso rappelle étrangement le militaire séducteur de Leandra. Mais, cette fois-ci, il semble que Cervantès ait souhaité inverser la perspective : ce ne sera pas lexpérience de la femme qui primera, mais celle du burlador. La variation, nous le verrons, nest pas sans conséquence, du point de vue de la réception notamment. Ce retour à quelques récits incidents est fondamental car, on la dit, les Ejemplares poursuivent la veine des récits brefs de la Première partie de Don Quichotte tout en voulant sen distinguer. Nous ne manquerons pas non plus, pour parachever ce travail comparatif, de faire témoigner au procès de lexemplarité Elicio, Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , Silerio, Timbrio, Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" , Dorotea XE "Dorotea, Fernando" et Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" . Il importe, en effet, de remonter à lorigine de la création nouvellière pour observer comment se préparait la poétique du genre « exemplaire », comment Cervantès avait affiné sa technique et en avait présenté le résultat en 1613, près de trente ans après la publication de La Galatée et moins de cinq avant celle, posthume, du Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" .
Ainsi envisagé, sous langle de lunité et de linitiation, le recueil de 1613 ne saurait être complètement décrypté sans un double travail préliminaire : travail de compréhension de la lecture, du point de vue cervantin, et travail de fouille hypofictionnelle.
Une première enquête nous mènera au cur de la conception cervantine de la lecture. Nous nous attacherons à distinguer, dans la multitude de références cervantines à la réception, les principaux piliers qui soutiennent la vision auctoriale et qui ont été à la base de lécriture nouvellière. Il conviendra, par conséquent, de prêter une oreille attentive à tous les indices qui évoquent, dans lensemble de son uvre, la question de la diffusion et de la lecture du récit bref, dont les modalités de réception ne sauraient correspondre totalement à celles de ce genre nouveau quest le « roman ». Cest le résultat de ce premier défrichage qui nous permettra, plus tard, de reprendre les Nouvelles exemplaires et den repérer la poétique sous-jacente, cest-à-dire les principes qui, selon lauteur, devaient déterminer leur compréhension précise. Sans ce premier travail, il nous serait impossible dapporter des réponses à cette aporie de lévénement-texte. Paul Zumthor, à qui nous empruntons ce terme, insiste pour redire la difficulté, pour tout critique littéraire, de saisir luvre dans sa réalisation lectorale. Mais simultanément à ces remarques épistémologiques, il rappelle, aussi, la nécessité daccomplir cette tâche si lon souhaite analyser une fiction littéraire, puisque, par définition, une uvre na pas de véritable existence hors de sa réalisation (Zumthor, 1987, p. 247, 294). La perception du texte, comme événement de lecture et événement de lecture prévu par lauteur, ne sera accessible quà ce prix et à la condition davoir préalablement éclairci les mécanismes historiques de lecture, surtout, tels quils étaient compris par notre auteur.
Le second volet de nos investigations préliminaires tentera dapprocher plus précisément les Nouvelles exemplaires. Il nous appartiendra dinterroger la spécificité narrative de celles-ci, au-delà de la cohérence imposée par la mise en recueil. Les recoupements avec des récits brefs dautres horizons, comme la novella, lexemplum et la conseja, mais, également, avec des genres longs comme le roman de chevalerie, le récit byzantin ou la prose picaresque XE "Picaresque (veine)" , devraient contribuer à situer lorigine du schème initiatique présidant aux structures narratives et à la lecture exemplaire. Les nouvelles nont, effectivement, pas révélé tous leurs secrets, loin de là. Le choix de la brièveté est parfaitement délibéré et son association avec le rituel initiatique nest pas due au hasard, comme devrait le prouver cette « archéologie » de lexemplarité.
Une fois accompli ce travail dexcavation fictionnelle, nous pourrons nous prêter résolument à lanalyse lectorale des nouvelles : alors, pourront être dégagées les différentes formes dexemplarité du recueil, toutes redevables à la méthode de formation initiatique : confrontation à soi-même par la fiction, création dun simulacre dexpérience, provocation émotionnelle, connaissance occulte, etc. Cette poétique initiatique constitue, nous espérons le montrer, le socle pédagogique dun double apprentissage, à lhumanité et à lamour ; il sagira, alors, de percevoir comment Cervantès flèche pour ses lecteurs, tel un humaniste responsable marqué par les dernières recettes de savoir-vivre XE "Savoir-vivre" , le chemin le plus pertinent pour sorienter dans ces deux labyrinthes existentiels que sont la vie sociale et la relation sentimentale.
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Première Partie
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Cervantès et la lecture :
du roman au récit bref
Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état [
] son livre va nous troubler à la façon dun rêve mais dun rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage.
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu
À qui veut enquêter sur la lecture chez Cervantès, il ne peut échapper un détail sur lequel nous reviendrons par la suite, mais dont la redondance intertextuelle nous convainc dy accorder, dès à présent, une grande importance. Les deux « lectures », stricto sensu, que représente Cervantès ont un point commun troublant : tant le récit du Curioso impertinente que celui du Coloquio de los perros mettent en scène, dans les moments qui précèdent leur lecture, le sommeil dun personnage extradiégétique.
On remarquera dabord que, loin dexciter un auditoire, la lecture le prépare à lassoupissement. Dans le trente-deuxième chapitre de Don Quichotte (1605), Dorotea XE "Dorotea, Fernando" supprime la frontière entre « dormir » et « lire » supposée par le curé Pero Pérez, et établit un lien plus souple entre les deux moments.
- Sí leyera dijo el cura, si no fuera mejor gastar este tiempo en dormir que en leer.
- Harto reposo será para mí dijo Dorotea XE "Dorotea, Fernando" entretener el tiempo oyendo algún cuento, pues aún no tengo el espíritu tan sosegado que me conceda dormir cuando fuera razón (DQ I, p. 375).
Le moment de la soirée est le temps privilégié de lentrée en fiction, sorte de topos préalable au déroulement des récits incidents. Ainsi, dans La Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , le premier roman cervantin, les récits entamés dans la journée sont la plupart du temps interrompus, de telle sorte quils cherchent leur achèvement avec larrivée de la nuit. Une étroite symétrie vient alors relier lintensification romanesque et lassombrissement du jour, comme si lun appelait nécessairement lautre et que la nuit préparait le terrain à lentrée en scène de cette mystérieuse fiction.
Cette relation de réciprocité XE "Don, réciprocité" entre létat fictionnel et le temps nocturne trouve son sens dans létrange bataille que mène don Quichotte contre les outres remplies de vin de Juan Palomeque, ainsi que dans le récit personnel de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" .
Personne ne sera surpris que le prétendu « Periandro » relate ses aventures quand le soleil a franchi lhorizon. Plus intéressant peut-être pour le chercheur : la reprise, à lintérieur du récit intradiégétique, du motif de la nuit ; à travers elle, se dessine une homologie temporelle entre les niveaux diégétiques.
La fusion des temporalités nest pas sans conséquences. Alors que lobscurité a envahi également le récit incident, une perturbation met fin à ce dernier. Elle tient en ces quelques mots du narrateur autodiégétique : « fue tanto el ahínco que puse en decir esto, que rompí el sueño, y la visión hermosa desapareció, y yo me hallé en mi navío con todos los míos, sin que faltase alguno de ellos » (PS, XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" II, 25, p. 236).
La confusion entre le monde nocturne des auditeurs et celui du récit trouve en fait sa logique dans le rêve, fils naturel de la nuit et de limaginaire.
Lorigine du Coloquio de los perros se pose dans une perspective similaire. Latmosphère nocturne, bien quabsente de lespace lectoral de Peralta, trouve néanmoins deux ancrages qui la rappellent : le sommeil de son compagnon Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , dune part, et la diégèse du colloque lui-même, dautre part. Le licencié Peralta ne débute sa lecture quaprès la contextualisation préalable du soldat :
- Ya vuesa merced habrá visto dijo el alférez dos perros que con dos lanternas andan de noche con los hermanos de la Capacha, alumbrándoles cuando piden limosna (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 534).
- a la mitad de aquella noche, estando a escuras y desvelado, pensando en mis pasados sucesos y presentes desgracias, oí hablar allí junto, y estuve con atento oído escuchando, por ver si podía venir en conocimiento de los que hablaban y de lo que hablaban; y a poco rato vine a conocer, por lo que hablaban, los que hablaban, y eran los dos perros, Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" y Berganza (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 535).
Par ces deux précisions, la lecture du dialogue pur sétablit sur la scène visuelle de lhôpital plongé dans la pénombre de la nuit. Alors, seulement, peut poindre à nouveau lassimilation de la narration à un rêve : « he querido tener por cosa soñada lo que realmente estando despierto, con todos mis cinco sentidos [...] oí, escuché, noté y finalmente escribí » (NE, p. 536). Pour autant, Cervantès naffirme pas que le licencié va sombrer dans le rêve lorsquil pénètrera la fiction dialogale.
Tournons-nous à présent vers Don Quichotte, témoin loquace et beaucoup plus explicite concernant la conception onirique que lauteur se fait de la lecture. Dans cette uvre, lactivité lectorale affiche sa condition dans ses expressions limites : « En resolución, [Alonso Quijano] se enfrascó tanto en su letura, que se le pasaban las noches leyendo de claro en claro, y los días de turbio en turbio; y así, del poco dormir y del mucho leer, se le secó el cerebro » (DQ I, 1, p. 39).
La caractéristique de la fiction romanesque est dempiéter sur le sommeil, jusquà sy substituer dans le cas dAlonso Quijano. Le mucho leer ne supprime pas le rêve ; il en impose une autre modalité, portée par les mots du livre, et que va révéler Sancho Panza lorsquil vient interrompre la nouvelle du Curioso impertinente.
Ce récit bref nest pas seulement solidaire de la lutte à venir contre les outres de vin, il en prépare sa logique implicite.
La prose lue par le curé trouve en son sein de nombreux signes qui font pencher lenquête dans le sens dune valeur métaréférentielle des événements intradiégétiques. La poésie en vers de Lotario, dabord, duplique la présence littéraire dans le récit bref. Puis, cest la métaphore théâtrale qui est utilisée, lors du simulacre joué sous les yeux voyeurs dAnselmo : « Atentísimo había estado Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" a escuchar y a ver representar la tragedia de la muerte de su honra » (DQ I, 34, p. 414). Le terme de « tragédie », qui ne réduit pas sa signification à la précédente comédie représentée par Camila, Lotario et Leonela, mais à la globalité de lhistoire florentine, permet en fait de redonner à lensemble du récit bref sa dimension littéraire et fictive, comme le fera in fine le curé pour clôturer sa lecture.
Toutefois, limage du spectacle théâtral et, plus largement, celle de lécoute littéraire ne rendent compte que partiellement du statut de la lecture. Le rêve, et le doute quil installe, sont bien plus pertinents. Le récit extradiégétique se charge de préciser le lien entre les deux modalités fictionnelles. À bien y regarder, on saperçoit que les acteurs du Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" eux-mêmes, en viennent à douter de la réalité de lartifice.
[Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ] con una increíble fuerza y ligereza arremetió a Lotario con la daga desenvainada, con tales muestras de querer enclavársela en el pecho, que casi él estuvo en duda si aquellas demostraciones eran falsas o verdaderas (DQ I, 34, p. 411).
Puis :
Estaban Leonela y Lotario suspensos y atónitos de tal suceso, y todavía dudaban de la verdad de aquel hecho, viendo a Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" tendida en tierra y bañada en sangre (p. 412).
Lhésitation de Leonela et de Lotario ainsi que limage du sang de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" sont solidaires du rêve dAlonso Quijano, ultime aventure dans lhistoire de Micomicón.
Premier parallèle, le mouvement de vérification des auditeurs de Pero Pérez lorsquils pénètrent dans la chambre de don XE "Don, réciprocité" Quichotte répète laction de Lotario (« Acudió Lotario con mucha presteza, despavorido y sin aliento, a sacar la daga, y en ver la pequeña herida salió del temor que hasta entonces tenía », DQ I, 34, p. 412). Second parallèle : les substances liquides, puisque le vin vient jouer, dans lespace extradiégétique, le même rôle que la légère blessure de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" :
- [la sangre de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ] no era más que aquello que bastó para acreditar su embuste (DQ I, 34, p. 413).
- el vino derramado debe ser lo que le parece sangre a este buen hombre (DQ I, 35, p. 415).
Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , « el hombre más sabrosamente engañado que pudo haber en el mundo » (DQ I, 34, p. 414), anticipe donc lillusion perceptive et onirique du chevalier errant.
Y es lo bueno que [don XE "Don, réciprocité" Quijote] no tenía los ojos abiertos, porque estaba durmiendo y soñando que estaba en batalla con el gigante: que fue tan intensa la imaginación de la aventura que iba a fenecer, que le hizo soñar que había ya llegado al reino de Micomicón y que estaba en la pelea con su enemigo (DQ I, 35, p. 416).
La syntaxe de la phrase (fue tan
que
) explicite parfaitement la continuité entre la fiction romanesque et la fiction onirique, sans quil y ait de limites étanches : de la lecture auditive et diurne à la rêverie nocturne, il ny a quun pas, allègrement franchi par don XE "Don, réciprocité" Quichotte.
Voici, esquissées à grands traits, les premières données qui frappent le chercheur sur les traces des multiples déguisements dont saffuble la lecture, ainsi que sur ce représentant excessif quest don XE "Don, réciprocité" Quichotte. La question se pose donc de savoir si lenquête peut faire confiance XE "Confiance et défiance" à tous ces masques, si ce fou de lecture, cet être de fiction peut raisonnablement être pris pour modèle détude dun phénomène aussi complexe que lactivité lectorale, notamment lorsquil sagira de mettre à jour, à terme, la lecture des nouvelles cervantines
( (
No puedo yo negar, señor don XE "Don, réciprocité" Quijote, que no sea verdad algo de lo que vuestra merced ha dicho.
Cervantès, DQ I
À linstar de ces premières notes, nous ne procèderons pas, dans la première partie qui ouvre notre enquête, à une analyse de linvestissement lectoral quengageaient les Nouvelles exemplaires. Nous réserverons ce noyau du travail aux deux parties suivantes ; pour une raison simple : à lheure actuelle, la question de la lecture au Siècle dor reste problématique, notamment en ce qui concerne notre auteur. Dans un premier temps, donc, nous partirons à la recherche dindices pouvant nous fournir des réponses à ce que nous appellerons la conception cervantine de la lecture. Il sagira de reconstruire une conception globale du lire pour Cervantès (Chapitre 1), avant daborder les spécificités lectorales que ses récits brefs engageaient (Chapitre 2).
Contrairement à certaines remarques de Maxime Chevalier (2004), nous pensons, et nous espérons le démontrer, que les nombreuses évocations cervantines du lire constituent des témoignages assez fiables, dun point de vue historique et humain, du phénomène lectoral, dans sa multiplicité ainsi que dans sa variété.
On pourrait croire, à partir de lanalyse de la seule séquence du combat XE "Combat" de don XE "Don, réciprocité" Quichotte contre les outres de vin, que le rêve et le sommeil navaient pas de sens historique indépendamment du personnage, et quils ne faisaient référence quà une lecture « folle ».
Avec Edward Riley XE "Riley, Edward" (1990, p. 87-88), il faut considérer que, pour Cervantès, la métaphore onirique, au sujet dune uvre littéraire, ne concerne pas seulement lécriture, mais également la lecture lorsquelle se fait sur des récits chevaleresques ou pastoraux : le rêve de quelques-uns (les auteurs) endort certains autres (les lecteurs).
Lutilisation répétée de la métaphore du sommeil et du rêve est nécessaire à lauteur pour exprimer la baisse de vigilance quimplique en général la lecture, et en particulier la lecture en soirée, sur cette frontière entre la veille et le sommeil. Et ce nest pas surprenant. Le théoricien de la fiction Christian Metz a montré que, chez lhomme, « le degré de lillusion de réalité est inversement proportionnel à celui de la vigilance » et que « grâce à cet abaissement de la vigilance, létat (fictionnel) et la rêverie permettent au processus primaire [aux données non conscientes] démerger jusquà un certain point » (1993, p. 130, 165). La parenté entre lactivité de représentation fictionnelle et celle du rêve chez Cervantès correspondrait donc, dans la réalité, à la relation entre la baisse de la vigilance et laccroissement de lactivité imaginaire, et Alonso Quijano en serait lexpression aiguë. Cette explication apparaissait déjà chez Quintilien XE "Quintilien" ou chez Macrobe XE "Macrobe (Commentaire au songe de Scipion)" , lorsquil commente le songe de Scipion.
Dautre part, dun point de vue psychologique et anthropologique, ces deux facteurs (la moindre vigilance et la pression onirique) sont dautant plus efficaces que la position découte, et la concentration mentale quelle implique, dépendent du faible déploiement physique propre au sommeil (linhibition motrice favorise à lévidence une concentration de lénergie psychique dans le surinvestissement des représentations fictionnelles). Sans prendre en compte les notions freudiennes, remarquons que, selon la psycho-physiologie classique, limaginative trouvait dans les moments dinactivité le moyen de sexprimer librement. Daprès le docteur Juan Huarte de San Juan, « el sueño calienta las partes interiores y enfría las exteriores; y por lo contrario, la vigilia enfría estómago, hígado y corazón (que es con lo que vivimos) y calienta las partes exteriores » (1989, p. 260). La conséquence logique dune telle montée thermique de lesprit conditionne une poussée de la faculté imaginative XE "Imaginative (imaginativa)" , étant donné que celle-ci procède dun « neuma o un cuerpo sutil que posee las funciones de los sentidos internos y que forma el sustrato de nuestros sueños ». Au chapitre 35 de la Première Partie de Don Quichotte, A. Quijano confond le curé avec la princesse Micomicona. Cette méprise avait une explication à lépoque moderne : celle de la tendance imaginaire dun esprit échauffé (« estando el ánima elevada en alguna profunda contemplación, [la red de los nervios] no envía la facultad animal a las partes del cuerpo, sin la cual ni los oídos pueden oír, ni los ojos ver » Huarte, 1989, p. 261).
À lheure de la multidisciplinarité, notre démarche dinvestigation ne peut plus faire la sourde oreille aux données fournies par les sciences de lhomme, notamment lorsquil sagit de comprendre une expérience aussi complexe que la lecture. Quand les descriptions cervantines de la lecture peuvent être confirmées par des données scientifiques, quelles émanent de célèbres textes médicaux du XVIe siècle ou de sources contemporaines, nous les prendrons en compte afin quelles puissent compléter nos informations sur les possibilités lectorales du début du XVIIe siècle. Dans lexemple quichottesque précédent, les remarques de Christian Metz mais, aussi, les apports historiques de J. Huarte de San Juan découvrent manifestement un aspect beaucoup plus général que la seule anecdote grotesque aurait pu laisser croire : limagination du chevalier représente de façon métonymique les effets fictionnels du Curioso impertinente produits sur les auditeurs de Pero Pérez et, plus largement, sur tout lecteur.
En somme, dans cette première partie, cest bien le lecteur « réel » du Siècle dor que nous chercherons à confondre sous ses habits de fiction. Dans lavant-propos fondateur de la revue La lecture littéraire (1997), Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" avait précisé que deux perspectives critiques pouvaient être entamées pour se lancer à la recherche du lecteur : lapproche interne et lapproche externe.
Les théories internes traquent « les effets de luvre » repérables dans le texte ; cest cette approche que nous emprunterons dans la deuxième et dans la troisième partie pour « dégager le parcours imposé » à tel ou tel lecteur (ibid., p. 5).
Les théories externes sintéressent plus à la « lecture en situation » quà luvre elle-même et distinguent :
lavant de la lecture (les conditions dexistence des représentations que lon construit en lisant) ;
le pendant de la lecture (le processus de lecture en tant que tel, son fonctionnement, ses modalités) ;
laprès de la lecture (ses résultats, ses effets sur un lecteur particulier ou un public déterminé) (ibid., p. 6).
Les évocations laissées par Cervantès, mais aussi celles provenant dautres textes, peuvent aider à la description de la lecture au Siècle dor sous les aspects distingués par le poéticien français. Les théories médicales de lépoque ainsi que les récentes découvertes en psychologie étayent lavant de la lecture ; les sollicitations lectorales induites par le récit chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , le pendant ; et les témoignages de lecteurs (laubergiste Palomeque, Maritorne, les lecteurs de la premières partie, etc.), laprès. Dans tous les cas, cest une conception bien particulière du lire qui se dessine, une conception fortement dépendante de la matière chevaleresque. Pour le moment, lenquête ne peut, donc, sattaquer à une analyse interne, lectorale, des récits brefs sans que lanalyse externe (cest-à-dire les paramètres qui présideront à cette analyse interne) nait été définie avec précision. Létude de leffet des nouvelles cervantines ne pourra être menée à bien sans que nous ne sachions précisément ce que Cervantès pouvait en espérer.
De notre approche externe du phénomène lectoral, il ressort que nous ne distinguerons pas, dans ce premier temps de la recherche, les nouvelles selon quelles sont présentées de façon autonome (NE) ou interpolées dans une narration englobante (DQ). Lessentiel restera, dabord, pour nous, de retrouver les « images » de lecture, dispersées dans lensemble de la production cervantine, comme avait pu le faire Michel Moner XE "Moner, Michel" au sujet de la mise au jour des techniques du contage (1989), ou Margit Frenk sur les modalités silencieuses ou orales de lecture (1997).
Du sommeil (Dorotea XE "Dorotea, Fernando" ) à la lecture (Alonso Quijano), en passant par lactivité onirique (don XE "Don, réciprocité" Quichotte) ou théâtrale (Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ), de la lecture dune fiction écrite (Peralta) à lécoute dun récit autobiographique (auditeurs de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" ), en passant par la mise en recueil de nouvelles (lecteur empirique), la réception fictionnelle saccomplit avec une cohérence et une étonnante capacité de déploiement dont il faudra rendre compte. Il est par conséquent nécessaire, pour appréhender le phénomène de la lecture à lépoque moderne, de ne pas en avoir une conception trop restrictive, qui impliquerait uniquement le récit bref. Comme le fait remarquer Nathalie Ferrand, la représentation de la lecture dans lenceinte de la fiction narrative « ne se limite ni au genre du roman ni à une forme matérielle de diffusion de lécrit, elle va sans cesse au-delà » (2002, p. 20). Lexpérience extrême du chevalier manchègue, les parallélismes structurels des uvres cervantines mettent en évidence une perception large de lactivité lectorale, que nous allons essentiellement définir comme une fictionnalisation : activité physique et mentale, réactive face aux éléments textuels et donnant lieu à une « expérience fictionnelle ». Pour faciliter la lisibilité de notre enquête, nous éviterons cependant le terme de fictionnalisation, trop attaché à des connotations scientifiques ou psychologisantes, et nous lui préfèrerons le mot polyvalent de « lecture », y compris lorsque celle-ci passera par le canal auditif.
Dans un premier temps, lanalyse externe de la lecture ne fera que détailler les nombreux phénomènes en jeu dans lexpérience fictionnelle. Il sagira de retrouver la cohérence des divers états lectoraux observables (images mentales, affects, imitation, etc.), à partir, surtout, des évocations sur la lecture au sens large des romans de chevalerie ; il ne sera envisagé que laspect mental de lacte de lecture (Chap. I). Seulement dans un second mouvement notre première enquête ira débusquer les différences (les variables) que les modalités daccès à la fiction génèrent (solitude XE "Solitude (de lamoureux)" , écoute en groupe, rapport au paratexte, etc.), polarisant ainsi tel ou tel état décrit dans lapproche mentale de la première sous-partie du travail (Chap. II).
( Chapitre I (
Les voies de lenchantement :
lexpérience fictionnelle
selon Cervantès
1. La force imageante du récit,
noyau de la conception cervantine de la lecture
[Cuando] se contempla intelectualmente, se contempla a la vez y necesariamente alguna imagen, puesto que las imágenes son como sensaciones, sólo que sin materia.
Aristote XE "Aristote" , De anima
-A-
Sur lécran de limagination (phantasia)
[
] dans le vénérable couvent [
il fallut] enterrer un triste personnage, à la sinistre réputation [
] ; et chacun pensait que le démon devait lemporter corps et âme.
Ce soir-là [
un] âne, je ne sais comment, quitta lécurie et entra dans le cloître [
].
Ils nétaient guère nombreux à oser lever les yeux vers la bête, et tous étaient tellement convaincus que le diable se trouvait là que pas un seul ne reconnut lâne [
]. À la fin, le prieur saisit laspersoir et [
se mit à asperger lâne deau bénite] ; mais du fait de limagination qui sétait imprimée dans sa tête, il ne saperçut à aucun moment que ce nétait pas là le diable, mais un âne.
Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , I, 44
Les indices fictionnels de la fiction onirique
Si lire le texte (le transformer en fiction pour lesprit) revient à rêver, ce nest pas seulement à cause de la baisse de vigilance ou de la faible activité physique. Au bout du compte, le dévoiement romanesque par le rêve et le somnambulisme na rien détonnant, ni dextraordinaire. Tout endormi, don XE "Don, réciprocité" Quichotte « meuble », (re)construit, en rêve, limage de Micomicón et de son monstrueux envahisseur. Cervantès a, dailleurs, soin de préciser que son héros « no tenía los ojos abiertos » (p. 416).
Lantithèse qui oppose le trop plein imaginatif et le vide visuel provoqué par les paupières closes pointe du doigt le paradoxe incroyable de la narration onirique ; mais, surtout, le travail du rêve dit le travail du lecteur, car don XE "Don, réciprocité" Quichotte, à linstar des auditeurs quil représente, doit prolonger, dans son esprit, le récit de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" quil a entendu de vive voix.
Dans Les épreuves et travaux de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" et Sigismonda, Cervantès redit la force dun autre imaginaire, celui qui perce dans le rêve : « Esas son fuerzas de la imaginación, en quien suelen representarse las cosas con tanta vehemencia que se aprehenden de la memoria, de manera que quedan en ella, siendo mentiras, como si fueran verdades » (PS, II, 15, p. 236). Ces « choses » mentales correspondent précisément aux « fantômes » oniriques que Persilès, dans le récit quil faisait à ses compagnons de voyage, venait de confondre avec les souvenirs empiriques. La perspective de Persilès est inversée par rapport à celle de don XE "Don, réciprocité" Quichotte, puisque ce nest plus la réalité de la veille qui détermine le rêve, mais ce dernier qui interfère avec les souvenirs diurnes.
Toujours est-il que, dans les deux cas, limagination est une zone mentale vulnérable aux assauts des divers fantômes de la mémoire, une sorte de film sensible dont l« intensité » (DQ), ou la « véhémence » (PS) XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" suppriment les frontières de lempirique et du fictionnel : limagination peut être cause dune mystification interne et spontanée, à laquelle lesprit semble ne pas pouvoir échapper. Cétait évident pour A. Quijano considéré comme fou ; cela lest plus encore pour Persilès, qui nous semble représenter, en regard de son prédécesseur manchègue, des mécanismes dordre plus anthropologique.
Explications médicales classiques et confirmations contemporaines
Meubler, construire, prolonger la fiction ou le rêve, toutes ces activités sont liées, cest-à-dire au sens premier du terme « ligaturées », à un phénomène mental bien connu des lettrés et des médecins de lépoque : limagination.
Le concept dimaginación ou de fantasía XE "Imagination (fantasía)" (« fue tan intensa la imaginación de la aventura », p. 416), que lon pourrait traduire en termes scientifiques par « imagerie interne », ne doit pas être confondu, chez Cervantès, avec celui de sa matrice, l« imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" » (imaginative). Limaginación-fantasía désigne lensemble des images fixées dans la mémoire que laction de limaginative fait ressurgir dans lactivité fictionnelle (onirique ou lectorale) : Luis Alfonso de Carvallo XE "Carvallo, Luis Alfonso de (Cisne de Apolo)" assimile, ainsi, le « sens littéral » des fictions à la « fantasía de la imaginativa » (1997, p. 116), cest-à-dire à la représentation dimages mentales convoquée par limaginative, sous leffet de la lecture. La psychologie ancienne, issue dAristote (De lâme), désigne les images mémorielles par le terme de fantômes (« fantasmas »), résidus des images immédiates, dites figures (« figuras », figurae). Des travaux récents semblent confirmer ces théories, et les sciences neuronales estiment à présent que les images mentales « mettent en uvre la mémoire », quelles sont, par définition, des « images de mémoire » (Changeux, 1983, p. 165). Après avoir écouté le récit de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" , A. Quijano est victime dune impression figurative et mentale obsédante au point de refaire surface lors de cette période que lon désigne à présent comme le sommeil paradoxal. Il faut dire que les ars memoriae, étudiés par Frances Yates, avaient parallèlement achevé de représenter la mémoire comme un système de niches imaginaires où devaient se ranger les souvenirs visuels. Si limagination renvoyait à la mémoire, cette dernière se couvrait des images que limaginative lui servait.
Ces remarques sont fondamentales pour comprendre la façon dont le vieux chevalier vit ses lectures et en reste prisonnier. Car il y a fort à croire que la théorie de limagination a déterminé la conception cervantine de la lecture.
Ce sont les récentes réflexions théoriques sur la fiction qui nous permettent de retrouver, après des tentatives purement structuralistes, la nature mentale de la littérature. Avec lexpérience onirico-fictionnelle de don XE "Don, réciprocité" Quichotte, le discours oral et mensonger de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" sest en effet dissout pour laisser place à « la imaginación de la aventura ». Loralité sest faite image mentale.
Pour aborder la lecture, non plus sous langle de lauteur espagnol, mais dans la perspective des modalités psychiques en jeu dans laccomplissement mental du romanesque classique, nous nous tournerons vers Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" . Ce théoricien est sans doute celui qui, dans le sillage de Christian Metz, a le mieux perçu la nature mentale des éléments fictionnels :
En raison de leur nature linguistique, les contours [de la diégèse] ne peuvent se prêter à une perception directe : ils exigent de la part du lecteur une véritable « recréation » imaginaire [
]. Limage ainsi produite, dépourvue de présence matérielle, peut être qualifiée d« image mentale » [
]. Si limage mentale est construite à partir du texte, la réalité de son existence se joue hors de lui. En tant que représentation, elle est intérieure à lappareil psychique (Jouve XE "Jouve, Vincent" , 1998, p. 40-45).
Au cinéma, le signifiant est transcendé par une activité imaginaire : « le perçu nest pas réellement lobjet, cest son ombre, son fantôme » (lexpression, on le voit, diffère peu de celle employée dans lAntiquité ou à la Renaissance) ; mais ce phénomène est plus conséquent dans la lecture, où le sujet reçoit du texte mais perçoit des images. On parle alors diconicité fictionnelle (Combe, 1985, p. 38).
La lecture romanesque réalise, entre autres choses, la production dun monde fictionnel, entièrement mental. Dès le Haut Moyen Âge, Saint Augustin mettait en évidence ce phénomène mental (Bundy, 1927, p. 159). Pour la médecine du Siècle dor, la lecture néchappe pas aux autres formes de création et de jeu : en ce sens, lire, cest provoquer limaginative. Plus récemment, on estime que la lecture est guidée par la forte visée référentielle du langage : dans « le roman et la fiction, les synthèses perceptives du savoir imageant visent un monde au-delà du langage » (Combe, 1985, p. 47). La fictionnalisation dépend donc dune iconicisation, un processus cognitif de référenciation qui affecte aux graphèmes un écho mental plus ou moins iconique car plus ou moins concret (Dufays, 1994, p. 192 ; Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" , 1999, p. 109).
Les récentes recherches en sciences neuronales nous permettent de détacher deux traits caractéristiques des « images mentales » (Changeux, 1983, p. 160-211).
Dune part, liconicisation fictionnelle se produit spontanément (ibid., p. 165) ; elle nest donc généralement pas consciente (non-manifeste) : « le sujet ne crée pas, il réagit. Limage se développe parallèlement à ce que le sujet entend ou lit ».
Dautre part, la référenciation nest pas un mouvement vers le référent (extrafictionnel), une ouverture sur le monde empirique, mais une opération cérébrale de compréhension sémantique ou de concrétisation figurative. Par conséquent, aucun détachement ou distanciation vis-à-vis du déroulement romanesque ne se produit normalement en lecture.
-B-
Les rouages de limaginative (imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" )
Le texte comme ensemble de stimuli mémoriels
Pour la psychologie classique et J. Huarte de San Juan, il existait, nous lavons vu, un double trajet des images : des sens vers limagination (lesprit perçoit des figures, imaginaires) et de la mémoire vers limagination (fantasmas).
Dans ce cadre, on comprendra quà la différence des images de la perception, les images littéraires sont entièrement projectives. Le lecteur ne perçoit pas des figures empiriques : il sollicite son imaginaire en se rattachant à sa mémoire visuelle (memoria).
Le principe décart minimal est fondamental dans le travail mémoriel de refiguration : létat fictionnel exige, daprès Marie-Laure Ryan, que « nous interprétions le monde de la fiction et des propositions contrefactuelles comme étant aussi semblables que possible à la réalité telle que nous la connaissons. Cela signifie que nous projetons sur le monde fictif ou contrefactuel tout ce que nous savons du monde réel et nous nopérons que les ajustements qui sont strictement inévitables ». Et Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" de préciser qu« en labsence de prescription contraire, le lecteur attribue à lêtre romanesque les propriétés quil aurait dans le monde de son expérience » (1998, p. 36). De même, Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ne peut-il faire autrement que de succomber, tout spectateur quil est, à linterprétation empirique de lindice fictionnel et sanguin que lui présente le scénario de sa tendre épouse. La narration ne laisse aucune place à lambiguïté concernant la conscience de ce processus mental au Siècle dor : « la sangre bastó para acreditar su embuste » (DQ I, 34, p. 413).
Les signes linguistiques (signifiants et signifiés) servent dappel à une configuration représentative et endogène dimages appartenant à la mémoire du lecteur ; luvre agence les figures mémorielles dans une structure nouvelle. Sans aller peut-être jusquà penser avec Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" que « la part qui revient au lecteur est inversement proportionnelle à la détermination du texte » (1998, p. 51), nous croyons que, si la réception est aussi et surtout création, elle opère essentiellement à partir de stimuli ; cest pourquoi, la résonance mentale dun texte agit en fonction de pistes, de précisions, que lauteur veut manifestes à la conscience lectorale, comme en fonction de la pertinence (souvenirs, intérêt) que tous ces stimuli acquièrent pour la subjectivité du lecteur.
Dans Don Quichotte (1605), les chapitres 34 et 35 insistent fortement sur cet aspect figuratif de linterprétation. Dans le premier des deux (Curioso) XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , cest la vue du sang qui est en cause et qui sert de stimulus à la dramatisation romanesque. Au chapitre suivant, la fiction onirique de don XE "Don, réciprocité" Quichotte repose, elle aussi, sur un détail perceptif à la source de leur reconstruction imaginaire : laspect de ces fameuses outres de vin, qui provoque lactivité fictionnelle (onirique) et qui résonne sur le substrat imaginaire et mémoriel que constituait l« intense aventure » de la belle Micomicona.
Le texte débordé par le processus imageant
La sage implication mémorielle, néanmoins, ne permet pas dexpliquer les trois concepts clés qui trahissent lidée que se faisait notre auteur sur la force illusionniste de limagination dans la lecture : rêve, hallucination et folie.
Lanalyse du phénomène lectoral révèle, nous lavons vu, que la fiction littéraire, comme tant dautres expériences esthétiques, est « semi-onirique » (Jouve XE "Jouve, Vincent" , 1998) dans la mesure où la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" quichottesque et la concentration sur les folios limitent, de fait, les stimuli psychiques externes. Le parcours (onirique ou fictionnel) des excitations iconiques est inverse au parcours diurne et favorise dautres stimuli, enracinés dans la conscience profonde ; en termes psychanalytiques, on dira quen lecture, comme dans le rêve, est privilégié le flux régrédient, celui qui a « comme point de départ le préconscient et linconscient (et) comme point darrivée lillusion de perception » (ibid., p. 139).
En fait, la voie régrédiente affecte également lhomme dans sa vie éveillée lors de la méditation visualisante, de lévocation de souvenir, ou dhallucinations. Pour Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" , létat fictionnel du lecteur est une autre de ses manifestations diurnes puisque « limage littéraire, fantasme propre élaboré à partir déléments du fantasme dautrui, est une production mixte » (ibid., p. 42).
La subjectivité imageante
La faible détermination textuelle permet dabord de laisser à limagination une profonde liberté XE "Liberté (en amour)" dans la refiguration mentale de la fiction. Le récit verbal, nous dit Aron Kibédi Varga XE "Auteur" XE "Manuscrit (et nouvelles)" XE "Livre : Titre" XE "Livre : Format" XE "Livre : Mise en recueil" XE "Colérique (lecteur)" XE "Mélancolique (lecteur)" XE "Lecteurs : Complexions humorales" XE "Lecteurs : Catégories sociales" XE "Lecteurs : Sexe" XE "Lecteurs : Adolescents" XE "Lecteurs : Âge" XE "Jeu : Jeu dans la lecture orale" XE "Jeu : mesa de trucos" XE "Exemplarité : Amour" XE "Exemplarité : Imitation" XE "Participation : Participation et lecture solitaire" XE "Participation : Participation et lecture orale" XE "Participation : Participation comme modalisation de base de la lecture" XE "Compréhension (économie de la) : Compréhension et lecture solitaire" XE "Compréhension (économie de la) : Définition" XE "Progression (économie de la)" XE "Luxure dans la lecture" XE "Sympathie" XE "Projection" XE "Empathie" XE "Identification : Identification et lecture solitaire" XE "Identification : Définition" XE "Evidentia : Quête de la grande scène" XE "Evidentia : Hypervisibilité" XE "Lecture : Lecture aléatoire" XE "Lecture : Lecture visée (par lauteur)" XE "Lecture : Lecture solitaire" XE "Lecture : Lecture orale et publique" XE "Lecture : Subjectivité (effet de pertinence)" XE "Lecture : Iconicisation" XE "Lecture : Lecture réelle/Lecture virtuelle" XE "Lecture : Attachement" XE "Lecture : Lecture éthique" XE "Lecture : Analyse" XE "Lecture : Rêve" XE "Garci Rodríguez de Montalvo (voir Romans de Chevalerie)" XE "Martorell, Joanot (voir Romans de Chevalerie)" XE "dipe (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Pandore (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Orphée (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Tantale (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Narcisse (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Midas (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Desengaño (voir Exemplum contrarium)" XE "Anti-conte (voir Exemplum contrarium)" XE "Arioste (L) (Voir Romans de chevalerie)" XE "Petit Poucet (Le) (voir Contes merveilleux)" XE "Petit Chaperon rouge (Le) (voir Contes merveilleux)" XE "Belle et la Bête (La) (voir Contes merveilleux)" XE "Fille du Diable (La) (voir Contes merveilleux)" XE "Eros et Psyché (voir Contes merveilleux)" XE "Cendrillon (voir Contes merveilleux)" XE "Blanche-Neige (voir Contes merveilleux)" XE "Belle au Bois dormant (La) (voir Contes merveilleux)" XE "Barbe Bleue (voir Contes merveilleux)" XE "Trois petits cochons (Les) (voir Contes merveilleux)" XE "Apologue (voir Exemplum)" XE "Ovide : Métamorphoses" XE "Désir de mort (de lamoureux)" XE "Stratégies amoureuses : Stratégies masculines" XE "Stratégies amoureuses : Stratégies féminines" XE "Opposition familiale (en amour)" XE "Parcours de lecture masculins" XE "Parcours de lecture féminins" XE "Courtoisie (voir Savoir-vivre)" XE "Civilité (voir Savoir-vivre)" XE "Fernando (voir Dorotea)" XE "Défiance (voir Confiance)" XE "Énigme (voir Mystère)" XE "Expérience (valorisation de l)" XE "Happy end" XE "Passion amoureuse (masculine)" XE "Naïveté (féminine)" XE "Allégorie" XE "Ali-Baba (voir Contes merveilleux)" XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" XE "Agressivité dans la lecture" ,
se substitue à la réalité comme producteur dimages ; le lecteur se crée un deuxième monde, un monde plus ou moins parallèle à son expérience. Il se laisse guider par son imaginaire, il invente les formes, les couleurs, le mouvement des corps, bref tout ce que lécrivain na pas pris soin de noter explicitement (2000, p. 6).
Les fameuses promenades imaginaires du lecteur, parallèles à la perception des graphèmes, prouvent laction sourde de limaginaire personnel entraîné par un cheminement personnel, digne de la structure onirique.
La liberté XE "Liberté (en amour)" rêveuse dA. Quijano na donc rien de la folie. Elle explore une des facettes relatives à la puissance imaginative XE "Imaginative (imaginativa)" ; et, en ce sens, le processus lectoral est extrêmement voisin de celui quactive lécriture romanesque. La raison pour laquelle don XE "Don, réciprocité" Quichotte loue la Historia de Belanís de Grecia de Jerónimo Fernández réside dans « la promesse dune aventure inachevée » : « muchas veces le vino deseo de tomar la pluma y dalle fin al pie de la letra » (DQ I, 1, p. 38). Don Quichotte se trouve empêché décrire une suite au roman de J. Fernández à cause du bouillonnement mental qui agite son esprit ; « otros mayores y continuos pensamientos » (ibid.) ne lui laissaient aucun répit pour coucher son imaginaire sur le papier.
Don Quichotte na pas écrit ; mais il aura au moins rêvé des suites romanesques possibles, grâce à la supercherie manigancée par le curé et magistralement mise en scène par Dorotea XE "Dorotea, Fernando" (DQI, 30)
Laliénation imageante : le pouvoir des enchanteurs
« Figuras »/« fantasmas ». « Imaginación » (imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" )/ « fantasía XE "Imagination (fantasía)" ». Le lexique employé pour rendre compte de la réalité fantastique exprime par bisémie, à linsu du personnage, les mécanismes psychiques qui perturbent limagination du preux chevalier.
[Cuando] él despertó con sobresalto no pudo menearse ni hacer otra cosa más que admirarse y suspenderse de ver delante de sí tan estraños visajes; y luego dio en la cuenta de lo que su continua y desvariada imaginación le representaba, y se creyó que todas aquellas figuras [Fernando XE "Dorotea, Fernando" y sus camaradas disfrazados] eran fantasmas de aquel encantado castillo (DQ I, 46, p. 536).
Le réveil, la réaction romanesque de ladmiration, manifestent aux lecteurs, de façon implicite, quAlonso Quijano agit en lecteur face à ces visages difformes, véritables signaux à actualiser et à recouvrir imaginairement. Les termes « figures » et « fantômes » font sens à la lumière de leur confrontation et de lisotopie liée à limaginative. Ainsi, peut être dépassée lhétérogénéité sémantique qui identifie les figures à des personnages de comédie et les fantômes à des êtres merveilleux. Les enchanteurs, évoqués à plusieurs reprises par le vieux lecteur, ne peuvent cacher longtemps leur statut rhétorique de métaphore de limaginative : ce sont eux qui transforment les figures en fantômes mémoriels et imaginaires.
Lépisode du retable de maese Pedro nous en fournit un bref aperçu : « Ahora acabo de creer dijo a este punto don XE "Don, réciprocité" Quijote lo que otras muchas veces he creído: que estos encantadores que me persiguen no hacen sino ponerme las figuras como ellas son delante de los ojos, y luego me las mudan y truecan en las que ellos quieren » (DQ II, 26, p. 852). Laliénation évoquée dit ce mouvement non conscient et autonome qui se produit en écoute ou en lecture. Ce phénomène na, à lorigine, rien de pathologique. Comme le remarque Jean-Pierre Changeux, « il y a une compétition entre percept et image lorsque lun et lautre mobilisent le même canal sensoriel. Il existe une parenté neurale, une congruence matérielle entre le percept et limage de mémoire ». Le neurologue cite le cas suivant, qui nest pas sans rapport avec laventure du nuage de poussière formée par un troupeau de moutons sous les yeux dAlonso Quijano (DQ I, 18) :
Si cette parenté existe, percept et image doivent non seulement être confondus, mais, sils portent sur des objets différents, entrer en compétition. [
Segal et Fusella] projettent [
] une tache blanche sur lécran, dont ils font toujours varier lintensité lumineuse. Ils demandent maintenant au sujet dévoquer mentalement limage dun arbre au moment précis où lintensité de la tache lumineuse est progressivement augmentée. Dans ces conditions, la perception de la tache requiert une intensité lumineuse beaucoup plus élevée quen labsence dévocation dune image visuelle (Changeux, 1983, p. 166).
Les scientifiques navaient pas attendu le XXe siècle pour mesurer limportance de ce phénomène dans la vie quotidienne. Comme le remarque G. Serés, une part des aventures dAlonso Quijano est redevable à ce que les médecins analysaient comme une collision entre les figures des « sentidos exteriores » et les fantômes projetés sur la « fantasía XE "Imagination (fantasía)" », qui profitaient parfois à ces derniers :
Lo cual prueban claramente los médicos, diciendo que si a un enfermo le cortan la carne o le queman, y con todo esto no le causan dolor, que es señal de estar la imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" distraída en alguna profunda contemplación. Y así lo vemos también por experiencia en los sanos, que si están distraídos en alguna imaginación ni ven las cosas que tienen delante, ni oyen aunque le llamen, ni gustan del manjar sabroso o desabrido, aunque lo comen (Huarte, 1989, p. 498).
En espagnol, le terme « representar » (« lo que su continua y desvariada imaginación le representaba », DQ I, 46, 536) désigne tout particulièrement cet acte mental spontané par lequel devient « presente alguna cosa con palabras o figuras que se fijan en nuestra imaginación » (Covarrubias) et qui se trouve précisé dans lexpression vue précédemment, « poner las figuras delante de los ojos ».
Le mécanisme évoqué ici nest pas une nouveauté de lépoque moderne ; il dépasse la métaphore théâtrale. Michel Moner XE "Moner, Michel" situe lorigine de la stratégie illusionniste de Cervantès à la confluence du prêche et de la tradition orale des conteurs (1989, p. 118-127), tout en faisant remarquer que les apostrophes du type « Hételo aquí », le recours fréquent aux démonstratifs signalent une certaine prédilection de lauteur espagnol pour la deuxième hypothèse. Le texte cervantin provoque ainsi des « effets de visualisation » de telle sorte que « certaines images naissent ainsi au détour dune phrase où le récit semble suspendu, comme pour permettre au lecteur de les contempler » (ibid., p. 121-122).
Comme ces enchanteurs sournois avec don XE "Don, réciprocité" Quichotte, Cervantès tient à « placer devant les yeux » des lecteurs à venir des images qui doublent la réalité. Or, lexpression ante oculos ponere est une formule consacrée de la rhétorique antique, située dans la constellation de lévidence. De même, lart denchanter, qui semblait-il était le travail de Frestón, faisait précisément partie des atouts que lenargeia apportait à la narration : Quintilien XE "Quintilien" rappelait que Theodectes « no sólo (quiere) que toda descripción sea magnífica, sino también encantadora » (1999b, p. 68). À en croire le poids de la figure de lévidence dans les traités de rhétorique classique, la poétique des conteurs populaires nest pas seule en cause dans la conception cervantine du fait poétique.
-C-
La lecture évidente : leffet denargeia
Lenargeia est une « figure affective », puisque la description quelle suppose a pour but de provoquer limpression de concrétude, leffet de présence. Or, à linstar des romans antiques, tels ceux dHomère, celui de Garci Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" suscite, manifestement, la « vive représentation », comme peuvent en témoigner les paroles dAlonso Quijano :
estoy por decir que con mis propios ojos vi a Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula, que era un hombre alto de cuerpo, blanco de rostro, bien puesto de barba, aunque negra, de vista entre blanda y rigurosa, corto de razones, tardo en airarse y presto en deponer la ira; y del modo que he delineado a Amadís pudiera, a mi parecer, pintar y describir todos cuantos caballeros andantes andan en las historias del orbe, que por la aprehensión que tengo de que fueron como sus historias cuentan, y por las hazañas que hicieron y condiciones que tuvieron, se pueden sacar por buena fisionomía sus faciones, sus colores y estaturas (DQ II, 1, p. 636).
Cervantès décrit avec une extrême précision leffet-personne (Jouve XE "Jouve, Vincent" , 1998) ressenti par don XE "Don, réciprocité" Quichotte ; le personnage-locuteur en oublie lart de la représentation à la source de ce phénomène. Mais la multiplicité des détails évoqués labondance (copia) trahit, ici, la technique de lévidence.
On est donc frappé par labsence du référent ; le livre porteur de lenargeia a disparu pour le héros, comme pour Politien, commentateur lucide de cette rhétorique : « assurément lapparence, lattitude, le comportement de [la vieille Euryclée reconnaissant XE "Don, réciprocité" Ulysse], il me semble non tant les percevoir par mes oreilles (accipere auribus) que les voir pleinement de mes propres yeux (ipsis plane oculis uideor usurpare) » (cité par Galand-Hallyn, 1995, p. 106).
Pour les humanistes, il ny a pas de doute, « stimulée par les mots et leurs sonorités poétiques, limagination (la phantasia : uideor) du lecteur transforme lécriture et sa musique en sensations variées » (ibid.).
Limaginación, ce « tableau » interne de lâme où se reproduisent les figures humaines (la métaphore est de Platon XE "Platon" ), se substitue donc aux perceptions sensitives, tout particulièrement lorsque se réchauffe le cerveau, sous leffet dune lecture intense. La médecine moderne la théorie de J. Huarte de San Juan tout au moins estime, nous lavons vu, que la faible dépense dénergie motrice stimulait en retour limaginative et par conséquent limaginación, lors des rêves notamment. Plus récemment, on peut penser avec Christian Metz que, lors des activités fictionnelles (lecture, cinéma, etc.), l« énergie psychique [
] va rebrousser chemin en direction de linstance perceptive, emprunter la voie régrédiente, semployer à surinvestir la perception de lintérieur » (1993, p. 143-144).
Pourtant, lorsquil construit mentalement la figure dun acteur romanesque, le lecteur dispose rarement dun précédent mémoriel. Lêtre de fiction est par essence nouveau pour le lecteur (Umberto Eco, parle alors de « personnages surnuméraires », 1985). Si lhumanité dAmadís ne fait pas de doute, sa spécificité iconique reste à construire. Il faut donc postuler, à la suite de Saint Augustin, la faculté pour limaginative de combiner les figures empiriques, conservées dans la mémoire (Bundy, 1927, p. 164), pour produire finalement, à partir des indications ou stimuli textuels, des images-personnages.
Les réactions psychiques de don XE "Don, réciprocité" Quichotte révèlent à quel point lenargeia nest pas seulement une réponse rhétorique. « À la Renaissance, le concept denargeia ou "vive représentation" apparaît fondamental en matière de poétique » (Galant-Hallyn, 1995, p. 127) : de simple truc dorateur, il sémancipe pour concerner la fiction littéraire dans son entier. À la fin de la Première Partie, lorsquA. Quijano répond au chanoine, Cervantès témoigne dune conception de la lecture et du romanesque totalement contaminée par lévidence :
léalos y verá el gusto que recibe de su leyenda. Si no, dígame: hay mayor contento que ver, como si dijésemos, aquí ahora se muestra delante de nosostros un gran lago de pez hirviendo a borbollones, y que andan nadando y cruzando por él muchas serpientes, culebras y lagartos, y otros muchos géneros de animales feroces y espantables [
]. Allí le parece [al caballero] que el cielo es más transparente y que el sol luce con claridad más nueva. Ofrécesele a los ojos una apacible floresta [
]. Aquí descubre un arroyuelo, cuyas frescas aguas, que líquidos cristales parecen, corren sobre menudas arenas y blancas pedrezuelas [
]. ¿Qué es ver, pues, cuando nos cuentan que [
]? ¿Qué el verle echar [
]? ¿Qué verle servir [
]? No quiero alargarme más en esto, pues dello se puede colegir que cualquiera parte que se lea de cualquiera historia de caballero andante ha de causar gusto y maravilla a cualquiera que la leyere (DQ I, 50, p. 569-571).
Pour Cervantès, cest lensemble de la fiction qui résonne de son intense réalité psychique et visuelle, plus quune séquence indépendante, affectée par « leffet denargeia ». La lecture romanesque, et plus particulièrement la plongée dans lespace chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , ressortissent au bonheur optique.
La lecture-spectacle
Lire la fiction signifie assister à un véritable spectacle. Le discours de don XE "Don, réciprocité" Quichotte manifeste le statut multiple du lecteur romanesque : témoin des faits (« Ofrécesele a los ojos »), présent aux conversations, pris à parti comme le héros (« Tú caballero »), face à un narrateur qui sadresse à lui. La diégèse et son développement se produit « delante de nosotros ».
Le personnage de don XE "Don, réciprocité" Quichotte signale que toute lecture est celle dune appropriation de lespace romanesque. Le lecteur marche sur les pas du héros : il accomplit par son acte même la focalisation spatiale : « ¿Qué es ver, pues, cuando nos cuentan que tras todo esto le llevan a otra sala, donde halla puestas las mesas con tanto concierto, que queda suspenso y admirado? » (DQ I, 50, p. 571).
La densité figurative
Suite aux études de Thomas Pavel (1988, p. 95-143) et de Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" (1998, p. 64-71), nous accordons une place essentielle à lextension figurative du monde fictionnel. Ainsi que laffirme le premier, il est évident que « la dimension dun monde propositionnel est directement proportionnelle à celle du texte ». Grâce aux détails diégétiques, la fiction acquiert une précision représentative accrue, puisque fondée sur des stimuli plastiques déterminés.
De lopinion dErasme, qui lie la figure de lévidence à lécriture de labondance (De copia rerum et verborum), la densité quantitative de la description (texte) se change en densité qualitative (lecture), en vérité plastique ou ontologique. Aussi, don XE "Don, réciprocité" Quichotte, au sujet dAmadís, peut-il légitimement se poser la question : « ¿habían de ser mentira, y más llevando tanta apariencia de verdad, pues nos cuentan el padre, la madre, la patria, los parientes, la edad, el lugar y las hazañas, punto por punto y día por día, que el caballero hizo, o caballeros hicieron ? » (DQ I, 50, p. 568-569).
La luminosité
De même, lévocation merveilleuse exécutée par don XE "Don, réciprocité" Quichotte possède, outre labondance de ses détails, un trait spécifique à lévidence qui fait de la scène imaginaire un espace présent car saisissant, et qui montre la lucidité cervantine quant à sa force : lenargeia est illustratio, « mise en lumière » dun objet singulier ; elle « reste indissolublement associée aux notions de clarté, scintillement » (Galant-Hallyn, 1995, p. 108).
La fonction lectorale dune telle technique est évidente : « la brillance de la surface textuelle attire lil, éclaire et délimite le champ de la digression descriptive » (ibid., p. 109). La lumière polarise limagination sur des éléments précis quelle « place devant les yeux », dont elle fait une « vive représentation ».
« Allí le parece [al caballero] que el cielo es más transparente y que el sol luce con claridad más nueva », assure don XE "Don, réciprocité" Quichotte. Par ces indices descriptifs, la représentation mentale peut illuminer dans limaginaire le cadre général de la scène et produire la brillance de celle-ci.
Lindépassable immédiateté
Autre conséquence non négligeable provoquée par leffet dévidence : ce que Charles Grivel nomme l« effet dindépassable immédiateté » (1973, p. 163). Le présent utilisé par don XE "Don, réciprocité" Quichotte est celui du lecteur impressionné par la découverte progressive dun monde qui se déploie sous ses yeux. Lespace nest « là », sous nos yeux, que parce quil est présent, « aquí ahora ». Le caractère historique, ancien, des événements chevaleresques sest dissipé sous leffet denargeia.
Il faut croire, par conséquent, que Cervantès avait parfaitement compris que la lecture saisit lévénement relaté « dans son immédiateté de sens produit dès lors quelle sexerce et quand elle sexerce » (ibid.) :
[Lévénement] se perçoit simultanément au déchiffrement, il est son contemporain même [
]. La raison en est simple : tout ce qui fait lobjet de la relation saccomplit dans linstant de lecture ; le récit produit les faits comme arrivant au fur et à mesure de la découverte quen fait le lecteur : ils sont lus se faisant. Le temps réel du livre est celui-là de la pratique quil postule. Cest parce que du narré se projette présent (et donc convenable à la lecture) que du sens pour elle ressort des actions du livre (ibid., lauteur souligne).
On comprendra que fiction lectorale et fiction onirique soient similaires pour notre auteur, sans doute lucide quant à la commune activité figurative des deux processus imaginaires bien avant les découvertes de la psychanalyse et de la neurologie. On comprendra aussi que les « enchanteurs » qui assaillent Cervantès, avant de devenir des mécanismes mentaux projetant les fantômes chevaleresques sur la scène de limagination, représentent tous ces auteurs adeptes de lécriture « évidente ».
2. Les lecteurs face aux personnages
Quil sagisse de la fiction du lac bouillonnant narrée par Alonso Quijano ou de la tragédie mise en scène par Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , dans les deux cas, la lecture des événements par le lecteur empirique (le lecteur réel de Don Quichotte) est toujours fléchée par le regard dun personnage : respectivement, le chevalier du lac et Anselmo. La force dune situation mise sous les yeux du lecteur dépend dans les deux cas dune médiation humaine dun « autre comme soi-même », pour reprendre, en linversant, lexpression de Paul Ricur XE "Ricur, Paul" .
Le monde fictionnel que présentent les deux récits de lecture est à la fois un monde par quelquun et un monde pour quelquun.
Lespace, le temps et les êtres romanesques ont, dune part, une présence lectorale par lil dun être romanesque. Les lecteurs multiples, désignés par la première personne du pluriel employée par don XE "Don, réciprocité" Quichotte (« se muestra delante de nosotros un gran lago »), passent tous par le filtre du regard particulier du chevalier. Les verbes embrayeurs de lévidence renvoient systématiquement à son activité percevante (« le parece que », « Ofrécele a los ojos », « descubre », etc.).
Dautre part, en vertu de la condition centrale du héros-narrataire, le monde romanesque sadresse essentiellement à ce personnage. Dans la retranscription quichottesque de laventure du chevalier du lac, le héros na pas fait quelques pas quil entend une voix : « Tú, caballero, quienquiera que seas, que el temeroso lago estás mirando, si quieres alcanzar el bien que debajo destas negras aguas se encubre, muestra el valor de tu fuerte pecho » (DQ I, 50, p. 569).
Les oreilles du personnage sont aussi les « nôtres », de sorte que ladresse au chevalier ne peut que nous interpeller. La pluralité du « nosotros » (récepteurs) trouve son point de départ dans la singularité du « tú, caballero » (personnage) que chaque esprit actualise individuellement.
De tels paramètres de lecture, imaginaires, ne laissent pas libre cours à linvestissement émotionnel et sentimental des lecteurs. Les expressions « si quieres alcanzar », « muestra el valor » (verbe de volonté, impératif), formulent explicitement la condition perlocutoire du romanesque (chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" ) pour Cervantès. La perspective individuelle (focalisation par) impose le personnage percevant dans son ensemble, elle imprime particulièrement sa vie intérieure et extérieure (volonté, courage,
). Le dehors (le lac) impose le dedans (« atrevido caballero »).
À limagerie visuelle du lecteur, fera écho son investissement sentimental, émotionnel et pulsionnel, selon des modalités posées par le personnage-embrayeur (nouveauté, manque, secret, etc.). Ainsi, semble-t-il, le lecteur « face à » la diégèse « recevrait » la fiction ; il réagirait comme en miroir, reproduisant mimétiquement les impressions du personnage qui lui sert de prisme :
¿Y, después de la comida acabada y las mesas alzadas, quedarse el caballero recostado sobre la silla, y quizá mondándose los dientes, como es costumbre, entrar a deshora por la puerta de la sala otra mucho más hermosa doncella que ninguna de las primeras, y sentarse al lado del caballero, y comenzar a darle cuenta de qué castillo es aquél, y de cómo ella está encantada en él, con otras cosas que suspenden al caballero y admiran a los leyentes que van leyendo su historia? (DQ I, 50, p. 571).
Pour autant, la lecture se réduirait-elle à une pure réaction « rhétorique », à une esthétique du miroir ? Les lecteurs nont-ils pas, eux aussi, leurs « mots » à dire ?
-A-
Laltérité au-delà du miroir :
le lecteur cervantin entre narcissisme et altruisme
Autant Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" que Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" soulignent le poids de limplication dans la « relation humaine » qui peut se tisser entre le personnage et son lecteur. Pour éviter de déformer la pensée cervantine, nous proposons un modèle fondé sur les éléments que lauteur espagnol met en avant dans le trente-deuxième chapitre de Don Quichotte (1605). Les manifestations lectorales de ce passage fondamental permettent de distinguer quatre modalités de lecture du personnage auriséculaire : lidentification associative, la projection, lémotion hédonique, lémotion solidarisante.
Lidentification associative
Un premier regard sur les attitudes fictionnelles du chapitre 32 nous amène à conclure que Juan Palomeque, sa fille et sa servante illustrent dans leur captivité romanesque une même activité : lidentification associative. Hans Robert Jauss caractérise cet engagement fictio-relationnel de la façon suivante : « [en face du héros], le sujet récepteur est requis de sabolir en tant quindividu [
]. Ce qui caractérise lidentification associative à lintérieur du jeu, cest que lacteur et le spectateur ne sont pas dissociés » (1978, p. 165).
Ce phénomène mental est autonome vis-à-vis du texte, purement subjectif.
Une lectrice telle que Maritorne investit de sa subjectivité non seulement la jeune amoureuse mais aussi sa duègne (« se está la otra señora debajo de unos naranjos abrazada con su caballero, y que les está una dueña haciéndoles la guarda, muerta de envidia y con mucho sobresalto », p. 370).
De même, lidentification associative peut avoir lieu sans que le personnage catalyseur soit présent lors de la scène lue (doù le handicap de la notion didentification encore trop immanente au texte), comme cest le cas pour la fille de laubergiste (« gusto [
] de las lamentaciones que los caballeros hacen cuando están ausentes de sus señoras », p. 370).
Limplication se caractérise par un fort narcissisme lectoral. Notre auteur est très attentif aux marques du moi dans la fiction :
Juan Palomeque : « A lo menos, de mí sé decir que cuando oyo decir aquellos furibundos y terribles golpes que los caballeros pegan, que me toma gana de hacer otro tanto, y que querría estar oyéndolos noches y días » (p. 369) ;
sa fille : « -Y a vos ¿qué os parece, señora doncella ? dijo el cura, hablando con la hija del ventero. - No sé señor, en mi ánima respondió ella. También yo los escucho, y en verdad que aunque no lo entiendo, que recibo gusto de oíllo » (p. 370) ;
Maritorne : « a buena fe que yo también gusto mucho de oír aquellas cosas, que son muy lindas (ibid.).
La diversité dans lactualisation affective de la fable, si elle éclaire de multiples façons le livre, nen est pas moins réflexive pour le sujet lecteur. La littérature joue les miroirs intérieurs, elle sonde les curs. À limage du rêve qui « accouche dans les ténèbres dune vérité paradoxale, invisible à la lumière [
] : celle que chacun porte en soi » (Moner XE "Moner, Michel" , 1996), la lecture dit la personnalité et manifeste lintériorité individuelle. Léchantillon fictionnel de lectorats a pour ainsi dire dressé une cartographie des individualités.
Lintrojection
Différent de lidentification (associative), le mécanisme dintrojection fait voir au lecteur, non pas quil agit par le personnage et par sublimation, mais que le personnage le fait agir selon des modalités qui lui sont étrangères : « me toma gana de hacer otro tanto », explique laubergiste.
Pour utiliser une métaphore, le lecteur nhabite pas le personnage, il est habité par le personnage dont il suit les directives. En opérant ce mouvement dextériorisation vis-à-vis de sa spontanéité, le lecteur fait du personnage, non un autre Moi, mais un être différent, « exemplaire ».
La lecture par introjection, qui suppose littéralement de sortir de soi, nest pas incompatible avec lidentification associative. Limplication actantielle de laubergiste part de cette dernière pour déboucher sur une dissociation admirative (« hacer otro tanto »). Lintrojection dépend dailleurs, la plupart du temps, du sentiment dadmiration ; elle est une sorte d« identification admirative ». Deuxième modèle didentification dans la classification de H. R. Jauss (1978, p. 165), lidentification admirative (introjection) naît avec un « héros parfait ».
Lémotion hédonique
Maritorne est la figure paradigmatique dune lecture exclusivement guidée par la satisfaction du plaisir individuel : « Digo que todo esto es cosa de mieles ». Pour Asún Bernárdez, Cervantès expose là des lecteurs capables de percevoir
el goce estético muy unido al goce inmediato de lo corporal, de lo que entra por los sentidos y no por la razón [
]. Si Cervantes consideró relevante su opinión y la convirtió en parte de su texto, hizo significativo el hecho de que las historias de ficción nos transmiten "sensaciones" que van más allá de lo intelectual (2000, p. 113-114).
Conséquence du désir inscrit dans lidentification associative, le plaisir justifie la sublimation fictionnelle et, plus largement, une certaine implication romanesque qui, insiste Sigmund Freud XE "Freud, Sigmund" , « provient de ce que notre âme se trouve soulagée de certaines tensions ». Lémotion est alors fondamentalement narcissique, tournée vers le seul protagoniste, sans que les autres personnages nintéressent vraiment le lecteur.
Dans ses commentaires, Maritorne exprime également la possibilité que la jouissance prenne un caractère diffus plus ou moins dépendant de lidentification précise à un personnage (« todo esto »). On est alors proche du ressenti exposé par don XE "Don, réciprocité" Quichotte dans son interprétation du romanesque chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , et induit par le terme « maravilla » (DQ I, 50, p. 571).
La compassion :
de la pitié XE "Pitié" réceptive (empathie) à la réaction lectorale (sympathie).
Lempathie
« [Gusto] de las lamentaciones que los caballeros hacen cuando están ausentes de sus señoras, que en verdad que algunas veces me hacen llorar, de compasión que les tengo » (p. 370). Au-delà du plaisir narcissique que peuvent rechercher les lecteurs, le lien à lAutre est, à limage de celui quétablit la fille de laubergiste, essentiel.
La fiction de lamour, signalée ici avec la fille de Juan Palomeque, mais également celle de lamitié, marquée peu après entre Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" et Lotario et plus globalement entre don XE "Don, réciprocité" Quichotte et Sancho, ne servent pas uniquement la réalisation personnelle : elles peuvent engager une relation moins autocentrée et plus « humaine ».
Cest évident dans le commentaire de la jeune fille. Pour Cervantès, lavènement du jugement moral naîtrait dune excitation émotionnelle. Lorsque la jeune fille observe la situation malheureuse du personnage masculin, elle éprouve une réaction positive de sympathie à son endroit. La réactivité du lecteur opère la dialectique du Moi (le lecteur) et de lAutre (le personnage) ; elle dirige le moi vers lautre. Parce quelle ressent une émotion compatissante, la lectrice en vient à juger les personnages du roman.
En clair, les réactions en amont de leffet cathartique constituent en elles-mêmes des actes de solidarité, sur deux plans. Non seulement la frayeur (phobos) et la pitié XE "Pitié" (eleos) interviennent parce quelles sont des réponses « au malheur dun semblable » (Poétique, 53a 5-6), mais en outre cette dernière la compassion « sadresse à lhomme qui na pas mérité son malheur » (53a 4-5). Cervantès rejoint donc Aristote XE "Aristote" lorsquil fait le lien entre lémotion provoquée par un personnage et le « sens de lhumain ». Aristote estimait en effet qu« avec les coups de théâtre et les actions simples, les auteurs [
pouvaient éveiller] le sens de lhumain » (56a 19-24).
Dun point de vue lectoral, il faudrait nuancer laffirmation du philosophe pour rappeler que la morale intuitive en jeu dans lempathie est plus animale et plus archaïque quil ny paraît, doù son caractère particulièrement puissant.
La réaction de la jeune fille, par ailleurs, ne se fait pas à sens unique, puisque la situation quelle évoque confronte deux personnages : le chevalier et son aimée ingrate. Un second mouvement anime son cur et son jugement moral : la sympathie (désir de porter secours XE "Aide, Auxiliaire" ).
Projection et sympathie
Mise en présence dun second personnage la virtuelle señora, responsable du malheur du premier, la lectrice se voit obligée de considérer, également, lacte néfaste de cet autre acteur de la fiction ; lémotion est alors négative. À la pitié XE "Pitié" quun acteur fictionnel peut susciter, un autre engendre la désapprobation.
Le système didentification lié à la pertinence sexuée du personnage est certainement automatique, mais lémotion peut créer une disjonction dans le processus didentification primaire (identification associative XE "Identification : Identification associative" avec le personnage féminin) et, par suite, à cause de la désapprobation, une participation accrue dans le monde fictionnel par une projection autonome. Dune certaine façon, la conjonction de la pitié XE "Pitié" pour le chevalier souffrant et la critique intuitive de lhéroïne pouvait conduire les lectrices à simpliquer elles-mêmes dans la situation. La fille de Juan Palomeque, réagissant à son attitude critique vis-à-vis de la situation romanesque (« sólo sé que hay algunas señoras [
] tan crueles », DQ I, 32, p. 370), prend ainsi la place du personnage masculin, quand, en fait, elle devrait textuellement suivre la logique intransigeante des « dames » :
- Luego ¿bien las remediárades vos, señora doncella dijo Dorotea XE "Dorotea, Fernando" , si por vos lloraran?
- No sé lo que me hiciera respondió la moza [
] : si lo hacen de honradas, cásense con ellos (DQ I, 32, p. 370).
Lexemple de cette jeune fille montre à quel point, pour Cervantès, léthique est une ré-action plus quune ré-ception, qui aurait été liée à une rhétorique ou à une poétique. On ne peut en être surpris. Outre lempathie, cest une autre capacité profondément ancrée dans lesprit humain qui trouve une illustration ici : la sympathie. À la différence de lempathie, la sympathie pousse lêtre à agir : « dès sa première année dexistence, lenfant console les autres » ; plus tard, il leur portera secours XE "Aide, Auxiliaire" .
Lecture éthique : du roman de chevalerie à la littérature en général
Dune façon générale, la lecture de situations chevaleresques saffranchit difficilement dune coopération évaluative et axiologique, car, comme lexplique don XE "Don, réciprocité" Quichotte à plusieurs reprises, les actions du chevalier suivent un code de bonne conduite. Dès le premier chapitre, la compréhension lectorale saffirme sous la forme de lappréciation comparative. Don Quichotte comme le curé de son village sattachent à déterminer le « meilleur chevalier » (DQ I, 1, p. 38). Lire recouvre donc lécrit dune épaisseur humaine, apposant ainsi aux actes et aux acteurs de la prose, jugements et valeurs.
Dans la Seconde partie, le désaccord, voire la révolte, de don XE "Don, réciprocité" Quichotte contre la fable de Maese Pedro manifeste, cette fois-ci dans le déroulement fictionnel, lactivation du jugement éthique et symbolique.
Viendo y oyendo, pues, tanta morisma y tanto estruendo don XE "Don, réciprocité" Quijote, parecióle ser bien dar ayuda a los que huían, y levantándose en pie, en voz alta dijo :
- no consentiré yo que en mis días y en mi presencia se le haga superchería a tan famoso caballero y a tan atrevido enamorado como don XE "Don, réciprocité" Gaiferos (DQ II, 26, p. 850).
Cet exemple a lavantage de marquer la spontanéité, le caractère humain, anthropologique, de linterprétation éthique des événements chez tout lecteur, quand Maese Pedro nincitait nullement à une telle réaction de décrochage moral.
La lecture morale dAlonso Quijano nest pas une réaction anormale ou folle. Le curé et le barbier de son village ne perdent pas non plus leur sens moral lorsquils parlent entre eux des chevaliers dencre et de papier. Maese Nicolás, pour prendre un exemple,
decía que ninguno llegaba al Caballero del Febo, y que si alguno se le podía comparar era don XE "Don, réciprocité" Galaor XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , hermano de Amadís de Gaula, porque tenía muy acomodada condición para todo, que no era caballero melindroso, ni tan llorón como su hermano, y que en lo de la valentía no le iba a la zaga (DQ I, 1, p. 39).
Il y a tout lieu de croire quau Siècle dor, et notamment face aux aventures régies par de puissants codes dhonneur, « dans léchange dexpériences que le récit opère, les actions ne manqu(aient) pas dêtre approuvées ou désapprouvées et les agents dêtre loués et blâmés » (Ricur XE "Ricur, Paul" , 1990, p. 194). Paul Ricur, dépassant le relativisme historique, fait du jugement éthique un axe fondamental de la lecture littéraire :
[Dans] lenceinte irréelle de la fiction, nous ne laissons pas dexplorer de nouvelles manières dévaluer actions et personnages. Les expériences de pensée que nous conduisons dans le grand laboratoire de limaginaire sont aussi des explorations menées dans le royaume du bien et du mal (ibid.).
Comme le rappelle le philosophe français, dès la Poétique aristotélicienne, était soulignée limportance, non des personnages, mais de leurs actions (« La tragédie est la représentation dune action » ; les agents de la tragédie sont des « hommes en action » 1980, p. 53). Aussi lintelligence de la fable échappe-t-elle rarement à lévaluation axiologique des protagonistes qui la peuplent.
On dira avec Jacques Leenhardt et Pierre Józsa quil existe toujours la possibilité dune lecture factuelle, qui se contente de l« enregistrement des péripéties de laction » sans chercher « aucune cause aux événements ni aux comportements des personnages » (1999, p. 38). Les personnages de laubergiste ou de la servante Maritorne, à la différence des autres lecteurs de la première partie, ne portent pas un regard évaluatif sur les actes des êtres romanesques quils lisent. Mais, sil nous faut considérer la lecture réelle, et non plus seulement celle, fragmentaire, qui est mise en fiction par Cervantès, nous précisons que la lecture, même phénoménale, nest pas purement factuelle (ibid.).
Dans létude des deux sociologues, aucune « distance particulière nest prise, ni dans un souci critique, ni dans une perspective apologétique » chez les sujets qui lisent selon le mode phénoménal (ibid., p. 98). Il ressort cependant que leur lecture nen demeure pas moins évaluative lorsquelle touche aux personnages et à leurs actes : labsence de discours idéologique vis-à-vis de lhistoire nempêche nullement lévaluation axiologique et spontanée des êtres fictionnels ; le jugement axiologique est indépendant du mouvement de distanciation.
Pour terminer sur ce point, remarquons dabord quau sein du processus évaluatif, la portée de laxiologie émanant du texte reste relative, puisque les valeurs correspondent à des modalités humaines non littéraires. Les qualifications données par Nicolas le barbier (« acomodada condición », « melindroso », « llorón », « valentía ») ou par les responsables de lenquête sur la bibliothèque dAlonso Quijano, si elles ont un pied dans lespace romanesque quelles jugent, nen dépendent pas moins de paradigmes qui appartiennent au champ dapplication de la vie quotidienne, donc aux lecteurs, autant sinon plus quaux textes eux-mêmes.
Ensuite, force nous est de reconnaître un point essentiel dans lactualisation axiologique de la fable : les jugements idéologiques se réalisent indépendamment de ladhésion des lecteurs à la véracité des êtres affectés. On aura en effet repéré que Pero Pérez évalue le mérite, la vertu de Palmerín dAngleterre ou dAmadís, sans souscrire pour autant à leur historicité. Ce fait résume peut-être mieux quun autre la force et lindépendance du jugement éthique dans lacte de lecture. La conscience de ficticité ne peut rien contre la mise en marche du mouvement axiologique.
En somme, si nous devions résumer la tension qui anime chez Cervantès les modalités de relation lecteur/personnage, il se dégagerait deux tendances lectorales, le narcissisme et le rapport altruiste, et deux types dimplication, la réactivité et le rapport à lidentité des personnages, lesquelles tendances et implications croisent leur polarité.
Dans ce cadre, la réactivité peut tendre
au narcissisme (émotion hédonique) ou
à laltruisme (compassion).
Sur laxe de lidentité, limplication fictionnelle tend
à la dissolution de lêtre romanesque dans le soi (identification associative XE "Identification : Identification associative" ) si elle cherche la sublimation (narcissisme),
ou à la reconnaissance XE "Don, réciprocité" du personnage (projection) si elle tend à la sympathie (altruisme).
Concrètement, Maritorne et la fille de laubergiste expriment chacune une position singulière sur les axes de lidentité et de la réactivité.
Limplication manifestée par la jeune fille de laubergiste, située au carrefour de lémotion empathique et de la projection, relève pleinement de laltruisme.
En revanche, le personnage de Maritorne, son double féminin, dit le fort enracinement subjectif que peut trouver le lecteur dans la relation aux protagonistes. Les trois personnages de la fiction sentimentale quelle contemple la renvoient, tous, à son propre vécu et déploient en elle une émotion tout individuelle.
-B-
Le récit pulsionnel : agressivité et lasciveté
Au terme de cette étude des mécanismes affectifs et émotionnels mis en jeu par la lecture, nous voudrions rappeler le lien qui rattache le fait affectif au fait figuratif.
De la vision à la passion, il ny a quun pas ; Marcel Proust en était bien conscient :
tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou linfortune dun personnage réel ne se produisent en nous que par lintermédiaire dune image de cette joie ou de cette infortune ; lingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans lappareil de nos émotions, limage étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif (1995, p. 99).
En traçant son sillage dans les méandres du delectare, lenargeia débouche sur les avatars du movere : « no tanto parece hablar como hacer ver, y a esto siguen los afectos como si estuviésemos presentes a los mismos acontecimientos », insiste Quintilien XE "Quintilien" au sujet de lévidence (1999b, p. 338-339).
Peter Lamarque sétait demandé comment nous ressentions la frayeur et la pitié XE "Pitié" dans la fiction quand daucuns affirmaient le peu de réalité des émotions fictionnelles (réduites à un « faire-semblant »). Le résultat de ses recherches confirme le lien que nous établissons entre limage mentale et la réactivité du sujet. Autant Sigmund Freud XE "Freud, Sigmund" avait pu mettre en évidence ce lien dans létat onirique, autant le champ de la fiction manquait dappuis théoriques fermes. Les possibilités linguistiques de la langue anglaise permettent à Peter Lamarque de distinguer « being frightened of something » et « being frightened by something » ; or, la situation « A is frightened of ( » nimplique pas lexistence de lobjet, seulement la « représentation » mentale de celle-ci (1981, p. 294). La conclusion est alors la suivante : lorsque nous réagissons avec émotion face à une uvre fictionnelle, nous ne répondons pas à luvre elle-même, mais aux représentations mentales que celle-ci fait naître en nous (ibid., p. 302).
Ce qui nous émeut ou nous effraie, ce nest pas une personne ou un personnage, mais les représentations que nous formons de cet être. Aussi, quelles soient dordre fictionnel ou empirique, nos émotions de lecteur restent, pour notre pensée, bien réelles : « la peur XE "Peur, angoisse" associée à une pensée terrifiante nest pas une peur fictive » (ibid., p. 295). Le corps et les larmes peuvent en témoigner empiriquement : la rhétorique du movere émeut et fait se mouvoir la personne.
Si limpact de la scène imaginaire se situe donc aux fondements de notre réactivité de lecteur et quun spectacle romanesque est dautant plus efficace quil est, non seulement mis sous les yeux, mais également plongé au fond du cur et de lâme, dès lors, on peut sinterroger plus précisément sur la portée physiologique des effets visuels des motifs fictionnels.
Le traité de psycho-physiologie du docteur J. Huarte de San Juan attribue, au regard des précédents, une « fonction déterminante » à limaginative (1989, p. 289). Or, la caractéristique de cette dernière tient à son poids sur le reste des facultés : les mouvements de lesprit, mais aussi les mouvements corporels.
[Los espíritus vitales y sangre arterial] andan vagando por todo el cuerpo y están siempre asidos a la imaginación y siguen su contemplación. El oficio de esa sustancia espiritual es despertar las potencias del hombre y darles fuerza y vigor para que puedan obrar.
Conócese claramente ser éste su uso considerando los movimientos de la imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" y lo que sucede después en la obra (ibid., p. 288-290).
Lirascible
dime: ¿qué mayor contento puede haber en el mundo, o qué gusto puede igualarse al de vencer una batalla y al de triunfar de su enemigo? Ninguno, sin duda alguna
Cervantès, DQ I
« [Cuando] oyo decir aquellos furibundos y terribles golpes que los caballeros pegan, que me toma gana de hacer otro tanto » (DQ I, p. 369). Le cas de Juan Palomeque rend parfaitement compte de leffet concret et physiologique que la simple lecture (auditive ou visuelle) des actions chevaleresques pouvait générer chez ceux qui laccomplissaient, notamment chez les sujets masculins (voir infra). La concrétisation des violentes batailles sur la scène mentale de la fantasía XE "Imagination (fantasía)" ne pouvait que provoquer lagitation et léchauffement sanguins : « Porque si el hombre se pone a imaginar en alguna afrenta que le han hecho, luego acude la sangre arterial al corazón y despierta la irascible » (Huarte, 1989, p. 290). Enrique Gallud Jardiel fait ainsi état dun chevalier connu pour sa sagesse et son calme : « influído por las lecturas, quiso imitar la furia de Orlando, saliendo de su casa desnudo y atemorizando a los vecinos con sus desafueros, pues apaleó a unos labradores y mató a un jumento con su espada » (1989, p. 225). Dans lexemple cervantin, on trouve en tout cas un rapport de cause à effet remarquable par son instantanéité. Entre lécoute et lenvie, le lien est net, comme nécessaire.
Don Quichotte, plus encore que laubergiste en question, est victime de tels mécanismes corporels. La nièce dAlonso Quijano expose ainsi au barbier linfluence immédiate que généraient les actes chevaleresques sur le pauvre hidalgo : « mi señor tío [... al cabo de dos días de lectura,] arrojaba el libro de las manos, y ponía mano a la espada y andaba a cuchilladas con las paredes » (DQ I, 5, p. 74).
La description étonne par la soudaineté et la violence de la réaction qui affecte, comme en miroir, le lecteur passionné. Limpact sanguin de la fiction se donne comme un prolongement de lacte fictionnel dans lespace empirique de lhidalgo manchègue. De lhidalgo à laubergiste, la fiction manifeste son incidence corporelle, physique. Lire, cest risquer de « séchauffer ».
Plus sérieusement, lexemple donné à travers le personnage colérique XE "Colère (personnage)" dAlonso Quijano rejoint les récents travaux en science cognitive sur les effets de la violence médiatisée par la télévision, le cinéma ou les jeux vidéo. Craig A. Anderson et Brad J. Bushman établissaient empiriquement le lien entre lexposition à la violence par les médias et les comportements humains (jeunes et moins jeunes, hommes et femmes). Les conclusions soulignent plusieurs ancrages forts du phénomène chez lhumain, notamment le caractère automatique de lagressivité à long terme (2001, p. 356).
Les études menées par les deux chercheurs permettent ainsi dexpliquer des comportements similaires à ceux dun lecteur comme Alonso Quijano. Au sortir de sa maison, lhidalgo na dautre idée que celle de laffrontement pour manifester sa puissance (« quisiera topar luego luego con quien hacer experiencia del valor de su fuerte brazo », DQ I, 2, p. 48). Puis dans lauberge où il est armé chevalier (DQ I, 3), don XE "Don, réciprocité" Quichotte choisit de réprimer par les coups le simple déplacement de ses armes :
Antojósele en esto a uno de los arrieros que estaban en la venta ir a dar agua a su recua, y fue menester quitar las armas de don XE "Don, réciprocité" Quijote, que estaban sobre la pila; el cual, viéndole llegar, en voz alta le dijo:
-¡Oh tú, quienquiera que seas, atrevido caballero, que llegas a tocar las armas del más valeroso andante que jamás se ciñó espada!, mira lo que haces y no las toques, si no quieres dejar la vida en pago de tu atrevimiento.
No se curó el arriero destas razones (y fuera mejor que se curara, porque fuera curarse en salud); antes, trabando de las correas, las arrojó gran trecho de sí. Lo cual visto por don XE "Don, réciprocité" Quijote, alzó los ojos al cielo, y, puesto el pensamiento a lo que pareció en su señora Dulcinea, dijo:
-Acorredme, señora mía, en esta primera afrenta que a este vuestro avasallado pecho se le ofrece; no me desfallezca en este primero trance vuestro favor y amparo.
Y, diciendo estas y otras semejantes razones, soltando la adarga, alzó la lanza a dos manos y dio con ella tan gran golpe al arriero en la cabeza, que le derribó en el suelo, tan maltrecho que, si segundara con otro, no tuviera necesidad de maestro que le curara. Hecho esto, recogió sus armas y tornó a pasearse con el mismo reposo que primero. Desde allí a poco, sin saberse lo que había pasado (porque aún estaba aturdido el arriero), llegó otro con la mesma intención de dar agua a sus mulos; y, llegando a quitar las armas para desembarazar la pila, sin hablar don XE "Don, réciprocité" Quijote palabra y sin pedir favor a nadie, soltó otra vez la adarga y alzó otra vez la lanza, y, sin hacerla pedazos, hizo más de tres la cabeza del segundo arriero, porque se la abrió por cuatro (DQ I, 3, p. 58).
De même, linterprétation des actes frustrants (disparition de la bibliothèque, transformation des géants en simples moulins à vent,
) met en uvre un schéma agressif, puisque lexplication des faits se réalise par la conception dune intention maligne dans lentourage (ladversaire « Frestón »).
Si Cervantès est loin de la théorisation moderne, il manifeste en tout cas les dangers latents que peuvent générer les récits dactes violents chez les esprits colériques. Les implications du lire sont alors clairement sociales ; Alonso Quijano, abruti de schèmes agressifs, ne peut plus cohabiter paisiblement avec ses voisins. Pire, il est directement dangereux pour ceux qui lentourent. On se souvient, par exemple, de la réponse dun certain bachelier à don XE "Don, réciprocité" Quichotte : « No sé como pueda ser eso de enderezar tuertos [
], pues a mí de derecho me habéis vuelto tuerto, dejándome una pierna quebrada, la cual no se verá derecha en todos los días de su vida » (DQ I, 19, p. 204).
Enfin, la complexion sèche de lhidalgo qui fait de lui un colérique XE "Colère (personnage)" tire également notre personnage vers des tendances mélancoliques. Or, si le mélancolique se distingue des autres lecteurs, cest, entre autres choses, parce que lexcès de bile noire provoque un dérèglement de limaginative à luvre dans la lecture :
La plupart des auteurs suggèrent que la mélancolie stimule limagination, accroissant son activité en quantité et en qualité [
]. Globalement, limagination du mélancolique est remplie par des images plus variées et plus nombreuses que chez les autres tempéraments (Orobitg, 1996, p. 237-238).
Dans le temps même de la lecture, la prédominance atrabilaire du sujet est sans doute plus importante que celle de la bile jaune (celle du colérique XE "Colère (personnage)" ). Cela pour plusieurs raisons. Dune part, limaginative est à luvre en permanence dans la construction iconique et mentale de la fiction ; le délire imageant du Manchègue dans la lecture sexplique donc en partie par la pression quexerce la bile noire sur la faculté dimagination. Dautre part, le mélancolique est plutôt porté vers la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" et linsomnie, ce qui lui donne loccasion daccentuer les effets pervers dune lecture déjà néfaste.
Le cur, pourtant, nest pas le seul organe sollicité par la psyché imaginative XE "Imaginative (imaginativa)" . Et lon peut se demander, dans la conception fortement physiologique de lépoque, si les organes génitaux ninfluent pas, eux aussi, lintégration mentale des images fictionnelles.
La concupiscible
[Lermite embrasse Angélique] et la palpe à plaisir ; et elle dort et ne peut faire résistance. Il lui baise tantôt le sein, tantôt la bouche ; personne ne peut le voir en ce lieu âpre et désert.
LArioste, Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" (XVIII, 49)
Au chapitre 32 du Don Quichotte de 1605, Maritorne exprime à elle seule la séduction exercée par la lecture du détail ; son plaisir sensuel naît, entre autres, de ce que la narration place « la otra señora debajo de unos naranjos abrazada con su caballero » (DQ I, 32, p. 370). Deux éléments font du moment amoureux une scène érotique. Le premier, les orangers, spatialise la rencontre et lui donne de la profondeur, voire de la couleur. Le second, létreinte physique, appose du relief au tableau précédent et prolonge lévocation sensuelle des orangers dans un explicite corps à corps. Les mots convoquent des images, qui elles-mêmes vont simprégner dun souffle charnel.
Les termes explicatifs de J. Huarte de San Juan mettent en lumière les implications sexuelles, plus quérotiques, des images lascives : « Si el hombre está contemplando en alguna mujer hermosa, o está dando y tomando con la imaginación en el acto venéreo, luego acuden estos espíritus vitales a los miembros genitales y los levantan para la obra » (1989, p. 290). Si le docteur ne prend pas en considération les organes féminins dans sa description des facultés humaines, la femme nen reste pas moins soumise elle-aussi à la déviance concupiscible, le foie étant lautre foyer de la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" humaine.
Sans recourir à un savoir médical, les doctes censeurs du romanesque chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" anticipaient (ou témoignaient de) leffet que certaines scènes amoureuses avaient sur les jeunes lecteurs. Dans létude quil leur consacre, Martín de Riquer voit dans « lincitation à la sensualité et au vice » le premier des deux griefs quils reprochent à la lecture romanesque : « Ciñéndonos a los libros de caballerías, es evidente que en algunos de ellos se hallan escenas de cruda inmoralidad, francamente deshonesta, que no los hacen aptos para convertirse en lecturas de mozos, doncellas y dueñas, como dicen los [censores] » .
Pour prendre lun des livres de chevet de don XE "Don, réciprocité" Quichotte, à savoir Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula, dès le premier chapitre, est donnée à lire lentrée secrète dHelisena, à demi-dévêtue, dans la chambre du roi Perión :
cubrióse de un manto que ante la cama tenía con que algunas vezes se levantaba, y fue a tomar a su señora entre los braços, y ella le abraçó como aquel que más que a sí amava. Darioleta le dixo: "Quedad, señora, con esse cavallero, que ahunque vos como donzella hasta aquí de muchos vos defendistes, y él assí mesmo de muchas otras se defendió, no bastaron vuestras fuerças para vos defender el uno del otro."
[
] El Rey quedó solo con su amiga [
], y assí abraçados se fueron a echar en el lecho.
[
Helisena] en cabo de tanto tiempo que guardarse quiso, en sólo un momento, veyendo la grand fermosura de aquel rey Perión XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , fue su propósito mudado de tal forma, que si no fuera por la discreción de [Darioleta] aquella donzella suya, que su honra con el matrimonio reparar quiso, en verdad ella de todo punto era determinada de caer en la peor y más baxa parte de su deshonra, assí como otras muchas que en este mundo contar se podían, por se no guardar de lo ya dicho lo fizieron, y adelante farán no lo mirando [
].
En este vicio y plazer moró allí el Rey Perión XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" diez días, folgando todas las noches con aquella su muy amada amiga (Rodríguez de Montalvo, 2001, p. 239-242 I, 1).
La narration a beau jeu de signaler les longues années de chasteté de recueillement de la fille du roi Garínter (« hasta aquí de muchos vos defendistes »), les commencements romanesques proposent aux lecteurs déprouver une tension érotique à limage de lexcitation du roi attendant sa promise au creux de son lit (« así con la gran congoja que en su corazón tenía » ibid., p. 67).
En ce qui concerne le fils de Perión XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , lattente des lecteurs nest guère longue, et lon peut voir le preux chevalier Amadís rejoindre charnellement la belle Oriana avant même que le premier livre ne se termine :
Y desviando de la carrera se fueron al valle, donde hallaron un pequeño arroyo de agua y yerva verde muy fresca. Allí descendió Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" a su señora [
]. Y cuando [Gandalín] se iva, dixo a passo contra Amadís: "Señor, quien buen tiempo tiene y lo pierde, tarde lo cobra". Y esto dicho, luego se fue; y Amadís entendió bien por qué lo él decía. Oriana se acostó en el manto de la donzella; en tanto que Amadís se desarmava, que bien menester lo avía; y como desarmado fue, la donzella se entró a dormir en unas matas espessas. Y Amadís tornó a su señora; y cuando assí la vio tan fermosa y en su poder y habiéndole ella otorgada su voluntad, fue tan turbado de plazer y de empacho que sólo catar no la osava; assí que se puede bien dezir que en aquella yerba, encima de aquel manto, más por la gracia y comedimiento de Oriana que por la desemboltura ni osadía de Amadís, fue hecha dueña la más hermosa donzella del mundo. Y creyendo con ello las sus encendidas llamas resfriar, aumentándose en muy mayor cantidad, más ardientes y con más fuerça quedaron, así como en los sanos y verdaderos amores acaecer suele. Assí estuvieron de consuno con aquellos autos amorosos, cuales pensar y sentir puede aquel y aquella que de semejante saeta sus coraçones feridos son (ibid., I, 35, p. 573-574).
Dans ces deux passages de lAmadís de Garci Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , les situations plus ou moins secrètes, ainsi que lévocation explicite des contacts charnels, suscitent la concupiscible par la représentation mentale des scènes. Ladresse aux narrataires « aquel y aquella » vise même à provoquer directement limagination des lecteurs et des lectrices : « pensar y sentir » sonnent ici comme des appels stimulants destinés à décupler un processus psychique déjà spontané. Lénoncé « así como en los sanos y verdaderos amores acaecer suele » révèle par ailleurs le caractère anthropologique de laction romanesque, lui supprimant toute singularité. Il sagit donc pour les lecteurs, soit de reproduire imaginairement lexpérience érotique, soit de se la remémorer.
On comprendra dès lors que la fiction déclenche limpulsion sexuelle. Dante Alighieri ne signifiait pas autre chose lorsquil assimilait le premier roman en prose Lancelot du Lac avec lentremetteur humain à la source du stimulus érotique :
Noi leggiavamo un giorno per diletto
di Lancialotto come amor lo strinse;
soli eravamo e sanza alcun sospetto.
Per piú fiate li occhi ci sospinse
quella lettura, e scolorocci il viso;
ma solo un punto fu quel che ci vince.
Quando leggemmo il disïato riso
esser basciato da ctanto amante,
questi, che mai da me non fia diviso,
la bocca mi basciò tutto tremante
Galeotto ful libro e chi lo scrisse:
quel giorno piú non vi leggemmo avante (« Enfer » V, v. 127-138).
Pour lécrivain florentin, le livre remplissait auprès de Paolo et Francesca le même rôle que Galehaut entre la reine Guenièvre et le chevalier Lancelot. Mais, surtout, entraînée par le cours de la lecture, Francesca fait très clairement de la scène érotique la prima radice (v. 124) des dubbiosi disiri (v. 120).
Rappelons les mots du premier prosateur romanesque de France : « Et la reine voit que li chevaliers nan ose plus faire, si lo prant ele par lo menton, si lo baise devant galehot assez longuement ». Le rapprochement final de Guenièvre et de Lancelot opère un climax lectoral et sanguin. La scène érotique, au-delà de toutes les autres, par son intensité et sa figurativité, décide le passage à laction des lecteurs italiens qui cèdent au transfert des affects et des désirs. La conjonction de liconicité les lèvres aimées (il disïato riso, v. 133) et de lhéroïsme (cotanto amante, v. 134) du chevalier réveille et tente la luxure des lecteurs ; il a en effet suffi dun « passage » pour que lirréparable se produise, assure Francesca à Dante (« solo un punto fu quel que ci vince », v. 132). Le rapprochement des corps et des lèvres en fiction finit par libérer la concupiscible de Paolo qui, alors, embrasse sa belle-sur. « [Quel] giorno piú non vi leggemo avante »
La dernière phrase de Francesca laisse peu de doute quant aux raisons de larrêt de la lecture. Prisonniers du second cercle de lEnfer, Paolo et Francesca soldent pour léternité leur péché, « charnel », de lecture.
La position cervantine sur ce point est dénuée dambiguïté. Autant les auteurs de récits picaresques semblaient reconduire les craintes politiques de Platon XE "Platon" (Ife, 1985), autant les récriminations de la Trifaldi donnent aux propos du philosophe grec une claire direction sexuelle.
he considerado que de las buenas y concertadas repúblicas se habían de desterrar los poetas, como aconsejaba Platón XE "Platon" , a lo menos los lascivos, porque escriben unas coplas, no como las del Marqués de Mantua, que entretienen y hacen llorar los niños y a las mujeres, sino unas agudezas que a modo de blandas espinas os atraviesan el alma y como rayos os hieren en ella, dejando sano el vestido (DQ II, 38, p. 943-944).
La comtesse, à la différence de Platon XE "Platon" , ne dit pas que la poésie, au sens large du terme dailleurs utilisé par López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , na pas sa place dans la république des hommes. Ce nest pas le poète qui ici est jugé, mais ses effets luxurieux. La Trifaldi redoute les flèches poétiques qui agissent dans le secret des curs et des corps.
Quelle quait été la connaissance cervantine du texte de Dante Alighieri, lauteur de Don Quichotte avait lu Gli Asolani de Pietro Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" (voir Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" ). Or, dans ce dialogue humaniste, le couple infernal fait lobjet dun jugement sur le lien entre amour et littérature : « de Paolo y de Francisca no se tiene duda de que, en el hervor de sus deseos, no incurriesen en la misma muerte de una sola herida muy desastradamente, como traspasados ambos de un solo amor » (1990, p. 92).
En somme, les romans, chevaleresques notamment, recèlent des pièges où les influx physiologiques des lecteurs, leurs naturales ímpetus dagressivité et de sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" (DQ I, p. 99), sont mis à contribution.
3. Ces vices impunis : lire le roman de chevalerie
Il ny a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré.
Marcel Proust, Sur la lecture
Carrefour multiple dimpressions visuelles et de ressentis émotionnels, la lecture évoquée dans les deux parties de Don Quichotte semble cumuler les traits dun moment subjectif et intersubjectif intense loin dune pâle communication avec les simples mots du livre imprimé.
Approfondissant cette compréhension du livre et du lire, nous voudrions insister à présent sur la force singulière que notre auteur attribue à la fiction, la rapprochant dune expérience magique.
-A-
Lévidence du merveilleux
Muchos años después, frente al pelotón de fusilamiento, el coronel Aureliano Buendía había de recordar aquella tarde remota en que su padre lo llevó a conocer el hielo [
].
Al ser destapado por el gigante, el cofre dejó escapar un aliento glacial. Dentro sólo había un enorme bloque transparente, con infinitas agujas internas en las cuales se despedazaba en estrellas de colores la claridad del crepúsculo.
Gabriel García Márquez, Cien años de soledad
Admirar : la déclinaison romanesque du verbe Mirar
Ladmiración cristallise les effets romanesques dans ce quils offrent de plus intense (étonnement, saisissement, scandale, peur XE "Peur, angoisse" , tension, dramatisation, mystère XE "Mystère, énigme" , énigme, ébahissement). Nous pensons que lintérêt et le plaisir romanesques décrits par Cervantès, sils peuvent être déstabilisés par quelque invraisemblance XE "Vraisemblance" ou impatience, relèvent pour une grande part dune dynamique pulsionnelle : la scoptophilie.
Michel Picard (1986, p. 60-62) et Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" (1998, p. 156-159) saccordent à dire que le désir et le plaisir de voir jouent un rôle immense dans notre désir de lire. Cest si vrai au XVIIe siècle que Cervantès donnait à cette pulsion tout le poids dune motivation à la fois première et finale dans le contact à la fiction. Il suffit pour sen convaincre de comprendre à quel point le récit oral et interminable de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" est, à la fois, pour ses fragiles auditeurs, une véritable épreuve et un plaisir dont ils peuvent difficilement se détacher.
Une justification alléguée par la narration concerne Arnaldo, Policarpo et Sinforosa. Apparemment, « [el] gusto que tenían Arnaldo y Policarpo de mirar a Auristela, y Sinforosa de ver a Periandro » (PS, XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" p. 209) est la seule raison qui retient les trois personnages découter le prétendu frère dAuristela, comme si la pulsion optique se situait aux fondements même de la dynamique de lecture puisquelle en détermine lentrée. En fait, ce que manifeste notre auteur, cest que le plaisir de la réception a les charmes de la vision. Lors de sa narration, Periandro avait transformé lécoute en spectacle vivant à coup de « veisme aquí » et de « contemplad, señores » (Moner XE "Moner, Michel" , 1989, p. 278). On comprend donc quentre le désir de contempler Periandro et Auristela et celui découter leur aventure, la différence soit bien mince. De mirar à admirar XE "Admiración : comme effet lectoral" , le va-et-vient est incessant : « El principio y preámbulo de mi historia, ya que queréis señores, que os la cuente, quiero que sea éste: que nos contempléis a mi hermana y a mí, con una anciana ama suya, embarcados en una nave
» (PS, II, 10, p. 199).
Pour Eduardo Urbina, la première source du delectare et de l« admiración positiva » (1990, p. 95-96) résulte de la contemplation du beau et de lharmonie ; et ce point de vue est confirmé par Autoridades, puisque le terme admiración est employé pour exprimer la perfection et la beauté, autant que pour dire létonnement. Admirer réfère avant tout au Siècle dor à l« acte de voir » (Autoridades).
Lauteur de la Poétique savait bien que la cause du persuasif artistique et romanesque était initialement hédonique :
- Dès lenfance, les hommes ont [
] une tendance à trouver du plaisir aux représentations. Nous en avons une preuve dans lexpérience pratique : nous avons du plaisir à regarder les images les plus soignées des choses dont la vue nous est pénible dans la réalité (Poétique, 48 b 5-10).
- [Il] nous faut dire maintenant ce que nous entendons par faire tableau et comment on produit cet effet. Je dis que les mots peignent, quant ils signifient les choses en acte [
] ; et dans : Alors les Hellènes, bondissant de leurs pieds légers
bondissant est un acte et une métaphore ; car cela veut dire : vite. Et encore, comme Homère use en maint endroit, animer les choses inanimées au moyen dune métaphore ; ce procédé fait goûter tous ces passages, parce quil montre lacte (Rhétorique, 1411a).
Aristote XE "Aristote" nétait pas le seul penseur lucide quant au phénomène dattraction persuasive du beau ; Platon XE "Platon" , avant lui, en était parfaitement conscient :
[Si ceux qui produisent ou qui dessinent des uvres monumentales] reproduisaient les proportions réelles des belles choses, tu sais bien que les parties supérieures paraîtraient trop petites, et les inférieures trop grandes, puisque nous voyons les unes de loin et les autres de près [
]. Ces artistes ne laissent-ils pas de côté la vérité, en produisant des images au détriment des proportions réelles, celles qui paraîtront être belles ?
Les positions cervantines prolongent et mettent en scène les réflexions des auteurs antiques. Dans le débat qui loppose au très rationnel chanoine, Alonso Quijano très proche des philosophes de lAntiquité, mais aussi de Quintilien XE "Quintilien" fait de lart figuratif un aspect déterminant, premier, du plaisir fictionnel :
- que el deleite que en el alma se concibe ha de ser de la hermosura y concordancia que vee o contempla en las cosas que la vista o la imaginación le ponen delante; y toda cosa que tiene en sí fealdad y descompostura no nos puede causar contento alguno. (DQ I, p. 547)
- ¿Hay mayor contento que ver [
]? (DQ I, p. 569)
Une fois immergé dans la fiction, le processus iconique joue un autre rôle, contribuant pleinement à persuader lesprit de la réalité historique de la narration. On trouve un signe de la force persuasive de la vue imaginaire déjà chez Platon XE "Platon" et chez Aristote XE "Aristote" . Pour ce dernier, notamment, leffet de surprise propre au récit épique est, en raison de sa présence imaginaire, bien moins dépendant de ses modalités causales et vraisemblables quau théâtre : la tragédie « doit produire leffet de surprise ; mais lépopée admet bien plus aisément lirrationnel qui est le moyen le plus propre à provoquer la surprise, puisquon na pas sous les yeux le personnage qui agit » (Poétique, 60a 11-13). Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" insiste particulièrement sur ce point-là :
en réalité notre habitude de faire confiance XE "Confiance et défiance" de manière non critique à ce quon nous raconte ressemble de manière surprenante à notre façon de faire confiance de manière non critique à ce que nous voyons [
]. Dune part nos expériences perceptives et notre accès linguistique au monde ne forment pas des îlots séparés mais sont au contraire interconnectés. La seconde raison, plus générale, tient précisément au fait que toute représentation pose un contenu représentationnel, quil sagisse des représentations induites par des perceptions ou des énoncés, ou encore des représentations endogènes issues de notre imagination [
]. Que cela vaut pour les imaginations tout autant que pour les perceptions, les rêves sont là pour le démontrer (1999, p. 110).
La rhétorique de lexcès
Doublement pris au piège, par la beauté et la prétention référentielles des images fictionnelles, la lecture semble bien plus convaincue par la dimension imagée de luvre que par ses velléités de vraisemblance. En fait, limportance du visuel, telle quelle est définie par Cervantès à travers la pathologie de son chevalier lecteur, doit être comprise en fonction du substrat intertextuel quil utilise, autant que par des principes danthropologie lectorale.
Alonso Quijano souffre simplement dhallucinations parce quil est englué dans un océan de références chevaleresques, lequel est avant tout visuel. Le poids des images mentales nest tel que parce que la lecture procède selon un matériau primaire particulièrement figuratif et ostensif : le « fantastique de la présence ».
Dans un tel cas de figure, la théorie du sublime gothique forgée au XVIIIe siècle peut sans doute éclairer les enjeux lectoraux du plaisir mirant et admiratif au Siècle dor, ne serait-ce que parce que lécriture gothique puise sa sève dans le romanesque chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . De plus, si le fantastique intéresse la théorie littéraire, et plus particulièrement la théorie de la fiction et la pragmatique de la lecture, cest parce que, « dans lexamen des rapports entre émotion et fiction, la terreur apparaît comme un excès de lémotion. La terreur [avec laquelle ladmiración a de multiples accointances] suggère une situation paroxystique où leffet de fiction se constaterait avec plus dintensité » (Mellier, 1999, p. 408).
Néanmoins, lappui le plus grand que la considération du romanesque gothique peut nous fournir pour comprendre le chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" tient à leur poétique commune. Lécriture des épopées en prose du Moyen Âge et de la Renaissance applique un « usage gothique du langage » visant à « signifier limpossible et lexcès ». Ainsi, les romans médiévaux qui célèbrent les combats titanesques et les aventures magiques, relèvent également de ce fantastique de la présence que Denis Mellier définit de la sorte :
lusage gothique du sublime terrifiant est un usage déictique, qui donne à voir et qui sidère, étonne, ravit selon les termes de Longin, puis de Burke le sujet dans le pur spectacle. Il ny a pas dinterrogation en jeu mais bien "du donné à voir" [
], le jeu dune "monstration" livrée à ses excès (ibid., p. 171).
Lhypervisibilité
On laura compris, le plaisir de don XE "Don, réciprocité" Quichotte est celui dune exploitation maximale et maximaliste de leffet denargeia introduit par le merveilleux chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Ces romans daventure sont plaisants parce quils regorgent de plans et de couleurs. À linstar de lexpérience gothique, la lecture chevaleresque livre plus que la perception empirique ; la rhétorique de ladmiration évidente doit être entendue par le plaisir visuel que procure le supplément iconique de la vision imaginaire. Le commentaire dAlonso Quijano, dans son analyse du plaisir lectoral, est particulièrement révélateur : « Allí le parece que el cielo es más transparente y que el sol luce con claridad más nueva » (DQ I, p. 569).
On pourrait citer de nombreux exemples qui, dans la refonte de lhistoire dAmadís par G. Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , plongent les lecteurs dans un univers foisonnant dimages mentales, mais un extrait de la prose de Feliciano de Silva, très appréciée par notre hidalgo, est plus probante encore. Nous reproduisons ici lexemple donné par Maria Carmen Marín Pina de lenchantement dune doncella ; la topographie est extrêmement révélatrice de lécriture du merveilleux redevable à la rhétorique ornementale de lévidence :
Luego la reina Zirfea, en una cuadra del castillo, hizo un estrado de quince gradas en alto; cubriólo todo de paños de oro. Encima del estrado puso una silla muy rica debajo de un cobertor de pedrería que cuatro pilares de cristal XE "Substance minérale" sostenían. En las cuatro esquinas de la cuadra, que muy grande era, puso cuatro imágenes de alabastro de forma de doncellas, las cuales tenían sendas arpas en las manos. Como esto hubo hecho llamó a Niquea solamente y vestiéndole una ropa tan rica que no tenía precio le puso sobre su cabeza una corona de oro con mucha pedrería de forma de emperatriz, teniendo los sus muy hermosos cabellos sueltos. Como así la tuvo, llamó a las dos infantas y vestiéndolas ansimesmo de paños de oro, haciéndoles soltar sus hermosos cabellos, les puso dos coronas de reinas en las cabezas. Esto hecho, dijo a la princesa Niquea que se asentase en aquella silla que encima del estrado estaba, y mandó a las dos infantas que de rodillas ante ella se pusiesen. Y teniéndolas ansí, sacó un espejo muy grande y púsolo a las infantas en las manos diciéndoles que lo alzasen tan alto cuanto estaba la cabeza de Niquea. Como ellas lo hicieron, Niquea puso los ojos en él, en el cual súbitamente le pareció ver en él al Caballero de la Ardiente Espada, grande y tan natural como él lo era, recibiendo tanta gloria en verlo que le parecía no poder haber más de la que ella tenía. Luego como Niquea vio lo que dicho habemos, las dos infantas quedaron sin sentido ninguno mas de solamente tener el espejo de la suerte que la reina les mandó. La hermosa Niquea asimismo quedó tan desacordada que en ál no tenía su pensamiento mas de en aquello que presente tenía (Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Grecia de Feliciano de Silva in DQ. Volumen complementario, p. 894-895).
Commentant la sublimité du célèbre passage du Paradis Perdu où Milton fait le portrait du Diable, K. Burke estime que cest cette « foule dimages grandes et confuses » qui entraîne hors de lui-même lesprit des lecteurs. De la même manière, Alonso Quijano est ce lecteur séduit par la couleur vive de la flore où baigne le chevalier du Lac ; il est ravi par « los pequeños, infinitos y pintados pajarillos que por los intricados ramos van cruzando » (DQ I, p. 270) ; il est ébahi devant le château « formado no menos que de diamantes, de carbuncos, de rubíes, de perlas, de oro y de esmeraldas » et face à ses magnifiques habitantes, « doncellas cuyos galanos y vistosos trajes, si yo me pusiese ahora a decirlos como las historias nos los cuentan, sería nunca acabar » (ibid.).
La quête de la grande scène
Lemplacement conclusif des séquences hyperfiguratives est la caractéristique de cette rhétorique. Aussi, lart dun auteur comme Garci Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" consiste, également, à entretenir lattente lectorale avant de la combler par une « grande scène » (Mellier, 1999, p. 281). Si dun côté, le texte produit les indices dun débordement visuel, comme des sons mystérieux impliquant toujours la nécessité dune explication « optique », de lautre, il comble la quête imaginaire par la représentation de châteaux magnifiques (Amadís de Gaula, début du livre II ; voir DQ I, 50) ou de batailles épiques (contre lEndriago, III, 73, ou contre Lisuarte, IV, 107-117). Comme chez Howard Lovecraft, la répétition conditionne « cette surenchère qui veut quun élément donné à voir comme annonce garantisse le pire à linstant de la confrontation » (Mellier, 1999, p. 273).
On comprend ainsi la tendance quichottesque à partir perpétuellement en quête de visions : les bruits énigmatiques entendus dans la forêt (DQ I, 20) ou les nuages de poussière évocateurs (DQ I, 18) ne peuvent que constituer pour cet avide lecteur un appel à de grandes scènes hypervisuelles : la vision du monstre, la contemplation de la bataille.
La quête visuelle du même
Réduire lesthétique du mystère XE "Mystère, énigme" à une tension purement cognitive ne nous permettrait pas de saisir exactement leffet de suspense au cur de la lecture chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" envisagé par Cervantès. Lattente des lecteurs de romans de chevalerie ne réside pas seulement dans un désir de connaissance (libido sciendi). Le haut degré figuratif de la diégèse chevaleresque impose une curiosité XE "Curiosité" imaginaire de type visuel.
Au centre de la première partie de Don Quichotte, bien plus que lhistoire de Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" , cest bien létrangeté hyperbolique de lallure sauvage qui motive la libido sciendi de don XE "Don, réciprocité" Quichotte :
delante de los ojos se le ofrecía iba saltando un hombre de risco en risco y de mata en mata con estraña ligereza. Figurósele que iba desnudo, la barba negra y espesa, los cabellos muchos y rabultados, los pies descalzos, al parecer de terciopelo leonado, mas tan hechos pedazos, que por muchas partes se le descubrían las carnes (DQ I, 23, p. 255).
Cet exemple dit assez clairement le paradoxe qui alimente ladmiración. Pour le lecteur quichottesque, la quête de la nouveauté admirable nest que lalibi dune lecture qui vise la répétition de figures archétypales, car ce sont bien les retrouvailles avec le sauvage, les fantômes ou le géant, que recherche don XE "Don, réciprocité" Quichotte. Lépisode des foulons déjà cité confirme bien limmobilisme de cette quête, qui nest pas tant désir de révélation que pulsion répétitive.
Les hallucinations du chevalier, qui manifestent, nous lavons vu, la réapparition mémorielle des images romanesques sous forme de fantômes de limaginación, sont donc le fruit dune pulsion double qui anime les lecteurs captivés du Siècle dor et que la poétique du romanesque merveilleux a habilement récupérée : pulsion scopique et désir du même.
Dans son analyse du conte Siffle et je viendrai de Montague Rhodes James, Denis Mellier décrit ainsi le phénomène en cause dans cette poétique de la présence :
Le texte repose alors sur la reconnaissance XE "Don, réciprocité" dune surcharge indiciaire donnée à lire pour telle dans le récit. Dès quune forme, une silhouette apparaît, la loi de lhyperbole simpose : fantastique le texte où une silhouette y devient systématiquement une "chose", et lorsquelle apparaît à Parkins dans la scène paroxystique finale, [
] sans plus de détours, et en dépit de toutes les hypothèses rationnelles, cette silhouette se fixe comme la figure même du fantastique (1999, p. 140).
La compréhension du plaisir lectoral classique doit donc prendre en compte ce paramètre fondamental quest lengouement pour la stéréotypie, et, paradoxalement, cest une certaine conformité iconique qui rend exceptionnelle lévidence chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , « des images se redupliquant en elles-mêmes, tirant XE "Romans de chevalerie : Tirant le Blanc" leur pouvoir de la ressemblance parfaite qui les fait voyager dune fiction antérieure jusquà la réalité dune fiction fixant ces images pour mieux les redéployer » (ibid., p. 145). Ainsi, ladmiración pour le fantastique chevaleresque sautogénère dans le flux de la répétition.
Pour Cervantès, donc, la notion qui correspondrait au Siècle dor à lhorizon dattente dHans Robert Jauss (1978, p. 54-63) est profondément figurative. Marquée par le souvenir iconique du merveilleux et, dans lattente de celui-ci, lexpérience fictionnelle ne peut être autre que désir : désir de voir, mais aussi de re-voir, car la béance qui anime la pulsion percevante nest encore, chez le lecteur intertextuel, qu« absence de lobjet vu » (Metz, 1993, p. 86).
-B-
Le simulacre dexpérience :
de lévidence à lexistence chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque"
Pour déterminer les effets de la lecture participante, nous allons suivre les trois axes que Paul Julian Smith détache au sujet de lenargeia dans la poésie du Siècle dor. Pour lui, en effet, lenargeia est fondamentale dans sa « signification » car delle dépend « notre compréhension du temps, de lespace et de lidentité personnelle » (1995, p. 61, nous traduisons).
Rappelons dabord cette phrase de Michel Picard : « espace différent, temps différent, logique différente, on ne prend jamais assez garde à cette différence essentielle entre lunivers de lillusion ludique et celui de la vie courante » (1986, p. 104). Le roman de chevalerie va exploiter pleinement ce décalage du fictionnel spatial et temporel.
Vivre en pays fictionnel
Limmensité
Dun point de vue synchronique, lespace admirable est un espace vaste, pluriel et pléthorique. Lil de lévidence se nourrit déléments à profusion, comme lorsquil sapproche dun lac bouillonnant. Souvenons-nous de ce passage : « se muestra delante de nosotros un gran lago de pez hirviendo a borbollones, y que andan nadando y cruzando por él muchas serpientes, culebras y lagartos, y otros muchos géneros de animales » (DQ I, 50, p. 569).
De même, la constitution de limaginaire du locus amoenus par le lecteur se fait selon une multitude dimages lancées à coup de déictiques :
Aquí descubre un arroyuelo [
] ; acullá vee una artificiosa fuente [
] ; acá vee otra [
]. Acullá de improviso se le descubre un fuerte castillo o vistoso alcázar [
]. ¿Y hay más que ver, después de haber visto esto, que ver salir por la puerta del castillo un buen número de doncellas [...] ? (DQ I, 50, p. 570)
Verte prairie et immense château sont autant de cadres qui dessinent un espace gigantesque où se perd le sujet percevant qui accumule les images.
Le plaisir de la nouveauté, des sens et de la liberté XE "Liberté (en amour)"
La dimension syntagmatique de lespace chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" offre au lecteur le plaisir du changement et de létrangeté. Le chevalier erre par définition ; le voyage est alors le mode spatial par excellence de la lecture participante, évidente :
Cuando menos, sin duda, en medio del ocio de nuestros espíritus, que despiertos andan ocupados en esperanzas vanas, y por decirlo, en sueños cualquiera, con tal viveza nos persiguen las visiones de la fantasía XE "Imagination (fantasía)" , a que me estoy refiriendo, que nos parece que fuésemos de viaje, que navegáramos, que nos encontrásemos en una batalla, que habláramos al pueblo, que dispusiéramos de riquezas, que no poseemos, que no lo estuviésemos pensando, sino realizándolo (Quintiliano, 1999b VI, II, 30).
Plus largement, pour Charles Grivel, le voyage sert de canal privilégié à « lopération fondamentale de limaginaire » romanesque (1973, p. 183). Ainsi, dans la description de don XE "Don, réciprocité" Quichotte, passe-t-on du lac à un paysage de bocage, pour finir notre chemin dans un château.
Le sens du parcours fictionnel prend sa source à la fois dans la richesse exceptionnelle qui est donnée à voir au personnage-embrayeur et dans labsolue liberté XE "Liberté (en amour)" de ses mouvements. Une fois devant le château, la « royauté » du personnage est entière : une jeune fille du plus haut rang vient prendre par la main le chevalier pour le faire rentrer dans le palais ; il pénètrera dans toutes les salles et y jouira des plaisirs les plus mondains. Tout voir revient à la virtualité du tout faire, quitte à rompre les limites de lintimité dautrui (comme le fera constamment don XE "Don, réciprocité" Quichotte).
Le second phénomène observable est à situer dans certaines formes des loca amoena traditionnels. Quest-ce ici, dans la description de don XE "Don, réciprocité" Quichotte, sinon un tendre bombardement de sons et dimages délicieuses à la conscience ? Plus encore, la particularité de ce que nous pourrions appeler le « romanesque aimable » est sa réalité exclusivement mondaine. Le lieu de plaisance chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" est lieu de jouissance ; il a la substance du réel immédiat et soffre aux sens plus quà lesprit.
Le temps fictionnel :
aspects existentiels du romanesque chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque"
Le temps lectoral est solidaire de lévénementialité voyageuse de la fable. Tempo narratif, déictiques et verbes ménagent des ruptures, créent une dynamique, rythmant ainsi le temps fictionnel du lecteur.
Et pourtant
Le temps mis en relief par lhidalgo à la fin de la première partie semble à cet égard paradoxal car il est événementialité dans un éternel maintenant.
Le présent éternel
Pour Ernst Robert Curtius, qui a su faire le lien entre la Nature et la Divinité, la « nature aimable » poétisée est plus quune intensification sensorielle : elle est « transfiguration » (1956, p. 304). Dans Don Quichotte (1605), ce même paysage, qui, mis devant les yeux du chevalier du lac et des lecteurs, se donne comme le « pays de léternel printemps », nest plus printemps, simple époque du cycle cosmique et changeant, mais bien éternité.
Sans passé ni avenir, le temps de lévidence jouissive multiplie et dilate le présent : lenargeia aime sinscrire dans la durée. Pour Cervantès, le temps du romanesque chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" construit un « temps labile » plus quun temps humain : il est pure immédiateté et suppose donc une perpétuelle répétition du même, et du sensuel.
Le présent de narration dit lindépassable immédiateté iconique des aventures chevaleresques. Par linsistance dont Quijano fait preuve dans ses verbes, le discours cervantin affiche ouvertement le processus dintériorisation du temps romanesque : « ahora se muestra [
]. ¿Y que apenas el caballero no ha acabado de oír la voz temerosa, cuando se arroja en mitad del bullente lago, y cuando [
] se halla entre unos floridos campos [
]. ¿Qué es ver, pues, cuando nos cuentan [
]? » (DQ I, 50, p. 269-271). Dautres techniques renforcent la présentification romanesque. La structure syntaxique apenas
cuando crée une forte insistance quant à la vivacité des actions et, donc, des évocations mentales. Les dialogues redoublent quant à eux ce présent de narration : « Tú caballero [
] el temeroso lago que estás mirando [
]. »
Ne retrouve-t-on pas là le temps même de limage, celui de lévidence pure ? Lexemple narratif qui vient dêtre donné révèle que lesthétique de la représentation oblige à une lecture conjointe de la présence et du présent. Le rythme romanesque se réduit à la temporalité « aberrante » dont parle Gilles Deleuze à propos de limage cinématographique, cette subordination du mouvement au profit de la coulée contemplative.
Un supplément dexistence : désir de conquête, holisme et infantilisme
Lorsque lon compare lexpérience romanesque à lexpérience quotidienne, il apparaît en outre que les deux caractères distinctifs de sa temporalité fictionnelle (durée et éternité) ouvrent une durée tellement intense quelle se distingue de la temporalité empirique et découvre aux lecteurs la possibilité toujours renouvelable dun supplément dexistence.
Loin dune quelconque folie, Juan Palomeque défend ainsi lintérêt des gens pour les livres : « verdaderamente me han dado la vida, no solo a mí, sino a otros muchos » (DQ I, p. 369). Létat de lecture sinscrit dans la vie courante comme une rupture de lactivité physique ; elle peut favoriser ainsi une intensification des impressions qui, habituellement, se dissolvent dans la conscience sous le poids des contraintes et de la monotonie quotidiennes. Mais, selon lexpression radicale de laubergiste, la lecture napporte pas un surplus dexistence : tout simplement, elle la fournit, comme si le temps qui précédait la lecture nétait rien et comme si, à linstar des lectures hagiographiques dIgnace de Loyola (Ribadeneyra XE "Ribadeneyra, Pedro de (Flos sanctorum)" , 1967, p. 23-24), lexpérience fictionnelle des hauts faits avait bouleversé sa vie au point de lui « redonner vie ».
Dans un récent ouvrage, Marc-Mathieu Münch, sinterrogeant sur une définition de la beauté littéraire dans nombre darts poétiques du globe, finit par découvrir dans ces textes théoriques un consensus anthropologique au sujet du texte « réussi ». Les grandes uvres étaient telles parce quelles créaient un « effet de vie » : elles ne produisaient pas tant un effet de réel ; plutôt, elles tendaient à mobiliser lentier des facultés humaines en créant une « autre vie » :
Cette nouvelle vie [
] tend à envahir de proche en proche toutes les facultés sans en oublier une seule. Dire que la vérité fondamentale de la littérature est leffet de vie, cest affirmer quelle ne vise pas limagination ou la sensibilité ou la raison, etc., mais et limagination, et la sensibilité et la raison, etc., sans oublier le plaisir et ceci quelle que soit la grille de lecture des facultés que lon utilise (2004, p. 35).
Plus précisément, cet « effet de vie » confine à labsolu temporel. Laubergiste comme A. Quijano jouissent de léternité conférée par la rhétorique de lévidence. Plus que dautres, le romanesque chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" préserve les lecteurs des affres du temps. Jean Burgos a très justement mis en évidence leffet poétique dune rhétorique de laccumulation et du combat XE "Combat" : « Remplir tout lespace, cest occuper tout entier le présent, cest arrêter le temps, le figer là où nous sommes, lempêcher daller plus loin » (1982, p. 157). Si lon relit attentivement lépisode du chevalier du lac de don XE "Don, réciprocité" Quichotte, qui se clôt sur un éblouissant dîner en musique, on comprendra avec le théoricien que lécriture de la conquête est celle dune révolte devant le temps chronologique, dun imaginaire qui « ne peut pas attendre et veut sasseoir sans tarder, ici et maintenant, à la table des Dieux » (ibid.).
De fait, la pleine possession de lespace par le chevalier du lac fait naître, en lecture, le désir de « maîtriser le temps, de le retenir en un présent arrêté » (ibid., p. 158-159). Lemprise romanesque nest donc rien sans laccord tacite du lecteur, retenu prisonnier dans un hors-temps idyllique, loin des préoccupations quotidiennes et de la conscience de la finitude. Hors lecture, cest paradoxalement limmobilité du liseur manchègue dans sa pièce privée qui fait redondance avec le voyage du chevalier médiéval. En effet, comme le souligne Jorge Larrosa, qui a étudié la conception de la lecture chez Michel de Montaigne, il y a avec les murs de la bibliothèque comme une « muraille érigée contre lusure du temps » (1998, p. 176).
Une autre caractéristique, non plus liée à lespace, mais au personnage, fait du temps lectoral, le point fort du roman de chevalerie : il sagit de la constitution en cycle des fictions et le caractère récurrent, duvre en uvre, dun même personnage (Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , par exemple dans Las Sergas de Esplandián). Pour Daniel Aranda, qui a étudié les effets de lecture dun tel personnel romanesque,
en refusant de faire mourir ses personnages reparaissants, un romancier engage le lecteur dans une autre voie, celle dune identification sans terme ni contrepartie. Le lecteur na plus à pâtir de la supériorité du héros. Son immortalité devient désormais la sienne, une fois pour toutes, pendant la durée de la lecture [
]. Umberto Eco remarque à propos des séries policières que le lecteur y trouve "un plaisir où la distraction tient au refus du développement des événements, au fait de se soustraire à la tension passé-présent-futur pour se retirer vers un instant, aimé parce que récurrent". Mieux que tout autre, et pour peu quil fasse lobjet dune identification sans réticence, le héros de série populaire procure au lecteur cette expérience de pérennité.
En fournissant au lecteur les moyens dune identification dégagée des contraintes temporelles, le personnage récurrent risque de susciter une lecture aux vertus pathologiques. Dans les romans de consommation, le retour peut bloquer toute évolution du lecteur (Aranda, 2001, p. 415-416).
Sur ce plan-là encore, les romans de chevalerie sopposent aux récits christiques ou hagiographiques. Fuir le quotidien et la mort, telle est bien la spécificité dune certaine lecture profane, contrairement à son pendant sacré, tout polarisé sur le destin mortel de lhumanité (Darnis, 2005a, p. 447-448). Lécart entre la vieillesse de lhidalgo et le temps réduit alloué à la vie du chevalier du lac est révélateur dun effet de vie excessif, purement tourné vers une jeunesse éternelle.
Le second trait distinctif du temps de la lecture quichottesque tient donc dans sa dimension anti-historique. Pour reprendre la distinction anthropologique et romanesque de Jean Fabre, nous dirons que le temps des romans de chevalerie, tel quil apparaît dans la lecture quen fait don XE "Don, réciprocité" Quichotte, est pur holisme, « temps de la totalité ». Pour le critique, cette temporalité implique tout à la fois stabilité (fixisme), temporalité cyclique et passé idéal. En fait, on pourrait dire quelle a perdu son caractère humain, car elle nest plus vécue sur le mode de lévénementialité et de lhistoricité : « lhomme archaïque, magique, oppose une sorte de stabilité voire une immobilité temporelle où la confusion de linfini et du présent tend à faire disparaître toute trace de la linéarité angoissante » (1992, p. 20).
Ces aspects existentiels de la lecture jouaient certainement pour beaucoup dans le bonheur pris à lire les histoires chevaleresques. Mais, pour Cervantès, lidentification (associative) ne fait pas que déraciner temporairement le lecteur de sa chronologie humaine. Lexemple dAlonso Quijano, personnage bien âgée pour la moyenne de son temps, est le signe dune régression existentielle :
Lavènement de Don Quichotte révèle la toute-puissance du désir (et le désir de toute puissance) qui est le propre de la pensée infantile. À cinquante ans, le chevalier, redevenu lenfant quil est depuis toujours au fond, descend au niveau psychique du petit être déçu, tout à la fois aimant, haineux, boudeur, dont les aspirations contradictoires se cherchent une issue dans une refonte totale des données de sa vie (Robert, 1972, p. 191).
La composition de sa bibliothèque est extrêmement significative. Alonso Quijano ne possède aucun texte de dévotion, à la différence de don XE "Don, réciprocité" Diego de Miranda.
Les Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" et autres Palmerines sont, certes, pour lépoque, des uvres destinées à « passer le temps » (Nalle, 1989, p. 85) et ils sadressent, comme le Don Quichotte de 1605, aux lecteurs oisifs (« Desocupado lector », DQ I, p. 9) ; mais, quand le désuvrement couvre tout lemploi du temps dune personne, comme cest le cas dA. Quijano (« los ratos que [el hidalgo] estaba ocioso [
] eran los más del año », DQ I, 1, p. 37), sans doute faut-il chercher un autre paradigme de compréhension pour cerner son activité lectorale. Cest pourquoi considérer la lecture de lhidalgo comme un retour à lenfance nous semble bien plus pertinent que lidée qui la comprenait comme un simple passe-temps.
En ce qui concerne strictement la bibliothèque du chevalier, elle semble être, pour Edward Baker, celle dun « jeune homme plein de fougue » (1997, p. 139) : « [los libros] de caballerías eran por excelencia, aunque no con exclusividad, lectura de jóvenes (Eisenberg, 1982, p. 93), y las personas de edad avanzada tendía con los años a deshacerse de ellos y, en general, de los libros de entretenimiento (Laspéras XE "Laspéras, Jean-Michel" , 1980) ». Pour les psychologues de linconscient freudien, lenfant en nous persiste et signe : « cet enfant qui lit en nous na pas dâge [
], il les a tous à la fois. Chez lui se télescopent, en une incurable complaisance narcissique, la confiance XE "Confiance et défiance" absolue du nourrisson en sa mère, la duperie pré-ludique si proche encore des satisfactions hallucinatoires, la tension avide de laudition des contes, labandon maximal des lectures denfance et dadolescence » (Picard, 1986, p. 116).
Il ne serait pas surprenant que Cervantès ait configuré son personnage principal selon les catégories de lenfance. Dailleurs, il ny a pas que ses lectures qui relèvent de la jeunesse, il y a aussi sa lecture, la modalité intensive (Engelsing, 1974) de celle-ci. Comme lavait parfaitement perçu Sigmund Freud XE "Freud, Sigmund" , il est normalement « difficile de décider un adulte à relire un livre quil vient de lire alors même que ce livre lui a plu. Chez ladulte, la nouveauté constitue toujours la condition de jouissance [
]. Lenfant, au contraire, ne se lasse pas de demander à ladulte la répétition dun jeu ».
Le problème, par ailleurs, avec « Quijada » (ou « Quesada »,
) cest que lenfant (« don XE "Don, réciprocité" Quijote ») a pris le dessus ; si lon pense à présent aux premiers pas de don Quichotte, au sortir de chez lui, comme le montre Michel Picard, la régression suit chaque étape de lexpérience manquée :
dès larrivée à lauberge, le héros, coincé dans son armure rafistolée, avait dû se faire nourrir comme un bébé [
],
lorsquil rencontrera et défiera des marchands : le voilà vagissant, incapable de se mouvoir seul un nourrisson [
],
[après] le combat XE "Combat" contre les marchands, sa lance, phallus dérisoire, se casse en plusieurs morceaux, dont chacun lui est brisé sur le corps avec un acharnement guignolesque ; un laboureur passant par là fera un fagot rustique de ces verges avant de ramener le vieil enfant "à la maison", dans son lit (1986, p. 125-126).
Lescapade dAlonso Quijano ne pouvait manquer de passer, à lépoque, pour un « jeu denfant ». Notre homme est dailleurs étonnamment proche de la jeune Sainte Thérèse, amatrice de vies de saints. Celle-ci, happée par la grandeur des actions, réduit limitation hagiographique à sa pure dimension actantielle : reproduire, copier, dans la littéralité, les actes passés des héros du christianisme :
Concertábamos irnos a tierra de moros, pidiendo por amor de Dios para que allá nos descabezasen, y paréceme que nos daba el Señor ánimo en tan tierna edad, si viéramos algún medio, sino que el tener padres nos parecía el mayor embarazo [
].
De que vi que era imposible ir donde me matasen por Dios, ordenábamos ser ermitaños; y en una huerta que había en casa procurábamos, como podíamos, hacer ermitas, poniendo unas pedrecillas que luego se nos caían (1979, p. 121).
Les lecteurs de Don Quichotte ne pouvaient sy tromper : il y a dans, ce vieillard, plus quun jeune homme, un enfant qui sexprime (Urbina, 1988). Plus que laccusation de retard « pathologique » chez Quijano, la théorie de l« enfance prolongée » (néoténie) est, de beaucoup, la plus convaincante pour expliquer le jeu en général (Róheim, 1972) et la lecture en particulier (Larrosa, 1998), en létat actuel des connaissances scientifiques. Elle trouve, dailleurs, une confirmation exemplaire dans le commentaire de laubergiste Juan Palomeque, qui, au sujet dun lecteur public de romans de chevalerie, conclut : « Porque cuando [
] estámosle escuchando con tanto gusto [
] nos quita mil canas. » (DQ I, p. 369).
La régression existentielle ne peut être plus évidente. À travers la création du double fictionnel de don XE "Don, réciprocité" Quichotte, cest tout le danger de lexpérience romanesque, exprimé par Platon XE "Platon" dans sa République (X, 605c-607a), qui se manifeste dans les romans de 1605 et 1615. La poésie, insistait le philosophe grec, arrache le lecteur (le spectateur ou lauditeur) à lui-même : « le hace abandonarse, le hace volver a su propia infancia, a las fases que han sido reprimidas y olvidadas a lo largo del arduo proceso de constitución de su identidad madura ».
Le lecteur, un chevalier sans peur XE "Peur, angoisse"
Un pas de plus est franchi, dans létroitesse du lien entre évidence et réactivité par Pedro Juan Galán Sánchez qui, dans sa tentative pour déceler la spécificité de la figure dans les rhétoriques de la Renaissance, fait du pathétique la caractéristique profonde de lenargeia :
Es el patetismo, en efecto, más que el simple realismo o detallismo, lo que caracteriza fundamentalmente, en nuestra opinión, a la figura de la evidentia XE "Evidentia : Enargeia" . Creemos que es mediante el procedimiento del patetismo, más que mediante el procedimiento del realismo, como el orador, el poeta o el novelista consiguen "poner el asunto delante de los ojos" (1993, p. 457-458).
Pourtant, au sein des deux parties de Don Quichotte, rien de tel chez nos lecteurs de romans de chevalerie. On verra dans cette absence de lecture effrayante un signe de la conception cervantine de la littérature chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Dans la Première partie, les exemples du « lac bouillonnant » et de la rencontre amoureuse sous les orangers laissent place avant tout à la beauté colorée de la vision romanesque, à un pur plaisir sensualiste. Pour cette raison, nous croyons que lévidence ne désigne pas chez Cervantès une figure textuelle ; elle illustre lidée quen a son auteur du pouvoir général de la fiction sur limagination et la réactivité des lecteurs, devenus malgré eux les spectateurs et les acteurs dun vaste retable romanesque et interne. Leffet denargeia constitue la clef de voûte de la conception cervantine de la lecture.
Labsence de pathétique chez les lecteurs de romans de chevalerie signale, donc, une carence émotionnelle, celle de la frayeur étudiée par Aristote XE "Aristote" . La fougue et limpatience de don XE "Don, réciprocité" Quichotte à élucider lorigine des bruits nocturnes dans le chapitre 20 de la première partie manifestent plus que tout autre épisode le dépassement euphorique et léger quinvoquent les situations effrayantes dans les fictions chevaleresques.
Bien notas, escudero fiel y legal, las tinieblas desta noche, su estraño silencio, el sordo y confuso estruendo destos árboles, el temeroso ruido de aquella agua en cuya busca venimos, que parece que se despeña y derrumba desde los altos montes de la luna, y aquel incesable golpear que nos hiere y lastima los oídos; las cuales cosas, todas juntas y cada una por sí, son bastantes a infundir miedo, temor y espanto en el pecho del mesmo Marte, cuanto más en aquel que no está acostumbrado a semejantes acontecimientos y aventuras. Pues todo esto que yo te pinto son incentivos y despertadores de mi ánimo, que ya hace que el corazón me reviente en el pecho, con el deseo que tiene de acometer esta aventura, por más dificultosa que se muestra (DQ I, 20, p. 209).
Peu de frayeur cathartique, donc, dans la lecture du romanesque chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Lart de mettre sous les yeux des spectacles pathétiques ou effrayants constituait, plutôt, à lorée du XVIIe siècle, lune des stratégies majeures des rhétoriques hagiographique et nouvellière. Pour Pedro de Ribadeneyra XE "Ribadeneyra, Pedro de (Flos sanctorum)" , la lecture et la dévotion quentretiennent ses vies de saints (1599) sont inséparables de la stimulation plastique et de lémotion que recherchent lhypotypose et lamplification scripturaire des scènes de martyres. Chez le conteur lombard M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , on observe, de même, une obsession pour les séquences où les crimes humains font lobjet de descriptions crues et saisissantes.
Aussi, labsence de la frayeur est-elle le signe du désengagement empirique des lecteurs qui simmergent dans les aventures des chevaliers errants. Comme nous le précisions dans un récent article, la différence entre la lecture romanesque et la lecture hagiographique réside dans le type de référence que les vies de saints induisent. Quand les romans forgent des univers autonomes dégagés des maux qui affectent quotidiennement les lecteurs, les récits hagiographiques, bien au contraire, sont profondément réflexifs : ils reflètent les préoccupations existentielles des lecteurs, comme la souffrance, la présence divine, la mort (Darnis, 2005a).
Sans doute peut-on comprendre sous cet angle la raison qui pousse don XE "Don, réciprocité" Quichotte à rejeter toute interprétation contrariant sa vision euphorique du monde. Représentant dune lecture de la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" et du plaisir, don Quichotte agit tel lenfant mythomane ou le sujet gouverné par le seul principe de plaisir.
Dans lexemple de lenfant, « tout le pousse à [projeter les stimuli agréables] sur les stimuli désagréables afin de les recouvrir et de les remplacer par des représentations plus malléables et plus conformes à ses désirs » (Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" , 1999, p. 170). Chez le lecteur de type quichottesque, limmersion fictionnelle joue le jeu de véritables alibis agréables contre les démentis de la réalité empirique. Don Quichotte, conjoignant un romanesque euphorique et une lecture constamment coupée de la réalité extérieure et des autres, exprime éloquemment, tout au long du roman de 1605, cette volonté fictionnalisante de protection contre les réalités et les difficultés de la vie. Le cas dAndrés, par son retour sur la scène romanesque, explicite parfaitement lerreur de lhidalgo :
El daño estuvo dijo don XE "Don, réciprocité" Quijote en irme yo de allí; que no me había de ir hasta dejarte pagado, porque bien debía yo de saber, por luengas experiencias, que no hay villano que guarde palabra que tiene, si él vee que no le está bien guardalla. Pero ya te acuerdas, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , que yo juré que si no te pagaba, que había de ir a buscarle, y que le había de hallar, aunque se escondiese en el vientre de la ballena.
-Así es la verdad dijo Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , pero no aprovechó nada (DQ I, 31, p. 366).
Lassurance du prétendu chevalier, quexprimait son rapide départ, est minée ici par lannonce des suites de la libération du jeune homme. La fiction de rapports humains idylliques sétait substituée à la vieille expérience de lhidalgo (« por luengas experiencias »). La réapparition du personnage dAndrés vient donc « rafraîchir » la mémoire non fictionnelle de don XE "Don, réciprocité" Quichotte, lui rappeler la réalité dune nature humaine bien plus mauvaise que le code dhonneur des chevaliers ne le laissait penser.
Le personnage intime :
Humanité du personnage, Attachement du lecteur
Sous leffet denargeia, la fiction ne peut être que réelle, puisquelle est vécue, « devant les yeux », au présent :
querer dar a entender a nadie que Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" no fue en el mundo, ni todos los otros caballeros aventureros de que están colmadas las historias, será querer persuadir que el sol no alumbra, ni el hielo enfría, ni la tierra sustenta; porque qué ingenio puede haber en el mundo que pueda persuadir a otro que no fue verdad lo que de la infanta Floripes y Guy de Borgoña, y lo de Fierabrás con la puente de Mantible, que sucedió en el tiempo de Carlomagno, que voto a tal que es tanta verdad como es ahora de día? (DQ I, 49, p. 565)
La réaction vive de don XE "Don, réciprocité" Quichotte aux attaques rationalistes du curé de son village ne sont pas sans nous rappeler les mots de Marcel Proust : « [alors] quoi ? ce livre, ce nétait que cela ? ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse quaux gens de la vie, [
] ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien deux » (1995, p. 24). Lintensité fictionnelle a donc un foyer privilégié : lêtre romanesque. Sa présence, telle quelle se manifeste à limagination des lecteurs, est une question cruciale quil nous faut aborder plus précisément.
Lactualisation du texte romanesque est à ce point dépendante des constructions cognitives humaines et de lexpérience empirique que le personnage ne peut, mentalement, être différencié de la personne. Pour Jean-Louis Dufays, la lecture, lors même quelle concerne les textes littéraires, est un « acte culturel total » qui se fonde sur ce que Joseph Jurt nomme « les conditionnements extra-littéraires du processus de la réception » (1994, p. 119). Le rapport au monde fictionnel ne se distingue pas radicalement de lexpérience de la veille ; au contraire, puisquil se fait à partir des configurations habituelles de la vie éveillée, en y associant une plus forte activité projective et imaginaire (Eco, 1996, 81-103 ; Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" , 1999, p. 218 ; Olson, 2004, p. 166-173). Ainsi, dans lécriture, lagent romanesque, quand bien même il serait un animal, un végétal ou un minéral, a toujours des traits anthropomorphes, dans son intériorité même. Pour prendre lexemple du Coloquio de los perros, au-delà de la faculté langagière, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión bénéficient dune étonnante capacité de réflexion et daction qui reprend les capacités rationnelles de lâme humaine.
Le personnage, toujours construit comme personne, nest donc ni un être de papier, ni un être fictif ; cest une personne fictionnelle. Limpression de vie chez lacteur romanesque « est une donnée incontournable de la lecture romanesque. Cest le mouvement naturel du lecteur que de se laisser prendre au piège de lillusion référentielle » (Jouve XE "Jouve, Vincent" , 1998, p. 108-119). Aussi est-il peu pertinent de se demander si Sherlock Holmes a existé ou non, ou sil aurait pu exister, puisque, de fait, il existe dans lesprit du lecteur. Christian Metz est catégorique : « Tout récit postule que, dans quelque ailleurs, un ailleurs qui est aussi auparavant, les choses ont eu une existence réelle [
]. Il ne sagit donc pas de savoir si lhistoire et les personnages ont ou non existé dans quelque monde possible [
]. Ce qui est assuré dans tous les cas, cest la présence dune nappe de prélèvement illusoire » (1993, p. X-XI) ; « Melisendra era Melisendra, don XE "Don, réciprocité" Gaiferos don Gaiferos, Marsilio Marsilio, y Carlomagno » (DQ II, 26, p. 852). La tautologie exprimée par don Quichotte traite, par le paradoxe, la difficile différenciation entre lappréhension des êtres historiques et celle des personnes fictionnelles, à une époque où lécriture des chroniques et celle des histoires fictives échangeaient leurs procédés.
Attachement
Linsistance avec laquelle le héros comme le chevalier du lac accompagne le lecteur favorise à moyen terme un sentiment puissant dattachement. Le protagoniste devient un personnage à ce point proche du lecteur quil en devient, non un ami, mais un être familier. Alonso Quijano partage le plus clair de son temps avec les héros de ses romans de chevalerie. La figure de laubergiste Juan Palomeque, peut-être plus encore que celle de don XE "Don, réciprocité" Quichotte, fait des protagonistes héroïques, des êtres chers à son cur, des individus auxquels il voue une affection exceptionnelle : « si alguno quiere quemar, sea ese del Gran Capitán y dese Diego García, que antes dejaré quemar un hijo que dejar quemar ninguno desotros » (p. 371). Si le livre est un objet précieux à protéger des flammes, cest bien parce que, par métonymie, le livre désigne lêtre (doù les titres éponymes).
Relation intime
Dun point de vue phénoménologique, « la lecture [romanesque] retient lattention en tant que seule expérience possible dune saisie authentique et globale de lautre » (Jouve XE "Jouve, Vincent" , 1998, p. 233). Le texte en prose est donc attrayant parce que, à la différence du théâtre, il sattarde à dire lêtre, à donner accès à une prétendue vie intérieure. Aussi peut-il contribuer à la formation dune intimité avec les personnes fictionnelles telle que les lecteurs, comme Alonso Quijano, Juan Palomeque ou Michel de Montaigne, finissent par préférer la proximité du romanesque à la réalité distante de lexpérience empirique.
-C-
Une prose tyrannique :
de lenchantement à lensorcellement.
Ces imitateurs ne créent en effet que des fantasmagories.
Platon XE "Platon" , La République (599b)
La magie du livre ou le phénomène de progression
Il y a fort à croire que le personnage dAnselmo, protagoniste du Curioso impertinente, est une mise en abyme dune certaine expérience fictionnelle. Dans la réflexion cervantine sur le processus de fictionnalisation (réception) englobant toute la « poésie » (textes en vers ou en prose, comédie ou tragédie), lexemple dun spectateur, médiateur intradiégétique de tout lecteur empirique, peut nous éclairer sur le phénomène de la lecture, puisque lire, comme nous lavons vu, « met sous les yeux » un univers comme un autor de comedias met en scène une pièce de théâtre. Or, si Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" en spectateur de sa propre tragédie est un exemple de lecteur comme Alonso Quijano, cest en vertu de plusieurs traits.
Une première piste nous est donnée par les adjectifs définitoires du protagoniste de la nouvelle enchâssée : « curioso » et « amigo ». Tous deux renvoient à la topique désignation du destinataire prologal. Dautres raisons avancées par Georges Güntert font également voir dans le personnage dAnselmo un représentant de lacte de lecture. Ainsi, le spectacle manigancé par Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" soffre à ses yeux tel un artefact de signes à interpréter, à limage de luvre littéraire.
Lautre grande similitude entre le lecteur solitaire et la situation dAnselmo est ouverte par la position de voyeur que confère la cachette dAnselmo.
Con la lectura de los poemas ante los ojos del marido expectante y de la esposa tenemos una primera puesta en escena: Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" es espectador de Camila, pero ésta, advertida, sabe comportarse. Y hay algo más: tanto en esta lectura de poemas como, después en la representación tragicómica del honor de Camila, se pone de relieve el hecho de que el voyeur haga de lector ante un espectáculo, que es literario en cuanto lo representado requiere una interpretación. De hecho, los sonetos de Lotario no son menos literatura que el monólogo de la afligida esposa.
Con lo cual queda demostrado que Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , enunciadora y narradora a la vez, es figura del discurso (¿y podríamos imaginar algo más literario que la escena en que ella hace de Lucrecia ?), al mismo tiempo que el voyeur asume el papel de quien interpreta, el del lector (Güntert, 1993, p. 71).
Mais poursuivons lanalyse, car le détail des réactions dAnselmo face à la littérature théâtrale de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" témoigne du processus fictionnel de lintérieur. Si le mari de Camila dit le processus fictionnel, cest, outre le fait quil est victime dun jeu dillusionnisme, parce quil ne peut se défaire de la représentation qui lui est donnée à voir :
cuando [Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ] entendió que [Camila] estaba resuelta en matar a Lotario, quiso salir y descubrirse, porque tal cosa no se hiciese, pero detúvole el deseo de ver en qué paraba tanta gallardía y honesta resolución (DQ I, 34, p. 407)
puis :
Y estando ya para manifestarse y salir, para abrazar y desengañar a su esposa, se detuvo porque vio que Leonela volvía con Lotario de la mano (DQ I, 34, p. 409).
La situation dAnselmo se veut paradigmatique du désir contradictoire que génère la fiction, partagé entre la tendance à la désillusion et la soif de poursuivre laventure en cours. Ladmiration impose son empire et son emprise sur la rationalité, quand bien même celle-ci lui serait contraire. Dans le premier exemple, la lecture se fait en deux temps. Dabord intervient lentendement (« entendió que »), lequel débouche sur lexpression dune volonté (« quiso ») et dun but (« porque tal cosa no se hiciese »). Mais Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" va ensuite se retrouver empêché, malgré lui, dobéir à son entendement porté sur le réel et ses menaces. De fait, la virtualité de la mort de son ami cède le pas devant lextraordinaire de la scène et la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" du spectateur. La force dâme, le courage de Camila (« tanta gallardía y honesta resolución ») créent lémergence de ladmiración. La grandeur exceptionnelle de la décision (« tanta gallardía ») fait naître chez Anselmo un ressenti éthique impressionnant (« honesta resolución »), premier par rapport à la rationalité pragmatique et spontanée. Lextraordinaire pousse Anselmo dans un monde qui loblige à adopter une attitude psychique retranchée et parallèle. Le désir (« deseo ») vient alors simmiscer en lieu et place de la volonté. Or lémergence de ladmiration fait du regard lattente dune fin, dun dénouement : « detúvole el deseo de ver en qué paraba tanta gallardía y honesta resolución ». Et le second exemple de nous rappeler quêtre spectateur (lire) équivaut à remplir un effrayant tonneau des Danaïdes. Haletante, telle est bien la polarité extrême de limmersion romanesque.
Faisant irruption dans la narration de la nouvelle, don XE "Don, réciprocité" Quichotte sommeillant offre une parfaite symétrie, un redoublement signifiant : la « aventura que iba a fenecer » (DQ I, 35, p. 416) redit le désir de progression narrative, désir suscité à lécoute du conte inachevé de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" -Micomicona. De même, au début de luvre, dans le premier chapitre, on pouvait lire : don Quijote « olvidó casi de todo punto el ejercicio de la caza y aun la administración de su hacienda; y llegó a tanto su curiosidad y desatino en esto, que vendió muchas hanegas de tierra de sembradura para comprar libros de caballerías en que leer » (DQ I, 1, p. 37). Plus loin dans le récit, la nièce dAlonso Quijano fait la remarque suivante : « Sepa, señor maese Nicolás que éste era el nombre del barbero, que muchas veces le aconteció a mi señor tío estarse leyendo en estos desalmados libros de desventuras dos días con sus noches » (DQ I, 5, p. 75).
Loin dêtre fou, don XE "Don, réciprocité" Quichotte se veut représentatif dune expérience commune aux lecteurs-spectateurs de son époque. On trouve, dans les aveux autobiographiques de sainte Thérèse, le même envahissement du romanesque sur le temps et les préoccupations journalières et la même incapacité à quitter les yeux de la page, à suspendre le cours de lhistoire chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" :
Yo comencé a quedarme en costumbre de leerlos; y aquella pequeña falta que en ella vi, me comenzó a enfriar los deseos, y comenzar a faltar en lo demás; y parecíame no era malo, con gastar muchas horas del día y de la noche en tan vano ejercicio, aunque escondida de mi padre. Era tan en extremo lo que en esto me embebía que si no tenía libro nuevo, no me parece tenía contento (1979, p. 124).
Si lon peut adresser un reproche aux romans de chevalerie, cest bien celui de profiter de lengouement du public lecteur en encourageant leffet dappel dair, la lecture extensive. En effet, dire que cette prose sorganisait en « genre » signifie, dans larchitexte particulier qui nous occupe, quelle affichait ses prétentions à donner une suite aux fictions précédentes. Cette écriture de lappel par le rappel était alors soit ténue, soit manifeste. Dans ce dernier cas, les nouvelles uvres formaient une généalogie fictionnelle, un « cycle » (celui des huit Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , par exemple), en greffant le nouveau roman sur le personnel romanesque duvres antérieures. Lauteur, dès lors, disparaît et seul compte la référence fictionnelle, le monde romanesque, au détriment de son statut artistique duvre.
La pratique lectorale doit compter, aussi, sur les nouvelles possibilités éditoriales offertes par limprimerie : laccumulation de livres permet une accumulation de lectures (Eisenstein, 1991, p. 62, 145), cest-à-dire une envie permanente de dépasser la lecture présente pour en embrasser une autre. Inversement, à la fin du Moyen Âge, la rareté confinait encore à la préciosité (Engelsing, 1974).
Le comportement de lecture ne répond pas uniquement à des sollicitations qui sont externes au sujet lecteur. Si la multiplication des hauts faits chevaleresques était responsable dune lecture digne du supplice de Tantale XE "Récits mythologiques tragiques : Tantale" , le comportement dAnselmo révèle une modalité fictionnelle dorigine lectorale plus quauctoriale. Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , qui nest pourtant pas confronté à un monde chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , est victime dun désir semblable à celui des lecteurs de cycles chevaleresques.
Curieux impertinents, nos deux « lecteurs » Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" et Alonso Quijano, étonnent donc par les similitudes de leurs réactions, ce qui nous laisse penser que Cervantès postule, au-delà dune rhétorique de la lecture, une économie de lecture anthropologique.
Bertrand Gervais XE "Gervais, Bertrand" , dénonçant labstraction des lectures virtuelles et du lector in utopia, rappelle très justement quil existe une « économie de base de lacte de lecture » : la progression.
Lire, cest progresser à travers le texte, cest se rendre à sa fin [
]. Quant on lit un roman, la mise en intrigue peut nous amener souvent à vouloir chercher la suite du récit. Il y a, dune certaine façon, suspense, une attente, qui pousse à aller de lavant [
]. On veut savoir ce qui va se passer, qui a fait quoi et pourquoi ? Questions dont la liste est infinie et qui représente ces points de tension présents dans la relation au texte. Leffet de suspense cest-à-dire pas uniquement le procédé textuel, mais encore sa perception par le lecteur [
], cet effet consiste à appréhender le pire, à redouter la suite; cest donc surtout une façon de faire progresser plus avant, pour vérifier justement si elle sera telle quon la craint [
]. En progression, cest habituellement la règle de lintérêt qui prévaut (1993, p. 46-47).
Déjà, cette pulsion vers lavant de la fiction tenaillait le premier lecteur de la Historia de don XE "Don, réciprocité" Quijote de la Mancha, escrita por Cide Hamete Benengeli :
Bien es verdad que el segundo autor desta obra no quiso creer que tan curiosa historia estuviese entregada a las leyes del olvido, ni que hubiesen sido tan poco curiosos los ingenios de la Mancha que no tuviesen en sus archivos o en sus escritorios algunos papeles que deste famoso caballero tratasen; y así, con esta imaginación, no se desesperó de hallar el fin desta apacible historia (DQ I, 8, p. 104).
La position rhétorique choisie par les auteurs de romans de chevalerie ne fait donc quentretenir une tension naturelle. Nos trois « lecteurs » (don XE "Don, réciprocité" Quichotte, le premier lecteur l« improvisado mecenas » du chapitre 9 et Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ) expriment, dans lexcès, les conséquences dune lecture impulsive et effrénée toujours projetée vers le futur fictionnel, et perpétuellement frustrée (« Causóme esto mucha pesadumbre, porque el gusto de haber leído tan poco se volvía en disgusto, de pensar el mal camino que se ofrecía para hallar lo mucho que, a mi parecer, faltaba de tan sabroso cuento », DQ I, 9, p. 105).
Enfin, ajoutons que, dans la conception cervantine, léconomie de la progression nest pas quémotion et pure crainte ; elle dépend, elle aussi, de ce paramètre fondamental quest leffet denargeia. Lanthropologie lectorale et le suspense romanesque que manifeste Cervantès ressortissent, en premier et en dernier lieu, au fantasme optique.
Cest on ne peut plus évident lorsque Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , sapprêtant à suivre la voie que lui conseillaient son entendement et sa volonté, fut lâché par son intention et ses forces premières. Si le contrôle rationnel perd pied, cest parce que linvestissement lectoral du romanesque, pour notre auteur, est guidé par une force majeure : la pulsion optique.
« detúvole el deseo de ver » ;
« se detuvo porque vio que Leonela volvía ».
Larsenal défensif du romanesque se trouve donc, paradoxalement, dans le récepteur lui-même, de sorte quirrémédiablement ladmiración favorise lespoir dun surplus de sublime optique.
Les yeux de limagination semblent pour le moins ensorcelés. En tout cas, toutes ces manifestations sont trop évidentes pour laisser le moindre doute à la maîtresse de maison de don XE "Don, réciprocité" Quichotte : le phénomène en question puisquil sagit bien de cela, relève de la possession (diabolique, il va sans dire).
Lemprise fictionnelle ou le phénomène de participation :
possession, folie, ivresse
« Tome vuestra merced, señor licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" ; rocíe este aposento, no esté aquí algún encantador de los muchos que tienen estos libros, y nos encanten, en pena de las que les queremos dar echándoles del mundo » (DQ I, 6, p. 77). Lassimilation de la lecture à la sorcellerie, si elle amuse le curé du village (ibid.) et se répète chez Cervantès dans La casa de los celos (I), ne laisse pas de rappeler les mots de Platon XE "Platon" dans sa République. Le trait semble bien métaphorique et désigner pertinemment les pièges tendus à ceux qui osent saventurer par-delà la couverture de livres (noublions pas que la maîtresse de maison inclut dans son propos lensemble des lecteurs « nos encanten »). Lors du rite lectoral, assure Daniel Favre, le sujet est « saisi par une force qui ne peut se dire que dans le langage de la possession diabolique [
]. Le démon cest le livre, lire cest être possédé » (1993, p. 245).
En fait, le problème que pose un lecteur en fiction est triple : tout à la fois, il met le monde réel de côté et il lui substitue des représentations fictionnelles, lesquelles confinent en outre à la possession dionysiaque.
La dissolution de lenvironnement réel
La captation imaginaire opère en effet un effacement optique de lenvironnement empirique du sujet lecteur (corps, meubles, cadre spatial, etc.). Ce que Michel Picard désigne comme la part du liseur tend à samenuiser dans le jeu fictionnel ; et lon peut croire que, plus lintensité des images lectorales est grande, plus la conscience de lespace empirique du sujet (pièce, feuilles du livre, graphèmes) tendra à se dissoudre.
Ce phénomène est sérieux puisque la lecture romanesque semble priver le sujet de son contact optique, physique (la conscience de celui-ci), avec le monde qui lentoure :
Suspender est en fait lun des mots les plus fréquemment utilisés, notamment par Cervantès, pour exprimer les aspects irrationnels des uvres récréatives [...]. La place proéminente occupée par le verbe suspender dans le vocabulaire critique de Cervantès reflète que lidée de suspension est représentative de lensemble des comportements de lecture du Siècle dor [
]. Les événements de lhistoire suspendent les sens et la raison des lecteurs ou auditeurs.
Un autre réel, halluciné
La possession nest effective quà la condition dune adhésion totale du sujet au monde fictionnel, tant lorsquil est déployé en lecture que lors du contact avec le monde empirique, après la lecture.
Or, si lon se réfère à létrange aventure dans la grotte de Montesinos, il ressort quAlonso Quijano « no pudo fabricar en tan breve espacio tan gran máquina de disparates » (DQ II, 24, p. 829). La lecture, au même titre que lOnirie nocturne, est une expérience imaginaire. La posture extrême qui est celle dAlonso Quijano est digne dune possession diabolique parce quelle est hallucination ; le monde fictionnel, exactement comme le monde onirique, est, dans son écoulement, totalement alternatif et persuasif : pouvoir de suspension et pouvoir dévidence se conjuguent de telle sorte que les représentations lectorales se donnent spontanément comme une présence pour le sujet. La représentation, signale Louis Marin, peut en effet cacher et déployer, un effet-sujet, qui est aussi
pouvoir dinstitution, dautorisation et de légitimation, comme résultante du fonctionnement réfléchi du dispositif lui-même [
La] représentation en général a en effet [
le pouvoir] de rendre à nouveau et imaginairement présent, voire vivant, labsent et le mort, et celui de constituer son propre sujet légitime et autorisé en exhibant qualifications, justifications et titres du présent et du vivant à lêtre (1981, p. 10).
Lhypothèse de Louis Marin est que leffet-sujet contribue, par ailleurs, à libérer un effet-pouvoir : la représentation opère « la transformation de linfinité dun manque réel, en labsolu dun imaginaire qui lui tient lieu », limaginaire dun « rapport univoque entre les deux hétérogènes de la force et de la justice » (ibid., p. 12).
La possession dionysiaque
Pour lethnologue Daniel Fabre, enfin, la lecture possédée « fait gémir ou hurler, sagiter ou se figer » (1993, p. 245). Ces mots prennent un sens tout particulier si lon compare ce constat à lattitude dAlonso Quijano, pourfendeur doutres remplies de vin. La possession lectorale se fait en deux phrases, dont le lien logique est lactivité physique du lecteur.
Diera él, por dar una mano de coces al traidor de Galalón, al ama que tenía, y aun a su sobrina de añadidura.
En efeto, rematado su juicio [
], le pareció convenible y necesario [
] hacerse caballero andante y irse por todo el mundo (DQ I, 1, p. 40).
Lexcitation mentale et corporelle dAlonso Quijano en lecture devient telle quil entreprend de poursuivre hors de chez lui les tentations gestuelles induites par la lecture. Loin dêtre un moyen de tranquillité et dimmobilité, le livre est une puissante stimulation physique.
Dans cette tendance, luvre littéraire a des affinités dionysiaques avec la musique.
Dès lors, la grande lucidité littéraire de Julio Cortázar peut nous être dun certain secours XE "Aide, Auxiliaire" pour comprendre ce phénomène qui lie engagement fictionnel fort et mouvement du corps. Dans son récit « Las Ménades » (Final del juego), lauteur argentin oppose justement le détachement du narrateur au déchaînement des auditeurs piqués par la virtuosité de la musique.
Le programme quécoutent les mélomanes est composé de morceaux demandés « especialmente por cartas de admiradores » (p. 318). La reconnaissance XE "Don, réciprocité" déléments connus (interfictionnels dans le cas cervantin) constitue une première similitude avec les lecteurs de romans de chevalerie. « A veces pienso que [el Maestro] debería dirigir mirando hacia la sala, porque también nosotros somos un poco sus músicos » (ibid.). Limmobilité du narrateur est alors le signe dune moindre fréquentation artistique (« cierto que no voy todas las noches a los conciertos como ellos », p. 319). Second point de rencontre : linsatiabilité des auditeurs et des lecteurs ; « uno podría quedarse toda la vida oyendo el nocturno », assure le narrateur des Ménades (ibid.).
La nouvelle tragique éclaire notre réflexion sur les effets de lart parce quelle met en évidence le lien indissociable entre luvre et le corps du sujet humain. Le narrateur de Julio Cortázar affirme à juste titre quil y a, dans la musique, « ese deseo latente de seguir aplaudiendo aunque fuera en el foyer o en el medio de la calle » (p. 319), le protagoniste, malgré son « aptitud para no comprometer(se) en nada », « (se dejó) atrapar por el último movimiento, con sus fragores y sus inmensos vaivenes sonoros, y aplaud(ió) hasta que (le) dolieron las manos » (p. 320-321).
Cette brève incursion en terre argentine nous permet, par lanalogie, de mieux comprendre la perspective cervantine et les effets du romanesque par le renvoi à limmersion musicale, les deux formes artistiques plongeant lêtre dans des états propres à la fictionnalisation :
Les immenses concerts de musique rock, les rave-parties ou encore les gospels sont autant dexemples du même phénomène. Lemprise de la musique est ici immédiatement perceptible, son énergie emporte les corps et les âmes, les spectateurs frappent dans leurs mains, se trémoussent, crient, et par la même deviennent musiciens, et entrent pour ainsi dire à lintérieur du processus. Ils vibrent avec la musique, sont comme possédés par elle [
].
Toutes les énergies dadhésion suscitées dans le corps du spectateur [
] sont ici libérées : on applaudit, on crie bravo, on se lève, on tape du pied, on hurle bis, on semble annuler la musique que lon vient dentendre par ces vociférations désordonnées, en réalité on la prolonge et on laccomplit (Sève, 2002, p. 121).
On peut donc appliquer à lemprise fictionnelle propre au Siècle dor ce que Bernard Sève dit de lemprise musicale aujourdhui :
elle prend lâme aussi bien que le corps : cest lair qui nous trotte absurdement dans la tête et dont on narrive pas à se débarrasser, cest le mortel chant des Sirènes [
], cest le sentiment dévidence, le coup de foudre esthétique quéveille en nous telle uvre, cest lenvie de danser [
], lenvie de répondre à la musique, lenvie den parler, lenvie den écrire peut-être (2002, p. 122).
Les mouvements corporels dA. Quijano, notamment, lorsquil empoignait seul dans sa chambre son épée pour donner des coups dans lair, sont révélateurs de la réalité corporelle (et non plus seulement mentale) du fictionnel : limmersion nest « pas seulement représentationnelle mais, du moins potentiellement, actantielle », pour reprendre la phrase de Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" (1999, p. 174). Aussi, peut-on se demander avec Daniel Fabre si la possession en jeu dans la lecture nest « pas simplement lhyperbole de la lecture marmottée où le liseur apparaît comme coupé du monde, habité par le livre quil parcourt et qui parle par sa bouche un langage insaisissable ? » (1993, p. 245).
Il est possible de répondre en suivant les perspectives de Bernard Sève. Dans lemprise artistique, « il serait erroné de croire que lon puisse clairement départager deux types [duvres], ou deux types de spectateurs, ou deux types de circonstances, les uns du côté du règlement et les autres du côté du dérèglement. Les forces de règlement et de dérèglement sinterpénètrent et se chevauchent sans cesse » (2002, p. 122).
En somme, la folie dAlonso Quijano nous semble devoir être attribuée, en ce qui concerne la lecture, à un emploi métaphorique ludique. Le concept de folie a suffisamment de puissance évocatrice métaphorique pour verbaliser lidée que la lecture agit profondément dans le sujet, affecte ce quil y a de plus intime en lui. Comme la analysé Jorge Larrosa dans son étude sur les images littéraires et philosophiques rendant compte du phénomène lectoral, Platon XE "Platon" condamnait la poésie parce quelle mettait en péril lhomme au cur de son âme.
Laxe métaphorique de la folie, comme celui de la possession, nétait donc pas étranger aux textes platoniciens. Cette interprétation corrobore la thèse, énoncée par Barry Ife, de linfluence du philosophe grec sur la compréhension, au Siècle dor, du fait lectoral. Le poéticien et médecin Alonso López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" évoque le cas exemplaire dune lecture tellement envahie par lémotion quelle sest transformée en expérience bien réelle. Le personnage du Pinciano relate le fait quun soir, après dîner, son ami Valerio
se fue a reposar; el cual, luego que fue dentro de la cama, pidió un libro para leer, porque tenía costumbre de llamar al sueño con alguna letura. El libro se le fue dado y él se quedó leyendo mientras los demás estábamos en una espaciosa sala pasando el tiempo, agora con bailes, agora con danzas, agora con juegos honestos y deleitosos. Al medio estaba nestro regocijo, cuando entró por la sala una dueña, que de turbada no acertaba a decir lo que quería y después dijo que Valerio era defunto [
]. En suma, yo llegué antes y hallé a mi compañero como que había vuelto de un hondo desmayo. La causa le pregunté y qué había sentido. Él me respondió : "Nada, señor, estaba leyendo en Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" la nueva que de su muerte trujo Archelausa y diome tanta pena, que se me salieron las lágrimas; no sé lo que más pasó, que yo no lo he sentido". La dueña dijo entonces: "Tan muerto estaba como mi abuelo, que yo le llamé y le puse la uña del pulgar entre uña y carne del suyo y no sintió más que un muerto" (1998, p. 97).
Du personnage à la personne réelle, il y a, pour les écrivains du Siècle dor, une continuité saisissante.
Possession, emprise
, ces concepts désignent une modalité de lecture que lhidalgo représente à travers son adhésion totale vis-à-vis du monde fictionnel. À linstar des participants au concert décrits par Julio Cortázar, létat fictionnel de don XE "Don, réciprocité" Quichotte est « un avance a pasos lentos, hipnóticos » (1998, p. 323).
Il faut donc compléter le modèle théorique de léconomie de la progression en introduisant une modalisation lectorale : la participation (Lafarge, 1983). Par ce terme, nous cherchons à caractériser ce que Cervantès incluait dans cette tendance à succomber à ladmiración romanesque et à rester submergé par lunivers fictionnel.
Dailleurs, il nest pas surprenant que Cervantès lui accorde une place importante, étant donnée limportance de la stéréotypie dans le genre chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Celle-ci joue en effet à plein dans le processus demprise fictionnelle : la répétition lectorale est à plus ou moins long terme génératrice de proximité et de familiarité fictionnelle. Concrètement, la suprématie de la stéréotypie et lunivocité de celle-ci dans les lectures chevaleresque et pastorale garantissent, par un phénomène daccoutumance, leffet de réel, lacceptation naturelle du fictionnel.
Au terme de ce cheminement sur la magie romanesque, il apparaît ainsi que le processus de fictionnalisation force de façon prioritaire une lecture participante, une attention polarisée sur et par la fiction. Lors du processus fictionnel de participation, il y a ni « suspension dincrédulité », ni « pacte » avec le lecteur (1996, p. 81). Ces termes rationalistes, voire juridiques, empêchent notre compréhension de la spontanéité et de limmédiateté du surgissement et de la progression fictionnels. Il y a en lecture une imposition des événements mentaux à la conscience : imposition de limage, imposition des émotions.
Dans la description du processus « pathologique » quaccomplit Alonso Quijano, le lien entre imagerie mentale (fantasía XE "Imagination (fantasía)" ) et réalité est indissociable : « asentósele de tal modo en la imaginación que era verdad toda aquella máquina de aquellas soñadas invenciones que leía, que para él no había otra historia más cierta en el mundo » (DQ I, 1, p. 39).
Aussi, les phénomènes dillusionnisme éclairent-ils une plus juste appréciation du phénomène dimposition lectorale. Lil « interne » du lecteur nest pas différent du regard « externe » qui à la fois acquiesce et rejette la réalité des « figures impossibles » des psychologues Roger Penrose. En effet,
lorsque nous sommes victimes dune illusion visuelle, le fait que nous sachions (au niveau conscient) quil sagit dune illusion ne lempêche pas de continuer dêtre agissante, tout simplement parce que le niveau de traitement cognitif où linterprétation erronée sest effectuée est inaccessible à toute correction consciente.
Les théories de la réception, parce quelles entendaient justement la lecture comme une « réception », pouvaient conclure à la dimension communicative de ce processus. Leur méprise réside dans lattachement au schéma linguistique de R. Jackobson. Le modèle linguistique imposait un émetteur et un « récepteur ». À cette illusion de communication, la conception cervantine de la lecture et la réalité des mécanismes quelle met en uvre chez tout sujet humain auront opposé plusieurs arguments.
La lecture est un lire, une activité corporelle et singulièrement mentale : le lecteur réalise et vit une fiction de même quil structure une compréhension. La fiction est laboutissement dun ensemble de divers processus qui conduisent Gilles Thérien à être insistant : « la lecture dun texte nest pas un acte de communication. Il sagit plutôt dune entreprise de décodage dinformation et dassimilation » (1990, p. 71). Aussi, selon le mot de Michel Picard, la « littérature est non une chose, bibliothèque, livre, texte, mais une activité » : non seulement « il ny a donc pas "communication", au sens habituel du terme, mais il ny a pas davantage "communication décalée" comme on le dit parfois [
] dès lors quil sagit de fiction » (1989, p. 52).
Il faut se résoudre à considérer, avec Cervantès, que le signifiant graphique (le texte, ou sa vocalisation), na pas de signifié, mais une compréhension subjective et intersubjective, liée à un signifiant imaginaire (une représentation mentale symbolique). De même quil ny a pas dillusion romanesque : il y a du « romanesque », cest-à-dire le développement mental dune réalité de type figuratif, fictionnel réel, psychique, et non fictif. Sur le plan émotionnel, par exemple, on a pu voir que linvestissement était parfois supérieur à celui de la vie quotidienne.
Notre hypothèse sera donc celle-ci : lampleur des effets provoqués par la lecture répétée des romans de chevalerie a obligé Cervantès à penser luvre romanesque dans ses dimensions les plus fictionnelles, mais aussi et cest sans doute son plus grand mérite dans son caractère le plus humain et existentiel.
Si la fiction romanesque au même titre que la fiction cinématographique est une hallucination paradoxale (Metz, 1993, p. 141), alors, du lire à lempirie, il ny a quun pas, dailleurs légitime (effets de mémoire, dexemplarité,
) que lexcès quichottesque a littéralement franchi, rejetant sur le monde ses hallucinations fictionnelles.
4. Une vie après le point :
Lexemplarité de la fiction
-A-
Lexemplarité comme phénomène anthropologique
Y del abuso que Satanás con estos libros ha introducido, no se granjea cosa, sino que la tierna donzella, y mancebo, hagan, de tal lección, un tizón y fuego, y soplo incentivo de torpeza, donde enciendan sus deseos y apetitos de liviandad, y éstos se vayan cebando poco a poco, hasta experimentar por obra, lo que por palabra leen.
Francisco Ortiz Lucio, Jardín de amores santos (1589)
Le phénomène de lexemplarité est un fait animal et humain. Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" en a résumé les multiples modalités, distinguant les différents mimétismes observables chez les êtres vivants, mais aussi dans le domaine de lIntelligence Artificielle (1999, p. 64-81). On retiendra pour notre propos que le mimétisme est un comportement, à la fois plus ou moins conscient et plus ou moins naturel, et une certitude : limitation est fondamentale dans la « vie » comme dans la survie des organismes « vivants ».
Le genre humain trouve sa spécificité dans lapprentissage par observation ou « par immersion réactivante de laptitude à acquérir » (ibid., p. 71). Ce fait comportemental, qui nest en rien une découverte du XXe siècle, était au centre du débat esthétique et philosophique opposant Platon XE "Platon" et Aristote XE "Aristote" :
Cest le type dapprentissage qui constitue le référent implicite de Platon XE "Platon" lorsquil dénie toute portée cognitive à lacte dimitation. Par ailleurs, si la façon dont je comprends le passage 48b de la Poétique "Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (lhomme diffère des autres animaux en ce quil est apte à limitation et cest au moyen de celle-ci quil acquiert ses premières connaissances)" est correcte, ceci signifierait quAristote se réfère au même phénomène, sauf que, contrairement à Platon, il lui reconnaît une portée cognitive positive (ibid.).
Don Quichotte serait-il lexpression exacerbée de ces mécanismes « normaux » ? Nous ne le croyons pas. Pour comprendre sa démarche, il nous faut prendre la question du mimétisme sous langle de lesthétique.
Notre lecteur manchègue a fait main basse sur la littérature chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Or, nous avons vu précédemment, dans notre analyse des spécificités temporelles et actantielles de la prose concernée, que la lecture du romanesque chevaleresque présente un fort caractère déblouissement, au sens platonicien du terme. Le soleil de la caverne-bibliothèque de lhidalgo se cache bel et bien au cur des livres. Ladmiration qui naît de la lecture peut générer, on le sait, des effets sur les comportements humains à moyen terme (et non plus à court terme, comme dans le cas dantesque de Paolo et Francesca) : envoûtement, possession,
Très justement, Hans Robert Jauss parle dune « manifestation involontaire de la perfection » ou « effet daurification » (1985, p. 18-19). Selon le principe par lequel « la perfection de la description appelle la perfection de ce qui est décrit » (ibid., p. 19), le lecteur semble difficilement pouvoir résister au phénomène dadmiration des attitudes chevaleresques.
Un phénomène de masse vient corroborer lintuition du philologue allemand, puisquau XVIIIe siècle le processus quichottesque dadmiration et dimitation se reproduit. Le roman des Souffrances du jeune Werther (1774) fut un « best-seller » aux conséquences humaines dramatiques puisque nombre de jeunes lecteurs avaient vu dans lhistoire « comme une invitation à limitation ». Si une vague de suicides suivit la publication de luvre,
la majeure partie des lecteurs se contentèrent dune identification extériorisée en faisant des vêtements du héros (redingote bleue et pantalon jaune) le symbole de la jeunesse rebelle [
]. Une petite partie des lecteurs parvinrent, eux, à une objectivation esthétique, et à faire la distinction entre le monde de la lecture et la réalité quotidienne.
On notera que les conditions de lecture du texte de Johann Wolfgang Goethe (la « révolution » amenée par une lecture extensive) rappellent singulièrement celle de lengouement général pour les romans de chevalerie, alors appuyé par les développements tout récents de limprimerie. Aussi, contrairement à la distinction de Reinhard Wittmann, pour qui lopposition entre lecture naïve et lecture distanciée, artiste, fondait la différence des effets humains, il ressort quon trouve, à la source de lexemplarité, leffet de perfection :
ce qui apparaît ici comme une attente naïve avait encore été une norme esthétique de validité séculaire le concept de perfection de lesthétique platonisante, suivant lequel la vérité morale de la beauté poétique découlait naturellement de celle-ci, de sorte que la description parfaite des Souffrances du jeune Werther semblait justifier sa "maladie à la mort" comme si cétait naturel, et exiger de ladmiration et de lamour pour son caractère (Jauss, 1985, p. 17).
Dans la première partie du XVIe siècle, la massification du phénomène de fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" pour les histoires de chevalerie devient manifeste et touche la république jusque dans ses représentants officiels : « [los mancebos y doncellas] desvanécense y aficiónanse en cierta manera a los casos que leen en aquellos libros haber acontecido, ansí de amores como de armas y otras vanidades ».
-B-
Une exemplarité particulière :
limitation mythique dAlonso Quijano
Jai souvent considéré, non sans grand étonnement, doù procède une erreur, que lon peut croire être propre et naturelle aux vieillards, parce quelle se voit communément chez ceux-ci : cest que presque tous louent le passé et blâment le présent.
Baldassar Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" , Le courtisan
Pour Marthe Robert, le défaut de lecture de don XE "Don, réciprocité" Quichotte tient à sa pratique imitative :
le monde réel affirme à bon droit son autonomie, et cependant le langage dont [le chevalier] se sert, fût-il le plus prosaïque, dénote une infinité demprunts littéraires qui prouvent tout le contraire de sa liberté XE "Liberté (en amour)" . Si lon voit bien ce que la littérature y gagne, on comprend moins ce que la réalité retire dune soumission aussi peu naturelle à une instance étrangère (1963, p. 45-46).
Ce que la critique littéraire définit comme « donquichottisme » fait les frais dune dichotomie étanche entre le réel et le « littéraire » (la notion elle-même appelle nuance, à lépoque de lécrivain espagnol). L« imitation donquichottesque » incarne en fait, dans loptique qui est la sienne, la triade Livre-Idéal-Tradition.
Aborder la problématique de limitation chez don XE "Don, réciprocité" Quichotte oblige, pensons-nous, à adopter une perspective plus attentive à la littérature et aux livres dont il est question dans les deux romans, de 1605 et de 1615. Parler du Livre, cest méconnaître le fait que Cervantès parle de certains livres et dune certaine imitation, liés à lunivers de la chevalerie.
Lexemplarité mythique du roman de chevalerie
Le héros chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" représenté par Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula est, par définition, à la fois fortement imitable et radicalement inaccessible : cest là tout son paradoxe. Cette ambivalence tient à sa dimension mythique.
Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" est à ce point imitable parce quil reprend les attributs du héros mythique. Dans les peuples primitifs, l« être surnaturel » cumule deux caractères saillants qui font de lui une référence absolue pour lhomme. Dune part, il appartient à un temps révolu et, dautre part, le récit de ses hauts-faits sintègre dans une pratique rituelle qui oblige lhomme à répéter perpétuellement lexemple ancien. La conjonction de la dimension originelle et de la ritualisation du récit mythique est ce qui garantit au modèle primordial toute sa portée « exemplaire ». Mircea Eliade parle alors, pour définir ce phénomène, du « prestige des commencements » (1953, p. 35-55) :
Le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans un temps primordial, le temps fabuleux des « commencements ». Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Etres Surnaturels, une réalité est venue à lexistence [
].
Comme nous lavons montré dans Le mythe de léternel retour [
], la fonction maîtresse du mythe est de révéler des modèles exemplaires de tous les rites et de toutes les activités humaines significatives : aussi bien lalimentation ou le mariage XE "Mariage" , que le travail, léducation, lart ou la sagesse [
]. Dans la plupart des [rites initiatiques], il ne suffit pas de connaître le mythe de lorigine, il faut le réciter ; [
] en récitant ou en célébrant le mythe de lorigine, on se laisse imprégner de latmosphère sacrée dans laquelle se sont déroulé ces événements miraculeux [
]. En récitant les mythes on réintègre ce temps fabuleux et, par conséquent, on devient en quelque sorte contemporain des événements évoqués, on partage la présence des Dieux ou des Héros (ibid., p. 16-31).
On ne peut quêtre sceptique face à laffirmation que lhomme du rite est créatif en sinspirant du mythe ; il semble plutôt que celui-ci soit contraint de reconduire lexemple originel, avec toutes les inadéquations qui découlent de cette pratique. Si les lecteurs peuvent être séduits par Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , cest parce que la chevalerie, du fait même de son ancrage mythique proche des commencements chrétiens, ne lui propose pas autre chose et que lhabitude de la relecture (voir supra) a tendance à entraîner les lecteurs sur la pente de la répétition.
Limitation littérale
Nous ne pouvons donc que souscrire à lidée avancée par Edward Riley XE "Riley, Edward" selon laquelle lerreur principale du lecteur Quijano consiste à restreindre son imitation à la plus pure littéralité : son imagination est reproductive et non, pour le dire tautologiquement, imaginative XE "Imaginative (imaginativa)" (Riley, 1990, p. 82). Il vit comme il aurait voulu écrire (DQ I, 1). Il effectue une imitation qui a tout les traits dune réécriture, gorgée, donc, de stéréotypes. La vie de don XE "Don, réciprocité" Quichotte ressemble à une re-production. Si les formes de son comportement imitatif trahissent une certaine folie, un repérage des actes les plus fous de don Quichotte peut nous aider à apprécier plus précisément les caractéristiques de sa folie imitative.
Un des moments les plus saisissants se produit lors du passage des deux compères manchègues dans la Sierra Morena. Le lieu et ses satellites narratifs sont extrêmement significatifs des liens entre lecture, folie et imitation. Le protagoniste affiche clairement la visée imitative de son action :
hallo yo, Sancho amigo, que el caballero andante que más le imitare estará más cerca de alcanzar la perfeción de la caballería. Y una de las cosas en que más este caballero mostró su prudencia, valor, valentía, sufrimiento, firmeza y amor, fue cuando se retiró, desdeñado de la señora Oriana XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , a hacer penitencia en la Peña Pobre, mudado su nombre en el de Beltenebros, nombre, por cierto, significativo y proprio para la vida que él de su voluntad había escogido. Ansí que, me es a mí más fácil imitarle en esto que no en hender gigantes, descabezar serpientes, matar endriagos, desbaratar ejércitos, fracasar armadas y deshacer encantamentos. Y, pues estos lugares son tan acomodados para semejantes efectos, no hay para qué se deje pasar la ocasión, que ahora con tanta comodidad me ofrece sus guedejas (DQ I, 25, p. 275).
Le lieu seul, par son analogie avec le roman dAmadís, motive lattitude imitative. Mais, on le sait, la retraite du chevalier manchègue ne doit rien à un quelconque dédain de sa dame, mais plutôt à une sage prudence qui cherche à le préserver des hommes de la Santa Hermandad depuis la libération indue des galériens. Le lieu sert en fait de cadre à une représentation presque théâtrale dont Sancho sera lunique public.
Une distinction de Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" entre deux formes dimitation cognitive révèle le cur du processus comportemental derrière ce type daction inadapté.
La copie peut en effet porter soit sur la phénoménologie dun comportement (surface form of behavior), soit sur sa structure organisationnelle. Dans le premier cas, elle concerne une spécification linéaire détaillée dactes séquentiels. Dans le deuxième cas, elle porte sur lorganisation hiérarchique dun programme comportemental global (généralement intentionnel) (1999, p. 73).
Lattitude de lhidalgo relève du premier cas et « vise pour lessentiel à une adéquation mimétique au niveau perceptif : elle essaie donc de reproduire les détails perceptuellement les plus prégnants du comportement imité, ce que Byrne et Russon appellent son "style" » (ibid., p. 74).
Notre personnage, par conséquent et contrairement à ses dires, ne se contentera pas de limitation « sage » dAmadís ; le chevalier Roland va alors faire son entrée dans une perspective lectorale à la fois burlesque et cognitive (sémantique). Cervantès a besoin de lanalogie avec le héros italien pour mettre en lumière laspect le plus marquant de limitation quichottesque :
quiero imitar a Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , haciendo aquí del desesperado, del sandio y del furioso, por imitar juntamente al valiente don XE "Don, réciprocité" Roldán, cuando halló en una fuente las señales de que Angélica la Bella había cometido vileza con Medoro, de cuya pesadumbre se volvió loco y arrancó los árboles, enturbió las aguas de las claras fuentes, mató pastores, destruyó ganados, abrasó chozas, derribó casas, arrastró yeguas y hizo otras cien mil insolencias, dignas de eterno nombre y escritura? (DQ I, 25, p. 275-276)
Lintérêt de lintroduction de Roland dans le schéma mimétique tient au qualificatif qui lui est associé : il est « furieux » par définition. Par ce trait de caractère présent dans le titre italien, Cervantès souligne la stricte mimèsis, en deçà de tout recul critique, et lui donne son trait le plus saillant, à savoir la folie.
- Sancho amigo, no gastes tiempo en aconsejarme que deje tan rara, tan felice y tan no vista imitación. Loco soy, loco he de ser hasta que tú vuelvas (DQ I, 25, p. 276).
- Y desnudándose con toda priesa los calzones, quedó en carnes y en pañales y luego sin más ni más dio dos zapatetas en el aire y dos tumbas la cabeza abajo y los pies en alto, descubriendo cosas que, por no verlas otra vez, volvió Sancho la rienda a Rocinante (p. 289-290).
La prétendue originalité confine à lextravagance folle et au ridicule, comme pour mieux marquer lineptie dune attitude strictement imitative, encore fréquente au début du XVIIe siècle.
Mais, dans la ligne de mire de Cervantès, on trouvera moins limitation exceptionnelle de la chevalerie par telle personne isolée que la question de lexemplarité telle quelle se présente à la fin de la Renaissance.
Rappelons les éléments du dossier. Avec don XE "Don, réciprocité" Quichotte, limitation trouve sa finalité en elle-même, se justifie en tant que telle. Le héros en fait même une revendication orgueilleuse, loriginalité de son « uvre » : « el toque está en desatinar sin ocasión y dar a entender a mi dama que si en seco hago esto ¿qué hiciera en mojado? » (p. 276).
Le topos de la pénitence amoureuse signale aux lecteurs le type dimitation du chevalier Quijano. Labsence dune histoire personnelle justifiant la manifestation de la mélancolie, ainsi que lexplicitation des noms dAmadís et de Roland, renvoient à une pure répétition. Le modèle actantiel est dailleurs celui de lartiste (« haré el bosquejo, como mejor pudiere, en las que me pareciere ser más esenciales », p. 276). Derrière la prétention créatrice, pointe lironie auctoriale et la démystification lectorale : point dinnovation, bien sûr, mais un calque grotesque voire maniériste, une imitation littérale sans fondement.
Depuis les débuts de lhumanisme et surtout I libri della famiglia de Léon Battista Alberti (1433-1440), la réflexion antiscolastique avait encouragé limitation des modèles antiques comme source principale déducation : le temps de la réprimande et de la récitation des « autorités » devait laisser place à limprégnation directe avec les « exemples » de vies païennes (Garin, 1968, p. 71-88). Ce système de formation allait trouver dans la littérature son appui le plus ferme. Comme le précise Eugenio Garin,
lhumaniste naissant nentendait pas proposer une méthode déducation fondée sur lesthétique : à la technique rigoureuse de la philosophie, qui sattachait à offrir des notions déterminées, il opposait la représentation désintéressée de certaines réalités exemplaires, idéales et en même temps susceptibles démouvoir et de susciter passion et désir dimitation. Aux formules arides et abstraites qui analysent une vertu héroïque et malheureuse, se substituent les pages frémissantes de la geste de Brutus et ce Brutus plein de vie et de présence se propose comme un exemple qui suscite admiration XE "Admiración : comme effet lectoral" passionnée. À une raison qui use de syllogismes pour exposer un pâle savoir, vient sopposer une puissance capable dévoquer des hommes, dont les uvres à nouveau vivantes et vitales créent des sentiments et des passions, mènent à laction, transforment et modèlent lhumanité. Les héros de Plutarque deviennent des maîtres de vie (ibid., p. 90).
Contrairement à lopinion de M. Robert, leffet dexemplarité concrétisé dans limitation, est non seulement un mode normal dapprentissage pour le genre humain mais aussi, dans le Siècle dor cervantin, une philosophie forte qui, loin dêtre régressive, insiste Thomas Pavel, est profondément constructive et civilisatrice :
Moins frivole peut-être que nous ne limaginons, le désir des personnes bien-nées de ressembler à Amadis XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" ou à Astrée [
], la ferveur des dévots qui aspiraient à la pureté des murs des premiers chrétiens [
] senracinaient tous dans cette réforme qui visait à améliorer les hommes en les encourageant à se détacher symboliquement dune réalité jugée insuffisante. Lhétérochronie symbolique leffort de chercher au loin, autrefois et ailleurs, le modèle dun monde unifié et harmonieux, dun monde évoquant la vertu et la sainteté était mise au service de la maîtrise de soi et de la politesse. Arrachant les hommes à la dureté et à la sauvagerie de leur milieu historique, cette éducation visait à les mettre en présence dexemples de civilité et de vertu, dont on espérait quils finiraient par absorber lénergie symbolique [
].
Au cur du projet civilisateur, on découvre, de la sorte, le besoin daménager, en sus de la vie empirique, un ensemble de domaines imaginaires clairement séparés de la réalité quotidienne, mais prêt à fournir à celle-ci la justification exemplaire qui lui fait défaut. Constitués à partir de lhéritage religieux et de souvenirs culturels ou forgés par leffort de civilité, ces domaines se comportent comme de vastes univers figurés, comme dimmenses emplacements dans lesquels la société cultive ses idéaux et ses fantasmes. Immenses abris remplis dêtres fictifs qui servent de modèles aux pratiques individuelles, ces mondes renferment les recettes axiologiques de la transformation éthique et esthétique de la vie ordinaire. Sans cette structure à deux pôles (le quotidien et lidéal) la dynamique de la civilisation demeurerait inconcevable, puisque cest dans les mondes saillants projetés par limagination que les idéaux civilisateurs prennent dabord racine ; [
] léloignement classique se trouvait à la source de lexemplarité, pierre angulaire de lédifice rhétorique et moral classique (1996, p. 38-41 et 374).
Ce programme déducation fondé sur lexemplarité va néanmoins tomber dans le travers de la pédanterie ; cest là une « dégénérescence » de lhumanisme. En Espagne, il ne faut pas attendre létudiant grotesque de la Seconde partie de Don Quichotte (« respondía que su profesión era ser humanista », DQ II, 22, p. 811) pour trouver une illustration de cet excès lectoral : Alonso Quijano lui-même est un représentant typique de ces humanistes qui, à force de lectures nuit et jour, ont singé les Anciens.
En ce sens, la critique cervantine du roman de chevalerie est aussi une critique de la lecture humaniste excessive : une critique, non pas de lexemplarité, mais dune forme dévoyée de celle-ci. Comme Michel de Montaigne en France, nombreux sont ceux qui, à lépoque, signalent les égarements de ce type et insistent pour distinguer lexemplarité de sa déviance grotesque : limitation (Garin, 1968, p. 101-102).
Limitation obsolète
La « reproduction » quichottesque révèle un autre égarement, non plus lectoral, mais textuel. Si nous reprochions à Marthe Robert davoir mis en accusation le livre en général, cest parce que limitation de don XE "Don, réciprocité" Quichotte ne porte pas sur nimporte quel livre, mais essentiellement sur le roman de chevalerie. Son imitation, on sen rend compte dans la séquence de la Sierra Morena, reste prisonnière de deux référents mythiques : Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula et Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" . Ce nest donc pas le genre épique qui est en cause dans la satire cervantine, mais plus précisément le caractère daté de ses représentants chevaleresques ou antiques.
Lépisode précédent nous en donne un parfait exemple, lorsque notre héros décide de communiquer avec sa bien aimée : « sería bueno, ya que no hay papel, que la escribiésemos, como hacían los antiguos, en hojas de árboles o en unas tablitas de cera, aunque tan dificultoso será hallarse eso ahora como el papel » (DQ I, 25, p. 282). Le choix final du papier, puis de lécriture épistolaire réitèrent limpression danachronisme, notamment sur le plan de lelocutio (« la más alta cosa que jamás [ha] oído » Sancho, p. 287). La technique amoureuse de don XE "Don, réciprocité" Quichotte plie sous le poids dun archaïsme obsolète qui rend limitation chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" inadaptée, pire, inadaptable, condamnée à la pure répétitivité.
À limage dun chevalier finissant, lui-même renvoyant, par ses armes à ses aïeux, le « savoir-faire » chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" et livresque senlise dans la reconduction de schèmes dactions qui nont plus (ou tout simplement pas) defficacité. La différence entre la lecture dun don XE "Don, réciprocité" Quichotte et celle dun Juan Palomeque se joue, en effet, sur la notion dactualité des modèles chevaleresques : « que no seré tan loco que me haga caballero andante, que bien veo que ahora no se usa lo que se usaba en aquel tiempo, cuando se dice que andaban por el mundo estos famosos caballeros » (DQ I, 32, p. 374). Le concept « aquel tiempo » dénonce la frontière désormais infranchissable entre la quotidienneté présente et des comportements chevaleresques reclus dans leur lointain passé.
La surprise du chevalier au manteau vert exprime la même idée, sur le mode interrogatif : « ¿Como y es posible que hay hoy caballeros andantes en el mundo, y que hay historias impresas de verdaderas caballerías ? » (DQ II, 16, p. 753)
Don Quichotte porte avec lui la bonne humeur liée à son âge. Son action imitative est sans gravité et fait sourire. Mais il en va tout autrement avec Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" , que don XE "Don, réciprocité" Quichotte et Sancho rencontrent entièrement nu, sautant de rocher en rocher (DQ I, 23, p. 255). LAndalou est jeune et, à la différence dAlonso Quijano, son désespoir XE "Espoir, espérance" ne semble en rien passager ou esthétisant. Il engage toute son existence, notamment sentimentale. Du chevalier vieillissant au jeune homme, il y a le même écart quentre les fesses découvertes du premier et la nudité totale du second. Au mode ludique quinduit le premier, correspond la gravité du second, car la peine de lAndalou est extrême, à limage de son dénuement. Double de don Quichotte, Cardenio reproduit la situation dAmadís abandonné par Oriane ; mais, pour lui, la décision de sabandonner à la folie est aussi celle de rejoindre la mort (« con intención de acabar aquí la vida », p. 314). Plus quune simple expression, la volonté den finir rappelle la solution choisie par Grisóstomo XE "Marcela, Grisóstomo" , quelques chapitres plus haut.
Le désespoir XE "Espoir, espérance" dAmadís ou des héros de la pastorale ne saurait donc se constituer en exemple pour Cervantès : il savère dangereux pour les jeunes gens, toujours portés au bord dun ravin souvent fictionnel, mais parfois réel et mortel. Platon XE "Platon" en était déjà convaincu :
le poète imitateur instaure dans lâme individuelle de chacun une constitution politique mauvaise : il flatte la partie de lâme qui est privée de réflexion [
]. Ce nest pourtant pas encore laccusation la plus grave que nous formulerons contre la poésie. Cest en effet le mal quelle est en mesure de causer aux gens de valeur [
] qui est pour ainsi dire le plus terrifiant [
]. Quand les meilleurs dentre nous entendent Homère ou quelque autre poète tragique imitant un de ces héros accablés par le malheur qui déclame une longue complainte mêlée de gémissements, ou quand on voit ces héros qui chantent en se frappant la poitrine, tu sais bien que nous éprouvons du plaisir et que nous nous laissons prendre à les suivre et à partager leur souffrance [
La] partie de lâme que nous cherchions tantôt à contenir par la force, dans les circonstances de nos malheurs personnels [
] est justement la partie que viennent assouvir et combler les poètes, tandis que la partie de nous-mêmes qui est par nature la meilleure, parce quelle na pas été suffisamment formée par la raison et lhabitude, relâche sa surveillance sur cette partie encline à la lamentation (La République, 605b-606a).
Au terme de cette constellation de lecteurs, il apparaît que lhumour qui se dégage de limitation quichottesque peut faire oublier la gravité existentielle du « déguisement » littéraire dans lespace empirique : Grisóstomo XE "Marcela, Grisóstomo" , en échangeant ses vêtements détudiant pour ceux de berger, en a fait les frais. La folie de don XE "Don, réciprocité" Quichotte renvoie, sur le mode ludique, à des comportements beaucoup moins inoffensifs. Derrière le « style » et la littéralité de limitation, se cache lenjeu véritable de lexemplarité du romanesque pastoral ou chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" : la vie.
Nous avons vu dans notre étude des effets corporels du lire la place centrale que Cervantès accordait aux influences érotiques du livre. Or, il apparaît, ici encore, que le problème amoureux constitue, une fois de plus, le noyau de la critique auctoriale.
-C-
De quelques enjeux de lexemplarité romanesque :
éthique et relations amoureuses
Très clairement, le problème posé par les effets de la fiction ne se limite pas aux seuls passages érotiques et aux seuls romans de chevalerie et touche les bonnes murs des lecteurs.
Un commentaire du curé lors de son examen de la bibliothèque de Quijano a particulièrement retenu notre attention. Alors quil était prêt à ne pas jeter au feu les romans pastoraux, la nièce dAlonso intervient, craignant que son oncle ne succombe au virus de la poésie. Pero Pérez sexprime alors en ces mots :
Verdad dice esta doncella dijo el cura, y será bien quitarle a nuestro amigo este tropiezo y ocasión delante. Y pues comenzamos por La Diana de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" , soy de parecer que no se queme, sino se le quite todo aquello que trata de la sabia Felicia y de la agua encantada (DQ I, 6, p. 84).
En comparaison, le curé fait la requête suivante : « la de Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" se guarde como si fuera del mesmo Apolo » (DQ I, 6, p. 85). Diana enamorada apporte-t-elle, donc, une solution alternative au « dénouement » narratif proposé par Jorge de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" ?
Avant de répondre à cette question, rappelons les enjeux de lépisode de la « sabia Felicia » dans luvre du Portugais. Le parcours existentiel des personnages de Los siete libros de la Diana saccomplit selon la conception néoplatonicienne dun amour qui conçoit les êtres aimants comme les « victimes » dune fatalité transcendantale et inaccessible à lindividu. Lexplication de Juan Bautista Avalle-Arce est éclairante quant à la fonction narrative de la magicienne Felicia :
aquí la psicología neoplatónica del amor lo atrapa a Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" en un callejón sin salida [
]. Para salir del brevete que implica la intención de aunar el psicologismo neoplatónico con el dinamismo novelístico, a Montemayor no le queda más que un recurso : apelar a lo sobrenatural (Avalle-Arce, 1974, p. 82-83).
Felicia va en effet résoudre les problèmes amoureux par un simple « coup de baguette magique ».
La censure cervantine répond-elle à une conscience artistique ? Son enjeu est-il purement narratif, ou érotique, comme le prétend Marcelino Menéndez Pelayo ? On concèdera à ce dernier lidée que Cervantès comme A. Lopez Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" pouvait difficilement admettre la vraisemblance du procédé magique. Mais le concept de vraisemblance de lauteur dAlcalá ne doit rien à des présupposés poéticiens ; cest dailleurs pour cette raison quAmérico Castro rejette la position de M. Menéndez Pelayo. Il y a tout lieu de croire que la compréhension cervantine de la poétique aristotélicienne est imprégnée de considérations éthiques.
L« eau enchantée » de Felicia, ou lhumanité reniée
Ce nest pas le caractère surnaturel (surhumain) qui rend invraisemblable lintervention de Felicia : celle-ci nest, tout simplement, pas humaine. Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" , en effet, aurait laissé croire que les problèmes sentimentaux de Sireno, Selvaggia et Silvano nauraient aucune forme possible de résolution humaine, active et consciente.
Une inflexion avait déjà été tentée par Gaspar Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" dans sa continuation romanesque. Le dernier livre du roman fait discourir Felicia au sujet de la prétendue efficacité de son intervention et de lutilisation de « puissantes herbes ». Le point de vue quelle exprime sapplique à réduire son rôle au profit dun emploi plus sage de la raison et du contrôle de soi de la part des âmes en peine :
Y aunque en los remedios que yo a todos os di, mostré claramente mi saber y publiqué mi nombre, tuviera por mejor que vosotros hubiésedes vivido con tanta discreción, que no tuviérades necesidad de mis favores. Porque más estimara yo vuestra salud que mi fama, y a vosotros os fuera más conveniente dejar de caer en vuestros engaños y penas que, después de caídos, ser con mi mano levantados (1988, p. 311).
Lintervention magique censée corriger les erreurs commises par les bergers se veut être la dernière, puisque Felicia les enjoint de ne plus la considérer dorénavant comme la personne salvatrice des égarements passés et des maux actuels :
No tengáis de hoy más atrevimiento de abalanzaros a semejantes trances, con esperanzas de ser remediados como ahora lo fuistes, que no tenéis tanta razón de estar confiados por la salud que a vosotros se os dio, como temerosos por los desastres que a muchos enamorados acontecieron (ibid., p. 312).
Les héros de La Galatée ne pourront donc profiter de lespoir et de la facilité dun agent extérieur à eux-mêmes pour résoudre leur labyrinthe XE "Labyrinthe" amoureux, ni partir, comme en pèlerinage, retrouver la science infuse dune magicienne éclairée. Le roman pastoral de Cervantès trouve sa « vraisemblance » grâce à un dénouement romanesque accompli selon des modalités humainement possibles. Très explicitement, Cervantès situe aussi lexemplarité du recueil de 1613 dans le cadre fixé par G. Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" . Le protagoniste de la dernière nouvelle, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , condamne lusage romanesque de l« eau enchantée » pour résoudre les « complications » (enredos) amoureuses (CP, p. 553). Ce qui est visé, cest bien le « coup de baguette magique » proposé aux lecteurs (« varilla de virtudes », p. 604), qui, pour eux, na aucun sens pratique, imitable, applicable, bref, « exemplaire ».
Les « êtres meilleurs », ou lhumanité civilisée
La seconde raison qui rend la notion cervantine de vraisemblance tributaire de conceptions éthiques tient à la défense dune poétique responsable, où lhumanité existe comme tension vers un dépassement de ses traits les plus nuisibles.
Sil y a bien un consensus entre don XE "Don, réciprocité" Quichotte et ses opposants, cest à ce sujet. Les opinions du chanoine, dA. Quijano et de Sansón, se rejoignent pour affirmer que la poésie se distingue de lhistoire en ce quelle montre les personnages, non comme ils sont ou auraient pu être, mais comme ils doivent être selon lidéal humain.
- [
] quiero conceder que hubo Doce Pares de Francia, pero no quiero creer que hicieron todas aquellas cosas que el arzobispo Turpín dellos escribe, porque la verdad dello es que fueron caballeros escogidos por los reyes de Francia, a quien llamaron pares por ser todos iguales en valor, en calidad y en valentía: a lo menos, si no lo eran, era razón que lo fuesen, y era como una religión de las que ahora se usan de Santiago o de Calatrava, que se presupone que los que la profesan han de ser o deben ser caballeros valerosos, valientes y bien nacidos (DQ I, 49, p 567).
- [Las] acciones que ni mudan ni alteran la verdad de la historia no hay para qué escribirlas, si han de redundar en menosprecio del señor de la historia. A fee que no fue tan piadoso Eneas como Virgilio le pinta, ni tan prudente Ulises como le describe Homero.
Así es replicó Sansón, pero uno es escribir como poeta, y otro como historiador: el poeta puede contar o cantar las cosas, no como fueron sino como debían ser; y el historiador las ha de escribir, no como debían ser, sino como fueron, sin añadir ni quitar a la verdad cosa alguna (p. 649-650).
Comme le dit Edward Riley XE "Riley, Edward" , « no establecer una clara distinción entre "lo que podría ser" y "lo que debería ser" era un rasgo de la teoría renacentista » (1990, p. 89) ; parce que, dune part, la compréhension de la Poétique devait essentiellement à une interprétation morale et parce que, dautre part, la Poétique dAristote, dans son chapitre 25, donnait à la fiction des référents dordre moral :
- Puisque le poète est auteur de représentations, tout comme le peintre ou tout autre faiseur dimages, il est inévitable quil représente toujours les choses sous lun de trois des aspects possibles : ou bien telles quelles étaient ou quelles sont, ou bien telles quon les dit ou quelles semblent être, ou bien telles quelles doivent être [60b 7-11].
- [
] si on objecte quune chose nest pas vraie, il se peut que par ailleurs elle soit comme elle doit être cest ainsi que Sophocle disait quil faisait quant à lui des hommes tels quils doivent être, et Euripide tels quils sont, cest de là quil faut tirer la solution [60b 32-35].
La reprise presque littérale, dans Don Quichotte, des expressions aristotéliciennes marque ainsi le profond attachement de Cervantès pour la théorie de la tragédie et la monstration d« êtres meilleurs ». Cest là lune des originalités de notre auteur en regard de la position défendue par A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" :
mientras que el autor de la Philosophía Antigua Poética, más fiel al espíritu de la Poética que los teóricos franceses del XVII interpreta la catarsis en un sentido más psíquico que ético, Cervantes prácticamente la sustituye por el concepto mucho más vago de ejemplaridad moral. Para el Cura, la comedia es « ejemplo de las costumbres » [
]. Así, para Cervantes, ya no se trata de purificar pasiones sino de inculcar virtudes (Canavaggio, 1958, p. 55).
Pour terminer cette description de la notion cervantine de vraisemblance, nous voudrions attirer lattention sur une réflexion de Sancho qui illustre mieux quaucune autre la polarité éthico-humaine du concept :
parecíame a mí que estaba la reina Maguncia obligada a desmayarse antes que a morirse, que con la vida muchas cosas se remedian y no fue tan grave el disparate de la infanta, que obligase a sentirle tanto. Cuando se hubiera casado esa señora con algún paje suyo o con otro criado de su casa, como han hecho otras muchas, según he oído decir, fuera el daño sin remedio; pero el haberse casado con un caballero tan gentilhombre y tan entendido como aquí nos le han pintado, en verdad en verdad que, aunque fue necedad, no fue tan grande como se piensa (DQ II, 39, p. 946-947).
Dans cette interprétation du récit, on aura remarqué que, pour le bon sens de Sancho, linvraisemblance na rien à voir avec les maléfices du géant Malambruno, mais bien plutôt avec linadéquation patente de laction du personnage vis-à-vis des réalités empiriques et des principes sentimentaux. Bref, la lecture de la vraisemblance ne saurait se départir dune compréhension axiologique.
De ce point de vue, le texte le plus significatif est un passage peu fréquenté par la critique, mais qui nous intéresse grandement par sa place, au centre du dernier récit des Nouvelles exemplaires. Plutôt intéressés par la littérature hispanique, les exégètes cervantins oublient dassocier la critique de leau enchantée de Felicia à celle de la rose salvatrice et milésienne de Photis, quand, précisément, Cervantès les rapproche au sein du même espace narratif (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 553, 595). Notre auteur refuse linvraisemblance lorsquelle nest pas éthiquement exemplaire. Le commentaire sur la rose que devait manger Lucius prolonge la réflexion qui était la sienne à propos de la magie pastorale inimitable en lui insufflant une dimension plus « politique ». La Cañizares regrette, en effet, que lanimal cervantin, à savoir Berganza, ne puisse retrouver sa forme humaine originelle aussi simplement que Lucius, son modèle antique :
con grandísimo gusto doy noticia de tus sucesos y del modo con que has de cobrar tu forma primera; el cual modo quisiera yo que fuera tan fácil como el que se dice de Apuleyo en El asno de oro, que consistía en sólo comer una rosa. Pero este tuyo va fundado en acciones ajenas y no en tu diligencia. Lo que has de hacer, hijo, es encomendarte a Dios allá en tu corazón, y espera que éstas, que no quiero llamarlas profecías, sino adivinanzas, han de suceder presto y prósperamente (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 595).
Avec les Ejemplares, le temps de la facilité est arrivé à son terme. Le recueil de 1613 souhaite ouvrir une période où les auteurs responsables guideront les lecteurs, au lieu de leur faire miroiter des « solutions miracles », comme celles proposées par exemple par les Celestinas en tout genre. Pour sortir du malheur, la Cañizares enjoint Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et ses lecteurs, en sorcière exemplaire, de trouver des solutions qui soient à la fois éthiques, cest-à-dire pleinement compatibles avec autrui (le bonheur « va fundado en acciones ajenas »), et morales, cest-à-dire en accord avec le respect de Dieu (« encomendarte a Dios »). Cervantès ne fait pas de zèle religieux ; il reconduit seulement une pensée populaire (« no quiero llamarlas profecías, sino adivinanzas », « refranes »).
Peut-on croire, dès lors, que la critique cervantine des romans de chevalerie est purement poétique, à limage des commentaires du chanoine de la fin de la première partie, et que lauteur de Don Quichotte, si « moderne » soit-il, ne condamne pas, comme ses contemporains, les périls pour la jeunesse des fictions de son temps ?
Nous pensons, au contraire, que Cervantès est le porte-parole des dangers dune certaine fiction pour la jeunesse, comme lavait été, avant Aristote XE "Aristote" , Platon XE "Platon" lui-même. En substance, dans sa conclusion à La République, il ne condamnait nullement la littérature dans son ensemble ; il invitait plutôt à asphyxier la « Muse séduisante ». Les mots attribués à Socrate sont dépourvus dambiguïté :
Dès lors, Glaucon, repris-je, quand il tarrivera de tomber sur des admirateurs dHomère [
], il faudra les considérer comme des amis et leur donner notre affection [
], et nous accorder avec eux pour dire quHomère est suprêmement poétique et quil est le premier des poètes tragiques. Il faudra cependant demeurer vigilants : les hymnes aux dieux et les éloges des gens vertueux seront la seule poésie que nous admettrons dans notre cité. Si au contraire tu y accueilles la Muse séduisante, que ce soit la poésie lyrique ou épique, le plaisir et la peine règneront alors dans ta cité à la place de la loi et de ce que la communauté reconnaît comme ce quil y a de mieux : la raison (La République, 606e-607a).
Dans son Interpretación cervantina del Quijote, Daniel Eisenberg avait évoqué très justement dans luvre de lauteur dAlcalá un aspect critique similaire :
Además de incluir largas discusiones sobre los defectos del género y comentar las deficiencias de muchos libros y las excelencias de muy pocos, Cervantes ilustra los defectos que su lectura produce. Muchos de sus lectores ficticios tienen graves problemas. Dorotea XE "Dorotea, Fernando" y Luscinda XE "Cardenio, Luscinda" , por ejemplo, han perdido su virginidad (1995, p. 145-146).
La question du mariage XE "Mariage"
Le cas chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque"
Si, dans les deux cas de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" et de Luscinda XE "Cardenio, Luscinda" , la critique reste implicite, il en va différemment dans le tout dernier chapitre du texte de 1615, parfaitement explicite quant à lenjeu humain de toute lecture de romans de chevalerie.
Iten, es mi voluntad que si Antonia Quijana, mi sobrina, quisiere casarse, se case con hombre de quien primero se haya hecho información que no sabe qué cosas sean libros de caballerías; y, en caso que se averiguare que lo sabe, y, con todo eso, mi sobrina quisiere casarse con él, y se casare, pierda todo lo que le he mandado, lo cual puedan mis albaceas distribuir en obras pías a su voluntad (DQ II, 74, p. 1220).
Un faisceau déléments donne à ces mots une portée singulière.
Le contexte dans lequel sinsère la requête de lhidalgo fournit un premier indice interprétatif. Dune part, dans les dernières lignes qui précèdent la fin de la fiction, luvre distille ses dernières informations à lattention du lecteur ; dautre part, lex-chevalier prodigue ses derniers conseils avant sa mort. À la lecture, ce moment crucial (« déjense burlas aparte », p. 1220) prédispose à une lecture sérieuse et place les palabres du vieillard, à la fois, dans la perspective dun testament moral, voire spirituel et dans le prolongement dune expérience édifiante dont « el bueno » veut léguer le fruit le plus sûr et le plus efficace. Enfin, rappelons que lénonciation du testament intervient après que la narration a eu soin de souligner la radicale métamorphose de lhidalgo :
Miráronse unos a otros, admirados de las razones de don XE "Don, réciprocité" Quijote, y, aunque en duda, le quisieron creer; y una de las señales por donde conjeturaron se moría fue el haber vuelto con tanta facilidad de loco a cuerdo, porque a las ya dichas razones añadió otras muchas tan bien dichas, tan cristianas y con tanto concierto, que del todo les vino a quitar la duda, y a creer que estaba cuerdo [
].
-Verdaderamente se muere y verdaderamente está cuerdo Alonso Quijano el Bueno ; bien podemos entrar para que haga su testamento [
].
-Señores dijo don XE "Don, réciprocité" Quijote[
]. Yo fui loco y ya soy cuerdo [
]. Pueda con vuestras mercedes mi arrepentimiento y mi verdad volverme a la estimación que de mí se tenía, y prosiga adelante el señor escribano (DQ II, 74, p. 1218-1220).
Les lecteurs avertis des risques que supposait la lecture de la prose chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" ne pouvaient manquer de voir, dans les derniers mots du sage et dans la jeunesse de la nièce, le noyau de la critique cervantine sur les romans de chevalerie (« la vérité »). Très explicitement, le problème de leur lecture se pose en termes pratiques et humains, et concerne très précisément le mariage XE "Mariage" .
En assimilant le mariage XE "Mariage" entre sa nièce et un lecteur de romans de chevalerie à un mariage clandestin, les dispositions testamentaires dAlonso Quijano rappellent évidemment les pratiques civiles quexerçaient avant le concile de Trente, surtout les parents à lencontre des mariages clandestins conclus par leurs enfants.
La fable chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , au-delà de ses défauts poétiques, recelait, pensait-on, une exemplarité désastreuse pour les jeunes en âge de se marier. Les deux histoires citées par Daniel Eisenberg celle de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" , figure centrale de la première partie, et celle de Luscinda XE "Cardenio, Luscinda" ont eu soin de manifester pleinement la gravité de lacte lectoral quand celui-là sappuyait sur les scénarios amoureux des récits de chevalerie.
Plus largement, toute la littérature qui traite damour semble mettre en péril les jeunes lecteurs. Dans un discours au style direct, la Melibea XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" de Rojas (La Celestina) précisait que labandon sexuel auquel elle se pliait vis-à-vis de Calisto répondait à un refus du mariage XE "Mariage" . Limage que ses lectures lui en proposaient était à ce point teintée dinfidélité quelle doutait de ses propres capacités morales dans lhypothèse dune vie maritale à venir :
No quiero marido, no quiero ensuciar los nudos del matrimonio, no las maritales pisadas de ajeno hombre repisar, con muchas hallo en los antiguos libros que leí, o que hicieron, más discretas que yo, más subidas en estado y linaje. Las cuales algunas eran de la gentilidad tenidas por diosas, así como Venus madre de Eneas y de Cupido, el dios de amor, que, siendo casada, corrumpió la prometida fe marital (2000, p. 296-297).
À en croire les égarements de certains protagonistes, les lecteurs en arriveraient à croire que lamour et le mariage XE "Mariage" sont inconciliables (Rougemont, 1972, p. 33-36), que la passion et lamour fidèle sont incompatibles, chez la femme surtout (ibid., p. 322-351). Il fallait donc comprendre que certaines déclarations de lhidalgo, dans la première partie, résonnaient comme des antiphrases où perlait lironie auctoriale :
Con que me dijera vuestra merced, al principio de su historia, que su merced de la señora Luscinda XE "Cardenio, Luscinda" era aficionada a libros de caballerías, no fuera menester otra exageración para darme a entender la alteza de su entendimiento, porque no le tuviera tan bueno como vos, señor, le habéis pintado, si careciera del gusto de tan sabrosa leyenda: así que, para conmigo, no es menester gastar más palabras en declararme su hermosura, valor y entendimiento; que, con sólo haber entendido su afición, la confirmo por la más hermosa y más discreta mujer del mundo (DQ I, 24, p. 267-268).
Dans le cas de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" , non seulement ses lectures chevaleresques ne lont pas avertie du danger quelle courait, mais, en outre, elles nont pas empêché Dorotea de répéter lexpérience dHelisena, la mère dAmadís, comme lindique son monologue :
Yo, pobrecilla, sola entre los míos, mal ejercitada en casos semejantes, comencé no sé en qué modo a tener por verdaderas tantas falsedades [
]; con palabras eficacísimas y juramentos extraordinarios me dio la palabra de ser mi marido [
]. Llamé a mi criada, para que en la tierra acompañase a los testigos del cielo [
]; apretóme más entre sus brazos, de los cuales jamás me había dejado; y con esto, y con volverse a salir del aposento mi doncella, yo dejé de serlo (DQ I, 28, p. 324-327).
À partir des valeurs soutenues depuis la Christiani matrimonii institutio dErasme (1526) et surtout depuis le Concile de Trente (décret Tametsi), le roman de chevalerie souffrait dun handicap narratif (et axiologique) puisquil pouvait laisser entendre la légitimité du mariage XE "Mariage" par simple consentement mutuel des jeunes gens. Lire après 1563 les scénarios amoureux et matrimoniaux des romans de chevalerie moyenâgeux pouvait inciter à reproduire les schémas amoureux quils présentaient sous les yeux des lecteurs comme des règles et des réalités sentimentales. Il nest que de citer lexemple de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" qui finit par succomber aux charmes de Fernando comme Francesca avait été séduite par lamant extraordinaire que représentait Lancelot :
Yo, a esta sazón, hice un breve discurso conmigo, y me dije a mí mesma: ''Sí, que no seré yo la primera que por vía de matrimonio haya subido de humilde a grande estado, ni será don XE "Don, réciprocité" Fernando XE "Dorotea, Fernando" el primero a quien hermosura, o ciega afición, que es lo más cierto, haya hecho tomar compañía desigual a su grandeza. Pues si no hago ni mundo ni uso nuevo, bien es acudir a esta honra que la suerte me ofrece, puesto que en éste no dure más la voluntad que me muestra de cuanto dure el cumplimiento de su deseo; que, en fin, para con Dios seré su esposa (p. 326-327).
Le cas des fictions sentimentales et pastorales
Mais la cible de la critique cervantine nest pas seulement chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" ; elle ne concerne pas uniquement les formalités (religieuses et/ou civiles) nécessaires à laccomplissement des épousailles. Une autre littérature pouvait laisser croire que lamour avait comme seule issue la souffrance, voire la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" .
La position cervantine est plurielle, et lon ne peut sempêcher de penser quelle envisage toute la littérature amoureuse, dont la Cárcel de amor XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" était le célèbre prototype. Dans ce roman de la fin du XVe siècle, la situation sentimentale était viciée dès le début du récit : lespoir était refusé à lamoureux et, surtout, la vertu féminine excluait, par principe, le désir masculin. « Las armas que te pido y te conviene dexar son aquellas con que el coraçón se suele defender de tristeza, assí como Descanso y Esperanza y Contentamiento, porque con tales condiciones ninguno puede gozar de la demanda que pides » (San Pedro, 1995, p. 7) ; cest justement cet immobilisme narratif ou, plutôt, lexemple dune impossible évolution humaine et sociale des rapports amoureux que dénonce la fille de Juan Palomeque dans Don Quichotte (1605) en faisant état du peu dhumanité de ces dames insensibles aux tourments du chevalier amoureux :
- Luego ¿bien las remediárades vos, señora doncella dijo Dorotea XE "Dorotea, Fernando" , si por vos lloraran ?
- No sé lo que me hiciera respondió la moza solo sé que hay algunas señoras de aquellas tan crueles, que las llaman sus caballeros tigres y leones y otras mil inmundicias. ¡Y Jesús!, yo no sé qué gente es aquella tan desalmada y tan sin conciencia, que por no mirar a un hombre honrado le dejan que se muera o que se vuelva loco. Yo no sé para qué es tanto melindre: si lo hacen de honradas, cásense con ellos, que ellos no desean otra cosa (DQ I, 32, p. 370).
La gravité du phénomène imitatif repose donc, non seulement sur la possibilité dune répétition du mariage XE "Mariage" secret mais, aussi, sur la virtualité imitative dune pure jouissance dans la séparation et dans labsence de lêtre aimé, comme lexprime don XE "Don, réciprocité" Quichotte dans la Sierra Morena. Finalement, la lecture de la fille de laubergiste représente dabord une certaine attitude sentimentale de complaisance dans le malheur et la passivité. Sa seconde intervention, critique, fonctionne dialectiquement vis-à-vis de sa précédente impression : il est évident que cet état amoureux, premier, doit être dépassé dans un but pragmatique (rappelons que Grisóstomo XE "Marcela, Grisóstomo" comme Leriano XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" , le protagoniste de la Cárcel de amor, décèderont suite aux rejets exprimés par Marcela et Laureola). En dautres termes, Cervantès fait du mariage une alternative romanesque aux déséquilibres qui marquent le récit.
Cervantès ninnove pas, pourtant. Le sujet avait été tenté par Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" dans sa suite aux Siete libros de la Diana, comme le montre Alexander Parker :
Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" se aleja de sus mentores italianos al no pretender ir más allá de la esfera humana [
] al dotar al amor de una realización que incluye a los sentidos, esto es, al matrimonio, algo por su propia naturaleza nada ideal y excluido por tanto de casi todas las manifestaciones del amor cortés y ciertamente de todas las neoplatónicas [
]. Se trata de algo nuevo : el rechazo de las posturas básicas tanto del amor cortés como del neoplatonismo señala el comienzo de un intento de hacer descender el amor de los cielos de la idealización a la realidad (1986, p. 130-131).
Le roman de J. Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" sétait attaché à « desatar los ñudos que este perverso amor hace » (1996, p. 219), quand le récit de G. Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" allait trouver sa singularité et sa nouveauté dans la portée morale des actes fictionnels. Concrètement, le mariage XE "Mariage" est le noyau axiologique du récit, puisque, dès louverture du roman, Diana, quoiquamoureuse de Sireno, reste fidèle à son mari. La fin du récit, centrée sur la figure pleine dautorité de Felicia, fait converger les destins amoureux vers un même foyer dordre matrimonial. Francisco Lopez Estrada a donc raison daffirmer que
el libro V entero está dedicado a contar las fiestas que se celebran con motivo de las bodas en las que todos participan y se anuncian por todas partes, en clara oposición al matrimonio secreto de los libros de caballerías y de acuerdo con la doctrina sobre el matrimonio de Vives XE "Vives, Juan Luis" .
En ce sens, luvre de G. Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" se différencie nettement de celle du Portugais, puisque, dans celle-ci, les épousailles se contentaient de clore le récit en réunissant tous les protagonistes de la fable : dans Diana enamorada, par contre, le mariage XE "Mariage" est un fait individuel, il concerne les personnages indépendamment les uns des autres. Le mariage y est en outre présenté comme le moyen unique daccéder au bonheur perdu, comme la voie de la sagesse (« Acabada la razón de la sabia Felicia, todos fueron muy contentos de hacer su mandado, pareciéndoles bien su voluntad y maravillándose de su sabiduría » 1988, p. 259).
Dans ce panorama pastoral, la première uvre en prose de Cervantès choisit de ne pas faire intervenir de magicienne pour résoudre les conflits amoureux. Le mariage XE "Mariage" néanmoins restera à létat de perspective ultime et bienheureuse.
En somme, plus que le mariage XE "Mariage" lui-même, Cervantès, dans ses critiques, se montre soucieux à la fois du chemin qui conduit à résoudre les souffrances et les différents amoureux, et des récits qui en évoquent les modalités, car ni les romans sentimentaux ou pastoraux, ni les romans de chevalerie ne peuvent servir dexemples. Bien au contraire, ils offrent limage soit dune impossible satisfaction humaine des troubles amoureux, soit dune résolution irresponsable de ceux-ci.
Devons-nous pour autant croire que lexemplarité et limitation du romanesque ne constituent quun fonctionnement aberrant de la lecture ?
Edward Riley XE "Riley, Edward" , dans sa Teoría de la novela en Cervantes, reconnaissait à lauteur castillan le mérite davoir insisté sur la notion de « profit » littéraire, sans pour autant en proposer de contenu précis, arguant que « todavía influía en la literatura hasta extremos que el lector moderno sólo puede apreciar muchas veces mediante un esfuerzo » (1966, p. 142). Un angle détude différent peut pourtant montrer que Cervantès a bel et bien alimenté ce « profit » et que ses Nouvelles exemplaires constituent une pièce maîtresse de cet objectif.
( (
La première partie de notre recherche sur la conception cervantine de la lecture nous aura permis de repérer, au-delà de la diversité des pratiques lectorales (lecture silencieuse, lecture auditive,
), la cohérence du phénomène mental en jeu dans la lecture, tel quil peut être pensé au Siècle dor. Lactivité lectorale est apparue comme une véritable expérience, dont lemprise et la réalité psychique la situaient à la limite du rêve. Loin dune vision réduite à la matérialité et à la signification du signe littéraire (signifiant et signifié), Cervantès montre quelle force imageante recèle le texte artistique, au point de laisser croire à la réalité référentielle de ses ingrédients romanesques. Il manifeste aussi la relation à la fois anthropologique et singulière qui lie chaque lecteur particulier aux personnages de la fiction, insistant sur lappel aux affects et aux pulsions quils entretiennent. Cervantès nous aura enfin aidé à compléter les modèles théoriques contemporains en rappelant que la fiction ne sarrête pas au point final du récit et quelle poursuit son existence hors du texte, dans la mémoire de lhistoire achevée et même dans lapplication empirique des actes aperçus dans lenceinte du récit.
Ces investigations nous auront également découvert une dimension plus spécifique de la lecture, liée au type de récit traité dans notre analyse : nous avons voulu analyser les spécificités psycho-physiologiques de la lecture, mais, à lheure du bilan, nous devons reconnaître et réaffirmer que nous avons aussi rendu compte de la lecture des romans de chevalerie, ou plutôt des mécanismes psychiques qui jouent pour Cervantès lors de lactualisation de ces fables. Même si les multiples effets de la lecture chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" constituent pour notre auteur plus quun type de romanesque et quils sont représentatifs de processus lectoraux dordre humain, anthropologique, il nen reste pas moins que ce fut précisément la compréhension des tendances à luvre dans cette lecture qui a conduit Cervantès à écrire Don Quichotte, à railler les aspects pernicieux des fictions quil représentait.
( Chapitre II (
Variations lectorales
sur la prose cervantine :
Perspectives auctoriale (pôle I),
empirique (pôle II) et paratextuelle (liens)
0. Du Lecteur virtuel aux Lectures réelles
Auteur et Lecteur : les deux Pôles en charge de la fiction
Depuis le derniers tiers XE "Aide, Auxiliaire" du vingtième siècle, les uvres littéraires, dans leur appréhension critique, ne peuvent plus compter sans une considération de leur destinataire : le lecteur. Depuis la très programmatique « Histoire de la littérature : un défi à la théorie littéraire » dHans Robert Jauss (1967) et les travaux de lEcole de Constance, les années soixante-dix ont vu lédition douvrages théoriques importants, qui mettaient la « réception » des textes au centre de leur problématique de recherche. La Production de lintérêt romanesque (1973), lActe de lecture (1976) et la Rhétorique de la lecture (1977) allaient faire mûrir les réflexions littéraires, soit en ouvrant de nouvelles perspectives (nous pensons au « lecteur implicite » de Wolfgang Iser), soit en exhumant des traditions plus anciennes cest le cas de la « Rhétorique » de Michel Charles.
De telles positions nétaient pas sans poser problème pour les gardiens de la critique littéraire dalors. Pour une bonne partie des théoriciens de la deuxième partie du vingtième siècle, létude « textuelle » ne devait être quune exégèse du Texte et, en tant que telle, pouvait se contenter du « close reading » et dune approche toute structuraliste. Dans ce cadre, il est évident que l« Esthétique de la réception », allemande, a la prétention de fonder une nouvelle herméneutique littéraire visant à reconstruire « larc entier des opérations par lesquelles lexpérience pratique se donne des uvres, des auteurs et des lecteurs » (Ricur XE "Ricur, Paul" , 1985, p. 107).
Il nous semble néanmoins que, dans ce débat épistémologique, il ny a pas lieu dopposer un intérêt pour le texte à un intérêt pour le lecteur, les formalistes à la pragmatique de la lecture. Il suffit pour sen convaincre de questionner le fait littéraire dans sa présence au monde.
Luvre de Cervantès a ce mérite davoir rappelé la condition humaine des uvres romanesques : leur humanité est celle des personnages qui les peuplent, mais aussi, et surtout, celle investie par les lecteurs réels (et non virtuels) qui, tous, donnent vie, temps et espace, à lhistoire de ces héros, dans linterstice des lignes noires imprimées sur les folios.
La condition dune uvre est avant tout mentale, comme le soulignait éloquemment le personnage pétri de souvenir romanesque quest don XE "Don, réciprocité" Quichotte. Pour le vieil hidalgo, la lecture reste la seule solution pour sortir ces signes linguistiques de leur condition étroitement bidimensionnelle. Charles Grivel le soulignait avec force avant les travaux de Wolgang Iser, dUmberto Eco : le texte « ne diffère pas de sa lecture [
] ; il nest pas une entité latente » (1973, p. 26). Contrairement à lintuition, le livre nest pas le roman, comme le support nest pas la fiction mentale : une confusion liée à lanalogie spontanée entre lobjet de la perception (le livre) et la fiction émergeant du suivi lectoral (le roman). Lorsque plusieurs personnes parlent dun roman, elles croient parler du texte en soi quelles ont lu ; en fait, elles confrontent des expériences indépendantes, donc, des objets (mentaux) différents.
Parlons de « littérature » plus que de texte, dexpérience plus que de signes linguistiques, pures traces offertes par lauteur au plaisir du lecteur. « Dans la lecture, par la lecture, le texte se construit comme littéraire », écrivait Michel Charles, il y a déjà presque 30 ans (1977, p. 9). Mais, loin dune approche de la rhétorique du texte qui verrait essentiellement dans létude du lecteur une réception des programmations textuelles, ou une réponse aux stratégies rhétoriques posées comme des pièges par lauteur (Rhétorique de la lecture, Rhetoric of Fiction), la conception cervantine de la lecture, illustrant la multiplicité des réalisations lectorales des romans de chevalerie, aura eu lavantage de pointer, par lenquête menée dans un premier temps (voir supra), la quasi suprématie de toute luvre artistique, une fois celle-ci humanisée par le lire.
Dans le panorama théorique actuel, on pourra rattacher notre approche du fait littéraire aux positions de la « Reader-Response Criticism » doutre-Atlantique (Tompkins, 1980). Lapport fondamental de la critique étasunienne, avec Stanley Fish (Fish, 1980) et David Bleich, a été, en effet, de ramener la littérature à sa réalité empirique, comme le montre léclairante synthèse de William E. Cain :
Lo que distingue el trabajo de Fish del de sus antecesores es la [
] noción de que los lectores participan activamente en la creación del sentido. [Esta noción] supone, para él, una nueva definición del sentido y de la misma literatura. El sentido, según Fish, no es algo que se extrae de un poema como una almendra de su cáscara, sino una experiencia que se tiene a lo largo de la lectura. La literatura, en consecuencia, ya no se mira como un objeto de atención fijo, sino como una secuencia de acontecimientos que se desarrollan en la mente del lector. Análogamente, el objeto de la crítica literaria se convierte en la exacta descripción de la actividad de la lectura [
]. Esta nueva definición de la literatura, es decir, que no es un objeto sino una experiencia, destruye la tradicional separación entre el lector y el texto, y convierte la respuesta del lector, más bien que el contenido de la obra, en el foco de atención crítica.
En résumé, la prose, fondamentalement, est une pratique (lécriture et la lecture) et, du point de vue du lecteur (qui est celui recherché par lauteur), une actualisation mentale et physique de signes auctoriaux, une expérience fictionnelle, vécue sur un mode paradoxal, à la fois ludique et sérieux. Aussi, nous semble-t-il, les études littéraires doivent-elles reconnaître et assumer la condition physio-psychologique de luvre qui fonde leur objet. Le structuralisme avait facilité une illusion réconfortante : une uvre artistique et littéraire pouvait être étudiée sur le modèle des sciences « dures » comme un objet quil était possible de disséquer. Ces illusions perdues (comme celles concernant un Lecteur Modèle) et la nécessité de se réconcilier avec le « plaisir du texte » nous obligent à parler de « lectures » pour un seul et même objet auctorial et éditorial. Si lentreprise est périlleuse, elle nen reste pas moins nécessaire si lon veut sincèrement comprendre la réalité du romanesque, les conditions de sa dimension imaginaire, esthétique et hédonique.
Dans le cas des récits cervantins, cette tâche nous semble plus que naturelle. Si le réel nexiste que parce quil est appréhendé par un organisme vivant, voire une psyché (celle de lHomo sapiens), luvre artistique ne peut éclore, elle-même, quà deux moments dactivité littéraire :
lopération de configuration du sujet auteur (pôle I) : cette pratique et ce travail consistent à transformer des données imaginaires et individuelles en signes susceptibles de faire sens pour un lecteur, par essence étranger ; son achèvement est un texte artistique.
lopération dappropriation du sujet lecteur (pôle II) : cette activité transforme des signes scripturaires en données imaginaires et individuelles ; son achèvement est une expérience esthétique et littéraire.
La lecture peut ainsi être envisagée sous ces deux angles :
elle est, pour lauteur (pôle I), à la fois un vécu de lecteur, une conception sur la lecture en général (voir supra : I. 1) et une tentative de programmation de la lecture à venir dans un texte propre (voir infra : 3ème partie) ; nous parlerons alors de lecture visée.
Elle est aussi pour un lecteur (pôle II) une véritable expérience fictionnelle mettant en jeu une grande partie de son activité psychique (voir supra : I. 1). Dans la perspective purement herméneutique de Paul Ricur XE "Ricur, Paul" , la lecture est une « interprétation » semblable à l« exécution dune partition musicale » :
[La lecture] marque leffectuation, la venue à lacte, des possibilités sémantiques du texte. Ce dernier trait est le plus important car il est la condition des deux autres : victoire sur la distance culturelle, fusion de linterprétation du texte à linterprétation de soi-même. En effet, ce caractère deffectuation, propre à linterprétation, révèle un aspect décisif de la lecture, à savoir quelle achève le discours du texte dans une dimension semblable à la parole. Ce qui est ici retenu de la notion de parole, ce nest pas quelle soit proférée ; cest quelle soit un événement du discours, linstance du discours, comme dit Benveniste. Les phrases du texte signifient hic et nunc. Alors le texte actualisé trouve une ambiance et une audience ; il reprend son mouvement, intercepté et suspendu, de référence vers un monde et des sujets. Ce monde, cest celui du lecteur ; ce sujet, cest le lecteur lui-même (1986, p. 171-172).
En étant plus concret, comme Cervantès lavait été lui-même dans sa description des positions de lecture, réaffirmons avec Gilles Thérien lélément suivant : le lecteur est nécessaire pour que ce qui se limite à une « partition de signes » prenne sa « dimension vivante ».
[Si lon envisage le problème du texte] sous langle du lecteur, on saperçoit que la feinte du langage produit des effets sur ce dernier. La simulation dune scène damour pourra provoquer chez lui une passion très réelle. Un passage particulièrement triste lui arrachera peut-être quelques larmes. La situation tendue entre les amants lui rappellera sa propre situation. Autrement dit, ce qui du côté de lauteur nest quune feinte du langage (selon Searle) devient du côté du lecteur un partage et un effet référentiel (1984, p. 162).
Parce quil est auteur et non critique, lauteur de Don Quichotte ne peut être étranger à une semblable conception du fait littéraire, conçu comme fait humain avant tout ; le livre nest pas, comme le révèle la Seconde Partie, un volume isolé dans un univers aseptisé, mais un pavé jeté au sein dune foule dindividus une « République » (NE, prologue), un monde démotions auctoriales projeté sur la scène imaginaire de chaque esprit (voir supra).
Les modalités fondamentales de la lecture
Luvre est aussi, nous lavons vu, une expérience tellement vive et prenante quelle peut captiver littéralement lesprit du lecteur. Cette impression, née surtout dune réflexion sur la réception des romans de chevalerie, a porté Cervantès à parler de folie, de magie noire XE "Sorcière" ou divresse. Le phénomène dinvestissement lectoral (demprise fictionnelle) est néanmoins beaucoup plus complexe, surtout si lon envisage le processus dune façon globale, non limitée à létude des excès provoqués par les romans de chevalerie.
Dun point de vue cognitif, la théorie de la lecture a défini lexpérience fictionnelle sous langle dun double phénomène : celui de la progression et celui de la participation (voir supra). La loi du plaisir romanesque commandait un double lien au récit chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" : attachement à ce qui va suivre et emprise de ce qui est déjà.
Ce panorama, établi à la suite des mises en scènes cervantines, est néanmoins partiel, car le fonctionnement réel de chacune de ces deux modalités lectorales tient à la tension quelles entretiennent avec leur double complémentaire (il ne sagit pas de leur contraire) : la compréhension et la distanciation.
Les modalisations lectorales : participation et distanciation
On dit la lecture distanciée dès lors que le roman est perçu comme artefact et artifice humains, et non plus comme expérience fictionnelle (participation). Cette « modalisation » correspond à une perspective critique : le lecteur sinterroge sur lécriture ou son auteur ; le monde narratif nest plus un vécu pour le lecteur qui assimilait, par exemple, les personnages à des personnes mais un objet cerné avec lucidité. Le chanoine est un modèle de cette lecture, puisque, ne réussissant pas à « rentrer dans » les textes, il adopte ainsi une position distanciée. Jean-Louis Dufays présente ainsi la distanciation :
comme une compréhension externe, puisquelle « saisit le sens comme une construction, comme une combinaison de procédés et des stéréotypes » et
comme une évaluation externe des contenus « non plus en terme de vérité "directe", mais en termes de cohérence et de pertinence » (1994, p. 185).
Mais, au-delà de la distinction participation/distanciation, la tension fondamentale du lire doit être cherchée, comme le précise Bertrand Gervais XE "Gervais, Bertrand" , entre les « économies complémentaires » que sont « progresser et comprendre » (1993, p. 43). Nous ne reviendrons pas sur la variable de la progression, qui a été illustrée par les cas de Quijano et dAnselmo (voir supra). Tout juste voudrions-nous préciser que la compréhension seffectue simultanément à la progression et quelle « varie selon linvestissement du lecteur ».
Les variables de la lecture : progression et compréhension
Le lecteur, insiste B. Gervais XE "Gervais, Bertrand" ,
peut se contenter dune implication minimale et, par conséquent, de ce qui lui permet de progresser dans sa lecture ; comme il peut décider de sengager plus à fond et de chercher à atteindre une compréhension plus complète, à défaut dêtre exhaustive, du texte. Dans le premier cas, la fin du livre correspond à la fin de la lecture ; tandis que, dans le second, elle correspond au contraire au début dune nouvelle entreprise [
].
Lattention ou compréhension fonctionnelle est donc léquivalent du seuil de cette économie. Cest cette compréhension qui permet de passer à travers le texte en le comprenant. Sans quil sagisse là dune adéquation simple, cette attention est à luvre habituellement lors de la lecture première dun texte, où le lecteur accepte comme un acquis ce que lui dit le texte et sen sert comme base à sa propre progression (ibid., p. 51-53).
Cest une évidence, la lecture passe toujours par une compréhension, mais lorsque celle-ci saccroît, elle peut infléchir la force de la progression, « soit parce que le lecteur est à la recherche dune signification autre, non littérale, soit parce que le texte offre des difficultés de lecture importantes » (ibid., p. 47). Par voie de conséquence, la progression a tendance à ralentir, puisquen régime de compréhension, « le lecteur doit compléter le plus possible ses inférences » (il ne sagit pas seulement de savoir lire ce qui est écrit mais aussi den « saisir la portée »).
Une fois de plus, les réflexions cervantines peuvent apporter un complément aux modèles théoriques. Au cur du premier Don Quichotte, Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" somme Alonso Quijano, son auditeur manchègue, de ne point linterrompre avant dentamer son récit autobiographique. Cette requête, savoir silence garder, constitue un « protocole » de la tradition orale (Moner XE "Moner, Michel" , 1989, p. 175-181). Dun point de vue pragmatique, le personnage incite indirectement le lecteur réel de Don Quichotte à adopter un régime de compréhension, une lecture-en-compréhension. On aura aussi remarqué que Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , par son heureux sommeil, permet à Peralta de lire attentivement la transcription de son expérience nocturne. On ne sétonnera donc pas que le licencié ait ainsi pu prendre la mesure de l« art » et de l« invention » de ce récit (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 623). Lors dune lecture solitaire, comme cest le cas ici, le silence favorise une attention plus soutenue ; grâce à lui, le lecteur a tout loisir détablir avec la nouvelle ce « commerce » profond avec luvre tant loué par lhumaniste Michel de Montaigne, bref, dentretenir un régime de compréhension (plus de détails : infra).
Croiser les modalisations
En résumé, et afin de mieux percevoir limportance du modèle proposé par Bertrand Gervais XE "Gervais, Bertrand" (celui des variables de la progression et de la compréhension), nous avons intégré à celui-ci le modèle plus connu des modalisations lectorales (participation/ distanciation). La notion de variable lectorale est fondamentale car elle fonctionne tant dans la perspective participante que dans celle de la distanciation, comme le montre le schéma que nous proposons ci-dessous :
ProgressionCompréhensionParticipation :
lecture fictionnelleTendance hallucinante
(lecture participante)Tendance intellective
(lecture intellective).Distanciation :
lecture distanciéeDistanciation participative
(Participation poétique -supra-)Compréhension distanciée
En somme, une lecture à forte emprise fictionnelle nest pas incompatible avec une compréhension poussée de luvre. Porter des jugements de valeur sur les personnages noblige pas le lecteur à se désolidariser de son engagement fictionnel (voir DQ I, 1) ; son vécu tend, seulement, à être plus intellectif.
Cest le cas notamment de la lecture basée sur larticulation (« dans larticulation, le lecteur fait coïncider directement le contenu du texte avec sa propre expérience »). Par ce phénomène, la lecture participante en compréhension ne porte pas son attention exclusivement sur lunivers fictionnel : elle le fait également sur le monde de référence du lecteur, qui sabstrait momentanément du monde fictionnel pour mettre en relation, articuler, le monde lu avec son monde empirique. La participation à la fiction nest pas nécessairement moindre, puisque le lecteur ne fait quassocier des éléments diégétiques comme les personnes fictionnelles avec des éléments empiriques comme les êtres « réels ». Ainsi, lorsque le lecteur vient à penser que tel personnage lui ressemble, il ne met pas forcément à distance la réalité fictionnelle, il nen fait pas forcément un artifice. Quand Alonso Quijano raconte les parallèles que sa grand-mère traçait entre Quintañona et une duègne de son entourage, lui et son aïeule ne marquent pas de rupture ontologique entre lunivers fictionnel (la référence romanesque célèbre) et le monde réel (DQ I, 49, p. 566). Non seulement le personnage romanesque de la duègne Quintañona nest pas mise en cause dans sa facticité, mais en outre il sert, en tant que référence utile, la compréhension du réel. Sanson Carrasco ne fera, dans la Seconde Partie, que rappeler cette pratique à la fois fictionnelle et empirique, ce subtil entrelacement, fatal chez notre protagoniste manchègue : « [Su historia] es tan trillada y tan leída y tan sabida de todo género de gentes, que apenas han visto algún rocín flaco, cuando dicen: "Allí va Rocinante" » (DQ II, 3, p. 653).
De la même façon, la distanciation ne suppose pas une rupture radicale de la participation. Lorsque le lecteur se laisse porter par le plaisir du verbe, et non plus du fictionnel, il ne rompt pas avec la magie du romanesque. Cest ce quévoque, avec ironie et sur le mode du pastiche, le premier chapitre de la Première Partie de Don Quichotte :
de todos, ningunos le parecían tan bien como los que compuso el famoso Feliciano de Silva, porque la claridad de su prosa y aquellas entricadas razones suyas le parecían de perlas, y más cuando llegaba a leer aquellos requiebros y cartas de desafíos, donde en muchas partes hallaba escrito: "La razón de la sinrazón que a mi razón se hace, de tal manera mi razón enflaquece, que con razón me quejo de la vuestra fermosura". Y también cuando leía: "Los altos cielos que de vuestra divinidad divinamente con las estrellas os fortifican, y os hacen merecedora del merecimiento que merece la vuestra grandeza
" (DQ I, p. 36).
La progression lectrice centrée sur le plaisir du discours sintègre de fait dans la perspective participante : lintérêt que recherche la lecture-en-progression sest juste quelque peu déplacé, de lattention romanesque vers lattention formelle, les jeux de mots et la transtextualité. Cette distanciation nest ni complètement participante, ni entièrement distanciée : elle est participative. Elle devient proprement distanciée dès que le mandat qui commande la lecture est motivé par un intérêt poussé de compréhension.
En résumé, la forme participante est le mode spontané de lecture et la toile de fond des deux variables de la progression et de la compréhension. La lecture nexclut pourtant jamais une modalisation distanciée, même si, par lattraction fictionnelle, lesprit est souvent condamné à succomber aux sirènes de la sensualité fictionnelle, quelle soit formelle ou romanesque.
Du Lecteur virtuel aux Lecteurs réels
Tels sont les principaux fondements théoriques dont nous pouvions faire état pour éviter toute confusion sur ce que nous entendions par « lecture » au sens psychologique du terme, suite à notre enquête sur la conception cervantine du lire et à partir des modèles contemporains danalyse lectorale.
La précision des évocations portées au récit par Cervantès ne peut toutefois être instrumentalisée par le carcan de modèles abstraits. Au contraire. Sur un point très précis, lauteur espagnol a son mot à dire dans le système que nous tentons dorganiser.
Par commodité méthodologique, la théorie tend à personnaliser son objet détude, à faire du lecteur le centre de son attention. Elle recherche un « Lecteur Modèle » ou un « lecteur virtuel », comme si ce « vice impuni », la lecture, devait être luvre dun « criminel » unique. Lenquête doit donc être poursuivie pour ne pas négliger dautres pistes, moins visibles.
Or, ce qui retient notre attention, dans lexamen que nous avons mené sur le rôle du personnage dans la lecture des romans de chevalerie (voir supra), cest bien, chez notre témoin espagnol, la conscience dune disparité dans les lectures commises, de laubergiste au chanoine, en passant par Alonso Quijano ou Pero Pérez. À y regarder à deux fois, cette conscience est loin dêtre une spécificité cervantine. Une telle bigarrure marque indéniablement dautres contemporains du maître, comme en témoignent les paratextes de lépoque. Dans ces pièces liminaires, une véritable typologie de plus en plus détaillée saffiche à louverture des uvres en prose, comme pour mieux en souligner la multiplicité des approches. Anne Cayuela confirme ainsi les affirmations dAntonio García Berrio au sujet dune intensification de la discrimination du lectorat en plusieurs groupes :
Cette intensification va dans le sens dune précision extrême dans la détermination du public. On a recensé un certain nombre de prologues qui contiennent une liste typologique des différents lecteurs. Au XVIème siècle nulle trace de cette caractérisation énumérative du public (1996, p. 124).
Dès lors, labsence dun large panel de destinataires dans le prologue aux Nouvelles exemplaires peut-elle laisser croire à lhypothèse dun lectorat unique dans lesprit de notre auteur ? Cest en fait peu probable, car à la Renaissance, avec lexplosion du marché du livre due aux progrès de limpression, « lauteur ne connaît plus son lecteur que de façon générique, celui-ci est le plus souvent interpellé par lexpression générique "Au lecteur" » (Desan, 2004, p. 81). Pour prendre lexemple qui, semble-t-il, a le plus marqué Cervantès, les romans de chevalerie sont lus « de los grandes y de los chicos, de los pobres y de los ricos, de los letrados e ignorantes, de los plebeyos y caballeros
, finalmente, de todo género de personas de cualquier estado y condición que sean » (DQ I, 50, p. 568).
Une telle lucidité sur la subjectivité dans le phénomène lectoral ainsi que sur lample diffusion des uvres amène naturellement à redéfinir les considérations contemporaines et théoriques sur la lecture, souvent prisonnière dune herméneutique textuelle. Quil sagisse des travaux de Paul Ricur XE "Ricur, Paul" ou dUmberto Eco, lappréhension de lactivité lectorale reste dépendante de la « transcendance dans limmanence » (Ricur, 1985, p. 288) ; le lire est avant tout pour cette critique théorique la re-figuration dun objet pré-formé (ibid., 1983, p. 144-146), le moment dune lecture « virtuelle », donnée comme implicite dans le texte. Ces postures présentent un grand intérêt dun point de vue heuristique, mais, pour un regard empirique, leurs fondements restent limités. Pour cette raison, Roger Chartier XE "Chartier, Roger" avait récemment tenu à prendre du recul vis-à-vis de lherméneutique lectorale.
À distance dune phénoménologie qui efface toute modalité concrète de lacte de lecture et le caractérise par des effets postulés comme universels [
], une histoire des manières de lire doit identifier les dispositions spécifiques qui distinguent les communautés de lecteurs et les traditions de lecture (1996, p. 135).
Loption de lhistorien est tout à fait intéressante, car elle rejoint sensiblement les positions cervantines. Contenter tous les groupes sociaux et « sadapter aux caractères de tous » (Cayuela, 1996, p. 117) implique de se préoccuper de leur lecture, dans leurs différences mêmes, comme le fait Alonso Quijano, impatient de savoir en quoi divergent les opinions lectorales qui visent son personnage : « dime, Sancho amigo: ¿qué es lo que dicen de mí por ese lugar? ¿En qué opinión me tiene el vulgo, en qué los hidalgos y en qué los caballeros? » (DQ II, 2, p. 642). Alonso Quijano ne va pas à la rencontre dun Lecteur, mais des lectures :
La lecture plutôt que le lecteur (comme, on dirait, par exemple, la narration plutôt que le narrateur) : [
] le lecteur est un rôle, nest quun rôle. La lecture est une relation : on ne peut quartificiellement isoler [luvre] et le lecteur. Lintervention du lecteur nest pas un épiphénomène (Charles, 1977, p. 9).
Dun point de vue méthodologique, lappréciation des sollicitations lectorales dans les récits brefs cervantins ne peut donc sen tenir ni à une lecture dictée par le texte, ni dailleurs à la polarité vulgo/discreto ; le relatif silence sur la dichotomie vulgo/discreto est dailleurs frappant chez Cervantès, comme si, pour lui, les variables étaient autres. Et on ne peut que le suivre sur cette voie. Depuis longtemps, la pratique de la lecture orale des uvres écrites rendait impertinente lopposition entre « populaire » et « savant » :
À ce partage macroscopique, qui souvent définissait le peuple par défaut, comme lensemble de tous ceux situés hors du monde des dominants, doit sans doute être préféré linventaire des clivages multiples qui traversent le corps social. Leur ordonnancement obéit à plusieurs principes, point nécessairement superposables, qui manifestent les écarts ou oppositions entre hommes et femmes, citadins et ruraux, réformés et catholiques, mais aussi entre les générations, les métiers, les quartiers (Chartier XE "Chartier, Roger" , 1987, p. 9-10).
En somme, comme nous le rappelle Cervantès, luvre est, chaque fois, une réalisation individuelle, dépendante de lâge des lecteurs, de leur sexe, de leur appartenance sociale ou encore de leurs centres dintérêt. Notre méthodologie danalyse des nouvelles cervantines devra donc prendre en compte, dans sa tentative pour cerner les effets de lecture (analyse interne), les différences humaines esquissées par Roger Chartier XE "Chartier, Roger" . Mais, avant de mener à bien ce travail danalyse interne, lanalyse externe de la lecture doit être poursuivie afin de donner aux catégories de lhistorien un contenu plus précis.
Détaillons donc à présent, conformément à la division des pôles littéraires que nous venons de définir (pôle I/ pôle II), les spécificités des modes de lecture possibles des nouvelles, pour lauteur, puis pour les lecteurs (analyse externe). À cette fin, et quoique notre objectif à terme reste la compréhension du récit bref en lecture, nous ne rejetterons pas a priori le rapport général au texte en prose. Croire en effet que la brièveté détermine à elle seule une séparation ontologique entre deux genres qui, alors, commençaient à émerger est, de notre point de vue, scientifiquement risqué. La lecture du récit bref, si elle présente quelques spécificités, impose plutôt comme nous le verrons une accentuation de tendances déjà observables dans dautres formes narratives.
Dans ce cadre à la fois vaste et précis, lenquête montrera dabord que Cervantès (pôle I) envisageait de grandes catégories pour penser et anticiper, dans son écriture, les différentes lectures de ses textes (lecteur/lectrice,
). Notre recherche suivra ensuite les pas des diverses formes daccès au texte (lecture solitaire et silencieuse/ lecture orale en groupe) afin den dégager leurs implications empiriques pour lactualisation des nouvelles (pôle II).
Il sagira dans les deux cas de rendre compte de tout ce qui, au-delà des constantes fictionnelles apparues dans le premier chapitre, concerne les multiples variables qui affectent la réception fictionnelle de la prose, en particulier de celle mise en recueil dans les Nouvelles exemplaires.
1. Pôle I : la Lecture visée
-A-
Le relativisme dépassé :
la conception objectiviste du texte
Le relativisme dans les lectures dune même uvre est un fait inévitable dont Cervantès a largement pris la mesure. Le texte étant le même, la fiction, brève ou non, diverge quant à elle selon les lecteurs qui apparaissent dès lors, non comme des récepteurs, mais comme les auteurs de la fiction mentale.
Une des raisons de ce manque dhomogénéité du lu tient au fonctionnement même de lécrit. Écrire nest pas dialoguer car, comme le souligne Paul Ricur XE "Ricur, Paul" , lécriture « sépare » plus quelle ne lie :
[Le rapport écrire-lire] nest pas un cas particulier du rapport parler-répondre. Ce nest pas un rapport dinterlocution ; ce nest pas un cas de dialogue. Il ne suffit pas de dire que la lecture est un dialogue avec lauteur à travers son uvre ; il faut dire que le rapport du lecteur au livre est dune tout autre nature ; le dialogue est un échange de questions et de réponses ; il ny a pas déchange de cette sorte entre lécrivain et le lecteur ; le livre sépare plutôt en deux versants lacte décrire et lacte de lire qui ne communiquent pas ; le lecteur est absent à lécriture ; lécrivain est absent à la lecture (1986, p. 155).
Et le philosophe de conclure : le texte « produit ainsi une double occultation du lecteur et de lécrivain ; cest de cette façon quil se substitue à la relation de dialogue qui noue immédiatement la voix de lun à louïe de lautre » (ibid.).
Paul Ricur XE "Ricur, Paul" ne fait que prolonger la problématique posée par Socrate dans Phèdre de Platon XE "Platon" . Dans la perspective de cet expert en maïeutique, les traces écrites restent des ombres « condamnées au silence quand on les interroge. Les écritures, de même, outre leur sempiternelle répétition quand on les lit et les relit, errent de-ci de-là à la recherche dun destinataire [
]. Lécriture ainsi privée de tout secours XE "Aide, Auxiliaire" est proprement orpheline » (Ricur, 1989, p. 398-399). Avec la lecture, donc, le texte orphelin « devient lenfant adoptif de la communauté des lecteurs » (ibid., p. 403).
Néanmoins, quoique lécrit « sépare » (le lecteur de lauteur, mais aussi les lecteurs entre eux) et Cervantès que fasse mine daccepter la pluralité des lectures, notre écrivain ne dilue pas lécrit dans un relativisme lectoral tout empiriste. En témoigne le conte proposé par Sancho au « chevalier du Bois » :
¿No será bueno, señor escudero, que tenga yo un instinto tan grande y tan natural, en esto de conocer vinos, que, en dándome a oler cualquiera, acierto la patria, el linaje, el sabor, y la dura, y las vueltas que ha de dar, con todas las circunstancias al vino atañederas? Pero no hay de qué maravillarse, si tuve en mi linaje por parte de mi padre los dos más excelentes mojones que en luengos años conoció la Mancha; para prueba de lo cual les sucedió lo que ahora diré: "Diéronles a los dos a probar del vino de una cuba, pidiéndoles su parecer del estado, cualidad, bondad o malicia del vino. El uno lo probó con la punta de la lengua, el otro no hizo más de llegarlo a las narices. El primero dijo que aquel vino sabía a hierro, el segundo dijo que más sabía a cordobán. El dueño dijo que la cuba estaba limpia, y que el tal vino no tenía adobo alguno por donde hubiese tomado sabor de hierro ni de cordobán. Con todo eso, los dos famosos mojones se afirmaron en lo que habían dicho. Anduvo el tiempo, vendióse el vino, y al limpiar de la cuba hallaron en ella una llave pequeña, pendiente de una correa de cordobán." Porque vea vuestra merced si quien viene desta ralea podrá dar su parecer en semejantes causas (DQ II, 13, p. 733).
On saura gré à Renée Bouveresse davoir souligné, dans son commentaire aux essais esthétiques de David Hume, que, selon la logique cervantine, il peut « y avoir à la fois une divergence dans les appréciations des experts et une certaine objectivité de chacune de leurs approches » (Hume, 2000, p. 191). En effet, malgré le fossé qui sépare les appréciations des deux parents de Sancho, chacun deux fait apparaître lun des composants du vin. Lutilisation de ce micro-récit folklorique met en exergue la conviction cervantine quil existe, malgré lautonomie de jugement et de goût, un fond commun de lecture.
Comme le faisait remarquer Gérard Genette, la conception mise en évidence dans le jugement des ancêtres de Sancho est « objectiviste » (Genette, 1995, p. 9). Chez les deux « connaisseurs », le jugement de goût nest pas un jugement dagrément : il est re-connaissance, cest-à-dire repérage objectif dun fond plus ou moins caché au profane.
Lécrivain de nouvelles peut composer ses récits en nologue du romanesque, sûr des dosages quil distille. Mais il peut également affirmer sa présence et travailler la réception en amont. En effet, parmi les moyens déployés par lauteur afin de rendre maximale la programmation des réactions lectorales, le plus efficace reste, selon Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" , les pièces péritextuelles.
On sera donc attentif aux stratégies pragmatiques déployées par Cervantès dans son prologue aux Nouvelles exemplaires.
-B-
Le relativisme maîtrisé (I) :
les Ejemplares, un défi ludique lancé aux lecteurs
Los latinos a la escuela donde aprenden los muchachos llamaron ludus, y al maestro, ludi magister, para significar que habían de aprender jugando y jugar aprendiendo.
Rodrigo Caro, Días geniales o lúdicros
Du repos à leffort
Dans ce texte introductif, lauteur propose à ses contemporains une image deux qui peut intéresser notre recherche :
Sí, que no siempre se está en los templos, no siempre se ocupan los oratorios, no siempre se asiste a los negocios, por calificados que sean. Horas hay de recreación, donde el afligido espíritu descanse. Para este efeto se plantan las alamedas, se buscan las fuentes, se allanan las cuestas y se cultivan con curiosidad los jardines (NE, p. 18).
Le lecteur de récits brefs aspirerait ainsi à loisiveté, apparemment : les Ejemplares sadresseraient à ce même « desocupado lector » qui inaugurait le prologue du Don Quichotte de 1605.
Limportant est sans doute, derrière laffirmation, la volonté implicite que ces nouvelles « exemplaires » puissent sinscrire, pour des lecteurs empiriques, dans lunivers du jeu, grâce au pouvoir délassant du romanesque. En ce sens, comme la rappelé le frère trinitaire Juan Bautista Capataz dans sa censure approbatoire, les récits sont d« honnêtes passe-temps » qui puisent leur vertu dans leutrapélie (« supuesto que es sentencia llana del angélico doctor Santo Tomás, que la eutropelia es virtud, la que consiste en un entretenimiento honesto, juzgo que la verdadera eutropelia está en estas novelas », NE, p. 5). Par ce phénomène physiologique, lhomme retrouve une sérénité qui rompt avec la tension quotidienne. Le jeu nouvellier se présente dans la description prologale comme une pure récréation dénuée deffort. Les récits ne payent le curieux lecteur daucune vérité, daucun profit ; tout juste ne recèlent-ils aucun danger (« no podrán mover a mal pensamiento al descuidado o cuidadoso que las leyere [
], antes me cortara la mano con que las escribí que sacarlas en público », NE, p. 17-19). Cest ce que semble nous dire le début du prologue, notamment si on lanalyse à la lumière des théories de la Nueva filosofía de la naturaleza del hombre, que doña Oliva Sabuco de Nantes venait de publier (1587). Le traité considérait en effet le plaisir comme la panacée en matière de traitement médical.
Mais un jeu, quel quil soit, peut-il saffranchir réellement dune rigueur qui guide ses participants ? Jouer ne serait pas sérieux, ou ne supposerait pas le « sérieux » ?
Le mot « ejercicios », que Cervantès emploie pour décrire ses nouvelles, intègre ces deux versants : ils sont à la fois délassement (« exercicio de recreo ») et activité solennelle (« retiro y recogimiento »).
Les récits constituent également une « table de billard » (mesa de trucos, p. 21). La lecture cervantine demande donc prioritairement « adresse » et « habileté », deux qualités caractéristiques des « Trucos » (Autoridades) qui font parfois défaut à dautres pratiques ludiques comme celle du jeu de cartes, où les facteurs du hasard et de la tricherie aiment à se glisser volontiers.
Cervantès, maître du jeu
Le « mystère XE "Mystère, énigme" » et la « vérité » des profondeurs
Simple jeu, la lecture nen demeure donc pas moins retorse, comme le précise la conclusion du prologue en adjoignant au divertissement un but, une condition à sa réussite : « Sólo esto quiero que consideres: que, pues yo he tenido osadía de dirigir estas novelas al gran Conde de Lemos, algún misterio tienen escondido que las levanta » (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 22). Cervantès, cest le moins que lon puisse dire, nest pas peu directif, puisquil appartient au lecteur de retenir une seule chose, en particulier avant dentamer la plongée dans la fiction.
Nous touchons ici à la lecture visée (la lecture anticipée dans lacte de création), que lauteur tente de programmer d« entrée de jeu ». Contrairement au prologue rabelaisien de Gargantua, le sujet de lécriture et de lénonciation ne sesquive pas, de même que lacte de lecture ne se résume pas non plus à la « relation livre-lecteur » (Charles, 1977, p. 60). Avec Cervantès, le recueil est bel et bien une « uvre achevée » (pensons au nombre des nouvelles du recueil), même si elle reste en attente de sens. La découverte dun sens caché implique quun auteur parfaitement lucide ait dissimulé ce sens dans un espace dont le chemin daccès reste à trouver.
La conception de la littérarité présentée dans le paratexte des Ejemplares retrouve la problématique exprimée dans lépisode de la clé de Sancho. Le secret du recueil na pas moins de réalité que la clé abîmée dans le vin. Au lecteur individuel, ou à la « république » des lecteurs, daller retrouver le fer et le cuir de la substance littéraire.
Dailleurs, le dernier sonnet du péritexte, celui qui vient précéder la « Novela de la gitanilla », insiste à nouveau sur cette ontologie romanesque : linformation la « vérité » nest point dans la surface (« engaste » ; « disfraz »), mais dans la profondeur.
¡Oh tú que aquellas fábulas leíste :
si lo secreto dellas contemplaste,
verás que son de la verdad engaste,
que por tu gusto tal disfraz se viste! (NE, p. 26)
Dans ce quatrain qui forme les premiers vers du sonnet, Juan de Solís Mejía sadresse précisément « aux lecteurs » des Nouvelles.
Le plaisir de la difficulté
La dimension ludique de lexercice lectoral est ouvertement revendiquée par le gentilhomme, qui voit dans le « déguisement » fictionnel une stratégie détournée du delectare : pour cet homme de cour, Cervantès a eu cette habileté dintégrer la compréhension de la signification dans un parcours dont laspect complexe a pour fondement principal le plaisir (« gusto »). Cet intérêt romanesque nest plus seulement lié à la découverte dune vérité ; il tient dans la difficulté que permet le travestissement du message. Lécriture-travestissement et, donc, la lecture-dévoilement sont indicielles, puisque Cervantès choisit de parler aux lecteurs par « signes » (« será forzoso valerme por mi pico, que, aunque tartamudo, no lo será para decir verdades, que, dichas por señas, suelen ser entendidas », NE, p. 17).
Le sérieux de la lecture en compréhension nest plus une variable distincte de la progression, elle en est lingrédient supplémentaire et sa composante ludique la plus manifeste. Lingéniosité cervantine consiste donc, de notre point de vue, à concilier, par le « jeu » de la lecture, le plaisir et lapprentissage, deux axes que tendaient à séparer les prologuistes de La Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" et du Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , mais que les spécialistes du jeu au Siècle dor comme Rodrigo Caro jugent inextricablement liés. Plus quun délassement, la lecture impose un parcours intellectif qui convoque la sagacité de tous les lecteurs potentiels.
Linjonction narratrice (« que consideres : ») crée limpression au lecteur quun défi lui est lancé ; la modalité conditionnelle de la phrase de Juan de Solís Mejía laisse maintenant entendre que ce secret nest en rien évident et quil est intentionnel, auctorial (« por tu gusto tal disfraz se viste »). La lecture prend à nouveau le chemin du jeu parce quelle vient lui emprunter cette dimension compétitive que Roger Caillois nomme Agôn. Il nest donc pas innocent que Cervantès emploie la métaphore du billard : dans Don Quichotte, cette activité intégrait précisément le paradigme des combats ludiques avec les échecs et le jeu de balle (DQ I, 32, p. 373). La « table à jouer » du prologue configure ainsi le recueil telle une arène sportive, véritable palestra pour les lecteurs sur le point de franchir le seuil des pièces liminaires. Le chiffre douze, qui correspond au nombre de nouvelles du recueil, nest pas davantage accidentel. La collection cervantine dispose autant de récits que le jeu de dames offre de pièces. Rodrigo Caro rappelle, citant au passage lautorité de Cicéron, que les « piezas o cálculos con que cada parte jugaba [a las damas] fueron, como ahora son, doce » (1978a, p. 202). Le billard et les dames se jouent à deux, un chiffre qui rappelle que les Ejemplares, en conjoignant jeu et difficulté, installent les lecteurs dans une relation de compétition avec Cervantès, cet adversaire et maître duvre qui, délibérément, a placé au cur du parcours ludique proposé un objectif à réaliser.
Lecteur contre auteur : le défi nest pas sans intérêt. Dailleurs, la présence dun défi, dun objectif est essentielle au jeu. Certes, pour Juan Luis Vives XE "Vives, Juan Luis" , il ne faut pas que le jeu établisse une apuesta « tan grande que inquiete el espíritu » mais, sans elle, le divertissement « resulta soso y enseguida harta » (1994, p. 123).
Lexemplarité à lhorizon de la lecture intellective
Dans cette mise en bouche prologale, peut-on affirmer quaucune piste nest amorcée sous les yeux des lisants ? Contrairement à lauteur de lAtalaya, Cervantès fait peu dallusions au « fin lecteur ». Les nouvelles ne lui sont donc pas exclusivement adressées. Peut-être avait-il lintention de rendre aisément reconnaissable le « fruit » quelles renfermaient. Il est en tout cas probable quun auteur désireux que ses valeurs soient perçues et intégrées disposera dans son texte des moyens qui favorisent la perception dun axe herméneutique pertinent.
Une fois de plus, le chercheur doit revenir au discours prologal pour que lui soit délivré un avant-goût de la matière romanesque : « Heles dado nombre de ejemplares, y si bien lo miras, no hay ninguna de quien no se pueda sacar algún ejemplo provechoso ; y si no fuera por no alargar este sujeto, quizá te mostrara el sabroso y honesto fruto que se podría sacar » (NE, p. 18).
Ce guide péritextuel reprend les deux fonctions principales du seuil auctorial qui consistent à énoncer le « pourquoi » et le « comment » du lire (Genette, 1987, p. 183). Tant lun que lautre ne brillent pas par leur originalité. Lexemplarité, sujet du recueil, na rien de novateur, et cest, paradoxalement, lessence secrète du livre qui se révèle être des plus communes. Quant au protocole de lecture la requête de concentration lectorale commandée par lexpression attachée au verbe « mirar », sil est également un topos, il nen garde pas moins sa valeur injonctive.
Limportant réside dans le fait que le pourquoi et le comment des récits brefs ne vont pas lun sans lautre, puisque le second est la modalité darriver au premier. Ainsi, comprendre lensemble des nouvelles à ses multiples niveaux, tirer profit (« aprovechar ») de son intégrité sémantique, requiert une disposition particulière : « bien regarder » (y regarder à deux fois ?), prendre garde aux moindres signes, tel est le conseil adressé au « tú » lectoral.
Il ny a pas, à proprement parler, de « contrat de lecture », comme le pense la théorie formaliste ; linscription nest quune proposition auctoriale (pôle I), et ne contraint nullement un accord que seul peut accepter, en toute liberté XE "Liberté (en amour)" , un lecteur particulier (pôle II). On trouve, en revanche, clairement exprimée la proposition dune régie de lecture. Le prologue joue un rôle de mise en garde : lexemplarité nest pas immédiate, elle se révèle si on se donne les moyens de la voir. Vouloir jouer, chercher à faire affleurer lexemplarité, cest opter pour un mode de lecture déterminé (une lecture mandatée Gervais XE "Gervais, Bertrand" , 1992, p. 111-113), pour une approche de la fiction qui, à lorée du bois romanesque, situe la conscience en position de vigilance, à « la recherche dune plus grande compréhension du texte » (ibid.).
Les analyses de Gonzalo Torrente Ballester nous ont appris à repenser lhistoire de don XE "Don, réciprocité" Quichotte sous langle du jeu (1984). Cest, nous semble-t-il, dans la même direction quil faut chercher un guidage auctorial et une « lecture visée » pour les récits brefs. Par ce biais, chacun des deux pôles de lactivité littéraire conserve son pouvoir daction. Dun côté, lauteur met au défi ses lecteurs de retrouver le fruit goûteux quil a soigneusement dissimulé au cur de ses récits, et, à la fois, pose à lavance les paramètres cest-à-dire les conditions auctoriales de la victoire du lecteur, promu au rang dadversaire littéraire. Dun autre côté, parce quil « fait le jeu » de lauteur, le liseur soffre le plaisir ludique de la fiction (mimicry) et loccasion de mesurer son ingéniosité XE "Ruse, ingéniosité" herméneutique (agôn).
-C-
Le relativisme maîtrisé (II) :
lanticipation des destinataires
Hanse de casar las fábulas mentirosas con el entendimiento de los que las leyeren
Cervantès, DQ I
Si certaines lectures ont été fléchées par lauteur, il est manifeste que, dans le répertoire cervantin, des types de lecteurs (des « lecteurs visés ») étaient également envisagés dans lattente dun futur éventail dactualisations. Comme la très justement remarqué Fernando XE "Dorotea, Fernando" Copello, labsence dun cadre narratif dans le recueil des Novelas ejemplares « nous empêche détudier la représentation dun auditoire propre à ce genre littéraire » (1994, p. 372). Quil sagisse du prologue ou de labsence de cornice, Cervantès élude la spécialisation féminine du destinataire (le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , les nouvelles adressées à Marcia Leonarda,
). Dans les deux éditions de Don Quichotte, on observera même létonnante diversité des auditeurs (voir supra) : le récit bref savère, donc, capable daccueillir, comme le roman de chevalerie, une considérable pluralité de lecteurs.
Mais surtout, au-delà du constat que le nouvelliste pourrait établir, il y a tout lieu de penser que Cervantès nétait pas sans se préoccuper des tours quallaient prendre ses uvres, une fois placées entre les mains des divers lectorats. L« inventaire des clivages multiples qui traversent le corps social » dont parlait Roger Chartier XE "Chartier, Roger" se trouve être non seulement pour nous une nécessité méthodologique due aux réalités empiriques, mais également un fait dauteur (pôle I).
De ce point de vue, tant le prologue de la Première Partie que celui de la Seconde, qui expriment ce souci de la concrétisation des uvres une fois celles-ci imprimées, peuvent nous aider à comprendre le travail décriture des nouvelles, à partir de la façon dont Cervantès anticipait les lectures de ses textes. Dans la première pièce prologale, l« ami » de lauteur énonce, avant dachever lexposition de ses conseils, et sous forme de condition nécessaire à la réussite de luvre, la désormais fameuse phrase : « Procurad también que, leyendo vuestra historia, el melancólico se mueva a risa, el risueño la acreciente, el simple no se enfade, el discreto se admire de la invención, el grave no la desprecie, ni el prudente deje de alabarla » (DQ I, p. 18). Il sagit là, en termes linguistiques, dune véritable « pragmatique » romanesque, dans laquelle Cervantès énonce indirectement sa volonté de « programmer » la lecture du roman (de la diriger auctorialement) et à laquelle la conception des diverses nouvelles na pu se soustraire (ne serait-ce que parce que plusieurs composent déjà le roman de 1605). Alors, quen est-il exactement des lectures visées par lauteur dans lélaboration de ses stratégies lectorales ?
Sagissant du repérage des lecteurs visés, cest-à-dire dun examen des différentes identités auxquelles peut penser Cervantès, notre enquête ne se privera pas du matériel fourni dans Don Quichotte pour recomposer le puzzle des objectifs auctoriaux ayant présidé au contrôle lectoral des récits brefs. Les lecteurs visés dans lécriture des nouvelles ne peuvent, en effet, être très différents de ceux des romans de chevalerie (dans lauberge de Palomeque, il sagit des mêmes personnages) ; globalement, ils ne sauraient différer, non plus, de ceux qui écoutent les récits interpolés. Nous examinerons donc, dune façon générale, la typologie des lecteurs ayant pu influer sur les programmations lectorales de notre auteur, et nous préciserons lintérêt quelle suppose pour la conception des nouvelles.
Léchelle des âges
Les quatre âges
À lheure du bilan sur la réception du Don Quichotte de 1605, le bachelier Carrasco privilégie, dans le texte de 1615, une distinction des lectures en fonction dun découpage fondé sur lâge des lecteurs, dessinant ainsi une carte macroscopique de la population lectrice : « es tan clara [la historia], que no hay cosa que dificultar en ella: los niños la manosean, los mozos la leen, los hombres la entienden y los viejos la celebran » (DQ II, 3, p. 652-653).
Derrière les quatre lectorats (enfants, adolescents, adultes, vieillards), deux réalisations lectorales sont clairement mises en évidence. Si les enfants ne peuvent accéder directement à luvre et les personnes les plus âgées saccordent à souligner lart de celle-ci, les lecteurs au sens strict appartiennent essentiellement au clivage mineur/adulte : « los mozos la leen, los hombres la entienden ». Il apparaît, non pas une opposition, mais une progression dans le niveau de compréhension de la fiction ; et le plus important, sans doute, est la dimension naturelle, presque physiologique, du processus délucidation. Le lecteur compétent (celui qui comprend), loin dêtre érudit, est avant tout un « homme », une personne dexpérience. Il na besoin, ni de la sagesse proverbiale du vieillard, ni de la culture du lettré (assez décriée au travers de létudiant humaniste, auteur de lOvidio español (DQ II, 22, p. 812).
Le fractionnement du public tel quil apparaît dans le Don Quichotte de 1605 nest cependant pas exclusif dune rhétorique paratextuelle propre à lâge baroque. À la fin du Moyen Âge, le prologue de la Tragicomedia XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" de Calisto y Melibea soumettait déjà luvre à la multiplicité des âges de lecture : « [La primera edad] borra y rompe [los papeles], la segunda no los sabe bien, la tercera, que es la alegre juventud y mancebía, discorda » (2000, p. 19-20). Fernando XE "Dorotea, Fernando" de Rojas, finalement, sarrête plaisamment sur les premiers temps de la vie humaine, et sur leurs conséquences pour luvre. Cervantès préfère voir dans lévolution de lhomme, le chemin normal dun accès sensé au livre, aussi insiste-t-il sur lâge de la maturité. On trouvera dans lExamen de ingenios para las ciencias une explication à cette conception naturaliste de la maturation humaine. Le point de départ de la réflexion de J. Huarte de San Juan se trouve dans limage de la tabula rasa dAristote (De lâme) : pour le philosophe, comme pour le médecin, « todas las ánimas (son) de igual perfección, así la del sabio como la del necio » (1989, p. 244). La variation dans lappréhension du réel (l« habileté ») appartient dès lors à la Nature, considérée sous langle des « ingenios » :
Y pruébase claramente, considerando las edades de un hombre sapientísimo; el cual en la puericia no es más que un bruto animal, ni usa de otras potencias más que de la irascible y concupiscible; pero, venida la adolescencia, comienza a descubrir un ingenio admirable, y vemos que le dura hasta cierto tiempo y nomás, porque, viniendo la vejez, cada día va perdiendo el ingenio, hasta que viene a caducar. Esta variedad de ingenios, cierto es que [no] nace del ánima racional, porque en todas la edades es la mesma, sin haber recebido en sus fuerzas y sustancia ninguna alteración, sino que en cada edad tiene el hombre vario temperamento y contraria disposición, por razón de la cual hace el ánima unas obras en la puericia y otras en la juventud y otras en la vejez (ibid.).
Ladolescence, en particulier
Dans ce cadre, lâge de ladolescence, compris alors entre quatorze et vingt-cinq ans (ibid., p. 266), présente la particularité de se situer au carrefour de deux tendances, lune instinctive (celle de lirascible et du concupiscible), lautre rationnelle, mue par lentendement. Les déclarations sur les dangers de la lecture lascive trouvent là un socle théorique important : les adolescents, plus que les adultes de lâge mûr, trouveront dans les scènes violentes ou érotiques un lit propice à lépanchement de leurs instincts naturels, et ce, même sil sagit de personnes de grande sagesse (« hombres sapientísimos »).
En fait, quoique le docteur Huarte fasse de ladolescence un âge « tempéré » (« no es caliente, fría, húmida, ni seca, sino en medio de estas calidades, templada » ibid.), depuis Plutarque, la plupart des moralistes voyaient dans la jeunesse au sens large une période trouble où le déchaînement des sentiments et des instincts nétait pas encore maîtrisé. Cervantès rejoint sur ce point les propos tenus par Alonso de Barros dans son éloge au Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de 1599 : « los hijos que en la primera edad se crían sin la obediencia y dotrina de sus padres, pues entran en la carrera de la juventud en el desenfrenado caballo de su irracional y no domado apetito XE "Sexualité : pulsion sexuelle (apetito lascivo)" » (1994a, p. 116). Le chapitre 20 du deuxième livre des Trabajos reprend en effet littéralement la métaphore chevaline pour en faire une séquence narrative : lors de celle-ci, de façon symbolique et métonymique, Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" avait réussi à dominer limpulsivité du terrible cheval du roi Cratilo, transformant ce « lion en agneau » (PS, II, 20, p. 261).
Chez ladolescent, leffet du lire a des conséquences non négligeables puisque vient généralement sen mêler un tempérament caractérisé par lhumidité et la chaleur. Dans une telle configuration, la mémoire du jeune est marquée puissamment par la fiction quon lui propose ; les images fictionnelles vont être durablement conservées. Mais cela nempêchera pas ladolescent de se rapprocher de lhomme « estulto y nescio » (Huarte, 1989, p. 333), lhumidité étant très pénalisante pour lentendement, puisque la sagesse est mesurable à la sécheresse corporelle (ibid., p. 330).
Baignant dans un environnement physiologique chaud, le jeune homme ou la jeune femme va parallèlement voir se déployer sensiblement ses capacités imaginatives. Lors de la lecture, limaginaire lectoral et figuratif sera donc dautant plus sollicité que le sujet de lacte sera jeune.
Alonso de Castillo Solórzano (Tiempo de regocijo y carnestolendas de Madrid, 1627) na sans doute pas tort lorsquil assure que la nouvelle se prête à être parcourue par de jeunes lecteurs (Cayuela, 1996, p. 297). Déjà, la nouvelle du Curioso impertinente avait ce trait significatif dêtre lue, non pas à des moissonneurs, mais à un public en proie pour certains (Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" , Dorotea XE "Dorotea, Fernando" ) à dépineux déboires amoureux. Dautre part, comme on a pu le montrer précédemment, ces auditeurs sont aussi de grands amateurs de romans de chevalerie. Or, quand il sagit denvisager le public de ces récits, la prise en considération de lâge et du statut matrimonial XE "Mariage" est fondamentale. Plus quune explication « médicale » à la manière du docteur Huarte, une compréhension des attentes et des inquiétudes de ce public adolescent nous semble nécessaire.
Maritorne et la fille de laubergiste ne cachaient pas leurs centres dintérêt au sein de la lecture chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" : les questions damour restaient le noyau principal de leur focalisation romanesque. À une époque de la vie où les relations sentimentales et affectives peuvent devenir une obsession pour les lecteurs, les uvres évoquent, comme en miroir, des préoccupations quotidiennes et existentielles. Les nouvelles, sur ce plan-ci, reconduisent chez leurs lecteurs la mise en jeu de plaisirs foncièrement empiriques. Le genre était né dailleurs en affichant clairement la problématique du cur. Jean Boccace, pour ne citer que lui, navait pas hésité à démarrer le prologue de son Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" en partant du malaise amoureux comme fondement lectoral.
Ayant en effet, de ma première jeunesse jusquà présent, brûlé outre mesure dun noble et très haut amour, plus peut-être (si je le racontais) quil ne semblerait convenir à ma basse condition [
], cet amour néanmoins me fut très dur à supporter, non certes par la cruauté de la dame aimée, mais en raison du feu excessif quun désir peu réglé avait suscité dans mon esprit [
]. En un pareil tourment, les aimables entretiens d'un certain ami et ses louables consolations m'apportèrent un tel soulagement que j'ai la très ferme conviction d'avoir, par ce moyen, échappé à la mort. [
] pour ne point paraître ingrat j'ai donc décidé pour ma part, dans la mesure de mes faibles ressources, en échange de ce que j'ai reçu, d'apporter quelque allégement maintenant que je puis me dire libre, sinon à mes bienfaiteurs qui, grâce à leur sagesse ou à leur bonne fortune, peuvent sans doute s'en passer, du moins à ceux qui en ont effectivement besoin [
]. Et qui niera que ce réconfort, si mince soit-il, doive être donné bien plus aux charmantes dames qu'aux hommes ? Craintives et pudiques, dans leurs délicates poitrines elles tiennent cachées les flammes d'amour, combien plus fortes que les flammes visibles, comme le savent ceux qui en ont fait l'expérience ! [
] elles sont beaucoup moins fortes que les hommes pour endurer les peines. Comme on peut le voir clairement, ces choses n'arrivent pas aux hommes amoureux. Eux, si quelque mélancolie ou quelque pensée douloureuse les afflige, ils disposent de mille moyens pour l'alléger ou la surmonter, puisque à volonté ils peuvent aller et venir, entendre et voir maintes choses (1994, p. 31-33).
Sans doute, les lectures de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" (DQ II, 28, p. 322) sinscrivaient-elles, pour ses contemporains, dans ce schéma
Daprès Vittore Branca, lappel aux lecteurs bercés par les sentiments amoureux est un lieu commun du stilnovisme. On peut toutefois penser avec Michelangelo Picone (1995, p. 625-629) que ladresse aux lecteurs du prologue boccacien prend racine dans lépisode fameux de la Divine Comédie que nous avons commenté (« Enfer », chant V). Le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" débute en effet sur cette phrase : « Ici commence le livre qui a pour titre Décaméron et pour sous-titre Prince Galehaut », du nom du livre cité trente ans plus tôt par Dante Alighieri (rappelons le vers : « Galehaut fut le livre et son trouvère »). Quelle soit ironique ou non, la nouvelle naît en tant que genre avec cette ferme résolution doffrir une réponse, sinon un secours XE "Aide, Auxiliaire" , aux troubles du cur de chaque lecteur et de chaque lectrice : si les rapports de Lancelot avec Guenièvre avaient mené nos amants florentins en enfer, Boccace propose un nouveau Galehaut pour la jeunesse. Plus quune uvre morale, le Décaméron trouve son utilité dans linformation érotique : le rapport amoureux, pour être démoralisé, est surtout démythifié, démystifié. Le récit bref vise à apporter une aide aux amoureux, par le pragmatisme des conteurs et des trames qui voient lopposition de deux types dêtres : les profanes en amour et ceux qui « comprennent ».
Ce type dintrigue est fondamental à lheure où lidéalisme bat son plein. Par rapport à leurs aînés, les lecteurs adolescents ont la caractéristique dêtre profondément attachés à lidéal, à lespoir et à louverture sur lavenir (Leenhardt, Józsa, 1999, p. 106-108). Les nouvelles boccaciennes viennent donc saborder avec humour les perspectives idéalistes de leurs jeunes lecteurs en leur proposant une vision beaucoup plus désenchantée et cynique des rapports humains.
La distinction sexuelle
Outre labondance de jeunes lecteurs, Sara Nalle avait également remarqué limportance, dans lacte de lecture, du paramètre sexuel. Roger Chartier XE "Chartier, Roger" , dans son approche historiographique, ne la contredira pas.
Si les exemples cités par Fernando XE "Dorotea, Fernando" Copello (1994) et Anne Cayuela (1996) renforcent lidée dun genre destiné à des femmes et lu essentiellement par elles, le récit bref cervantin ne ferme en rien sa lecture, comme en témoigne lauditoire pluriel de Pero Pérez.
La nouvelle, comme nombre de récits en prose, peut difficilement se lire sans une attention aux divergences sexuées inscrites dans le récit. Parmi les explications possibles, deux paramètres doivent être pris en compte.
Le premier relève de la fiction elle-même. Plus sans doute que la fiction pastorale, le récit bref, notamment de filiation italienne, ne peut sabstraire dune problématique sexuée, où se mesurent lhomme et la femme. Les nouvelles aimaient à « révéler » et à développer lanthropologie sous-jacente aux actes humains (Janssen, 1977) et, plus précisément, la divergence entre uvre féminine et comportement masculin. Dans le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , nombre daventures adultères étaient liées au fait que les maris méconnaissaient les désirs « féminins » de leur compagne. Avec lHeptaméron, la polémique séquilibre. Marguerite de Navarre, par lintermédiaire de ses devisants, organise un véritable procès « celui que font les hommes aux femmes, soupçonnées dhypocrisie et de dissimulation, et les femmes aux hommes, accusés de brutalité et dégoïsme » (Mathieu Castellani, 1992, p. 63) afin de justifier ou de légitimer les attitudes des protagonistes.
Le second facteur à lorigine de cette focalisation sexuée du texte est dordre non plus culturel, mais psychologique, lectoral (pôle II). La tendance générale, manifestée par les lecteurs représentés dans Don Quichotte (Alonso Quijano, Juan Palomeque, sa fille et Maritorne, voir supra), marque à la fois la spontanéité de lidentification lectorale au personnage de même sexe et la valorisation (positive ou négative) des actions de ce dernier. LHeptaméron de Marguerite de Navarre, à la suite des novellieri de la péninsule italienne, sest montré particulièrement sensible à cet aspect. Les devis qui succèdent aux narrations, même sils expriment une volonté auctoriale (Frappier, 1969, p. 30), nen sont pas moins révélateurs de lattention que le public portait (et porte toujours) à la distribution diégétique homme/femme. Gisèle Mathieu-Castellani observe ainsi dans son étude des nouvelles françaises quà travers les témoignages des auditeurs lun des principaux objets du débat est
la question de la différence des sexes, et du rapport des hommes et des femmes à lhonneur et au plaisir, à la passion et à la raison. Les hommes selon Parlamente naiment "rien que (leur) plaisir", et leur plaisir "gît à déshonorer les femmes", alors que les femmes connaissent un amour fondé sur la vertu et sur leur honneur [
]. Cest le postulat de la différence qui est au centre des débats, et les récits sont censés le conforter ou le contredire (1992, p. 223).
Cervantès ne suit pas, nous le verrons, ses prédécesseurs directs, les novellieri du Quattrocento, qui privilégiaient ladresse au public masculin et la critique de la luxure féminine (Picone, 1995, p. 657). Quand notre auteur reprend le scénario chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" et lincarne à travers un vieil hidalgo, lépoque a changé et la logique, qui voulait quà lengagement guerrier du chevalier réponde automatiquement lamour de la dame, est à présent traitée sur le mode burlesque et critique. La fable du chevalier archétypal narré par lhidalgo (DQ I, 21) se veut révélatrice de la lecture pro-masculine que pouvait engendrer le schéma amoureux chevaleresque tiré du conte merveilleux :
primero se ha de cobrar fama por otras partes que se acuda a la corte [
Te] hago saber, Sancho, que hay dos maneras de linajes en el mundo: unos que traen y derriban su decendencia de príncipes y monarcas, a quien poco a poco el tiempo ha deshecho, y han acabado en punta, como pirámide puesta al revés; otros tuvieron principio de gente baja, y van subiendo de grado en grado, hasta llegar a ser grandes señores. De manera que está la diferencia en que unos fueron, que ya no son, y otros son, que ya no fueron; y podría ser yo déstos que, después de averiguado, hubiese sido mi principio grande y famoso, con lo cual se debía de contentar el rey, mi suegro, que hubiere de ser. Y cuando no, la infanta me ha de querer de manera que, a pesar de su padre, aunque claramente sepa que soy hijo de un azacán, me ha de admitir por señor y por esposo; y si no, aquí entra el roballa y llevalla donde más gusto me diere; que el tiempo o la muerte ha de acabar el enojo de sus padres (DQ I, 21, p. 232-233).
De la suffisance folle du brave Roland à la complaisance mélancolique du fidèle Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , il suffisait finalement au chevalier amoureux de rester à distance de son aimée pour gagner son amour et dêtre loué par dautres personnes pour obtenir définitivement sa main, comme il avait suffi à Tristan dun filtre damour pour quIseult tombe amoureuse. On comprend quA. Quijano recherche une gloire personnelle et ne se déplace personnellement pas pour voir Dulcinea : cela aurait supposé de faire des efforts pour elle ; la pratique courtoise de lambassade est finalement bien arrangeante. Avant la publication de nouvelles vraiment exemplaires, Don Quichotte fait la critique de la littérature traditionnelle et montre que Cervantès réprouve la toute puissance masculine, paradigmatique des romans de chevalerie.
De même, le contenu des récits brefs espagnols du XVIIe siècle ne visera pas uniquement les femmes : les personnages masculins ont eu trop longtemps le beau rôle et les lecteurs hommes ont aussi à apprendre pour leur gouverne. María de Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" , consciente de la trop grande complaisance pour le public masculin dans les fictions de son temps, sengouffrera dans cette voie et choisira de montrer par ses Novelas (1637) et autres Desengaños (1647) la cruauté des hommes et leur peu de fidélité en amour. Mais, déjà, dans sa description du curieux Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , Cervantès pointait le curseur sur la présomption dun jeune homme aux velléités de démiurge. À lopposé dune relation à distance, proprement quichottesque, le curieux a limpertinence dassaillir son épouse doffensives amoureuses, par lintermédiaire de son meilleur ami. Le « test » dAnselmo se retourne contre lui, et lon peut raisonnablement se demander si ce nétait pas à Camila de faire la preuve de la perfection de son mari. Lhomme, tenu en échec, doit finalement confesser son inconscience (« Un necio e impertinente deseo me quitó la vida [...] yo fui el fabricador de mi deshonra », DQ I, 35, p. 422). Ainsi Cervantès peut-il renouer avec lancienne problématique défendue par Jean Boccace. Sans justifier comme son aîné la légitimité hédoniste du plaisir sexuel, lauteur espagnol met lui aussi en scène la faiblesse de lhomme, lui conseillant dêtre plus attentif à sa bien aimée. Revenus à égalité, hommes et femmes peuvent donc rentrer à parts égales dans la fiction cervantine et « chacun », nous dit le prologue de 1613, lecteur ou lectrice, y trouvera son compte.
Dans toute analyse interne de la lecture (voir Index, p. 773-774), il conviendrait enfin de prendre en considération un autre phénomène dans la lecture sexuée du Siècle dor : les rares occasions de voyage des femmes et leur goût pour lévasion livresque.
[Du haut Moyen Âge au XIXe siècle,] sil était tellement important de trouver du temps pour lire, cest que la lecture répondait, pour la plupart de ces femmes, à un besoin existentiel. La lecture leur donnait accès à un monde lointain qui devenait le leur. Le monde dans lequel elles évoluaient chaque jour ne comptait pas, comparé à celui, superbe, que les livres leur ouvraient ; et le quotidien, illuminé par léclat de lunivers livresque, leur devenait bien sûr plus supportable. La lecture de livres ambitieux les reliait au monde, pour elles, cantonnées dans leur foyer, dans leur univers intérieur privé, ce monde-là représentait le monde extérieur, la vie publique. Beaucoup des efforts accomplis alors par les lectrices visaient à découvrir ce monde et à y accéder (Bodeker, 1995, p. 109).
Vers le milieu du XIVe siècle, J. Boccace insistait fortement : les femmes « empêchées par les volontés, les plaisirs, les commandements des pères, des mères, des frères, des maris, [...] restent les plus souvent recluses dans létroite enceinte de leurs chambres, sy tenant assises, presque inoccupées » (1994, p. 32-33). On ne peut donc manquer de rappeler tout le poids que les voyages chevaleresques ou byzantins devaient avoir pour toutes les personnes cloîtrées chez elles et, spécialement, pour les lectrices en mal de nouveaux horizons.
On ne sétonnera donc pas si le sexe des lecteurs est déterminant pour les moralistes de lépoque (Glaser, 1966), car, outre le prétexte biblique qui voyait dans la première femme le paradigme de la luxure et outre le relatif enfermement de ses filles, le lectorat des récits en prose nest pas, à bien y regarder, aussi mixte quon pourrait le croire. Si lon sappuie sur la fresque cervantine et sur le lectorat fictionnel du genre chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" lequel est similaire, nous lavons vu, à celui du genre bref, transparaît de façon très nette la prépondérance numérique des lectrices, parmi les jeunes lecteurs de fictions récréatives.
Dans le Don Quichotte de 1615, lauteur évoque deux jeunes lecteurs masculins et nous confie leurs lectures. Don Lorenzo, le fils de don XE "Don, réciprocité" Diego de Miranda, se présente comme un amateur de textes classiques, en bon héritier des lecteurs philologues de la Renaissance : « todas sus conversaciones son con [Homero, Marcial, Virgilio], y con los de Horacio, Persio, Juvenal y Tibulo, que de los modernos romancistas no hace mucha cuenta » (DQ II, 16, p. 756). Quelques chapitres plus loin apparaît un second lecteur, « muy aficionado a leer libros de caballerías » (DQ II, 22, p. 811). Il semble, néanmoins, que lallusion à ce passé ait, pour A. Quijano et S. Panza, une fonction de médiation entre deux épisodes, celui des noces de Camacho et celui de la grotte de Montesinos : de fait, le second lecteur se révèle être un personnage monomaniaque et ridicule comme pouvaient lêtre les obsédés rencontrés par Pablos entre Alcalá et Ségovie (Historia de la vida del Buscón, llamado don Pablos, Livre II, chapitres 1, 2 et 3). À linverse dAlonso Quijano, létudiant humaniste affiche une volonté de rivaliser, non pas avec G. Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" ou Feliciano de la Silva, mais plutôt avec Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" ou Polydore Virgile.
Pour rencontrer de jeunes amateurs de romans de chevalerie, il faut plutôt se tourner vers Dorotea XE "Dorotea, Fernando" (qui, contrairement à notre étudiant, semble dans un premier temps occulter ses lectures « immorales ») ou Luscinda XE "Cardenio, Luscinda" , vers la servante ou la fille de laubergiste Palomeque. Le tableau cervantin nest pas vraiment surprenant. Pour les psychologues (pôle II), il ny a pas de doute, « les filles sont de plus grandes lectrices que les garçons » :
Elles sont plus nombreuses à lire par plaisir, en particulier des romans, et ce dès lenfance. Un coup dil aux statistiques confirme ce que les professionnels du livre [et les moralistes des XVIe et XVIIe siècles] savent de façon empirique : sept lecteurs de romans sur dix sont des lectrices. Autrement dit, la lecture a un sexe. Lécriture nen doute pas (Braconnier, 2000, p. 198).
Distinctions sociales
Il reste pourtant dautres distinctions à faire dans la diversité des lecteurs. Lavant-dernière apparaît sous la plume de Cervantès dans louverture de la Seconde partie quand Alonso Quijano cherche à savoir comment ont réagi le « vulgaire », les hidalgos et les gentilshommes à la lecture de ses aventures (DQ II, 2, p. 642). La question est pertinente dans la mesure où elle détermine une réponse circonstanciée de Sancho :
Pues lo primero que digo dijo, es que el vulgo tiene a vuestra merced por grandísimo loco, y a mí por no menos mentecato. Los hidalgos dicen que, no conteniéndose vuestra merced en los límites de la hidalguía, se ha puesto don XE "Don, réciprocité" y se ha arremetido a caballero con cuatro cepas y dos yugadas de tierra y con un trapo atrás y otro adelante. Dicen los caballeros que no querrían que los hidalgos se opusiesen a ellos, especialmente aquellos hidalgos escuderiles que dan humo a los zapatos y toman los puntos de las medias negras con seda verde (DQ II, 2, p. 643).
Lorsquil écrit les dernières nouvelles exemplaires, Cervantès sait (pôle I) que la lecture ne peut échapper à un morcellement social, chaque groupe faisant tourner la fiction dans lorbite de ses intérêts particuliers. Le cas dAlonso Quijano est certainement particulier du fait que ses prétentions éthiques brûlent les frontières sociales, notamment sur les questions de stratification nobiliaire. Le problème nest pas neuf, néanmoins, puisque les velléités dun Lazare XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" de Tormès nont pas manqué de froisser certaines susceptibilités, dont celle de Francisco de Quevedo.
Il nen reste pas moins que la circulation du livre ne supprime en rien les différences dappréciation des uvres romanesques en fonction du statut social des lecteurs. La question a fortement intéressé la critique contemporaine. LEssai de sociologie de la lecture de Jacques Leenhardt et de Pierre Józsa, sil est finalement peu pris en compte par les théories de la lecture, nen demeure pas moins un exemple significatif des diverses attentions lectorales qui découpent un même lectorat (en loccurrence national). En lecture, il semble que deux types daccommodation se détachent :
Le premier correspond assez bien à la définition du roman donnée par le jeune Lukács dans sa Théorie du roman. Certains lecteurs organisent leur approche autour de la figure de véritables héros : dans leur lecture, ils ordonnent la matière textuelle selon les catégories du destin individuel, de la morale héroïque et de la psychologie du moi.
En revanche, le second type daccommodation se rapprocherait plutôt de ce que le même Lukács dit du roman historique : "Le sujet principal du roman [
] est la société, la vie sociale des hommes en interférence continuelle avec la nature qui les entoure et qui sert de base à leur activité sociale, avec les différentes institutions ou coutumes sociales qui transmettent les rapports des individus dans la vie sociale [
]." Non plus centrée sur la figure du héros romanesque et de son destin, cette lecture accommode sur des phénomènes globaux, sociaux, qui constituent le cadre, cest-à-dire pour ce lecteur la réalité profonde des événements narratifs (1999, p. 36).
Lorsque laccommodation devient idéologique et sociale (lecture des caballeros) et non pas romanesque (celle dAlonso le Manchègue), elle génère des questionnements, voire des oppositions selon un référent social. Le phénomène est tout à fait manifeste dans les réactions des devisants de lHeptaméron. À propos de la vingt-neuvième nouvelle, dont le personnage de Nomerfide vient de tirer une leçon théologique, les auditeurs engagent le débat sur le terrain sociologique. Comme le fait remarquer Gisèle Mathieu Castellani,
[l]anecdote leur suggère une réflexion sur la différence entre "eux", "les gens simples et de bas étage" [
] et "nous", aristocrates, gens de cour [
]. La rhétorique impeccable qui se met au service de lanalyse sociologique, portée par le binarisme et la structure dopposition, soulignée par les parallélismes et les antithèses, lit dans la fable rustique la plus grossière [
] une métaphore des conditions sociales, et de leurs essentielles différences (1992, p. 83-84).
Dans ce domaine rigide que sont les distinctions sociales dans le Siècle dor espagnol, la réflexion dOisille (Heptaméron) est tout à fait emblématique : « je ne saurais croire quune femme de létat dont elle était, sût être si méchante, quant à Dieu, et du corps, laissant un si honnête gentilhomme pour un si vilain muletier ».
Les liens du cur, on laura compris, engagent pour beaucoup les liens du sang ; et tout écart à un strict immobilisme social peut être ressenti comme un scandale ou une invraisemblance XE "Vraisemblance" .
Complexions humorales
Un dernier découpage du lectorat, issu celui-ci des conceptions médicales de lépoque, intéresse particulièrement notre auteur. Il sagit de la caractérisation des quatre tempéraments sanguin, colérique XE "Colère (personnage)" , flegmatique, mélancolique, qui, comme le note Christine Orobitg, « ne relève pas du seul savoir médical mais de la culture de tout lettré » (1996, p. 48).
De fait, si les tempéraments jouent considérablement dans la manière dont les écrivains anticipent les lectures futures de leurs écrits, cest principalement à cause dune véritable dichotomie dans la conception que les contemporains se font de la nature humorale. Cette distinction duelle établit une ligne de partage entre lhomme mélancolique et le sujet rieur : « si la tristeza y aflicción deseca y consume las carnes [
], cierto es que su contrario, que es la alegría, ha de humedecer el celebro y abajar el entendimiento » (Huarte, 1989, p. 333).
Dans lesprit des créateurs, lexpérience romanesque ne peut que se ressentir dun tel partage des âmes, dautant plus que les lecteurs en sont réduits à leur essence tempéramentale. Point de mesure, semble-t-il, à ce sujet : le liseur est soit atrabile (froid et sec) et enclin à la tristesse, soit sanguin (chaud et humide) et prompt à la joie et au rire. Et Cervantès nest pas en reste. À lheure de conclure son prologue de 1605 à travers les derniers mots de l« ami » conseiller, lauteur juge la pertinence du récit à sa capacité de réponse aux deux tempéraments opposés que sont la mélancolie atrabilaire et la jovialité sanguine : « Procurad también que, leyendo vuestra historia, el melancólico se mueva a risa, el risueño la acreciente » (DQ I, p. 18).
Outre la distinction courante à lâge classique du lecteur « simple » et du lecteur « avisé » (DQ I, p. 18), la prise en compte par notre auteur de la divergence réceptive due à lhumeur prédominante dans chaque individu marque non seulement sa conscience du fait physiologique en lecture, mais aussi son anticipation au moment de lécriture pôle I (« Procurad también que »).
Le lecteur mélancolique
Le mélancolique se distingue des autres sujets parce que la lecture est pour lui une aggravation de son tempérament. Les raisons sont, à la fois, internes au lecteur et propres à lactivité de lecture.
Le premier élément veut que lexcès de bile noire, caractéristique du mélancolique, provoque chez lui un dérèglement de limaginative à luvre dans la lecture (voir supra). Le délire imageant du Manchègue dans la lecture sexplique donc en partie par la pression quexerce la bile noire sur la faculté dimagination ; sans compter que le sujet mélancolique est plutôt porté vers la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" et linsomnie (DQ I 1, p. 39), ce qui lui donne loccasion daccentuer les effets pervers dune lecture déjà néfaste. Un homme comme M. de Montaigne, représentatif de la conscience que les hommes de la Renaissance avaient de ces phénomènes « physiologiques », déconseille ainsi les journées entièrement consacrées à la lecture chez ladolescent, notamment mélancolique :
Je ne veux pas quon labandonne à lhumeur mélancolique dun furieux maître décole [
]. Ni ne trouverais bon, quand par quelque complexion solitaire et mélancolique on le verrait adonné dune application trop indiscrète à létude des livres, quon la lui nourrît ; cela les rend ineptes à la conversation civile et les détourne de meilleures occupations. Et combien ai-je vu de mon temps dhommes abêtis par téméraire avidité de science (1972a, p. 237).
En Espagne, Cervantès ne le démentira pas.
La lecture pouvait elle-même cest le second élément être responsable de ce que la médecine de lépoque considère comme une poussée mélancolique chez le sujet. Il est fréquent, explique Blas Álvarez Miravall, que « los hombres estudiosos y dados al ejercicio de las letras (por estar mucho tiempo o leyendo, o escribiendo inclinada la cabeza, o por el poco ejercicio que hazen) les agrave su cabeça, gran parte de flema viscosa, o de melancolía fría ».
Lexplication que les doctes dantan peuvent émettre au sujet de cas similaires à don XE "Don, réciprocité" Quichotte correspond par conséquent à lhypothèse dun effet conjoint du tempérament mélancolique et de la lecture excessive.
Le colérique XE "Colère (personnage)"
À bien y regarder, on trouve également dans la Première partie une conscience physiologique étendue au colérique XE "Colère (personnage)" , cet autre type de lecteur piégé dans son excès humoral et sec. Comme cela a largement été souligné, les toutes premières lignes du roman ne laissent pas planer longtemps le doute sur la complexion du héros lecteur : « era de complexión recia, seco de carnes, enjuto de rostro » (DQ I, 1, p. 36). Lallure physionomique trahit la particularité physiologique : celui que lon ne sait nommer possède, à coup sûr, un tempérament bilieux et sec qui fait de lui un être aussi coléreux que mélancolique.
Daucuns auront remarqué, effectivement, que lhumeur colérique XE "Colère (personnage)" est celle qui prédomine chez Alonso Quijano, ce qui nest pas sans poser problème lorsque ce trait saccentue sous leffet des lectures répétées, de labsence de sommeil humidifiant, et surtout de lingurgitation de récits chevaleresques (voir supra).
On comprendra donc lampleur prise par le tempérament colérique XE "Colère (personnage)" une fois irrigué par lirascible et les pores dune lecture fondée sur lagressivité des protagonistes masculins. Lors de lépisode du retable, qui voit notre protagoniste se jeter sur les marionnettes de Maese Pedro, leffet dégagé par la fiction du retable retranche lhidalgo chevalier dans les derniers quartiers de la colère sanguine : « Sancho tuvo pavor grandísimo, porque, como él juró después de pasada la borrasca, jamás había visto a su señor con tan desatinada cólera » (DQ II, 26, p. 851).
Cest donc tout un comportement policé qui est mis en péril dans la lecture répétitive dactes violents.
Les implications physiologiques de la lecture et leur mise en récit par Cervantès nous auront donc permis de mesurer toute lattention que notre auteur portait à ces paramètres externes à lécriture, mais internes à lhistoire narrative dès lors que la fiction engageait lâme et le corps humains.
2. Pôle II : Lecteurs et Lectures
-A-
Lecteurs
hay diferentes opiniones, como hay diferentes gustos
Cervantès, DQ II
Eres tan vario que por poco no te llamo camaleón
Marcos García, La flema de Pedro Hernández
Après avoir cerné les lecteurs envisagés du point de vue auctorial (pôle I), il est à présent nécessaire de sattarder sur lautre versant du fait littéraire : celui de lappropriation du texte (pôle II), cest-à-dire non plus sur les lecteurs visés mais sur les lecteurs et les lectures du concret de la réception.
Nous ne rentrerons pas ici dans les subtilités de la lecture orale communautaire ou solitaire et silencieuse, qui occuperont des développements ultérieurs. La question qui se pose ici est de connaître quelles personnes lisent des récits brefs et surtout de savoir ce que ces individus lisent parallèlement. Cette dernière interrogation est importante, car létude de la nouvelle pourrait laisser entendre quil existe un lectorat spécifique pour le récit bref, distinct du public des textes en prose plus volumineux, or il nen est rien.
Lhétérogénéité des lecteurs de récits brefs
Lorsque lon sintéresse au pôle lectoral, lélément le plus flagrant concerne la multiplicité des lecteurs de nouvelles, leur grande hétérogénéité.
Les témoignages qui apparaissent notamment dans lédition de 1605 de Don Quichotte intéressent notre point de vue car ils manifestent, sinon une réalité, du moins une volonté cervantine daccéder à un public extrêmement large. Le lieu même de lauberge est significatif. Véritable carrefour de vies, il offre les récits brefs à une large audience, où se mêlent la plèbe et la noblesse, le sacré et le profane. Le fait est assez important pour quon puisse le signaler : lample lectorat dessiné en creux est sans lien avec celui permis par les progrès de limprimerie et louverture du marché du livre. La nouvelle du Curioso impertinente se présente en effet sous la forme dune copie manuscrite, comme le souligne par deux fois le texte (« papeles de muy buena letra, escritos a mano », DQ I, 32, p. 371 ; « qué papeles son esos que de tan buena letra están escritos », p. 374). Par son format et son support, le récit bref jouit dune formidable capacité dexpansion (voir infra : II. 3). De plus, le prêt douvrage entre amis et lachat duvres de seconde main sont des pratiques courantes à lépoque.
Un autre élément de réponse qui explique la pleine ouverture de lauditoire des récits brefs nest pas étranger à lémergence dun nouveau groupe de lecteurs, révélé par le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" en Toscane, puis en Castille par la « miscellanée » du Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache. Les deux types de littérature que ces uvres ont initiés modifièrent certainement lécart qui pouvait séparer les lecteurs aristocrates des auditeurs analphabètes. Ainsi que le signale V. Branca, le succès éditorial du Décaméron marque l« explosion dun enthousiasme bourgeois » (Boccace, 1992, p. LXIV). De même, en Espagne, la fable alémanienne, par son énorme succès éditorial (le prologuiste de la seconde partie, Juan de Valdès, évoque « cincuenta mil cuerpos de libros » et « veinte y seis impresiones »), visait non seulement à pénétrer les foyers de la jeune bourgeoisie, mais aussi à séduire lensemble de la population lectrice par ses ambitions humanistes et universalistes. Le récit bref cervantin, si lon en croit lample environnement fictionnel que lui prête Cervantès (DQ I, 32), retrouve cette large audience quavait, selon le mot de Fr. Márquez Villanueva, « créée » Mateo Alemán. Il est fort probable que la nouvelle situe sa réception sur ce terrain nouveau quavait défriché lédition de Guzmán de Alfarache et qui fit affleurer, simultanément au développement de limprimerie, « el gran ciclo moderno de la novela como arte de masas » (Márquez Villanueva, 1990, p. 550).
Proche par ses divers lecteurs de la veine « réaliste », la nouvelle ne séloigne pourtant pas du public des romans de chevalerie ; cest même là son public « premier », diégétique, si lon en croit les narrataires diégétiques du Curioso impertinente. À lexception dAlonso Quijano, lauditoire du curé est identique à celui des récits dAmadís et de ses épigones. Or, dans un article fondamental signé de Sara Nalle, les interrogatoires inquisitoriaux révèlent que les habitants de Cuenca qui possèdent au XVIIe siècle des romans de chevalerie nétaient pas des hidalgos mais plutôt des fermiers, des commerçants dorigine judaïque ou des marchands (1989, p. 88). Lhistorienne confirme les affirmations données dans la Première partie de Don Quichotte : « [Los libros de caballerías] con gusto general son leídos y celebrados [
] de todo género de personas de cualquier estado y condición que sean » (DQ I, 50, p. 568).
Aussi faut-il croire que la nouvelle cervantine marche délibérément sur les traces laissées par les romans chevaleresques et picaresques. Lensemble des Ejemplares, dans la droite ligne universaliste dAristote (Poétique), envisage la réception artistique en décloisonnant les barrières sociales ou culturelles. En cela, peut-être, les nouvelles se distinguent du premier Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , en sadressant « al descuidado o al cuidadoso », tel un jeu « donde cada uno pueda llegar a entretenerse » (NE, « Prólogo al lector », p. 18). Les prétentions de lauteur révèlent une parfaite lucidité que viendra corroborer limmense succès de son recueil, puisque le nombre déditions des Nouvelles exemplaires approche, à lui seul, celui de lensemble des éditions réunies de la Première et la Seconde Partie de Don Quichotte.
Hétérogénéité des lectures
Le lectorat du récit bref nest pas seulement pluriel dans sa composition, il lest aussi, pourrait-on dire, dans ses goûts narratifs.
Déjà, les évocations cervantines placées au cur du Don Quichotte de 1605 témoignaient dune diversité, non plus des « types » de lecteurs, mais des différents genres en prose que chacun deux lisait. Linventaire des livres de lhidalgo avait tracé, dès le sixième chapitre, un panorama lectoral hors du commun, foisonnant. Moins exceptionnelles, mais peut-être tout aussi pertinentes sinon plus, les lectures accomplies par Dorotea XE "Dorotea, Fernando" et par don XE "Don, réciprocité" Diego de Miranda offraient un témoignage de cette hétérogénéité, appliquée aux livres. Dorotea, à la fois, « (se) acogía al entretenimiento de leer algún libro devoto » (DQ I, 28, p. 322) et « había leído muchos libros de caballerías » (DQ I, 29, p. 335). De son côté, la bibliothèque du gentilhomme au manteau vert est autant pourvue de chroniques que duvres dévotes.
Cest la mallette laissée dans lauberge de Juan Palomeque (DQ I, 32) qui savère lélément le plus éclairant sur la variété des goûts chez un même lecteur et, notamment, chez lamateur de récits brefs. La nouvelle de type italien (Novela del curioso impertinente) se trouve accompagnée dun court récit à thématique picaresque XE "Picaresque (veine)" (Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo), de deux uvres historiques (Historia del Gran Capitán et la vida de Diego García de Paredes) et de deux uvres de fiction chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" (Don Cirongilio de Tracia et Felixmarte de Hircania).
Ce croisement peut paraître surprenant ; néanmoins, le lecteur de nouvelles, à laube du XVIIe siècle, ne saurait être enclin à lexclusivité narrative. Lhistoire de lAbencerraje et de Jarifa peut être lue au sein dun écheveau pastoral et celle dOzmín et de Daraja à lintérieur dun parcours picaresque XE "Picaresque (veine)" . Cest cette même variété dans les lectures que lon retrouve dans les recensements dAnne Cayuela sur la prose romanesque puisque tous les possesseurs de nouvelles ont également dans leur bibliothèque des exemplaires de textes plus volumineux comme La Dorotea XE "Dorotea, Fernando" (4), Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache (4), Juguetes de la niñez (3), Los trabajos de Persiles y Sigismunda (3), Don Quijote (2), Vida del buscón (2), El Diablo cojuelo (2), La Arcadia (2), etc. (1996, p. 88-97). Extrêmement succinct, cet inventaire insiste malgré tout sur le fait que le lecteur de récits brefs ne réduit pas ses activités à la seule production nouvellière. À linstar dun Alonso Quijano friand de longs romans, les amateurs de la brièveté nhésitent pas à voyager à lintérieur dun espace lectoral beaucoup plus vaste, profondément transfictionnel.
-B-
Lectures
(leffet de pertinence narrative)
Ten aquí, Sancho, hijo, ayúdame a desnudar, que quiero ver si soy el caballero que aquel sabio rey dejó profetizado.
Miguel de Cervantès, DQ I
Le miroir fictionnel ne reflète pas uniquement le monde romanesque ; il réveille également le cur et limaginaire du lecteur : « cest moi qui suis en jeu, [
] le texte me lit autant que je lis » (Picard, 1989, p. 119). Lessai de Michel Picard sur le temps lectoral considère la lecture comme une « anamnèse ». Don Quichotte confirme le fait lorsque, confronté à une « étrange vision » des « encamisados » (DQ I, 19), il complète sa perception par celle dun vieux souvenir (de lecteur) : « en aquel punto se le representó en su imaginación al vivo que aquélla era una de las aventuras de sus libros » (ibid., p. 201).
Mais, si nous ne mettons pas en doute les fondements de cette théorie, le point de vue cervantin apparaît moins mémoriel quhédoniste.
Le déplacement observable dans le processus onirique (Freud XE "Freud, Sigmund" , 2001, p. 205-207) travaille la lecture comme le jeu, car il est « le fondement même de la possibilité dune fonction ludique » (Picard, 1989, p. 120). Pour Michel Picard, on « ne comprend rien à la vie psychique si lon ignore ou sous-estime, en particulier, ce dernier. Cest lui, évidemment, qui explique le choix du souvenir et son association à telle donnée textuelle » (ibid.).
Au-delà de cette lecture engagée du côté du Je/Jeu, Cervantès semble attentif à une constante du lire qui veut que limaginative soumette à la conscience des images enracinées dans le plaisir du lecteur.
Lisant le monde qui lentoure, Alonso Quijano refigure ses éléments suivant la logique de son bon plaisir. Lors de sa première sortie, la narration évoque ce processus mental et en fait un trait spontané du lecteur : « al instante, se le representó a don XE "Don, réciprocité" Quijote lo que deseaba » (DQ I, 2, p. 49). Lauberge quil voit au loin, comme les caractères dimprimerie sur les folios, est substituée, dans limaginaire, par une vision plaisante. Lidée que le chevalier se fait du personnage dAldonza Lorenzo signale, plus que nul autre élément diégétique, cette tendance de limaginative issue de lidéalisme stilnoviste et dantesque (Bundy, 1927, p. 230) : « píntola en mi imaginación como la deseo » (DQ I, 25, p. 285).
Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" donne une explication à cette polarisation hédoniste de la création imageante :
Limage onirique est [
] principalement engagée du côté du principe de plaisir [
]. La vision optique, en revanche, appartient à lordre du réel. Limage « littéraire », représentation mentale construite à partir dun support extérieur, paraît osciller entre les deux orientations. On peut cependant inférer du caractère très peu directif des stimuli textuels que limage-personnage penche davantage du côté du rêve, donc du côté du plaisir (1998, p. 42).
Pour Cervantès, par conséquent, les images proposées à la contemplation imaginaire des lecteurs ne sont pas pure « réception », pur produit fini quil faudrait « re-figurer », selon la terminologie de P. Ricur XE "Ricur, Paul" : elles travaillent limaginaire des lecteurs, suscitent et entretiennent leur plaisir, dépendent de lui.
Un problème se pose alors si lon pense à la contraignante abondance des stimuli engagés par lécriture évidente. Mais, à bien y regarder, le traité sur la « formation de lorateur » de Quintilien XE "Quintilien" suppose en fait deux rhétoriques qui peuvent sopposer :
¿Hay alguien tan alejado en poder representarse plásticamente las cosas, que al leer aquel conocido pasaje contra Verres -Allí estuvo, en pantuflas, el pretor del Pueblo Romano con su capa griega de púrpura y su larga camisa interior (que a los tobillos le llegaba-, recostado sobre una mujerzuela en la playa), no solamente parezca estar contemplando sus personas, el lugar y la postura de ellos, sino hasta suplir por sí mismo detalles de cosas, que no dijeron ? (VIII, III, 64)
Algunos asignan también la descripción clara y característica de lugares a esta misma figura artística (a la hypotiposis), mientras otros autores la llaman topografía (IX, II, 44).
Quintilien XE "Quintilien" fait état de deux techniques : une rhétorique de lévocation et une rhétorique de labondance (hypotypose). En fait, loin dêtre contraires, les deux écritures mobilisent des relations de complémentarité. Si, dans le premier cas, leffet dévidence sapplique à un lieu (doù la topographie), dans le second, il concerne la description de personne (prosopographie). Lopération de comblement imaginaire, parce quelle ressortit à la référentiation humaine, puise alors nécessairement sa sève dans lencrier des affects.
( (
¿Y quién es el hombre en cuyo grosero pecho en tanta manera está muerta cualquier centellita de pensamiento amoroso que no conozca cuán precioso y deleitable sea a los enamorados recitar alguna vez a sus amadas, que los escuchan, alguna de sus coplas y otra vez escuchar a ellas, que las leen? ¿O leyendo los antiguos acaecimientos amorosos en algún autor, encontrarse en los suyos, y hallar en ajenos libros escritos sus pensamientos, oyendo los tales en el papel cuales ellos los hicieron en el corazón, trayendo cada uno de ellos a la memoria muy afectuosamente los suyos y con dulce maravilla comparándolos y concordándolos con aquellos?
Pietro Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , Los Asolanos
Dun point de vue psychologique, lhétérogénéité du lectorat nest pas sans conséquence. Indépendamment des prévisions auctoriales sur la réception des nouvelles par des hommes ou des femmes, par des jeunes ou des moins jeunes, les fictions sont automatiquement actualisées de diverses façons ; Cervantès en était bien conscient.
Le récit de la princesse Micomicona nétait pas neutre pour A. Quijano, son auditeur. Comme les mots dans lépisode du chevalier du lac, la narration de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" présente lintérêt de viser explicitement un destinataire en loccurrence lhidalgo ; et, cela, à tel point que le récit finit par se transformer en un discours flatteur nayant dautre but que de solliciter un plaisir égoïste :
el rey mi padre, que se llama Tinacrio el Sabidor, fue muy docto en esto que llaman el arte mágica [
]. Dijo también mi padre [
] que luego, con algunos de los míos, me pusiese en camino de las Españas, donde hallaría el remedio de mis males hallando a un caballero andante, cuya fama en este tiempo se estendería por todo este reino, el cual se había de llamar, si mal no me acuerdo, don XE "Don, réciprocité" Azote o don Gigote (DQ I, 30, p. 347-348).
Au-delà de la stratégie ponctuelle ourdie par le curé, le personnage de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" met en exergue la dimension narcissique de la « réception » fictionnelle. De fait, comme le souligne Sancho (« Don Quijote diría, señora »), la narration fonctionne, ni plus ni moins, pour lauditeur comme un appel personnel. Convié à écouter le récit, A. Quijano lest aussi à se situer en lieu et place de laventurier tout puissant évoqué par la narratrice. Avec la réponse onirique de don XE "Don, réciprocité" Quichotte au chapitre 35, le secours XE "Aide, Auxiliaire" ainsi demandé donnera lieu au plein investissement actantiel de don Quichotte, à savoir la mise en pièces des outres de vin de son hôte. Notre narrataire diégétique construit une solution personnelle à la narration « sollicitante » de Dorotea. Par cette illustration des plaisirs romanesques de don Quichotte, Cervantès pose limportance de lengagement identitaire et affectif dans lactivité lectorale.
Lors du bilan que lauteur tire des relations entre lecteurs et êtres fictionnels, en introduction à la lecture du Curioso impertinente, il évoque le cas de laubergiste Juan Palomeque. Le plaisir quil y trouve tient, souvenons-nous, à ces quelques mots : « A lo menos, de mí sé decir que cuando oyo decir aquellos furibundos y terribles golpes que los caballeros pegan, que me toma gana de hacer otro tanto » (p. 369). Si nous retrouvons leffet de simultanéité événementielle (« oyo »/ « pegan »), il apparaît clairement que, chez tous ces sujets, un processus d« identification » joue à plein dans la focalisation de lintérêt (« pegan » / « oyo »), mais surtout, chacun des personnages ne « lit » pas la même chose, et chacun sarrête sur des séquences distinctes.
Si la lecture conserve quelques traits de la communication, cest bien parce que le récit est assimilé par lesprit selon le principe de pertinence (Sperber XE "Sperber, Dan" , Wilson, 1989, p. 82) : en règle générale, plus lhistoire réfère au contexte lectoral, plus elle est pertinente et digne dintérêt (ibid., p. 182). Ce contexte est soit dordre empirique et il renvoie à la situation du lecteur, soit dordre psychologique et il trouve alors un écho avec sa subjectivité.
Pour Cervantès, il est évident quune même trame prendra un cours différent selon le navigateur qui décidera de laborder. La fiction, dirons-nous, varie selon ceux qui la réalisent. La fille de laubergiste sinvestit différemment de son père, mais aussi de Maritorne. Parmi les facteurs de pertinence, on comprendra donc, quoutre les différences de mode de vie (fille daubergiste/employée dauberge), celles concernant le sexe (homme/femme) et lâge (jeunes et moins jeunes) ont un rôle prégnant dans la fictionnalisation du texte. Pour un même support narratif, Cervantès attribue des investissements individuels, des effets de pertinence fictionnelle divers (pôle I).
Premier clivage : la distinction sexuelle des lecteurs
À linstar de nombre de ses contemporains masculins et dAlonso Quijano, laubergiste « se projette dans la figure héroïque des chevaliers et trouve son plaisir dans leurs combats » (Marín Piña, 1993, p. 270). Limplication masculine tend à faire sienne les actions de violence physique (« aquellos furibundos y terribles golpes »). Quant à Maritorne ou à la fille de laubergiste, leur position se substitue exclusivement à leurs homologues fictionnels féminins.
À en croire Alain Braconnier, dans le domaine des émotions, les différences entre hommes et femmes « portent moins sur le fond que sur la forme. Mais combien la forme est importante » :
De nombreuses études se sont intéressées aux différences affectives entre les sexes. Elles ont montré que les styles émotionnels sont liés à lidentité sexuée bien plus fortement que nous le pensions à présent [
]. Les recherches en psychologie récemment menées concordent toutes : les femmes expriment plus facilement ce quelles éprouvent [
]. Elles ne sont donc pas plus émotives, mais elles communiquent mieux leurs émotions que les hommes (2000, p. 12 et 41).
Cette tendance dordre neurologique est, par ailleurs, accompagnée et amplifiée dans laprès Moyen Âge. Attentif aux variations historiques, le psychiatre signale le poids de lévolution culturelle amenée avec la Renaissance :
De façon significative, la Renaissance est le temps dune véritable révolution vestimentaire où lhabit féminin se différencie fortement de lhabit masculin [
]. La robe de lhomme est raccourcie, celle de la femme laisse apparaître une taille affinée. La délicatesse et la sensibilité féminines sont reconnues. Les femmes sont apparemment plus libres dexprimer leurs émotions quà lépoque précédente [du "mâle Moyen Âge"]. (ibid., p. 142-143).
Dans le foyer italien, le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , mais surtout le Corbaccio, le De mulieribus claris et les dialogues du Courtisan (III, 47-67) nhésiteront pas à établir une nette distinction entre hommes et femmes, ou à lancer une véritable querelle des sexes en général et des femmes en particulier.
Consciente de lappréhension sexuée des récits, lanalyse lectorale de la fiction brève ne peut ignorer, dans les chapitres à venir, une certaine polarisation de la réception. Aussi, voudrions-nous évoquer deux tendances psychologiques, sans pour autant rendre hermétique la distinction homme/femme.
Les rapports humains :
le choix féminin de lhorizontalité sereine, la préférence masculine pour la hiérarchie conflictuelle
À limage de nos deux personnages féminins, prêtons une plus grande sensibilité des lectrices « aux rapports humains, à leur symétrie et à leur maintien » (cest particulièrement évident dans le cas évoqué par la fille de laubergiste) et un plus grand intérêt pour un « langage de rapport et dintimité » (Maritorne). Juan Palomeque, a contrario, est particulièrement attiré par le lien asymétrique que les chevaliers cherchent à imposer par la force.
Fortes empathie et réaction émotive des lectrices
Lavantage revient généralement aux lectrices dans la compréhension des affects dautrui : à peine « âgées de quelques heures, les filles manifestent déjà une grande réceptivité aux émotions de leur entourage immédiat, répondant par exemple aux pleurs dun autre bébé alors quun garçon ny prêtera aucune attention » (Braconnier, 2000, p. 53). Ne nous étonnons donc pas que Cervantès fasse dire, non à laubergiste, mais à sa fille sa préoccupation pour un tiers XE "Aide, Auxiliaire" mis en difficulté sentimentale.
Il nest pas indifférent que, dans léventail de lecteurs cervantins, seule pleure une femme (une adolescente), quand dautres témoignages (Alonso López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , Lope de Vega) évoquent des larmes masculines. Sinterrogeant sur lévolution, à la puberté, des différences émotionnelles, Alain Braconnier observe un renforcement de celles-ci sous leffet des bouleversements hormonaux : si les larmes viennent plus difficilement aux yeux des hommes, il « ne sagit pas simplement dune question dorgueil mais aussi dune affaire dhormones. On sait aujourdhui que la testostérone, lhormone mâle, émousse lexpression émotionnelle et inhibe les pleurs » (2000, p. 94). On ne peut donc que rappeler, à qui veut enquêter sur la réception des uvres du Siècle dor, le constat de Mario Mancini, qui observait chez les lectrices du Moyen Âge le syndrome de Madame Bovary (G. Flaubert) et de Fiammetta (J. Boccace), cette « extraordinaire intensité didentification émotive » (Mancini, 2001, p. 162). Cervantès semble, en tout cas, ne pas sécarter de ce modèle anthropologique et médiéval et indiquer, concernant lémotion, une spécificité féminine de lecture. Il faut dire quAlonso López Pinciano, comme tant dautres, estimait que les femmes, « como flacas, son muy aparejadas para recebir este afecto de compassión » (1998, p. 348).
Second clivage : la distinction des âges.
Le cas des lectures denfants
Ayuda la edad, porque más mueven los niños y viejos que los de mediana edad
Alonso Lopez Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , Philosophía antigua poética
Dans lapproche des fictions lues aux ou par les enfants, la distinction entre récepteur et destinataire, émise par Nieves Baranda (1996, p. 126), est pertinente car la plupart des récits publiés auxquels ils avaient accès (récepteurs) sadressait vraisemblablement aux adultes en priorité (destinataires). Les représentants de la infancia (1-7 ans) et de la puericia (7-14 ans) ne sintéressaient pas seulement aux contes de fées.
Les illustrations (Flos sanctorum dAlonso de Villegas), la brièveté des séquences (dans le Fabulario de Sebastián de Mey ou dans les nouvelles) devaient favoriser la diffusion dune multitude de récits auprès des enfants. Mais cest surtout la pertinence diégétique des histoires quil faudrait retenir, et particulièrement la présence :
de personnages dâge proche dans le monde fictionnel décrit,
danimaux anthropomorphes (voir infra),
daventures merveilleuses (voir infra).
On ne sera donc pas surpris dentendre Sainte Thérèse avouer sa fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" denfant pour les hagiographies quelle lisait avec son frère (infancia), puis pour les romans de chevalerie (puericia, adolescencia).
On ne méprisera pas non plus lexpérience fictive du premier aubergiste que rencontre don XE "Don, réciprocité" Quichotte fraîchement armé :
él, ansimesmo, en los años de su mocedad, se había dado a aquel honroso ejercicio, andando por diversas partes del mundo buscando sus aventuras, sin que hubiese dejado los Percheles de Málaga, Islas de Riarán, Compás de Sevilla, Azoguejo de Segovia, la Olivera de Valencia, Rondilla de Granada, Playa de Sanlúcar, Potro de Córdoba y las Ventillas de Toledo y otras diversas partes, donde había ejercitado la ligereza de sus pies, sutileza de sus manos, haciendo muchos tuertos, recuestando muchas viudas, deshaciendo algunas doncellas y engañando a algunos pupilos, y, finalmente, dándose a conocer por cuantas audiencias y tribunales hay casi en toda España; y que, a lo último, se había venido a recoger a aquel su castillo, donde vivía con su hacienda y con las ajenas, recogiendo en él a todos los caballeros andantes, de cualquiera calidad y condición que fuesen, sólo por la mucha afición que les tenía y porque partiesen con él de sus haberes, en pago de su buen deseo (DQ I, 3, p. 55-56).
Le parallélisme est trop important entre la sainte (réelle) et laubergiste (fictif) pour ne pas voir la réalité historique sous-jacente dans cette description amusée.
-C-
Les « actes de lecture » :
public et solitude XE "Solitude (de lamoureux)"
Placée sous le signe de la diversité par la composition de son lectorat et par les goûts romanesques de celui-ci, la nouvelle dépend aussi de la pluralité qui accompagne les manières de la lire. Dans la pratique, la lecture de récits brefs nest pas seulement celle du for privé. Le texte de Don Quichotte rappelle ainsi que la plupart des lectures se font toujours en public ; et les dernières recherches sur les actes de lecture confirment la réalité des représentations cervantines. Les travaux de Margit Frenk ont fortement insisté sur ce point, afin de réfuter les affirmations de Daniel Eisenberg : « si [
] no existe una oposición entre lo oral y lo escrito, entre oralidad y escritura sí hay oposición entre la lectura oral-auditiva y la lectura puramente ocular, entre la voz y el silencio: son dos sistemas, no sólo diferentes, sino contrapuestos » (1997, p. 19).
Notre analyse des effets attendus par les récits brefs cervantins (approche interne) devra sappuyer sur ces différences empiriques de lacte de lecture en général. Aussi lenquête va-t-elle sappesantir sur les différences entre la lecture silencieuse et la réception orale pour en mesurer les implications lectorales.
Lecture orale, lecture publique
Porque la retórica cervantina, con su peculiar elocución, sólo se aprecia en todo su valor cuando entra por el oído
Alberto Blecua, Cervantes y la retórica
Comme la remarqué Margit Frenk, non seulement lécrit était la plupart du temps oralisé, mais, en outre, cette forme de lecture, vocale, était majoritairement accomplie en public. Roger Chartier XE "Chartier, Roger" faisait même de ce trait une possible caractéristique espagnole : « [dans] lEspagne du XVIe siècle, peut-être plus quailleurs, le rapport fondamental aux textes est bien un rapport doralisation et découte » (1990, p. 146). De cet aspect découle, ainsi que le remarque lhistorien, une méthodologie littéraire qui, loin de se perdre dans labstrait de la théorie formaliste, doit prendre en compte le caractère historique et singulier de la lecture de textes fictionnels :
considérer la lecture à haute voix comme la lecture implicite visée par un grand nombre duvres et de genres littéraires dentre XVIe et XVIIIe siècles ainsi la comédie humaniste ou ses dérivés (par exemple la Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" ), le roman de chevalerie, ou ses parodies (par exemple le Quijote, la pastorale, la poésie lyrique, etc
Le lecteur construit en de tels textes nest pas (ou pas seulement) un lecteur qui lit en silence, pour lui-même, dans un commerce intime avec le livre. Le lecteur inscrit dans luvre est aussi (et surtout) un oralisateur qui lit à haute voix, peut-être pour son propre plaisir, mais plus généralement pour un auditoire qui reçoit le texte dans une écoute. Lhistoire littéraire a trop longtemps été insensible à cette figure de la lecture et trop encline à postuler que les textes, toujours, ont été écrits pour des lecteurs qui les lisaient comme le font les critiques daujourdhui (cest-à-dire lèvres closes et par les seuls yeux). Même la Rezeptionstheorie, malgré son attention déclarée pour lhistoricité du rapport aux uvres, est demeurée prisonnière de cette manière de voir qui fait de la lecture, en tant quelle est une pratique visée par les textes, un invariant transhistorique. À linverse, on voudrait postuler que les dispositifs textuels propres à chaque uvre et à chaque genre sorganisent à partir du mode de réception auquel ils étaient destinés ou quon pouvait leur supposer (ibid., p. 141).
Comprendre la prose des XVIe et XVIIe siècles suppose donc une attention toute particulière à la concrétisation orale des uvres.
On nuancera néanmoins les réflexions de Roger Chartier XE "Chartier, Roger" en précisant quavant dêtre une lecture « inscrite » ou « construite » par lauteur, la lecture orale est un fait ; un récit fictionnel, quels quen soient ses présupposés lectoraux (pôle I), ne pouvait échapper à la mise en parole dun lecteur public (pôle II) :
Dada la importancia que la voz seguía teniendo en la trasmisión de los textos, el público de la literatura escrita no se limitaba a sus lectores, en el sentido moderno de la palabra, sino que pudo haberse extendido a un elevado número de oyentes, de todos los estratos sociales, incluyendo a la población analfabeta (Frenk, 1997, p. 25).
Dans ce contexte, Cervantès manifeste-t-il dans Don Quichotte une particulière attention pour la vocalisation de la prose romanesque ?
Cest fort probable. Dabord parce que, si lon en croit la description faite par Juan Palomeque et les recherches menées par Sara Nalle, les romans de chevalerie pouvaient être lus en public. Ensuite, parce que Don Quichotte prétendait, en vertu de ces pratiques populaires, à une réalisation orale et sociale :
parece jugar con la idea de que también su Quijote podría ser leído oralmente, a menos que fuera sólo coquetería el final de II: 25, « comenzó a decir lo que oirá y verá el que le oyere o viere el capítulo siguiente » y el epígrafe de II: 66, « Que trata de lo que verá el que leyere o lo oirá el que lo escuchare leer » (Frenk, 1997, p. 28).
On peut, alors, logiquement formuler lhypothèse que la narration « parlée » qui caractérise Don Quichotte, ce « moyen efficace dinstaurer, entre lauteur et le lecteur, une relation comparable à celle qui sétablit entre le conteur et son auditoire » (Moner XE "Moner, Michel" , 1989, p. 112), pouvait servir à la performance du raconteur en charge de la lecture publique du texte cervantin.
Mais quen est-il pour les récits brefs ? Selon Margit Frenk, si, comme le précise Juan Palomeque, les romans de chevalerie étaient habituellement lus à haute voix le soir après les journées de moissons, les uvres courtes correspondaient parfaitement aux limites temporelles dune veillée : « frente a la chimenea doméstica, en los mesones, durante las largas caminatas se leían novelas cortas o bien se contaban de memoria, sin el libro a la vista » (1997, p. 29).
Le témoignage de Lorenzo Palmireno XE "Palmireno, Juan Lorenzo" (cité par lhistorienne) envisage la demi-heure comme durée raisonnable pour ne point indisposer les auditeurs (il sagit alors de la durée moyenne dune nouvelle de Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" ). Mais une soirée se limiterait-elle à ce court laps de temps, lhiver notamment ?
Lexemple de la lecture du Curioso impertinente montre en fait que le découpage par chapitre dun récit répond, dune part, à une dynamique propre à la tessiture narrative, mais aussi, dautre part, à cette possibilité, pour les lecteurs, de pouvoir interrompre facilement luvre, sans rompre la progression narrative du chapitre. Le séquençage en chapitres nest donc pas pour les lecteurs réels de Don Quichotte un critère déterminant de patience humaine. Il est même largement limitatif, si lon sappuie sur les exemples fictionnels laissés par Cervantès : cette même journée voit, dans lauberge de Juan Palomeque, non seulement la lecture des trois parties de la nouvelle florentine, mais aussi la narration tripartite du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" .
Considérons les récits brefs de notre corpus :
Nombre de signes
Débit rapide
20 signes
= 1,25 sec
Débit lent
20 signes
= 1,60 secLeandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" 9 23410 mn12 mnEl casamiento engañoso22 70625 mn30 mnLa fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" 34 49135 mn45 mnEl licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera43 08445 mn1hLa señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" 63 6311h 051h 15Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo61 7771h 051h 20El celoso extremeño60 3731h 051h 20La dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" 66 6531h 101h 30La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" 73 1281h 151h 40El curioso impertinente79 9761h 251h 453h 30Capitan cautivo79 7911h 251h 45DQ I, « Primera parte » (1-8)80 6391h 251h 50El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" 82 5461h 251h 50La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" 88 6891h 302 hEl coloquio de los perros103 3151h 502h 15La gitanilla104 9931h 502h 20
Certes, on trouve, dans lunivers cervantin des récits brefs de très courte durée : lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (DQ I, 51, 9234 signes) et celle du Mariage trompeur (22 706 signes) ne dépassent pas la demi-heure, même avec un débit assez rapide.
Néanmoins, la majeure partie des nouvelles cervantines excède cette durée souvent jugée comme le temps maximal dattention continue. Avec un débit normalement lent, six « nouvelles exemplaires » ont un temps de lecture orale compris entre 45 minutes et 1 h 30 : La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera, La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo, El celoso extremeño, Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" .
Un troisième groupe peut être détaché : La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , El curioso impertinente, El capitán cautivo, El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , avec un débit de mots similaires, durent entre 1 h40 et 1h50. Or, il semble quil sagit dune durée normale daudition. Ce temps, qui correspond aussi à celui nécessaire pour lire la « Première partie » du Don Quichotte de 1605 (Chap. 1-8), est comparable à la durée dattention du public du septième art qui oscille aujourdhui entre 1h30 et 2h10.
Seuls restent donc trois récits, La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , El coloquio de los perros, La gitanilla, dont lampleur impose (plus de 88 000 signes), pour un débit lent, deux heures ou plus découte. Cela peut paraître long, mais, si les occasions de se réunir autour dune fiction plaisante étaient relativement rares, les auditeurs supportaient certainement avec plaisir la lecture de ces textes dont lauteur était à présent reconnu. Dautant plus que deux heures ne semblent pas une limite insupportable pour un public conquis : dans le Quichotte apocryphe, le fils de Pedro Alonso avait lu à don XE "Don, réciprocité" Quichotte et à Sancho quelques pages dun roman de chevalerie « pendant plus de deux heures ». Pour un lecteur réel, le cumul du Curioso et du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" pouvait dépasser les trois heures...
Il reste que, quelle que soit la durée orale de la nouvelle cervantine, sa lecture publique pouvait mettre en jeu une série de traits (le jeu, le devis et lemprise) quil importe de définir.
Le jeu
Du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" (1349-1351 ?) à la Parte segunda del Sarao y entretenimiento honesto de María de Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" y Sotomayor (1647), nombreux furent les auteurs de nouvelles à tracer un rapport de continuité diégétique entre la fête et le récit bref, comme pour mettre davantage en relief laspect joyeux du contage. Chez Pampinea, linitiatrice boccacienne du contage, faire la fête est un véritable impératif : « goûtons à la joie et à la fête que les temps présents peuvent donner : cest, je crois, la bonne façon dagir » (Boccace, 1994, p. 50).
Lorsque la narration de récits brefs sinsère le soir (Eslava, 1986 ; Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" y Sotomayor, 1998, 2000), ce moment dégagé des activités professionnelles diurnes devient alors le temps du loisir. Aussi, les modes de lecture de lEurope du sud ne doivent-ils pas être bien différents de ceux qui rythment la vie des Allemands étudiés par Hans Erich Bödeker. Chez eux, « la lecture le soir ou la nuit, en tout cas après le coucher du soleil, est encore un phénomène remarquable pour les gens [...]. En tout cas, on utilisa désormais le soir et la nuit pour le plaisir littéraire de la lecture. Les transformations du comportement de lecture et lapparition des loisirs étaient donc immédiatement liées. Lidée même de loisir créa un espace temporel aussi cohérent que possible, le soir et pendant la nuit » (1995, p. 102).
Un autre auteur de contes, Giovan Francesco Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" , plus encore que Jean Boccace, ne laissera pas les amusements de sa nouvelle brigata incontrôlés :
comme sapprochaient les derniers jours du Carnaval, voués aux réjouissances et au divertissement, Madame ordonna à tous de revenir le lendemain soir à la réunion, sous peine dencourir son indignation, afin quon pût établir les conventions qui devaient être tenues entre eux (1999, p. 10).
La fête, une fois prise dans les filets de la contrainte, prend la tournure dun jeu, où les énigmes viendront ponctuer les narrations. De même, pour Cervantès, la métaphore du jeu détermine, on le sait, la conception de la lecture de son recueil « exemplaire ».
Il est donc important de remarquer que la définition usuelle du jeu, qui le considère comme un moment coupé du reste du temps humain (Caillois, 1967, p. 37), aide XE "Aide, Auxiliaire" à comprendre lécart quichottesque. Dans la lecture publique envisagée comme un jeu dun temps limité (voir infra), des rites dentrée et de sortie façonnent la compréhension ludique et fictionnelle de lécoute. Parce quelle est mise en contexte, la nouvelle du Curioso impertinente nous fournit un exemple de ce quétait, en Castille, la réalité de la lecture brève.
La lecture à haute voix du manuscrit ne se fait pas sans que les futurs auditeurs ne sappesantissent sur le texte lui-même, ni sans que le lecteur ninstaure une limite claire entre lactivité commune et dispersée de la discussion ordinaire et le temps du romanesque : « esténme todos atentos, que la novela comienza desta manera : » (DQ I, 32, p. 375). Lattention demandée ne signifie pas que les auditeurs nétaient précédemment pas attentifs : elle commande le silence et surtout une nouvelle attention, différente, portée par l« esprit de jeu » (Caillois, 1967). Comme marque de conclusion du temps ludique, le même meneur de jeu fait irruption sur la scène diégétique en reprenant sa voix propre et en rétablissant un impératif du temps ordinaire, à savoir la nécessaire certitude du vrai : « Bien dijo el cura me parece esta novela, pero no me puedo persuadir que esto sea verdad; y si es fingido, fingió mal el autor » (DQ I, 35, p. 423).
Par ce rituel introductif et conclusif, le curé de Don Quichotte est semblable à ces conteurs qui aident lauditoire à abandonner la « peau » des rôles quil a pu assumer en dépouillant les personnages du conte de lapparence de véracité quils auraient pu revêtir (Belmont, 1999, p. 86). Des lecteurs aussi solitaires que le sieur « Quijada » navaient évidemment pas le luxe de soffrir pareil dispositif et prenaient le risque de ne plus faire de différence claire entre la vie quotidienne et celle des merveilleux chevaliers. Cervantès montre donc, par cet exemple concret, les avantages pragmatiques dune lecture orale, effectuée en groupe sous le contrôle dun lecteur soucieux des limites entre limaginaire du temps fictionnel et le poids empirique de la vie quotidienne.
Enfin, si la lecture publique diffère de lappréhension silencieuse et se rapproche de lactivité ludique, cest bien parce quelle se produit en public sur un mode parallèle aux récits de paroles représentés dans les recueils de nouvelles ou dans Don Quichotte, quelle est véritablement un jeu en partage. Aussi le jeu nouvellier des Ejemplares est-il lancé par Cervantès « sur la place publique » (NE, p. 18), de même que le choix de lire le Curioso avait été fait à deux, entre Pero Pérez et Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" : « había tomado Cardenio la novela y comenzado a leer en ella; y, pareciéndole lo mismo que al cura, le rogó que la leyese de modo que todos la oyesen » (DQ I, 32, p. 375). Pampinea, la chef dorchestre de la musique décaméronienne, avait mis en avant cet aspect fondamental de la lecture commune, qui fait delle un moment de grande convivialité au sein dune restreinte « république » damis :
il y a, comme vous le voyez, des damiers et des échiquiers avec lesquels chacun peut se distraire à son gré. Mais si lon suit mon avis sur ce point, nous ne passerons pas cette chaude partie du jour à jouer (car au jeu lesprit dun des partenaires se trouble, sans grand plaisir pour lautre ni pour lassistance), mais à conter des nouvelles (ce qui, pendant que lun de nous raconte, peut combler de plaisir tout lauditoire) (Boccace, 1994, p. 55).
Pour Boccace, comme pour Cervantès, la réunion autour dun raconteur est, en somme, lassurance dune parfaite entente et dune appréhension maîtrisée de laventure fictionnelle.
Le devis
Mais la convivialité, si elle rapproche les esprits, ne les fond pas pour donner lieu à une seule et même lecture. Conviés à un récit unique, les participants à la lecture publique produisent, chacun, une version différente : les témoignages de laubergiste, de sa fille et de sa servante étaient à ce sujet assez explicites.
Dun point de vue pratique, ce fait a une conséquence dont on na certainement pas encore dégagé tout le poids auctorial et lectoral quil pouvait supposer alors : la « participation communautaire » et les divergences dappréciation favorisent de fait léchange de points de vue. La Tragicomedia XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" de Fernando XE "Dorotea, Fernando" de Rojas en est un exemple probant (Ruiz Pérez, 1997, p. 15-16) ; le texte lui-même, par son prologue, intégra et stimula peut-être ce phénomène : « Y pues es antigua querella y usitada de largos tiempos, no quiero maravillarme si esta presente obra ha seído instrumento de lid o contienda a sus lectores para ponerlos en diferencia, dando a cada uno sentencia sobre ella a sabor de su voluntad » (Rojas, 2000, p. 19). En se présentant sous la forme incertaine dune « tragicomedia », luvre continuait de donner à chacun matière à réfléchir et à évaluer, individuellement, le rapport hiérarchique entre éléments tragiques et éléments joyeux.
Cervantès ne pouvait quêtre conscient de ces habitudes lectorales. Au début de la Seconde partie de Don Quichotte, Cervantès exprime limportance de la conversation polémique dans la « réception » dune uvre. La réalité des affirmations de Sancho, mais aussi de Sanson, au sujet des réactions quavait provoquées la première partie de Don Quichotte, est plus que probable :
En lo que toca prosiguió Sancho a la valentía, cortesía, hazañas y asumpto de vuestra merced, hay diferentes opiniones; unos dicen: "loco, pero gracioso"; otros, "valiente, pero desgraciado"; otros, "cortés, pero impertinente"; y por aquí van discurriendo en tantas cosas, que ni a vuestra merced ni a mí nos dejan hueso sano (DQ II, 2, p. 644).
¿qué hazañas mías son las que más se ponderan en esa historia ? - En eso respondió el bachiller hay diferentes opiniones, como hay diferentes gustos
(DQ II, 3, p. 648).
Même Alonso Quijano, reclus dans sa bibliothèque, ne peut sempêcher de partager sa lecture et de la prolonger avec ses amis : « tuvo muchas veces competencia con el cura de su lugar [
] sobre cúal había sido el mejor caballero
» (DQ I, 1, p. 38).
Lire au Siècle dor ne se limite donc pas à lacte de fictionnalisation encadré par le début et la fin du récit. La participation fictionnelle se ramifie après le temps de lécoute. Le récit bref jeté à la voracité du groupe peut difficilement sarrêter au point final imposé par lauteur. Il est bien plus vraisemblable quil soit lobjet dune excroissance post-fictionnelle provoquée par le débat quil suscite (Chartier XE "Chartier, Roger" , 1990, p. 131).
Michele Rak, à propos du Cunto XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" de li cunti (Le conte des contes, G. Basile), fera observer que léchange de commentaires sur un récit fait à haute voix est naturel lors des réunions de groupe (1980, p. 118). Dans ses maravillas et desengaños (1637,1647), María de Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" y Sotomayor fera état, de façon romanesque et très significative, de cette activité post-textuelle (mais tout aussi lectorale) ; au sein du groupe madrilène quelle représente, quantité de nouvelles vont faire débat. Dans les deux cas, la pratique mise en évidence est celle de la disputa, du « devis ». Mais déjà, en 1558, Marguerite de Navarre soulignait la logique qui liait les commentaires et les débats à l« écoute » proprement dite. Pour lexégète Gisèle Mathieu Castellani, la « structure dalternance » met en évidence lopposition entre le temps de la croyance, celui de laudition du récit, et le temps du soupçon et du commentaire : « dans ces disputes et ces querelles, les devisants se font un malin plaisir de faire éclater la cohérence problématique dune conduite ou dun caractère », car « nul désormais ne détient lautorité en ces devis qui se désignent comme des "débats" » (1992, p. 90, 219).
Il ne fait pas de doute que la nouvelle, à la différence du conte, dont elle pouvait reprendre quelques scénarios, manifestait une certaine propension pour les histoires prêtant à débat (voir infra : chap. III). Les auteurs ne se contentaient pas de réutiliser la rhétorique médiévale de la quaestio, ils représentaient également son pendant lectoral : la disputatio (Garin, 1968, p. 68). La belle Felismena (Los siete libros de la Diana) fait ainsi de la lecture dune fable (le jugement de Paris), le prétexte à un débat entre une femme enceinte et un mari lecteur :
Mi padre [
] le comenzó a leer aquella historia de Paris, cuando las tres deas se pusieron a juicio delante dél sobre la manzana de la discordia. Pues como mi madre tuviese que Paris había dado aquella sentencia apasionadamente y no como debía, que sin duda él no había mirado bien la razón de la diosa de las batallas, porque, precediendo las armas a todas las otras cualidades, era justa cosa que se le diese. Mi señor respondió que la manzana se había de dar a la más hermosa y que Venus lo era más que ninguna, por lo cual Paris había sentenciado muy bien, si después no le sucediera mal [
]. Así que, hermosas ninfas, en esta porfía estuvieron gran rato de la noche, cada uno alegando las razones más a su propósito que podía (1996, p. 100-101).
Lexemple donné par Jorge de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" , mais aussi les pratiques actuelles parmi lesquelles on trouve le cinéma et les ateliers de lecture, laissent penser que le débat autour des personnages nest pas seulement une tradition textuelle érudite, moyenâgeuse ou une manifestation précoce de l« ère du soupçon » à la Renaissance. Le contexte démission dun récit bref incitait naturellement lesprit humain au débat : cest là un fait anthropologique. Le devis, partie intégrante du mouvement lectoral, est une des manifestations de la tendance intellective du lire.
Il nest donc pas innocent de trouver dans le cas des Nouvelles exemplaires le mot disputa à la toute fin du recueil :
- Aunque este coloquio sea fingido y nunca haya pasado, paréceme que está tan bien compuesto que puede el señor alférez pasar adelante con el segundo.
- Con ese parecer respondió el alférez me animaré y disporné a escribirle, sin ponerme más en disputas con vuesa merced si hablaron los perros o no (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 623).
Lincroyable du colloque ne peut en effet quêtre soumis à lentendement des lecteurs, dont Peralta est lintermédiaire fictionnel (Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , 1983, p. 137). Nous verrons dans notre analyse interne de la lecture que dautres récits brefs cervantins offrent aux lecteurs des interrogations dordre plus ou moins similaire, sans doute pour que ce recueil devienne réellement un jeu qui se pratique à plusieurs, un objet de débat entre amis (voir infra : III. 3. B. Narrer un cas).
Disons, sans rentrer dans le détail, que si les Nouvelles exemplaires se présentent en début de lecture sous langle de la « table de billard », ce nest pas seulement pour rappeler le rôle prégnant de lauteur dans le jeu lectoral (voir supra), cest surtout, pensons-nous, afin dinscrire les récits exemplaires dans la pratique du débat public. Cervantès ne place pas sans raison le recueil « en la plaza de nuestra república » (NE, p. 18). Confier une uvre à la République signifie labandonner, non al lector, mais « aux lecteurs », cest-à-dire à la diversité du « corps républicain » pour quil puisse délibérer sur le sens et lintérêt des récits, pour que, comme le truco, lexégèse devienne un jeu à plusieurs, à partir des « petites pièces » disposées sur la « table » (voir la correspondance bolillos/récits brefs).
On pourrait croire néanmoins que les mots de Peralta, en clôture du recueil (« sin ponerme en disputas »), contredisent cette interprétation. Ce serait se méprendre sur les intentions cervantines, transparentes dans son refus dencadrer les récits au moyen dune narration englobante. Dans les recueils nouvelliers organisés autour dune cornice, chaque nouvelle appelle un débat extradiégétique fléchant plus ou moins le devis des futurs lecteurs. Chez Cervantès, il convient dobserver au contraire un choix délibéré de laisser la nouvelle sous la direction unique dun narrateur (voir infra sur GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" etc.) dans lintention dobtenir une ouverture lectorale maximale pour toute la « république » des lecteurs. De ce point de vue, la fin abrupte du Coloquio serait à rapprocher du vague des remarques du curé à propos du Casamiento : au silence des voix diégétiques peut succéder, pour tout le recueil exemplaire, le bruit des voix du public.
Lemprise des sens
Il y a dans la lecture orale ce croisement entre deux spectacles pour l« il cérébral » : celui de la vue empirique (la scène externe des auditeurs) et celui de la vision imaginaire (la scène interne de limaginación). Mais la mise en relief du signifiant textuel par la prononciation à voix haute comporte aussi sa part de séduction.
Par loralisation du signifiant graphique, la voix vient donner du corps à lécriture compacte des folios. Par les sons et vibrations du lecteur, la fiction trouve cette épaisseur sonore et rythmée qui confine à limprécation magique.
Quil sagisse de la performance du lecteur ou de la grandiloquence de la prose chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , Juan Palomeque ne peut sempêcher dêtre saisi et conquis par le chant lectoral : « yo los escucho, y en verdad que aunque no lo entiendo, que recibo gusto de oíllo » (DQ I, 32, p. 370). Lexemple posé par Cervantès se veut révélateur dun fait psychologique que lon pourrait sous-évaluer, obnubilé par le sens du texte : la réalité sonore dune narration peut suffire à la machine humaine. Il nest que de se souvenir de lenchantement dAlonso Quijano, lecteur de Feliciano de Silva (sur la lecture murmurée, infra) et de lintertextualité sonore (intervocalité) quimplique le passage cervantin qui y fait référence. Outre les changements de tons et de cadences propres à la lecture oralisée (pronuntiatio Institutionis oratoriae, XI, 3, 1), la surprise provoquée par des termes inconnus, rendus à leur nudité sonore par la difficulté à les revêtir dune signification, donnait à linventio chevaleresque une elocutio à sa mesure.
Le romanesque, après avoir trouvé son interprète, allait rejoindre, comme une musique, les oreilles des auditeurs. La comparaison avec lart de la muse Euterpe nest pas gratuite. La matérialité acoustique des mots, cest-à-dire la musique romanesque, peut se suffire à elle-même, et cest toute la spécificité de la littérature orale que de pouvoir se satisfaire de lexpressive écorce vocale. Comme le révèle laubergiste, grâce au lecteur public, point nest besoin de tout comprendre, et il est même bon, savoureux, de se laisser guider par la seule symphonie des vocables et des périodes phrastiques. De lécoute (« yo los escucho ») à laudition (« oíllo »), lattention lectorale se spécialise ; elle délaisse la variable de la compréhension pour accentuer le plaisir tout sensualiste né de la participation poétique distanciée, et se délecter au seul parfum des mots (« gusto »), au seul « bruissement de la langue ».
Si limage de la musique peut être féconde pour analyser et comprendre la réalité sonore du texte lu en public, notamment celui des narrations hébergeant des pièces poétiques (NE), la présence du lecteur lors de la performance lectrice oblige à faire ce rapprochement entre le fait littéraire et le chant lui-même. Dans lAntiquité, Platon XE "Platon" avait fait allusion à lorigine humaine des cigales (Phèdre) ; de même, selon Gisèle Mathieu-Castellani, les théoriciens de la Renaissance française « réaménagent les analyses des traités rhétoriques pour mettre en évidence limportance de la lecture à haute voix » (Mathieu Castellani, 2000, p. 133).
Cervantès est particulièrement sensible à la sonorité des récits, et ce, dès lécriture de La Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" (Moner XE "Moner, Michel" , 1989, p. 276). Il nest donc pas surprenant quil établisse, dans le Coloquio de los perros (p. 548, voir infra), une distinction entre deux types de récit : ceux qui emportent la satisfaction par le seul contenu de la narratio, et ceux qui ont besoin, pour plaire, dune mise en forme supplémentaire, propre au domaine de lactio (modulation de la voix, gestes, et autres manifestations corporelles). Ce qui frappe dans les romans comme Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Grecia ou Florisel de Niquea (Feliciano de Silva), cest la capacité musicale de cette prose, au-delà de son intérêt narratif (2004, p. XLIX). Croire donc, comme Maxime Chevalier, que les lectures publiques de roman de chevalerie sont « invraisemblable(s) », notamment parce que les paysans ne comprenaient pas ces textes-là, signifie occulter le phénomène psychologique et acoustique de la lecture. Le plaisir retiré par Juan Palomeque, en-deçà même dune compréhension littérale du récit, répond justement à ce type daffirmation, en rappelant combien lespèce humaine reste soumise aux pouvoirs simples des vibrations vocales du lecteur, aux étrangetés lexicales des « razones » dAmadís, queffectivement Sancho ne comprenait pas (Chevalier, 2004, p. 89).
La lecture solitaire
Si por algún modo alcanzara que la lección destas Novelas pudiera inducir a quien las leyera a algún mal deseo o pensamiento
Cervantès, NE (prologue)
La sonorité de luvre nest pas un privilège de la seule lecture publique, et lon ne saurait soutenir labsence totale doralisation du texte lors dune lecture solitaire. Dans bien des cas, la lecture du temps était murmurée ; le lecteur pouvait se repaître à loisir des morceaux sonores que le texte lui soumettait, en témoigne, en France, la « rumination » de Michel de Montaigne :
la lecture des vers [de Virgile], même lorsquelle est silencieuse, est dabord orale, [
] les mots passent par la bouche : "Quand je rumine ce rejicit, pascit, inhians, mollis, favet, labefacta, pendet, percurrit, et cette noble circunfusa, mère du gentil infusus, jai dédain de ces menues pointes et allusions verbales qui naquirent depuis." Ruminer, cest bien savourer lentement lingestion des mots, sen repaître, prononcer avec délice des vers nourrissants (1972c, p. 137).
Dans le Coloquio de los perros, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" assure connaître le contenu des romans pastoraux de son maître berger grâce à la lecture quil en faisait :
digo que en aquel silencio y soledad de mis siestas, entre otras cosas, consideraba que no debía de ser verdad lo que había oído contar de la vida de los pastores; a lo menos, de aquellos que la dama de mi amo leía en unos libros cuando yo iba a su casa, que todos trataban de pastores y pastoras, diciendo que se les pasaba toda la vida cantando y tañendo con gaitas, zampoñas, rabeles y chirumbelas, y con otros instrumentos extraordinarios. Deteníame a oírla leer, y leía cómo el pastor de Anfriso cantaba estremada y divinamente, alabando a la sin par Belisarda, sin haber en todos los montes de Arcadia árbol en cuyo tronco no se hubiese sentado a cantar, desde que salía el sol en los brazos de la Aurora hasta que se ponía en los de Tetis; y aun después de haber tendido la negra noche por la faz de la tierra sus negras y escuras alas, él no cesaba de sus bien cantadas y mejor lloradas quejas. No se le quedaba entre renglones el pastor Elicio, más enamorado que atrevido, de quien decía que, sin atender a sus amores ni a su ganado, se entraba en los cuidados ajenos (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 552-553).
On pourrait affirmer que la vocalisation du texte ne sert quà justifier la connaissance que Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" possède de la prose pastorale. Mais si les lecteurs solitaires ne lisaient pas à voix haute, en Espagne comme en France, les lecteurs du Coloquio, nauraient-ils pas jugé invraisemblable un passage du récit qui se veut justement une critique de linvraisemblance ?
Toujours est-il que limportant nest pas dans lopposition lecture orale/lecture silencieuse. Au cours des derniers siècles du Moyen Âge, le goût de lintimité avait affecté la culture livresque grâce à la généralisation de lécriture séparée à partir du XIIe siècle. Puis vinrent les débuts de limprimerie qui permettaient une production de masse du livre échappant de plus en plus aux populations religieuses et aux lectures communautaires. La lecture solitaire allait se généraliser. Cest donc le clivage activité communautaire/solitude XE "Solitude (de lamoureux)" qui est opérant pour saisir les variables empiriques les plus profonds de la réception fictionnelle.
Retrait social
Pourtant, si lon regarde lexemple du célèbre roman de Cervantès, la seule description précise dun personnage occupé à lire à lécart de ses contemporains est celle dAlonso Quijano (Iffland, 1989, p. 27). Plus dun siècle après la création dimprimeries sur le territoire espagnol, dans les années soixante-dix du XVe siècle (1472-1474), la lecture représentée avec force par lhidalgo semble receler certains dangers inhérents au fait quelle saccomplit surtout à lécart des autres. Sa bibliothèque (« el aposento de los libros »), véritable protection de lunivers fictionnel, derrière une enceinte fortifiée de livres, exprime lenfermement radical du lecteur solitaire. Lorsque Pero Pérez et Nicolas rentrent dans la « pièce aux livres », ils doivent en demander la clef à la nièce du lecteur, gardienne dun monde intérieur. Alonso Quijano, en privilégiant une lecture exclusivement solitaire et en senfermant dans ce mode de lecture, a pris le chemin de la marge et du repli sur soi.
Concentration
Au-delà du problème de la vocalisation du signifiant graphique ou du caractère parfois asocial de la lecture solitaire, nous voulons souligner la portée du radical isolement qui encercle le lecteur manchègue. Lire signifie pour Alonso Quijano sabstraire du monde environnant et empêcher sa voisine, ses voisins, de perturber sa progression imaginaire. À la différence du spectateur de théâtre, la situation lectorale, cernée de « cent corps de grands livres » (DQ I, 26, p. 76), suppose la concentration, puisque rien ne peut contrarier linvestissement fictionnel.
Emprise fictionnelle accrue
La contrepartie du plaisir solitaire et de cette tendance qui pousse le lecteur à posséder la fiction, autant que les livres, est, finalement, une lecture dévorante, elle-même possessive. On se souvient en effet des « muchas hanegas de tierra de sembradura » (DQI, 1, p. 37) vendues au profit des folios chevaleresques ; cest là tout le retournement décrit dans le premier chapitre de luvre : « Llenósele la fantasía XE "Imagination (fantasía)" de todo aquello que leía en los libros » (DQ I, 1, p. 39). LOgre-lecteur sest retrouvé prisonnier des livres qui lentourent, comme du livre qui, le temps de sa lecture, lobsède. Si la lecture faite à haute voix suggère la critique du fait de la présence des autres, la lecture solitaire renforce en plus le phénomène demprise fictionnelle, en limitant la tendance sociale de maîtrise de soi. Pour les lettrés du Siècle dor, la prise de pouvoir du sujet par la fiction nest pas une nouveauté ; Platon XE "Platon" sétait déjà appesanti sur ce point bien avant Cervantès, quand il confrontait Glaucon aux questions de Socrate :
- [
] sur ce point, dis-moi : luttera-t-il à ton avis contre son chagrin, et y résistera-t-il plutôt quand il sera exposé au regard des gens de son rang, ou lorsquil sera seul et livré à lui-même dans son intimité ?
- Il le supportera bien plus, dit-il, lorsquil sera sous le regard des autres.
- Mais dans la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" , il osera je pense, multiplier les plaintes dont il rougirait si on devait les entendre, et il fera bien des choses quil serait confus quon les voit faire (La République, 604a).
« Oui, cest ainsi, dit-il » ; Glaucon est obligé de reconnaître face à Socrate un phénomène anthropologique scientifiquement mis en évidence. La solitude XE "Solitude (de lamoureux)" libère lengagement émotionnel des hommes, quelle que soit leur culture (Pinker, 2000, p. 391). La lecture silencieuse ne peut donc que se ressentir dun tel phénomène.
Identification associative accrue
Mais, dans lunivers romanesque cervantin, Alonso Quijano nest pas lunique personnage lecteur en situation de solitude XE "Solitude (de lamoureux)" . Le licencié Peralta fictionnalise lui aussi dans lintimité, puisquil doit lire, seul, la trace écrite du colloque entre Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión, Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ayant refusé de la lui lire. Roger Chartier XE "Chartier, Roger" sest penché sur ce lecteur, plongé dans une uvre à tout le moins invraisemblable (fable animalière). Son analyse nous semble très pertinente : grâce au repli sur soi, lhistorien signale que « limagination sera plus facilement conquise, lidentification à luvre mieux assurée et lincroyable (des chiens qui parlent) peut être cru » (lecteurs réels), ou du moins lu jusquà son terme (lecteurs diégétiques Quijano, Peralta). Barry Ife dit dailleurs très justement :
Tal vez sorprenda que Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" no le lea el texto en voz alta a Peralta; al fin y al cabo, le acaba de contar la historia del Casamiento engañoso. ¿Por qué, pues, no contarle cara a cara lo que oyó discutir a Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" y Berganza ? [
] Peralta, igual que nosotros, recrea el diálogo de los perros dentro de su propia cabeza y con su propia voz interior, convirtiéndose, en destacada medida, en su autor (Ife, 1992, p. 41).
Economie de la compréhension plus poussée
Le mode de la lecture solitaire, loin dêtre un danger, est donc pris comme une voie dentrée en fiction, requise par le haut degré dinvraisemblance de certains récits. Lire seul ne fait pas que freiner le processus de distanciation, cela accentue le pouvoir enchanteur de limagerie mentale. Pour autant, la lecture solitaire ne bride pas léconomie de la compréhension. Certes, la lecture publique peut engager la discussion et la réflexion commune, mais elle nincite pas à la méditation. Convoquant les mots de Pedro de Navarra, Margit Frenk écrivait que lacte de lecture silencieuse est souvent associé à la faculté de lentendement : « El leer en silencio [
] es privilegio del sabio, mientras que el pobre ignorante, sólo atento al gusto que recibe por el oído, no entiende ni entiende bien los textos ni es capaz de reflexionar sobre ellos » (1997, p. 78). La lecture du for privé participe de lancienne lectura, cest-à-dire du commentaire.
Deux effets peuvent alors être observés. Tantôt la recherche littéraire sefforce délucider les passages obscurs, tantôt elle repère les incohérences des uvres. On trouve un exemple du premier cas à travers lattitude de don XE "Don, réciprocité" Lorenzo, le fils de Diego de Miranda, qui, tout armé de ses dix-huit ans, singénie à déchiffrer les classiques de lAntiquité (« Todo el día se le pasa en averiguar si dijo bien o mal Homero en tal verso de la Ilíada; si Marcial anduvo deshonesto o no en tal epigrama; si se han de entender de una manera o otra tales y tales versos de Virgilio », p. 756). Mais il ne faut pas être érudit pour être ce « discreto lector » tant choyé par les prologuistes ; un hidalgo comme Alonso Quijano nétait pas en reste pour sonder le texte de son entendement. Dès quil rencontrait les « requiebros y cartas de desafíos » de Feliciano de Silva, « desvelábase por entenderlas y desentrañarles el sentido » (DQ I, 1, p. 38). De fait, malgré les critiques (« el sentido, [
] no se lo sacara ni las entendiera el mesmo Aristóteles, si resucitara para sólo ello », ibid.) qui mettent en cause la prose chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , lattitude des lecteurs est la même dans un cas comme dans lautre : lorsque le sens résiste, lindividu sefforce de suivre une lecture-en-compréhension. Au-delà des incitations auctoriales, cest bien le pôle lectoral qui importe alors et qui applique, dans un cas comme dans lautre, une lecture soucieuse du sens.
Le second effet de lecture est moins flatteur pour lécrivain. Sanson Carrasco la met en avant lorsque Alonso Quijano lui fait remarquer que, régulièrement, des auteurs reconnus perdent tout crédibilité lorsquils en viennent à publier leur idées : la « causa deso es dijo Sansón que, como las obras impresas se miran despacio, fácilmente se veen sus faltas, y tanto más se escudriñan cuanto es mayor la fama del que las compuso » (DQ II, 3, p. 654). Ainsi Cervantès se voit-il critiqué pour avoir oublié de relater le vol XE "Vol" du roussin de Sancho. Mais limportant pour nous est de voir que la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" du lecteur apporte un temps de réflexion et quelle donne du temps à cette réflexion.
À la frontière du singulier et du pluriel :
La lecture du couple et La lecture familiale
Lorsque lassemblée des auditeurs se réduit au cercle familial ou au couple damoureux, le plaisir de loralité se mêle alors au bonheur de lintimité.
À la fin du XIIe siècle, Chrétien de Troyes met en scène dans lhistoire du Chevalier au lion, la rencontre dYvain et dun groupe de lecteurs : dans le verger dun château, une jeune fille fait la lecture dun « romanz » à ses parents (v. 5366).
Messire Yvains el vergier antre
Un prodome, qui se gisoit
Sor un drap de soie, et lisoit
Une pucele devant lui
An un romanz, ne sai de cui.
Et por le romanz escouter
Si estoit venue acoter
Une dame, et cestoit sa mere,
Et li prodon estoit ses pere,
Si se pooient esjoïr
Mout de li veoir et oïr ;
Car ils navoient plus danfanz
Le jardin dessine là un véritable lieu de plaisance propre à lunion familiale, redoublant le lien tissé par la voix familière de la « pucelle ».
Plus tard, au XVIIe siècle, on peut relever plusieurs cas de lectures réduites « à deux personnes, placées dans un tête-à-tête qui les isole. Lune lit et, à loccasion, commente tandis que lautre écoute et, à loccasion, discute, chacune des deux assumant tour à tour lun des deux rôles » (Dumonceaux, 1990, p. 121). Il peut sagir, concrètement, des cas dun mari faisant la lecture à sa femme enceinte ou dune épouse souhaitant récréer son compagnon, comme le montrent Jorge de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" dans ses Siete libros de la Diana ou J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" dans son Instruction de la femme chrétienne.
Au temps des Lumières, la correspondance privée analysée par Claude Labrosse fera état dun autre type de relation : la lecture au sein dun couple damants. Le lire, par la communication rapprochée, prend alors un tour différent, renforçant lintimité du couple, exacerbant les contenus sentimentaux exposés dans luvre. Dans une lettre quil adresse à Jean-Jacques Rousseau, un jeune précepteur décrit ainsi la fusion entre les attitudes présentées dans la fiction et les relations quil entretient dans sa vie quotidienne :
Jeus le bonheur de me faire aimer de la sur de mes élèves, la plus aimable et la plus vertueuse jeune fille que je ne connaîtrai jamais. Nous commencions à vivre ensemble avec beaucoup de familiarité lorsque votre Héloïse parut. Je vous connaissais de réputation et je neus rien de plus pressé que dacheter votre ouvrage : je le lus : jugez quelle impression il dut faire sur un cur né sensible, et jose le dire sensible à la vertu. Je voulus le faire lire à ma maîtresse. Je crus voir en elle une seconde Julie, et en effet, il y avait entre les deux filles des rapports très marqués. Jen trouvais entre Saint-Preux et moi, quoique moins sensibles [...] lidée de voir que nous avions quelque ressemblance avec les deux plus parfaits amants quon puisse imaginer me causait une douce satisfaction, un sentiment délicieux que je voulus faire partager à celle qui prenait part à tous mes autres sentiments ; mais il était difficile dy parvenir, on lui défendait la lecture des romans. Le premier tête à tête que nous eûmes, je lui parlais de votre ouvrage, et de limpression quil avait fait sur mon esprit je lui analysais le mieux quil me fut possible ; et lidée que je lui en donnai, lui fit naître un extrême désir de le lire. Nous pensâmes aux moyens de le satisfaire et nous trouvâmes que la nuit seule pouvait le fournir. Je lui donnai votre ouvrage et dès le soir même elle en lut deux volumes. Je lui demandai le lendemain si elle sétait bien amusée ; beaucoup me dit-elle, mais jaurais encore plus de plaisir si nous pouvions le lire ensemble. Quelques grands que fussent les obstacles, il fut décidé que je ferais tout pour les surmonter et jy parvins. Jentrai dans sa chambre, elle dormait, et je léveillai en me jetant dans ses bras. Vous jugez bien que notre première occupation ne fut pas de lire, depuis longtemps nous avions besoin de nous voir en liberté XE "Liberté (en amour)" ; et quoique nous nous parlassions tous les jours, nous avions une infinité de choses à nous dire. Mille baisers quelle me permit de prendre sur sa bouche ; les charmes de son sein quelle livra à ma discrétion, avaient tellement embrasé mes sens que dans mon ivresse jallais ... Elle arrêta mes efforts, et me parla en des termes que Julie et son amant n'auraient pas désapprouvés (1985, p. 53).
Si lHéloïse a permis de freiner les ardeurs du jeune homme semble-t-il, on a pu constater à la fin du Moyen Âge, que les romans de chevalerie comme Lancelot du Lac ou Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula pouvaient amener les jeunes lecteurs amoureux à consommer lacte, à linstar de Francesca da Remini et de Paolo Malatesta (voir supra). Les tentations proposées à la lecture trouvent donc leur efficace essentiellement par ce biais de la lecture intime en couple. Aussi, comme le remarquait Alonso Quijano le Bon, tout amant est-il suspect dès que lon sait son attachement à la prose chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" (DQ II, 74, p. 1220).
Il nen reste pas moins que cette pratique « amoureuse » de lecture ne devait pas être exceptionnelle, la prose lue en couple permettant de rapprocher les curs dans une fiction commune et de créer une scène imaginaire où deux êtres, conjointement, verbalisaient leurs émois et exorcisaient leurs fantasmes.
La lecture solitaire ou en couple des nouvelles cervantines ne peut être rejetée, dautant plus que Cervantès na pas choisi de fournir à lensemble de ses Novelas ejemplares un cadre qui aurait mis en abyme et en miroir une réunion dauditeurs pour ses récits. Si dun côté, la nouvelle de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo et celle du Curioso impertinente soffraient fictionnellement, avec la Première Partie de Don Quichotte, à une lecture publique, orale, de lautre, lexistence avérée du Celoso extremeño mais aussi de ce même Rinconete y Cortadillo, dans la miscellanée personnelle de larchevêque Niño de Guevara, révèle à lenquêteur que les nouvelles cervantines circulaient de façon inévitable dans les sphères de lintimité et de la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" . Comme le rappelle Maxime Chevalier, dans le cadre dune influence croissante de limprimerie, les Novelas ejemplares marquent, par rapport au recueil de Juan Timoneda, la naissance de la nouvelle en tant que genre affilié prioritairement à lécrit et à ses pratiques (1993, p. 393). Le lecteur des Ejemplares peut donc se retrouver seul face à son livre, doù sa désignation au singulier dans le prologue (« lector amantísimo ») : Cervantès sadresse « al descuidado o cuidadoso que las leyere » et pense que « cada uno pued(e) llegar a entretenerse » avec son recueil.
Néanmoins, dun point de vue méthodologique, aucune forme de lecture attestée au Siècle dor ne pourra être écartée dans lanalyse interne que nous mènerons sur la lecture des nouvelles cervantines. Lenquête devra prendre en considération les conséquences quune lecture intime mais aussi publique des textes pouvait générer. En effet, la nouvelle cervantine a beau être « faite pour être lue », comme le soutient Maxime Chevalier (ibid.), rien ne lempêchait, comme nous allons le voir à présent, de vagabonder oralement sur les routes dEspagne et de France, indépendamment du recueil ou du support imprimé qui liait, par exemple, les Ejemplares.
La lecture dune uvre peut, on la vu, être appréhendée selon deux perspectives : celle de lauteur et celle de la multiplicité des lecteurs potentiels. Dans le premier cas, étudier la lecture revient à faire lanalyse des attentes cervantines disséminées dans les récits brefs : sollicitation de certains lectorats précis, de certaines pulsions, de certains effets romanesques (admiratio, evidentia XE "Evidentia : Enargeia" , coopération interprétative). Dans le second, il faut prendre en compte lintérêt que certains passages offrent aux différentes postures de lecture, indépendamment des visées auctoriales : celle de lintimité ou du regroupement en public, mais aussi celles décrites dans notre première partie (narcissisme, altruisme,
).
Lexpérience romanesque, cependant, ne dépend pas uniquement de ces deux réalités dordre phénoménologique : la création (pôle I) et la fictionnalisation (pôle II). Le liseur na pas entre les mains luvre de lauteur, mais un « produit fini ». Ce sont donc les coordonnées scripturaires et éditoriales, cest-à-dire les liens matériels entre les deux « pôles » littéraires, quil nous faut à présent envisager pour compléter et affiner létude des paramètres qui conditionnent la réception des Nouvelles exemplaires.
3. Liens : le récit bref entre
Contraintes paratextuelles et Performance orale
Qué haremos destos pequeños libros que quedan?
- Estos dijo el cura no deben de ser de caballerías, sino de poesía.
Cervantès, DQ I
Luvre possède un caractère matériel, premier dans lacte de lecture. Tout comme lauteur nécrit pas un livre, mais un texte, le lecteur ne lit pas le texte original, mais sa transcription manuscrite ou imprimée. À côté de lauteur, donc, se trouve cette « seconde machinerie » quest la mise en livre :
la disposition et le découpage du texte, sa typographie, son illustration [...] ne relèvent plus de lécriture mais de limprimerie, elles sont décidées non par lauteur mais par le libraire-éditeur, et elles peuvent suggérer des lectures différentes dun même texte (Chartier XE "Chartier, Roger" , 1993, p. 102).
Dans sa volonté de récupérer lenveloppe du texte, après leffort de théorisation de la critique littéraire (W. Iser, U. Eco, P. Ricur XE "Ricur, Paul" , etc.), Roger Chartier XE "Chartier, Roger" nous rappelle combien la réalité du livre est primordiale dans le réel du lire, combien les marques de lédition jouent dans lappropriation personnelle de luvre.
Dans le prolongement des réflexions méthodologiques de lhistorien, nous voudrions aborder à présent létude de « lefficace de lobjet ». Ce troisième axe danalyse (les liens) va nous aider à reconstruire les limites que les dispositifs paratextuels imposent à la libre appropriation du texte des Ejemplares (ibid., 1987b, p. 17-18).
Reproduction de lédition réalisée par Juan de la Cuesta en 1613 (CERVANTES, 1981)
[
]
-A-
Recueil et autonomie :
des nouvelles en liberté XE "Liberté (en amour)"
Les « nouvelles », comme le montre Lope de Vega (2002, p. 104), se différencient des « contes » parce quelles appartiennent au monde de lécrit. Leur présence au monde est fortement marquée par leur ancrage dans la « galaxie Gutenberg ». Dans le recueil de 1613, plus spécifiquement, on sera attentif à labsence de directives auctoriales à finalité herméneutique « autour » des récits. Point de cadre à lhorizon des lecteurs pour entamer ou clore les histoires. Seuls des espaces et des frises typographiques encadrent le remplissage textuel dans lédition de Juan de la Cuesta.
Les nouvelles encerclées du Don Quichotte de 1605
Pour trouver une cornice à certaines nouvelles, il nous faut revenir au roman de 1605. Dans la Première partie de Don Quichotte, le récit bref est inséré dans la continuité de la narration, plaçant apparemment le liseur dans la même situation que les auditeurs fictionnels. Pourtant, les deux lectures sont bien différentes : quand le lecteur va lire le Curioso impertinente, il a lu dautres aventures, alors que les auditeurs diégétiques trouvent, par leur écoute, une activité de rupture. En somme, le lecteur est englué au sein dune narration extradiégétique collante ; lhistoire dAnselmo est fictionnellement liée à celle de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" et Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" ainsi quà celle de don XE "Don, réciprocité" Quichotte et Sancho. Les lecteurs de lépoque ont certainement été sensibles à cette contrainte diégétique qui fait entrer de force la nouvelle dans un continuum lectoral et dans une relation de dépendance autoritaire :
Una de las tachas que ponen a tal historia dijo el bachiller es que su autor puso en ella una novela intitulada El curioso impertinente, no por mala ni mal razonada, sino por no ser de aquel lugar, ni tiene que ver con la historia de su merced del señor don XE "Don, réciprocité" Quijote.
- Yo apostaré replicó Sancho que ha mezclado el hideperro berzas con capachos (DQ II, 3, p. 652).
De fait, les chapitres 32 à 35 du Don Quichotte de 1605 manifestent une profonde contradiction entre limprimé fictionnel (la nouvelle est « obra de ocho pliegos escritos de mano », DQ I, 32, p. 374) et limprimé réel du roman qui introduit typographiquement la nouvelle. Dans la diégèse, la nouvelle est un texte totalement indépendant. Lhistoire simpose par sa parfaite autonomie romanesque et le récit se veut autosuffisant, nécessitant seulement son support papier.
Pour le lecteur réel, il y a là une flagrante contradiction, puisque lui se voit offrir un récit parfaitement encadré. Il est donc menotté par les préalables diégétiques, et scandaleusement interrompu par lirruption, avant la fin de lhistoire, dune aventure périphérique (celle dun don XE "Don, réciprocité" Quichotte somnambule). En intercalant la nouvelle, Cervantès va à lencontre du fonctionnement libre de la nouvelle et restreint, dune certaine manière, sa lecture à la progression narrative quimpose la narration principale, étant donné que le récit-cadre marque, de fait, un droit de préséance sur la nouvelle satellite.
Dans un tel contexte, la mise en recueil particulière des Nouvelles exemplaires offre une réponse à la frustration des lecteurs. Le prologue ne souligne pas sans raison labsence de cornice : les nouvelles cervantines, à la différence de leurs aïeules boccaciennes, « no tienen pies, ni cabeza, ni entrañas, ni cosa que les parezca » (NE, p. 18).
Lire après leffort : le temps dintégration de la nouvelle
Leffacement du cadre redonne au récit bref sa liberté XE "Liberté (en amour)" première, il fournit au lecteur loccasion de manier librement les histoires dans sa propre histoire personnelle.
Les nouvelles ne sadressent pas, comme les romans de chevalerie ou les nouvelles de J. Boccace, à ce lecteur désuvré mis en évidence par le prologue du premier Don Quichotte ou par le personnage dAlonso Quijano (« los ratos que [el hidalgo] estaba ocioso [
] eran los más del año », DQ I, 1, p. 37). L« amantísimo lector » des Nouvelles exemplaires peut faire songer à ce « travailleur » interpellé par Joan Timoneda dans son Patrañuelo. Désormais, ce nest pas le livre et son extension qui commandent la lecture, dans une vie doisif, mais la vie laborieuse et ses rares répits qui rendent nécessaire la lecture de la nouvelle. Cervantès, comme beaucoup (Caro, 1978, p. 146), souscrivait à la critique de loisiveté. À quoi donc pourrait servir un cadre qui, à linstar de la brigata boccacienne, mimait le délassement permanent, si ce nest à faire sortir lhomme du raisonnable ? Lauteur de Don Quichotte ne pouvait que sinterroger.
Il est certain, en revanche, que la brevitas, en tant que « modèle formalisant », requiert cohésion et, donc, une « structure qui se manifeste généralement en ceci que laboutissement de laction constitue une pointe » (Zumthor, 1983b, p. 3, 8). Il découle de cette « morphologie » plus ou moins naturelle que la fin est linstant clé de la narration. Dans un « roman », le lecteur ne sait pas forcément à lavance à quel moment il devra abandonner sa lecture pour retrouver une activité normale. Le fonctionnement de la nouvelle est inverse à celui des récits de chevalerie qui engloutissait le temps des lecteurs dans des nuits interminables (voir supra). Le temps dintégration (ibid., 1987) de la nouvelle est celui de la vie quotidienne, faite de travail mais aussi dautres loisirs, notamment physiques. Dune part, sa brièveté (son temps intégré de courte durée) loblige à ne recevoir comme véritable « cadre » que la vie réelle des lecteurs ; dautre part, cette vie non fictionnelle constitue lhorizon obligé de la lecture, du fait de la courte durée de la narration et donc de la relative proximité de son dénouement.
Par voie de conséquence, la forme lâche du recueil cervantin, qui sépare les nouvelles les unes des autres, sert les visées de leutrapélie, cest-à-dire celles du divertissement idéal, caractérisé par sa dimension ponctuelle, momentanée. En effet, pour Aristote XE "Aristote" , autant que pour Thomas dAquin, le jeu délassant trouve sa finalité dans un futur qui le justifie (Wardrooper, 1982, p. 154-156). Pour le premier, notamment, la détente sert lactivité qui la suit, elle prépare le retour au sérieux :
Il serait en effet étrange que la fin de lhomme fût le jeu, et quon dût se donner du tracas et du mal pendant toute sa vie afin de pouvoir samuser ! Car pour le dire en un mot, tout ce que nous choisissons est choisi en vue dautre chose, à lexception du bonheur, qui est une fin en soi. Mais se dépenser avec tant dardeur et de peine en vue de samuser ensuite est, de toute évidence, quelque chose dinsensé et de puéril à lexcès ; au contraire, samuser en vue dexercer une activité sérieuse [
], voilà, semble-t-il la règle à suivre. Le jeu est, en effet, une sorte de délassement, du fait que nous sommes incapables de travailler dune façon ininterrompue et que nous avons besoin de relâche. Le délassement nest donc pas une fin, car elle na lieu quen vue de lactivité. Et la vie heureuse semble être celle qui est conforme à la vertu ; or une vie vertueuse ne va pas sans un effort sérieux et ne consiste pas dans un simple jeu (Aristote XE "Aristote" , 1990, p. 507).
Mais il ne faudrait pas croire que Cervantès situe sa réflexion sur la lecture autour de la dichotomie du travail et des loisirs. Sa préoccupation tend plutôt à opposer limmobilité lectorale à lactivité physique ; elle adopte en outre une perspective philosophique. Lallusion aux moments de délassement (« Horas hay de recreación, donde el afligido espíritu descanse », NE, p. 18) rappelle limportance qua eu Aristote XE "Aristote" dans la formation de lhumanisme et des théories du savoir-vivre XE "Savoir-vivre" . Depuis les débuts de la Renaissance, la question du jeu inclut une portée physiologique, mais aussi civique. De même que la musique, le jeu prend sa place dans le cadre de la réflexion sur un idéal dhumanité, redevable, depuis le philosophe grec aux notions de mesure. La conduite vertueuse, nous dit Alain Pons, consiste alors « dans une certaine "médiété" entre deux excès [
et nos] auteurs, en particulier Della Casa et Guasso [
,] ont fait leur miel de ce quAristote dit [
] sur le bon goût dans lactivité de jeu ».
Dans ce cadre, labsence de cornice prend place dans une idéologie humaniste : les indications prologales deviennent un art du « savoir-lire » et la lecture du récit bref un mode pertinent de « vertu ».
Et lon en vient à se demander si les derniers mots du Coloquio de los perros nont pas la même valeur éducative que le prologue. Cervantès achève la nouvelle comme nombre de romans, sur lexpectative dune suite à venir. On pourrait croire quil sagit là dune incitation à une lecture sans fin. Pour autant, dans ce cas précis, notre auteur ne reprend quindirectement le topos des récits anciens dont La Galatée est un exemple parfait ; la situation lectorale diégétique et réelle est ici plus complexe. Pour le lecteur réel, de toute évidence, cette nouvelle existe par sa clôture : la fin même du recueil et du papier nest là que pour mieux souligner le caractère indépassable du récit. Pour Peralta, dont la condition de lecteur nous est décrite minutieusement, lhistoire de Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" peut bien attendre ; le temps est à la rupture et au délassement, physique cette fois-ci : « Señor Alférez, no volvamos más a esa disputa [
]. Vámonos al Espolón a recrear los ojos del cuerpo, pues ya he recreado los del entendimiento » (CP, p. 623).
Cette précision sur le devenir du lecteur Peralta oppose le personnage à don XE "Don, réciprocité" Quichotte, pour qui les frontières entre le jour et la nuit étaient substituées par celles qui rythmaient les différents romans de chevalerie. Peralta est un « lecteur modèle » ; il ne se contente pas dun délassement livresque, il le complète par un délassement physique, la promenade, comparable au sommeil que Dorotea XE "Dorotea, Fernando" souhaitait trouver après avoir écouté El curioso impertinente. Le jeu fictionnel nest que la porte dentrée du repos réel du corps et, donc, de lesprit (ce dernier étant considéré également dans sa dimension physiologique et humorale). Depuis la fin du Moyen Âge, il peut difficilement en être autrement. Comme en témoignent les textes rabelaisiens, lexercice physique et le contact direct avec la réalité du monde sont le pendant indispensable de létude des humanités ; ils constituent même une nécessité au maintien dune vie saine (Garin, 1968, p. 71-77).
Le recueil en liberté XE "Liberté (en amour)" (le petit format du support nouvellier)
Au-delà des limites temporelles que Cervantès accorde au récit de fiction, la démarche auctoriale, visant à éviter aux Ejemplares tout encadrement narratif, ressemble malgré tout à sy méprendre à celle dun Alonso Quijano : ce fou de lecture a construit sa bibliothèque en toute liberté XE "Liberté (en amour)" , laissant libre cours à sa subjectivité. En ce sens, le recueil composé par don XE "Don, réciprocité" Miguel réalise concrètement ce quil avait annoncé de façon romanesque : il se donne telle une bibliothèque de récits. Notre auteur redonne ainsi au monde réel, au cadre de lecture, sa pleine fonction médiatrice, sans lassujettir à un double déjà jugé trompeur par nombre de novellieri italiens. Le vrai cadre, celui de la réalité, sera par conséquent choisi par le maître du livre.
En matière de lecture, soffrent à lui de vastes possibilités, comme nous le montre le choix des lieux de lecture effectué par Nicolas Machiavel. Voici son emploi du temps de lecteur tel quil lexprime dans une lettre à un certain Venturi :
En quittant mon bois, je men vais à une fontaine et de là à ma volière. Jemporte un livre sous le bras, tantôt Dante ou Pétrarque, tantôt lun de ces poètes mineurs comme Tibulle, Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" et dautres : je me plonge dans la lecture de leurs amours et leurs amours me rappellent les miennes ; pensées dont je me récrée un bon moment [
]. Le soir tombe, je retourne au logis, je pénètre dans mon cabinet, et dès le seuil, je me dépouille de la défroque de tous les jours, couverte de fange et de boue pour revêtir des habits de cour royale et pontificale ; ainsi honorablement accoutré jentre dans les cours antiques des hommes de lAntiquité.
Machiavel écrit quil lisait deux sortes de livres, comme le remarque Antony Grafton :
Ce quil dit à propos des premiers ne laisse aucun doute sur leur caractère physique et textuel. Cétaient les petites éditions in-octavo des classiques en latin ou en italien, quAlde Manuce avait commencé à publier lannée précédente [
]. Il est clair que Machiavel les utilisait de la manière la plus simple, comme nous le faisons aujourdhui pour des livres moins classiques mais au format tout aussi commode, lété : un moyen transportable de se vider la tête de toutes sortes de problèmes. Ces lectures stimulaient non pas sa pensée mais sa rêverie, elles étaient un passe-temps où se perdre.
[
Les ouvrages de lautre catégorie, il] est clair que Machiavel ne les lisait pas dans les éditions portables de Manuce mais dans les gros in-folio et in-quarto qui remplissaient les rayonnages du cabinet de travail dun lettré de la Renaissance.
Le format a donc toute son importance dans le moment et lexpérience de lecture. Comme dans le cas de Machiavel, chez Cervantès, deux formats au moins sont à distinguer : celui des Ejemplares, généralement éditées en in-8° ou en in-12°, sopposent radicalement aux « corps » imposants des in-folio chevaleresques. Rassemblées sous un même habillage, les différentes histoires du recueil exemplaire peuvent être lues en des lieux différents ; tout un chacun peut aisément transporter ce type de volume dans la faltriquera.
Par ailleurs, le faible encombrement du volume des Novelas ejemplares le rend propre à accompagner les voyageurs dans leurs pérégrinations (leur pèlerinage également ?). Les étapes dun périple peuvent être ponctuées, le soir à lauberge, par la lecture dune nouvelle dans son intégralité.
Trois moments sont probablement propices à la plongée fictionnelle : lattente du souper, la digestion après le repas et, enfin, lattente du coucher. Ces trois possibilités sont évoquées dans la prose médiévale et finissent par trouver une représentation dans Don Quichotte.
Alphonse X insistait ainsi pour que les chevaliers profitent du temps libre qui précédait le repas pour poursuivre leur éducation militaire :
[los antiguos] ordenaron que así como en tienpo de guerra [los cavalleros] aprendiesen fecho darmas por vista e por prueva, que otrosí en tiempo de paz lo aprendiesen por oída e por entendimiento: e por eso acostunbravan los cavalleros cuando comíen que les leyesen las estorias de los grandes fechos de armas que los otros fezieran, e los sesos e los esfuerços que ovieron para saber vençer e acavar lo que queríen (Alfonso X, Partida II. XXI, 188).
De même, on trouvera dans la Seconde partie de Don Quichotte deux personnages arrêtés dans une auberge près de Saragosse et exprimant le souhait de patienter jusquau repas grâce à la lecture dun chapitre du Quichotte dAvellaneda :
Llegóse, pues, la hora del cenar, recogióse a su estancia don XE "Don, réciprocité" Quijote, trujo el huésped la olla, así como estaba, y sentóse a cenar muy de propósito. Parece ser que en otro aposento que junto al de don Quijote estaba, que no le dividía más que un sutil tabique, oyó decir don Quijote:
- Por vida de vuestra merced, señor don XE "Don, réciprocité" Jerónimo, que en tanto que trae la cena leamos otro capítulo de la segunda parte de Don Quijote de la Mancha (DQ II, 59, p. 1110).
La période de digestion qui suit le repas est, elle aussi, souvent mise à profit pour la tranquillité quelle impose. En Espagne, comme nous avons eu loccasion de le souligner, la pratique fictionnelle ne doit pas différer radicalement de la lecture à haute voix exécutée par le curé (lettrés, personnes alphabétisées) devant un public parfois analphabète (moissonneurs) ou du contage évoqué, en France, par Noël Du Fail XE "Du Fail, Noël (Propos rustiques)" :
Volontiers après souper, le ventre tendu comme un tabourin, soul comme Pataut, jazoit le dos tourné au feu, teillant bien mignonnement du chanvre, ou raccoutrant, à la mode qui couroit, ses bottes [
], chantant bien melodieusement, comme honnestement le savoit faire, quelque chanson nouvelle ; Jouanne sa femme de lautre costé filoit, luy respondant de mesmes. Le reste de la famille ouvrant chacun en son office, les uns adoubans les courroies de leurs fleaux, les autres faisants dents à Rateaux, bruslans hars pour lier (possible) laixeul de la charrette rompu par trop grand faix et faisoient une verge de fouet de mesplier (ou meslier). Et ainsi occupés à diverses besongnes, le bon Robin (après avoir imposé silence) commençoit un beau conte du temps que les bestes parloient (1994, p. 72).
Rappelons enfin que la fiction romanesque est sans doute, au Siècle dor comme aujourdhui, un bon moyen de se préparer au sommeil réparateur de la nuit, ou, en cas dinsomnie, de pouvoir soccuper lesprit et, peut-être, trouver enfin le repos. Au Moyen Âge, Alphonso X évoque la possibilité de rentabiliser limpossibilité de dormir (« Eso mesmo fazíen que cuando non podíen dormir, cada uno en su posada se fazíe leer e retraer estas cosas sobredichas »). Au XVIIe siècle, la volonté affichée par Dorotea XE "Dorotea, Fernando" découter un récit soppose à lidée de Pero Pérez daller dormir juste après le repas (DQ I, p. 375). Les auditeurs de Don Quichotte ne devaient pas manquer de reconnaître là limportance dun rituel universellement partagé, du berceau jusquà la tombe. Véritable rite de passage, le temps dévasion de la lecture/écoute sert la rupture avec les pratiques actives de la veille et lapaisement parfois nécessaire avant le coucher : émotionnellement, la journée de Dorotea navait pas été de tout repos
La nouvelle autonome
Dans son prologue, Cervantès cherche à prévenir ses lecteurs : « el sabroso y honesto fruto que se podría sacar, así de todas juntas como de cada una de por sí » (NE, p. 18). Lauteur ne met pas entre nos mains une uvre, mais plusieurs, chacune manifestant typographiquement et fictionnellement son statut autonome.
Cervantès va jusquau bout des possibilités offertes par la forme du recueil. Ni le cadre dialogué représenté par Calila y Dimna, ni le cadre in itinerere illustré par les Contes de Canterbury nouvre les « fleurs » exemplaires. La corniche narrative est tout simplement dissoute dans le blanc du papier et lencre noire des frises. En outre, dans les quelques éditions du XVIIe siècle que nous avons pu consulter, les nouvelles cervantines sont reliées les unes aux autres par ce même blanc typographique ; chaque récit se détache de celui qui le précède par le point final du récit antérieur, le dénouement en entonnoir et aussi, quelques fois, par un changement de page.
Premiers mots, premières impressions (titre et incipit)
Une des conséquences de ce type de stratégie tient dans la valeur que prennent alors le titre et lincipit. Dans le premier Don Quichotte, on se rend compte à quel point les premières lignes du Curioso impertinente étaient importantes dans la décision de lecture. Avant de proposer une lecture à voix haute, Pero Pérez tout comme Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" préfère lire « para sí tres o cuatro renglones ».
Prenons bien la mesure dune chose : les Nouvelles exemplaires jouissent dun double mystère XE "Mystère, énigme" . Si, dun côté, en comparaison avec les récits plus amples, elles ont lavantage de linconnu romanesque, dun autre, le vide narratif préalable limite les anticipations lectorales quant au contenu des récits (prologue vague et absence de cadre extradiégétique introducteur). Dès lors, le titre savère primordial pour décider le lecteur ou lauditoire : « al principio tenían un título grande que decía: Novela del Curioso impertinente » ; « Cierto que no me parece mal el título desta novela, y que me viene voluntad de leerla toda » (DQ I, 32, p. 374).
La miscellanée cervantine et la lecture aléatoire
De plus, en ne plaçant pas ses récits au sein dun système narratif englobant (« destas novelas [...] en ningún modo podrás hacer pepitoria », NE, p. 17), Cervantès ne sert pas un ordre de lecture déterminé, comme laurait souhaité Platon XE "Platon" (Phèdre) ou Horace (Art poétique), mais une « marelle » pour jouer librement, selon les préférences et les envies de chacun. Antonio Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" parle à leur sujet dune application pratique de la « poétique de la liberté XE "Liberté (en amour)" » propre à Cervantès : labsence de « cadre explicite » permet au lecteur douvrir luvre où il lentend et de savourer le récit qui lui plaît à tout moment, indépendamment de lensemble du recueil (1995, p. 197).
Ce procédé na rien doriginal, mais il est significatif de rencontrer la pratique lectorale à laquelle fait allusion le critique explicitement formulée dans une nouvelle, fruit de lécriture de Lope de Vega. Lorsque le lecteur lit Las fortunas de Diana, il se voit adressé les mots suivants :
El mancebo [
] comenzó a cantar así (y vuestra merced, señora Leonarda, si tiene más deseo de saber las fortunas de Diana que de oír cantar a Fabio, podrá pasar los versos de este romance sin leerlos; o si estuviere más despacio su entendimiento, saber que dicen estos pensamientos quejosos a poco menos enamorada causa) (2002, p. 132).
La temporalité de la nouvelle a beau être frappée de brièveté : le raccourci semble ne pas lui être interdit XE "Interdits" ; au contraire Lope de Vega lencourage par lentremise de son narrateur et de son narrataire.
Le narrataire, on laura noté, est marqué par sa solitude XE "Solitude (de lamoureux)" face à la fiction et à ce narrateur. Comme le disait Michel de Certeau, avec la lecture visuelle, « la configuration géographique du texte organise de moins en moins lactivité du lecteur » :
La lecture se libère du sol qui la déterminait. Elle sen détache. Lautonomie de lil suspend les complicités du corps avec le texte ; elle le délie du lieu scripturaire ; elle fait de lécrit un objet et elle accroît les possibilités qua le sujet de circuler [
]. Emancipé des lieux, le corps lisant est plus libre de ses mouvements. Il gestue ainsi la capacité qua chaque sujet de convertir le texte par la lecture et de le "brûler" comme on brûle les étapes (1990, p. 254).
Ce type de régime lectoral, qui saffranchit de lordre narratif, peut logiquement être activé au sein dun recueil dépourvu ditinéraire strictement établi. Une fois de plus, pour comprendre de telles stratégies, il faut apprécier la portée que la structure de limprimé impose aux récits, et le cas de Lope de Vega est très éclairant. Las fortunas de Diana est en fait la seule nouvelle dune miscellanée, intitulée La Filomena con otras diversas Rimas, Prosas y versos (1621), et, de notre point de vue, cest dans cette perspective là celle dun recueil hétéroclite quil faut chercher l« ouverture » de luvre cervantine. Lauteur dAlcalá profite de la liberté XE "Liberté (en amour)" offerte par la révolution de limprimerie et par la lecture individuelle. La mise en livre des récits cherche à accompagner les pratiques de son temps, qui se multiplient partout en Europe. La nouvelle cervantine se veut art de la modernité parce quelle est uvre de transition, sadressant à un ensemble dauditeurs réunis, comme à des lecteurs solitaires.
Lauteur sappuie aussi sur la nouvelle pratique lectorale prisée par les humanistes et illustrée par limage du travail de labeille. Lhumaniste souhaite agir indépendamment de la rigidité des dispositifs textuels (Garin, 1968, p. 192). Laprès Moyen Âge allait voir la naissance de productions adaptées à cette modification dans lactivité de lecture (Adagia dErasme). Les recueils de vies hagiographiques correspondent à cette demande : le « flos sanctorum » est un recueil de « fleurs » quil faut dabord butiner pour ensuite en assimiler le « pollen » et le transformer en miel pour lesprit (Aragüés Aldaz, 1999, p. 286). Dans le domaine profane, la forme de la miscellanée se généralise comme modèle de flexibilité lectorale. Plus quun refus du cadre nouvellier, la forme du recueil cervantin est une application des principes de lhumanisme. Cest si vrai que Cervantès insiste dans son prologue pour comparer la lecture du volume à une promenade dans un parc (« los jardines », NE, p. 18) ; or, le lexique métaphorique espagnol pour évoquer la collection dessais, de nouvelles et dapophtegmes était essentiellement végétal. Antonio de Torquemada sétait proposé de faire littéralement rentrer son lecteur dans un « jardin » (Rallo Gruss, 1984, p. 173). Il nest peut-être pas gratuit non plus que Cervantès ait composé son recueil autour du chiffre douze (le nombre de ses nouvelles) : la Varia historia de Luis Zapata, bien connue de notre auteur, sorganisait, elle aussi, autour de douze unités.
La possible transformation manuscrite des nouvelles
Pour prolonger notre étude sur lobjet typographique qui sert de support aux récits brefs cervantins, rappelons que lauteur offre, dans le chapitre 32 de Don Quichotte (1605), une vision assez détaillée de la possible « existence » de la nouvelle. La Novela del curioso impertinente apparaît dans la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" des quelques feuilles qui la composent et sous forme manuscrite (« papeles de muy buena letra, escritos a mano », DQ I, 32, p. 371 ; « qué papeles son esos que tan buena letra están escritos », p. 374). Cette présentation na rien dimpossible dans la réalité empirique du Siècle dor.
La double condition de lhistoire dAnselmo feuilles et manuscrit rappelle la capacité voyageuse du récit bref, qui peut se transmettre et se multiplier tant ses faibles dimensions facilitent la reproduction. Lauberge est donc le lieu idéal de son rayonnement ; le curé, en tant que personnage lettré, nexprime pas de surprise et pense, logiquement, donner une nouvelle carrière au récit : « si la novela me contenta, me la habéis de dejar trasladar » (DQ I, 32, p. 375). Depuis la publication des recherches de Fernando XE "Dorotea, Fernando" Bouza, il est à présent établi que la circulation de copies manuscrites, après lapparition de limprimerie, nest pas un archaïsme médiéval : « debe entenderse como [
] una respuesta modal a necesidades concretas. En la época es habitual la expresión corre manuscrito para referirse a ese movimiento continuo de traslados y copias ad vivum » (1999, p. 101-102). Et lhistorien espagnol dêtre plus précis : « En la correspondencia de Francisco de Portugal entre Madrid y Lisboa encontramos la noticia de que una dama de Palacio le ha pedido copia de algunos capítulos del Belanís de Grecia » (ibid., p. 103).
Du roman de chevalerie à la nouvelle, la technique reste la même. La raison est simple : le manuscrit est un puissant outil de divulgation, comme le fera remarquer moins dun demi-siècle plus tard Jerónimo Mascarenhas dans son Aprobación au Nobiliario (Dom Pedro, 1646). Trouver une uvre manuscrite est donc un signe de la « qualité » du texte reproduit ou en tout cas du plaisir quun lecteur particulier a pris dans la fiction quil a souhaité conserver.
Pour être autonome, le manuscrit dun récit nen est pas pour autant totalement indépendant. La plupart du temps, lhistoire est couchée sur un cahier (« cartapacio ») à même den recevoir dautres. Dans la Novela del casamiento engañoso, Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" livre ainsi à Peralta sa transcription du colloque sur un livre de mémoire (« abrió el licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" el cartapacio », CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 537). Mais, pour trouver un regroupement de pièces littéraires, il faut se tourner vers cette mise en livre particulière déjà évoquée à propos de la première nouvelle de Lope de Vega : la miscellanée.
En France, avant même que Don Quichotte connaisse une traduction complète, lhistoire de Grisóstomo XE "Marcela, Grisóstomo" ainsi que celle dAnselmo sont publiées dans leur autonomie nouvellière. Certes il ne sagit pas de versions manuscrites ; César Oudin introduit lhistoire de limpertinent Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" lors de la réimpression de la Silva curiosa, une miscellanée de Julián de Medrano. On peut même penser, à la suite de Maurice Bardon, que « le choix de cette addition lui ait été suggéré par la publication quen cette même année (1608) Nicolas Baudouin avait faite, nous le savons, de la dite nouvelle » (1931, p. 25).
En Espagne, il na même pas fallu attendre la publication des Ejemplares (1613) pour voir intégrées plusieurs nouvelles cervantines au sein dune miscellanée, connue aujourdhui sous le nom de Códice Porras. Le manuscrit ayant été perdu, il semble que le prébendier Francisco Porras de la Cámara avait réuni une série de textes variés destinée à récréer le nouvel Archevêque de Séville (Francisco Niño de Guevara) lors de ses retraites à Umbreta.
Lauteur détrôné par les lecteurs publics : la médiation de la performance
Pour nous, il est intéressant de remarquer que les deux nouvelles attestées de Cervantès au sein du Códice, Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo et El celoso extremeño, apparaissent sans nom dauteur (Foulché-Delbosc, 1899, p. 258-259). Disons donc que la mise en recueil espace daléatoire lectoral, ainsi que la mise en manuscrit, sont lapplication concrète de ce détrônement de lauteur, énoncée au seuil de Don Quichotte par Cervantès lui-même : « tienes tu alma en tu cuerpo y tu libre albedrío como el más pintado, y estás en tu casa, donde eres señor della, como el rey de sus alcabalas, y sabes lo que comúnmente se dice: que debajo de mi manto, al rey mato » (DQ I, p. 10). La multiplication des livres et des lisants a paradoxalement creusé le fossé qui séparait lauteur du lecteur, le premier sadressant à une foule de moins en moins uniforme. Mais surtout les modalités véhiculaires (recueil, manuscrit) ont aidé à ce que le lecteur prenne in fine le pouvoir sur le livre.
Parmi les liens entre les pôles I et II du fait littéraire, il convient par ailleurs dinclure un aspect resté incomplet dans notre analyse de la perspective lectorale (pôle II), à savoir linterprétation singulière que le lecteur public réalise du texte nouvellier. Il sagit là encore dun paramètre qui éloigne plus encore lauteur du public. La performance orale (lactio des rhéteurs) est léquivalent du paratexte lorsque la lecture se produit en public et non plus dans la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" du for intérieur ; elle est lautre forme où se produit le passage du créateur au récepteur (liens). La voix, le geste, le décor sont autant de signes qui court-circuitent et à la fois assurent le don XE "Don, réciprocité" de fiction de lauteur à lauditeur. En position de signifiant non typographique, la performance accomplit luvre auctoriale mais lalimente aussi dun souffle second, que P. Zumthor appelle sa « forme » (1987, p. 245). Elle laccomplit parce que le texte du début de lâge moderne reste, malgré les progrès de la lecture silencieuse, en attente de musicalité et de jeu scénique. Cest ainsi que lon peut comprendre, dans les Ejemplares, comme ailleurs, la persistance de fragments poétiques (ibid., p. 305) et le maintien du récit dialogué (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , tel que La Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" le proposait (ibid., p. 306). La performance complète aussi la réalisation linguistique de lauteur armée quelle est du « pittoresque » de linterprète-lecteur. Au style auctorial se surajoute, non lidentité typographique de léditeur, mais le style de lacteur-lecteur. Linterprète « signifie » lui aussi, chargeant la fiction du poids de sa présence et de sa voix, du symbolisme de ses intonations et de ses gestes (Zumthor, 1983a, p. 245-295). Dans le rapport du lecteur à lauteur, linterprète constitue un philtre non négligeable, même si les auditeurs savent quils sapprêtent à entendre une nouvelle cervantine. Inévitablement, le locuteur individualise le texte jusquà sapproprier la voix narrative lorsquelle émerge (Zumthor, 1987, p. 250-251 ; voir GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" par exemple). Au bout du compte, le texte lu à haute voix « répugne à sidentifier à la parole de son auteur ; plus que [le texte lu dans la solitude], il tend à sinstituer comme un bien commun du groupe au sein duquel il fonctionne » (ibid., p. 213).
-B-
Ecriture et autorité :
des nouvelles sous contrainte
En somme, la disposition des Nouvelles exemplaires tout comme lanticipation de leur possible performance orale semblent constituer des aveux auctoriaux de soumission.
Arrêtons-nous pourtant sur ce point précis.
A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" (1990, p. 378-379) défend la radicale poétique de la liberté XE "Liberté (en amour)" chez Cervantès en sappuyant notamment sur la célèbre phrase du narrateur de la Seconde Partie de Don Quichotte : « Tú letor, pues eres prudente, juzga lo que te pareciere » (II, 24, p. 829). Il reste que les Ejemplares ne répondent pas complètement à cette poétique, comme nous nous proposons de le démontrer ici.
Revenons au Don Quichotte de 1605. Les deux nouvelles trouvées dans la mallette, à savoir celle du Curioso impertinente et de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo, nont pas dauteur, semble indiquer la diégèse. Ces nouvelles, orphelines et en liberté XE "Liberté (en amour)" , appartiennent à ceux qui sauront les récrire dans un mouvement dacquisition souveraine.
En ce qui concerne la forme du recueil celle du Códice Porras, mais aussi celle des Ejemplares, Roger Chartier XE "Chartier, Roger" fait observer que ce mode dorganisation (celui des « exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" , sententiae, proverbes, fables, nouvelles, poésies lyriques ») contribue « à effacer lassignation individuelle des uvres » (1996, p. 70). La forme de la compilation semble mettre à distance le « rapport dattribution » étudié par Michel Foucault (1994, p. 789-821).
Sans liens typographiques ou diégétiques, les nouvelles peuvent errer dans les sphères de loral comme lassure le noyau du premier Quichotte. En effet, au début de lâge moderne, « la culture de limprimé ancien est également en étroit rapport avec loralité » :
Pour une part, [les liens qui unissent limprimé avec les formes de loral] consistent à inscrire dans les textes destinés au plus large public des formules qui sont celles-là mêmes de la culture orale [
]. Mais, pour une autre part, la relation peut sinverser et établir le livre ou ses succédanés dans les sociabilités de loralité (Chartier XE "Chartier, Roger" , 1987, p. 16-17).
Lauteur, avec la performance, peut ainsi se voir doublé par celui qui lit le texte à voix haute ; pis encore, lorsque le récit est mémorisé, puis conté, toute trace de support, et dune émanation étrangère au conteur, disparaît matériellement. La nouvelle, par sa brièveté, na pas de mal à souffrir de telles pratiques. Comme lindique Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache, autant lon pouvait lire des livres, autant les récits brefs étaient tout simplement racontés sans médias : « Leíamos libros, contábamos novelas » (1994a, p. 456 I, 3, 9).
Lidée du lecteur « roi » (DQ I, « prólogo », p. 10) nest cependant pas satisfaisante, comme nous avions commencé à nous en rendre compte au sujet du « jeu » quinduisait le recueil exemplaire. La pratique ludique de la lecture se situe sur un terrain quauteur et lecteur vont partager jusquà se départager. Si le second joue à visage découvert, le premier, continue à jouer, mais dans lombre, caché par son texte.
La responsabilité morale
Pour le lecteur réel de la Première partie de Don Quichotte, les deux nouvelles que sont El curioso impertinente et Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo ont bel et bien un auteur qui ne veut pas se dire, un père dissimulé derrière le propriétaire inconnu de la mallette trompe-lil mais récemment démasqué par José Manuel Martín Morán XE "Martín Morán, José Manuel" (1999) qui la confondu sous ses traits véritables : ceux, évidemment, de Cervantès.
De même, à la fin des Ejemplares, un producteur de texte semble « damer le pion » à Cervantès ; Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" simprovise « auteur » dun colloque canin. Mais linvraisemblance de son histoire nocturne comme la difficile transcription exacte du dialogue ne font que signaler aux lecteurs lingéniosité de la trame et, donc, non pas la patiente écoute dun soldat désabusé, mais la parfaite maîtrise de lauteur réel.
À une époque « où lauteur pouvait être puni, cest-à-dire dans la mesure où les discours pouvaient être transgressifs » (Foucault, 1994, p. 799), Cervantès redit la propriété morale quil exerce sur les uvres, car le discours « nétait pas, à lorigine, un produit, une chose, un bien » :
cétait essentiellement un acte un acte qui était placé dans le champ bipolaire du sacré et du profane, du licite et de lillicite, du religieux et du blasphématoire. Il a été historiquement un geste chargé de risque avant dêtre un bien pris dans un circuit de propriété (ibid.).
Dès lors, les personnages perdent leur responsabilité morale au profit de lauteur, seul comptable des effets lectoraux et sociaux que ceux-là pourraient dégager :
Una cosa me atreveré a decirte: que si por algún modo alcanzara que la lección destas novelas pudiera inducir a quien las leyera a algún mal deseo o pensamiento, antes me cortara la mano con que las escribí que sacarlas en público. Mi edad no está ya para burlarse con la otra vida, que al cincuenta y cinco de los años gano por nueve más y por la mano (NE, p. 18-19).
La responsabilité littéraire
Le prologue : cadre et portrait
Cervantès se porte caution de son recueil moralement mais, aussi, artistiquement. Remarquons, dabord, linsistance toute singulière avec laquelle le prologue cherche à réveiller la mémoire interfictionnelle du lecteur, en rapprochant le présent recueil du désormais célèbre Don Quichotte, cité à deux reprises, et notamment dès la première phrase. La stratégie du « contexte auctorial » (Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" , 1999, p. 137-138) vient donc noyauter celle du péritexte prologal. Ce fait est encore plus sensible avec le portrait discursif exécuté en lieu et place de celui, absent, de Juan de Jáuregui :
Éste que veis aquí, de rostro aguileño, de cabello castaño, frente lisa y desembarazada, de alegres ojos y de nariz corva, aunque bien proporcionada; las barbas de plata, que no ha veinte años que fueron de oro, los bigotes grandes, la boca pequeña, los dientes ni menudos ni crecidos, porque no tiene sino seis, y ésos mal acondicionados y peor puestos, porque no tienen correspondencia los unos con los otros; el cuerpo entre dos estremos, ni grande, ni pequeño, la color viva, antes blanca que morena; algo cargado de espaldas, y no muy ligero de pies; éste digo que es el rostro del autor de La Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" y de Don Quijote de la Mancha, y del que hizo el Viaje del Parnaso, a imitación del de César Caporal Perusino, y otras obras que andan por ahí descarriadas y, quizá, sin el nombre de su dueño. Llámase comúnmente Miguel de Cervantes Saavedra. Fue soldado muchos años, y cinco y medio cautivo, donde aprendió a tener paciencia en las adversidades. Perdió en la batalla naval de Lepanto la mano izquierda de un arcabuzazo, herida que, aunque parece fea, él la tiene por hermosa, por haberla cobrado en la más memorable y alta ocasión que vieron los pasados siglos, ni esperan ver los venideros, militando debajo de las vencedoras banderas del hijo del rayo de la guerra, Carlo Quinto, de felice memoria (NE, p. 16-17).
La conjonction de ce portrait physique et de cette exposition artistique pose dentrée de lecture le socle sur lequel vont se dérouler les nouvelles. La rhétorique descriptive donne un contour au nom de lauteur, renforçant lindividualisation du créateur par la précision du trait (evidentia XE "Evidentia : Enargeia" ), et le sens de luvre par sa connotation symbolique (« rostro aguileño », « frente lisa y desembarazada », « alegres ojos », etc.). Laccumulation des uvres publiées (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , DQ, VP) joue, par rapport au recueil, un rôle essentiel. Par un effet de retour, les uvres en viennent à convoquer le nom de lauteur et sa représentation imaginaire pour mieux se regrouper autour dune cohérence englobante : limage et lidée que le lecteur se forme de lauteur constitue, alors, un schème de compréhension totalisant, véritable joint dans la mosaïque de nouvelles. Cest donc, paradoxalement, le portrait évident de lauteur qui fait office de cadre diégétique pour lensemble des douze récits.
La lettre et le style du récit bref exemplaire
Nous avons pu constater de quelle façon Cervantès restreignait ses récits au seul monde de lécrit, en libérant chaque nouvelle de leur ancrage diégétique (cornice) : libre à elle de progresser indépendamment dans le monde de loralité.
Une nuance doit toutefois être faite. Lidée même duvre stable « na guère dapplication dans une culture à transmission orale » (Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" , 1999, p. 238) ; or, la principale préoccupation de Cervantès reste la littéralité du texte. Cervantès cherche en effet à bien distinguer les Nouvelles exemplaires de tous les récits qui ne sont que des traductions errantes en terres espagnoles : « todas son traducidas de lenguas estranjeras, y éstas son mías propias, no imitadas ni hurtadas: mi ingenio las engendró, y las parió mi pluma, y van creciendo en los brazos de la estampa » (NE, p. 19). Lemphase marque une assurance que lauteur ne connaissait pas avant. En somme, nous dit-il par ces quelques mots, les marques de sa présence ne sont pas seulement prologales, elles coulent dans chaque phrase et dans la rigueur de lorganisation romanesque : dans un « style ».
Il semble que lun des principaux soucis décriture de Cervantès a été de produire un texte qui se suffit de la simple lecture du sujet solitaire, comme les récits de chevalerie. À travers la figure de Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , Cervantès fait allusion à limportance de ce problème pour un écrivain. À Berganza qui vient de débuter son récit, ce dernier indique la chose suivante :
quiérote advertir de una cosa, de la cual verás la experiencia cuando te cuente los sucesos de mi vida; y es que los cuentos unos encierran y tienen la gracia en ellos mismos, otros en el modo de contarlos (quiero decir que algunos hay que, aunque se cuenten sin preámbulos y ornamentos de palabras, dan contento); otros hay que es menester vestirlos de palabras, y con demostraciones del rostro y de las manos, y con mudar la voz, se hacen algo de nonada, y de flojos y desmayados se vuelven agudos y gustosos; y no se te olvide este advertimiento, para aprovecharte dél en lo que te queda por decir (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 548).
Ce passage fait référence entre autres choses à la production orale des récits. Cervantès, qui se contente rarement de la théorie, lui préférant la pratique, évoque cette question dans le cadre extradiégétique du Coloquio, lors de la discussion entre Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" et Peralta. À linstar de Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , Peralta avait demandé à son interlocuteur de ne pas sévertuer à rendre plausible le colloque entre nos deux chiens (« no se canse más en persuadirme que oyó hablar a los perros », CE, p. 537). En effet, Campuzano nen finissait plus dintroduire le dialogue canin avec force « preámbulos y encarecimientos ». Peralta y mettra rapidement un terme. Pourtant, la théâtralisation, cest-à-dire, chez Berganza, la seconde façon de conter, qui relève de la performance et de loralité (Zumthor, 1987, p. 306), nest pas mauvaise en soi ; pour preuve, la loquacité de Campuzano, qui exemplifiait ce procédé, avait réussi à convaincre Peralta de lire le colloque. La théâtralisation des textes écrits recèle toutefois un handicap certain puisquelle dépend dun individu précis et quelle tend en outre à disparaître, poussée par les progrès de limprimerie et la baisse du coût des livres. Avec les Ejemplares, Cervantès fait donc le choix de « placer lintérêt du récit » à l« intérieur de la narration » (« los cuentos unos encierran y tienen la gracia en ellos mismos »), de privilégier, ainsi, la première voie narrative, celle dont dépendaient (fictionnellement) les auditeurs du Curioso impertinente. Cervantès conçoit sans doute que, faute dun brillant lecteur (Pero Pérez) ou doccasion pour participer à une lecture publique (solitude XE "Solitude (de lamoureux)" de Peralta), le lectorat du XVIIe doit se contenter du silence environnant et trouver son plaisir dans cette « façon de raconter » propre au style auctorial, que le curé navait nullement trouvé « déplaisante » dans le Curioso (DQ I, 35, p. 423).
Évidemment ne nous y trompons pas cette manière-ci est la plus avantageuse pour Cervantès ; cest la seule qui garantisse leffet-auteur, la prise de conscience par le lecteur de la supériorité intellectuelle du destinateur originel des récits (voir supra sur la distanciation et sur léconomie de la compréhension). Le style, notamment, est ce qui désigne rétroactivement linstance auctoriale. Le « mot "auteur" appartient à la stylistique », insiste Paul Ricur XE "Ricur, Paul" : « auteur dit plus que locuteur ; cest lartisan en uvre de langage » (Ricur, 1986, p. 123). Le fait même que la fiction se déploie dans un temps court et dans le champ du repos, comme cela semble conseillé à travers la figure conclusive de Peralta, joue en faveur de la distanciation littéraire (Zumthor, 1987, p. 175) : « alcanzo el artificio del Coloquio y la invención, y basta » (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 623). En comparaison, les deux grandes nouvelles qui avaient précédé le recueil exemplaire (Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" ) ont souffert du manque dattention littéraire, comme il est indiqué dans le Quichotte de 1615 :
muchos, llevados de la atención que piden las hazañas de don XE "Don, réciprocité" Quijote, no la darían a las novelas, y pasarían por ellas o con priesa o con enfado, sin advertir la gala y artificio que en sí contienen, el cual se mostrara bien al cubierto, cuando por sí solas, sin arrimarse a las locuras de don Quijote ni a las sandeces de Sancho, salieran a luz (DQ II, 44, p. 980).
Ces dernières remarques nous conduisent à compléter notre réflexion sur les facteurs de lémergence de leffet-auteur.
Outre la question de lincidence de la lecture orale, il apparaît que la présence dun module extradiégétique encadrant les narrations brèves est, elle aussi, au cur de la discussion de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" . Car lencadrement narratif, explique Cide Hamete, favorise une attention moindre pour les différents récits brefs et pour la perception de leur spécificité. Lorsque Berganza évoquait le second mode narratif, il ne traitait pas uniquement de la théâtralisation : il faisait état également des techniques damorces qui précèdent la narration (« preámbulos y ornamentos de palabras »). Or, on se sera peut-être rendu compte que les preámbulos y encarecimientos étaient une caractéristique de la façon quavait Cervantès (fictionnellement, Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ) dencadrer extradiégétiquement le Coloquio de los perros. Le désir exprimé par Peralta den finir avec les prolégomènes de Campuzano constitue une allusion métaréférentielle à la poétique auctoriale et justifie rétrospectivement lévitement du cadre narratif. Chaque nouvelle exemplaire se suffit à elle-même : assez en tout cas pour ne pas être placée sous la dépendance de développements annexes et pour capter « individuellement » lattention lectorale.
Le style narratif et labsence de cadre qui sont propres aux Nouvelles exemplaires trouvent donc leur fondement dans lintérêt quavait Cervantès dobliger ses lecteurs à se concentrer sur chaque nouvelle, indépendamment, afin quils perçoivent ce qui leur avait échappé dans les récits brefs de 1605 : l« artificio » (DQ I, p. 980 ; NE, p. 623). La fonction auteur, « caractéristique du mode dexistence, de circulation et de fonctionnement de certains discours à lintérieur de la société » (Foucault, 1994, p. 798), possède effectivement chez Cervantès sa pleine et entière fonction classificatoire, puisquelle cherche à lassocier à un discours original, nouveau et national dune tradition étrangère et/ou populaire, orale. Dautorité morale sur les personnages, lauteur affirme son autorité littéraire.
La lecture en compréhension des récits doit renvoyer, nous dit Cervantès, à une double singularité : res et verba ; linventio, dune part, la dispositio et lelocutio, de lautre. La conception du littéraire, sous leffet de la Renaissance, avait effectivement changé :
Il y eut un temps où ces textes quaujourdhui nous appellerions "littéraires" (récits, contes, épopée, tragédies, comédies) étaient reçus, mis en circulation, valorisés sans que soit posée la question de leur auteur ; leur anonymat ne faisait pas difficulté, leur ancienneté, vraie ou supposée, leur était une garantie suffisante. En revanche, les textes que nous dirions maintenant scientifiques, concernant la cosmologie et le ciel, la médecine et les maladies, les sciences naturelles ou la géographie, n'étaient reçus au Moyen Âge, et ne portaient une valeur de vérité, qu'à la condition d'être marqués du nom de leur auteur [
Un chiasme sest produit à lÂge Moderne] ; on a commencé à recevoir les discours scientifiques pour eux-mêmes, dans lanonymat d'une vérité établie ou toujours à nouveau démontrable [
]. Mais les discours « littéraires » ne peuvent plus être reçus que dotés de la fonction auteur : à tout texte dauteur, on demandera doù il vient, qui la écrit, à quelle date, en quelles circonstances ou à partir de quel projet (Foucault, 1994, p. 800).
Sans doute comprend-on mieux ainsi limportance du rappel, dans la toute première phrase du prologue aux Ejemplares, du premier Don Quichotte, texte qui avait rendu célèbre notre auteur : « Quisiera yo, si fuera posible, lector amantísimo, escusarme de escribir este prólogo, porque no me fue tan bien con el que puse en mi Don Quijote, que quedase con gana de segundar con éste », p. 15). Les nouvelles peuvent ainsi se lire sur ce que lon pourrait appeler lhorizon dattente artistique(propre à lartiste singulier quest Cervantès) laissé par les récits brefs disséminés dans luvre de 1605. Afin de mesurer plus justement lampleur de cette expectative romanesque pour les lecteurs de la Première partie, il nous faut relever deux faits très significatifs : la Seconde partie de Don Quichotte ne comptait que 7 éditions en Espagne, à Bruxelles et à Milan, quand la première a connu 14 éditions (1605-1650). Pour Maxime Chevalier, le texte de 1615 avait « très imparfaitement satisfait » le goût pour les aventures romanesques :
Tout se passe en effet comme si les lecteurs avaient opéré une vivisection sur la première partie de Don Quichotte : dun côté, les mésaventures burlesques dun hidalgote et de son écuyer ; de lautre, les mésaventures romanesques du Curieux malavisé ou celles de Luscinda XE "Cardenio, Luscinda" , Dorotea XE "Dorotea, Fernando" , Cardenio et don XE "Don, réciprocité" Fernando. Ces épisodes, qui ne nous paraissent pas toujours le meilleur du livre, ont été fort prisés au XVIIe siècle. Guillén de Castro a extrait deux comedias de la première partie de Don Quichotte ; lune, Don Quijote de la Mancha, retrace lhistoire compliquée des amours de Luscinda, Cardenio, Dorotea et don Fernando ; lautre, El curioso impertinente, dérive de la nouvelle cervantine du même titre. Si nous jetons un regard sur ce qui se passe en France, nous observerons le même phénomène. Avant la publication de la traduction de César Oudin, deux épisodes sont extraits du roman [
] : Le curieux malavisé en 1608 et lhistoire de Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" et Grisóstomo en 1609. En 1628 on représente Les folies de Cardenio, comédie de Pichou ; en 1638 un Don Quixote de la Manche, de Guérin de Bouscal, qui traite le même sujet ; en 1645 de Brosse compose une comédie intitulée Le curieux impertinent, ou le jaloux XE "Jalousie (masculine)" . Les lecteurs de romans comme les spectateurs du théâtre sont friands de beaux récits damour et de mort, dintrigues compliquées, de romanesque débridé (1981, p. 121-122).
Maxime Chevalier conclut ainsi que le Don Quichotte de 1615 leur a laissé un sentiment de frustration. Visiblement, cétaient les Nouvelles exemplaires avec trois éditions de plus que le premier Quichotte ! qui, deux ans plus tôt, les avaient comblés : confirmé par le succès des récits brefs qui jalonnaient les aventures des deux Manchègues, Cervantès voulait retrouver avec ces histoires un engouement similaire à celui issu du roman de 1605.
Lexemplarité artistique
jusquà lavènement de limprimerie il ny avait aucun moyen sûr de reconnaître si des innovations étaient authentiques
Elisabeth Eisenstein, La révolution de limprimé
Lintérêt du prologue aux nouvelles, pourtant, nest pas seulement de verser dans la tradition et lhorizon dattente : il fait uvre de nouveauté, et cest certainement le plus important.
Mi edad no está ya para burlarse con la otra vida, que al cincuenta y cinco de los años gano por nueve más y por la mano.
A esto se aplicó mi ingenio, por aquí me lleva mi inclinación, y más, que me doy a entender, y es así, que yo soy el primero que he novelado en lengua castellana (NE, p. 19).
En sattribuant une position de novateur, que la référence au billard avait laissé dans limplicite, Cervantès ne fait pas moins que revendiquer, pour lui, le statut dinitiateur et, pour ses nouvelles, celui de parangon artistique.
Ainsi que le rappelle José Aragüés Aldaz, le sens moral ou religieux du terme exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" doit son emploi au domaine artistique et linguistique : « Exemplum o paradigma era el nombre otorgado a las obras que un aprendiz de cualquier disciplina, de la gramática a la pintura, debía copiar en el proceso de imitatio de sus maestros, tarea previa al conocimiento de los praecepta que conformaban la doctrina » (1999, p. 26). Dailleurs, cette conception de lexemplarité nest pas étrangère à Cervantès, comme le signale le même spécialiste. Lauteur des nouvelles avait, en effet, déjà évoqué dans Don Quichotte ce mécanisme artistique dapprentissage romanesque par imitation :
Digo asimismo que, cuando algún pintor quiere salir famoso en su arte, procura imitar los originales de los más únicos pintores que sabe; y esta mesma regla corre por todos los más oficios o ejercicios de cuenta que sirven para adorno de las repúblicas. Y así lo ha de hacer y hace el que quiere alcanzar nombre de prudente y sufrido, imitando a Ulises, en cuya persona y trabajos nos pinta Homero un retrato vivo de prudencia y de sufrimiento; como también nos mostró Virgilio, en persona de Eneas, el valor de un hijo piadoso y la sagacidad de un valiente y entendido capitán, no pintándolo ni descubriéndolo como ellos fueron, sino como habían de ser (DQ I, 25, p. 274).
Lorsquil se dit premier nouvelliste espagnol, Cervantès est décidé à se poser, en vertu de cette tradition artistique de lexemplarité, non en apprenti, mais en maître duvre, en véritable initiateur. À linstar de G. Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" avec Amadís de Gaula, ou de J. Boccace avec le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , le faiseur des Ejemplares espère lancer, à lingéniosité des écrivains, un nouveau canon narratif. Au sein du paratexte des Nouvelles exemplaires, même si Cervantès rappelle quil est lauteur de Don Quichotte (1605), le prologue vise à générer une autorité différente de celle provoquée par le succès des aventures dA. Quijano. Après la lecture essentiellement burlesque de ce texte, Cervantès sengage dans une voie quil souhaite plus constructive : une nouvelle lignée un nouveau cycle, non chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" peut commencer, grâce au truchement et au pouvoir de pérennité de lécrit (Zumthor, 1987, p. 216). Et cest bien ce qui sest produit, puisque Cervantès, comme il le dit lui-même, a « ouvert un chemin » (VP, p. 82), et le premier auteur de nouvelles cité par Lope de Vega sera, en toute logique, son contemporain manchot (« y aunque en España se intenta, por no dejar de intentarlo todo, también hay libros de novelas, de ellas traducidas de italianos y de ellas propias en que no le faltó gracia y estilo a Miguel de Cervantes »).
Par-delà lhétérogénéité nouvellière : la recherche de la cohérence du recueil
Si Cervantès peut apparaître comme un créateur au sens fort du terme, ce nest pas seulement à la faveur de ce cadre prologal qui dessine son visage à lhorizon de chaque nouvelle, cest aussi parce que la collection de nouvelles offrait une mise en recueil spécifique et un ensemble de récits brefs homogène malgré les apparences.
Le paradoxe de la fragmentation affichée par la miscellanée autographe tient au fait quà lopposé du roman qui est soumis à des vivisections lectorales (Saint-Gelais, 2003, p. 225), celle-ci appelle souvent une lecture totalisante. À partir de là, cest moins une tentative d« intégration maximale » qui est en jeu quune perspective distanciée. Richard Saint-Gelais estime ainsi que
lémergence de liens entre les nouvelles dun même recueil ne problématise rien, si ce nest une structure faible (celle du recueil comme simple assemblage non concerté) et, en procurant cette plus-value esthétique dont jai parlé, conforte des catégories littéraires on ne peut plus rassurantes : lintention de lauteur (qui aurait tout concerté), la permanence de son imaginaire, ses idiosyncrasies stylistiques ou narratives
(ibid., p. 230).
Autonomes, les récits exemplaires nen sont pas pour autant indépendants. La programmation de lecture contenue dans le prologue conseille de cueillir plusieurs fruits : ceux que renferme chaque nouvelle dans son insularité, mais aussi celui quapportent conjointement les récits (« el sabroso y honesto fruto que se podría sacar, así de todas juntas como de cada una de por sí », NE, p. 18). Tant du point de vue auctorial que lectoral, la compréhension globale du recueil peut saccomplir sous trois modalités distinctes, que nous définissons ainsi : la perspective séquentielle, qui trace un parcours suivant lordonnancement des récits, la perspective intrafictionnelle XE "Lecture : Lecture intrafictionnelle" , qui met en relation des jeux de résonances entre nouvelles, ou bien encore la perspective totalisante qui tend à susciter la recherche dune vue générale, propre à définir lensemble du recueil.
La lecture séquentielle XE "Lecture : Lecture séquentielle" , dont J. Casalduero puis E. Ayward nous donnent un aperçu, conduit à accorder de limportance à trois points de mire lectoraux.
Dans le premier, cest la nouvelle initiale, La gitanilla, qui sert dintroduction au recueil. Elle favorise lémergence dun horizon dattente préliminaire qui suppose aussi un regard prospectif. La suite des récits pourra alors se rapprocher ou sécarter de limage laissée par cette nouvelle, qui est aussi la plus longue de la collection.
La deuxième perspective lectorale dappréhension du recueil comme totalité soumet lenchaînement des récits à une logique de suture ou de rupture ; elle évalue une progression un fil suturant ou une discontinuité. Par cette voie, La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" doit être lue après El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" après La gitanilla, le Coloquio après Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo, etc.
Enfin, dernière perspective générée par la lecture séquentielle XE "Lecture : Lecture séquentielle" , la considération du recueil à partir des deux dernières nouvelles (CE-CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" . Le récit de clôture cervantin porte notamment en lui une valeur révélatrice de lensemble de la miscellanée exemplaire : la série daventures de Berganza reproduit sur le mode métaréférentiel le parcours lectoral syntagmatique du lecteur à travers le recueil, depuis La gitanilla jusquau Casamiento engañoso.
La lecture intrafictionnelle XE "Lecture : Lecture intrafictionnelle" est celle de la confrontation entre nouvelles. Elle est une modalité normale de lecture depuis la « révolution de limprimé ». Avec la possession simultanée douvrages et la constitution de bibliothèques, qui font par exemple percevoir à Michel de Montaigne « plus de variété et de contradiction » (Eisenstein, 1991, p. 62), il devient possible pour les lecteurs de comparer les textes les uns avec les autres (lecture interfictionnelle). Dans le domaine des auteurs, on se rend compte que « lactivité intellectuelle combinatoire inspire beaucoup de démarches créatives » (ibid., p. 63).
La forme « recueillistique » (Doucet, 2003) en est un exemple. La somme narrative réalisée dans la dernière nouvelle permet de comprendre les enjeux lectoraux de lensemble nouvellier. La dimension polyphonique à la limite de la miscellanée du Coloquio est représentative de la compréhension plurielle du recueil. Le partage dunivers diégétiques (celui des gitans, des nobles), les personnages récurrents (Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , le type de lamoureux), les allusions croisées (le motif de lalchimie, de lépreuve initiatique ou de lamitié), les jeux de parallélisme ou de contraste, à proximité ou à distance (la liberté XE "Liberté (en amour)" / lenfermement, le narcissisme/la civilité), permettent de constituer des sous-ensembles ou entretextes (RC, CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" mais surtout de favoriser un dialogue entre nouvelles a priori semblables ou dissemblables (GT/Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" RC/LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)"
). À la faveur de cette architecture à la fois centripète et centrifuge, de fructueuses comparaisons peuvent se faire jour, comme A. Murillo, A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" ou D. Souiller ont pu le montrer et comme nous espérons le confirmer.
La troisième forme de lecture du recueil, celle qui surplombe les particularismes de chaque nouvelle (lecture totalisante), nest pas seulement une tendance de lecture ; elle est aussi appelée par le dispositif paratextuel lui-même, qui réunit les histoires autonomes, les progressions dessinées et les sous-genres repérés autour dune unique totalisation : lexemplarité. La symbolique du nombre des récits (12) donne à entendre, dailleurs, que le recueil est un ensemble qui se laisse aussi embrasser dun seul regard
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Au terme de ce cheminement à travers les allées parcourant notre jardin nouvellier, il paraît nécessaire de ne négliger aucune des trois voies suggérées par le dispositif recueillistique. Étudier les paramètres de réception des Ejemplares supposera donc de considérer à la fois la cohérence de toute la matière narrative, les routes que dessinent des regroupements fictionnels et les spécificités mises en avant par chaque récit.
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Cest une évidence, la question de la réception fictionnelle a fortement retenu lattention de Cervantès.
À une époque où la théorie de la nouvelle restait embryonnaire, lauteur castillan ne distinguait pas fondamentalement la lecture du récit bref de celle des genres longs en prose. Du point de vue strictement lectoral (pôle II), il nexiste pas de processus fictionnel spécifique à la lecture de la nouvelle : cest toujours une même psyché, définie psycho-physiologiquement, qui concrétise selon les mêmes mécanismes la trame écrite par lauteur.
Tout au plus pouvons-nous insister sur la remarquable adaptabilité de la forme brève, capable de sajuster au rythme de tous. Pour les « travailleurs » autant que pour les oisifs, les Nouvelles de 1613 sont, de ce point de vue, exemplaires puisque leur durée moyenne de lecture (1h25) leur permet de se glisser aisément dans les interstices du repos que le quotidien peut offrir, le soir notamment : en répondant parfaitement au temps du loisir, les Nouvelles exemplaires rompaient avec les livres et les cycles interminables de la prose chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" .
Par ailleurs, dans ce même recueil, labsence de cadre narratif sert les intérêts de lauteur, comme elle constitue le meilleur atout des nouvelles. Autosuffisante, la narration a la capacité de se désolidariser des récits connexes (ce qui était moins le cas de celle du Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" ou de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" ), de vagabonder ainsi facilement dans la « république » des lecteurs et de connaître un succès populaire.
Alors que les textes manuscrits circulent rapidement et que la lecture orale reste toujours vivace au XVIIe siècle, on peut donc affirmer que le choix de la forme brève était évidemment stratégique, jouant sur les deux tableaux, de la diffusion écrite et orale, et sur les deux plans de la création et de la réception (pôles I et II).
Ayant atteint lâge de la maturité et la nationalité castillane, la nouvelle va pouvoir retenir lattention de ses lecteurs et safficher à la fois comme une uvre dart, dans laquelle lauteur sest grandement impliqué, et comme un objet autonome dans lequel le public devra percer une série de mystères sur le mode du jeu au sens fort du terme, de délassement mais aussi deffort : cest à ces deux seules conditions lectorales que les nouvelles de 1613 révèleront leur véritable nature, celle de lexemplarité.
((
Deuxième Partie
((
La poétique
du conte cervantin
( Chapitre III (
La matière contique
des nouvelles cervantines
1. Cervantès et les Récits archaïques
Si, comme nous espérons le prouver, la construction de chacun des quinze récits brefs que nous avons choisis détudier répond à un plan savamment orchestré pour distiller un apprentissage précis aux lecteurs du XVIIe siècle, il ne faudrait pas croire que lélaboration de cette architecture soit le fruit exclusif du « génie » de Cervantès. La charpente de lédifice éducatif, quoique recouverte dun habillage moderne, ne saurait dissimuler complètement, ici et là, quelques traces dun passé reculé, celui dhistoires transmises sur des centaines de générations.
Nous montrerons, en effet, que la grande modernité de lécriture brève de notre auteur réside, aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans le profond archaïsme des sources quil mobilise.
-A-
La prose du XVIe siècle et la matière folklorique
Pour la critique contemporaine, les Nouvelles exemplaires ont fait feu de tout bois, notamment duvres en vogue au début du XVIIe siècle, relevant, chacune, de modèles littéraires apparemment différents voire opposés. Parmi les fictions longues à succès du XVIe siècle dont Cervantès a pu sinspirer, le critique trouvera évidemment un monument : Los cuatro libros del hermoso Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula (1508). Les sources immédiates de ce texte sont évidentes : les « romans » antiques, la matière de Bretagne, les gloses didactiques. Au Siècle dor, un autre texte est goûté avec délectation depuis quil a été publié en 1559 : Los siete libros de la Diana. Outre lempreinte, classique, de Virgile, les lecteurs pouvaient retrouver dans le texte de Jorge de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" lart de litalien Jacopo Sannazaro. Avec Les Éthiopiques, cest le patron forgé dans lAntiquité par Héliodore qui refait surface en Espagne (1587), dans le prolongement de La historia de los amores de Clareo y Florisea quAlonso Núñez de Reinoso venait de réaliser (1552), sur le modèle des Aventures de Leucippé et de Clitophon dAchille Tatius. Le milieu du XVIe siècle voit aussi la naissance dun récit à lapparence foncièrement nouvelle, celle de La vida de Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" de Tormes y de sus fortunas y adversidades. Derrière la singularité du récit, se profilaient le sermo milesius XE "Récit milésien" et la structure épisodique de sa composition ; derrière le jeune naïf rencontré par laveugle, le candide Lucius dApulée. Bref, rien ne reliait, peut-on estimer, ces trois uvres majeures du XVIe siècle, irriguées quelles étaient par des formules littéraires relativement parallèles.
Et pourtant, Cervantès avait certainement compris que la tradition écrite et les différences « génériques » des uvres du XVIe nétaient que la partie visible de liceberg littéraire, quà larrière-plan de tous ces romans se retrouvaient des schémas éculés, liés à un courant narratif plus « populaire » que la surface romanesque ne le laisse supposer de prime abord.
« Érase que se era, el bien para todos sea y el mal para la manceba del abad
» : ainsi débutaient certains récits contés lors des veillées espagnoles. Lanalogie de cette formule populaire avec la biographie anonyme de lobscur Lázaro XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" Gonçales Pérez est plus que significative ; Marcel Bataillon (1994, p. 20-41), Fernando XE "Dorotea, Fernando" Lázaro Carreter (1983, p. 59-192), Maxime Chevalier (1979, p. 189-199) et Augustin Redondo (1987, p. 81-110) avaient, chacun à leur manière, insisté sur les sources folkloriques de la lettre anonyme publiée en 1554. Le développement du point de vue unique, qui modifie le moule folklorique de la conseja, constitue, il est vrai, un véritable tournant dans lévolution de la littérature en prose. Mais il nen reste pas moins que le narrateur de Lazarillo, en parfait mystificateur, donne à sa vie passée la structure du conte merveilleux, depuis la naissance de son personnage jusquà lobtention par un tiers XE "Aide, Auxiliaire" (non un roi, mais un archiprêtre) dune épouse et dun statut « royal » (crieur public), en passant par : la mort de lun des parents, larrachement à la famille, la présence de parents de substitution, etc. Le titre et le diminutif dont est paré le protagoniste soufflaient dailleurs aux lecteurs lun des secrets délaboration du récit : pensons ne serait-ce quà Pulgarcito, mais, plus précisément, aussi, chez le napolitain Giambattista Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" (Le conte des contes), aux histoires de Vardiello ou de Ninillo.
De même, dans les Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula et de Grecia, nombre déléments romanesques ressortissent autant au conte merveilleux et oral quà la tradition épique et littéraire. Et pour cause : les romans arthuriens sinspiraient, pour beaucoup, du répertoire populaire.
[La] novela se ha conformado con materiales folclóricos, de larga tradición literaria. Se podrán hallar restos de estos sustratos mítico-literarios en unas y otras obras del ciclo artúrico, troyano, pero han quedado totalmente transformados en el Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" [
]. Antes del Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" , el Amadís representa uno de los hitos más importantes en esta elaboración de temas del folclore [
]. El paso del cuento a la novela en España se ha realizado (Cacho Blecua, 1979, p. 414).
Les récits brefs interpolés dans les Livres de la Diana présentent, eux aussi, de troublantes ressemblances avec la matière contique. Il suffit pour sen convaincre de penser à la naissance de Felismena, placée sous linfluence de deux « fées », comme en témoigne le rêve de sa mère Delia à la veille de son accouchement :
[A] mi señora le pareció, estando durmiendo, que la diosa Venus venía a ella con un rostro tan airado como hermoso y le decía : "Delia, no sé quién te ha movido ser tan contraria de quien jamás lo ha sido tuya. Si memoria tuvieses del tiempo que del amor de Andronio, tu marido, fuiste presa, no me pagarías tan mal lo mucho que me debes; pero no quedarás sin galardón, que yo te hago saber que parirás un hijo y una hija, cuyo parto no te costará menos que la vida y a ellos costará el contentamiento lo que en mi daño has hablado; porque te certifico que serán los más desdichados en amores que hasta su tiempo se hayan visto". Y diciendo esto, desapareció. Y luego se le figuró a mi señora madre que venía a ella la diosa Palas y con rostro muy alegre le decía : "Discreta y dichosa Delia : ¿con qué te podré pagar lo que en mi favor contra la opinión de tu marido esta noche has alegado sino con hacerte saber que parirás un hijo y una hija, los más venturosos en armas que hasta su tiempo haya habido?" (Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" , 1996, p. 101-102).
La préhistoire de Felismena revêt, sous des habits classiques et mythologiques, le préambule du conte traditionnel et international (type 410) de « La Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" » (Hernández Valcárcel, 2002, p. 100), selon le titre que lui lèguera Charles Perrault XE "Perrault, Charles" presque 150 ans plus tard.
Les récits de type « byzantin » ne sont pas, eux non plus, exempts de sources folkloriques. Que lon pense à La pastorale de Daphnis XE "Daphnis et Chloé (La pastorale de)" et Chloé (Longus) ou aux Éthiopiques (Héliodore) deux sources de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" , nombre de leurs ressorts narratifs tiennent pour une large part au substrat populaire, notamment le motif de lenfant abandonné (S 301).
Ces quelques exemples permettent ainsi de mieux mesurer létendue des marques folkloriques recyclées dans les fictions en prose du Siècle dor.
Dans la péninsule italienne, on remarquera surtout que cest dans la novella que linfiltration du conte merveilleux est la plus massive, avec deux recueils isolés géographiquement lun de lautre : Les Nuits facétieuses XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" (Le Piacevoli notti) de Giovan Francesco Straparola, publiées à Venise en 1550 et 1553, et Le conte des contes XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" (Lo cunto de li cunti) du napolitain Giambattista Basile, en 1634 et 1636. Plus dun siècle avant les versions françaises de Charles Perrault XE "Perrault, Charles" , le conte de tradition orale avait droit de cité de façon autonome dans la littérature.
Nous ne pouvons savoir avec exactitude si Cervantès avait pris la mesure des racines folkloriques des récits les plus célèbres de son temps romans et nouvelles. Par contre, il ne faisait aucun doute pour Lope de Vega que le conte était bel et bien implanté sur la péninsule ibérique. En toute logique, le dramaturge signale deux espaces romanesques touchés par la matière contique : la nouvelle et les romans de chevalerie.
En tiempo menos discreto que el de agora, aunque de más hombres sabios, llamaban a las novelas cuentos. Estos se sabían de memoria, y nunca, que yo me acuerde, los vi escritos, porque se reducían sus fábulas a una manera de libros que parecían historias, y se llamaban en lenguaje puro castellano caballerías, como si dijésemos hechos grandes de caballeros valerosos (Vega, 2002, p. 104).
On a tout lieu de penser que Cervantès, non seulement percevait limprégnation folklorique des récits qui lui étaient contemporains, mais aussi quil avait une exceptionnelle connaissance de la tradition populaire.
« Cervantès conteur ». Le titre de létude de Michel Moner XE "Moner, Michel" sur les « écrits et paroles » dispersés dans lensemble de la production cervantine (1989) met au jour une donnée essentielle : lutilisation et la mise en scène de techniques propres aux conteurs populaires dans les textes cervantins (encadrement, fractionnement des narrations, protocoles narratifs, présence pléthorique de conteurs, éléments de performance orale dans les narrations extra- et intradiégétiques, etc.). Peut-on croire dès lors que les récits brefs eux-mêmes interpolés ou mis en recueil ne puisaient pas dans une pratique quil décrivait et utilisait maintes fois, celle du contage populaire ?
Parallèlement aux travaux de Michel Moner XE "Moner, Michel" , Maxime Chevalier soulignait la dette cervantine vis-à-vis du folklore espagnol. Pour autant, les remarques quil formule dans Folklore y literatura (1978) restent centrées sur le conte facétieux, dont la perspective « exemplaire » est, disons-le, plus que limitée.
Lorsque lon se plonge dans lample bibliographie cervantine, on trouve bien quelques allusions à des emprunts faits à certains contes merveilleux, mais, souvent, les références à des contes renvoient à des narrations postérieures à lécriture de nos récits brefs ; par ailleurs, aucune analyse de fond nest menée sur ce plan-là. La démonstration nest donc pas toujours convaincante.
Afin de mieux percevoir la trame du Folk/Fairy Tale sous les couleurs modernes choisies par Cervantès et den estimer avec plus de justesse la portée éducative, il nous faudra considérer différemment le lien entre les deux pratiques littéraires que sont lécriture cervantine et le contage, et la question du conte merveilleux en tant que tel. On sapercevra, dès lors, que ces deux interrogations, loin de nous être propres, avaient été posées par Cervantès lui-même.
-B-
Cervantès au pays des contes :
la grande famille de la conseja
Le conte de fées
La conseja au sens strict du terme
Peu après le récit dun certain Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez de Viedma, ancien captif à Alger, le curé qui accompagne Alonso Quijano fait la réflexion suivante : « [Ruy Pérez] me contó un caso que a su padre con sus hermanos le había sucedido, que, a no contármelo un hombre tan verdadero como él, lo tuviera por conseja de aquellas que las viejas cuentan el invierno al fuego » (DQ I, 42, p. 496).
Le « conte de vieille XE "Conseja" », désigné de nos jours comme « conte de fées », semble constituer un ensemble autonome clairement repérable. Ces étiquettes jouissent dune transparence qui, aujourdhui, lopposent au roman, dapparition récente dans lhistoire de lhumanité. Face à son frère protéique, le récit bref et merveilleux napparaît pas problématique dans sa définition. Le rapprochement avec la voix féminine dont il émane, dispense ainsi Cervantès de tout surplus dinformation.
Les consejas réfèrent dabord aux contes-types 300-749 de Stith Thompson (1972) et à lensemble étudié par Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" (contes 50 à 151 du recueil dAfanassiev 1970, p. 34), une équivalence principalement due à la spécialisation des femmes dans le répertoire de la féerie. Daniel Fabre et Jacques Lacroix notent en effet que les conteuses ont tendance à privilégier les récits merveilleux au détriment des autres dominantes folkloriques, comme la facétie ou la fable animalière. Dans la France du XVIIe siècle, Charles Perrault XE "Perrault, Charles" assimile aussi le « conte de vieille XE "Conseja" » au « conte merveilleux », puisquil fait du type 510 (Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" /Peau dÂne) son représentant manifeste (« un conte de Vieille comme celui de Peau dÂne » 1981, p. 50).
LEspagne du début de siècle pensait-elle différemment ?
Pas si lon en croit Cervantès lui-même. Pour lauteur du Coloquio de los perros, le « cheval sans tête » et la « baguette magique » sont les attributs les plus représentatifs de la conseja (p. 604). Or, il sagit bien là de deux éléments récurrents dans les contes merveilleux (respectivement, motif D1254.1 et type 1895C), comme le remarquent Sebastián de Covarrubias et Rodrigo Caro. Les vieilles femmes, « cuando entretienen los niños contándoles algunas patrañas, suelen decir que cierta ninfa, con una vara en la mano, de oro, hace maravillas y transmutaciones, aludiendo a la vara de Circe, encantadora, y usan deste término : "Varita, varita, por la virtud que Dios te dio, que hagas esto o estotro" » (Covarrubias, « vara »). Rodrigo Caro nest pas moins explicite que le lexicographe ; pour lui, la « mula descabezada » est lune des représentations habituelles de la « cosa mala » qui traverse généralement les consejas (1978b, p. 203).
Derrière limage cristalline, pointent cependant les débats dérudits folkloristes et anthropologues en tête quant à savoir quelle consistance donner aux récits englobés sous la désignation commune : « conte de fées » ou « conseja de vieja ».
Un indice nous est livré par le curé du village dAlonso Quijano qui manifeste de sérieux doutes sur la narration du captif Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez, quand, a priori, il ny avait pas lieu de sinquiéter : le captif na nullement relaté une « nouvelle », mais une histoire vraie, « un discurso verdadero » (DQ I, 38, p. 449-450). Comme pour les vidas, historias, tratados et autres romans, le flou terminologique concernant les récits de courte extension est à ce point important quà en croire le personnage de Pero Pérez, certains lecteurs du Siècle dor ne sy retrouvent plus véritablement.
Lintervention du curé peut nous servir de point de départ dans la compréhension de cette narration singulière quest le conte de vieille XE "Conseja" .
Littéralement, ce récit dépend étroitement dun mode de transmission particulier, puisquénoncé par une femme dâge avancé. Implicitement, lhistoire racontée est « merveilleuse », dans ses événements et dans ses personnages. Cest bien là limpression du curé qui trouve le « conte » (ibid., p. 496) de lancien captif relativement invraisemblable, au même titre que la nouvelle quil venait de lire peu avant. Si le conte reste crédible, ce nest quen vertu de son énonciateur ; indépendamment de celui-ci, il perdrait tout effet persuasif, pour parler en termes aristotéliciens. Pour autant, rien noblige le lecteur empirique du récit-cadre à croire à la réalité du personnage du captif, donc encore moins à son histoire. Pour lui, lintervention du curé, bien postérieure au récit, peut servir de signal dalerte, placé là pour lui rappeler l« identité » cachée de linvraisemblable histoire
Bref, lanalyse tourne en rond, puisque la question de la généricité nest pas pertinente étant donné quelle dépend du contexte dénonciation : le récit est un conte de vieille XE "Conseja" sans en être un. Cest sans doute derrière ce paradoxe du curé que se cache la nature exacte du conte de Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez.
Dans la plupart des cultures, « les vieillards et les hommes faits récitent plutôt des fragments épiques, les vieilles femmes et sages-femmes content des récits merveilleux à personnages démoniaques et les jeunes femmes des contes ordinaires », insistait Arnold Van Gennep (1910, p. 268). Certes, le personnage du captif na rien à voir avec ces conteuses traditionnelles. Mais ce trait dispense-t-il les lecteurs de rapprocher in fine l« histoire vraie » des contes merveilleux ? Sans doute. Dautant plus que ni la fée, ni logre, navaient eu laffront de surgir sur la scène de lhistoire et den rompre la « crédibilité ». Le problème semble entendu : le « cuento » lu par nos lecteurs auriséculaires est une « histoire vraie ».
Pourtant, poser en termes atemporels et contextuels (conte « de vieille », « de fées ») des pratiques et des réalités dhistoire littéraire (le contage et les contes) pourrait nous faire oublier ce quil y a dhistoire dans le littéraire. Le conte nest ni une entité donnée a priori, comme le contage nest pas non plus une activité dont les paramètres restent figés.
Afin de mieux percevoir comment Cervantès a abondamment pioché dans le répertoire des conteurs pour composer ses Nouvelles exemplaires, nous voulons revenir, puisque lincertitude affichée par le personnage du curé nous y incline, à une définition du « conte merveilleux » plus historique.
Nous allons nous apercevoir que la compréhension par Cervantès et ses contemporains de létiquette auriséculaire de conseja est moins restrictive que ne lest aujourdhui notre concept de « conte de fées » : la conseja recouvrait alors des réalités fictionnelles diverses lui permettant dassumer une dénotation littéraire restreinte mais aussi une autre, beaucoup plus large.
Un patrimoine séculaire
Un peu de recul historique nous aidera à mieux saisir la perception et la logique des auteurs des XVIe et XVIIe siècles espagnols.
Les historiens abondent dans le sens de Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" , pour qui le conte de lère « chrétienne » nétait pas né dans la péninsule italienne avec la publication des Nuits facétieuses XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" (1550 et 1553) ni avec celle du Conte des contes (1634 et 1636) : il plongeait ses racines dans la vie et les rites de nos ancêtres lointains. Les peintures rupestres protégées dans lobscurité des grottes depuis dix à vingt mille ans témoignent, selon toute probabilité, de rites préhistoriques au cours desquels les aînés, aidés par la lumière changeante des toutes premières lampes (Lewis-Williams, 2003, p. 257-261), conduisaient les jeunes au travers des circonvolutions de la grotte et leur transmettaient les traditions du clan à partir des légendes de la tribu. Par-delà les polémiques diffusionnistes du conte qui établissent son émergence en Inde ou en dautres lieux du globe, la récupération des données archéologiques et anthropologiques rappelle comme donnée fondamentale le caractère préhistorique des premières formes contiques.
La vieillesse des conteurs, que rappelle létiquette « conte de vieille XE "Conseja" », fonde en partie sa raison dans lancienneté radicale des histoires, repérable, notamment, à la division archaïque du travail entre les femmes cueilleuses et les hommes chasseurs (Piarotas, 1996, p. 46). Le conte de fées, comme le décrivait A. Nikiforov, est un récit transmis oralement de génération en génération (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1990, p. 20). Véritable patrimoine culturel, le conte de fées se donne comme un legs des anciens, depuis que nos ancêtres ont pu mettre en récit les éléments clés de leur culture et grâce au truchement de personnes dexpérience.
Le conte, au-delà des stéréotypes : du conte à l« art vivant » du contage
Pour lheure, si notre histoire de captif se rapproche du conte, cest uniquement par sa présentation oralisée, puisque le « cas » relaté se déclare fondamentalement nouveau (« la novedad y estrañeza del mesmo caso », DQ I, 42, p. 493). Quant à lhistoire dAnselmo, de Lotario et de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , elle nie, par sa présentation manuscrite et son qualificatif de « nouvelle », toute forme doralité, si ce nest
dans sa transmission effective ; or, en « théorie », le conte populaire implique une performance : « la narration du conte populaire se distingue de celle du conte littéraire, qui, transmis par lécriture et la lecture, ne subit pas de modification » (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1990, p. 20, nous traduisons). Selon cette logique taxinomique, les nouvelles cervantines ne peuvent être des « contes » puisquelles sont écrites ! Avec le développement de limprimerie deux mondes inconciliables seraient donc en train de se dessiner : celui de lécrit et celui de loral ?
Cest pourtant bien le contraire qui se produit, comme le rappelle Paul Larivaille. Dans Le réalisme du merveilleux, il signale à ce sujet limportance des Piacevoli XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" notti comme borne dans lhistoire du conte : grâce à G. Fr. Straparola, le conte merveilleux fait son entrée dans la littérature. Mais, plus intéressant encore, le Vénitien ne distingue pas, à linverse de Charles Perrault XE "Perrault, Charles" , le conte de la nouvelle : il écrit des « fables ».
[C]ontes et nouvelles se suivent et alternent pêle-mêle sous lappellation générique commune de fable (favole). [
] on est frappé par labsence [
] dun signal quelconque susceptible davertir le lecteur quil pénètre dans le monde du conte ou en sort, et plus encore par des phénomènes dosmose entre des types de récits différents (Larivaille, 1982, p. 107-108).
Dans les Facétieuses nuits, « le conte en tant que Fiction mensongère consciemment distincte des fables réalistes, nexiste pas », insiste lhistorien de la littérature (ibid., p. 111-112). Dans Don Quijote, le personnage de Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez a beau jeu de distinguer ces catégories, Cervantès place presque côte à côte, comme avant lui G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" , nouvelle et conte et les situe sur un même plan dinvraisemblance par son personnage le plus autorisé. Le curé na pas tort : aucun lecteur ne pourra nier que les deux récits centraux du roman de 1605 développent des « cas » ou des « vies » particulièrement extraordinaires. Or ce trait, bien plus que celui du merveilleux, est essentiel dans tout conte de vieille XE "Conseja" (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1990, p. 21).
Le recueil de G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" corrobore, par labsence de frontière étanche entre le conte écrit et la nouvelle, lanalyse dA. Nikiforov : au XVIe siècle, le merveilleux du conte nest « pas synonyme de faux ou dimaginaire mais seulement dextraordinaire au sens rigoureusement étymologique du terme » (Larivaille, 1982, p. 90).
Et il suffit pour sen convaincre de porter notre attention sur la nouvelle la plus invraisemblable de Cervantès : celle du Coloquio de los perros. Le très rationaliste Peralta tend à refuser la réalité du discours canin (NE, p. 536). Pourtant, à une époque où lon peut encore lire des hagiographies dans lesquelles le dragon est terrassé par quelque guerrier saint, où Ambroise Paré déclare quil existe « des monstres qui naissent moitié figure de beste et lautre humaine » et où les aubergistes peuvent porter quelque crédit au romans de chevalerie, pour beaucoup de gens, « le langage des animaux XE "Contes merveilleux : Lhomme qui entend le langage des animaux (AT 670)" n(est) pas moins une réalité que le langage ou le sexe des anges, par exemple » (Larivaille, 1982, p. 88). Non seulement le « Colloque des chiens » était vraisemblable mais, en outre, le diable et les sorcières quil met en scène avaient un degré de crédibilité supérieur à celui des dragons et autres chimères.
Si la nouvelle doit donc être distinguée du conte de fées ce nest pas parce quelle ne développe pas dévénements dits « merveilleux » (nous verrons que les Ejemplares ne se privent pas dun tel ressort narratif) mais, plutôt, parce quelle affiche des prétentions à la véracité (conte du captif, fable de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" ,
).
Les nouvelles de Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" et de Cervantès ne se contentent pas de faire des entorses à la vraisemblance, elles ne sopposent nullement à l« extraordinaire » des vieilles consejas. Pour autant, elles marquent un tournant dans lhistoire du conte. Litinéraire de ce vagabond de loralité ne pouvait passer le cap de la révolution de Gutenberg, sans conséquences. Le coup porté par Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" lui laissera, on le sait, de lourdes séquelles. Pour prendre un exemple, la popularisation de sa version du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge, comme le faisait remarquer Yvonne Verdier, a fait oublier celle, majoritaire, de la tradition orale (repas cannibale de la jeune fille, dénouement heureux,
). Si la portée des recueils de Straparola et de Cervantès a intéressé plus particulièrement lhistoire de la nouvelle, il nen reste pas moins que, chacun à sa manière, signale, dans lhistoire du conte archaïque, linterpénétration croissante des cultures orale et écrite :
cette altération commence dans les pays occidentaux avec la découverte et lessor de limprimerie [
]. Non seulement les camelots et autres chanteurs ambulants italiens, par exemple, recourent de plus en plus à des textes imprimés, avec le résultat logiquement présumable dune moindre créativité [
] ; mais les mêmes charlatans se font colporteurs et vendeurs de feuillets imprimés [
] innervant dune littérature à laquelle elles navaient auparavant pas accès des couches de lecteurs plus proches des masses et susceptibles dassurer la vulgarisation et la transfusion déléments de la culture dominante dans la culture populaire (Larivaille, 1982, p. 116-117).
Le conte nest pas un concept, mais une réalité historique qui évolue au cours des siècles, variant au rythme des changements économiques, sociaux et institutionnels (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983) mais aussi techniques (Larivaille, 1982). Ainsi, la pratique du conte peut-elle supporter les progrès de limpression, et recevoir les influences des modes romanesques (engouement pour les romans de chevalerie, le récit picaresque XE "Picaresque (veine)" , la nouvelle,
). Pourquoi, en effet, le conte, à la différence du roman, doit-il rester pétrifié à lâge reculé dont il émane, sous prétexte dune fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" romantique et passéiste pour les temps reculés ? La littérature orale, comme la littérature écrite, néchappe pas au poids des années.
On peut même se demander si le caractère « merveilleux » et la capacité dadaptation de la conseja ne lavait pas amenée, au Siècle dor, à intégrer en son sein la catégorie du sermo milesius XE "Récit milésien" , lui aussi célèbre pour son archaïsme et son invraisemblance XE "Vraisemblance" .
La fable milésienne
Le genre est loin dêtre inconnu à la Renaissance, puisquil apparaît dans le réquisitoire du Chanoine :
según a mí me parece, este género de escritura y composición cae debajo de aquel de las fábulas que llaman milesias, que son cuentos disparatados, que atienden solamente a deleitar, y no a enseñar: al contrario de lo que hacen las fábulas apólogas, que deleitan y enseñan juntamente (DQ I, 47, p. 547).
La première caractéristique du genre milésien XE "Récit milésien" posée par le Chanoine (« que atienden solamente a deleitar ») apparaît également dans De ratione dicendi de Juan Luis Vives XE "Vives, Juan Luis" , qui voit en lui un récit « apte seulement à passer le temps lors de banquets ou de réunions entre hommes et femmes » (Vives, 2000, p. 151). La seconde caractéristique est exploitée par une source probable de Cervantès, la Philosophía Antigua Poética. Dans ce texte, Alonso López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" récupère le genre ancien de la fable pour définir, en comparaison, les récits héroïques modernes et mieux en souligner linvraisemblance foncière :
digo que la fábula es imitación de la obra. Imitación ha de ser, porque las ficiones que no tienen imitación y verosimilitud XE "Vraisemblance" , no son fábulas, sino disparates, como algunas de las que antiguamente llamaron milesias, agora libros de caballerías, las cuales tienen acaecimientos fuera de toda buena imitación y semejanza a verdad (1998, p. 172).
Le genre milésien XE "Récit milésien" servirait donc à définir au Siècle dor un genre autonome lié à la tradition écrite, dont les principaux représentants seraient les Métamorphoses dApulée et, dans leur sillage, les romans de chevalerie. Lhypothèse semble, après tout, cohérente. Le degré dinvraisemblance ainsi que labondance des évocations amoureuses ne pouvaient que réunir la fiction milésienne et le récit chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , dépassant ainsi des critères formels qui auraient pu maintenir les deux types de narrations dans deux domaines séparés, quand nous savons quils entretiennent une étroite parenté, due à un fonds légendaire commun.
Mais on ne peut sarrêter en si bon chemin. Le répertoire milésien XE "Récit milésien" nest pas étranger à la conseja. Beaucoup plus prolixe quA. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" consacre toute une section aux contes milésiens (fabulae licentiosae). Il raccroche alors explicitement ceux-là à la tradition des contes de vieille XE "Conseja" : pour lui, « [relatos] de este tipo les cuentan las viejas a los niños junto al fuego para que no lloren o den la lata » (2000, p. 151).
Mais il nest pas le seul à penser que les deux genres se recoupent. À la même époque, au-delà des catégorisations théoriques actuelles, conseja et fábula milesia XE "Récit milésien" sont superposables. Selon Alejo de Venegas, « [hay] otra fábula que se dice milesia, que es la que en romance se dice conseja ». En dautres termes, sous un même vocable, les contemporains de Cervantès estiment quil nexiste pas de différences assez significatives pour séparer le conte de vieille XE "Conseja" du récit milésien.
La véritable division à lintérieur de la forme brève se situerait, par conséquent, entre ce que lon pourrait appeler le « conte milésien XE "Récit milésien" » et la fable ésopique XE "Fable ésopique" .
La fable ésopique XE "Fable ésopique"
Le genre de la fable animalière est particulièrement important pour notre étude car il est convoqué à la fois par le chanoine, qui loppose effectivement à la fable milésienne (voir supra : DQ I, 50, p. 547), et par le personnage de Peralta (CE) XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" . À chaque fois, lallusion à cette forme narrative intervient en cet espace stratégique quest la clôture fictionnelle mais aussi, et surtout, au seuil de la narration dun ultime récit bref : lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" introduite par laventure de la chèvre Manchada et celle de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" accompagné par son compère Cipión.
À lheure où une réorganisation des classifications poétiques simposait, face à lémergence et à la popularité de nouveaux patrons romanesques (histoires arthuriennes en France, novella en Italie, vies picaresques en Espagne, etc.), on a tout lieu de croire que les vieilles formes fictionnelles refont surface (Genealogia deorum gentilium, Boccace) et viennent rappeler la filiation des « genres nouveaux » (Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" /roman de chevalerie).
Les fables dEsope constituent-elles alors réellement au Siècle dor un genre à part entière, tel quon lentend aujourdhui sous la forme du « récit ésopique » ? Ne ferions-nous pas un anachronisme en lui accordant une autonomie quil navait peut-être pas dans la conscience des auteurs dalors ? Les fables ne relèvent-elles pas, comme le sermo milesius XE "Récit milésien" , du paradigme de la conseja au sens large ?
En France, par exemple, lallusion au temps dEsope évoque les veillées paysannes au coin du feu, pendant lesquelles enfants et adultes écoutaient « un beau conte du temps que les bestes parloient » (1547 Du Faïl, 1994, p. 72). Le contexte nest pas sans rappeler le contage populaire, linvraisemblance féerique mais, également, le conte milésien XE "Récit milésien" , son descendant littéraire et antique. Pour les hommes de la Renaissance et du baroque, lappellation « conte du temps où les bêtes parlaient » nest pas privative des apologues animaliers ; elle renvoie aussi à tout conte merveilleux incluant quelque animal en possession du langage humain. Il suffit pour sen rendre compte de revenir en Espagne, où, comme le remarquait C. Suárez de Figueroa, les fables écrites dEsope ont pénétré les milieux populaires et la tradition orale au point que le langage commun ne les distingue plus des consejas folkloriques.
Malgré ces étroites correspondances entre les formes brèves de la narration populaire, Alonso López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" et le chanoine cervantin ont tenté détablir des distinctions abstraites qui séparent lapologue animalier de la fable milésienne (voir supra). Pourtant, le prologue du Coloquio marque, par-delà les divergences, une profonde unité générique et génétique. Lannonce dun dialogue entre deux animaux ne laisse pas de place au doute quant à lhorizon dattente qui soffre aux lecteurs de lépoque face au texte offert par Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" à Peralta :
¡Cuerpo de mí! replicó el licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" . ¡Si se nos ha vuelto el tiempo de Maricastaña, cuando hablaban las calabazas, o el de Isopo, cuando departía el gallo con la zorra y unos animales con otros! (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 536)
Il est donc significatif que Cervantès séloigne sensiblement dA. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" sur cette question précise des consejas écrites (milesias ou apólogas). Alors que le docteur poéticien façonne des catégories romanesques autonomes selon leur degré dinvention et de « véracité », Cervantès fait dire à Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" que les détails de son colloque, à linstar des contes de vieille XE "Conseja" , « exceden a toda imaginación » (CE, p. 534). Les apologues animaliers portent certes en eux une charge morale et sentencieuse qui les singularise, mais ils nen demeurent pas moins, dans leur invraisemblance XE "Vraisemblance" , similaires aux contes de fées.
La posture cervantine relative aux différentes « fables » est, à la fois, un prolongement des vues aristotéliciennes et une anticipation des découvertes de lhistoire littéraire. Précisons juste quelques données. Lépoque où les bêtes parlaient, ne remonte pas très loin dans lhistoire des hominidés. Pour les historiens anthropologues de la culture, les capacités mentales de lhomme contemporain seraient apparues avec lHomo sapiens, lors du paléolithique supérieur, soit il y a 50000 ans. De cette époque datent les premières peintures rupestres (Tanzanie, Namibie), mais également, pensent les experts, la capacité de synthèse, dabstraction et dassociation didées, et, de façon corrélée, le langage, la religion et lart. Surtout, dans tous les lieux où ces tableaux rupestres sont restés protégés, les « différents mythes [
] peuvent être ramenés à des archétypes communs ». Parmi ceux-là, les animaux, essentiels dans léconomie de nos ancêtres, ne font pas défaut, loin de là. Dans les témoignages conservés de « lart des origines », les figures animales dominent lespace rupestre par leurs dimensions, même si elles demeurent associées la plupart du temps à des idéogrammes dans une syntaxe signifiante. Ces découvertes archéologiques confirment donc lhypothèse proppienne qui voit dans les contes modernes de nombreuses traces, notamment animalières, dun stade narratif « protohistorique ». Pour de nombreux peuples dAfrique (Bété, Dogon, Soninké, Khassonké, Zandé, Ashanti, Popo, etc.), les vestiges de la relation privilégiée de lhomme avec ses congénères animaux structurent encore le conte oral (Paulme, 1976).
On comprendra donc Denise Paulme lorsquelle veut tordre le cou au découpage taxinomique et hermétique de certains catalogues sur le conte, qui séparent la fable animale du reste des récits folkloriques (tel celui de Stith Thomson) :
[la] plupart des travaux récents présentant des contes africains les classent encore en contes merveilleux, contes de murs, contes sur les animaux [
]. Aucun chercheur ayant déclaré classer ses textes selon un tel modèle ne sy conforme entièrement : il placera tel conte dont les acteurs sont des animaux dans la catégorie des contes merveilleux parce quil a le sentiment dune différence profonde que ce conte présente avec les autres contes danimaux ; et cest parce quil se contredit que son classement est exact (ibid., p. 19).
Le récit-cadre des Métamorphoses dApulée est extrêmement révélateur, puisque la fable milésienne sassocie au conte danimaux par la transformation animale du protagoniste (voir également La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" ). Dans le récit milésien XE "Récit milésien" comme dans lapologue animalier, cest une même « pensée primitive » (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983, p. 32-34) qui simpose à travers les correspondances entre lanimal et lhomme (pensons à la gloutonnerie de lâne Lucius, par exemple).
Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et Manchada
Parmi tous les récits brefs cervantins, deux retiennent évidemment notre attention : la narration orale du chevrier exaspéré de la fin de Don Quichotte (1605) et le dialogue écrit par lofficier Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" . Les deux histoires manifestent une même entrée en matière à travers linsistance sur la dimension animale des récits.
Lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (DQ I, 51), en loccurrence, est subtilement introduite par la critique abrupte que le berger formule à lencontre dune belle chèvre (DQ I, 50). De fait, lentrée en scène de Manchada a, pour le lecteur, limportance que vont lui donner les réflexions de son maître, ou plus exactement la signification que Cervantès veut bien distiller dans ce préambule à la fois narratif et discursif.
Littéralement, lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" se justifie par lintention du chevrier de prouver la sagesse des bergers, ce que ne démentira pas notre curé de campagne :
Rústico soy, pero no tanto que no entienda cómo se ha de tratar con los hombres y con las bestias.
- Eso creo yo muy bien dijo el cura, que ya yo sé de esperiencia que los montes crían letrados y las cabañas de los pastores encierran filósofos (DQ I, 50, p. 575).
Mais la structure herméneutique du texte signale une autre interprétation. Dabord, parce que lévénement déclencheur du récit reste lanecdote de lescapade malicieuse de Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et, ensuite, parce que la clôture de la narration opère un retour à lépisode de la fuite XE "Fuite" de la chèvre, resserrant ainsi les fils conducteurs de linterprétation. La lecture est donc balisée aux deux portes du récit bref. À louverture de notre séquence, on peut lire les réflexions suivantes du berger :
¡Ah cerrera, cerrera, Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , Manchada, y cómo andáis vos estos días de pie cojo! ¿Qué lobos os espantan, hija? ¿No me diréis qué es esto, hermosa? Mas ¡qué puede ser sino que sois hembra, y no podéis estar sosegada; que mal haya vuestra condición, y la de todas aquellas a quien imitáis! Volved, volved, amiga; que si no tan contenta, a lo menos, estaréis más segura en vuestro aprisco, o con vuestras compañeras; que si vos que las habéis de guardar y encaminar andáis tan sin guía y tan descaminada, ¿en qué podrán parar ellas? (DQ I, 50, p. 574)
Puis, quand le récit se termine, Eusebio XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , lancien courtisan de Leandra, conclut :
Y ésta fue la ocasión, señores, de las palabras y razones que dije a esta cabra cuando aquí llegué; que por ser hembra la tengo en poco, aunque es la mejor de todo mi apero. Ésta es la historia que prometí contaros (DQ I, 51, p. 582).
La clé du récit intercalé réside donc dans les réflexions liminaires du chevrier, lesquelles, comme si cela ne suffisait pas, sont glosées par le Chanoine :
Por vida vuestra, hermano, que os soseguéis un poco y no os acuciéis en volver tan presto esa cabra a su rebaño; que, pues ella es hembra, como vos decís, ha de seguir su natural distinto, por más que vos os pongáis a estorbarlo. Tomad este bocado y bebed una vez, con que templaréis la cólera, y en tanto, descansará la cabra (DQ I, 50, p. 574).
Une même perspective naturaliste et physiologiste est suivie par le berger et par lérudit. Il sagit donc pour lauteur, par le truchement de ces voix, de placer le récit sous le signe de la féminité XE "Féminité" , mais, plus précisément aussi, de limpulsivité. Entre lêtre humain et lanimal, on ne perçoit point de différence fondamentale. Bien au contraire, puisque, dans lagencement narratif, cest paradoxalement le récit de lhomme qui sert dappendice et dexemple au cas animal. Laventure de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" confirmerait celle de la chèvre irresponsable : la chèvre soffre comme une représentation emblématique de l« éternel féminin » (Casalduero, 1975, p. 198).
Mais, dans ce diptyque à la fois animalier et humain, la présence ésopique ne sarrête pas là.
La juxtaposition des anecdotes, celle de la chèvre et celle de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , ainsi que le rapprochement de la jeune fille à Manchada, sous une même identité féminine, relèvent de la pensée ésopique, qui semploie régulièrement à lever toute différence entre les personnages, notamment entre les animaux et les hommes.
Lirruption du chevrier et ses paroles au style direct permettent de plus la formulation dune réplique finale, épiphonème canonique de la fable comme la mis en exergue Morten Nojgaard (1964, p. 59-70). Dans lunivers de cette séquence rappelant étrangement la fable « La chèvre et le loup XE "Agresseur, prédation" » dÉsope (1995, p. 164-165), le berger fait figure de survenant (Nojgaard, 1964, p. 59-60) : il est extérieur au parcours autonome de lunique protagoniste incarné par la chèvre. Lévaluation quil donne est à la fois abstraite et ciblée, comme cela est courant dans la réplique finale préceptorale (ibid., p. 163-367). Elle est en tout cas définitive, doù la réflexion du curé qui voit dans les paroles du berger une sagesse populaire, doù, également, le lien du texte avec le caractère proverbial de la réplique finale, en accord avec lorigine babylonienne et sapientiale des fables (ibid., p. 433-439). Enfin, dernier élément de lévaluation finale : celle-ci vise, comme il était de règle dans cette veine littéraire, un être faible, en loccurrence inférieur à un autre le loup par exemple (ibid., p. 162).
Outre le resserrement de la structure ésopique à lintérieur des premières paroles proférées par le chevrier, lenquête doit sarrêter sur lensemble composé par les deux anecdotes de Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et de Leandra, au-delà de lécho sonore et rythmique décelable dans lonomastique.
La première anecdote, animale, reprend en fait lune des deux morphologies du récit ésopique : celle de la fable simplifiée. Cette forme narrative a la particularité de ne mettre en évidence quun seul personnage : « la fable à un personnage permet un conflit intérieur [...], le choix ne se fait pas par rapport à lantagoniste mais à la situation » (ibid., p. 170-175). Ainsi, pour Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , les loups ne constituent quune virtualité ; quant au chevrier, il constitue, non un prédateur (ibid., p. 170-175, 210), mais survenant, qui apparaît au dernier moment. On comprend donc pourquoi, dans lintervention du chevrier, lexplication (« sois hembra, y no podéis estar sosegada; que mal haya vuestra condición ») revêt davantage dimportance que lévaluation proprement dite (« andáis tan sin guía y tan descaminada »). Par la mise en uvre de cette architecture traditionnelle, Cervantès permet à la jeune chèvre égarée et têtue dacquérir le statut dimage allégorique (ibid., p. 173-174).
Si la moralité nest pas une « règle structurale » de la fable, elle reste indispensable pour déployer la compréhension allégorique nécessaire à fábula apóloga, cette forme narrative qui avait reçu les éloges du Chanoine peu avant que ne surgissent « par hasard » Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et Eusebio (DQ I, 47, p. 547). La dernière phrase du chevrier rappelle certainement la moralité de type paradigmatique de la fable ésopique XE "Fable ésopique" (« Il faut
»/« Il ne faut pas
»), mais le sens de la moralité savère plus obscur que transparent, comme le souligne le berger lui-même :
No querría que por haber yo hablado con esta alimaña tan en seso, me tuviesen vuestras mercedes por hombre simple; que en verdad que no carecen de misterio las palabras que le dije. Rústico soy, pero no tanto que no entienda cómo se ha de tratar con los hombres y con las bestias (DQ I, 50, p. 575).
La morale absente, le « mystère XE "Mystère, énigme" » de lanecdote reste donc entier. Le chevrier ne trouvera pas alors de meilleure solution que déclairer la portée allégorique de la fable par un exemple concret, à savoir lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" . La boucle est bouclée : la fable animale trouve ainsi son sens humain grâce au déplacement de la chèvre vers la femme ; plus encore, grâce à lincarnation de lanimalité dans un personnage précis (la jeune femme), Cervantès reprend à son compte la moralité dans la forme que M. Nojgaard qualifie de sarcastique, celle qui trace explicitement une équivalence entre le personnage et son référent (« Contre le menteur cette fable est appropriée », « On pourrait appliquer cette fable au paillard », etc., 1964, p. 365-366).
Fable simplifiée et morale sarcastique illustrée sous forme danecdote, telle pourrait être la structure de lépisode du chevrier. Mais lon pourrait également renverser le problème.
Rappelons-nous que Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" avait troublé le repas de don XE "Don, réciprocité" Quichotte et des « amis » qui le ramenaient chez lui en surgissant des broussailles. La fable, au lieu dêtre simplifiée, peut aussi être composée et débuter in medias res, auquel cas, lhistoire de Leandra se profilerait comme la fable véritable, celle pourrait-on dire du « Jeune homme et la Pucelle », version humanisée dune chèvre innocente et dun loup XE "Agresseur, prédation" déguisé en fringant soldat. Rappelons que les loups nen étaient pas à un déguisement près, puisque, dans plusieurs fables dEsope (234 et 267 notamment), le prédateur sait se faire passer pour moins dangereux quil ne lest réellement (voir également Le Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge). Lirruption de Manchada correspondrait, alors, à lemblème animalisé du récit humain (Moner XE "Moner, Michel" , 1986, p. 42-44), le chevrier se chargeant alors de dégager la réplique finale, puis la morale paradigmatique de la fable composée.
Dans les deux cas, celui de la fable simplifiée et celui de la fable complexe à structure achronique, Cervantès a manifestement procédé à une reconfiguration personnelle de la structure ésopique.
Était-ce pour la rendre méconnaissable ? Et quel effet attendait-il dune telle réorganisation morphologique ? Ce sont les questions auxquelles il conviendra de répondre lorsque nous examinerons les stratégies lectorales mises en place dans les quinze récits brefs que nous avons sélectionnés.
Confusion des genres ou genre confus ? (Sur le colloque entre Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión)
La Novela del coloquio de los perros joue également de la tendance archaïque et folklorique à lanthropomorphisation. Pour autant, à la fin de la lecture, il est difficile, on sen est rendu compte, dattribuer aux Métamorphoses dApulée, aux fables dEsope ou aux apologues de Calila e Dimna XE "Calila e Dimna" , une priorité parentale sur notre nouvelle (NE, p. 976). Concernant la perspective ésopique, il faut rappeler avec Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" que les fables ne versent pas dans la biographie (1990, p. 350) ; elles tiennent plutôt de lanecdote (Nojgaard, 1964, p. 87-92). Il est donc plus pertinent dassocier le Coloquio à une large tradition archaïque qui sait faire une grande place aux attitudes stéréotypées des animaux, comme le personnage de Peralta nous inclinait à le faire (voir supra). La dernière nouvelle exemplaire nest ni une fable animale, ni un apologue XE "Exemplum : Tradition des apologues" , comme pouvaient le croire les lecteurs de lépoque avant davoir pris réellement contact avec le texte. Elle est, en même temps, une création originale et une réorganisation déléments anthropologiques et animaliers.
Dans le jeu de miroir et demboîtement que proposent les deux derniers récits exemplaires, le lecteur trouvera, au centre névralgique du Coloquio, lépisode maintes fois annoncé des trois sorcières et surtout la mise en abyme de la nouvelle à travers la prédiction de la Camacha, séquence discursive et hermétique qui va placer Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" en position de véritable lecteur intradiégétique. Son interprétation jette pour les lecteurs une lumière tout à fait intéressante sur le récit.
Rappelons que, dans ses premiers moments, la nouvelle sétait présentée sous le patronage dEsope, plongeant ainsi lhistoire dans le merveilleux le plus incroyable :
CIPIÓN. Así es la verdad, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" ; y viene a ser mayor este milagro en que no solamente hablamos, sino en que hablamos con discurso, como si fuéramos capaces de razón, estando tan sin ella que la diferencia que hay del animal bruto al hombre es ser el hombre animal racional, y el bruto, irracional.
BERGANZA. Todo lo que dices, Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , entiendo, y el decirlo tú y entenderlo yo me causa nueva admiración y nueva maravilla (CP, p. 540-541).
Quand arrive le fameux épisode sans cesse retardé par Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , la Cañizares offre finalement une explication au prétendu miracle du colloque canin : Berganza et Cipión seraient les enfants de la Montiela, que la Camacha aurait transformés à leur naissance (CP, p. 593-594). La motivation ainsi créée « naturalise » lémergence du dialogue proprement humain des deux chiens. Le parcours herméneutique de lecture ne sarrête pas là, cependant ; il faut attendre linterprétation de Cipión pour se rendre compte que lhistoire de la Cañizares est en fait un « conte de vieille XE "Conseja" » :
Considera en cuán vanas cosas y en cuán tontos puntos dijo la Camacha que consistía nuestra restauración; y aquellas que a ti te deben parecer profecías no son sino palabras de consejas o cuentos de viejas, como aquellos del caballo sin cabeza y de la varilla de virtudes, con que se entretienen al fuego las dilatadas noches del invierno (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 604).
Ce nest pas le moindre des paradoxes que de faire passer la vraisemblance des deux nouvelles (le Coloquio et son cadre narratif) par le biais du conte féérique. Or, on la vu, lhistoire de la Cañizares nest pas indépendante dans la narration : de ce fait, ses affirmations constituent, en dernier ressort, la seule hypothèse qui fait de la rencontre entre Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" et les deux chiens philosophes un ensemble logique et cohérent. Par voie de conséquence, cest toute laventure extraordinaire de Campuzano qui se trouve affectée par cet effet de perspective : véritable point de fuite XE "Fuite" dans cette mosaïque de récits en chaîne, lexplication de la Cañizares donne à lensemble nouvellier présidé par Campuzano une attache ferme, celle du conte populaire.
Une piste mettait les lecteurs avisés dans le secret de lécriture du Colloque : Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" avait probablement rêvé ce « conte à dormir debout ». Loin dy voir une hypothèse explicative concurrente à celle de Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , nous pensons quil y a entre les deux théories, une profonde unité de sens qui remet à nouveau au centre de la question poétique qui entoure ces formes brèves invraisemblables le concept de conseja.
Pour lhistoire littéraire, lanalyse du rêve dépend essentiellement dun texte ancien de Cicéron : le De Republica (paragraphes 9 à 29 du livre VI). Luvre entière, après avoir disparu à la fin de lAntiquité, réapparaît au XIXe siècle. Les fameux paragraphes du Songe étudié par Cicéron ne sont donc connus, au Siècle dor, quà travers le Commentaire de Macrobe XE "Macrobe (Commentaire au songe de Scipion)" . Le rêve quévoquent les deux textes antiques est produit par un personnage historique dont le nom devait solliciter la culture livresque des lecteurs de la Novela y coloquio que pasó entre Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" y Berganza : Scipion Emilien. Mais il y a plus troublant encore, puisque Macrobe avait fait débuter son exégèse onirique sous langle particulier de la fiction (ou fabula). Cest ainsi que lon trouve, chez Macrobe, un triple rapprochement entre le rêve, la fiction milésienne et le conte de vieille XE "Conseja" :
Ce qui charme louïe, ce sont [
] les intrigues emplies daventures amoureuses imaginaires, que pratiqua beaucoup Pétrone et auxquelles samusa parfois, à notre étonnement, Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" . Toutes les fictions de ce genre, qui ne se proposent que de délecter lauditeur, lexposé philosophique les exclut de son sanctuaire pour les renvoyer aux berceaux des nourrices (2001, p. 6).
Face aux attaques des épicuriens, Macrobe XE "Macrobe (Commentaire au songe de Scipion)" entreprend la défense des fabulae dont font partie deux textes fondamentaux pour la philosophie politique : le mythe dEr, de Platon XE "Platon" (La République, X, 614b-621b) et le « songe de Scipion ».
Les conceptions, apparemment duelles dans les deux dernières Ejemplares, du songe probable et du conte improbable, ne sont en fait que les deux faces dune même monnaie, comme létaient les deux fables antiques de Platon XE "Platon" et de Cicéron. Pour mieux souligner la parenté du conte onirique dialogué avec les deux précédents antiques, Cervantès ne recourt pas seulement à lonomastique (Scipion), il fait en outre de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" un soldat, à limage de ses deux aînés : Er, blessé au combat XE "Combat" et laissé pour mort plusieurs jours, et Scipion Emilien, jeune légionnaire en route pour participer à la troisième guerre punique.
La fable mythologique
Cet ancrage fort dans le terreau populaire et antique de la fable merveilleuse nous pousse à examiner également les liens entre les nouvelles et un autre « genre » de récit, celui des mythes gréco-romains. Parmi les publications à succès du Siècle dor, il convient effectivement de ne pas sous-estimer celle duvres traduites, comme les Métamorphoses dOvide. Luvre apparaît et transparaît plusieurs fois sous la plume de Cervantès. Dans la première partie de Don Quichotte, le curé du village loue ainsi la traduction des « fables » ovidiennes par Luis Barahona de Soto (DQ I, 6, p. 87). Dans la deuxième partie, un étudiant présomptueux dit avoir terminé une réélaboration burlesque et actualisée des Métamorphoses (« Ovidio XE "Ovide : Métamorphoses" español », DQ II, 22, p. 812). Enfin, la fable de Pyrame et Thisbé sert de toile de fond explicite aux histoires amoureuses de Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" et Luscinda, de Basilio et Quiteria, et enfin, de Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et Claudia Jerónimo. Pour André Jolles, dailleurs, la narration ovidienne des deux amants relève même dune « Forme simple », celle de lanti-conte (1972, p. 191). Le professeur allemand tente dopérer une séparation des deux types narratifs : le conte merveilleux et son négatif dramatique. Mais nous nous expliquerons plus loin cette posture nest pas tenable ; comme André Jolles le dit lui-même : la forme simple de lanti-conte « na pas été reconnue comme telle et na donc pas de nom » (ibid.). Remarquons seulement ici la présence, dans cette malheureuse histoire damour, dun signal archaïque qui contredit la perspective essentialiste du théoricien, celui du lion, une figure animale centrale dans le récit puisquelle détermine léquivoque mortelle sur laquelle se termine le conte. Cest une évidence, lessentiel de la fable ovidienne nest pas à lire dans une quelconque opposition avec le conte.
Jusquau XIXe siècle et aux travaux de Jacob et Whilhelm Grimm XE "Grimm (Frères)" en tout cas, comme lindique lanalyse des étiquettes attribuées aux contes de vieille XE "Conseja" , aux récits milésiens et à la fable ésopique XE "Fable ésopique" , il nest pas certain que les lettrés aient distingué radicalement entre les fictions fabuleuses de la mythologie gréco-latine et celles du répertoire folklorique. Les définitions proposées par Sebastián de Covarrubias dans son Tesoro de la lengua castellana indiquent plutôt le contraire. Sous létiquette « Conseja » se cachent tous les récits invraisemblables dont on puisse tirer une moralité (Covarrubias, p. 350) ; de même, les formes de la « Fábula » ressortissent aux apologues animaliers dEsope mais aussi aux histoires mythologiques (ibid., p. 579). Au-delà même de cet isomorphisme du récit bref archaïque qui lui permet de privilégier des protagonistes tantôt humains, tantôt animaux, lauteur du Tesoro propose une histoire généalogique de la « fábula » pour faire remonter les textes dEsope à ceux dHésiode (voir la fable de lépervier et du rossignol, v. 202-212) ; les contes de vieille reconnaissent même Circé parmi ses personnages de prédilection (Covarrubias, p. 994, « vara »). La Renaissance européenne situe donc, en toute logique, lorigine ultime du conte merveilleux dans lantiquité païenne des grands auteurs gréco-romains. Dans le Coloquio de los perros, la Camacha est ainsi associée à ses consurs mythologiques : Erichto, Circée et Médée (p. 591).
Plus sans doute que les pratiques philologiques des exégètes de la Renaissance, cest la portée mythique, étiologique, des épisodes antiques qui explique cette perspective historique. Pour Cervantès en particulier, lÂge dor trouve ses origines textuelles dans les Métamorphoses dOvide, voire dans la Théogonie dHésiode. Léloquent discours de don XE "Don, réciprocité" Quichotte dans la Première partie (DQ I, 11, p. 121) est tout à fait révélateur. Lorsque Cervantès traite du politique, il recourt à la « fable », comme Platon XE "Platon" ou Cicéron avant lui ; il ne pioche pas, alors, dans le palimpseste biblique mais dans les tiroirs des maîtres du conte païen :
Dichosa edad y siglos dichosos aquéllos a quien los antiguos pusieron nombre de dorados, y no porque en ellos el oro, que en esta nuestra edad de hierro tanto se estima, se alcanzase en aquella venturosa sin fatiga alguna, sino porque entonces los que en ella vivían ignoraban estas dos palabras de tuyo y mío [
]. Y agora, en estos nuestros detestables siglos, no está segura ninguna, aunque la oculte y cierre otro nuevo laberinto XE "Labyrinthe" como el de Creta; porque allí, por los resquicios o por el aire, con el celo de la maldita solicitud, se les entra la amorosa pestilencia y les hace dar con todo su recogimiento al traste. Para cuya seguridad, andando más los tiempos y creciendo más la malicia, se instituyó la orden de los caballeros andantes, para defender las doncellas, amparar las viudas y socorrer a los huérfanos y a los menesterosos (DQ I, 11, p. 121-122).
Dun point de vue historique, lutilisation cervantine du mythe ancien comme fable exemplaire nest pas une anomalie : elle correspond dun côté à un retour aux souces après des années daveuglement au cours desquelles le christianisme relisait les mythes gréco-romains pour en faire une mythologie, une mine de consejas ; dun autre côté, plus global celui-ci, les mythes tendent fréquemment à perdre leur fonctionnalité socio-culturelle originelle pour être relégués au contexte ludique des veillées.
En fin de compte, Cervantès percevait au sein des différentes fictions brèves lisibles ou audibles un double lien : historique et poétique.
Certes, un écrivain du Siècle dor espagnol ne pouvait imaginer une évolution humaine et culturelle sur plusieurs dizaines de milliers dannées. Mais il ne faisait certainement aucun doute, pour lui, que les fables internationales alors accessibles (contes de vieille XE "Conseja" , récits du temps passé ou fictions mythologiques) senracinaient toutes dans une époque reculée. Dans la célèbre exégèse de la Genealogia deorum gentilium, que Cervantès connaissait probablement, J. Boccace évoque plusieurs interprétations historiques expliquant lorigine commune des favole récits classiques et contes de vieille ; il est pourtant certain dune chose : toutes remontent aux rites primitifs (1983, p. 818-822).
De plus, dun point de vue poétique, linvraisemblance commune entre le conte de vieille XE "Conseja" et le roman milésien XE "Récit milésien" , entre lapologue animalier et le récit mythologique, amenait à dépasser les taxinomies des poéticiens pour mieux utiliser avec souplesse ce réservoir narratif anthropologique : tous ces récits restaient des « fables », cest-à-dire, au sens premier, des « fictions » (fabulae), comme le rappelait très justement Sebastián de Covarrubias dans son Tesoro. Au Siècle dor, la conseja possède donc une double définition, qui réfère
aussi bien au « conte merveilleux » (cuento de vieja), dans une désignation restreinte,
quau récit archaïque et invraisemblable (ficción fabulosa), dans une dénotation plus ample (conte merveilleux, récit milésien XE "Récit milésien" , fable animale, histoire mythologique).
De ce point de vue-là, la dernière nouvelle du recueil exemplaire est éclairante quant à la conception adoptée par Cervantès sur les genres fictionnels brefs et sur lensemble de sa production nouvellière. Avec lécriture du Coloquio, toutes les frontières génériques et hermétiques se fondent et se soudent les unes aux autres pour former cet édifice unique qui mêle apologue XE "Exemplum : Tradition des apologues" animalier, fable danimaux, récit milésien XE "Récit milésien" , songe littéraire, mythe allégorique et conte de vieille XE "Conseja" : telle est la dernière nouvelle des Ejemplares.
2. Des racines anthropo-biologiques du conte
à la matière féerique du récit bref cervantin
Pour lheure, donc, notre enquête, na nullement démontré que les trois récits brefs du Don Quichotte de 1605 et les douze nouvelles exemplaires étaient des refontes de contes merveilleux préexistants. Elle a permis pour le moins dasseoir les fondations de notre recherche et de rappeler, dune part, les vertus darchaïsme historique et disomorphisme narratif des fables populaires et, dautre part, le lien probable entre le récit bref cervantin et le substrat littéraire ou folklorique des contes merveilleux.
Dès lors, se pose à nous la question de savoir dans quelle mesure les quinze nouvelles cervantines dépendent de la matière contique et comment cette imprégnation archaïque pouvait déterminer la lecture des récits.
-A-
Les limites des modèles formalistes
Notre capacité à labstraction et à la synthèse nous incite souvent à étudier le conte, comme si la réalité désignée par le concept constituait un tout cohérent. Les tenants du formalisme et du structuralisme pouvaient ainsi disséquer un objet contingent le conte merveilleux en oubliant sa réalité humaine. Le conte existe comme activité pour le conteur et pour lauditeur.
De ce préalable découle, de notre point de vue, une compréhension affinée des différentes études du conte comme texte (celles dAntti Aarne, de Stith Thompson, de Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" , de Claude Brémont, etc.). Le conte entre, en effet, dans un réseau de pratiques et de phénomènes corporels, psychologiques, éthologiques, anthropologiques, culturels, sociaux et individuels. Les concepts de « type », « motif », « morphologie », « fonction », « sphère daction », répondent dès lors à des réalités variables, en fonction de langle danalyse des phénomènes et des pratiques susdites.
Ainsi, la morphologie ponctuelle de chaque conte merveilleux (lorganisation du type, Aarne), comme sa « morphologie » globale (lorganisation du macrotype, Propp XE "Propp, Vladimir" ), ne sont jamais arrêtées, ni historiquement, ni géographiquement, dautant plus quelles répondent à des conditionnements socio-culturels et quelles restent perméables aux autres productions fictionnelles (récits sacrés ou littérature profane).
En premier lieu, il serait prudent, dun point de vue strictement structural, démettre deux réserves concernant la morphologie proppienne, à la lumière des travaux réalisés par Denise Paulme :
1. Lordre dans lequel se suivent les séquences nest pas nécessairement immuable : ainsi la rencontre dun médiateur nest pas indispensable ; elle a lieu, elle se fait aussi bien avant quaprès lénoncé dune épreuve qui peut elle-même avoir disparu [
].
2. Il arrive quune séquence élémentaire, sinon plusieurs, se gonfle jusquà former une histoire indépendante à lintérieur de la narration. Ces récits dans le récit (ce sera par exemple celui des différentes tâches que le héros se voit imposer) obéissent eux-mêmes à certains arrangements qui ne sont pas en nombre illimité, mais forment des sortent de moules où se coule la narration (1976, p. 23).
On peut donc distinguer, avec lethnologue, au moins deux grandes familles morphologiques :
la structure ascendante (du malheur vers la complétude ; structure détachée par Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" dans les contes 50 à 151 du recueil dAfanassiev) et
la structure descendante (de la stabilité ou du bonheur vers le malheur ; labuseur abusé, Le Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge de Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" ).
Denise Paulme attaque également les considérations trop généralistes des folkloristes en mettant laccent sur les variantes culturelles dun même « type ». Le conte Lhomme qui entend le langage des animaux XE "Contes merveilleux : Lhomme qui entend le langage des animaux (AT 670)" (type 670), par exemple, se termine différemment selon quil est récité en pays bété ou en terre musulmane. Dans la trame commune aux deux versions, un mari se voit confié le pouvoir de comprendre les animaux ; ce secret, qui ne doit être révélé sous aucun prétexte, amène sa femme à le harceler pour connaître la vérité. Le conte bété termine ce scénario sur la révélation du mystère XE "Mystère, énigme" par le mari et débouche sur la mort du héros. Le conte dans les Mille et une nuits insiste au contraire sur la nécessité de corriger, bâton à lappui, lépouse indiscrète (le mari, qui avait « heureusement » surpris le conseil du coq, choisit de suivre le « sage » conseil de lanimal) ; ce conte sachève donc « bien » (conte ascendant) : « toute la parenté entra, se réjouit de trouver la femme revenue de son entêtement ». Comme le précise Denise Paulme, de proche en proche, le conte change constamment de sens (ibid., p. 60-66).
Si lon envisage le « système » morphologique du conte sous un angle historique et que lon considère le passage du mythe au récit légendaire, de véritables inversions peuvent se produire : « au lieu de vieux, le héros est jeune [
;] au lieu dune histoire inspirée par une notion de justice distributive [
] la marche [de lintrigue] conduit à une issue tragique et inéluctable » (Lévi-Strauss, 1996, p. 310). Par ailleurs, « précisément parce que le conte consiste en une transposition affaiblie de thèmes dont la réalisation amplifiée est le propre du mythe », le premier est moins strictement assujetti que le second à la « cohérence logique » : le conte offre « plus de possibilité de jeu, les permutations y deviennent relativement libres et elles acquièrent progressivement un certain arbitraire » (ibid., p. 154).
Ainsi sépanouit le contage comme activité créative, désolidarisée des exigences socio-religieuses. Le conteur dissout avec une relative liberté XE "Liberté (en amour)" les types et joue avec leurs motifs, indépendamment de leur attache aux types premiers (Holbek, 1990) ; les contes, signale Jérôme Bruner, sont organisés en « séquences de modules, susceptibles dêtre recomposées pour donner naissance à dautres contes, adaptés à de nouvelles situations » (2005, p. 118). Quant aux motifs, ils peuvent aussi subir de profondes transformations : dans le sens de la rationalisation, de la dégradation comique, de la cohérence logique et de la nationalisation (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970, p. 183).
Prenons lexemple de lhistoire du Captif. Si, comme laffirme le curé Pero Pérez (DQ I), le récit de Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez relève du fairytale, cest avant tout, comme lindiquent François Delpech et Maxime Chevalier, parce quil reprend le type universel de la Fille du diable XE "Contes merveilleux : Fille du diable (AT 313)" (type 313). La relative vraisemblance du récit (lagresseur apparaît sous les traits généreux XE "Libéralité" dAgi Morato) ainsi que lindividualisation des personnages (le prince est à présent un Espagnol léonais de noble ascendance) font difficilement oublier la structure folklorique originelle : un héros fait prisonnier, les exactions quil endure, la rencontre de la jeune femme, la fuite XE "Fuite" (OLIVER ASIN, 1948 ; Delpech, 1981, p. 33 ; Chevalier, 1983, p. 410).
Une seconde nouvelle cervantine, la Novela del celoso extremeño, avait fait lobjet dune comparaison assez précise avec un conte populaire marocain (« Historia de un hombre que llegó a casarse con una mujer que no tenía dote ») : « el celoso del cuento marroquí, como el de Cervantes, deja sus bienes y perdona a la niña » (González Palencia, 1925). Une histoire similaire se retrouve également dans le recueil vénitien de G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" (IX, 1). Alberto Blecua entrevoit dans le récit cervantin la structure du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge (type 333). Le critique focalise son attention, non plus sur la figure du mari, mais sur celle du séducteur : « Loaysa, despojado de su piel de mendigo, aparece con otra piel más engañosa, la del cordero seductor [
]. Quizá sólo se trate de coincidencias accidentales, pero el tipo de enumeración con la fórmula !Ay, qué
! y la situación (por cierto, también Leonora acabará en el lecho con este lobo XE "Agresseur, prédation" ) parecen ser indicios de que el cuento circulaba ya por la península » (1994, p. XIX).
Parallèlement, Michèle Ramond avait relevé que la similitude entre La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et La Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" (type 410) tenait, à la fois, à larrivée de don XE "Don, réciprocité" Diego dans lenceinte du château de la mère de Costanza et au viol de celle-ci.
De toutes les remarques précédentes sur les nouvelles cervantines, se détache une évidence : lensemble de ces types et de ces motifs observent une même structure de base qui met en scène
une femme plus ou moins recluse (par un diable G303, un mari vieux et jaloux XE "Jalousie (masculine)" J2212, K1515, un père gardien) et
un prince plus ou moins charmant (héros N711.2, violeur ou séducteur de passage motif K2011).
Ces parallélismes entre les différents types et motifs ont lintérêt de montrer que le travail de classification dAntti Aarne, par sa grande précision, peut paradoxalement obscurcir la compréhension des uvres (Adam, 2001). Ils révèlent aussi que les motifs sagglutinent autour de schèmes particuliers, quil importe délucider. Autrement dit, la notion de schème savère peut-être plus significative que celles de type ou de motif.
Avant de préciser le rapport des nouvelles cervantines aux contes de vieille XE "Conseja" , il faut donc procéder à une remise en cause des modèles heuristiques précédents et dégager de nouveaux étalons. À trop vouloir récupérer les contes célèbres, le modèle dA. Aarne sépare des types qui entretenaient entre eux des liens de composition étroits. Dautre part, la distinction très affinée des motifs est parfois un obstacle à la perception de situations ou dactions semblables employées par le conteur : il y a, du point de vue de la construction narrative, la même différence entre un diable et une sorcière, entre un ogre et une ogresse. Yvonne Verdier avait vu clair : le loup XE "Agresseur, prédation" du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge est, tout à la fois, une image du jeune séducteur, de logre adulte et de la grand-mère (1995, p. 185-190). Cest dans cette plasticité que nous trouverons à la fois la clé des contes et la porte dentrée aux nouvelles cervantines.
Lorsquil critique la méthode « scientifique » dAntti Aarne, Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" fait état de la donnée suivante :
[les sujets des contes] sont liés les uns aux autres par une très proche parenté. On ne peut déterminer où sachève un sujet avec ses variantes et où commence un autre sujet, quaprès une étude approfondie des sujets des contes et une définition précise du principe qui préside à la sélection des sujets et des variantes. Ces conditions ne sont pas réunies. La permutabilité des éléments nest pas prise, ici non plus en considération. Les travaux de [lécole finnoise] se fondent sur une prémisse inconsciente, selon laquelle chaque sujet est un tout organique, quon peut détacher de la masse des autres sujets et étudier tout seul (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970, p. 17).
Le corpus des contes populaires nest pas un corps ; ses parties ne peuvent être isolées avec la précision du scalpel de lentomologiste, insiste Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" .
Mais la démarche du professeur russe appelle, également, quelques réserves. Les contes « merveilleux » ne peuvent se constituer en « système » sans une certaine dose darbitraire. Malgré les réticences que nous formulons au sujet de la démonstration globale déployée dans la Morphologie du conte, la publication postérieure des Racines historiques du conte merveilleux légitime en partie la réalité des premières affirmations proppiennes en faisant remonter lensemble des contes folkloriques à de lointains modèles rituels : il y aurait eu « évolution », lente, des récits populaires, sous leffet des « mutations » socio-économiques. Mais la démonstration historique nest, elle aussi, valable quen partie.
Mircea Eliade fait par exemple remarquer que les initiations totémiques dont parle Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" pour cerner les traces dune situation « protohistorique » étaient « rigoureusement fermée[s] aux femmes ». Or, nous rappelle lhistorien des religions,
le personnage principal des contes est justement une femme : la Vieille Sorcière XE "Sorcière" , la Baba Yaga. Autrement dit, nous ne retrouverons jamais dans les contes le souvenir exact dun certain stade de culture : les styles culturels, les cycles historiques y sont télescopés. Il ny subsiste que les structures dun comportement exemplaire, entendez : susceptible dêtre vécu dans une multitude de cycles culturels et de moments historiques (1963, p. 239-240).
Il est donc légitime de sinterroger avec Daniel Fabre et Jean-Claude Schmitt sur la pertinence de lexplication systématique du professeur russe : faut-il encore « construire, tout comme Propp XE "Propp, Vladimir" , un objet distendu, voire éclaté, où se conjoignent les récits encore vivants dans les sociétés paysannes dEurope et le contexte le plus éloigné possible dans lespace et dans le temps ? » (Fabre, Schmitt, 1983, p. XXI). Comment le conte peut-il encore représenter des situations « archaïques », telles que Vl. Propp ou bien J. R. Tolkien (1974, p. 187-200) ont pu les observer ? La question concerne en fait directement les nouvelles et lexemplarité quelles manifestent.
Le conte, répétons-le, est un art « vivant » ; or, le folkloriste nexplique pas les raisons de la « survie » des fables. Si Cervantès, pour écrire ses récits brefs, a emprunté aux consejas, il la fait à partir de récits dont la principale caractéristique historique consistait à traverser les époques et les espaces avec une uniformité et un succès certains. Malgré toutes les mutations et toutes les existences du conte, on observe dans la pratique des conteurs un « isomorphisme morphologique », une diversification dans lhomogénéité, qui est « un des facteurs primordiaux de lévolution dans la conservation ou de la conservation dans lévolution qui caractérise lévolution du conte à travers les âges : le conte se diversifie [
] ; mais dans le même temps il résiste au changement par l"isomorphisation" et lhomogénéisation constante de tout élément nouveau doù quil vienne » (Larivaille, 1982, p. 31).
Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" , qui usait dans ses réflexions du modèle historique de Charles Darwin XE "Darwin, Charles" , avait oublié une composante fondamentale de la théorie de l« évolution » : la survie dune espèce nest pas celle du plus fort, mais celle dont les enfants sont les plus aptes (Darwin, 1999b). La force adaptative retombe dès lors, non plus tant sur lobjet, mais sur la transmission de celui-ci ; on peut donc affirmer, sans trop nous tromper, que la permanence du conte populaire est due, au moins en partie, à sa capacité de séduction et de reproduction. Cest elle que nous allons à présent aborder.
Rappelons-nous que le conte nest pas un objet, mais une pratique : laptitude des contes ou des motifs à survivre dune génération à lautre dépend, donc, du vecteur de diffusion des éléments qui le composent, à savoir lêtre humain.
Dans le domaine spécifique de lécoute/lecture, force est de reconnaître une certaine rémanence, voire un désir de répétition, chez les amateurs de contes merveilleux. Paul Larivaille avait à juste titre expliqué lisomorphisme perpétuel de la structure canonique du récit folklorique (sa « structure quinaire ») par le confinement du conte dans la culture populaire : « la culture orale, beaucoup moins soumise que celle des couches supérieures à la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" de loriginalité, devient le conservatoire naturel de la tradition » (1982, p. 26). Parallèlement au milieu populaire dans lequel baigne et se diffuse le folktale, il faut compter sur linfluence de lauditoire juvénile, sur la période infantile qui privilégie non seulement la relecture dune même histoire mais, aussi, le discours lui-même, qui ne doit pas être altéré.
Plus fondamentalement, le véritable ralentisseur à lévolution rapide des récits ancestraux est lesprit humain. Carl Gustav Jung, qui en était persuadé, dut élaborer une théorie complémentaire à celle de son professeur dantan (Sigmund Freud XE "Freud, Sigmund" ) et définir un « inconscient collectif » peuplé d« archétypes » (1971, p. 21-73) ; cest dans cette voie que sengouffrera Gilbert Durand pour donner corps aux « structures anthropologiques de limaginaire » (1992a). Mais lavancement des travaux des biologistes, éthologues, neurologues et anthropologues peut à présent servir à montrer que le conte, dans sa pratique et dans ses histoires, sappuie prodigieusement sur les mécanismes spontanés de lesprit humain.
En tant que récits sur les hommes, les fables évoquent des situations humaines universellement partagées.
Ainsi, lubiquité des histoires de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" est sûrement le reflet de certaines pratiques récurrentes dans la société humaine.
Dans toute lhistoire de lhumanité, les femmes ont souvent dû être abandonnées avec des enfants à charge, et les pères et les mères se sont souvent retrouvés prématurément veufs. Si le survivant voulait faire une nouvelle carrière maritale, le destin des enfants devenait problématique. [Chez les Tikopia et chez les Yanomamö, le mari] demande la mort des enfants de sa femme issus dun précédent mariage XE "Mariage" . Parmi les autres solutions, il y a le fait de confier les enfants à des femmes ménopausées de la famille de la femme, et le lévirat, coutume très répandue par laquelle une veuve et ses enfants reviennent par héritage au frère du mort, ou à un autre de ses proches parents. En labsence de ces mesures, les enfants étaient obligés de tomber sous la garde de personnes extérieures à la famille et nayant aucun intérêt particulier à leur bien-être. Ils avaient certainement de bonnes raisons de sen inquiéter.
Avant de convoquer des explications psychanalytiques (limage négative de la mère, par exemple Bettelheim, 1999), il est, en effet, plus prudent dexpliquer la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" pour ces histoires de famille par un premier niveau de compréhension, celui de la pratique transhistorique de la vie familiale :
[De] nos jours, il est mal vu de dire que lamour des parents est influencé par les liens biologiques parce que cest insulter les nombreux parents qui ont des enfants adoptés et des beaux-enfants. Bien sûr, les couples aiment leurs enfants adoptés [
]. Mais il nen va pas de même pour les beaux-parents par remariage. Le beau-père ou la belle-mère ont recherché un conjoint, pas un enfant ; lenfant est un coût qui vient par-dessus le marché (Pinker, 2000, p. 457).
Doù labondance des motifs folkloriques des beaux-parents cruels et des sorcières qui leur ressemblent.
Mais, à elle seule, lexplication « écologique », cest-à-dire ladéquation du conte au monde de ses conteurs et de ses auditeurs quillustre la méchanceté de la marâtre, ne peut pas expliquer luniversalité du fairytale (Sperber XE "Sperber, Dan" , 1996, p. 150). Son apport, dans le cadre de ce phénomène dampleur transhistorique, est en outre partiel puisquil ne sinscrit quà lintérieur de situations familiales ponctuelles.
-B-
Les schèmes archaïques des récits brefs cervantins
Les contes appartiennent à tout le monde. On sait depuis longtemps quils ont beaucoup voyagé [
]. Les gens qui les écoutaient étaient intéressés par le conte et, sils se sentaient concernés, ils ladoptaient et ladaptaient. En revanche, sils le trouvaient complètement étranger à leurs préoccupations, je suppose quils loubliaient rapidement. Ce processus dadaptation peut être observé encore de nos jours.
Geneviève Calame-Griaule, La parole du monde
Lanthropologue Dan Sperber XE "Sperber, Dan" fait observer que la culture les représentations qui la constituent nest pas un ensemble abstrait ou immanent. (Il sagirait, dans notre optique, des fonctions de Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" , des types dA. Aarne ou des motifs de St. Thompson.) Les représentations culturelles sont concrètement communiquées dindividus à individus :
[la plupart des] représentations mentales sont propres à lindividu. Certaines, cependant, sont communiquées dun individu à lautre : communiquées, cest-à-dire dabord transformées par le communicateur en représentation publique, puis retransformées en représentations mentales par leurs destinataires. Une très petite proportion de ces représentations communiquées le sont de façon répétée. Par le moyen de la communication [
,] certaines représentations se répandent ainsi dans une population humaine et peuvent même lhabiter dans toute son étendue et pendant plusieurs générations (1996, p. 39-40).
Lexemple du conte, acte perpétuel de contage, est sans doute la pratique culturelle la plus représentative de ce phénomène. Dan Sperber XE "Sperber, Dan" critique la description structuraliste qui assimile le type à « un objet qui représente le conte non pas en disant quelque chose de vrai de lui, mais en lui ressemblant plus ou moins fidèlement par le contenu. Cest, en somme, une version de plus » (ibid., p. 51-52). Et lanthropologue dajouter : « ce qui a causé les frissons délicieux de lenfant, ce nétait pas lhistoire du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge prise dans labstrait, mais sa compréhension du récit que lui faisait sa mère » (ibid., p. 87-88). Comme en témoignent les folkloristes, les types ne se communiquent pas sans séquelles importantes : le passage temporel et individuel marque son empreinte car toute représentation se transforme, certes en fonction de lenvironnement des acteurs humains (explication écologique, supra) mais aussi, et surtout, « en direction de contenus qui demandent un effort mental moindre et qui entraînent des effets cognitifs plus grands » (ibid., p. 75).
Expliquer lexistence de certains schèmes fictionnels revient donc à comprendre le succès de ceux-là au cours de la transmission culturelle, et donc à percevoir les facteurs psychologiques responsables de la récurrence, dans le temps et dans lespace, de certains modules folkloriques (explication psychologique).
Suivre cette piste de recherche permettrait surtout déviter de tomber dans les écueils quimpliquaient les démarches formalistes signalées plus haut.
Lorsquétaient apparus les défauts de lanalyse fondée sur les motifs et les types, on a pu se rendre compte de limportance que certains schèmes précis avaient acquise à lintérieur de plusieurs récits relevant du folklore : celui de la femme recluse et de son « séducteur ».
D. Sperber XE "Sperber, Dan" se demandait également pourquoi Le Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge « se comprend et se retient mieux quun résumé des événements du jour à la Bourse » (ibid., p. 88). La réponse quil propose est fondamentale pour létude du conte et des textes qui sen inspirent : comme dautres domaines culturels, le folklore relève dun mécanisme de « contagion ». Dans le cas qui nous occupe, les schèmes folkloriques constitueraient alors ce quil appelle des attracteurs à fort pouvoir diffusionniste, cest-à-dire des constructions abstraites susceptibles de se transformer mais qui, au cours de la transmission, restent relativement stables (ibid., p. 152-155).
Dans cette perspective, la stabilité considérable des schèmes contiques suppose que les facteurs « psychologiques » anthropologiques (ibid., p. 150) soient plus décisifs que les paramètres « écologiques », culturels. Pour que certaines pièces narratives se propagent sur le mode épidémique, il faut que les capacités cognitives humaines « agissent, entre autres choses, comme un philtre sur les représentations qui sont susceptibles de se répandre » (ibid., p. 97).
De notre point de vue, il semble bien que la psychologie humaine joue dans la construction des récits brefs populaires le même rôle que les lois de la nature dans lévolution : celui dune « convergence » qui réduit les motifs et la structure de leur agencement autour de quelques noyaux durs thématiques.
Ces différentes données supposent que notre étude, quoiquelle sinscrive par le jeu de lorganisation scientifique universitaire dans le champ des « sciences humaines », sappuie également sur les « sciences de lhomme » (biologie, psychologie, éthologie). Cette interdisciplinarité commandée par lobjet détude lui-même nest pourtant pas nouvelle. Dans un récent essai, Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" appelait de ses vux une recherche en science humaine qui soit plus à lécoute des découvertes réalisées par les sciences expérimentales :
je dirais que ce que les sciences ne cessent de nous apprendre depuis plus dun siècle concernant lêtre humain en tant quêtre biologique exige une redéfinition totale des questions qui ont été au centre de la philosophie moderne [
]. Comme ne cessent de nous le suggérer de manière de plus en plus impérieuse (et quelque peu inconfortable) dinnombrables travaux depuis Darwin XE "Darwin, Charles" , lêtre humain avec ses aptitudes cognitives et ses normes de conduite est intégralement le résultat et la continuation dune histoire qui est celle de lévolution du vivant sur la planète Terre. Si tel est le cas, alors son être même y compris son statut dêtre social construisant des mondes culturels doit être appréhendé dans une perspective naturaliste [
].
Adopter cette approche "naturaliste" pour aborder les faits esthétiques implique quon accepte de se départir de linsularité dune analyse pour laquelle seule la tradition proprement philosophique de la réflexion esthétique est pertinente. Les travaux souvent décisifs dans les domaines de la psychologie cognitive, de léthologie humaine, de la sociologie, de létude comparée des cultures, de lhistoire, de lethnologie, etc. sont tout aussi importants (2000, p. 9-12).
On comprendra tout lintérêt que de telles réflexions sur lesthétique au sens large apportent à notre recherche littéraire. Récemment, les scientifiques ont repéré dans notre espèce au moins quatre formes de comportement instinctif : la biologie intuitive (folk biology), linstinct du danger, lattirance entre congénères et lesprit social (folk sociology) ; or, de ces quatre tendances anthropologiques de lesprit dépendent, comme nous espérons le montrer, laffleurement de schèmes archaïques dans la féerie et la récupération de ces derniers dans les quinze récits brefs cervantins que nous avons choisi détudier.
Tout en privilégiant la mise en évidence de motifs précis, notre analyse restera structurée autour de ces quatre polarités psychologiques, qui déterminent, dans le conte merveilleux et dans le conte cervantin, quelques uns des plus grands schèmes folkloriques, comme la prédation XE "Agresseur, prédation" , la ruse XE "Ruse, ingéniosité" , lamour exogamique ou encore le don XE "Don, réciprocité" et le secours XE "Aide, Auxiliaire" .
La biologie intuitive
La magie de la Faërie nest pas une fin en soi, sa vertu réside dans ses opérations : au nombre de celles-ci se trouve la satisfaction de certains désirs humains primordiaux. Lun de ces désirs est de contempler les profondeurs de lespace et du temps. Un autre est [
] dêtre en communication avec dautres êtres vivants.
John Ronald Tolkien, « Du conte de fées »
La compétence biologique des êtres humains nous intéresse pour deux raisons principales. La préférence des enfants pour les contes qui mettent en scène les animaux (Lafforgue, 1995, p. 65) est certainement lune des données qui montre le mieux le fait que les motifs animaliers ont une origine psychologique et phylogénétique plutôt que culturelle (Waal, 2002, p. 51-52, 71).
Mais peut-on croire que les célèbres fables dEsope, reprises en France par Jean de la Fontaine et traduites, par ce biais ou non, dans de nombreuses langues, sont des histoires pour enfants ? La question intéresse notre compréhension dune nouvelle comme le Coloquio de los perros, qui fait des rapports animaliers le point de départ de son déroulement narratif.
La catégorisation XE "Catégorisation" , ferment de la lecture allégorique
Pour répondre à cette question, il nous faut considérer les dernières recherches en sciences cognitives. De ces études, il ressort une prédisposition humaine générale et non particulière à lenfance pour percevoir les animaux à partir dintuitions naïves ou, pour être précis, des capacités pour conceptualiser les animaux en sous-genres despèces.
Ce que la tradition folklorique met en évidence, cest que la biologie intuitive se branche sur une compétence abstraite : la catégorisation XE "Catégorisation" . Dans la fable, leffet de cette dernière est de réduire les personnages à des tendances monochromes : le renard incarne la ruse XE "Ruse, ingéniosité" , le loup XE "Agresseur, prédation" la prédation,
(Pugliarello, 1973). Par ce niveau dabstraction, les fables animalières ne se réduisent pas seulement à de transparents contes pour enfants. En stimulant notre capacité à la catégorisation, les fables ésopiques établissent une taxinomie de comportements abstraits et plongent dans lallégorie (Nojgaard, 1964, p. 55-70). En résumé, lavantage sélectif de ces histoires dans le paysage culturel mondial réside en partie dans le cumul des compétences instinctives quelles font vibrer, rendant ainsi ces histoires extrêmement faciles à « attraper » pour lesprit humain.
La matière folklorique animalière était sans doute trop pertinente, « contagieuse », culturellement parlant, pour que Cervantès nentreprenne pas den exploiter les atouts psychologiques. Le fait est que les fables dEsope nétaient nullement inconnues des lecteurs du Siècle dor espagnol, bien au contraire. Keith Whinnom rappelle que lensemble des publications dont elles faisaient lobjet plaçait ces contes en vers aux premières places des éditions littéraires, bien devant les productions modernes. Par conséquent, au XVIe siècle, le folklore animalier nappartient pas seulement au monde populaire des conteurs et des nourrices ; il ne cesse dirriguer la culture de lécrit. La frontière entre le populaire et le savant était battue en brèche par la culture ésopique : le lettré pouvait avoir été bercé, enfant, par les fables de sa nourrice, de même, il peut, adulte, retrouver la littéralité des fables avec la lecture de lEsopete ystoriado.
Le Coloquio ne donne pas seulement la fable comme son horizon dattente (voir supra) : il en fait aussi lune de ses sources narratives (Pierce, 1955, p. 113) : autant lhistoire des hommes-loups de lépisode pastoral de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" que celui de la petite chienne qui clôt la biographie picaresque XE "Picaresque (veine)" constituent des séquences ésopiques. Dans le premier cas (CP, p. 549-559), Cervantès utilise la fable 53 « Les chiens et le paysan » (Esope XE "Fable ésopique" , 1995, p. 85). Dans lultime séquence narrative du roman de Berganza (CP, p. 622-623), cest la fable 91 qui est recyclée (Esope, 1995, p. 115). La matière ésopique et animale des deux aventures permet à lauteur espagnol détablir des distinctions nettes entre deux catégories, comme cest le cas dans la tradition antique. Dans lépisode pastoral, lhomme est un agresseur XE "Agresseur, prédation" et le chien, sa victime. Avec lintervention conclusive de la « perilla destas que llaman de falda » (CP, p. 622), une différence extérieure sétablit avec le narrateur pour mieux afficher une différence plus intérieure, abstraite et allégorique : lorgueil des hommes, une fois quils sont protégés par des puissants.
Lessentialisation dans la métamorphose
Lautre manifestation folklorique relevant de la biologie animale intuitive au sein des nouvelles cervantines se situe dans la prédisposition à percevoir une essence permanente dans chaque être animé. Selon toute vraisemblance cette compétence est responsable de la conception essentialiste que nous avons de lhomme métamorphosé en animal ou en autre chose (flore, minéral, eau, etc.). Nous nous autorisons donc à penser que Cervantès ne reprend pas limage de la transformation des enfants en chiots par hasard (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" .
Historiquement, ce motif a pénétré le conte parce quil était facilement assimilable par notre psyché, avec un intérêt notable : le fait que lesprit humain avait tendance à penser que la transformation dune espèce en une autre nest généralement pas radicale et que lessence de lêtre transformé perdure sous des habits animaliers différents.
Le prince changé en crapaud nest pas vraiment devenu crapaud sinon lhistoire sarrêterait là. Ce nouveau crapaud se livrerait aux activités habituelles de son espèce, louables en elles-mêmes mais dun intérêt narratif limité. Ce qui retient lattention du lecteur ou de lauditeur cest quun esprit humain, celui du prince, est prisonnier dun corps de crapaud, ce qui est bien plus intéressant (Boyer, 2001, p. 98).
Dès le début de son Coloquio, Cervantès introduit cet élément du débat dans le récit : Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Berganza disposent dun attribut humain, l« âme rationnelle » (CP, p. 541).
Le second élément qui a fait des métamorphoses un motif de conte à fort pouvoir psychologique réside dans le fait que la plupart dentre elles se produisent entre « catégories ontologiques proches » : les êtres humains sont changés en animaux « plus souvent quen plantes, en mammifères et en oiseaux plus souvent quen insectes » ; les animaux sont changés « en dautres animaux et en végétaux plus souvent quen objets naturels inertes » (ibid., p. 99).
Autant lhumour de Giambattista Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" ne se refuse pas à un tel rapprochement entre une plante et un personnage principal (La branche de myrthe), autant Cervantès préfère ne pas séloigner de cette loi du contage lorsquil écrit le Coloquio. En faisant jouer à un chien le rôle de pícaro, lauteur espagnol propose à ses lecteurs lanimal que la tradition étiquette comme le plus proche de lhomme (Esope XE "Fable ésopique" , 1995, fable 52). Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" nous le fait bien comprendre dès son entrée en scène :
Bien es verdad que, en el discurso de mi vida, diversas y muchas veces he oído decir grandes prerrogativas nuestras: tanto, que parece que algunos han querido sentir que tenemos un natural distinto, tan vivo y tan agudo en muchas cosas, que da indicios y señales de faltar poco para mostrar que tenemos un no sé qué de entendimiento capaz de discurso (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 541-542).
La stratégie adoptée est la même que dans le conte. Derrière la merveille se cache une parfaite logique, par laquelle le passage dun esprit humain dans un corps canin nest pas si incompréhensible ; pas plus que la transformation dun prince en crapaud ne pose de problème.
[En effet,] les crapauds sont des êtres animés qui vont où bon leur semble, ont des buts, des intentions, etc. On peut donc continuer à produire toutes sortes dinférences à propos dun personnage devenu animal. On peut dire de lui quil sait pouvoir être sauvé par une princesse, quil espère en rencontrer une, quil essaie dobtenir un baiser, etc. Tout cela serait difficile à imaginer si le prince était devenu un géranium en pot, et bien plus encore sil se changeait en carburateur (Boyer, 2001, p. 99).
Une certaine proximité comportementale entre lhomme et le chien (Konrad Lorenz parle dans les deux cas despèces « domestiquées » 1970, p. 135-144) fournit une certaine vraisemblance au parcours de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et permet, surtout, de rendre relativement convaincante lidée suggérée par Cipión selon laquelle lexplication de la métamorphose relève du conte de vieille XE "Conseja" .
La gestion du danger
- Sauve qui peut, poussez le navire à la mer, et priez pour notre salut, il y va de nos vie [
].
Le gouvernail éclata en vingt morceaux et nous fûmes envoyés par le fond. Mû par linstinct de conservation, jessayai de me tirer daffaire.
Les mille et une nuits, « Sindbâd de la mer »
Une seconde capacité héritée de nos ancêtres est linstinct du danger et ses corrélats émotionnels. Comme dautres espèces animales, lespèce humaine dispose dun « détecteur dagents hyperactif », legs dun environnement où coexistaient proies et prédateurs (Lorenz, 1970 ; Boyer, 2001, p. 206-209). Les peurs et les phobies, contrairement à linterprétation psychanalytique, entrent donc dans « une liste courte et universelle ». Les peurs classiques sont « la peur XE "Peur, angoisse" de laltitude, de la tempête, des gros carnivores, de lobscurité, du sang, des étrangers, de lenfermement, de leau profonde, de la curiosité XE "Curiosité" sociale et de partir seul de chez soi » : des craintes qui savéraient particulièrement pertinentes pour la survie de lespèce (Pinker, 2000, p. 409-410).
Les lecteurs du Petit Poucet XE "Contes merveilleux : Petit Poucet (AT 700)" , de la Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" et du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge percevront tout ce que ces récits doivent, dans leur formation et dans leur réception, à ces mécanismes instinctifs. Il nest dailleurs pas étonnant que les contes fascinent les enfants plus encore que les adultes, car, dans ses premières années, le jeune homme exprime progressivement lensemble de ces peurs (ibid., p. 411-412).
La prédation XE "Agresseur, prédation"
Dans les transformations récentes du conte, on comprendra que la figure du monstre prédateur prenne un aspect plus vraisemblable, jusquà être, parfois, totalement humanisé. Il nempêche : un bon conte ne néglige pas un agent imaginaire aussi puissamment efficace que lAgresseur, comme le remarque Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" , qui le place en première ligne de son personnel narratif (1970, p. 102). Dautres marques de ce fonctionnement psychique global se rencontrent dans les situations disolement à lintérieur de lieux inconnus (labyrinthe XE "Labyrinthe" ), voire de séquestration, de combat XE "Combat" , etc.
Mais le représentant le plus significatif de lagresseur reste, dans la tradition contique, lOgre, dont la pulsion orale, dévoratrice, replace lhomme dans lunivers archaïque dun écosystème impitoyable pour les plus faibles.
Pourtant, chez Cervantès, cest le monde de la fable animalière qui traduit le mieux cette composante psychologique, par le lien que cette littérature a toujours entretenu avec la zoologie et la philosophie « naturaliste ». Dans lanecdote des bergers, véritables loups pour les brebis gardées par Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" (CP), le lecteur est placé dans un monde impitoyable, où les théories darwiniennes exposées dans Lorigine des espèces (1999a) trouvent leur expression littéraire la plus populaire.
« ¡Ah cerrera, cerrera, Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , Manchada, y cómo andáis vos estos días de pie cojo! ¿Qué lobos os espantan, hija? » (DQ I, 50, p. 574). Lhistoire de Leandra, séduite par Vicente de la Roca, rappelle les histoires modernes et connues du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge et de la Chèvre de Monsieur Seguin XE "Chèvre de Monsieur Seguin" , mais surtout, comme lindique le berger Eusebio, celle des fables animalières ; le danger que le loup XE "Agresseur, prédation" représente pour les chèvres (mais aussi pour les moutons) nourrit en effet plusieurs fables célèbres.
La fuite XE "Fuite"
Être retenu prisonnier ou chercher à retrouver la liberté XE "Liberté (en amour)" est fondamentalement une expérience biologique ; le besoin de fuir devant une situation dangereuse, avec toute langoisse et toutes les réactions programmées que cela suppose, est une des facettes les plus archaïques de lhumain.
Walter Burkert, La creazione del sacro
Dans Les racines historiques du conte merveilleux comme dans La fiaba russa, Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" insiste plus quil ne lavait fait dans sa Morphologie sur une séquence importante dans les contes : le retour du héros sous forme de fuite XE "Fuite" . Le moment est essentiel car il fournit à la lecture le point dorgue émotionnel du récit par la sollicitation dune forme primitive de peur XE "Peur, angoisse" , le suspense, liée à lintuition du danger (Reuter, 1997, p. 74-79). Les versions populaires du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge néchappent pas à la règle : à la différence de lhéroïne dévorée du conte écrit par Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" , il nest pas rare que la jeune fille de la tradition orale se lève du lit et senfuie. La narration est alors celle dune poursuite qui confrontera une dernière fois lhéroïne avec son dangereux prédateur (Delarue, Tenèze, 2002, p. 373-383, type 333).
Dans plusieurs nouvelles cervantines, le motif est sérieusement mis à profit, voire amplifié narrativement. Les derniers épisodes du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , mais aussi de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , rejoignent le substrat folklorique en reproduisant le motif de la frontière liquide des contes merveilleux (rivière pour le Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge, fleuve immense pour Jânshâh XE "Mille et une nuits (Les) : Jânshâh" ). Il sagit, dans tout les cas, déchapper à un péril mortel (les Pachas Alí et Hazán AL, les corsaires français Cautivo) dont léventualité fonde cet effet de peur XE "Peur, angoisse" ancestrale chez les lecteurs. Sur ce plan-là, le père de Zoraida avait pu afficher une grande générosité XE "Libéralité" à légard de notre héros venu chercher quelques herbes aromatiques (DQ I, p. 474) ; la capture de la fille le présentait toujours comme un opposant dangereux pour ces chrétiens ayant encore un pied en terre musulmane (DQ I, p. 480).
La ruse XE "Ruse, ingéniosité" et les brigands XE "Vol"
Un trait du conte archaïque qui a souvent marqué les commentateurs est lart de la ruse XE "Ruse, ingéniosité" chez le protagoniste de lhistoire. Comment se fait-il que le héros très « moral » du conte se tire souvent daffaire grâce à ses astuces brillantes mais trompeuses ? Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" avoue percevoir une incompatibilité entre les actes et léthique du héros ; la ruse exprimerait une morale archaïque, fruit dune époque où lhomme faible était encore confronté à une nature violente (1990, p. 209-210). Denise Paulme note dans son étude des Échanges successifs que la ruse imprègne la trajectoire du héros lorsque le protagoniste est marqué à sa naissance par un handicap précis : la position de benjamin au sein de la fratrie. Souvent, le conte affiche, en effet, par ce type de personnage, des situations qui privilégient la faiblesse humaine en action. Déshérité, symboliquement ou économiquement par ses parents, le benjamin na quune arme pour se faire une place dans le monde : la ruse (Paulme, 1976, p. 138-164).
La démarche naturaliste, qui met en lumière la merveille de notre survie et de notre formidable développement dans lécosystème et dans lhistoire planétaires, explique la pertinence de ce comportement. Steven Pinker intitulait le chapitre sur lhistoire de notre espèce « La revanche des faibles ». Le héros du conte nest pas très différent de nous ou de nos plus proches cousins, les primates ; il exprime ce que nous avons mis des milliers dannée à acquérir : lingéniosité (2000, p. 209 ; Boyd, Silk, 2004, p. 241).
La fourberie est le pilier de composition des fables animalières : une espèce rusée trompe un animal plus bête que lui (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1990, p. 359-365). La simple évocation du renard pour le corbeau ou du loup XE "Agresseur, prédation" pour le berger (Esope XE "Fable ésopique" , 1995, n° 124 et 267) suffit à rappeler combien Esope et Jean de La Fontaine ont su tirer parti avec succès de ce schéma précis. Chez Cervantès, le berger devient le loup (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et retrouve une composition qui semble mêler la duplicité du berger farceur et la fourberie du loup (Esope, 1995, p. 210 et 267). Dans le récit merveilleux, le personnage du Faux-héros se définit lui-même par sa capacité à spolier le protagoniste : en dérobant l« objet magique » du héros, il tente et parfois réussit également à épouser sa promise (Propp, 1970, p. 74).
Le développement de la ruse XE "Ruse, ingéniosité" dans le conte en général nest pas une anomalie amorale ou un vestige anachronique de temps immémoriaux ; la roublardise est un motif suffisant pour solliciter, chez nous autres lecteurs et auditeurs, la compréhension intuitive de la tromperie. Le récit populaire et archaïque fait donc encore, à lère chrétienne, une place de choix à ces motifs ; et les récits brefs cervantins ne sont pas en reste. Les stratagèmes mis en place par des personnages comme Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , puis Lotario (Curioso), Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez (Cautivo), Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) ou Leocadia (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , mais aussi par Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado (RC), par Loaysa (Celoso) XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" et Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE) ou encore par les deux Estefanía (la mère de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" FS et la femme du soldat CE) nont globalement rien à envier au manigances des héros du Petit Poucet XE "Contes merveilleux : Petit Poucet (AT 700)" ou de Raiponce XE "Contes merveilleux : Raiponce (AT 310)" , ou aux « méchants » du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge ou dHänsel et Gretel. Vivre ou mourir, manger ou dépérir, aimer ou être délaissé : dans toutes ces situations populaires ou cervantines, la ruse est de mise pour provoquer le dénouement de lhistoire et séduire lauditoire.
Létude dun réseau de motifs en particulier nous permettra dapprécier plus sûrement le lien folklorique et psychologique qui rattache lécriture cervantine à la matière contique. Il sagit de la situation de vol XE "Vol" et des personnages qui en dépendent : malandrins et ravisseurs en tout genre.
Reprenons le récit du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , dont lhistoire évoque un système organisé denlèvements. Le fait est, certes, une réalité économique observable à lépoque de Charles Quint et de ses successeurs, mais il ne faudrait pas oublier quil est lun des motifs les plus stables du récit populaire. DAli-Baba (1999) aux Six cygnes (Grimm XE "Grimm (Frères)" , 1976, p.133), en passant par Les métamorphoses dApulée XE "Apulée (Lâne dor)" , la société de brigands XE "Vol" est un grand classique du récit archaïque (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983, p. 153). Dans la narration de Ruy Pérez, lenlèvement est à ce point déterminant quil fournit le nud et le dénouement de lintrigue générale. Le combattant de Lépante est dabord victime dune razzia de corsaires musulmans (DQ I, p. 454), puis il devient lui-même lauteur du rapt de Zoraida (DQ I, p. 480). Dans le deuxième cas, même si lenlèvement de la belle algérienne est légitimé par la volonté expresse de la jeune femme, pour le père, son responsable familial, le départ organisé par Ruy Pérez et ses compagnons nen reste pas moins un vol caractérisé : « ¡Cristianos, cristianos! ¡Ladrones, ladrones! » (DQ I, p. 480).
Mais le récit bref interpolé dans Don Quichotte nest pas le seul à porter lempreinte de la tradition contique. Bien des nouvelles exemplaires sont des modèles du genre. La première, par exemple, doit être comprise à la lueur du folklore. Les gitans, qui ont enlevé Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , bébé (GT, p. 100), constituent une représentation actualisée des bandits XE "Vol" génériques du conte. Sans doute la présence de ce groupe daigrefins ne serait pas aussi significative si elle nétait suivie dautres représentants. Le motif refait surface dès la deuxième nouvelle avec lassaut turc (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 118-119). Plus loin, cest landalouse Leocadia qui sera détroussée par des bandits de grand chemin (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 454-455). Dans le monde de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , les voleurs de toute espèce constituent le lot quotidien du bâtard, quil sagisse de gitans (CP, p. 606-611), des arrangements entre Nicolás el Romo et lalguazil (p. 572-578) ou encore des bergers (p. 556-557). Si le Coloquio de los perros revient sur la société gitane, il ressert également lhistoire dune pègre sévillane diablement organisée autour de laquelle se structurait la nouvelle de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo. Sans doute, la violence et lactualité des faits racontés dans la nouvelle font douter des fondements folkloriques de la triste académie ; Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" se posait dailleurs la question : « peut-on comparer les brigands forestiers des contes aux criminels dépoques plus récentes ? » Comme le spécialiste russe, nous pensons que des détails archaïques attachés à des motifs plus rationalisés peuvent marquer la filiation du conte (1983, p. 154). La troisième nouvelle du recueil a donc partie liée avec la conseja, non pas tant parce quelle développe le schème des voleurs (Rincón et Cortado font du chapardage un mode de vie), mais surtout parce quelle duplique le motif sous deux formes thématiques caractéristiques du conte merveilleux : lorganisation sociale autonome (la confrérie de Monipodio) et le regroupement des individus au sein dune habitation à labri des regards (RC, p. 181).
Les recoupements entre les différents récits brefs cervantins (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" ne sont pas un hasard ; ils signalent par la récurrence notable dun même motif (la bande de voleurs) une source commune et archétypale.
La question amoureuse
Il était une fois en un lointain royaume un tsar et une tsarine. Un fils naquit [
]. Voilà ses nounous qui le bercent, veulent lendormir, peine perdue ! Elles appellent son père [
]. Le tsar berce son fils : « Dors, mon petit, dors, mon chéri ! Quand tu seras grand, je te marierai à la Belle des Belles » [
] Le tsariévitch dormit trois jours.
Afanassiev, Les contes populaires russes
Pour beaucoup dentre nous, limage du prince et de la princesse suffirait à définir métonymiquement le conte. Derrière la fiction et sa « naïveté », se cachent, néanmoins, des mécanismes qui ont déterminé, plus que dautres sans doute, notre existence sur terre, ou plus exactement, dun point de vue historique, la reproduction de nos ancêtres jusquà nous. Un mot suffirait pour caractériser lenjeu de nombreuses relations humaines dans le conte de fées et dans notre évolution passée : lamour. Comme de nombreux concepts, il masque néanmoins une réalité psychologique et physiologique beaucoup plus complexe que lhéritage romantique pourrait nous le laisser penser. Instinct sexuel, émotions amoureuses, comportements sexués, toutes ces composantes ne constituent pas seulement les fondements de la vie animale sur terre, elles sont pour nous des compétences indispensables au « décryptage » des principaux schèmes et des principales intrigues féeriques.
La mise en évidence par Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" du triangle daction Princesse/Héros/Faux-héros dans le corpus russe nest pas seulement une constante anthropologique, elle implique aussi des soubassements psychologiques, éthologiques. Rappelons un élément du problème : dans le conte de fées, le protagoniste masculin a des caractéristiques singulières, à tel point que pour de nombreux pays, les appellations « Prince charmant XE "Prince charmant" » ou « Príncipe Azul » restent paradigmatiques pour traduire lidéal masculin. De très nombreuses études contribuent à présent à comprendre pourquoi le schème populaire du héros de conte est aussi séduisant pour lesprit féminin.
Mais revenons aux facteurs de la « contagion » de la triade actantielle portée par les contes du monde entier.
Mâle dominant ou Prince charmant XE "Prince charmant" ?
Les mécanismes de la sélection sexuelle XE "Sélection sexuelle" ainsi que les conditions écologiques de vie engagent les femmes à sattacher à un mâle unique et protecteur (Fisher, 1994, p. 158-172 ; Cézilly, 2006, p. 274-277). Sans parler de préférence féminine pour le mâle dominant, comme cest le cas chez nos cousins primates, une tendance lourde sobserve chez les femmes de tous les continents : dans les sociétés où laccumulation de ressources est possible, elles préfèrent globalement consciemment ou inconsciemment un partenaire pouvant apporter des ressources matérielles à elles et à leurs enfants.
Dans les contes, le héros folklorique nest pas nimporte qui : dans le cas précis dun « Prince charmant XE "Prince charmant" », le brave homme est, à la fois, en possession des trésors royaux mais également du prestigieux statut que lui octroie son lignage monarchique (histoires privilégiant le parcours féminin). On comprendra donc que de tels princes, aussi « charmants », ne peuvent laisser de marbre lesprit des lectrices les plus endurcies. Le succès de certains romans populaires modernes confirme cette tendance chez les lectrices : dans ces histoires, « le protagoniste mâle est presque toujours plus vieux, socialement dominant et riche, et il investit finalement ses ressources pour la femme et ses enfants » (Geary, 2003, p. 157).
Dun point de vue économique, le comportement de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (DQ I), de Leonora (Celoso) XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" ou dEstefanía (CE) XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" na rien à envier à celui de la future épouse de la Barbe bleue (type 311-312). Le cas de cette dernière est intéressant car, en plus de marquer une attirance féminine, il traduit un changement dopinion, sans quaucune explication rationnelle ne soit donnée par le conte :
La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur Mère, et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une des ses maisons de Campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce nétait que promenades, que parties de chasse et pêche, que danses et festins, que collations [
] ; enfin tout alla si bien, que la Cadette commença à trouver que le Maître du logis navait pas la barbe si bleue, et que cétait un fort honnête homme (Perrault XE "Perrault, Charles" , 1981, p. 149).
Comme notre « Cadette », les personnages de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et dEstefanía se laissent abuser par le riche plumage des soldats qui viennent à leur rencontre. Avant quEstefanía se jette dans les bras de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , le soldat avait fait connaissance avec elle, lui vantant ses « biens de fortune » :
le dije que yo era el venturoso y bien afortunado en haberme dado el cielo, casi por milagro, tal compañera, para hacerla señora de mi voluntad y de mi hacienda, que no era tan poca que no valiese, con aquella cadena que traía al cuello y con otras joyuelas que tenía en casa, y con deshacerme de algunas galas de soldado, más de dos mil ducados, que juntos con los dos mil y quinientos suyos, era suficiente cantidad para retirarnos a vivir a una aldea de donde yo era natural y adonde tenía algunas raíces; hacienda tal que, sobrellevada con el dinero, vendiendo los frutos a su tiempo, nos podía dar una vida alegre y descansada (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 426-427).
Il nen avait pas été différemment avec Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" de la Roca, qui, face à la belle Leandra, avait su faire briller or et diamants (Leandra, p. 578).
Dans la nouvelle du Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" lattribut séducteur de Loaysa nest pas seulement la musique : lorsque Leonora découvre le jeune homme, celui-ci exhibe ses plus beaux vêtements, signaux de sa condition socio-économique.
Con ellas vino la simple Leonora, temerosa y temblando de que no despertase su marido [
]. Lo primero que hicieron fue barrenar el torno para ver al músico, el cual no estaba ya en hábitos de pobre, sino con unos calzones grandes de tafetán leonado, anchos a la marineresca; un jubón de lo mismo con trencillas de oro, y una montera de raso de la misma color, con cuello almidonado con grandes puntas y encaje; que de todo vino proveído en las alforjas, imaginando que se había de ver en ocasión que le conviniese mudar de traje (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 347-348).
Mais des récits moins sarcastiques utilisent la même structure : même si Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Costanza (GT, IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" se révèleront être nobles comme leur prétendant, le récit suit la pente du conte merveilleux qui offre à lhumble fille un riche prétendant. Dailleurs, lart contique, dépendant des tendances lourdes de notre psyché, ne se soucie pas toujours que lhéroïne soit de naissance modeste : lessentiel étant que la structure conduise la Fiancée vers un Héros socialement supérieur pour permettre ainsi linvestissement direct des auditrices. La souillon XE "Souillon" « Peau dÂne » a beau être de sang royal, son mariage XE "Mariage" avec le Prince reste une conquête (Perrault XE "Perrault, Charles" , 1981, p. 113) ; quant à la naissance de lhéroïne des Fées, elle nest pas même précisée (ibid., p. 165). Il est ainsi significatif de trouver dans La ilustre fregona lincroyable rapprochement entre la souillon et le prince charmant, mais aussi une réflexion narrative sur cette « merveille », comme ce sera le cas dans Peau dÂne :
- Así es la verdad respondió Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ; y tan imposible será apartarme de ver el rostro desta doncella, como no es posible ir al cielo sin buenas obras.
- ¡Gallardo encarecimiento dijo Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" y determinación digna de un tan generoso pecho como el vuestro! ¡Bien cuadra un don XE "Don, réciprocité" Tomás de Avendaño, hijo de don Juan de Avendaño (caballero, lo que es bueno; rico, lo que basta; mozo, lo que alegra; discreto, lo que admira), con enamorado y perdido por una fregona que sirve en el mesón del Sevillano! (IF, p. 386)
Les attributs économiques de nos personnages, dignes des plus beaux paons, garantissent leur « origine contrôlée » : celle du conte de fées.
Ce type dattributs nest, toutefois, pas le seul. Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" comme Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" de la Roca appartiennent au corps des Armes, celui-là même que don XE "Don, réciprocité" Quichotte avait chaudement encensé (DQ I, 37-38, p. 442-449). Dans le conte, en effet, le prestige du « Héros » vient également de lactivité prédatrice de lhomme ; le prince est souvent un chasseur. La raison est fournie par lethnologie, qui a remarqué que dans les sociétés où laccumulation de ressources est difficile (et où la guerre est fréquente), le choix des femmes est souvent influencé par le statut social du partenaire potentiel (hommes politiques, valeureux guerriers).
Précisons néanmoins que, dans létude effectuée par David Buss sur plus de 10 000 personnes appartenant à 37 cultures différentes, il apparaît que les femmes sont plus attirées par un partenaire « bienveillant » et « intelligent » que par « un autre qui ne serait ni lun ni lautre mais offrirait de bonnes perspectives financières ». En toute logique, le folkloriste constate également que, dans les histoires où domine le parcours masculin, le héros est lhomme qui a vaincu par la force les dangers qui menacent la princesse, et qui, également, fait preuve de gentillesse et dingéniosité. Si le motif de la ruse XE "Ruse, ingéniosité" a déjà été évoqué, celui de la gentillesse est souvent associé, dans le conte, à la puissance financière. Est-ce un hasard ? Pour léthologue Helen Fisher, les femmes seraient très attentives aux marques de générosité XE "Libéralité" ; la Cadette de Barbe Bleue XE "Contes merveilleux : Barbe Bleue" agit en tout cas selon un scénario similaire. Dans un autre conte, de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" celui-ci, les diverses attentions dont le prince entoure la branche de myrthe sont orientées dans la même direction, celle dune protection matérielle (et affective) intense :
Après mille refus, [
la mère qui avait accouché de la branche] donna le pot en suppliant (le roi) de chérir cette branche, car elle-même laimait plus quune fille qui serait sortie de ses entrailles. Le prince, en proie à la joie la plus grande qui pût exister, fit porter le pot dans sa chambre, le fit placer sur son balcon, et il le binait, et il larrosait de ses propres mains (2002, p. 48).
Limportant, donc, dans la séduction que le héros masculin peut offrir au lectorat féminin ne consiste pas tant dans sa richesse que dans son absence dégoïsme. Sur ce plan-là, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" est exemplaire en incarnant « lamant libéral XE "Libéralité" » par excellence. Capturé par les Turcs, il préfère sacrifier sa libération à celle de Leonisa, usant pour cela de sa fortune personnelle (AL, p. 119, infra).
La Belle et non la Bête
Que dire, alors, de limage de la protagoniste recyclée dans la plupart des contes populaires ? Par-delà les histoires et les variantes, le personnage est jeune, beau, innocent, profondément bon voire angélique, patient, etc. Les fantasmes des lecteurs hommes en demandaient-ils autant ? À en croire la littérature scientifique : certainement. La tendance anthropologique est que les hommes apprécient avant tout la jeunesse et laspect, à limage de la Barbe Bleue XE "Contes merveilleux : Barbe Bleue" (Contes de ma mère lOye) ou de Jânshâh XE "Mille et une nuits (Les) : Jânshâh" (Les mille et une nuits).
Il est manifeste que, dans les contes à héroïsme masculin, la beauté féminine constitue, tout à la fois, lélément déclencheur du mouvement narratif et diégétique, lobjet de la quête actantielle et la cible de la focalisation lectorale. Dans de nombreux contes merveilleux, le protagoniste masculin a ouï dire de lexistence de cette féminité XE "Féminité" incroyable et décide, à la seule évocation de sa réalité (à ce seul stimulus), den faire son amoureuse. Cervantès nhésite pas à employer ce motif de la tradition contique mondiale, notamment dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , ce qui engage alors le récit vers une seconde ligne narrative (IF, p. 382). On ne sera pas surpris si le conte de vieille XE "Conseja" raconté par Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez diffère peu dun autre récit populaire, dorigine orientale, lHistoire de Tâj Al-Mulûk et de la princesse Dunyâ ; mais cest, en fait, tout un vaste substrat folklorique qui, dans lhistoire du captif cervantin, se déroule « sous nos yeux ». Dabord, un bout de tissu chargé dor vient animer la monotonie des jours des captifs chrétiens. La déduction des prisonniers renvoie à un patron autant folklorique quhistorique : « alguna cristiana debía de estar cautiva en aquella casa » (DQ I, p. 464). Enfin, il ne faudra que lallusion à la blancheur des mains (ibid.) et à la fenêtre pour que nous puissions convoquer les exemples célèbres de Blanche-Neige XE "Contes merveilleux : Blanche-Neige (AT 709)" et d« Aziz XE "Mille et une nuits (Les) : Aziz et Aziza" et Aziza » (Les mille et une nuits). Hormis ces détails ponctuels, le récit sinspire dune construction que lon retrouve dans lhistoire de Tâj Al-Mulûk. En effet, dans les deux narrations, le motif du tissu décide inopinément le héros à faire de sa mystérieuse propriétaire son épouse. Dans les Mille et une nuits, un simple mouchoir fait laffaire pour déclencher lobsession et la quête amoureuses. Sur sa route, Tâj al-Mulûk XE "Mille et une nuits (Les) : Tâj al-Mulûk" avait fait la rencontre dun homme en pleurs (récit-cadre de celui dAziz) et se voyait confier une information dapparence banale : le mouchoir quAziz tient dans ses mains est louvrage de la sublime Dunyâ, une jeune femme gardée par son père. Mais, si lhomme attristé en est réduit à une « condition de femme » après avoir été émasculé, il en va tout autrement pour notre héros, dont lévocation de cette experte dans lart de la broderie lui enflamme le cur et lincite à parvenir jusquà elle : « Tâj al-Mulûk [
] se rendit ensuite au palais, les joues ruisselantes de larmes tant il est vrai que limagination supplée parfois la réalité et rend seulement présent un être dont on a tant entendu parler » (Les Mille et Une Nuits, 1991, p. 530).
Pour lesprit masculin, les ressources économiques de la femme idéale semblent donc être moins privilégiées dans ses choix « amoureux ». Maria Tatar sétait dailleurs demandée avec justesse pourquoi les contes de fées ne développaient pas des histoires aussi singulières que celle de la Bourgeoise de Bath, dans laquelle un jeune homme doit se marier de force avec une vieille femme, qui deviendra par la suite belle et jeune (Chaucer, 2000, p. 211-224), comme elle se demandait pourquoi « la Belle a un physique parfait, quand la Bête peut être un mari idéal malgré son apparence » (Tatar, 2003, p. 62).
Même si la tradition médiévale des troubadours et des romans de chevalerie a diffusé lidéal de la femme royale, le récit populaire insistait de préférence sur les « histoires de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" » (type 510 ; motif L 162 de lhéroïne humble XE "Humilité" qui épouse un Prince). Retrouver la pantoufle de verre signifie plus largement mettre la main sur une beauté exceptionnellement belle mais, aussi, dramatiquement pauvre. Certaines versions du personnage de Cendrillon peuvent lui attribuer une famille noble, laimée du Prince nen reste pas moins un être déshérité (motif L 102) dont le travail (cest une souillon XE "Souillon" ), labnégation, la patience (la constance), voire la passivité, sont des facteurs de séduction. La version de Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" signale comme pertinents les traits suivants :
[La marâtre] la chargea des plus viles occupations de la Maison : cétait elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de Madame, et celles de Mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout en haut de la maison, dans le grenier, sur une méchante paillasse [
]. La jeune fille souffrait tout avec patience (1981, p. 171).
Cervantès met également à profit un scénario voisin (voir Propp XE "Propp, Vladimir" , 1990, p. 208) dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , puisquoutre la mort de la mère biologique, Costanza vit isolée dans le dénuement propre à son étiquette de laveuse de vaisselle et se présente initialement comme larchétype moderne de lemployée dauberge.
Rival et compétition sexuelle XE "Faux-héros"
La récurrence dun troisième acteur dans le conte, le Faux-héros (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970), répond également, en grande partie, à des raisons psychologiques. La sélection sexuelle XE "Sélection sexuelle" na pas fait seulement jouer linvestissement parental ou le choix du partenaire, elle impliquait aussi dans notre espèce (comme dans beaucoup dautres) une sérieuse compétition entre sujets du même sexe (compétition intrasexuelle). Si les contes manifestent surtout des duels masculins, cest notamment parce que la compétition est, chez lhomme, plus agressive et plus directe (Geary, 2003, p. 165). Un trait significatif des contes consiste à narrer régulièrement la situation précise où le combat XE "Combat" entre personnages masculins saccomplit pour lobtention dun unique personnage féminin. Ils présentent donc à lesprit la substance même dun cas où le combat nest pas lié à une sélection « utilitaire » (diminution des ressources écologiques) et qui suscite linstinct de compétition sexuelle XE "Faux-héros" : la situation de rareté de la partenaire désirable.
On trouve une très bonne description de linstinct de compétition activé par les contes dans les travaux de Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" . Les nuances posées par le folkloriste ont en effet permis de distinguer lAgresseur et le Faux-héros, deux acteurs que le structuralisme tente de réduire à la catégorie trop abstraite dOpposant (Greimas, 1986, p. 178-180). Si le premier acteur fictionnel représente un péril mortel pour le Héros ou la Princesse, le second reste, avant tout, ladversaire sexuel négatif de lun ou de lautre. Le sel que jette sur les lecteurs ce type de situations est un classique de la poétique populaire. G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" en a fait la structure même de la narration encadrant ses contes : au moment même où Zoza achevait la quête qui devait la mener à la rencontre du Prince, elle voit son mariage XE "Mariage" compromis par lacte inopiné dune esclave, nommée « jambes-de-sauterelle ». Lintérêt de cet adversaire est évidemment quil sollicite en lecture le désir den découdre et plus exactement de faire la preuve de la « légitimité » (toute égoïste en fait) de cette prétention. Vl. Propp avait parfaitement perçu le poids narratif de la relation entre héros et faux-héros XE "Faux-héros" , jusquà en faire laxe principal des contes à double séquence (1990, p. 217 ; voir infra). La compétition intrasexuelle peut alors débuter. Les deux filles de la marâtre de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" ne ménagent rien pour emporter la victoire sur la souillon XE "Souillon" . Ainsi, dans lexemple allemand des frères Grimm XE "Grimm (Frères)" , elles nhésitent pas à couper des bouts de leurs pieds pour rentrer dans la pantoufle perdue par Cendrillon et envoyée par le Prince.
Chez Cervantès, évidemment, les relations entre héros et faux-héros XE "Faux-héros" sont plus complexes mais, psychologiquement, aussi violentes, sinon plus. La nouvelle de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" observe rigoureusement la structure plurielle dégagée par Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" . Ainsi, après une première épreuve en mer, Ricaredo doit affronter une nouvelle situation avec lentrée en scène dun nouveau personnage, le comte Arnesto, amoureux lui aussi de la belle espagnole. La nouvelle manifeste là un procédé traditionnel du conte archaïque qui fait sopposer, au-delà dune paire de personnage, deux désirs amoureux. À chacun de mener la lutte pour laccession du cur dIsabela.
Avec Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , le schéma de la compétition amoureuse constituera le noyau même du récit. La compétition sentimentale détermine la trame narrative depuis le titre jusquà la fin de la nouvelle. Autant la polarisation masculine du conflit entre Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" et Arnesto, dans la quatrième nouvelle exemplaire, trouve logiquement son centre dans la perspective du combat XE "Combat" physique, autant Las dos doncellas présente aux lectrices des motifs conflictuels moins directement agressifs, en parfaite cohérence avec les études sur les différences sexuelles du comportement et avec la littérature folklorique. Il nen reste pas moins que Teodosia et Leocadia, toutes deux trompées par Marco Antonio, sont bien décidées à décocher la flèche ultime de la fidélité et du mariage XE "Mariage" dans le cur de létudiant volage. La nouvelle ne reprendra donc pas uniquement lidée d« agression XE "Agresseur, prédation" relationnelle », mais aussi celle dagression directe et meurtrière :
que claro está que si él tiene en su compañía a la sin par Teodosia, no ha de querer mirar a la desdichada Leocadia; aunque con todo esto pienso morir, o ponerme en la presencia de los dos, para que mi vista les turbe su sosiego. No piense aquella enemiga de mi descanso gozar tan a poca costa lo que es mío; yo la buscaré, yo la hallaré, y yo la quitaré la vida si puedo (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 461).
Les contes ne sont pas avares de ce genre dintentions. Pour prendre les exemples célèbres de la belle-mère meurtrière de Blanche-Neige XE "Contes merveilleux : Blanche-Neige (AT 709)" et de lépouse sanguinaire du roi amoureux de Talia, les rivales de lhéroïne sont la plupart du temps à limage de Leocadia : sans pitié XE "Pitié" pour la prétendante « légitime » du héros.
Les relations entre le héros, lhéroïne et le faux-héros XE "Faux-héros" offrent, par conséquent, une pertinence pour lesprit des auditeurs et des auditrices quil ne faut pas sous-estimer lorsque lon cherche et que lon analyse lemploi de schèmes féeriques dans les nouvelles cervantines. Néanmoins, il ny a pas que la relative stabilité des figures actantielles et de leurs liens qui a pu être engendrée par des modes de pensée archaïques. Une certaine structure du récit, récurrente dans les contes merveilleux, doit également beaucoup à ceux-là. Plus particulièrement, les bases psychologiques responsables de lattirance intersexuelle ont leur mot à dire dans la conception des fables. Nombre de contes décrivent le passage entre deux états, de la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" monosexuelle à la relation intersexuelle. Le conte de vieille XE "Conseja" offre ainsi, dans plusieurs cas devenus souvent célèbres, cette spécificité narrative de ne raconter ni une expérience anecdotique (novelle), ni une vie entière (Vies parallèles, vies de saints,
) : ce qui est porté à la connaissance et aux plaisirs des hommes, cest lhistoire dune longue période qui débute à la naissance ou à lenfance et qui se termine avec la complétude dune relation stable en compagnie du sexe opposé. La récurrence populaire de ce parcours serait-il une bizarrerie née du hasard de lhistoire ? Nous penchons plutôt pour une interprétation éthologique du phénomène culturel. Ces scénarios « merveilleux » mais humains jouent toujours un rôle dans notre existence dauditeur et de lecteur parce que lhistoire de la reproduction et de lévolution des espèces a déterminé une forte adaptation biologique et psychologique et une forte pertinence culturelle des mécanismes liés, dune part, au rapprochement et, dautre part, à la monogamie intersexuelle.
Concernant le premier point, il est significatif que la période de ladolescence sexprime, physiologiquement et psychologiquement (les deux étant liés), par une tendance instinctive à rechercher un partenaire de sexe opposé. Éthologues, psychiatres et anthropologues ont partout observé, dès la plus jeune enfance, une sensible prédisposition humaine à la connaissance du sexe inconnu. La diffusion du schéma intersexuel et de la rencontre hétérosexuelle dans les contes de fées est indissociable de lun des fondements biologiques et comportementaux de lespèce humaine, à savoir son passé de reproducteur sexué (Geary, 2003, p. 29-35). Lesprit du Sapiens moderne peut sécarter de cette tendance biologique mais le mode de fonctionnement de lesprit reste attaché à ces mécanismes hérités de ladaptation sexuelle.
Si, donc, nombre de contes ont pour origine les mythes, dont les thématiques étaient souvent environnementales, la spécialisation du conte merveilleux dans lhistoire damour ne relèverait pas tant de facteurs historiques (les modes de transmission du pouvoir) que de processus communicationnels : les récits ne seraient plus autant prononcés dans le cadre politique du discours collectif que dans le cadre, restreint, dune poignée dindividus. Dès lors, laccent nest plus mis sur des intérêts collectifs mais sur des questions pertinentes pour la vie intime des conteurs et des auditeurs (Bettelheim, 1999), pour leur esprit, facilement captivé par les relations et les sentiments amoureux (Freud XE "Freud, Sigmund" , 2001 ; Fisher, 1994 ; Lemoine, 2004).
Quand Cervantès écrit ses nouvelles, le conte scénarise et décrit, plus quaucun autre récit, deux moments clés de lexistence humaine : le passage biologique à ladolescence et lalliance du couple hétérosexuel dans la monogamie.
La tendance exogamique
Si, comme lexplique Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" , une fonction doit être considérée à la lumière de ses conséquences narratives, alors, il nest pas absurde de penser quil existe, pour les amateurs de contes, un lien direct quoique distendu entre la stéréotypie de lexplicit et la variété de lincipit, cest-à-dire entre le départ initial du héros et son mariage XE "Mariage" final (Larivaille, 1982, p. 17-25 ; Delpech, 1981). LAutre est toujours ailleurs : le prince de La branche de myrthe a beau creuser un « Souterrain de cristal XE "Substance minérale" » pour rejoindre son aimée (Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , 2002, p. 150-155), celle-ci doit toucher à linaccessible. Par cette stratégie canonique du conte, quon adopte la perspective de lun ou de lautre des personnages, le partenaire possible échappe à la rationalité pour mieux se fondre dans les brumes de linconnu. LAutre échappe au sens et à la logique comme pour mieux raccrocher à lineffable et à lintuition. Cest ainsi que le conte dit souvent lamour, quil le nie pour mieux laffirmer, quil locculte textuellement pour mieux le suggérer réellement dans lesprit des auditeurs que nous sommes. Le conte dAmour et Psyché exprime parfaitement cette technique narrative sollicitante. Enlevée par une force inconnue (qui savèrera être celle du fils de Vénus), Psyché ne connaît pas lêtre qui partage sa vie et qui pourrait être un monstre. Le motif de labsence, dans la version antique de ce type (AT 425), transcrit littéralement ce que les auditeurs peuvent intuitivement pressentir à lécoute dautres versions comme celle de La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" . Une même perspective est offerte par le conte lorsque lhéroïsme est incarné par un personnage féminin. Dans la version allemande de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" (Grimm XE "Grimm (Frères)" ), la protagoniste est désignée par le roi avec lexpression « la jeune fille inconnue ». Dans la version française de Perrault XE "Perrault, Charles" , lobsession amoureuse du prince se fixe sur une seule pantoufle, symbole du mystère XE "Mystère, énigme" de la jeune femme. Les deux personnages ont beau exprimer leur attirance, paradoxalement (merveilleusement et naturellement), ils ne se connaissent pas. Du point de vue lectoral, le partenaire féminin reste ainsi, malgré la dégradation de son statut, auréolé dun mystère fascinant et attrayant.
Étant donnée la force de la tension exogamique dans la passion amoureuse décrite par le conte de fées, il ne serait donc pas impossible quelle soit la traduction de cette même tension qui anime hommes et femme au moment de ladolescence (Fisher, 1994, p. 176).
Toujours est-il que chez Cervantès, autant pour Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (GT), pour Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL), pour Isabela (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" que pour Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez (Cautivo), le déracinement liminaire conditionne (littéralement pour Andrés) la fermeté de lengagement matrimonial XE "Mariage" qui clôt chacune des nouvelles : la règle de lexogamie reste prédominante.
Lâge de la nubilité et désir sexuel
Autre élément, lié au précédent dans lévolution sexuelle et dans le comportement anthropologique de notre espèce : lirruption physiologique de la nubilité. Cet aspect est lun des plus présents du conte de vieille XE "Conseja" (Pifflaut, 2001, p. 390), même sil est également le mieux voilé par toute une gamme de masques symboliques. Dans lhistoire du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge (Grimm XE "Grimm (Frères)" ), les fleurs que ramasse la future femme sont des métaphores « de la nubilité » (Verdier, 1995, p. 181) ; dans Raiponce XE "Contes merveilleux : Raiponce (AT 310)" (Rapunzel, type 310), les longs cheveux de lhéroïne sont métonymiques de la transformation pubère. De même, dans La Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" (Grimm), lintervention dune treizième fée qui vient rompre la félicité na rien de gratuit, comme nous lexplique Bruno Bettelheim :
Les treize fées [
] rappellent les treize mois lunaires qui, jadis, divisaient lannée. [
] tout le monde sait que les règles reviennent selon le rythme de vingt-huit jours des mois lunaires et non celui des douze mois de notre année solaire. Ainsi, les douze bonnes fées, auxquelles sajoute la méchante fée, expriment symboliquement que la malédiction fatale évoque la menstruation (1999, 347-348).
Dans le corpus espagnol, la manifestation des changements physiques liés à la reproduction est traitée avec une pudeur qui les renvoie au domaine de limplicite (voir infra). Néanmoins, ce ne serait pas faire justice à Cervantès que doublier limportance dun dérèglement physiologique chez le pourtant très catholique Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" : « como fue creciendo Isabel, que ya cuando Ricaredo ardía tenía doce años, aquella benevolencia primera y aquella complacencia y agrado de mirarla se volvió en ardentísimos deseos de gozarla y de poseerla » (EI, p. 219).
La narration se veut explicite, pour le coup. Lart descriptif cervantin est assez subtil pour ne pas cloisonner les individus dans une bulle fermée, dans une évolution insensible aux congénères de lautre sexe. Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ne fait lexpérience de sa propre concupiscence que parce quil découvre les transformations féminines de la jeune espagnole. Lexemple cervantin de La española inglesa a lavantage de lier, de façon symétrique et imparable, le passage du temps, les changements physiques et le réveil de la libido sentiendi.
Laccent mis sur ce désir irrépressible et naissant pour le sexe opposé en cette période de la vie (chez le personnage masculin du moins) nest pas une nouveauté si lon envisage les nouvelles depuis langle des conteurs populaires. Des personnages comme le fils du vizir des Conte des deux vizirs XE "Mille et une nuits (Les) : Conte des deux vizirs" et dAnis al-Jalîs, les ravisseurs monstrueux et tous les autres Grands Méchants Loups peuvent catalyser une lecture érotique parce quils représentent la pulsion sexuelle de la jeunesse masculine.
Ceci, Cervantès en était parfaitement conscient, comme en témoigne, en creux, la narration du Celoso. Alors que Leonora vient dépouser Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , une description des activités de la jeune femme évoque la particularité des récits merveilleux qui lui sont contés : « aun hasta en las consejas que en las largas noches del invierno en la chimenea sus criadas contaban, por estar él presente, en ninguna ningún género de lascivia se descubría » (Celoso, p. 335). Lextraordinaire, dans ces contes, participe plus de la censure que dautre chose, car notre auteur sait pertinemment que, par définition, le récit archaïque nest pas avare dallusions érotiques et que ses récits brefs ne se priveront pas de ces ressorts folkloriques.
Séparée de lhistoire de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" par seulement une nouvelle, celle de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" manifeste avec une grande force narrative le viol de Leocadia par Rodolfo. Cette fois encore, le motif nest pas nouveau, même si le traitement cervantin lui donne un aspect tout a fait singulier. Rappelons-nous ce jeune roi chasseur évidemment, qui avait profité du sommeil « merveilleux » de Thalia XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" , la « Belle au Bois dormant » de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , pour lui faire don XE "Don, réciprocité" neuf mois plus tard de deux beaux enfants (2002, p. 430-431). Lhistoire est belle, mais le fait est là : Thalia, comme Leocadia, na pas vraiment eu la possibilité physique de refuser les avances sexuelles du « héros ».
Si lon poursuit notre parcours à travers le recueil cervantin, on sapercevra, une nouvelle plus loin, que le motif ressurgit à la fin du récit de La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" :
Ordenó la suerte que un día, yendo yo a caza por el término de su lugar, quise visitarla, y era la hora de siesta cuando llegué a su alcázar: que así se puede llamar su gran casa; dejé el caballo a un criado mío; subí sin topar a nadie hasta el mismo aposento donde ella estaba durmiendo la siesta sobre un estrado negro. Era por estremo hermosa, y el silencio, la soledad, la ocasión, despertaron en mí un deseo más atrevido que honesto; y, sin ponerme a hacer discretos discursos, cerré tras mí la puerta, y, llegándome a ella, la desperté; y, teniéndola asida fuertemente, le dije: ''Vuesa merced, señora mía, no grite, que las voces que diere serán pregoneras de su deshonra: nadie me ha visto entrar en este aposento; que mi suerte, par[a] que la tenga bonísima en gozaros, ha llovido sueño en todos vuestros criados, y cuando ellos acudan a vuestras voces no podrán más que quitarme la vida, y esto ha de ser en vuestros mismos brazos, y no por mi muerte dejará de quedar en opinión vuestra fama''. Finalmente, yo la gocé contra su voluntad y a pura fuerza mía: ella, cansada, rendida y turbada, o no pudo o no quiso hablarme palabra, y yo, dejándola como atontada y suspensa, me volví a salir por los mismos pasos donde había entrado, y me vine a la aldea de otro amigo mío, que estaba dos leguas de la suya (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 434-435).
Michèle Ramond avait parfaitement relevé le substrat folklorique du motif mis en scène, ici, dans la narration analeptique du père de Costanza. De notre point de vue, limportant réside, répétons-le, dans le poids lectoral quune telle situation peut véhiculer
La tendance monogamique
Outre lexpérience du désir sexuel (adolescent, ou adulte dans le dernier cas), un grand nombre de contes merveilleux place au cur du dispositif diégétique la force de la relation monogamique.
En fait, il ne semble pas réellement que la marque distinctive de notre espèce soit la polygamie, comme certains ont pu le penser ; cette pratique (la polygynie plus que la polyandrie) nest certainement quune stratégie de reproduction conjoncturelle. La force des émotions lors de la passion amoureuse semble indiquer au contraire quune structure psychologique favorise lattachement à un être unique dès ladolescence (Fischer, 1994, p. 74-79 ; 2006, p. 65-113 ; Cézilly, 2006, p. 276-277).
Or, dans plusieurs contes, le récit sorganise autour de la nécessité dun choix : le protagoniste doit élire le partenaire de sa vie adulte ; souvent, dailleurs, lorganisation monogamique est luvre dun parent : un « appel public » est lancé. Dans le répertoire russe, la tâche difficile XE "Tâche difficile" (la compétition, par exemple) « peut être donnée dès le début du conte. Le conte commence par un appel public lancé par le tzar qui désire donner sa fille en mariage XE "Mariage" , à telle ou telle condition » (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983, p. 403). Dans ce cas, il ny a bien sûr quun seul gagnant. Lorsquun appel concerne le mariage dun prince, laccent est moins mis sur lépreuve donnée à la future partenaire (apparaître bien vêtue) que sur le choix émotionnel du prince : le cur parle spontanément, comme on en a lillustration dans Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" (1981, p. 174). Structurellement, le choix opéré par le protagoniste du conte homme ou femme permet de réduire léventail des partenaires possibles et de ne sunir quà lun dentre eux. Même dans un conte comme Le soleil, la Lune et Thalia XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" , où un roi marié met enceinte une « belle au bois dormant », le dénouement du récit consiste dans la suppression physique de la première femme et dans la constitution dune nouvelle union avec la nouvelle conquête. En dautres termes, la félicité finale et amoureuse entre deux êtres na pas seulement une explication historique et ne se limite pas à transcrire une réalité sociale : elle repose aussi sur une attente psychologique anthropologique. Le conte ne peint pas un état statique comme il ne narre pas la création dune vie polygame. Lintérêt romanesque quil présente à ses auditeurs est de façon caractéristique lhistoire individuelle dune relation monogame en germe, doù la présence universelle de ce scénario, malgré les différences culturelles et matrimoniales observables un peu partout (Paulme, 1976, p. 70-77).
Que le récit du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" fasse penser à un conte de fées nest pas étonnant. Après le suicide de Grisóstomo XE "Marcela, Grisóstomo" , les déboires de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" et les malheurs dAnselmo, le parcours de Ruy Pérez depuis lobscurité du bagne jusquà la lumière de lamour, renoue avec la plus pure tradition du conte merveilleux dorientation amoureuse. Dans un premier mouvement, Zoraida jette son dévolu sur le captif espagnol (DQ I, p. 464). Dans sa phase finale, le récit conduit les deux amoureux, enfin, vers une solitude XE "Solitude (de lamoureux)" de couple bien méritée.
Certes, les deux extrémités narratives du fairytale se sont spécialisées dans lévocation de deux phases biologiques et sociales de notre condition humaine sexuée (nubilité et appariement) ; mais se contenter de fixer notre attention sur ce squelette folklorique serait oublier la « chair fraîche » du conte de fées, le piquant des méandres quil emprunte. Le récit merveilleux populaire est également contagieux pour les pauvres animaux que nous sommes parce quil nous piège avec tout son attirail de schèmes sentimentaux. Il parle damour pour notre plus grand plaisir et dune façon qui a conquis le monde depuis des milliers dannées.
La première des merveilles que lon trouve dans les contes de fées est à la fois extrêmement prosaïque et prodigieusement déconcertante : il sagit bien sûr du coup de foudre. Que des philtres ou des baguettes magiques (motif D 900) se chargent de ce motif récurrent (Poiron, 1982, p. 65-69 ; Vincent, 2004, p. 64) ne surprendra personne tant ce mouvement du « cur » est instantané et contraire aux mouvements de la rationalité :
Le "coup de foudre". Cette aptitude humaine à tomber éperdument amoureux dès la première rencontre est-elle plus généralement répandue dans la nature ? Je pense que oui. Il est possible que le coup de foudre ait une fonction adaptative cruciale chez les animaux [
] Le coup de foudre nest peut-être rien dautre quune pulsion innée, qui encourage de nombreuses créatures à ne pas traîner à saccoupler. Et on peut imaginer que ce qui nétait à lorigine quune attraction animale sest transformée chez nos ancêtres humains en brutale passion amoureuse (Fisher, 1994, p. 53-54).
Plus proche de Cervantès, lhumaniste André le Chapelain avait émis une hypothèse similaire : « [el] amor es una pasión innata [
] por cuya causa se desea, sobre todas las cosas, poseer los abrazos del otro y, en estos abrazos, cumplir, de común acuerdo, todos los mandamientos de amor » (1984, p. 55). Mais sil y a bien un spécialiste littéraire du coup de foudre, cest évidemment le folklore et sa tradition féerique. La passion soudaine constitue un schème idéal, poétiquement et biologiquement parlant : il montre un changement diégétique incroyable et sollicite une compréhension instinctive. Cet aspect du récit archaïque est dailleurs traité avec beaucoup dironie par G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" lorsquil conte lengouement dun prince pour une branche de myrthe qui se révèlera être une superbe jeune fille : « le fils du roi qui allait à chasse, passa devant la maison et senticha follement de cette belle branche de myrthe » (2002, p. 48). Dans les Nouvelles exemplaires, Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , héros de La ilustre fregona, subit la même servitude damour, au grand désespoir XE "Espoir, espérance" de son compagnon Carriazo qui ne peut rien faire pour changer la première impression du gentilhomme.
Lesprit social
Écoute, frère Guerrin [
], de même que tu mas délivré de la mort, de même je tai voulu rendre le mérite dune si grande obligation. Sache que je suis lhomme sauvage que tu délivras si aimablement de la prison de ton père.
Giovan Francesco Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" , Les nuits facétieuses
Donner, échanger
Pour terminer notre première approche des nouvelles cervantines sous langle du conte de fées et des mécanismes à « succès » de ces derniers, nous allons insister sur un quatrième comportement diégétique influencé instinctivement. Diverses études ont fait remarquer quau-delà des pratiques ethnologiques (Mauss, 2003, p. 143-279), nous disposons dun « esprit social », dune psychologie naïve nous permettant de gérer nos relations avec autrui. Lesprit est à ce point adapté aux relations sociales que, pour lêtre humain, peu de domaines sont aussi faciles à comprendre que celui de léchange (Pinker 2000, p. 208-209). Si « les gens résolvent bien plus facilement un problème logique complexe sil est présenté comme un problème déchange social » (Boyer, 2001, p. 180), il nest pas surprenant que le point de départ des histoires humaines évoquées dans les contes relèvent fréquemment dun pacte déchange (Mauss, 2003, p. 253). Les débuts de La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" , de Raiponce XE "Contes merveilleux : Raiponce (AT 310)" ou encore des Échanges successifs (Paulme, 1976) sont à cet égard exemplaires.
Mais, surtout, nombre de contes font du don XE "Don, réciprocité" un motif essentiel dans léconomie du récit et dans la définition du protagoniste qui reçoit loffre, au point que Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" linterprète comme un passage obligé dans la structure canonique du conte merveilleux (fonction F). Cela nest guère étonnant. Les actes déchange et de donation pourraient, eux-aussi, faire partie de nos compétences instinctives (Waal, 1997, p. 173-209 ; 2006, 242-270), doù la pertinence et lintensité psychologique des motifs qui les représentent sur la scène imaginaire (Burkert, 2003, p. 165-195).
Dans la fable cervantine du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , les offres matérielles sont multiples, dabord, à lentrée du récit avec le partage des biens du père, ensuite, avec le don XE "Don, réciprocité" renouvelé dor de la belle Zoraida, puis pour finir, avec celui des herbes aromatiques du père.
Pour autant, cest surtout le motif de léchange, typique du conte, qui affleure franchement dans nos récits. Comme dans les narrations folkloriques, la relation « amoureuse » entre Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" et Ruy Pérez est très schématisée, au point de se réduire à une pure relation déchange. Dès sa deuxième lettre, Zoraida va fixer pour le lecteur les rôles quelle et son partenaire vont assumer dans le récit :
Lo que se podrá hacer es que yo os daré por esta ventana muchísimos dineros de oro: rescataos vos con ellos y vuestros amigos, y vaya uno en tierra de cristianos, y compre allá una barca y vuelva por los demás; y mira que has de ser mi marido, porque si no, yo pediré a Marién que te castigue (DQ I, p. 469).
Le mariage XE "Mariage" se coule dans la structure folklorique et nest envisagé quà partir de la formule traditionnelle déchange : la main du chrétien contre lor, pour Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , la liberté XE "Liberté (en amour)" contre le mariage, pour Ruy Pérez.
Les autres récits brefs ne sont pas en reste. Dans La gitanilla, un contrat similaire scelle le destin des personnages. Puis cest au tour de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , lamant libéral XE "Libéralité" , de proposer un échange : son argent XE "Substance minérale" contre la liberté XE "Liberté (en amour)" de Leonisa. Encore plus marquant : la première rencontre de Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et de Cortado. Nos deux pícaros nexcellent pas, cest le moins que lon puisse dire, dans lart de la franche sincérité. Leur étiquette de petits Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" laissait même présager un certain individualisme. Pourtant, Cervantès, en reprenant le patron narratif du conte, rapproche des chemins individuels qui, dans luvre de Mateo Alemán, étaient restés parallèles et, à la fois, donne à la relation des deux personnages la forme de lamitié. Pour ce faire, le rapprochement entre Rincón et Cortado sétablit grâce à la voie de la réciprocité XE "Don, réciprocité" :
y, para obligar a vuesa merced que descubra su pecho y descanse conmigo, le quiero obligar con descubrirle el mío primero; porque imagino que no sin misterio nos ha juntado aquí la suerte, y pienso que habemos de ser, déste hasta el último día de nuestra vida, verdaderos amigos [
].
- Sea en buen hora dijo el otro, y en merced muy grande tengo la que vuesa merced me ha hecho en darme cuenta de su vida, con que me ha obligado a que yo no le encubra la mía, que, diciéndola más breve, es ésta (RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" p. 165).
Ce même motif de léchange caractérise dautres nouvelles exemplaires. Citons seulement, pour finir ce bref panorama, le cas du mariage XE "Mariage" entre Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" et Isabela, conditionné par un contrat entre la reine et le jeune homme, puis justifié (en partie) par les dons de celui-ci à la couronne.
Dans les récits à structure davertissement comme El curioso impertinente ou El celoso extremeño, le personnage censé être lauxiliaire de la femme recluse se trouve servir les intérêts du coquin venu troubler la sérénité du mari : dans la première nouvelle, la femme de chambre Leonela a peu de scrupules à faire céder Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ; dans la seconde, lesclave noir nommé Luis fait rentrer le loup XE "Agresseur, prédation" dans la bergerie de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" .
Les capacités humaines instinctives pour penser léchange équitable se retrouvent dans dautres composantes du conte merveilleux que nous allons à présent aborder. Nous avons pu observer que les structures actantielles du conte ont pu perdurer dans le temps parce quelles activaient nos systèmes dinférence pour les interactions sociales : « chez une espèce sociale comme la nôtre, la bonne comme la mauvaise fortune résultent souvent de ce que font les autres » (Boyer, 2001, p. 286-288). Il faut maintenant prendre conscience que ces systèmes cognitifs, ainsi que nos compétences émotionnelles, sont fortement sollicités lorsque les principes de réciprocité XE "Don, réciprocité" dans léchange sont violés. Pascal Boyer a pu mettre en exergue la façon dont ces capacités sociales avaient universellement déterminé la croyance dans la sorcellerie. Il apparaît en effet quune tendance spontanée de la psyché humaine est de faire rentrer les malheurs dans une situation plus large dinteraction sociale. La représentation culturelle de la sorcellerie a pu se développer partout dans le monde parce quil est facile de penser certains retournements comme le fait dêtre malins et surtout envieux : les anthropologues se sont en effet aperçus que les sorciers étaient « systématiquement décrits comme des individus qui veulent rafler les bénéfices sans en payer le prix » (ibid.).
Si lon suit lhypothèse du lien entre la psyché et les représentations culturelles, il semble bien que le conte ait particulièrement profité des inférences sociales précédemment évoquées. Dans les récits folkloriques, non seulement les sorciers sont des figures récurrentes mais, en outre, ils se présentent comme dhabiles tricheurs, comme des escrocs malfaisants. Les incipit dans lesquels une sorcière établit un marché avec un inconnu sont fréquents. La plupart du temps, celle-ci attend de limprudent quil lui fournisse la première « chose » quil rencontrera en paiement dune infraction dont elle est la victime. Évidemment, le malheureux tombe sur ce quil a de plus cher, un fils ou une fille quil devra livrer pour honorer son contrat avec la sorcière (S 215-241).
Dans la première nouvelle exemplaire, la vieille gitane accomplit un acte très voisin de ceux quaccomplissent les sorcières de la tradition contique, puisquelle entre indûment en possession de celle qui deviendra lhéroïne de lhistoire. Dans la dernière nouvelle, Cervantès ne transforme même plus le motif folklorique. La Camacha reprend trait pour trait larchétype de la sorcière du conte merveilleux : elle exerce la magie noire XE "Sorcière" (motif G 200) en transformant les deux nouveau-nés de sa compagne la Montiela en chiots (K 2115).
Sans parler de sorcellerie, les situations à même de stimuler notre intuition sur léquité sociale sont multiples dans les récits archaïques ; nous en voulons pour preuve limportance du motif des brigands XE "Vol" , rois de lastuce (voir supra) mais aussi, et surtout, de lescroquerie. De nombreuses nouvelles cervantines débutent ainsi sur ces cas où est violé le juste échange. Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" est enlevée par des corsaires (AL), Isabela fait partie du butin des pirates anglais (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , Tomás ne répond pas à lamour sincère dune femme publique (LV) XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" , Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" cherche à échapper à son engagement vis-à-vis de Teodosia (DD), etc. Lintrigue des nouvelles, comme celle de beaucoup de contes merveilleux, vise alors à rééquilibrer les lois implicites de léchange. Contes archaïques et récits brefs cervantins dépendent dune même préoccupation : rétablir un déséquilibre flagrant dans la situation du personnage principal. Nous verrons par la suite que le poids de ces réflexes psychologiques a amené les conteurs et les auditeurs à privilégier les structures de renversement : pour rendre justice à un personnage anormalement déshérité, le conte narrera le rééquilibrage de la situation initiale.
Aider, secourir
En fait, au-delà des deux schèmes précédents (don XE "Don, réciprocité" , échange), la formule du conte est décelable à la forte présence dun type de relation particulier : celui du secours XE "Aide, Auxiliaire" , de laide. À cet égard, nous pensons quil est important de conserver les catégories du Donateur et de lAuxiliaire, définies par Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" , car elles savèrent plus rigoureuses que celle, globale, dAdjuvant, forgée par A. J. Greimas (1986, p. 178-180). Léthologie insiste pour que ne soient pas confondus ces deux champs dactions, qui ne se recoupent pas et dépendent de processus comportementaux différents (Waal, 1997, p. 57-116 ; 2002, p. 265-280). La Morphologie du conte met ainsi en évidence que le héros est accompagné dans sa quête par des êtres ou des objets dont laction est essentielle pour le faire progresser (1970, p. 55-58, 96 ; 1983, p. 215-281). La plupart du temps, deux cas se présentent : soit la fonction de lAuxiliaire est assumée par l« objet magique » remis au héros par le Donateur, soit elle est incarnée par le Donateur lui-même. Lesprit social, comme comportement pertinent dans la vie quotidienne et dans la survie (depuis la chasse jusquau secours des enfants), avait ainsi trouvé dans les récits archaïques prioritairement les mythes une assise orale permettant aux hommes un renforcement de linstinct par la culture (Burkert, 2003, p. 91-92).
Dans le cas précis qui nous occupe, celui des nouvelles cervantines, signalons, dabord, que lauteur réintroduit majoritairement la structure propre aux contes merveilleux dorientation amoureuse, dans laquelle le partenaire sexuel du protagoniste occupe généralement la place dauxiliaire (Héros/Fiancée = Auxiliaire), voire de libérateur (Delpech, 1981, p. 34-36) : les Belles dormantes, les Cendrillons nattendent quun héros-auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" pour les sauver de la torpeur ou de la misère ; de même, les Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , les Isabela et les Costanza trouvent dans leur compagnon le moyen déchapper à la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" .
Dans les autres nouvelles, la structure est plus classique : lhéroïne ou le héros ont besoin dun auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" pour retrouver leur partenaire. Ainsi, le système actantiel du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" ne se réduit pas à trois actants mais à cinq : outre la figure du héros, de lhéroïne et de son père, il faut au moins ajouter Lela Marién, adjuvant de Zoraida, et le renégat levantin, auxiliaire de Ruy Pérez. En jetant un bref regard sur le reste de la production brève cervantine, on se rendra vite compte que de nombreux personnages du recueil (en moyenne un par nouvelle) sont, comme dans les contes de fées, à la fois les auxiliaires des protagonistes et les acteurs indispensables du développement narratif :
le Corrégidor, sa femme et la vieille gitane (GT) XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ,
Mahamut (AL),
le guide de Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et de Cortado (RC),
la reine dAngleterre (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ,
la mère de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (FS),
Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (IF),
le frère de Teodosia (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ,
don XE "Don, réciprocité" Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" et don Juan (SC),
la Camacha (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" .
Dans les Novelas ejemplares, comme dans les contes de fées, laide ne provient pas seulement du pouvoir des auxiliaires, on la trouve aussi dans leur savoir. Si le conte merveilleux donne autant dimportance dans les cultures les plus diverses au langage des animaux XE "Contes merveilleux : Lhomme qui entend le langage des animaux (AT 670)" (conte-type 670), aux rumeurs (lexistence ou la localisation dun objet ou dun être désirable), cest que savoir est pour lespèce humaine une force déterminante en bien des cas. Linformation est un bien rare et difficile à acquérir par soi-même, à léchelle dune vie humaine notamment : les tiers XE "Aide, Auxiliaire" sont, alors, des réserves de connaissances et de savoir-faire en puissance.
Le conte a naturellement enregistré ces besoins fondamentaux et indissociables que sont autrui et linformation. Aussi représente-t-il avec prodigalité des auxiliaires colporteurs dinformation qui, à la fois, séduisent le héros et déterminent son destin vers le bonheur. Sur ce plan-là, dans lHistoire de Djoullanare XE "Mille et une nuits (Les) : Djoullanare de la Mer" de la Mer (Les mille et une nuits), Intègre est un mandateur indirect dans la quête du jeune Badr, son neveu. Son erreur : évoquer à mots couverts, et en croyant que Badr nécoute pas, que Djoullanare serait pour lui une fiancée idéale.
Le frère était perplexe :
Ma sur, veux-tu tassurer que ton fils est bien endormi ?
Mais il dort, répondit Djoullanare XE "Mille et une nuits (Les) : Djoullanare de la Mer" . Pourquoi veux-tu vérifier cela ?
Cest que, vois-tu, ma sur, je viens de songer à linstant à la fille dun des rois de la Mer [
Mais] jai peur XE "Peur, angoisse" quil ne soit réveillé, et rappelle-toi ce que dit ladage du poète : Oreille la première/ se trouve éprise/ et souvent nattend pas/ quil ait dit son mot [
].
Par Dieu, ô ma sur, la seule épouse qui convienne à ton fils est la reine Djawhara (Les passions voyageuses, 1987, p. 137-138).
Puis, succède à cette mise en bouche une description élogieuse de la belle. La réponse du roi Badr ne se fait pas attendre :
Le roi Badr, bien éveillé comme on sait, navait pas perdu un mot de cette conversation [
]. Le jeune homme, rien quà lénoncé de ce catalogue de qualités, était tombé amoureux, et sentait naître en son cur le feu qui ne séteint pas et grandir les flammes quon ne peut cacher (ibid., p. 139).
Ce scénario folklorique (enamorarse de oídas) est reconduit par Cervantès lorsquil oblige Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et Avendaño à jouer les indiscrets en écoutant la conversation de deux muletiers. Le Sévillan a cette phrase : « esta noche no vayas a posar donde sueles, sino en la posada del Sevillano, porque verás en ella la más hermosa fregona que se sabe. Marinilla, la de la venta Tejada, es asco en su comparación » (IF, p. 382). Linformation de cet « auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" » ne se limite pas seulement à déclencher lamour (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970, p. 47-50). En livrant un conseil, il joue une fonction de destinateur (Greimas, 1995, p. 177-178) puisque, de fait, il permet le déplacement dAvendaño vers le nouvel objectif quil sest fixé : trouver l« illustre souillon XE "Souillon" ».
-C-
La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" : trois types folkloriques ?
Si, pour le moment, lenquête met régulièrement de côté les récits du Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , du Celoso et du Casamiento engañoso, il faut reconnaître, pour toutes les autres nouvelles, que Cervantès a accordé dans son écriture une place de choix aux contes merveilleux traditionnels.
Certaines nouvelles semblent même « exemplaires » de lemprunt que lon peut faire au folklore féerique. Je pense tout particulièrement à La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , à La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et à Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" .
Souvenons-nous : à la suite de nos premières réflexions sur la nature et sur la structure du conte, il apparaissait que le concept de type sétait avéré imparfait lorsquil était appliqué de façon rigide, cest-à-dire si lon sen tenait aux paramètres fixés dans la « classification » dAnti Aarne et de Stith Thompson (1995 ; voir supra). Il est, par contre, pertinent denvisager la survie de certaines architectures narratives particulières qui articulent de façon stable plusieurs motifs-phares. Juan Bautista Avalle-Arce a ainsi suivi les métamorphoses du « conte des deux amis ». Mais la démarche reste périlleuse. Conclure que le Curioso impertinente entretient des relations dintertextualité avec la formule narrative des « Deux amis » ne signifie pas quil en fait partie. De plus, quoique le « conte des deux amis » ait une source orale et circule dans le répertoire des conteurs populaires, il reste difficilement rattachable au monde de la féerie. St. Thompson ne voit dailleurs dans cette histoire quun motif périphérique (H 1558.1 ; Rotunda, 1973).
La Fuerza de la sangre, Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et le type 425
Le fait que Cervantès sintéresse à damples scénarios ayant traversé les âges et continuant à solliciter notre imaginaire concerne, en revanche, notre propos. Ainsi, au-delà de la dissémination de motifs redevables au merveilleux folklorique, on sera maintenant attentif à la trame de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et à celle de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , qui, rapprochées, reforment conjointement les deux macroséquences dun unique et même type, dont lenchaînement est le suivant :
Jeune femme possédée par un être « monstrueux ».
Perte de lamant.
Recherche de lamant.
Récupération de lamant.
Lamant perd son apparence monstrueuse.
On reconnaît la morphologie narrative du type 425 de la classification dA. Aarne et de St. Thompson (voir également Uther, 2004). Dun point de vue historique, il faut plutôt insister sur limportance du « mythe » dAmour et Psyché à la Renaissance (cf. Genealogia deorum gentilium de J. Boccace). Dans les Métamorphoses dApulée, le récit bref est annoncé comme un « conte de bonne femme » (1958, p. 218) ; il est raconté, évidemment, par une « petite vieille » (ibid., p. 204). De même, au début de lâge moderne, la tradition doit continuer à véhiculer les grandes tendances du scénario, puisque G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" le réexploite dans son Conte des contes (« Le verrou », II, 9) ; plus dun siècle après, Madame de Villeneuve et Marie Leprince de Beaumont devaient publier chacune une histoire très proche dans son déroulement et devenue fort célèbre : La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" (1740 et 1757).
Dans La Galatée, le premier « roman » de Cervantès, on pouvait apercevoir à travers le récit de Timbrio et Silerio une anomalie dans lensemble des narrations enchâssées, marquées par une fin triste, à la manière des narrations de M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" . Le récit est porté par une structure ascendante, mais lamour, principal sujet du conte merveilleux, nest pas le centre dattention de cette histoire, plutôt axée sur la parfaite fidélité entre deux amis.
La reprise la plus profonde dun patron narratif cohérent apparaît toutefois dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" . Du nud présent dans Amour et Psyché, on retrouvera le rapt de Leocadia (FS, p. 305-306), équivalent romanesque du motif R 11.1. Dans ce contexte symbolique lié à la monstruosité de la bête qui enlève la jeune fille, le viol nest évidemment pas une innovation visant à la vraisemblance ; elle sintègre au contraire pleinement dans limaginaire de la prédation XE "Agresseur, prédation" . Cest bien par un loup quest enlevée Leocadia :
Encontráronse los dos escuadrones: el de las ovejas con el de los lobos [...]. Arremetió Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" con Leocadia, y, cogiéndola en brazos, dio a huir con ella; la cual no tuvo fuerzas para defenderse y el sobresalto le quitó la voz para quejarse, y aun la luz de los ojos, pues, desmayada y sin sentido, ni vio quién la llevaba, ni adónde la llevaban (FS, p. 304).
Cest aussi par ce même loup XE "Agresseur, prédation" quelle subira laggression sexuelle : « Ciego de la luz del entendimiento, a escuras robó la mejor prenda de Leocadia » (ibid., p. 306).
Toujours associée à létape 1 du type : limportance de la figure paternelle. Dans la nouvelle espagnole, point doracle (Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" ), ni de compte à régler avec une Bête à qui on aurait volé une rose (La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" , motif S 240.1 de la fille promise). La réalité quotidienne impose plutôt un rapport de force entre un « vieil hidalgo » et un « gentilhomme » mal intentionné (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 303-304). Mais, sur ce point comme sur lautre, la version cervantine reste proche de son modèle et conserve, comme les deux versions françaises de la Belle et la Bête (marchand/noble), la dissymétrie sociale observée dans Amour et Psyché (humain/dieu).
Dans Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , le père de Teodosia ne se distingue quà la toute fin du récit (DD, p. 479). Quant à la thématique du rapt, elle transparaît lorsque Teodosia cède aux avances de Marco Antonio. La nouvelle fait porter la prise de pouvoir du personnage masculin sur le front du discours :
cada palabra era un tiro de artillería que derribaba parte de la fortaleza de mi honra; cada lágrima era un fuego en que se abrasaba mi honestidad; cada suspiro, un furioso viento que el incendio aumentaba, de tal suerte que acabó de consumir la virtud que hasta entonces aún no había sido tocada; y, finalmente, con la promesa de ser mi esposo, a pesar de sus padres, que para otra le guardaban, di con todo mi recogimiento en tierra (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 448).
Noublions pas, non plus, que lauteur inscrit dans lonomastique du protagoniste masculin les stigmates dun crime historique. Le nom du héros, associé à son profil de séducteur, pouvait avoir une sinistre résonance et annoncer les rebondissements à venir.
Dans lhistoire de Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , létape 2 du type (la perte de lamant) est marquée par la présence dun environnement spatial similaire à celui évoqué par Madame Leprince de Beaumont. Palais somptueux, inconnu, et jardin féerique constituent les deux perspectives qui souvrent sous les yeux éblouis dhéroïnes venant de se réveiller :
Halló la puerta, pero bien cerrada, y topó una ventana que pudo abrir, por donde entró el resplandor de la luna, tan claro, que pudo distinguir Leocadia las colores de unos damascos que el aposento adornaban. Vio que era dorada la cama, y tan ricamente compuesta que más parecía lecho de príncipe que de algún particular caballero. Contó las sillas y los escritorios; notó la parte donde la puerta estaba, y, aunque vio pendientes de las paredes algunas tablas, no pudo alcanzar a ver las pinturas que contenían. La ventana era grande, guarnecida y guardada de una gruesa reja; la vista caía a un jardín que también se cerraba con paredes altas; dificultades que se opusieron a la intención que de arrojarse a la calle tenía. Todo lo que vio y notó de la capacidad y ricos adornos de aquella estancia le dio a entender que el dueño della debía de ser hombre principal y rico, y no comoquiera, sino aventajadamente (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 309).
lorsquelle a assez dormi, elle se relève, le cur serein. Elle voit un bosquet planté darbres élevés et fournis [
]. On comprend, dès lentrée, quon est en présence de la résidence somptueuse et charmante de quelque divinité (Romans grecs et latins, 1958, p. 223).
De La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" à La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , lunivers de lAgresseur apparaît toujours sous la forme dune demeure fermée par un haut mur denceinte et dune ville aux multiples rues (FS, p. 309-310). Non seulement le motif du sommeil reste inchangé mais surtout lhéroïne est systématiquement placée ensuite dans une situation de solitude XE "Solitude (de lamoureux)" (« Sintió Leocadia que quedaba sola y encerrada », ibid., p. 308). Dans la nouvelle toutefois, labsence de Rodolfo scelle le destin de Leocadia, qui doit alors rentrer chez ses parents (discours du père, p. 310-311). Le conte français diffère en ce sens que le retour auprès de la figure paternelle tient à la tristesse de la Belle qui supporte difficilement léloignement de sa famille. Dans la version dApulée, ce sont les surs qui viennent rejoindre Psyché, mais, surtout, lAmour finit par quitter finalement sa femme, une fois son identité découverte. La disparition de Rodolfo et son voyage en Italie (FS, p. 311-312) ne font donc que suivre les motifs du réveil solitaire et celui du départ du ravisseur (H 1385.4), qui justifiaient lintitulé de la seconde étape du type folklorique : la « perte de lamant » .
Notons que des liens subsistent entre lhéroïne et son amant : dans la nouvelle espagnole, Leocadia vole un crucifix dans la chambre et, dans La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" , le monstre offre un anneau à son aimée. On reconnaîtra, en plus, entre lhistoire de Psyché et celle de Leocadia, que la relation sexuelle a porté ses fruits, puisque toutes les deux sont enceintes de leur mystérieux amant.
Létape suivante (n°3) est celle de la « Recherche de lamant » (motifs H 1125/ Q 505.2). Cervantès la supprime dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , où la grossesse de Leocadia et la vraisemblance que ce motif impose obligent lhéroïne à ne pas quitter la maison paternelle :
Ella, en este entretanto, pasaba la vida en casa de sus padres con el recogimiento posible, sin dejar verse de persona alguna, temerosa que su desgracia se la habían de leer en la frente. Pero a pocos meses vio serle forzoso hacer por fuerza lo que hasta allí de grado hacía. Vio que le convenía vivir retirada y escondida, porque se sintió preñada: suceso por el cual las en algún tanto olvidadas lágrimas volvieron a sus ojos, y los suspiros y lamentos comenzaron de nuevo a herir los vientos, sin ser parte la discreción de su buena madre a consolalla (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 312).
Limportance de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , à lintérieur du recueil et par rapport à La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , se situe précisément à ce point du type 425. Lhistoire de Teodosia débute précisément quand la jeune femme commence sa recherche (version 425G). Pour renforcer la similitude entre les deux nouvelles, Cervantès introduit une Fausse-héroïne vis-à-vis de la protagoniste, au nom évocateur de Leocadia (FS/DD). Teodosia et Leocadia, exemptes de la honte quaurait impliqué un enfant naturel de Marco Antonio, répètent lépreuve du voyage incertain qui avait caractérisé la vie de Psyché, une fois le tabou brisé.
Même si La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" repousse le récit de la « quête de lAmour » dans une seconde nouvelle (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , elle conserve néanmoins de cette séquence folklorique (« La récupération de lépoux ») la figure maternelle (Vénus dans Amour et Psyché, la vieja dans la Falsa novia). Cervantès opère alors une transformation dans le comportement qui caractérisait la mère de lamant envolé. Dans le récit espagnol, la figure féminine perd sa nature oppressante (motif N 825.3) et retrouve la fonction médiatrice que possédait ce type de personnage dans les fables archaïques (voir infra : IV. 1. B). Doña Estefanía est la responsable, non plus indirecte mais directe, des retrouvailles entre le fils et lhéroïne. Elle présente Leocadia à son mari comme leur « fille » (p. 316), lui offre de rester chez eux le temps que Rodolfo revienne et organise la mise en scène préparant le mariage XE "Mariage" (p. 317-320).
À ce stade du scénario, Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" empruntent à la tradition orale. Alors que Teodosia recherche le ravisseur de sa vertu, elle retrouve cet amant inconstant quand celui-ci est sur le point de se marier avec une autre femme, en loccurrence Leocadia. Lart cervantin a donc consisté à percevoir les possibilités narratives de ce motif (N 681.1) et à lui donner la consistance dune véritable trame secondaire, en rapprochant Leocadia de la sphère daction du Faux-héros.
Enfin, dans la dernière étape des deux nouvelles, le héros perd son apparence monstrueuse, comme dans la plupart des versions folkloriques. À la fin de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , laffection de Marco Antonio, perclus dans son lit, rejoue lenfermement de lAmour dans sa chambre, lagonie de la Bête au fond de son jardin. Quant au motif de lévanouissement, présent aussi bien chez Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (FS) que chez Marco Antonio (DD), il nous rappelle ce moment du « désenchantement » classique dans le conte merveilleux (D 700-799). Rappelons aussi que lhistoire de Leocadia et Rodolfo se nourrit dautres composantes du folklore féerique, puisquelle intègre la dialectique de loubli et du souvenir chez le personnage masculin et celui du réveil par le baiser (D 1978.5 ; sur cet aspect : infra, III. 3. A. « Linvraisemblance du merveilleux »).
La Ilustre fregona et le type 510
Il était intéressant de voir ce travail de variation autour du même « type » auquel Cervantès sest livré entre La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" car, dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , la démarche « typologique » et syntagmatique est moins monolithique.
Lauteur castillan transplante effectivement un scénario global, comme J. Canavaggio en avait eu lintuition ; mais lon ne peut à proprement parler du type 510 pour définir la huitième nouvelle du recueil exemplaire, comme cela a été fait pour La Chatte des cendres de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" et pour Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" de Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" . Les changements opérés par Cervantès sont à ce point importants quils modifient en profondeur la trame populaire. Lhistoire de la protagoniste du conte merveilleux est dissoute au point de ne plus en retrouver larchitecture mais seulement les poutres maîtresses :
la figure socialement défavorisée de la souillon XE "Souillon" (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 384, 399 ; motif L 102) ;
la jeune femme ne sort pas de la demeure (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 402 : motif de la réclusion L 131) ;
elle nest pas la fille biologique de la femme qui sen occupe (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 425, motif L 55) ;
son père biologique est un homme lascif (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 434-435 ; motif T 44.1) ;
elle bénéficie des soins de parrains protecteurs (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 415, 429, 438 ; F 3311.1) ;
le tabou de la danse (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 402 ; motif C 761.3) ;
lhumilité de lhéroïne attire lattention (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 382-383 ; motif H 151.5) ;
la souillon XE "Souillon" soppose à deux « surs » frustrées, avec lesquelles le héros refuse de sassocier (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 411, motif K 2212.1) ;
un objet récurrent et minéral définit par métonymie la protagoniste (les objets en argent XE "Substance minérale" , IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 399, 425 ; la pantoufle de verre, motif F 823.2) ;
le motif de la clé (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 425 ; motif de la clé ensanglantée dans Barbe-Bleue, C 913) ;
la reconnaissance XE "Don, réciprocité" de son identité biologique et sociale est permise par un objet de valeur quelle porte sur le corps (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 429 ; motifs H 90-H 110) ;
lhéroïne se marie avec le prince charmant (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 438, motif L 162).
Encadrée à lintérieur du parcours dAvendaño, lhistoire folklorique est reléguée par Cervantès à un second plan ; lauteur met en avant laventure masculine en lui prodiguant un rival XE "Faux-héros" (le fils du Corrégidor) et un Auxiliaire intériorisé (la noble naissance dAvendaño, exprimée par la lettre quil écrit à Costanza, p. 416-417). Lessentiel de la féerie est placé dans la figure de Costanza ; la structure conflictuelle et proprement narrative de lhistoire de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" (perversité de la « marâtre » D 531 et des demi-surs dans les versions écrites par G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" et par Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" ) a subi dimportants processus de réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" , voire dinversion : la mère adoptive (la « huéspeda ») cumule les fonctions de « marâtre » et de « marraine » (voir infra).
Il faut néanmoins se garder de penser la nouvelle en termes simplistes de conte transformé en nouvelle, comme les méthodologies de St. Thompson et de Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" pourraient tenter de nous le faire croire. Lorsque Cervantès épure, comme nous lavons vu, lhistoire-type de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" pour narrer laventure du Prince charmant XE "Prince charmant" Tomás de Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , il dispose sur la toile narrative dautres composantes du merveilleux populaire. Cest manifeste en ce qui concerne le héros. Mais lorsque lon pèse rigoureusement le poids des motifs folkloriques qui auréolent la figure de Costanza, lenquêteur saperçoit rapidement que dautres pièces ont été rajoutées au puzzle du type 510 (« Cendrillon ») :
Costanza naît dune relation sexuelle à laquelle la mère na pas donné son accord (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 435 ; motif N 711.2) ;
la naissance de lhéroïne rappelle celle ddipe (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 429 ; motif de lenfant abandonné et recueilli R 131) ;
lauberge est une version réaliste de la « Grande Maison » qui soffre au cur de nombreux contes et Costanza reprend le rôle largement répandu dans le folklore de la « sur » dans ce cadre où les hommes sont nombreux (également Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ) ;
lhéroïne observe un certain mutisme dans sa relation avec les autres (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 412, 416 ; tabou de la parole, motif C 400) ;
elle senferme dans une pièce interdite (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p.416 ; motif C 611).
À lintérieur de notre corpus, La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" se présente donc comme le récit le plus riche sur le plan de la féerie folklorique, malgré les couleurs picaresques qui lui sont appliquées. Cervantès a savamment réorchestré un réseau de motifs dont nous analyserons la cohérence et la fonction au cours de prochains développements. Contentons-nous, pour finir ici, de souligner labondance des éléments folkloriques qui ressortissaient aux consejas les plus célèbres : La Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" (AT 410), Les sept corbeaux (AT 451) et Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" (AT 510).
3. Quinze « contes » cervantins
Nous avons pu mettre en avant dans une première partie que les récits brefs de Miguel de Cervantès ne sont pas étrangers au bain culturel qui voit émerger, en France et sur la péninsule italienne, les grands recueils de contes merveilleux (Nuits facétieuses XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" , Conte des contes, Contes de ma mère lOye) et quils dépendent même dune conception large de la conseja (conte de vieille XE "Conseja" , récit milésien XE "Récit milésien" , fable ésopique XE "Fable ésopique" , narration mythologique). En fait, à linstar de ses contemporains espagnols (lauteur anonyme de La vida de Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" de Tormes, Jorge de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" , Lucas Gracián Dantisco XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" , etc.), lauteur des Nouvelles exemplaires ne peut sempêcher de penser à la tradition du « conte populaire » pour se faire une place dans le genre bref en prose. Cervantès a ainsi emprunté quantité de motifs à la matière féerique, motifs liés à des schèmes de prédation XE "Agresseur, prédation" , de sociabilité, damour et danimalité, dans la plus pure tradition du fairytale.
Il nous faut pourtant pousser plus avant linvestigation pour confirmer nos soupçons et dégager une idée simple, mais lourde de conséquences pour la lecture de ces textes : lensemble des récits brefs choisis pour cette étude répond, sans la revendiquer ouvertement, à la rhétorique spécifique du conte merveilleux.
-A-
La validation de la théorie contique des nouvelles par la confirmation :
la rhétorique de la conseja.
Une dense symbolicité (Inventio)
Si lon envisage la matière symbolique des nouvelles cervantines, on se rendra vite compte de leurs liens avec les concepts véhiculés depuis des siècles par les contes merveilleux. Sur le plan de la inventio, les symboles de nos récits brefs sont essentiellement ceux qui constituaient le folklore de la féerie.
Pour le moment, nous nétudierons pas le « sens » que les lecteurs auraient à donner aux symboles distillés dans les nouvelles cervantines. Nous souhaitons plutôt noter la présence massive de représentations symboliques dans ces textes, ainsi que leur rapport filial à la tradition orale. La question est dordre lectoral puisque le symbolisme dépend de nos compétences mentales : chez les lecteurs/auditeurs, la symbolicité active, dabord, un dispositif mental capable de repérer des représentations particulières ; le symbolisme se fonde, ensuite, sur un mécanisme de focalisation qui déplace lattention des interprétants vers lincongruité mise en avant par la représentation.
À lheure actuelle, la théorie du symbole la plus admise dans les sciences humaines (tant en poétique quen sciences cognitives) insiste pour dire que la représentation symbolique constitue, pour lesprit, un stimulus singulier (Sperber XE "Sperber, Dan" , 1974, p. 150). Concernant plus particulièrement le symbole féerique, D. Sperber explique que tout objet ne devient pas spontanément symbolique : un motif devient symbole pour lesprit lorsquil observe certaines caractéristiques précises. Une représentation nest pas perçue symboliquement en vertu dune quelconque étrangeté mais lorsquelle désarçonne une attente (instinctive et/ou culturelle) produite par la catégorie ontologique activée ou, plus généralement, lorsquelle met en défaut notre dispositif conceptuel.
Association de deux catégories différentes
Pour reprendre dabord la catégorie animalière, il apparaît très vite que la représentation de la métamorphose est caractéristique des contes (motifs D1 à D699). Ce phénomène force la symbolicité parce quil associe deux catégories différentes, créant ainsi une association impertinente pour un esprit habitué à la stabilité empirique : dans la nouvelle cervantine du Coloquio comme dans Les sept colombes (type 451) ou dans Penta-la-manchote de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , des humains prennent lapparence danimaux ou donnent naissance à des animaux (Basile, 2002, p. 233). Avec lhistoire du roi Midas XE "Récits mythologiques tragiques : Midas" (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , 1992, p. 353-357) ou avec celle du licencié Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV), cest lhumanité des personnages qui se voit dotée dune nouvelle essence (lor ou le verre), à partir dune catégorie ontologique complètement inhabituelle : le minéral (motif D 230). Un autre type de fusion entre catégories, celui qui joint un concept humain et un concept végétal, est habilement repris par Cervantès lorsquil fait dun fruit, le coing, un hypothétique déclencheur damour (LV, p. 276). On pourra rétorquer que la magie nopère pas chez Cervantès. Limportant nest pas là, dune part parce que ce qui importe, cest la représentation merveilleuse que le personnage de la prostituée a engagée à percevoir chez les lecteurs ; de ce simple fait, ce fruit devient symbolique, comme dautres pouvaient lêtre dans les contes (par exemple larbre maternel dans Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" des frères Grimm XE "Grimm (Frères)" 1976, p. 98). Dautre part, le fait de manger le fruit a bel et bien un effet chez le personnage ; Tomás Rodaja croit à sa condition de verre, comme Blanche-Neige XE "Contes merveilleux : Blanche-Neige (AT 709)" reste longtemps évanouie sur son lit :
Seis meses estuvo en la cama Tomás, en los cuales se secó y se puso, como suele decirse, en los huesos, y mostraba tener turbados todos los sentidos. Y, aunque le hicieron los remedios posibles, sólo le sanaron la enfermedad del cuerpo, pero no de lo del entendimiento, porque quedó sano, y loco de la más estraña locura que entre las locuras hasta entonces se había visto. Imaginóse el desdichado que era todo hecho de vidrio, y con esta imaginación, cuando alguno se llegaba a él, daba terribles voces pidiendo y suplicando con palabras y razones concertadas que no se le acercasen, porque le quebrarían; que real y verdaderamente él no era como los otros hombres: que todo era de vidrio de pies a cabeza (p. 277).
Si lon examine la première nouvelle du recueil exemplaire, derrière le « réalisme » des évocations, commencent à poindre les talents magiques et symboliques du personnage éponyme. Cervantès na pas fait de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" une gitane sans raison. Dès lincipit, il est dit que la contingence qui, normalement, affecte les hommes est, sur elle, sans aucun effet : ni « los soles, ni los aires, ni todas las inclemencias del cielo, a quien más que otras gentes están sujetos los gitanos, pudieron deslustrar su rostro ni curtir las manos » (GT, p. 29). Plus loin, avec doña Clara (p. 47-49), la jeune femme formule des prédictions rappelant, sur le mode humoristique, les fables païennes grecques (voir la Sibylle dans les Métamorphoses dOvide). Enfin, ses paroles exercent sur ceux qui les écoutent un pouvoir hors du commun (p. 66-67). La culture gitane de la protagoniste aura permis à lauteur de donner aux patrons de la tradition contique un lustre contemporain et vraisemblable : dabord, parce que la fiction traite dun groupe social contemporain des lecteurs espagnols du Siècle dor et, ensuite, parce quelle véhicule le stéréotype de la tromperie pour caractériser la pratique divinatoire de la gitane. Aussi Cervantès écrit-il que les paroles de Preciosa ne sont que mensonges (p. 68), dissipant ainsi limpression première de sorcellerie.
La confluence de tant de motifs récurrents dans la conseja ne peut tromper le critique : la figure de la « petite gitane » est un avatar de celle de la magicienne folklorique. Pour Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , Preciosa est plus quun simple adjuvant XE "Aide, Auxiliaire" : cest une bonne fée aussi secourable que lavait été la marraine de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" et aussi intelligente quune sainte chrétienne.
En dehors de ces (nombreuses) associations invraisemblables, les nouvelles cervantines sont plus discrètes et séloignent des formulations merveilleuses des contes de vieille XE "Conseja" pour les rendre plus vraisemblables : en général, lorsque les protagonistes « se transforment » (voir infra : V. 1. B), ils se contentent, dans leur métamorphose, de changer de vêtements (Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" AL, Isabela EI, Teodosia DD et les deux Leocadia FS et DD) ou voient, tout au plus, une partie de leur corps se transformer (le visage dIsabela).
Le paradoxe
Dautres représentations symboliques issues de la tradition orale des conteurs imprègnent les récits brefs cervantins, à commencer par les représentations fondées sur le paradoxe. Dans ce cas-là, les catégories associées au sein dun même élément diégétique entretiennent entre elles une relation dopposition : Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Berganza, initialement donnés comme des chiens donc normalement privés du langage humain dissertent allègrement sous les yeux de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , de même que lun des Cinq fils XE "Contes merveilleux : Cinq fils" comprend le discours des oiseaux (Le conte des contes XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" ), que la puce du roi de Haute Cime devient aussi imposante quun eunuque (ibid.) ou quune grenouille coasse aussi fort quun lion (Esope XE "Fable ésopique" , fable 141). Pour prendre un autre exemple, tiré de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , on sapercevra que le changement de vêtement de Teodosia et de Leocadia ne relève pas seulement de la métamorphose. Cette transformation touche au symbole parce quelle sopère sur le mode dun renversement de catégorie, celui de lassomption dune identité masculine (voir létude du conte « Le garçon travesti » Paulme, 1976, p. 70-77). Pour les deux Costanza, la gitane et la souillon XE "Souillon" , la capacité symbolique de leur personnage est aussi due à une contradiction, puisque leur jeunesse de roturière est une négation de la naissance noble.
La nouvelle de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo présente, quant à elle, un autre mode de symbolicité, relevant, lui aussi, du contage et de linversion : il sagit de lironie. La tradition des contes de fée nest pas toujours pratiquée sur le mode sérieux, en témoignent les récits burlesques de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" racontés à un public adulte. Cervantès, dailleurs, était fin connaisseur de la « culture comique populaire », de ce « réalisme grotesque » dont parle Mikhaïl Bakhtine à propos de Rabelais (1970). Dans notre récit, Monipodio pourrait constituer un modèle dinversion carnavalesque dans la mesure où ce roi des gueux est aussi le plus repoussant dentre eux. Mais, grotesque, cette société lest avant tout par ses prétentions religieuses qui ont immédiatement alerté Cortado lors du portrait que lui a brossé leur guide (RC, 179). Dans une description postérieure, le guide souligne le décalage entre lapparente « sainteté » de règles sociales adoptées et la réalité sordide des actes de cette « académie » du crime (p. 179-180). Cest dans cet écart comique justement que la nouvelle propose aux lecteurs une compréhension symbolique :
Y a no dudar, lo primero que cualquier lector advertirá es que el contraste y la paradoja están en la base misma de la escena : la casa es literalmente una casa no muy buena, sino de muy mala apariencia, pero que, curiosamente, alberga un pequeño patio ladrillado, que de puro limpio y aljimifrado, parecía que vertía carmín de lo más fino, y que será donde tenga lugar la acción. Un exterior malo contiene un buen interior, paradoja que, traslada a los personajes, será la de que, aun siendo delincuentes, sientan un extraordinario fervor religioso. La devoción de todos ellos es un tema recurrente, y por supuesto el más firme quizá de los pilares en que Cervantes sustenta su juego irónico, que puede desconcertarnos si no nos hacemos sus cómplices (Ballart, 1994, p. 469).
Comment croire, dès lors, en lisant les invraisemblables croyances des criminels sévillans, que la Novela de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo fait partie, dans les récits brefs cervantins, dun sous-genre qualifié de réaliste ? Les personnages de la nouvelle picaresque XE "Picaresque (veine)" , à linverse du roman saisissant de M. Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , présentent des êtres relativement extraordinaires, à linstar de ceux qui peupleront les joyeux contes de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" . Dans la nouvelle cervantine, comme dans les cunti du Napolitain, le comique des représentations permet justement de conserver une certaine dose dinvraisemblance et de la légitimer par le plaisir attaché à la lecture souriante. Pour parler en termes aristotéliciens, on pourrait dire que lhumour est « persuasif » puisquil dissipe la possible impression dinvraisemblance; mais il a cet autre avantage dépendant du premier de conserver finalement les éléments féeriques du conte. Suivant le folklore de la conseja, la société criminelle de Séville revêt lhabit traditionnel de ce que Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" a nommé la « confrérie de la forêt » :
« là, on vit en communauté, on vit en "frères" » ;
« on mange là en communauté » et,
« [en] dépit de la tradition du conte, qui évite laction simultanée et affectionne la répétition, les "frères" se retrouvent tous dans la maison en même temps » (1983, p. 150-151).
Les deux larrons nen sont dailleurs pas peu surpris : alors quils attendent la venue du chef « mafieux » et quils assistent à la réunion de tous ses fidèles pour le repas (p. 182-196), ceux-là leur demandent sils font partie de la « confrérie » (p. 183)...
Intensification et réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)"
Outre la coordination ou lenchaînement de catégories différentes, voire opposées, les représentations de la tradition orale font un usage non modéré du processus descriptif dintensification ou de réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" pour doter certains concepts clés dun fort potentiel symbolique. Pour létudier, nous examinerons la plupart dentre eux en nous concentrant sur les deux récits brefs qui se situent au centre du Don Quichotte de 1605 : le Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" et le Curioso.
La première stratégie descriptive fondée sur lintensification est obtenue de diverses façons : lhyperbole, laggravation ou lexagération.
Prenons lincipit du récit du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" . Dans cette nouvelle enchâssée, Cervantès se fait fort dorganiser la matière de la narration de Ruy Pérez selon les recettes séculaires des conteurs et des nourrices. Lhyperbole dans le comportement du père (« Pasaba mi padre los términos de la liberalidad », p. 450) et dans lunité dâge de ses trois enfants (« todos de edad de poder elegir estado », p. 450) retranche la nouvelle dans les limites du conte. Puis cest par la dramatisation des situations (aggravation) que lécriture participe de la tradition orale. Le père, acculé par ses tendances dépensières et menacé de pauvreté comme les parents de « Pulgarcito », doit se défaire du peu qui lui reste pour protéger ses enfants :
En un lugar de las Montañas de León tuvo principio mi linaje, con quien fue más agradecida y liberal la naturaleza que la fortuna, aunque, en la estrecheza de aquellos pueblos, todavía alcanzaba mi padre fama de rico, y verdaderamente lo fuera si así se diera maña a conservar su hacienda como se la daba en gastalla [
]. Viendo, pues, mi padre que, según él decía, no podía irse a la mano contra su condición, quiso privarse del instrumento y causa que le hacía gastador y dadivoso, que fue privarse de la hacienda, sin la cual el mismo Alejandro pareciera estrecho (DQ I, 39, p. 450).
Lexagération, que nous proposons comme troisième mode descriptif, est fondamentale dans le conte, car delle dépend souvent le contre-pied symbolique de nos attentes intuitives. La saine solution du père qui décide de distribuer ses dernières ressources financières nest pas sans impliquer quelque danger : les trois fils ont beau être en âge de quitter leur unique famille, le narrateur nen souligne pas moins leur extrême jeunesse (« nosotros éramos mozos », p. 452).
La représentation des trois protagonistes et du héros, surtout ne serait-elle pas aussi symbolique que pouvait lêtre celle dautres grands acteurs du conte ? Cervantès ne veut-il pas que lon place Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez dans la même catégorie que bon nombre dautres personnages folkloriques et littéraires comme Pulgarcito ou Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" ?
Si lon se tourne vers lexplicit du récit, on verra sourdre une même symbolicité dans le discours du narrateur. Le retour sur la péninsule du couple formé à Alger est saillant parce quà cette occasion le personnage de Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" est proprement poussé vers labsolu :
[Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" ] en aquel instante y sazón estaba en su punto, ansí con el cansancio del camino como con la alegría de verse ya en tierra de cristianos, sin sobresalto de perderse; y esto le había sacado al rostro tales colores que, si no es que la afición entonces me engañaba, osaré decir que más hermosa criatura no había en el mundo (p. 491).
Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , comme tant dautres personnages du conte, touche à la perfection. Aussi nous faudra-t-il nous arrêter sur ce détail car, comme lavait remarqué lanthropologue D. Sperber XE "Sperber, Dan" dans son analyse des animaux féeriques, les êtres « parfaits » se prêtent également à la symbolicité ; leur aspect exemplaire constitue, au même titre quune anomalie catégorielle, une exception statistique qui les rend tellement « remarquables » quils finissent par représenter une « norme idéale », qui extrait ces êtres des catégories communes. Le répertoire contique nest pas avare de ce type de représentations, quil sagisse de personnages, dobjets ou despaces. Les catégories dont nous avons parlé au sujet des métamorphoses (lhomme, lanimal, le végétal, le minéral) sont les plus affectées par ce type de traitement fictionnel : les personnages féminins, par exemple, portent une grandeur divine et les minéraux sont dune pureté rare.
Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" représente la perfection pour Ruy Pérez comme la fée du myrthe pour son Prince charmant XE "Prince charmant" (Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , 2002, p. 48), mais cest surtout, au sein de notre corpus, Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , la femme dAnselmo, la plus représentative (la plus symbolique ?) de lécriture hyperbolique :
te hago saber, amigo Lotario, que el deseo que me fatiga es pensar si Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , mi esposa, es tan buena y tan perfeta como yo pienso; y no puedo enterarme en esta verdad, si no es probándola de manera que la prueba manifieste los quilates de su bondad, como el fuego muestra los del oro. Porque yo tengo para mí, ¡oh amigo!, que no es una mujer más buena de cuanto es o no es solicitada, y que aquella sola es fuerte que no se dobla a las promesas, a las dádivas, a las lágrimas y a las continuas importunidades de los solícitos amantes [
]. De modo que, por estas razones y por otras muchas que te pudiera decir para acreditar y fortalecer la opinión que tengo, deseo que Camila, mi esposa, pase por estas dificultades y se acrisole y quilate en el fuego de verse requerida y solicitada, y de quien tenga valor para poner en ella sus deseos; y si ella sale, como creo que saldrá, con la palma desta batalla, tendré yo por sin igual mi ventura; podré yo decir que está colmo el vacío de mis deseos; diré que me cupo en suerte la mujer fuerte, de quien el Sabio dice que ¿quién la hallará? (p. 379-380)
Plus largement, les premières lignes du Curioso représentent une double perfection. La première, celle de la femme mariée, Fray Luis de León venait den théoriser laction (1583). Cervantès en propose (à travers son mari) une représentation fictionnelle quil mettra à lépreuve. Lautre perfection mise en avant dès lincipit nest pas moins remarquable et symbolique. Avant de narrer laventure dune perfecta casada, la nouvelle du Curioso impertinente est le récit dune amitié sans nuages, le conte de « Deux amis » (Avalle-Arce, 1975, p. 153-211), comme le premier paragraphe se charge den souligner le prodige :
En Florencia, ciudad rica y famosa de Italia, en la provincia que llaman Toscana, vivían Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" y Lotario, dos caballeros ricos y principales, y tan amigos que, por excelencia y antonomasia, de todos los que los conocían los dos amigos eran llamados. Eran solteros, mozos de una misma edad y de unas mismas costumbres; todo lo cual era bastante causa a que los dos con recíproca amistad se correspondiesen. [
] desta manera, andaban tan a una sus voluntades, que no había concertado reloj que así lo anduviese (p. 375-376).
Dans lensemble du corpus bref, si lon se tourne vers les éléments diégétiques autres que les personnages, on rencontrera des minéraux dépourvus dimpureté, à limage de celui quAnselmo espère métaphoriquement (et symboliquement) trouver chez son épouse (« que la prueba manifieste los quilates de su bondad, como el fuego muestra los del oro », p. 379). Les métaux les plus précieux sont représentés au sein des contes et de nos nouvelles dans leur plus parfaite grandeur (or, diamants, cristal XE "Substance minérale" , etc.), fournissant à leurs lecteurs lun des plus importants vecteurs de la féerie traditionnelle. Si, par ailleurs, la beauté a pu recevoir une interprétation (néo)platonicienne, cest en vertu des représentations hyperboliques sur lesquelles elle sappuyait. Les nouvelles, poursuivant ces descriptions traditionnelles (folkloriques et autres), ne se priveront pas dune telle source de symbolicité et les personnages féminins, à linstar de Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , apparaîtront sous un jour plus que flatteur.
Si Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" a souhaité soumettre Camila à lépreuve alchimique du feu révélateur, lentourage de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" tentera dagir de même avec le jeune homme : ils souligneront ainsi aux lecteurs la dureté du verre dont le licencié croit être fait. Il ne pouvait en être différemment dans un récit largement ouvert à la tradition orale, où le minéral cristallin résistait généralement à tous les chocs physiques.
Complémentaire de lopération poétique dintensification, la narration contique joue régulièrement sur celle de la réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" . Pour reprendre lhistoire narrée par le captif dAlger, la présence dune ascendance réduite au seul géniteur masculin (DQ I, p. 450-451) typique de la conseja, de Peau dÂne à Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" , ainsi que la recherche incongrue quelques « herbes » dans le jardin de Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" et de son père, sont autant de signaux dalerte pour notre esprit, poussé à focaliser symboliquement ces représentations romanesques.
Comme la fait remarquer le spécialiste du folklore antique Walter Burkert, les motifs de la main et des doigts sont récurrents dans le conte en tant quexpression de « la partie pour le tout » (2003, p. 58-60). Dans la tradition orale des contes de vieille XE "Conseja" , se détache aussi, très fréquemment, le symbole du pied. Les Novelas ejemplares néchappent pas à la règle avec, dans la première nouvelle, la description expressive du pied de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" : « [la Corregidora] la descalzó, y descubrió un pie de nieve y de marfil, hecho a torno » (GT, p. 101). Non seulement le pied de Preciosa na rien à envier à celui de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" mais, en outre, comme dans la tradition populaire, la contemplation du pied rentre dans une organisation narrative précise, en servant de motif déclencheur de la reconnaissance XE "Don, réciprocité" finale.
Limportant, de notre point de vue, est que lensemble des représentations que nous venons de dégager garantit linvraisemblance générale des récits brefs, la féerie de la lecture même. Car les motifs en jeu sollicitent constamment limaginaire du substrat dont ils sont issus, plus quils ne sont commandés, nous semble-t-il, par lesthétique du moment, la « cultura del barroco » (Maravall, 1996).
Dans la Novela de la española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , la reine décide, ni plus ni moins, pour guérir Isabela de sa métamorphose corporelle et faciale, de recourir à la poudre de licorne, le temps que les médecins arrivent au chevet de la jeune femme (p. 246). Lélément est assez merveilleux pour quon apprécie la tonalité générale de nos récits qui, par petites touches, tirent la lecture vers la fable.
« ¿[Cómo tantas puntualidades juntas] podían suceder, si no fuera por milagro? » se demande dailleurs le Corrégidor, à la fin de la Novela de la gitanilla, car il sagit bien, dans tous ces cas, de construire une impression lectorale générale issue de cette conjonction de ces motifs incroyables, qui sont propres au dénouement de la première nouvelle exemplaire comme à lensemble des récits brefs que nous étudions.
Pour conclure sur cet examen sommaire des motifs féeriques des nouvelles, précisons que nous avons majoritairement passé en revue des symboles dont la valeur herméneutique était parfois toute relative. Ceux qui ont une incidence sur la compréhension et linterprétation des histoires seront convoqués dans la troisième et dernière partie.
Forme brève et Minimalisme (Dispositio).
La multiplicité des symboles est certainement un caractère marquant dans les nouvelles cervantines. Pour comprendre dans quelles conditions se déploie cet arsenal imaginaire et intellectuel, sans doute faut-il revenir au paramètre premier de ces récits, à leur fondamentale brièveté.
Les nouvelles, comme les contes, dépendent dune tradition formelle et temporelle qui limite lextension du récit. Pour cette raison, létude de linfluence quune telle contrainte a exercée sur le conte intéresse la compréhension précise de nos fictions brèves.
Les contes, par leurs dimensions, observent une dispositio singulière que les narrateurs de la tradition orale ont perpétuée sur plusieurs générations. En modelant la narratio, la brièveté de lénonciation a conditionné quelques grandes techniques pour organiser la matière fictionnelle. De ces stratégies narratives séculaires, qui savent ramasser un temps narratif long (histoire) dans une durée courte (narration), dépendra également parfois la symbolicité des histoires, complétant celle des ingrédients parmi lesquels puisait linventio des conteurs.
Ordo naturalis
Considérons, dabord, la pratique la plus manifeste du mode narratif folklorique : la linéarité, avec laquelle lhistoire est généralement exposée (Lüthi, 1984, p. 43). La tradition orale du conte merveilleux respecte ce que la rhétorique classique désignait sous le nom dordo naturalis (Lausberg, 1966, p. 373-375). Dans la mesure du possible, le récit suit la chronologie de lhistoire, évitant tout anachronisme qui réduirait lattention des auditeurs sur la matière et le déroulement progressif, continu, de lhistoire.
Les nouvelles cervantines, influencées par les modèles romanesques en vogue à lépoque romans byzantins et chevaleresques en tête, semblent faire quelques concessions sur ces pratiques anciennes. Il sagit là dune marque forte dauteur, à la mesure de la revendication de nouveauté que Cervantès entend défendre. Évidemment, les nouvelles de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo, de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ou de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" gardent une certaine réserve XE "Réserve (féminine)" dans lexploitation de cette modalité romanesque ; les analepses quelles emploient restent ponctuelles et ne structurent pas totalement la narration. Mais il nen va pas de même avec La gitanilla, La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ou El casamiento engañoso, récits dans lesquels le recours à cette stratégie narrative est plus systématique. Faut-il y voir une rupture avec la narratio canonique des consejas ? Certainement, si lon envisage le conte comme une poétique figée. Néanmoins, du point de vue de lécriture littéraire, pour laquelle le répertoire de la tradition orale reste avant tout une source dinspiration et de référence, la distorsion chronologique quimplique lordo artificialis offre un double intérêt lectoral. Dans les trois récits évoqués précédemment, réserver pour la toute fin de la lecture les derniers rebondissements garantit la permanence de lattention des auditeurs. Dans le cas cervantin, cependant, cette justification a posteriori nest pas totalement convaincante. Comme nous le verrons par la suite, la recherche de nouveauté dans la composition de contes modernes tend plutôt à épuiser les possibilités fournies par le modèle fictionnel archaïque (voir infra). Autant la dispositio des nouvelles comme El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ou Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" sert avant tout à captiver rapidement le public, autant, dans les trois récits qui ont adopté lanalepse comme structure conclusive, lanagnorisis fonctionne comme une véritable peripetia : Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Costanza découvrent, sous leur habit modeste, des personnages de haute naissance ; Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , au contraire, va révéler le dénuement qui le ronge secrètement. Comme dans ldipe-Roi de Sophocle, cet ordo artificialis allait surtout permettre à Cervantès de fonder la narration sur le principe du mystère XE "Mystère, énigme" à dévoiler (Pandore XE "Récits mythologiques tragiques : Pandore" , Aziz XE "Mille et une nuits (Les) : Aziz et Aziza" et Aziza, Barbe-Bleu, etc. voir infra).
La nouvelle du Coloquio de los perros rompt également le moule traditionnel du contage, puisque le narrateur va lui-même être interrompu par son unique auditeur. Mais ne concluons pas si vite à loriginalité formelle du procédé et rappelons que le récit de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" rythme son histoire selon une vieille technique de dynamisation du récit propre aux conteurs : à plusieurs reprises, il explique limportance dun moment central dans sa vie (CP, p. 546, 555, 559). Pour autant, et cest le plus significatif, la prolepse nest quune cheville du raconteur pour régulièrement remettre à plus tard la narration de ce moment-là, dans le but, justement, de ne pas contrarier la chronologie des faits.
Les nouvelles cervantines font, en somme, des concessions à lart des romanciers à succès du XVIe siècle, usant danalepses et danticipations narratives ; mais le divorce narratif avec la tradition du contage nest pas réellement entamé. En contexte, ces ruptures dans la temporalité de lhistoire peuvent dailleurs être luvre de personnages passés maîtres dans lart de la narration orale (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" CE) XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" : Michel Moner XE "Moner, Michel" rappelle que le personnage cervantin, « comme celui des Mille et une nuits, est un conteur en puissance ».
La catégorisation XE "Catégorisation"
Lunivers du contage ne conditionne pas seulement les êtres qui peuplent les fictions cervantines dans leur façon douvrir des récits internes, il en fait également les pièces maîtresses dun dispositif narratif minimaliste. On laura compris, le personnage de la nouvelle recevra un traitement similaire à celui que le conteur populaire pouvait appliquer à ses héros.
Laspect sans doute le plus marquant de la configuration des personnages est la catégorisation XE "Catégorisation" dont ils peuvent faire lobjet. Le récit prétendument véridique de Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez nous montre quil y a là une tendance forte de lécriture cervantine. Le protagoniste-narrateur se meut dans un système actantiel parfaitement structuré. Après lanalogie établie par le père entre les trois frères, le proverbe quil énonce va permettre à lauteur de caser chacun des enfants dans un rôle déterminé entretenant avec les autres un rapport de complémentarité :
Hay un refrán en nuestra España, a mi parecer muy verdadero, como todos lo son, por ser sentencias breves sacadas de la luenga y discreta experiencia; y el que yo digo dice: "Iglesia, o mar, o casa real", como si más claramente dijera: "Quien quisiere valer y ser rico, siga o la Iglesia, o navegue, ejercitando el arte de la mercancía, o entre a servir a los reyes en sus casas"; porque dicen: "Más vale migaja de rey que merced de señor". Digo esto porque querría, y es mi voluntad, que uno de vosotros siguiese las letras, el otro la mercancía, y el otro sirviese al rey en la guerra, pues es dificultoso entrar a servirle en su casa; que, ya que la guerra no dé muchas riquezas, suele dar mucho valor y mucha fama [
]. Y, mandándome a mí, por ser el mayor, que respondiese, después de haberle dicho que no se deshiciese de la hacienda, sino que gastase todo lo que fuese su voluntad, que nosotros éramos mozos para saber ganarla, vine a concluir en que cumpliría su gusto, y que el mío era seguir el ejercicio de las armas, sirviendo en él a Dios y a mi rey. El segundo hermano hizo los mesmos ofrecimientos, y escogió el irse a las Indias, llevando empleada la hacienda que le cupiese. El menor, y, a lo que yo creo, el más discreto, dijo que quería seguir la Iglesia, o irse a acabar sus comenzados estudios a Salamanca. Así como acabamos de concordarnos y escoger nuestros ejercicios, mi padre nos abrazó a todos (DQ I, p. 451-452).
Le caractère symbolique du récit dans la globalité dépendra, dans ce cas-là, des rapports entre les différents acteurs fictionnels et dune réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" par intensification de leur étiquette respective. Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez incarnera les armes, le cadet le commerce et le benjamin la justice. Lavant-dernière nouvelle exemplaire réitèrera la formule tout en réduisant la donne : Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" et Peralta se distingueront selon lopposition défendue par Alonso Quijano juste avant le récit du Captif (DQ I, 37-38).
Il sagit, dans tous les cas, de créer, dès les premières minutes de la lecture, des distinctions nettes sur une toile de fond unique. Ni la première nouvelle de notre corpus (Curioso) XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , ni la dernière (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , néchappent à cette organisation du personnel narratif. Anselmo et Lotario ont beau être forgés sur un modèle commun, lun et lautre se différencient par leurs loisirs :
Bien es verdad que el Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" era algo más inclinado a los pasatiempos amorosos que el Lotario, al cual llevaban tras sí los de la caza; pero, cuando se ofrecía, dejaba Anselmo de acudir a sus gustos por seguir los de Lotario, y Lotario dejaba los suyos por acudir a los de Anselmo; y, desta manera, andaban tan a una sus voluntades, que no había concertado reloj que así lo anduviese (DQ I, p. 376).
La narration singénie à ne pas alerter le lecteur potentiel sur les conséquences dune telle variété dans les activités de chacun des personnages du récit ; mais ces deux voies ne sont pas parallèles, et leur croisement se réalisera aux dépens du plus inconscient, qui verra sa femme partir avec lautre : les chemins pourront alors marquer, finalement, combien cet écart minime laissait entrevoir un risque potentiel de conflit et de rupture.
À linverse, la dernière nouvelle du corpus (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" assume pleinement les différences qui séparent les deux chiens. Celles-ci servent à légitimer la forme dialoguée du récit : Berganza narre ses aventures pendant que Cipión pourra formuler critiques et commentaires à tout instant. Dans ce récit, néanmoins, cest ailleurs que doit être cherchée la véritable catégorisation XE "Catégorisation" issue de la tradition contique, dans les toutes premières lignes du récit (p. 540-543). Lincipit organise lunivers des protagonistes en leur octroyant une essence bien précise : ils représentent surtout lespèce canine, dans sa spécificité au sein du monde zoologique. De cette systématique catégorielle naît, ainsi, la dimension symbolique de Berganza et de Cipión, qui, par leur premier débat, dépassent la dualité première posée par lindividuation des noms propres. La dichotomie à lire nest donc pas celle que lon croit au premier abord : derrière nos deux chiens se profile la divergence ô combien utilisée par de nombreuses fables ésopiques, celle, fondamentale, entre lhomme et le chien.
Dautres nouvelles font aussi ce jeu archaïque entre catégories et système. Ainsi, malgré leur jeunesse passée ensemble sur les terres de Sicile, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Mahamut entretiennent des positions divergentes ; l« amant libéral XE "Libéralité" » soppose au « turc » comme le geôlier à lhomme libre, comme le malade au médecin ou encore comme le chrétien au renégat (AL, p. 111-112). Dans lunivers initial de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , les deux enfants, Isabela et Ricaredo, représentent les deux pôles du masculin et du féminin, et, à travers deux pays (lEspagne et lAngleterre), le catholicisme et le protestantisme (EI, p. 218-219). Lessentialisation folklorique et sociale de létrange Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" entre quant à elle dans la binarité du rapport maître/valet (LV, p. 265). Dans Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , la catégorisation XE "Catégorisation" se fonde, comme lindique le titre, sur une structure binaire des relations actantielles : Teodosia revendique la force de la relation sexuelle, Leocadia celle de la promesse écrite. Du premier personnage au second, le lecteur pouvait mesurer lécart quil y avait, depuis le Moyen Âge, entre les critères de deux écoles : la première, qui allait simposer finalement à Rome, défendait la réalité du mariage XE "Mariage" une fois consommé lacte amoureux (Teodosia), quand la seconde préférait sen tenir au simple accord entre lhomme et la femme (la « cédula » de Marco Antonio).
Lautre aspect folklorique et marquant de lorganisation des protagonistes cervantins réside moins dans leur réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" à un chiffre symbolique particulier 2, 3, 7 ou 12 quà leur configuration selon un nombre simple. À ce père qui doit se séparer de ses fils en âge de voir le monde, Giambattista Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" donne par exemple cinq fils, Cervantès seulement trois (Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" ). Lorsque le nombre dépasse ainsi le chiffre deux, un seul personnage (une seule sphère daction) est mis en avant : dans le cas des Cinq fils XE "Contes merveilleux : Cinq fils" , il sagit du dernier qui revient au foyer familial avec la capacité de comprendre le langage des oiseaux ; dans celui du Cautivo, cest le parcours de laîné qui est sursignifiant. Avec Michel Moner XE "Moner, Michel" , on observera, néanmoins, une « symétrie de comportement des frères cadets » (1986, p. 79), doù le déplacement de la symbolicité vers une catégorisation XE "Catégorisation" binaire, ce qui nest pas sans conséquences. Les conteurs disposaient à lévidence dune stratégie de la paire pour obtenir des effets bien précis. On prendra comme exemple lhistoire des Deux frères XE "Contes merveilleux : Deux frères" exposée par G. Basile. Un père sans nom doit se séparer de ses deux fils, non sans les avoir fait riches dabord de sages conseils. Marcuccio, le plus prudent, entreprend des études, le second, Parmiero, privilégie le vagabondage et les jeux de hasard (2002, p. 318). Chez lauteur espagnol, les choix des deux frères de Ruy Pérez marquent demblée une moindre générosité XE "Libéralité" que celle affichée par le narrateur et une carrière plus intéressée par des perspectives économiques (« Iglesia, mar »). Les parcours de Marcuccio et de Ruy Pérez avancent de façon similaire en faisant apparaître deux catégories distinctes, celle de lindigence pour le premier frère, et celle de laisance financière pour le second :
- Yo seguí el de las letras, en las cuales Dios y mi diligencia me han puesto en el grado que me veis. Mi menor hermano está en el Pirú, tan rico que con lo que ha enviado a mi padre y a mí ha satisfecho bien la parte que él se llevó, y aun dado a las manos de mi padre con que poder hartar su liberalidad natural; y yo, ansimesmo, he podido con más decencia y autoridad tratarme en mis estudios y llegar al puesto en que me veo. Vive aún mi padre, muriendo con el deseo de saber de su hijo mayor, y pide a Dios con continuas oraciones no cierre la muerte sus ojos hasta que él vea con vida a los de su hijo (DQ I, 42, p. 497-498).
- Après le départ de son père, Marcuccio [
] entreprit détudier, de fréquenter les académies [
], il devint le plus savant de tous les savants du pays. Mais comme la valeur est marquée du sceau de la misère et que leau de la Fortune glisse sur qui barbote dans lhuile de Minerve, le pauvre bougre était toujours sans le sou, toujours à sec [
]. De son côté, Palmiero vivait une vie de bâtons de chaise, au jour le jour, courant du jeu à la taverne [
] : malgré cela, glanant et grappillant, il se constitua une belle litière (Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , 2002, p. 318).
En reprenant le schéma binaire derrière lapparente structure ternaire, Cervantès renoue avec une technique emblématique des conteurs traditionnels qui vise à marquer un contraste, une opposition entre deux catégories.
On le voit, les symboles féeriques que nous avons évoqués précédemment dépendent étroitement de lorganisation actantielle et numérique des catégories auxquelles ils appartiennent. Si Cervantès avait convoqué une quantité considérable de personnages, la polarisation symbolique ne serait pas efficace. Ce qui apparaît dans son écriture, cest une volonté manifeste de nuancer la dispositio tranchée et souvent duelle du symbolisme archaïque propre au conte, au bénéfice dune architecture moins voyante, plus subtile et plus contemporaine (« Iglesia, mar o casa real »). Pour autant, la rivière souterraine du conte nen continue pas moins dirriguer en profondeur la création. Pour preuve, dans les deux récits que nous avons suivis de près, la valorisation initiale du premier acteur Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez, Marcuccio ne sert quà préparer les retrouvailles finales avec un unique frère : le lettré dans lhistoire espagnole, le vagabond dans le conte napolitain.
La narration dun contraste
En fait, au même titre que la catégorisation XE "Catégorisation" , la représentation dun contraste est lun des piliers de léchafaudage narratif cervantin comme elle létait dans le conte de fées.
Outre la structure binaire du personnel nouvellier qui favorise la présentation manichéenne des concepts du récit, il faut inclure dans le jeu des reprises cervantines de la tradition populaire lélargissement de la « sphère daction » du faux-héros XE "Faux-héros" , qui fait des personnages exemplaires qui la couvrent de véritables contrepoints. On a pu constater que sa sphère daction le positionne comme un concurrent direct du personnage principal, mais il faut poursuivre lexamen de cet actant pour montrer que, dans nos nouvelles, son fonctionnement nest pas différent de celui qui préside au contage folklorique. Tout au long de son parcours, cet adversaire agit de façon inverse au héros (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1990, p. 205). Ce procédé contique permet ainsi de détacher, dans la variété des événements, deux ensembles conceptuels opposés lun à lautre. Pendant quAvendaño concentre son attention sur la belle Costanza, Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" préfère continuer ses aventures picaresques, tel Parmiero, de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" (Les deux frères). Plus largement, cest toute une liste de rapports antithétiques que lon peut repérer dans notre corpus : Lotario et Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" (Curioso), Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" et son frère Juan (Cautivo), Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et les gitans (GT), Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Cornelio (AL), Leonisa et Halima (AL), Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" /Cortado et leur guide (RC), Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" et Arnesto (EI), Costanza et les Galiciennes (IF), Avendaño et le fils du Corrégidor (IF), Teodosia et Leocadia (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et la petite chienne du finale (CP).
En dehors de ces réalisations actantielles, le contraste trouve également sa place dans lart narratif lui-même lorsque se produit une inversion des catégories au sein dun même personnage : le protagoniste renverse, alors, totalement les caractéristiques identitaires dont ils saffublaient initialement (Laspéras XE "Laspéras, Jean-Michel" , 1987, p. 337-358). Les deux Costanza passent dun état social méprisable à un statut noble et, inversement, Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" (Curioso) et Leonora (Celoso) XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" échangent la fidélité pour la trahison (Celoso, version Porras).
La nouvelle du Celoso manifeste, aussi, une inversion significative chez Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , son personnage principal. Lors de son long voyage au Pérou, le voyageur fait soudain le choix de renoncer au comportement dépensier qui le caractérisait. Ce changement dattitude, qui rompt avec sa tendance spontanée et qui engage le personnage sur la voie de la réflexion, opère, dès lincipit, un renversement surprenant et exemplaire.
Iba nuestro pasajero pensativo, revolviendo en su memoria los muchos y diversos peligros que en los años de su peregrinación había pasado, y el mal gobierno que en todo el discurso de su vida había tenido; y sacaba de la cuenta que a sí mismo se iba tomando una firme resolución de mudar manera de vida, y de tener otro estilo en guardar la hacienda que Dios fuese servido de darle (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 328).
On ne sera donc pas surpris de retrouver ce même mouvement symbolique dans le corpus folklorique. Le personnage de Sindbâd, par exemple, accomplit cest même là le sens de son expérience maritime un retournement semblable à celui de notre héros espagnol : « Mais cette fois je fis la promesse solennelle à Dieu, exalté soit-Il, de ne plus jamais voyager que ce soit sur mer ou sur terre après ce septième voyage, qui avait été le plus prodigieux de tous et qui avait apaisé ma passion de toujours repartir » (Les Mille et Une Nuits IV, p. 466).
La répétition
La mise en uvre de ces inversions simples est lun des procédés les plus éculés du conte. Favorisée par la forme brève, elle permet surtout une symbolisation rapide et efficace des actes romanesques. Ce mécanisme peut aussi coexister avec une autre technique narrative, tout aussi pertinente et utile : la technique répétitive. Il nest pas rare, dans le folklore, que le système des frères (multiplication) sappuie sur la répétition dune même action, telle lobtention dun trésor ou dun élément merveilleux dans les contes La quête de loiseau dor ou Les trois fils dor (types 550 et 707). Respectant ces modèles folkloriques, Cervantès fait répéter à son personnage Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (IF) laction entreprise initialement par Carriazo.
Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , su amigo, viéndole muchas veces melancólico e imaginativo, fiado en su amistad, se atrevió a preguntarle la causa, y se obligó a remediarla, si pudiese y fuese menester, con su sangre misma. No quiso Carriazo tenérsela encubierta, por no hacer agravio a la grande amistad que profesaban; y así, le contó punto por punto la vida de la jábega, y cómo todas sus tristezas y pensamientos nacían del deseo que tenía de volver a ella; pintósela de modo que Avendaño, cuando le acabó de oír, antes alabó que vituperó su gusto.
En fin, el de la plática fue disponer Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" la voluntad de Avendaño de manera que determinó de irse con él a gozar un verano de aquella felicísima vida que le había descrito, de lo cual quedó sobremodo contento Carriazo, por parecerle que había ganado un testigo de abono que calificase su baja determinación (IF, p. 377).
À limage des héros victorieux du conte, Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" réitère laventure (picaresque XE "Picaresque (veine)" ) mais pour y apporter sa touche personnelle, en loccurrence lamour dune souillon XE "Souillon" dauberge.
Une autre manifestation (symbolique) de la répétition est celle effectuée par un seul et même personnage (réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" ). Cervantès en donne une interprétation magistrale dans El curioso impertinente, où le personnage principal soumet à son ami trois vux différents (trois « souhaits ridicules » ?) pour ébranler la fidélité de son épouse. Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" commande en premier lieu à Lotario de lui déclarer un amour passionné (DQ I, p. 389-391). La deuxième requête repose sur la relance de la séduction, par le don XE "Don, réciprocité" dargent, cette fois-ci (DQ I, p. 391-392). Comme dans tous les contes de ce type, les deux premières tentatives ne sont pas concluantes : il faut attendre le troisième essai (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1990, p. 225) la troisième absence dAnselmo pour dépasser les deux premiers échecs :
En efecto, la hermosura y la bondad de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , juntamente con la ocasión que el ignorante marido le había puesto en las manos, dieron con la lealtad de Lotario en tierra. Y, sin mirar a otra cosa que aquella a que su gusto le inclinaba, al cabo de tres días de la ausencia de Anselmo, en los cuales estuvo en continua batalla por resistir a sus deseos, comenzó a requebrar a Camila, con tanta turbación y con tan amorosas razones que [
rindióse] Camila (DQ I, p. 395).
Cette organisation archaïque de la matière nouvellière refait surface dans laventure du captif, quoique de manière plus discrète. Laction récurrente est luvre de Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , qui, à trois reprises, elle aussi, tente d« acheter » le secours XE "Aide, Auxiliaire" de lEspagnol (DQ I, p. 464, 469, 471).
Les deux exemples que nous avons choisis révèlent, en fait, que Cervantès, en parfait conteur, porte à la structure narrative une modalité déjà appliquée dans la matière diégétique : lintensification. Non seulement la répétition constitue en elle-même un moyen de rendre un acte plus voyant mais, en outre, elle motive souvent, de la part du conteur, une gradation dans les actes affectés par la récurrence. Pour évoquer la situation du captif, celui-ci reçoit, dabord, la somme de dix réaux, puis, une autre de cent écus ; laffaire sera finalement conclue avec les deux mille écus envoyés après que Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez sest engagé à épouser la belle une fois arrivés en Espagne. Les bons comptes font les bons amis comme ils font, naturellement, les bons conteurs.
Linvraisemblance du merveilleux
Catégorisation, inversion, répétition, toutes ces techniques narratives relèvent principalement dans nos récits brefs de la tradition folklorique comme elles puisent en elle leur symbolicité. Mais, pour le moment, nous voudrions insister, une fois de plus, sur le vernis féerique que ces trois modes narratifs ont fourni aux nouvelles.
Il est certain que Cervantès a eu le grand mérite de rendre vraisemblable des histoires à dormir debout. Mais la vraisemblance est un concept extrêmement relatif. Nombre de commentateurs ont souligné le trop grand recours aux trois techniques susdites, sans en percevoir toujours leur cohérence, ni leur origine folklorique. Nous ne donnerons quun exemple : la fin de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , qui se conclut sur lamour réciproque des deux jeunes personnages.
A. González de Amezúa y Mayo, G. Hainsworth, R. Schevill, A. Bonilla, ou encore St. Zimic, nont pas trouvé cohérent le dénouement de cette nouvelle. Mais doit-on condamner pour autant linvraisemblable amour de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , au motif quil est contradictoire avec son ancien « péché de jeunesse » ? Faut-il trouver totalement vraisemblable le brusque changement chez lancien violeur, comme le propose J. J. Allen ou J. Rodríguez-Luis ? Doit-on, finalement résumer la très courte nouvelle selon les termes de J. B. Avalle-Arce, qui voit dans La fuerza de la sangre, à la fois, une belle tentative et un véritable échec (Cervantes, 1982b, p. 25-31) ?
La réponse est évidente lorsque lon replace luvre dans son contexte de création (pôle I) et de sa réception (pôle II). Il est manifeste que Cervantès fait usage dun schéma ancien, repérable dans la « Novela del Gran Soldán XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" » quavait publiée Lucas Gracián Dantisco. Rappelons les éléments du crime : le prince de Naples, qui venait de succomber aux charmes de la princesse perse Axa, la ramène sur la péninsule italienne mais perd soudainement la mémoire au point doublier lessentiel, cest-à-dire son amour pour la fille du Sultan ; il faut attendre que la Belle fasse uvre de magie pour que le Prince recouvre la mémoire :
[Axa] pidió al Rey audiencia sobre un negocio que traía, el qual se la dio y mandó que viniese luego. Y subiendo al palacio mandó la Reina a sus damas la recibiessen, y entró hermossísima, y con gran riqueza sobre sí [... Axa] pidió al Rey le hiciese justicia en mandalle restituir medio anillo de memoria, que le havía robado el Príncipe, el qual era el que tenía en el dedo.
El Príncipe muy colorado dixo que era verdad que le tenía, pero que no se acordava havérselo tomado. Entonces la Princesa sacó el que tenía en su dedo, y en poniéndole en el dedo del Príncipe en el encaxe del otro, el Príncipe bolvió en sí como de un sueño, y abriendo los ojos, como viesse delante de sí a su señora Axa, hincándosele de rodillas, la fue a abraçar (1968, p. 163-164).
La « nouvelle » de L. Gracián Dantisco XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" précise bien que, lors de sa fuite XE "Fuite" , le prince avait coupé les doigts de la Sultane, laquelle, maudissant sa fille, lui avait alors prédit quà la première femme quil embrasserait (ce sera sa mère), le prince loublierait (1968, p. 156-164). Rupture de nos attentes sur le phénomène temporel de loubli, association de catégories différentes (simple étreinte pour amour maternel, anneau pour mémoire), réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" (doigts), inversion (de lamour à lindifférence), constituent les forces féeriques évidentes à luvre dans la « nouvelle ».
Dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Cervantès refuse de dévoiler son jeu (pôle I) et omet volontairement tout signe qui ferait penser directement au conte (la magie, par exemple). Mais, à bien y regarder, il nen condamne pas moins son public à lire et à savourer la merveille du retournement final (pôle II) : les retrouvailles et la confluence des désirs sont, pour ainsi dire, extraordinaires tant elles sont soudaines et brutales. Chez le héros, le motif de la bague magique est seulement substitué par celui de lévanouissement (FS, p. 321) et par lajout de la très vraisemblable pour lépoque théorie de linnamoramento (« se le iba entrando por los ojos a tomar posesión de su alma la hermosa imagen de Leocadia », p. 320).
En conservant la logique abrupte et symbolique des consejas, il est manifeste que lauteur espagnol sest gardé, dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , dexpliquer en détail la psychologie de ses protagonistes. Il nen allait pas différemment dans le récit du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" (DQ I), où le vide descriptif concernant lamour de la protagoniste pour le soldat espagnol constitue, comme la très bien remarqué Maxime Chevalier, un critère essentiel qui relie lécriture cervantine à lart narratif des contes de fées.
Recordemos que el cuento no dice nunca que se haya enamorado del cautivo la hija del diablo, detalle que no deja de sorprender [...]. La joven ayuda al muchacho sin motivos bien definidos, le salva porque sí. Admitiendo que lo mismo existiera en las formas antiguas del relato, tal indeterminación no le debió de disgustar a Cervantes, cuyos personajes tantas veces actúan porque sí, empezando por don XE "Don, réciprocité" Quijote, que es loco, y por el buen Sancho quien, con ser tan sesudo, también se lanza a las aventuras. Acaso la frialdad amorosa de Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" se deba sobre todo al recuerdo del cuento viejo, que deja en dudosa penumbra las motivaciones de la heroína (Chevalier, 1983, p. 409).
La féerie des nouvelles procède en effet dune narratio souvent redevable à la tradition archaïque des conteurs traditionnels (les renversements incroyables en sont un exemple). Pour ce faire, elle joue dun certain vague dans lenchaînement ou dans la motivation des événements (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983, p. 53).
Mais, à faire disparaître la baguette magique des fées, Cervantès na pas réduit le merveilleux : les modes dorganisation du conte comme ses ingrédients, nous lavons constaté, restent à la surface narrative. L« eau enchantée » est rejetée mais pas lenchantement : Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" reste un impertinent bien curieux, Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez un frère fort singulier et Costanza une très illustre souillon XE "Souillon" .
Langage et Style folkloriques (Elocutio).
Les différents motifs symboliques, ainsi que lorganisation typée des récits brefs, ne sont pas les seuls paramètres à manifester très clairement les emprunts cervantins au folklore des contes merveilleux : lelocutio propre aux nouvelles que nous étudions relève également en partie de lart de la conseja, en tant que verbalisation expressive des ingrédients populaires.
Gardons-nous danalyser la matière linguistique des nouvelles sans considérer la perspective de la réalisation concrète du récit, à savoir la pronuntiatio (actio). En effet, lorsque lon considère ce que nous pensons être une source importante des nouvelles cervantines, à savoir le conte merveilleux, il apparaît que son cadre de réception est sensiblement identique à celui des lectures orales des romans de chevalerie. Il ne fait aucun doute que la lecture fragmentaire et orale des séquences chevaleresques merveilleuses bénéficiait du climat enchanteur déployé par la voix du lecteur-conteur, par le contexte nocturne des fins de journées et par la réunion doreilles attentives (voir supra).
Ce point commun, que partagent les récits merveilleux brefs et moins brefs aux XVIe et XVIIe siècles, signifie que la proximité entre le roman de chevalerie et les nouvelles cervantines ne va pas uniquement se situer dans la nature des histoires (voir supra) ; elle procède également de la pratique communautaire de leur lecture.
Si, donc, Cervantès voulait sadresser au public bigarré et amateur dhistoires chevaleresques quil décrit dans lauberge de Juan Palomeque, il naurait pas trouvé meilleure solution pour ses narrations brèves que la « prose » du conte comme surface discursive principale. Le langage et le style employés par les conteurs populaires étaient similaires en bien des points à celui des romans de chevalerie. Par le biais du conte, Cervantès pouvait réinjecter au patron de la nouvelle italienne la force poétique si hypnotisante des Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" et autres Parmerins (voir supra). Si le charme et la magie de la conseja se situaient, comme chez son homologue chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , « dans le pouvoir des mots » (Jean, 1981, p. 64), il serait bon de déterminer ce qui caractérisait ce dernier dans la reprise cervantine.
Nous ne serons pas prolixes pour autant ; le travail mené par M. Moner XE "Moner, Michel" a déjà tracé les principaux points de convergence entre la narration de lauteur espagnol et les techniques orales des conteurs. Nous voudrions uniquement relever les traits qui appartiennent plus spécifiquement aux contes de fées et qui restent prégnants dans le récit bref cervantin.
Langage figuré
Tout dabord, le langage des nouvelles est fortement imagé et sonore, à linstar de celui des consejas. Doté dun iconisme forcené qui pourrait rappeler le style visuel du romancero (Catalán, 1998, p. 145-194), le conte cervantin ne puise pas seulement sa force imageante à la source de lenargeia chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" comme on pourrait sy attendre chez un fin connaisseur du roman de chevalerie comme Cervantès (voir supra). Dans Don Quichotte, lexpression employée dans le conte de Sancho, « que parece que ahora la veo » (DQ I, 20, p. 213), manifeste également que la forme brève, dans sa création, repose aussi sur une tradition dorigine orale, que Cervantès maîtrisait parfaitement (Moner XE "Moner, Michel" , 1989, p. 118-127, 299-304). Ne doutons pas, donc, que les nouvelles aient bénéficié de la maîtrise que notre auteur pouvait avoir tant des procédés savants du roman, que de ceux, plus populaires, des conteurs. Contentons-nous pour le moment de signaler ce point, qui méritera dans la troisième partie un examen approfondi destiné à tirer au clair, non les origines de ces techniques, mais leur fonctionnalité dans la poétique dexemplarité que lécrivain déploie dans ses récits brefs.
Musicalité
Dautres caractéristiques doivent retenir notre attention, comme la densité sonore et la prosodie des textes.
Alberto Blecua avait été intrigué par le discours des domestiques de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" (Celoso) découvrant le beau Loaysa (« ¡Ay qué copete que tiene, tan lindo y tan rizado
! ¡Ay, qué blancura de dientes: mal año para piñones mondados que más blancos ni más lindos sean
! ¡Ay, qué ojos tan grandes y tan rasgados; y por el siglo de mi madre que son verdes, que no parecen sino esmeraldas! », p. 356) :
Quizá sólo se trate de coincidencias accidentales, pero el tipo de enumeración con la fórmula !Ay, qué
! y la situación (por cierto, también Leonora acabará en el lecho con este lobo XE "Agresseur, prédation" ) parecen ser indicios de que el cuento [de Caperucita] circulaba ya por la península.
Lentourage de la duègne mimait en effet, jusque dans la structure anaphorique, létonnement verbal de Caperucita face à ce loup XE "Agresseur, prédation" déguisé en mère-grand (type 333) :
Abuela, ¡qué ojos más grandes tienes!
Dice:
Para verte bien.
Abuela, ¡qué manos más grandes tienes!
Dice:
¡Para arañarte bien!
Abuela, ¡qué orejas más grandes tienes!
Dice:
¡Para oírte bien!
Abuela, ¡qué nariz más grande tienes!
Dice:
Para olerte bien.
Abuela, ¡qué uñas más largas tienes!
Dice:
¡Para arañarte!
Abuela, ¡qué boca más grande tienes!
Dice:
¡Para comeeeeeerte! (version sévillane, Agúndez García, 1999, p. 143)
Le manuscrit français de 1695, notait dailleurs dans la marge : « On prononce ces mots dune voix forte pour faire peur XE "Peur, angoisse" à lenfant comme si le loup XE "Agresseur, prédation" lallait manger » (Perrault XE "Perrault, Charles" , 1981, p. 144-145, 325).
Sans prétendre quil existe un lien entre notre nouvelle et une hypothétique version orale connue de Cervantès, remarquons tout au plus que les contes cervantins, de même que ceux de Perrault XE "Perrault, Charles" , appellent une vocalisation qui mette en relief la force rythmique et musicale des expressions textuelles. Plus loin dans le récit du Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" Cervantès rejouera de lanaphore, tout en lui octroyant les services instrumentaux de lépiphore : « tanto dijo la dueña, tanto persuadió la dueña, que Leonora se rindió, Leonora se engañó y Leonora se perdió, dando en tierra con todas las prevenciones del discreto Carrizales, que dormía el sueño de la muerte de su honra » (p. 361). Dans la Novela del curioso impertinente, le retournement sentimental de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" est rendu, pareillement, par un retournement sonore grâce à larchitecture en miroir de lantimétathèse: « Rindióse Camila, Camila se rindió » (DQ I, 34, p. 397). Littérature orale autant quécrite, les nouvelles espagnoles replongent au cur de lart musical véhiculé par les créations des conteurs populaires.
Dun point de vue plus structural, notre étude ne peut passer sous silence un deuxième point fort de la narration cervantine lié à lelocutio de la conseja : la manifestation discursive de la première personne. Une fois de plus, Cervantès est extrêmement proche de la tradition folklorique ; sil emploie les chevilles verbales des conteurs et développe incises et digressions, il reprend surtout lart de la clôture pour mettre en avant la voix narratrice à la première personne : dans la narration du conte de fées, « si lincipit sénonce de façon impersonnelle "il était une fois
" ou autres formules équivalentes le recours à la première personne est, en revanche, extrêmement fréquent dans les formules dexplicit ». Quelques nouvelles suivent ainsi certaines pratiques du récit féerique : rester dans lombre de la fiction tout au long de la narration pour apparaître à la fin ; ne pas déranger la participation fictionnelle durant lécoute pour reprendre explicitement les rênes de la narration en bout de course et manifester, alors, la nature orale de lensemble du récit (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 108 ; Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 368-369).
Dautres narrations, le Curioso impertinente ainsi que La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , présentent des cas spéciaux.
La première nouvelle utilise, par lintermédiaire du curé, une modalité spécifique de la conseja (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1990, p. 222), qui consiste à nier la réalité de ce qui vient dêtre conté (DQ I, 35, p. 423) ;
la seconde dissout la présence narratrice, mais fait ressurgir un autre mode de soulignement discursif déjà souligné, le chiasme sonore :
[Los hijos de Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ] hoy están todos estudiando en Salamanca; y su padre, apenas vee algún asno de aguador, cuando se le representa y viene a la memoria el que tuvo en Toledo; y teme que, cuando menos se cate, ha de remanecer en alguna sátira el "¡Daca la cola, Asturiano! ¡Asturiano, daca la cola!" (IF, p. 439).
Poésie
Style imagé, langage sonore, présence narratrice en fin de récit, tous ces éléments réunis trahissent la présence du conte en terre cervantine. Ils sont insuffisants, néanmoins, pour confirmer le lien au conte de fées, dont la marque de fabrique, pourrait-on dire, est plus spécifique.
On aura une plus grande idée de cette relation en dégageant labondance du langage obscur et poétique chez Cervantès ; car le conte (dans une moindre mesure le roman de chevalerie) pratique le non respect volontaire de la perspicuitas et exhume les potentialités magiques de la parole :
On sait que lun des ressorts de la magie, blanche (ou noire dailleurs), est la prolifération de formules mystérieuses par lesquelles le langage a puissance de vie et/ou de mort, de métamorphose, de déplacement, etc. Les poètes usent ainsi des mots [
]. Le "Sésame ouvre toi", du conte des Mille et Une Nuits, Ali Baba et les quarante voleurs, relève de la même magie. Ce qui me conduirait à dire que, dans le "merveilleux", le "magique" est ce qui confère aux contes leur force poétique secrète et réelle : un langage ! (Jean, 1981, p. 65)
Dès quil en a loccasion, le conteur se fait poète, comme le signalait Paul Delarue (1956). Pour prendre un exemple, la première nouvelle, qui met en scène une jeune gitane, fera, grâce à limaginaire merveilleux véhiculé par le monde marginal des bohémiens, un usage répété dexpressions opaques ; la « transcription » de poèmes du cru de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" trouve même, dans la rhétorique de lobscuritas caractéristique du conte merveilleux, un canal dexpression idoine. Que lon pense au fragment poétique que Preciosa adresse à doña Clara ; il donne libre cours à un type dexpression repérable un peu plus tard dans les contes en vers de Charles Perrault XE "Perrault, Charles" , mais aussi, plus largement, dans le répertoire oriental des Mille et une nuits :
Hermosita, hermosita,
la de las manos de plata,
más te quiere tu marido
que el Rey de las Alpujarras.
Eres paloma sin hiel,
pero a veces eres brava
como leona de Orán,
o como tigre de Ocaña (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 47).
Lintérêt du langage poétique est considérable pour Cervantès. Fondamentalement, le symbolisme des mots, allié à celui de lexpression obscure, permet de signifier implicitement sans dire explicitement, et de jouer, ainsi, sur deux tableaux. Le coing mangé par Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV, p. 276), les pommes dor du « monastère » de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" (Celoso, p. 335) et le mal de dent de Costanza (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 416) offrent une image plastique et un sens immédiatement saisissable par les lecteurs de toutes cultures. Mais ils libèrent, aussi à partir dun certain âge, un sens second, pénétré de sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" .
On comprendra que, dans le cadre de la critique des « romans » de chevalerie, la rhétorique symbolique de la conseja fait « merveille » dans les nouvelles « exemplaires ». Parler dun lieutenant « juguetón » qui désire « arrimar la vara » ou conseiller de se garder « de las caídas, principalmente de espaldas, que suelen ser peligrosas en las principales damas » (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 48-49), ce nest pas la même chose que narrer les frasques dun Lancelot ou dun Galaor XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" (Amadís de Gaula). Cervantès ne réprime pas les expressions hétérodoxes du désir : sans pour autant les marginaliser, il leur donne seulement une place plus réduite que dans léconomie chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" et médiévale (voir infra).
Lexemplarité des personnages a beau être douteuse, elle nen reste pas moins réelle, autant que la vertu de la très libre et très désinvolte « petite gitane » :
era en estremo cortés y bien razonada. Y, con todo esto, era algo desenvuelta, pero no de modo que descubriese algún género de deshonestidad; antes, con ser aguda, era tan honesta, que en su presencia no osaba alguna gitana, vieja ni moza, cantar cantares lascivos ni decir palabras no buenas (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 29).
Ces quelques mots, ainsi que les poèmes de la première nouvelle exemplaire, sont programmatiques dans la lecture séquentielle XE "Lecture : Lecture séquentielle" du recueil. Textuellement, doña Estefanía, la femme de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE) ne sera pas plus pícara que Precisosa (GT) XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" . Les lecteurs peuvent évidemment construire des « mondes possibles » en accord avec les égarements de ces deux personnages problématiques, mais la diégèse reste sourde à une interprétation univoque et lascive des êtres, préférant le pouvoir allusif du symbole.
Il est permis de penser, dailleurs, que le symbole sexuel avait bien plus de chance dêtre décodé par des lecteurs déjà expérimentés et friands, comme Maritorne, de rendez-vous amoureux sous loranger (DQ I, 22). Par le symbole poétique, des barrières étaient mises qui garantissaient aux « innocents » lecteurs de ne point succomber au péché de la chair comme cela pouvait être le cas par lentremise de certaines scènes érotiques chevaleresques (voir supra). Là était, bien sûr, lun des attraits les plus puissants du récit féerique « conté tous les jours à des enfants par leurs gouvernantes, et par leurs grands-mères » (Perrault XE "Perrault, Charles" , 1981, p. 50).
Au terme de cette analyse sur lécriture des nouvelles cervantines, dans les trois domaines de création que sont linvention, la disposition et lélocution, nous espérons que la recherche aura pu montrer que la présence de motifs folkloriques dans les quinze récits étudiés nest pas arbitraire et tient à une rhétorique auctoriale spécifique.
On se rend compte, surtout, que la symbolique onirique détermine les trois « moments » de la création cervantine. Il faut donc préciser, ne serait-ce que brièvement, limpact global dune telle rhétorique du point de vue de la lecture effective (pôle II). La piste naturaliste que nous avons suivie pour surprendre la raison des motifs féeriques donne une réponse peut-être plus « scientifique » que celles explorées par la mythanalyse de Gilbert Durand ou la psychanalyse de Sigmund Freud XE "Freud, Sigmund" . Léthologie fournit, en effet, un embryon dexplication sur les signes humains dont le symbole contique est une émanation fictionnelle.
Le prix Nobel de médecine et père de léthologie Konrad Lorenz avait repéré dans lespèce humaine, comme chez ses congénères terriens, des mécanismes déclencheurs innés. Ce phénomène permet à lorganisme de « réagir de manière parfaitement sensée face à des situations excitatrices déterminées, biologiquement essentielles, en labsence de toute expérience antécédente » (1970, p. 100). Ce mécanisme lié à ladaptation à lenvironnement ancestral ne protège cependant pas lhomme des leurres et fictions qui auraient lapparence des déclencheurs naturels de nos aïeux. Nombre de représentations artistiques sappuient ainsi sur ce dispositif psychologique :
il y a un nombre extrêmement restreint de motifs qui déclenchent en nous une prise de position émotionnelle, excitant "la crainte et la pitié XE "Pitié" ", et qui pour cette raison, sont dimpérissables thèmes poétiques dans la poésie. Certaines formes immortelles, telles la demoiselle menacée par lennemi et délivrée par le [prince charmant], reviennent indéfiniment depuis lEdda et lIliade, jusquaux plus violents Westerns. Ici encore nous rencontrons le phénomène, caractéristique entre tous, de la fonction des mécanismes de déclenchement innés : les signes distinctifs agissants déclenchent, même sils sont présentés sous la forme la plus simplifiée et à létat isolé, la même qualité de réaction émotionnelle que la situation réelle en vue de laquelle le schéma est construit [
]. On a beau savoir parfaitement que lobjet présenté a la nature dune attrape, cela ne change rien aux sentiments et à laffection déclenchée, même sil sagit de tentatives dattrapes aussi grossières que celles que présentent fréquemment les films modernes [ou les romans de chevalerie]. Lenfant maltraité, la jeune fille tyrannisée par une "canaille" [
] déclenchent des réactions de protection, quand bien même en telle occasion on ne peut sempêcher de sourire soi-même (ibid., p. 129-130).
Les contes, néanmoins, ne sont pas des romans. Leur dimension réduite, le schématisme des situations et le symbolisme des motifs, loin damoindrir les effets déclencheurs observables dans le roman, alimente considérablement la magie de leur réception. Que lon pense aux extraordinaires associations de Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" à la Vierge Marie et de la maison de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" à une demeure des Mille et une nuits, que lon pense à la simplicité dissymétrique des rapports entre le captif et la riche algérienne ou à celle qui lie le vieux Carrizales et sa jeune épouse, les nouvelles cervantines jouent sur des éléments dont le pouvoir psychologique est souvent plus aigu que lorsquils sont dilués dans la trame complexe dun roman. En reprenant la structure brève du conte, la nouvelle cervantine a probablement développé deux caractéristiques qui, dans la vie quotidienne, sont dotées dune grande capacité de déclenchement : le schématisme et linvraisemblance.
Le cas échéant, les mouvements accomplis par les [sources] dexcitations et les systèmes bâtis sur des mécanismes de déclenchement qui leur correspondent peuvent [
] atteindre, dans lintérêt de leur fonction de signal, un haut degré dinvraisemblance générale. Pour cette raison, un déclencheur hautement spécialisé est pour le connaisseur, très souvent reconnaissable comme tel, sans difficulté. Quand on découvre sur le corps dun oiseau ou sur un cétacé une partie particulièrement voyante, cest-à-dire colorée de façon inattendue [
], on peut présumer avec [
] que le caractère rencontré a une fonction de signal [
].
Le trait saillant de tous ces déclencheurs est lalliance de la plus grande simplicité possible et de la plus grande invraisemblance XE "Vraisemblance" générale possible. Ce caractère marque aussi, généralement, de la même façon, tous les signaux imaginés par lhomme (ibid., p. 108).
En vertu de ces deux modalités narratives, la rhétorique cervantine, dans le prolongement des contes merveilleux, offre une efficacité lectorale accrue aux éléments diégétiques que les uvres de longue haleine pouvaient parallèlement employer. Aussi devons-nous étudier, dans les chapitres qui suivent, le sens de cette efficacité, ou résonance, lectorale.
Tant que nous nous contentions détudier les motifs folkloriques (III, 2, B), les résultats de la méthodologie danalyse du conte définie précédemment, fondée en éthologie cognitive, pouvait receler deux défauts notables.
Dune part, la perspective anthropologique choisie est tellement large quen fin de compte les motifs sont à ce point universaux quils ne définissent pas uniquement la matière contique. La persécution dun antagoniste terrifiant nest pas propre au conte, comme ne lest pas non plus la séduction dune belle jeune femme.
Dautre part, ces éléments romanesques sont tellement répandus dans la littérature écrite (textes byzantins, romans de chevalerie) quils ne permettent pas daffirmer une filiation génétique directe et auctoriale entre les contes merveilleux et les récits brefs cervantins.
Aussi, a-t-il fallu constater que lécriture même des novelas révélait que ladoption de motifs folkloriques nétait que la face visible dun ancrage folklorique beaucoup plus conséquent, puisquil dépendait dune rhétorique de la féerie fondée sur le schématisme et linvraisemblance.
De même a-t-il été constaté que quatre des récits brefs cervantins analysés (Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" retrouvaient larchitecture de types folkloriques précis très prisés des auteurs du XVIe et du XVIIe siècle (G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" , L. Gracián Dantisco XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" , G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" ).
Une troisième voie détude peut être menée. Elle permettrait de mieux apprécier lampleur de la présence contique dans les quinze récits brefs choisis tout en en définissant les limites.
Pour asseoir notre démonstration, il faut revenir à plus de « philosophie » et à un texte essentiel pour les recherches et la science actuelles : La logique de la découverte scientifique (1935).
-B-
La validation de la théorie contique des nouvelles par la réfutation :
le récit bref cervantin entre la novella et lexemplum
Avec louvrage fondateur du philosophe Karl Raimund Popper, la méthode expérimentale est repensée pour arriver à la conclusion quune théorie nest pas scientifique parce quelle peut être corroborée mais, paradoxalement, parce quelle est « réfutable ». Karl. R. Popper avait en effet remarqué quune révolution telle que la théorie de la relativité avait pu émerger seulement parce que la théorie précédente était « falsifiable ». Au contraire, le philosophe fait remarquer que les fondations théoriques de la psychanalyse et du marxisme (abondamment utilisées en critique littéraire) restent instables puisque rien, en effet, ne semble remettre en cause leurs interprétations de lintérieur ni faire réellement progresser leurs démarches, ces dernières étant redevables de postulats totalitaires (Popper, 1995).
Les « sciences » humaines, très fragiles, sont généralement restées à lécart du paradigme scientifique de la réfutabilité, soucieuses, telles les tentatives structuralistes en littérature, de trouver des formules propres et technicistes (la linguistique narrative dans létude de la prose, par exemple). Le théoricien Pierre Bayard semble faire exception (2002). Dans son Enquête sur Hamlet, le critique confronte les différentes interprétations sur lun des chefs duvre de William Shakespeare et conclut à un « dialogue de sourds » (sous-titre de son essai). Sorte de nouvelles « limites de linterprétation », lEnquête démontre que chaque critique analyse le texte selon un paradigme personnel et sélectif qui vient rejoindre le gros des exégèses divergentes : « Privilégiant absolument la place du sujet, le paradigme intérieur organise chaque texte singulier autour de ce qui est le plus spécifique au critique, ce qui peut sentendre aussi comme ce qui est le plus étranger aux autres critiques » (2002, p. 145). Linterprétation se ferait donc contre dautres ; et, dans ce combat XE "Combat" , le perdant risquerait bien dêtre luvre elle-même, devenue prétexte à un travail de sélection textuelle personnelle de la part du critique.
Sans réduire le concept de paradigme à celui dintériorité psychanalytique, comme le fait Pierre Bayard (ibid., p. 139-147), nous estimons que linvestigation ne doit pas se limiter à un paradigme unique afin déviter que notre perspective celle du récit archaïque devienne exclusive et totalitaire ; la multiplication des paradigmes pourrait, à linverse, permettre dévaluer sereinement le poids réel du conte merveilleux dans la création des Ejemplares. Notre travail, quand bien même devrait-il se résumer à formuler « une thèse », doit également prendre en compte des facteurs qui mettent en question le caractère unidirectionnel de celle-ci. Bref, ce nest pas en accumulant les « confirmations » de lorigine contique des nouvelles cervantines que lon pourra asseoir la vérité de notre propos ou la rigueur (la « scientificité ») de notre démonstration. Nous nous proposons, par conséquent, dexaminer dans quelle mesure nos récits brefs ne cadrent pas seulement avec la tradition folklorique pour mieux démontrer, in fine, lappartenance relative, mais essentielle, du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , de La gitanilla ou du Coloquio à lhistoire du contage.
« Novelas
» :
Cervantès et luvre des novellieri
La première barrière quil faut installer dans le champ de notre recherche est celle du modèle italien créé par Jean Boccace et poursuivi avec succès par Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" . Nous souhaitons ainsi, non pas réfuter la place conséquente occupée par les novelle dans la genèse des novelas, mais plutôt mieux définir leur importance pour ne pas la surévaluer au mépris dautres sources.
Liberté thématique et générique
Cervantès aura appris quelque chose de capital de sa lecture probable du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" : la nouvelle bénéficie de lextraordinaire avantage de pouvoir catalyser en son sein toutes les traditions décritures et, à la fois, de pouvoir sen affranchir. Lécrivain de nouvelles peut traiter dans le cadre de la narratio brevis tous les thèmes, insérer tous les genres. La novella, en effet, est dotée dune formidable « capacité dadaptation » lui permettant de développer, au rythme des époques, « une écriture comique ou épique, brillante ou amoureuse, ésopique ou féerique, sinistre ou tragique, et même, à lâge baroque, magnifique, théâtrale, surprenante » ; la nouvelle, insiste D. Souiller, « doit sentendre comme terme générique et non comme espèce littéraire clairement individualisée ».
Pour Cervantès, la leçon est dimportance, puisque, dès lors, la nouvelle peut se nourrir des genres théâtraux comme lintermède (Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo) et faire se côtoyer le monde pastoral avec lunivers picaresque XE "Picaresque (veine)" (La Gitanilla XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ) ou encore la miscellanée dapophtegmes avec le récit biographique (El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera).
Le cur versatile et égoïste
Le comparatiste Thomas Pavel voit également dans le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" un autre ferment romanesque novateur puisque le recueil met au centre de sa narration les élans du cur et sa versatilité. Et ce sont bien ces terres-là que Cervantès viendra irriguer : un des « types moraux auxquels Cervantès sintéresse aussi bien dans la première partie de Don Quichotte (1605) que dans les Nouvelles exemplaires est lamoureux volage, personnage-type dorigine comique, mais qui est susceptible de devenir lobjet dune intrigue sérieuse » (2003, p. 120). De Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" (DQ) à Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE) en passant par Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (DQ) et la Cariharta (RC) XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , le cas amoureux reste un point quasi obligé du récit bref cervantin, comme il lavait précédemment été chez lauteur florentin.
Mais la dette de lécrivain espagnol pourrait être plus importante encore, puisque lui aussi nhésitera pas à faire de ses personnages des amoureux égoïstes :
Alors que les couples des romans idéalistes demeurent éternellement unis, les amoureux des nouvelles ne peuvent guère compter les uns sur les autres : les trahisons, les querelles, les séparations et les malentendus traversent sans cesse leur fragile entente. À la différence de la pastorale, les personnages de nouvelle napprennent que rarement à se maîtriser eux-mêmes et à concevoir le monde du point de vue dautrui. Si à la longue Céladon découvre le bonheur de se regarder soi-même avec les yeux dAstrée, les divers héros jaloux XE "Jalousie (masculine)" et inconstants de Boccace, de Cinzio et de Cervantès agissent résolument en égoïstes (Pavel, 2003, p. 118).
Sil faudra nuancer fortement le propos par la suite, de fait, Fernando XE "Dorotea, Fernando" trompe Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" (DQ I), comme Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" se jouera de lamour de Teodosia (DD). Dans une même tension narcissique, les Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" et autres licenciés de verre resteront longtemps enfermés dans leur bulle sans se préoccuper des inquiétudes de leurs camarades de fiction.
Linfluence des novelle de Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)"
Du lombard Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , Cervantès aura pris, par ailleurs, la mesure du succès de son novelliere mais aussi, certainement, quelques fines recettes. Les Novelas ejemplares retiennent dabord labandon du cadre narratif reliant les divers récits brefs autour dune intrigue subordonnante, mais aussi, nen doutons pas, la terminologie aperturale du recueil prétendant à lexemplarité : Historias trágicas exemplares sacadas de las obras del Bandini Veronas (Salamanque : Pedro Lasso, 1589).
Narrer un cas
Quoi quil en soit, le fait est que les récits de J. Boccace et de M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" ont reçu un accueil fort positif si lon en croit limportance des novelle dans les bibliothèques espagnoles ou dans les scénarios romanesques et théâtraux (Juan de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" , Juan de Timoneda, Lope de Vega, etc.). En ce qui concerne le récit bref plus précisément, lapport principal de cette prose italienne réside dans la reprise dune tradition romanesque ancienne : celle des « cas ». Le philologue allemand André Jolles (1972, p. 137-157) estime que « le Cas tend vers la Nouvelle, mais aussi que la Nouvelle abolit le Cas parce quelle doit trancher [... La] Forme savante que nous appelons particulièrement "Nouvelle toscane" procède pour une bonne part de la Cour dAmour et du Cas dAmour » (la casuistique amoureuse).
En fait, la réalité textuelle est plus complexe. Paolo Cherchi, qui a étudié la quatrième nouvelle de la dixième journée du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , montre que le récit présente au cours de son développement une quaestio sur laquelle sont amenés à se prononcer quelques personnages. Le protagoniste répond effectivement à la controverse et y met fin dun point de vue diégétique dans le sens évoqué par A. Jolles (Cherchi, 1983, p. 95-99). Néanmoins, la rhétorique narrative ne sarrête pas là : non seulement les lecteurs doivent se prononcer librement sur la quaestio posée par la nouvelle mais, en outre, le récit est lui-même une pièce dans le jeu global du recueil pour savoir lequel des protagonistes des précédentes nouvelles est le plus admirable. Ainsi mise en recueil, toute nouvelle fait lobjet dune double quaestio, selon que lon envisage exclusivement le récit immédiatement lu ou que lon replace ce dernier dans lensemble intrafictionnel XE "Lecture : Lecture intrafictionnelle" des autres nouvelles. Dans le premier cas (X, 4), il sagit de mesurer la qualité de lamour des personnages dune même diégèse (en loccurrence celui de deux hommes pour une même femme) ; dans le second (X, 1-4), lévaluation éthique est plus générale, puisquil sagit en loccurrence, dans la dixième journée du Décaméron, de hiérarchiser les différents protagonistes :
Que direz-vous de cela, mes bonnes amies ? Estimerez-vous le fait quun roi ait donné sa couronne et son sceptre [X, 1], ou quun abbé, sans quil lui en coutât, ait réconcilié un brigand avec le pape [X, 2], ou quun vieillard ait offert sa gorge au coup de son ennemi [X, 3], estimerez-vous dis-je, que toutes ces actions puissent égaler ce que fit messire Gentile [X, 4] ? (1994, p. 782-783)
La nouvelle, donc, ne résout pas toujours la controverse et préfère même souvent garder les potentialités de débat lectoral quoffre le « cas ». Les fables de G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" continuent, ainsi, dexploiter la rhétorique ancienne comme le montre le troisième conte de la septième nuit : une princesse est délivrée par trois frères, mais,
à cause de la pucelle, qui ne pouvait être partagée, naquit entre eux une grande discorde, à savoir avec qui elle devait demeurer, et lequel des trois méritait mieux de la posséder. Enfin, ayant longuement disputé, les raisons des uns et des autres furent trouvées si bonnes que lon ne put ladjuger à lun sans faire tort aux autres ; jusquà ce jour, la cause est demeurée pendante, et je vous laisse le soin den juger (1999, p. 378).
Dans la première partie de notre travail, nous avons pu constater que la disputa était une pratique normale de la lecture en public (voir supra : Chap. II). On saperçoit maintenant que la « forme simple » du cas dégagée par A. Jolles ne fait quexploiter cette « disposition mentale qui se représente lunivers comme un objet que lon peut évaluer et juger selon des normes » (1972, p. 143). Aussi nous faut-il, à présent, mettre en évidence lutilisation cervantine de la quaestio et rappeler avec lun des personnages du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" que ce sont évidemment les histoires damour, dépourvues de règles universelles, qui « offrent à profusion, sur toute matière, sujet à discourir » (1994, p. 776).
Dans Don Quichotte, la nouvelle à débat trouve son expression la plus aboutie dans lhistoire ni heureuse ni complètement funeste de Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" et de Grisóstomo. Lépisode, « conçu dans son déroulement comme un véritable procès » (Moner XE "Moner, Michel" , 1989, p. 237), ne peut que provoquer une prise de position lectorale, car, quoiquil pervertisse la structure linéaire de la novella, Cervantès nen retrouve pas moins, dans ce récit bref pastoral, sa « nature » délibérément ambivalente et problématique comme il se désolidarise, aussi, de la rhétorique rigide de lexemplum en ne subordonnant pas la compréhension des récits brefs à une interprétation unique.
Ainsi, dans les quinze récits brefs que notre étude inclut, ce ne sont pas seulement des motifs italiens que lon pourra retrouver, cest également une utilisation profonde de techniques destinées à accroître le régime de compréhension des auditeurs afin quils se dégagent dune lecture minimale et quils évaluent, consciemment, la diégèse.
Au sujet de la vie de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV), laffirmation in extremis de la réussite militaire du licencié de Verre, en contradiction avec son échec professionnel, peut servir daiguillon destiné à provoquer lincompréhension des lecteurs : quel exemple est donné à lire ? Car, si les sources de linsuccès de Tomás couvrent la narration, en revanche, rien nest dit sur les hauts-faits qui ont motivé la célébrité exemplaire du soldat (LV, p. 301) .
Le récit cervantin le plus marqué par la rhétorique finale de la nouvelle est évidemment celui du Celoso qui pose le discours suivant :
Sólo no sé qué fue la causa que Leonora no puso más ahínco en desculparse, y dar a entender a su celoso marido cuán limpia y sin ofensa había quedado en aquel suceso; pero la turbación le ató la lengua, y la priesa que se dio a morir su marido no dio lugar a su disculpa (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 369).
Cet explicit de 1613 vient substituer un premier, laissé dans la miscellanée de Porras de la Cámara où était indiquée lapparence merveilleuse du récit (« El cual caso, aunque parece fingido y fabuloso, fue verdadero », Celoso-Porras, p. 713). Dans la deuxième version du texte, Cervantès ne se limite pas à gommer la piste quil laissait ouverte sur lorigine fabuleuse de la nouvelle, il donne à celle-ci une patine nouvellière encore plus marquée en laissant planer une incertitude sur les secrets de lhistoire qui vient dêtre lue et non plus sur la nature de la narration, sa vraisemblance (Curioso) XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" .
Lancrage dans le réel
Lancer le débat, faire réfléchir le lecteur, telles étaient les fonctions de la rhétorique du cas recyclée par les novelle. Pour autant, les récits brefs italiens exploitaient, également, un autre sens du cas (notamment à partir de Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" ), à savoir celui de chronique réelle. Nous ne reviendrons pas sur cette dimension des nouvelles qui fut abondamment commentée. On se contentera de rappeler que la force du novelliere composé par le dominicain italien participait de « lintroduction intensive déléments concrets et historicisés dans le tissu narratif des nouvelles [qui] a abouti à une véritable rénovation de lart de conter ». Et Cervantès nest pas étranger aux procédés de lécrivain lombard. Pour ne prendre quun exemple emblématique, la fin de ses récits brefs manifeste une maîtrise consommée dans lart si caractéristique de M. Bandello : dans la majeure partie de la production cervantine, les références à la réalité des faits narrés et des personnes évoquées sont le symétrique des « dédicaces » bandelliennes (García López, 1999). Ainsi peut-on comprendre (et non rejeter) les commentateurs espagnols qui, à la fin du XIXe et au début du XXe, ont cherché des sources empiriques aux Nouvelles exemplaires. Ils suivent tels des « lecteurs modèles » le programme trompeur laissé par le maître et expriment ce que nombre de lecteurs naïfs du Siècle dor ont dû croire en finissant de lire chaque récit : « Los personajes de la ficción, las Preciosas, las Costanzas, los Carriazos y los Avendaños quieren ser, en la voluntad del narrador, tan reales como los Pozos, Cifuentes y Acevedos. Y a la verdad que lo consiguen » (ibid., p. 189-190).
Lirrationnel impensable
Lorsque Cervantès fait de la novela le récit dun cas non seulement « historique », mais également hors du commun, il parachève la pose du vernis hérité de la tradition nouvellière italienne. Chez les auteurs du Quattrocento et du Cinquecento, la nouvelle, au lieu de brosser de vastes allégories dont la validité repose sur la généralité de lidée quelles illustrent, « se concentre sur un seul événement sorti du commun, sur un cas unique dont lirruption à la fois étonne le spectateur et léclaire sur une virtualité insoupçonnée du comportement humain » (Pavel, 2003, p. 115).
Suivant la poétique de la novella, Cervantès ne sétendra pas sur lespace florentin dAnselmo et de Lotario (« En Florencia, ciudad rica y famosa de Italia, en la provincia que llaman Toscana, vivían Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" y Lotario », DQ I, 33, p. 375), lessentiel tiendra dans lhistoire, mais, surtout, depuis Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , dans les aberrations psychologiques des êtres fictionnels. Les français Pierre Boaistuau et François de Belleforest, en intitulant leur adaptation des nouvelles du dominicain Histoires tragiques, avaient soulevé la nouveauté du recueil italien : labondance de cas humains marqués par la pathologie et la criminalité (I, 8, 20), le tout servi par le rythme implacable et haletant de la narration (I, 42). Les Espagnols amateurs de nouvelles italiennes, auxquels le titre de « Novela » du Curieux impertinent pouvait sadresser, ne seront pas déçus par lhistoire florentine incluse dans Don Quichotte ; ils y retrouveront une histoire dérangeante et un personnage fortement teinté dirrationnel chimérique et compulsif bandellien. Quen était-il pour le Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , pour lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et pour lensemble des Nouvelles exemplaires ?
Nous le verrons par la suite ; mais, pour finir notre exposé sur les fondements poétiques de la nouvelle chez Cervantès, nous ne voudrions pas laisser croire que les deux sens majeurs du cas sopposent entre eux. En fait, la rhétorique questionneuse de la forme simple du cas nest que plus efficace si elle sappuie sur celle du cas extraordinaire, puisque, dans la pratique de la nouvelle, la narration propre à la nouveauté et à limprévisibilité du cas narré se déploie de manière à déclencher la participation émotionnelle et éventuellement critique du lecteur ou de lauditeur (Malato, 1989, p. 26). Ce sont ces cas inouïs présentés aux lecteurs, associés à un décor réduit au minimum, qui font appel à une activité inductive de la part des lecteurs. Dérouté par des passions incompréhensibles et des mobiles insolites, le public peut percevoir les événements décrits comme de véritables cas sur lesquels lexpérience commune pourra porter un avis (Pavel, 2003, p. 115-116). Dans lexemple du Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" le curé estime que le déroulement de lhistoire est tellement exceptionnel entre deux personnes mariées que le récit en devient invraisemblable (DQ I, 35, p. 423). Mais les lecteurs doivent-ils partager le même avis ? Le fait de formuler ce jugement incite en tout cas à réfléchir, notamment parce que Cervantès laisse « planer le doute sur les raisons qui font agir son personnage » et parce quil pose, comme dans toute bonne tragédie, la question de la responsabilité des victimes que sont Camila et Lotario
«
ejemplares » :
Cervantès et la tradition de lexemplum en Espagne
Même si lon peut estimer que le rapprochement de ladjectif « ejemplares », employé dans le titre et réaffirmé dans le prologue, avec le genre de lexemplum semble restrictif, lhypothèse ne doit pas, pour autant, être écartée. De nombreuses raisons amènent à un examen des raisons qui justifient linfluence de la tradition exemplaire sur nos récits brefs, au-delà de leur ancrage folklorique.
Lidée avait, dailleurs, fait son chemin chez Walter Pabst et chez Jean-Michel Laspéras XE "Laspéras, Jean-Michel" . Mais, avant de revenir sur leurs conclusions et de considérer lexemplum-apologue XE "Exemplum : Tradition des apologues" dans sa globalité, revenons sur ce que furent ses caractéristiques, au cours des diverses mutations historiques et sémantiques quil a connues.
Une première approche de l exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" : le schéma théorique
Lorganisation de lexemplum en genre autonome date du Bas Moyen Âge, époque à laquelle se systématisent les traits de caractère de ce type de récit. Dans leur étude, Claude Brémond, Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt donnent la définition suivante : lexemplum se présente au XIIIe siècle comme un récit bref dont lhistoire serait historiquement avérée ; la narration sinsère comme un « collage » au sein dun discours englobant et le propos didactique vise la persuasion de lauditoire (1982, p. 36-37).
Concrètement, ces paramètres se dégagent de recueils qui, à partir de 1250, se sont multipliés dans les ordres dominicains et franciscains (ibid., p. 59). Lexemplum historicum médiéval possède donc des modalités pragmatiques particulières : le discours-cadre du récit bref exemplaire est la plupart du temps un sermon (prédication) ; lauditoire est constitué de fidèles ou de disciples. Il possède également une portée édifiante de type religieux :
[la finalité de cette pédagogie] nest pas seulement une bonne conduite (doù linsuffisance de la caractérisation moralisatrice de lexemplum), ni le divertissement (lutilisateur dexemplum qui se laisse entraîner sur cette pente pervertit la finalité de lexemplum en prenant pour fin ce qui nest quun moyen), ni le bonheur terrestre de lauditeur, mais son salut éternel : lexemplum est dominé par le souci des fins dernières de lhomme, cest, si on nous permet lexpression, un gadget eschatologique (ibid., p. 37).
La Disciplina clericalis avait été considérée comme un des premiers recueils dexempla, sinon comme le premier. Or, comme le précisent Cl. Brémond, J. Le Goff et J.-Cl. Schmitt, cette collection de récits traduits de larabe en latin dans les premières années du XIIe siècle par Pedro Alfonso se situe davantage dans la littérature didactique, « son but est plus d"instruire", de "chastoier" que dédifier, de contribuer au salut. Doù le caractère essentiellement profane de ses proverbes et récits qui, par ailleurs, selon les termes même du prologue, sadressent autant à des lecteurs quà des auditeurs et visent donc un public lettré plutôt que lauditoire "populaire" de lexemplum » (ibid., p. 51-52).
Lexistence de ce recueil, de même que la pratique effective de lexemplum religieux, qui ne se départ pas de cette tradition de lapologue oriental, permet de nuancer, historiquement, les rigueurs taxinomiques. La séparation entre lexemplum et lapologue non religieux est difficile à maintenir.
Il importe donc de mesurer également le poids de la veine exemplaire orientale (de sa poétique) dans la culture espagnole du Moyen Âge, ainsi que lusage abondant qui en sera fait dans le Libro de los exemplos del conde Lucanor y de Patronio de Juan Manuel.
Concernant le premier point, on sera attentif à labondance des collections espagnoles dexempla (Barlaam e Josaphat, Calila e Dimna XE "Calila e Dimna" , Libro de los engaños e asayamiento de las mugeres Sendebar XE "Sendebar" , Libro de los gatos, etc.).
Mais sans doute faut-il accorder un grand intérêt historique pour le texte de Juan Manuel. Dabord, parce que le Libro de los exemplos, bien quécrit dans la première moitié du XIVe siècle, nest publié quà la fin du XVIe siècle, en 1575, sous le titre de El conde Lucanor. Ensuite, parce que luvre, écrite en 1335, peu avant le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , constitue une brillante synthèse des différents courants qui alimentaient lexemplum (tradition orientale, prédication). De lévolution de lexemplum religieux (recueils du XIVe siècle), Juan Manuel reprend ladjonction écrite de « moralités », profitant ainsi de lengouement des lecteurs pour ce type de littérature (ibid., p. 63-64). Quant à la tradition lancée par la Disciplina, le régent dAlfonse XI conserve la nature didactique profane des récits et la structure binaire dénonciation qui associe un sage (un père dans la Disciplina, sept sages dans le Sendebar XE "Sendebar" ) et un jeune homme profitant des conseils de son (ses) aîné(s).
Lexemplum cervantin
Dans le prolongement des travaux de Jean-Michel Laspéras XE "Laspéras, Jean-Michel" , nous pensons que la dette cervantine à légard de la rhétorique de lexemplum est évidente. Létude quil a menée sur les traductions des nouvelles italiennes est extrêmement révélatrice de linfluence de la culture de lexemplum dans lEspagne du Siècle dor : quand litalien parlait de beffa, le mot était immanquablement traduit par le terme moralement chargé descarnio (1987, p. 137-144). Ainsi sexplique, par ailleurs, le titre castillan des nouvelles bandelliennes (Historias trágicas exemplares), puisque son correspondant français, dans le recueil qui avait servi de source (Histoires tragiques), ne présentait nullement le concept d« exemplarité » (Pabst, 1972, p. 184-195).
Chez Cervantès, la force des effets de la Contre Réforme en Espagne a, de plus, sans doute accompagné lusage quil pouvait faire de lécriture exemplaire issue du Moyen Âge. J.-M. Laspéras XE "Laspéras, Jean-Michel" insiste, par exemple, sur lusage répété de l« appareil interprétatif » (la « sentence » ou « moralité ») dans les novelas (1987, p. 131-150).
Le cadre fictionnel du Curioso retrouve la situation asymétrique du « sage » religieux et du public profane de la tradition médiévale avec le jugement final du curé Pero Pérez ; mais dautres formules de clôture cisèlent la masse narrative cervantine. Dans El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , la narration souligne, en guise dépiphonème, « el ejemplo raro de discreción, honestidad, recato y hermosura » de Leonisa (AL, p. 159) ; dans La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , le discours herméneutique est plus général encore :
Esta novela nos podría enseñar cuánto puede la virtud, y cuánto la hermosura, pues son bastantes juntas, y cada una de por sí, a enamorar aun hasta los mismos enemigos; y de cómo sabe el cielo sacar, de las mayores adversidades nuestras, nuestros mayores provechos (EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 263).
Mais cest encore la nouvelle enchâssée du Casamiento engañoso qui manifeste le mieux la façon dont Cervantès renoue avec la structure qui fit florès dans le Conde Lucanor XE "Juan Manuel (Conde Lucanor)" et qui exprime parfaitement la distance qui sépare lexemplum du cas litigieux.
- No sé qué responderos dijo Peralta, si no es traeros a la memoria dos versos de Petrarca, que dicen:
Ché, qui prende diletto di far f[r]ode;
Non si de lamentar si altri l'ingana.
Que responden en nuestro castellano: "Que el que tiene costumbre y gusto de engañar a otro no se debe quejar cuando es engañado" (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 533).
Là encore, le protagoniste se trouve face à un être de savoir qui prodigue in fine une sentence, dailleurs liée non pas tant avec les soucis personnels du personnage principal quavec la valeur éthique du dénouement.
De façon similaire, la paternité de Calila e Dimna XE "Calila e Dimna" dans la création du Coloquio (technique enchâssante, stratégie de la dissimulation par lhabit animalier), si elle est possible (Jarocka, 1979, p. 12-18), soulignerait quant à elle le caractère fondamentalement profane des valeurs portées par le dialogue canin.
Si le rapport du récit bref cervantin à lexemplum médiéval semble manifeste, J.-M. Laspéras XE "Laspéras, Jean-Michel" fait néanmoins remarquer que, lorsque les Ejemplares « sacrifient aux normes de lexemplum, cest moins pour renforcer lunivocité du texte que pour en problématiser lexemplarité » (1987, p. 404), comme cest le cas dans le Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" où la sentence est finalement doublée de linterrogation que nous avons évoquée précédemment (« Sólo no sé qué fue la causa
»). Cervantès fait donc un retour sur cette forme ouverte, propre au cas et à la novella et contraire à lexemplum au sens strict.
Seconde approche de lexemplum : problèmes dapplication du schéma premier
Lécriture des récits brefs cervantins a certes pu dépendre de la tradition médiévale de lexemplum-apologue XE "Exemplum : Tradition des apologues" , comme ces exemples le suggéraient. Pour autant, lunité du genre, nécessaire à laffirmation générale dune filiation entre exemplum et récit bref cervantin, fait problème à plus dun titre.
Si genre il y a, il est nourri en premier lieu par une tradition plus ancienne, dorigine orientale. Or, ce fait doit être souligné avec plus de précision, car il est manifeste que les exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" ne sont pas forcément parvenus aux oreilles de notre auteur exempts de toute autre influence générique. Au contraire : tant la Discipline que le Calila sont publiés dans des volumes qui manifestent leur fort attachement à la tradition ésopique : Isopete historiado, Exemplario contra los engaños y peligros del mundo, respectivement. De facto, les exempla, notamment lorsquils présentent un personnel romanesque de type animalier, tendent à se rapprocher de la fable antique.
Limportance de cette poétique exemplaire, en tant que genre clairement circonscrit et que source directement utilisable par Cervantès, est également sujette à caution étant donné le rôle non négligeable quelle a initialement joué dans la naissance de la nouvelle en Italie, laquelle véhiculait ainsi lancienne formule médiévale. Quand il fut transplanté dans la poétique nouvellière, lexemplum a perdu, certes, sa portée philosophique universaliste, pour autant, il nen contribue pas moins à pénétrer lespace accueillant de la nouvelle de sa morphologie enchâssante et sentencieuse (Delcorno, 1989, p. 265-294) : la narration des novelle se voit en effet ponctuée, à louverture et à la fermeture, par des discours orientant linterprétation des actes décrits (Brémond, Le Goff, Schmitt, 1982, p. 64-66).
Pour conclure ce rappel sur les aventures du protéique exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" , nous voudrions préciser quelles furent les dernières métamorphoses du « genre » à la Renaissance, à la veille de lécriture des récits cervantins.
Pour José Aragüés Aldaz,
el desarrollo de la literatura ejemplar en el período renacentista observa una relación evidente con el auge de otras formas breves. Erasmo, a quien se debía una compilación de Parabolae recomendada por García Matamoros como instrumento para el predicador y por Georgius Maior como lectura provechosa en las publicae scholae, era autor, además, de sendas colecciones de Adagia y Apophthegmata. Esas variantes de la literatura paremiológica [
] constituían dos de las manifestaciones más afines al género ejemplar, desde la reseñada concepción de este último como suma de dicta e facta (1999, p. 138).
Le succès espagnol dErasme ne pouvait que rendre encore plus confuse la distinction entre léthique de lapophtegme et celle de lexemplum, et que rapprocher lexemplarité du Licenciado Vidriera de la vaste littérature didactique.
De même, la croissante théorisation qua subie la rhétorique de lexemple dans les traités dErasme (De copia verborum), de Miguel de Salinas (Rhetórica en lengua castellana) ou de Juan Bonifacio (De sapiente fructuoso epistolares libri quinque), fait du Siècle dor une époque particulièrement soucieuse de préciser les indications laissées par Aristote XE "Aristote" et par Quintilien XE "Quintilien" à ce propos, notamment dans le domaine de son exploitation religieuse. Il ne faudra donc pas sous-estimer la forte présence des exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" sanctorum de la seconde partie du XVIe siècle dans le panorama culturel où baignait lécriture des Ejemplares. Les recherches sur le contenu des bibliothèques espagnoles montrent, en effet, que le Flos sanctorum, dAlonso de Villegas ou de Pedro de Ribadeneyra XE "Ribadeneyra, Pedro de (Flos sanctorum)" , était, à la fois, un ouvrage quasi obligé des lecteurs du Siècle dor (Prieto Bernabé, 2004) et un immense réservoir dexemples, grâce, surtout, à ladjonction, dans ces silvas sacrées, de « saints extravagants », cest-à-dire non encore canonisés (Aragués, 1999, p. 146-147).
Aux vues de ces variables narratives, le tissu exemplaire qui, en Espagne, a servi de matière première à Cervantès ne peut, donc, pas être réduit à un genre historique étroitement défini selon des critères étroits qui ne reflèteraient pas lentrecroisement des rhétoriques décritures. Aussi faut-il se résoudre à penser Cervantès sous langle large de lexemplum-apologue XE "Exemplum : Tradition des apologues" , comme il faut également ne pas écarter, quand on sintéresse à ce domaine de la littérature exemplaire, toutes les traditions qui constituent les différents maillons de lexemplarité : lapologue oriental et lexemplum religieux et littéraire, mais aussi les novelle, ainsi que la littérature chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" (de la matière de Bretagne à la filiation dAmadís, en passant par la poésie du Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" ). Une telle méthodologie danalyse servira à comprendre comment Cervantès entrecroise les différentes formes de cette exemplarité savante, pour distinguer clairement dans quel cadre et dans quelle direction, il les fait siennes. En somme, nous devrons dépasser lanalyse rhétorique, ponctuelle, pour considérer la question poétique, globale, du récit bref cervantin.
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Dans cette quête destinée à comprendre limplication des lecteurs dans la narration brève, notre lecteur lui-même aura peut-être eu limpression de sêtre égaré en chemin. Les sources des Nouvelles exemplaires ne concernent, a priori, quun lecteur : Cervantès.
Ce qui semble un détour nen est pas un, cependant. De même que le Héros du conte nachève sa mission quarmé de lobjet magique offert par le Donateur, il fallait connaître les errances de la génétique textuelle afin de pouvoir accéder ultérieurement au sésame final. Défricher et mettre à nu len-deçà des nouvelles est indispensable pour parvenir à une compréhension lucide de la poétique cervantine. La conseja, nous allons le constater, renferme des vertus lectorales spécifiques, qui vont nous permettre de décoder le fonctionnement propre du récit exemplaire conçu par lauteur.
Concluons, pour linstant, sur lampleur considérable de la dette cervantine à légard de la ficción fabulosa, genre complexe quavait défini Luis Alfonso de Carvallo XE "Carvallo, Luis Alfonso de (Cisne de Apolo)" en 1602, et qui, répétons-le, incluait tout à la fois le conte merveilleux, lapologue, la fable et le récit mythologique (1997, p. 104-105). Mais précisons aussi que, si une nouvelle comme El coloquio de los perros marque la parfaite recréation cervantine, dautres en revanche, comme le récit du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , soulignent lattrait quexerçait sur notre auteur les scénarios plus spécifiquement féeriques : sans négliger lapport de la conseja au sens large (récit archaïque), Cervantès a privilégié celui de la conseja au sens restreint (conte de vieille XE "Conseja" ).
Ce nest pas un hasard si cette problématique nous ramène à notre point de départ : la lecture et le roman de chevalerie. Les développements sur la réception fictionnelle au sens large et sur les proses brève et moins brèves convoquées dans le répertoire cervantin (Chap. I et II) recèlent en effet des fondements diégétiques et lectoraux importants.
Dune part, lutilisation de structures folkloriques manifestes dans la trame chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" ainsi que les théories sur la fable devaient inévitablement conduire Cervantès (comme A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , supra) à intégrer les aventures dAmadís et de ses homologues dans le genre milésien XE "Récit milésien" , dans la ficción fabulosa.
Dautre part, les récits brefs archaïques jouissaient, comme leur grand frère, dun atout non négligeable : portés par leur diversité narrative ainsi que par la nature fabuleuse de leurs motifs, ils touchaient une grande variété dauditeurs.
À linstar du roman de chevalerie, ils étaient ainsi appréciés par les plus jeunes. Michel de Montaigne avoue par exemple :
[le] premier goût que jeus aux livres, il me vint du plaisir des fables de la Métamorphose dOvide. Car environ lâge de sept ou huit ans, je me dérobais de tout autre plaisir pour les lire ; dautant que cette langue était la mienne maternelle, et que cétait le plus aisé livre que je connusse, et le plus accommodé à la faiblesse de mon âge, à cause de la matière (1972a, p. 252).
Plurielle, dans la lettre et dans ses interprétations, la fable archaïque savait également capter lintérêt des moins jeunes, qui lécoutaient tout autant. Dans la vie quotidienne des XVIe et XVIIe siècles, les enfants étaient « mêlés aux adultes, et tout rassemblement pour le travail ou la flânerie ou le jeu réunissait à la fois des enfants et des adultes » (Ariès, 1973, p. 59). Il est difficile de croire que G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" ait exclusivement adressé aux enfants les récits cocasses de son Pentamerone (2002, p. 14). Si lon pense aux fables dEsope, elles sont aussi fort goûtées des adultes de la même époque, comme nous le confesse M. de Montaigne, peu avant sa cinquantième année :
La plupart des fables dEsope ont plusieurs sens et intelligences. Ceux qui les mythologisent en choisissent quelque visage qui cadre bien avec la fable ; mais pour la plupart, ce nest que le premier visage et superficiel ; il y en a dautres plus vifs, plus essentiels et internes, auxquels ils nont su pénétrer (1972b, p. 40).
Dun point de vue culturel et/ou sociologique, user des ressorts de la conseja nétait pas inintéressant non plus. Tant le vulgaire que lérudit, laubergiste que laristocrate, trouvait matière à délectation dans laudition de ce conglomérat narratif. Quintilien XE "Quintilien" estime que les fables dEsope
saben encantar principalemente los corazones de aldeanos y personas no muy cultas, quienes escuchan con la mayor sencillez esas cosas inventadas [
]; si bien, según se nos ha trasmitido, también Menenio Agripa consiguió reconciliar a la plebe con los patricios, al contarles aquella conocida fábula de los miembros humanos puestos a conspirar unidos contra el vientre [
]. Tampoco Horacio en uno de sus poemas tuvo por cosa baja la utilización de esta clase de narración, en aquellos conocidos versos: Lo que la cauta zorra respondió al león enfermo (V, 11, 19-20).
Au Siècle dor, si A. López Pincano se souvient « de la salsa de Esopo y cómo comieron della todos los officiales y no menos los costureros » (1998, p. 88), M. Chevalier rappelle que le conte folklorique, « lejos de haber venido a ser privativo del campo, circula(ba) en las capas sociales cultas de la sociedad caballeros, catedráticos, beneficiados, médicos y pertenec(ía) a un patrimonio común a todos los estados » (1992, p. 17).
Savoir que la matière contique touche un public extrêmement large néclaire, pourtant, que partiellement la question de la lecture du récit bref cervantin. Cette connaissance confirme, il est vrai, létude du deuxième chapitre. Dans cette précédente analyse, nous nous rendions compte que le choix de la nouvelle était stratégique, dans la mesure où le moule narratif de la novella permettait daccéder au plus grand nombre, tant les thématiques et la brièveté exposées par le genre italien étaient prisées. Toutefois, ces données nexpliquent pas, fondamentalement, les raisons du choix cervantin. Or, il est fort probable que la force avec laquelle le récit archaïque simmisce dans le recueil de 1613 corresponde, en regard des autres récits brefs de la production cervantine, à cette fameuse exemplarité qui, à la fois, faisait problème dans Don Quichotte (voir supra : Chap. I) et ouvrait les Ejemplares. Avant de comprendre dans le détail les quinze récits qui nous occupent, il convient, donc, de ne pas négliger cette piste de recherche qui, pour lheure, na pas vraiment été explorée.
La conseja na-t-elle pas, en effet, quelque déclaration à faire au procès maintes fois repoussé de lexemplarité nouvellière ?
( Chapitre IV (
Les vertus de la fable
Formes et modes
de lexemplarité cervantine
1. Pourquoi le conte de Fées ? (Forme I)
Nous pouvons affirmer que dans la majorité des Textes et surtout des récits, transparaît un discours éthique. Il assure lunité du point de vue moral du groupe, propose des modèles et stigmatise des déviances.
Daniel Fabre et Jacques Lacroix, La tradition orale du conte occitan
Le découpage théorique des genres, quil porte sur la nouvelle ou sur lexemplum, oblitère souvent la réalité des faits. On se rend compte quune perspective plus souple sur les pratiques de la forme brève fait apparaître quau sein de lun et de lautre « genre », la conseja soffre une place de choix.
Au cours de la longue existence de lexemplum, il est manifeste que les récits merveilleux profanes ont couramment alimenté les sermons des clercs, au grand regret des doctes de la Renaissance, à commencer par Érasme. Par ailleurs, les apologues eux-mêmes se fondaient sur le vaste répertoire de la tradition ésopique ou des conteurs populaires, doù lassimilation de lapologus à la conseja dans le Tesoro (Covarrubias, p. 350). On comprendra, ainsi, que ces « exemples » aient été par la suite intégrés à des recueils essentiellement liés aux fables animalières dEsope (voir supra). Soutenir la paternité de lexemplum sur le récit bref cervantin sans mesurer les ramifications ou les origines de lexemplum savère donc risqué.
Quant à la novella italienne, sa naissance a aussi été marquée par la culture du merveilleux profane. Les spécialistes du « genre » confessent aisément que tant la matière folklorique, orale, que la tradition des fables antiques ont pesé sur la composition de ces récits brefs. Dominic Peter Rotunda en fait état dans son Motif-index of the Italian Novela in Prose. Le recensement quil propose met en exergue le passé oral du « genre », auquel il faut ajouter la littérature antique des récits ésopiques et des « métamorphoses » dApulée, cest-à-dire, en fait, lensemble des favole décrites par J. Boccace dans sa Genealogia deorum gentilium (Fedeli, 1989, p. 335 ; Picone, 1993, p. 619-620).
Posée en termes de genre, la question de lorigine des nouvelles cervantines obscurcit plus le ciel de la recherche quelle ne contribue à mettre de lordre dans notre conception de lécriture cervantine. La véritable question est plutôt dordre rhétorique et poétique, car, comme nous avons pu le constater, Cervantès manie habilement les techniques et les motifs fictionnels.
-A-
Nouvelles facétieuses et contes didactiques
Le monde facétieux des novelle dans les Ejemplares
Lexamen des novelle a montré quelles ne sont pas en rupture avec le répertoire des conteurs. Portant à présent plus dattention au détail des motifs en jeu dans ces récits italiens, le critique saperçoit rapidement quelles privilégient des éléments folkloriques précis au détriment dautres motifs : ceux qui, en loccurrence, se révèlent les plus facétieux. Ainsi, la première différence qui sépare le novelliere décaméronien XE "Boccace, Jean : Décaméron" du recueil cervantin tient dans le fait que les récits florentins préfèrent sappesantir sur des tendances extraconjugales et, notamment, sur le désir extraconjugal des femmes (Souiller, 2004, p. 136-138). Il est manifeste que linitiateur du genre dessine, au travers de ses nouvelles, une véritable anthropologie féminine, assénant à lenvie la puissance de la libido féminine et les manquements maritaux qui en découlent :
Parcourant le monde et prenant leur plaisir tantôt avec lune tantôt avec lautre, [les maris] simaginent que leurs épouses restées à la maison se tiennent les mains croisées, comme si nous, les hommes, qui naissons, grandissons et vivons parmi les femmes, nous ignorions ce qui leur plaît (Boccace, 1994, p. 215 II, 10).
Dun point de vue narratif, lessentiel se situe dans la structure folklorique du rapport humain asymétrique sot/rusé, que lon trouvait dans les fabliaux, par exemple. Avec la nouvelle italienne, les rôles sont distribués avec un schématisme tel que cest précisément le schématisme actantiel qui définit le genre : la chère épouse se voit régulièrement affublée de son habit de femme adultère et retorse (K 1510-1550 : Adulteress outwits husband).
La lecture thématique du Curioso impertinente retranche facilement la « novela » dans le genre importé dItalie du fait de lhabile récupération auctoriale de motifs récurrents dans le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" . Lépisode dans lequel Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" se cache pour vérifier linfidélité de Camila que Lotario dit avoir découvert, recrée lambiance des situations comiques et folkloriques où lépouse, très au fait de la jalousie XE "Jalousie (masculine)" de son époux, offre à celui-ci une représentation simulée de son amour (motif K1532-1533 : Gullible husband under the bed/ behind the tree). Lissue même de la tragédie burlesque jouée au cur du Curioso vient emprunter la très classique simulation de la mort de la part de lépouse (motif N343.3 : Woman feigns death to meet exiled lover). La couleur italienne apparaît très appuyée dans ce tableau de murs ; elle demeure, cependant, circonscrite à lespace clos dun théâtre improvisé et nenvahit pas le reste de la narration.
Dans lhistoire du Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" le lecteur rencontrera aussi la netteté de la beffa féminine avec la bourle que Leonora prodigue à son vieil époux. Mais, dans ce cas également, le motif facétieux, celui du séducteur (motif K1521 : Paramour successfully hidden from husband), quoique très important au centre du récit, sestompe à la fin.
La spécificité des nouvelles cervantines vis-à-vis de ces antécédents italiens reste lintégration de ces scénarios au sein dune trame plus vaste. De même que la structure dexemplum du Curioso porte jusquau début de la deuxième partie de la narration, la forme facétieuse de la beffa se limite, ici, à de courtes séquences qui ne trouvent leur sens quà lintérieur damples parcours vitaux proprement cervantins : lhistoire funeste dAnselmo et la vie voyageuse, puis, immobile de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" . Dun point de vue lectoral, une telle structure narrative modifie radicalement le positionnement affectif de la réception. Labondance des informations sur la vie psychique (Curioso) XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ou matérielle (Celoso) des protagonistes permet aux lecteurs de porter un regard non caricatural sur les personnages trompés par leurs épouses. Ni Anselmo, ni Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ne sont réductibles à des rôles facétieux grâce à leur dense individualisation : tous deux sont en grande partie sujets de leur histoire. De plus, la narration de leur souffrance finale, qui intègre les épisodes burlesques rappelant la novella à lintérieur dune narration extrêmement sérieuse, tend, en fait, à activer la compassion des lecteurs (voir infra : V. 1. A). Par la rhétorique du movere, donc, la sympathie ne se porte plus seulement sur la femme adultère mais sur lêtre abusé.
Si la novela cervantine séloigne également de la novella décaméronienne, cest, en outre, à la faveur de la définition que lauteur espagnol donne de ses personnages. Leonora, par exemple, ne correspond pas vraiment à la catégorie dépouse experte en tromperies, puisque la rencontre avec le jeune Loaysa est organisée par sa duègne (p. 351-2, 361) suivant la logique du conte. Quant aux galants du Celoso et du Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" lun est désigné comme un vaurien (p. 336), lautre est larchétype du véritable ami ; Lotario, notamment, se trouve à lopposé de lamant déguisé et inconnu de lépoux (motifs K1517, K1521), cest même, au contraire, le « séducteur malgré lui » dune épouse a priori « non consentante » (combles pour la nouvelle facétieuse).
Le rôle archaïque de la conseja et la Parole du sage
[Contar consejas no] sólo es uso y costumbre antigua, pero precepto de la educación acertada [...] porque como el hombre naturalmente desea saber, las consejas despiertan el entendimiento y dan camino al estudio de la sabiduría
Rodrigo Caro, Días geniales y lúdicros
Le cadre sérieux fourni à quelques motifs facétieux et linsistance parallèle sur les motifs du conte merveilleux, parce quils correspondent aux priorités que sest donné Cervantès, posent la question de la signification de ces choix romanesques. Dans son écriture de la nouvelle, Cervantès a privilégié le répertoire des narrateurs de consejas, contrairement à J. Boccace ou à M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , qui leur préféraient celui de la facétie. Cest donc la signification globale des consejas qui semble en cause dans lécriture cervantine du récit bref. Quelle est-elle ?
Le fait que la conseja dispose de ce contexte dénonciation relativement stable, liant vieilles femmes et enfants, délivre un indice non négligeable et nous met sur une piste importante : ces récits avaient un public relativement spécifique dont dépendaient nécessairement le sens et la fonction de ces narrations. Le témoignage de Giambattista Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , contemporain de Cervantès, révèle que Charles Perrault XE "Perrault, Charles" nest nullement responsable de lassimilation du conte de fées au domaine des enfants.
Il règne, certes, un certain flottement quand aux destinataires privilégiés des contes de fées, ce dont rend compte parfaitement la cornice du Pentamerone XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , « le conte des contes ». Le prince Tadeo, pour satisfaire la mauvaise humeur de sa femme, enceinte, fait venir dans son château les dix meilleures conteuses de la ville et fait le tableau suivant :
la félicité suprême de lhomme est dentendre des contes agréables [
]. Aiguillonnés par ce désir, les artisans abandonnent leurs boutiques, les marchands leurs négoces, les avocats leurs causes, les négociants leurs affaires. Ils déambulent bouche bée dans les boutiques des barbiers et les cercles des bavards, écoutant les fausses nouvelles, les avis imaginaires et les chroniques venteuses. Cest pourquoi je dois excuser ma femme à qui est venue cette humeur étrange dentendre des contes. Quil vous plaise donc dalimenter au mieux lenvie de ma princesse [
]. Daignez [
] lui raconter journée après journée un conte chacune, de ceux que les vieilles racontent dordinaire pour divertir les petits enfants (2002, p. 37-38).
Les contes du Pentamerone XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" ont un nouveau public, celui promu par les novelle de J. Boccace puis de M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , mais ils conservent également leur auditoire traditionnel incarné par les « petits enfants » puisque le titre même du recueil revendique la divergence qui le lie au modèle décaméronien XE "Boccace, Jean : Décaméron" : Lo cunto de li cunti overo lo trattenemiento de peccerille (« Le conte des contes ou le divertissement des petits enfants »). Car, de fait, dès lAntiquité, et jusquà lépoque moderne, les aniles fabulae XE "Conseja" (ou contes de vieille) faisaient lobjet dune pratique coutumière ; les familles, les nourrices occupaient les enfants en bas âge par la lecture de ces récits archaïques. Des auteurs classiques comme Platon XE "Platon" , mais aussi Quintilien XE "Quintilien" et Macrobe XE "Macrobe (Commentaire au songe de Scipion)" , assimilaient le couple vieille/enfants à une réalité sociale et fictionnelle ancrée dans la culture.
Depuis les Grecs et les Romains de lAntiquité jusquaux peuples non-industrialisés daujourdhui (Calame-Griaule, 1965, p. 457-462), les contes, souvent empreints dune dimension mythique, possèdent une fonction ludique au sens fort du terme : ils représentent pour lenfant, non seulement un moyen dendormissement (ibid., p. 457 ; Si les fées métaient contées, 2003, p. IV), mais surtout une occupation formatrice (Fabre, Lacroix, 1974, p. 103) ; la lecture par les anciens aux plus jeunes, par les plus expérimentés aux plus innocents, qui est liée au contenu du conte, constitue lun des facteurs du succès du contage comme institution.
Sur ce plan-là, la mise en avant de lâge avancé de lauteur dans le péritexte de 1613 est porteuse de sens. Rappelons que la prosopographie placée à louverture du prologue (voir supra) se substituait aux cadres fictionnels proposés par nombre de novellieri. La raison de cette présence auctoriale massive, dentrée de « jeu », nétait pas sans conditionner la portée immédiate des récits brefs inclus dans le recueil : « Mi edad no está ya para burlarse con la otra vida, que al cincuenta y cinco de los años gano por nueve más y por la mano » (p. 19).
La précision de lâge sert lexemplarité ; elle affiche une parfaite cohérence avec le propos dune responsabilité morale, dun souci dapparaître comme un sage. Dans le prologue qui introduit le récit byzantin des Epreuves et travaux de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" et Sigismunda, la vieillesse sinscrit dans la perspective de lau-delà (« ¡Adiós, gracias; adiós, donaires; adiós, regocijados amigos; que yo me voy muriendo, y deseando veros presto contentos en la otra vida », PS, p. 21). Il en va différemment dans le recueil exemplaire, où les soixante-quatre années de vie construisent un horizon dattente prioritairement marquée par la moralité des fictions :
Heles dado nombre de ejemplares, y si bien lo miras, no hay ninguna de quien no se pueda sacar algún ejemplo provechoso; y si no fuera por no alargar este sujeto, quizá te mostrara el sabroso y honesto fruto que se podría sacar, así de todas juntas como de cada una de por sí. Mi intento ha sido poner en la plaza de nuestra república una mesa de trucos, donde cada uno pueda llegar a entretenerse, sin daño de barras: digo, sin daño del alma ni del cuerpo, porque los ejercicios honestos y agradables antes aprovechan que dañan (p. 18).
À la variété des « raconteurs » diégétiques du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" ou de lHeptaméron, Cervantès substitue limage dune paternité responsable. Il place les récits sous son autorité morale directe.
Linsistance sur lâge sert, dautre part, à caractériser le recueil lui-même. Limage de lauteur proposée dans lecphrasis prologale vise à influer sur celle des novelas. Les soixante-quatre années du créateur ont pour fonction danticiper, à quelques lignes près, lorgueil auctorial, celui dun faiseur de fictions : « éstas son mías propias, no imitadas ni hurtadas: mi ingenio las engendró, y las parió mi pluma, y van creciendo en los brazos de la estampa » (p. 19).
À la différence de la plupart des auteurs de nouvelles, en France, comme en Italie, Cervantès se présente comme un expert maîtrisant par sa maturité lart de la fabulation ; il reprend à son compte la technique des vieux conteurs en proposant une image de lui auréolée par le prestige de lexpérience (voir supra : III. 1 ; Van Gennep, 1910, p. 268).
Cervantès se donne donc un rôle (le discours responsable) et une image (le conteur) qui peuvent être interprétés comme le pendant romanesque des nourrices et autres vieux conteurs de la tradition orale. Nous ne pouvons, donc, suivre Walter Pabst lorsquil assimile lallusion aux vieux jours de lauteur espagnol au topos prologal de la modestie ; ce serait oublier les mots qui suivent cette prétendue rhétorique du « suave ocultamiento » (1972, p. 247) : « A esto se aplicó mi ingenio, por aquí me lleva mi inclinación, y más que me doy a entender, y es así, que yo soy el primero que ha novelado en lengua castellana » (NE, p. 19).
Si lon examine à présent les fables dEsope, elles font lobjet dun enseignement à la lecture tout au long du Moyen Âge et du Siècle dor :
Las Fábulas esópicas eran uno de los primeros libros que se ponían en manos de los párvulos en las escuelas elementales, apenas aprendían a leer y por medio de su texto, ora en latín, ora vertido al castellano, iniciábanse los niños en el conocimiento de la literatura clásica (González de Amezúa y Mayo, 1982b, p. 419).
Plus généralement, les fabulae sont investies dune fonction existentielle. De la conseja au consejo, il ny a point de barrières. Chez les auteurs de « fables » (Esope XE "Fable ésopique" , Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" , La Fontaine) comme chez les écrivains du « conte » (Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , Perrault XE "Perrault, Charles" ), le récit ne se départ pas dun co-texte moralisateur, en forme dépigraphe le plus souvent. Au Siècle dor, les témoignages de M. Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" et de C. Suárez de Figueroa signalent même que lhomophonie entre « conseja » et « consejo » favorisait, dans la pratique, le rapprochement sémantique des deux termes.
Il faut voir dans cette superposition des signifiants et des signifiés linfluence possible de lapologue médiéval (voir supra) mais également la situation particulière de communication liée à lenfance, ainsi que lexistence dautres supports pédagogiques. Le témoignage fictionnel du curé Pero Pérez incline à penser quau début du XVIIe siècle, la conseja rejoint Caton XE "Caton" le Censeur lorsquelle prodigue, comme lui, des « conseils » :
Llamábase respondió el cura Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez de Viedma, y era natural de un lugar de las montañas de León, el cual me contó un caso que a su padre con sus hermanos le había sucedido, que, a no contármelo un hombre tan verdadero como él, lo tuviera por conseja de aquellas que las viejas cuentan el invierno al fuego. Porque me dijo que su padre había dividido su hacienda entre tres hijos que tenía, y les había dado ciertos consejos, mejores que los de Catón XE "Caton" (DQ I, 42, p. 496).
Les éditions des Dicta catonis servaient à lapprentissage non seulement de la lecture mais aussi de valeurs sociales destinées aux enfants. Depuis les éloges et lédition du Pseudo-Catón XE "Caton" faites par Érasme et la multiplication des Castigos y ejemplos de Catón sur le territoire espagnol, le savoir classique des Dichos pénètre la culture populaire et simmisce dans le récit merveilleux pour sassocier à sa sagesse populaire profane, comme en témoigne Sancho :
Pero, con todo eso, yo me esforzaré a decir una historia que, si la acierto a contar y no me van a la mano, es la mejor de las historias; y estéme vuestra merced atento, que ya comienzo. "Érase que se era, el bien que viniere para todos sea, y el mal, para quien lo fuere a buscar..." Y advierta vuestra merced, señor mío, que el principio que los antiguos dieron a sus consejas no fue así comoquiera, que fue una sentencia de Catón XE "Caton" Zonzorino, romano, que dice: "Y el mal, para quien le fuere a buscar", que viene aquí como anillo al dedo, para que vuestra merced se esté quedo y no vaya a buscar el mal a ninguna parte, sino que nos volvamos por otro camino, pues nadie nos fuerza a que sigamos éste, donde tantos miedos nos sobresaltan (DQ I, 20, p. 212).
Le recul dans le temps imaginé par Sancho fait converger, on le voit, le savoir de la conseja (« Érase que se era
») et les sentences du vieux Caton XE "Caton" . Lorsquest rédigée la première partie de Don Quichotte (1605), le lien entre le conte de vieille XE "Conseja" et les supports de lapprentissage lettré et moral des ingénus devait, donc, être assez fort au XVIe siècle pour faire croire à une origine commune entre les deux types de discours.
En somme, ces quelques investigations signalent que, de Sancho Panza à Mateo Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , du récit de tradition orale au roman savant, le conte de fées saffranchit difficilement du « conseil » moral que lon peut extraire de lui (la moraleja) ; mais pour mieux évaluer la portée éducatrice du conte merveilleux, lenquête ne peut se contenter de correspondances linguistiques ou historiques. Si Cervantès choisit la conseja, cest pour des motifs beaucoup plus généraux, permettant de configurer un art exemplaire, dont lambassadeur ultime sera Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" . Lexemplarité recherchée, grâce aux potentialités de la féerie, pouvait être à la fois historico-littéraire et éthico-narrative.
Pour proposer à ses compagnons décriture un nouveau paradigme de narration cette exemplarité historico-littéraire définie à la fin du Chap. II le travail fictionnel de Cervantès devait nécessairement être guidé par une poétique à part entière, et non plus seulement par un regroupement de gadgets rhétoriques indépendants les uns des autres.
Dans le même temps, si notre auteur veut provoquer une exemplarité de type didactique, renouvelée par rapport à la poétique idéaliste des « romans » (voir supra : I. 4. B), il devait également configurer cet art narratif sous une lumière éducative différente (exemplarité éthico-narrative). Et de ce point de vue, la matière et les stratégies qui animent les récits archaïques nétaient pas peu sollicitées.
-B-
Les modes de lexemplarité féerique
Le conte est donc toujours, peu ou prou, un récit exemplaire, ses péripéties désignent la bonne voie, semée dépreuves nécessaires, et qui aboutit toujours à lachèvement et à linstallation du jeune héros. Et cest pour cela que les contes finissent bien. Avec le roman, tout change : la coutume et les rites sont encore là, mais on nous raconte ce qui se passe quand on sen écarte.
Claudine Fabre-Vassas et Daniel Fabre,
« Du rite au roman : parcours dYvonne Verdier »
Lexemplarité narrative du conte cervantin (mode féerique I)
Ce nest pas un hasard si le contage ressortissait autant à la pratique éducative. Lune des raisons que lon peut dès à présent avancer, et qui intéressait probablement Cervantès au point dadopter le conte merveilleux comme toile de fond pour ses nouvelles, est dordre narratif : pour lui, la fable ancienne représentait un véritable modèle narratif décriture, une intrigue pertinente pour concrétiser son propos exemplaire.
Malgré les critiques qui visaient le formalisme figeant de Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" et la séquence close et linéaire de trente et une fonctions quil avait dégagée des contes merveilleux russes, les anthropologues nen remarquèrent pas moins, lorsquils se penchèrent sur les différentes expressions mondiales du conte, une certaine stabilité dans sa composition narrative (Bruner, 2005). LHomo fabulator étant surtout homo narrans, il structure les actions des contes quil propose selon des logiques bien précises et simples afin que ces formes brèves soient aisément partageables (ibid., p. 29). Il convient, donc, de préciser la façon dont les constructions fictionnelles du folklore ont donné lieu à leur homogénéité planétaire et ont permis leur contagion mentale.
Dune façon plus épurée que Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" , Jan de Vries a repéré une étonnante similarité dans les mises en intrigue de la féerie qui ont traversé les âges et les continents. Il entrevoit dans le conte merveilleux lunité dun schéma : « [Naissance du protagoniste souvent combiné avec une exposition.] Suit alors la véritable raison de laventure : il doit délivrer une femme ou accomplir dautres tâches difficiles [
]. Mais le parcours est parsemé dobstacles » (1958, p. 12). Ce qui frappe le folkloriste dans lorganisation narrative de lexpérience humaine que livre la majorité des contes merveilleux, cest la narration de la « possibilité datteindre un but visé » (ibid., p. 18).
Ce « schéma » plus ou moins stable présente lavantage sélectif de reposer sur une stylisation (narrativisation) du traitement humain et cognitif des obstacles que rencontre lHomo sapiens. Par opposition au traitement instinctif et spontané des difficultés rencontrées par la plupart des autres espèces animales, lhomme est prédisposé à imaginer tout récit à partir dun Agent qui sengage dans une Action pour réaliser un Objectif :
DAristote à Burke, tous ont remarqué que ce qui nous pousse vers le récit, cest précisément ce qui ne se déroule pas comme nous lespérions. Le premier a nommé cela peripétia, le second Trouble (avec un T majuscule). Lespoir est bien entendu lune des caractéristiques des êtres humains [
]. Son expression proprement humaine est le projet : nous concevons des moyens adaptés, le plus souvent contingents, afin datteindre nos objectifs. Trois scientifiques célèbres se sont associés, il y a une quarantaine dannées pour rédiger un ouvrage qui a fait grand bruit, Plans : ils y démontrent que "le plan" constitue par excellence lunité neurologique de la conscience et de laction humaine.
Mais pour pouvoir planifier, il faut que nous nous attendions au moins en partie à la manière dont agit la nature et, plus important encore, à la manière dont les autres vont réagir. Il est rare que nous agissions seuls [
].
Quel rapport avec notre goût du récit ? Celui-ci offre aux hommes le moyen de se raconter ce qui na pas fonctionné dans un plan, et de revenir ainsi sur les espoirs déçus. Grâce à lui, nous pouvons domestiquer lerreur humaine et la surprise [
]. Ce faisant, les histoires nous permettent de réhabiliter une sorte de sagesse convenue à propos de ce que nous espérons, ou encore (et même spécialement) de ce que nous craignons de voir mal tourner, et dimaginer ce qui pourrait être fait pour redresser la barre ou pour sen sortir.
On ne peut que sémerveiller de voir le jeune enfant apprendre très tôt à raconter lhistoire la mieux adaptée à la situation ! (Bruner, 2005, p. 40-44)
De même que les enfants jouissent très tôt dune prédisposition pour un mode de pensée imaginaire et « narratif », les anciens ont vite nourri ces futurs adultes de scénarios imaginaires. En jouant sur la pulsion narrative de ses semblables, le conteur distillait à son public des récits supportés par les principaux piliers de notre grammaire mentale, à partir de situations toujours dramatiques, cest-à-dire animées par un Problème (K. Burke).
Dans ce cadre, les contes de fées expriment, pensons-nous, la quintessence de notre imaginaire de laction. Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" navait pas tort de promouvoir le manque ou le méfait au rôle dintroducteur du conte merveilleux, et de tisser le scénario féerique de combats, de poursuites, de prétentions mensongères ou de tâches difficiles : comme le note le philosophe Paul Ricur XE "Ricur, Paul" , « être affecté », « voilà le principe organisateur de [tout récit], selon que laction exercée est une influence, une amélioration ou une détérioration, une projection ou une frustration » (1990, p. 172). Le conte de fées, loin de repousser les limites de la réalité, cherche à apprivoiser les crises de la condition humaine. Si la fable-conseja fréquente assidûment le conseil-consejo, cest, dabord, parce quelle apprend à « domestique[r] linattendu », à le rendre « un peu plus ordinaire » pour son auditeur (Bruner, 2005, p. 109-110), mais cest, surtout, pour dépasser le trouble initial. Le conte de fées exprime, certes, un mode de pensée mais il instrumentalise, aussi, ses fins.
Le contage serait redevable de ces compétences primaires comme il les aurait sublimées vers cette voie plus globale définie précédemment par J. Bruner de la tentative pour résoudre des problèmes, lessentiel restant néanmoins ce fameux scénario qui tend le sujet à sortir de linconnu, scénario sur lequel les ingrédients folkloriques peuvent se fixer. Ainsi, pour Paul Ricur XE "Ricur, Paul" , la forme ramassée du récit, dont le conte est lune des expressions les plus achevées, sert à son auditoire un plan daction prêt à lemploi grâce à son schématisme narratif exemplaire. La mimèsis est un « pouvoir-faire », car cest « dans limagination que jessaie mon pouvoir de faire, que je prends la mesure du "Je peux" ».
Cest en effet dans cette imagination anticipatrice de lagir que j« essaie » divers cours éventuels daction et que je « joue », au sens précis du mot, avec les possibles pratiques. Cest en ce point que le « jeu » pragmatique recoupe le « jeu » narratif [
] ; la fonction du projet, tournée vers lavenir, et la fonction du récit, tournée vers le passé, échangent alors leurs schèmes et leurs grilles, le projet empruntant au récit son pouvoir structurant, et le récit recevant du projet sa capacité danticipation (1986, p. 247-250).
Lire le conte merveilleux équivaut donc à trouver la carte au trésor, celle-là même qui indique le chemin menant au bonheur :
[la] typification de lhistoire permet à la poésie dêtre rattachée à [lintelligibilité] éthique, quAristote appelait phronèsis. La phronèsis nous dit que le bonheur est le couronnement par excellence de la vie et de lagir, mais elle ne nous dit pas de quelle manière obtenir cet état de fait. Cest la poésie qui nous montre comment les changements de fortune [...] se nourrissent de la pratique concrète. Mais elle nous le montre sous la modalité hypothétique de la fiction. Néanmoins cest par notre familiarité avec ces types de mises en intrigue que nous apprenons comment relier excellence et bonheur (Ricur XE "Ricur, Paul" , 2000, p. 132).
Si la narration spécifique de la féerie constitue le noyau dur dune poétique dexemplarité et dimitabilité, elle constituera, logiquement, lune des poutres maîtresses des nouvelles de 1613. Pour cette raison, après la présentation générale que nous venons de fournir, lincidence de son utilisation dans les Ejemplares fera lobjet danalyses plus poussées au sein des chapitres 6 et 7, où sera envisagée, précisément, la question de lapprentissage lectoral de schèmes précis dactions.
Lexemplarité structurelle du conte cervantin (mode féerique II)
El cantar de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" fue para admirar XE "Admiración : comme effet lectoral" a cuantos la escuchaban. Unos decían: "¡Dios te bendiga la muchacha!". Otros: "¡Lástima es que esta mozuela sea gitana! En verdad, en verdad, que merecía ser hija de un gran señor".
Cervantès, NE (GT) XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)"
Lart du happy ending
Une deuxième raison pour laquelle Cervantès choisit la conseja comme forme décriture résulte, sans doute, de sa capacité à délivrer un mode dexemplarité non plus tant narratif que structurel : le conte est un modèle structurel dexemplarité.
Une fois de plus, la question du public savère essentielle. Lors de la narration des récits féeriques, le jeune âge des enfants a certainement favorisé un tri dans les alternatives narratives disponibles dans le folklore. Lenquête ethnographique montre que, du gros des contes merveilleux, émerge une structure récurrente, souvent inverse à celle privilégiée par les novellieri italiens. Denise Paulme parle pour la repérer de structure ascendante : le héros passe dune situation de manque à une situation de complétude (voir supra). Et lethnologue soulève un aspect fondamental de la Morphologie du conte de Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" , sur lequel le formaliste russe sétait relativement peu attardé : le conte merveilleux sachève avec la fonction canonique le héros se marie et monte sur le trône. Parfois, explique Vl. Propp, « le héros se marie, mais comme sa femme nest pas princesse, il ne devient pas roi. Parfois au contraire, il nest question que de la montée sur le trône » (1970, p. 78-79). Si le folkloriste ne sappesantit pas sur la portée de cette clôture narrative, il ne méprise ni lun ni lautre de ces deux possibles : accession à la supériorité sociale et entrée dans le système conjugal. On peut donc affirmer avec Paul Larivaille que la victoire finale du héros est « une loi générale du conte merveilleux » (1982, p. 61). Est donc féerique lhistoire qui se termine bien, selon lexpression anglophone du « happy end ».
Cette structure, du malheur vers le bonheur, avait dailleurs alerté quelques commentateurs avisés des Nouvelles exemplaires. Avec sa finesse habituelle, Luis A. Murillo relevait au sein du recueil exemplaire un « premier groupe » de nouvelles portées par une Romance structure (1988, p. 232), des récits dont lissue était « heureuse » (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" . Il faut également ajouter à ce groupe un second : celui qui, selon lui, dépendait dune Legendary structure, puisque le patron hagiographique utilisé dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" est essentiellement redevable de lorganisation ascendante du conte merveilleux. Dans sa recherche sur les explicit exemplaires, Edward Riley XE "Riley, Edward" avait repéré la forte récurrence de la conclusion féerique, quil associait lui aussi à la structure plus large du romance.
Lenquête, pourtant, ne peut sarrêter là, notamment parce que le champ bien trop large du romance de la tradition anglaise nous oblige à resserrer le périmètre de nos investigations pour interroger un spécialiste de la nouvelle. Reprenant quelques réflexions de José Ortega y Gasset (Meditaciones del Quijote), Walter Pabst nous livre quen effet les Ejemplares présentent bien des affinités avec les contes de fées :
las conclusiones de las novelas 1, 2, 4, 6, 8, 9 y 10 se nos antojan inverosímiles, y sin embargo encierran un elemento satisfactorio en el sentido más profundo, lo mismo que ciertos desenlaces de comedias, o bien algo de irreal y sin embargo de verdadero, como los desenlaces felices de los cuentos [
]
Como en los cuentos, los libertadores deben venir disfrazados; como en aquellos, todo sale bien al final, porque las Novelas ejemplares comparten con los cuentos los rasgos principales de la ejemplificación de redenciones y salvaciones felices [
].
El carácter fabuloso de las Novelas ejemplares no es un rasgo casual, no querido ni buscado por su autor, sino una intención artística consciente (1972, p. 234-239).
Le mariage XE "Mariage" final et heureux referme la plupart des consejas (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970, p. 78-79) ; et il nen va pas différemment dans La gitanilla, El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ou La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" .
Faut-il rappeler que les contes de fées ne sachèvent pas systématiquement sur un mariage XE "Mariage" ? Le trône fraîchement acquis par le Prince devenu Roi intervient, également, dans le contage comme une variable essentielle de lexplicit folklorique en mettant fin à laliénation du protagoniste et en magnifiant sa supériorité sur les autres hommes. Dans notre recueil, les laissés-pour-compte comme Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , Cortado, Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" ou Berganza, même sils naccomplissent plus les rêves « de dominance » chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" dun Sancho Panza (DQ I, 21), ne restent pas enfermés eux non plus dans un schéma descendant : tous les quatre réussissent à se libérer des chaînes sociales de leur vie passée et voient leur état, à la fin du récit, caractérisé par le contentement (RC, p. 215 « gran risa » ; CP, p. 616-617 « contento »).
Deux autres situations finales, celle du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" et celle du Licenciado Vidriera, quoiquelles peuvent prêter à controverse sur la complétude quelles décrivent (Ruy Pérez ne sest pas encore marié avec Zoraida et les réussites guerrières de Tomás nont pas de contenu précis), nen demeurent pas moins explicitement heureuses : le licencié de droit a pu accomplir sa reconversion militaire et le captif finit par séchapper du bagne algérien avec sa bien-aimée.
Dans toutes ces nouvelles, la satisfaction sociale ou affective des protagonistes est manifestée ouvertement et soppose à leur détresse liminaire, au point, par exemple dans le premier cas, de faire douter le lecteur Pero Pérez de la réalité du renversement de fortune ayant affecté le protagoniste du récit.
Il serait enfin aisé de démontrer que les autres nouvelles (Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" Casamiento engañoso) constituent des contes à structure descendante et que « lexception confirme la règle ». En premier lieu, les différentes voies danalyse que nous avons jusque là empruntées ne nous conduisent pas à assimiler les récits brefs cervantins à des contes de fées : la conseja nest que la matière première de la reconfiguration autochtone de la nouvelle exemplaire. En second lieu, définir la règle pour mieux trouver son expression dans les textes nous conduirait à déformer lécriture cervantine au prix dune démonstration monolithique aboutissant à une fiction historique qui naurait rien à envier aux élucubrations dun Casaubon (Le pendule de Foucault, U. Eco). Lincidence de la nouvelle est, on la vu, conséquente, et ne manque pas dinfléchir le traitement des intrigues féeriques, notamment dans lactualisation hispanique et contemporaine des motifs (sorcière de Montilla, ogre sévillan, explication physiologique de linvisibilité, fuite XE "Fuite" en bateau, prédisposition nobiliaire et non magique à lintelligence, etc.).
Il faut toutefois rester prudent, car nous verrons que, dans ces quatre récits brefs, cest la structure exagérément descendante, ainsi que la piste complémentaire laissée par la Genealogia deorum gentilium, qui vont nous permettre de distinguer, sous le vernis historicisant de la diégèse, des scénarios bien plus reculés dans le temps et bien plus merveilleux que ceux de la tradition italienne récente.
Pour le moment, il nous reste à comprendre pourquoi la structure ascendante est une caisse de résonance exemplaire, pourquoi le bonheur final des protagonistes est particulièrement efficace du point de vue de la lecture.
La rétribution positive comme structure axiologique
Tout porte à penser que la dimension éducative du happy end répond aux deux aspects lectoraux qui sous-tendent le dénouement féerique.
Dune part, le fait que les nouvelles sachèvent sur un bonheur cohérent avec les espoirs exprimés par les personnages ne contente pas tant les êtres fictionnels (inexistants) que les lecteurs qui assument, de fait, leur parcours. La stratégie narrative de la fin ascendante est une des bases du conte merveilleux. André Jolles avait relevé que les lecteurs de contes merveilleux sempêchent rarement dactiver, face aux situations proposées, une « morale naïve XE "Don, réciprocité" » :
dans Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" où une pauvre enfant doit affronter la méchanceté dune marâtre et de ses deux filles [
] le conte insiste moins sur la méchanceté de la famille que sur linjustice ; et la satisfaction quon éprouve à la fin vient moins de ce quune jeune fille reçoit la récompense de son travail, de sa patience et de son obéissance que du fait que lévénement tout entier répond à ce que nous attendons et à ce que nous exigeons dun univers juste. Lidée que les choses doivent se passer dans lunivers selon notre attente est capitale à notre avis pour la forme du conte : elle est la disposition mentale du conte.
[
Ainsi], dans cette forme, le merveilleux nest pas merveilleux mais naturel. On peut comparer là-dessus le conte et la légende. Dans la légende, le prodige du miracle était la seule confirmation possible dune vertu devenue agissante et qui sétait objectivée ; dans le conte, le prodige du merveilleux est la seule possibilité quon ait dêtre sûr que limmoralité de la réalité a cessé dexister (1972, p. 190-192).
Pour que le conte merveilleux fonctionne partout de la même façon, selon la même « morale naïve XE "Don, réciprocité" », il faut que les représentations quil met en récit stimulent une compétence dordre anthropologique que nous avions qualifiée d« esprit social », après les psychologues évolutionnistes (voir supra : Chap. II ; Boyer, 2001, p. 254-8, 262-8).
Il convient, donc, de pousser plus avant lanalyse que nous avions menée sur la présence, dans les nouvelles cervantines, de motifs folkloriques redevables à cette éthique de la réciprocité XE "Don, réciprocité" . Ce que le conte a proposé depuis des générations, ce nest pas seulement des éléments narratifs épars comme lacte du don ou le personnage de lauxiliaire. LorsquAndré Jolles évoque la disposition mentale activée par le conte, il pense à la structure globale du conte, au dénouement du récit, au fait, par exemple, que la bonne Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" soit payée de ses efforts. Dans les contes merveilleux à grand succès, « partout la vertu y est récompensée et partout le vice y est puni » (Perrault XE "Perrault, Charles" , 1981, p. 51). En Espagne, la conseja annonçait la couleur dentrée de jeu, puisque, comme le rappelle Sancho à don Quichotte, les premiers mots de la fiction entonnaient généralement le même refrain : « Érase que se era, el bien que viniere para todos sea, y el mal, para quien lo fuere a buscar
» (DQ I, p. 212).
Lenquêteur trouve là une différence de poids entre les novelas et les novelle. À suivre les scénarios impitoyables du recueil de M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , Cervantès aurait fait en sorte que la belle Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) nait aucun compte à rendre à Ricardo, pourtant amoureux loyal et libéral XE "Libéralité" ; sa démarche aurait été similaire à celle de Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" (DQ I). Mais, dans les nouvelles de type exemplaire, cest-à-dire à structure exemplaire féerique, la rétribution est automatique : pour les « bons », comme pour les « méchants ».
Dans les récits proches de la tradition féerique, dont la trame est ascendante, guidée par des protagonistes positifs, la logique rétributive est fondamentalement positive : elle paye de retour la bonté ou lamour qui animent les personnages principaux. Dans La gitanilla ou La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , le bonheur final est peut-être rendu narrativement par une anagnorisis mais, du point de vue de la lecture progressive du récit, la révélation finale correspond à la trame féerique. La naissance noble des deux Costanza est la récompense de leur comportement vertueux. Ainsi, la force dâme de la gitane et de la souillon XE "Souillon" (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" IF) participe dune poétique féerique au même titre que lamour de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (AL, EI) ou que la laideur injustifiée dIsabela (EI). Après avoir sollicité la morale naïve XE "Don, réciprocité" de rétribution chez les lecteurs (voir supra : I. 2. A. Projection et sympathie), le dénouement narratif euphorique satisfait, en retour, les aspirations lectorales et signale aux liseurs la pertinence de leurs réactions éthiques spontanées (Jose, Brewer, 1984, p. 915-916).
Parallèlement, les « méchants » qui peuplent les Ejemplares subiront les foudres narratives au même titre que les « bons » avaient été « remerciés ». Si Estefanía, la femme de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE), est abusée de la même façon quelle avait tenté de le faire, il ne faut pas sen étonner. Cervantès ne fait que reprendre la logique rétributive du conte, qui a toujours accordé une large place à la vengeance, forme complémentaire de la rétribution positive attribuée aux héros. Sorcières et mauvaises femmes sont toujours sanctionnées pour leurs forfaits, cest le « désir de vengeance » des auditeurs qui le demande. La reine dAngleterre, à linstar de tous les autres monarques « bienfaisants » du conte de fées, demandera à ce que la diabolique mère dArnesto paye son crime davoir défiguré Isabela :
Mandó la reina prender a su camarera y encerrarla en un aposento estrecho de palacio, con intención de castigarla como su delito merecía, puesto que ella se disculpaba diciendo que en matar a Isabela hacía sacrificio al cielo, quitando de la tierra a una católica, y con ella la ocasión de las pendencias de su hijo [
].
- Así es dijo la reina, lleváosla, Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , y haced cuenta que lleváis una riquísima joya encerrada en una caja de madera tosca; Dios sabe si quisiera dárosla como me la entregastes, pero, pues no es posible, perdonadme: quizá el castigo que diere a la cometedora de tal delito satisfará en algo el deseo de la venganza (EI, p. 247).
Lexpérience de labsolu (éternité)
Lautre aspect qui sous-tend lexemplarité de la structure ascendante réside moins dans la compréhension éthique, rétributive, des parcours actantiels que dans la dimension quasi éternelle de la félicité acquise en fin de récit. La beauté sans pareille de la petite gitane (GT), la libéralité XE "Libéralité" de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL), la bravoure de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV), le bonheur conjugal de Leonisa et de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (FS), lhistoire de lillustre souillon XE "Souillon" , celle des deux exceptionnelles « demoiselles » défient, chacun à leur façon, les aléas du temps. Quil sagisse de linaltérabilité du bonheur, de la progéniture des couples, ou encore des poèmes qui évoquent la grandeur des personnages, le dénouement rétributif est parachevé par un halo datemporalité qui magnifie la perfection issue des aventures endurées.
Cette perspective est autant un élément de la structure contique quun des aspects primordiaux de la sacralité ; limpression de sacré, pour les croyants, repose entre autres sur la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" ressentie face au caractère éternel des choses divines (Eliade, 1965, p. 18, 64). En lecture, la durée transhistorique a une incidence mesurable que lon peut repérer dans leffet produit par les vies de saints, ces récits à la croisée du conte merveilleux et de la mythologie chrétienne. Dans la séduction opérée par la lecture de ces récits, Sainte Thérèse signale quenfant, cest notamment la dimension pérenne du bonheur rétributif qui la conquise, déterminant ainsi son comportement futur :
Espantábanos mucho el decir que pena y gloria era para siempre en lo que leíamos. Acaecíanos estar muchos ratos tratando de esto; y gustábamos de decir muchas veces: ¡para siempre, siempre, siempre! En pronunciar esto mucho rato era el Señor servido me quedase en esta niñez imprimido el camino de la verdad (2001, p. 121).
Cervantès, dans les derniers mots de ses récits à structure féerique, insiste sur le caractère absolu du bonheur ou de la réputation des héros exemplaires et accroît, du coup, limpact des fictions sur son lectorat. Sil faut parler dabsolu dans les dénouements cités, cest, également, parce que la perspective temporelle est complétée par le rayonnement spatial des protagonistes positifs : Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , par exemple, est célébré pour sa libéralité XE "Libéralité" en Sicile, mais aussi dans toute lItalie et dans biens « dautres lieux » (AL, p. 159).
Lexemplarité diégétique du conte cervantin (mode féerique III)
[
] acciones hay que, por grandes, deben de callarse, y otras que, por bajas, no deben decirse.
Cervantès, PS
Paradigme narratif, patron structurant, le conte de fées est également, pour notre auteur, un modèle diégétique décriture.
Le refus du contre-modèle XE "Exemplum : Exemplum contrarium"
Comme lexprime le titre espagnol du recueil bandellien XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" Historias trágicas y ejemplares, les novelle de M. Bandello avaient donné lieu, en Espagne, à une assimilation de lexemplarité à la poétique de la désillusion, sans doute parce que ce modèle narratif était un axe fort dans la rhétorique classique (exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" contrarium) et baroque (desengaño). On comprendra, dès lors, que Lope de Vega juge les nouvelles cervantines à laune du canon bandellien et refuse de leur concéder in fine le qualificatif dexemplaires :
Confieso que son libros de grande entretenimiento y que podrían ser ejemplares, como algunas de las Historias trágicas del Bandelo; pero habían de escribirlos hombres científicos o por lo menos cortesanos, gente que halla en los desengaños notables sentencias y aforismos (2002, p. 106).
Dans ses deux recueils de nouvelles, María de Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" y Sotomayor empruntera, par contre, résolument le modèle poétique dexemplarité par desengaño.
En ne suivant pas ce patron narratif et en captant lesthétique du conte féerique, Cervantès laisse entendre, chez lui, un certain scepticisme à légard de cette stratégie de persuasion lectorale.
La critique du récit descendant peut, dailleurs, lui avoir été suggérée par la lecture de deux uvres majeures, quoique opposées dans leur imaginaire : le Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" de lArioste et Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache de Mateo Alemán.
Au chant VI du poème italien, Astolphe conte à Roger comment lenchanteresse Alcine la transformé en myrte afin de lui signifier le danger quil encourt sil s« éternise » sur lîle merveilleuse. Mais le narrateur autodiégétique de cet exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" contrarium est conscient de linefficacité réelle de ce type de récit ; et lhistoire ne démentira pas ses propos, puisque Roger cèdera aux « chants des sirènes » et à lenchantement du lieu (chant VII).
En Espagne, le bénéfice pratique de la structure descendante conduite par M. Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" est également sujet à caution, que celle-ci sapplique au niveau intradiégétique ou extradiégétique.
Il est manifeste que lexemplarité du roman tient, en premier lieu, à la série dexempla produite par le narrateur repenti. Or, ces micro-récits appartiennent, pour la plupart, au registre du blâme et relèvent clairement dune sagesse de la désillusion : sur lensemble des vingt et un récits brefs de la poética historia,
les éléments nobles, dun ton plus élevé, et plus grave, apophtegmes et faits de lAntiquité, sont bien plus rares [seulement six récits] que les historiettes et réparties qui, en dépit de leur utilisation didactique, laissent à travers tout le récit une sédimentation facétieuse (Cros, 1967, p. 188-199).
Forcément, laccumulation des exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" contraria rendait douteuse la sincérité du propos moral, sur lequel La vida del buscón pourra ironiser sans complexe.
Si lexemplarité de la poétique picaresque XE "Picaresque (veine)" pouvait laisser songeur, cest, en second lieu, parce quau terme de lhistoire de l« atalaya de la vida humana », les lecteurs ne peuvent vérifier a posteriori la vertu en action de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" repenti : le récit de la vie vertueuse du pícaro ne sera jamais écrit, bizarrement. Il faudrait donc le croire sur parole
Cest justement ce que ne saurait faire Cervantès, toujours sceptique quant à la crédibilité des conteurs et des raconteurs.
Quil sagisse des poèmes de lArioste ou de la prose dAlemán, limitation de leurs héros pouvait sembler à Cervantès, de peu de profit pour les lecteurs. Lexemple diégétique dun hidalgo manchègue découvrant ses fesses ne fait quillustrer, par lhumour, les égarements que certains sujets mélancoliques pouvaient accomplir à force dêtre bombardés dexempla contraria. Pareillement, la décision prise par Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" demprunter les chemins de la vie vagabonde et la citation du « fameux Alfarache XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" » (IF, p. 373) laisse inférer aux lecteurs que la littérature pouvait être responsable de tels « dévoiements » chez un personnage de sang noble. Pour Carriazo, la situation nest pas différente de celle dAlonso Quijano, si ce nest que, pour lui, la culpabilité du livre nest pas explicite et appartient au « monde possible » imaginé en lecture.
Mais, au-delà du Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" et de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache, cest la réflexion poéticienne qui interroge à lépoque la valeur exemplaire des uvres dont les personnages sont « mauvais ». Dans son étude sur les effets de la fiction, Alonso López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" glosait le jugement aristotélicien et prévenait du danger suivant : « el poeta épico o trágico, que imitara a peores, hiciera un gran daño en el mundo, que, por ejemplo de la liviandad de los pasados, se quisieran guiar los príncipes presentes y venideros » (1998, p. 138). Cela ne saurait être plus limpide. Les exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" contraria ne sont pas seulement inefficaces, ils peuvent induire des effets pervers. Les lecteurs en font lexpérience en approchant la nouvelle du Curioso impertinente. Dans lenceinte de la fiction, Lotario et Leonela sont les victimes du « mauvais » exemple donné par les protagonistes Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" et Camila : imitant, chacun, leur modèle, Leonela fait rentrer son amant dans la maison et Lotario met en doute la fidélité de son aimée (García Gibert, 1997, p. 166-178). Il reste, pour Cervantès, à éviter une telle contagion mimétique lorsque les lecteurs prendront contact avec ses Ejemplares
Avec la création des Nouvelles exemplaires, lauteur de Don Quijote souhaite rompre avec une matière prosaïque et des trajectoires funestes qui avaient, pourtant, contribué au succès de récits comme Roméo et Juliette (Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , II, 9) ou Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache, mais dont lexemplarité restait à démontrer.
Les lecteurs trouveront bien quelques exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" contraria, à travers les figures picaresques de Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" ou de Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (RC, IF), mais ces derniers sont plongés dans un environnement burlesque et relégués à un second plan, laissant place, ainsi, à des figures imitables telles que Rincón, Cortado et Avendaño.
Par ailleurs, si nous naccordons pas la priorité au « genre » de la novella dans la poétique cervantine de lexemplarité, cest bien à cause de la diégèse quelle a imposée, particulièrement avec la publication des Novelas trágicas y ejemplares de M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" . Chez lauteur dominicain, les pulsions avaient littéralement pris le pouvoir sur les êtres, et les passions mutuelles étaient, la plupart du temps, impossibles à satisfaire, doù loriginalité du recueil pour les contemporains. Evidemment, la blessure simulée de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" et la « tragedia » dAnselmo, dans le Curioso, font écho aux scènes sanglantes et aux morts inéluctables du Bandel. De même, le viol de Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" peut rappeler celui de Giulia (I, 8), et la tromperie de Teodosia (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" celle de Violante (I, 42). Mais il est bien plus juste de voir que cette reprise déléments romanesques italiens sert, en fait, à souligner la distance que Cervantès veut créer entre le « genre italien » et le genre nouveau, national, quil propose. Lécart narratif est effectivement de taille : tandis que le viol de Giulia est conté à la fin du récit et aboutit au suicide de la jeune fille (I, 8), celui de Leocadia (FS) ouvre la narration et pose la première pierre dun futur mariage XE "Mariage" ; alors que la torture et le crime soffrent comme des solutions pour punir une promesse de mariage trompeuse (I, 42), Cervantès mène la victime de la tromperie ainsi quune seconde Leocadia (DD) à trouver un bonheur quelles nespéraient plus.
Entre les exemples des chevaliers concupiscents, des bergers passifs (voir supra), des vies picaresques et des crimes pulsionnels, et les exemples de réussites cervantines, le critique peut mesurer la rigueur de la réflexion poétique cervantine.
La structure des récits allant du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" au Coloquio, en passant par El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera et par La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , est révélatrice, dans sa cohérence, de la diégèse exemplaire qui lhabille. Les protagonistes des Ejemplares, pour mériter le bonheur final (exemplarité structurelle XE "Exemplarité : Exemplarité structurelle" ), agissent en conséquence : la narration exalte les vertus des protagonistes et accentue les erreurs de leurs antagonistes, comme il est de règle dans le conte merveilleux (exemplarité diégétique XE "Exemplarité : Exemplarité diégétique" ).
Cela signifie, dune part, que Cervantès systématise son écriture et, dautre part, quil renonce à recourir au type dexemplarité le plus couramment utilisé au Siècle dor. La célébration des théories aristotéliciennes ne pouvait quappuyer cette décision en insistant sur la limportance de la représentation de personnages meilleurs dans les meilleurs récits (voir supra : I. 4. B) ; mais, avant tout, lidée que les contre-modèles XE "Exemplum : Exemplum contrarium" pouvaient être humainement contre-productifs et dangereux appartient aux conteurs du répertoire féerique. Charles Perrault XE "Perrault, Charles" insiste ainsi :
Je prétends même que mes Fables méritent mieux dêtres racontées que la plupart des contes anciens [
] si lon les regarde du côté de la Morale, chose principale dans toute sorte de Fables, et pour lesquelles elles doivent avoir été faites. Toute la moralité quon peut tirer de la Matrone dÉphèse est que souvent les femmes qui semblent les plus vertueuses le sont le moins, et quainsi il y en a presque point qui le soient véritablement. Qui ne voit que cette Morale est très mauvaise, et quelle ne va quà corrompre les femmes par le mauvais exemple, et à leur faire croire quen manquant à leur devoir elles ne font que suivre la voie commune (Perrault XE "Perrault, Charles" , 1981, p. 50).
La poétique de la discrétion
Si la féerie dépend dune psychologie archaïque (voir supra), les contes merveilleux et nos récits exemplaires vont être conditionnés par linfluence de la « morale naïve XE "Don, réciprocité" » sur la diégèse, comme ils lavaient été dans leur structure.
Quand J. R. Tolkien avait observé les enfants pour comprendre ce qui les fascinait le plus dans la « Faërie », il avait noté que, plutôt que de sinterroger sur la véracité des histoires contées, les jeunes auditeurs posaient plus souvent la question : « Était-il bon ? Était-il méchant ? Cest-à-dire quils tenaient davantage à éclaircir le côté du Bien et celui du Mal. Car cette question est dégale importance en Histoire et en Faërie » (1974, p. 169). La polarisation de la diégèse entre les « Bons » et les « Méchants » est une caractéristique des contes merveilleux (Lüthi, 1984, p. 162-163) mais, aussi, de nos récits cervantins.
Pour lheure, nous ne détaillons pas le contenu de lexemplarité diégétique des nouvelles, qui intéresse moins les modes de lexemplarité que le sens précis qui lui sera attribué. Comprendre dans quelle direction seront exploitées les différentes exemplarités fera lobjet de la troisième partie. On peut néanmoins remarquer que Cervantès ne se contente pas de réduire la présence de personnages contre-exemplaire XE "Exemplum : Exemplum contrarium" s ; il a lart de masquer tout ce qui pourrait lêtre chez eux.
On la dit, les personnages critiquables ne sont pas absents des Novelas ejemplares. Cela est dû à la structure actantielle contique. Dans la féerie, si le parcours descendant et les « Méchants » existent bel et bien, ils sont généralement transférés à des personnages secondaires (« sphère daction » dun Agresseur comme la marâtre, « sphère daction » dun Faux-héros comme la sur jalouse) pour être subordonnés à un parcours principal ascendant (« sphère daction du Héros », « sphère daction de lHéroïne »). En somme, le conte est aussi une source dexemplarité diégétique par lintermédiaire de ses personnages secondaires : ils polarisent lattention des auditeurs sur les personnages modèles.
Sils sont au second plan de la fiction, les personnages « contre-exemplaire XE "Exemplum : Exemplum contrarium" s » nen demeurent pas moins omniprésents. Là encore, pour préserver lintégrité exemplaire du conte, Cervantès recourt aux vertus diégétiques du conte merveilleux.
Ce qui caractérise les motifs de lunivers fictionnel féerique, cest, on sen souvient, le bombardement symbolique quil impose au lecteur. Du coup, le travail de la description sen ressent et se concentre sur quelques motifs particuliers. Cette rhétorique symbolique permet à Cervantès de maintenir intactes les thématiques « indécentes » en les condensant autour de motifs symboliques, cryptés pour les oreilles des plus jeunes (symbole par réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" , supra) et, en même temps, de ne pas sétendre sur des données contre-exemplaire XE "Exemplum : Exemplum contrarium" s.
Michel Moner XE "Moner, Michel" remarque quà lécriture de la digression, à linclusion dune « matière additionnelle », sajoute chez Cervantès une écriture du non-dit (2005, p. 1157). Lune des explications de cette rhétorique doit être cherchée dans la critique que Cervantès adresse à la littérature lue par ses contemporains, et particulièrement à la Tragicomedia XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" de Calisto y Melibea.
libro en mi opinión, divi-,
si encubriera más lo huma- (DQ I, p. 29)
Le commentaire qui est porté sur cette uvre, à louverture de Don Quichotte (1605) est parfaitement dénué dambiguïté, comme la remarqué Marcel Bataillon (1991, p. 228-229). Les protagonistes de La Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" sont présentés comme des exemples de vice (ibid., p. 108-200 ; Lacarra Lanza, 2001b).
Prenons lexemple du Celoso extremeño, où Cervantès introduit précisément sur la scène narrative une nouvelle Célestine XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" en la personne de Marialonso. La fiction offerte au grand public montre, par rapport à la version retrouvée dans le manuscrit Porras, que les passages trop explicites furent supprimés (Castro, 2002, p. 647-687 ; González de Amezúa y Mayo, 1982, p. 498-502). Autre comparaison éclairante : le rapport entre la nouvelle et lintermède du Viejo celoso. Dans le récit « exemplaire », le sérieux prime nettement sur le comique hérité des novellieri. Les commentateurs (NE, p. 899) ont donc raison de parler dun dénouement invraisemblable pour qualifier limage proposée en 1613 du couple enlacé mais « endormi » de Leonora et Loaysa (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 362), par opposition à lémotion qu« Isabela » (Leonora) avait pu ressentir dans les bras de son galant, dans la première version (« Ya no estaba tan llorosa Isabela », Celoso-Porras, p. 708) : il y a dans cette représentation finale, comme dans celle de lévanouissement de Carrizales (p. 363), tout le symbolisme de type paradoxal régulièrement entretenu dans la féerie (voir supra : III. 3. A. Le paradoxe).
Lintérêt de la rhétorique contique tient dans cette symbolisation qui évite un langage cru trop visible. On connaît, en effet, la critique dirigée contre le roman de chevalerie : par une prolixité trop importante en matière érotique et agressive, certains lecteurs en venaient à réveiller irascible et concupiscible (voir supra). Dans les Ejemplares, la forme brève et la nature symbolique des récits réduisent nécessairement la résonance des références à la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" et au combat XE "Combat" sur lécran interne de la « fantasía XE "Imagination (fantasía)" ». Sur ce plan-là, les deux premières nouvelles seraient à rapprocher des exemples poétiques et narratifs contenus dans Les mille et une nuits ; ni les allusions de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (voir supra), ni les combats de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (p. 118, 151-154) ne peuvent donner lieu à des épanchements lectoraux aussi conséquents que ceux observés chez les lecteurs duvres chevaleresques.
Cervantès et lart de laffaiblissement
Afin de ne pas porter atteinte à lexemplarité diégétique de ses histoires, Cervantès sappliquera même à accentuer le mode diégétique de la féerie. Le symptôme le plus marquant consiste, chez lui, dans ce que Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" appelle la transformation par affaiblissement (1970, p. 187).
On constate ce procédé scripturaire datténuation caractéristique du conte espagnol (Rodríguez Almodóvar, 1989, p. 142, 147) dès le récit du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" : même le père de lhéroïne a perdu la méchanceté qui caractérisait la « sphère daction » agressive dont il sinspire (voir supra), sans doute par souci de réalisme. Mais le mécanisme daffaiblissement des personnages critiquables du conte concerne lensemble des Novelas ejemplares et, tout particulièrement, les représentations parentales qui perdent leur dimension perverse.
Dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , doña Estefanía, la mère de Rodolfo correspond, dun point de vue « fonctionnel », à la terrible Vénus du conte (Amour et Psyché 1958, p. 218-220). Or, elle se révèle une aide XE "Aide, Auxiliaire" précieuse et aimante pour Leocadia : la Donatrice a définitivement perdu ses aspects de sinistre belle-mère. Les « surs » de la souillon XE "Souillon" cervantine (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , la Gallega et la Argüello, ne constituent des contre-modèles XE "Exemplum : Exemplum contrarium" quen raison de leur lasciveté ; elles nont plus grand-chose à voir avec le binôme classique de la féerie. La marâtre de Costanza est, même, un modèle damour maternel (p. 438).
Et lon pourrait citer dautres exemples. Pour María José García del Campo, au-delà du récit du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , il existe un fossé entre les récits brefs du Don Quichotte de 1605 et les nouvelles éditées en 1613, un fossé révélateur de lorthodoxie catholique des secondes :
la Carducha no sufre la afrenta del castigo ni padece el trágico suicidio (prohibido por la religión católica), como solía ocurrir a los personajes lascivos en los relatos bizantinos, sino que es perdonada por la piadosa bondad de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , ahora Costanza de Meneses. Este rasgo se repite igualmente en El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , donde Halima no termina asesinada, sino convertida al catolicismo, y en La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , donde la camarera de la reina es perdonada por Ricaredo (1989, p. 615).
Cervantès et le respect des interdits XE "Interdits"
La déformation diégétique à laquelle le conte merveilleux est soumis dans les Ejemplares est décelable dans un troisième vecteur dexemplarité diégétique, à savoir que les protagonistes féeriques nenfreignent pas les tabous folkloriques.
On reconnaît le protagoniste du conte merveilleux à sa tendance à transgresser les interdits XE "Interdits" qui lui sont fixés et au fait que, de ce type daction, résulte un danger et aussi un bonheur ultime. Au pays de la Féerie, le Héros est lêtre de la transgression heureuse, comme si les récits archaïques qui le portent traduisaient les avantages sélectifs du comportement indépendant et périlleux de lanimal humain. Comme le remarquent Max Lüthi et Judith Rich Harris, le personnage principal du conte merveilleux, à limage de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" , fait preuve dobéissance, dhumilité et de modestie ; mais, secrètement, il sinvite au bal
Dans le recueil cervantin, néanmoins, la souillon XE "Souillon" exemplaire respecte le tabou implicite de la danse (p. 402-407) et ne se joint pas aux réjouissances publiques et érotiques auxquelles participent la Argüello et la Gallega. De même, Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , son amoureux, respecte lisolement de la belle et ne sintroduit pas dans sa pièce privée, contrairement à la protagoniste de Las tres costureras (Barbazul, AT 312).
Seule Leonora (Celoso) XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" affiche une similitude sensible avec certains motifs féeriques :
elle utilise la clé interdite (p. 349-352),
assiste à une danse (p. 356-358)
et doit brutalement senfuir (p. 358).
Pour autant, on aura noté que lidée dendormir son mari nest pas delle (p. 346) ; cest sa duègne qui ouvre au galant (p. 352). De plus, comme on le constatera par la suite, ces écarts à la poétique cervantine de lexemplarité diégétique relèvent dune poétique parallèle et tout aussi archaïque.
Lexemplarité héroïque du conte cervantin (mode féerique IV)
La seconde séquence du conte : lépreuve fondamentale dans les nouvelles
Une quatrième vertu du conte merveilleux a dû peser dans la priorité cervantine accordée à la féerie : il sagit de lhéroïsme du protagoniste. Dans les contes-types 300 à 749, Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" repère une architecture récurrente qui impose au personnage principal une action en deux phases : dans un premier temps, le protagoniste doit exécuter un combat XE "Combat" et, dans un second, une « tâche difficile XE "Tâche difficile" ». E. Meletinski développera ensuite lintuition proppienne :
Une double opposition, entre épreuve préliminaire et fondamentale, est spécifique du conte merveilleux de type classique ; cette opposition sexprime premièrement daprès le résultat (dans le premier cas il ny a quun objet magique indispensable au passage de lépreuve fondamentale) ; dans le second cas, il y a atteinte du but principal (conduite correcte exploit héroïque) (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970, p. 242).
Ainsi, dans le conte, un mode exemplaire se dégage du fait que le protagoniste ne se contente pas de se dépasser lors dune épreuve préliminaire ou qualifiante (Greimas, 1986, p. 206) et quil finit par se surpasser dans la seconde partie du récit en accomplissant lépreuve fondamentale ou glorifiante (ibid.).
Manifestement, Cervantès recourt à cette duplication narrative dans ses Novelas ejemplares. Comme nous lavait fait remarquer D. Paulme, lordre des fonctions est moins une contrainte formelle quune illusion liée à la méthode danalyse de type formaliste : dans le répertoire international des conteurs, la fonction du « Combat » ne précède pas systématiquement la « Tâche difficile » (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970, p. 64-65, 74-76). Dans les Nouvelles exemplaires, il en va de même. Certes, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) attaque verbalement Cornelio (p. 117) et doit ensuite supporter de ne pas parler damour à sa belle (p. 142), mais, dans La gitanilla et La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , linverse se produit : lattente de deux ans (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 55) précède le combat XE "Combat" (p. 97).
Les deux pícaros Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado voient, aussi, leur parcours scindé en deux temps. Le premier gagne honnêtement ses trois sous pendant que Cortado soutire au sacristain sa bourse (p. 172-176). Dans une seconde partie, il leur faut sadapter aux nouvelles règles de la confrérie de Monipodio et sortir vainqueurs des défis qui leur sont lancés : Cortado restitue la bourse chapardée et Rincón fait la lecture à des criminels analphabètes.
La structure de La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" diffère sur le fond, mais pas sur la forme : les deux séquences autonomes correspondent, dans ce récit, à deux perspectives séparées. Carriazo, dabord, manifeste son talent dans lart de la gueuserie :
Para él todos los tiempos del año le eran dulce y templada primavera; tan bien dormía en parvas como en colchones; con tanto gusto se soterraba en un pajar de un mesón, como si se acostara entre dos sábanas de holanda. Finalmente, él salió tan bien con el asumpto de pícaro, que pudiera leer cátedra en la facultad al famoso de Alfarache XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 373).
Puis vient le tour dAvendaño, qui, obligeant Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" à poursuivre son séjour dans lauberge du Sévillan, fera son possible pour conquérir le cur de Costanza.
Teodosia, la protagoniste de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , traverse un parcours duel comme nombre de ses congénères exemplaires : elle commence son aventure en séchappant du foyer parental et, dans un second temps, est confrontée à la quête parallèle de Leocadia, qui, elle aussi, semploie à ravir le cur de Marco Antonio.
La nouvelle suivante, consacrée à « Madame Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" », impose également aux protagonistes ibériques don XE "Don, réciprocité" Juan et don Antonio une double épreuve. Au début, il leur appartient de protéger le couple de Cornelia-Alfonso et leur enfant (SC, p.483-488). Dans la seconde séquence actantielle, leur mission consistera à retrouver le duc de Ferrare.
Fonctions exemplaires de la seconde séquence : admiration XE "Admiración : comme effet lectoral" , fascination et héroïsme véritable
En articulant ses histoires amoureuses sur une architecture à double étage, Cervantès intensifie la réception de ses protagonistes, puisque malgré la brièveté, les êtres de fiction ont le temps de remporter deux victoires. Si au Siècle dor laction était létalon du jugement critique sous limpulsion dAristote (pôle I), nul doute que la hiérarchisation des épreuves issue de leur succession avait un intérêt lectoral considérable en provoquant deux réactions (pôle II) caractéristiques de la poétique du ravissement : ladmiration et la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" pour un alter ego fictionnel (voir supra : I. 2. A. Lintrojection).
Lautre atout de lépreuve féerique fondamentale réside dans la lisibilité axiologique du protagoniste (lecture intellective). Comme le remarque Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" , la seconde séquence sert à distinguer le Héros du Faux-héros. Cest à travers elle que les acteurs de lhistoire découvrent le vrai héros (1990, p. 217) : à lépreuve finale fait suite la découverte de signes identificateurs (N(Q XE "Combat" , dans la schématisation proppienne). Autant la gradation actantielle crée une échelle interne au personnage, autant la fonction de la seconde séquence sert à mettre celui-ci en valeur : elle polarise lattention et favorise une hiérarchie entre ce personnage et les autres, le plaçant au sommet de léchelle actantielle du récit.
Lépisode de la reconnaissance XE "Don, réciprocité" est, ainsi, une poutre maîtresse de lédifice féerique et exemplaire de plusieurs nouvelles. Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión « finissent » par parler, confirmant leur possible origine humaine (« esta no vista merced », CP, p. 539) ; lentourage de Costanza et de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" produit les nobles marques de naissance des jeunes filles ; Andrés révèle sa noblesse par son impulsivité à combattre (GT, p. 97) ; Leocadia montre à doña Estefanía le crucifix volé dans la chambre de son fils (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 316), Preciosa et Leocadia font preuve dintelligence précoce (GT, p. 29 et 44 ; FS, p. 315), etc.
Avant de participer de la rhétorique du plaisir telle que la décrirait une perspective aristotélicienne (anagnorisis), le motif de la reconnaissance XE "Don, réciprocité" achève de couronner le protagoniste comme héros véritable et imitable (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970 p. 76-77).
Limitabilité de la féerie
Il ressort des différents modes dexemplarité féerique quatre vecteurs dimitabilité pour les lecteurs : le désir de réussite, lintérêt pour lefficacité, la séduction du bien et la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" du beau.
La vocation à limitation des Nouvelles exemplaires résulte de lheureux dénouement par lequel elles comblent les lecteurs après les avoir frustrés tout au long de la narration. La fonction de nombreux dénouements féeriques (exemplarité structurale) consiste, en effet, à achever le récit sur une émotion gratifiante, de manière à insuffler au motif qui la porte une connotation désirable. Associé à une impression de joie et de plaisir, un motif final comme le mariage XE "Mariage" peut devenir une perspective enviable. Le comportement humain, en effet, reste souvent guidé par la recherche du plaisir (pôle II). Sainte Thérèse (pôle I) en était lexemple étant enfant : « deseaba yo mucho morir ansí, no por amor que yo entendiese tenerle, sino por gozar tan en breve de los grandes bienes que leía haber en el cielo » (2001, p. 121).
Les actions et les techniques représentées dans les Ejemplares ont, également, des chances dexercer un attrait sur les lecteurs parce quelles déploient « sous leurs yeux » un cheminement qui a fait ses preuves : la narration ne dit pas seulement la défaite du Problème (Trouble) ; elle saisit les modalités pour le vaincre (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ). Pour les lecteurs confrontés aux situations illustrées par les nouvelles (difficultés amoureuses, sentiment dinfériorité, solitude XE "Solitude (de lamoureux)" , etc.), les récits cervantins évoquent, comme nous le verrons dans la troisième partie, une marche à suivre. Précisons seulement que les vies de saint citées par Sainte Thérèse répondaient, elles aussi, sur le mode sacré et comme de véritables manuels pratiques, aux doutes des lecteurs curieux (« juntábame con este mi hermano a tratar qué medio habría para esto. Concertábamos irnos a tierra de moros » ibid.).
La représentation de personnages caractérisés par leur beauté ou leur bonté constitue un facteur supplémentaire dimitabilité de lhistoire. Les poéticiens de lépoque moderne, en bons lecteurs dAristote, en étaient convaincus (pôle I) et ils navaient pas tort. Comme en témoigne la recherche en psychologie (pôle II), les êtres beaux et socialement supérieurs exercent une fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" réelle sur les hommes, à tel point que lintuition associe souvent prestige et bonté (Pinker, 2005, p. 326). Avant de penser que la beauté et la noblesse des personnages exemplaires relèvent de positions auctoriales socio-morales, voire aristocratiques, il est fort probable que ces deux attributs participent de lesthétique de limitabilité. Bien avant la publication des Ejemplares, les héros de chevalerie tiraient leur pouvoir de séduction de leurs attributs romanesques prestigieux. Il nest que de regarder le sens du terme bondad et de ses dérivés dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula : ils mêlent inextricablement la noblesse, la beauté, la force, le courage, le comportement moral, la perfection sentimentale, cest-à-dire tous les vecteurs de fascination.
En somme, si nos récits brefs jouissent dexemplarité et dimitabilité, ce nest pas seulement de façon directe, par lintermédiaire dun discours explicite. La conseja (le conte) relève du consejo (conseil) parce quelle joue de tous ses charmes auprès du public.
Les spécialistes de lévolution pensent qu« accorder une attention particulière aux individus qui réussissent compterait parmi les choses les plus intelligentes dont est capable lespèce humaine ». On observe que la tendance à sintéresser aux « célébrités » sintensifie à ladolescence, âge où la vie prend une direction souvent définitive, et lorsque lindividu connaît une expérience douloureuse devant être surmontée (Douglas, 2004). Mais linfluence des modèles prestigieux distillés dans les récits pourrait être tout aussi déterminante dans la prime enfance, étape où les contes de fées sont le plus goûtés et où le très jeune homme sollicite de façon pulsionnelle la répétition du conteur. Tout se passe comme si lexemple devait être spontanément répété pour être intégré.
La recherche actuelle (pôle II) confirme donc lidée présente au Siècle dor que les récits faits aux jeunes ont un impact certain. Le Libro de la vida écrit par Sainte Thérèse donne un aperçu de la conscience que lon avait alors (pôle I) des pouvoirs à court et à long terme de la fiction : à sept ans, suite à ses lectures hagiographiques, elle commence à jouer au saint martyr, puis simprovise ermite (« Capítulo primero ») ; finalement, elle vouera son existence dadulte à la religion (2001, p. 121). Le fait quà la fois les récits de chevalerie et les vies de saint appartiennent pleinement à la culture des enfants (voir supra) ne fait alors que renforcer notre conviction que Cervantès ne pouvait sempêcher de penser que ses protagonistes exemplaires pouvaient rejoindre, eux aussi, comme tant dautres, le groupe des êtres fascinants apprivoisés par le public juvénile (pôle I).
2. La Fable mythologique (Forme II) :
LAutre paradigme narratif et ses raisons
Llámase mi competidor Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , y yo Eugenio, porque vais con noticia de los nombres de las personas que en esta tragedia se contienen, cuyo fin aún está pendiente; pero bien se deja entender que será desastrado.
Miguel de Cervantès, DQ I
Aussi fondée que soit linfluence des patrons narratifs de la conseja de vieja dans la création brève cervantine, lorsque lon reprend les nouvelles du Curioso impertinente, de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , du Celoso extremeño et du Casamiento engañoso, il faut bien se rendre à lévidence que la féerie nest plus loutil narratif principal de Cervantès.
La poursuite cohérente et acharnée dune « thèse », selon le « paradigme intérieur » décrit par Pierre Bayard (2002), pourrait aboutir à un mirage séduisant : Cervantès, dans le Curioso ou dans le Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" ferait preuve dune rigueur exemplaire ; il ne sécarterait pas des modèles folkloriques ; ces récits qui se finissent bien mal seraient structurés selon le paradigme des rares morphologies descendantes ; il sagirait de ce que lon a pu appeler des contes « de mise en garde » ou « davertissement ».
Avant de conclure par une image aussi homogène du récit bref cervantin, mais aussi, avant de poursuivre cette démarche très peu « scientifique », dans les termes posés par K. Popper (1995), lenquête se doit de prendre du recul.
-A-
Les signes de la mythologie
Parecía fácil, casi obvio, caer en la mitología. Empecé viendo en los axolotl una metamorfosis que no conseguía anular una misteriosa humanidad. Los imaginé conscientes, esclavos de su cuerpo, infinitamente condenados a un silencio abisal, a una reflexión desesperada.
Julio Cortázar, « Axolotl », Final del juego
Obnubilés par notre « paradigme personnel », noublierions-nous pas des indices aussi évidents que pouvait lêtre, dans Hamlet (III, 2), labsence de réaction de Claudius face à la pantomime du « Meurtre de Gonzague » (Bayard, 2002, p. 169-181) ? Si le nouveau roi du Danemark nest pas le véritable meurtrier du père dHamlet, lunivers de la féerie nest peut-être pas, non plus, le seul responsable de la poétique « exemplaire » du récit bref.
Nous avions pu remarquer précédemment lincidence minime mais réelle (ne serait-ce quen creux ou en négatif) de la novella. Aussi, faut-il être attentif à dautres signaux hypotextuels dans les quatre nouvelles que nous avons mises à lécart au motif quelles présentent un dénouement malheureux.
Très vite, on saperçoit que sous la surface diégétique se cachent des patrons structurels éculés et mis en exergue dès le Moyen Âge par J. Boccace (Genealogia deorum gentilium), puis recyclés à la Renaissance dans des textes comme le Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" . Cervantès suit de près la démarche de lArioste en prenant comme lui pour modèle exemplaire les fables antiques dOvide.
Dans le Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" le parcours dAnselmo actualise, on le sait, la tentative du célèbre Céphale (García Martín, 1992, p. 47-57 ; García Gibert, 1997, p. 211-216). Ce dernier avait pris lapparence dun autre homme pour tester la fidélité de son épouse Procris face à ce simulacre de séduction ; lépisode des Métamorphoses avait servi de trame à lhistoire du châtelain dans le chant XLIII du Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" (« el prudente Reinaldos », Curioso, p. 384).
Dans le Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" les lecteurs reprennent également contact avec la tradition des fables antiques. Le patron féerique de lentrée dun homme astucieux dans lenceinte dune maison où réside une belle jeune fille (type Tâj Al-Mulûk dans les Mille et une nuits) ainsi que la présence de Luis, un eunuque, préside au parcours de Loaysa. Toutefois, dans la nouvelle, le personnage principal reste Carrizales. À suivre son aventure, de lacquisition immodérée de richesse au Pérou à la mort finale en passant par la relation avec la toute jeune Leonora, la structure de la nouvelle plonge ses racines dans celles des contes gréco-romains (Berrio, 1998 ; Dunn, 1973). Largent facilement amassé dans le Nouveau Monde (Celoso, p. 329) va conduire le protagoniste à sa perte comme Midas XE "Récits mythologiques tragiques : Midas" avait cru pouvoir gagner le bonheur en pouvant tout changer en or (« si entonces no dormía por pobre, ahora no podía sosegar de rico », p. 329). Il ne faudra que les antonomases qui assimilent Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" à Argos (p. 335) et Loaysa à Orphée XE "Récits mythologiques tragiques : Orphée" (p. 342-346) pour signifier clairement encore aux lecteurs la consistance mythologique du récit.
Les commentateurs ont relégué la portée de lhypotexte antique à un second plan en insistant sur la charge sarcastique quil impliquait ; mais doit-on croire que lironie contenue dans ces allusions les écarte du fonctionnement exemplaire du récit ? Le fait nest-il pas, justement, que le personnel romanesque acquiert, par cette connexion ovidienne, un relief plus saillant ? Car cest bien lune des fonctions de lusage ironique que de créer un rapprochement improbable et, donc, de ce fait, extrêmement visible et symbolique.
Dailleurs, à y regarder de plus près comme nous invitait à le faire Cervantès dans son Prologue, le jeu des allusions antiques est moins arbitraire et ornemental quil ny paraît, car, à la longue, laccumulation de références attire lattention des lecteurs. Pour un grand nombre dentre eux, qui lisaient les récits mythologiques (Métamorphoses, Généalogie des dieux païens XE "Boccace, Jean : Généalogie des dieux païens" , Philosophía secreta XE "Philosophía secreta" , etc.), la comparaison de la situation de Leonora avec la protection dont jouissaient les fruits du jardin des Hespérides (p. 335) parachève le travail mémoriel et interfictionnel des lisants. Le mari de Leonora cumule en lui les différents parangons antiques de gardiens : Argus (et non Argos), sensé surveiller Io, alors maîtresse de Zeus/Jupiter (Métamorphoses, I, 568-746), mais aussi Atlas, le protecteur des fameuses pommes dor (Métamorphoses, IV, 604-662). Les appels interfictionnels ne sarrêtent pas là : Argus a effectivement été endormi, comme Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , à lentrée dun nouveau visiteur, mais il sagit non pas dOrphée, le célèbre musicien, mais dHermès/Mercure, envoyé par Zeus pour libérer la nymphe Io. Larticulation systématique des références, la présence de tous ces motifs dans le recueil dOvide, ainsi que la superposition des scénarios entre la nouvelle et les histoires de métamorphose travaillent la lecture attentive du récit cervantin. Lironie, loin dêtre un obstacle au rapprochement sérieux des deux opus, sert au contraire de déclencheur dinterprétation. La spécificité de son fonctionnement est, souligne Pierre Schoentjes, de solliciter lexercice herméneutique, puisque le sens littéral est ressenti comme insuffisant (2001, p. 146-157). Le dénouement funeste de la nouvelle, marquée par la mort de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" et par la réclusion de Leonora, nous rappelle que les références mythologiques forgent, de façon sous-jacente à la trame ironique et comique de lhistoire, une métamorphose moderne où la magie des transformations en minéral ou en végétal laisse place à une réalité plus contemporaine et prosaïque, mais non moins tragique.
Lhistoire ambiguë de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" nest pas exempte non plus de références ovidiennes, notamment au point le plus symbolique du texte où se trouvent associés un simple fruit et une maladie invraisemblable :
Comió en tan mal punto Tomás el membrillo, que al momento comenzó a herir de pie y de mano, como si tuviera alferecía. Y sin volver en sí estuvo muchas horas, al cabo de las cuales volvió como atontado, y dijo, con lengua turbada y tartamuda, que un membrillo que había comido le había muerto, y declaró quién se le había dado [
]. Seis meses estuvo en la cama Tomás, en los cuales se secó y se puso, como suele decirse, en los huesos, y mostraba tener turbados todos los sentidos [
]. Imaginóse el desdichado que era todo hecho de vidrio, y con esta imaginación, cuando alguno se llegaba a él, daba terribles voces pidiendo y suplicando con palabras y razones concertadas que no se le acercasen, porque le quebrarían; que real y verdaderamente él no era como los otros hombres: que todo era de vidrio de pies a cabeza (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 276-277).
Un tel phénomène peut bien avoir eu des précédents (uvres de lépoque et littérature médicale NE, note p. 838-840) et servir lapparence historique de la nouvelle, mais la relation qui sétablit entre le fruit et la pathologie reste pour le moins paradoxale, ce qui, précisément, va intéresser les lecteurs qui reconnaissent là un véritable symbole à interpréter. Entre la catégorie alimentaire et la maladie imaginaire, un espace sémantique doit être comblé. Le plus surprenant reste que la critique ne sest pas attardée sur les uvres qui exploitent une rhétorique allégorique similaire ; or, une fois de plus, les célèbres narrations ovidiennes constituent un fabuleux réservoir de métamorphoses semblables à celle subie par le licencié. Dune part, si les transformations de personnages en membres du règne végétal et animal sont légion, le changement du corps humain en substance minérale est, lui aussi, représenté dans le recueil romain, depuis laventure de Thésée à celle de la noble Anaxarète (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , 1992 : IV, 604-662 ; XIV, 700-771). Dautre part, les déformations physiques (ici liées la maladie) et surtout linsistance faite par la narration sur les extrémités du corps du licencié (« de pies a cabeza ») constituent un topos de lécriture des Métamorphoses.
-B-
Des récits archaïques de la faute à la nouvelle cervantine tragique
Nous nentendons pas dire que les mythologies sont le produit de linconscient, car le mode dêtre du mythe est justement quil se révèle en tant que mythe, quil proclame que quelque chose sest manifesté dune manière exemplaire.
Mircea Eliade, Le sacré et le profane
De ces quelques données éparses, il apparaît que Cervantès na pas retenu de la mythologie sa perspective étiologique, jugée artificielle. Cest plutôt vers la structure homogène des Métamorphoses quil faut sorienter. Et, à vrai dire, on pourrait légitimement se demander, comme pour le conte, de quelle humanité et de quelle exemplarité parlons-nous, puisque les protagonistes de ces récits cervantins à forte trame mythologique sont voués à la mort ou au malheur.
Pour comprendre quelle est lintention cervantine, on peut convoquer le best-seller dalors : la « poética historia » de Mateo Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" . Guzmán de Alfarache soumet la succession des épisodes malheureux (exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" contraria) à un cadre biographique plus global permettant de faire sens et de proposer une cohérence aux anecdotes qui jalonnent le parcours du personnage-narrateur. Avec le pícaro alémanien, les récits brefs sont subordonnés à larmature religieuse de la Chute. Son nom, « Alfarache », gravait sur le personnage la marque originelle du péché commis par ses parents dans le lieu paradisiaque de San Juan de Alfarache. Lors du quatrième centenaire de la publication de Guzmán de Alfarache (première partie publiée en 1599), Michel Cavillac démontrait également que la fable alémanienne, loin du discours en trompe-lil de Lázaro XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" , fonde en partie son originalité sur un dénouement relevant de la « tragedia patética », genre quavait récemment défini A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" .
Le roman à succès de Mateo Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" éclaire directement la poétique de notre auteur en rappelant que lhistoire du malheur individuel est un scénario universel, appartenant aussi bien aux récits des chrétiens de lâge moderne quà ceux des anciens grecs. Pour lhomme de la Bible, comme pour le héros ovidien, une faute doit être expiée.
Mais le propos idéologique de M. Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" restait ancré dans la perspective « étroite » de lanthropologie paulinienne : le pícaro paye les erreurs de ses parents comme lhumanité doit répondre des pasiones naturales dAdam et Eve. De plus, le squelette narratif du péché guzmanien, comme le cadre épidémique du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , ninfléchissait pas radicalement les effets pervers des différentes anecdotes de desengaños. Lauteur des Ejemplares ne pouvait sinspirer que de façon distanciée du modèle exploité par M. Alemán.
Il avait sous la main, dailleurs, dautres sources littéraires et théoriques. Américo Castro parle avec raison dune « doctrina del error » (« orgánica estructura »), philosophie à laquelle, néanmoins, il ne donne pas dascendance poétique précise (Castro, 1980, p. 123-142). Elle en a pourtant une. La diffusion des idées dAristote à la Renaissance et la quasi-absence de réflexion du Stagirite sur la comédie concentraient, de facto, lattention poéticienne sur la valeur littéraire de la tragédie. En outre, la fiction expiatoire offrait lavantage dun récit épuré, concis, facilement transposable dans la sphère de la novella, à la faveur
de limportance donnée à laction et à ses conséquences,
du discours pénal sur la responsabilité (Vernant, Vidal-Naquet, 2001, p. 11-17),
et enfin du ramassement de lintrigue (brièveté de la représentation théâtrale).
Au bout du compte, le récit du malheur devenait structuré autour de deux pôles narratifs se répondant lun lautre comme la cause et la conséquence :
le protagoniste subissait le malheur
en raison dune faute originelle.
Northrop Frye et Paul Ricur XE "Ricur, Paul" ont mis en regard les récits religieux et les narrations artistiques plus récentes (Anatomie de la critique du premier, Finitude et culpabilité et Lherméneutique biblique du second). De leurs études, il ressort lexistence sur la scène littéraire mondiale dun patron narratif dont la portée majeure est celle de lexemplarité de la dégradation expiatoire : N. Frye parle du « mythos de lautomne » (1969, p. 251-271), P. Ricur du « mythe de la faute » (1988, p. 309-416). Au sein du répertoire mythique international, un module narratif autonome fournirait, donc, à lhumanité judéo-chrétienne son origine adamique (Ancien Testament) et au théâtre sa structure tragique (Poétique, Aristote XE "Aristote" ), une structure que nous qualifierons de tragique au sens large pour suivre au plus près la logique historiquement datée suivie par A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" (1998, p. 329-374) ou par Cervantès, qui recourt lui-même à ce terme générique pour définir à la fois le Curioso impertinente (DQ I, p. 414) et lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (p. 570).
Lexemplarité diégétique du récit tragique cervantin :
le personnage souillé (mode tragique I)
Lorsque lon consulte les études concernant la présence mythologique chez Cervantès, limpression est que les emprunts nont dautre intérêt que celui dêtre les pièces dans un puzzle auctorial, comme si les motifs mythologiques navaient pas dincidence sur la réalité du récit réellement, cest-à-dire sur la réception. Cette démarche présente un risque, celui de confondre le mythe avec la mythologie, et, cela, aux dépens de la juste compréhension de lexemplarité des Novelas.
Les récits brefs proches des fables antiques ne sont pas des exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" contraria, ni des desengaños. Pour la bonne raison quils font de la trame mythologique un tremplin pour une lecture « mythique », une lecture pleinement participative dun point de vue émotionnel. Il faut se rappeler quavant de devenir des récits mythologiques, les fables à structure descendante étaient des mythes particuliers dont le pouvoir exemplaire était essentiel (Eliade, 1957, p. 14-15 ; Meletinski, 2001, p. 132). Pareillement, les représentations tragiques dEschyle et de Sophocle ne sont devenues des uvres théâtrales profanes quaprès avoir animé la tragédie au sens rituel du terme, cest-à-dire celui de la fête dionysiaque du bouc (((((((((, « chant de bouc »). Pour A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , il ny a aucun doute : « la tragedia tiene su essencia fuera de la representación » (1998, p. 335).
Percevoir la dimension philosophique et sacrée du récit mythique nous conduit à interroger, précisément, les fondements anthropologiques de lhistoire tragique. Un premier signe suscite notre attention dans plusieurs nouvelles cervantines : tant la souffrance que sa cause renvoient, toujours, à des « traits archaïques ».
La souillure
Les tourments dAnselmo, de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" , de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ou de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" se réfèrent à la maladie, à lanimalité ou à la mort :
dejó la vida en las manos del dolor que le causó su curiosidad (Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" p. 422),
alferececía (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 276),
el dolor le apretó de manera que al seteno día le llevaron a la sepultura (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 368),
humor (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 521),
este perruno parto (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 594).
Quant à lorigine de ces souffrances, elle trouve son expression dans des motifs signalant lopération dune activité physiologique (pulsion humorale, relation physique) ou alimentaire (ingestion).
Rien nest plus rebelle à une confrontation directe avec la philosophie que le concept de péché originel, car, commente P. Ricur XE "Ricur, Paul" , rien nest plus trompeur que son apparente rationalité (1988, p. 168) :
La crainte de limpur et les rites de purification sont à larrière-plan de tous nos sentiments et de tous nos comportements relatifs à la faute [
]. Ce qui résiste à la réflexion, cest lidée dun quelque chose quasiment matériel, qui infecte comme une saleté, qui nuit par des propriétés invisibles et qui pourtant opère à la façon dune force, dans le champ de notre existence indivisément psychique et corporelle [
] : la punition retombe sur lhomme en mal-être et transforme toute souffrance possible, toute maladie, toute mort, tout échec en signe de souillure ; ainsi le mode de la souillure englobe dans son ordre de limpur les conséquences de laction ou de lévénement impurs (ibid., p. 187-190).
Pour être tragique, le mal commis prend racine dans une symbolique biologique et animale, celle de la souillure, symbolique dotée dune telle puissance évocatrice quaujourdhui encore la faute représentée fictionnellement peut être vivement ressentie par le public (ibid.).
Si le philosophe est mal à laise avec les traits archaïques du mythe de la faute, léthologue a plus de facilité à comprendre pourquoi « la coupure entre le pur et limpur ignore toute distinction entre le physique et léthique » (ibid.). Tout indique dans les motifs tragiques que leur efficace psycho-anthropologique tient aux facultés cognitives de notre espèce. P. Ricur XE "Ricur, Paul" remarque pertinemment que les domaines où sexprime la faute « ne tiennent pas pour souillures des actes que les codes sémitiques et les législations grecques nous ont appris à qualifier comme mauvais : le vol XE "Vol" , le mensonge, parfois même lhomicide ». La sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" , par contre, saccommode facilement du caractère archaïque du répertoire de la faute ; on est ainsi frappé par
limportance et la gravité attachées à la violation des interdictions XE "Interdits" de caractère sexuel dans léconomie de la souillure ; les prohibitions de linceste, de la sodomie, de lavortement, des relations en des temps et parfois des lieux défendus est si fondamentale que linflation du sexuel est caractéristique du système même de la souillure, au point quentre sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" et souillure une complicité indissoluble paraît sêtre nouée dans un temps immémorial (ibid.).
Lintuition du philosophe est justifiée. Une part importante de la symbolique de la faute ressortit à des compétences redevables à notre gestion intuitive de limpureté et de la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" (Pinker, 2005, p. 301-304). On ne sera donc pas surpris que la culpabilité, dans la fiction antique et dans le conte de fées, soit représentée par des tabous prééthiques, par les motifs de la contamination (Burkert, 2003, p. 157-162) et de la sexualité anormale : malédiction des Atrides, talon dAchille non purifié par leau, zoophilie de la mère du Minotaure, inceste dipien, tache sur la clé de Barbe Bleue XE "Contes merveilleux : Barbe Bleue" .
Dans nos récits brefs, le pouvoir émotionnel et moral réside, lui aussi, dans les éléments diégétiques liés à ces deux sphères éthologiques : le mal subi (maladie, animalité et mort) sert dindicateur et de révélateur dune culpabilité passée. Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" crée une situation de péché en obligeant son ami à solliciter les faveurs de Camila alors que celle-ci, contrainte par les liens du mariage XE "Mariage" , doit fidélité sexuelle à son époux. Pour Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , cest la situation inverse qui provoque la souillure : le narrateur laisse entendre que la jeune fille aurait pu perdre sa virginité avec Vicente de la Roca avant davoir été mariée avec lui. Pour les lecteurs, qui se sont précédemment attardés sur lépisode pastoral introducteur, le souvenir de la peau tachetée de la chèvre rattrapée par Eusebio ainsi que celui de son nom même, Manchada, concrétisent et appuient limpression de souillure qui caractérise finalement Leandra. La structure adamique est plus évidente encore dans El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera, où Tomás Rodaja contracte sa maladie par son contact avec une prostituée, mais surtout par absorption dun végétal. Pour la pensée intuitive, la contamination est ressentie avec dautant plus de force quelle passe par lintroduction dune substance nocive dans le corps (Pinker, 2000, p. 402). Dans lhistoire du Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" cest surtout la différence dâge dans leur lien sexuel entre Carrizales et Leonora qui motive la perception du péché. Enfin, dans la souillure de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" sont cumulées la faute sexuelle et la contagion physique. La première est décelable dans la pulsion érotique qui rend sacrilège sa volonté matrimoniale :
Sería por amores (p. 522),
le rogué que se descubriese (p. 524),
Yo quedé abrasado con las manos de nieve que había visto y muerto por el rostro que deseaba ver (p. 525),
nuestra plática se pasó en flores cuatro días que continué en visitalla, sin que llegase a coger el fruto que deseaba (p. 525),
tratando mis amores como soldado que está en víspera de mudar (p. 525),
Seis días gocé del pan de la boda (p. 527).
La lecture de la souillure dépend, également, des allusions au mécanisme de contagion pathologique : Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" a contracté la syphilis en se mariant avec Estefanía (« catorce cargas de bubas que me echó a cuestas una mujer que escogí por mía », p. 522).
Langoisse
Lactivation, en lecture, de notre biologie et de notre sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" intuitives ne construit pas seule le ressenti tragique sur les nouvelles cervantines. En témoigne le scénario angoissant aménagé à la fin du siècle par le conte de Barbe Bleue XE "Contes merveilleux : Barbe Bleue" , lactualisation littéraire du type 312. Rappelons-nous : la femme du terrible mari vient de découvrir « toutes les femmes mortes et attachées le long des murs [
et que] la Barbe Bleue avait épousées et quil avait égorgées lune après lautre ». Avoir cédé à sa curiosité XE "Curiosité" maladive, entraîne de façon inéluctable la Chute (de la clé). Cest alors que la souillure peut poindre dans le texte et la crainte affleurer chez les lecteurs :
Après avoir un peu repris ses esprits, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu ; mais elle nen pouvait venir à bout tant elle était émue. Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle lessuya deux ou trois fois, mais le sang ne sen allait point ; elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grès, il y demeura toujours du sang, car la clef était Fée, et il ny avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang dun côté, il revenait de lautre. La Barbe Bleue XE "Contes merveilleux : Barbe Bleue" revint de son voyage dès le soir même [
]. Le lendemain il lui redemanda les clefs, et elle les lui donna dune main si tremblante, quil devina sans peine tout ce qui sétait passé [
]. Après plusieurs remises il fallut apporter la clef. La Barbe Bleue, layant considérée, dit à sa femme :
- Pourquoi y-a-t-il du sang sur cette clef ? [
] Vous nen savez rien, reprit la Barbe Bleue XE "Contes merveilleux : Barbe Bleue" , je le sais bien, moi ; vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Hé bien, Madame, vous y entrerez, et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues (Perrault XE "Perrault, Charles" , 1981, p. 151-152).
Le moment central du conte de Perrault XE "Perrault, Charles" est moins la « vue » des femmes exécutées que la lente montée de langoisse du lecteur se projetant sur la scène fictionnelle de la pauvre femme. La crainte liée à la honte est en fait le complément de la représentation plastique de la souillure ; elle en constitue la modalité lectorale la plus manifeste. P. Ricur XE "Ricur, Paul" voit dans cet aspect psychologique le niveau spirituel et non plus physique de la souillure.
Et le philosophe ne se trompe pas lorsquil observe dans la terreur aristotélicienne une « conscience primitive » qui « redoute lautomatisme dans la sanction ». Lexemplarité de la fiction tragique repose en effet sur une compréhension prééthique dont la pertinence évolutionniste repose sur la capacité des espèces sociales hiérarchiques à anticiper la punition.
Les Novelas ejemplares ont recours à cette stratégie de la peur XE "Peur, angoisse" archaïque par la voie de limplicite, laveuglement des protagonistes empêchant leur conscience du danger. Cest aux lecteurs dapprécier, par eux-mêmes, les risques que courent les personnages pécheurs. De même qudipe encourait le châtiment divin, Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" et Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , par leur péché, se placent dans la ligne vengeresse de Dieu. Si Tirésias nest plus là pour avertir nos personnages, Lotario peut bien jouer ce rôle pour son ami bien « impertinent » : « los buenos amigos [
] no se habían de valer de su amistad en cosas que fuesen contra Dios. Pues, si esto sintió un gentil de la amistad, ¿cuánto mejor es que lo sienta el cristiano, que sabe que por ninguna humana ha de perder la amistad divina? » (p. 381).
Ce qui se joue dans la dégradation expiatoire, on le voit, relève également de léthique de la réciprocité XE "Don, réciprocité" : derrière le châtiment, le retour du bâton se profile et se fait finalement sentir, dans ses conséquences les plus insupportables. Lexemplarité du mythe de la faute ne dépend pas uniquement de la faute, cest aussi celle de sa sanction.
Lexemplarité structurelle du récit tragique cervantin :
le personnage chatié (mode tragique I)
El horror venía lo supe en el mismo momento de creerme prisionero en un cuerpo de axolotl, transmigrado a él con mi pensamiento de hombre, enterrado vivo en un axolotl, condenado a moverme lúcidamente entre criaturas insensibles.
Julio Cortázar, « Axolotl », Final del juego
La rétribution négative comme structure axiologique
En fait, lorganisation du récit tragique permet aux parcours malheureux de revêtir une valeur pleinement axiologique, sans se limiter à nêtre quun exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" contrarium destiné à débarrasser les lecteurs dun savoir illusoire, comme il en était question dans la poétique du desengaño. Cest pourquoi A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" associe la rétribution dégradante à celle de la « tragedia morata » de type dysphorique. Il considère que le parcours de réception proposé était source dexemplarité et de plaisir parce quil repose précisément sur la justice rétributive : « si es la persona mala, para ser morata y bien acostumbrada la fábula [...]: pasará de felicidad en infelicidad la cual acción traerá deleite con la venganza y con la justicia » (1998, p. 339).
La structure punitive représente la version négative du conte merveilleux ; comme elle, sa téléologie organise une rétribution à la mesure des actes qui la précèdent. Dans les Nouvelles exemplaires, la tragédie offrait ainsi une exemplarité structurelle XE "Exemplarité : Exemplarité structurelle" complémentaire de celle illustrée par lhistoire féerique. Tout comme le bonheur final des héros de conte merveilleux, la souffrance qui frappe le protagoniste coupable doit être perçue comme étant justifiée ; elle se fonde sur la morale intuitive de la réciprocité XE "Don, réciprocité" (Burkert, 2003, p. 170 ; Brunel, 2004, p. 137-143) :
Cette liaison, vécue dans la crainte et le tremblement, entre la crainte et la souffrance a été dautant plus tenace quelle a fourni longtemps un schème de rationalisation, une première esquisse de causalité ; si tu souffres, si tu es malade, si tu échoues, si tu meurs, cest que tu as péché ; la valeur symptomatique et détectrice de la souffrance à légard de la souillure se réfléchit en valeur explicative, étiologique du mal moral (Ricur XE "Ricur, Paul" , 1988, p. 193).
De nombreux parcours actantiels cervantins sont, ainsi, placés dans un même moule narratif, dorigine archaïque :
Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" : mort,
Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" : enfermement au couvent,
Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" : mort,
Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" : maladie,
mais aussi dans une moindre mesure
Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) : échec et exil,
Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV) : maladie et échec,
Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión (CP) : naissance animale, comme conséquence de la faute maternelle.
La nouvelle du Casamiento engañoso est la plus représentative de la série tragique, puisquelle présente aux lecteurs le châtiment avant de leur signifier la nature de la faute : « No sabré decir si fue por amores respondió el alférez, aunque sabré afirmar que fue por dolores » (p. 523). De l« appétit » sexuel à la souffrance, se tisse le lien causal entre le péché et sa condamnation.
Dans les nouvelles cervantines tragiques, la torture, lexil ou la mort constituent les équivalents négatifs du mariage XE "Mariage" féerique, à linstar de ce qui se produit dans les récits mythiques de dégradation. Dans ces vieilles histoires,
la souffrance est le prix de lordre violé [
] linterdiction qui exclut linculpé de tous les lieux sacrés et publics sacrés eux aussi parce que publics signifie exclusion du souillé hors dun espace sacré [
] lexilé nest pas simplement exclu hors dune aire matérielle de contact ; il est chassé hors dune ambiance humaine mesurée elle-même par la loi ; désormais lexilé ne hantera plus lespace humain de la patrie (Ricur XE "Ricur, Paul" , 1988, p. 192-201).
De même, alors que la souffrance nest, dans le cadre ascendant de la féerie, quun état devant être dépassé, dans le mythe, « le mal de souffrance est relié synthétiquement au mal de faute » (ibid.) : elle manifeste le mal quand, dans la féerie, elle forge le bien. La loi de rétribution est la même ; ce nest que lévolution qui apparaît différente et opposée.
Lexpérience de la démesure (éternité)
Avec la punition mythique, la crainte lectorale se concrétise dans le récit structuralement (dénouement malheureux). Si lhistoire dAdam et Ève ainsi que celle ddipe sérigèrent en mythes (en exemples fictionnels), cest, dailleurs, en vertu de leur structure commune ; lassonance entre les différents mythes du mal se situait dans cette même orientation temporelle de la « Genèse » à l« Apocalypse » et dans le « passage » du protagoniste qui gouverne la fable de létat dinnocence à létat souillé de pécheur (ibid., p. 310-311). Surtout, avec cette rétribution négative, lhistoire rejoignait laxiologie : « tout lordre physique est assumé dans lordre éthique », insiste P. Ricur XE "Ricur, Paul" (ibid., p. 192).
Gardons-nous, toutefois, de tout réductionnisme rationnel qui déboucherait sur la seule compréhension dune lecture abstraite et conceptuelle des nouvelles. La fiction tragique impose une modalité mythique de lecture dans la perception du châtiment, comme elle le faisait dans la faute originelle.
Pour y parvenir, la structure dysphorique cervantine rend attentive à la logique punitive de la souffrance, mais surtout elle focalise notre sensibilité sur la forme de celle-ci. La justice à luvre dans la chute mythique est une vengeance au sens fort du terme : une agressivité qui saccomplit sur la victime souillée, un châtiment sans limite. Paradoxale, léthique expiatoire se pose dans lexcès, du fait même de lampleur du mal commis à lorigine. Le destin sabat sur le protagoniste avec iniquité, méchanceté, comme le signale P. Ricur XE "Ricur, Paul" : Adam et ses fils devront travailler sans relâche à la sueur de leur front, sur une durée (presque) aussi infinie que létait la perfection paradisiaque dont ils jouissaient (ibid., p. 362).
Si lon observe la nature de la sanction dans le personnel exemplaire cervantin, tout semble indiquer que la poétique cervantine cherche à renouer avec les fables ovidiennes de la mythologie archaïque et, à lexception de la métamorphose hypothétique de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión, sécarte du mythe communautaire païen ou chrétien (souillure des fils dAtrée ou dAdam). Déjà, les souffrances dAnselmo, de Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ou de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ne renvoyaient pas à des malédictions familiales : elles prenaient leur source dans lhistoire individuelle du personnage (la lubie du « Curieux », lamour du vieillard, la concupiscence du soldat). On observera, de même, que le viol de la mère de Costanza nentraîne pas de souillure chez le personnage de Costanza.
Du point de vue structurel, le plus significatif reste la démesure de la punition, traduite par une dimension temporelle infinie : le châtiment sannonce perpétuel.
Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" subissent un même malheur. Leur conjoint les abandonne irrémédiablement et chacun des deux protagonistes se voit sanctionné par une mort sociale radicale,
quil sagisse de laimée dEusebio :
El mismo día que pareció Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" la despareció su padre de nuestros ojos, y la llevó a encerrar en un monesterio de una villa que está aquí cerca, esperando que el tiempo gaste alguna parte de la mala opinión en que su hija se puso (Leandra, p. 580),
ou du jeune Florentin :
desamparado, a su parecer, del cielo que le cubría, y sobre todo sin honra, porque en la falta de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" vio su perdición (Curioso, p. 421).
Pour lui dailleurs, le suplice ne sarrête pas là. Comme Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" rencontre un destin funeste ; tous deux ne perdent pas seulement leur santé définitivement : la mort vient sceller leur destin (Curioso, p. 422, Celoso, p. 368).
Dans un scénario proche, Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" et Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ne revoient pas, eux non plus, les femmes qui leur ont infligé de terribles souffrances et leurs maux semblent sans issue. Ainsi la guérison de Tomás nest que physique : sa santé mentale, elle, reste entamée (« aunque le hicieron los remedios posibles, sólo le sanaron la enfermedad del cuerpo, pero no de lo del entendimiento, porque quedó sano, y loco de la más estraña locura que entre las locuras hasta entonces se había visto », LV, p. 277).
Le cas du soldat trompeur est plus significatif encore. On se souvient que lorsque nous analysions les motifs facétieux, il était apparu que Cervantès tendait à limiter leur dimension strictement comique pour les intégrer dans un système plus vaste (voir étude du Curioso et du Celoso) XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" . Dans la Novela del casamiento engañoso, une même stratégie est à luvre. La burla réciproque entre Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" et Estefanía ne se réduit pas à une facétie telle quon peut la lire dans laventure dAnselme (Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" , XLIII). Dans le récit italien, Anselme trompe son épouse comme celle-ci lavait fait précédemment. À la fin de la narration intradiégétique, non seulement il retrouve son épouse, mais la constatation de leur faute commune conduit les protagonistes à saimer à nouveau : ici, comique et structure ascendante vont de pair. Au contraire, les deux bourles dEstefanía et de Campuzano ne sont pas mises sur le même plan par Cervantès. Alors quEstefanía poursuit sa route en compagnie de son « amigo a todo ruedo », Campuzano, lui, se heurte à une solitude XE "Solitude (de lamoureux)" radicale, laquelle, paradoxalement, nourrit lobsession de limage absente, de la femme absente.
- ¡[
] podemos volver a barajar ! Pero el daño está, señor licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" , en que ella se podrá deshacer de mis cadenas y yo no de la falsía de su término; y en efeto, mal que me pese, es prenda mía.
- Dad gracias a Dios, señor Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" dijo Peralta, que fue prenda con pies, y que se os ha ido, y que no estáis obligado a buscarla.
- Así es respondió el alférez; pero, con todo eso, sin que la busque, la hallo siempre en la imaginación, y, adondequiera que estoy, tengo mi afrenta presente (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 533).
Si la structure de facétie régit laventure du soldat, celle-ci est récupérée par une organisation plus large. Le sens du mariage XE "Mariage" trompeur ne sarrête pas à la morale comique de circonstance formulée à deux reprises par lami Peralta : « pata es la traviesa », « qui prende diletto di far f[r]ode,/ Non si de lamentar si altri lingana » (p. 533). Ces deux épiphonèmes, qui rappellent lapologue burlesque (voir supra), sont à chaque fois remis en cause et réfutés par la victime des maux. Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" soutient dabord, contre une vision limitée aux apparences, que le traumatisme subi est perpétuel et profond (« con todo eso, sin que la busque, la hallo siempre en la imaginación, y, adondequiera que estoy »), puis, suite à lénonciation de la moralité facétieuse italienne, que la conscience de sa faute est totale, à la mesure de la luxure qui lavait animé :
Yo no me quejo respondió el alférez, sino lastímome: que el culpado no por conocer su culpa deja de sentir la pena del castigo. Bien veo que quise engañar y fui engañado, porque me hirieron por mis propios filos; pero no puedo tener tan a raya el sentimiento que no me queje de mí mismo (p. 533).
Le héros espagnol, une fois de plus, nest pas un Italien de novella : son malheur est grand, autant dailleurs que le mal quil avait commis, car, à la différence des protagonistes italiens, Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" se dit avant tout victime de lui-même et non de sa compagne comme cela était de règle dans le schéma de la beffa.
Cervantès ne se contente pas de confronter ses personnages et ses lecteurs à un desengaño, à une simple révélation. Pour les acteurs de la fiction, un châtiment est inéluctable, sa dimension démesurée. Il est symptomatique, dailleurs, que plusieurs protagonistes appartenant au corpus des récits de dégradation cherchent à punir leur conjoint (Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ) ; par ce procédé, ce qui est mis en exergue, cest justement (malgré un certain désir légitime de condamnation) linjustice foncière qui serait faite si cette volonté arrivait à exécution.
La structure de la dégradation, ainsi, se veut exemplaire. De même que la structure féerique sachevait sur le rayonnement temporel des vertus énoncées (poèmes, descendance, renommée), avec laction tragique, les lecteurs trouvent, dans le malheur sans fin, le pendant négatif de la durabilité observée en féerie.
Les « transformations » ovidiennes
Los dioses, conociendo el hurto de Prometeo, mucho por ello enojados, mandaron a Mercurio que lo pusiese en el monte Cáucaso atado a una peña, y cerca dél águila o buitre, que le comiese las entrañas y corazón [
]. Y que comiendo nunca se acabase, nasciéndole de noche lo que le comían de día, porque siempre padeciese pena.
Juan Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" , Philosofía secreta de la gentilidad
Peut-on être surpris de lemploi dune telle structure en parallèle de celle de la féerie ?
Il faut rappeler que les Métamorphoses dOvide connaissaient, depuis la Renaissance, plusieurs tentatives exégétiques dans le sens dune lecture exemplaire des fables. Signalons, en Espagne, les publications successives de la Philosofía secreta donde debajo de historias fabulosas se contiene mucha doctrina provechosa (Juan Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" , 1585) et des Anotaciones sobre los quince libros de las transformaciones de Ovidio XE "Ovide : Métamorphoses" (Pedro Sánchez de Viana, 1589). Si lon en croit les passages de La Galatée qui font référence aux fables antiques tragiques, Cervantès a été sensible à ce regain dintérêt pour les récits ovidiens et pour lexégèse morale des fables antiques, suite à la publication de ces deux textes majeurs.
Comme peu dautres auteurs, Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" avait systématisé la logique de dégradation en donnant aux métamorphoses de ses personnages un sens souvent éthique (rétribution négative) et une dimension éternelle. Un homme du Siècle dor comme Juan Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" lavait si bien compris quil avait organisé son Libro quinto autour des personnages mythologiques subissant le châtiment tragique. Tantale XE "Récits mythologiques tragiques : Tantale" , Actéon, Narcisse XE "Récits mythologiques tragiques : Narcisse" , les Danaïdes, etc. se voyaient ainsi convoqués comme des personnages exemplaires, comme les acteurs de « fábulas para exhortar a los hombres huir de los vicios y seguir la virtud » (1995, p. 565-597).
Dans un tel contexte, est-ce vraiment un hasard si Cervantès nous présente sous langle métaphorique dune métamorphose minérale la réaction de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" découvrant les corps enlacés de sa femme et de Loysa (Celoso) : « Sin pulsos quedó Carrizales con la amarga vista de lo que miraba; la voz se le pegó a la garganta, los brazos se le cayeron de desmayo, y quedó hecho una estatua de mármol frío » (Celoso, p. 363). Est-ce aussi un hasard si, au seuil de sa mort, le mari jaloux XE "Jalousie (masculine)" est à ce point figé quil ne quitte plus son épouse des yeux ?
abriendo los ojos desencasadamente, como atónito y embelesado, los puso en ella, y con grande ahínco, sin mover pestaña, la estuvo mirando una gran pieza (p. 364).
Él la miraba con el embelesamiento que se ha dicho (p. 364).
[los padres de Leonora fueron] al aposento de su yerno y halláronle, como se ha dicho, siempre clavados los ojos en su esposa (p. 365).
Leffroi de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" rappelle lhistoire de Méduse ; surtout, à linstar des héros malheureux du poète latin, le protagoniste du Celoso extremeño subit un châtiment qui le condamne à une immobilité extrême.
On se souvient également que la fin de laventure de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (DQ I) laissait pressentir la présence de traces mythologiques.
No hay hueco de peña, ni margen de arroyo, ni sombra de árbol que no esté ocupada de algún pastor que sus desventuras a los aires cuente; el eco repite el nombre de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" dondequiera que pueda formarse: Leandra resuenan los montes, Leandra murmuran los arroyos, y Leandra nos tiene a todos suspensos y encantados, esperando sin esperanza y temiendo sin saber de qué tememos (Leandra, p. 581).
La critique estime que lécho qui répète le nom de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" dans lespace bucolique dEusebio est un topos de la poésie pastorale (DQ I, p. 581, note 39 de léditeur). Aussi légitime soit-elle, cette interprétation ne rend pas compte de limportance du motif dans la structure globale du récit. Le comportement des bergers amoureux de Leandra trahit une véritable similitude avec celui dEcho, la nymphe éprise de Narcisse XE "Récits mythologiques tragiques : Narcisse" :
Méprisée, elle se cache dans les forêts ; elle abrite sous la feuillée son visage accablé de honte et depuis lors elle vit dans des antres solitaires ; mais son amour est resté gravé dans son cur et le chagrin davoir été repoussée ne fait que laccroître. Les soucis qui la tiennent éveillée épuisent son corps misérable, la maigreur dessèche sa peau, toute la sève de ses membres sévapore. Il ne lui reste que la voix et les os ; sa voix est intacte, ses os ont pris, dit-on, la forme dun rocher. Depuis, cachée dans les forêts, elle ne se montre plus sur les montagnes ; mais tout le monde lentend ; un son, voilà tout ce qui survit delle (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , 1992, p. 119).
Le chur des bergers cervantins métaphoriquement dissout dans lécho de la nature nest pas seulement une reprise du mythe de la « nymphe à la voix sonore » : il joue le dernier acte de la « tragedia » (Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , p. 570) en répétant inlassablement le nom de lêtre souillé, comme les Naïades relayées par Echo (« les Naïades le pleurèrent [
] ; Echo répéta leurs gémissements » Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , 1992, p. 123).
Dans la Novela del licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera, Cervantès renoue avec larchitecture mythologique du récit de Tantale XE "Récits mythologiques tragiques : Tantale" : Tomás Rodaja a beau finir par ne plus être malade, il reste puni par les gens qui, avant, lentouraient et qui, désormais, lempêchent dexercer correctement son métier davocat. Malgré le retour à la raison (« volvió a su primer juicio », LV, p. 299), la sanction se poursuit et le poursuit :
Escucháronle todos y dejáronle algunos. Volvióse a su posada con poco menos acompañamiento que había llevado. Salió otro día y fue lo mismo; hizo otro sermón y no sirvió de nada. Perdía mucho y no ganaba cosa; y, viéndose morir de hambre, determinó de dejar la Corte (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 300).
On ne sera donc pas surpris que ce Tantale XE "Récits mythologiques tragiques : Tantale" espagnol meure, littéralement, de faim. Son homologue mythologique navait pas subi dautre sort en enfer :
Y así fue condenado para el infierno a perpetua pena, en esta manera: que estuviese metido en las aguas hasta el bezo más bajo de la boca, y árboles cargados de fruta le cuelguen hasta el bezo más alto, y cuando comer quisiese de la fruta, se le alcen los árboles, y cuando beber del agua, se le baje; y por tal triste condición, Tántalo fue puesto entre frutas y bebida, padeciendo continua sed y hambre (Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" , 1995, p. 571).
Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" néchappe pas lui non plus au châtiment de la dégradation ; il doit subir une souillure corporelle, symbolisée par les stigmates de la syphilis :
Mudé posada y mudé el pelo dentro de pocos días, porque comenzaron a pelárseme las cejas y las pestañas, y poco a poco me dejaron los cabellos, y antes de edad me hice calvo, dándome una enfermedad que llaman lupicia, y por otro nombre más claro, la pelarela. Halléme verdaderamente hecho pelón, porque ni tenía barbas que peinar ni dineros que gastar (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 533-534).
Du point de vue de la lecture participante, la structure tragique nest pas moins efficace que celle qui portait les protagonistes vers le bonheur ou la reconnaissance XE "Don, réciprocité" durable. Leffet est évidemment bien différent, puisque le châtiment résonne comme un coup sur la tête. Si le terrible malheur qui écrase le personnage est exemplaire, cest bien parce que la rétribution négative recèle un pouvoir persuasif et éducateur. Par le biais de la menace virtuelle, Cervantès utilise la pédagogie archaïque de lintimidation en établissant un lien quasi automatique entre erreur humaine et punition extrême (voir infra : V. 3. A. Se soumettre).
En somme, les allusions des Nouvelles exemplaires à la mythologie ne sont pas isolées les unes des autres : elles sintègrent dans une structure globale sous-jacente qui leur donne sens et dont dépendent, plus généralement, les récits qui en font usage. On ne peut être complètement daccord avec Laura Gómez Íñiguez lorsquelle conclut à labsence duniversalité du propos mythologique dans le Celoso (1991, p. 637 ; voir supra : IV. 2. A). Il favorise, évidemment, la lecture allègre de la nouvelle, notamment dans la lecture progressive, première, de celle-ci (voir infra : V. 2. A. Le trouble émotionnel) ; mais la variable de la compréhension sélève, elle aussi, au fur et à mesure que les références mythologiques, explicites ou implicites, saccumulent. Le rire du lecteur, en aucun cas, nexclut la perception éthique des éléments qui le font émerger : les deux perceptions sont complémentaires, même si, évidemment, elles peuvent sopposer lorsque la compréhension des récits diverge au sein dun groupe de lecteurs et quelle suscite une agréable disputa...
La répulsivité de la dégradation
Creo que de no haber sentido la proximidad de otros visitantes y del guardián, no me hubiese atrevido a quedarme con ellos. « Usted se los come con los ojos », me decía riendo el guardián, que debía suponerme un poco desequilibrado.
Julio Cortázar, « Axolotl », Final del juego
En empruntant le récit mythologique, Cervantès prend des risques, car la narration tragique reste, après tout, une forme dexemplum contrarium. Les lecteurs peuvent bien se rendre compte que lanti-héros est un « exemple à fuir » selon la rhétorique antique, mais les garanties dun tel comportement lectoral prêtent toujours à caution. Il faut donc que le récit dysphorique renferme des vertus exemplaires nettes induisant le rejet des contre-modèles XE "Exemplum : Exemplum contrarium" présentés « sous les yeux ». Or, cest bien le cas : légarement du protagoniste et la dimension prééthique de sa faute sont de nature à provoquer, chacun à leur façon, une réaction de répulsivité de la part des lecteurs.
Légarement
Le premier foyer diégétique de répulsivité réside, essentiellement, dans légarement du personnage principal (Ricur XE "Ricur, Paul" , 1968, p. 231). Aristote XE "Aristote" assimilait la faute tragique à un égarement, à une ignorance des conditions matérielles de laction (hamartía Poétique, 53a 7-12 ; Éthique à Nicomaque, 1135b 18). Lerreur dAnselmo, de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" et de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ne se réduit pas à la faute doù émerge la souillure ; elle se manifeste avant tout dans laveuglement. En ce sens, Javier García Gibert a raison de rapprocher Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ddipe. Mais la parenté des deux uvres ne se découvre pas seulement à la lumière dun recours commun à lironie tragique. Dans la pièce de Sophocle, les deux piliers dramatiques résident, au départ, dans le désir inquisiteur et entêté du roi de Thèbes et, à la fin, dans la mutilation sanglante de ses organes visuels. Or, on sait que la cécité finale renvoie à la cécité symbolique mise au jour par Tirésias : dipe XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" est le responsable du fléau qui sabat sur la ville (« car, sache-le, cest toi, cest toi, le criminel qui souille ce pays ! » 1973, p. 197). Anselmo, Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , Carrizales et Campuzano sont construits sur le même patron diégétique.
Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" et Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , par leur entêtement pathologique (curiosité XE "Curiosité" , jalousie XE "Jalousie (masculine)" ), sont incapables déchapper à leur destin :
[Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" p. 378-388] Pues con todas estas partes, que suelen ser el todo con que los hombres suelen y pueden vivir contentos, vivo yo el más despechado y el más desabrido hombre de todo el universo mundo; porque no sé qué días a esta parte me fatiga y aprieta un deseo tan estraño, y tan fuera del uso común de otros, que yo me maravillo de mí mismo, y me culpo y me riño a solas, y procuro callarlo y encubrirlo de mis proprios pensamientos [
]. Con la atención que has visto he escuchado, Lotario amigo, cuanto has querido decirme, y en tus razones, ejemplos y comparaciones he visto la mucha discreción que tienes y el estremo de la verdadera amistad que alcanzas; y ansimesmo veo y confieso que si no sigo tu parecer y me voy tras el mío, voy huyendo del bien y corriendo tras el mal. Prosupuesto esto, has de considerar que yo padezco ahora la enfermedad que suelen tener algunas mujeres, que se les antoja comer tierra, yeso, carbón y otras cosas peores, aun asquerosas para mirarse, cuanto más para comerse.
[Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 330] Quisiera tener a quien dejar sus bienes después de sus días, y con este deseo tomaba el pulso a su fortaleza, y parecíale que aún podía llevar la carga del matrimonio; y, en viniéndole este pensamiento, le sobresaltaba un tan gran miedo, que así se le desbarataba y deshacía como hace a la niebla el viento; porque de su natural condición era el más celoso hombre del mundo, aun sin estar casado, pues con sólo la imaginación de serlo le comenzaban a ofender los celos, a fatigar las sospechas y a sobresaltar las imaginaciones; y esto con tanta eficacia y vehemencia, que de todo en todo propuso de no casarse.
Le personnage de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , de même, par son très jeune âge, ne voit pas le malheur sabattre sur elle, obligeant ainsi Eusebio à la dédouaner en partie de sa faute, quil assimile à un péché de jeunesse (« Los pocos años de Leandra sirvieron de disculpa de su culpa, a lo menos con aquellos que no les iba algún interés en que ella fuese mala o buena », Leandra, p. 580). Enfin on constatera dans la Novela del casamiento engañoso que Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" est, lui aussi, victime dun égarement irrationnel. Il confie ainsi à Peralta : « Yo, que tenía entonces el juicio, no en la cabeza, sino en los carcañares, haciéndoseme el deleite en aquel punto mayor de lo que en la imaginación le pintaba » (CE, p. 526).
Plus important encore, cependant, est le fonctionnement tragique par lequel la fiction théâtrale renvoyait le public à sa connaissance propre des mythes dont elle était issue. Les spectateurs du Ve siècle av. J.-C. connaissaient la double faute ddipe (parricide et relation incestueuse) avant la représentation même : les mots énigmatiques de Tirésias renforçaient, ainsi, la prise de recul vis-à-vis du protagoniste et lidentification au sage clairvoyant.
Dans la narration brève cervantine, la même stratégie vise à empêcher que les lecteurs soient solidaires du contre-modèle XE "Exemplum : Exemplum contrarium" romanesque. Lenquête dAnselmo apparaît très vite teintée dironie tragique. Lhorizon dattente prosaïque induit par la lecture des précédents chapitres de Don Quichotte ainsi que lentrée en matière italienne (« En Florencia, ciudad rica y famosa de Italia »...) accélèrent lanticipation de la chute. La fidélité de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" sannonce aussi fragile que la résistance de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" ou que la continence des femmes du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" . Les anticipations narratives prévues par la structure inaugurale du Celoso extremeño relèvent du même type, et lon peut supposer que ses lecteurs ont dû éprouver un certain plaisir à retrouver une trame quils connaissaient bien depuis la publication de Don Quichotte (1605) : de toute évidence, lentrée en scène de Loaysa fera chavirer la barque instable du couple naïf. La prétention presque grotesque de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" et lâge très jeune de Leonora obligent les lecteurs à adopter une position de lucidité surplombante sur lattitude des personnages. Doù lexemplarité tragique, qui place le lectorat à distance dune quelconque fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" pour le comportement des deux protagonistes. Dans la Novela du casamiento engañoso, la rhétorique de non-identification, quoique moins importante, tient au secret que le narrateur autodiégétique ne souhaite pas révéler à Peralta, et qui, du coup, réduit la profondeur de ladhésion au comportement que suivent les lecteurs dans leur progression narrative (« intención tan torcida y traidora que la quiero callar », CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 527).
Pour asseoir avec plus de force léloignement du lecteur vis-à-vis du protagoniste, Cervantès a recours à la voix dun tiers XE "Aide, Auxiliaire" , représenté, dans la tragédie antique, par un personnage comme Tirésias. Dans la Novela del curioso impertinente, cette voix est non seulement représentée à travers lagôn que Lotario livre à son meilleur ami, mais aussi par un « chur » tragique discourant par lentremise du discours narrateur. On a pu montrer très justement le nombre important des interventions du narrateur qui alors porte un regard distancié sur lhistoire contée et se pose comme une voix auctoriale, une voix dautorité. En se répondant mutuellement, le discours narrateur et le discours actantiel tissent un filet discriminant au-dessus du spectacle fictionnel visant à réguler et à retenir lidentification des lecteurs.
Précisons, néanmoins, que cette stratégie sestompe dans le recueil de 1613. Le discours des Ejemplares se fait moins directif et apparaît sur le mode interrogatif. Dans la nouvelle la plus proche du Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" le Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" lintrusion narratrice se limite à cette intervention :
Dígame ahora el que se tuviere por más discreto y recatado qué más prevenciones para su seguridad podía haber hecho el anciano Felipo, pues aun no consintió que dentro de su casa hubiese algún animal que fuese varón. A los ratones della jamás los persiguió gato, ni en ella se oyó ladrido de perro: todos eran del género femenino. De día pensaba, de noche no dormía; él era la ronda y centinela de su casa y el Argos de lo que bien quería (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 335).
À ne plus dormir la nuit, Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" reproduirait presque le comportement extravagant dAlonso Quijano. De plus, par rapport à la nouvelle du Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" lironie tragique se dote, en supplément, dune ironie discursive : la solidarité du narrateur pour le personnage est à double tranchant, puisquil faudrait croire que lutopie idéaliste (absence de prédateur chat ou chien/ absence de personne mâle) est une marque de sagesse (« discreto y recatado »). La lecture du Curioso avait appris aux contemporains de Cervantès à se défier de ce type de pensée, redevable à une candeur périlleuse
Le dégoût
La poétique de la répulsivité ne réside pas seulement dans lécart qui se manifeste entre linconscience du protagoniste coupable et la conscience du lecteur. Le fait même que la faute relève dun tabou prééthique aide XE "Aide, Auxiliaire" , aussi, à transformer la faute en souillure et à éloigner la simple impression de culpabilité du personnage. La faute dégradante nest pas une faute légale, cest une transgression intuitivement insupportable, cest le personnage dans son ensemble qui doit savérer repoussant et porteur dune densité mythique.
On mesure, alors, lécart qui sépare la poétique cervantine de celle de ses prédécesseurs italiens pour qui la culpabilité était quantifiable. Contrairement au mythe, où règne le péché comme « situation qualitative (il est ou il nest pas) », dans la novella prime la culpabilité, laquelle sexprime par degrés : la conscience coupable « confesse que sa faute comporte le plus et le moins, a des degrés de gravité [
]. Et la justice elle-même sera une justice relative » (Ricur XE "Ricur, Paul" , 1988, p. 261). Par lintermédiaire de lerreur prééthique, le récit cervantin cherche, lui, le mythe, précisément quand les novelle, notamment celle de M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , sy soustrayaient. Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" est radicalement souillé et torturé ; il ny a plus de degrés pour juger sa faute ou sa sanction. La justice « exemplaire », ainsi, ne retrouve pas les femmes de mauvaises vie « responsables » des malheurs du licencié de Verre (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 276-277) ou du soldat floué (CE, p. 533-534), contrairement à ce qui se produisait avec les cas bandelliens. Dans les histoires de lécrivain lombard, limaginaire de la culpabilité plongeait les personnages dans l« expérience éthico-juridique » (ibid., p. 263) et les fauteurs de trouble devaient répondre de leurs actes devant une justice qui les rattrapait la plupart du temps ; nombreuses sont les nouvelles qui mettent en scène « une enquête, un jugement final, des exécutions » et qui prenaient ainsi « une allure de romans policiers ou de chroniques judiciaires » (Bandello, 2002, p. 41). À lopposé de limpression de souillure dégagée par les êtres cervantins, les personnages bandelliens comme Violante (I, 42) revendiquaient par ailleurs avec fierté la logique des actes criminels quils avaient perpétrés ; le narrateur, bien sûr, restait impassible devant ce type daffirmations
((
Troisième Partie
((
Les chemins
de linitiation cervantine
( Chapitre V (
La poétique de
lexemplarité initiatique
[Les folkloristes] ont tendance à dire, que dès que deux histoires sont composées sur le même motif de folklore ou faites dune combinaison de façon générale similaire de pareils motifs, que ce sont "les mêmes histoires" [
]. Des assertions de cet ordre peuvent exprimer (en une abréviation un peu indue) une certaine part de vérité; mais elles ne sont pas vraies en art ou en littérature. Ce sont précisément la coloration, latmosphère, les détails individuels inclassables d'une histoire et surtout lossature non disséquée de l'argument qui comptent réellement [
Quand] on a expliqué bon nombre des éléments que lon trouve noyés dans les contes de fées (tels que les marâtres, les ours et les taureaux enchantés, les sorciers cannibales, les tabous sur les noms, et ainsi de suite) comme des restes danciennes coutumes autrefois pratiquées dans la vie quotidienne ou de croyances autrefois considérées comme des croyances et non comme des "fantaisies" il reste encore un point trop souvent oublié : cest leffet que produisent aujourdhui ces choses anciennes dans les contes tels quils sont.
J. R. Tolkien, Du conte de fées
1. Les nouvelles Métamorphoses exemplaires
-A-
Par-delà la féerie et la tragédie :
la trame archaïque des nouvelles
Bientôt lheure décisive franchira le vestibule de cette maison. Ce sera quand toute souillure aura été expulsée du foyer par les rites expiatoires qui chassent les folles erreurs
Eschyle, Les Choéphores
Lorsque lon considère les deux formes narratives étudiées précédemment la féerie et la tragédie, il ne serait pas difficile de conclure à la radicale dissymétrie des poétiques qui organisent le corpus des nouvelles exemplaires et soutenir lexistence de deux structures opposées de récit.
Mais rappelons-nous... Les récits archaïques regroupent des « genres » différents : fables animalières, contes de bonne femme, apologues, récits mythologiques. Depuis la Généalogie des dieux païens XE "Boccace, Jean : Généalogie des dieux païens" (J. Boccace) et comme en témoignent les dictionnaires classiques (Covarrubias, Autoridades), labsence de frontières nettes entre tous ces récits appartenant à un passé reculé profite, chez les lettrés du Siècle dor, à la compréhension dune forte homogénéité narrative.
La cohérence de lexemplarité diégétique du recueil
Si lon se penche plus encore sur les récits cervantins relevant dune architecture tragique, un « détail » nous interpelle systématiquement : la présence dun dénouement second qui sécarte du tragique ovidien.
En fait, cette rectification par rapport à la structure descendante nest pas originale. Paul Ricur XE "Ricur, Paul" repère, en effet, que le récit tragique exclut généralement le pardon des fautes, mais il nest pas rare quune « impulsion vers la fin du tragique » se fasse sentir (1988, p. 370-372), comme le montrent, chez Eschyle, la fin de LOrestie (Les Euménides) et celle présumée de La Prométhie (Prométhée délivré) et, chez Sophocle, le Philoctète et dipe XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" à Colone. Il ne sagit pas là de retournements heureux comme les lecteurs ont pu en connaître dans le Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" , mais dinflexions dans la poétique de la répulsivité censée éloigner le public du personnage coupable.
On percevait également à la fin du Curioso une stratégie diégétique destinée à présenter le personnage principal, Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , sous un jour plus favorable. Essentiellement, il sagit des derniers mots quil couche sur le papier avant de mourir :
Un necio e impertinente deseo me quitó la vida. Si las nuevas de mi muerte llegaren a los oídos de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , sepa que yo la perdono, porque no estaba ella obligada a hacer milagros, ni yo tenía necesidad de querer que ella los hiciese; y, pues yo fui el fabricador de mi deshonra, no hay para qué
(Curioso, p. 422).
La Novela del celoso extremeño amplifie la séquence de la conscience de la faute et du repentir :
La venganza que pienso tomar desta afrenta no es, ni ha de ser, de las que ordinariamente suelen tomarse, pues quiero que, así como yo fui estremado en lo que hice, así sea la venganza que tomaré, tomándola de mí mismo como del más culpado en este delito; que debiera considerar que mal podían estar ni compadecerse en uno los quince años desta muchacha con los casi ochenta míos. Yo fui el que, como el gusano de seda, me fabriqué la casa donde muriese, y a ti no te culpo, ¡oh niña mal aconsejada! (y, diciendo esto, se inclinó y besó el rostro de la desmayada Leonora). No te culpo, digo, porque persuasiones de viejas taimadas y requiebros de mozos enamorados fácilmente vencen y triunfan del poco ingenio que los pocos años encierran. Mas, porque todo el mundo vea el valor de los quilates de la voluntad y fe con que te quise, en este último trance de mi vida quiero mostrarlo de modo que quede en el mundo por ejemplo, si no de bondad, al menos de simplicidad jamás oída ni vista (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 366-367).
Cervantès tente de rétablir grâce à leffet de compassion tragique une image positive des deux protagonistes, ce quAristote appelait le « sens de lhumain » (voir supra : I. 2. A. Lempathie). En ce qui concerne la réception du personnage de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , la libéralité XE "Libéralité" quil exprime sur son lit de mort répond à la privation de liberté XE "Liberté (en amour)" quil avait fait subir à son épouse.
Mais ce nest pas tout. Ce dénouement, il faut le signaler, est « second » ; il fait écho à celui qui devait être accompli si Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" nen avait pas été empêché par un évanouissement soudain :
Y, con todo eso, tomara la venganza que aquella grande maldad requería si se hallara con armas para poder tomarla; y así, determinó volverse a su aposento a tomar una daga y volver a sacar las manchas de su honra con sangre de sus dos enemigos, y aun con toda aquella de toda la gente de su casa. Con esta determinación honrosa y necesaria volvió, con el mismo silencio y recato que había venido, a su estancia, donde le apretó el corazón tanto el dolor y la angustia que, sin ser poderoso a otra cosa, se dejó caer desmayado sobre el lecho (p. 363).
En cette fin de nouvelle, la lecture ne se réduit plus à une simple acceptation de légarement féminin (« yo la perdono », Curioso) XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , à une confession visant à se laver de toute souillure. La nouvelle exemplaire évoque la possibilité de la vengeance pour mieux la retourner et faire place à une éthique inverse, celle du don XE "Don, réciprocité" . Ne faut-il pas voir là un « modèle » dhumanité, comme on pouvait le voir également dans lévanouissement étrange et soudain de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , véritable « exemple » symbolique de refus dagressivité meurtrière (« le apretó el corazón tanto el dolor y la angustia ») ?
À propos de Leonora, Cervantès poursuit lexemplarité féerique qui avait empêché la belle et Loaysa de consommer leur attraction mutuelle. Le dénouement final dédouane la jeune fille. Dabord, elle naccepte pas le mariage XE "Mariage" avec son galant ; de ce fait, le motif du couvent, exploité dans le Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" napparaît plus comme un refuge contre le mari, mais comme un prolongement de sa fidélité (« Vivid vos muchos años, mi señor y mi bien todo, que, puesto caso que no estáis obligado a creerme ninguna cosa de las que os dijere, sabed que no os he ofendido sino con el pensamiento », Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 368). De plus, à la différence de Camila, Leonora ne paye pas son attirance pour Loaysa : elle ne subit pas de souillure humorale et nest pas punie par la mort (« Camila, hizo profesión, y acabó en breves días la vida a las rigurosas manos de tristezas y melancolías », Curioso, p. 423) : « Quedó Leonora, viuda, llorosa y rica » (Celoso, p. 368).
La Novela del licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera présente, elle aussi, une structure conclusive double. Cervantès ne condamne pas le personnage principal à rester prisonnier de son échec professionnel (« un religioso de la Orden de San Jerónimo [
] le hizo volver a la Corte, adonde, con dar tantas muestras de cuerdo como las había dado de loco, podía usar su oficio y hacerse famoso por él », LV, p. 299). Suivant la modalité ascendante de plusieurs dénouements tragiques, Cervantès reconduit le motif de lexil comme source de purification (Avalle-Arce, 1982, p. 21). Tomás quitte lEspagne, renoue des liens damitié et finit par inverser sa réputation dhomme touché par la folie : « se fue a Flandes, donde la vida que había comenzado a eternizar por las letras la acabó de eternizar por las armas, en compañía de su buen amigo el capitán Valdivia, dejando fama en su muerte de prudente y valentísimo soldado » (LV, p. 300-301).
Lautre nouvelle profondément marquée par la mythologie de la faute, El casamiento engañoso, met en scène une même perspective ascendante. Lhôpital de la Résurrection fonctionne doublement comme un lieu de purification. En premier lieu, lhôpital se situe à la marge de la ville (« está en Valladolid fuera de la puerta del Campo », p. 521) ; il constitue un espace propre au retrait réparateur. En deuxième lieu, le rôle de cet édifice est justement dordre thérapeutique (Jarocka, 1979, p. 22) : « debía de haber sudado en veinte días todo el humor que quizá granjeó en una hora » (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 520). Enfin, le colloque des chiens que Campuzano a écouté lors de sa convalescence doit être entendu comme un rêve probablement salutaire. Il oppose, en effet, à la volonté de vengeance du soldat lexemple de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , un chien qui, malgré les nombreuses tromperies dont il fut victime, se consacre finalement au secours XE "Aide, Auxiliaire" (CP, p. 616-617). Pour Cervantès, la condamnation lectorale de la faute est ici plus quailleurs peut-être indissociable dune nécessaire compassion tragique. À Peralta, qui, en toute logique, sétait dans un premier temps ri de lui, Campuzano fait valoir quil ne se plaint pas ; il est en fait profondément malheureux : « Yo no me quejo respondió el alférez, sino lastímome [...]. Bien veo que quise engañar y fui engañado [...]; pero no puedo tener tan a raya el sentimiento que no me queje de mí mismo ». Le personnage « exemplaire » lest précisément parce que, même coupable, il reste humain et doit susciter la bienveillance humaine.
La cohérence narrative du recueil : le scénario initiatique
On observe, finalement, au sein des Nouvelles exemplaires, une identité structurale. On a décelé la forte récurrence du mythe de la faute. Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV), Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" (Celoso), Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE) mais aussi Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Leonisa (AL), Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et Leocadia (FS), ont tous puisé, chacun à leur manière, dans le paradigme de la structure tragique. Pour autant, Ricardo, Leonisa, Rodolfo et Leocadia, qui appartiennent au cycle féerique (AL, FS), ne sont pas les seuls à en réchapper. Campuzano quitte les Armes pour rentrer dans les Lettres et, inversement, le licencié Rodaja trouve une issue heureuse dans les Armes. Pour tous les deux, dailleurs, lamitié favorise une réintégration sociale. Le cas de Carrizales est plus complexe, car son repentir final et lamour de sa femme ne peuvent empêcher son grand âge et la gravité de la faute matrimoniale XE "Mariage" (dissymétrie des âges) demporter le personnage dans la tombe, seule possibilité pour la souillure qui le touche de disparaître.
Si lexploitation cervantine de la structure tragique rejoint, en fin de récit, la structure ascendante du conte merveilleux, et si la structure féerique recyclée par notre auteur récupère abondamment le schème de la faute, alors il faut soupçonner quune trame commune relie les douze récits brefs inclus dans le recueil « exemplaire ».
Une piste significative laissée par Cervantès concernait la tradition ésopique (voir supra : CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 536), mais la lecture de la vie de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et lintervention, en son centre, dune sorcière vindicative convoque un modèle narratif sans doute plus conséquent : lÂne dor dApulée (p. 592-595).
Le récit milésien XE "Récit milésien" suscite un rapprochement interfictionnel parce quil englobe aussi bien le récit animalier (Lucius), illustré chez Cervantès par la vie de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , que le récit humain (Amour et Psyché), représenté dans le corpus « exemplaire » par le reste des nouvelles. Percevoir la continuité structurelle entre les deux formes narratives contenues dans lÂne dor est susceptible de nous mettre sur une bonne voie.
En somme, lorsquune faute (curiosité XE "Curiosité" , pulsion sexuelle de Lucius 1958, p. 146-196) conduit dabord à une métamorphose immonde (ibid., p. 197) mais finit par déboucher sur un rachat final (connaissance sacrée ibid., p. 354-377), la structure tragique rejoint la structure féerique, incarnée par lhistoire de Psyché. On aperçoit, en effet, cette même architecture contrastée au cur de lÂne dor, dans le conte que la vieille femme raconte à la jeune prisonnière. Dabord sexprime le désir éprouvé par Psyché de connaître son mystérieux geôlier (curiosité ibid., p. 235-236), un désir qui sera puni par la fuite XE "Fuite" de lAmour ; et puis, finalement, le mariage XE "Mariage" fécond entre les deux protagonistes viendra apporter un heureux dénouement au récit merveilleux (ibid, p. 254-255).
Entre les nouvelles opposées du Celoso et de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , une semblable cohérence structurelle est mise en place, de sorte quà un malheur expiatoire suive une prise de conscience sans précédent.
Dès lors que la tragédie achemine son protagoniste vers la purification de la souillure, le mythe de la faute tend à rejoindre le canevas féerique et trouve ainsi son exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" (mode tragique III). Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" avait repéré que le mythe ddipe correspondait à la structure du conte merveilleux (1990). Surtout, dépassant son repérage formaliste de fonctions (1970) et dégageant les racines historiques des contes merveilleux, le folkloriste avait mis en évidence quau-delà des différents types narratifs, la diffusion des récits féeriques conservait systématiquement une structure identique : le scénario initiatique (1983).
Si lon reprend cette source cervantine quest le récit milésien XE "Récit milésien" dApulée, lexpérience de Lucius et de Psyché relèvent, comme le souligne Simone Vierne, dune même construction initiatique.
Dans les Nouvelles exemplaires, il apparaît, de même, que lorganisation des symboles se polarise autour des deux grands pôles qui structurent la symbolique de linitiation :
la marge, pensée comme espace ou temps à part,
et le passage, considéré comme mode spatial de séparation et/ou dintégration.
Ainsi, le conte merveilleux amène-t-il le protagoniste vers une période de marge, en le séparant de son état initial et en lintroduisant dans ce nouvel état. À la fin du récit, cest le mécanisme symbolique inverse qui doit être perçu : le personnage quitte la période de marge pour être introduit dans un troisième état, supérieur à celui qui le caractérisait en début de récit.
Pour reprendre lexemple antique que nous avons cité peu avant, on constate effectivement que, grâce à sa métamorphose en âne, Lucius dépasse ses pulsions premières et connaît enfin les mystères sacrés, quand Psyché passait de la méconnaissance de son séducteur au bonheur dêtre mariée à lui.
Si lon examine les motifs contiques des récits brefs cervantins, un même découpage de la vie des personnages se fait jour, comme le révèle le tableau ci-dessous. (Les pages apparaissent entre parenthèses.)
Séparation et/ou
passage vers la marge*Période de marge*Sortie de la marge
et/ou intégration*Novela del curioso impertinenteMariageMétal pur (379-380)
Labyrinthe (386)
Maison du couple
Solitude de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" (395)MortsCapitán cautivoHéritage du père (450-452)
Départ pour Alicante (452)
Pauvreté (450, 452, 463, 488, 492)
Solitude (454)
Captivité (454-478), enfermement (462)Voyage de retour (278-492)Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" Départ de la maison paternelle (579)Grotte (579-580)
Pauvreté (580)Départ de Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" de la Roca, retraite monacale (580)Novela de la gitanillaCostanzaRapt (100)
Métal pur (41, 45, 74)
Vie bohémienneDéplacement et arrivée à Murcie (94-97)
Mariage publicDon JuanArrivée chez les gitans (68-69)Vie en collectivité avec les gitans pendant deux ans (captivité, 75)
Prison (98) Novela del amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" Assaut des Turcs (118)
Grotte (143)
Ile de Chypre
Captivité
Labyrinthe (145)Retour (149-155)
Mariage publicNovela de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y CortadilloVoyage à Séville (169-170), puis vers lantre de Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" (179-181) Collectivité criminelle (« algunos meses », p. 215)Départ (215)Novela de la española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" IsabelaRapt (217) (
Pauvreté des Parents et départ pour les Indes (217, 233) (
Mise au service de la reine (226) (
Départ pour Séville (251) (Education en Angleterre (218-219)
Parents prisonniers de corsaires (
Au service de la reine (226-247) (
Attente de deux ans à Séville (Parents retrouvés (240)
Liberté et argent XE "Substance minérale" retrouvés (231et 252)
Remise à ses parents (247)
Mariage publicRicaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" Embarquement sur un navire corsaire (227)
Départ pour Rome (259)Dirige un bateau de corsaire (contenant)
Captivité à Alger (261)Retour à Londres
Retour en Espagne, Mariage publicNovela del licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera Rencontre, absorbtion du fruit (276)Jeûne (278)
Errance pendant deux ans (278)Guérison (299)
Départ pour les FlandresNovela de la fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" LeocadiaRapt (305)
Pauvreté des Parents (305)
Enfermement chez Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (306-310), puis chez ses parents (310-312)Arrivée chez les parents de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (314)
Arrivée au repas (319) et mariage XE "Mariage" Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" Départ pour lItalieSéjour en ItalieRetour à TolèdeNovela del celoso extremeñoLeonora
Mariage (331)Enfermement dans la maison (332)
Retraite monacale (368)Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" Enfermement dans la maison (332)Mort (368)Novela de la ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" CostanzaMort de la mère, adoption des aubergistes (429)Vie recluse à l« auberge, chambre (contenant) à lécart
Vaisselle en métal pur (argent) XE "Substance minérale"
Mariage (438)
Retour à Burgos (439)Don Tomás de Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" Fuite avec Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (379) et arrivée à l« auberge du Sévillan » (384)Vie à lauberge (contenant) en charge du livre de comptesNovela de las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" TeodosiaDépart à la recherche de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)"
Chambre dauberge (contenant) à Castilblanco
Labyrinthe (445)Voyage à Barcelone des deux jeunes femmes
Mariages (438)
Pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle (477)Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" Départ pour lItalieSéjour en Italie (471)LeocadiaDépart à la recherche de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)"
Forêt (454)
Détroussée (pauvreté, 455)Novela de señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" Errance dans les rues de Bologne (487)Recueillie dans lauberge de don XE "Don, réciprocité" Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" puis chez un curéMariages
Retour en Espagne pour don XE "Don, réciprocité" Juan et don Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" Gentilhommes basquesDépart pour lItalie (482)Séjour en ItalieNovela del casamiento engañosoPassage à léglise de San Llorente (531)Séjour à lhôpital (521)Sortie de lhôpital (521) et promenade à lEspolón (623)Novela y coloquio que pasó entre Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" y BerganzaPossible naissance humaine (593)Vie de chienLangage humain (539-542)
* Sur la transition, le passage (séparation/intégration) : VAN GENNEP (1981), p. 19-33.
Sur le voyage : voyage : PROPP (1983), p. 56-61, 263-281 ; DURAND (1992a), p. 285-286 ; VIERNE (2000), p. 50.
Sur le rapt, PROPP (1983), p. 334 (« Dans les matériaux les plus archaïques, [lhéroïne] est reprise au dragon par son fiancé. Ainsi, elle connaît deux unions sexuelles : lune forcée, avec la bête (sa vie conjugale avec la bête est étudiée dans les contes du type Amour et Psyché), lautre, avec un homme, le tsariévich. Mais il existe aussi des cas où il ny a pas deux rivaux. Le dragon nest pas remplacé par le fiancé mais se transforme en prince charmant. Cest ce que nous avons dans Amour et Psyché »).
Sur lengloutissement (labyrinthe XE "Labyrinthe" , tunnel, fossé, tombe, grotte, mer, monstre) : DURAND (1992a), p. 233-247 ; VIERNE (2000), p. 36-46 ; LEWIS-WILLIAMS (2003), p. 144-145, 192, 201.
Sur le vol XE "Vol" : DURAND (1992a), p. 138-142 ; VIERNE (2000), p. 54-56. LEWIS-WILLIAMS (2003), p. 202.
* Sur la marge (internement et purification) : VAN GENNEP (1981), p. 19-33 (« Chez nous, actuellement, un pays touche lautre ; il nen était pas de même autrefois, alors que le sol chrétien ne formait encore quune partie seulement de lEurope ; autour de ce sol, il existait toute une bande neutre [...]. Les zones de cet ordre jouèrent un rôle important dans lantiquité classique [...]. Chez les demi-civilisés, on rencontre cette même institution de la zone [...]. Ces zones sont ordinairement un désert, un marécage et surtout la forêt vierge, où chacun peut voyager et chasser de plein droit [...] la zone est sacrée pour les deux territoires [séparés par lespace neutre]. Quiconque passe de lun à lautre se trouve ainsi matériellement et magico-religieusement, pendant un temps plus ou moins long dans une situation spéciale : il flotte entre deux mondes. Cest cette situation que je désigne du nom de marge »).
Sur la demeure comme symbole dinternement : PROPP (1983), p. 143-214 ; DURAND (1992a), p. 275-281 ; VIERNE (2000), p. 92-94.
Sur le centre et notamment celui du labyrinthe XE "Labyrinthe" comme symboles dinternement : DURAND (1992a), p. 281-285 ; VIERNE (2000), p. 37-54.
Sur la forêt comme symbole dinternement : PROPP (1983), p. 63-142 ; DURAND (1992a), p. 281.
Sur lîle comme symbole dinternement : ibid., p. 273-274 ; VIERNE (2000), p. 51.
Sur le jeûne comme symbole de purification : ibid., p. 28-29.
Sur le métal pur, le processus alchimique, la pierre précieuse comme symboles : supra « Intensification » (III. 3. A). Également : VIERNE (2000), p. 37-38 et PROPP (1983) : « Une des formes primitives du moyen magique que lon acquiert dans lautre monde pour sen servir dans toutes sortes de buts magiques est le cristal XE "Substance minérale" de roche (ou le quartz) répandu aussi bien en Australie quen Amérique » (p. 383). Le « cristal » du rituel conférait « une force magique permettant de devenir mage ou magicien » (p. 389).
En bons descendants des héros du conte merveilleux, les protagonistes « exemplaires » traversent, chacun, selon des modalités qui leur sont propres, des parcours initiatiques individuels.
Tout indique que le conte perpétue la fonction éducative historique assignée au mythe lors de linitiation, ce qui, en soi, na rien de surprenant ; le rite était facilement traduisible narrativement puisquil sorganisait selon un scénario séquentiel, lui-même fortement imprégné de symbolisme. Le passage à la fiction est donc naturel. Reste à élucider comment le récit bref cervantin propose à ses lecteurs un retour à la pratique initiatique.
Avant cela, cependant, il nous faut continuer de mettre en évidence le scénario initiatique à lintérieur de la diégèse pour comprendre, dabord, la signification de ce schème archaïque pour les personnages.
-B-
Dire la transformation : les schèmes archaïques de linitiation
Le principal avantage sélectif du récit initiatique réside dans luniversalité de ses motifs quil intègre en son sein. « Pourquoi cette universalité ? » se demande Geneviève Calame-Griaule.
Lethnologue fait remarquer que les récits archaïques
répondent à des questions que se posent toutes les sociétés humaines. Les contes changent selon les cultures et on le voit très bien quand ils passent dune culture à une autre. Il est évident que tous les détails matériels, le contexte culturel, lenvironnement naturel, les institutions, le mode de vie diffèrent. Mais la structure du conte reste la même, les problèmes posés sont les mêmes (2002, p. 49).
Dire que les Nouvelles exemplaires narrent des initiations, cest affirmer quelles mettent en scène la question de lévolution de la vie humaine à léchelle de lindividu et du corps social. Le rite de passage, tel que nous lavons décrit précédemment, a pour vocation essentielle, dans le rite et dans le conte, daccompagner culturellement le « passage » dun âge de la vie à un autre. Le sens du récit initiatique est souvent celui de lénigme posée par le Sphinx à dipe XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" (« quel est lanimal qui a quatre pieds le matin, deux laprès-midi et trois le soir ? » : lêtre humain). En ce sens, le récit archaïque initie le public à la réalité biologique de la vie (Brunel, 2004, p. 93). Pour le conte, comme pour le rite, vivre cest grandir et vieillir ; il rend manifeste que « la vie individuelle consiste en une succession détapes dont les fins et commencements forment des ensembles de même ordre : naissance, puberté sociale, mariage XE "Mariage" , paternité, progression de classe, spécialisation doccupation, mort » (Van Gennep, 1981, p. 4).
Ainsi Cervantès confronte-t-il la jeunesse à la vieillesse, comme les conteurs opposaient la jeune femme et sa mère-marâtre, lenfant et la Baba-Yaga XE "Sorcière" , cette « ancêtre » et « gardienne de lentrée du royaume des morts » (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983, p. 63-99). De La gitanilla au Coloquio, les lecteurs retrouveront cette insistance sur le dernier âge, que lon pense à la « vieja gitana », qui est le premier personnage à apparaître dans le recueil (p. 28), ou à la Cañizares (« la hospitalera, que era una vieja, al parecer, de más de sesenta años », p. 589).
Dans ces récits brefs qui mettent en lumière la décrépitude humaine, Cervantès se sert des mêmes stratégies allusives que les narrateurs de consejas. Yvonne Verdier, en analysant lhistoire du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge, montre que le discours symbolique joue un grand rôle dans lart de faire prendre conscience de lévolution humaine. Laspect animal et velu du loup XE "Agresseur, prédation" ne se substitue pas à la grand-mère : il en focalise sa caractéristique la plus significative, à savoir l« usure des facultés génésiques féminines » liée à son grand âge (1995, p. 187). Le « Chaperon rouge », quant à lui est « Petit » : quand il part de chez lui, il ne sait même pas préparer à manger (cest sa mère qui a cuisiné le met quil apporte à la grand-mère).
La Cañizares partage effectivement avec la figure de la vieille femme du conte des traits qui renvoient à une représentation archétypale, illustrée en Russie par la Baba Yaga XE "Sorcière" . Lors de laccomplissement de son rite démoniaque, limmobilité du corps de la vieille femme fait ressortir une apparence animalisée et cadavérique, caractéristique de la Yaga slave :
Ella era larga de más de siete pies; toda era notomía de huesos, cubiertos con una piel negra, vellosa y curtida; con la barriga, que era de badana, se cubría las partes deshonestas, y aun le colgaba hasta la mitad de los muslos; las tetas semejaban dos vejigas de vaca secas y arrugadas; denegridos los labios, traspillados los dientes, la nariz corva y entablada, desencasados los ojos, la cabeza desgreñada, las mejillas chupadas, angosta la garganta y los pechos sumidos; finalmente, toda era flaca y endemoniada. Púseme de espacio a mirarla y apriesa comenzó a apoderarse de mí el miedo, considerando la mala visión de su cuerpo y la peor ocupación de su alma. Quise morderla, por ver si volvía en sí, y no hallé parte en toda ella que el asco no me lo estorbase; pero, con todo esto, la así de un carcaño y la saqué arrastrando al patio; mas ni por esto dio muestras de tener sentido (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 601).
Surtout, chez la Cañizares, cest ce mélange singulier dimmobilité et de déplacement magique qui semble ressortir au fond commun folklorique : « [la Yaga XE "Sorcière" ] ne marche jamais. Ou bien elle vole, ou bien elle est couchée, cest-à-dire quelle se comporte comme un cadavre ». Il nest donc pas sans importance de retrouver, à la fin de La gitanilla, le trio humain caractéristique du schéma contique : la mère « la Corregidora », la jeune Costanza, et la vieille femme « su abuela » (p. 98-103).
Mais le plus important, du point de vue lectoral, reste la symbolisation de la mutation identitaire des personnages ; elle passe par la révélation du processus accomplissant le passage dun état à un autre. Il y a initiation par le récit comme il y a initiation par le rite parce que le langage utilisé signifie le changement détat : « philosophiquement parlant, linitiation équivaut à une mutation ontologique du régime existentiel. À la fin de ses épreuves, le néophyte jouit dune tout autre existence quavant linitiation : il est devenu un autre » (Eliade, 1959, p. 12).
Comme nous allons le voir, Cervantès reconduit dans ses nouvelles les mêmes instruments diégétiques que les maîtres dinitiation. Il sagit des symboles spatiaux et biologiques capables de transmettre subtilement lidée de changement ontologique : la territorialité, la séquence mort/naissance, la grossesse, le nom transitoire, lattente et puis, enfin, la métamorphose.
La symbolique territoriale
La symbolique du passage explorée par A. Van Gennep est particulièrement rentable pour faire percevoir un changement car elle joue sur des compétences enracinées dans notre esprit depuis nos ancêtres, pour qui la vision et la gestion de la territorialité furent déterminantes dans la sélection naturelle.
Lemploi cervantin dune histoire organisée sur trois séquences spatiales stimule notre psychologie (voir tableau précédent sur le départ, la marge et réintégration). À linstar des acteurs du rite de passage, Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez (Cautivo), Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (AL), Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" (RC), Isabela (EI), mais aussi don XE "Don, réciprocité" Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , don Juan (SC) et Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" (CP) posent tous la question de létrangeté dans un territoire dont dautres sont « propriétaires » . Par létrangeté du lieu cest celle de leurs nouveaux occupants qui se voit signifiée : en subissant le rite de passage, les personnages changent parce quils passent dun état à un autre, devenant ainsi étrangers à eux-mêmes.
Mais, on le comprendra, la symbolique spatiale ne fournit pas tous les indices de changement initiatique. Pour preuve, les initiés des rituels, des contes et de nos nouvelles rentrent chez eux : ils ne passent pas toujours, définitivement, dans un second lieu. Or, linitiation vise avant tout à éviter les « retours en arrière » : « le passé doit être séparé [du novice] par un intervalle quil ne pourra jamais repasser ». Comme le précisent les psychologues, pour dire efficacement le changement, le rituel sépare les deux états pré-initiatique et post-initiatique en leur attribuant des catégories propres. Les rites de passage profitent de la capacité humaine à catégoriser : ils donnent à létat second une étiquette à part, qui la distingue de la première, ce qui tend à lui assigner une essence différente et, donc, une forte stabilité (Pinker, 2000, p. 137-141). Ainsi aident-ils les individus à
gérer le fait que, tandis que beaucoup dévénements de la vie sinscrivent dans la continuité, les décisions doivent souvent être binaires. Lenfant ne devient pas adulte du jour au lendemain, et deux personnes qui sortent ensemble ne deviennent pas aussitôt des partenaires monogames. Les rites de passage et leur équivalent moderne [
] permettent aux tiers XE "Aide, Auxiliaire" de trancher dans les cas ambigus enfant ou adulte ? pris ou à prendre ? (Pinker, 2005, p. 86).
Symboliques de la mort et de la vie
Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance, et elle crut quelle était morte ; elle se jeta sur son corps sans avoir horreur de sa figure et, sentant que son cur battait encore, elle prit de leau dans le canal et lui en jeta sur la tête. La Bête ouvrit les yeux [
].
- Vous ne mourrez point lui dit la Belle ; vous vivrez pour devenir mon époux [
].
À peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles, quelle vit le château brillant de lumière [
]. La Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ces pieds quun prince plus beau que lamour !
Madame Leprince de Beaumont, La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)"
Considérons maintenant un deuxième système symbolique à luvre dans nos récits brefs : la célèbre dichotomie entre la vie et la mort. De nombreux chercheurs en philosophie, en psychologie et en neurologie estiment, non seulement que la mort fait partie du contexte écologique de lhomme, mais que notre espèce dispose, en outre, dès quatre ans au moins, dune compréhension intuitive de ce phénomène biologique. Ainsi, du point de vue de notre pensée naïve, la mort dune plante ou dun animal induit lidée confuse, mais profonde, que lessence qui animait cette plante ou cet animal a cessé dêtre. Puissant, cet « instinct » est logiquement reconduit dans les rites et dans la culture populaire.
Les Ejemplares suivent cette pente et abondent en motifs stimulant notre conscience intuitive de la mort.
Le symbole le plus transparent est le motif de lévanouissement (Vierne, 2000, p. 23-24), qui exprime la finitude sur le mode de la réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" . On le trouve pour évoquer la séparation, soit comme passage vers la marge, soit comme sortie de la marge (voir supra).
Passage vers la margeRicardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Leonisa, (AL, p. 122),
Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV, p. 276),
Leocadia (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 305),
Teodosia (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 441),
Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE, p. 531).Sortie de la margeLeocadia et Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (FS, p. 316, 320, 321),
Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" et Leonora (Celoso, p. 363, 366),
Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" (DD, p. 473).
Pour les lecteurs, le moment le plus pertinent de la séquence incluant lévanouissement reste celui du réveil. Par ce procédé, le changement de personnalité devient plus évident : la nouvelle naissance connote intuitivement une nouvelle identité. Que lon pense à Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et à Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" : leur mort en miniature éveille à lamour marital, selon la tradition véhiculée par le mythe de Psyché et plus tard par le conte de la Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" .
Symboles de la transition
Le printemps, maintenant à son début, mettait partout les couleurs des bourgeons prêts déclore ; déjà léclat de la pourpre revêtait les prairies et voici que, brisant leur prison dépine et exhalant un parfum exquis, sépanouissaient les roses qui devaient me rendre au Lucius dautrefois.
Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" , Lâne dor
La symbolique de la transition constitue, pour le récit initiatique, une troisième modalité pour marquer le changement identitaire des personnages. Lenvironnement naturel, parce quil est transculturel, a pu fournir plusieurs modèles permettant de donner à ce motif toute sa pertinence initiatique. Quil sagisse de la biologie animale ou végétale, lenvironnement offre de nombreux repères assimilant certaines périodes à des moments de mutation : on pense au cycle dhibernation et de réveil, comme celui, saisonnier, de la flore, mais aussi, dans lespèce humaine, au programme de grossesse ou de maturation.
Grossesse et enfance
[
] alors que Thalie XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" était déjà grandette, elle vit, de sa fenêtre, passer une vieille qui filait, [
] elle fit monter la vieille dans son appartement. Empoignant la quenouille, elle commença à tirer le fil, mais hélas, une écharde de lin se planta sous un ongle et elle tomba morte par terre [
]. Quelques temps après, [le roi] la porta sur un lit et y cueillit les doux fruits de lamour [
]. Or, neuf mois plus tard, Thalie se délivra de deux beaux enfants [
que deux fées] guidèrent vers les tétons de leur maman [
]. Il sembla à Thalie quelle séveillait dun long sommeil.
Giambattista Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , Soleil, Lune et Thalie XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)"
On trouvera dans les Nouvelles exemplaires, comme dans les contes merveilleux, des rapprochements entre la construction du lien amoureux des personnages et la grossesse ou lévolution dun enfant. On sait que la version napolitaine de La Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" ne conclut le sommeil de la jeune fille quavec la naissance de lenfant. La croissance du bébé vient alors signifier, par effet de métonymie, celle de la mère (Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , 1995, p. 430-431 V, 5). Dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et dans La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , la présence de lenfant ponctue le parcours des jeunes femmes et leur donne un contenu évolutif. De même, linsistance cervantine à évoquer la prime jeunesse de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , dIsabela et de Costanza met singulièrement en relief la progressive maturation des protagonistes féminines.
On aura néanmoins noté quen ce qui concerne les personnages masculins (Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" , Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ), le modèle biologique se maintient, même sil est différent de celui utilisé pour les jeunes femmes. Dans leur cas, cest la symbolique de la maladie et de la convalescence qui savère signifiante (p. 111, 220, 299, 473, 521).
Le nom transitoire
Afin de transmettre intuitivement la notion de transformation identitaire, Cervantès a également recours à la pose dune chrysalide onomastique sur les protagonistes en mutation. Durant le rite de passage de plusieurs protagonistes, la période de maturation se manifeste à travers le port dun nom transitoire.
Novela de la gitanillaCostanza (p. 100) ( Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)"
Don Juan ( Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" Caballero (p. 59)Novela del amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ( Mario (p. 138)Novela de la ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" Tomás de Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ( Tomás Pedro (p. 393)Novela de las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" Teodosia ( Teodoro (p. 452)Novela y coloquio Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" ( Gavilán (p. 549), « el perro sabio » (p. 585) ( Montiel (p. 590)
On sera attentif, aussi, aux cas particuliers de Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , Cortado (RC) et de Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV) ; ces noms de famille relèvent dès le départ presque du surnom par leur transparence biographique.
Novela de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y CortadilloPedro del Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Diego Cortado
( Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortadillo (p. 185)Novela del licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" VidrieraTomás Rodaja( XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" « licenciado Vidriera » ( Tomás RuedaDans ces deux textes, néanmoins, linsistance sur le processus de métamorphose se répète puisque, comme le mettent en exergue les titres des nouvelles, cest bien la période transitoire qui importe et dont il convient de se souvenir.
Le passage du temps et le motif des deux ans dattente
Que le changement soit signifié par la période de préparation ou encore par limage de la croissance, lessentiel, avec la symbolique initiatique, réside dans le temps qui est mis à produire lêtre nouveau. La marge, étudiée par A. Van Gennep, nest pas seulement un lieu à lécart, cest également une période qui sétire.
Ainsi, la représentation du passage tend régulièrement à manifester la durée importante quil implique à travers la narration dun voyage.
Quil sagisse de lexpérience de Lucius (Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" ), de celle de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) ou de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV), la traversée despaces importants est initiatique parce quelle traduit le lent écoulement du temps.
Dans plusieurs récits, lévanouissement, sil reste bref, porte toujours à lesprit lidée possible de la mort et de son éternité. Sur ce point, il y a tout lieu de penser que la lecture du motif est plus inquiétante que les cent jours à attendre de la Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" .
Enfin, si lon « regarde bien », comme nous le recommande le prologuiste du recueil, un leitmotiv parcourt les nouvelles et met en exergue la dimension temporelle des symboles précédemment analysés. Le décompte des « deux années » sest immiscé au cur de la moitié des récits : il apparaît comme symbole dattente dans La gitanilla (p. 74), El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (p. 110), La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (p. 249), La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (p. 493), mais aussi dans El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera (p. 299), La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (p. 429, 435).
Le symbole de la métamorphose
Les transformations se font soudainement, comme mécaniquement, le conte ne connaissant pas la croissance ni le devenir. Il unit dun coup les pôles les plus extrêmes.
Antoine Faivre, Les contes de Grimm XE "Grimm (Frères)"
Perception du temps, le récit initiatique est, aussi, perception de lécart, compréhension de la différence radicale qui sépare létat final de létat liminaire des personnages. Pour traduire le changement, lhumanité disposait dautres modèles écologiques que lenfantement ou le cycle de la vie et de la mort. Certains animaux, les insectes notamment, se métamorphosent : ils passent dun domaine animalier à un autre (de la chenille au papillon, par exemple). Étant donné que ce processus naturel constitue une exception pour le jugement de normalité, lanimal est particulièrement apte à séduire la pensée symbolique (Sperber XE "Sperber, Dan" , 1975 ; 1996, p. 194). Par ailleurs, les psychologues ont relevé que le schème de la métamorphose est profondément ancré dans notre imaginaire. Un art premier comme lexpression pariétale témoigne dune attraction particulière pour ce type de représentation, entretenant ainsi de troublantes similitudes avec les rites initiatiques des chamans : lhumain tend à devenir animal ou à subir de terribles distorsions corporelles (Lewis-William, 2003, p. 145, 202).
Que le motif de la métamorphose soit un symbole clé des récits archaïques contes et surtout fables ovidiennes ne saurait nous étonner, pour les deux raisons que nous avons observées : le contexte écologique et les prédispositions psychologiques (voir supra : III. 3. A. Association de deux catégories différentes).
Lidée de métamorphose humaine est ainsi conséquente dans la féerie et sa portée est assez spécifique. L« image de lhomme des contes » insiste M. Bakhtine est fondamentalement optimiste puisquà linverse de celle du récit épique, elle est « toujours échafaudée sur ces mêmes thèmes de la métamorphose et de lidentité » :
La métamorphose [
] et le problème de lidentité [
] appartiennent au trésor du folklore universel primitif. Dans limage folklorique de lhomme, la transformation et lidentité sont profondément unis. Cette conjonction subsiste sous une forme extrêmement nette dans le conte populaire [
]. Lenveloppe mythologique de la métamorphose (de la transformation) contient lidée dévolution, qui procède non pas en ligne droite, mais par à-coups et nuds [
].
À partir de la métamorphose sest créé un type de représentation de toute la vie humaine, dans ses principaux moments de rupture et de crise. Comment un homme devient-il un autre ? On nous offre les images radicalement différentes dun seul et même homme, rassemblées en lui selon les diverses époques et étapes de son existence. Il ny a point ici de devenir, au sens strict, mais crise et re-naissance. Ainsi se définissent les différences essentielles entre le sujet traité par Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" et ceux du roman [dHéliodore]. Les événements quil évoque décident de la vie entière de son héros (1978, p. 261-277).
On a vu, précédemment, lampleur du motif de la métamorphose dans les récits cervantins qui exploitent la structure tragique. Il faut donc percevoir à présent que la structure initiatique imprègne si profondément limaginaire des nouvelles quelle détermine également les récits cervantins à base féerique (sur ces deux formes exemplaires : supra, Chap. IV).
Pour changer symboliquement didentité, le personnage de conseja na pas besoin de rentrer dans une catégorie naturelle différente, comme cest le cas dans les récits ovidiens où des personnages tel Narcisse XE "Récits mythologiques tragiques : Narcisse" ou Actéon ont à devenir des plantes ou des animaux : un simple écart physique ou onomastique fait laffaire. Changer dhabit et changer de nom, dans les Nouvelles exemplaires, ne concerne pas seulement la période de marge, cela signale la métamorphose intérieure du protagoniste.
Le qualificatif « el bueno», qui est dabord attribué à Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , puis à Cortado (RC, p. 191, 212), dénote une évolution majeure des deux personnages éponymes. Mais ils ne sont pas les seuls. Tomás (LV) XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" se voit attribuer, dans sa période post-initiatique, un nom définitif Rueda, en cohérence avec la période dagrégation qui clôt la nouvelle et qui lui permet de dépasser son comportement pré-initiatique (« Tomás Rodaja ») et de renouer sainement avec la société, après sa folie (« licendiado Vidriera »).
En sus de la métamorphose onomastique, la symbolique initiatique se manifeste dans la tenue qui pare les protagonistes dans leur phase dagrégation. Deux maîtres dinitiation nous proposent une belle mise en scène pour nous pénétrer de lidée que Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , Leonisa (AL) et Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" ont bien changé depuis leurs débuts narratifs. Nous pensons à Ricardo et à doña Estefanía.
Considérons dabord le rôle de l« amant libéral XE "Libéralité" » :
En este entretanto había Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" pedido y suplicado a Leonisa que se adornase y vistiese de la misma manera que cuando entró en la tienda de los bajaes, porque quería hacer una graciosa burla a sus padres. Hízolo así, y, añadiendo galas a galas, perlas a perlas, y belleza a belleza, que suele acrecentarse con el contento, se vistió de modo que de nuevo causó admiración y maravilla. Vistióse asimismo Ricardo a la turquesca, y lo mismo hizo Mahamut y todos los cristianos del remo, que para todos hubo en los vestidos de los turcos muertos. Cuando llegaron al puerto serían las ocho de la mañana, que tan serena y clara se mostraba, que parecía que estaba atenta mirando aquella alegre entrada. Antes de entrar en el puerto, hizo Ricardo disparar las piezas de la galeota, que eran un cañón de crujía y dos falconetes; respondió la ciudad con otras tantas (AL, p. 155).
Parce que les personnages portent un vêtement différent, le retour en Sicile nest pas un retour au Même : il simpose comme une manifestation claire de leur évolution amoureuse. La tenue donne à cette entrée au pays le statut de véritable rite de seuil. Dailleurs, comme la peau morte du serpent après sa mue, le déguisement turc porte en lui un symbolisme mortuaire : les vêtements appartiennent aux victimes des derniers assauts maritimes ; ce sont, littéralement, des habits de morts, des habits de mort. Dans le cas de Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , le résultat de la métamorphose nest pas un amoindrissement de sa beauté ; il met au contraire en valeur la femme quelle est devenue (AL).
Cette scène est à rapprocher de celle conduite par la mère de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (FS), bien décidée à ce que son fils soit accepté par Leocadia (rite dagrégation).
Venía vestida, por ser invierno, de una saya entera de terciopelo negro, llovida de botones de oro y perlas, cintura y collar de diamantes. Sus mismos cabellos, que eran luengos y no demasiadamente rubios, le servían de adorno y tocas, cuya invención de lazos y rizos y vislumbres de diamantes que con ellas se entretejían, turbaban la luz de los ojos que los miraban. Era Leocadia de gentil disposición y brío; traía de la mano a su hijo, y delante della venían dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , alumbrándola con dos velas de cera en dos candeleros de plata (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 319-320).
Là aussi, le faste organisé par la mère de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" met en évidence, par linsistance sur les cheveux et sur la parure, une femme (mère de surcroît), une épouse en puissance : « Has de saber, hijo de mi alma, que esta desmayada que en los brazos tengo es tu verdadera esposa: llamo verdadera porque yo y tu padre te la teníamos escogida, que la del retrato es falsa » (p. 321).
Lor, largent, les perles et les diamants, attributs de la pureté, polarisent la lecture imaginaire. Surtout, le costume fait de Leocadia un être différent de la jeune fille du début : la brebis initialement enlevée par la meute de loups sest métamorphosée en belle aristocrate digne de la famille qui lintègrera :
Levantáronse todos a hacerla reverencia, como si fuera a alguna cosa del cielo que allí milagrosamente se había aparecido. Ninguno de los que allí estaban embebecidos mirándola parece que, de atónitos, no acertaron a decirle palabra. Leocadia, con airosa gracia y discreta crianza, se humilló a todos; y, tomándola de la mano Estefanía la sentó junto a sí, frontero de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" . Al niño sentaron junto a su abuelo (FS, p. 320).
En somme, cest, paradoxalement, le vêtement qui renseigne sur la béance qui sépare létat dinitié de celui de novice, cest lui qui dit laccomplissement dune période dexpérience. Dans les Nouvelles exemplaires, si lhabit prend une importance aussi grande, cest parce quil constitue un motif attractif pour le lecteur : il joue comme un prolongement du corps, un schème au carrefour de lindividu et du collectif (Hamon, 1997, p. 36-39 ; Jouve XE "Jouve, Vincent" , 2001, p. 77-80), et il exprime les stigmates dun passé désormais révolu mais dont il aide XE "Aide, Auxiliaire" à mesurer les effets, comme le faisaient les marques de scarification dans les rites tribaux.
-C-
« Nouvelles exemplaires » ou « Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" espagnol » ?
Preguntó don XE "Don, réciprocité" Diego a Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" que qué transformaciones eran aquéllas, y qué les había movido a ser él aguador y don Tomás mozo de mesón. A lo cual respondió Carriazo que no podía satisfacer a aquellas preguntas tan en público; que él respondería a solas.
Miguel de Cervantès, IF
Dans les Nouvelles exemplaires, les éléments descriptifs et narratifs sont assez nets pour quon puisse faire le rapprochement entre les transformations vestimentaires et onomastiques des personnages (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , leurs métamorphoses physique et physiologique (EI, LV, Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" CP) et le texte en attente de publication écrit par le cousin dun certain licencié rencontré par Alonso Quijano dans le Don Quichotte de 1615.
Le jeune humaniste dit avoir composé un nouveau recueil dhistoires brèves sur le modèle ovidien :
Otro libro tengo también, a quien he de llamar Metamorfóseos, o Ovidio XE "Ovide : Métamorphoses" español, de invención nueva y rara; porque en él, imitando a Ovidio a lo burlesco, pinto quién fue la Giralda de Sevilla y el Ángel de la Madalena, quién el Caño de Vecinguerra, de Córdoba, quiénes los Toros de Guisando, la Sierra Morena, las fuentes de Leganitos y Lavapiés, en Madrid, no olvidándome de la del Piojo, de la del Caño Dorado y de la Priora; y esto, con sus alegorías, metáforas y translaciones, de modo que alegran, suspenden y enseñan a un mismo punto (DQ II, 22, p. 812).
Si la rédaction de ces récits est aussi grotesque que leur sujet, par contre, la symbolique de la métamorphose, par son omniprésence, laisse penser que lon se trouve face à un projet similaire.
Les Ejemplares, « Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" espagnol » ? Le propos, l« invención nueva y rara », est identique, en tout cas.
Pourtant, les nouvelles de 1613 nont rien à voir avec le livre du licencié, puisquà linverse de cette parodie dhumaniste, lauteur espagnol a banni les exagérations rhétoriques pour réaliser une uvre beaucoup plus humaine que celle qui se serait appliquée à donner une fausse préhistoire au relief et aux monuments du pays (« la Giralda de Sevilla », la « Sierra Morena », « las fuentes de Leganitos y Lavapiés en Madrid », etc.). En ce sens, la dialectique entre les fables de létudiant quichottesque et les fables du recueil exemplaire reprend le débat qui opposait le bon sens traditionnel et la culture purement livresque. Si les transformations physiques et physiologiques sont forgées sous linfluence du tragique ovidien, il peut sembler spécieux dadjoindre à ce groupe cohérent (EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" le reste des nouvelles pour la seule raison que nos personnages changent dhabits ou trouvent de nouveaux noms.
Un détail, laissé par Cervantès comme la pantoufle de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" , doit néanmoins retenir notre attention. Alors quAvendaño, personnage de lautre série de nouvelles, a décidé de modifier son identité (accoutrement et nom différent) pour conquérir le cur de sa belle, le narrateur, généralement discret, rompt pourtant son silence :
He aquí: tenemos ya en buena hora se cuente a Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" hecho mozo del mesón, con nombre de Tomás Pedro, que así dijo que se llamaba, y a Carriazo, con el de Lope Asturiano, hecho aguador: transformaciones dignas de anteponerse a las del narigudo poeta (IF, p. 393).
Par lintrusion narratrice, Cervantès facilite ici la reconnaissance XE "Don, réciprocité" intertextuelle dun hypotexte, donné comme source dun pastiche (« el narigudo poeta » est une allusion cryptée au père des Métamorphoses). Le rapprochement, avouons-le, nest pas dénué dhumour. Manque-t-il pour autant de sérieux ?
José Montero Reguera, qui sest exprimé sur le sujet, relève judicieusement que les transformations de Tomás et de Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" sont « dignas de anteponerse » au poète latin et que « Cervantes ha desplegado en La ilustre fregona un importante arsenal de recursos para hacer verosímiles hechos difíciles de creer » (1996, p. 333).
Mais il y a plus encore. Le pluriel utilisé par notre narrateur éclairé ne laisse pas dintriguer : se réfère-t-il seulement à Tomás et à Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ? Et, dans ce cas, pourquoi sort-il exceptionnellement de sa réserve XE "Réserve (féminine)" et se met-il en avant de façon aussi « visible » (« He aquí ») ?
Juan Diego Vila fait remarquer une corrélation très importante dans laffaire qui nous occupe : au Siècle dor, le mot « transformaciones » est parfaitement synonyme de « metamorfóseos », terme utilisé par lauteur humaniste et burlesque du second Don Quichotte (1996, p. 538). Cette pièce du dossier invite à considérer sous un nouveau jour lhypothèse dune exemplarité perpétrée selon les recettes archaïques du récit ovidien.
Ce qui est significatif, cest que lallusion à Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" napparaît pas dans les nouvelles qui sadaptent le plus au schéma tragique de la métamorphose antique, comme El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera ou El casamiento engañoso. À linverse, ce que nous avions cru illusoire, à savoir le simple travestissement et lauto-attribution dun nom transitoire, suffit à faire basculer lune des nouvelles les plus féeriques (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" dans le champ littéraire des transformaciones. Un comble ? Peut-être pas, car rappelons-nous quà lépoque, les étiquettes génériques concernant les récits anciens nétaient pas aussi rigides que les critiques actuels le laissent supposer et que, statistiquement, les métamorphoses ovidiennes et les transformations féeriques se confondent.
Cervantès na sans doute pas tort lorsquil associe conseja et transformación. Le conte merveilleux et le tragique ovidien construisent un scénario en partie identique, comme nous avons pu le montrer au début de ce chapitre. Qui plus est, le motif de la métamorphose, au sens strict du terme celui de passage entre deux catégories naturelles, nest quun aspect dans la constellation symbolique de linitiation. À travers lidée de la métamorphose, cest bien dinitiation dont il est question ici : tous les personnages du recueil passent dun état à un autre ; seuls certains récits soulignent plus que dautres la dimension spectaculaire de ce passage.
En fait, Cervantès laisse à notre sagacité le loisir de découvrir que la nouvelle introductrice et la nouvelle terminale disposent, sur notre chemin lectoral, des indices de la trame sous-jacente aux douze nouvelles.
Dès La gitanilla, le sens initiatique de la nouvelle sautait pourtant aux yeux. Reconnaissant à travers Diego Hurtado, le page amoureux de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , Andrés disait à son concurrent :
Lo que imagino es que, enamorado de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , aquella hermosa gitanica a quien hicisteis los versos, habéis venido a buscarla, por lo que yo no os tendré en menos, sino en mucho más; que, aunque gitano, la esperiencia me ha mostrado adónde se estiende la poderosa fuerza de amor, y las transformaciones que hace hacer a los que coge debajo de su jurisdición y mando. Si esto es así, como creo que sin duda lo es, aquí está la gitanica (GT, p. 84).
Le discours est évidemment métaréférentiel et Diego fait office de miroir désignant le locuteur, lui-même : les métamorphoses sont autant celles de Costanza et de don XE "Don, réciprocité" Juan, que celles du page.
Dans la dernière nouvelle (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , qui réactive à son tour la référence à la métamorphose, cest lépisode central de la Cañizares qui fait sens et qui clôt le recueil sur le motif initiatique : laccoucheuse des protagonistes avait la réputation de transformer
los hombres en animales, y que se había servido de un sacristán seis años, en forma de asno, real y verdaderamente, lo que yo nunca he podido alcanzar cómo se haga, porque lo que se dice de aquellas antiguas magas, que convertían los hombres en bestias, dicen los que más saben que no era otra cosa sino que ellas, con su mucha hermosura y con sus halagos, atraían los hombres de manera a que las quisiesen bien, y los sujetaban de suerte, sirviéndose dellos en todo cuanto querían, que parecían bestias (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 592).
Si lon admet que la forme canine et le discours humain de Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Berganza résultent dune métamorphose rappelant les antiques Circé et Médée, on comprend, aussi, que les différentes nouvelles du recueil sont unies grâce à une matière archaïque commune, la transformation initiatique, expression narrative de la cohérence proclamée dans lexemplarité paratextuelle.
Même si lon ne peut parler d« Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" espagnol » pour caractériser le projet nouvellier cervantin, le recoupement des sphères de la transformation et de linitiation révèle, si lon en croit la définition large de la conseja au Siècle dor, que larchaïsme mythologique et féerique sert de patron global dexemplarité. Aussi nous faut-il comprendre maintenant comment linitiation ne détermine plus seulement litinéraire des personnages mais surtout les parcours de lecture. Cest à la lumière de la conception initiatique que la poétique de lexemplarité cervantine et nouvellière pourra émerger.
2. Léducation par la conseja :
Les 6 voies de lexemplarité contique
[Expérience] initiale, voire initiatique : lire, cest être ailleurs, là où ils ne sont pas, dans un autre monde ; cest constituer une scène secrète, lieu où lon entre et doù lon sort à volonté
Michel de Certeau, Linvention du quotidien-Arts de faire
Ce [que ces récits] nous livrent en effet, ce nest pas simplement une somme dexpériences fragmentaires ; cest la façon dont les héros les vivent et les ressentent, au fil dune quête qui les conduit à la découverte deux-mêmes et où ils nous entraînent irrésistiblement dans leur suite.
Jean Canavaggio, Cervantès
Lintérêt du scénario initiatique tient à sa plasticité. Il accompagne les rites fondamentaux de vie et de mort comme les changements biologiques et sociaux de lexistence humaine (puberté, mariage XE "Mariage" , paternité, spécialisation doccupation, etc.).
On a constaté que les nouvelles extraient principalement le scénario initiatique de la fiction féerique. Les implications de la structure contique sont déterminantes : elles mettent laccent non pas tant sur les périodes de crise (gestion de la puberté, énamourement, des fiançailles XE "Mariage" , du mariage, de lentrée en apprentissage) que sur le lent passage dune crise à lautre. Pour lexprimer avec dautres mots, la série séparation - période de marge - agrégation ne décrit pas seulement un rite de passage autonome (Van Gennep, 1998, p. 333). Le mariage, par exemple, qui constitue en lui-même un rite complet de passage, peut, à son tour, sarticuler au sein dun rite plus global, plus étendu, où il composera seulement la phase dagrégation, après une phase de séparation (puberté) puis de marge (amour malheureux, temps des fiançailles,
).
Ce quil importe, donc, danalyser dans les textes relevant de la tradition folklorique, cest la lente métamorphose à laquelle le rite initiatique fournit sa structure. Il convient de percevoir, à présent, comment les nouvelles, dans le prolongement des consejas traditionnelles, décrivent cette longue transition qui sépare le début et la fin de la période de marge formatrice.
Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , Cortado, Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" et Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" ne se contentent pas du rite qui les intègre dans un nouvel état. Certes les jeunes pícaros sont acceptés par la confrérie sévillane (RC) et les voyages ont marqué Rodaja et Carrizales, culturellement ou économiquement (LV, Celoso) ; mais, de même que la Gardeuse doies ou la Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" sapprêtent à vivre une période critique en franchissant lâge de la nubilité (gouttes de sang), pour nos héros cervantins, un long chemin reste encore à parcourir.
Il ne faut pas se méprendre, si les contes sont racontés aux jeunes et aux moins jeunes, ce nétait pas pour que les personnages arrivent à bon port dès le début du récit. Le passé révolu de la féerie est un trompe-lil destiné à amadouer le curieux : cest au présent et dans lépreuve (fictionnelle) que se vit le conte et, pour lauditeur-lecteur, à la première personne
-A-
Exemplarités « expérientielle » et cryptée
La notion dexpérience : du rite à la nouvelle cervantine
Le rite, le conte et lexpérience
Les spécialistes du conte merveilleux sont frappés par le fait que linitiation accomplie dans ces histoires nest pas tant interne au récit quexterne à celui-ci. Celui qui est initié nest pas le personnage mais le lecteur. Concrètement, si le conte reproduit le rite, cest notamment parce que son but principal nest pas de divulguer un savoir, mais de faire acquérir une expérience. Le rite de passage, sil accompagne lévolution des néophytes en signifiant leur métamorphose, est avant tout un rite qui affirme l« autorité de lexpérience » : les initiations « ponen énfasis en la autoridad de la edad y la experiencia de un modo que parece desbordar las distinciones de sexo, al menos en considerable medida » (La Fontaine, 1987, p. 213, 244).
Dans le rituel, nous dit Denis Jeffrey, « lexpérience prime sur la compréhension de lexpérience » (2003, p. 117). De ce point de vue, lapprentissage dun personnage de conte comme Hâsib est révélateur. Son père, un sage grec, décède avant sa naissance ; mais, avant de mourir, il avait demandé à sa femme de remettre à son fils cinq feuillets : « Lorsquil les aura lus et compris, il sera devenu lhomme le plus savant de son temps » (Les mille et une nuits II, 1991, p. 314). Les premières années sont néanmoins peu prometteuses ; linstruction quon lui prodigue dabord enfant est sans effet :
Lorsquil eut cinq ans, [sa mère] le fit entrer à lécole où il napprit rien. Elle le mit en apprentissage mais il napprenait pas plus et ne savait rien faire de ses dix doigts [
]. Sa mère alla aussitôt demander une jeune fille en mariage XE "Mariage" et fit célébrer les noces. Mais Hâsib ne se décida pas pour autant à prendre un métier et continua de vivre comme il avait vécu (ibid., p. 315).
Hâsib deviendra pourtant vizir du roi suite à une longue période dépreuve, et ce nest quà ce moment que sa mère lui apporte les cinq feuillets : « son père avait résumé toute la science du monde en quelque pages » (ibid., p. 449).
Le conte ne révèle pas en quoi consiste cette immense sagesse. Mais est-ce bien nécessaire ? Lauditeur nen a-t-il pas plus appris à suivre laventure initiatique du jeune homme ?
Le conte, fort long, témoigne dune valorisation de lexpérience individuelle (Bakhtine, 1978, p. 271) et non de léducation par transmission ; cest en cela même, insiste Xavier Garnier, que le récit initiatique se reconnaît (2004, p. 444). Pour les cultures antérieures à la diffusion de lécriture dorigine récente à léchelle de lévolution, laction et le vécu sont la base de léducation, et, comme le montre le récit des Mille et une nuits, lécoute du conte nest pas contradictoire avec lexpérience : elle en est lune des facettes multiples. Le travail du conteur est double : il consiste, dune part, à apporter à lauditoire une situation donnée de telle façon quil puisse lappréhender par limaginaire dans des conditions proches de celles produites par la réalité ; et, dautre part, il semploie à simuler, par lidentification au personnage initié, une initiation fictionnelle.
Cervantès et lexpérience
Le contexte culturel dans lequel a baigné notre auteur nest sans doute pas pour rien dans cette valorisation de lexpérience. La pensée véhiculée par les auteurs de la Renaissance donnait à lexpérience du monde toute sa pertinence dans la formation individuelle. La connaissance nétait plus accessible par les autorités de lenseignement scolastique (Garin, 1968, p. 66-70), mais par la découverte du réel. Et ce ne sont pas les informations qui arrivaient du Nouveau Monde qui allaient contredire le courant humaniste. Les Anciens, assure Antonio de Torquemada (Jardín de Flores curiosas, 1570),
aunque fueron grandes cosmógrafos o geógrafos [
] nunca supieron ni descubrieron tanto de tierra como los modernos lo han hecho, que han visto, andado y caminado y navegado tanto que jamás supieron ni entendieron tantas partidas, regiones y provincias como agora se saben, no solamente en lo que toca a las Indias occidentales [
] sino también en las orientales y a la parte del septentrión (cité par Rallo Gruss, 1984, p. 179).
Cervantès nest pas étranger à cet accent mis sur lexpérience, par opposition à la tradition écrite (Castro, 1980, p. 90-91). Le fossé qui sépare Alonso Quijano, homme du livre et homme du Moyen Âge, de Sancho est à cet égard significatif. Mais, plus largement, cest le mépris de lexpérience éducative qui caractérise lhidalgo. Avant de faire sa première escapade, le chevalier néprouve même pas la résistance de son épée en conditions réelles :
Es verdad que para probar si era fuerte y podía estar al riesgo de una cuchillada, sacó su espada y le dio dos golpes, y con el primero y en un punto deshizo lo que había hecho en una semana; y no dejó de parecerle mal la facilidad con que la había hecho pedazos, y, por asegurarse deste peligro, la tornó a hacer de nuevo, poniéndole unas barras de hierro por de dentro, de tal manera que él quedó satisfecho de su fortaleza; y, sin querer hacer nueva experiencia della, la diputó y tuvo por celada finísima de encaje (DQ I, 1, p. 41).
De ce point de vue, lintérêt des aventures dA. Quijano réside dans la confrontation que Cervantès crée entre le livre et la réalité. De La Galatée aux Epreuves et travaux de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" et Sigismunda, lexpérience est un des meilleurs moyens de connaître la vérité (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 205, 328, 339 ; PS, p. 96). La chevalerie, elle-même, lorsquelle est pratiquée empiriquement et non plus fictionnellement, incarne, dans léconomie axiologique de Don Quichotte, la nécessité de se frotter au monde. Le chevalier saffirme alors comme lanti-courtisan moderne :
no todos los caballeros pueden ser cortesanos, ni todos los cortesanos pueden ni deben ser caballeros andantes: de todos ha de haber en el mundo; y, aunque todos seamos caballeros, va mucha diferencia de los unos a los otros; porque los cortesanos, sin salir de sus aposentos ni de los umbrales de la corte, se pasean por todo el mundo, mirando un mapa, sin costarles blanca, ni padecer calor ni frío, hambre ni sed; pero nosotros, los caballeros andantes verdaderos, al sol, al frío, al aire, a las inclemencias del cielo, de noche y de día, a pie y a caballo, medimos toda la tierra con nuestros mismos pies (DQ II, p. 672).
Pour les humanistes de la Renaissance comme pour Cervantès, le paradoxe veut néanmoins que la lecture puisse révéler lessence de lhumain et du terrestre (Garin, 1968, p. 77-88). Sur ce plan-là, les auteurs païens jouissaient dun prestige immense. Dans la défense de la lecture des écrivains de lAntiquité gréco-romaine, ce qui compte pour un prédécesseur de J. Boccace comme Albertino Mussato
cest cette humanité, la souffrance et lamour de Didon, la piété filiale dÉnée, et le déchirement de Troie qui tombe vaincue. Ce qui compte, cest dêtre des hommes, et pour être des hommes, lon doit se servir de lexpérience des hommes. Les poètes, en exprimant pour nous de manière parfaite leur humanité, nous aident à trouver la nôtre, à découvrir joies et peines, à acquérir une bonne connaissance du monde, des vices humains et des valeurs humaines (ibid.).
La voix du peuple, bien avant lâge romantique, acquiert également, à cette époque, ses lettres de noblesse. Dans Don Quichotte (1605-1615), l« expérience » renvoie souvent à la culture transmise par le savoir parémiologique :
Paréceme, Sancho, que no hay refrán que no sea verdadero, porque todos son sentencias sacadas de la mesma experiencia, madre de las ciencias todas (DQ I, 21, p. 223),
Hay un refrán en nuestra España, a mi parecer muy verdadero, como todos lo son, por ser sentencias breves sacadas de la luenga y discreta experiencia; y el que yo digo dice: "Iglesia, o mar, o casa real", como si más claramente dijera: "Quien quisiere valer y ser rico, siga o la Iglesia, o navegue, ejercitando el arte de la mercancía, o entre a servir a los reyes en sus casas"; porque dicen: "Más vale migaja de rey que merced de señor" (DQ I, 39, p. 451),
si no me acuerdo mal, otra vez te he dicho que los refranes son sentencias breves, sacadas de la experiencia y especulación de nuestros antiguos sabios (DQ II, 67, p. 1178).
La lecture, lorsquelle opère un retour à larchaïsme antique ou folklorique, comme cest le cas quand elle se fonde sur le double substrat des consejas et des tragedias (Garin, 1968, p. 168), peut donc apporter une expérience « non livresque ». Dans laventure de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" chez les bergers par exemple, cest le savoir archaïque de la fable ésopique XE "Fable ésopique" qui permet de démythifier lidéalisme littéraire de la pastorale.
La lecture comme expérience initiatique
Si la nouvelle cervantine est initiatique parce que le personnage subit un rite de passage, sa lecture est elle-même expérience. La poétique archaïque ne joue pas seulement à léchelle diégétique : elle envahit la sphère du lecteur tout entier.
Dans le premier chapitre, notre repérage des allusions relatives au phénomène fictionnel nous a montré que Cervantès ne minimise pas les pouvoirs de la fiction. Sa conscience des implications psycho-physiologiques de la lecture le conduit, plutôt, à rapprocher cette activité à lenchantement imaginaire, optique, émotionnel, affectif, moral, etc.
On se souvient de la nouvelle de Julio Cortázar, Continuidad de los parques. Croire que le drame qui se joue « sous les yeux » du lecteur est étranger à lui savère illusoire : la fiction finit tôt ou tard par rattraper le lecteur. Cet adepte des métamorphoses ovidiennes quest lauteur argentin nest pas sans savoir que le rite diégétique est en attente de rite « extradiégétique » :
De una manera que ninguna técnica podría enseñar o proveer, el gran cuento breve condensa la obsesión de la alimaña, es una presencia alucinante que se instala desde las primeras frases para fascinar al lector, hacerle perder contacto con la desvaída realidad que lo rodea, arrasarlo a una sumersión más intensa y avasalladora. De un cuento así se sale como de un acto de amor, agotado y fuera del mundo circundante, al que se vuelve poco a poco con una mirada de sorpresa, de lento reconocimiento, muchas veces de alivio y tantas otras de resignación (Cortázar, 1970, p. 38, « Del cuento breve y sus alrededores »).
En ce sens, la lecture relève de linitiation. Quelle produit imperceptiblement un rite de passage, telle est bien lidée de Mircea Eliade :
La littérature joue un rôle considérable dans les civilisations occidentales et contemporaines. La lecture en elle-même, en tant que « distraction » et moyen dévasion de lactualité historique, constitue une des caractéristiques de lhomme moderne. Il est donc naturel que celui-ci cherche à satisfaire ses besoins religieux, refoulés ou insuffisamment satisfaits par la lecture de certains livres en apparence « séculiers » mais qui, en fait, contiennent des Figures mythologiques camouflées en personnages contemporains, et présentent des scénarios initiatiques sous la forme daventures de tous les jours.
Que lon tue le temps avec un roman policier, ou que lon pénètre dans un univers temporel étranger, celui que représente nimporte quel roman, la lecture projette lhomme moderne hors de sa durée personnelle et lintègre à dautres rythmes, le fait vivre une autre « histoire » (1959, p. 281 ; 1965, p. 174).
Il faudrait, également, rapprocher les conditions de la lecture avec celles de linitiation. Le jeûne et le manque de sommeil que provoque parfois lemprise romanesque (voir DQ I, 1) contribuent grandement au pouvoir hallucinogène des mots. Or, chez plusieurs peuples, ce sont ces mêmes facteurs qui président aussi à la plongée dans le rituel (Lewis-William, 2003, p. 191)
La lecture du récit bref dinfluence contique comme expérience initiatique
Pour reprendre le domaine du conte et lexemple des Mille et une nuits, on aura relevé que lexpérience au monde du futur vizir Hâsib ne reposait pas seulement sur un voyage à travers le monde : lessentiel de son apprentissage et de son « expérience », il le doit à la reine des Serpents qui complète son enseignement en lobligeant à écouter deux récits. Pour les conteurs de la tradition populaire comme pour les maîtres humanistes, cest aussi par lécoute que lon simmerge dans le monde, quon en perçoit le relief et les subtilités.
Les producteurs de narrations teintées darchaïsme, en effet, ne se contentent pas de transmettre lhistoire dune expérience, ils sattachent à la faire revivre. En témoignent les techniques employées par les conteurs et raconteurs qui parcourent sans relâche la scène cervantine (Moner XE "Moner, Michel" , 1989, p. 269-309).
Concrètement, la lecture à voix haute comme celle qui est faite de la Novela del curioso impertinente (voir supra) constituait un véritable rite de passage, avec rite dentrée en fiction (accord sur le récit, lecture du titre, réunion, silence), période de marge (lemprise fictionnelle) et rite de sortie (lévaluation). Dailleurs, le moment même de la nuit, privilégié par les conteurs, est un facteur de plongée dans lOnirie au même titre que la mise en scène déployée devant le néophyte pour le préparer à la révélation rituelle.
Quatre vecteurs dexpérience initiatique
Lart de créer le suspense est en même temps celui de mettre le public « dans le coup » en le faisant participer au film. Dans ce domaine du spectacle [
,] le suspense, comme les cailloux blancs du Petit Poucet XE "Contes merveilleux : Petit Poucet (AT 700)" ou la promenade du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge, devient un moyen poétique puisque son but est de nous émouvoir davantage, de nous faire battre le cur plus fort.
François Truffaut, Le cinéma selon Hitchcock
L'expérience symbolique
Les nouvelles, avons-nous dit, regorgent de symboles : symboles du passage, de la métamorphose, de la mort et de la renaissance, etc. Les personnages semblent accomplir ces parcours initiatiques « sous les yeux » du lecteur, hors du lecteur.
Sen tenir à cette position cest croire que les histoires narratives se réalisent indépendamment du sujet qui les produit, que les symboles ont une existence empirique au même titre que les realia qui nous entourent. Or, cette position est scientifiquement intenable puisque cest dans lesprit et dans le corps du lecteur que sopère la fiction, quémerge la résonance symbolique.
Dans le cas des récits initiatiques, lappréhension lectorale de lhistoire symbolique est accrue. Les parcours initiatiques ne se limitent pas aux êtres de fictions : ils entraînent les lecteurs dans leur sillage. Le conte, rappelle Evguéni Meletinski, nest pas dénué de toute fonction sérieuse ; il conserve, dans une certaine mesure, le rôle initiatique dont il est issu (2001, p. 246-253). Mircea Eliade avait été lun des premiers à le signaler :
[le] conte reprend et prolonge linitiation au niveau de limaginaire. Sil constitue un amusement ou une évasion, cest uniquement pour la conscience banalisée, et notamment pour la conscience de lhomme moderne ; dans la psyché profonde, les scénarios initiatiques conservent leur gravité et continuent à transmettre un message, à opérer des mutations. Sans se rendre compte, et tout en croyant samuser, ou sévader, lhomme des sociétés modernes bénéficie encore de cette initiation imaginaire apportée par les contes. On pourrait se demander si le conte merveilleux nest pas devenu, très tôt, un « doublet facile » du mythe et du rite initiatique, sil na pas eu ce rôle de réactualiser, au niveau de limaginaire et de lonirique, les « épreuves initiatiques » (1963, p. 247).
Raconté au cours du rite ou peu après celui-ci, le récit mythique mettait en abyme et en symboles le rite lui-même.
Mais le conte nest pas un pâle reflet du rite. Dans les pratiques rituelles, cétait le récit mythique qui, parmi toutes les étapes initiatiques, transmettait la « véritable science » (ibid., 1957, p. 277). Dans les sociétés industrielles, on peut se demander, avec M. Eliade, jusquà quel point, les récits mythologiques ne sont pas, en fait, « plus éloquents que les rites » (ibid.), du fait de la densité du symbolisme quils activent (voir supra).
L'expérience inconnue
Une certaine tradition romanesque « économise » le lecteur en lui révélant lissue des aventures subies par les personnages. Les versions écrites des contes merveilleux proposées à la lecture par G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" et par G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" reconduisent la pratique textuelle employée dans le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" : les récits brefs sont introduits par des résumés qui comblent le vide informatif laissé par le découpage des nouvelles en journées et en chapitres. De même, Mateo Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" évite souvent au lecteur de subir imaginairement les déconvenues de son personnage. Dans une anecdote proche de celle vécue par Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" dans El casamiento engañoso, Guzmán est trompé par deux ravissantes femmes (1994a, p. 341-351). Au lieu de laisser planer lincertitude sur les intentions des Belles, comme Cervantès dans sa nouvelle, Mateo Alemán ne cesse de souligner, par lintermédiaire du narrateur lucide, le piège que tisse lentement la jeune femme rencontrée à Tolède par le pícaro : « pensándola engañar, me cogió en la ratonera [...]. Comenzó a tender las redes en que cazarme. Así al descuido, con mucho cuidado, iba descubriendo sus galas, que eran buenas guarniciones de oro » (ibid., 347-348). Mais ce nest pas tout. À linstar des conteurs dexempla, M. Alemán prépare le terrain idéologique au seuil du récit. Le résumé du chapitre dévoile demblée le résultat des courses : Guzmán sera plumé (« Vistiéndose muy galán en Toledo, Guzmán de Alfarache trató amores con unas damas. Cuenta lo que pasó con ellas y las burlas que le hicieron » ibid., p. 341).
Pour sapprocher de leffet initiatique, Cervantès sécarte de ces auteurs et recourt, dans ses nouvelles, à trois stratégies que les conteurs maniaient communément : la focalisation par le protagoniste, le mystère XE "Mystère, énigme" et lénigme. Par ces modalités narratives, lauteur dAlcalà place le lecteur dans la même situation que le personnage et, à la fois, limite sa compréhension de lhistoire pour que la lecture soit, elle-même, une aventure, quelle se constitue en expérience.
Les romans de chevalerie, en bons héritiers du conte merveilleux, nhésitaient pas à employer la rhétorique du mystère XE "Mystère, énigme" et de lénigme pour adapter la perspective du lecteur à celle du héros (sur la preparatio et la sustentatio, voir supra : I. 3. A. « La quête visuelle du même »), mais la technique répétitive et stéréotypée de maints récits limitait, de fait, la surprise lectorale et, donc, globalement ladmiración (voir supra). En effet,
cuando una forma se convierte en fórmula, en muletilla, en rutina, entonces el mundo queda cerrado y falsificado. Porque, a veces, en los libros [
] hay tantas muletillas que nada está abierto. Ninguna posibilidad de experiencia. Todo aparece de tal modo que está despojado de misterio, despojado de realidad, despojado de vida (Larrosa, 1998, p. 266-267).
Le conte merveilleux, par contre, exploite pleinement la restriction du point de vue au protagoniste. Cest là une condition sine qua non à la naissance du mystère XE "Mystère, énigme" et de lénigme. Sans elle, lintérêt lectoral se déplace de la progression vers la compréhension, comme dans Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache, ce qui réduit limpression de vivre intensément lexpérience. Lauteur de la Vida de Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" de Tormes voulait, lui aussi, donner à sa missive les vertus dune expérience, afin de justifier la situation infamante du crieur public de Tolède. Pour que le lecteur de la lettre puisse absoudre Lázaro, il devait connaître les affres du jeune homme et être confronté aux mêmes illusions que le personnage. Doù le choix dune autobiographie privilégiant la focalisation par le personnage et non par le narrateur avisé. Le point de vue restrictif imposé par lauteur devait précipiter le lecteur dans les mêmes pièges que Lázaro, face, notamment, au mystérieux écuyer et à lhabile vendeur de bulles papales (traités III et V).
Dans les Nouvelles exemplaires, cette stratégie narratrice se poursuit. El casamiento engañoso reproduit la perspective autodiégétique du Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" . Dans le Coloquio de los perros, Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" a beau briser ponctuellement le discours narratif de son ami, de nombreuses séquences condamnent le lecteur à sen tenir aux impressions vécues par Berganza. La compréhension du monde des bergers ou des sorcières prend, alors, lallure dune lente découverte, selon une méthode progressive qui mime la compréhension quotidienne des mystères de la vie courante. La Novela de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo prend ses distances avec le point de vue autobiographique de la picaresque XE "Picaresque (veine)" , mais paradoxe limite plus encore la focalisation en ne faisant accéder le lecteur à lintériorité de ses protagonistes que par intermittence. Dès le début du récit, la narration est hétérodiégétique mais non omnisciente : « En la venta del Molinillo, que está puesta en los fines de los famosos campos de Alcudia, como vamos de Castilla a la Andalucía, un día de los calurosos del verano, se hallaron en ella acaso dos muchachos de hasta edad de catorce a quince años: el uno ni el otro no pasaban de diez y siete » (RC, p. 161). Ainsi, comme dans dautres récits, lâge des personnages est incertain, comme il lest dans lexpérience empirique. Lire l« exemple » revient à vivre l« expérience ».
Dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" comme dans Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , le mystère XE "Mystère, énigme" laisse place à lénigme. La narration semploie à masquer les identités des personnages importants. Dans la cinquième nouvelle du recueil, le ravisseur de Leocadia est, pour nous, inaccessible, autant quil lest pour sa victime diégétique (FS, p. 306-309), que nous suivrons, à lavenir, jusquà la reconnaissance XE "Don, réciprocité" du lieu du crime, que voici :
la madre quedó más admirada; porque, habiendo con las nuevas del cirujano sosegádose algún tanto su alborotado espíritu, miró atentamente el aposento donde su hijo estaba, y claramente, por muchas señales, conoció que aquella era la estancia donde se había dado fin a su honra y principio a su desventura; y, aunque no estaba adornada de los damascos que entonces tenía, conoció la disposición della, vio la ventana de la reja que caía al jardín; y, por estar cerrada a causa del herido, preguntó si aquella ventana respondía a algún jardín, y fuele respondido que sí; pero lo que más conoció fue que aquélla era la misma cama que tenía por tumba de su sepultura; y más, que el propio escritorio, sobre el cual estaba la imagen que había traído, se estaba en el mismo lugar.
Finalmente, sacaron a luz la verdad de todas sus sospechas los escalones, que ella había contado cuando la sacaron del aposento tapados los ojos (digo los escalones que había desde allí a la calle, que con advertencia discreta contó). Y, cuando volvió a su casa, dejando a su hijo, los volvió a contar y halló cabal el número. Y, confiriendo unas señales con otras, de todo punto certificó por verdadera su imaginación (p. 314-315).
La Novela de las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" accentue la rhétorique suspensive en rendant opaque non seulement le premier personnage se présentant à lauberge (Teodosia) mais, aussi, le second (son frère don XE "Don, réciprocité" Rafael) (El Saffar, 1974, p. 114-115). La mimèsis fictionnelle nest pas seulement représentation du réel ; après les découvertes de la perspective dans les arts iconiques (Gombrich, 2002, p. 204-256), la représentation narrative pouvait, elle aussi, adopter langle dun regard précis ou partiel.
Pour que la rupture avec les habitudes romanesques soit complète et que la lecture des nouvelles constitue une véritable expérience, Cervantès devait empêcher que les stéréotypes chevaleresques, pastoraux, byzantins et picaresques ne conduisent les lecteurs à prévoir le déroulement et le dénouement des récits. Lautre stratégie auctoriale mobilisée pour dérouter les lecteurs consiste, donc, à entrecroiser les genres romanesques. La première nouvelle du recueil (GT) XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ancre son intrigue dans un monde nouveau la vie gitane qui mêle différents genres romanesques. Andrés pratique lamour courtois dun Lancelot, vit avec Preciosa hors de la ville comme les bergers en Arcadie et doit apprendre à voler comme les nouveaux pícaros. Dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et dans le Coloquio de los perros, cest même le rapprochement antithétique des architextes qui contribue à désarçonner les repères lectoraux : le monde picaresque XE "Picaresque (veine)" dAvendaño se voit envahi par un traitement pastoral de lamour (IF) et le bucolisme vécu par Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" est assiégé par le cynisme dune humanité picaresque (CP).
Par cette stratégie double, destinée à perdre les lecteurs dans les méandres dune diégèse multiple et progressivement dévoilée, Cervantès modèle lactivité lectorale sur le patron de lactivité empirique. La lecture est expérience, rappelle Jorge Larrosa, à la seule condition de nêtre ni « reconduite du même » (récits chevaleresques, pastoraux ou picaresques), ni « expérimentation » (Novela del curioso impertinente) ; « la experiencia, a diferencia del experimento, no puede planificarse al modo técnico » :
[Está] claro que la experiencia de lectura tiene siempre una dimensión de incertidumbre que no se puede reducir. Y además, puesto que no puede anticiparse el resultado, la experiencia de la lectura es intransitiva : no es el camino hacia un objetivo pre-visto, hacia una meta que se conoce de antemano, sino que es una apertura hacia lo desconocido, hacia lo que no es posible de pre-ver (1998, p. 29).
Le fait que Cervantès propose un univers différent pour chaque nouvelle permet, en outre, de donner à la lecture de lensemble du recueil un caractère aventurier et expérientiel. Lire un nouveau récit bref constitue, à chaque fois, une aventure, un voyage, une initiation, tant lagencement des textes évite daccoler des histoires proches dans leur structure (GT/IF ; RC/CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et tant les titres restent ouverts dans leur appartenance générique (La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ; La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ).
L'expérience visuelle
Dès lors que lon peut emprunter le vert à lherbe, le bleu au ciel et le rouge au sang, on a déjà un pouvoir enchanteur [
]. On peut mettre un vert cadavérique sur le visage dun homme et produire une horreur ; on peut faire briller la rare et terrible lune bleue ; ou lon peut amener les forêts à pousser un feuillage dargent et les béliers à porter des toisons dor [
]. Mais dans pareille « fantaisie », comme on dit, une nouvelle forme est créée ; la Faërie commence.
J. R. Tolkien, Du conte de fées
Si, dans ses récits brefs, Cervantès expose les lecteurs à une initiation, cest en vertu du langage figuré XE "Symbolisme : Langage figuré" quil utilise et quil hérite, en partie, de la tradition des consejas (voir supra : III. 3). Prolongeant les remarques freudiennes, Nicole Belmont perçoit dans lart des conteurs un fonctionnement représentationnel semblable à celui du rêve nocturne. Dans la féerie, le « souci de figurabilité » se concentre sur des « images intenses », les « images-gouffres » de Pierre Péju :
Ainsi la boule rouge donnée par la marraine pour montrer le chemin, ou le « pain de larmes », qui joue le même rôle, révèlent à lauditeur que lhéroïne commence le parcours de son destin. Ces éléments plus labiles possèdent souvent une charge plus poétique que sémantique, partage laissé à la sensibilité des auditeurs.
Lanalogie entre la matière contique et la matière onirique aide XE "Aide, Auxiliaire" à mieux comprendre que, si expérience il y a, elle nest pas réductible à lexpérience « diurne ». En perpétuant la tradition initiatique, le conte merveilleux perpétue aussi la « quête de vision » que le rite, notamment chamanique, propose. En conduisant autant de fois les personnages dans des passages obscurs, tels les tunnels et les grottes, le récit féerique nest pas si éloigné des pratiques de nos ancêtres qui utilisaient les longues cavernes préhistoriques comme parcours initiatiques chargés de symboles, imprimés sur la roche (Lewis-William, 2003, p. 190-195). Pour Simone Vierne, le récit intéresse parce quil reproduit linstruction « audiovisuelle » des rites à mystères (2000, p. 79-80). Par le conte, nous dit Nicole Belmont, les images sont directement représentées dans lesprit et libèrent alors leur pouvoir « merveilleux » :
[le] conte est formé de figurations successives, qui sorganisent en mises en scènes et proposent des images mentales aux auditeurs. Ceux-ci les reçoivent, les décryptent et les élaborent au plus profond de leur inconscient. Ces figurations ne sont jamais ornementales, elles constituent la substance même du récit (1990, p. 230).
Le souci cervantin, néanmoins, réside plus dans lesthétique symbolique que dans la poétique iconique. Labus de la rhétorique de lenargeia, dans la prose chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , lui a révélé les limites du modèle iconique, trop prompt à paralyser les lecteurs dans une contemplation purement hédoniste.
Dans les Nouvelles exemplaires, lart de la représentation plastique se veut maîtrisé, et ciblé sur des séquences précises du récit. En choisissant la forme brève, il concentre le langage figuratif autour de scènes clés aptes à polariser lattention lectorale de limaginative.
Limpression, ressentie par nombre de critiques, que les nouvelles, depuis El curioso impertinente jusquà La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (González de Amezúa y Mayo, 1982b, p. 224-233), en passant par Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo (Ynduráin, 1966), relève de la représentation théâtrale nest pas fausse. Pour autant, dun point de vue global, malgré toute la justesse de la critique qui perçoit dans lévidence des récits le reflet dune esthétique théâtrale, ce qui frappe surtout dans lanalyse du recueil cest la prédominance de la représentation plastique en deux temps : au début et à la fin des nouvelles. El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La fuerza de la sangre, surtout, semblent catalyser la pression imaginaire entre une scène initiale douloureuse et une scène heureuse de dénouement. Dans luvre publiée en 1613, la conscience lectorale tend ainsi à se partager entre,
dun côté, la révolte amoureuse de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL), lamitié entre Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado (RC), la métamorphose dIsabela (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , léveil nocturne de Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , la rencontre nocturne et lumineuse de Costanza (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , les pleurs nocturnes de Teodosia (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , la rencontre nocturne de la Cañizares (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" ,
et, de lautre, le mariage XE "Mariage" (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , le personnage de Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , lapparition nocturne de Costanza (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , la réconciliation des pères (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , lalliance avec Mahúdes (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" .
Dans une certaine mesure, Cervantès préserve la quête lectorale de la « grande scène » propre à la lecture chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" (voir supra), mais, à lexception de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , cette programmation de lintérêt lectoral ne porte plus sur des épisodes conflictuels : laccent descriptif est mis sur des moments ou des figures qui portent une forte symbolique amoureuse ou sociale.
Limage nest plus gratuite, lexemplarité nest plus seulement iconique. Cervantès profite des pouvoirs emblématiques de limage et de la brièveté imposée par la forme nouvellière pour réorienter la pulsion optique des lecteurs sur des chemins plus allégoriques. De fait, la rhétorique figurative organise la mémoire lectorale dans un itinéraire où sinterpellent une première et une seconde scène, comme pour mieux dégager leur importance respective. Nul doute, par exemple, que lexpérience de lamitié que lon voit se forger progressivement entre Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado discrédite lautre expérience picaresque XE "Picaresque (veine)" , celle des rites artificiels dune communauté faussement unie.
Lexpérience du regard témoin
On sait que le simple fait dêtre spectateur permet aux émotions daffleurer. Linitiation elle-même nest pas uniquement destinée au néophyte : elle inclut en son sein un public censé bénéficier des vertus visuelles, auditives, du rite.
Los iniciandos son atentamente observados por parte de todos los hombres reunidos, para ver si muestran signos de flaqueza [
]. El comportamiento de cada joven, así como la destreza de los circuncidadores, es el tema de las conversaciones durante varios días. Es importante insistir en el carácter absolutamente público, absolutamente crítico de la valoración del desarrollo de la prueba. En ella, las mujeres no sólo son admitidas como espectadoras : son necesarias como testigos [
]. Las mujeres han de quedar impresionadas por la fuerza y entereza de los hombres (La Fontaine, 1987, p. 183-185).
Les nouvelles, en reprenant la structure initiatique du conte, adoptent en même temps ce mode dexpérience rituel, qui nest plus celui dune identification associative XE "Identification : Identification associative" avec le protagoniste, mais celui dune réaction lectorale (voir supra). La présence de nombreux personnages imposant aux héros des tâches difficiles, comme cela est de règle dans la féerie (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983, p. 402-441), met le lecteur en position de témoin des qualités quils expriment alors. La perspective lectorale nest plus alors celle du protagoniste mais celle de son observateur : Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (GT), Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL), Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" (RC), la reine dAngleterre (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , don XE "Don, réciprocité" Rafael (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , don Juan et don Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (SC), Peralta et Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" CP).
Linscription de ce regard oblique dans la fable permet de rompre avec ladhésion trop radicale que la prose, notamment chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , provoque vis-à-vis des héros ; elle facilite, comme dans le rite, la connaissance lucide des êtres et lémission du jugement critique et axiologique à leur endroit. Nous verrons en effet que la structure initiatique est lune des stratégies facilitant laccès des lecteurs à la connaissance du sexe opposé (voir infra : Chap. VII).
Le trouble émotionnel
Cest par les épreuves quon atteint aux honneurs, car à viser très haut que de nuits sans sommeil !
Il doit plonger profond qui veut trouver des perles et mériter ainsi et pouvoir et richesse.
Qui rêve de la gloire sans plonger dans la peine consume lexistence à quêter limpossible.
« Sindbâd de la mer », Les mille et une nuits
Au Siècle dor, la lecture est conçue comme une expérience qui mobilise les passions. La comparaison des écrivains avec les peintres témoigne largement, pour A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , de lavantage des premiers quand il sagit de faire vibrer les gens. La rhétorique du movere qui avait profité de la récupération humaniste des textes dHippocrate et de Galien, ainsi que de la philosophie péripatéticienne puis érasmiste, avait permis de faire une large place au travail physiologique des passions dans le rapport aux personnages de fiction. On ne peut donc sétonner que ce soit un médecin qui ait écrit lune des poétiques les plus influentes de lépoque. Lun des maîtres mots de son traité sur la « poésie » est le verbe « alborotar » ; il signifie autant rendre triste que joyeux.
Perturbación (dice el Philósopho) es una acción llena de alegría o trizteza. Y así toda buena fábula debe perturbar y alborotar al ánimo por dos maneras: por espanto y conmiseración, como las épicas y trágicas; por alegría y risa, como las cómicas y dithirámbicas. Y debe quietar al ánimo, porque, después destas perturbaciones, el oyente ha de quedar enseñado en la doctrina de las cosas que quitan la una y la otra perturbación (López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , 1998, p. 196).
La réflexion post-renaissance sur la fiction a permis, par ailleurs, de décloisonner les genres quand il sagissait de linvestissement émotionnel du public. Le personnage de Fadrique avait posé comme postulat que « lo que de la tragedia se dijere, podréis entender generalmente de toda otra especie de poética » (ibid., p. 100), ce qui ne peut nous étonner tant le modèle tragique était efficient dans lécriture romanesque.
Nous montrerons donc que la poétique fortement teintée de physiologie des Nouvelles exemplaires ne se réduit pas à une rhétorique persuasive et que son ambition est proprement initiatique. Par lintensité émotionnelle que les nouvelles favorisent, cest une tentative de métamorphose des lecteurs qui, alors, sera en jeu.
Lire entre la joie et les larmes
¿
no veis que el poema que no mueve no vale cosa alguna, y que es una cosa desalmada y muerta ?
A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , Philosophía antigua poética
Pour faciliter le repérage et la mémorisation de situations importantes, notre auteur ne se sert pas seulement de la rhétorique des images. Celle qui mobilise les « passions » est à cet égard un instrument efficace (Goodman, 1990, p. 290-293), dont il fait régulièrement usage dans ses nouvelles.
Si la rhétorique voit dans la sollicitation des émotions un moyen de persuasion (Mathieu Castellani, 2000), lart du contage y trouve principalement une méthode pour écarter lauditoire des stimuli du monde empirique et pour le frotter à un environnement second et fictionnel. En musicien expert, le conteur considère son public comme un instrument auquel il fait jouer toute la gamme des émotions : il y voit la meilleure garantie pour que le moment fictionnel accède à son statut dexpérience.
La réflexion humaniste nétait pas éloignée de ce genre de considérations. À la sortie du Moyen Âge,
lhomme auquel on pense, dont on se préoccupe tant, cest bien lhomme réel, lhomme de chair et dos qui naît et meurt et non pas seulement une pure flamme intellectuelle : lhomme tout entier, celui dont discourent les Anciens et non pas lÂme nue dont le salut restait la seule préoccupation de lécole ascétique. Ainsi, sans nécessairement soulever une polémique ouverte contre la religion catholique, léducation humaniste se présente comme une reconsécration de lhomme [
], de ses passions, de tout ce qui en lui est charnel, corporel, fruit de la nature (Garin, 1968, p. 81).
La récupération de la tradition contique correspond certainement, en partie, à cette ambition humaniste, quun Moderne comme Perrault XE "Perrault, Charles" héritera ensuite. Avec la publication de ses nouvelles, Cervantès met en pratique une rhétorique des passions qui sécarte des canons poéticiens. Grâce à la double influence du féerique et du tragique, et à leur interpénétration dans les récits (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" par exemple), il exprime autant le bonheur que la tristesse.
Así, leemos, por ejemplo, en el Quijote, que Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" « se entristecía y alegraba a bulto » a medida que iba observando las alternativas de una pelea en la que interviene su enamorado Ruy Pérez de Viedma [
]. El amor es en sí mismo una fuente habitual de ese tipo híbrido de sentimientos. Cuando Teodosia, en Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , oye decir que Marco Antonio la ama, pero lo descubre herido de gravedad, queda « suspensa y atónita, entre el pesar y la alegría, por lo que veía y por lo que había oído decir » [
]. O bien Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , en El amante liberal, que al hallar a su esquiva amada Leonisa, cautivada como él de los turcos, se encamina inquieto hacia ella, sin saber si le va a corresponder : « se movía poco a poco, y con temor y sobresalto, alegre y triste, temeroso y esforzado » (García Gibert, 1997, p. 16).
Comme le dit le même critique, les réactions que Cervantès cherche à susciter dans lesprit de ses lecteurs sont « tout à la fois » la compassion et la dérision, lidentification et la distanciation, la joie et la tristesse.
De hecho, y como se ha afirmado alguna vez, a medida que avanza la obra [de Don Quijote], la celebración de los sucesos de don XE "Don, réciprocité" Quijote « con admiración o con risa » cede paso a una ambivalente reacción de « admiración y risa, una admiración, por supuesto, que no impide la crítica, y una risa que no es obstáculo para la compasión. Cervantes, más obediente a la complejidad del corazón humano que a los mandatos rigurosos de las preceptivas, ya había escrito en La Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" por boca de unos de sus personajes que, en lo tocante a ciertos asuntos sentimentales, « tantos desatinos se ven en ellos, que no menos de risa que de compasión son dignos ». Suscitar toda esta gama de reacciones emocionales era el reto de Cervantes, una suerte de tour de force que iba no sólo contra los dictámenes de las Poéticas al uso, sino contra esos hábitos mentales, derivados quizá del afán categorizador del escolasticismo (ibid., p. 31).
Dans les Ejemplares, de nombreux personnages principaux jouent de leurs larmes pour encourager une réaction similaire chez les lecteurs, par effet didentification. Faut-il rappeler, avec Anne Vincent-Buffault, que les livres permettaient aux lecteurs de lépoque moderne dêtre en « quête de larmes » (2001, p. 22-34) ? Chez Cervantès, les effusions lacrymales ont un rôle dans la poétique du syncrétisme émotionnel dès sa première uvre en prose :
Ten un medio si se acierta
a tenerse en tal porfía :
no huyas el alegría,
ni menos cierres la puerta
al llanto que amor envía (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , I, p. 26).
Dans les deux derniers chapitres, nous verrons ainsi quel sens Cervantès donne à cette expérience émotionnelle (sur la compassion : voir supra, V. 1. A). Pour linstant, il importe de remarquer lefficace de la rhétorique des émotions. Si les rites et les récits archaïques ont recours aux émotions, cest bien parce quelles participent à leur efficacité universelle et éternelle. Contrairement aux théories relativistes, les données expérimentales corroborent les analyses menées par Charles Darwin XE "Darwin, Charles" il y a plus dun siècle (Darwin, 1872, 2001). Les réactions émotionnelles ne peuvent être réduites à un acte purement culturel ou axiologique. On a montré que face à un rite initiatique, les prédispositions archaïques de lhomme sont activées malgré de grandes différences culturelles.
[Ont été filmées] en secret les expressions détudiants américains et japonais pendant quils regardaient un film horrible sur un rite de puberté dans une société primitive [
]. Si un expérimentateur en blouse blanche était rentré dans la pièce pour les interroger, les Japonais souriaient poliment pendant les scènes qui faisaient révulser dhorreur les Américains. Mais quand les sujets étaient seuls, les visages des Japonais et des Américains exprimaient la même horreur (Pinker, 2000, p. 391).
Conscient lui aussi des vertus de la lecture solitaire dans le déploiement émotionnel (voir supra), Cervantès sait, pour le moins, quil peut profiter de ce mode lectoral pour accroître le pouvoir initiatique et physiologique de ses contes modernes.
Fictions dysphoriques : lexpérience de langoisse
[
] y si alguna, por recrear el ánimo, estos ejercicios dejaba, me acogía al entretenimiento de leer algún libro devoto, o a tocar una arpa, porque la experiencia me mostraba que la música compone los ánimos descompuestos y alivia los trabajos que nacen del espíritu.
Cervantès, DQ I
Pour A. Quijano, le monde des romans de chevalerie occupe un espace daventure particulier. La peur XE "Peur, angoisse" ny a plus sa place. On imagine très bien cet état de fait chez les lecteurs du XVIe siècle : à force de revoir toujours les mêmes « monstres », à force de toujours sidentifier à des chevaliers indestructibles, les hommes du Siècle dor lisaient les épreuves chevaleresques comme autant dévénements destinés bien plus à décupler la force du héros quà linquiéter (voir supra).
La rhétorique de ladmiración, qui configure une bonne part de la prose chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" comprend néanmoins la technique de leffroi : admirar XE "Admiración : comme effet lectoral" signifie, également, espantar.
Or, la conseja et la tragedia se rejoignent précisément sur ce point. Cervantès a donc très bien pu être sensible à leurs capacités anxiogènes. Lart du conte féerique et du mythe tragique joue de langoisse quand le merveilleux de la chevalerie sen joue (voir supra : I. 3). La mythologie ovidienne amplifie dans la normalité la possibilité monstrueuse de la métamorphose et/ou de la sanction éternelle. Quant à la conseja, elle fait vivre langoisse de la séparation familiale, celle de la prédation XE "Agresseur, prédation" , de la mort, etc. Jean Boccace considère même la peur XE "Peur, angoisse" comme lun des ingrédients principaux du conte de vieille XE "Conseja" : « que debajo el pretexto de los relatos hay algún significado a veces en absoluto risible, mediante el cual quiere [
] introducir el terror en los niños » (1983, p. 828).
Suivant ces logiques archaïques, Cervantès déploie une multiplicité de situations angoissantes pour qui se prend au piège de la fiction.
Certaines histoires (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" cherchent à évoquer la rabia de los celos (voir infra) ;
et dautres (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" font ressentir la douleur dun enfermement corporel anormal (voir supra).
Les récits de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" font de la séparation des protagonistes masculin et feminin un moment de déchirement et de crainte dans lesprit des incipit de conte :
[AL] de cuantos en el jardín estaban, no pudieron los turcos cautivar más de a tres personas y a Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , que aún se estaba desmayada. A mí me cogieron con cuatro disformes heridas [
]. Hicieron reseña por ver qué gente les faltaba; y, viendo que los muertos eran cuatro soldados de aquellos que ellos llaman leventes, y de los mejores y más estimados que traían, quisieron tomar en mí la venganza; y así, mandó el arráez de la capitana bajar la entena para ahorcarme. Todo esto estaba mirando Leonisa, que ya había vuelto en sí; y, viéndose en poder de los cosarios, derramaba abundancia de hermosas lágrimas, y, torciendo sus manos delicadas, sin hablar palabra, estaba atenta a ver si entendía lo que los turcos decían (p. 118-119).
No quiero deternerme ahora, ¡oh Mahamut!, en contarte por menudo los sobresaltos, los temores, las ansias, los pensamientos que en aquella luenga y amarga noche tuve y pasé, por no ir contra lo que primero propuse de contarte brevemente mi desventura. Basta decirte que fueron tantos y tales que, si la muerte viniera en aquel tiempo, tuviera bien poco que hacer en quitarme la vida (p. 123-124).
[EI] Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , que se vio quitar la vida en quitarle a Isabela, estuvo a pique de perder el juicio; y así, temblando y con sobresalto, se fue a poner de rodillas ante la reina (p. 226).
Quedó Isabela como huérfana que acaba de enterrar sus padres, y con temor que la nueva señora quisiese que mudase las costumbres en que la primera la había criado (p. 227).
Enfin, les nouvelles de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , également très proches des développements liminaires des consejas, sollicitent, en leur début, la peur XE "Peur, angoisse" par les personnages féminins de Leocadia (FS) et Teodosia (DD), aux prises avec un inconnu potentiellement dangereux :
[FS] Arremetió Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" con Leocadia, y, cogiéndola en brazos, dio a huir con ella, la cual no tuvo fuerzas para defenderse, y el sobresalto le quitó la voz para quejarse, y aun la luz de los ojos, pues, desmayada y sin sentido, ni vio quién la llevaba, ni adónde la llevaban. Dio voces su padre, gritó su madre, lloró su hermanico, arañóse la criada; pero ni las voces fueron oídas, ni los gritos escuchados, ni movió a compasión el llanto, ni los araños fueron de provecho alguno, porque todo lo cubría la soledad del lugar y el callado silencio de la noche, y las crueles entrañas de los malhechores (p. 305).
¿Adónde estoy, desdichada? ¿Qué escuridad es ésta, qué tinieblas me rodean? ¿Estoy en el limbo de mi inocencia o en el infierno de mis culpas? ¡Jesús!, ¿quién me toca? ¿Yo en cama, yo lastimada? ¿Escúchasme, madre y señora mía? ¿Óyesme, querido padre? ¡Ay sin ventura de mí!, que bien advierto que mis padres no me escuchan y que mis enemigos me tocan (p. 306).
[DD] No pudo entender Teodosia adónde se encaminaban aquellas confusas razones; pero todavía sospechó que alguna pasión amorosa le fatigaba, y aun pensó ser ella la causa; y era de sospechar y de pensar, pues la comodidad del aposento, la soledad y la escuridad, y el saber que era mujer, no fuera mucho haber despertado en él algún mal pensamiento. Y, temerosa desto, se vistió con grande priesa y con mucho silencio, y se ciñó su espada y daga; y, de aquella manera, sentada sobre la cama, estuvo esperando el día, que de allí a poco espacio dio señal de su venida, con la luz que entraba por los muchos lugares y entradas que tienen los aposentos de los mesones y ventas (p. 450-451).
Estaba Teodosia deseando ver la claridad, para ver con la luz qué talle y parecer tenía aquel con quien había estado hablando toda la noche. Mas, cuando le miró y le conoció, quisiera que jamás hubiera amanecido, sino que allí en perpetua noche se le hubieran cerrado los ojos; porque, apenas hubo el caballero vuelto los ojos a mirarla (que también deseaba verla), cuando ella conoció que era su hermano, de quien tanto se temía, a cuya vista casi perdió la de sus ojos, y quedó suspensa y muda y sin color en el rostro; pero, sacando del temor esfuerzo y del peligro discreción, echando mano a la daga, la tomó por la punta y se fue a hincar de rodillas delante de su hermano (p. 451).
Fictions euphoriques : lexpérience du rire
Viole bajar y subir por el aire, con tanta gracia y presteza que, si la cólera le dejara, tengo para mí que se riera.
Cervantès, DQ I
Défaillant quant à ses capacités pour susciter la peur XE "Peur, angoisse" , le roman de chevalerie est également dangereux pour les âmes chagrines. À force de lecture, A. Quijano se métamorphosa en « chevalier à la triste figure » : cest un lecteur contaminé par lhumeur de « Beltenebros » (voir supra). Cette humeur, le personnage de Zoza (Conte des contes) la promouvra au rang de problème capital ; cest elle qui ouvre la cornice encadrant le recueil de contes. Rire, signale lauteur napolitain, est laffaire du recueil. Dailleurs, les types folkloriques utilisés dans la collection sont racontés dans une perspective profondément comique et plusieurs narrations intradiégétiques (les contes) remettent au centre de leur histoire la question du rire (voir Rak, 1999, p. XXXII-XXXVI).
Lhumour des contes de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" ne dépend pas dun traitement propre à sa personnalité. Il participe de lart du contage en général quavait parfaitement perçu J. Boccace dans sa Généalogie des dieux païens XE "Boccace, Jean : Généalogie des dieux païens" ; et, à ce titre, le récit féerique ne peut être totalement désolidarisé de ses congénères folkloriques : les récits facétieux. La lecture attentive de contes populaires venus dun peu partout
révèle que les contes populaires sont loin dêtre tous des contes merveilleux [
À] côté du merveilleux et parfois en même temps que lui, le réalisme, la verdeur du langage, importent autant que limaginaire. Et que lon ne saurait de ce fait exclure par exemple les contes dits "facétieux" de notre trésor (1981, p. 24).
Le conte merveilleux est subtil ; ce qui fait trembler les uns peut faire rire les autres. Les souffrances terribles des marâtres italiennes de G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" et de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" appellent souvent des rires libérateurs.
Chez Cervantès, la gaieté est une vertu lectorale recherchée par nombre de nouvelles, même les plus tragiques. Les situations présentées dans Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo et par le Celoso ne peuvent manquer de faire sourire. La théâtralité dintermède de maints personnages puise dans lironie et le grotesque, de la vieille Pipota au vieux Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , en passant par Loaysa et lanalphabète Monipodio (p. 209).
Sur le chemin du burlesque, les lecteurs rencontreront les fausses illusions des maîtres de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et de Leonisa (AL), les poètes amoureux de Costanza (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , les tentatives manquées de Carriazo (IF). De même, le labyrinthe XE "Labyrinthe" narratif qui fait converger les amours des quatre protagonistes de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" tourne souvent au comique quand saffiche la guerre entre Teodosia et Leocadia ou entre don XE "Don, réciprocité" Rafael et Marco Antonio. La nouvelle du Casamiento engañoso néchappe pas à la règle. Aussi tragique que soit le malheur de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , la morale de son histoire nen reprend pas moins les marques de la facétie folklorique : notre soldat simpose finalement comme un abuseur abusé (CE).
Avec El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera et le Coloquio de los perros, le modèle séquentiel et milésien XE "Récit milésien" développe le comique de la satire. Si, par ailleurs, on se rapporte à lentrée en matière du recueil exemplaire, le caractère libre et désinvolte de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , qui contraste avec la rigueur de sa chasteté, permet de donner une dimension à la fois ironique et enjouée à la nouvelle.
Enfin, on ne peut oublier de mentionner le poids central de la fin féerique de la majeure partie des nouvelles, qui, après les attentes et les frustrations, font exploser la joie des lecteurs les plus captivés. Cervantès renoue, là, avec ce qui, comme en avait lintuition J. Boccace, faisait le succès des contes merveilleux (notamment chez lauditoire féminin) lorsque le motif était sentimental : la fonction de la fin heureuse. Pour le lecteur entré en « Faërie », la joie
nest pas essentiellement d« évasion » ou de « fuite XE "Fuite" ». Cest [
] une grâce soudaine et miraculeuse [
qui dénie] la défaite universelle finale et elle est, dans cette mesure, un evangelium, donnant un aperçu fugitif de la Joie, une Joie qui est au-delà des murs de ce monde, aussi poignante que la douleur.
Cest la marque dun bon conte de fées, de lespèce la plus élevée ou la plus complète, que, quelque extravagants que soient ses événements, quelque fantastiques ou terribles ses aventures, il peut donner à lenfant ou à lhomme qui lattend, quand le « tournant » vient, un frisson, un battement et une élévation du cur proches (ou même accompagnés) des larmes (Tolkien, 1974, p. 199).
Lexpérience mystérique, le jeu et lexemplarité cryptée
[
] haz cuenta que esta tu desgracia queda sepultada en el mismo silencio; no te dé pena alguna este suceso, que ya sabes tú que puedo yo saber que si no es con Rodríguez, el ganapán tu amigo, días ha que no tratas con otro; así que, este perruno parto de otra parte viene y algún misterio contiene.
Cervantès, NE (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)"
Lessentiel de leffet « exemplaire » des nouvelles affectées par la structure et la diégèse tragiques tient à la répulsion que les protagonistes sont capables de déclencher. « Fuir le vice » telle pourrait être la formule qui résumerait le mieux lenjeu de la poétique de lexemplarité de la faute. Pour autant, lironie des discours ainsi que la présence de moralités clairement exprimées à la fin des deux nouvelles exemplaires radicalement tragiques (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" CE) XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" signalent une compréhension moins anecdotique et plus abstraite des deux histoires. Laventure de Carrizales se présente, finalement, comme un « ejemplo y espejo de lo poco que hay que fiar de llaves, tornos y paredes cuando queda la voluntad libre » (Celoso, p. 368-369) ; celle de Campuzano souligne que « el que tiene costumbre y gusto de engañar a otro no se debe quejar cuando es engañado » (CE, p. 533). Les deux nouvelles ne sont pas seulement des histoires, ce sont aussi des poèmes, au sens fort du terme, des morceaux de philosophie (Boccace, 1983, p. 848, 852 ; López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , 1998, p. 148), au même titre que la vie de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" était une « histoire poétique » (Micó, 1994, p. 25-27).
Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , suivant la manie du narrateur alémanien, juge important de garder l« intégrité » du récit de sa vie et, donc, son sens philosophique : « Cipión hermano, así el cielo te conceda el bien que deseas, que, sin que te enfades, me dejes ahora filosofar un poco; porque si dejase de decir las cosas que en este instante me han venido a la memoria de aquellas que entonces me ocurrieron, me parece que no sería mi historia cabal ni de fruto alguno » (CP, p. 566). Cipión dailleurs se ralliera à lopinion de son compagnon tant que le discours sur lhumaine condition ne sera pas prétexte à la satire (voir infra).
La bonne fable est allégorique
La philosophie inscrite dans la poésie nous est naturellement décrite par le « doctor » Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" dans sa Philosophía antigua poética (1596). La spécificité de la bonne prose, par rapport au théâtre, est à trouver dans le sens allégorique quelle peut déployer : « la épica tiene una otra ánima del ánima, de manera que la que era antes ánima, que era el argumento, queda hecho cuerpo y materia debajo de quien se encierra y esconde la otra ánima más perfecta y essencial, dicha alegoría » (ibid., p. 465).
On comprend alors que le médecin considère comme des uvres « graves » les romans de chevalerie (ibid., p. 467). Le très célèbre Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula disposait, dans sa trame épique, de nombreuses séquences énigmatiques (des rêves, souvent) dont la lecture ne pouvait quêtre allégorique (2001, par ex. p. 728, 857, 1055). Les vers de lArioste, dans son Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" , indiquaient, également, que les aventures héroïques de ses personnages étaient en attente dinterprétations non littérales ; la critique espagnole de la fin du XVIe siècle en était convaincue (Chevalier, 1966, p. 98). Quand aux succès dédition de la Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" et de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache, il est peu probable quils aient reposé exclusivement sur la portée comique de leurs trames, comme on a pu le soutenir.
Dans ce contexte, lhistoire dAnselmo, insérée dans la première partie de Don Quichotte, ne peut échapper à une compréhension morale : à lintérieur de la nouvelle, lhypothexte écrit par lArioste est trop appuyé pour que lherméneutique du poème italien ne soit pas convoquée elle aussi. Et cest bien en effet ce qui se produit : Cervantès fait suivre lallusion à lhistoire symbolique de la coupe de vin (Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" , 43) dune réflexion plus générale sur le fait poético-narratif :
tendrás que llorar contino, si no lágrimas de los ojos, lágrimas de sangre del corazón, como las lloraba aquel simple doctor que nuestro poeta nos cuenta que hizo la prueba del vaso, que, con mejor discurso, se escusó de hacerla el prudente Reinaldos ; que puesto que aquello sea ficción poética, tiene en sí encerrados secretos morales dignos de ser advertidos y entendidos e imitados (Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" p. 384).
Avant même que lépreuve de fidélité de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ne débute, Cervantès rapproche lenjeu de son récit bref de lhistoire-source narrée par lArioste. Par ricochet, la réflexion qui clôt la mise en rapport intertextuelle vise un sens métaréférentiel : cest la Novela, elle-même, qui renferme des « secrets moraux ».
On ne peut sen étonner. Depuis la publication de la Genealogia deorum, la légitimité de la fiction dépendait étroitement de ses vertus allégoriques : la fable, explique J. Boccace, « es un modo de hablar con ejemplos o demostraciones bajo una ficción, quitada la corteza de la cual aparece la intención del compositor de la fábula [
] y lo que el poeta llama fábula o ficción nuestros teólogos lo llamaron alegoría ». On comprend, surtout, que ce sont les séquences brèves et autonomes des récits épiques dHomère et de Virgile (Ulysse confronté au chant des Sirènes, relation dÉnée avec Didon,
) qui commandent la perception dun sens figuré. La forme brève, en effet, par la condensation quelle impose, se prête volontiers à la lecture allégorique (Moner XE "Moner, Michel" , 1986a, p. 16). De plus, en sappuyant sur la tradition archaïque du conte merveilleux, de la fable ésopique XE "Fable ésopique" et du récit ovidien, Cervantès ne peut que renforcer les possibilités herméneutiques du minimalisme narratif, comme le remarque alors A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" : « para el enseñar basta que [la fábula] tenga alegoría, cual la tienen los poemas mythológicos o apologéticos, el príncipe de los cuales fue Esopo » (1998, p. 224 ; également, supra : III. 3. A. « Forme brève et minimalisme »).
La fiction narrative et, plus encore, le récit bref archaïque se plaisent, nous disent les théoriciens, à développer des anecdotes symboliques. La question se pose, donc, de savoir si Cervantès a organisé les Novelas ejemplares de telle sorte que chacune delle renferme un sens allégorique et comment il espère, alors, que ses lecteurs décryptent les histoires réunies dans le recueil.
Le « mystère XE "Mystère, énigme" » de lexemplarité
Létude récente dAlicia Parodi met en évidence que, pour la culture directement issue de la Renaissance, « la alegoría era un mecanismo de significación omnipresente » (2002, p. 21). Linsistance du prologue sur le « mystère XE "Mystère, énigme" caché » du recueil signale, explique-t-elle, que leffort herméneutique des lecteurs doit être de type allégorique (ibid., p. 39). Pour autant, doit-on restreindre lexégèse à une perspective chrétienne et catholique ? Cest en tout cas ainsi que la conçoit A. Parodi (ibid., p. 35-55), qui défend son point de vue à partir du débat entre Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión au sujet de la prophétie XE "Prophétie (de la Camacha)" de la Camacha (CP, p. 594-606), laquelle implique une perspective eschatologique (nous reviendrons sur ce point de détail).
Il est certain que le prologue, placé au seuil des nouvelles, évoque nous lavons déjà dit, des « vérités » insérées dans les récits qui, pour être « comprises », sont à décrypter à partir des différents « signes » exposés par les nouvelles. Le « mystère XE "Mystère, énigme" » dont parle Cervantès tient, évidemment, de lhermétisme. Or, ce dernier représentait la facette la plus marquante de la littérature au sens large : la fiction, insiste lauteur de la Philosophía antigua poética, est experte dans lart de sexprimer de façon voilée.
Si lon observe plus précisément la cible des Ejemplares, on percevra un détail qui ne peut manquer davoir son importance : les nouvelles sont offertes à la « República » (prologue, p. 18). Quoique le terme évoque lensemble de la place publique, il nest pas sans véhiculer tout le débat sur les liaisons dangereuses quentretiennent fiction narrative et action humaine. Il nest pas impossible que Cervantès réponde comme tant dautres aux craintes de Platon XE "Platon" (voir supra : II. 4. B) en proposant à la République des fictions « exemplaires ». Le philosophe, faut-il le rappeler, était lui-même prodigue de fables allégoriques destinées à faciliter la diffusion de son système de pensée. A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" rappelle, ainsi, que « los philósophos más antiguos enseñaron su philosophía con imitaciones poéticas ».
À lorée de la lecture, aucune restriction herméneutique ne semble devoir condamner les nouvelles dans une interprétation chrétienne, ce qui, en fait, est parfaitement logique. Limportance du paradigme religieux nest pas tant un horizon de lecture obligatoire quun modèle préalable dexégèse. Si Jean Boccace se réfère constamment aux « Saintes Écritures », cest moins pour assigner aux fictions des païens un sens chrétien que pour légitimer lactivité fabulatrice des écrivains et doter les fictions dune profondeur passionnante pour les lecteurs (1983, p. 795-866). Lexégèse chrétienne est un mode de lecture quil sagit de sapproprier, non une grille de lecture.
Cest si vrai quaprès le Concile de Trente, lexégèse littéraire ne se limite toujours pas à la ligne théologique. La « philosophie secrète » de la « poésie » nest pas une philosophie purement catholique : elle est humaine avant tout. Le sens anagogique (« quiere decir guiar hacia arriba, a cosas altas de Dios ») nest absolument pas privilégié par Juan Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" (1995, p. 69), par exemple. Linterprétation naturaliste, notamment, très prisée par le courant néoplatonicien, était bien plus prégnante à la Renaissance (Hebreo XE "Hébreux, Léon L (Dialogos de amor)" , 1993).
Nous pensons, en fait, que le substrat diégétique et narratif est à ce point redevable aux quatre catégories retenues par la Généalogie des dieux païens XE "Boccace, Jean : Généalogie des dieux païens" de J. Boccace fable ésopique XE "Fable ésopique" , récit ovidien, récit épique (Homère, Virgile), conte féerique que lherméneutique des Ejemplares relève dune acception large de linterprétation allégorique, comme lentendait J. Boccace lui-même, mais aussi, plus récemment L. A. de Carvallo XE "Carvallo, Luis Alfonso de (Cisne de Apolo)" ou J. Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" (« Y es de advertir que los tres sentidos últimos, puesto que sean nombrados con diversos nombres [anagógico, tropológico, natural], todavía se pueden llamar alegóricos, porque, como hemos dicho, alegoría dicen a lo que es diverso del sentido histórico o literal » 1995, p. 70).
Si, dans le recueil de 1613, on reprend la seule allusion cervantine à lherméneutique allégorique et sur laquelle porte la démonstration dAlicia Parodi, on sapercevra que seul le sens global, figuré, de lallégorie est retenu, par opposition à son sens littéral :
sus palabras se han de tomar en un sentido que he oído decir se llama alegórico, el cual sentido no quiere decir lo que la letra suena, sino otra cosa que, aunque diferente, le haga semejanza [
] no en el sentido alegórico, sino en el literal, se han de tomar los versos de la Camacha (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 605).
Le jeu de lexégèse allégorique
Il nest peut-être pas inintéressant, par ailleurs, de remarquer que le sens littéral invoqué par Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , dans linterprétation des vers de la Camacha, relève du ludus (« Digo, pues, que el verdadero sentido es un juego de bolos », p. 605) et nous renvoie au point de départ, le prologue, où la lecture du recueil était symbolisé par la « mesa de trucos » (p. 18), la table pour jouer précisément aux « bolillos » (Autoridades).
Une certitude émerge de ce premier dépouillement : il ressort que le prologue et le dernier récit bref se complètent lun lautre pour établir le type de lecture que le recueil invite à adopter. Cest pourquoi, à lintérieur de cette première constatation, deux autres doivent être énoncées avant de poursuivre linvestigation. Dune part, la lecture allégorique, si elle peut inclure le sens anagogique (religieux), ne sy plie nullement ; ainsi, les chiens représentent des hommes en général avant de représenter les humbles XE "Humilité" sauvés lors de lApocalypse. Dautre part, comme nous lavions annoncé dans le deuxième chapitre, lexemplarité des nouvelles sépanouit dans le cadre dune lecture ludique car ardue (sur la lecture comme défi : supra, II. 1. B).
Ces quelques remarques, aussi nécessaires soient-elles, ne peuvent, néanmoins, complètement nous éclairer si les paramètres qui les présupposent ne sont pas analysés dans leur dimension strictement lectorale. La révélation dun sens allégorique est repoussée à lextrême fin du recueil, et, même si un lecteur aventureux entreprenait son parcours nouvellier par la Novela y coloquio que pasó entre Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" y Berganza, il serait contraint dy accéder par la nouvelle précédente du Casamiento engañoso. Apprendre aux lecteurs, à la toute fin de la lecture séquentielle XE "Lecture : Lecture séquentielle" , que les fictions exemplaires possèdent un double sens, littéral et figuré, ne discrédite absolument pas le trajet déjà accompli, cest-à-dire la lecture de toutes les nouvelles antérieures ; cela signifie quun deuxième parcours de lecture est possible. Tout liseur peut passer à côté de lultime indication de lecture proposé par Cipión et, pour autant, ne pas avoir moins goûté au plaisir et à lexemplarité des nouvelles. Cervantès, en repoussant à la porte de sortie du recueil le conseil dune lecture non littérale, nespérait certainement pas autre chose. Par contre, avant que cette porte ne se referme définitivement et que le recueil ne soit possiblement vendu ou donné à quelque ami, il suggère quun retour au point de départ, depuis cette nouvelle perspective allégorique, ne manquerait pas dapporter son complément dexemplarité. En dautres termes, Cervantès profite de la pratique répandue de la lecture intensive et répétitive pour forcer une compréhension plus poussée et plus abstraite des histoires narrées.
En somme, notre auteur préfère, dans son prologue, ne pas forcer les lecteurs à adopter un point de vue allégorique ; il laisse le champ libre à un investissement pleinement participatif. On le comprend, les fictions conservent, ainsi, toute leur fraîcheur émotionnelle, puisquelles ne sont pas déflorées par laustérité exégétique. A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" recommandait de ne pas rompre le charme de lillusion réaliste et de la vraisemblance. La perfection réside, pense-t-il, dans la compatibilité secrète entre limitation et lallégorie. Ce nest que dans un deuxième temps que les aspects les plus abstraits doivent être repérés et interprétés. Dailleurs, Peralta ne fait pas autre chose : il se laisse dabord porter par la fable ; seulement une fois lanecdote racontée (le mariage XE "Mariage" trompeur, le colloque des chiens), linterlocuteur de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" revient sur les histoires et tente den tirer une interprétation (CE, p. 533 ; CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 623). Ce fonctionnement à retardement est dailleurs mis en abyme à lintérieur du Coloquio, puisque Cipión oblige son ami Berganza à faire une pause dans le défilement de sa vie pour quil puisse saisir le mystère XE "Mystère, énigme" que renferment les vers de la Camacha : « Antes, Berganza, que pases adelante, es bien que reparemos en lo que te dijo la bruja, y averigüemos si puede ser verdad la grande mentira a quien das crédito » (CP, p. 604). Le chien-auditeur, en lecteur « modèle », revient sur la poésie de la sorcière et nous propose un autre mode de lecture (p. 605) à la fois rétrospectif (la relecture) et plus intellectif (lallégorie).
On se sera rendu compte que le sens figuré qui était surtout recommandé dans la lecture des histoires de type ovidien (Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" , 1995) concerne la compréhension de toutes les nouvelles cervantines, y compris celles relevant plutôt de la structure féerique. Pour Cervantès, rappelons-nous, les différents genres narratifs archaïques restent isomorphes, à tel point que cest au moment où Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" évoque les contes de bonne femme quil estime nécessaire dengager une lecture allégorique, ce que ninvitait pas réellement à faire J. Boccace dans sa Généalogie. Lensemble des nouvelles du recueil, quelles que soient leurs sources archaïques, peuvent bénéficier dun traitement allégorique. La programmation auctoriale de lecture était explicite : les histoires ne disent pas la « vérité » ; par contre, elles délivrent des « signes » (« no lo será para decir verdades, que, dichas por señas, suelen ser entendidas », NE, p. 17). Les expressions prologales emploient, en fait, le vocabulaire utilisé par Luis Alfonso de Carvallo XE "Carvallo, Luis Alfonso de (Cisne de Apolo)" dans son Cisne de Apolo (1602). Si le poéticien estime que les fictions sont des « mensonges », cest uniquement à la lumière dune interprétation littérale (§ 7-9). Le propre du mode fictionnel réside pour lui dans les représentations mensongères (« figuras »), qui constituent, sur le modèle des anciens « hieroglíficos », autant de « señales de los conceptos del entendimiento » (Carvallo, 1997, p. 107, 119-120). En configurant son recueil comme un parcours semé de « signes » mensongers, Cervantès enjoint à ses lecteurs de ne pas arrêter leur lecture sur un constat dinvraisemblance, comme cela avait été le cas du curé au sujet du Curioso et du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" . Dans le cadre dune poétique responsable comme celle de notre auteur, linvraisemblance est la condition nécessaire au provecho et le signal du devoir interprétatif : pour cette raison, les Ejemplares, cherchent constamment le « fabuleux » sous la mimèsis du quotidien et de la vraisemblance apparente. Parce quelles ne se laissent pas enfermer dans la vraisemblance grâce à lemploi abondant de motifs archaïques (voir supra : IV. 3), les Nouvelles exemplaires se positionnent sur le terrain des ficciones fabulosas : celui de linsuffisance de lherméneutique littérale.
Le jeu de lénigme
La dimension allégorique des Ejemplares est une facette importante de lobscurité du « mystère XE "Mystère, énigme" » annoncé dans le texte prologal. Mais ce nest pas la seule.
On la dit, suivant la poétique du conte, la nouvelle cervantine est parcimonieuse en informations. Grâce à des techniques suspensives, elle installe le lecteur dans une dynamique de découverte (exemplarité expérientielle XE "Exemplarité : Exemplarité expérientielle" ), ce qui suppose, de la part des lecteurs, un effort de réflexion pour anticiper la révélation finale, en particulier celles contenues dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et dans El casamiento engañoso. Le « misterio escondido » est alors dordre syntagmatique, lié à la progression du lecteur tout au long dune même nouvelle : il sagit de comprendre la solution dune énigme XE "Mystère, énigme" avant que lauteur, qui conduit inexorablement son récit à son achèvement, ne dévoile, complètement, les dessous de lhistoire. La nouvelle de La ilustre fregona, dès son titre, pose en effet cette question : pourquoi notre souillon XE "Souillon" est un femme aussi exceptionnelle ? De même pour El casamiento engañoso : pourquoi donc le mariage XE "Mariage" entre le soldat Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" et doña Estefanía se révèlera-t-il être une bourle ? Pour ce type de difficulté lectorale, qui se maintient dans le cadre dune lecture participante, on parlera de premier niveau dobscurité, celui de lénigme, par rapport au second niveau étudié plus haut, celui de lexégèse allégorique.
Le jeu du mystère XE "Mystère, énigme"
Outre ces deux premières formes dobscurité, Cervantès en exploite une troisième : celle du mystère XE "Mystère, énigme" initiatique. Car lécriture de lénigme, comme celle de lallégorie, nimplique pas forcément une « herméneutique de la clarté ». Edwin Williamson a montré de façon convaincante, à propos du Celoso extremeño, que le « mystère » par « signes », dont parle Cervantès dans son prologue, nest pas un mystère totalement déchiffrable. Pour cette raison même, il prend des allures de mystère au sens fort du terme, celui quutilise la religion pour se référer à des réalités quil est impossible, pour lhomme, de percevoir complètement. Nous pensons que la dernière nouvelle confirme lhypothèse du critique. Loin de résoudre définitivement le problème de linterprétation de la prophétie XE "Prophétie (de la Camacha)" de la Camacha et, métaréférentiellement, celle de tout le recueil, lexégèse du chien (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 604-606) débouche sur une aporie. Le sens échappe à lesprit : ni lexplication littérale (énigme), ni linterprétation figurée (allégorie) ne sont suffisantes. Une seule chose est sûre : tout cela nest que délire onirique, comme en conclut finalement Berganza.
[De] lo que has dicho vengo a pensar y creer que todo lo que hasta aquí hemos pasado y lo que estamos pasando es sueño, y que somos perrros; pero no por esto dejemos de gozar deste bien de la habla que tenemos y de la excelencia tan grande de tener discurso humano todo el tiempo que pudiéremos (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 606).
Cette conclusion en est-elle vraiment une ? Car, si songe il y a, il viendrait semboîter dans un autre, celui de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , qui pourrait très bien, lui aussi, avoir rêvé le colloque canin, doù la confusion.
Au lieu de considérer les récits comme un jeu moderne de poupées russes, lherméneutique ancienne incite, plutôt, à voir dans le propos de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" un parallélisme dans un jeu de symétrie entre le récit-cadre et le récit intradiégétique (p. 536, 606). En se répondant lun lautre, les deux niveaux diégétiques affirment une même vérité : le colloque est un rêve.
Pour le lecteur, ces indices confirment le réseau connotatif laissé par lindication que le colloque est inscrit sur un livre de mémoire (« cartapacio », p. 537). Lors de ses investigations sur limprimé au Siècle dor, Fernando XE "Dorotea, Fernando" Bouza confirme que rêves et satires se diffusent prioritairement de façon manuscrite (2001, p. 64-65). Lhistorien remarque, en outre, que rencontrer un livre de mémoire perdu peut apparaître comme un espoir XE "Espoir, espérance" de révélation alchimique (ibid., p. 15), ou tout du moins comme un espace scripturaire où sont livrés des secrets dimportance (Bouza, 1999, p. 73).
Durant le colloque, la référence au texte dApulée nest pas non plus sans implications mystériques. Les aventures de Lucius retracent très clairement une expérience initiatique, puisque le jeune Corinthien est initié, finalement, aux « mystères » dOsiris. Pour les lecteurs, la dernière nouvelle sinscrit, elle-même, dans le champ de linitiation mystérique : ses sources littéraires, dEsope à Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" , sont brouillées (voir supra), la cause du discours rationnel des chiens est toujours incertaine ; le sens allégorique de la vie de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et de la prophétie XE "Prophétie (de la Camacha)" quil a entendue reste, en dernier ressort, indécidable.
En fait, à la « lumière » du dernier récit, il faudrait procéder à une rétrolecture de tout le recueil. La merveille des nouvelles précédentes se suffisait-elle dune explication rationnelle ? La grandeur de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et de Costanza dans le milieu infamant où elles ont grandi disparaît-elle quand on apprend quelles sont de noble ascendance ? Ne reste-t-il pas une part de « numineux » qui nous échappe ? Le père de Preciosa parle de « miracle » à la fin du récit pour comprendre le cas de sa fille (p. 101). Lanagnorisis ne supprime pas complètement le mystère XE "Mystère, énigme" ; il le rend plus patent encore.
En tant que critiques, nous sommes souvent mal à laise avec le merveilleux, parce que ce concept échappe à la conception rationaliste de lécrit. De même que les exégèses universitaires peuvent se désintéresser de ce qui constitue le noyau de la lecture religieuse populaire (limpression de sacré), de même, elles réduisent souvent le discours obscur à un discours crypté à décoder. Dans un ouvrage récent, François Rastier rappelle que dans lhistoire du langage, lobscurité na pas toujours été un défaut de communication. Si l« herméneutique de la clarté » domine dans le monde occidental profane, le régime de lobscurité ne correspond pas, toujours, à une écriture de lénigme, où l« illisible » serait « lisible » grâce à lapplication dune clé interprétative. La forme narrative brève, comme en témoignent plusieurs paraboles, est un support privilégié de lherméneutique de lobscurité : à trois reprises, « Jésus se mit à expliquer ses propres paraboles, mais, au risque de chagriner des professeurs dherméneutique, néclaira une énigme XE "Mystère, énigme" que par une autre » (2001, p. 114-121). Et, manifestement, un certain nombre de nouvelles, dont le fameux colloque conclusif, ne répondent pas à lidéologie communicationnelle, une pratique exégétique pour laquelle il existerait toujours un sens latent clair, les difficultés de sens seraient uniquement locales, les informations ne seraient pas contradictoires, ni incomplètes (les lacunes seraient en fait des ellipses pouvant être suppléées par inférence ibid.).
En résumé, quil sagisse dune obscurité de lénigme, de lallégorie ou de linsondable, le recueil cervantin situe son exemplarité dans la perspective dune initiation, dun parcours lectoral assimilé à une « ascèse » (ibid.) qui rompt avec le mode facile de la progression participante. La lecture de la nouvelle sassimile en fait à celle, traditionnelle à lépoque, de la parabole, qui dit « le plus clairement du monde quil faut chercher quelque chose au-delà de la clarté ». Grâce aux suggestions du dernier récit, les Nouvelles exemplaires, de façon comparable aux récits évangéliques, contraignent le lecteur à « chercher la clarté dans les passages obscurs, mais aussi lobscurité dans les passages clairs » (ibid., p. 123). Ecartelé entre le réalisme mimétique et linvraisemblance du merveilleux, le lecteur ne peut se fier à ce quil trouve.
On peut dire, pour résumer, que lexemplarité expérientielle consiste dans la somme des expériences que les nouvelles stimulent ; pour lhumaniste, cest seulement parce que luvre engage lhomme tout entier, sa réflexion comme ses émotions, quelle acquiert sa dignité littéraire et sa valeur formatrice, initiatrice. Les vrais maîtres, écrit Pétrarque, sont « ceux qui, loin de se contenter de nous apprendre ce que sont vice et vertu, en nous rebattant les oreilles de mots et de formules, nous mettent tous au cur lamour et le désir du bien, la haine et le mépris du mal » (cité par Garin, 1968, p. 80).
-B-
Le lecteur dans le miroir :
lexemplarité spéculaire
Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur.
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées
LHumanité du personnage novice, garante dimitabilité
Parmi les reproches adressés aux romans de chevalerie, on constate quils décrient une exemplarité à la fois obsolète et inappropriée pour le commun des mortels. Le vieil Alonso Quijano témoigne, par sa réponse littérale, rituelle et esthétique à limitation suggérée dans les prologues chevaleresques, de labsence de pertinence réelle dexemplarité pour lample majorité de la population du XVIIe siècle (voir supra).
Le substrat contique et antique injecté dans les Ejemplares répond directement aux problèmes posés par les uvres chevaleresques dont les prétentions édifiantes pouvaient sembler douteuses.
Le personnage non-prometteur XE "Personnage non-prometteur" des nouvelles féeriques
Par leur forte proximité humaine, les contes diffèrent grandement des récits mythiques et épiques :
Les mythes et les contes de fées ont beaucoup en commun. Mais dans les mythes, beaucoup plus que dans les contes de fées, le héros culturel est présenté à lauditeur comme un personnage quil doit sefforcer dimiter toute sa vie, aussi parfaitement que possible [
Pourtant] le sentiment dominant transmis par le mythe est le suivant : cette histoire est absolument unique ; jamais elle naurait pu arriver à quelquun dautre ni ailleurs ; ces événements sont prodigieux, terrifiants et ne pourraient absolument pas sappliquer à de simples mortels (Bettelheim, 1999, p. 43-60).
Concernant plus spécifiquement les nouvelles inspirées par des sources folkloriques, le trait le plus saillant dans le jeu de lexemplarité est la conduite du récit par un personnage « non-prometteur XE "Personnage non-prometteur" ». Il sagit là, plus que dun motif accessoire (L 100-199), dun paramètre véritablement axial de la diégèse féerique (Lüthi, 1984) et, par ricochet, de la poétique cervantine de lexemplarité.
En el proceso de desmitologización ha desempeñado un notable papel la interacción entre el relato propiamente mitológico y los varios relatos épicos, cuyos personajes centrales eran desde el comienzo hombres comunes, en ocasiones oscuros y hasta carentes de nombre. La desmitologización del héroe se ve complementada en el cuento mediante la frecuente e intencionada utilización de un protagonista socialmente desheredado, perseguido y humillado por la familia, la estirpe y la aldea [
]. A este grupo pertenecen los numerosos huérfanos del folclore [
]. También son desheredados los segundones, Cenicienta y la hijastra de los cuentos europeos. El héroe del cuento no posee los poderes mágicos inherentes a la misma naturaleza del héroe del mito, sino que los adquiere tras una iniciación, una prueba chamánica o incluso gracias a una particular protección de los espíritus (Meletinski, 2001, p. 251).
Par définition, le héros du conte merveilleux est, comme les premiers chevaliers conçus par Chrétien de Troyes, un être déshérité, dun point de vue économique, social, familial, physique, mental, etc. (Lüthi, 1984, p. 31-32). Le suffixe diminutif est ainsi emblématique de cette représentation de la marginalité, voire de linsignifiance. On se rappelle le Petit Poucet XE "Contes merveilleux : Petit Poucet (AT 700)" et autres benjamins en tout genre. En Espagne, on retiendra lintitulé « Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" » (voir supra). Mais Cervantès continue, lui aussi, la veine folklorique en exposant sur la scène romanesque les très jeunes Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado et en amplifiant la portée de leur infériorité dans le titre même de la nouvelle (Rinconete y Cortadillo). Dans le même registre picaresque XE "Picaresque (veine)" , la forme canine de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión constitue un autre moyen de rabaisser, dentrée de jeu, la valeur de leur identité et de représenter, ainsi, tous les laissés-pour-compte (voir infra). Lessentiel est quen début de récit, le personnage ne dispose pas des atouts propres au héros mythique que lépopée mobilise régulièrement. Riquet à la houppe et sa future femme en sont de bons exemples :
Il était une fois une Reine qui accoucha dun fils si laid et si mal fait, quon douta longtemps sil avait forme humaine. Une Fée qui se trouva à sa naissance assura quil ne laisserait pas dêtre aimable, parce quil aurait beaucoup desprit [
]. Au bout de sept ou huit ans la Reine dun Royaume voisin accoucha de deux filles. La première qui vint au monde était plus belle que le jour [
mais la Fée] lui déclara que cette petite Princesse naurait point desprit, et quelle serait aussi stupide quelle était belle (Perrault XE "Perrault, Charles" , 1981, p. 181).
On pourrait croire que Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Costanza échappent à la loi du folklore et représentent, par leur parfaite pudeur, des êtres mythiques. Mais Cervantès évite soigneusement de les placer à des sommets qui limiteraient lexemplarité spéculaire de luvre. Les protagonistes féminines de La gitanilla et de La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ne sont pas des idéaux inaccessibles ; elles peuvent laisser les lectrices se refléter en elles parce que leur beauté nest idéale que pour ceux qui en tombent amoureux, dans un esprit proche de celui quAlonso Quijano avait revendiqué à propos dAldonza Lorenzo :
Pues ¿qué piensas hacer con el imposible que se te ofrece en la conquista desta Porcia, desta Minerva y desta nueva Penélope, que en figura de doncella y de fregona te enamora, te acobarda y te desvanece?
- Haz la burla que de mí quisieres, amigo Lope, que yo sé que estoy enamorado del más hermoso rostro que pudo formar naturaleza, y de la más incomparable honestidad que ahora se puede usar en el mundo. Costanza se llama, y no Porcia, Minerva o Penélope; en un mesón sirve, que no lo puedo negar, pero, ¿qué puedo yo hacer, si me parece que el destino con oculta fuerza me inclina, y la elección con claro discurso me mueve a que la adore? (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 400).
Al entrar las gitanillas en la sala, estaba diciendo el caballero anciano a los demás:
- Ésta debe de ser, sin duda, la gitanilla hermosa que dicen que anda por Madrid.
- Ella es replicó Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , y sin duda es la más hermosa criatura que se ha visto.
- Así lo dicen dijo Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , que lo oyó todo en entrando, pero en verdad que se deben de engañar en la mitad del justo precio. Bonita, bien creo que lo soy; pero tan hermosa como dicen, ni por pienso (GT, p. 62).
Un détail est dailleurs significatif : la valeur des deux jeunes filles nest pas associée à celle de lor, mais, plus modestement, à celle du cuivre ou de largent.
Lorsque la naissance nest pas en cause dans le handicap, cest la période de marge dévalorisante qui manifeste la faiblesse du protagoniste. On pense à nos deux Cendrillons, la « Gitanilla XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" » (GT) et « Costancica » (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" mais, aussi, à la « chevauchée » dAndrés sur sa mule (GT, p. 452-453) et à la folie du licencié de Verre.
Troisième alternative structurelle : le « choix modeste ». Lorsque des alternatives se présentent, nous dit Eleazar Meletinski, « le héros est tenu de préférer le pire en apparence, le moins attrayant (une cassette en cuivre, un poulain bossu, une fiancée laide
) » (1970, p. 133 ; également Belmont, 1999, p. 183). Cette modalité diégétique est particulièrement notable dans le début du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , où le protagoniste, quoique laîné, décide de céder une partie de son héritage à son père (Cautivo, p. 452). Mais Ruy Pérez nest pas le seul à agir ainsi : Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" préfère Isabelle devenue laide à Clisterna, la belle promise dEcosse (EI, p. 249), et Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" tombe amoureux dune fille dauberge (IF).
Dans tous les cas, la poétique contique impose de mettre en avant, dans la première partie des récits, la médiocrité du protagoniste ; doù la nécessité de la narration in medias res pour projeter les lecteurs dans un univers modeste et empêcher un idéalisme néfaste à la spécularité des récits. Ainsi, dans la progression de la lecture, Costanza est une souillon XE "Souillon" et Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" est une gitane avant dêtre, toutes deux, des filles de noble ascendance.
Le personnage trop humain des nouvelles tragiques
Les nouvelles à structure tragique empruntent une voie différente, mais conduisant à ce même mode diégétique dexemplarité.
Limpact psychologique des mythes de la faute repose, principalement, sur des motifs dont la résonance est profondément intersubjective. Le scénario tragique nest pas un récit de la culpabilité, comme lhomme tragique nest pas lêtre du libre-arbitre : la faute qui souille répond à la conception dun homme ancré dans la physiologie et dans la pulsion. Le mythe de la dégradation dit lhumain, par lanormalité ; il exacerbe ce qui pourrait passer inaperçu si la narration napportait pas ses lumières : la curiosité XE "Curiosité" (Adam et Ève), lorgueil (dipe XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" ), la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" (la mère du Minotaure). La faute tragique sétend dailleurs chronologiquement (les fils dAdam) et géographiquement (la Thèbes ddipe) parce quelle est « communautaire » et, en ce sens, doit concerner le destinataire même du récit (Ricur XE "Ricur, Paul" , 1988, p. 255-261). Sybil Dümchen et Javier García Gibert rappellent ainsi que le mal à luvre dans El curioso impertinente et dans El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera (mais on pourrait également citer le Celoso et le Casamiento engañoso), loin dêtre « folie » se dévoile comme lexagération dune propension humaine, trop humaine (la curiosité, le narcissisme,
) :
No cabe duda de que Cervantes se esmeró en mostrarnos un variado abanico de patologías psíquicas, que son casi siempre la consecuencia de un previo deseo, erróneo y extralimitado. Suele darnos la impresión de que tras el desvío de esas actitudes se esconde algo con lo que franternizamos : algo siniestro y ejemplar, por ser común a nosotros (García Gibert, 1997, p. 260).
Leffet-miroir des Neophytes cervantins
Le héros de contes de fées a beau vivre des événements extraordinaires, il nen devient pas pour autant un surhomme, contrairement au héros mythique. Cette humanité authentique fait comprendre à lenfant que, quel que soit le sujet du conte de fées, il nest quune transposition imaginaire et exagérée des tâches quil aura à accomplir, de ses espoirs et de ses appréhensions.
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées
De la féerie à la tragédie, les récits initiatiques, en stigmatisant les protagonistes, en nous présentant des êtres « non-prometteur XE "Personnage non-prometteur" s » ou pécheurs, visent à entraîner un effet de reconnaissance XE "Don, réciprocité" de soi-même, un effet de miroir.
Lexemplarité du personnage handicapé
Linfériorité des « héros », quelle ressortisse à un état originel ou à une situation ponctuelle, est particulièrement pertinente dun point de vue socio-économique. Pour prendre lexemple de La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , dont laction se déroule en grande partie dans lauberge, son intérêt est particulièrement vif pour des lecteurs-auditeurs tels que Juan Palomeque, sa femme, sa fille et Maritorne (DQ I, 32). Chacune des catégories que ces personnages quichottesques représentent (voir supra) peut trouver, dans le récit de la souillon XE "Souillon" tolédane, une action à la mesure de sa propre situation empirique. Costanza, à limage de larchétypale Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" , possède, ainsi, un formidable potentiel exemplaire pour les lectrices dhumble naissance, du fait que sa condition noble est oblitérée pendant une grande partie de la nouvelle ; elle constitue un alter ego idéal et un tremplin efficace pour provoquer limitation.
De plus, indépendamment des programmations auctoriales, lefficacité du modèle héroïque nétait plus systématiquement pertinente au moment de ladolescence. La période de lenfance achevée, ce sont plutôt les exemples proches des faiblesses humaines qui aident ladolescent à configurer son modèle dexistence.
Lexemplarité du personnage souffrant
Lautre avantage considérable de la matière initiatique, du point de vue de lexemplarité, réside dans lécho psychologique que lidentification associative génère. La marque psychique du conte et de la souffrance quil représente, nous dit Jean Bellemin-Noël, est un mélange dexorcisme des préoccupations lectorales profondes et un esprit de solidarité avec le personnage en difficulté : « les contes merveilleux exercent sur les enfants, sur notre âme enfantine ou infantile, un attrait dont le principe se résumerait dans la formule : "Les autres aussi connaissent donc ces sortes de souffrances (ou de joies) qui massaillent, je ne suis pas le seul !" » (2001, p. 34-35).
Les Nouvelles exemplaires prolongent dans la sphère profane une part de lexemplarité des vies de saints : évoquer les préoccupations humaines pour mieux sen servir. Cette poétique hagiographique liée sans doute à la reprise du merveilleux folklorique sopposait dailleurs à leffet dévasion programmé dans la fiction chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" : quand les Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" sollicitaient le plaisir de se lancer imaginairement dans la bataille, les récits proches de la féerie comme ceux des Ejemplares ou du Flos sanctorum de Ribadeneyra XE "Ribadeneyra, Pedro de (Flos sanctorum)" convoquent des émotions familiales, linvestissement paternel et maternel de leurs lecteurs (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" .
La matière traditionnelle des nouvelles permet de renouer avec la fonction archaïque du rite qui consiste à mettre la personne en contact avec son monde intérieur (Jeffrey, 2003, p. 35). Ce sont les symboles rituels et archétypaux, comme le labyrinthe XE "Labyrinthe" ou le centre, le bon et le méchant, qui incitent le lecteur nous verrons dans quelle mesure à apprivoiser linconnu et le bouillonnement intérieur pour, ensuite, mieux le dépasser (ibid., p. 104) ; en effet, insiste Pierre Brunel, le cycle des métamorphoses initiatiques est constitué par les étapes successives dune découverte de soi-même.
Il sagit moins, en définitive, de joindre les êtres que de découvrir les êtres qui sont joints dans le vivant. Car la bête que lon devient, chacun la porte en soi. Lâne, cest la figure de la lubricité de Lucius qua éclairé sa liaison avec Photis. Avant de devenir rhinocéros, la plupart des personnages de Ionesco étaient déjà des rhinocéros par leur dogmatisme (Jean !), leur intolérance, leur instinct grégaire, leur violence (2004, p. 151).
« Miroir, mon beau miroir » :
personnages secondaires et pertinence parentale
La troisième forme dexemplarité spéculaire tient à la présence, dans le conte, dun autre moule dans lequel les lecteurs peuvent se glisser si la figure du héros ne leur convient pas. À force dinsister sur les différents âges de la vie, les consejas sont devenues des réceptacles éclairés sur les rapports familiaux. Les rapports père/fils, belle-mère/bru, mais aussi grand-père/petit-fils sont des pièces maîtresses du personnel féerique.
La coexistence récurrente dau moins deux générations accroît la réceptivité lectorale en ajoutant à la pertinence sociale évoquée précédemment une pertinence autre, liée à la diversité des lecteurs sur léchelle des âges. En mobilisant dans la diégèse la génération des parents, voire celle des grands-parents (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , et non plus seulement celle des adolescents (RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)"
), Cervantès fait en sorte que le public appartenant à la consistencia (dès trente-cinq ans) ou à la vejez puisse percevoir un reflet de sa situation empirique et un modèle fictionnel lui correspondant globalement.
Semblables en cela aux pratiques initiatiques et à la tradition contique (Eliade, 1959, p. 33-38 ; Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983, p. 41-54), les nouvelles cervantines sattachent, ainsi, à faire apparaître rapidement le couple jeune/parent. Pour permettre aux deux générations de simpliquer dans la fiction, la plupart des nouvelles donnent aux parents et aux grands-parents un rôle fondamental dans léconomie humaine des histoires. Le père de Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez cède une partie de sa fortune à ses trois fils au moment où il estime que ceux-là peuvent démarrer leur vie dadulte (Cautivo) ; la mère de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" organise son mariage XE "Mariage" et répare la faute de son fils (FS) ; quant au rôle des parents de Leonora (Celoso) XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , il sera particulièrement dans la ligne de mire des critiques auctoriales (voir infra).
Bruno Bettelheim estime que les belles-mères de conte sont des représentations-tampons pour les enfants. Cet archétype leur permettrait de catalyser sur un tiers XE "Aide, Auxiliaire" imaginaire les défauts maternels pour que la perception de la mère empirique reste préservée (1999, p. 105-116). Pourtant, la réalité rituelle étudiée par les anthropologues semble indiquer une interprétation différente. Dans le rite, la transformation initiatique ne concerne pas seulement le novice. Lentourage participe, aussi, à lévénement (La Fontaine, 1987, p. 150). Or cest bien ce que nous signale, dans la sphère contique, la belle-mère de Blanche-Neige XE "Contes merveilleux : Blanche-Neige (AT 709)" (Grimm XE "Grimm (Frères)" , 1976, p. 145). Le miroir quelle consulte à plusieurs reprises est le signe dune métamorphose seconde dans le récit, la sienne : Blanche-Neige a mûri ; la marâtre, elle, a vieilli. Surtout, pour les conteuses du récit et pour les auditrices dâge avancé, le symbole du miroir met en abyme le conte lui-même qui, en miroir du réel, évoque implicitement leur propre métamorphose, due à linéluctable passage des années sur leur corps.
Lexemplarité de lEspejo
Contrairement à la rhétorique illusionniste privilégiée par plusieurs romans de chevalerie, sil y a parcours initiatique pour les lecteurs et pas seulement pour les personnages, cest bien dans le sens dune volonté, caractéristique de la poétique féerique, dun retour à soi et dune compréhension de soi (sur larticulation, supra : II. 1).
Nous verrons concrètement dans quelles perspectives cette exemplarité est utilisée. Précisons, pour lheure, que la proximité de cette exemplarité avec certains textes religieux nest pas due au hasard. La novela (cervantina) et la vida (santa) reconduisent un type précis dexemplarité bien connu des Espagnols du Siècle dor : lexemplarité spéculaire des Espejos.
Ce type décriture remonte au moins au Moyen Âge, où lon découvre, à partir du XIIIe siècle, une ample veine duvres didactiques qui viennent recenser les connaissances relatives à des domaines déterminés.
El tratado más conocido en el siglo XIV es el Speculum humanae salvationis, especie de Biblia rimada que expone la historia de la salvación, desde la caída de los ángeles hasta el juicio final; fue ampliamente difundido (más de 350 manuscritos latinos) y traducido pronto al alemán, inglés y francés, para el uso de clérigos y laicos cultos. Había espejos con temas monográficos astrolabicum (XIII), iudiciale (XIII), iuris canonici (XIII), alchimiae (XIV), astrologiae (XIV), militare (XIV), gramatice (XIV), philosophie (XIV), lapidum (XV), medicorum (XV), notariorum (XV), theologie (XV)
(Herrero Ingelmo, 1998, p. 21).
Parallèlement à cette ligne décriture, le Moyen Âge fournit dautres Espejos, que José Luis Herrero Ingelmo qualifie despejos ejemplares. Beaucoup plus ancien, ce genre ne sorganise pas autour dun répertoire restreint de concepts : il embrasse, au contraire, un large éventail de thèmes. Par contre, le fonctionnement du speculum moral impose à lauteur un traitement de ces thèmes dans loptique dun public précis (sacerdotis, virginum, religiosorum, laicorum, etc.). Le milieu du XVIe siècle voit la publication des « Miroirs » de Juan de Dueñas, lEspejo de consolación de tristes et lEspejo de pecadores). Le spectre des lecteurs sélargit à la communauté des fils dAdam et Ève, mais une certaine idée du miroir demeure : ce qui est à voir nest quune partie du monde, en loccurrence le malheur ou le péché. La poétique des uvres se concentre sur lattente deffet-miroir :
Es puesto este libro delante de los ojos de los que tribulación padescen para que en él se miren. El cual es dicho Espejo de consolación. Porque según dize Sanct Gregorio la Sagrada Escritura es como un espejo, el cual es puesto delante de los ojos de nuestra ánima para que en ella sea visto nuestro interior (ibid., p. 23).
Et, de même que la « consolación de tristes » tend à se produire à partir dexemples hagiographiques (Dueñas, 1997, p. 97-98), de même, les célèbres Vies de saints du Siècle dor réactivent, elles aussi, leffet-miroir. Lexemplarité auctoriale visée dans les uvres religieuses repose sur ladmiratio, mais pas uniquement. Les exemples hagiographiques reposent sur une mécanique lectorale de reconnaissance XE "Don, réciprocité" : dans le miroir de la fiction, le lecteur doit retrouver ses propres souffrances ou ses propres vices. Cest un premier pas nécessaire pour que lédification, la « métamorphose » morale, se produise ensuite (Darnis, 2005a, p. 443-444).
La rhétorique cervantine nest donc pas originale : elle profite dune matière contique propre à interpeller les lecteurs dans leur spécificité individuelle, tout en bénéficiant dun contexte théorique où la création « exemplaire » correspond à la composition dun miroir narratif.
Sans trop nous avancer, anticipons que cette exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" , chez Cervantès, pas plus que chez les auteurs religieux, na pour ambition de limiter le discours à la description de problèmes ; elle ne sattache pas à enliser les lecteurs dans lobscurité des péchés, dans le piège de la tristesse ou encore dans les méandres de lamour. La différence que lauteur observe par rapport à ces modèles sérieux tient au déplacement de la problématique du sacré vers le profane et à la structure narrative de la féerie, qui permet de dépasser les malheurs premiers (Problème/Trouble) en présentant un arsenal de moyens destiné à cet effet (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ).
-C-
Le lecteur métamorphosé :
les séquelles de lexpérience initiatique
Le miroir offert par la fiction brève exemplaire expose le lecteur à supporter les conséquences dune expérience aussi intense que troublante. Croire que lire les Ejemplares est sans effets pourrait être trompeur. Quoi quil en soit, la poétique auctoriale envisage plusieurs modalités dexemplarité grâce aux différentes vertus initiatiques portées par les nouvelles.
Arrivés au bout de la miscellanée cervantine, les lecteurs devront être avisés, préparés à lavenir ; ils auront dépassé leur mélancolie et apprivoisé leur peur XE "Peur, angoisse" ; finalement, ils auront gagné en espoir XE "Espoir, espérance" . Voyons tout cela en détail.
Le lecteur averti : lexemplarité anticipatrice
La fin de la candeur
En insistant ainsi sur lexpérience, tout au long de son uvre, Cervantès met en garde lhomme des dangers quil court lorsquil vient à en manquer. Le tout premier récit bref de La Galatée est très instructif de ce point de vue ; la « nouvelle » suit un schéma bandellien XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" avec la mort de trois personnages à cause, notamment, de lingénuité des deux amants, Lisandro et Leonida (p. 50-51).
Afin déviter à ses lecteurs ce type de déboire, Cervantès privilégie le rapprochement du réel et du littéraire, et dénonce la fausseté du second. Linitiation lectorale proposée dans Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo rappelle que la vie picaresque XE "Picaresque (veine)" nest pas un jeu. La liberté XE "Liberté (en amour)" des deux portefaix ne dure pas le temps dun roman comme Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache : elle est arrêtée net dans sa course par la pression dune organisation criminelle, dont les néophytes découvrent vite létendue tentaculaire sur Séville. Lexpérience « exemplaire » ne se veut pas seulement expérience littéraire ; elle ne porte pas, à proprement parler, sur larchitexte picaresque mais bien sur le réel. Cest donc, par le biais dune représentation enjouée que Cervantès force les lecteurs à faire lexpérience sérieuse de la réalité criminelle de la délinquance.
De même, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , en pénétrant dans le monde des bergers, croit se réfugier dans un paradis éloigné de la mesquinerie humaine. Mais autant les rives du Tage de La Galatée furent secouées par lirruption de la violence sanguinaire des hommes, autant la pastorale du chien parlant se révèlera un lieu inhospitalier. La vie de Berganza, on le sait, nest pas de tout repos :
Digo, pues, que yo me hallaba bien con el oficio de guardar ganado, por parecerme que comía el pan de mi sudor y trabajo, y que la ociosidad, raíz y madre de todos los vicios, no tenía que ver conmigo, a causa que si los días holgaba, las noches no dormía, dándonos asaltos a menudo y tocándonos a arma los lobos (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 556).
Dans la nouvelle, la démystification est une démythification : elle est expérience du réel, contre lexpérience livresque. Dans Don Quichotte (1605), lépisode de la chèvre Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , qui avait échappé à lattention du berger Eusebio, témoignait dune activité pastorale similaire à celle exprimée dans le Coloquio, celle de la surveillance incessante des bêtes qui veulent aller dans les champs des voisins ou risquent de ségarer dans la forêt, de se briser les pattes dans les rochers et les ravins. Dans la dernière nouvelle exemplaire, le motif de la chasse au loup XE "Agresseur, prédation" ne correspond pas non plus seulement à un folklore de fable, il signe, comme la rappelé A. Van Gennep, lintégration dune réalité populaire.
Si Cervantès tente par ses récits brefs de faire part de sa sagesse et de mettre fin à la candeur de certains lecteurs, ce nest pas uniquement pour dissiper les illusions que la littérature a pu installer. Parmi les vertus dont disposent les consejas, les Ejemplares en conservent une, tout particulièrement, que M. Lüthi a mise en exergue. Le protagoniste de la féerie est accablé de handicaps mais possède un avenir de héros ; la Belle craint dabord la Bête mais devra reconnaître, finalement, sa bonté intérieure. Le conte de fées confronte, en fait, ses auditeurs à des apparences trompeuses pour les convaincre que la laideur nest que lombre dune beauté quil convient de découvrir avec patience (1984, p. 126-127).
Cervantès se situe sur le même plan poétique et philosophique. Autant les mirages de la littérature et leur reflet sur le réel sont trompeurs, autant les êtres que lon croit dégradés, laids ou mauvais finissent par révéler leur profonde grandeur. Cest vrai pour les personnages féminins de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (« quedó tan fea », p. 247) et de La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (« [Costanza] no es fregona », p. 425), comme pour les séducteurs Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" (FS, DD). Le Coloquio viendra même élargir la perspective pour signaler que les humbles XE "Humilité" ne sont pas les moins bien placés pour donner des conseils avisés (voir infra).
Lexpérience anticipée
Lautre intérêt de lexpérience fictionnelle dinfluence contique est de fournir une expérience anticipée de situations communes ou difficiles. Les récits sentimentaux des Ejemplares permettent, ainsi, au jeune lectorat, de se familiariser avec la période de lénamourement. Lorsque ce public suit des aventures à structure ascendante, il apprend à se familiariser avec des crises amoureuses qui ont quelque chance de se produire (voir infra). Quand la structure accompagne une dégradation, la nouvelle sert à expérimenter des actions qui pourraient être tentantes pour lhomme. Lexpérience devient une simulation pour le lecteur, qui sest investi avec ses pulsions et ses émotions ; elle correspond à une « première tentative », dont les conséquences restent bénignes. La stratégie du conte à structure descendante est la même que celle quemploie le conte à structure ascendante lorsquil mobilise trois personnages (ou plus) : le lecteur doit suivre lexpérience avortée des deux premiers (Calame-Griaule, 1996, p. 37), avant de comprendre, avec le dernier personnage, la manière de résoudre le problème posé initialement.
Le manque dexpérience est ce qui génère la candeur et qui empêche de réagir sagement aux situations courantes de la vie. Leonora, la très jeune femme de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , en est lexpression manifeste (Celoso). Nous soutenons donc ici que cest par le biais dune lecture aux accents initiatiques (féeriques et tragiques) que Cervantès espère éduquer son public. Cest si vrai que Leonora nest pas seulement présentée comme une femme dépourvue dexpérience sexuelle ; ce que nous dit la nouvelle tragique et centrale du recueil, cest quelle est une grande enfant qui, en concordance avec les préceptes des humanistes, ne bénéficie pas de l« expérience totale » des contes de bonne femme : « Toda su casa olía a honestidad, recogimiento y recato: aun hasta en las consejas que en las largas noches del invierno en la chimenea sus criadas contaban, por estar él presente, en ninguna ningún género de lascivia se descubría » (Celoso, p. 555).
Lexemplarité physiologique
Reparó Dorotea XE "Dorotea, Fernando" en las razones de Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" y en su estraño y desastrado traje, y rogóle que si alguna cosa de su hacienda sabía, se la dijese luego; porque si algo le había dejado bueno la fortuna, era el ánimo que tenía para sufrir cualquier desastre que le sobreviniese, segura de que, a su parecer, ninguno podía llegar que el que tenía acrecentase un punto
Cervantès, DQ I
De même que les protagonistes des contes Celui qui partit en quête de peur XE "Peur, angoisse" (type 157 ; Grimm XE "Grimm (Frères)" , 1976, p. 29-42) et Le conte des contes XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" (1995, p. 31-33) rencontrent respectivement la peur et le rire, les lecteurs cervantins doivent faire lexpérience de ces émotions. Mais, aussi important que soit leffort rhétorique pour provoquer le jaillissement des passions au cours de la lecture, il nen reste pas moins que lexploitation des émotions sintègre dans un système plus vaste, davantage redevable à une visée poétique que proprement rhétorique. La sollicitation de langoisse ou de la joie relève dune volonté large de formation lectorale. Le fait demployer les structures du conte merveilleux et du tragique antique repose sur une conception des pouvoirs profonds que recèlent leurs mécanismes de réception.
Lexemplarité de la joie
Pour Cervantès, faire naître le rire pendant la lecture est une nécessité qui doit aller au-delà des différences de tempérament. Avec force, lami du prologuiste de Don Quichotte (1605) conseille que « leyendo vuestra historia, el melancólico se mueva a risa, el risueño la acreciente » (DQ I, p. 18). Autrement dit, et contrairement à une certaine poétique théâtrale, même lorsque le tempérament du public est influencé par un excès de bile noire, Cervantès estime ne pas devoir suivre son inclination : il souhaite agir en thérapeute ; son uvre se veut curative. Lesprit de la Renaissance était passé par là : à lépoque, ainsi que le montre François Rabelais, médecin de profession, le rire est un principe vital qui lutte contre une bile mortifère, et la lecture doit en être le vecteur, saffichant ainsi comme remède.
La force comique des Nouvelles exemplaires poursuit et concrétise le souhait quexprimait Cervantès dans le prologue de 1605. Pour autant, si la vertu des récits brefs du recueil a un effet somatique important, elle reste comparable à celle de leutrapélie : ses bienfaits restent modestes et limités à moyen terme. Dun point de vue « médical », ce sont les complexions « sèches » celle du colérique XE "Colère (personnage)" et du mélancolique qui sont les plus intéressées. Par la représentation lectorale et imaginaire du bonheur et de la joie, le mélancolique se rapproche du sanguin, grâce à laction humidifiante du sang sur le cerveau (Huarte, 1989, p. 333 pôle I). Concernant le traitement lectoral de la colère, la femme de laubergiste Palomeque signale, tout au plus, que lirascible de son mari diminue lespace de quelque temps, expulsée sur la scène de la fiction : « Y yo ni más ni menos dijo la ventera, porque nunca tengo buen rato en mi casa sino aquel que vos estáis escuchando leer, que estáis tan embobado, que no os acordáis de reñir por entonces » (DQ I, 32 p. 369). Précisons, pour terminer sur ce point, que les effets somatiques positifs de la fiction semblent redevables, si lon en croit les témoignages des historiens du Moyen Âge et lefficacité quelle engendre fictionnellement chez laubergiste, aux bénéfices que lon attendait, alors, de la lecture publique et de la performance de linterprète, par opposition à la lecture prostrée dans la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" :
Une croyance générale attribuait au chant dun jongleur ou à la lecture à voix haute une influence bénéfique non seulement sur la mélancolie, mais sur les maladies corporelles et les blessures même. Plusieurs rois de Castille et dAragon jugeaient, pour cette raison, laudition de poésie et de musique indispensable au bon ordre de leur vie [
]. La voix vive du jongleur, la parole gesticulée des poètes, la musique, la danse, ce jeu scénique et verbal qui est langage du corps et mise en uvre des sensualités charnelles : tout cela, ici et maintenant, est aussi médecine, équivoque mais efficace, des âmes (Zumthor, 1987, p. 287).
Lexemplarité de langoisse
Les effets de leffroi (espanto) ont, quant à eux, particulièrement attiré lattention des théoriciens de la fiction. Ainsi, selon A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , lorsque langoisse fictionnelle affecte les jeunes non avertis ou les femmes, elle les aide XE "Aide, Auxiliaire" à se familiariser avec cette émotion de base quest la peur XE "Peur, angoisse" , à la maîtriser, voire à la dominer :
con el ver un Príamo, y una Écuba, y un Héctor, y un Ulises tan fatigados de la fortuna, viene el hombre en temor no le acontezcan semejantes cosas y desastres, y, aunque por la compassion de mirarlas con sus ojos en otros se compadece y teme, estando presente la tal acción, mas después pierde el miedo y temor con la experiencia del haber mirado tan horrendos actos y hace reflexión en el ánimo; de manera que, alabando y magnificando al que fue osado y sufrido, y vituperando al que fue cobarde y pusilánime, queda hecho mucho más fuerte que antes; y de aquí, luego sucede el librarse de la conmiseración, porque la persona que es fuerte en su casa, también lo será en la ajena; y de la ajena miseria no sentirá compassión tanta. Esto se prueba en el sexo femenino, el cual, como es débil y enfermo para sufrir, lo es también para resistir a la compassión (1998, p. 336).
Lexpérience des passions correspond à une purgation de celles-ci, explique le médecin. Ce phénomène, que lon peut rapprocher du concept antique de catharsis, correspond à un mécanisme plus anthropologique que le concept aristotélicien ne le laisse croire. Ce que la pratique de la tragédie grecque avait assimilé était un ancien rituel de purification. La poétique dA. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" conserve cette fonction dans sa Philosophía poética : « [dice] Aristóteles, en sus Poéticos, que la tragedia fue hecha para limpiar el ánimo de las passiones del alma por medio de compassión y miedo. Así que la misma fábula que turba el ánimo por espacio poco, le quieta y sosiega por mucho » (1998, p. 100).
Derrière cette fonction dapprentissage sexprime lesprit du rite. Dans linitiation, la purification constitue un premier pas dans laccomplissement du nouvel homme : elle prépare la métamorphose. Lessentiel réside dans la souffrance de la personne qui accomplit le rite ; mais, comme le rappelle Mircea Eliade,
[cette] angoisse XE "Peur, angoisse" ne constitue pas une situation où lon peut sinstaller ; elle nous est indispensable en tant quexpérience initiatique, en tant que rite de passage [
Lissue] consiste justement à achever le rite de passage et à résoudre la crise en débouchant à un niveau supérieur, en prenant conscience dun nouveau mode dêtre (1957, p. 74).
Ces épreuves « ont assurément aussi lavantage dendurcir le novice, ce qui le prépare à une vie difficile » (Vierne, 2000, p. 28) et, en effet, remarque Geneviève Calame-Griaule, « la transformation des initiés pendant la période de réclusion nest pas seulement théorique mais correspond à une réalité » (Calame-Griaule, 1996, p. 33).
Au Siècle dor, la lecture passionnée se voit également dotée de vertus initiatiques. Limportant, nous dit A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" est quà long terme, le saisissement provoqué par leffroi (espanto) est source de changement intérieur : lhomme inexpérimenté, « no sólo recibe el afecto de la compassión, pero se le viste y hace dél un hábito que no se le puede desnudar » (p. 348).
Ainsi, entre la puissance de la terreur et celle de la pitié XE "Pitié" , une même idée sexprime. Le lecteur, le « spectateur », gagnent en force et en résistance, dans un mouvement analogue à celui du rite initiatique ou contique : par les mondes inquiétants de la conseja, les situations sur lesquelles se porteraient les peurs humaines devaient être rendues familières (Jeffrey, 2003, p. 37-38).
Sollicitant lêtre dans son cur, la nouvelle sait aussi parler à lesprit. Les Ejemplares nempruntent pas des scénarios aussi singuliers que ceux de la féerie et de la tragédie archaïques sans développer de lourdes significations philosophiques : la compréhension du sort et lanticipation positive de lavenir font partie des programmations lectorales souhaitées par leur auteur.
Lexemplarité philosophique
Les aléas de la fortune
Les rites, en fait, sont mis en scène par les uns et les autres pour rappeler que la vie ne se possède pas entièrement. Toujours quelque chose nous échappe. Il y a dans la vie de linexpliqué que le rite matérialise et symbolise.
Denis Jeffrey, Éloge des rituels
Un exemple romanesque proche du conte merveilleux comme Les Ethiopiques dHéliodore signale avec force lécart entre les souhaits du personnage et le déroulement de son parcours terrestre. La trajectoire du héros lui est imposée. Certes, lordre dans lequel les personnages subissent leurs mésaventures est rarement motivé, mais il ne faut pas perdre de vue que cet enchaînement dépisodes répond à une « anthropologie » précise :
cette anthropologie [...] exige un certain désordre, une certaine instabilité dans la succession des épisodes. Loin de représenter une forme primitive dintrigue, l« enfilade » dépisodes est en fait le produit dune réflexion assez poussée sur la nature du destin [
]. Pour prouver lincohérence de la Fortune, le roman a besoin dune longue enfilade dépisodes rattachés entre eux par des liens contingents (Pavel, 2003, p. 67).
Si J. Boccace devait retenir un sens latent dans les malheurs du héros de conte merveilleux, cest bien laction de la Fortune : « que debajo el pretexto de los relatos hay algún significado a veces en absoluto risible, mediante el cual quiere [
] al menos mostrar las fuerzas de la fortuna » (1983, p. 828).
Les Nouvelles exemplaires sinscrivent dans ce profil narratif et marquent la présence inéluctable du malheur dans la vie humaine. La souffrance vécue par les personnages (cest-à-dire représentée mentalement par les lecteurs) tend à se situer dans une perspective philosophique. Les aléas de la fortune sont constants dans le recueil ; pour Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Leonisa, évidemment, mais, aussi, pour bien dautres protagonistes comme Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , Cortado, Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , Teodosia, Leocadia, don XE "Don, réciprocité" Rafael ou Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" .
Pour Cervantès, deux leçons sont à retenir par les lecteurs. En premier lieu, même si la valorisation de la souffrance est constitutive de la pensée archaïque et initiatique (voir supra), la participation aux angoisses des acteurs romanesques prend pour les lecteurs du Siècle dor la forme du stoïcisme. A. Castro a souligné limportance de cette pensée chez notre auteur (1980, p. 339-346). Il faut donc croire que ses nouvelles, et la répétition des cas de fortune quelles donnent à voir, constituent, comme tant dautres textes, notamment hagiographiques, une forme déducation à la souffrance.
Mais ce nest pas tout. La vision de la lecture chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" portée par Alonso Quijano avait assimilé le parcours chevaleresque à une existence répondant au principe de plaisir (voir supra). Plus que la souffrance, Cervantès apprend à ses lecteurs la déception. Quil sagisse de lexpérience de Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (IF) ou de celle de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE), toutes les deux constituent des vecteurs éloquents dune intégration lectorale du principe de réalité. Le récit picaresque XE "Picaresque (veine)" permettait, en effet, non seulement de contrecarrer les aspirations illusoires de la jeunesse (Belic, 1969, p. 43), mais aussi de brosser un tableau de la vie où le héros nétait plus maître de sa barque : et pour cause, cest aux chaînes de sa galère quil est associé (Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache ; DQ I, 22 ; voir lallusion cervantine dans RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" p. 171). Les années passées comme captif en Afrique ont pu, même, convaincre lauteur que lexpérience, tant vantée par les humanistes, nétait pleinement efficace quà la condition dêtre initiatique, cest-à-dire si elle comportait une certaine dose de souffrance. Cest ce que montrent par défaut les deux nouvelles du Licenciado et du Celoso. Tomás na rien appris en Italie et ne revient pas métamorphosé de son voyage car, comme le fait justement remarquer G. Güntert, il a délibérément refusé de rester à Rome pendant lété : « por ser tiempo de mutación, malo y dañoso para todos los que en él entran o salen de Roma, como hayan caminado por tierra, se fue por mar a Nápoles, donde a la admiración que traía de haber visto a Roma añadió la que le causó ver a Nápoles » (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 273). Le regard admiratif nest pas une façon de se frotter au monde, semble indiquer Cervantès ; il confine plutôt à un insensé détachement prophylactique : Tomás veut éviter toute forme de contamination.
Le voyage de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" a été tout aussi imparfait, dun point de vue humain. Lui aussi sest enrichi à létranger, non pas culturellement mais économiquement ; toutefois, son périple navait rien dhéroïque ni dinitiatique, doù un sérieux « talon dAchille ». En effet, Cervantès prend soin de nous signaler que la traversée maritime du personnage sest déroulée sans heurts : « [el] viaje fue tan próspero, que sin recebir algún revés ni contraste llegaron al puerto de Cartagena » (Celoso, p. 328). Lévénement se veut révélateur du fait que son (rite de) passage à létranger a été incomplet. Les activités commerciales du personnage ainsi que sa volonté, maintes fois exprimée, de changer de vie semblent être un emprunt à la figure arabe de Sindbâd de la mer. Mais cette correspondance souligne, précisément, que Cervantès sest évertué à différencier Carrizales du héros oriental, lequel, parce quil a subi autant dépreuves initiatiques que de voyages, revient au pays transformé en sage (Les Mille et Une Nuits IV, 2001, p. 466). Carrizales, à linverse, non seulement ne remerciera pas Dieu pour son aide XE "Aide, Auxiliaire" mais rompra en Espagne le principe sacré de lharmonie matrimoniale XE "Mariage" (voir infra).
Tomás et Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" nont pas connu ladversité, contrairement à Cervantès (Lépante, Alger) et à tous les héros féeriques. Ils payent cher en conséquence limperfection humaine qui découle de cette lacune existentielle. Dabord tenue à lécart, la souffrance devient pour eux une fatalité. La prostituée de Salamanque entretient avec le voyage en Italie de Tomás un rapport de symétrie. Le fruit quelle propose à létudiant ne peut plus être seulement regardé, comme le spectacle italien. La contamination qui fait suite à lingestion du coing répond, ainsi, à celle dont le lettré sétait affranchi à Rome.
En refusant dêtre des héros de conte, cest-à-dire en évitant les aléas de la fortune, Tomás et Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" sont passés du côté de la tragédie, pareils à Achille, que sa mère avait voulu protéger des dangers du monde
Optimisme de lespoir
Malgré sa tendance, à la fois contique et tragique, à accumuler les malheurs, la structure brève permet à Cervantès de tisser un lien net entre le retournement final positif (mariage XE "Mariage" des héros de conte, prise de conscience des personnages tragiques) et les échecs essuyés précédemment. Dans la forme contique ou tragique,
lintrigue, faisant un usage parcimonieux des épisodes, cherche surtout à mettre en évidence, du côté des acteurs, les liens entre laction et la raison dagir, et du côté de lunivers qui les entoure, la motivation profonde de leur destinée. Léconomie dépisodes souligne la force de ces liens et lévidence de cette motivation. dipe XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" tue son père parce quil doit survivre ; sa chute, décidée par les dieux, rappelle aux hommes que leurs actions les plus justifiées risquent de troubler secrètement lordre cosmique. Le héros du conte merveilleux tue le dragon afin de sauver la fille du roi ; il lépouse parce que les hauts faits doivent à la fin être récompensés (Pavel, 2003, p. 66-67).
Dans la synthèse prononcée par le futur beau-père de don XE "Don, réciprocité" Juan-Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , on entend les mots suivants :
[Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ] se ha de desposar con Preciosa y han de preceder primero las amonestaciones, donde se dará tiempo al tiempo, que suele dar dulce salida a muchas amargas dificultades; y, con todo esto, quería saber de Andrés, si la suerte encaminase sus sucesos de manera que sin estos sustos y sobresaltos se hallase esposo de Preciosa, si se tendría por dichoso, ya siendo Andrés Caballero, o ya don XE "Don, réciprocité" Juan de Cárcamo (GT, p. 106).
À cette fin de nouvelle répondra le début de la suivante, où Mahamut, le renégat, interprète son propre sort malheureux comme une voie détournée pour atteindre un bonheur commun : « quizá para que yo te sirva ha traído la fortuna este rodeo de haberme hecho vestir deste hábito que aborrezco » (p. 111). Dans sa réponse, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" estime alors que sa détresse constitue, peut-être, une chance (« Si así como has acertado, ¡oh amigo Mahamut! [
], en lo que de mi desdicha imaginas, acertaras en su remedio, tuviera por bien perdida mi libertad, y no trocara mi desgracia con la mayor ventura que imaginarse pudiera », p. 112). La nouvelle, comme tant dautres dans le recueil, se chargera de démontrer la sagesse exprimée par Mahamut.
Ce lien nouvellier entre les malheurs et la résolution finale ne relève pas seulement dun imaginaire justicier, comme la philosophie du conte nest pas réductible à sa morale. Cervantès, dans la meilleure tradition orale et rituelle, travaille à dévoiler, sous les apparences, la présence du bonheur futur. Dans la pensée initiatique, affirme E. Meletinski, « el bien de la comunidad o del iniciando se consigue al precio de una rígida disciplina, de sufrimiento, a veces de violencia y terror, mientras que en los mitos correspondientes sucede exactamente lo contrario : en ellos, el mal aparece, de hecho, disfrazado de bien » (2001, p. 223-224).
La majeure partie des récits à dominante féerique dans le recueil alimente la philosophie « exemplaire » de lexpérience. En pérennisant la trame contique au creux de ses nouvelles, Cervantès, à limage de Mahamut, veut ancrer la nécessité de lespoir dans lesprit de son public.
Mais la répétition du scénario féerique dans les nouvelles est aussi porteuse dune vertu moins manifeste dont use abondamment le conte merveilleux. Pour la tradition archaïque et populaire (comme pour les biologistes), lespoir nest pas seulement une valeur, cest aussi et surtout une émotion et une manière de vivre. Le philosophe Ernst Bloch, qui reproche à S. Freud XE "Freud, Sigmund" davoir condamné la rêverie diurne à servir dantichambre au rêve nocturne, relève le lien que limaginaire entretien avec linstinct de conservation (1991, p. 61-142). Lespoir est un mode émotionnel qui émerge dans les situations humaines difficiles pour envisager, malgré ladversité (mais, de fait, grâce à elle), lapparition dune fée et lavènement dune issue heureuse. Le happy end sert le happy mind :
No tiene sentido esperar sólo cuando las posibilidades de éxito están a favor nuestro. Es precisamente cuando nuestra situación vital es terriblemente desfavorable cuando más necesitamos la esperanza. Hasta el punto en que la esperanza refuerza nuestra capacidad de enfrentarnos positivamente con la manera como son las cosas y de mantener una actitud positiva ante la vida (Lazarus, Lazarus, 2000, p. 100).
Dans les Nouvelles exemplaires, comme dans le conte, craindre le pire conduit, à force de lectures, à toujours espérer le meilleur. Pour les lecteurs, la « signification personnelle » (ibid., p. 104) du récit féerique est initiatique : elle inscrit, au bout du chemin obscur de la lecture, la lumière du contentement final. Par rapport à leffet ponctuel de chaque récit, où lespoir est présenté comme une valeur, leffet global du recueil se veut donc moins conscient, moins rationnel et plus profond. À terme, le scénario féerique est porteur doptimisme.
La transformation de lespoir en optimisme implique, en effet, une assignation concrète du désir sur une réalité précise ; doù la forte pertinence lectorale que produit le passage des personnages cervantins, de la dégradation économique et symbolique à la réussite sociale finale (noblesse et mariage XE "Mariage" ). Cervantès utilise, là, un ressort plus que courant dans la tradition orale. Il y a plus de cinquante ans, Michel Butor percevait dans les contes de fées « une image violemment contrastée » de la société (1960, p. 65), incarnée notamment par le dénuement économique de personnages tels que Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" ou les parents du Petit Poucet XE "Contes merveilleux : Petit Poucet (AT 700)" : « [les contes] ne parlent pas seulement de rois et de bergers ; ils parlent de rois plus grands, plus riches, plus puissants, plus heureux que tous les rois réels, de laboureurs, de bûcherons, plus pauvres encore que tous ceux que lenfant pourrait rencontrer » (ibid.). Il percevait, également, dans ce cadre polarisé, la récurrence dune trame visant à le dépasser :
le conte ne se borne pas à souligner linégalité, il la surmonte, il la compense : le pauvre devient riche, le laboureur devient, ou se révèle être prince. Ce renversement dune situation peinte de couleurs si franches dabord comme une invraisemblance XE "Vraisemblance" , contribue à lisolement de la féerie (ibid.).
On peut affirmer avec quelque certitude que lun des secrets de la vitalité du conte merveilleux tient dans la merveille sociale quil opère quand il dépasse cette contradiction liminaire. Paul Larivaille avait pertinemment relevé lintérêt que la structure du renversement pouvait induire dans les milieux de réception populaires, élargissant ainsi les réflexions de Mikhaïl Bakhtine (1978, p. 293-297) :
On peut se demander si le conte, avec sa constante ouverture sur un monde utopique où les laissés-pour-compte de la société parviennent régulièrement à renverser leur mauvaise fortune initiale et finir leurs jours sur des trônes, nest pas une manifestation atténuée du grand renversement plus utopique encore des valeurs et des choses qui est le propre de la fête carnavalesque : marquée, notamment, par la logique originale des choses à lenvers, au contraire, des permutations constantes du haut et du bas (la roue), de la face et du derrière, par les formes les plus diverses de [
] couronnements et détrônements de bouffons. En dautres termes, on peut [
conjecturer que] le réalisme merveilleux nest peut-être quune forme édulcorée du réalisme grotesque. Mais il semble plutôt quil faille admettre le contraire. [
Le] contage, réalisable en toutes occasions en dehors des dates bien déterminées des festivités officielles, pouvait seul [offrir aux tendances sous-jacentes à la pratique grotesque un exutoire ordinaire et permanent] (Larivaille, 1982, p. 115).
Loin de nous lidée de cataloguer radicalement Cervantès du côté de la tradition féerique. Les Nouvelles exemplaires peuvent satisfaire les besoins de réalisation sociale des lecteurs de façon latente, comme les chevaliers devaient fasciner les simples aubergistes. Mais, si lon considère les nouvelles les plus aptes à dire le changement social, celles qui empruntent leur trame au genre picaresque XE "Picaresque (veine)" , force est de constater que, tout en traitant explicitement le problème du changement de condition, elles font montre dune grande réserve XE "Réserve (féminine)" à ce sujet.
Le Coloquio de los perros pose en effet la question du changement de condition dans lesprit du réalisme merveilleux analysé par P. Larivaille autant que dans celui de la philosophie christique du Magnificat (Luc, 1, 52-53). La prophétie XE "Prophétie (de la Camacha)" de la Camacha met au cur de la dernière nouvelle lopportunité, pour Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , daccéder finalement à lhumanité qui lui avait été refusée à la naissance. La condition nécessaire à cette métamorphose est dordre social :
Volverán en su forma verdadera
cuando vieren con presta diligencia
derribar los soberbios levantados,
y alzar a los humildes abatidos,
con poderosa mano para hacello (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 594).
De la métamorphose physique à la métamorphose sociale, le lien métonymique est assez évident pour nous signaler quil sagit dune seule et même évolution : la condition canine de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , comme le laisser penser le parcours picaresque XE "Picaresque (veine)" de lanimal, est une métaphore de la condition sociale des « humbles XE "Humilité" ».
Mais, métaphore pour métaphore, Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" fait remarquer à son ami quils nont jamais assisté à une partie de quilles où celles qui seraient tombées se seraient relevées, quand les autres tombaient (CP, p. 605). Dailleurs, à lheure où il parle, ni lui, ni Berganza ne sont des hommes ; tout au plus arrivent-ils à discourir comme eux.
En fait, dans le recueil, il est significatif que les nouvelles qui traitent du changement de condition sociale se positionnent par contraste avec le modèle porté par la prose picaresque XE "Picaresque (veine)" . À linverse de linitiation dégradante dun Lázaro XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" (et plus tard dun Pablos) ou de linitiation rédemptrice dun Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" (Cavillac, 1993, p. 149-201), le pícaro cervantin observe une étonnante stagnation. In fine, Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado refusent de gravir les marches de la « mafia » sévillane ; Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , par sa nature animale, ne peut passer dun estamento à un autre : le fait quil soit chien lui interdit XE "Interdits" dévoluer sur la scène sociale humaine.
Si, dun côté, les personnages cervantins, comme Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Preciosa ou Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado, connaissent un bonheur amoureux ou amical, de lautre, le motif féerique de la percée sociale (couronnement) sévanouit dans le recueil « exemplaire ». Seul Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" obtient une reconnaissance XE "Don, réciprocité" sociale, mais au prix dun changement de ses prétentions initiales. La réussite humaine, semble dire Cervantès, est ailleurs
3. Le sens de linitiation lectorale cervantine :
Lexemplarité civilisatrice
Même si les nouvelles initiatiques du recueil de 1613 réfèrent au cycle de la vie et révèlent lidentité de ceux qui accomplissent la lecture (exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" ), même si elles plongent lêtre dans une expérience mobilisant lensemble des capacités cognitives du lecteur (exemplarité expérientielle XE "Exemplarité : Exemplarité expérientielle" ) et quelles tendent à lui laisser des séquelles qui miment la métamorphose des personnages, lessentiel du projet cervantin se situe ailleurs. Toutes les formes dexemplarité précédemment envisagées ne sont que des moyens pour en atteindre une autre, plus profonde : lexemplarité civilisatrice.
Au cours de lanalyse quil consacre aux contes merveilleux, Mircea Eliade découvre sous lécorce joyeuse et insouciante du récit une perspective extrêmement sérieuse :
Devenu en Occident, et depuis longtemps, littérature damusement (pour les enfants et les paysans), le conte merveilleux présente néanmoins la structure dune aventure infiniment grave et responsable, car il se réduit, en somme, à un scénario initiatique : on retrouve toujours les épreuves initiatiques (luttes contre le monstre, obstacles en apparence insurmontables, énigmes à résoudre, travaux impossibles à accomplir, etc.), la descente aux Enfers ou lascension au Ciel, ou encore la mort et la résurrection [
], le mariage XE "Mariage" avec la Princesse. Il est vrai, comme la très justement souligné Jan de Vries, que le conte sachève toujours par un « happy end ». Mais son contenu proprement dit porte sur une réalité terriblement sérieuse : linitiation, cest-à-dire le passage, par le truchement dune mort et dune résurrection symboliques, de la nescience et de limmaturité à lâge spirituel de ladulte (1963, p. 246).
Produire par lécoute ou la lecture un récit contique, ce nest pas seulement provoquer un simulacre dexpérience empirique (exemplarité expérientielle XE "Exemplarité : Exemplarité expérientielle" ), cest surtout engager le public dans une initiation au sens archaïque du terme, cest-à-dire dans un mouvement dapprentissage social.
La légère transformation du public par le rire ou langoisse, par lespoir ou la connaissance, nest, pour les contes cervantins, que le terreau dune mutation plus importante.
-A-
Les trois devoir-faire exemplaires
Avant détudier le consejo de la conseja, avant denvisager le savoir-faire fléché par notre auteur, précisons que la dimension descriptive de la métamorphose initiatique mise en évidence dans les nouvelles nest quun aspect de celle-ci. Changement, transformation, évolution, etc., ces concepts ne constituent pas uniquement un constat littéraire sur la vie humaine : il appartient avant tout aux lecteurs de comprendre que ces notions représentent, pour eux, un devoir-faire.
Initiatiques, les Nouvelles exemplaires considèrent comme capitales dans lévolution humaine trois facettes, quelles appellent de leurs vux : lamélioration individuelle, la différenciation sociale, la soumission à lautorité.
Saméliorer
Lapprentissage de la maturité
Considérant le fait que le Donateur alimente le Héros dans le conte merveilleux, Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" estime que, par ce moyen, sexprime le symbolisme totémique de la mort rituelle : le nouveau venu sassimilerait, ainsi, à la communauté des morts (1983, p. 82-86).
Déployer lensemble des fonctions psycho-sociales de linitiation incite, néanmoins, à être prudent avant de rapporter les nombreux symboles contiques à lunique schème binaire de la mort et de la renaissance. Très proche de la structure décrite par le folkloriste russe dans ses Racines historiques du conte merveilleux, les étapes liminaires de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" marquent la spécificité de la métamorphose dIsabela : par deux fois, elle perd ses parents. La seconde fois, lorsquen Angleterre, elle est appelée par la reine, « quedó Isabela como huérfana que acaba de enterrar sus padres, y con temor que la nueva señora quisiese que mudase las costumbres en que la primera la había criado » (EI, p. 227).
Si mort il y a, cest surtout parce que les acteurs de linitiation contique meurent à lenfance. Le rite civilisateur vise à « accélérer » le processus naturel de maturation psychologique. Les données de la biologie et de la psychologie montrent que lespèce humaine se caractérise par sa prématurité. En comparaison avec la plupart des autres espèces animales, la période de croissance cérébrale et de dépendance aux adultes des jeunes Sapiens ne sachève pas avant vingt-cinq ans ; plus encore, cette « prématurité » se conserverait au-delà de cet âge. Elle constitue, certes, un avantage sélectif, puisquelle permet une grande adaptation psychologique à lenvironnement (Roheim, 1967, p. 450-462) mais elle induit, aussi, un comportement qualifié de néoténie par les sciences expérimentales (Gould, 1982). Deux éléments importent pour la compréhension du rite de puberté : lhomme, à linstar de laxolotl, dispose dune maturité sexuelle avant davoir acquis sa maturité physiologique ; en outre, il conserve, à lâge adulte, un sens aigu du jeu, que daucuns qualifient de « complexe de Peter Pan » (Badinter, 1992, p. 118). Dans ce cadre, le rôle culturel de linitiation est de combler le décalage entre le désir sexuel et les capacités rationnelles et de canaliser l« infantilisme » (Roheim, 1972, p. 31-63) ; le novice est ainsi appelé « enfant » dans de nombreux rites.
Le conte de fées met surtout en avant la nécessité pour le néophyte dêtre soustrait à ses parents. Le processus symbolique est radical, au point de priver habituellement lenfant de sa mère ; car la séparation initiatique est surtout rupture avec lunivers maternel (Eliade, 1959, p. 33-38). Dans la continuité de ce schéma folklorique, Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez, Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (DQ I), Costanza (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ou Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" (CP) sont privés de mère au début de leur existence.
Les nouvelles sont ainsi exemplaires dans la mesure où limpression de séparation représentée dans les récits est aussi pertinente pour les parents lecteurs que pour leurs enfants. Dans La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , la narration focalise, dès lincipit, lattention sur langoisse des parents :
Entre los despojos que los ingleses llevaron de la ciudad de Cádiz, Clotaldo, un caballero inglés, capitán de una escuadra de navíos, llevó a Londres una niña de edad de siete años, poco más o menos; y esto contra la voluntad y sabiduría del conde de Leste, que con gran diligencia hizo buscar la niña para volvérsela a sus padres, que ante él se quejaron de la falta de su hija, pidiéndole que, pues se contentaba con las haciendas y dejaba libres las personas, no fuesen ellos tan desdichados que, ya que quedaban pobres, quedasen sin su hija, que era la lumbre de sus ojos y la más hermosa criatura que había en toda la ciudad (EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 217).
Dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , le trouble de la séparation ressenti par les mères de Carriazo et dAvendaño nest pas innocent (« Mostráronse los hijos humildes y obedientes; lloraron las madres; recibieron la bendición de todos », p. 378). Il sagit de faire admettre aux parents la nécessité de lémancipation ; à cette fin, la séparation doit apparaître comme un « enlèvement » définitif, puisque, de toute façon, une fois le rite accomplit, linitié est un être profondément différent de lenfant quil était. M. Eliade note que la rupture seffectue
de manière à produire une impression puissante tant sur les mères que sur les novices. En effet, chez presque toutes les tribus australiennes, les femmes sont convaincues que leurs enfants seront tués et dévorés par une divinité hostile et mystérieuse, dont elles ignorent le vrai nom [
Les] novices meurent à lenfance et les mères pressentent quelles ne les retrouveront jamais tels quils étaient avant linitiation : leurs enfants. Lorsquils rentreront définitivement au camp, les mères vont les toucher pour se convaincre quils sont bien leurs fils. Chez certaines tribus australiennes, comme dailleurs chez dautres peuples, les mères pleurent les novices comme on pleure les morts (Eliade, 1959, p. 36).
Pour les plus jeunes, le scénario initiatique décrit par les nouvelles tend à convaincre les jeunes lecteurs quils devront agir avec sérieux dans leur vie adulte. Plusieurs motifs sont essentiels pour faire apprécier le danger et linefficacité de limmaturité. Prenons lexemple de la seconde nouvelle, où font lobjet de critiques la nature enfantine de Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Cornelio et, indirectement, celle du narrateur Ricardo (AL).
Lespace du jardin, où Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" se retrouve avec Cornelio, constitue un premier signe. La dimension mythique du lieu, déjà familière aux parents de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , est représentative du Monde originel. Larbre, notamment (« un nogal », p. 116), plante le décor nécessaire à la recréation et confirme lidentification imaginaire de lEden primordial. Peut-être également, le cadre sicilien mobilise larchétype de lîle, symbole du « Monde au commencement ». Dans limaginaire, le topos est en effet indissociable du temps, donc, ici, du « Temps mythique in illo tempore » (Eliade, 1957, p. 234). Lespace dit le temps dans toute sa dimension historique et apparaît comme le prélude à un devenir existentiel. La présence des parents et la tranquille douceur que goûte Leonisa chez les parents de Cornelio sont, conjointement, les motifs de lenfance insouciante qui fondent lincomplétude initiatique. Ricardo se charge, dailleurs, dexpliciter la résonance enfantine de ce monde initial lorsquil sadresse à Cornelio : « Vete, vete, y recréate entre las doncellas de tu madre, y allí ten cuidado de tus cabellos y de tus manos, más despiertas a devanar blando sirgo que a empuñar la dura espada » (p. 117). La béatitude maternelle ne saurait être mieux condamnée sur lautel de la maturité adulte. Lacte originel de la colère XE "Colère (personnage)" violente et presque meurtrière du protagoniste (« antes que se pusiese en pie, puse mano a mi espada y acometíle, no sólo a él, sino a todos cuantos allí estaban », p. 118) renseigne également sur linfantilisme de lAdam cervantin. Si pour lhomo religiosus, lévénement sacré (ici lassaut turc) rompt le cadre idyllique de lOrigine et plonge lhomme dans lexistence (Eliade, 1963, p. 119-120), il apparaît, dans la nouvelle, que Ricardo accomplit un acte originel perturbateur qui, avec la razzia, jette symboliquement le couple hors de lenfance.
Dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , lorsquil accorde progressivement plus dattention aux aventures initiatiques de Tomás de Avendaño quà celles de Diego de Carriazo, Cervantès asservit le parcours juvénile du second à la trajectoire civilisatrice et sérieuse du premier ; « yo me iré con mi almadraba, y tú te quedarás con tu fregona » décide finalmement Carriazo, quand son ami lui confie sa résolution de ne pas séloigner de Costanza. Lamour, qui contraint Avendaño à adopter une conduite mesurée, joue dans le recueil exemplaire un rôle fondamental dans léducation humaine. Il est « civilisateur », comme lexplique A. Parker.
Linitiation des personnages dessine aux lecteurs une carte où, grâce à lamour et à la séparation materno-filiale, se dégage lintérêt de quitter le statut de lenfance. Cet abandon nest pas seul dans la conquête du statut dinitié : quitter sa « peau-de-mille-bêtes » nest pas moins indispensable.
Linitiation à lhumanité
[
] immédiatement, se détache de moi lapparence horrible de la bête.
Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" , Les métamorphoses
Lanthropologie du tragique repose, souvent, sur une conception animale de lhomme, incapable de résister à ses pulsions. Cette ambivalence de lhomme-animal se résout si on la considère dans loptique initiatique : retenue dans les limites de lhomme à létat originel, lanimalité peut être dépassée par leffort. La fable ésopique XE "Fable ésopique" appréhende linhumanité de lhomme pour en souligner ses traits les plus marquants, mais cest surtout le conte de fée qui sintéresse le plus au principe de lanimalité du point de vue initiatique.
À cheval entre les deux structures, les récits de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" sont fort éclairants.
[Yo] veo en mí que, con ser un animal, como soy, a cuatro razones que digo, me acuden palabras a la lengua como mosquitos al vino, y todas maliciosas y murmurantes; por lo cual vuelvo a decir lo que otra vez he dicho: que el hacer y decir mal lo heredamos de nuestros primeros padres y lo mamamos en la leche. Vese claro en que, apenas ha sacado el niño el brazo de las fajas, cuando levanta la mano con muestras de querer vengarse de quien, a su parecer, le ofende; y casi la primera palabra articulada que habla es llamar puta a su ama o a su madre (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 562).
Dans cette remarque de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , une même équation se fait jour : de lanimalité à lenfance de lhomme, il ny a quun pas, qui marque limpossibilité de se retenir, pour le chien comme pour le nouveau-né. La médisance de Berganza renvoie aux balbutiements des premières années.
Dans la deuxième nouvelle du recueil, le même mythe adamique refait surface et met en évidence que Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , devant le spectacle de sa belle auprès de Cornelio, perd le contrôle de ses émotions et ne peut tenir sa langue :
hallé a la más de la gente solazándose, y debajo de un nogal sentados a Cornelio y a Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , aunque desviados un poco. Cuál ellos quedaron de mi vista, no lo sé; de mí sé decir que quedé tal con la suya, que perdí la de mis ojos, y me quedé como estatua sin voz ni movimiento alguno. Pero no tardó mucho en despertar el enojo a la cólera, y la cólera a la sangre del corazón, y la sangre a la ira, y la ira a las manos y a la lengua. Puesto que las manos se ataron con el respeto, a mi parecer, debido al hermoso rostro que tenía delante, pero la lengua rompió el silencio con estas razones
(AL, p. 116).
Grandir supposera une résistance aux impulsions, que la métaphore de lanimalité permet de saisir par analogie. La fin du Coloquio de los perros manifeste un changement dans le comportement de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" . Alors quil voulait proposer des solutions au Corrégidor pour remédier à la prostitution dans les hôpitaux, ses propos étaient restés à létat daboiements. Mais, contrairement aux coups reçus par Alonso Quijano, ceux quessuie le chien seront formateurs (CP, p. 621). Peu après, lorsquune petite chienne aboie puis le mord, Berganza ne réplique pas : « Volvíla a mirar con respeto y con enojo, y dije entre mí: ''Si yo os cogiera, animalejo ruin, en la calle, o no hiciera caso de vos o os hiciera pedazos entre los dientes'' » (p. 622). Son long parcours et son apprentissage initiatique accomplis, Berganza peut atteindre un stade plus humain et jouir du langage humain, ce quil fait en témoignant verbalement de son expérience à Cipión.
Linitiation vise à faire table rase de l« homme naturel » quelle incarne dans la figure animale (La Fontaine, 1987, p. 142 ; Jeffrey, 2003, p. 87). On le perçoit déjà dans ces exemples, faire advenir lhumanité implique une double contrainte : régulation des émotions et des besoins primaires et, à la fois, respect des interdits XE "Interdits" (Eliade, 1959, p. 29).
En faisant en sorte que ses personnages observent une grande rigueur dans le respect des interdits XE "Interdits" , Cervantès adopte et accentue (voir supra : IV. 1. B. Lexemplarité diégétique du conte cervantin) le modèle civilisateur de linitiation pour lequel les tabous ont en fait deux fonctions importantes.
La première fonction concerne lempressement du sujet à satisfaire son désir. Les interdits XE "Interdits" visent alors à freiner le passage à lacte visant la satisfaction immédiate dun besoin. Cette fonction assure notamment lamoindrissement de la violence de la rencontre entre deux individus. La seconde fonction concerne les objets désirés. Les interdits permettent de classer les objets désirés en deux catégories : le permis et le prohibé. Il oriente le désir vers des objets permis pour satisfaire un besoin, alors quil marque de la prohibition dautres objets (Jeffrey, 2003, p. 77-78).
La séparation entre Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" et Isabela orchestrée par la reine dAngleterre est, de ce point de vue, assurément intéressante. Elle intervient alors que Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" achevait dexprimer son amour pour la jeune Espagnole : « como fue creciendo Isabel, que ya cuando Ricaredo ardía tenía doce años, aquella benevolencia primera y aquella complacencia y agrado de mirarla se volvió en ardentísimos deseos de gozarla y de poseerla » (EI, p. 219). Ce désir sexuel fait problème, non par lui-même, mais par ce quil implique par rapport à létat dans lequel vit Ricaredo : celle quil aime est pour lui une « sur ». Relisons les mots qui précédaient la manifestation de lamour : « Al principio le salteó amor con un modo de agradarse y complacerse de ver la sin igual belleza de Isabel, y de considerar sus infinitas virtudes y gracias, amándola como si fuera su hermana, sin que sus deseos saliesen de los términos honrados y virtuosos » (p. 219). En organisant la séparation, garante de la métamorphose de Ricaredo, la reine dAngleterre fait respecter le tabou de linceste et, par la même occasion, assure la réalisation future du mariage XE "Mariage" .
Pareillement, le frein posé aux impulsions sarticule sur une pensée initiatique plus générale. Si la mesure émotionnelle et les interdits XE "Interdits" constituent un devoir-faire fondamental, cest pour des raisons sociales.
Avec son habituelle perspicacité, léthologue I. Eibl-Eibersfeldt caractérise ainsi la force du rite : « Uno se pregunta por qué se somete precisamente a los varones a un procedimiento tan riguroso. Por mi parte, lo asocio a la necesidad de crear un espíritu de grupo y grabar en los iniciados la impronta de una moral de grupo que vaya más allá de la familia » (1993, p. 662).
Le rite de passage introduit le néophyte dans la société des humains. Il exprime, certes, la nécessité de se comporter en harmonie XE "Harmonie (en amour)" avec le groupe, grâce aux interdits XE "Interdits" quil impose, mais il dit avant toute chose la nécessité de vivre, tout simplement, en groupe. Dailleurs, les personnages tragiques, qui expriment une initiation non achevée, sont, avant et pendant le châtiment, des êtres livrés à eux-mêmes et à leur pulsion auto-destructrice (Tantale XE "Récits mythologiques tragiques : Tantale" , Sisyphe, Midas XE "Récits mythologiques tragiques : Midas" , etc.). Au sein des nouvelles tragiques cervantines, nous constaterons, en effet, que cette perspective sociale du modèle initiatique est lun des noyaux herméneutiques fondamentaux de la compréhension du recueil.
Se différencier
Gagner en sérieux et en modération, tel est le message global du scénario initiatique. Dans la pratique, cet enseignement se spécifie et se déploie sur plusieurs fronts, selon que le protagoniste est de sexe féminin ou masculin. Être initié, cest devenir femme ou homme, ou plutôt, cest se distinguer du sexe opposé.
Et, plus largement, linitiation est un moteur de différenciation. Ainsi, la dichotomie homme/femme doit être complétée par celle qui sépare adultes et adolescents. Au moment clé de ladolescence, linitiation ne vise pas seulement à polariser lidentité sexuée des individus : elle force ladolescent à changer définitivement de classe dâge.
De ladolescence à lâge adulte
Trece años, o poco más, tendría Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" cuando, llevado de una inclinación picaresca, sin forzarle a ello algún mal tratamiento que sus padres le hiciesen, sólo por su gusto y antojo, se desgarró, como dicen los muchachos, de casa de sus padres.
Cervantès, NE (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)"
Lors du rite de passage, une grande partie du mystère XE "Mystère, énigme" de la vie est levée. Lexemple des pratiques indiennes du Nouveau-Mexique est assez révélateur :
Cest au cours de linitiation que lon met le masque du kachina sur la tête [du garçon] et quon lui fait découvrir que les danseurs nétaient pas des créatures surnaturelles venues du lac Sacré, mais des voisins et des parents. À lissue de la dernière séance du fouet, on place les quatre garçons les plus grands face aux terribles kachinas qui les ont fouettés. Les prêtres retirent leurs masques à ces derniers et les mettent sur la tête des garçons. Cest la grande révélation. Les garçons sont terrorisés. On enlève les fouets de yucca des mains des terribles kachinas pour les donner aux garçons qui leur font face, à leur tour pourvus de masques. On leur ordonne de fouetter les kachinas. Cest leur première révélation de la vérité : ils savent alors quils devront, mortels quils sont, exercer toutes les fonctions que les non-initiés attribuent aux êtres surnaturels (Harris, 1998, p. 422).
Si, comme le soutient Judith Harris, les adolescents nambitionnent pas de devenir adultes mais de former une culture homogène distincte de leurs aînés (ibid., p. 413-450), linitiation se révèle indispensable pour ne pas retarder ladaptation culturelle des enfants à la vie responsable de ladulte (Eliade, 1957, p. 241 ; La Fontaine, 1987, p. 168, 276).
Le livre est, sur ce plan-là, un vecteur dinitiation. Comme le veut Alonso de Barros dans son éloge de lexemplarité guzmanienne, la littérature éducative peut sadresser à ces fils qui « en la primera edad se crían sin la obediencia y dotrina de sus padres, pues entran en la carrera de la juventud en el desenfrenado caballo de su irracional y no domado apetito XE "Sexualité : pulsion sexuelle (apetito lascivo)" » (Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , 1994a, p. 116). À ladolescence, explique Denis Jeffrey, les rites peuvent simposer parce que « les tensions corporelles sont lourdes à porter [
]. Les pulsions sexuelles éveillent des besoins dont les objets de satisfaction ne sont pas encore connus et délimités » (2003, p. 96). La sagesse des exemples anciens peut, alors, se révéler pertinente, dautant plus quils réfèrent à cette période de ladolescence, comme le fait lénorme majorité des Nouvelles exemplaires :
[Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" y Lotario eran] solteros, mozos de una misma edad » (DQ I, Curioso, p. 375-376) ;
diez y seis años (DQ I, Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , p. 576) ;
Crióse Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" en diversas partes de Castilla, y, a los quince años de su edad, su abuela putativa la volvió a la Corte (GT, p. 30) ;
Una doncella, digo, [
] que era la de más perfecta hermosura que tuvo la edad pasada, tiene la presente y espera tener la que está por venir (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 113-114) ;
En la venta del Molinillo [
] se hallaron en ella acaso dos muchachos de hasta edad de catorce a quince años: el uno ni el otro no pasaban de diez y siete (RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" p. 161) ;
A esta sazón tenía Isabela catorce y Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" veinte años (EI, p. 221) ;
un muchacho de hasta edad de once años (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 265) ; en ocho años que estuvo con ellos (p. 267) ;
una hija de edad de diez y seis años (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 303) ;
una doncella, al parecer de edad de trece a catorce años (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 330) ;
Trece años, o poco más, tendría Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (IF, p. 372) ; tres años que tardó en parecer y volver a su casa (p. 373) ; una moza, al parecer de quince años (p. 384) ;
[Teodosia] tendría de diez y seis a diez y siete años (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 442) ; « al tronco de una encina atado un muchacho de edad al parecer de diez y seis años (p. 455) ;
Tendría don XE "Don, réciprocité" Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" hasta veinte y cuatro años, y don Juan no pasaba de veinte y seis (SC, p. 481) ; será a mi parecer de edad de diez y ocho años (Cornelia, p. 488).
La sexualisation de lêtre
The son of the female is the shadow of the male.
William Shakespeare, Henri IV
Plus encore que la mise en valeur de ladolescence comme période de transition, les Ejemplares signalent limportance de la spécialisation des acteurs fictionnels en homme ou en femme. Nous montrerons dans le dernier chapitre que ce domaine est essentiel à la réalisation de la complétude amoureuse et matrimoniale XE "Mariage" . Disons pour le moment que Cervantès reprend à son actif les leçons des récits archaïques et des pratiques folkloriques, toutes deux riches en détails sur lopposition sexuelle.
Dans les pratiques pubertaires ou nuptiales XE "Mariage" , la période initiatique intervient lorsque saccentue la distinction physiologique sexuelle des participants. Dans les nouvelles, la situation de Costanza mime singulièrement les pratiques folkloriques quont pu analyser Yvonne Verdier (1979) en France et Ana María Rivas Rivas (1986) en Espagne et qui confirment les données transculturelles étudiées par M. Eliade. Lexemple de Costanza nest pourtant pas unique dans le recueil ; la belle est dailleurs arrachée trop tôt à sa mère pour que son histoire puisse expliquer limportance de la ségrégation féminine au moment de la puberté. Isabela, l« Espagnole anglaise », et Leonora, la femme du vieux Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , sont séparées de leur famille à lâge de quatorze ans. Les nouvelles ne font pas que rendre compte de la tendance des adolescents à se regrouper par affinité sexuelle, elles montrent, aussi, quune séparation des sexes doit être amplifiée autoritairement. La reine dAngleterre (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" et le mari dEstrémadure (Celoso) accomplissent chacun à leur manière cette rupture. En parfaite cohérence avec la mise sous tutelle de ladolescente chez une tante ou une marraine qua étudiée Y. Verdier (1979, p. 195-216), Isabela doit demeurer auprès dune figure maternelle distincte de sa mère (« esta prenda, que ya la estimo como si fuese mi hija », p. 225 ; voir également p. 227). Leonora, de son côté, nest pas seulement retirée à sa famille ; le mariage avec Carrizales signifie une initiation à la féminité XE "Féminité" parce quelle est placée au sein dun groupe de pairs appartenant au même sexe quelle, dans la plus pure tradition anthropologique et folklorique (Eliade, 1959, p. 98 ; Verdier, 1979, p. 192, 199-200).
Pour les personnages masculins, Cervantès justifie aussi un parcours spécifique. Don Juan de Cárcamo XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (GT) est exposé à une double épreuve initiatique qui le distingue de Preciosa : il doit, dabord, sintégrer au groupe mâle des gitans voleurs (« tal vez hubo que pagó de su dinero los hurtos que sus compañeros había hecho, conmovido de las lágrimas de sus dueños », p. 78), puis vient le moment de laffirmation de lagressivité virile, au cours duquel il tue un congénère masculin (p. 97).
Laccumulation de ces exemples initiatiques est de nature à faire fonctionner le recueil comme un instrument de légitimation de la discrimination sociale au moment de la puberté. Pour cette raison même, lexemple du travestissement en homme de Teodosia et de Leocadia (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ne nous semble pas devoir être appréhendé comme une « pédagogie homosexuelle » (Badinter, 1992, p. 120-130). Certes, plusieurs cultures marquent la spécialisation sexuelle moins par une séparation sexuelle que par une période transitoire où est reformée la complétude de landrogyne (Calame-Griaule, 2002, p. 63), mais, dans Las dos doncellas, limaginaire cervantin insiste plutôt, comme limaginaire populaire, sur la puissance féminine symbolisée autant par lhabit masculin que par la capacité voyageuse de celle-ci. Denis Jeffrey fait dailleurs remarquer que les travestissements sont loin dexprimer lambiguïté de lêtre dans les pratiques festives, notamment chez les hommes :
Ce sont des conduites temporaires qui ne remettent pas en question ce [que les êtres] ont deux-mêmes. Sous le mode de lironie et de lhumour, cette transformation passagère de soi renverse les rôles habituels [
]. Cest une inversion rituelle propice à la détente et à la rigolade. On joue alors avec des interdits XE "Interdits" qui maintiennent des rôles sexués. On voit que le rituel est un opérateur symbolique puissant puisque, par ses fonctions premières, il est un marqueur de différence (2003, p. 85).
Se soumettre
Y pues hallará en él los hijos las obligaciones que tienen a sus padres, que con justa o legítima educación los han sacado de las tinieblas de la ignorancia, mostrándoles el norte que les ha de gobernar en este mar confuso de la vida [
]; no será razón que los lectores, hijos de la doctrina deste libro, se muestren desagradecidos a su dueño, no estimando su justo celo.
Alonso de Barros, « Elogio » (Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache)
Une dernière valeur repérable dans la récurrence du scénario initiatique à lintérieur du recueil « exemplaire » est le schème de la soumission.
Confronté, une fois de plus, à la structure imaginaire de la mise à mort dans le rite, on a trop vite confondu linfantilisation des novices à la séquence de renaissance qui accompagne la phase dagrégation des initiés. I. Eibl-Eibersfeldt pense plutôt que la réduction XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)" du novice à létat denfant ne dépend pas fondamentalement de recommandations symboliques. Pour léthologue, qui observe le rite aussi bien du point de vue des initiateurs que de celui des initiés, cette stratégie sintègre dans lensemble des pratiques qui jalonnent le rite de passage isolement, violence, soumission :
[esta] infantilización crea la disposición necesaria para dejarse instruir por los ancianos. Se sabe que esta técnica se emplea para reeducar a los adultos mediante el lavado de cerebro. Los iniciados son atados y quienes los intruyen les dan también de comer. Como a todo ello le ha precedido un aislamiento prolongado, las víctimas están dispuestas a atender a su cuidador y las restricciones se reducen en la medida en que se abren a las enseñanzas de éste. El aislamiento, las restricciones y la infantilización como medio para lograr la docilidad tienen una gran importancia en todas las culturas, en especial en las iniciaciones rituales de los varones. A menudo los muchachos son además maltratados cruelmente. Las privaciones [
] fomentan la disposición a aprender (1993, p. 662).
Ce point de vue est confirmé par les personnages de la vieille gitane (GT) XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ou de la reine dAngleterre (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , qui portent, comme dans la pratique initiatique (La Fontaine, 1987, p. 127), le qualificatif de parents sans pour autant en avoir la légitimité biologique.
Concernant ce dernier personnage, on notera en outre quil est porté sur la scène de la lecture selon la technique du suspense, cest-à-dire selon une stratégie narrative qui mime limminence du danger, tel que les novices sont censés le vivre.
Inutile de se le cacher, dans La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , cest le personnage de la reine qui, par sa requête, déclenche la peur XE "Peur, angoisse" des lecteurs, au moment précis où ceux-là pensaient assister au mariage XE "Mariage" des deux jeunes amants :
Digo, pues, que, estando todo en este estado, cuando faltaban los cuatro días hasta el de la boda, una tarde turbó todo su regocijo un ministro de la reina que dio un recaudo a Clotaldo: que su Majestad mandaba que otro día por la mañana llevasen a su presencia a su prisionera, la española de Cádiz (EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 222).
Le premier facteur dinquiétude est mémoriel. Le lecteur peut se souvenir que le père de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" avait contrevenu aux ordres du comte de Leste demandant la restitution de lenfant (« Mandó el conde echar bando por toda su armada que, so pena de la vida, volviese la niña cualquiera que la tuviese; mas ningunas penas ni temores fueron bastantes a que Clotaldo la obedeciese; que la tenía escondida en su nave », p. 218).
Lintervention inopinée du Ministre jette les personnages dans le trouble, et ce, dautant plus que Cervantès nous invite à lire linsoumission religieuse des parents.
Fuese el ministro, y dejó llenos los pechos de todos de turbación, de sobresalto y miedo [
].
- ¡Ay decía la señora Catalina, si sabe la reina que yo he criado a esta niña a la católica, y de aquí viene a inferir que todos los desta casa somos cristianos!
Temblaba Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , casi como adivino de algún mal suceso (p. 222-223).
Les premiers mots de la reine confirment son caractère supérieur et rude : « Buena es la española, pero no me contenta el traje [
]. Clotaldo, agravio me habéis hecho en tenerme este tesoro tantos años ha encubierto; mas él es tal, que os haya movido a codicia: obligado estáis a restituírmele, porque de derecho es mío » (p. 225).
Dans ce type de structure, limportant est que les personnages cervantins obéissent à ces « tuteurs », qui sont de véritables « maîtres dinitiation » (Eliade, 1959, p. 64, 75 ; Vierne, 2000, p. 77-78). Pour assurer lefficacité du rite, les « parrains » doivent se comporter différemment des parents. Encore aujourdhui, ce phénomène est observable dans la vie quotidienne : la réussite de la formation dépend fréquemment du fait que le tuteur nest ni la mère ni le père (Badinter, 1992, p. 133).
Suivant lesprit archaïque de la métamorphose initiatique, Cervantès met en avant le rôle bénéfique de lautorité parfois violente des tuteurs : le demande de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" vis-à-vis dAndrés (GT), celle de la reine dAngleterre (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , de don XE "Don, réciprocité" Rafael (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et de don Juan (SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" sont incontestables ; elles doivent sappliquer pour que le bonheur advienne finalement. Chacun à leur manière, E. Meletinski et Al. J. Greimas signalent dans le conte la rigueur de limpératif autoritaire dans léconomie de laction principale. La réussite du protagoniste contique est à lire dans lhéroïsme de lacceptation et non dans le dangereux héroïsme de lindépendance, exprimée par le chevalier, « errant » par définition, donc insoumis à lautorité royale. Les récits mythologiques à teneur tragique, loin de se désolidariser de ce schéma, en sont lexpression la plus aboutie, puisque le châtiment final rétablit la séquence rituelle de la violence, celle émanant de la divinité (Meletinski, 2001, p. 214) : la rhétorique dintimidation à luvre dans la démesure de la rétribution fait, tout simplement, office darme de dissuasion.
-B-
Vers un savoir-faire exemplaire
(exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" )
Lintérêt didactique des traditions féerique, tragique et initiatique
La mythologie est exemplaire : elle raconte comment les choses sont venues à lêtre, mais elle fonde tous les comportements humains [
]. Cette histoire, il importera de la conserver soigneusement et de la transmettre aux nouvelles générations.
Mircea Eliade, Naissances mystiques
Tout au long des Ejemplares, le terreau initiatique affiche de façon récurrente lexpression dun devoir-faire dont les axes principaux sont ceux de lamélioration, de la sexualisation et de la soumission. Mais, globalement, cette triade nest quun cadre général destiné à évoquer des actions concrètes et porteuses de réussite ou déchec (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ).
Le rite : un mode daction
Si quisiéredes ser mi esposo, yo lo seré vuestra, pero han de preceder muchas condiciones y averiguaciones primero. Primero tengo de saber si sois el que decís; luego, hallando esta verdad, habéis de dejar la casa de vuestros padres y la habéis de trocar con nuestros ranchos; y, tomando el traje de gitano, habéis de cursar dos años en nuestras escuelas, en el cual tiempo me satisfaré yo de vuestra condición, y vos de la mía; al cabo del cual, si vos os contentáredes de mí, y yo de vos, me entregaré por vuestra esposa; pero hasta entonces tengo de ser vuestra hermana en el trato, y vuestra humilde en serviros. Y habéis de considerar que en el tiempo deste noviciado podría ser que cobrásedes la vista, que ahora debéis de tener perdida, o, por lo menos, turbada, y viésedes que os convenía huir de lo que ahora seguís con tanto ahínco.
Cervantès, NE (GT) XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)"
Le récit archaïque privilégié par Cervantès présente lintérêt de renfermer un scénario rituel. Cette trame contraignante se justifie en elle-même, puisquen montrant lefficacité du rite de passage, ce dernier peut apparaître comme un mode daction pertinent. La répétition du schéma rituel ainsi que les allusions des personnages eux-mêmes à lutilité de la période dattente et de malheur justifient la nécessité du rite pour réussir. Dépasser les impulsions animales ou juvéniles, être mesuré, savoir se soumettre, adopter des comportements sexués, tout cela semble des atouts dans la vie. Le rite, indique Denis Jeffrey, « offre la possibilité de reprendre en main, sous un mode symbolique, ce qui échappe à notre existence [
; il] prend soin dune question à sa façon, en lui permettant de connaître un aboutissement apaisant » (2003, p. 103-104).
Si le mouvement initiatique de la métamorphose humaine est aussi important, cest aussi en raison de la conception de lhomme quil entretient. Linitiation est un phénomène créateur : elle fonde le nouvel être. En cela, elle se distingue radicalement du processus de vérification. Le projet de linitiateur nest pas de vérifier que le novice est un être compétent mais dinstituer sa compétence lors du rite. Il existe, donc, un abîme philosophique entre la volonté de la reine dAngleterre dans les Ejemplares et le désir dAnselmo dans le Curioso ou la chasteté dAmadís et dOriana dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula. Quoique semblables dans leurs perspectives, les épreuves imposées à Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ne correspondent plus à celles qui régnaient du temps dOriana : elles ne permettent plus de vérifier une donnée fixée a priori. Pris dans le jeu initiatique, linquisition dAnselmo se révèlera être finalement un acte créateur, celui de lamour réciproque entre Lotario et Camila. La perfection humaine, depuis lhumanisme, nest plus une perfection originelle, cest un état à construire, une perfectibilité ; car ce qui est advenu depuis les courants novateurs de la Renaissance, cest moins une confiance XE "Confiance et défiance" en lhomme quune confiance en sa capacité dévolution, celle dun être in fieri, ou en devenir :
À une perspective sub specie aeternitatis se substitue une appréciation des éléments dans leur évolution, des individus dans la vie qui les anime et dans leurs aptitudes à saméliorer ; saisir leurs démarches pour les orienter est une exigence qui exprime une révolution profonde de la pensée (Garin, 1968, p. 28).
De ce point de vue là, Cervantès nest pas en rupture avec la paideia humaniste. Bien au contraire, puisque la Renaissance cherchait à se réapproprier les perspectives archaïques et folkloriques de conception du monde. Linitiation contique nest, donc, que la forme populaire de cet art de faire lhomme, de le civiliser dans et par la souffrance.
Le rite : un modèle dactions
No os aflijáis, hijo replicó Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , que a puerto y a escuela habéis llegado donde ni os anegaréis ni dejaréis de salir muy bien aprovechado en todo aquello que más os conviniere. Y en esto del ánimo, ¿cómo os va, hijos?
Cervantès, RC
Le second intérêt produit par linitiation nest plus dans le rite en lui-même, mais dans le savoir pratique quil distille, dans sa version contique notamment.
La comparaison entre le néophyte et linitié se présente sous les modalités que lon a vues : le néophyte est porteur dun état imparfait à la fois animal et enfantin, quand linitié cumule en lui lhumanité et la maturité adulte. Mais ne soyons pas dupes : la différence entre les deux est celle qui sépare un être incompétent dune personne experte. La personne du rite ou le personnage du conte est, rappelle Xavier Garnier, un « survivant » (2004, p. 451) : il a fait preuve dun savoir-faire qui a conditionné sa survie. De même, la relation quimpose le contage, des anciens aux plus jeunes, montre que lexpérience des aînés, dont les récits sont les émanations, constitue un réservoir précieux de recettes vitales. Linitiation est porteuse de techniques de vie. Cest un outil culturel pour la vie naturelle. Privé de la rigidité des instincts dont dispose la plupart des animaux, le petit homme, souligne K. Lorenz, est le « spécialiste de la non-spécialisation » : dans sa survie quotidienne, le Sapiens ne dispose pas de réflexes aussi directeurs que ceux des enfants dautres espèces (1970, p. 146-152).
Le récit archaïque, défini par Y. Verdier comme un « petit rite parlé », trouve donc lune de ces fonctions dans léducation du jeune homme ou de la jeune fille afin quil, ou elle, assume les techniques nécessaire aux moments importants de sa vie : le rite dinitiation, insiste Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" ,
constituait une école, un enseignement au sens propre de ce mot. Les jeunes gens y étaient initiés à toutes les conceptions mythiques, les rites, rituels et coutumes de la tribu. Les chercheurs émettent lopinion quune science secrète leur était enseignée. Effectivement, on leur racontait les mythes de la tribu [
]. Pourtant, lessentiel nest pas là, il sagissait moins dacquérir des connaissances quun savoir-faire, moins de connaître le monde tel quon se le figurait alors, que de posséder un pouvoir sur lui. Cet aspect des choses est particulièrement bien reflété par le conte Le Savoir magique où, comme on la indiqué, le héros apprend à se transformer en une série danimaux, cest-à-dire acquiert un savoir pratique plutôt que des connaissances abstraites (1983, p. 132-133).
Le scénario tragique, en ce sens, nest pas si différent du scénario féerique : autant le Celoso que le Casamiento engañoso désignent, non pas la manière dont il faut se comporter, mais les actes à ne pas commettre. Dès 1605, la Novela del curioso impertinente signifiait une double erreur.
La première est de navoir pas suivi le rituel prématrimonial (le rite comme mode daction), doù limpression que la nouvelle aurait été plus vraisemblable si les protagonistes navaient pas été mariés. « Si este caso se pusiera entre un galán y una dama, pudiérase llevar, pero entre marido y mujer, algo tiene del imposible ». Cervantès nous livre ici un indice fondamental nous obligeant à relire la nouvelle dun nouveau point de vue, plus allégorique : si Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" navait été quun amant de Camila, il aurait pu lui imposer un test amoureux de la même façon que le fera Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" à louverture du recueil exemplaire.
La seconde erreur dAnselmo est dordre technique (le rite comme modèle dactions). Faire intervenir un ami pour éprouver la force damour de sa femme est une méthode plus que risquée, comme nous le verrons plus en détail dans le dernier chapitre.
Que la nouvelle soit lue à Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" et à Dorotea XE "Dorotea, Fernando" nest donc pas un hasard, cela reflète plutôt limportance que Cervantès donnait à la lecture brève et initiatique pour les jeunes amoureux ayant commis des erreurs de jeunesse et se préparant pour une future relation de mariage XE "Mariage" :
Como en su momento señalaron J. Casalduero y H. Percas de Ponseti, la historia de Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" será un espejo en el que reconozcan Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" y Dorotea XE "Dorotea, Fernando" sus propias desdichas, y la novelita tendrá la virtud de producir en los dos un efecto catártico. Dorotea, perdida por causa del hombre, está escuchando en el relato la caída de otra mujer, y Cardenio, el indiscreto con su amada, está oyendo el caso de otra trágica indiscreción. Ambos podrán, al fin y a la postre, templar sus espíritus afligidos y afrontar, ya purificados, los inminentes matrimonios que les esperan (García Gibert, 1997, p. 185).
Analyser lexemplarité civilisatrice
Materia de la poética es el universal; digo que principalmente lo son las tres artes dichas, entendidas debajo la philosophía moral: éthica, económica y política; y esto quiso decir Horacio, cuando dijo en su Arte: « El officio de los poetas es apartar a los hombres de la Venus vaga; dar leyes a los maridos; fundar repúblicas » [
] y digo últimamente, en doctrina de Horacio, que la moral philosophía es el sujeto de la poética ».
A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , Philosophía antigua poética
Le moment est donc venu de considérer de quelle façon les nouvelles cervantines participent, dans le détail, du projet didactique de linitiation.
Après avoir déterminé dans le premier chapitre les conceptions de lépoque sur lactivité de lecture, et en quoi elles sont confirmées par la science daujourdhui, après avoir examiné les caractéristiques de la lecture brève dans le deuxième chapitre, après avoir précisé le substrat archaïque des nouvelles (chapitre 3) ainsi que sa portée exemplaire (chapitre 4 et 5), nous pouvons maintenant tenter dapprécier la nature et la finalité du recueil de 1613.
La grille méthodologique de lanalyse lectorale
Avant de procéder aux premiers repérages des lieux, rassemblons, ne serait-ce que brièvement, les instruments rencontrés au cours des investigations précédentes.
Nous proposons, pour plus de clarté, le tableau heuristique suivant :
Grille méthodologique pour létude de la lecture dans les nouvelles cervantines
Domaines
dapplication
Pôles
Textes
Psychologie anthropologique
Pôle I
(auctorial)
Lectures visées
La rhétorique des textes,
envisagé par lauteur (ou ses contemporains)
I a
Arts rhétoriques et poétiques
(Antiquité, Renaissance)
> De copia verborum,
> Philosophía antigua poética,
Rhétorique et poétique des récits brefs
(nouvelles)
> Genealogia deorum gentilium,
Rhétorique et poétique des récits longs
(romans pastoraux, picaresques, chevaleresques)
> Condamnation des doctes,
Stratégies paratextuelles
> Prologues cervantins,
Le destinataire :
physiologie et activité lectorale
I b
Psychophysiologie classique :
Psychologie classique (rhétorique)
> Rhétorique (Aristote XE "Aristote" )
Physiologie classique (médecine)
> Examen de ingenios,
Compréhension cervantine de lactivité lectorale (exemples fictionnels, A. Quijano)
Existences du récit bref :
Diffusion du texte
> Travaux de R. Chartier XE "Chartier, Roger" ,
Pratique du récit bref (seule ou en groupe, en silence ou à voix haute)
> La voz y el silencio (M. Frenk),
Pôle II
(lectoral)
Lectures probables
Ce qui sollicite le lecteur dans la fiction
II a
Théories contemporaines sur le récit :
fonctionnement du récit (anthropologie)
> J. Bruner,
effets des romans de chevaleries
> D. Mellier,
lecture dun récit bref (brièveté
)
> D. Souiller,
lecture du conte merveilleux (initiation)
> B. Bettelheim,
Ce qui chez le sujet déterminera une lecture à la fois singulière et anthropologique de la fiction
II b
Théories contemporaines sur la lecture :
Paramètres de lactivité lectorale (variables, modalisations, pertinence, etc.)
> V. Jouve XE "Jouve, Vincent" , B. Gervais XE "Gervais, Bertrand" ,
Pluralité des lecteurs, et lectorat du récit bref
> St. Pinker, K. Lorenz,
Létude de la fiction cervantine brève du point de vue lectoral se fera donc conformément aux éléments définis dans le chapitre II ; elle saccomplira selon deux perspectives distinctes : la lecture envisagée par lauteur à partir de son environnement culturel (pôle I a et b) et celle réalisée par un « lecteur réel », défini en fonction des données que nous propose la critique actuelle (pôle II a et b).
Au sein de ces deux axes danalyse qui se complètent, on retrouvera des domaines de référence similaires :
les « textes » (a), qui fournissent à Cervantès matière à réflexion et dont le fonctionnement a, depuis lors, été décrypté par la critique (roman, nouvelles, contes, récits mythologiques) ;
la « psychologie » appliquée à la lecture fictionnelle (b), dun point de vue anthropologique (au Siècle dor, il sagira à la fois de la psycho-physiologie classique et des modes de diffusion matériels du récit bref).
(Voir exemples sur la page suivante.)
Pour être précis, il faudra étudier la fiction sous des angles multiples et opérer, selon le modèle proposé par R. Chartier XE "Chartier, Roger" , des distinctions entre les lecteurs possibles.
Celles que nous proposons suivent les variables définies dans le deuxième chapitre :
différences dâge ;
différence de sexe ;
différences sociales ;
différences de tempérament ;
lecture solitaire, en couple, ou publique ;
lecture séquentielle XE "Lecture : Lecture séquentielle" du recueil, lecture des nouvelles dans un ordre librement choisi par les lecteurs, lecture dune seule nouvelle, manuscrite ou éditée dans une miscellanée.
Loin dêtre exhaustifs, néanmoins, nous ne considèrerons pas tous les effets envisagés (pôle I) ou possibles (pôle II). Nous préférons nous concentrer sur les réalisations qui semblent les plus pertinentes selon les nouvelles étudiées. En outre, même si lanalyse se fondera en partie sur des notions empruntées à la psychologie anthropologique (pôle II b), elle restreindra son horizon au lectorat du Siècle dor, même si ces outils méthodologiques pourraient jeter un éclairage pertinent sur la dimension artistique, pérenne, de certains récits.
Exemple 1 : Étudier le pouvoir imageant des textes
Domaines
dapplication
Pôles
Textes
Psychologie anthropologiquePôle I
(auctorial)
Lectures visées
Evidentia/ Enargeia
> Quintilien, XE "Quintilien" De institutione oratoria
Imaginativa, Imaginación/ fantasía XE "Imagination (fantasía)"
> J. Huarte de San Juan, Examen de ingeniosPôle II
(lectoral)
Lectures probables
Attente de la « grande scène »
> D. Mellier, Lécriture de lexcès
Images mentales (neurologie)
> J.-P. Changeux, Lhomme neuronal
Exemple 2 : Étudier linitiation dans les « contes cervantins »
Domaines
dapplication
Pôles
Textes
Psychologie anthropologique
Ex : lecteur adolescent
Pôle I
(auctorial)
Lectures viséesParcours initiatiques dans
les nouvelles cervantines et dans les fictions antérieures
> Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" dans FS (rapt viril)
// Amour & Psyché, Belle & BêteLadolescence, lamour et lenfantement
dans les traités « scientifiques »
> Textes médicaux
(la concupiscence des lecteurs activée par limaginative )Pôle II
(lectoral)
Lectures probablesLe poids psychique des structures anthropologiques
dans les contes
> D. Sperber XE "Sperber, Dan" , La contagion des idées
(la Belle et le Prince charmant) XE "Prince charmant" Ladolescence en anthropologie et en éthologie
(cf J. M. Cacho Blecua),
> D. Buss, La evolución del deseo
(attirance physique à la puberté)
Comment lire le consejo dans la conseja
À présent quest définie la méthodologie herméneutique, les contraintes matérielles de la thèse de doctorat nous imposent de savoir quel mode de lecture, au sens large, lanalyse doit privilégier.
Pour le déterminer, le plus sûr moyen est de revenir sur les traces fictionnelles repérées dans les analyses antérieures, car il est peu probable que les fondations archaïques de lédifice exemplaire naient rien à voir avec la charpente lectorale du recueil.
Les derniers développements, en séloignant des nouvelles cervantines, avaient pour but de mieux définir les enjeux des récits initiatiques. Après avoir démontré limportante empreinte du patrimoine folklorique dans la construction des récits brefs, étaient apparues les raisons qui motivaient un tel choix poétique et narratif. On peut les résumer avec Denise Paulme en rappelant que la littérature orale, notamment à dominante surnaturelle « enseigne par lexemple les avantages du "bon" comportement » (1976, p. 10).
Par conséquent, si lon considère les enjeux qui animent les nouvelles sélectionnées, lenquête se trouve confrontée à un parcours didactique de lecture. Mais est-ce un hasard ? Serions-nous en train de forcer linterprétation fictionnelle des récits cervantins sous linfluence de lanalyse thématique antérieure ?
Nous ne le pensons pas. Dabord, parce que le prologue (intentio auctoris) recommande une attention soutenue dans la lecture des fictions brèves : « bien regarder » ce qui va se dérouler sur la scène imaginaire de lesprit est une des conditions de réussite de la lecture. En somme, cest une lecture intellective qui est convoquée par Cervantès sur le seuil du recueil, cest-à-dire ladoption dune régie de lecture constante caractérisée par la variable de la compréhension (voir supra : II. 1. A.). Dans le texte, cela implique naturellement la présence dun réseau diégétique signifiant, agencé selon une rhétorique rigoureuse.
Nous nignorons pas non plus que la fin du recueil prône, elle aussi, une lecture attentive et intellective. Cervantès a glissé en ce point stratégique de la clôture du recueil limage dun lecteur « modèle ». Les conditions de lecture adoptées par Peralta, le silence et la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" , ainsi que son statut de lettré (licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" ), offrent une méthode de lecture pour qui souhaite percevoir les enjeux profonds de linvraisemblable Coloquio, mais aussi, rétrospectivement, de lensemble du recueil que létrange dernier récit vient refermer. Le sens des nouvelles échappera, semble dire Peralta, à ceux qui ne sauront pas lire avec calme et attention les fables cervantines.
Une seconde raison nous fait penser que le parcours didactique sinscrit dans la réalité lectorale. Elle est repérable dans la pensée cervantine quexprime nombre de ses uvres (intentio operis). Nous faisons allusion à la poétique responsable que lauteur appelle de ses vux à plusieurs reprises (voir supra). Non seulement il critique le recours à la magie pour résoudre les conflits humains (manque dexemplarité narrative), mais, en outre, il insiste sur limportance dune « monstration dêtres meilleurs » (voir supra), souvent absente dans les premiers novellieri (manque dexemplarité diégétique). Cervantès, par ailleurs, affiche un scepticisme teinté dironie sur les bénéfices de la structure descendante typique des micro-récits picaresques (manque dexemplarité structurelle). Lun des grands intérêts de la conseja pour Cervantès tient dans son exemplarité diégétique XE "Exemplarité : Exemplarité diégétique" . En reprenant lorganisation actantielle du conte merveilleux, Cervantès conserve la polarisation des valeurs attachée à cette structure où héros et faux-héros XE "Faux-héros" sopposent fortement sur les axes éthique et aléthique (voir supra : « La poétique de la discrétion »). Le héros est moralement bon et incarne la vérité. Son opposant, au contraire, est censé être disqualifié par le public : il représente la méchanceté et agit systématiquement par de faux-semblants.
Malgré ces apports didactiques hérités du conte de fées, la stratégie de lauteur se situe moins dans la formulation de moralités que dans la présence dun discours contraignant au sein même de la fiction. À la soumission initiatique du personnage correspond, dans le champ de la réception, la soumission initiatique du lecteur. Les deux grandes formes de pression que Cervantès utilise pour influer sur la pensée des lecteurs sont la voix narrative et la voix actantielle, lorsquelles font irruption au premier plan par une énonciation au style direct (Jouve XE "Jouve, Vincent" , 2001, p. 90-94 et 105-111).
À plusieurs reprises, se fait entendre au sein des nouvelles un discours à la première personne, où sexpriment quelques valeurs clés de lidéologie exemplaire. Pour les lecteurs qui ont accès à la mention dauteur par le péritexte, cette voix intrusive est difficilement séparable de lidée (la « figure ») quils se font de Cervantès, un auteur quils connaissent assez bien depuis le succès de La Galatée et de Don Quichotte. Le phénomène est doué dune certaine efficacité car il rompt la monotonie de la narration à la troisième personne, au milieu de laquelle il surgit. Dans la première nouvelle du recueil, limportance axiologique de cette voix dautorité est perceptible. Lorsquelle affleure à la surface du discours hétérodiégétique (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 66), Cervantès ne crée pas seulement une rupture du continuum narratif, il introduit une distance axiologique vis-à-vis de la protagoniste. La voix narrative qui sadresse à Preciosa pour lui souffler dagir avec sagesse contraint les lecteurs à ne plus la considérer comme un être idéal. Elle les oblige aussi à adopter une lecture au moins momentanément plus attentive à lexemplarité comportementale que la nouvelle délivre.
Aussi consistante que soit la percée narratrice dans le cours du récit, elle reste toutefois moins efficiente que la fonction modalisante assumée par quelques protagonistes à la langue bien pendue. À lexception de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , les nouvelles placent quantité dinformations axiologiques dans la bouche de personnages-pivots. Non quils constituent les porte-paroles de lexemplarité de chacun des récits : l« amant libéral XE "Libéralité" » et colérique XE "Colère (personnage)" ne distille pas un discours qui concentrerait les valeurs de la nouvelle ; lévaluation explicite quun personnage peut formuler ne résume pas à elle seule lidéologie complexe et parfois multiple de la nouvelle, qui peut sarticuler à plusieurs niveaux de réception. Mais le caractère manifestement délibératif de la rhétorique que Cervantès insuffle à ce type de discours oriente de façon décisive la compréhension de lhistoire et, à la fois, permet de dégager un axe axiologique prioritaire.
Les grands foyers de lidéologie exemplaire sont donc constitués par les discours suivants :
GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 53-56 (Preciosa) : la conservation de la virginité féminine et lépreuve dAndrés ;
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 116-117 (Ricardo) : critique du couple formé par Leonisa et Cornelio ;
RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" p. 214-215 (Rincón) : critique de la confrérie dirigée par Monipodio ;
EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 248 (Ricaredo) : lamour de lâme ;
FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 318-319 (Rodolfo) : les conditions de lamour matrimonial XE "Mariage" pour le jeune homme ;
Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 365-367 (Carrizales) : lerreur matrimoniale XE "Mariage" du vieil homme jaloux XE "Jalousie (masculine)" ;
IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 413-415 (Avendaño) : lamour ;
DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 471-472 (Marco Antonio) : la préférence pour Teodosia ;
CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 533-534 (Campuzano) : lerreur matrimoniale XE "Mariage" du soldat.
Dans El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera ou dans El coloquio de los perros, le discours délibératif ne disparaît pas ; il est seulement plus éclaté. Sa portée est donc moins ciblée, plus diversifiée. Nous verrons dans les deux chapitres suivant la portée exacte de tous ces discours.
Le troisième et dernier argument en faveur de la théorie du discours didactique nest pas, comme les deux précédents, dordre auctorial ou fictionnel ; il relève des mécanismes lectoraux (intentio lectoris).
Aussi bien Cervantès, à travers la fille de Juan Palomeque, que les théories actuelles de la réception, mettent en exergue le caractère récurrent, presque obligé, de laxiologie dans la lecture (voir supra). Que les lecteurs ne puissent échapper à lexemplarité idéologique du texte, cela nest guère étonnant, puisque léconomie de la progression ne peut se départir dun seuil minimum de compréhension, généralement dordre axiologique (voir supra : II. 0. Les modalités fondamentales de la lecture). Pour considérer le cas de la lecture solitaire, linvestissement émotionnel quelle tend à favoriser nest pas incompatible avec une lecture intellective forte, bien au contraire, puisquéthique et émotion sont souvent solidaires (voir supra) ; par ailleurs, la lecture publique, par la pratique fréquente du devis, reste dépendante dintenses débats sur les valeurs véhiculées par lhistoire. Quelle que soit la forme de lecture adoptée, les distinctions hommes/femmes, nobles/roturiers, sage/fou, etc. sont communes, même lors dune compréhension naïve des récits (voir supra).
Lart vivant des conteurs fournit dailleurs un exemple de limportance de la variable intellective dans des fictions pourtant peu « intellectuelles ». La permanence dun dénouement heureux dans les contes de fées relève dune explication psychologique : le besoin instinctif de réciprocité XE "Don, réciprocité" , lié aux fondements naturels de notre morale humaine. Les conteurs, en récompensant le héros et en punissant son adversaire, répondent à une attente anthropologique essentielle de la psyché. Dans le domaine du roman, la version proposée par Garci Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de lhistoire dAmadis et dOriana est également représentative de cette composante lectorale. Si les lecteurs ne supportaient pas la mort du preux chevalier dans la version primitive (Avalle-Arce, 190, p. 111), ni le suicide de sa femme, et que parallèlement nombre dauteurs, depuis le Moyen Âge, se mettaient au diapason des désirs lectoraux, il nest pas surprenant que le décès des deux héros chevaleresques ait été réduit à une simple allusion dans Las Sergas de Esplandián (2003, p. 253).
Lire les nouvelles cervantines à la lumière de la rhétorique didactique de la conseja nest donc pas, croyons-nous, un abus dinterprétation ; cela répond, plutôt, à une totale conjonction de facteurs relevant aussi bien de lintentio auctoris (pôle I), que de lintentio operis (en fait, il sagit toujours pour nous dune « lecture visée », donc du pôle I) ou de lintentio lectoris (pôle II).
Valeurs exprimées/valeurs manifestées
Il reste que lon ne peut sen tirer à bon compte si lon ne fait quaffirmer le caractère incontournable de la compréhension axiologique en lecture. Avant de partir sur les traces dun discours romanesque « didactique » susceptible de nous éclairer sur le type de compréhension visé par lauteur à travers ses nouvelles, il est nécessaire de mettre en uvre une méthode capable de la faire affleurer.
Dans notre troisième chapitre, nous avons souligné le patron féerique et tragique qui présidait à la construction de nos récits. En fait, nous avons seulement développé len-deçà dune exemplarité bien plus vaste : pour commencer à en percevoir toutes les nuances, il nous faudra prendre en considération cette « totalité » romanesque dans laquelle le bonheur ou le malheur saccomplit (Ricur XE "Ricur, Paul" , 1988, p. 318) et où peuvent être perçus les enjeux singuliers des différentes histoires. En dautres termes, il va sagir, dans les deux derniers chapitres, de manifester précisément quels savoir-faire Cervantès propose à ses lecteurs et dans quel sens sont utilisés les divers modes dexemplarité quil convoque.
De plus, autant les chapitres I et II avaient pour but de mettre en place une multitude daspects déterminants dans la lecture de la prose du Siècle dor, autant, à partir de maintenant, notre démarche va sintéresser exclusivement aux récits brefs, dans leur dimension lectorale bien sûr. Nous passons à lanalyse interne de la lecture, après en avoir défini les paramètres, correspondant aux différentes données ayant émergé de lanalyse externe.
Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" propose une distinction fort utile pour déployer lanalyse interne, quand on veut traiter de textes didactiques : il propose de distinguer les valeurs manifestées des valeurs exprimées (2001, p. 11, 36). En effet, si tout discours véhicule des valeurs, certaines sont davantage « héritées » par lauteur et dépourvue de toute intentionnalité : elles se révèlent donc, globalement, moins « lisibles » pour le sujet. Dautres valeurs, en revanche, sintègrent dans un système idéologique conscient (pôle I), permettant au lecteur (pôle II) démettre, face à cette « mise en valeurs » auctoriale, une réponse axiologique appuyée (élévation de la variable de la compréhension). Dans nos investigations, il conviendra, ainsi, de faire émerger des nouvelles, à un niveau local (celui des personnages), les valeurs manifestées et, en plus, à un niveau global celui de la nouvelle, voire du recueil, la hiérarchie à laquelle se raccrochent ces différentes visions autonomes (ibid., p. 35, 89).
Comme dans la réflexion sur les sources des nouvelles, on sera en outre attentif à ne pas enfermer les récits cervantins dans le moule restreint du conte merveilleux. Si nos fictions brèves ont bénéficié de la structure axiologique héritée de la tradition contique, il nest pas moins vrai que leur écriture sest enrichie des valeurs plus ou moins modernes des fictions qui leur étaient contemporaines, quil sagisse de la veine byzantine, chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , pastorale ou encore picaresque XE "Picaresque (veine)" .
Établies la nature et la finalité des Nouvelles exemplaires et de leurs trois satellites quichottesques, il nous reste désormais à saisir le sens du projet civilisateur qui anime lart de la fiction brève et autonome chez Cervantès.
Nous voudrions commencer lanalyse interne de lexemplarité civilisatrice cervantine par une première ligne directrice qui, si elle nest pas la plus appuyée, reste en tout cas celle qui gouverne lentier de la collection et une partie des récits incidents du roman de 1605.
Initier à un idéal dhumanité et de civilisation, tel est bien le sens des Nouvelles exemplaires pour qui accepte la recommandation prologale de lecture attentive. Certes, dans le recueil, le sujet amoureux est le plus lisible, le plus à lire ; mais on ne peut manquer de voir que dans plusieurs textes, de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo au Coloquio de los perros en passant par le Licenciado Vidriera, il est aussi subordonné à une réflexion plus large qui laisse deviner le déploiement dune macroexemplarité autant archaïque que moderne et humaniste.
Lhomme civilisé se niche aussi bien dans chacun des récits que dans lensemble du recueil ; cest toujours son ombre qui, par ses « signes », est repérable et reconnaissable. Libre à nous den savoir mesurer lampleur et savourer la consistance.
1. Avertir les ingénus (exemplarité anticipatrice XE "Exemplarité : Exemplarité anticipatrice" )
(RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)"
Pour [parvenir au « mystère XE "Mystère, énigme" caché »], il faut, à loccasion, méditer lexemple de ceux dont on aurait pu croire quils nétaient pas appelés à nous montrer le chemin : les faux naïfs à la façon de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" [
] ; les fous de lespèce du Licencié de Verre [
] ; les chiens de race comme Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" [
].
Jean Canavaggio, Cervantès
Pour aider ses lecteurs à perdre une certaine candeur, Cervantès pouvait trouver dans le modèle fixé par Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache un appui de poids. On a vu néanmoins que la poétique du desengaño adoptée par lauteur sévillan ne pouvait satisfaire complètement Cervantès, soucieux de faire advenir la désillusion lectorale par un processus initiatique offrant une expérience et une entrée dans linconnu, sans que ne soit dévoilée à lavance lissue des aventures accomplies par les personnages.
Comme le remarque A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , la dernière nouvelle du recueil, par la condition animale de son protagoniste narrateur, est révélatrice des options cervantines dans ce domaine. Plutôt que de recourir à la picaresque XE "Picaresque (veine)" pour informer les lecteurs des réalités de la vie sociale, Cervantès a préféré puiser directement aux sources antiques du « genre » en opérant un retour sur lhistoire de Lucius (Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" ), dont la matière narrative savérait extrêmement proche de la littérature folklorique :
el análisis del généro literario del Coloquio, desde el punto de vista del género literario, debe tener en cuenta no sólo la novela picaresca, sino también [...] de manera destacada, la de los relatos lucianescos y apuleyescos; esto es, la de transformaciones y transmigraciones, ya que, a menudo, ambas familias literarias habían sido interpretadas como afines. Y ello por razones evidentes, ya que se trata, en ambos casos, de esquemas literarios especialmente bien dotados para « pasar revista » con objetividad y verosimilitud XE "Vraisemblance" a todo tipo de personajes, ambientes y situaciones (1983, p. 122).
Malgré tout ce qui peut séparer Cervantès de la picaresque XE "Picaresque (veine)" , la confluence générique entre cette formule narrative et le récit milésien XE "Récit milésien" est assez significative pour quil leur trouve des atouts communs, particulièrement en ce qui concerne le dévoilement du monde. Ainsi faut-il comprendre une partie des raisons qui lon incité à ponctuer son recueil de trois récits redevables à la « satire ménippée » : Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo au début, le Licenciado Vidriera au centre et le Coloquio à la fin. En ces trois points stratégiques, le recueil se voit abondamment irrigué par la sève antique.
Les avantages du récit issu de la ménippée et notamment ceux de la fable milésienne ressortissent essentiellement à trois vecteurs narratifs : le chronotope folklorique de la route (Bakhtine, 1978, p. 269), le personnage en position de témoin et la narration autodiégétique. Et accédant au répertoire picaresque XE "Picaresque (veine)" , cest-à-dire en se littérarisant, ces avantages ont atteint des proportions considérables, si bien que le genre picaresque lui-même les a consacrés comme autant de « pulsions romanesques » : pulsion voyeuriste, pulsion totalisatrice et pulsion moralisatrice. Par cette triple approche, Cervantès ne se contente pas de récupérer les lecteurs de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache ; il les mène sur des chemins quils croient connaître pour leur révéler des aspects du monde qui auraient pu leur échapper, guidés quils étaient par la seule plume du sévillan Mateo Alemán.
La pulsion voyeuriste (exemplarité expérientielle XE "Exemplarité : Exemplarité expérientielle" )
[
] mas, en efeto, habré de decir algo; y así, oye en general lo que vi y noté en particular desta buena gente
Cervantès, CP (p. 610)
Des Métamorphoses dApulée au Coloquio, la technique reste la même. Le lecteur bénéficie des avantages dun personnage exceptionnel, non par sa naissance illustre, mais par son caractère de témoin. Dabord, archétype du curieux (« ma curiosité XE "Curiosité" innée »), Lucius deviendra, ensuite, dans sa vie dâne, un être aux « oreilles immenses » (1958, p. 308-309). Au Siècle dor, si le chevalier errant est lacteur de ses multiples aventures, lhéritier littéraire du trickster folklorique séduit, de son côté, par son regard perçant. A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" avait parfaitement identifié ce procédé dans le patron narratif de l« observador privilegiado » que lauteur du Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" avait mis à la disposition des écrivains.
El protagonista de estos relatos [
] es capaz de observar, ver y contar multitud de lacras y defectos que se velan para otros, debido a su condición de marginado. Merced al esquema de « mozo de muchos amos », a su viajar impenitente y a su frecuente función de mero espectador, el pícaro contempla vicios y deformaciones, no sólo múltiples y varias, sino también ocultas y escondidas, dada la nula peligrosidad social, movido por su situación clara de individuo marginado, de ser fuera, al margen de la sociedad (1982, p. 72-73).
Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Berganza, de même que Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , sont saisis comme des personnages dotés dune vue perçante ; si le héros de M. Alemán est une « atalaya de la vida humana », la première image concernant les deux chiens est celle danimaux porteurs dune lanterne, objet symbolique où se lit, demblée, leur capacité à distinguer une réalité inaccessible à la vue commune, plongée dans lobscurité. Laventure de lArcadie picaresque XE "Picaresque (veine)" confirme ce premier point de vue en concédant à Berganza une perspective surplombante et éclairante sur la vie pastorale :
Agachéme detrás de una mata, pasaron los perros, mis compañeros, adelante, y desde allí oteé, y vi que dos pastores asieron de un carnero de los mejores del aprisco, y le mataron de manera que verdaderamente pareció a la mañana que había sido su verdugo el lobo XE "Agresseur, prédation" . Pasméme, quedé suspenso cuando vi que los pastores eran los lobos y que despedazaban el ganado los mismos que le habían de guardar [
] "¡Válame Dios! decía entre mí, ¿quién podrá remediar esta maldad? ¿Quién será poderoso a dar a entender que la defensa ofende, que las centinelas duermen, que la confianza roba y el que os guarda os mata?" (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 556-557).
Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , justement, en parfaite sentinelle guzmanienne, ne dort pas ; sa vue alimente la nôtre. En nous découvrant, lentement, la réalité de la vie pastorale, sous langle de Berganza (exemplarité expérientielle XE "Exemplarité : Exemplarité expérientielle" ), Cervantès nous associe complètement à lexpérience du chien. De la sorte, par lartifice de la fiction et du personnage-témoin, les lecteurs se posent en véritables « vigies de la vie humaine ». Comme on le constate dans laventure centrale de la Cañizares, le recours à la rhétorique de lévidence devient nécessaire. Conscient de limportance du moment quil a savamment préparé depuis le début de la nouvelle, Cervantès singénie pour que la sorcière apparaisse sous nos yeux au moment même où linimaginable (la sorcellerie) est censé se produire : Berganza, en narrateur avisé, pratique, alors, lart descriptif de lenargeia.
Ven, hijo, y verásme untar, que todos los duelos con pan son buenos, el buen día, meterle en casa, pues mientras se ríe no se llora; quiero decir que, aunque los gustos que nos da el demonio son aparentes y falsos, todavía nos parecen gustos, y el deleite mucho mayor es imaginado que gozado, aunque en los verdaderos gustos debe de ser al contrario.
Levantóse, en diciendo esta larga arenga, y, tomando el candil, se entró en otro aposentillo más estrecho; seguíla, combatido de mil varios pensamientos y admirado de lo que había oído y de lo que esperaba ver. Colgó la Cañizares el candil de la pared y con mucha priesa se desnudó hasta la camisa; y, sacando de un rincón una olla vidriada, metió en ella la mano, y, murmurando entre dientes, se untó desde los pies a la cabeza, que tenía sin toca. Antes que se acabase de untar me dijo que, ora se quedase su cuerpo en aquel aposento sin sentido, ora desapareciese dél, que no me espantase, ni dejase de aguardar allí hasta la mañana, porque sabría las nuevas de lo que me quedaba por pasar hasta ser hombre. Díjele bajando la cabeza que sí haría, y con esto acabó su untura y se tendió en el suelo como muerta. Llegué mi boca a la suya y vi que no respiraba poco ni mucho. Una verdad te quiero confesar, Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" amigo: que me dio gran temor verme encerrado en aquel estrecho aposento con aquella figura delante, la cual te la pintaré como mejor supiere
(CP, p. 600-601).
Les interpellations visant Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , le narrataire intradiégétique, se font plus pressantes, comme pour mieux amadouer le lecteur réel, qui se retrouve ainsi projeté plus encore au cur de la fiction. De fait, Cervantès, par cette rhétorique prosopographique tend à gommer la présence du personnage canin pour donner une consistance plus ferme à ses évocations descriptives.
Les stratégies mobilisées dans Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo sont semblables. Dans cette nouvelle, linfluence de lÂne dor se fait ressentir à plusieurs reprises : le personnage de la Pipota ne reprend pas tant Pamphile la sorcière que la vieille femme grande goûteuse de vin qui appartient au groupe des brigands XE "Vol" (1958, p. 204) ; lacadémie criminelle de Séville peut également devoir sa qualité de « confrérie » réglementée au groupe des malfrats qui sévissent au sein des Métamorphoses (ibid., p. 211). Si, toutefois, la présence de ces quelques composants narratifs dans la nouvelle cervantine ne dépend pas du texte dApulée mais correspond, dans les deux cas, à la matière contique qui les nourrit indépendamment, il reste que le rôle passif des deux pícaros, dans lenceinte de la maison de Monipodio, doit son caractère à la mécanique milésienne et picaresque XE "Picaresque (veine)" . Les traités III et V de Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" de Tormes, en mettant de côté laction du personnage éponyme, avait systématisé et mis en évidence les vertus lectorales du récit antique. La troisième nouvelle du recueil cervantin renoue avec cette technique : dès lentrée des deux jeunes protagonistes dans la confrérie sévillane, ceux-là cèdent leur place dacteurs romanesques focalisés, pour ne devenir que focalisateurs. Si Monipodio reste présenté par le narrateur, le point de vue semble toujours suivre le regard des deux jeunes protagonistes, qui découvrent, lentement, le chef de bande :
Miraban los mozos atentamente las alhajas de la casa en tanto que bajaba el seño Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" [
]. Llegóse en esto la sazón y punto en que bajó el señor Monipodio, tan esperado como bien visto de toda aquella virtuosa compañía. Parecía de edad de cuarenta y cinco a cuarenta y seis años, alto de cuerpo, moreno de rostro, cejijunto, barbinegro y muy espeso; los ojos, hundidos. Venía en camisa, y por la abertura de delante descubría un bosque: tanto era el vello que tenía en el pecho. Traía cubierta una capa de bayeta casi hasta los pies, en los cuales traía unos zapatos enchancletados, cubríanle las piernas unos zaragüelles de lienzo, anchos y largos hasta los tobillos; el sombrero era de los de la hampa, campanudo de copa y tendido de falda; atravesábale un tahalí por espalda y pechos a do colgaba una espada ancha y corta, a modo de las del perrillo; las manos eran cortas, pelosas, y los dedos gordos, y las uñas hembras y remachadas; las piernas no se le parecían, pero los pies eran descomunales de anchos y juanetudos. En efeto, él representaba el más rústico y disforme bárbaro del mundo (RC, p. 183-184).
Dans la logique de la conception cervantine des effets du texte, laccumulation de détails nourrit la production dune vision intense sur lécran mental de la phantasia.
Dans la troisième et dans la dernière nouvelle, la force rhétorique de ces deux séquences polarise lattention et limagination lectorales sur des figures dautant plus importantes la Cañizares, Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" que Cervantès contraint son public, dans cette même dernière nouvelle (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , à revenir sur le personnage saillant de Monipodio et à entendre parler de la Cañizares avant quelle ne surgisse clairement dans le récit.
La nouvelle du Licenciado Vidriera sapparente à ces deux nouvelles. La folie de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" est assimilée à la transparence du verre parce quelle permet un regard aigu sur les personnes, une « atalaya intelectual » depuis laquelle peut jaillir la critique sociale (Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , 1997, p. 105). De peur XE "Peur, angoisse" dêtre brisé par les contacts avec autrui, lintellectuel manifeste la même passivité que Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" ou Cortado chez Monipodio : sa seule action se résume à exercer son regard critique pour sonder les individus (ibid., p. 99).
La pulsion totalisante
Loin de se suffire dune obsession pour la connaissance visuelle et auditive, dune attention restreinte à des personnages-phares, les récits picaresques marquent parallèlement une claire pulsion accumulatrice dexpériences diverses. Le récit dorigine milésienne se caractérisait, nous lavions signalé, par sa structure conjonctive dépisodes en chaîne. La spécificité de la formule cervantine relève, donc, du paradoxe : même si lauteur multiplie les occasions dutiliser ce moule narratif en le répétant par trois fois RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" CP, ces récits restent des nouvelles, autrement dit des narrations dont le contenu diégétique est forcément limité. De fait, le socle nouvellier met en évidence la tension créée entre la forme brève et le contenu prolifique du récit, doù limpression dune pulsion narratrice destinée à rendre compte dune réalité globale, inaccessible aux autres récits, à dominante sentimentale.
Ce qui attire, en effet, immédiatement lattention des lecteurs du Coloquio, cest bien lintention totalisante de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , lévidente disproportion que signale O. Belic entre « la cantidad de la materia narrativa y el tiempo del cual dispone el narrador : Berganza tiene que contar toda su vida pasada en la mitad de una breve noche. Esta desproporción crea en la novela una fuerte tensión » (1969, p. 64), une tension qui permet, à la fois, de ne pas incommoder les lecteurs par une narration interminable (Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" ) et de les satisfaire par une perspective cumulative et globalisante.
La Novela de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo est un tour de force à elle seule. Dans la seule macroséquence de la journée passée en compagnie de la confrérie de Monipodio, les lecteurs voient défiler une longue série de cas, tous différents les uns des autres. Trois stratégies sont employées à cette fin : la technique théâtrale de lentremés de figuras fait, dabord, rentrer en scène successivement quatorze personnages dans la maison commune (p. 182-195) ; ensuite, après le repas, senchaînent des cas concrets (la Cariharta et lestafilade à quatorze points, p. 196-209) ; enfin, le livre de raison détaille les multiples activités criminelles de la dévote confrérie (p. 209-213).
Dans la Novela del licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera ainsi que dans le Coloquio, Cervantès recourt au moyen plus traditionnel du chronotope de la route ; à linverse de limmobilité théâtrale de Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et de Cortado, Tomás et Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" partent à la rencontre des gens les plus divers. Une suite de rencontres brèves structure le panorama social présenté aux lecteurs : la cinquième nouvelle comptera 48 séquences critiques (Singer, 1951), la dernière au moins 17 (Molho, 1970).
Les trois nouvelles se singularisent par la tension totalisante qui anime laccumulation des cas observés. Ainsi, est abordé, malgré la faible extension des récits, un vaste champ social.
À la faveur dun savant jeu dopposition et de symétrie, le Coloquio de los perros déploie sous lil des lecteurs le monde des « inclus » (épisodes 1 à 4) et ceux des « exclus » de la société (épisodes 7 à 10) : ainsi sont découvertes dabord les activités de la pastorale, du commerce et de lordre public, puis celles des gitans, des morisques, des comédiens, des poètes, des mathématiciens, des alchimistes, des arbitristes et des sorcières.
Les apophtegmes du licencié de Verre convoquent, également, une pléiade darchétypes recoupant, parfois, celle brossée par Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" : différents types humains (femmes, parents, enfants, etc.), métiers (les domestiques, les poètes, les musiciens, les juges, les médecins, les artisans, etc.), mais aussi, plus diversement, les joueurs, les discretos, les nouveaux chrétiens, etc. sont successivement passés en revue (Urrutia, 1984).
Littéralement, le monde clos de la « mafia » rencontrée par Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado ne fait référence quà la pègre urbaine. Mais lironie de la nouvelle change la donne, en pointant du doigt une pluralité de sens allégoriques. La surabondance du lexique religieux permet de mettre la puce à loreille du lecteur : cest du clergé dont on nous parle de façon voilée, assure avec justesse José Luis Varela (1968, p. 73-74). Une fois la clé interprétative en main, force est de reconnaître que le pari est réussi : Cervantès évoque le monde des religieux en parlant de ce qui semble sy opposer le plus, à savoir lunivers des malfrats.
Mais un second niveau allégorique est inscrit dans la nouvelle cryptée, car, dune façon globale, le fait que se donnent rendez-vous, au sein du groupe de Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , délinquants et gens de justice, maris et femmes, jeunes et vieux, configure le tableau sévillan comme une comédie humaine ; lexistence surprenante pour les deux « bleus » dune structure hiérarchique, accompagnée de règles communautaires, établit entre l« infâme académie » et le monde du lecteur une relation de synecdoque que lusage appuyé de lironie aide XE "Aide, Auxiliaire" à distinguer. Dans le « désordre » criminelle, souligne Pere Ballart,
un hecho resulta significativo por encima de todo lo demás: las diferentes nomenclaturas con que el texto se refiere a la sociedad formada por los ladrones aspiran a abarcar el mayor número posible de actividades y ambientes de la vida « honrada » [
Como se ve] hay una intención clara de implicar desde el mismo léxico al mayor número de estamentos sociales : iglesia, administración, organización gremial, docencia
De ello es fácil inferir que todo cuanto respecta a este mundo aparentemente tan marginal interesa también, por lo menos desde el punto de vista del lector, de quien deba interpretar la obra, a la sociedad entera, al cuerpo social en su totalidad (1994, p. 471-472).
De fait, la nouvelle a priori la plus inoffensive et la plus réductrice projette, par un respect rigoureux de condensation nouvellière et une dense économie ironique, une perspective dune étendue telle, que peu de catégories sociales sortent finalement indemnes de ce tableau sévillan.
La pulsion moralisatrice
La tentation critique dune triade antique (Diogène, Socrate et Lucius)
Yo lo haré así, si pudiere y si me da lugar la grande tentación que tengo de hablar; aunque me parece que con grandísima dificultad me podré ir a la mano. [...] yo veo en mí que, con ser un animal, como soy, a cuatro razones que digo, me acuden palabras a la lengua como mosquitos al vino, y todas maliciosas y murmurantes.
Cervantès, CP
Il nest pas impossible que les trois nouvelles qui épousent le mieux la forme ménippée cherchent à capter lintérêt des jeunes lecteurs. Plusieurs paramètres diégétiques rendent pertinents les récits pour les esprits juvéniles : structure répétitive et en enfilade des rencontres du licencié de Verre, nature animale de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" (voir supra), jeune âge souvent répété de Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et de Cortado (« sus pocos años », p. 215) ; mais il faudrait également ajouter la soif dindépendance affichée par les protagonistes qui ont rompu leurs attaches parentales (RC, p. 166-167 ; LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 266 ; CP, p. 549) ainsi que le goût pour la tromperie espiègle (RC). Comme la très bien remarqué Joaquín Casalduero, la troisième nouvelle sadapte plus que les autres à lunivers des enfants tant les personnages apparaissent comme dans le conte avec une immédiateté joyeuse : malgré la présence imposante de l« ogre » Monipodio, le critique signale cette vague sensation qua le lecteur de se trouver « en un mundo infantil, en un juego, en que la puerilidad de los jugadores les impide ver el engaño » (1943, p. 89). Par lintermédiaire de lidentification à lun des deux personnages, le jeune lectorat peut jouer à assumer une identité picaresque XE "Picaresque (veine)" . Insufflant à Rincón et à Cortado, en début de nouvelle, le même esprit juvénile quà Alonso Quijano (El Saffar, 1974, p. 34-36), Cervantès plonge ses lecteurs dans un jeu de déguisements pertinent pour limaginaire enfantin ; comme les lecteurs de romans de chevalerie, mais, cette fois-ci, avec le recul que lironie autorise, ceux des Nouvelles exemplaires peuvent « jouer aux nobles » et participer à une fiction qui, grâce à la supériorité des deux protagonistes sur leur entourage, flatte leur ego dès le début (p. 168-170). Sur ce plan-là, le licencié de Verre est, lui aussi, un personnage porteur, car le personnage-type du fou, explique V. Jouve XE "Jouve, Vincent" ,
est, de fait, à la croisée des trois formes de la libido :
il sait (en tant quilluminé),
il a des désirs sans bornes (en tant quadulte-enfant) et
il possède, grâce à son statut, un pouvoir sans équivalent [
Il réveille en nous] la tentation de condamner le monde, davoir raison contre tous (1998, p. 164-166).
Le ludus, que lon voit accompagner assidûment la nouvelle cervantine, nest pas contraire à une réflexion sérieuse. Chez Cervantès, il permet notamment dans Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo déviter de transformer le récit en leçon de morale et de restreindre le sens de la nouvelle à une seule perspective, quel que soit le lecteur qui la conduit. A. Close estime, ainsi, que la programmation comique du récit des deux pícaros sert à gommer le rapport didactique qui, dans Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache, liait M. Alemán à ses destinataires (Close, 1993, p. 103).
Lessentiel du discours critique sur le monde reste, cependant, identique. Depuis lÂne dor, la narration calée sur le chronotope de la route tend à dévier et à se complaire dans la digression critique, au rythme des rencontres qui sont faites. Dans les Ejemplares, et tout particulièrement dans le Coloquio, le « fruit » à savourer peut être cueilli dans les réflexions philosophiques clairsemées tout au long du parcours de lecture. Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" est très clair sur ce point :
Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" hermano, así el cielo te conceda el bien que deseas, que, sin que te enfades, me dejes ahora filosofar un poco; porque si dejase de decir las cosas que en este instante me han venido a la memoria de aquellas que entonces me ocurrieron, me parece que no sería mi historia cabal ni de fruto alguno (CP, p. 566).
Écrire un récit picaresque XE "Picaresque (veine)" correspond à une intention précise, remarque A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" . Les auteurs qui lont pratiqué ne sont pas des habitués du genre : ils ny ont généralement fait que des incursions ponctuelles. Lintérêt dont est nanti ce type de récit réside dans le caractère « engagé » de sa poétique :
[el] esquema picaresco, por ser favorecedor del debate social, habría servido, como es lógico [
,] para facilitar la censura moral. La especial configuración de la picaresca como novela de permisibilidad crítica y polémica explicaría la inserción en sus líneas, tanto de la perspectiva social de los marginados, como de la óptica moral de los integrados [
]. La novela picaresca, en definitiva, era un género especialmente adecuado para el debate ideológico, cuya poética implícita obligaba, casi necesariamente, el tratamiento de una serie de temas sociales, políticos y morales de plena actualidad (influencia del linaje, concepto de la honra, relación honra-dinero, relación honra-herencia, relación honra-aspecto, posibilidad de cambio social, situación de escudero) (1982, p. 55-76).
De même que la parodie du roman chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" avait permis à Cervantès de profiter de lengouement qui existait encore pour ce type de récit, de même, le Coloquio de los perros reprend au narrateur de M. Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" sa pulsion moralisatrice. Autant Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" nécourtera pas son récit-fleuve, autant Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" ne supprime réellement ses digressions critiques :
[si] en el Coloquio deseaba Cervantes oponerse a las moralizaciones del Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , lo menos que puede decirse es que no lo consiguió en modo alguno : el Coloquio, dentro de sus cortas medidas, está lleno de moralizaciones y digresiones. Que Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" recomiende el camino derecho, no impide Berganza, y a menudo el mismo Cipión, reincidan en la digresión moralizadora. Es exactamente lo que ocurre en el Guzmán [
]. Diríase que aquí es más probable que Cervantes haya seguido a Mateo Alemán que no que se haya opuesto a él (Sobejano, 1975, p. 38-39).
Avec ces trois nouvelles, Cervantès revient aux sources antiques de la picaresque XE "Picaresque (veine)" et leur confère une place de choix dans la portée moralisatrice du recueil.
Les lanternes que les deux chiens portent la nuit, de même que lallusion explicite aux philosophes cyniques (« perros murmuradores », p. 568), situent Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" dans la lignée de Diogène, comme la relevé Antonio Oliver (1953). Dans la même veine, on entrevoit, à travers le personnage de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" , un profil antique similaire, puisque sa misanthropie est, singulièrement, un trait cynique (Riley XE "Riley, Edward" , 1976, p. 189-200 ; Forcione, 1982, p. 260-281). Si les apophtegmes du licencié nont rien doriginal (Rodríguez Luis, 1980, p. 202), ils représentent, au sein de lensemble recueillistique, un point dorgue dans la critique pessimiste de lhumanité.
Différemment, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" est à rapprocher de l« âne avisé » dApulée (1958, p. 268), du fait de sa naissance animale, de sa longue expérience mais, aussi, de sa formation progressive, qui diffère du tournant radical et final que lon trouve chez Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" . Cest comme si Cervantès, suite au succès de Guzmán de Alfarache, avait voulu remonter aux origines du genre, explique E. Riley XE "Riley, Edward" : « Es un deseo muy parecido al que se verifica en el Persiles, en el que se atreve a competir con Heliodoro, como dice él mismo [
], vuelve al Asno de oro para la invención de la más experimental de sus Novelas ejemplares » (1990b, p. 86).
Selon le critique, par rapport au monde en clair-obscur de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , où des figures rayonnantes telles que celle du Cardinal peuvent poindre (1599, III, 6-10), celui de Lucius constituait, pour Cervantès, un modèle romanesque plus adéquat, car personne, dans le texte dApulée, ne réchappait à la critique : « el homicidio, el robo, la tortura, la prostitución, la brujería, se encuentran a cada paso » (ibid., p. 87).
Quant aux deux amis de la troisième nouvelle, Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado, ils agissent selon la technique éprouvée de Socrate. Lironie, il faut le rappeler, nest pas seulement une figure de rhétorique : Socrate et Aristote XE "Aristote" lavaient élevée au rang de modèle exemplaire de communication et de pédagogie philosophiques. Il est donc surprenant que ce trait antique nait pas été relevé avant, car un grand nombre dinterventions émanant des deux jeunes voleurs reprend lart du dialogue socratique : la parole des gueux, loin de légitimer le discours de lAutre, sert à le discréditer et à exposer, in fine, son égarement. Avec leur fausse naïveté, Rincón et Cortado se révèlent, à linstar de Socrate, des experts dans lart de la dissimulation. Cest évident dans le dialogue entre Cortado et létudiant (p. 174-177) (et ça le devient davantage chez Monipodio). Le sens de la séquence de létudiant dépasse la simple bourle : elle introduit la notion dargent à lintérieur de lunivers religieux (« el dinero de la bolsa era del tercio de una capellanía, que me dio a cobrar un sacerdote amigo mío, y es dinero sagrado y bendito », p. 175). Forcés par un membre de la confrérie de se replier dans lantre « mafieux », les deux novices mettent à découvert lincohérence des règles selon une maïeutique bien huilée :
- Sin duda dijo Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , debe de ser buena y santa, pues hace que los ladrones sirvan a Dios.
- Es tan santa y buena replicó el mozo, que no sé yo si se podrá mejorar en nuestro arte. Él tiene ordenado que de lo que hurtáremos demos alguna cosa o limosna para el aceite de la lámpara de una imagen muy devota que está en esta ciudad, y en verdad que hemos visto grandes cosas por esta buena obra; porque los días pasados dieron tres ansias a un cuatrero que había murciado dos roznos, y con estar flaco y cuartanario, así las sufrió sin cantar como si fueran nada. [
] nunca nos confesamos; y si sacan cartas de excomunión, jamás llegan a nuestra noticia, porque jamás vamos a la iglesia al tiempo que se leen, si no es los días de jubileo, por la ganancia que nos ofrece el concurso de la mucha gente.
- Y ¿con sólo eso que hacen, dicen esos señores dijo Cortadillo que su vida es santa y buena?
- Pues ¿qué tiene de malo? replicó el mozo. ¿No es peor ser hereje o renegado, o matar a su padre y madre, o ser solomico?
- Sodomita querrá decir vuesa merced respondió Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" .
- Eso digo dijo el mozo (RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" p. 179-181).
On le voit, cest le pícaro cervantin qui finit, comme Socrate, par contrôler le dialogue. À linstar de Platon XE "Platon" , Cervantès renverse une situation qui, initialement, semblait défavorable au protagoniste : le dialogue achevé, il appartient aux lecteurs de comprendre que linfériorité, contrairement aux apparences, se situe bel et bien dans le camp de linterlocuteur de lironiste.
Le sens de la critique cervantine : le mal humain
Si M. Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" ancre son discours délibératif dans la polémique sur la pauvreté et sur léconomie nationale (Cavillac, 1983), le panorama pluriel que dessine Cervantès incline plutôt à penser que lexemplarité nouvellière sattaque, en général, au manque dhumanité. De lart du cynique à celui de Socrate, en passant par la lucidité milésienne, la récupération des formules antiques contribue à forger une cohérence critique dordre éthique. Plus significativement, le parcours partiel de Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado (p. 215) et le caractère ouvertement polémique et conventionnel des apophtegmes de Tomás (LV) XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" donnent à lultime nouvelle du recueil (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" un rôle déterminant dans le jeu de lexemplarité civilisatrice.
Dans le Coloquio de los perros, cette exemplarité favorise chez les lecteurs une prise de conscience, essentiellement parce que le protagoniste se présente comme un ingénu et quil assimile la connaissance comme une révélation. Laspect biographique du récit de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" intéresse, non pas en montrant une vie dans sa totalité comme celle de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" , mais grâce au déploiement de la conscience du chien depuis son plus jeune âge (« Paréceme que la primera vez que vi el sol fue en Sevilla y en su Matadero », CP, p. 545). Les lecteurs suivent moins une suite de rencontres que la lente succession des révélations que celles-là provoquent. Cest un premier point, que Cervantès tire du schéma picaresque XE "Picaresque (veine)" initié par le héros né « dans la rivière Tormès » (La vie de Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" , 1994, p. 89).
Lautre versant fondamental de lexemplarité anticipatrice est également structural puisquil sagit de lidentité canine du personnage-narrateur. Chien muet, puis chien intarissable, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" reste un chien, ce qui conditionne, inévitablement, une lecture philosophique particulière des aventures quil traverse.
Comme personnage, le héros ne change jamais de nature : il est un chien du début à la fin de la nouvelle. Fils dEsope avant tout, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" oblige le lecteur à développer une interprétation digne de celles qui concluent les fables. Sil nexclut pas des herméneutiques politiques (Molho, 1970, p. 21-46), leffet de sens ultime de la nouvelle touche, principalement, la question de lhumanité.
L« artifice du colloque » (p. 623) est dune rentabilité herméneutique considérable. On la dit, latout principal du merveilleux ésopique tient à la catégorisation XE "Catégorisation" : le personnage de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" est un animal. Par effet de contraste ésopique, la catégorisation favorise une compréhension binaire du personnel diégétique de la nouvelle qui sépare le chien de ceux qui ne le sont pas, à savoir les hommes. Une fois le mirage des loups dissipé (expérience pastorale), il ne reste plus que le genre humain dans le théâtre cervantin de la vie. Dans cette « Fable du Chien et de lHomme », lanimal spectateur sert de rétine au lecteur qui doit découvrir, à travers lui, les ressorts de lâme humaine, le tout dans un ensemble de situations hétérogènes qui convergent vers une même idée : lomniprésence du mal.
Si les nouvelles sentimentales tirent de la féerie un message optimiste, les récits dinfluence milésienne, en englobant diverses catégories humaines et sociales, entendent nuancer le tableau constitué par la majeure partie du recueil. Lexemplarité est celle de lavertissement, beaucoup moins celle de lenseignement. Comme la parfaitement mis en évidence O. Belic, les différents arcanes de la vie humaine sont tous marqués par le sceau du mal (1969, p. 68). La première rencontre de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" est significative : derrière la beauté dune jeune femme, se cachent de fourbes intentions (la tromperie) et de graves conséquences (la violence) ; le personnage féminin est un emblème de la duplicité, le maître de Berganza un modèle dingratitude. De lhomme à la femme, une identique essence se dégage. Aussi, pour le lecteur, la moralité de la micro-fable (« decid a Nicolás el Romo, vuestro amo, que no se fíe de animales », CP, p. 549) est antiphrastique. Comme viendra le corroborer lépisode pastoral, lexpression de Plaute « homo homini lupus » (Asinaria, II, 1 ; 212 av. J.-C.) est à comprendre dans lespace symbolique dessiné par la structure ésopique : si les hommes, plus que les bêtes, agissent en traîtres, alors, il faut prendre lassimilation des hommes à des loups au premier degré de la fable. Dans le Coloquio, lhomme nest pas un loup XE "Agresseur, prédation" pour lhomme mais pour le chien, et pour tous les faibles serviables quil représente. Berganza, depuis le début se bat contre des loups, cest-à-dire contre des êtres dénués de sens éthique : la récompense de Berganza, qui aide XE "Aide, Auxiliaire" son prochain (servir son maître, défendre les faibles), se résume souvent aux mauvais traitements que lui infligent des hommes sans pitié XE "Pitié" (« tiróme una puñalada », p. 549 ; « llovía sobre nosotros palos », p. 556). Le schéma éprouvé dans Don Quichotte (1605), du chevalier défendant la veuve et lorphelin, sen trouve épuré et amplifié de telle façon que linduction lectorale se réalise dans un sens presque exclusivement éthique : les actions de Berganza ne dépendant pas dune quelconque agressivité ou soif de renommée comme chez A. Quijano, elles devraient donc recueillir les fruits de la reconnaissance XE "Don, réciprocité" . Or, ce que souligne implicitement le récit de sa vie, cest que les hommes agissent avec lui en animaux dénués de bonté. Symétrique à la première mésaventure, la dernière se termine pareillement, sur une agression du chien alors que son intention était louable (p. 621-622). « Esta última experiencia le confirma [a Berganza], ya definitivamente, que el mal es incurable », explique O. Belic (1969, p. 73).
Personnage, le chien est aussi narrateur. Et, de ce point de vue là, également, lexemplarité de la nouvelle touche lhumain dans son universalité. Le fait que le protagoniste soit un chien permet déviter lambiguïté inhérente à la défense de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" : Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" peut échapper à la critique lectorale de lhomme parce que lui nen est pas un ; doù labsence de métamorphose finale qui laurait finalement inséré dans le monde quil venait de dénigrer. En comparaison avec lespèce canine, cest toute lhumanité qui est mise en cause.
Outre la capacité à produire des commentaires philosophiques, la parole, chez lami de Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , est importante parce quelle est ponctuelle et quelle sexprime le temps dune courte nuit. À bien y regarder, dailleurs, le concept d« animal raisonnable » et hâbleur nest paradoxal quà la condition de réduire la nouvelle à la catégorie narrative de la fable ; mais la structure milésienne du récit donne au discours de Berganza un statut plus complexe.
Comme Lucius transformé en âne et contrairement à Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" mauvais, semble-t-il, jusquau jour de la réforme de sa vie (II, III, 8), Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" exprime en vain tout au long de son existence le désir de révéler la méchanceté des hommes. Cest quen effet, dans le récit milésien XE "Récit milésien" de notre auteur, le langage nest pas solidaire du raisonnement : raisonner est une faculté inhérente à la condition du chien, comme elle létait chez lâne Lucius. En émule dApulée, Cervantès interdit XE "Interdits" à son héros la parole, pour ne la laisser exploser quune fois linitiation achevée. La fin de lexpérience ne signifie pas seulement un apprentissage qui sachève pour le personnage : elle constitue une expérience enfin complète et représentative de lhumanité. Intervenant seulement en bout de parcours et après une longue période de censure, le portento de la parole du chien (p. 544), cest-à-dire métaréférentiellement le récit invraisemblable de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" et de Cervantès, se manifeste comme loutil dun dévoilement global, comme une somme, un miroir de lhomme (exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" ).
Assimilant le moment de la lecture à celui, exceptionnel, du miracle de la parole, le lecteur peut prendre conscience quil assiste à un instant dune rare valeur ; « no hay para qué ponernos a disputar nosotros cómo o por qué hablamos », confie Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" à son interlocuteur et aux lecteurs réels :
mejor será que este buen día, o buena noche, la metamos en nuestra casa; y, pues la tenemos tan buena en estas esteras y no sabemos cuánto durará esta nuestra ventura, sepamos aprovecharnos della y hablemos toda esta noche, sin dar lugar al sueño que nos impida este gusto, de mí por largos tiempos deseado (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 544).
Et, puisque raconter signifie démystifier, écouter suppose de subir une révélation, de comprendre en une fois tout lordre du monde, tout le mystère XE "Mystère, énigme" de lhumanité (expérience mystérique).
Le lecteur adulte pris au piège de leffet de miroir se voit, ainsi, sommé de reconnaître dans ses congénères diégétiques ses propres défauts, son comportement de loup XE "Agresseur, prédation" . Évoluer (exemplarité civilisatrice XE "Exemplarité : Exemplarité civilisatrice" ) signifie, comme dans la philosophie initiatique, dépasser son animalité (exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" ). Inversement, pour les naïfs, encore candides au sujet du mal qui ronge les fils dAdam (« el hacer mal viene de natural cosecha », p. 546), la nouvelle permet danticiper les tromperies en tout genre, puisque Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" décrit les tromperies de tous les genres.
Voir, accumuler les rencontres, philosopher. Cette triple pulsion des protagonistes de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , du Licenciado et du Coloquio garantit certainement aux lecteurs une expérience ; mais, dans léconomie poétique de notre auteur, cette exemplarité expérientielle XE "Exemplarité : Exemplarité expérientielle" revêt, surtout, un rôle plus profond : on a pu sen rendre compte, elle nest quun tremplin pour placer son public sur les bancs de l« école de la vie » (Belic, 1969).
2. La Chevalerie moderne
[
] tiene este caso un no sé qué de sombra de aventura de caballería.
Cervantès, DQ I (Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" )
La configuration de certaines « nouvelles exemplaires » sur le modèle de lantique aventure milésienne (Âne dor) peut nous faire penser que Cervantès profite de la veine picaresque XE "Picaresque (veine)" et de lengouement quelle provoque au début du XVIIe siècle (Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache). Si lon considère létude des bibliothèques recensées par A. Cayuela, il apparaît que plusieurs possesseurs du recueil cervantin sont aussi des amateurs de récits picaresques (1996, p. 88-97). En insérant dans sa miscellanée personnelle des récits proches de la satire ménippée, on constate en tout cas que Cervantès, volontairement ou non, a élargi le champ de son lectorat.
La critique des hommes ainsi que les puissants effets de comique qui en découlent doivent expliquer une bonne part de lintérêt fictionnel de cette tradition. Croire, néanmoins, que le constat sur linhumanité des hommes est propre à cette formule narrative ou que lexemplarité civilisatrice est indissociable dune reprise de la picaresque XE "Picaresque (veine)" serait erroné.
Les récits les plus sombres, soulignant avec le plus de force la fourberie humaine, sont, à nen pas douter et malgré les merveilles quils décrivent par ailleurs, les romans de chevalerie : le paladin erre dans le monde pour protéger les faibles dinjustices perpétuelles et laccumulation des aventures signifie, aussi, celle de la perfidie et de linjustice. Comme le dit si justement Thomas Pavel, la vaste forêt que sillonne Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" est une « véritable foire de la cruauté, [qui] résonne de cris et de plaintes, regorge de cadavres et fourmille de convois mortuaires » (2003, p. 72-75).
Les Ejemplares ne sont pas en rupture avec le monde des fictions chevaleresques. Nous pensons même quelles reconduisent une large part de son idéologie et de ses aspirations.
Dans lesprit des lettrés du Siècle dor, il existait une homologie souterraine entre le conte merveilleux, la satire ménippée telle que lÂne dor et le récit chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , puisque, rappelons-nous, tous trois composent la fable milésienne (voir supra). En réinvestissant dans ses Nouvelles exemplaires lécriture de la ficción fabulosa ou milesia XE "Récit milésien" , Cervantès sait donc parfaitement quil marche sur les terres des chevaliers. Il faut croire que ce choix narratif émane dune motivation forte : comme sen étaient rendu compte les lecteurs avec la Première Partie de Don Quichotte, écrire sur la chevalerie nest pas un acte gratuit. Avec linscription du protagoniste dans la réalité contemporaine de l« Espagne » du Siècle dor, les implications de cette option devenaient éminemment sociales.
-A-
Faiblesses héroïques
(exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" ) :
les erreurs de jeunesse (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)"
[A las lenguas maldicientes] ruego que no se arrojen a vituperar semejantes libertades, hasta que miren en sí, si alguna vez han sido tocados destas que llaman flechas de Cupido; que en efeto es una fuerza, si así se puede llamar, incontrastable, que hace el apetito XE "Sexualité : pulsion sexuelle (apetito lascivo)" a la razón.
Cervantès, NE (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)"
De lanalyse du scénario féerique, il ressort que le protagoniste du conte merveilleux est paradoxal. Personnage « non-prometteur XE "Personnage non-prometteur" », le héros finit souvent par accomplir des exploits, quil sagisse dépouser une princesse ou datteindre le trône royal.
Pour identifier quelle est la poétique cervantine au sujet de lhéroïsme exemplaire, nous concentrerons nos investigations sur les deux nouvelles conduites par le chronotope de laventure, celui des grands mouvements spatiaux et des voyages périlleux (Bakhtine, 1978, p. 239-260) : El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" .
Le croisement de ce chronotope avec celui du conte greffe à cette narration menant à un héroïque état final une dévalorisation initiale du personnage. Mais, puisquil sagit de préserver la structure héroïque, Cervantès ne peut se permettre de dégrader outre mesure le niveau social des personnages principaux. Par conséquent, pour provoquer un effet de miroir en touchant un public le plus large possible, le caractère non-prometteur XE "Personnage non-prometteur" du héros se limitera à un défaut de comportement, le désespoir XE "Espoir, espérance" ou lorgueil. Cet état liminaire sera par ailleurs circonscrit de façon biologique et sociale. La structure du conte, de même que les paramètres de la vraisemblance au Siècle dor, permettent de contenir les errements des héros cervantins dans les limites de ladolescence prématrimoniale (14-25 ans). Primordiale, cette stratégie empêche le récit de tourner au tragique. La faute de Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" , qui avait décrit puis secrètement montré sa bien-aimée à Fernando XE "Dorotea, Fernando" , natteint pas les proportions funestes qui caractériseront le couple dAnselmo et Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ; à la différence dAnselmo, Cardenio nest pas encore marié.
Si dun côté la trame féerique sous-jacente aux Nouvelles exemplaires aidera le héros à ne pas rester prisonnier de lattitude immature dont il fait preuve au début de lhistoire, de lautre, elle permet de rompre avec la perfection caractéristique du chevalier, génératrice de fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" (voir supra), dans lexcès même (le désespoir XE "Espoir, espérance" dAmadís ou la colère XE "Colère (personnage)" dOriana, par exemple). Lorsquil noyaute le patron épique, le scénario initiatique substitue la notion de perfection à celle, plus humaine, de perfectibilité : avec la perfectibilité, remarque H. R. Jauss, la perfection perd « son primat ontologique » car « perfectionner soppose à parfaire » (1985, p. 20). Féerique, le personnage exemplaire ne jouit aucunement de la perfection qui pouvait être attachée aux héros byzantins ou chevaleresques : il est par contre amené à se perfectionner tout au long du parcours qui lattend.
Cervantès réalise, on laura compris, un tournant radical dans lécriture de lexemplarité : contre l« exemple admirable » et inaccessible, constitué par le chevalier, le héros byzantin ou le saint (Vauchez, 1999), lauteur défend l« exemple imitable », fondé sur un exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" simile, cest-à-dire sur un personnage « semblable » au lecteur. Dans cette perspective, leffet dexemplarité civilisatrice repose sur la faillibilité humaine du héros qui permet au lecteur dassimiler et dadapter lexemple proposé (exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" ). Dautre part, ramenées à des proportions humainement acceptables, les actions héroïques peuvent conserver le lustre de leur grandeur, puisque la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" nest plus générée par le caractère sublime du héros lui-même, mais par limmensité du parcours accompli depuis létat peu prometteur du début (exemplarité héroïque XE "Admiración : Exemplarité héroïque" ).
Désespoir XE "Désespoir"
Le désespoir XE "Espoir, espérance" de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL)
Lorsque lon aborde la question du désespoir XE "Espoir, espérance" , le sujet devient épineux. Pour Cervantès, on la vu, lémulation que pourrait provoquer lexemple dAmadís dans la Peña Pobre est ouvertement dangereuse. Car, si, dans la Sierra Morena, Alonso Quijano dévoile ses fesses, Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" , lui, risque la mort, comme avant lui Leriano XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" , prisonnier de la Cárcel de amor, ou Grisóstomo XE "Marcela, Grisóstomo" , rejeté par Marcela (voir supra).
Lart de lexemplarité nouvellière consistera donc à montrer (dans certaines limites) le désespoir XE "Espoir, espérance" pour, simultanément, le condamner afin que ce comportement ne puisse être élevé au rang de modèle : en amour, il nexprime ni une forme dhéroïsme amoureux (Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" ), ni une solution humaine (Leriano XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" ).
Pour commencer notre parcours sur cette question du désespoir XE "Espoir, espérance" , suivons celui déterminé par lordre des nouvelles. La Novela del amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" nous servira donc de guide, comme première approche du désespoir en tant que caractère non-prometteur XE "Personnage non-prometteur" et soubassement de lhéroïsme à venir.
Dès que lon aborde le récit, force est de reconnaître que la compréhension de lerreur du désespoir XE "Espoir, espérance" chez Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" simpose comme la première étape du parcours lectoral. Les premiers mots qui concernent le protagoniste encore inconnu fixent, immédiatement, cet état psychologique :
yo, desdichado, ¿qué bien podré esperar en la miserable estrecheza en que me hallo, aunque vuelva al estado en que estaba antes deste en que me veo? Tal es mi desdicha, que en la libertad fui sin ventura, y en el cautiverio ni la tengo ni la espero (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p.109-110).
Mais le plus significatif se produit ensuite. Le discours à la première personne, qui peut favoriser lidentification lectorale au moi souffrant, est immédiatement arrêté par le mode hétérodiégétique qui vient poser un jugement sur lattitude du captif :
Estas razones decía un cautivo cristiano, mirando desde un recuesto las murallas derribadas de la ya perdida Nicosia; y así hablaba con ellas, y hacía comparación de sus miserias a las suyas, como si ellas fueran capaces de entenderle: propia condición de afligidos, que, llevados de sus imaginaciones, hacen y dicen cosas ajenas de toda razón y buen discurso (p. 110).
Les deux points (les parenthèses dans lédition de Juan de la Cuesta) introduisent une assertion universelle et intègrent lhistoire individuelle dans une perspective plus large, fondamentalement humaine. Si le discours narratif aide XE "Aide, Auxiliaire" à comprendre lattitude du personnage souffrant, il noublie pas non plus de la condamner. Les mots du personnage, aussi touchants soient-ils, sont donnés à lire comme un écart non exemplaire, comme si le personnage, pourtant placé en position de protagoniste, faisait fausse route. Si le « discurso » signifie la « facultad racional » (Autoridades) autant que la « faculdad discursiva », le lecteur ne peut que constater à quel point Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" séloigne de la discreción attachée, normalement (et normativement), aux « generosos ánimos » (p. 111).
Le personnage secondaire de Mahamut va entretenir la distanciation du lecteur vis-à-vis du protagoniste et des genres quil incarne. Par lui, la réception du héros est complétée par le topos de la maladie, motif qui se charge, ici, de connotations négatives. On remarquera que le jugement de « maladie » nest porté qua posteriori. Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ne se dit pas malade, cest son ami qui pose ce diagnostic. Si le lecteur perçoit le mal qui ronge notre héros mal amoureux, Mahamut lattire aussi vers une compréhension axiologique qui léloigne dune valorisation spontanée du protagoniste. La qualification du substantif « pensamientos » (« continuos », p. 110) incline le lecteur à dénigrer la dimension permanente, obsessionnelle, de cette attitude, presque complaisante. Mahamut veut en terminer avec cet état premier qui associe le malheureux au spectacle des décombres de Nicosie : « dejemos estas cosas, pues no llevan remedio » (p. 111), précise Mahamut, donnant à lire, ainsi, le caractère illogique de la passivité de son ami.
Il est singulier de voir combien les qualités attribuées à Mahamut infléchissent limage initialement émouvante de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" . Aux « cosas ajenas de toda razón y buen discurso », lami oppose sa « muy buena disposición y gallardía ». La symétrie offerte par ladverbe « buen(a) » est éclairante. Corroborant la critique initialement énoncée par le narrateur, Mahamut incarne le savoir. Lui seul perçoit la noblesse de son compagnon :
Porque los generosos ánimos, como el tuyo, no suelen rendirse a las comunes desdichas tanto que den muestras de extraordinarios sentimientos; y háceme creer esto el saber yo que no eres tan pobre que te falte para dar cuanto pidieren por tu rescate, ni estás en las torres del mar Negro, como cautivo de consideración, que tarde o nunca alcanza la deseada libertad (ibid.).
En permettant à Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" de revenir sur son passé, Mahamut contribue à refuser la distinction entre le désespoir XE "Espoir, espérance" présent et un malheur passé. La faiblesse mentale exprimée lors de la captivité nest que le prolongement dun désespoir ancien et amoureux. Le récit rétrospectif que mène Ricardo narre, en effet, le moment où, prisonnier dun navire turc, la raison du protagoniste marquait déjà le pas. Il pourrait sembler au lecteur contemporain que les périples marins sont une pure dramatisation romanesque où senchaînent les malheurs, tant la séparation des amants offre un tournant paroxystique dans lhistoire. Mais Cervantès transforme ce moment dintense admiración en vecteur dune compréhension axiologique de lhistoire :
[La galeota de Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ] se apartaba de nosotros, llevándose consigo la mitad de mi alma, o, por mejor decir, toda ella, cubrióseme el corazón de nuevo, y de nuevo maldije mi ventura y llamé a la muerte a voces; y eran tales los sentimientos que hacía, que mi amo, enfadado de oírme, con un grueso palo me amenazó que, si no callaba, me maltrataría. Reprimí las lágrimas, recogí los suspiros, creyendo que con la fuerza que les hacía reventarían por parte que abriesen puerta al alma, que tanto deseaba desamparar este miserable cuerpo; mas la suerte, aún no contenta de haberme puesto en tan encogido estrecho, ordenó de acabar con todo, quitándome las esperanzas de todo mi remedio; y fue que en un instante se declaró la borrasca que ya se temía (p. 122).
La lecture de la nouvelle sépand ici sur le désir de mort du personnage principal, dont les formes dexpression sont extrêmes, « passionnelles » (« llamé a la muerte a voces », « cubrióseme el corazón »). Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" va, en fait, à lencontre des valeurs communes de son temps, celles de la Chrétienté. Dans le premier cas, il maudit son sort, dans le second, il tente délibérément dexpulser son âme. Ces deux actes ne restent pas sans conséquences ; à chacun deux font suite, comme en réponse, deux faits : la remontrance, puis la tempête. Dans le premier, Fetala, son maître à bord du navire, quoique violent, agit en consonance avec une pensée chrétienne rigoureuse (« mi amo [...] con un grueso palo me amenazó »). Dans le second, le déchaînement des éléments atmosphériques et marins fait figure de sanction (« en un instante se declaró la borrasca que ya se temía »).
Ainsi, rétrospectivement, la réprimande de Fetala ne fait-elle pas office davertissement ? Une lecture attentive au caractère démesuré des cris du protagoniste, plus quà lémotion quils dégagent, incite à répondre par laffirmative ; dautant plus que, pour rendre plus clair le processus punitif, Cervantès conjoint lacte de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" à la réponse de Fetala dans les limites dune même phrase : « y eran tales los sentimientos que hacía, que mi amo [
] me amenazó ». Finalement, lorsque la tempête se déclare et que Ricardo y trouve une possibilité de réaliser son vu de mort, le cours de laction dévie, signifiant quheureusement ni Fetala, ni les éléments cosmiques, ne vont dans le sens souhaité par le « héros », soulignant, ainsi, tout ce quil y a dirrationnel et de condamnable dans le désir inhumain de Ricardo.
De fait, Fetala tout comme Mahamut dans les premiers moments de la lecture peut passer pour un double du protagoniste, dont la principale pertinence est de servir de contrepoint. À linstar de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , Fetala est harcelé par le sort (« la fortuna, que tanto le perseguía », p. 124) ; ainsi peut sétablir une similitude qui fait apparaître, par dissemblance, lerreur du héros. Fetala agit de façon exemplaire puisquau lieu de se soustraire aux événements, il adopte leur cours (« no quiso contrastar contra la fortuna »). La conséquence nen sera que plus positive : « así, mandó poner el trinquete al árbol y hacer un poco de vela; volvió la proa a la mar y la popa al viento; y, tomando él mismo el cargo del timón, se dejó correr por el ancho mar, seguro que ningún impedimento le estorbaría su camino » (p. 124).
Comme pour mieux parachever la lecture critique du protagoniste en son début de parcours, la fin du récit intradiégétique et les dernières remarques qui suivent marquent, avec encore plus dinsistance, la détermination suicidaire du personnage.
Y si quieres, Mahamut, que te diga todo mi pensamiento, has de saber que no quiero volver a parte donde por alguna vía pueda tener cosa que me consuele, y quiero que, juntándose a la vida del cautiverio, los pensamientos y memorias que jamás me dejan de la muerte de Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" vengan a ser parte para que yo no la tenga jamás de gusto alguno. Y si es verdad que los continuos dolores forzosamente se han de acabar o acabar a quien los padece, los míos no podrán dejar de hacello, porque pienso darles rienda de manera que, a pocos días, den alcance a la miserable vida que tan contra mi voluntad sostengo (p. 125).
Lo que has de hacer, amigo, es aconsejarme qué haré yo para caer en desgracia de mi amo, y de todos aquellos con quien yo comunicare; para que, siendo aborrecido dél y dellos, los unos y los otros me maltraten y persigan de suerte que, añadiendo dolor a dolor y pena a pena, alcance con brevedad lo que deseo, que es acabar la vida (p. 126).
Ces lignes finales renouent avec les premiers pas de la fiction et y ajoutent le thème du suicide, développé peu avant. Le récit suppose, donc, dans lavancée lectorale, une progression de la teneur dramatique et axiologique. La présence allocutaire se fait, alors, plus éloquente (« si quieres » ; « has de saber » ; « lo que has de hacer, amigo »), renforçant limpact lectoral de cette évolution.
Dans sa dernière intervention, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" pousse même Mahamut, cet ami désireux de se réconcilier avec lEglise, sur la voie du péché, sollicitant son aide XE "Aide, Auxiliaire" pour quil puisse mettre fin à ses jours. À cet instant encore, Mahamut affiche sa distance vis-à-vis de Ricardo. Son projet se distingue en effet de celui proposé par Ricardo, dans la droite ligne dune volonté sereine et salvatrice (« salir désta a mejor vida », p. 127). Doù le recul quil opère, et qui avait été celui employé dès lincipit : faire du désespoir XE "Espoir, espérance" de Ricardo une métaphore de la maladie (p. 126).
Pris en étau par la confluence herméneutique des personnages de Mahamut et Fetala, de la narration hétérodiégétique et dun événement climatique salvateur, les lecteurs masculins sont alors peu susceptibles de succomber aux charmes de la tendance comportementale incarnée par Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" durant tout le premier tiers XE "Aide, Auxiliaire" de la nouvelle.
Le désespoir XE "Espoir, espérance" dIsabela (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)"
Les lectrices trouveront une idéologie semblable dans la Novela de la española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" .
La lettre de Catalina, la mère du futur époux, joue dans la quatrième nouvelle le même rôle que la vision de la galiote sécrasant sur la roche pour Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL). Dans les deux cas, le public ne dispose daucune information complémentaire. Cervantès le force à construire un monde possible identique (supposé identique) à celui du personnage (Eco, 1985, p. 200). De la sorte, la mort possède, dans le processus lectoral, une certaine réalité :
[Entró] ayer por nuestra puerta con nuevas que el conde Arnesto había muerto a traición en Francia a Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" . Considera, hija, cuál quedaríamos su padre y yo y su esposa con tales nuevas; tales, digo, que aun no nos dejaron poner en duda nuestra desventura. [
]
Por la letra y por la firma, no le quedó que dudar a Isabela para no creer la muerte de su esposo. Conocía muy bien al paje Guillarte, y sabía que era verdadero y que de suyo no habría querido ni tenía para qué fingir aquella muerte; ni menos su madre, la señora Catalina, la habría fingido, por no importarle nada enviarle nuevas de tanta tristeza. Finalmente, ningún discurso que hizo, ninguna cosa que imaginó, le pudo quitar del pensamiento no ser verdadera la nueva de su desventura (EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 254-255).
La mort nest illusion que rétrospectivement. Au lecteur dapprécier la précarité de la vue ou de linformation, étant donné léloignement du personnage focalisateur.
Lintérêt axiologique des parents de la jeune femme doit être cherché dans leur discours sage, car dénué de lemportement qui caractérisait la première réaction du personnage féminin (« hizo voto de ser monja, pues lo podía ser teniéndose por viuda », p. 255) : « ellos le aconsejaron que no le pusiese en ejecución hasta que pasasen los dos años que Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" había puesto por término a su venida » (p. 255).
Le dénouement de lhistoire, qui fait réapparaître le jeune homme, revient sur cet important nud axiologique : « Isabela, a pesar de la impresión que en su memoria había hecho la carta de su madre de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , dándole nuevas de su muerte, quiso dar más crédito a sus ojos y a la verdad que presente tenía » (p. 257). La valorisation point dans lexpression du degré (« más crédito ») ; mais, surtout, la réalité du « retour » de Ricaredo la compréhension de celle-ci invalide le désespoir XE "Espoir, espérance" qui avait initialement gagné Isabela. Entre la lettre lue et la présence physique, un écart sest creusé, fondé sur labîme entre le danger de la précipitation désespérée et la réussite causée par la modération.
De El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" à La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , Cervantès travaille ainsi à écrire à contre-courant du romanesque des novellieri, où, dans le sillage de la fable de Pyrame et Thisbé, ladmirable devait naître des méprises et des emportements humains. Dans le « tragique » bandellien XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , lerreur commise par le protagoniste nétait pas lantichambre de lhéroïsme puisquau contraire, elle était censée intervenir en fin de récit pour clore la progression fatale de lhistoire : quelques détails suffisaient à plonger définitivement les personnages dans le malheur.
Orgueil XE "Orgueil"
Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" en Sicile, une Eve dédaigneuse (AL)
Au sein des deux nouvelles étudiées (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , la féminité XE "Féminité" nest pas épargnée par la critique, et les lectrices trouvent matière à une valorisation négative des comportements féminins excessifs, tels que la fille de laubergiste lexprimait dans Don Quichotte (DQ I, 32).
Face à Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , un amoureux libéral XE "Libéralité" mais prisonnier de son désespoir XE "Espoir, espérance" , Leonisa manifeste, également, un travers qui dissipe initialement toute image héroïque du personnage.
Dans son cas, cest lamant lui-même qui se charge de ternir le portrait de la belle. Lors de la vitupération quil prononce dans le jardin dAscanio, le jeune homme ne se contente pas de porter une critique à lendroit de Cornelio. Lélocution concerne, aussi, lobjet de son cur. Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" reproche à Leonisa sa totale indifférence (« Contenta estarás [
] en tener con tanto sosiego delante de tus ojos la causa que hará que los míos vivan en perpetuo y doloroso llanto », AL, p. 116). Le protagoniste ne reproche nullement à Leonisa de ne pas être amoureuse de lui. Son discours se place sur un plan éthique : il souligne quelle ne reconnaît pas ses attentions amoureuses, étrangère à toute forme de réciprocité XE "Don, réciprocité" . On pouvait lire en effet peu avant : « ni quiso agradecer siquiera mis muchos y continuos servicios, pagando mi voluntad con desdeñarme y aborrecerme » (p. 115).
Par le discours de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , Cervantès livre une réflexion essentielle ; elle tranche avec laveuglement des héros amoureux qui, comme Leriano XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" dans la Cárcel de amor, ne jugent pas les erreurs de leur compagne. Dans une première question rhétorique, Ricardo va jusquà établir un rapport de transgression entre le comportement de la lionne (Leo-nisa, « para mí leona », p. 114) et lordre naturel de la vie : « ¿Piensas, por ventura, soberbia y mal considerada doncella, que contigo sola se han de romper y faltar las leyes y fueros que en semejantes casos en el mundo se usan? » (p. 124).
Lamour féminin est certainement libre, comme le donnait à entendre Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" dans Don Quichotte (1605), mais il nen demeure pas moins une relation interindividuelle, donc naturellement éthique, marquée par des lois sociales tacites (« leyes y fueros »). Cela, les lecteurs peuvent intuitivement le percevoir, à limage de la fille de Juan Palomeque (DQ I, 32) : la morale naïve XE "Don, réciprocité" de la réciprocité est clairement violée dans le cas représenté par Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" . De plus, comme le soulignent J. Huarte de San Juan (pôle I) et R. Trivers (pôle II), la colère XE "Colère (personnage)" , que manifeste ici Ricardo, joue souvent un rôle dans la désignation de linjustice. En éprouvant le sentiment dêtre lésé et victime dune injustice, Ricardo fournit une connotation une lecture morale à lattitude de Leonisa. Le déroulement symbolique de lhistoire lui donnera raison : comme Ricardo, condamné à mort par les Turcs, le navire corsaire qui emmène Leonisa sera allégoriquement entraîné contre des récifs (p. 123)
La satisfaction victorieuse de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (EI)
Similaire à El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" dans la reprise du chronotope de laventure, la quatrième nouvelle du recueil développe, elle aussi, une lecture assez critique de la suffisance humaine. Cette fois-ci, à travers le personnage de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , cest la dimension masculine de lorgueil qui est prise pour cible par lauteur.
Le protagoniste de la deuxième nouvelle dégageait, déjà, une morgue étonnante. Dans sa narration rétrospective, il manifestait une assurance guerrière contre lentourage de Cornelio qui devait, bientôt, être entamée par larrivée des Turcs et la défaite du jeune homme (« herí siete o ocho de los que hallé más a mano » ; « A mí me cogieron con cuatro disformes heridas, vengadas antes por mi mano con cuatro turcos, que de otras cuatro dejé sin vida tendidos en el suelo », AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 118). Cest pourtant la Novela de la española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" qui incite peut-être le plus les lecteurs à désapprouver larrogance humaine.
Après la mort du Général qui emmène lexpédition pirate à laquelle participe Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , un premier indice commence à ternir limage du protagoniste. Il sagit de la liberté XE "Liberté (en amour)" du héros et de la joie qui sexprime alors.
Todos se entristecieron, si no fue Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , que le alegró, no por el daño de su general, sino por ver que quedaba él libre para mandar en los dos navíos, que así fue la orden de la reina: que, faltando el general, lo fuese Ricaredo; el cual con presteza se pasó a la capitana, donde halló que unos lloraban por el general muerto y otros se alegraban con el vivo (EI, p. 228).
Mais pour bien comprendre comment se construit la lecture axiologique du personnage, il nous faut revenir en arrière et considérer le rôle axial de la reine. Cest par un personnage médiateur quune fois de plus, Cervantès incite le lecteur à juger la figure du protagoniste.
Dès sa première occurrence, la reine simpose dans toute son autorité royale et morale, dans toute sa « grandeza » (p. 224).
Clotaldo, agravio me habéis hecho en tenerme este tesoro tantos años ha encubierto; mas él es tal, que os haya movido a codicia: obligado estáis a restituírmele, porque de derecho es mío. [
] advertid, Clotaldo, que sé que sin mi licencia la teníades a vuestro hijo.
[Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ] por sí mismo se ha de disponer a servirme (p. 225).
À largument de sa nationalité anglaise, qui en fait une ennemie politique pour un compatriote de Cervantès, on fera remarquer que la lecture de la reine reste dautant plus favorable quelle est détentrice dune bonne connaissance de la langue espagnole (« Habladme en español, doncella, que yo le entiendo bien y gustaré dello », p. 225), qualité qui saffiche davantage comme une marque de culture et dintérêt (« gustaré dello ») que comme un signe politique.
Lattitude souhaitable que doit adopter Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" et par laquelle nous le jugeons favorablement, est celle qui succède à cette première occurrence. Isabela la fixe par ces mots : « estaba suspensa y atónita de ver la humildad y dolor de Ricaredo » (p. 227). La future femme de Ricaredo dit, ainsi, lallégeance et la modestie nécessaires que le héros doit observer en pareille situation.
La lecture du personnage de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" à son retour dexpédition maritime va dépendre de limage-personnage qui a été construite avant le départ. Le retour en Angleterre se produit symétriquement au premier contact entre Ricaredo et la reine, et fait apparaître, chez le héros, une attitude radicalement différente :
armado de todas armas, ricas y resplandecientes, el valeroso Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , que a pie, sin esperar otro acompañamiento que aquel de un inumerable vulgo que le seguía, se fue a palacio, donde ya la reina, puesta a unos corredores, estaba esperando le trujesen la nueva de los navíos [
].
Era Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" alto de cuerpo, gentilhombre y bien proporcionado. Y, como venía armado de peto, espaldar, gola y brazaletes y escarcelas, con unas armas milanesas de once vistas, grabadas y doradas, parecía en estremo bien a cuantos le miraban; no le cubría la cabeza morrión alguno, sino un sombrero de gran falda, de color leonado con mucha diversidad de plumas terciadas a la valona; la espada, ancha; los tiros, ricos; las calzas, a la esguízara. Con este adorno y con el paso brioso que llevaba, algunos hubo que le compararon a Marte, dios de las batallas (p. 235-236).
Le portrait de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" se singularise par son ampleur. Le rapprochement avec le dieu Mars force la lecture symbolique du personnage : par son action habile, Ricaredo est un « génie de la guerre ». Les rôles symboliques de supériorité et dinfériorité sont renversés entre lui et sa reine. La superbe est celle de lâme autant que celle de lhabit. Le plus significatif est lacte de parole, puisque le discours dentrée de Ricaredo est une tirade ininterrompue, plus longue encore que la prosopographie précédente. Cette prise de parole spontanée est une prise de pouvoir sur la scène imaginaire du lecteur, que le personnage monopolise par son « évidence » et son discours. Une personne attentive et ayant mené une lecture séquentielle XE "Lecture : Lecture séquentielle" du recueil, si elle se rappelle larrivée pleine dhumilité de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" en Sicile, ne manquera pas de condamner lécart qui sépare Ricaredo de l« amant libéral XE "Libéralité" » ou même dAndrés (GT) XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , véritables modèles exemplaires pour la suite de la lecture du recueil.
Cervantès, à cette occasion du retour de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , anticipe et même sapplique à entretenir une disputa chez ses lecteurs. Si certains assimilent Ricaredo à un dieu héroïque, « otros, llevados de la hermosura de su rostro, dicen que le compararon a Venus, que, para hacer alguna burla a Marte, de aquel modo se había disfrazado » (p. 236). Plus loin, au sérieux des discours de Ricaredo et de la reine, fait suite lintervention dune certaine Tansi : « ¿Qué es esto, señor Ricaredo, qué armas son éstas? ¿Pensábades por ventura que veníades a pelear con vuestros enemigos? » (p. 237). Ces deux commentaires ont la caractéristique structurelle dintroduire et de clore le discours du vainqueur ; mais leur dimension humoristique, à la limite de lironie, ainsi que labsence de solidarité de lautorité narratrice à leur égard, limite leur effet dans une lecture au premier degré. Tansi, de même que ces « autres » commentateurs, est « desenvuelta y graciosa », ce qui ne lempêche pas dêtre parfaitement lucide (« discreta »). Dun point de vue lectoral, on peut dire que ces réflexions freinent la lecture en progression et portent à sinterroger. Liberté est donnée au lecteur de poursuivre dans la voie brièvement dégagée.
Toujours est-il que limage de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , pour qui a suivi une lecture en compréhension, ne sort pas indemne de ce débat : « no faltaron murmuradores que tuvieron por impertinencia el haber venido armado Ricaredo a palacio, puesto que halló disculpa en otros, que dijeron que, como soldado, lo pudo hacer para mostrar su gallarda bizarría » (p. 238).
Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" a satisfait à la reine, mais a-t-il fait de même pour Isabela ? Son assurance de voir Isabela reconnaissante, nest-elle pas exagérée ?
Acuérdese [Isabela], señora Tansi, de tenerme alguna [buena voluntad], que como yo esté en su memoria dijo Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , yo sé que la voluntad será buena, pues no puede caber en su mucho valor y entendimiento y rara hermosura la fealdad de ser desagradecida (p. 237).
Cette situation rappelle étrangement celle de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" au début de son récit rétrospectif. Isabela, à la différence de Leonisa, accède certes à ses vux de reconnaissance XE "Don, réciprocité" . Mais cela nempêche pas le lecteur de voir se craqueler la sage humilité XE "Humilité" de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" à ses débuts. Le « joyau » se voit réduit à être une simple marchandise dans un échange économique de pirate. La gloire mondaine semble avoir fait perdre le sens de la modestie au héros masculin. Si Ricaredo est arrogant comme lavait été Ricardo, alors, un obstacle devrait venir barrer le chemin de la suffisance, comme cela sétait produit dans la deuxième nouvelle...
La reine, elle, est impuissante, contrainte par sa promesse dantan. Et pourtant : « Bien entendió la reina que estaba Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" satisfecho de sí mismo y de su mucho valor, que no había necesidad de nuevas pruebas para calificarle » (p. 241-242).
Cette dernière phrase ne nous fait-elle pas lire une certaine immaturité du personnage, que seule une initiation (épreuve et souffrance) peut contribuer à dépasser ?
Il faut dire que Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" sétait offert un deuxième sacre après celui de la présentation du butin, en ménageant une surprise à lensemble de la Cour, notamment à Isabela et à la reine. Il organise, en effet, en autor de comedia, les retrouvailles entre Isabela et ses parents, quil a sauvés de lesclavage. Le déroulement narratif sert à mettre en avant limpassibilité réflexive de Ricaredo lorsquil voit se produire la reconnaissance XE "Don, réciprocité" du grain de beauté noir dIsabela et la manifestation des émotions (« estaba atentísimo a ver los afectos y movimientos que hacían las tres dudosas y perplejas almas, que tan confusas estaban entre el sí y el no de conocerse », p. 240).
Une fois de plus, son action ne reste pas longtemps axiologiquement neutre ; Cervantès la prolonge par une remarque négative, prononcée par la reine : « Yo pienso, Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , que en vuestra discreción se han ordenado estas vistas, y no se os diga que han sido acertadas, pues sabemos que así suele matar una súbita alegría como mata una tristeza » (p. 241).
Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" a écarté la reine du savoir, ce qui, dune certaine façon, constitue un abus de pouvoir qui faisait de lui le maître du jeu. Quelques lignes plus loin, nous lisons la requête suivante : « de nuevo [Ricaredo] pidió a la reina le cumpliese la palabra que le había dado de dársela, si es que acaso la merecía ». Lauteur renchérit, ainsi, sur la posture volontairement supérieure du protagoniste : la demande vient du héros, et la reine naurait quà se subordonner à cette demande, apparemment
La forme impersonnelle du jugement royal, voix « autorisée », cherche de toute façon à favoriser une réelle condamnation lectorale de son acte : lusage de la première personne du pluriel, comme sujet dénonciation (« sabemos que »), associe à son jugement les lecteurs de la fable. On peut présumer quun lecteur âgé na aucun mal à acquiescer. Mais le but de lopération consiste, ici, à inclure le lectorat jeune, de lâge de Ricaredo, plus prompt à sidentifier au héros (identification associative XE "Identification : Identification associative" ) et à ne pas prendre de recul (projection) vis-à-vis de son comportement excessif.
Dans les deux cas, il faut lire que lhabileté et le courage de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ne lont pas empêché dêtre irresponsable. La distinction entre le « nos » et le « vos » tend à discriminer deux savoirs, mais aussi certainement deux âges. Le problème initial de Ricaredo consistait à démontrer sa valeur et sa sagesse, malgré son jeune âge : « tenía Isabela catorce y Ricaredo veinte años; y, en esta tan verde y tan florida edad, su mucha discreción y conocida prudencia los hacía ancianos » a-t-on pu lire aux p. 221-222. La sagesse sinscrit dans le temps humain ; pendant la jeunesse, elle peut venir à manquer comme elle peut, aussi, être exceptionnelle (GT) XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" . La reine ne remet pas en cause lintelligence de Ricaredo, octroyée précédemment par le narrateur. Elle attribue à cette qualité une échelle (« en vuestra discreción [
] estas vistas [
] no [
] han sido acertadas »), que le protagoniste, souligne-t-elle, na pas encore totalement gravie.
À cet égard, on prendra garde, quelques lignes plus loin, au sens exact des paroles dArnesto, le rival XE "Faux-héros" du protagoniste :
- Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , estáme atento a lo que decirte quiero: [
] digo que ni tú has hecho cosas tales que te hagan merecer a Isabela, ni ninguna podrás hacer que a tanto bien te levanten; y, en razón de que no la mereces, si quisieres contradecirme, te desafío a todo trance de muerte.
Calló el conde, y desta manera le respondió Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" :
- En ninguna manera me toca salir a vuestro desafío, señor conde, porque yo confieso, no sólo que no merezco a Isabela, sino que no la merece ninguno de los que hoy viven en el mundo » (EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 244).
Le comte ne se met pas en avant lorsquil conteste la légitimité du personnage principal ; il naffirme pas être plus méritant que Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , mais, seulement, que celui-ci ne lest pas encore assez. En dautres termes, dans le système axiologique de la nouvelle, cet opposant ne lest quen apparence. Son discours est le suivant :
Les paroles de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" corroborent la thèse de son contraire en amour. Les discours, nullement opposés dialectiquement, nen forment quun, allégorique, celui de la mise en accusation de lorgueil de Ricaredo.
Eléments de conclusion
Lapprentissage du connais-toi toi-même
On comprend que les modèles cervantins sadressent prioritairement aux jeunes, qui sont, insiste Erasme, « más inclinados a vicios de la carne, desperdiciados y atrevidos » (1998, p. 79).
Il reste que les lecteurs plus âgés ne sont pas moins tentés par les vices (voir supra : V. 2. B. Personnages secondaires et pertinence parentale). Le manuel de chevalerie chrétienne écrit par lhumaniste hollandais avait, par exemple, distillé ses recommandations à tout le spectre des personnalités : aux personnes les plus promptes aux vices comme aux plus spontanément vertueuses. La diversité des héros cervantins mais, aussi, leur constante imperfection, confèrent au recueil un rôle de révélateur de personnalité, autant pour des jeunes filles exceptionnelles, comme la belle Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (GT), que pour de cupides amants, ici représentés par Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ou Estefanía (CE). Dans La gitanilla, la relation de supériorité qui lie Preciosa à Andrés sert de prétexte à lauteur pour conseiller la prudence et le recul aux jeunes filles rendues aveugles par leur pouvoir de séduction :
(Mirad lo que habéis dicho, Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , y lo que vais a decir [
]; no penséis, doncella, que os ama tan de burlas Andrés que no le hieran y sobresalten el menor de vuestros descuidos. Llegaos a él en hora buena, y decilde algunas palabras al oído, que vayan derechas al corazón y le vuelvan de su desmayo. ¡No, sino andaos a traer sonetos cada día en vuestra alabanza, y veréis cuál os le ponen!) (GT, p. 66).
On peut croire que la jeunesse des protagonistes des Nouvelles exemplaires répond uniquement à un lectorat adolescent, mais depuis la révolution de limprimerie et la constitution dune focale multiple chez les humanistes, la poétique de lespejo, dès lors quelle inscrit en son sein une large gamme de travers humains, aspire à réfracter le lectorat dans toute sa pluralité. La volonté auctoriale dexemplarité était alors simple : seules la connaissance de sa propre personnalité et la parfaite lucidité quant à ses défauts étaient source damélioration (« el único y singular camino para la bienaventuranza es [
] conocerte bien a ti mismo » expliquait Erasme 1998, p. 80).
Les modèles cervantins : des exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" a maioribus ad minora
La deuxième conclusion que lon peut tirer sur ces différents exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" similia est quils mettent en avant la radicale humanité de ses héros. Ce ne sont pas des anti-héros, mais des protagonistes qui, par leur jeune âge, doivent encore saméliorer pour atteindre leur plein statut héroïque. Du point de vue strictement lectoral, il importe de voir le saut qui est fait entre lattitude condamnable du début et léclatante réussite finale. De fait, cest lentrée en scène en demi-teinte des personnages principaux qui construit lhéroïsme : parce que la tâche semblait impossible, le parcours actantiel, sans être totalement « admirable » inaccessible (exemplum dissimile), devient exemplaire (exemplarité héroïque XE "Admiración : Exemplarité héroïque" ).
Quintilien XE "Quintilien" faisait remarquer quau sein des trois formes de lexemplum simile, lexemplum a maiore ad minus est très efficace parce quil montre que leffort que doit accomplir lauditeur est infiniment moins grand que celui qui a été réalisé par le personnage. Dans lesprit de Quintilien, par exemple, la force dâme dune femme qui affronte la mort était héroïque pour un auditeur masculin. Ainsi, par la voie du scénario initiatique et féerique, les exploits réalisés par les protagonistes ont beau apparaître insurmontables dun point de vue diégétique, dans la perspective de la réception, ils sont considérés comme parfaitement accessibles.
Lhéroïsme masculin réévalué
Nous voudrions conclure sur le fait que cette stigmatisation liminaire des personnages touche principalement des acteurs masculins.
Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" concentrent lessentiel de la critique axiologique, et ce nest pas sans raison. On remarque que le dénigrement des personnages hommes savère dautant plus incisif que le modèle diégétique des nouvelles est celui des romans de chevalerie, uvres savourées par des hommes qui, à limage dAlonso Quijano, ne sont pas encore mariés (voir supra). La première partie de Don Quichotte avait signalé le recul pris par lauteur vis-à-vis des récits incitant à exalter la toute-puissance masculine (voir supra). Les nouvelles cervantines sont effectivement ejemplares dans la mesure où elles modifient le schéma relationnel du héros triomphant et de la fiancée redevable. Élément important du dossier, linfluent poème de lArioste (Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" ) avait mis sur un pied dégalité les chevaliers et les dames (Souiller, 2004, p. 141, 209-210). Mais, en fait, dès le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , on rencontre « des leçons données par les femmes aux hommes (I, 5 ; VI, 1, 3, 7) » (ibid., p. 207). Le comparatiste D. Souiller remarque, dailleurs, quà lintérieur du recueil cervantin, cinq nouvelles renvoient à un personnage féminin et que « Le mariage XE "Mariage" trompeur et La force du sang accordent un rôle important, sinon prépondérant, à lhéroïne » (ibid., p. 218).
Mais ne sous-estimons pas le rôle de la conseja dans la critique de lhéroïsme masculin. Certes, de grands auteurs italiens, de J. Boccace à lArioste, ont présenté les personnages féminins sous un jour extrêmement valorisant. Pour autant, la dépréciation de la prépondérance masculine trouve plutôt ses origines dans le conte oriental. Un exemple nous est donné par lhistoire du Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" dont la ressemblance avec le récit populaire recueilli par A. González Palencia (1925) signale que Cervantès a pu piocher dans la tradition contique nord-africaine pour composer ses nouvelles. Au sein du folklore mondial, le répertoire des Mille et une nuits marque une étonnante prégnance de la force féminine aux dépends de la valorisation masculine. Dans ces récits, lépreuve initiatico-amoureuse est souvent dévolue à lhomme, dont la virilité XE "Virilité" est mise à mal. François Delpech signale quant à lui, à la suite des travaux de Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" , la tendance générale de toute une catégorie de contes indo-européens (La fille du diable/ récit cervantin du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" ) à exprimer la prépondérance de laction féminine dans léconomie narrative (1981, p. 33-47).
Quelles que soient les sources de notre auteur, il ressort de notre analyse que la création dune exemplarité pertinente pour les lecteurs du XVIIe siècle a déterminé un remodelage de lexemplarité chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , dont lhéroïsme masculin a eu le plus a souffrir. On peut penser que la force chevaleresque, dont le mâle cervantin sest vu délesté, était désormais probablement jugée incompatible non seulement avec le nouveau rôle que la Contre Réforme assignait à la femme dans la cité moderne mais, aussi, avec la réalité espagnole, composée, comme ailleurs, de figures féminines de grande valeur. La conséquence apparaît magistralement dans El curioso impertinente, nouvelle dans laquelle Pandore XE "Récits mythologiques tragiques : Pandore" a laissé sa place à un homme qui ne réussira pas à refermer à temps le cadeau offert par les dieux
-B-
Lhéroïsme chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" des acteurs exemplaires
Señora doncella respondió Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , haga cuenta que [
] yo volveré y le diré más venturas y aventuras que las que tiene un libro de caballerías.
Cervantès, NE (GT) XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)"
Lexpérience héroïque de lecture (exemplarité expérientielle XE "Exemplarité : Exemplarité expérientielle" )
¿cómo es posible que haya entendimiento humano que se dé a entender que ha habido en el mundo aquella infinidad de Amadises, y aquella turbamulta de tanto famoso caballero, tanto emperador de Trapisonda, tanto Felixmarte de Hircania, tanto palafrén, tanta doncella andante, tantas sierpes, tantos endriagos, tantos gigantes, tantas inauditas aventuras, tanto género de encantamentos, tantas batallas, tantos desaforados encuentros, tanta bizarría de trajes, tantas princesas enamoradas, tantos escuderos condes, tantos enanos graciosos, tanto billete, tanto requiebro, tantas mujeres valientes; y, finalmente, tantos y tan disparatados casos como los libros de caballerías contienen?
Cervantès, DQ I
Les gentilhommes exemplaires et le scénario chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" en creux (service amoureux et combats)
Le modèle chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" est obsolète pour Cervantès : les schèmes daction quil propose (son exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ) sont tout sauf efficaces. Le monde de la chevalerie manifeste un double décalage par rapport à la réalité : décalage fictionnel et décalage temporel. La dissemblance avec le réel est celle de lexagération romanesque mais, aussi, celle du maniérisme post-renaissant. Pour autant, la chevalerie saisit par sa grande visibilité au sein des Nouvelles exemplaires, à lexception peut-être des récits centraux du Licenciado Vidriera, de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et du Celoso extremeño (encore que le rapt de Leocadia et lenfermement de Leonora peuvent résonner comme autant de motifs pris à la tradition des Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" ; même la vision amère de la vie, conséquence du fruit mangé par Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" , nest probablement pas sans rapport avec lécriture allégorique de G. Rodríguez de Montalvo
).
Parmi les signes qui placent lhypotexte chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" au premier plan de la lecture, on compte évidemment les multiples chevaliers modernes présentés par les nouvelles. Le premier acteur masculin du recueil se révèle être une personne de noble condition (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 53), dont la « reconnaissance XE "Don, réciprocité" » finale dévoilera le rang de « caballero del hábito de Santiago » (p. 102). Le surnom dont est affublé don Juan de Cárcamo au cours de sa période de marge initiatique « Andrés Caballero » présente, lui-même, une allusion au caractère antonomastique de sa condition aristocratique. Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , le protagoniste de La española inglesa, est également le fils dun « caballero » (EI, p. 217-218). Dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , comme la observé Claude Chauchadis, ce sont à nouveau de jeunes chevaliers qui dirigent laction, dans le style des romans de chevalerie.
Desde el principio, el texto cervantino da todas las precisiones sobre la categoría social de Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" y Avendaño. Son hijos de dos caballeros principales y ricos de los que heredarán un mayorazgo importante. Su vida en Burgos, ocupada en pasatiempos aristocráticos como los convites y la caza, no deja duda sobre el nivel de su nobleza. Nada tiene que ver con los hidalgos rurales, satirizados en la persona de don XE "Don, réciprocité" Quijote. La posesión de un hábito de Alcántara por don Diego de Carriazo, el parentesco de don Juan de Avendaño con el Corregidor de Toledo, muestran claramente que estos caballeros pertenecen a una fracción aristocrática acaudalada, cercana al poder real (1983, p. 191-192).
De façon semblable, les personnages masculins de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" appartiennent aux couches nobles de la société, quil sagisse des Espagnols don XE "Don, réciprocité" Antonio de Isunza et don Juan de Gamboa ou des Italiens Alfonso de Este, duc de Ferrare, et Lorenzo, membre de la « antigua y generosa familia de los Bentibollis, que en un tiempo fueron señores de Boloña » (p. 481-483).
Et il ne faudrait pas oublier Teodosia et Leonora (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , dont le langage chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" (« ¡Oh fementido Marco Antonio! », p. 445 ; « la sin par Teodosia », p. 461), la volonté et les aventures rappellent les « doncellas andantes » représentées par Dorotea XE "Dorotea, Fernando" -Micomicona et critiquées par le chanoine de Tolède (DQ I, p. 562).
Lautre aspect chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" des nouvelles est perceptible dans lutilisation de la relation courtoise entre les amants cervantins. Ouvertement, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" situent leur amour pour Preciosa et Leonisa dans la sphère de la finamor.
La première nouvelle impose à Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" de monter sur une mule (« Andrés Caballero se apareció una mañana en el primer lugar de su aparecimiento, sobre una mula de alquiler, sin criado alguno », p. 68-69), dans une claire homologie avec lépisode de la charrette dans lhistoire de Lancelot (v. 314-397). Le séjour dans la communauté gitane signifie en effet pour le gentilhomme une obéissance à la demande de Preciosa et, par extension, un rabaissement de son pouvoir et de sa condition.
La deuxième nouvelle modifie peu la structure courtoise et chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" qui saffichait dans La gitanilla. Une fois sa belle retrouvée, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" se voit sommé de répondre à ses attentes selon le rituel qui caractérisait le lien vassalique entre la dame et son chevalier servant :
Jamás pensé ni pude imaginar, hermosa Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , que cosa que me pidieras trujera consigo imposible de cumplirla, pero la que me pides me ha desengañado [
]. Si a ti te parece que alguna destas cosas se debe o puede hacer, haz lo que más gustares, pues eres señora de mi voluntad [
]. Pero, a trueco que no digas que en la primera cosa que me mandaste dejaste de ser obedecida, yo perderé del derecho que debo a ser quien soy, y satisfaré tu deseo (AL, p. 142).
La finamor, très présente à lintérieur des deux premières nouvelles, ne disparaît pas dans les autres récits exemplaires.
Donner la priorité au genre byzantin pour cerner certaines nouvelles comme El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" risque, on le voit, de nous entraîner vers un faux débat. La poétique libre de la nouvelle justifie, au contraire, quon séloigne de ce type de classification formaliste. Les structures narratives, notamment celle de lordo artificialis (voir supra), vont effectivement dans le sens dune préfiguration des Epreuves et travaux de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" et Sigismunda. Mais les structures actantielles, à lintérieur de El amante liberal, emploient principalement le schéma de la conquête de laimée, plutôt étranger au patron byzantin, qui narre la séparation puis les retrouvailles dun couple amoureux : Cervantès situe ses personnages dans un scénario de type chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Il faut croire, en effet, avec Denise et Louis Cardaillac, Marie-Thérèse Carrière et Rosita Subirat, que la deuxième nouvelle du recueil est en réalité une « utilización caballeresca de la novela bizantina. La estructura superficial sería bizantina, y la estructura profunda, caballeresca » (1980, p. 19).
Le motif du combat XE "Combat" , important dans la féerie contique, revêt dans les Nouvelles exemplaires une image comparable à celle employée dans les romans de chevalerie et une importance non négligeable quand on sait lintérêt que trouvaient les lecteurs masculins dans les scènes de batailles (voir supra).
Dans le recueil, les hommes ne saffrontent pas pour libérer des princesses enfermées par de terribles geôliers. Cest la lutte chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" dhomme à homme qui se manifeste ici. Point de départ des autres combats du recueil, la riposte dAndrés contre le neveu de lalcade témoigne de sa condition chevaleresque (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 97). Dans La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , lhypotexte du roman de chevalerie sinvite dès le début du récit, grâce au motif du combat XE "Combat" inéquitable opposant plusieurs personnes à un seul homme (SC, p. 485). La scène renforce, ainsi, limage initiale de chevalier de don XE "Don, réciprocité" Juan qui vient secourir, selon le code chevaleresque, une personne mise en difficulté. Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" néchappe pas non plus au modèle médiéval, puisque, dans le prolongement des autres acteurs exemplaires, il conduit et gagne contre lesclave noire un véritable combat (CP, p. 572), sans comparaison avec la parodie de lutte chevaleresque que joue à peu près son maître lalguazil :
Un día acometió en la Puerta de Jerez él solo a seis famosos rufianes, sin que yo le pudiese ayudar en nada, porque llevaba con un freno de cordel impedida la boca (que así me traía de día, y de noche me le quitaba). Quedé maravillado de ver su atrevimiento, su brío y su denuedo; así se entraba y salía por las seis espadas de los rufos como si fueran varas de mimbre; era cosa maravillosa ver la ligereza con que acometía, las estocadas que tiraba, los reparos, la cuenta, el ojo alerta porque no le tomasen las espaldas. Finalmente, él quedó en mi opinión y en la de todos cuantos la pendencia miraron y supieron por un nuevo Rodamonte, habiendo llevado a sus enemigos desde la Puerta de Jerez hasta los mármoles del Colegio de Maese Rodrigo, que hay más de cien pasos (p. 579).
Le cas de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) nest, enfin, pas moins intéressant que les autres ; le protagoniste de la deuxième nouvelle a même lavantage de prouver, à deux reprises, la force chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" de son bras : en Sicile, seul contre tous les proches de Leonisa (p. 118), puis, sur mer, contre les Turcs (p. 152).
Pour autant, les éléments diégétiques les plus significatifs ne correspondent ni à la condition nobiliaire (ordre de chevalerie de Saint-Jacques ou dAlcántara), ni à lamour courtois, ni, enfin, aux scènes de combat XE "Combat" . De façon plus subtile, Cervantès dissémine tout un ensemble de motifs renvoyant aux archétypes de la chevalerie littéraire.
Reprenons les nouvelles de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et de la Fregona. Dans les deux récits, le cadre picaresque XE "Picaresque (veine)" sert de mise en valeur du comportement chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" et exemplaire des héros masculins.
Le système axiologique de Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo repose sur une double contradiction. La plus choquante est celle du regroupement criminel qui, initialement, se donne à voir aux protagonistes (de fait, aux lecteurs) comme une sainte institution (p. 178-182) : les allégations du jeune qui conduit les deux pícaros chez Monipodio, de même que lapparence impeccable du patio ou la rigueur « royale » du maître des lieux (« caballero », p. 178) sont en trompe-lil (Ballart, 1994, p. 459-478).
La seconde contradiction est assumée par Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado. Il y a bien sûr la litote et lironie, qui définissent le dialogue grandiloquent des deux jeunes et qui, finalement, donnent une note humoristique à la nouvelle (Ballart, 1994, p. 461-462) ; mais il y a aussi, on ne peut loublier, lantithèse et le paradoxe, deux figures que lon ne peut pas réduire à de simples instruments du discours ironique :
ambos de buena gracia, pero muy descosidos, rotos y maltratados; capa, no la tenían; los calzones eran de lienzo y las medias de carne. Bien es verdad que lo enmendaban los zapatos, porque los del uno eran alpargates, tan traídos como llevados, y los del otro picados y sin suelas, de manera que más le servían de cormas que de zapatos (p. 161-162).
sin más detenerse, saltaron delante de las mulas y se fueron con ellos, dejando al arriero agraviado y enojado, y a la ventera admirada de la buena crianza de los pícaros, que les había estado oyendo su plática sin que ellos advirtiesen en ello (p. 169).
Lironie de la narration complèterait-elle celle des personnages dans leurs dialogues ? Peut-être pas. Nous pensons, en effet, que la compréhension poussée de la nouvelle ne concerne pas seulement les membres de la confrérie criminelle (voir supra). Symétrique à la lecture lucide des délinquants sévillans qui, sous le masque de la sainteté, reconnaît les défauts de la société espagnole, la lecture de lantithèse et du paradoxe attachés aux pícaros sert à dévoiler, inversement, leur vertu. En ce sens, les motifs et les dialogues chevaleresques fonctionnent, lors dune relecture, non comme des vecteurs dironie, mais comme autant dindices dhéroïsme. La « bonne mine » des deux jeunes et la « bonne éducation » de Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et de Cortado préparent la révélation de leur valeur et de leur exemplarité (« que desde luego asentéis por cofrades mayores », p. 189 ; « la hidalguía de los dos modernos », p. 191). De fait, dans lantithèse de la « bonne mine » et du piteux état, il ny a pas contradiction comme dans les prétentions religieuses des criminels, mais coexistence. La « bonne éducation » des gueux nest pas une antiphrase mais une évidence, au même titre que leur espièglerie. Si lon peut dire que Rincón et Cortado sont initiés, cest en raison du secret qui est levé pour eux (et pour nous) sur les dessous de la justice et de linjustice sévillane, car le rite dentrée dans l« infâme académie », censé assigner aux deux néophytes un rôle médian dans la communauté, tourne court, à lévidence, puisque les « bleus » se révèlent plus compétents et plus lucides que linitiateur lui-même.
Lautre nouvelle où sévissent des « caballeros pícaros » est celle de La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" . Ici aussi, lunivers chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" ne se réduit pas aux deux protagonistes, même si, évidemment, leurs amours différentes sont caractéristiques des uvres qui gravitent dans le sillage dAmadís et de son frère lascif Galaor XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" . Cl. Chauchadis fait état des éléments suivants :
En su decisión de desgarrarse de casa de sus padres, Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" y luego Avendaño no obedecen a ninguna necesidad económica o familiar. En cierta medida sus aventuras son las de una novela de caballerías. Se trata de la búsqueda de un objeto de valor inestimable: el paraíso perdido de las almadrabas para Carriazo, la dama más inasequible para Avendaño [
]. En el camino de su conquista los dos héroes se encuentran en una sucesión de obstáculos u oponentes a los que tratan de vencer. La dificultad de las pruebas los coloca en situaciones desesperadas de las que se esfuerzan por salir (1983, p. 192).
Plus encore que ces deux nouvelles, empreintes dune indéniable matière picaresque XE "Picaresque (veine)" , la Novela de la española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" structure la diégèse byzantine sur le modèle du roman de chevalerie. St. Zimic repère même, avec raison, que la configuration de la nouvelle prend pour base luvre préférée dA. Quijano : Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula. La nouvelle présente ainsi plusieurs analogies avec le texte de G. Rodríguez de Montalvo :
La relación amorosa de Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" y Oriana, iniciada en la corte real escocesa ya en su niñez [
] encuentra su paralelo en la que se desenvuelve, en parte, en la corte real inglesa (Zimic, 1996, p. 144-145) ;
Tomando a Oriana XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" bajo su protección [
], la reina « diole al Doncel del Mar que la sirviese » (ibid.) ;
Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" emprende toda clase de hazañas en tierra y mar (en una dellas está al mando de una flota) (ibid.) ;
Arcalaus y Dardán, « el más valiente y esforzado caballero de toda la Grán Bretaña » [
] parece modelo inmediato del conde Arnesto (ibid., p. 148) ;
Poco después emprende [Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ] un peregrinaje a Roma que culmina con Ricaredo confesándose con el Sumo Pontífice y "besándole los pies" nótese la correspondencia episódica en la penitencia de Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" en la Peña Pobre, confesándose con el ermitaño, "de misa", "besándole los pies" (ibid., p. 150).
Et il conviendrait dajouter à la liste le motif de la libération des prisonniers, dont lhistoire remonte à tout le moins au Chevalier de la charrette.
Lidentification héroïque
La naissance du héros est toujours aussi un peu notre anniversaire.
Michel Picard, La lecture comme jeu
Parallèlement à la critique de la chevalerie accomplie dans Don Quichotte, Cervantès réactualise ici ce genre reconnu pour ladmiración quil sait produire.
Le roman de chevalerie se situe au carrefour de deux traditions : celle du mythe et celle du conte (voir supra). Concernant la seconde, il appartient de percevoir lincidence jouée par la structure épique sur le scénario initiatique et leffet que cette divergence implique dans la réception.
Dune part, lorsque linitiation tire vers le romanesque, elle conduit naturellement à transformer linitié en personnage solitaire et en être exceptionnel : il est un « héros » au sens littéraire du terme. Au sujet de la littérature arthurienne, M. Eliade soulignait combien la particularité de cette manifestation moyenâgeuse et artistique résidait dans la pléthore dépreuves quaffrontent « les héros » (1963, p. 265). Les frontières entre la résistance initiatique et la force héroïque sont particulièrement floues dans le monde dalors, car lépreuve initiatique des héros relève souvent de limpossible. Dautre part, dun point de vue littéraire, la narration ne se perd pas dans la multiplicité chaotique : elle privilégie la cohérence en concentrant les épreuves autour dun personnage principal. Tant le substrat épique que les stratégies romanesques conduisent à polariser la lecture sur un parcours spectaculaire, « admirable ». Ainsi, le protagoniste est-il moins un néophyte quun guide supérieur pour son lecteur.
Dans la poétique des Nouvelles exemplaires, Cervantès a beau stigmatiser ses protagonistes en lestant leur personnalité de traits condamnables, il prend soin de reconduire quelques techniques de la narration épique afin que le personnage principal continue dêtre exemplaire et de plonger les lecteurs dans une expérience intense. Lexemplarité, en effet, est concevable au Siècle dor à la condition de faire vibrer la physiologie humaine. Dans son très sérieux Flos sanctorum, Pedro de Ribadeneyra XE "Ribadeneyra, Pedro de (Flos sanctorum)" confirme que le désir dimiter apparaît si le récit parvient à mobiliser les humeurs :
[si Dios] no alumbra e inflama el corazón y rige la pluma del escritor, todas sus palabras son secas y frías, y después de haberlas leído queda tan seco y frío el lector, y tan sin jugo y fruto, como si no hubiera leído la vida de un santo sino la de un emperador o de un filósofo gentil, y no se consigue el fin principal que se debe tener en escribir las vidas de los santos (2000, p. 8).
Pour être exemplaire, imitable, le texte, sans provoquer les excès quichottesques asséchant le cerveau, doit absolument rendre le corps « chaud » et « humide ». La sollicitation de lirascible et de limagination en lecture (voir supra) réveille dabord « los espírtus vitales y sangre arterial », qui échauffent lindividu, humidifient le cerveau et lui permettent, ensuite, dagir, cest-à-dire de mettre en pratique avec passion et courage les leçons apprises dans le texte.
Le public des nouvelles nétant pas fondamentalement différent de celui des romans de chevalerie (voir supra), Cervantès poursuit, dans ses Ejemplares, la rhétorique de lexpérience héroïque.
Dans la captivité de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL), la tentative de meurtre du comte Arnesto (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ou dans les tribulations de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" (CP), une même pulsion de vie peut sexprimer.
Dans La gitanilla, El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , la présence dun projet déterminé qui relève du défi sert à déclencher la vaillance des lecteurs, une vaillance nécessaire si lon veut que les exemples fictionnels puissent être reproduits dans le réel.
Troisième facteur phare de lexpérience héroïque pour le lecteur : la réussite des héros. Parce que le personnage vecteur de laction impossible accomplit sa mission avec succès, le lecteur, selon le mot de V. Jouve XE "Jouve, Vincent" , peut « jouir de la puissance du personnage » (1998, p. 164). Le cas dAvendaño (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" est intéressant. Le plaisir, notamment masculin (voir supra), de simposer sur une foule de prétendants, ainsi quà un rival XE "Faux-héros" aussi puissant que le fils du Corrégidor, sert évidemment une rhétorique de la libido dominandi. Pour le théoricien français de la lecture littéraire, le désir de
se poser comme « moi » en sopposant aux autres, demeure, au-delà des contingences historiques, un des moteurs fondamentaux de linvestissement dans le personnage. Simposer face au monde, se faire légal des riches et des puissants, est une visée qui ne peut laisser indifférent (ibid.).
Cest la victoire dun protagoniste au sein dun contexte fortement concurrentiel qui permet daccentuer la réalisation pulsionnelle du lecteur (Geary, 2003, p. 77-90).
Le dernier facteur diégétique permettant à Cervantès de favoriser une intense expérience héroïque en lecture est perceptible dans la scène à double tranchant où Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (EI) prend le contrôle du navire pirate après la mort de lamiral : « Todos se entristecieron, si no fue Ricaredo, que le alegró, no por el daño de su general, sino por ver que quedaba él libre para mandar en los dos navíos, que así fue la orden de la reina: que, faltando el general, lo fuese Ricaredo » (p. 228). De même quAmadís dirigeait un ensemble de chevaliers pour vaincre le père de sa promise, Ricaredo conduit une coalition, motif permettant de réaliser fictionnellement, à qui voudra, sa tendance à la dominance sociale.
Lhéroïsme moderne
Le sens des motifs chevaleresques des Ejemplares nest pas, pour autant, de renvoyer à un passé révolu, comme chez les épigones de Garci Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" .
On a pu démontrer que la conjonction de lécriture byzantine et du scénario chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" correspond à la recherche dune nouvelle forme romanesque. Lidée, tirée de lanalyse de la Novela del amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , est convaincante et mérite dêtre affinée.
Les récits sur lEspagnole anglaise et sur la souillon XE "Souillon" de Tolède apportent des preuves indiquant une présence chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" plus profonde. Loin dêtre une couleur qui se fondrait à dautres sur la toile du tableau « exemplaire », la chevalerie cervantine se présente au premier plan. Si, par rapport à Don Quichotte, Cervantès apporte une réponse non pas négative mais positive aux inconvénients lectoraux portés par les disciples dAmadís, il construit, aussi, de nouveaux récits chevaleresques.
Cl. Chauchadis remarque, en effet, que les épisodes de La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" établissent un lien de parodie avec le roman de chevalerie en donnant aux prestigieuses catégories traditionnelles un rang inférieur. Mais la parodie nouvellière, à la différence de lironie quichottesque, sinscrit à lintérieur dun cadre chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" rigoureux, puisque nos deux héros ne sont pas sur le fil de la noblesse ; ils en sont des représentants incontestables. Le critique relève ce détail :
los caballeros sin espadas utilizan armas de villanos (piedras, palos, daga, pretina) que sirven para combates con adversarios devaluados. Las escasas alusiones a armas o combates más nobles se desarrollan únicamente en el plano metafórico e irónico. Hay un duelo entre Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" y Avendaño, pero sólo es un duelo verbal para comparar la excelencia de sus amores descarriados. Carriazo sale vencido: "Por los filos que te herí me has muerto, quédese aquí nuestra pendencia y vamos a dormir" (ibid., p. 192-196).
Cervantès, manifestement, revient sur le domaine chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" pour en donner une représentation actualisée, où la noblesse napparaît plus caractérisée, comme dans lexpression nostalgique dun G. Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" ou dun F. de Silva, par sa fonction guerrière traditionnelle (ibid.).
Dans La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , une même intention est à luvre, comme la parfaitement noté St. Zimic :
A las descabelladas, seudohistóricas aventuras de los libros de caballerías, que no tienen relación alguna con « los hechos verdaderos como valientes » de la historia, ubicadas en tierras habitadas por el diablo y otros monstruos, « ínsulas no falladas », etc. « que ni las descubrió Tolomeo ni las vio Marco Polo » (DQ I, 47) [
], Cervantes responde en La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , libro de caballerías ejemplar, ubicando la acción en varios países europeos y Argel, en la época de las hostilidades políticas y militares entre la Inglaterra isabelina y la España de Felipe II y su heredero (1996, p. 154).
Rendu vraisemblable, la fiction admirable chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" sinsère surtout dans lhistoire contemporaine, prête à lemploi, pourrait-on dire
Le surpassement du héros non-prometteur XE "Personnage non-prometteur" (exemplarité héroïque XE "Admiración : Exemplarité héroïque" )
La forte prégnance du paradigme chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" dans les nouvelles résulte, avons-nous vu, de la greffe de motifs appartenant à la tradition dAmadís de Gaula.
Pourtant, lhéroïsme du héros doit peu à celle-ci. Une analyse attentive des nouvelles montre que les personnages principaux, handicapés par des défauts initiaux, deviennent des héros seulement dans un deuxième temps. Le fondement principal de la lecture admirative réside, en effet, dans la structure binaire du conte féerique. Lesté de vices, le protagoniste cervantin doit, comme le héros du folklore, se dépasser, puis se surpasser lors de deux épreuves successives : lépreuve liminaire et lépreuve fondamentale (voir supra).
Très clairement, on observe dans les nouvelles à lhéroïsme exacerbé une structure qui témoigne de linsuffisance du premier niveau celui de lépreuve liminaire, où émerge à peine lexcellence future du protagoniste. Si, par exemple, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , lors de la captivité de Leonisa, affiche sa libéralité XE "Libéralité" en proposant dacheter sa liberté XE "Liberté (en amour)" (AL, p. 120), cette générosité nest pas complètement désintéressée. Dans une épreuve liminaire XE "Epreuve liminaire" comparable, Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , après avoir subi le test de la laideur de son aimée (EI, p. 248), doit poursuivre également son chemin vers lhéroïsme.
Parcours féminins (la réserve XE "Réserve (féminine)" )
si quedas desto satisfecho, bien lo estarás de lo que de mí te ha mostrado la experiencia cerca de mi honestidad y recato
Cervantès, NE (AL)
Le parcours féminin, même sil est moins marqué par ce schéma en deux temps, néchappe pas à lépreuve fondamentale. Lors de lattaque des Turcs en Sicile, Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , confrontée à la possible pendaison de Ricardo, dépasse son aversion (« aborrecimiento ») première en exprimant pour le jeune homme de la pitié XE "Pitié" et en le sauvant de la mort (AL, p. 119).
Pourtant, lhéroïsme proprement dit de la belle Sicilienne ne se manifeste pas avant la période de captivité (Pabón, 1981, p. 374). Durant cette période de marge, elle refuse de céder à lamour de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" : « soy desamorada », assure-t-elle (p. 144). Mais cest significatif largument allégué ne renvoie plus à un caractère imperturbable, mais désigne à présent une qualité essentielle quelle donne à lire du fait du changement de situation : « no quiero que pienses que es de tan pocos quilates mi valor, que ha de hacer con él la cautividad lo que la libertad no pudo » (p. 145). Grâce, cette fois-ci, au contexte byzantin, la captivité sert au lectorat détalon révélateur de la force morale du personnage. Un contrepoint en la personne dHalima vient même amplifier cette perspective, en soulignant, par contraste, la vertu de la Sicilienne (« quizá poco contenta de los abrazos flojos de su anciano marido, con facilidad dio lugar a un mal deseo », p. 147).
Lors de son retour en Sicile, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" uvre en évaluateur de la force de résistance de Leonisa. Lheure est au bilan :
aunque las desventuras y tristes acontecimientos suelen mudar las condiciones y aniquilar los ánimos valerosos, no ha sido así con el verdugo de mis buenas esperanzas ; porque, con más valor y entereza que buenamente decirse puede, ha pasado el naufragio de sus desdichas y los encuentros de mis ardientes cuanto honestas importunaciones (p. 157).
La relation de symétrie que ce discours épidictique (genus demostrativum) entretient avec le premier quavait prononcé Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" sert à mettre en valeur le binôme « valor y entereza », donné à comprendre dans le sens de courage de et dans lintégrité. Le personnage masculin, converti une nouvelle fois en juge et porte-parole axiologique, ne soupèse pas uniquement la valeur de Leonisa dans la sauvegarde de sa vertu, il met en avant sa grande constance et souligne, ainsi, lexploit accompli depuis quil avait stigmatisé son « inconstancia mucha » (p. 117).
De son côté, Isabela (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" est désormais secrètement mariée lorsquelle retourne en Espagne ; la conservation de la virginité constitue, pour elle aussi, lenjeu de son épreuve. Livrée à elle-même (ses parents sont extrêmement peu présents, la reine nassure plus sa garde, et Ricaredo est en terre étrangère), la jeune Espagnole dirige la lecture sur la voie de lhéroïsme. En devenant le personnage focalisé de laction à la place de Ricaredo, son être devient ostensif sur le plan axiologique :
procuraba vivir de manera que, cuando Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" llegase a Sevilla, antes le diese en los oídos la fama de sus virtudes que el conocimiento de su casa. Pocas o ninguna vez salía de su casa, si no para el monasterio; no ganaba otros jubileos que aquellos que en el monasterio se ganaban. Desde su casa y desde su oratorio andaba con el pensamiento los viernes de Cuaresma la santísima estación de la cruz, y los siete venideros del Espíritu Santo. Jamás visitó el río, ni pasó a Triana, ni vio el común regocijo en el campo de Tablada y puerta de Jerez el día, si le hace claro, de San Sebastián, celebrado de tanta gente, que apenas se puede reducir a número (EI, p. 253).
Lampleur des moyens mis en uvre fait plus que renseigner le lecteur sur la constance dIsabela. Cette qualité, latente dans son personnage, devient ainsi manifeste. Cervantès ne lutilise pas pour faire un éloge de la chasteté ; il loue la forme que prend lattente du futur époux, celle dune « tâche difficile XE "Tâche difficile" » :
Este su grande retraimiento tenía abrasados y encendidos los deseos, no sólo de los pisaverdes del barrio, sino de todos aquellos que una vez la hubiesen visto: de aquí nacieron músicas de noche en su calle y carreras de día. Deste no dejar verse y desearlo muchos crecieron las alhajas de las terceras, que prometieron mostrarse primas y únicas en solicitar a Isabela; y no faltó quien se quiso aprovechar de lo que llaman hechizos, que no son sino embustes y disparates. Pero a todo esto estaba Isabela como roca en mitad del mar, que la tocan, pero no la mueven las olas ni los vientos (p. 253-254).
Les derniers mots du résumé narratif sont univoques et forcent ladmiration : « Finalmente, [Isabela] no vio regocijo público ni otra fiesta en Sevilla: todo lo libraba en su recogimiento y en sus oraciones y buenos deseos esperando a Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" » (p. 253).
Parcours masculins (humilité XE "Humilité" et libéralité XE "Libéralité" désintéressée)
Certains personnages hommes ne déméritent pas non plus. Autant ils ont pu être durement mis en accusation au début des récits, autant ils dégagent une rare exemplarité en fin de parcours.
Ce nest pas un hasard si Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" achèvent leur parcours amoureux par une période de captivité. Pour tous les deux, Cervantès nous fait comprendre la nécessité axiologique de cette situation, qui vise à les rendre moins arrogants. Ricardo sétait érigé en juge supérieur de Leonisa et Ricaredo croyait que sa victoire navale lui permettrait dacheter Isabela (voir supra). Mais, pour mériter leur mariage XE "Mariage" , il leur faut se surpasser ; se dépasser nest pas suffisant dans le monde chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" cervantin. Ricardo a su vaincre son désespoir XE "Espoir, espérance" et Ricaredo sest également amélioré, puisquil a montré que son amour lascif et superficiel était devenu amour profond des qualités morales de sa promise (dépassement), mais tous deux ne sont pas encore des héros exemplaires (surpassement).
Il faut attendre que les protagonistes de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" soient retenus en captivité pour quils suscitent complètement ladmiration lectorale.
Cest la prosopographie du personnage de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" à son retour des barbaresques qui scelle sa nouvelle identité : lhabit de captif, par sa simplicité (p. 256), est lemblème inversé de lensemble vestimentaire et guerrier quil exhibait après avoir libéré les parents dIsabela. Cest cet habit chrétien qui manifeste linitiation à lhumilité chrétienne.
Lesclavage de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" renverse lui aussi la situation qui avait été présentée au début de El amante liberal. Vaincu par les Turcs, le jeune Sicilien passe à présent sous le contrôle de plusieurs maîtres. Plus encore, la coexistence avec Isabela le contraint à lui obéir sil veut garder quelque espoir XE "Espoir, espérance" de pouvoir la conquérir. Pour les lecteurs, comme pour Leonisa, la captivité permet de lire lhumilité : « quizá la experiencia te dará a entender cuán llana es mi condición y cuán humilde » (AL, p. 146).
Dans lentrevue où cette phrase est énoncée et au moment même où Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" fait preuve dhumilité, le récit entre toutefois dans une nouvelle étape. Leonisa avait lancé un véritable défi à Ricardo : « siempre te tuve por desabrido y arrogante, y que presumías de ti algo más de lo que debías. Confieso también que me engañaba, y que podría ser que hacer ahora la experiencia me pusiese la verdad delante de los ojos el desengaño » (AL, p. 145). À présent, Ricardo ne doit pas seulement dépasser son orgueil pour accéder à lamour de Leonisa : il doit, également, se surpasser. En reconnaissant XE "Don, réciprocité" avoir été victime dune erreur de jugement, Leonisa signale que laventure axiologique passe à un autre niveau. La seule discussion entre les deux Siciliens a suffi à convaincre Leonisa de lévolution de Ricardo. La narration conclut lépisode ainsi : « quedó Leonisa contenta y satisfecha del llano proceder de Ricardo » (p.146). La « tâche difficile XE "Tâche difficile" » du personnage et lhéroïsme qui en découle se situent donc ailleurs, dans le concept clé de libéralité XE "Libéralité" , quavait initialement amorcé le titre de la nouvelle.
Pour lappréhender, il faut revenir quelques instants plus tôt dans le récit. Quand Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" avait retrouvé sa bien-aimée sur lîle de Chypre, son parcours avait pris un tournant. Dans son épreuve qualifiante, où il se proposait de payer la rançon demandée pour la libération de Leonisa, le protagoniste semblait donner raison au titre : Ricardo est un exemple d« amant libéral XE "Libéralité" ». Mais, les retrouvailles avec la Belle obligent le personnage, et les lecteurs par la même occasion, à garder une certaine distance : plusieurs musulmans entrent en conflit pour acheter la jeune Sicilienne, réduite en esclavage. Le spectacle auquel nous assistons est une réplique, sur le mode de lamplification allégorique, des précédentes négociations financières de Ricardo. Le lecteur voit parfaitement que les Turcs font également preuve dune grande « générosité » : le cadi, « por no mostrarse menos liberal que los dos bajaes » (p. 132), insiste pour apporter une contribution financière à lachat de lesclave chrétienne ; le « Gran Señor », représentant suprême de lordre turc, est présenté, lui aussi, pouvu dune libéralité puisque le cadi espère « que le hiciese Gran Cadí del Cairo o de Constantinopla » (p. 147). Par une opération de déplacement qui place la libéralité non plus seulement chez le protagoniste mais, aussi, dans le camp « lascif » des juifs et des musulmans, la répétition de cette valeur aide XE "Aide, Auxiliaire" à percevoir la nature faussement altruiste de lagir libéral. Chez les musulmans qui se disputent la possession de Leonisa, la dialectique de lêtre (« por cumplir el apetito XE "Sexualité : pulsion sexuelle (apetito lascivo)" lascivo del que aquí os envía », p. 161) et du paraître (« Tú dices, Alí, que quieres esta cristiana para el Gran Señor, y Hazán dice lo mismo », p. 140) éclaire la nature purement égoïste des intentions masculines.
Comment Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" se surpasse-t-il ? Comment dépasse-t-il la libéralité XE "Libéralité" intéressée quil avait manifestée en début de récit ? Cervantès y répond lors du discours final de Ricardo. Ce passage, dont nous avons eu un bref aperçu précédemment, ne concerne pas seulement Leonisa. Le protagoniste offre à ce moment un bilan également nuancé de lui-même. Ce qui émerge, cest bien lhéroïsme dune libéralité synonyme dabnégation altruiste et non dégoïsme sexuel :
Ves aquí, ¡oh Cornelio!, te entrego la prenda que tú debes de estimar sobre todas las cosas que son dignas de estimarse; y vees aquí tú, ¡hermosa Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" !, te doy al que tú siempre has tenido en la memoria. Ésta sí quiero que se tenga por liberalidad, en cuya comparación dar la hacienda, la vida y la honra no es nada (p. 157).
De retour en Sicile, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ne cherche pas à faire un don XE "Don, réciprocité" à Leonisa pour quelle en soit redevable, selon la logique de la réciprocité amoureuse ; il nattend pas non plus que Leonisa soit reconnaissante de la liberté XE "Liberté (en amour)" quil vient de lui offrir en la ramenant chez elle. Lacte de générosité XE "Libéralité" quil accomplit à la fin est un don total, qui nespère rien en retour ; pour cette raison, cest à Cornelio quil sadresse et non plus à celle quil aime (Pabón, 1981, p. 372). Le protagoniste vient de prouver quil est devenu un être exemplaire, car admirable, tant sa nouvelle libéralité confine à lascétisme (« Yo, sin ventura, pues quedo sin Leonisa, gusto de quedar pobre, que a quien Leonisa le falta, la vida le sobra », p. 157).
-C-
Les écoles du savoir-vivre XE "Savoir-vivre"
Au cours de ces différentes exégèses du texte cervantin, une certitude se fait jour. La question des genres est sclérosante pour chacune des nouvelles exemplaires. La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" est une nouvelle picaresque XE "Picaresque (veine)" ou un récit chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" ? La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" appartient à la tradition des héros helléniques ou à celle des chevaliers errants ? À force de préférer les tiroirs à leur contenu, noublierions-nous pas la minutieuse construction des nouvelles, un art qui réunit des apports romanesques dhorizons divers pour exploiter le meilleur de chacun deux ?
Dans le tamis du critique, il convient de séparer les différents motifs pour distinguer la fonction de chacun deux. Il est apparu quune des raisons de lécriture picaresque XE "Picaresque (veine)" reposait sur la nécessité, dans le recueil, de tenir un discours critique sur lhomme, dun point de vue social et philosophique. Les fonctions byzantines et chevaleresques concourent à forger la lecture héroïque des personnages tant féminins que masculins ; mais elles ne se limitent pas à cela.
Pour ne parler que du retour à la chevalerie, il faut constater que la présence de motifs et de scénarios relevant de cette tradition surprend par son ampleur. Peut-on sen étonner ?
Quelques pistes peuvent guider notre enquête sur les Ejemplares. Le deuxième et le troisième roman de Cervantès (la Première et la Seconde partie de Don Quichotte) exploitent copieusement la veine née avec les romans de Chrétien de Troyes ; non sans raison, certainement. Alonso Quijano, transformé en « don XE "Don, réciprocité" Quichotte » par les romans de chevalerie, suscitait ladmiración autant que le rire : « les plaidoiries de don Quichotte à la défense de la chevalerie errante émeuvent tous ceux qui les écoutent, y compris le lecteur », insiste Thomas Pavel (2003, p. 95). Il faut dire que la version de G. Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" avait constitué un tournant dans lécriture de la matière de Bretagne. Avec Amadís de Gaula, puis avec Tirant lo blanch et Palmerín de Inglaterra, les motifs sociaux, quils concernent le sentiment amoureux ou la protection des faibles, prennent des dimensions telles que le roman en vient à être perçu comme un modèle de vie, en Espagne comme à létranger, preuve de sa dimension axiologique transculturelle et anthropologique. La chevalerie fonctionnait, de fait, comme une parabole de lexpression du savoir-vivre XE "Savoir-vivre" , définissant ainsi Amadís comme un modèle social au même titre que le cortegiano italien.
Lambivalence incarnée par don XE "Don, réciprocité" Quichotte, à la fois fou et sage, est représentative de la pensée cervantine. Le roman de chevalerie est condamnable dans la forme mais beaucoup moins dans le fond ; Th. Pavel se demande, par exemple, si les échecs essuyés par les entreprises de lhidalgo ne sont pas dus à lapplication maladroite de ces principes chevaleresques plutôt quaux idéaux eux-mêmes (2003, p. 95). Cest, ne loublions pas, A. Quijano, lecteur imitateur et incarnation de la lecture exemplaire, qui conclut le débat qui lopposait au chanoine : « De mí sé decir que después que soy caballero andante, soy valiente comedido, liberal, bien criado, generoso, cortés atrevido, blando, paciente, sufridor de trabajos, de prisiones, de encantos » (DQ I, 50, p. 571). Si, donc, Cervantès se désolidarise du passéisme et de la féerie, excessive et trop peu allégorique, des romans de chevalerie, il reconduit scrupuleusement avec les Nouvelles exemplaires lidéalisme social porté par les chevaliers et, après lui, par lhidalgo Quijano.
Il faut dire que lhumanisme avait lancé, chez les lettrés de la Renaissance, la mode des traités de savoir-vivre XE "Savoir-vivre" et, chez les lecteurs, un goût pour la « civilisation des murs » (Elias, 1973, p. 12). Le croisement entre lexemplarité initiatique et celle de lurbanité produit ainsi chez Cervantès une formule originale : près dun siècle avant la publication des récits merveilleux de Charles Perrault XE "Perrault, Charles" , les Nouvelles exemplaires marquent de fait le premier pas de lutilisation des contes traditionnels comme vecteur de socialisation savante.
Nous aborderons dans le second volet lexemplarité civilisatrice de type sentimental. Concentrons, pour le moment, nos investigations sur le savoir-vivre XE "Savoir-vivre" général qui est proposé aux lecteurs.
La vie sociale : lécole humaine
Parmi les leçons cervantines, on observe, en premier lieu, limportance de la société en tant que milieu, en tant quespace dans lequel lindividu, non seulement se doit détablir des relations, mais aussi avec lequel, malgré les vices du monde, il lui faut entretenir des liens de confiance XE "Confiance et défiance" .
Être en société, ou la fable du lettré isolé
Le bonheur de Narcisse XE "Récits mythologiques tragiques : Narcisse" nimplique pas le bonheur des autres qui lentourent, qui vivent au loin, dont il ne connaît même pas lexistence. Son bonheur se vit sans les autres, au détriment des autres.
Denis Jeffrey, Eloge des rituels
Au sein du recueil « exemplaire », la Novela del licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera joue un rôle considérable. Le récit se singularise incontestablement par loriginalité de son histoire. À la différence de toutes les autres nouvelles, il narre lexistence dune personne qui, jusquà son départ pour les Flandres, passe sa vie en relative autarcie.
Pour les lettrés qui se voient représentés dans la novela, cest sans doute une lecture littérale qui prédomine ; et Cervantès ne ménage pas ses efforts pour quil en soit ainsi. La trame nouvellière conte les aventures dun jeune homme qui, dabord, suit des études universitaires, et qui, par la suite, une fois sa maladie guérie, exerce la profession davocat.
Ces deux moments de la biographie de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" semblent correspondre à une mise en scène des vues exprimées par Juan Lorenzo Palmireno XE "Palmireno, Juan Lorenzo" dans son Estudioso cortesano (1573), texte de savoir-vivre XE "Savoir-vivre" que lhumaniste adresse aux personnes formées à lUniversité. Le caractère contre-exemplaire XE "Exemplum : Exemplum contrarium" et répulsif de la conduite de Tomás, souligné par la crise de la locura vítrea, est un miroir de médisance et dentêtement, défauts dont le docte doit impérativement se défaire. Mais cest essentiellement lorsque Tomás recouvre la santé mentale que la fable cervantine se rapproche le plus de la problématique moderne exposée par le pédagogue aragonais. J. L. Palmireno tire son exposé du constat que plusieurs universitaires, du fait de leur commerce exclusif avec les livres, sont à ce point inadaptés à la vie sociale commune quils vivent, malgré tout leur savoir, dans la pauvreté. Linaptitude de Tomás à gagner sa vie, précisément quand il retrouve la sagesse (« Perdía mucho, y no ganaba gran cosa », p. 300), est symptomatique du fait que le lettré manque dAgibilia, cette compétence qui lui permettrait de briller et, surtout, de gagner son pain quotidien par son activité professionnelle : la profession davocat représentée par Cervantès ne peut être exercée sans le concours et la considération des autres, « el sustento » dont il avait auparavant bénéficié (LV, p. 300). Tomás Rodaja saffiche ainsi comme un double de larchétype du docte ostracisé et vulnérable à la maladie qua décrit, au XVIe siècle, J. L. Palmireno.
Linterprétation que nous venons de présenter, qui limite la portée exemplaire du Licenciado Vidriera à la civilité du lettré sur le modèle de El estudioso cortesano, aussi pertinente soit-elle, reste insuffisante. Cervantès ne fait pas suivre à son personnage principal le programme éducatif de lhumaniste aragonais. Alors que J. L. Palmireno XE "Palmireno, Juan Lorenzo" déploie dans son traité maints conseils pour que les lecteurs acquièrent cette habileté « que no se enseña en la escuela » (1573, p. 3), le licencié Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" ne gagnera jamais la sympathie des gens grâce à la complémentarité du livre et de lexpérience : il devra changer de profession (embrasser la carrière des Armes) pour trouver lhonorabilité (« honra ») qui lui faisait défaut.
La carence sociale symbolisée par la fable du personnage de verre suppose, sans doute, un angle herméneutique plus grand que celui induit par le contexte universitaire. Lampleur prise par les multiples rencontres du licencié après son accident dénote que Tomás, malade, est allergique à une multitude de professions et de types humains. De multiples interprétations ont été données au déclenchement tragique de la folie du licencié, mais elles laissent généralement de côté la particulière symbolicité de la responsable du châtiment, à savoir la prostituée. Or, avant dêtre un symbole général de la femme, lenchanteresse fait sens par son étiquette « dama de todo rumbo y manejo » (p. 275).
Pour comprendre, donc, comment se justifie le châtiment tragique, Cervantès oblige son lecteur à revenir en arrière pour tenter de comprendre lerreur du jeune homme (Forcione, 1982, p. 238).
Tomás ne se comporte pas comme Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" ; il ne rompt pas avec ses maîtres parce quils lagressent : cest de son propre chef quil sen désolidarise. On peut croire, dabord, que le retour de ses maîtres en Andalousie loblige à repartir pour Salamanque afin de poursuivre ses études (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 267). Mais, la seconde fois, la situation humaine est plus explicite. Tomás rompt le lien amical que le capitaine Valdivia avait créé avec lui : sur les eaux de Gènes, léquipage doit se diriger vers le Piémont ; Tomás décide de continuer seul le voyage (p. 272). À la première lecture, le sens profond du parcours individualiste de Tomás naffleure pas. Dabord, le jeune homme avait cédé à loffre du capitaine Valdivia parce que celui-ci lui avait loué la « vida libre del soldado, y de la libertad de Italia » (p. 268). En outre, il navait pas de comptes à rendre à son « camarade » (p. 269), lui ayant bien spécifié quil acceptait de le suivre à la condition de ne pas passer sous les drapeaux :
como si todo hubiera de suceder a la medida de su gusto, dijo al capitán que era contento de irse con él a Italia; pero había de ser condición que no se había de sentar debajo de bandera, ni poner en lista de soldado, por no obligarse a seguir su bandera; y, aunque el capitán le dijo que no importaba ponerse en lista, que ansí gozaría de los socorros y pagas que a la compañía se diesen, porque él le daría licencia todas las veces que se la pidiese.
- Eso sería dijo Tomás ir contra mi conciencia y contra la del señor capitán; y así, más quiero ir suelto que obligado (p. 269).
La suite du parcours de létudiant est tout aussi significative, lorsque lon « regarde bien » : il sagit, comme la remarqué G. Güntert, dune « parodie de voyage humaniste », où la contemplation et ladmiration prennent le pas sur lexpérience réelle et initiatique (1996, p. 831-841). Tomás représente lenvers du parfait gentilhomme, mais aussi, plus largement, par lantithèse quil oppose à la camaraderie lue précédemment (RC) XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , la difficulté à établir des liens amicaux privilégiés. La période initiatique de la folie représente alors, non une rupture par rapport aux séquences précédentes, mais bien une acmé symbolique, ce qui a pour effet de les rendre hautement révélatrices.
Luis Rosales, qui sest penché avec acuité sur la question de la liberté XE "Liberté (en amour)" , relève que la peur XE "Peur, angoisse" dêtre touché est une métaphore poétique quil convient de lire allégoriquement comme une « allergie sociale » : « ¿No recuerda el lector que la palabra vidrioso que sigue aplicándose aún, en toda España, a la persona irascible, antisocial, fácilmente irritable, que cruje y salta como el cristal XE "Substance minérale" a la menor contradicción ? » (1996, p. 85-90). Effectivement, même pour un lectorat peu cultivé, le symbolisme de motif minéral est pour le moins « transparent » lorsquon le met en rapport avec le sens littéral des réactions que le licencié exprime au moment de sa « métamorphose » .
Dans ce double contexte, prospectif (études) et rétrospectif (folie), lépisode prend toute sa signification. À une époque où la sociabilité reste toujours redevable à la pensée dErasme, donc dun savoir-vivre XE "Savoir-vivre" indissociable de léthique humaine et chrétienne (Imitatio Christi), larchétype de la femme publique ne peut être une surprise. Avec précision, Juan Ramón Sampayo Rodríguez explique la dette cervantine à légard du scénario exemplaire. Le colloque du « Jeune homme et de la Prostituée » écrit par Érasme constitue la trame de fond de la visite de Tomás chez la femme publique (1986, p. 100-102) : Sophrone, qui en est le protagoniste, décide, suite à son expérience en Italie, de retrouver la prostituée Lucrèce pour linciter à changer de vie, pour la « sauver » (Erasme, 1992b, p. 483-490).
Un détail rend toutefois incomplète linterprétation : Tomás na aucune de ces charitables intentions, et pour cause : il ne connaît pas la prostituée quil rencontre à son retour dItalie. Cest donc, la dimension archétypale de la pécheresse qui prime dans cette figure féminine. Or, en 1588, celle-ci venait de connaître un renouveau avec la publication de La conversión de Magdalena. Le texte (ou sa tradition) a pu attirer lattention de notre auteur. Lhistoire quil expose est, ni plus ni moins, celle dune métamorphose, celle de Marie Madeleine, comme lexplique Malon de Chaide lui-même :
Entre tantas maravillas y metamorfosis que [Dios] hizo
, de la mujer de Lot en sal, de la vara de Moisén, de los ríos de Egipto en sangre, del polvo en moscas, del agua en ranas, del mar en seco, del soberbio rey en bestia, del día en noche y de la noche en día, y de otras obras semejantes y estupendas, mira si hizo jamás alguna mayor, alguna más maravillosa, más rara que ésta, cuando aquel durísimo pedernal, aquella sequísima piedra
lo trocó en copiosísimo estanque
en venas corrientes de agua viva (II, 255).
Lhypotexte est important car il dévoile lart de recomposition propre à notre auteur, mais, surtout, le sens profond de la fable du licencié. Face à la pécheresse, le licencié fait preuve dune véritable incivilité : « en ninguna manera respondió al gusto de la señora ». Dans la sphère qui lie les trois actes donner-recevoir-rendre, Tomás ne sait même pas exprimer de la gratitude XE "Don, réciprocité" , geste emblématique du deuxième temps éthique, lorsquelle lui offre son amour et ses biens (« ella le descubrió su voluntad y le ofreció su hacienda »). Dans la nouvelle, Tomás agit à linverse de Jésus lors du repas chez Simon le pharisien (Luc, 7, 36-50). Or, le personnage de Madeleine constituait une figure fondamentale de limaginaire chrétien, du fait, à la fois, de sa réactivation par Erasme et de lexemplarité considérable de cet archétype qui représentait le modèle de la repentance pour tant de saintes du calendrier catholique : « ha sido para la Cristiandad occidental sobre todo la "prostituta" » (Aladro Font, 1998, p. 88-89). Comme chez nombre dhumanistes, la prostituée représente, chez Cervantès, ce souhait daccéder à une plus grande humanité par lamour. La dama de todo rumbo y manejo montre, comme la pécheresse de Malón, que lémotion qui loppresse nest plus luxure mais amour (« de cuya visita y vista quedó enamorada de Tomás »).
Tomás sinscrit, ainsi, dans un registre doublement négatif. Il refuse et lamour humain de la femme et lamour rédempteur christique, soit le lien humain au sens large. Pour cette raison, la métamorphose cervantine ne peut quêtre inverse à celle de la Bible, que Malón de Chaide avait lui-même prolongé dans sa synthèse, celle de la « conversion ». De la pierre (« sequísima piedra »), Madeleine passe aux larmes (« venas corrientes de agua viva ») ; chez Cervantès, la pierre va métaphoriquement recouvrir la carapace glaciale du protagoniste, sur le modèle dAnaxarète, la jeune fille punie par les Dieux pour avoir laissé mourir son tendre amant (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , 1992, p. 471-474). Avec justesse, Luis Rosales souligne que lauteur des Ejemplares avait placé son personnage au milieu du monde : dans la rue. Tomás ne ressemble pas à Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" (DQ I) ou à Renato (PS) XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" , tous les deux isolés du reste des hommes (1996, p. 111). En ne séparant pas le personnage de ses congénères, lart cervantin du paradoxe rejoint le symbolisme étrange de la parabole évangélique et libère un sens universaliste. Outre le sens allégorique de premier degré qui construit une exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" pour les doctes misanthropes, la fable du Licenciado Vidriera place des limites à la liberté XE "Liberté (en amour)" . Elle introduit le châtiment dans le parcours dune figure illustrant la soif dindépendance totale. Jusquau changement dattitude final, Tomás ne sétait attaché à aucun type de relation : ni à un maître, ni à un ami, ni à une femme. Or, depuis Aristote XE "Aristote" , qui exerça une très forte influence dans les traités de savoir-vivre XE "Savoir-vivre" , lhomme ne peut se concevoir ou vivre hors de la polis, de la civitas : il est un animal politique, un « citoyen » (Pons, 1993, p. 175-176). Être civilisé implique, immanquablement, de se frotter aux autres ; être un homme (être humanisé) signifie être parmi les hommes et agir en conséquence (Margolin, 1994, p. 152-153 ; Hale, 1998, p. 379). On sait quelle importance cette conception de la vie humaine avait dans les textes dErasme, ce religieux que la vie monacale avait laissé très tôt insatisfait (ibid., p. 157). Chez Cervantès, on ne peut être surpris que la philosophie humaniste soit coulée dans le moule contique et que le symbolisme du don XE "Don, réciprocité" découle du motif archaïque du fruit offert. Comme lavait rappelé Marcel Mauss, pour léthique folklorique, la triade donner-recevoir-rendre est tellement automatique que lobjet donné (ici le fruit) renferme la force du don : ses vertus bénéfiques sil est payé de retour, mais aussi maléfiques si le cercle de la réciprocité est rompu (2003, p. 161, 253-255).
Avoir confiance XE "Confiance et défiance" en autrui, ou la fable des amants égarés
Puisque lhomme doit vivre avec ses semblables, autant quil ait confiance XE "Confiance et défiance" en eux.
Cela nest pourtant pas simple. Le ressort narratif de la folie avait permis aux lecteurs de percevoir, avec la plus parfaite « transparence », lidentité du licencié de Verre ainsi que la diversité des personnes qui lentouraient (Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , 1997, p. 105) : on découvre ainsi un genre humain entaché de nombreux défauts. Dans le Coloquio de los perros, les déplacements incessants de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , ses rencontres variées, concouraient à offrir un regard tout aussi implacable sur les travers humains. Et pourtant
Il y a de la parabole dans la « divine comédie » que Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" nous invitait à contempler. Parce que les hommes sont presque systématiquement mauvais, il faut leur faire confiance XE "Confiance et défiance" : tel est le message paradoxal que Cervantès nous invite à assimiler dans cette succession de micro-fables.
Avant la dernière nouvelle (et de façon plus manifeste encore), Cervantès sappesantit sur cette question dans La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" ; car dans le labyrinthe XE "Labyrinthe" relationnel des trois protagonistes bolognais, une évidence simpose progressivement aux lecteurs : Cornelia, Alfonso et Lorenzo ont laissé semmêler leurs relations à force dagir avec méfiance XE "Confiance et défiance" .
Pour les lecteurs, le fait de vivre laventure fictionnelle du point de vue des Espagnols permet de mesurer le caractère erroné de la peur XE "Peur, angoisse" et de la méfiance XE "Confiance et défiance" que les Italiens peuvent concevoir à leur égard. Initialement, Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" sen remet à don XE "Don, réciprocité" Antonio mais, très rapidement, elle exprime un trouble lorsquelle voit le chapeau de son époux secret porté par don Juan. Avant découter lexplication de lEspagnol et de comprendre que ce chapeau est représentatif de laide portée par don Juan à son mari, elle se laisse envahir par une peur irrépressible envers ses hôtes protecteurs :
¡Ay, desdichada de mí! Señor mío, decidme luego, sin tenerme más suspensa: ¿conocéis el dueño dese sombrero? ¿Dónde le dejastes o cómo vino a vuestro poder? ¿Es vivo por ventura, o son ésas las nuevas que me envía de su muerte? ¡Ay, bien mío!, ¿qué sucesos son éstos? ¡Aquí veo tus prendas, aquí me veo sin ti encerrada y en poder que, a no saber que es de gentileshombres españoles, el temor de perder mi honestidad me hubiera quitado la vida! (SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 490).
Après ce passage, larrivée de son frère Lorenzo aide XE "Aide, Auxiliaire" à entrevoir la cause de ses problèmes amoureux. À la simple prononciation du nom de son frère, lidée quil ne la tue refait surface chez Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (p. 497 et 501 : « Mucho discurrís y mucho teméis, señora Cornelia dijo don XE "Don, réciprocité" Juan »).
Finalement, les deux Espagnols rencontrent Alfonso. Lui aussi pèche par méfiance XE "Confiance et défiance" ; il avait refusé, apprend-on, de célébrer publiquement son mariage XE "Mariage" avec Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , estimant que sa mère sy opposerait (p. 507-508).
Lorenzo échappe-t-il à ce tableau où les amants vivent dans une peur XE "Peur, angoisse" perpétuelle des autres ? Le problème de la méfiance XE "Confiance et défiance" est-il seulement une question sentimentale ? Répondant à ces interrogations, une scène qui précède les explications du duc de Ferrara (Alfonso) contribue à rendre plus « visible » et plus emblématique encore le défaut de tous les acteurs italiens de lhistoire : de loin, lorsque Lorenzo voit don XE "Don, réciprocité" Juan sauter prestement de cheval pour baiser les pieds du duc, il interprète ce mouvement non pas comme un acte « de courtoisie » mais comme un geste de colère XE "Colère (personnage)" (p. 507). Si, littéralement, les trois Bolognais jugent « de loin », allégoriquement, ils ne sont pas assez proches les uns des autres pour comprendre les véritables intentions de chacun. Or, quil sagisse de la situation de Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" ou de celle de son frère, à chaque fois, les personnages interprètent mal la réalité : ni Lorenzo, ni Alfonso navaient de mauvaise intention (exemplarité diégétique XE "Exemplarité : Exemplarité diégétique" : p. 499, 507).
La lecture allégorique et axiologique est facilitée par la structure binaire de la nouvelle, qui oppose la crainte systématique et contre-exemplaire XE "Exemplum : Exemplum contrarium" des autochtones bolognais à ladmirable confiance XE "Confiance et défiance" que montrent à tout instant les Basques, don XE "Don, réciprocité" Juan et don Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" : « ¡Válame Dios! dijo Cornelia; grande es, señor, vuestra cortesía y grande vuestra confianza. ¿Cómo, y tan presto os habéis arrojado a emprender una hazaña llena de inconvenientes? ¿Y qué sabéis vos, señor, si os lleva mi hermano a Ferrara o a otra parte? » (p. 501). La force de ces chevaliers des temps modernes nest plus à lire dans leur bras ou leur épée, mais bien dans leur disposition à croire à la sincérité de leurs interlocuteurs ; présenté comme une forme de courage, le lien confiant à autrui peut ainsi servir la rhétorique traditionnelle de lhéroïsme et convaincre les lecteurs de suivre ce chemin tracé par des personnages de même nationalité queux.
Dans ce cadre préalable, les soupçons formulés par la gouvernante contre ses maîtres espagnols ainsi que laventure de la fausse Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" font office de tests pour Cornelia et Alfonso. En produisant un nouveau brouillage dans cette histoire qui, pourtant, commençait par converger vers un même point de rassemblement, la belle Italienne retombe partiellement dans son erreur passée : si, dune part, elle fait confiance XE "Confiance et défiance" à la gouvernante, conformément à la demande des Espagnols, dautre part, elle cède une fois de plus au doute, mettant à nouveau en cause la sincérité de ses protecteurs. Aux lecteurs de reconnaître que Cornelia, au lieu dêtre attentive aux indices évidents de la bonne foi XE "Foi" des Basques, suit un comportement tout picaresque XE "Picaresque (veine)" : celui, dénué didéalisme, de la masara. De son côté, Alfonso découvre, chez les Espagnols, une jeune femme du même nom de Cornelia ; quoiquil doute quelques instants, il décide de ne pas mettre en doute leur sincérité et finit par adopter la voie exemplaire de la confiance :
Quedó tan corrido el duque, que casi estuvo por pensar si hacían los españoles burla dél; pero, por no dar lugar a tan mala sospecha, volvió las espaldas, y, sin hablar palabra, siguiéndole Lorenzo, subieron en sus caballos y se fueron, dejando a don XE "Don, réciprocité" Juan y a don Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" harto más corridos que ellos iban; y determinaron de hacer las diligencias posibles y aun imposibles en buscar a Cornelia, y satisfacer al duque de su verdad y buen deseo (p. 513).
À travers la confrontation des Basques, véritables modèles de confiance XE "Confiance et défiance" efficace, et des Bolognais, représentants opposés de la défiance préjudiciable, La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" offre une allégorie sur les effets qui résultent des deux attitudes.
Ladaptation sociale : lécole courtoise
Le rituel le plus connu vise dabord la saine régulation des émotions très intenses qui naissent dans diverses situations de la vie. Il vise en fait à les symboliser, à les signifier, à leur donner une voie dexpression. Or, le rituel peut également chercher à susciter ou à prévenir des émotions intenses. [
] on utilise régulièrement le rituel pour retrouver le calme après une bourrasque émotive
Denis Jeffrey, Eloge des rituels
Reprenant, pour les confirmer ou pour les infirmer, les différentes écritures qui valorisent la soif dindépendance, la défiance XE "Confiance et défiance" picaresque XE "Picaresque (veine)" et lunivers aristocratique de la chevalerie, les nouvelles du Licenciado Vidriera et de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" se font les porte-parole dune sociabilité véritable, refusant, à la fois, la vie hors de la société et la méfiance répétée contre autrui. Elles communiquent des fondements de sociabilité.
Dautres nouvelles exemplaires prolongent cette exemplarité civilisatrice XE "Exemplarité : Exemplarité civilisatrice" de type social en intégrant les nouvelles formes de savoir-vivre XE "Savoir-vivre" issues des manuels de civilité diffusés depuis la Renaissance. À lintérieur de la sociabilité plus globale que nous venons de préciser, on remarque, en effet, dans les récits cervantins une préoccupation pour la civilisation des modes relationnels. Réguler les passions, canaliser le discours constituent, dans le recueil, deux ancrages forts de laxiologie cervantine.
Réguler ses émotions, ou la fable du colérique XE "Colère (personnage)"
Lirascible, caractéristique du mode daction chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" et de la réception de celui-ci (voir supra), est corseté avec force dans les Ejemplares. Dans La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , laffrontement entre le comte Arnesto et Ricaredo tourne court ; dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , les deux « caballeros pícaros », comme le souligne Cl. Chauchadis, réduisent leur joute à un duel purement verbal (voir supra). Lors du combat XE "Combat" qui oppose Alfonso à ses multiples assaillants, le contexte citadin permet déviter la mort à nos protagonistes, sauvés par les voisins qui font venir la justice (SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 485). Enfin, malgré lexpression de quelques velléités, aucun gentilhomme ne part guerroyer dans les Flandres. Aussi trouve-t-on, dans lécriture des Nouvelles exemplaires, un travail manifeste dévitement des scènes sanglantes qui sont prisées dans la lecture des romans du cycle dAmadís de Gaula.
Pourtant, du point de vue axiologique, on peut difficilement dire que la violence in absentia à lintérieur du recueil permet une prise de conscience lectorale des dangers de lirascible ; ce sont, plutôt, les débuts non-prometteur XE "Personnage non-prometteur" s de l« amant libéral XE "Libéralité" » qui jouent cette fonction.
al mismo instante que lo supe, me ocupó el alma una furia, una rabia y un infierno de celos, con tanta vehemencia y rigor, que me sacó de mis sentidos, como lo verás por lo que luego hice, que fue irme al jardín donde me dijeron que estaban, y hallé a la más de la gente solazándose, y debajo de un nogal sentados a Cornelio y a Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , aunque desviados un poco (AL, p. 123-124).
La suite des événements est une chaîne ininterrompue de violences verbales et physiques : Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" vitupère contre Cornelio et Leonisa ; il empoigne finalement son épée, imagine sortir vainqueur du duel quil entame contre le groupe de Cornelio, mais doit, au bout du compte, avouer sa défaite à larrivée des Turcs et même frôler la mort par pendaison. Au-delà dune description de la jalousie XE "Jalousie (masculine)" , Cervantès sattarde à développer les conséquences multiples que génère la colère XE "Colère (personnage)" consubstantielle au protagoniste masculin.
Le cadre bucolique et la caractérisation du protagoniste (« un loco furioso », p. 118) permettent de convoquer larchétype chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" de Roland, furieux à la découverte des noms dAngélique et Médor gravés sur les arbres (chant 23, 102-107). Reprenant ces bases chevaleresques qui avaient fasciné A. Quijano, Cervantès évite toute rhétorique de ladmiratio et, au contraire, met en exergue les dangers qui menacent le colérique XE "Colère (personnage)" lorsquil perd toute mesure. Le vocabulaire ne prête pas à équivoque : la colère du jaloux XE "Jalousie (masculine)" est un mal infernal. Même si le concept daveuglement nest pas prononcé, une conjonction dexpressions force son inférence par le lectorat (« Cuál ellos quedaron de mi vista, no lo sé » ; « perdí la de mis ojos » ; « no te sabré decir si », p. 116-118). Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" est pris dans un tourbillon démotions qui empêche sa raison de sexprimer. Cest une véritable réaction en chaîne, énoncée comme un phénomène implacable, que nous livre la narration, faisant de la vitupération puis de lagression les conséquences inéluctables de la colère jalouse (« despertar el enojo a la cólera, y la cólera a la sangre del corazón, y la sangre a la ira, y la ira a las manos y a la lengua »).
La colère XE "Colère (personnage)" , insiste Cervantès, est indigne des personnes de bien : elle doit principalement être lapanage des personnes dépourvues de civilité. Excepté Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , à qui lexpérience initiatique apprendra la sagesse, lauteur fait stratégiquement porter cette tendance sur les personnages construits comme des figures-repoussoirs ridicules. Cest, en effet, dans le milieu picaresque XE "Picaresque (veine)" que lon rencontre ce type de tempérament et de réaction. On trouvera, dabord, le sacristain dupé par Cortado XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , dont la narration nous fait comprendre quil parle « con algún tanto de demasiada cólera » (RC, p. 176). Vient ensuite Monipodio, lhomme le plus représentatif de la « mafia » sévillane (voir également Repolido). Le roi de la cour des miracles sévillane ne sait imposer le respect que par la colère :
Tornó de nuevo a jurar el mozo y a maldecirse, diciendo que él no había tomado tal bolsa ni vístola de sus ojos; todo lo cual fue poner más fuego a la cólera de Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , y dar ocasión a que toda la junta se alborotase, viendo que se rompían sus estatutos y buenas ordenanzas (p. 191).
Le discours axiologique passe, alors, par les personnages vecteurs de lexemplarité positive :
Viendo Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , pues, tanta disensión y alboroto, parecióle que sería bien sosegalle y dar contento a su mayor, que reventaba de rabia; y, aconsejándose con su amigo Cortadillo, con parecer de entrambos, sacó la bolsa del sacristán y dijo:
- Cese toda cuestión, mis señores, que ésta es la bolsa, sin faltarle nada de lo que el alguacil manifiesta; que hoy mi camarada Cortadillo le dio alcance, con un pañuelo que al mismo dueño se le quitó por añadidura.
Luego sacó Cortadillo el pañizuelo y lo puso de manifiesto (p. 191).
En se concertant avant de satisfaire limpulsif Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , les deux pícaros signifient quun comportement raisonné et maîtrisé (pas de précipitation et réflexion commune) force ladmiration.
Le récit autobiographique de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" stigmatise, également, lirascibilité humaine. Dès la première séquence, ce péché caractérisé (dans la théologie chrétienne) est décrié. Il est intéressant de voir combien la colère XE "Colère (personnage)" est représentée sur le modèle chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" :
Pero ninguna cosa me admiraba más ni me parecía peor que el ver que estos jiferos con la misma facilidad matan a un hombre que a una vaca; por quítame allá esa paja, a dos por tres meten un cuchillo de cachas amarillas por la barriga de una persona, como si acocotasen un toro. Por maravilla se pasa día sin pendencias y sin heridas, y a veces sin muertes; todos se pican de valientes, y aun tienen sus puntas de rufianes (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 547).
Dans les Nouvelles exemplaires, à lexception dune certaine forme de colère XE "Colère (personnage)" que nous préciserons dans le dernier chapitre de notre investigation, lirascibilité est associée au monde de la pègre, antithèse de lunivers policé du courtisan célébré par Baldassar Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" , Giovanni Della Casa ou Stefano Guazzo.
En réalité, la représentation modérée de la violence humaine, quelle soit physiologique, verbale ou physique, révèle à quel point Cervantès soigne lexemplarité diégétique de ses récits afin de marquer un tournant vis-à-vis de la culture violente des chevaliers de la littérature. En rupture avec la courtoisie chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , léconomie pulsionnelle mise en scène dans les Ejemplares ainsi que laxiologie associée à la violence se situent, toutes les deux, dans le droit fil de la civilité humaniste. Le discours exemplaire sécarte de la seule logique de la force et du bras : la réflexion, le verbe et les « bonnes manières » constituent à présent les conditions de la réussite, en témoigne le modèle, pourtant humble XE "Humilité" , proposé par Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et Cortado.
Réguler sa parole, ou la fable du pícaro courtisan
La civilité concerne en effet tout le monde : Sancho, pas moins quun autre, pouvait ainsi recevoir des conseils en matière de savoir-vivre XE "Savoir-vivre" . Lhumanité dépend de la parole, une activité que les manuels durbanité sétaient chargés de codifier (Margolin, 1994, p. 154) .
Avec ses Nouvelles exemplaires, Cervantès soumet ses lecteurs à des images de « conversation civile » appartenant aux sphères sociales les plus diverses. Nous en voulons pour preuve le fait que Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" ou Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" sont tous concernés par le problème de la régulation de la parole.
Depuis le Galateo, au moins, le pouvoir de conviction de la parole nest plus exclusivement attaché à la véhémence de lélocution. La discrétion est de rigueur ; elle permet à lhomme darriver à ses fins (Elias, 1973, p. 174-175). Dans le recueil, on trouvera un aperçu de cette idée si lon compare la harangue de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) aux mots que lhabile Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" distille dans le creux de loreille dAndrés :
Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , en oyendo el soneto, mil celosas imaginaciones le sobresaltaron. No se desmayó, pero perdió la color de manera que, viéndole su padre, le dijo:
- ¿Qué tienes, don XE "Don, réciprocité" Juan, que parece que te vas a desmayar, según se te ha mudado el color?
- Espérense dijo a esta sazón Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" : déjenmele decir unas ciertas palabras al oído, y verán como no se desmaya.
Y, llegándose a él, le dijo, casi sin mover los labios:
- ¡Gentil ánimo para gitano! ¿Cómo podréis, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , sufrir el tormento de toca, pues no podéis llevar el de un papel?
Y, haciéndole media docena de cruces sobre el corazón, se apartó dél; y entonces Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" respiró un poco, y dio a entender que las palabras de Preciosa le habían aprovechado (GT, p. 66-67).
Soutenue par le contexte gitan et par le symbolisme de la conseja (voir supra), la discrétion de la belle savère très efficace. Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , en fait, se contente dappliquer une méthode de civilité que lui avait soufflé le narrateur : « Llegaos a él en hora buena, y decilde algunas palabras al oído, que vayan derechas al corazón y le vuelvan de su desmayo » (p. 66).
La sociabilité de Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" et de Cortado nest pas moins exemplaire que celle de la noble Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" . Chez les deux pícaros, le souci de ne point trop parler est évident. Il se manifeste dabord entre eux avant que ne sinstalle une totale confiance XE "Confiance et défiance" (p. 165), puis, chez Monipodio, où les deux compères tentent de révéler le moins dinformation possible sur eux-mêmes : « la patria no me parece de mucha importancia decilla, ni los padres tampoco, pues no se ha de hacer información para recebir algún hábito honroso », explique Rincón (p. 185)
Ce type dattitude relève moins de la méfiance XE "Confiance et défiance" que dune parfaite civilité. La qualité de « buena crianza » que leur attribue laubergiste (p. 169), telle une mère de substitution, signale aux lecteurs du Siècle dor que les deux pícaros sont passés maîtres dans lart de l« honnête dissimulation ». Depuis Le courtisan, dissimuler, cest-à-dire non pas contrefaire la réalité (simuler voir CE) mais rester, tout simplement, discret (dissimuler, mentir par omission), était une nécessité pour le gentilhomme soucieux de ses intérêts (Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" , 1991, p. 159) ; il sagissait en effet de se garder de toute effusion émotionnelle, comme la colère XE "Colère (personnage)" , afin de se découvrir le moins possible. Il est notable, dans Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo, que ce nest pas la remise de la bourse qui provoque lintégration des deux jeunes hommes dans la confrérie criminelle, mais bien la capacité évidente à la discrétion de ces deux jeunes courtisans qui séduit le roi Monipodio (p. 185 et 189).
De façon moins prononcée que la troisième nouvelle, celle du Coloquio de los perros apporte, elle aussi, sa contribution à léducation sociale du lecteur. La forme du colloque, parallèle à ceux qui ont poursuivi la voie ouverte par le Courtisan comme P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" ou J. de Valdés, permet de traiter métaréférentiellement de la parole comme moyen de discussion. Il est donc probable que la forme dialoguée de la dernière nouvelle exemplaire ait répondu à un désir dadopter la thématique conversationnelle, essentielle dans tout bon manuel de savoir-vivre XE "Savoir-vivre" .
Avec Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , les lecteurs apprennent dailleurs à se garder de la médisance. En empêchant Berganza de « murmurar » (Forcione, 1984, p. 6-7), Cipión lincite à « filosofar ». Son intention est moins de censurer les incartades philosophiques de son ami que déviter quil ne tombe dans la satire individualisée que condamnait A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" dans sa poétique : « Por si el Pinciano con su azadón sacare vena poética y quisiere hacer un poema satýrico, le quiero dar unos avisos. Sea el primero que reprenda vicios generales y no a personas particulares, porque el que enseña virtud no conviene sea malo en manera alguna » (1998, p. 501). Le licencié de Verre, allergique aux autres, était tombé dans ce travers dagressivité qui le conduisait à violenter verbalement les individus quil rencontrait. Cipión, au contraire, rappelle à lordre son ami dans le but dobtenir de lui quil applique les règles éthiques recommandées par le médecin espagnol :
Por haber oído decir que dijo un gran poeta de los antiguos [Juvenal] que era difícil cosa el no escribir sátiras, consentiré que murmures un poco de luz y no de sangre; quiero decir que señales y no hieras ni des mate a ninguno en cosa señalada: que no es buena la murmuración, aunque haga reír a muchos, si mata a uno; y si puedes agradar sin ella, te tendré por muy discreto (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 551-552).
Savoir converser sans porter atteinte à autrui (« murmurar ») constituait, en effet, lune des vertus du « gentilhombre galateo » (Gracián Dantisco XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" , 1968, p. 146-150).
Laction sociale : lécole chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque"
Cervantès, avons-nous dit, accompagne le mouvement de la « civilisation des murs » en y apportant sa propre contribution, dordre fictionnel et nouvellier. Léconomie affective, mais aussi léconomie langagière, y apparaissent particulièrement représentées. Très clairement, la pulsion agressive qui était nécessaire aux chevaliers savère incompatible avec une sociabilité normale, « moderne ». Croire pour autant que, chez Cervantès, comme pour dautres auteurs espagnols (Blanco, 1994), la civilité humaniste supplante lidéologie courtoise chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" est illusoire. La majeure partie de laxiologie « exemplaire » reste redevable aux valeurs du chevalier errant, donc, au sens large, à la courtoisie.
Pour Cervantès, nul doute que la civilité recelait une incomplétude fondamentale. Même si, pour Erasme, la morale et létiquette étaient indissociables (Margolin, 1994, p. 153), dans la plupart des manuels de civilité, le savoir-vivre XE "Savoir-vivre" prôné sert essentiellement les intérêts de lhomme de Cour. En premier lieu, la normativité dans les murs aide XE "Aide, Auxiliaire" le courtisan à se vendre, comme Le Prince de N. Machiavel, dans le registre qui était le sien, aidait le chef dune province à conserver la maîtrise de son État. En second lieu, dans le monde du Courtisan, lhabit fait le moine ; les manières urbaines remplissent leurs fonctions à lintérieur dun espace réduit, comme celui de la Cour dUrbino, et sont orientées « vers la création dune opinion favorable ». B. Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" , pour ne parler que de cet auteur, « joue, avant la lettre, le rôle dun conseiller en communication » (Baillet, 1993, p. 169) ; courtoisie et hypocrisie sont, pour lui comme pour Giovanni della Casa, parfaitement compatibles :
pour cette vie quotidienne, nous avons besoin non de la vertu, mais de quelque chose qui ressemble à la vertu, non léthique, mais laménité, létiquette [
]. La bonne éducation remplace la rigueur morale, comme lérudition prend la place de la culture, comme lérudition prend la place de la culture, comme [
] limitation devient répétition mécanique (Garin, 1968, p. 140-141).
Le savoir-vivre XE "Savoir-vivre" courtois exprimé dans les romans de chevalerie soppose à celui de plusieurs humanistes sous un angle double. Dune part, le champ daction du chevalier est universaliste, ou en tout cas européen (voir le parcours dAmadís) ; dautre part, la concentration de la sociabilité autour des relations interpersonnelles empêche le savoir-vivre de sappliquer à un ensemble informe de personnes : le chevalier agit dhomme à homme, ce qui loblige à établir un lien éthique, où comptent exclusivement les concepts de justice, de bonté, et où la dissimulation na pas sa place.
Nous ne détaillerons pas, ici, toute la dette de lexemplarité cervantine vis-à-vis de léthique chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Tout juste souhaitons-nous rendre compte de lapplication des valeurs généreuses des chevaliers dans deux nouvelles fort révélatrices, La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" et El coloquio de los perros, même si lendurance dAndrés, la libéralité XE "Libéralité" de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , lhumilité de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , seraient à mettre également au compte des prouesses chevaleresques des héros exemplaires.
Notre choix des dernières nouvelles repose sur la particularité de leur structure. Le statut dauxiliaire des protagonistes espagnols de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" les met en situation de fournir, comme Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" avant eux, une aide XE "Aide, Auxiliaire" aux plus vulnérables. Les personnages de Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Berganza sont, également, intéressants parce quils possèdent le logos, cest-à-dire pour Aristote XE "Aristote" (Politique) à la fois lentendement et la parole (« hablamos con discurso », p. 540) ; le démarrage du colloque place les chiens à égalité avec les hommes. Mais la conclusion du parcours canin de Berganza va plus loin : à force de coups et de méchanceté, on comprend que le véritable animal politique de la fable, cest lhumble Berganza. Le chien errant constitue un nouvel avatar, ésopique et allégorique, du chevalier errant. Cervantès sefforce daligner cette fonction de défenseur des faibles sur limage populaire du chien de berger. Au tout début de la nouvelle, Berganza se coule dans ce moule archétypal qui lui collera à la peau et qui restera comme le support axiologique et emblématique de ses futures actions : « [me pareció] propio y natural oficio de los perros guardar ganado, que es obra donde se encierra una virtud grande, como es amparar y defender de los poderosos y soberbios los humildes y los que poco pueden » (CP, p. 549-550). Alonso Quijano, on le voit, aura, dans le personnel des Nouvelles exemplaires, fait des émules
Aider, être généreux XE "Libéralité" , ou la fable des étrangers
[
] los cavalleros andantes [
] quieren enmendar tuertos.
G. Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , Amadís de Gaula
Si don XE "Don, réciprocité" Juan et don Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" nont plus de bataille à mener en Flandres (p. 482), lItalie des nobles reste une lice où agir pour les chevaliers héritiers de la générosité XE "Libéralité" dantan. Agir en Italie, ce nest pas seulement démentir les allégations du Courtisan sur la présomption des Espagnols (1991, p. 133) ; cest surtout montrer que le savoir-vivre XE "Savoir-vivre" ibérique na rien à envier, au contraire, à celui que le petit monde des courtisans italiens a voulu imposer à lOccident. Dans La señora Cornelia, le paradoxe veut que seuls les descendants des maîtres en civilités italiens reçoivent des leçons de civilisation. Mais, dans son « cours de sociabilité », Cervantès opère un déplacement par rapport au modèle italien. Savoir vivre, cest savoir aider les personnes en difficulté quil sagisse
dAlfonso, qui symboliquement perd son couvre-chef, que récupèrera don XE "Don, réciprocité" Juan :
No quiero ser descortés, ya que soy desinteresado. Por hacer, señor, lo que me pedís, y por daros gusto solamente, os digo que soy un caballero español y estudiante en esta ciudad; si el nombre os importara saberlo, os le dijera; mas, por si acaso os quisiéredes servir de mí en otra cosa, sabed que me llamo don XE "Don, réciprocité" Juan de Gamboa (p. 486).
de Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" :
Sosegaos señora dijo don XE "Don, réciprocité" Juan, que ni el dueño deste sombrero es muerto ni estáis en parte donde se os ha de hacer agravio alguno, sino serviros con cuanto las fuerzas nuestras alcanzaren, hasta poner las vidas por defenderos y ampararos; que no es bien que os salga vana la fe que tenéis de la bondad de los españoles; y, pues nosotros lo somos y principales (que aquí viene bien ésta que parece arrogancia), estad segura que se os guardará el decoro que vuestra presencia merece (p. 490).
ou de Lorenzo :
por no dar cuenta a ningún pariente ni amigo mío, de quien no espero sino consejos y disuasiones, y de vos puedo esperar los que sean buenos y honrosos, aunque rompan por cualquier peligro (p. 499).
No más, señor Lorenzo dijo a esta sazón don XE "Don, réciprocité" Juan (que hasta allí, sin interrumpirle palabra, le había estado escuchando), no más, que desde aquí me constituyo por vuestro defensor y consejero, y tomo a mi cargo la satisfación o venganza de vuestro agravio; y esto no sólo por ser español, sino por ser caballero y serlo vos tan principal como habéis dicho, y como yo sé y como todo el mundo sabe (p. 500).
Pas moins quAmadís, Tirant ou A. Quijano, les Basques espagnols ne déméritent sur le chemin de la vertu chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Car, ce dont il est question dans la nouvelle exemplaire, cest bien de vertu et non détiquette. Lalliance des chevaliers don XE "Don, réciprocité" Juan et don Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , par son caractère éminemment extraordinaire et proche de la perfection, engage une lecture intellective, consciente de la grandeur chevaleresque et de lapplicabilité universelle des actions illustrées dans le récit.
De façon assez explicite, les deux Espagnols sont placés par Alfonso, Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" et Lorenzo dans des situations éthiques qui les forcent à accomplir les trois actes-types de tout bon chevalier :
secours XE "Aide, Auxiliaire" aux chevaliers en difficulté (Alfonso),
protection des jeunes femmes « andantes » et « en danger » (Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" ),
rôle de médiateurs dans les conflits (Lorenzo).
Lutilisation de ces actes présente lintérêt de correspondre à des réactions enracinées dans nos compétences biologiques (pôle II) ; en réutilisant les motifs chevaleresques (pôle I), Cervantès avait, ainsi, la certitude que les valeurs de secours XE "Aide, Auxiliaire" , de protection et de résolution de conflit seraient aisément repérables et assimilables par ses lecteurs.
Être fidèle et reconnaissant XE "Don, réciprocité" , ou la fable du chien et de son maître
Protecteur de brebis, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" nobserve pas moins que les deux Espagnols un comportement chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Mais son importance dans léconomie éthique du recueil consiste, surtout, dans la représentation de la fidélité comme valeur essentielle des relations interpersonnelles.
Le concept, bien sûr, avait trouvé des représentants célèbres puisque, comme en témoigne laccomplissement systématique du « don XE "Don, réciprocité" contraignant » par les preux, la courtoisie impliquait le respect de sa parole sur le modèle féodal. Dans le Coloquio de los perros, cest lemploi de larchétype canin qui fait sens. Comme lexplique Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" en exégète, le chien renferme la force dun véritable emblème :
Lo que yo he oído alabar y encarecer es nuestra mucha memoria, el agradecimiento y gran fidelidad nuestra; tanto, que nos suelen pintar por símbolo de la amistad; y así, habrás visto (si has mirado en ello) que en las sepulturas de alabastro, donde suelen estar las figuras de los que allí están enterrados, cuando son marido y mujer, ponen entre los dos, a los pies, una figura de perro, en señal que se guardaron en la vida amistad y fidelidad inviolable (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 542-543).
Le recours à limage du chien est à ce point fondamental que Cervantès insiste fortement sur son symbolisme proverbial, en prolongeant la réflexion de Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" par une autre de Berganza :
Bien sé que ha habido perros tan agradecidos que se han arrojado con los cuerpos difuntos de sus amos en la misma sepultura. Otros han estado sobre las sepulturas donde estaban enterrados sus señores sin apartarse dellas, sin comer, hasta que se les acababa la vida (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 543).
Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" ne change pas de maître au gré de ses intérêts, comme avant lui Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" . Ce sont les maîtres qui forcent Berganza à les abandonner sil veut réchapper à la mort. Comme le dit G. Sobejano, le protagoniste du récit est « siempre o casi siempre bueno » (Sobejano, 1975, p. 38). La bonté du chien est évidente lorsque Berganza retrouve Nicolás le Camard, cet ancien maître qui avait tenté de le fendre dun coup de couteau : le chien nexerce aucune vengeance. Lanecdote invite à nous demander si Berganza agit vraiment en chien ? Il est reconnaissant XE "Don, réciprocité" , de toute évidence, mais aucunement vindicatif, comme on pourrait sy attendre.
La représentation finale est révélatrice de limage emblématique annoncée au début ; elle la confirme même totalement. De lincipit, où limage-personnage de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" se limitait au seul archétype proverbial, à lexplicit, où on le redécouvre accompagné de son maître Mahúdes et de Cipión, le chien a progressé, indéniablement, non sur le chemin mondain de la proximité princière ou royale, mais sur celui, affectif et éthique, de la fidélité.
Que le protagoniste de la nouvelle soit un chien ou un gentilhomme, un gueux ou une doncella andante, le lecteur peut entrevoir dans chacune des Ejemplares la formulation dun code de bonne conduite émergeant à la faveur dune savante « conjointure », qui, dans la perspective surplombante des douze récits, permet de saisir toute lunité idéologique du recueil, fruit de lhabile interaction entre sociabilité humaine, civilité humaniste et courtoisie chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" .
( (
Alors, pourquoi le conte ? La question revient, lancinante. Au-delà des réponses poéticiennes qui ont pu être fournies lors du précédent chapitre, une première réponse thématique et axiologique est suggérée ici. Le conte est à la source des grands récits modernes : il en a certainement, pour Cervantès, les avantages mais pas les inconvénients. Du roman chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" et du récit picaresque XE "Picaresque (veine)" , lauteur conserve leur commune capacité à dire le vice humain et léthique civilisatrice. Dépassés, les héros chevaleresques trouvent, surtout, dans les héros contiques de 1613, des remplaçants à la hauteur de la tâche qui était la leur mais, aussi, à la mesure de la modernité de leur temps. Autant La Galatée et les Epreuves et travaux de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" et Sigismunda marquent une inflexion dans le cours du genre pastoral et du récit byzantin, autant les Ejemplares reprennent les origines de la picaresque et de la chevalerie romanesque pour recadrer leur exemplarité, jugée défaillante. Le dépoussiérage est considérable, puisquavec le récit bref cervantin, lhéroïsme est mis à la portée du plus grand nombre : il nest plus lapanage des fils de rois. Plus encore, les codes de bonne conduite introduits par lhumanisme (régulations émotionnelle et discursive) sont venus compléter larsenal éthique que les nouvelles avaient hérités de la morale épique et chevaleresque (secours XE "Aide, Auxiliaire" , fidélité, justice), louée, déjà, par un certain A. Quijano.
Il reste que, pour la majorité des Ejemplares, linitiation humaniste et chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" cède le pas à une formation complémentaire, dordre plus pragmatique : lamour. Cétait là lune des principales préoccupations dAmad-ís, le modèle dA. Quijano, que lécriture cervantine avait si bien su ridiculiser.
( Chapitre VII (
Linitiation à lamour
(exemplarité civilisatrice XE "Exemplarité : Exemplarité civilisatrice" II)
que estos enredos amorosos salgan a fines felices
Cervantès, GT (p. 90)
Lorsque, dans le premier chapitre, nous avons abordé la question de lexemplarité, cest à la thématique de lamour et du mariage XE "Mariage" que nous avons été confrontés. Sur le banc des accusés se retrouvaient les proses chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , sentimentale et pastorale. Un même chef daccusation les unissait : le danger de leur lecture dans la gestion amoureuse et dans la formation du couple. Quand la fable chevaleresque incitait au mariage clandestin, le récit sentimental laissait croire à la pertinence du désespoir XE "Espoir, espérance" suicidaire. La « sage » Felicia, elle-même, ne mérite plus son épithète puisquà linstar de son indigne homologue célestinesque, elle sappliquait à résoudre les conflits amoureux à coup de « baguette magique ».
Les deux romans qui précèdent la publication des Nouvelles exemplaires, La Galatée et le Don Quichotte de 1605, pointaient du doigt la possibilité dun dépassement humain des problèmes amoureux définis dans les genres romanesques précédemment évoqués.
Le chapitre 22 de Don Quichotte (1605), par lintermédiaire dun dialogue entre un prisonnier destiné aux galères royales et Alonso Quijano, manifeste non sans humour la nécessité dun tiers XE "Aide, Auxiliaire" pour régler les problèmes sentimentaux de la jeunesse. Notre hidalgo, malgré son désir de ne pas sétendre sur le sujet, est assez précis sur la fonction que doivent jouer les entremetteurs :
A no haberle añadido esas puntas y collar dijo don XE "Don, réciprocité" Quijote, por solamente el alcahuete limpio, no merecía él ir a bogar en las galeras, sino a mandallas y a ser general dellas; porque no es así comoquiera el oficio de alcahuete, que es oficio de discretos y necesarísimo en la república bien ordenada, y que no le debía ejercer sino gente muy bien nacida; y aun había de haber veedor y examinador de los tales, como le hay de los demás oficios, con número deputado y conocido, como corredores de lonja; y desta manera se escusarían muchos males que se causan por andar este oficio y ejercicio entre gente idiota y de poco entendimiento, como son mujercillas de poco más a menos, pajecillos y truhanes de pocos años y de poca experiencia, que, a la más necesaria ocasión y cuando es menester dar una traza que importe, se les yelan las migas entre la boca y la mano y no saben cuál es su mano derecha. Quisiera pasar adelante y dar las razones por que convenía hacer elección de los que en la república habían de tener tan necesario oficio, pero no es el lugar acomodado para ello (DQ I, 22, p. 239-240).
Les affirmations reprennent, indirectement, les mots du curé sur la fiction pastorale de J. de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" , de même quelles trouveront un écho dans la condamnation finale des suggestions matrimoniales XE "Mariage" contenues dans le roman de chevalerie (DQ II, 74 ; voir supra). Loin dêtre une remarque isolée, marquée par lironie auctoriale, lidée du personnage éponyme sinsère, visiblement, dans un système idéologique plus global. Il reste que le personnage ne va pas au bout de ses idées
De même, comme nous lavons dit dans le premier chapitre, le premier roman cervantin concrétise les appels de la Felicia de Gaspar Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" (Diana enamorada), puisquil évite tout recours à la magie. Elicio, amoureux de Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , que son père destine à être mariée à un berger portugais, est bien décidé à empêcher cet acte, avec laccord de sa belle. Pour autant, le sixième et dernier chapitre (libro) de cette « Primera parte » jamais achevée se conclura seulement sur les bonnes intentions du jeune amant : « cuando los ruegos y astucias no fuesen de provecho alguno, determinaba usar la fuerza y con ella ponerla en libertad » (Galatea, p. 440).
Une porte souvre pour lamoureux malheureux, avec la perspective dun usage de la force, que le roman de 1605 aura à cur dillustrer. Dans le chapitre 21 (DQ I), qui précède celui des galériens, le recours à la force est envisagé comme la solution ultime aux problèmes amoureux ; mais, cette fois, le héros malheureux, cest Alonso Quijano. Lhidalgo, relatant sur le mode archétypal lexistence du parfait chevalier, évoque lidée suivante en cas dimpossibilité matrimoniale XE "Mariage" :
unos fueron, que ya no son, y otros son, que ya no fueron; y podría ser yo déstos que, después de averiguado, hubiese sido mi principio grande y famoso, con lo cual se debía de contentar el rey, mi suegro, que hubiere de ser. Y cuando no, la infanta me ha de querer de manera que, a pesar de su padre, aunque claramente sepa que soy hijo de un azacán, me ha de admitir por señor y por esposo; y si no, aquí entra el roballa y llevalla donde más gusto me diere; que el tiempo o la muerte ha de acabar el enojo de sus padres (DQ I, 21, p. 233).
Lidéalisation de la force comme prolongement de la volonté, alliée à la facilité avec laquelle nombre de disciples de Galaor XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" concluaient sur loreiller leurs rencontres avec les jeunes filles, permettait dassocier allègrement violence et sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" , ce que fait sans remords notre bon Quijano. Sil avait agi sur ce modèle, le malheureux Leriano XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" de la Cárcel de amor naurait sans doute pas trouvé la mort. Aurait-il été heureux pour autant ? Lironie cervantine décelable dans lhistoire du « Caballero del Sol » (DQ I, 21) nautorise pas une semblable interprétation.
Limportance du sujet amoureux
La question implicite à tous ces récits nappartient pas au domaine de la fiction.
Les doctes contemporains de Cervantès (pôle Ib), mais aussi, avant eux, Dante Alighieri (voir supra) navaient de cesse de rappeler le lien entre la fiction et la vie. Sans leur donner raison pour autant, une compréhension lucide des textes impose de considérer les lecteurs qui se frottent à eux.
Sara Nalle, dans son étude des relevés inquisitoriaux de Cuenca, confirme les données des lettrés fulminant contre la prose chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" et pastorale : les lecteurs duvres récréatives sont généralement des jeunes. Et la chercheuse de souligner que la majorité des lecteurs de romans était des célibataires (1989, p. 88-89). Au-delà de la question de lâge, la condition du célibat semble être au cur des craintes exprimées par les humanistes. Un autre élément de réflexion nous est fourni par le savoir commun et les sciences expérimentales : ladolescence constitue une période dacuité amoureuse sans précédent dans le cycle de lexistence humaine (Cyrulnic, 2005). Dans leurs lectures comme dans leur vie psychique (pôle IIb), les jeunes, notamment, éprouvent une attraction toute particulière pour les sujets sentimentaux, comme cela transparaissait des réactions lectorales de Maritorne et de la fille de laubergiste (voir supra).
Deux points se révèlent, donc, essentiels dans lapproche axiologique des nouvelles cervantines : lamour et le mariage XE "Mariage" , dans leurs relations mêmes. Si le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" en avait fait son axe majeur (voir supra), Cervantès ne se départ nullement, lui aussi, dune telle polarisation diégétique. Dans son prologue, il a beau rester évasif sur la thématique des récits qui forment le recueil exemplaire, il nen livre pas moins un indice important : « quiero decir que los requiebros amorosos que en algunas hallarás, son tan honestos, y tan medidos con la razón y discurso cristiano, que no podrán mover a mal pensamiento al descuidado o cuidadoso que las leyere » (NE, p. 18) ; le mot est lâché. Linformation thématique fournie sur le contenu sentimental des récits est dautant plus précieuse quelle est, en fait, la seule du péritexte. Cervantès, sans en avoir lair, reprend la présentation entamée plus de deux siècles auparavant par J. Boccace ; il fait du novelliere espagnol un recueil de récits où lamour domine. Respectant les consignes rhétoriques de lexorde, Cervantès fournit la clé herméneutique globale du recueil (son docilem parare) et celle-ci est on ne peut plus explicite. Certes, les nouvelles ne content pas toutes une histoire damour (voir « los requiebros amorosos que en algunas hallarás », p. 21), mais force est de reconnaître que Cervantès propose delles un tel horizon dattente. Pour les lecteurs qui vont suivre lordre de succession des nouvelles, la première et la seconde nouvelles ne contredisent pas cette anticipation, bien au contraire.
Mais prenons un peu de recul pour mieux apprécier la spécificité didactique et amoureuse des Novelas ejemplares.
Première tentative romanesque : la Primera parte de La Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" dividida en seis libros
À propos de La Galatée, Antonio Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" et Florencio Sevilla Arroyo avaient soulevé une question essentielle : « Pourquoi Cervantès a-t-il débuté sa carrière avec un roman pastoral ? ». Deux réponses sont apportées. La première confère un rôle essentiel au prestige dont jouissait la littérature bucolique parmi les humanistes et au fait que cette tradition était nourrie par la philosophie néoplatonicienne. La seconde explication voit dans la pastorale le moyen de lier de façon ludique lart littéraire à la vie réelle :
sobre todo era un género sumamente convencional y artificioso que, a pesar de ello, estaba abierto a la realidad contemporánea. Y allí se halla una de las claves fundamentales si no la definitiva. No en vano Cervantes se dedicó a ahondar en esa dimensión y trasladó, en buena medida, la bucólica al duro suelo de la realidad [
]. La posibilidad de situar en el mismo plano convencional de la mítica y fabulosa Arcadia las riberas del Tajo y del Henares, en las cercanías de Toledo y de Alcalá, le resultaban muy atractiva, porque, además de dar rango bucólico a su patria, le permitía mezclar en el mismo nivel a personajes ficticios, como los pastores convencionales Elicio, Erastro y Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , con personajes reales, como él mismo, bajo el disfraz de Lauso, o sus amigos Figueroa y Laínez, denominados a la manera pastoril Tirsi y Damón (Galatea, p. IX-XIII).
Au-delà des différences relevées dans ces deux réponses, un même fil conducteur sexprime de façon latente. Les théories néoplatoniciennes de la Renaissance développées par Marsile Ficin XE "Ficin, Marsile (Comentario al Banquete de Platón)" , Pietro Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , Baldassar Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" ou Léon lHébreux ont toutes pour point commun la question sentimentale. Quant à la « réalité » que la prose pastorale aime à évoquer, elle renvoit tout autant à lamour. Les deux critiques espagnols en avaient parfaitement conscience :
De este modo, el espacio eglógico se veía invadido por la vida real, por las discusiones sobre el amor que auténticamente acaecían en su círculo de amigos, lo que implicaba llevar la academia literaria al ámbito bucólico, y con ella los poemas verdaderos de estos célebres poetas, sus amores, sus preocupaciones, sus deseos, etc. (ibid.).
Nous pensons devoir nuancer, toutefois, ces réflexions par un élément paratextuel non dénué dimportance. Ce qui est en jeu dans la pastorale cervantine, cest moins une représentation de lamour humain que la discussion philosophique qui lirrigue. Le prologue est très clair à ce sujet :
Bien sé lo que suele condemnarse exceder nadie en la materia del estilo que debe guardarse en ella, pues el príncipe de la poesía latina fue calumniado en alguna de sus églogas por haberse levantado más que en las otras; y así, no temeré mucho que alguno condemne haber mezclado razones de filosofía entre algunas amorosas de pastores, que pocas veces se levantan a más que a tratar cosas del campo, y esto con su acostumbrada llaneza (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 18).
Lensemble des histoires amoureuses sintègre dans une organisation plus intellectuelle que romanesque. Lespace de la diégèse encadrante est fixe, cest un premier signe (p. XXI) ; les deux noyaux du roman, que sont la disputa entre Lenio et Tirsi (chapitre IV et point dorgue de luvre) et lhistoire damour entre Elicio et Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" (chapitre I à VI et trame principale), en fournissent deux supplémentaires. Quant aux multiples personnages (presque quatre-vingt) qui peuplent le roman, ils incarnent les multiples possibles de lamour humain (p. XXV). Bref, à la différence des deux romans de la Diana, le discours romanesque ploie sous la masse de la philosophie amoureuse structurant luvre. Le lieu statique de la fable se reconfigure, ainsi, comme une « école de lamour », espace où peuvent sexprimer non seulement la difficulté sentimentale mais aussi, de façon plus positive et constructive, une « science » (p. 80, 275), prêchée par les apôtres laïcs de la question (Tirsi et Damón, p. 117, 274). Aussi a-t-on limpression que Cervantès intervient là où lenseignement chrétien cesse ses prescriptions : au sujet des préoccupations du cur, différentes de celles de lâme (p. 116-117).
Bible pour les yeux du cur la Primera parte de la Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" dividida en seis libros ? La symbolique du chiffre six, entachée dincomplétude, et la condition de « premier volet » nous font pencher pour une vision moins idéaliste du livre de 1585. Il est certain que le premier roman cervantin et la prose pastorale en général présentent quelques tentatives pour évoquer le « bon amoureux » et le « véritable amour » (p. 413, 323). Le berger constitue même une image canonique de lhomme expérimenté en matière sentimentale : cest le cas pour Tirsi dans La Galatée (p. 96-97, 260) mais, aussi, pour Eusebio XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" dans Don Quichotte (1605).
Rústico soy, pero no tanto que no entienda cómo se ha de tratar con los hombres y con las bestias.
- Eso creo yo muy bien dijo el cura, que ya yo sé de esperiencia que los montes crían letrados y las cabañas de los pastores encierran filósofos (DQ I, 50, p. 575).
Malgré tout, ces affirmations restent ponctuelles, et, avec toute leur expérience, Tirsi et le chevrier ne sont pas des paradigmes du bonheur en amour (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 98-102 ; DQ I, 51, p. 580-581). À nous de voir, donc, tout ce que la pastorale recèle dincomplétude, pour Cervantès, sur le sujet qui constitue, pourtant, son axe narratif principal. Car cest notamment sur les imperfections du genre que notre auteur édifie les piliers sentimentaux de son « exemplarité ».
En premier lieu, le débat didées, plus ou moins résolu, est le mode par excellence de la philosophie exprimée dans La Galatée, à limage de la joute verbale à laquelle participent Tirsi et son contradicteur Lenio (manque dexemplarité narrative).
Cette littérature, très prisonnière dune rhétorique romanesque éculée, ne peut, en outre, sassimiler quindirectement à la « réalité ». Comme le souligne Lotario dans la Novela del curioso impertinente, les poètes qui traitent la question sentimentale, « en cuanto enamorados, siempre quedan tan cortos como verdaderos » (Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" p. 400). Plus encore, chez Cervantès, comme dans la plupart des uvres citées par P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" dans ses Asolanos, il ressort très nettement que la narration littéraire se complaît dans le malheur (manque dexemplarité diégétique et structurelle). Dans La Galatée, seule lhistoire des amis Timbrio et Silerio se révèle pleinement satisfaisante pour ses protagonistes (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. XIII-XXVI). De lavis de Perotino, le premier personnage des Asolanos, cest lensemble de la poésie amoureuse qui porte le sceau du malheur ; il sexprime en ces termes :
en cada libro, en cada hoja, se lee y se escribe siempre miserable enamorado, desdichado amador. Sin falta, ninguno hay que al Amor le llaman apacible, nadie dulce, nadie humano le nombró jamás ; cruel, áspero, fiero y de otros tales nombres todos los libros están llenos cuanto escribe mil de Amor. Leedlo y poco más o nada hallaréis en cada uno, sino dolor. En algunos de ellos suspiran sus versos; de otros muchos libros enteros, lloran las coplas, la tinta, el papel y los mismos volúmenes son todo fuego, pues injurias, sospechas, enemistades, guerras no hay canción que trate de Amor que no las cuente, y éstos, en Amor, son dolores medianos y pasajeros. Desesperaciones, destierros, venganzas, prisiones, heridas, muertes, ¿quién puede, leyendo, pasar los ojos enjutos? Y de éstas no solamente están llenas las fábulas livianas y muy divulgada de los poetas, sino también las historias más graves y los muy guardados añales están de ellas salpicadas. Que por callar de los desdichados amores de Píramo y de Tisbe, de las llamas desenfrenadas de Mirra y de Bilis, y del errar culpable y largo de Medea, del cual nos hizo mención la misma doncella, y de los fines muy dolorosos de todos ellos, los cuales, puesto que no fuesen verdaderos, al menos fueron compuestos en fábulas por los antiguos para enseñarnos que tales pueden ser los de los verdaderos amores (Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , 1990, p. 93).
Une troisième raison explique que la poétique pastorale ait été jugée insuffisante par Cervantès : la narration bucolique impose une lecture longue. Il y a là un paramètre déjà reproché aux romans de chevalerie (voir supra). Du fait de la structure byzantine et de lenchevêtrement des trames narratives de La Galatée, la lecture des cas amoureux ne peut être que discontinue, sinueuse, ce qui hypothèque lefficace même de lexemplarité recherchée.
Nous percevons, enfin, une quatrième et ultime raison justifiant un recadrage de lexemplarité sentimentale dans lécriture cervantine. Avec son habitude de mettre en scène lémotion amoureuse, lécriture pastorale (celle de J. de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" en tête) est tombée dans le piège de la thématique passionnelle, sans quait été trouvé de chemin pour en sortir par dhumains pouvoirs, sans magie aucune. Juan Bautista Avalle-Arce a beau mettre en relief la tentative rationaliste de G. Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" (1974, p. 123), les herbes surnaturelles conservent, au sein de son uvre, leurs prérogatives narratives dans le traitement des cas amoureux.
Dans ces conditions, il est légitime de se demander quels avantages Cervantès pense tirer conjointement de la novella et de la conseja.
La solution de la forme brève : de la nouvelle aux récits archaïques
Le principal intérêt de la nouvelle est sa réputation : elle est associée, pour le lecteur de lépoque, à un traitement sulfureux des récits amoureux, paramètre dautant plus piquant que ces narrations sont censées sappuyer sur des cas « réels », avérés, appartenant à lhistoire intime des populations (voir supra). Lautre atout du genre est sa forme ramassée qui lui confère son unité narrative et lectorale.
Il appartient, alors, à Cervantès dappliquer à ce patron générique décrié une matière plus appropriée. Les motifs des récits archaïques feront « merveille ». À la Renaissance, les lettrés trouvent aux histoires païennes un avantage considérable dans leur possibilité à dire le fait amoureux, notamment, sa dimension naturelle. Erasme, dabord, considère lOrphée des récits mythologiques comme le porte-parole symbolique du mariage XE "Mariage" : « Ni más ni menos daban a entender que este héroe sabio y fecundo, a unos hombres silvestres y berroqueños, que vivían como alimañas montesinas, los redimió de la Venus vaga y los redujo a las santas leyes del matrimonio » (1964, p. 433). Mais, indépendamment des liens matrimoniaux, cest surtout Pietro Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" qui systématise lidée que les hommes primitifs ont appris à vivre et à « bien » aimer grâce à la « Poésie » des temps les plus reculés :
los poetas, que fueron los primeros maestros de las vidas en los tiempos en que los hombres rústicos y salvajes no se ayuntaban aun entre ellos como convenía, enseñados de la naturaleza, que les había dado el habla, inventaron versos dulces, con los cuales, cantando, ablandaban la dureza de aquellos pueblos, los cuales, como saliesen de entre los árboles y las peñas, sin más adelante saber qué cosa ellos eran, llevaban su vida acaso y vagabundos como fieras. Y luego empezaron a cantar aquellos primeros maestros sus canciones, traían en pos de sí a aquellos hombres salvajes embelesados con el deleite de sus voces a donde quiera que ellos iban cantando. ¿Qué otra cosa pensáis que fue la suave vihuela de Orfeo, que entre los árboles las fieras alimañas, los árboles de sus bosques, de las peñas de los duros cantos y las corrientes aguas de su curso revocaba, sino la simple voz de uno de aquellos cantores primeros, en pos del cual se iban aquellos hombres que moraban con las fieras alimañas entre los árboles y en los montes y peñas y en las riberas de los ríos? Mas además de esto, porque, ayuntada aquella gente ignorante, convenía enseñarlos a vivir y demostrarles la calidad de las cosas para que, siguiendo las buenas, se apartasen de las malas; y no siendo capaces aquellos ánimos angostos de la grandeza de la naturaleza, ni pudiendo en sus mentes somnolientas y groseras entrar razón alguna que se les dijese, inventaron también las fábulas, debajo de cuyo velo encerraban la verdad, como debajo de vidrio transparente. De esta manera, cebándolos de continuo con la novedad de las cosas fingidas y a veces entre ellas descubriéndoles la verdad, cuándo con una fábula y cuándo con otra, poco a poco les enseñaron la vida mejor. Así que en aquel tiempo del mundo tierno y nuevo y de aquellos pueblos groseros, Amor, juntamente con otros muchos, fue llamado dios [
] para mostrar a aquella gente torpe con este nombre dios cuánto en los corazones humanos podía esta pasión (1990, p. 96-97).
Pour les humanistes de la Renaissance, le lien qui unit le récit archaïque au discours amoureux remonte aux origines de la civilisation. On comprend donc que Cervantès ait été séduit par les potentialités thématiques de la conseja, prise au sens large.
Dailleurs, depuis que celle-ci a été définie par J. Boccace dans sa Généalogie (voir supra), les auteurs ont tout loisir de constater que ce lien archaïque ne sest pas défait. La thématique sentimentale, comme nous lavons relevé dans le chapitre 3, se taille une place de choix au sein des quatre polarités psychologiques du conte merveilleux (biologie intuitive, gestion du danger, question amoureuse et esprit social). Si lon considère que Cervantès a pu accroître sa familiarité avec la tradition des contes des Mille et une nuits lors de sa captivité africaine, il faut alors prendre conscience du poids qua pu avoir sur lui le fort ancrage érotique du répertoire oriental.
Le récit archaïque et ce nest pas le moindre des paradoxes jouit, pour terminer, dune considération énorme chez les hommes de la Renaissance car il donne à comprendre le symbolisme de lhistoire narrée avec une certaine évidence, même si ce symbolisme est toujours en partie voilé. Pour preuve : il aurait été inventé pour sadresser à des hommes ressemblant avant tout à des bêtes (P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" ). Cette perspective concorde avec luvre de Cervantès qui semble vouloir régler son compte à toute une rhétorique artificielle et hermétique. Dans La Galatée, il avait fait dire à Lenio à propos de certains poèmes :
[No son de mi gusto aquellas canciones] que a cada paso llegan a mis oídos, llenas de mil simples conceptos amorosos, tan mal dispuestos e intricados que osaré jurar que hay algunas que, ni las alcanza quien las oye, por discreto que sea, ni las entiende quien las hizo. Pero no menos fatigan otras que se enzarzan en dar alabanzas a Cupido y en exagerar su poder, su valor, sus maravillas y milagros, haciéndole señor del cielo y de la tierra, dándole otros mil atributos de potencia, de mando y señorío. Y lo que más me cansa de los que las hacen es que, cuando hablan de amor, entienden de un no sé quién que ellos llaman Cupido, que la mesma significación del nombre nos declara quién es él, que es un apetito XE "Sexualité : pulsion sexuelle (apetito lascivo)" sensual y vano, digno de todo vituperio (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , IV, p. 242).
Chez notre auteur, depuis 1585 au moins, ces deux volontés, de revenir à un discours dont la « philosophie » est accessible et de tordre le cou à une vision stéréotypée de lamour, se rejoignent dans le conte merveilleux où le phénomène amoureux est souvent décrit dans sa dimension naturaliste. Il ne reste à Cervantès quà adapter le patrimoine archaïque des consejas aux nécessités de ses démonstrations didactiques.
1. Avertir les néophytes en amour (exemplarité anticipatrice XE "Exemplarité : Exemplarité anticipatrice" )
Dans le domaine des sentiments comme dans celui de lhumanité, Cervantès se sert de lexemplarité anticipatrice du récit archaïque pour préparer lavenir de ses lecteurs.
B. Bettelheim a bien montré que les contes merveilleux ne convenaient pas seulement aux lecteurs dâge mûr qui reconnaissaient dans les péripéties des situations semblables aux leurs : le langage symbolique parle aussi aux candides qui nont pas encore été confrontés à une expérience amoureuse (1999, p. 427). De même, la pertinence des Nouvelles exemplaires se situe dans la perspective dune initiation à des réalités encore ignorées.
À lépoque de notre auteur, la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" nest pas un mystère XE "Mystère, énigme" pour les plus jeunes lecteurs. Lintimité minime dont disposaient les familles imposait inévitablement aux enfants le spectacle des ébats parentaux (Elias, 1973, p. 371-418). Il a fallu attendre les modifications de lespace familial et le renforcement de lordre moral du XIXe siècle pour que la culture occidentale recommande aux parents de dire à leurs enfants que les bébés naissaient dans les choux (ibid., p. 390-398).
Lamour, par contre, est beaucoup plus mystérieux. Très tôt, Cervantès avait compris que trois grands espaces de connaissance, à la fois, fascinent et échappent à la compréhension des jeunes ; ses uvres prouvent quil est très attentif à ces trois domaines dintérêt lectoral et sentimental : le sexe opposé, les émotions amoureuses et la vie de couple.
-A-
Initiation prématrimoniale
Dès La Galatée, Cervantès percevait que les uvres récréatives devaient apporter quelques repères sur la psychologie de lhomme et de la femme. Néanmoins, il faut attendre les Nouvelles exemplaires pour que le discours romanesque offre des recoupements diégétiques assez manifestes.
De quelques défauts féminins : malice XE "Malice (féminine)" et manque de lucidité
Manifestement, les personnages féminins, de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" à Costanza (GT, IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , en passant par la mère de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (FS), sont porteurs dune force morale, même si les Halima et autres Estefanía nuancent le tableau dans le sens de la malice XE "Malice (féminine)" , un défaut caractéristique du discours populaire quavait dailleurs isolé J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" dans son De institutione feminae Christianae. Lamoureux doit donc rester sur ses gardes, comme lindique le récit de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" .
Les particularités du comportement amoureux masculin
Lincontinence sexuelle
Concernant les hommes, Cervantès prévient ses lectrices : lengagement amoureux, voire matrimonial XE "Mariage" , que ces messieurs jurent sincère est, couramment, une stratégie destinée à assouvir la pulsion sexuelle du mâle, contrairement à ce que limage récurrente de la pastorale fait croire à la gent féminine. La burla se cache souvent derrière lépanchement sentimental. Don Fernando XE "Dorotea, Fernando" représentait, dans la première partie de Don Quichotte, cette tendance masculine. Les Nouvelles exemplaires systématisent ce message pour le rendre plus visible et anticipent, ainsi, le projet de María de Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" y Sotomayor. Le discours du desengaño préparateur à lexpérience amoureuse sexerce sous deux formes, principalement. Il y a la présence des abuseurs, comme les musulmans de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , Loaysa, Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ou Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , qui cachent sous de bonnes intentions une claire volonté de satisfaire leur concupiscence (alevosía, traición) ; et il y a les discours de plusieurs autres personnages, moins ambivalents axiologiquement, qui tiennent à confirmer cette réalité, même sils ne lexpriment que pour mieux sen détacher. Les deux premiers protagonistes masculins, par exemple, insistent pour se définir comme des hommes nayant aucune ambition de conquête purement sexuelle (« Yo no la pretendo para burlalla », p. 53 ; « [mis deseos] iban encaminados a fin honesto y virtuoso », p. 114). Plus insistant que dans La Galatée et dans le premier Don Quichotte, Cervantès fait uvre de prévention. Le donjuanisme nest pas apparu avec luvre présumée de Tirso de Molina. Léthologie montre quil est une constante du comportement masculin, une forme de prédation XE "Agresseur, prédation" non agressive (Vincent, 2004, p. 34). La mise en évidence dune séduction hypocrite chez les personnages masculins nest pas fondamentalement différente du projet qui animait De institutione feminae Christianae ; elle sadresse essentiellement aux lectrices, qui sont les premières concernées par les conséquences de lamour charnel (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" DD).
Mais lexemplarité cervantine, à la différence de celle qui caractérise le traité de J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" (1995, p. 163-176) ou les desengaños de María de Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" , ne vise pas une condamnation du penchant masculin. La seule véritable prédation XE "Agresseur, prédation" sexuelle exécutée par séduction mensongère (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ne confine pas à la tragédie ; elle aboutit, au contraire, à célébrer la grande capacité de défense chez la femme (voir également Dorotea XE "Dorotea, Fernando" dans DQ I). Cervantès présente un constat, plus quil nenjoint aux femmes de refuser toute sincérité aux hommes. De façon exemplaire, Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" est dailleurs prête à se marier avec Andrés, si ses dires se confirment, ce qui, de fait, arrivera. La leçon des novelas rejoint celle des consejas. Dans les contes merveilleux, il nest pas rare que le Héros oublie « par enchantement » la fidélité quil devait garder à la Fiancée à laquelle il avait promis le mariage XE "Mariage" . La « Novela del Gran Soldán XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" » narrée par L. Gracián Dantisco (voir supra) témoigne de cette tradition : après sêtre échappé de Perse, le « Prince » ne se souvient plus dAxa, qui, pourtant, lavait aidé à obtenir la liberté XE "Liberté (en amour)" (1968, p. 160-161). Comme tant dautres contes, le motif de loubli sentimental symbolise un comportement typique chez le jeune homme infidèle.
Pour Cervantès, limportant est de signaler aux jeunes naïves, auxquelles les doctes commençaient à sadresser (Vives XE "Vives, Juan Luis" , 1995, p. 17-28), certaines constantes du comportement masculin pour mieux les y préparer. Mais, dans les Ejemplares, à linverse du propos de J. L. Vives, la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" masculine nest pas un mal à combattre : cest une donnée du réel dont il faut plutôt saccommoder.
En effet, lécriture exemplaire ne montre pas seulement la duplicité chez lhomme. Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et le père de Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ne sattardent pas à couvrir de boniments leur proie féminine : chez eux, la conquête sexuelle se résume au viol (FS, p. 306 ; IF, p. 434-435). Par le biais des emprunts aux contes merveilleux, Cervantès rend compte dune tendance masculine plus globale, ce que le seul motif de la tromperie ne faisait que partiellement.
Dans linitiation amoureuse que lauteur propose aux néophytes, ce panorama est important car il permet déveiller les lecteurs à la réalité sexuelle. Sur le modèle des consejas, les nouvelles ont pris en charge la révélation du mystère XE "Mystère, énigme" de la nubilité. Nous ne répèterons pas, ici, les développements qui avaient établi le lien entre la thématique de léveil sexuel dans les Ejemplares et le substrat féerique ; rappelons seulement que la nouvelle de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , plus quaucune autre dans le recueil, se charge de dévoiler limportance de léclosion de la physiologie sexuelle à ladolescence (« como fue creciendo Isabel, que ya cuando Ricaredo ardía tenía doce años, aquella benevolencia primera y aquella complacencia y agrado de mirarla se volvió en ardentísimos deseos de gozarla y de poseerla », EI, p. 219).
La passion amoureuse chez lhomme
On insistera maintenant sur la dimension moins proprement sexuelle des débuts amoureux qui sont affichés dans le recueil. La première nouvelle, La gitanilla, sappesantit sur lamour dAndrés pour en montrer la spécificité. Le jeune homme, évidemment, croit en la pérennité de sa passion pour Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" : « Para con ella es de cera mi alma, donde podrá imprimir lo que quisiere; y para conservarlo y guardarlo no será como impreso en cera, sino como esculpido en mármoles, cuya dureza se opone a la duración de los tiempos » (GT, p. 53). Le rôle du personnage lucide incarné par la belle gitane le rôle de son autorité consiste à briser la croyance en léternelle passion :
Yo, señor caballero, aunque soy gitana pobre y humildemente nacida, tengo un cierto espiritillo fantástico acá dentro, que a grandes cosas me lleva [
Aunque] de quince años (que, según la cuenta de mi abuela, para este San Miguel los haré), soy ya vieja en los pensamientos y alcanzo más de aquello que mi edad promete, más por mi buen natural que por la esperiencia. Pero, con lo uno o con lo otro, sé que las pasiones amorosas en los recién enamorados son como ímpetus indiscretos que hacen salir a la voluntad de sus quicios; la cual, atropellando inconvenientes, desatinadamente se arroja tras su deseo, y, pensando dar con la gloria de sus ojos, da con el infierno de sus pesadumbres. Si alcanza lo que desea, mengua el deseo con la posesión de la cosa deseada, y quizá, abriéndose entonces los ojos del entendimiento, se vee ser bien que se aborrezca lo que antes se adoraba (p. 53-54).
Le propos défendu par Cervantès dans son anthropologie de lamour masculin est contraire à celui de J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" . Le viol est un fait mais pas une généralité ; Cervantès en donne des exemples (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , mais ne le justifie pas comme une tendance masculine. Par contre, ainsi que le prouvent Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (GT) et Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (EI) et, surtout, le discours programmatique et universaliste de Preciosa, lamour impétueux est toujours transitoire. Cervantès ne réduit pas lémotion amoureuse à la pulsion sexuelle. La période de deux ans que Preciosa impose à Andrés avant de se marier répond à une logique émotionnelle :
habéis de considerar que en el tiempo deste noviciado podría ser que cobrásedes la vista, que ahora debéis de tener perdida, o, por lo menos, turbada, y viésedes que os convenía huir de lo que ahora seguís con tanto ahínco. Y, cobrando la libertad perdida, con un buen arrepentimiento se perdona cualquier culpa (p. 55).
Léthologie et la neurobiologie confirment aujourdhui les intuitions dantan. Lamour se décompose dans notre espèce en plusieurs périodes physiologiques, dont la première, la passion, dure environ deux ans (entre 18 et 36 mois) et sexprime, comme le dit Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , tel un « besoin ». Remplaçant lemblématique Cupidon XE "Contes merveilleux : Eros et Psyché (AT 425)" pour offrir de lamour une vision naturalisée (physiologique) plus convaincante, Cervantès noublie pas, non plus, de rappeler que le niveau de lucidité baisse lors de lattraction amoureuse. Laffirmation de Preciosa selon laquelle Andrés pourrait retrouver la raison connaît une démonstration nouvellière dans la Novela del casamiento engañoso. Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , avant de tomber complètement dans le piège tendu par Estefanía, est victime de sa propre cécité :
Yo, que tenía entonces el juicio, no en la cabeza, sino en los carcañares, haciéndoseme el deleite en aquel punto mayor de lo que en la imaginación le pintaba, y ofreciéndoseme tan a la vista la cantidad de hacienda, que ya la contemplaba en dineros convertida, sin hacer otros discursos de aquellos a que daba lugar el gusto, que me tenía echados grillos al entendimiento, le dije que yo era el venturoso y bien afortunado en haberme dado el cielo, casi por milagro, tal compañera (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 526).
Les effets aveuglants de lintempérance amoureuse avaient été abondamment étudiés par Léon lHébreux (voir notamment, 1993, p. 600-601). Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" est fasciné par la femme quil rencontre ; il cède à la force des plaisirs (deleites) que son état passionnel provoque. Léclat de la beauté et celui de largent dont il espère devenir propriétaire par le mariage XE "Mariage" ne sont tels, peut-on comprendre, quen raison de lexcitation amoureuse (« quedé abrasado », p. 525). En effet, la découverte du visage dEstefanía révèle que le personnage masculin sest laissé séduire par la seule main que la pícara avait découverte : « No era hermosa en extremo » apprend-on ensuite (ibid.). Mais rien ny fait : la maison dEstefanía a beau navoir rien dexceptionnel non plus (« una casa muy bien aderezada »), Campuzano ne peut se défaire de la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" quexercent sur lui ce que L. lHébreux appelle les « apparences » (1993, p. 600). Il devra finalement se rendre à lévidence concernant la richesse de son épouse, comme cela avait été le cas pour sa beauté : tout nétait quillusion.
Pour autant, on laura compris, la fiction cervantine nest pas une attaque en règle contre la pulsion sexuelle masculine en général ; elle initie plutôt les lecteurs, hommes et femmes (exemplarité anticipatrice XE "Exemplarité : Exemplarité anticipatrice" ), pour les tenir avertis. Seules les conséquences de la passion sont visées, cest-à-dire, à la fois, laveuglement consécutif à lémotion et la chute inéluctable du désir passionnel masculin au bout de quelques mois.
La jalousie XE "Jalousie (masculine)" masculine
La dernière cible de lexemplarité cervantine concernant les particularités du comportement masculin en amour est, évidemment, la jalousie XE "Jalousie (masculine)" . Si lon en croit le traitement que Cervantès accorde à la modalité féminine de cette pulsion, celle-ci est moins identifiée comme un défaut physiologique inhérent aux personnages que comme la conséquence des circonstances. Teodosia et Leocadia ne sont pas spontanément jalouses comme, avant elles, Orfinio (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 206-208) ; Leocadia, par exemple, cède à la jalousie parce quelle apprend que Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" est réellement amoureux de Teodosia (DD, p. 460). La jalousie masculine, par contre, a la spécificité dêtre endogène : cest une « maladie » qui a pour origine le seul dérèglement de limagination masculine (ibid.).
La Novela del celoso extremeño indique par son scénario que le substrat féerique a été fondamental lors du traitement de la jalousie XE "Jalousie (masculine)" dans le recueil. Il suffit de lire le commencement des Mille et une nuits pour se rendre compte que le motif du jaloux représentait un axe important du répertoire des conteurs. La raison est évidente. Ce ressort narratif est toujours dune grande pertinence pour les lecteurs car il sinsère dans une réalité, celle du comportement masculin, où la jalousie révèle lhomme dans sa dimension la plus instinctive (Pinker, 2000, p. 516-517).
La rédaction du recueil de 1613 donne à Cervantès loccasion de traiter le motif du mari jaloux XE "Jalousie (masculine)" sous un angle particulier, qui ne soit pas, par exemple, semblable à celui du comique théâtral (El viejo celoso). Nous allons aborder, dici peu, linitiation à la jalousie au sein du couple marié ; ce sera à travers lexemplarité anticipatrice du Celoso extremeño. Pour les néophytes en amour, cest le récit de La gitanilla qui joue ce rôle davertissement. Dans la nouvelle exemplaire, la jalousie nest pas un cas amoureux correspondant à un type masculin particulier (Orfinio, La Galatée) ; elle apparaît comme une confirmation des propos tenus par Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" sur le caractère inéluctable des émotions passionnées chez le jeune amant : la jalousie est la conséquence de létat passionnel. Linitiation du gentilhomme anticipe lexpérience amoureuse des lecteurs les plus jeunes. Pour les lecteurs masculins, lessentiel de lexemplarité réside dans la prise de conscience de ce paramètre difficilement évitable quest la jalousie. LorsquAndrés propose le mariage XE "Mariage" à Preciosa, il associe sa demande à une autre :
Lo que te pido es (si es que ya puedo tener atrevimiento de pedirte y suplicarte algo) que, si no es hoy, donde te puedes informar de mi calidad y de la de mis padres, que no vayas más a Madrid; porque no querría que algunas de las demasiadas ocasiones que allí pueden ofrecerse me saltease la buena ventura que tanto me cuesta (p. 56).
Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" souhaite non pas tant soustraire Preciosa au monde que séviter, à lui, le sentiment de jalousie XE "Jalousie (masculine)" . Cest impossible. Lutopie dune société où la jalousie naurait pas de prise est non seulement contraire à léthique cervantine (voir infra) mais, aussi, illusoire ; la pression physiologique est trop importante (« ¡Válame Dios respondió Preciosa, Andrés, y cuán delicado andas, y cuán de un sotil cabello tienes colgadas tus esperanzas y mi crédito, pues con tanta facilidad te ha penetrado el alma la dura espada de los celos! », p. 81). Le jeu des espíritus vitales (p. 85, 103), qui polarise lesprit sur le théâtre de la fantasía XE "Imagination (fantasía)" , empêche lhomme et son entendement davoir un pouvoir vraiment efficace (Huarte, 1989, p. 288-292 ; Ficin XE "Ficin, Marsile (Comentario al Banquete de Platón)" , 1968, p. 110, 146-147). Lorsquun détail minime stimule lhomme passionnément amoureux, le cur déploie ses « vapeurs corporelles » qui, alors, concentrent lesprit du jeune homme sur les scénarios mentaux quil sinvente (« [le parecía a Andrés] que [el mozo] se encaminaba a otro paradero del que él se imaginaba », GT, p. 85).
Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ne devrait pas être confronté à la jalousie XE "Jalousie (masculine)" . Preciosa ne retourne pas à Madrid lorsquil la rejoint. En outre, elle reste au sein de la communauté gitane réputée inaccessible à la jalousie. La stratégie rhétorique destinée à montrer que ce sentiment fait partie de létat normal de lhomme passionné conduit Cervantès à introduire, dans le parcours dAndrés, le personnage du page, qui, malgré léloignement de la ville de Madrid, continue à tourner autour de Preciosa. Dabord, la gitanilla a conservé quelques vers écrits par le poète madrilène. Le premier motif de jalousie apparaît lorsque Preciosa laisse tomber, en dansant, le poème du page et quun des spectateurs se met à le lire.
Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , en oyendo el soneto, mil celosas imaginaciones le sobresaltaron. No se desmayó, pero perdió la color de manera que, viéndole su padre, le dijo:
- ¿Qué tienes, don XE "Don, réciprocité" Juan, que parece que te vas a desmayar, según se te ha mudado el color? (p. 66).
La deuxième fois que notre héros cède à langoisse, lui et Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" sont en Estrémadure. Ce nest plus un écrit du page, mais celui-ci, en personne, qui, cette fois, fait irruption dans la vie du couple. À cette occasion également, et malgré le soutien de Preciosa, Andrés est assailli par la pulsion de jalousie XE "Jalousie (masculine)" (p. 81).
Enfin, comme si ces exemples ne suffisaient pas à démontrer lincidence des espíritus vitales dans la physiologie de lamour-passion, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" est à nouveau tourmenté par lémotion lorsque le Corrégidor de Murcie vient lui demander si la « petite gitane » est effectivement sa femme : « Oyendo esto Andrés, imaginó que el corregidor se debía de haber enamorado de Preciosa; que los celos son de cuerpos sutiles y se entran por otros cuerpos sin romperlos, apartarlos ni dividirlos » (p. 103).
Dans La gitanilla, la démonstration de la force du sentiment masculin de jalousie XE "Jalousie (masculine)" est assez complète pour concerner, également, le public féminin. Cette nouvelle qui ouvre le recueil adresse, à deux reprises, à ce lectorat un discours relativement direct lui enjoignant de ne pas en sous-estimer limpact.
Lorsqu Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" découvre lamour du page pour Preciosa, Cervantès considère le moment assez important pour rompre le caractère impersonnel de la narration et obliger le narrateur fait unique dans le recueil à sadresser directement au personnage féminin :
Mirad lo que habéis dicho, Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , y lo que vais a decir; que ésas no son alabanzas del paje, sino lanzas que traspasan el corazón de Andrés, que las escucha. ¿Queréislo ver, niña? Pues volved los ojos y veréisle desmayado encima de la silla, con un trasudor de muerte; no penséis, doncella, que os ama tan de burlas Andrés que no le hieran y sobresalten el menor de vuestros descuidos (GT, p. 66).
Transformée en narrataire, Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" facilite lidentification associative des lectrices et leur donne ainsi limpression quindirectement, le narrateur sadresse à elles. Aux jeunes filles inexpérimentées, qui ne connaîtraient pas la réalité de la pulsion jalouse chez le jeune amoureux, Cervantès signale les effets dévastateurs quun simple soupçon sur leur infidélité peut provoquer sur le conjoint masculin. Lessentiel, prend-t-il soin de préciser, nest pas dans la réalité ou non de linfidélité. La sensibilité masculine est assez irritable pour que de simples indices apparents déclenchent le trouble. La narration avait, en effet, bien signalé que Preciosa navait pas pris connaissance du poème ; mais là nest pas limportant : en matière de passion et de jalousie XE "Jalousie (masculine)" , il convient de soigner les apparences.
Le second discours formateur pour les lectrices naïves est formulé par Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" . La jalousie XE "Jalousie (masculine)" du personnage a refait surface. Lorsque le page arrive dans la communauté gitane, le discours axiologique vise à redire le caractère non anodin de la jalousie, qui, très vite, peut semballer : « Como no me veas loco, Preciosa respondió Andrés, cualquiera otra demonstración será poca o ninguna para dar a entender adónde llega y cuánto fatiga la amarga y dura presunción de los celos » (p. 82). Pour que la leçon néchappe pas aux lectrices, Preciosa, leur support didentification, joue de son exemplarité héroïque XE "Admiración : Exemplarité héroïque" et parachève la description des enjeux fondamentaux de la jalousie :
Nunca los celos, a lo que imagino dijo Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , dejan el entendimiento libre para que pueda juzgar las cosas como ellas son. Siempre miran los celosos con antojos de allende, que hacen las cosas pequeñas, grandes; los enanos, gigantes, y las sospechas, verdades (ibid.).
La période passionnelle est, donc, loin de saccomplir selon un rapprochement harmonieux. Chez les hommes en particulier, insiste Cervantès, elle développe des tendances qui, bien que physiologiquement naturelles, nen demeurent pas moins impulsives et dangereuses, comme la concupiscence ou la jalousie XE "Jalousie (masculine)" .
Acquérir une meilleure connaissance du sexe opposé, percer le mystère XE "Mystère, énigme" des émotions amoureuses constituent, on le voit, deux grands domaines souvent inconnus des jeunes amoureux, mais qui, pourtant, dans lesprit de notre auteur, sont indispensables à la bonne gestion de laventure sentimentale. Le lecteur cervantin idéal ne diffère pas dAndrés Caballero, qui, vers la fin de son expérience prématrimoniale, bénéficie dune connaissance lucide concernant les tours que lamour joue aux hommes : « aunque gitano, la esperiencia me ha mostrado adónde se estiende la poderosa fuerza de amor, y las transformaciones que hace hacer a los que coge debajo de su jurisdición y mando » (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 84).
Laventure sentimentale, pourtant, ne sachève pas avec la conquête de lêtre aimé ; le mariage XE "Mariage" offre, lui aussi, un territoire inconnu, malgré lexemple parental que les lecteurs peuvent connaître. Il y a quelque temps encore, le statut de « recién casados » correspondait à une courte période initiatique pendant laquelle était mise à lépreuve la stabilité du nouveau couple. Cest, précisément, sur la trame de ce rite de passage que sinscrivent les aventures narrées dans El curioso impertinente, puis dans El celoso extremeño.
-B-
Initiation matrimoniale XE "Mariage"
Lexcès de confiance XE "Confiance et défiance" dAnselmo (Curioso) XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)"
Quoiquil nappartienne pas au corpus exemplaire de 1613, le Curioso impertinente jouit néanmoins, avions-nous signalé, dune certaine exemplarité liée à sa poétique archaïque. La perspective de linitiation matrimoniale XE "Mariage" nest pas oubliée par Cervantès au moment où Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" et Dorotea XE "Dorotea, Fernando" vont finir par retrouver Luscinda et don XE "Don, réciprocité" Fernando (I, 36) et où les couples sapprêtent à résoudre leur conflit prénuptial. Prêts à se marier, Cardenio et Dorotea écoutent la Novela del Curioso impertinente et suivent, dans lauberge de Juan Palomeque, une préparation à la vie maritale, mais, de facto, ce sont bien les lecteurs qui reçoivent cette leçon de vie.
Au début du récit, la nouvelle présente une première et singulière inversion : dun point de vue strictement narratif et non diégétique, les « deux amis » ne resserrent leurs liens quà partir du moment où Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" se marie avec Camila. Avant que les deux amoureux ne sisolent dans leur maison, la proximité amicale entre Anselmo et Lotario était moins significative quon veut souvent le croire :
Bien es verdad que el Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" era algo más inclinado a los pasatiempos amorosos que el Lotario, al cual llevaban tras sí los de la caza; pero, cuando se ofrecía, dejaba Anselmo de acudir a sus gustos por seguir los de Lotario, y Lotario dejaba los suyos por acudir a los de Anselmo; y, desta manera, andaban tan a una sus voluntades, que no había concertado reloj que así lo anduviese (p. 376).
Cest à partir du mariage XE "Mariage" que la « grande amitié » est lisible, quelle débute véritablement pour les lecteurs. La singularité de la nouvelle réside dans ce croisement cervantin entre le Conte des deux amis et celui qui narre un test féminin matrimonial (Barbe Bleue XE "Contes merveilleux : Barbe Bleue" , Loiseau dOurdi type 311-312 ). Cervantès va ainsi poser le problème de la relation amicale au sein du couple, ce qui déplace complètement la problématique amoureuse, telle quelle pouvait apparaître dans La Galatée (histoire de Timbrio et Silerio). En effet, pour la société pensée par le Concile de Trente, les périodes prénuptiale et postnuptiale deviennent beaucoup plus étanches, du fait de la sacralité, et donc des tabous dont est pénétrée la vie maritale. De même, il est fort probable quau Siècle dor, la principale différence entre le rite de passage prénuptial (noviazgo) et le rite postnuptial (etapa de recién casados) réside dans la nécessité dobserver strictement les normes rituelles du second (1986, p. 335). La période qui suit immédiatement le mariage doit établir, conjointement, lordre matrimonial entre le mari et la femme et la séparation du couple vis-à-vis de son entourage.
Bien dijo el cura me parece esta novela, pero no me puedo persuadir que esto sea verdad; y si es fingido, fingió mal el autor, porque no se puede imaginar que haya marido tan necio que quiera hacer tan costosa experiencia como Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" . Si este caso se pusiera entre un galán y una dama, pudiérase llevar, pero entre marido y mujer, algo tiene del imposible (Curioso, p. 423).
Le curé rappelle que les deux périodes, celle qui précède le mariage XE "Mariage" et celle qui le suit, sont tellement opposées quelles ne peuvent se confondre, si ce nest au risque de briser lalliance matrimoniale et de corrompre le lien avec lentourage. Étant dordre social, la rupture dinvraisemblance que crée la situation représentée dans la nouvelle souligne en lecture lerreur rituelle dAnselmo, qui na pas su respecter la double logique du mariage, amoureuse et amicale. Pensée dun point de vue anthropologique et social, linitiation matrimoniale est en effet un rite destiné à créer une solidarité de groupe entre les jeunes mariés (la fidélité) et, simultanément, à les écarter du reste des célibataires :
tout mariage XE "Mariage" crée une situation qui modifie la donne sexuelle et reproductive dans le groupe, en ce quil soustrait deux individus du nombre des partenaires possibles et crée une unité où laccès sexuel, linvestissement parental et la coopération économique sont réunis autour dun pacte stable. Cela veut dire que les interactions de chacun avec les individus concernés, en termes daccès sexuel, de coopération économique, déchange social ou de loyauté, doivent être « réalignées » pour tenir compte de la nouvelle situation (Boyer, 2001, p. 357-361).
Si le rite de mariage XE "Mariage" est destiné à forger la « coalition » matrimoniale, létape de recién casados sert à vérifier que le couple sest bien inscrit dans cette réalité (Rivas Rivas, 1986).
La Novela del curioso impertinente, qui sinscrit chronologiquement dans cette étape postnuptiale, sattache à mettre en relief les erreurs commises par nos trois personnages. Sommé par lintervention finale du curé de comprendre linvraisemblance, au cas où il ne laurait pas perçue, le lecteur doit distinguer lors de la relecture les causes de léchec général des personnages. Il saisit alors ce qui était peut-être passé inaperçu et prend la mesure des règles sociales qui avaient été distillées dès le début de la narration et qui lui conseillaient de ne pas franchir les limites qui allaient, précisément, être outrepassées.
Los primeros días, como todos los de boda suelen ser alegres, continuó Lotario, como solía, la casa de su amigo Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , procurando honralle, festejalle y regocijalle con todo aquello que a él le fue posible; pero, acabadas las bodas y sosegada ya la frecuencia de las visitas y parabienes, comenzó Lotario a descuidarse con cuidado de las idas en casa de Anselmo, por parecerle a él (como es razón que parezca a todos los que fueren discretos) que no se han de visitar ni continuar las casas de los amigos casados de la misma manera que cuando eran solteros; porque, aunque la buena y verdadera amistad no puede ni debe de ser sospechosa en nada, con todo esto, es tan delicada la honra del casado, que parece que se puede ofender aun de los mesmos hermanos, cuanto más de los amigos.
Notó Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" la remisión de Lotario, y formó dél quejas grandes, diciéndole que si él supiera que el casarse había de ser parte para no comunicalle como solía, que jamás lo hubiera hecho, y que si, por la buena correspondencia que los dos tenían mientras él fue soltero, habían alcanzado tan dulce nombre como el de ser llamados los dos amigos, que no permitiese, por querer hacer del circunspecto, sin otra ocasión alguna, que tan famoso y tan agradable nombre se perdiese; y que así, le suplicaba, si era lícito que tal término de hablar se usase entre ellos, que volviese a ser señor de su casa, y a entrar y salir en ella como de antes, asegurándole que su esposa Camila no tenía otro gusto ni otra voluntad que la que él quería que tuviese, y que, por haber sabido ella con cuántas veras los dos se amaban, estaba confusa de ver en él tanta esquiveza (p. 376-377).
Cervantès donne clairement au discours narratif une dimension absolue (« todos los que »), apte à rendre le message audible pour différents lecteurs. Le mari, ainsi, ne devrait pas laisser à ses amis des occasions de solliciter amoureusement son épouse. Les amis reçoivent, parallèlement, lavis de ne pas trop simmiscer à lintérieur du couple pour ne pas en briser la cohésion amoureuse. À qui relira lincipit pour comprendre lexplicit, il apparaîtra que la fin malheureuse du récit résulte de la conséquence du dérèglement banal initialement provoqué par Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" . Dun point de vue allégorique, Anselmo nest pas un déséquilibré : la présence envahissante de son ami (« le suplicaba [
] que volviese a ser señor de su casa, y a entrar y salir en ella como de antes ») marque, rétrospectivement, lexcès de confiance XE "Confiance et défiance" dans la pureté et dans limmobilisme des sentiments à lintérieur dun groupe humain sexuellement hétérogène. Entre la première perturbation du récit et le dénouement, il ressort que lintrusion du motif de la folie fonctionne comme une amplificatio rhétorique du léger désordre liminaire. La folie dAnselmo accentue ladmiración nécessaire au plaisir lectoral et coule lhistoire dans le scénario tragique indispensable à lexemplarité pathétique. Mais il faut voir, surtout, quelle avait été précédée par un désir (« gusto », p. 377) qui, à première vue, semblait inoffensif : celui qui conduisait à rapprocher Lotario du nouveau couple et qui, finalement, prépare un autre désir (« gusto », p. 380), ce fameux « deseo tan estraño y tan fuera del uso común de otros » (p. 378) qui sera fatal au mari.
Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ne suit pas lusage postmatrimonial ; or, cest bien ce que la nouvelle déconseille à ses lecteurs, en les informant des périls que recèle le voyage matrimonial XE "Mariage" .
Lexcès de méfiance XE "Confiance et défiance" de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" (Celoso)
Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" vouait à son ami une confiance XE "Confiance et défiance" aveugle ; Felipo de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" souffre, quant à lui, dune absence de confiance à légard de son épouse. Mais sa jalousie XE "Jalousie (masculine)" nest pas dordre passionnel, comme chez le protagoniste de La gitanilla : elle est ici pathologique.
La jalousie XE "Jalousie (masculine)" , dans la septième nouvelle du recueil, permet de remettre en cause une notion sous-jacente au motif dont elle sinspire : lidée que la femme est la propriété de lhomme amoureux. Lenfermement subi par Leonora est le fruit dune longue tradition contique où la princesse, capturée par un monstre, devenait un bien inaliénable à la bête (« De día pensaba, de noche no dormía; él era la ronda y centinela de su casa y el Argos de lo que bien quería », p. 335). Il est surtout, et dabord, le résultat de cette tendance masculine à faire de la partenaire sexuelle une propriété personnelle non partageable :
Les individus pensent en métaphores, et la métaphore que lhomme a toujours utilisée pour les épouses est celle de la propriété. Dans leur essai The Man Who Mistook His Wife for a Chattel [« Lhomme qui prenait sa femme pour un meuble »], Wilson et Daly montrent que lhomme ne cherche pas seulement à exercer un contrôle sur sa femme et à repousser ses rivaux ; il affirme avoir un droit sur son épouse, en particulier sur sa capacité de reproduction, identique au droit dun propriétaire sur un bien inanimé. Le propriétaire peut vendre, échanger ou se débarrasser de ses possessions [
]. De culture en culture, les hommes ont déployé tout lappareil cognitif de la propriété dans la conception de leur relation avec leur épouse, et jusque très récemment, ils ont appliqué cette métaphore dans des codes de droit (Pinker, 2000, p. 517).
La tradition orientale de lesclavage des jeunes filles exprime avec une force métaphorique extrême cette donnée. Orné des plus belles qualités morales, le vizir al-Fadl des Mille et une nuits rend service à son roi en lui dénichant une « jeune esclave », nommée Anîs al-Jâlis. Le système économique de lesclavage permet dassocier la personne à un objet de transaction économique : « Je serais heureux, dit le vizir au maître de la jeune esclave, que tu reçoives, pour prix de cette femme, dix mille dinars de la part du sultan Muhammad b. Sulaymân az-Zaynî », insiste le bon vizir (Les Mille et Une Nuits I, 1991, p. 126). Le contexte historique des corsaires musulmans et la pratique de la captivité dont fut victime notre auteur espagnol a probablement favorisé un recyclage de ces thématiques folkloriques. Dans le cas de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , on voit que lesclavage de Leonisa sert de prétexte à un débat virulent entre les « infidèles » sur le prix et lavenir de la jeune sicilienne, alors objet dune véritable vente aux enchères (AL, p. 131).
Suivant la tradition du conte dorigine arabe, Cervantès ne fait pas seulement de Leonora la propriété de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , elle est, en outre, farouchement gardée. Cette situation, qui rappelle celle des harems orientaux, na rien dextraordinaire pour lHomo sapiens mâle qui na eu de cesse demployer chaperons, voiles, enfermement, dans la surveillance de son bien sexuel. Les contes orientaux exprimaient une tendance sans frein : celle des despotes, qui, non contents de disposer de harems, les faisaient rigoureusement garder par des eunuques.
La rhétorique de la nouvelle tend à faire comprendre aux futurs mariés que les fondements qui président au comportement de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" sont erronés. Tandis que la période prénuptiale apprenait à Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" à laisser libre sa promise, les premiers jours de mariage XE "Mariage" de Leonora lassimilent, au contraire, à un bien que le protagoniste aurait définitivement conquis, au même titre que lor et largent quil avait amassés lors de ses activités commerciales aux Indes (« Leonora quedó por esposa de Carrizales », p. 331). Le marchand dEstrémadure confond lacte de mariage avec un acte de propriété. La construction de la maison suit immédiatement les tractations matrimoniales avec les parents de la jeune mariée (Celoso, p. 332). Mais, il sen rendra vite compte, la fortune acquise à Séville auprès de parents intéressés est moins stable que lor...
Les lecteurs qui retrouvent dans le recueil exemplaire les plaisirs ressentis à lire le premier Don Quichotte, renouent, aussi, avec la démesure qui avait causé la perte dAnselmo. Mais la seconde erreur de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" résulte, non pas du désir de sassurer de la fidélité de sa femme, mais de celui plus lucide sans doute déviter quelle ne faille. La situation du mari jaloux XE "Jalousie (masculine)" est à lopposé du mari confiant, puisque Carrizales vit loin de lamitié. Ce détail, qui apparaît à deux reprises, est significatif. Pour le personnage masculin, le mariage XE "Mariage" consiste à écarter lépouse de toute vie sociale ; la maison quil construit (voir description p. 335) est un projet utopique comme la représentation de la société gitane avait pu lêtre.
Les recherches ethnologiques en Espagne montrent que les jeunes mariés observaient dans un premier temps une période de recul vis-à-vis du monde ; lentrée de la femme dans la vie maritale constitue, pour elle, lapprentissage dune nouvelle condition : « lo que le estaba permitido por su condición de soltera ([
] pasear por la carretera y la plaza los domingos, ir a las fiestas de otros pueblos, asistir al baile [
]) le quedaba prohibido a partir de ahora » (Rivas Rivas, 1986, p. 334). Lhistoire de Leonora suit lusage postmatrimonial, mais, pour le reste, les ressemblances entre le rite populaire et la fiction cervantine sarrêtent là. Il est vraisemblable, quau Siècle dor, comme à lépoque récente, étudiée par A. M. Rivas Rivas, les épouses sont autorisées à sortir de leurs demeures « cuando va acompañada de su marido, cuando son las fiestas patronales en verano o la fiesta de las mujeres, momentos todos muy específicos y ocasionales » (ibid.). Lethnologue souligne par ailleurs la « necesidad de que [la etapa de recién casados] transcurra lo antes posible, de forma que la pareja se integre en un corto plazo al grupo de los casados » (ibid., p. 335). Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , à linverse, non content davoir empêché toute sortie à son épouse, décide de continuer indéfiniment la période initiatique : « Desta manera pasaron un año de noviciado y hicieron profesión en aquella vida, determinándose de llevarla hasta el fin de las suyas » (Celoso, p. 334). La narration dit explicitement la nature rituelle de lerreur commise par personnage masculin. Carrizales ne respecte pas plus quAnselmo lusage social, ce qui ne peut, à terme, quêtre préjudiciable, lhomme étant pour Cervantès un animal inévitablement politique : « y así fuera si el sagaz perturbador del género humano no lo estorbara, como ahora oiréis » (ibid.).
Le diable trouve une belle incarnation dans le personnage de Marialonso. La nouvelle, à ce moment là, ne concerne pas uniquement les jeunes mariés ; elle est également pertinente pour tout couple qui aurait à bénéficier des conseils de la domesticité. Faire confiance XE "Confiance et défiance" à une gouvernante une fois marié, explique Cervantès, présente un risque plus important quavant la formation du couple, ce que confirmera Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (SC). À la différence du récit non « exemplaire » du Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" la présence dune entremetteuse dans la Novela del celoso extremeño ne sert pas uniquement à signaler les faiblesses féminines. Camila avait, en toute liberté XE "Liberté (en amour)" , prêté une oreille attentive aux conseils de sa servante Leonela, « a quien ella mucho quería », mais, dans la nouvelle exemplaire, la nourrice est imposée par Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , qui, visiblement, estime que cette garde est efficace pour préserver la fidélité de son épouse. Le récit met donc en lumière la dangerosité de ce type de croyance. Comme lassure la moralité finale du conte, les hommes nont à compter que sur eux-mêmes :
[este suceso fue] ejemplo y espejo de lo poco que hay que fiar de llaves, tornos y paredes cuando queda la voluntad libre; y de lo menos que hay que confiar de verdes y pocos años, si les andan al oído exhortaciones destas dueñas de monjil negro y tendido, y tocas blancas y luengas (p. 368-369).
Cervantès a structuré El curioso impertinente et El celoso extremeño sur le modèle de létape rituelle de recién casados. Mais cette période « de aprendizaje y habituación » (Rivas Rivas, 1986, p. 334) est ici instrumentalisée dans un but initiatique détourné de celui quil possède dans la réalité populaire. Les nouvelles, en se servant de lexemplarité anticipatrice des récits archaïques, apprennent aux lecteurs à éviter les écueils du début de la vie de couple et à se garder des tentations quelle peut susciter, de façon à ce quils sachent, par la suite, gérer la synchronisation complexe du couple et du groupe.
La naiveté de Leonora (Celoso) XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)"
Leonora na pas lu lars amatoria dOvide mais en utilise lune des recommandations : celle qui consiste à endormir la surveillance du partenaire pour vaquer à dautres plaisirs. Dans un chapitre au titre on ne peut plus significatif « Comment éluder la surveillance », Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" recommande aux jeunes filles qui ne sont pas encore mariées « des breuvages qui procurent un profond sommeil, ferment les yeux, malgré quils en aient, et font peser sur eux la nuit de Léthé » (1974, p. 116-118).
Dans lart daimer quil propose à ses lectrices, Cervantès prend ses distances vis-à-vis du conseil antique. Longuent magique ne remplit pas son rôle :
ordenó el cielo que, a pesar del ungüento, Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" despertase, y, como tenía de costumbre, tentó la cama por todas partes; y, no hallando en ella a su querida esposa, saltó de la cama despavorido y atónito, con más ligereza y denuedo que sus muchos años prometían. Y cuando en el aposento no halló a su esposa, y le vio abierto y que le faltaba la llave de entre los colchones, pensó perder el juicio. Pero, reportándose un poco, salió al corredor, y de allí, andando pie ante pie por no ser sentido, llegó a la sala donde la dueña dormía; y, viéndola sola, sin Leonora, fue al aposento de la dueña, y, abriendo la puerta muy quedo, vio lo que nunca quisiera haber visto, vio lo que diera por bien empleado no tener ojos para verlo: vio a Leonora en brazos de Loaysa, durmiendo tan a sueño suelto como si en ellos obrara la virtud del ungüento y no en el celoso anciano (Celoso, p. 363).
Lironie cervantine est magistrale, puisque tel est pris qui croyait prendre. Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" sendort, alors que sa situation lamenait à la plus grande prudence. La providence (« el cielo ») na pas agi au hasard. La stratégie employée (longuent) devait être si efficace que Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" naurait jamais dû découvrir linfidélité de son épouse. Lintervention divine signe le sens allégorique de longuent : du coup, on comprend que le procédé magique résume à lui seul lensemble des multiples précautions prises par Leonora pour sassurer laveuglement du mari. La morale de la fable apparaît plus clairement au réveil de Leonora. La jeune naïve ne soupçonne pas la clairvoyance de son mari, comme nombre de femmes du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" :
cuando le vieron encima de la cama callando, creyeron que todavía obraba la untura, pues dormía, y con gran regocijo se abrazaron la una a la otra. Llegóse Leonora a su marido, y asiéndole de un brazo le volvió de un lado a otro, por ver si despertaba sin ponerles en necesidad de lavarle con vinagre, como decían era menester para que en sí volviese. Pero con el movimiento volvió Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" de su desmayo, y, dando un profundo suspiro, con una voz lamentable y desmayada dijo:
- ¡Desdichado de mí, y a qué tristes términos me ha traído mi fortuna!
No entendió bien Leonora lo que dijo su esposo; mas, como le vio despierto y que hablaba, admirada de ver que la virtud del ungüento no duraba tanto como habían significado, se llegó a él, y, poniendo su rostro con el suyo, teniéndole estrechamente abrazado, le dijo:
- ¿Qué tenéis, señor mío, que me parece que os estáis quejando? (p. 363-364)
Lidéologie exemplaire est donc bien différente de celle développée par lécrivain florentin. Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , contrairement à ses prédécesseurs italiens allègrement bernés par leurs épouses, a remarqué lécart de conduite de Leonora. La Novela del celoso extremeño ne se contente pas dadresser un message de sagesse aux époux : elle forme également les jeunes filles, qui, peut-être influencées par leurs lectures (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Boccace), croient quil est aisé de tromper leur mari.
Initiés aux premiers pas de lamour, les lecteurs ont reçu, au bout du compte, une connaissance fine des comportements récurrents que les différentes situations sentimentales peuvent présenter en leur début. Cervantès leur a appris à ne pas être désarçonnés, comme lavaient été, avant eux, les naïfs lecteurs Melibea XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" (Celestina), Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" et Dorotea XE "Dorotea, Fernando" (DQ I), par les bizarreries des hommes et des femmes amenés à aimer.
Cervantès, néanmoins, ne peut se contenter de réduire au seul domaine de la préparation pré et post-matrimoniale XE "Mariage" la palette sentimentale de son exemplarité. Une part importante de ses lecteurs, notamment ceux qui ont dû savourer les récits incidents de La Galatée et de Don Quichotte (1605), doivent, déjà, sêtre engagés sur la voie sentimentale et sy sont peut-être perdus. Les avertissements sur les dangers de léclosion sentimentale et pulsionnelle ne leur sont plus daucune utilité. Ils sont à présent confrontés à lamour dans ce quil impose de plus déroutant.
Cest dune autre exemplarité dont ils ont besoin
2. Conseiller les amoureux dans le malheur
(AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)"
-A-
Être perdu dans le labyrinthe XE "Labyrinthe" initiatique
(exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" )
Y agora, en estos nuestros detestables siglos, no está segura ninguna [doncella], aunque la oculte y cierre otro nuevo laberinto XE "Labyrinthe" como el de Creta.
Cervantès, DQ I
Dans son analyse de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , A. González de Amezúa y Mayo brosse le tableau suivant :
La vida social, tanto en Italia como en España, estaba henchida en efecto de sucesos novelescos de esta índole : amores secretos, promesas de matrimonio, desigualdades de linajes, hijos naturales, venganzas de familia, bodas postreras [
], en suma, los elementos mismos compositivos de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" . Todos ellos no los inventó Cervantes, sino que surgían a cada paso en la realidad de la vida (1982, p. 369).
Le critique isole un point essentiel de lenquête : la composante amoureuse de la fiction ne diffère pas de celle qui irrigue la réalité au quotidien. Mais pour saisir toute limportance de lamour au début de lère moderne, il ne faudrait pas limiter nos interprétations à la seule perspective historique. Cervantès na-t-il pas conscience, à la suite de P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , que le fait amoureux et matrimonial XE "Mariage" traverse les âges ? Pour la science, lamour est en effet consubstantiel à lhumanité, quil relève de ce que lon appelle la physiologie (pôle Ib, Huarte, 1989) ou de léthologie (pôle IIb, Fisher, 1994, Cyrulnik, 2005).
Il faudrait même se demander si, pour les hommes du Siècle dor, la perspective éthologique ne se posait pas autant, sinon plus, que pour nos contemporains, parfois réticents à accepter lévidence darwinienne (Pinker, 2005). La séparation que lon fait entre physiologie et éthologie pour distinguer une connaissance scientifique moderne (pôle II) de la prétendue naïveté classique (pôle I) peut masquer la lucidité des contemporains de Cervantès concernant leur compréhension du vivant. À lire P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" (1505) et J. Huarte (1575), il est très net que la distinction entre les hommes et les animaux na parfois pas lieu dêtre, malgré toute la conviction des théologiens. Comme lexplique Gismondo dans Los Asolanos,
si el Amor no ayuntase dos cuerpos apartados hábiles para engendrar otros semejantes a ellos, nunca se engendraría ni nacería cosa alguna. Que puesto caso que a pura fuerza se podrían componer juntamente y coliga dos vivientes poderosos para la generación, pero si el Amor no se mezcla allí y no dispone los ánimos de ambos a un mismo querer, ellos podrían estarse así mil años que nunca jamás engendrarían. Sigue en su tiempo por entre las húmedas y penetrables olas el pez macho a la hembra y ella a él, y así dan manera, queriendo una misma cosa, a la propagación de su especie ; siguen por el ancho aire las aves la una a la otra ; síguense así mismo por los espesos bosques y chozas y escondrijos las deseosas alimañas, y con la misma ley, cada una de ellas hacen eterna su breve vida, todos amándose entre ellos [
]. Cierto, si nuestros progenitores entre ellos no se amaran, nosotros no estuviéramos hoy aquí ni tampoco en otra parte, ni yo viniera al mundo como vine (Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , 1990, p. 281-283).
Un biologiste comme Richard Dawkins (2003) proposerait certainement de remplacer le concept dAmour par celui de « gène égoïste », mais, en substance, le phénomène décrit est le même : les êtres vivants sont conçus avec des bases communes leur permettant de se reproduire, et les êtres humains néchappent nullement à la règle.
Les jeunes sont, pour les humanistes comme pour la pensée folklorique, des êtres animés par de forts désirs dattirance, comme de nombreuses autres espèces animales ; mais ils sont, aussi, et cest ce qui nous intéresse des lecteurs qui, du fait de ces éléments éthologiques, sont attentifs aux signes littéraires dordre amoureux. Même si Cervantès ne limite pas son lectorat à ce groupe précis de personnes, langle de lexemplarité sentimentale, quil privilégie dès le prologue ne peut, dans le prolongement de la pensée affichée dans Don Quichotte, quêtre révélatrice de lattention particulière quil accorde à la jeunesse.
De même que les Asolanos sadressent prioritairement aux jeunes en leurs vertes années, de même, Cervantès anticipe certainement que les lecteurs les plus intéressés par ses histoires sentimentales entreront dans la catégorie de ladolescencia.
Si, par conséquent, Cervantès poursuit lentreprise des « philosophes » de lamour que sont M. Ficin XE "Ficin, Marsile (Comentario al Banquete de Platón)" , P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" et L. lHébreux, ce nest pas uniquement parce que les uvres romanesques de lépoque lui semblaient impertinentes (voir supra), cest avant tout pour des raisons anthropologiques, car, si lattirance est universelle, ses modalités et ses conséquences nen sont pas pour autant empreintes de sérénité. Comme lavait très justement remarqué A. González de Amezúa y Mayo, Cervantès et ses prédécesseurs sétaient rendus à lévidence : lamour pose de lourds problèmes à ceux qui en sont victimes.
On ne sera pas surpris si la situation à laquelle les flèches de Cupidon XE "Contes merveilleux : Eros et Psyché (AT 425)" donnent lieu est pensée, dans limaginaire renaissant, sous la forme dune figure angoissante traduisant de façon générique les multiples problèmes auxquels les amoureux sont confrontés, à savoir le labyrinthe XE "Labyrinthe" .
Dans le poème dédicatoire écrit par Fernando XE "Dorotea, Fernando" Bermúdez y Carvajal et ouvrant les Novelas ejemplares, le labyrinthe XE "Labyrinthe" rappelle toujours les histoires païennes de Dédale et de Thésée, comme cela était de commun usage au Siècle dor (Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" , 1995, p. 486-488).
Hizo memoria clara
de aquel Dédalo ingenioso,
el laberinto XE "Labyrinthe" famoso,
obra peregrina, y rara;
mas si tu nombre alcanzara
creta en su monstruo cruel,
le diera al bronce, y pincel,
cuando en términos distintos
viera en doce laberintos
mayor ingenio que en él (NE, p. 24).
Il reste que, depuis la publication du Filocolo de J. Boccace et la traduction castillane de son quatrième livre sous le nom célèbre de Laberinto de amor (1546), le motif du labyrinthe XE "Labyrinthe" circule surtout dans son acception sentimentale. Dans La Galatée, Jennifer Lowe (1966) a dégagé la rhétorique de la question qui servait de canevas à lagencement des récits amoureux.
Il convient, néanmoins, pour éviter toute confusion, de distinguer deux formes de « cas » dans la casuistique sentimentale héritée du laberinto XE "Labyrinthe" de amor.
On trouve, évidemment, la « question » damour au sens strict du terme, qui relève de lordre de la théorie : la question pose un problème intellectuel, qui demande détablir une hiérarchie entre plusieurs amoureux. Cest cette perspective qui apparaît dans le débat entre les quatre types de désespoir XE "Espoir, espérance" amoureux de La Galatée :
el triste Orompo, el celoso Ofrenio, el ausente Crisio y el desamado Masilio [
] eran todos amigos y de una mesma aldea, y la pasión del uno el otro no la ignoraba; antes, en dolorosa competencia, muchas veces se había juntado a encarecer cada cual la causa de su tormento, procurando cada uno mostrar, como mejor podía, que su dolor a cualquier otro se aventajaba », teniendo por summa gloria ser en la pena mejorado (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 175-176).
La résolution du problème est donnée par Damón, qui couronne la souffrance dOfrenio, reprenant, ainsi, le rôle de juge assumé par « Madama María » dans la « quinta quistión » du Laberinto de amor. Telle est, on sen souvient, lune des bases de la novella depuis J. Boccace. Ce modèle savère, cependant, plus pertinent philosophiquement que narrativement.
Si, véritablement, la femme et lhomme amoureux doivent sortir du labyrinthe XE "Labyrinthe" , on comprend que notre auteur accorde, plutôt, sa préférence au conte merveilleux, une forme de récit qui sait récompenser les personnages souffrants (exemplarité structurelle XE "Exemplarité : Exemplarité structurelle" ) et sachant, surtout, expliquer comment résoudre une situation problématique (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ). Or, dans la poétique du Laberinto de amor, la seconde forme de « cas », celle qui propose un choix pour laction, rejoint, justement, la structure du conte : de même que le prince charmant se décide au mariage XE "Mariage" sur la seule chaussure de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" , laimé(e) peut arrêter son choix amoureux ou matrimonial sur tel ou tel soupirant, en fonction des éléments qui le caractérisent. La sesta quistión met ainsi en concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" deux jeunes filles amoureuses du frère de Clónico : lune restera paralysée de peur XE "Peur, angoisse" devant cet homme et nosera pas lui parler, lautre se jettera sur lui pour lui faire part de son amour. Ce problème de lêtre aimé est de savoir qui choisir entre ces deux femmes. La réponse apportée par María permettra au jeune homme de faire un bon mariage.
Cest à ce second type de « cas » (nous parlerons de cas amoureux) que plusieurs nouvelles exemplaires vont répondre. Pour cela, Cervantès va recourir à lexemplarité narrative du conte de fée pour montrer que chaque cas renferme une solution, pour signaler par quel fil dAriane chaque labyrinthe XE "Labyrinthe" personnel peut être vaincu.
À quoi sert, en effet, de ressasser sa douleur et de la transformer en cas glorieux ? Des solutions sont accessibles pour chaque situation malheureuse. Pour Cervantès, pas plus quil nexiste de magiciens pour mettre un terme à lamour, il nexiste de dieux comme Cupidon XE "Contes merveilleux : Eros et Psyché (AT 425)" pour le maintenir dans la souffrance. La critique de la rhétorique pastorale engagée par G. Gil Polo XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" , à travers Alcida, et renouvelée par Cervantès, avec Lenio (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , IV, p. 242), trouvera sa concrétisation la plus significative avec les Ejemplares, inspirées quelles sont par la poétique positive du conte archaïque. Tout comme lui, grâce à lui, les nouvelles suggèrent que tout être malheureux peut accéder au bonheur sil trouve les moyens adéquats pour mener à bien cette entreprise (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ). Après avoir suivi et romancé, dans La Galatée, la voie de la confusion émotionnelle indiquée par Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , Cervantès soumet aux lecteurs une nouvelle forme littéraire et des propositions plus claires, quil nous faut à présent examiner.
Depuis J. Boccace, la figure du labyrinthe XE "Labyrinthe" avait apposé sa marque de fabrique à limaginaire de lamour. J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" en témoigne dans son De institutione feminae Christianae.
Enamorarte, cierto es, que está en tu mano, pero desde que bien estuvieres dentro del laberinto XE "Labyrinthe" , no saldrás por ventura a tres tirones, aunque quieras. Porque el amor, para poderse bien apoderar de nosotros, lo primero que hace nos trastorna el seso, y quítanos el juicio [
], que no hay cosa más grosera, ni más perdida que los que se enamoran (1995, p. 168).
Dans les Ejemplares, deux personnages marquants emploient littéralement la métaphore du labyrinthe XE "Labyrinthe" pour décrire la situation qui leur paralyse les mains et le cur. Il sagit dabord de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) : « te [contaré mi desdicha] en las menos razones que pudiere. Pero, antes que entre en el confuso laberinto de mis males, quiero que me digas qué es la causa que Hazán Bajá, mi amo, ha hecho plantar en esta campaña estas tiendas y pabellones » (AL, p. 112). Teodosia, lhéroïne de La dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , reprend elle aussi limage mythologique dans sa première lamentation (« ¡Ay sin ventura! [
] ¿Qué camino es el mío, o qué salida espero tener del intricado laberinto donde me hallo? », DD, p. 445).
Plus largement, cest un quatuor nouvellier qui semploie à signifier (lecture intellective) les situations inextricables dans lesquelles sont immergés les protagonistes. El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" font partie des Nouvelles exemplaires les plus proches des contes de fées par leur squelette rappelant des types communs du folklore merveilleux. Mais, pour rendre plus visible leur structure de « cas amoureux » à résoudre, Cervantès bouleverse la narration de lhistoire archaïque en faisant débuter les nouvelles par une « dramatisation immédiate » ex abrupto, le plus souvent in medias res (voir supra), à linstar des romans byzantins ou pastoraux mais, aussi, comme il était de règle dans la casuistique amoureuse de P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" et L. lHébreux. Au sein du recueil, ce sont, donc, essentiellement les nouvelles fondées sur cette structure spécifique qui se donnent le difficile rôle de nous enfermer dans un dédale amoureux.
Lexpérience labyrinthique
Figures et rhétorique de linconnu
Si le lecteur est perdu dans les premières lignes de ces récits, cest, dabord, parce que le premier seuil, le titre, nest pas accompagné dinformations complémentaires permettant de comprendre « où » il se situe exactement. La conjonction dune entrée en matière sommaire et dun incipit in medias res naide en rien la « visibilité » narrative. Le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" comme le Bandel procédaient bien différemment : un court résumé de la nouvelle à venir fournissait, au moins, quelques clés facilitant la lecture des premières lignes du récit, quand il ne révélait pas lissue de laventure.
Chez Cervantès, on trouvera, outre le vide inaugural paratextuel, premier responsable de linsécurité lectorale, la force dun ordo artificialis (incipit in medias res) placé en position liminaire, de façon à confronter le lecteur à un mur informatif : ce champ diégétique oblitéré déplace en aval de lincipit lexplication du malheur amoureux.
Lart cervantin consiste justement, en cet espace stratégique, à précipiter le destinataire dans un « lieu » qui le dépasse : une fois la lecture engagée, le sujet ne peut rebrousser chemin pour savoir ce qui a amené le personnage dans la situation et dans létat décrits ; il est sommé davancer plus avant avec une visibilité réduite, sinon nulle. La première phase de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" ne place pas son lecteur « au milieu » dramatique de lhistoire ; en revanche, elle lui refuse la vérité sur le violeur de Leocadia. Accompagnateur du personnage féminin focalisateur, il dispose des mêmes informations que la protagoniste (exemplarité expérientielle XE "Exemplarité : Exemplarité expérientielle" ). Dun point de vue plus symbolique, le contexte nocturne (« el callado silencio de la noche », FS, 305 ; « antes que amaneciese », p. 309), redoublé par un foulard posé sur les yeux de la Belle (p. 305 et 310) rend manifeste, à qui ne saurait le voir, que Leocadia vient dêtre placée au centre dun labyrinthe XE "Labyrinthe" . On rencontre bien dautres figures de linconnu dans nos quatre nouvelles, mais ce sont surtout les deux protagonistes de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , Teodosia et don XE "Don, réciprocité" Rafael, qui, en position douverture narrative, font figure de modèles. Lesprit du lecteur va être le lieu de convergence de toute une série dinformations lacunaires et de motifs perturbateurs. La nuit, évidemment, envahit dès la première phrase lespace de notre personnage principal (« a la hora que anochecía », DD, p. 441). Dautres éléments visent ladmiración et accroissent léconomie de la progression : la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" du personnage (« no traía criado alguno »), son moyen de locomotion atypique (« cuartago estranjero »), et, particulièrement, son absence de désignation précise, individuelle, sociale ou professionnelle (« un caminante »), en contradiction avec les règles les plus élémentaires de la rhétorique. Cette manuvre dilatoire, qui pourrait associer notre auteur à larchitecte de lédifice crétois, dessine un parcours lectoral frustrant, dautant plus que le « genre » de la nouvelle est indécidable. Le début in medias res peut faire penser au genre byzantin, mais le motif du soleil couchant tout comme le recoupement dautres indices renvoyant à un patron diégétique plutôt picaresque XE "Picaresque (veine)" limitent plutôt lémergence de cet horizon dattente.
Figures de limmobilité
Dans ces deux nouvelles, Cervantès ne construit pas seulement une situation labyrinthique autour du lecteur par « dramatisation immédiate », il joue, également, de la « raréfaction informative ». Et, plus significatif encore que lemploi de cette rhétorique de lincompréhensible, on perçoit, ici, une tendance descriptive à figurer limmobilité. Mise en espace et éthopée participent à lédification du second schème propre à limaginaire labyrinthique : le caractère inextricable de la bâtisse archaïque, limpossibilité de quitter son univers.
Lenfermement caractérise la situation de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , puis de Leonisa, dans El amante liberal. La captivité de Ricardo se donne comme une manifestation symbolique de limmobilisme émotionnel, actualisation cervantine et modernisée de la « Prison damour » inaugurée en Espagne par de Diego de San Pedro. La « liberté XE "Liberté (en amour)" perdue » (AL, p. 112) réfère à lenfermement dans lobsession amoureuse, au « labyrinthe XE "Labyrinthe" confus de ses malheurs » (p. 112), et lîle de Chypre (p. 110) à lunivers clos du dédale.
Sur cet arrière-plan interfictionnel, la nouvelle de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" réinscrit dans le récit limage de la prison. Leocadia, une fois violée par Rodolfo, se retrouve seule dans la chambre du crime et découvre lunivers carcéral qui la lie encore à son bourreau.
Sintió Leocadia que quedaba sola y encerrada; y, levantándose del lecho, anduvo todo el aposento, tentando las paredes con las manos, por ver si hallaba puerta por do irse o ventana por do arrojarse. Halló la puerta, pero bien cerrada, y topó una ventana que pudo abrir [
]. La ventana era grande, guarnecida y guardada de una gruesa reja; la vista caía a un jardín que también se cerraba con paredes altas; dificultades que se opusieron a la intención que de arrojarse a la calle tenía (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 308-309).
Comme si ce réseau sémantique ne suffisait pas à incarner limmobilité, larchétype de lenfermement est complété par le motif de lévanouissement. Létat psychique des personnages amoureux et souffrants traduit alors la paralysie due aux « passages sans nombre » et aux retours « en arrière » que structure le labyrinthe XE "Labyrinthe" (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , 1992, p. 260). Dans une lecture séquentielle XE "Lecture : Lecture séquentielle" , l« amant libéral XE "Libéralité" », harcelé par ses « imaginaciones » (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 110), préfigure limpuissance de Leocadia (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 305) et la syncope de Teodosia (DD, p. 441) ; mais cest surtout lexpérience de don XE "Don, réciprocité" Juan, lun des deux Basques de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , qui reforme, comme en écho, la situation de claustration déjà présentée à travers le personnage de Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" :
al pasar por una calle que tenía portales sustentados en mármoles oyó que de una puerta le ceceaban. La escuridad de la noche y la que causaban los portales no le dejaban atinar al ceceo. Detúvose un poco, estuvo atento, y vio entreabrir una puerta [
]. Alargó la mano don XE "Don, réciprocité" Juan y topó un bulto, y, queriéndolo tomar, vio que eran menester las dos manos, y así le hubo de asir con entrambas; y, apenas se le dejaron en ellas, cuando le cerraron la puerta, y él se halló cargado en la calle y sin saber de qué (SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 483-484).
Parfaitement mis en scène par limaginaire de limpuissance, léquilibre de larchitecture labyrinthique est, en dernier lieu, soutenu par une troisième stratégie décriture, qui repose, comme une partie des figures de linertie, sur la mise en espace des personnages. Ce quauront pu relever les lecteurs dans les quatre nouvelles étudiées, cest une homologie dans le placement des protagonistes : tous se situent dans des espaces ouverts, au milieu dun réseau de voies. Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , le protagoniste de la deuxième nouvelle, est au cur de la très fréquentée mer Méditerranée. Dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Cervantès fait déposer Leonisa par Rodolfo au centre de Tolède, sur la « plaza que llaman de Ayuntamiento » : à elle de retrouver le chemin de la maison familiale (309-310). Pour Teodosia, qui vient de la route de Séville (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , lauberge de Castilblanco, où elle fait étape, soffre comme un carrefour pour les voyageurs. La situation de Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" et du duc de Ferrara (SC) ne diffère pas beaucoup de celle que connaissait la jeune femme violée par Rodolfo, puisquils se trouvent, tous deux, dans le lieu ouvert et urbain des rues de Bologne (p. 487 et 483-485).
En résumé, les quatre nouvelles de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , et de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" présentent des entrées fictionnelles configurées de sorte à rapprocher leurs lecteurs de ces personnages focalisateurs qui butent contre des remparts impénétrables, tels les murs de silence dun labyrinthe XE "Labyrinthe" plongé dans lobscurité. Victime de la rhétorique extrémiste de lincipit et de limaginaire du dédale, le lecteur cervantin est enfermé au cur dun labyrinthe humain dont les couloirs se referment comme un piège inextricable.
Le premier atout dune telle mise en récit au seuil de lhistoire est, certes, de provoquer l« immersion » lectorale (Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" , 1999) mais, aussi, de susciter la réflexion. Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" a raison de souligner que lincipit est un lieu stratégique de la poétique des valeurs dun auteur (2001, p. 130) ; lun des moyens le plus sûrs pour mettre le lecteur sur la voie de laxiologie est daccuser fortement la situation existentielle dun personnage : dire le bonheur ou le malheur dun être est rarement sans effets (Hamon, 1984, p. 120) ; la crise, notamment, est un important motif qualificateur du héros (ibid., p. 72).
Au Siècle dor, ces situations désespérées possèdent, en outre, une dimension interfictionnelle quun public avide est capable de reconnaître. Au début de la narration (et avant que lhorizon dattente byzantin puisse prendre corps), la deuxième nouvelle du recueil fléchait avec force lévidence de son référent hypotextuel sentimental. Le labyrinthe XE "Labyrinthe" renvoie à la « prison damour ». Faut-il rappeler, avec J. Iffland et K. Whinnom, que limprimerie avait développé un fort engouement pour le roman sentimental et que, de plus, le livre de Diego de San Pedro faisait toujours partie, au XVIe siècle, des uvres littéraires les plus lues, au même niveau quAmadís de Gaula (Whinnom, 1980, p. 93) ? La Cárcel de amor XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" disposait, par ailleurs, dun appareil paratextuel (Tratado que hizo Nicolás Núñez sobre el que Sant Pedro compuso de Leriano y Laureola llamado « Cárcel de amor » 1995, p. 81-104) réinscrivant, en la soulignant, limportance des valeurs contenues dans luvre originale.
À travers ce modèle fictionnel et létat de malheur dans lequel les protagonistes se trouvent immergés, cest donc une lecture attentive aux valeurs véhiculées par les personnages qui est sollicitée dès les premiers pas de lecture dans le monde fictionnel de nos quatre nouvelles.
Il convient, néanmoins, de se garder de toute approche globale des nouvelles, car Cervantès prend bien soin de reconduire le puzzle boccacien du Filocolo. Ce qui est proposé aux lecteurs, ce nest donc pas un labyrinthe XE "Labyrinthe" mais plusieurs, comme le soulignait Fernando XE "Dorotea, Fernando" Bermúdez y Carvajal dans son poème inaugural. Ainsi, cinq « cas » peuvent être repérés dans les quatre nouvelles qui présentent une situation initiale fortement dramatisée.
La casuistique amoureuse
[À ladolescence, on] demeure interdit XE "Interdits" dans lépreuve de sentiments très forts. On observe des adolescents qui sisolent après un échec amoureux [
] Nombre de jeunes préfèrent [
] lerrance et litinérance
Denis Jeffrey, Éloge des rituels
Premier cas amoureux : la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" de lamoureux
Les lecteurs jeunes ou moins jeunes auront certainement reconnu, dans El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et dans Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , un « cas » fréquent dans la casuistique amoureuse et dans lanthropologie sentimentale du malheur occasionné par le refus de laimé(e). Don Quichotte (1605) lévoque avec la fille de laubergiste Juan Palomeque, choquée de lattitude inhumaine de toutes ces « dames » qui éconduisent leur chevalier aimant et les laissent dans la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" . Ce quavait mis en exergue notre étude du lire dans le Chapitre 1, cest, précisément, la prise de recul axiologique que ce type de relation pouvait entraîner. Le malheur des amoureux confrontés au refus de laimé(e) a plusieurs causes possibles. La philosophie de lamour distingue les motifs suivants :
[cas sentimental 1a] lincertitude (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , Galatea, p. 25),
[1b] lindifférence desamor (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , Teolinda, p. 65 ; DQ I, Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" , p. 154),
[1c] la versatilité féminine mudanza (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , Silveria, p. 172-173) ou de linfidélité masculine alevosía, traición (voir supra),
[1d] lorgueil soberbia, arrogancia (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , Teolinda, p. 225) ou encore
[1e] le dédain et laversion crueldad (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , Gelasia, p. 280).
Lobjet du désir amoureux peut, tout simplement, ne pas partager le même lieu que lêtre désirant. La séparation [1f] est un « cas » de figure important que Cervantès a pris le temps de développer dans La Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" et dans Don Quichotte. Le personnage invisible de Dulcinea porte jusquà la caricature la rhétorique amoureuse : les romans de 1605 et de 1615 représentent avec humour cette écriture qui favorise léloignement des curs et la complaisance dans le discours malheureux (Cervantès avait pu remarquer le paradoxe de nombre de récits chevaleresques qui oblige lamoureux transi à quitter sa dame pour, finalement, passer le plus clair de son temps loin (très loin
) de sa belle (amor de lonh). Si le Lancelot français était séparé de Guenièvre, cétait parce que la structure féerique canonique la faisait prisonnière des griffes de Méléagant ; mais, dans lAmadís espagnol, le héros séloigne régulièrement dOriana sans que celle-ci ne soit, pourtant, victime denlèvements répétés. Dans La Galatea, cette situation de séparation fait lobjet dun traitement privilégié, puisquelle constitue lun des quatre malheurs sentimentaux du laberinto XE "Labyrinthe" de amor soumis à Damón ; cest « el ausente Crisio » qui lincarne (Galatea, p. 175, 204-205).
Troisième possibilité narrative et sentimentale : la mort de laimé(e) [1g]. Orompo est, dans la casuistique pastorale de La Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , le porte-parole de ces malheureux sans espoir XE "Espoir, espérance" (p. 175-204).
Dans cette perspective, on comprend que la nouvelle de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" prenne place parmi les premiers récits : elle cristallise les cas disséminés dans la littérature de lépoque et offre à tous les lecteurs saisis par ces divers malheurs un miroir complet des affections sentimentales quils peuvent ressentir. Il faut noter quau-delà des distinctions philosophiques, les scientifiques affirment aujourdhui que derrière la complexe réalité de l« amour » se cache systématiquement un sentiment dincomplétude et de frustration, un besoin physiologique lié à la réalisation de deux activités pertinentes dans la sélection sexuelle XE "Sélection sexuelle" : lacte sexuel (procréation) et lattachement monogame (survie des nouveau-nés). Quoiquil en soit, lOccident, depuis le mythe de landrogyne (Platon XE "Platon" , Le Banquet) jusquaux textes néoplatoniciens (Ficin XE "Ficin, Marsile (Comentario al Banquete de Platón)" , Hebreo XE "Hébreux, Léon L (Dialogos de amor)" , Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" ), pense régulièrement lamour sous langle de labsence de lautre. Quel que soit, donc, le cas amoureux pouvant affecter le lecteur individuel, Cervantès sait que sa deuxième fiction suscite lintérêt par la diversité des malheurs quelle représente. El amante liberal reprend, strictement, tous les cas humains qui donnent lieu au mal amoureux. Les premiers mots de Ricardo, recyclant le motif de la séparation [1f], pourraient laisser croire au lecteur quil va lire un récit byzantin :
[Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ] es, amigo, la causa principal de todo mi bien y de toda mi desventura; ésa es, que no la perdida libertad, por quien mis ojos han derramado, derraman y derramarán lágrimas sin cuento, y la por quien mis sospiros encienden el aire cerca y lejos, y la por quien mis razones cansan al cielo que las escucha y a los oídos que las oyen; ésa es por quien tú me has juzgado por loco o, por lo menos, por de poco valor y menos ánimo; esta Leonisa, para mí leona y mansa cordera para otro, es la que me tiene en este miserable estado (AL, p. 114).
Ce premier temps narratif ne place pas seulement lamour au centre du malheur de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ; par le recyclage du topos de la captivité, il met les lecteurs sur la piste de probables retrouvailles avec Leonisa, en interpellant lheureux hypotexte byzantin. Mahamut, lami de Ricardo, a donc raison despérer que le malheur du héros se résolve un jour.
À ce premier « cas » sentimental succède un deuxième, lorsque Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" revient sur la relation amoureuse qui le liait à Leonisa. Le récit rétrospectif, étant assumé par le héros lui-même, permet de présenter les faits à son avantage, dans le même esprit que létait lhistoire posthume de Grisóstomo XE "Marcela, Grisóstomo" contée par ses amis Pedro et Ambrosio. Par ce biais personnalisé, Cervantès donne à la narration le profil dun « cas » amoureux singulier, celui de lamour non partagé, notamment grâce à lappui sémantique quimplique le vocabulaire du dédain [1f] :
Porque has de saber que [
] ella, que tenía puestos los ojos en Cornelio [
], no quiso ponerlos en mi rostro, no tan delicado como el de Cornelio, ni quiso agradecer siquiera mis muchos y continuos servicios, pagando mi voluntad con desdeñarme y aborrecerme; y a tanto llegó el estremo de amarla, que tomara por partido dichoso que me acabara a pura fuerza de desdenes y desagradecimientos, con que no diera descubiertos, aunque honestos, favores a Cornelio (p. 114-115).
De fait, Cervantès a beau donner une couleur byzantine à son récit, la dissymétrie des rapports entre Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Leonisa conduit lhistoire des deux êtres sur de nouveaux chemins, dénués, a priori, dattaches intertextuelles ; car lessentiel est bien là, dans le rejet exprimé par la jeune Sicilienne.
Sagit-il pour autant dune situation exceptionnelle que les lecteurs pourraient prendre avec légèreté ? Sûrement pas. En fait, pour une partie des humanistes influencés par les écrits dErasme, lamoureux ressent souvent le refus damour comme une agression XE "Agresseur, prédation" . Le « colloque » entre Le prétendant et sa belle en est lexemple célèbre :
Pamphile. [
La] jeune fille ne tue pas parce quelle est aimée, mais parce quelle naime pas en retour [
].
Marie. [
] Ferais-tu de moi une nouvelle Circé ?
Pamphile. En plus cruelle [
].
Marie. [
] Quel est le jour de ton enterrement ? (1992, p. 204-205).
Damon, lexpert en amour de La Galatée, avait dailleurs marqué un distinguo entre lindifférence et laversion chez laimée : « es terrible dolor querer y no ser querido, pero mayor sería amar y ser aborrecido » (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 205). Le mal dont souffre Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" nest pas sentimentalement anodin ; le « cas » avait fait lobjet du récit entre Grisóstomo XE "Marcela, Grisóstomo" et Marcela, avec les conséquences que lon connaît. Après la mise en nouvelle de ce désir suicidaire dans la première partie de Don Quichotte (p. 145-155), la question se pose de savoir si la nouvelle exemplaire reconduira la casuistique amoureuse vers un même constat déchec.
Cest sur ces questions que les lecteurs verront, alors, se produire un nouveau déplacement dans lenceinte du labyrinthe XE "Labyrinthe" sentimental. Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" informe Mahamut, au bout dun moment, que la jeune dédaigneuse est finalement décédée lors dune tempête maritime (p. 123), transformant le malheur dû au mépris féminin en troisième « cas » sentimental, celui qui sétait exprimé dans La Galatée avec la situation désespérée dOrompo [1h] :
Cuando la muerte llevó
toda mi gloria y contento,
por darme mayor tormento,
con la vida me dejó (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 203).
Une fois énoncé le dénouement du récit intradiégétique et stabilisée la situation amoureuse (la douleur de la perte), le public voit naturellement se former les éléments fondamentaux de limaginaire labyrinthique, qui, ensuite, viendront simmiscer dans les nouvelles suivantes (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" : la nuit, les routes qui se croisent et lisolement dans le navire (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 123).
Mais tout nest pas terminé. Vivante, Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" se retrouve, elle aussi, sur lîle de Chypre, et, cette fois-ci, sans Cornelio pour séparer les deux protagonistes (« soy la poco querida de Cornelio y la bien llorada de Ricardo, que, por muy muchos y varios casos, he venido a este miserable estado en que me veo », p. 135). Le problème : lamour de Leonisa pour Ricardo na rien de certain [1a].
La nouvelle de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" noffre pas un tel éventail casuistique et amoureux. Elle insiste, plutôt, au départ, sur le manque amoureux que suppose labsence de laimé : Teodosia, dans un monologue nocturne, révèle à linconnu qui lécoute quelle est séparée de Marco Antonio. Les mots quelle utilise pour le qualifier (« fementido », « descortesías », « desdenes », « ingrato », DD, p. 445) font directement penser à la fuite XE "Fuite" post coitum du galant, selon un motif qui avait dû garantir une part du succès des histoires insérées dans le premier Don Quichotte (Dorotea XE "Dorotea, Fernando" /don XE "Don, réciprocité" Fernando, Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" /Vicente de la Roca). Cette anticipation lectorale sera corroborée par le récit quelle fera, peu après, à son mystérieux interlocuteur (« apenas hubo tomado de mí la posesión que quiso, cuando de allí a dos días desapareció del pueblo », DD, p. 448). « El intricado laberinto XE "Labyrinthe" » dont elle parle (p. 445) nest donc pas, non plus, en ce début de récit, proprement, byzantin [1g], puisquune fois encore, il sagit dun « cas » amoureux où laimé est plus que rétif à la relation désirée par lamoureux(-se) [1c].
Dans les deux cas, le manque qui sexprime lors de ces phases gestatoires du récit, relève dune tradition qui nappartient pas aux novellieri mais au répertoire des conteurs de la féerie : le manque apparaît en tant que fonction proppienne, cest-à-dire comme donnée actantielle « définie du point de vue de sa signification dans le déroulement de lintrigue » (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970, p. 30-31). Limpression de privation qui caractérise les deux protagonistes de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" est orientée, dès le début, par le désir de réparer cet état (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ). Dans la deuxième nouvelle, cest Mahamut qui, dabord, engage Ricardo vers un dépassement général de la douleur (p. 112, quête de liberté XE "Liberté (en amour)" ), puis cest la découverte que Leonisa vit toujours, qui motive le héros à conquérir lamour de sa bien-aimée (p. 132, quête de la Fiancée).
Le cas archétypal de lamoureux esseulé nest pourtant pas le seul envisagé par Cervantès. De même que les conteurs avaient à leur disposition dautres moyens de commencement que le schème du manque, Cervantès recourt, dans les trois autres nouvelles, à celui du méfait :
rapt et viol de Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" ,
tromperie de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" (DD) et
attaque familiale (SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" .
À ces formules folkloriques, lauteur fait également correspondre des « cas » amoureux, en prenant soin quau moins deux nouvelles mettent en scène un labyrinthe XE "Labyrinthe" amoureux précis : la concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" amoureuse (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , le désaccord familial (DD, SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" et lintégrité sexuelle (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" DD). Ce sont ces trois possibles quil nous faut à présent détailler.
Deuxième cas amoureux : la concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" amoureuse (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" .
La pertinence du motif de la concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" se trouve renforcé aux niveaux historique et individuel, puisque la population espagnole du XVIIe siècle et le public cervantin pouvaient rarement faire exception à cette constante du fonctionnement animal quest la concurrence entre personnes de même identité sexuelle dans la recherche dun conjoint. En tant que scénario humain, la concurrence amoureuse a toujours constitué, par ailleurs, un ferment actif de lintérêt lectoral, en mobilisant notamment lagressivité au cours de la réception.
Au Siècle dor, la narration byzantine est la spécialiste de cette thématique romanesque ; on a vu, toutefois, les limites de cet intertexte commode dans El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et dans Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" . Le conte merveilleux, par contre, cet héritier de situations humaines millénaires et dun esprit prédisposé à penser la compétition intrasexuelle (voir supra), facilite le traitement narratif dune telle situation grâce à lintroduction du Faux Héros et sert de canevas à nos récits brefs. Ce motif structurant avait été à ce point fondamental pour Cervantès quil irriguait, déjà, les premières lignes de sa Galatée, selon le modèle pastoral de la Diana (Sireno, Silvano, Diana/ Elicio, Erastro, Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" ).
Pour être précis, linfluence du folklore dans la situation initiale de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" est sans doute médiatisée par un texte fondateur dOvide, qui, à la même époque, intéresse également la plume de Luis de Góngora y Argote. La terre sicilienne (AL, p. 113), lespace du drame à proximité de la mer (p. 115), la jalousie XE "Jalousie (masculine)" de Ricardo (AL, p. 114), son discours amoureux et critique en présence des deux amants Leonisa et Cornelio (p. 116-117) semblent tout droit sortis de la fable où sexprime le trio entre Galatée, Acis et Polyphème (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , 1992, p. 434-439). Il nen reste pas moins que Cornelio est présenté par Ricardo suivant les règles de lart féerique, cest-à-dire dans une perspective aléthique (voir supra) : sa dimension de faux-héros XE "Faux-héros" se définit par le fait quil ne répond pas aux critères du vrai amoureux, ceux de lamour courtois (chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" ), quincarne le personnage-narrateur : « [Leonisa] no quiso poner [los ojos] en mi rostro, no tan delicado como el de Cornelio, ni quiso agradecer siquiera mis muchos y continuos servicios, pagando mi voluntad con desdeñarme y aborrecerme » (p. 115).
La nouvelle la plus engagée dans la mise en scène de la compétition intrasexuelle (nous lavons noté dans la présentation des motifs folkloriques) est, avant tout, celle qui en expose les aspects féminins, cest-à-dire la Novela de las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" (voir supra). En effet, une fois la première séquence achevée, un rebondissement fait basculer la casuistique de labsence vers celle de la concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" : avant même larrivée de Teodosia à Barcelone, le sort lexpose à entrer dans une histoire où la question principale qui taraudera lectrices et lecteurs sera de savoir qui lemportera de Teodosia ou de Leocadia. Le titre, lui-même, situe sur un pied dégalité les « deux demoiselles » en lice pour remporter la préférence de Marco Antonio. Lonomastique, en créant un effet dassonance, achèvera de compléter le jeu des antagonismes et des similitudes qui lie les deux jeunes filles. La manière dont Teodosia reconnaît la féminité XE "Féminité" derrière laccoutrement masculin de Leocadia est on ne peut plus significatif : reconnaissance XE "Don, réciprocité" sexuelle et reconnaissance du danger sont quasi simultanées. Dans lespace réduit de la fiction brève peut-être plus encore que dans les longs récits, voir la femme équivaut à repérer un risque de perdre lêtre aimé.
Hasta este punto había estado callando Teodoro, teniendo pendiente el alma de las palabras de Leocadia, que con cada una dellas le traspasaba el alma, especialmente cuando oyó el nombre de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" y vio la peregrina hermosura de Leocadia, y consideró la grandeza de su valor con la de su rara discreción: que bien lo mostraba en el modo de contar su historia. Mas, cuando llegó a decir: ''Llegó la noche por mí deseada'', estuvo por perder la paciencia (DD, p. 460).
Du point de vue de la lectrice féminine, la scène de la reconnaissance XE "Don, réciprocité" nest pas neutre et peut activer des ressources émotionnelles et éthiques puissantes. Si le parcours narratif privilégie lidentification à Teodosia en la plaçant en position inaugurale et en lui accordant une plus grande densité psychologique, il est peu probable que le lecteur, et plus encore la lectrice, ne « suivent » pas la première protagoniste dans sa réaction violente (rejet de la légitimité de Leocadia, mépris, dégoût) ; si ladmiratio par suspense naît alors, cest parce que le lecteur répond aux révélations de Leocadia par un sentiment de crainte, induit par lidentification associative à Teodosia. Lintégration du personnage de Leocadia dans larmature préexistante peut, certes, faire surgir la cuestión de amor « qui de Teodosia ou de Leocadia est la plus malheureuse ? », comme le souligne avec justesse Jennifer Thompson (1963, p. 145), mais le récit bref cervantin, parce quil est plus proche du conte que de la novella, canalise plutôt lil du lisant autour de lhéroïsme fondateur de Teodosia. Son personnage capitalise, en effet, ce que lon peut considérer comme les trois modes de lhéroïsme féerique.
Dun point de vue narratif, elle est porteuse de la quête dessinée au début du récit (Fiancée : Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970) ;
dun point de vue actantiel, Teodosia, en recevant lappui de son frère don XE "Don, réciprocité" Rafael, est qualifiée (Greimas, 1986) ;
dun point de vue éthique, enfin, elle fait converger vers elle la valorisation anthropologique du secours XE "Aide, Auxiliaire" dès lors quelle décide daider Leocadia (ibid.).
Leffet de ce nud axiologique et féerique rend accessoire la cuestión de amor en discréditant à lavance le rôle de Leocadia et en donnant à Teodosia le statut dhéroïne. Ce qui importe, dans la rhétorique narrative de la novela, ce nest donc pas tant la question damour que le cas amoureux : dans ce cadre lectoral, Leocadia nest quun mur de plus dans le dédale amoureux qui oppresse Teodosia.
Troisième cas amoureux : le désaccord familial (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" .
Les premières pages de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" constituent un bel exemple de la mise en récit de limaginaire labyrinthique. Larchétype littéraire et anthropologique sétend sur toutes les strates narratives.
Dès que lauteur ralentit son récit pour adopter le mode singulatif, la narration se scinde en deux séquences, qui séparent lexpérience de don XE "Don, réciprocité" Juan (SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 483-487) et celle de don Antonio (p. 487-488).
Le caractère bicéphale de laction accomplie par les Basques répond, en fait, à une affaire elle-même binaire, réunissant Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" et Alfonso de Este.
À lhistoire complexe, mais complémentaire, des deux partenaires du couple, sajoute ensuite celle de Lorenzo Bentibolli, frère de Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , bien décidé à retrouver sa sur (p. 498-500).
Enfin, pour corser le tout, un autre personnage porte le même prénom que la noble Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (p. 513).
Tout cet enchevêtrement actantiel et narratif construit un unique et même cas amoureux (« caso [
] estraño », p. 488) ; le problème posé est celui de la tension familiale quimplique lamour.
Dans cette nouvelle, encore, la thématique nest pas étrangère aux novellieri ; Stanislav Zimic raccroche lhistoire à celle de La fuga, une novella allintreccio (1996, p. 307-324). Si lhypothèse du lien entre les deux récits est plausible, la compréhension que le récit italien fournit à la nouvelle espagnole nest pas complètement satisfaisante pour autant. La nouvelle précédente (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" avait posé les jalons dune lecture intellective attentive à un problème de fond : la famille. Teodosia se distinguait de Leocadia par des préoccupations familiales aiguës (p. 445-449 voir Febres, 1993, p. 91), que la rencontre « accidentelle » avec son frère servait à souligner (p. 449). La séquence narrative finale, où saffrontent le père de Teodosia et celui de Marco Antonio, apporte à la nouvelle son véritable dénouement. Le récit, que lon croyait terminé grâce à laccord des parents, redémarre, rappelant que la trame familiale latente dans la mise en récit globale avait été laissée de côté.
La juxtaposition cervantine, qui assemble les deux nouvelles exemplaires, aide XE "Aide, Auxiliaire" à percevoir le double rapport qui lie les amants à leur famille : dépendance au frère et dépendance aux parents. Véritable pont diégétique et axiologique vers La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , le combat XE "Combat" des pères de Teodosia et de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" accroît la lisibilité du « cas » amant/famille au sein de la Novela de las dos doncellas et amorce, ainsi, la réflexion plus nette qui sera menée dans la nouvelle suivante.
Dans La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , le plongeon inaugural dans le labyrinthe XE "Labyrinthe" où sont perdus Cornelia et le duc de Ferrara désigne la famille comme cause de linextricable situation amoureuse. Il y a, dabord, pour les lecteurs, la scène du combat XE "Combat" (un chapeau tombera comme à la fin de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ) :
a la luz de las centellas que las piedras heridas de las espadas levantaban, casi pudo ver que eran muchos los que a uno solo acometían, y confirmóse en esta verdad oyendo decir:
- ¡Ah traidores, que sois muchos, y yo solo! Pero con todo eso no os ha de valer vuestra superchería (SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 485).
Le combat XE "Combat" que Lorenzo et ses alliés livrent, dabord, au duc construit le duel comme un méfait, puisque les attaquants, plus nombreux, rompent manifestement le principe anthropologique déquité. Dans lamour que Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" voue au duc, cest donc son frère qui pose problème.
Pour que laxiologie de la nouvelle soit plus cohérente et plus nette encore, le différend familial est redoublé à lintérieur du couple, de façon similaire à la situation exposée dans Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" . Le duc est, lui aussi, au cur dune tension familiale ; sa mère ne souhaite pas le marier à Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , mais à Livia, la fille du duc de Mantua (p. 507-508). Enfin, comme si limbroglio italien nétait pas assez lisible, Cervantès fait réapparaître le personnage dAlonso dans un véritable labyrinthe XE "Labyrinthe" : celui du « chemin royal » entre Ferrare et Bologne, au sein duquel il ne cesse de se déplacer (p. 505).
Malgré tous ces détails, lenquête se révèle bien mince. Certes, la famille apparaît comme la responsable des malheurs amoureux de Teodosia, de Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" et dAlfonso, mais, il faut bien lavouer, si les deux nouvelles sollicitent lintérêt des lecteurs, cest pour des raisons sans doute plus profondes.
Le sens du « cas » amoureux napparaît pas plus par un rapprochement avec la tradition du roman byzantin ou de la novella allintroccio quavec lemploi de jus de citron sur un parchemin dont il faudrait découvrir les esquisses préalables. Aussi faut-il faire jouer, différemment, loutil intertextuel.
Une fois encore, ce sont les nouvelles de M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" et le récit archaïque qui offrent un recul suffisant et un point de vue significatif.
Premier témoignage, celui dOvide :
Pyrame et Thisbé, lun le plus beau des jeunes gens, lautre la plus admirée entre les filles de lOrient, habitaient deux maisons contiguës dans la ville [
]. Ce voisinage les amena à se connaître et favorisa les premiers progrès de leur amour ; il ne fit que grandir avec le temps ; ils auraient même allumé le flambeau dune union légitime, si leurs pères ne les avaient empêchés (1992, p. 135).
Seconde pièce à conviction : lhistoire II, 9 du recueil bandellien XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , résumée dans les termes suivants, « Lamentable mort de deux amants infortunés qui périrent lun de poison, lautre de douleur », et dont certains noms résonnent encore pour nous.
Il y avait jadis à Vérone, au temps des seigneurs Della Scala, deux familles très réputées parmi dautres pour leur noblesse et leur richesse : les Montaigus et les Capulets. Pour je ne sais quel motif, elles saffrontèrent dans une farouche et sanglante inimitié (Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" , 2002, p. 301-302).
Troisième et dernier indice, la version shakespearienne du drame : la pièce de Roméo et Juliette.
Les histoires se terminent, on le sait, sur la mort des deux jeunes.
Les experts de lamour et de ses affres que sont Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" et M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" évoquent, là, un problème sentimental nullement circonscrit aux temps de la Renaissance ou du Siècle dor. La continuité transhistorique de la fable ainsi que le succès mondial rencontré par luvre de Shakespeare manifestent (grâce au talent de lauteur élisabéthain notamment) la résonance que provoque chez le public le scénario amoureux et familial déployé ici. Les dernières découvertes de léthologie permettent, aujourdhui, de comprendre pourquoi il nest pas étonnant, au-delà du refoulement avancé par S. Freud XE "Freud, Sigmund" , que lacte damour, lui-même, soit assombri par des conflits familiaux.
Lacte sexuel est la source la plus intense de plaisir physique que nous avons dans notre système nerveux, alors pourquoi tout cet amalgame démotions ? Dans toutes les sociétés, les relations sexuelles sont au moins quelque peu « sales » : elles ont lieu en privé, elles suscitent des pensées obsessionnelles, elles sont régulées par des coutumes et des tabous, elles font lobjet de commérages et de railleries [
].
Deux personnes ne sont jamais seules dans leur lit. Les partenaires sont toujours accompagnés dans leur esprit de leurs parents [
]. Les intérêts des tiers XE "Aide, Auxiliaire" nous aident à comprendre pourquoi les rapports sexuels ont presque universellement lieu en privé [
:] chaque enfant dun homme ou dune femme est aussi le petit-enfant de deux autres hommes et de deux autres femmes. Les parents sintéressent à la reproduction de leurs enfants parce quà long terme, il sagit de la leur (Pinker, 2005, p. 302-303).
Ce que permet de comprendre la psychologie évolutionniste, cest la grande pertinence, pour lesprit, de la représentation du conflit familial déclenché par lamour. La religion de lhonneur, si manifeste au Siècle dor et probablement mobilisée consciemment par lauteur (pôle Ib), ne fait, alors, que renforcer culturellement limpact psychologique et anthropologique des relations humaines développées dans la fiction.
Pour les jeunes amoureux, comme pour les éléments dune fratrie ou dun couple parental impliqués dans des situations similaires, un effet-miroir a de fortes chances de se produire et de renforcer la participation mais, aussi, la compréhension, à cause des émotions « morales » qui sont alors en jeu (exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" ) : le devoir, le respect, ladhésion aux conventions, la déférence envers les parents.
Pour les lecteurs-parents, même si linvestissement paternel varie selon les cultures et les individus, il est une question qui les préoccupe toujours : le mariage XE "Mariage" de leur progéniture. Car derrière les conflits familiaux exploités par Cervantès, cest également le problème du mariage du point de vue parental donc la fidélité du conjoint et/ou le lien de lenfant avec une autre famille qui importe dans nos quatre nouvelles et dans la plupart des autres.
[AL] Sabían sus deudos y sus padres mis deseos, y jamás dieron muestra de que les pesase, considerando que iban encaminados a fin honesto y virtuoso » (p. 114). « Disimulaban los padres de Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" los favores que a Cornelio hacía, creyendo, como estaba en razón que creyesen, que atraído el mozo de su incomparable y bellísima hermosura, la escogería por su esposa, y en ello granjearían yerno más rico que conmigo; y bien pudiera ser, si así fuera, pero no le alcanzaran, sin arrogancia sea dicho, de mejor condición que la mía, ni de más altos pensamientos, ni de más conocido valor que el mío (p. 115).
[FS] Díjoles lo que había visto en el teatro donde se representó la tragedia de su desventura: la ventana, el jardín, la reja, los escritorios, la cama, los damascos; y a lo último les mostró el crucifijo que había traído (p. 310).
[DD] mis padres son nobles y más que medianamente ricos, los cuales tuvieron un hijo y una hija: él para descanso y honra suya, y ella para todo lo contrario. A él enviaron a estudiar a Salamanca; a mí me tenían en su casa, adonde me criaban con el recogimiento y recato que su virtud y nobleza pedían; y yo, sin pesadumbre alguna, siempre les fui obediente, ajustando mi voluntad a la suya sin discrepar un solo punto, hasta que mi suerte menguada, o mi mucha demasía, me ofreció a los ojos un hijo de un vecino nuestro, más rico que mis padres y tan noble como ellos (p. 447).
[SC] Mil veces le dije que públicamente me pidiese a mi hermano, pues no era posible que me negase; y que no había que dar disculpas al vulgo de la culpa que le pondrían de la desigualdad de nuestro casamiento, pues no desmentía en nada la nobleza del linaje Bentibolli a la suya Estense (p. 494).
À la lecture de ces passages, les émotions parentales dépendent dune psychologie familiale héritée de nos ancêtres dont on connaît, maintenant, les enjeux. Depuis notre point de vue celui de lexégèse lectorale, les implications sociales de la représentation dêtres économiquement favorisés ne prennent pas une importance aussi grande que pour un chercheur attentif à létude auctoriale tel A. Castro. Ce que nous voulons souligner, cest lintérêt que peuvent solliciter, en lecture, certains motifs qui mobilisent un fort investissement émotionnel. Celui de ladversité parentale est, pensons-nous, extrêmement provocateur ; les chances pour quil ait laissé les lecteurs et les auditeurs indifférents sont en fait infimes.
Quatrième cas amoureux : lacte sexuel chez la jeune fille (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" .
Outre la question familiale, un quatrième et dernier cas amoureux vient parachever la fresque sentimentale proposée par Cervantès, et présenter aux lecteurs un miroir possible de leurs préoccupations.
Les nouvelles de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" posent toutes deux un problème similaire, qui est la conséquence conjointe du don XE "Don, réciprocité" de la virginité par la jeune fille et, parallèlement, de labsence du séducteur. Le labyrinthe XE "Labyrinthe" émotionnel et amoureux est, dans ce « cas » identifiable au malaise féminin qui sexprime face à des relations sexuelles laissées sans suite.
Pour Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , la destruction de sa vertu par Rodolfo correspond autant à une attaque du Minotaure (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" ) quà lenlèvement par lAmour (Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" ) :
- ¿Adónde estoy, desdichada? ¿Qué escuridad es ésta, qué tinieblas me rodean? ¿Estoy en el limbo de mi inocencia o en el infierno de mis culpas? ¡Jesús!, ¿quién me toca? ¿Yo en cama, yo lastimada? [
] ¿¡Ay sin ventura de mí!, que bien advierto que mis padres no me escuchan y que mis enemigos me tocan; venturosa sería yo si esta escuridad durase para siempre, sin que mis ojos volviesen a ver la luz del mundo, y que este lugar donde ahora estoy, cualquiera que él se fuese, sirviese de sepultura a mi honra, pues es mejor la deshonra que se ignora que la honra que está puesta en opinión de las gentes. Ya me acuerdo (¡que nunca yo me acordara!) que ha poco que venía en la compañía de mis padres; ya me acuerdo que me saltearon, ya me imagino y veo que no es bien que me vean las gentes.
[
] Atrevido mancebo, [
entre] mí y el cielo pasarán mis quejas, sin querer que las oiga el mundo, el cual no juzga por los sucesos las cosas, sino conforme a él se le asienta en la estimación (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 307).
Pour Teodosia, la consommation physique de lamour est le trait principal qui définit son cas sentimental par rapport à Leocadia (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" :
¡Ay pocos y mal experimentados años, incapaces de toda buena consideración y consejo! ¿Qué fin ha de tener esta no sabida peregrinación mía? ¡Ay honra menospreciada; ay amor mal agradecido; ay respectos de honrados padres y parientes atropellados, y ay de mí una y mil veces, que tan a rienda suelta me dejé llevar de mis deseos! ¡Oh palabras fingidas, que tan de veras me obligastes a que con obras os respondiese! Pero, ¿de quién me quejo, cuitada? ¿Yo no soy la que quise engañarme? ¿No soy yo la que tomó el cuchillo con sus mismas manos, con que corté y eché por tierra mi crédito, con el que de mi valor tenían mis ancianos padres? ¡Oh fementido Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ! (DD, p. 445)
Avec Leocadia et Teodosia, Cervantès circonscrit avec précision le trouble lié à la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" de la femme délaissée par le ravisseur de sa vertu. Les réactions féminines percent par leur ambivalence car, malgré la responsabilité manifeste de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , la condamnation des séducteurs reste indissociable de la culpabilité, de la honte et de la gêne féminines. Il y a là des émotions profondément enracinées dans le psychisme, propres à montrer la compréhension cervantine de ce type de malheur.
Dune part, même si les deux actes sexuels évoqués dans les deux nouvelles sont dissemblables, on retrouve, dans chacune des histoires, des motifs littéraires qui sont aussi, en lecture, les motifs psychologiques responsables du trio émotionnel que nous avons formulé peu avant. En effet, lorsque la relation sexuelle implique que la femme à la fois
peut avoir un enfant (âge nubile, relation vaginale),
ne choisit pas son partenaire sexuel (viol) ou regrette son choix (aventure),
est confrontée à labsence du séducteur,
ou/et quelle nest pas dans une situation sociale acceptée (acte consommé avant le mariage XE "Mariage" public, par exemple),
des études montrent que la souffrance psychologique est sensiblement accrue (Thornhill, 1993, p. 155-186 ; Buss, 2004, p. 428; 436-437). Or, il ressort que Cervantès sappesantit, précisément, sur ces éléments-là.
Dautre part, concernant cette fois-ci, non plus les causes, mais les effets « déshonorants » (cest-à-dire traumatiques) du cas précis constitué par le viol de Leocadia, il apparaît que Cervantès détaille, aussi, chez elle, à travers lobsession du souvenir et la conscience des parents, un trouble qui relève pour la physiologie classique des deux puissances de lâme actives dans la mélancolie (pôle Ib) : la mémoire (« Ya me acuerdo (¡que nunca yo me acordara!) [
]; ya me acuerdo que ») et limagination (« ya me imagino y veo que no es bien que me vean las gentes »). En même temps, le discours direct de la jeune fille est assez précis et assez pertinent scientifiquement (pôle IIb) pour que les lectrices concernées par de telles situations puissent sy retrouver (exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" ). Elles peuvent, ainsi, être sensibles aux motifs psychologiques et sociaux suivants, quavait distingués D. Buss (2005, p. 428-429) :
la peur XE "Peur, angoisse" : « ¿Qué escuridad es ésta, qué tinieblas me rodean? [
] ¡Jesús!, ¿quién me toca? [
] que bien advierto que mis padres no me escuchan y que mis enemigos me tocan » ;
la colère XE "Colère (personnage)" : « Atrevido mancebo » ;
la culpabilité : « ¿Estoy en el limbo de mi inocencia o en el infierno de mis culpas? » ;
lhumiliation, le dégoût : « ¿Yo en cama, yo lastimada? » ; « la que no tiene honra » ;
limportance des tiers XE "Aide, Auxiliaire" dans la psychologie de la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" (Pinker, 2004) : « ya me imagino y veo que no es bien que me vean las gentes » ;
la crainte de lextérieur : « venturosa sería yo si esta escuridad durase para siempre, sin que mis ojos volviesen a ver la luz del mundo, y que este lugar donde ahora estoy, cualquiera que él se fuese, sirviese de sepultura a mi honra ». « Ella, en este entretanto, pasaba la vida en casa de sus padres con el recogimiento posible, sin dejar verse de persona alguna, temerosa que su desgracia se la habían de leer en la frente. Pero a pocos meses vio serle forzoso hacer por fuerza lo que hasta allí de grado hacía. Vio que le convenía vivir retirada y escondida, porque se sintió preñada: suceso por el cual las en algún tanto olvidadas lágrimas volvieron a sus ojos, y los suspiros y lamentos comenzaron de nuevo a herir los vientos » (p. 312) ;
lobsession : « ya que se me acuerde de mi ofensa, no quiero acordarme de mi ofensor ni guardar en la memoria la imagen del autor de mi daño ».
Pour les autres lecteurs, il est possible de mesurer, par tout cet arsenal de références psychologiques, lampleur des souffrances subies par ces victimes et par leurs parents. Dun point de vue plus historique, lEspagne du Siècle dor néchappe sans doute pas aux manifestations animales et anthropologiques de laberrante violence mâle que constitue le viol. Pour ne donner quun exemple, sur lîle prétendument paradisiaque de Samoa étudiée par Margaret Mead, le taux de viol est deux à cinq fois plus élevé que celui qui est observé aux Etats-Unis (Buss, 2004, p. 420-421). Pour beaucoup de lecteurs, dEspagne comme dailleurs, appartenant au XVIIe siècle ou à dautres époques, le viol nest pas une réalité inconnue (Pérez, 1985, p. 20-22). À lâge moderne, Jean-Louis Flandrin estime quils étaient fréquents. Il précise aussi que « 80% de ceux que nous connaissons étaient des viols collectifs » (1981, p. 284). Hormis labsence de participation au viol des amis de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , leur présence active dans le rapt de Leocadia rejoue le scénario-type relevé par lhistorien :
on allait chercher la victime chez elle, pendant la nuit ; on commençait par faire du chahut sous les fenêtres, par lappeler, en la traitant de ribaude ; puis comme on se taisait, on enfonçait la porte, on se saisissait delle, on la traînait dehors, on la battait, on la violait [
] puis il arrivait quon la raccompagnât chez elle [
]. Les auteurs de ces viols nétaient pourtant des hommes de mains que dans 10% des cas. En général, cétaient de jeunes célibataires de dix-huit à vingt-quatre ans qui navaient jamais eu affaire à la justice (ibid.).
Lautre intérêt romanesque et spéculaire de la détresse provoquée par le rapt accompagné de viol nous est rappelé par lintérêt que suscite toujours le conte du Petit chaperon rouge. B. Bettelheim a raison lorsquil affirme que lune des raisons du succès du conte est dordre psycho-sexuel (1999, p. 265-268). Mais les raisons ne sont probablement pas dordre ontogénétique mais phylogénétique. Chez les femmes, la répulsion pour le viol et la mise en place de stratégies pour parer et sanctionner cette prédation XE "Agresseur, prédation" sexuelle ne sont pas des symptômes de refoulement, pas plus quelles ne sont, complètement, des constructions sociales : elles relèvent, au moins en partie, dun processus dadaptation (Buss, 2002, p. 431-436 ; Pinker, 2005, p. 430).
Du coup, sexplique la pertinence psychique de ce genre de récit. La consistance anthropologique de cette psychologie de la prédation XE "Agresseur, prédation" sexuelle permet de postuler que la narration circonstanciée que Cervantès a établie des effets du viol sur Leocadia est en attente dun fort impact sur le public. Pour cette raison nous souhaitons faire état, littéralement, de la dense rhétorique émotionnelle quil déploie dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" :
[Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" ], con otros cuatro amigos suyos, todos mozos, todos alegres y todos insolentes, bajaba por la misma cuesta que el hidalgo subía.
Encontráronse los dos escuadrones: el de las ovejas con el de los lobos; y, con deshonesta desenvoltura, Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" y sus camaradas, cubiertos los rostros, miraron los de la madre, y de la hija y de la criada. Alborotóse el viejo y reprochóles y afeóles su atrevimiento. Ellos le respondieron con muecas y burla, y, sin desmandarse a más, pasaron adelante. Pero la mucha hermosura del rostro que había visto Rodolfo [
] despertó en él un deseo de gozarla a pesar de todos los inconvenientes que sucederle pudiesen. Y en un instante comunicó su pensamiento con sus camaradas, y en otro instante se resolvieron de volver y robarla, por dar gusto a Rodolfo; que siempre los ricos que dan en liberales hallan quien canonice sus desafueros y califique por buenos sus malos gustos. Y así, el nacer el mal propósito, el comunicarle y el aprobarle y el determinarse de robar a Leocadia y el robarla, casi todo fue en un punto.
Pusiéronse los pañizuelos en los rostros, y, desenvainadas las espadas, volvieron, y a pocos pasos alcanzaron a los que no habían acabado de dar gracias a Dios, que de las manos de aquellos atrevidos les había librado.
Arremetió Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" con Leocadia, y, cogiéndola en brazos, dio a huir con ella, la cual no tuvo fuerzas para defenderse, y el sobresalto le quitó la voz para quejarse, y aun la luz de los ojos, pues, desmayada y sin sentido, ni vio quién la llevaba, ni adónde la llevaban. Dio voces su padre, gritó su madre, lloró su hermanico, arañóse la criada; pero ni las voces fueron oídas, ni los gritos escuchados, ni movió a compasión el llanto, ni los araños fueron de provecho alguno, porque todo lo cubría la soledad del lugar y el callado silencio de la noche, y las crueles entrañas de los malhechores (FS, p. 304-305).
La reprise de lantinomie populaire des loups et des brebis na pas seulement un but axiologique, destiné à favoriser la répartition dichotomique entre les deux groupes (voir supra). Cervantès fait usage dune métaphore à fort pouvoir évocateur. La narration installe les lecteurs dans langoisse de la prédation XE "Agresseur, prédation" sexuelle en associant la inclinación torcida du jeune homme à la dangerosité du loup. Comme le loup du conte-type 333, Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" avance masqué pour mieux accomplir son forfait. Le motif de lattaque du groupe familial par celui du ravisseur est, en outre, traité sous tous les angles pouvant fortement provoquer le public :
« honrada familia »/« todos insolentes », « atrevido », « atrevimiento » ;
« el viejo »/« muecas y burla »
« [Leocadia] no tuvo fuerzas para defenderse »/« desenvainadas las espadas »
« soledad del lugar », « el callado silencio de la noche »/« las crueles entrañas de los malhechores »
Le fait que « ni las voces, fueron oídas, ni los gritos escuchados, ni movió a compasión el llanto, ni los araños fueron de provecho alguno » contribue à créer un fossé entre le vide éthique de la fiction et la frayeur, tout comme il cherche la compassion, lémotion avec les personnages-victimes.
Cinquième cas amoureux : la mort à lhorizon.
Figure de lexistence, le dédale désigne, plus largement, pendant la Renaissance (Pétrarque, J. de Mena et lArioste), les difficultés rencontrées par chaque individu, compris comme un être solitaire face à ladversité labyrinthique. J. Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" sinscrit dans cette lignée avec son exégèse du Laberinto de Creta :
Por este labirinto quisieron los antiguos declarar ser vida del hombre intricada e impedida con muchos desasosiegos, que de unos menores nacen otros mayores. O el mundo lleno de engaños y desventuras, adonde los hombres andan metidos, sin saber acertar la salida o sus daños, enredados en tantas esperanzas vanas, atados en contentamientos que no hartan, olvidados de sí, embebidos en sus vicios, aficionados a su perdición; finalmente rendidos a sus desfrenados apetitos (1995, p. 485).
Au XVIIe siècle, notamment pour Cervantès, le dédale est moins celui du monde (cf. Laure dans le Canzionere) que celui de lesprit (« un laberinto XE "Labyrinthe" de imaginaciones », DQ I, 48, p. 558) : la métaphore du labyrinthe rend compte des inquiétudes, des pensées et des émotions des personnages.
En fait, les quatre cas amoureux que nous avons dégagés dans lensemble du recueil tendent à se confondre dans leurs conséquences, dans leurs effets à moyens termes. À chaque fois, les lecteurs voient poindre le désespoir XE "Espoir, espérance" , la mélancolie ou le désir de mourir. El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" montrent une particulière prédilection pour ce type de ressenti. Leocadia violée exprime un désir semblable à Ricardo de renoncement à la vie quand elle prend connaissance de lexaction de son agresseur XE "Agresseur, prédation" :
¡Oh tú, cualquiera que seas, que aquí estás comigo (y en esto tenía asido de las manos a Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" ), si es que tu alma admite género de ruego alguno, te ruego que, ya que has triunfado de mi fama, triunfes también de mi vida! ¡Quítamela al momento, que no es bien que la tenga la que no tiene honra! ¡Mira que el rigor de la crueldad que has usado conmigo en ofenderme se templará con la piedad que usarás en matarme; y así, en un mismo punto, vendrás a ser cruel y piadoso! (FS, p. 306)
Limportance à accorder à ce type de passages est perceptible dans le caractère paroxystique et corporel de la souffrance. La mélancolie renvoie aux humeurs, la mort à la destruction physique, doù son fort potentiel de stimulation lectorale.
Les rapprochements interfictionnels peuvent certainement apporter une lumière sur la genèse de ces motifs cervantins. La Cárcel de amor XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" , récit des derniers jours de Leriano, est évidemment une référence obligée. Mais les excès de Leriano, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Leocadia doivent-ils nous conduire à penser quil faut que lhomme soit confronté à lintransigeance ou à la mort de sa belle, ou encore que la femme ait été violée, pour que la mélancolie et le désespoir XE "Espoir, espérance" envahissent les esprits ?
Pris entre des données anthropologiques générales et des recoupements littéraires ponctuels, il se pourrait que lenquête sécarte finalement de ce que les indices mettent sous nos yeux et, donc, de lessentiel. Parmi le jeu dinformations que livre le dossier des Nouvelles exemplaires, on na sans doute oublié de convoquer un témoin capital de laffaire ; nous voulons parler du faux jumeau de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" : Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , lamoureux de l« Espagnole anglaise ». De fait, son histoire donne à la mélancolie un contour bien défini. Dabord, parce que le personnage nessuie aucun refus de la part dIsabela. Qui plus est, Ricaredo a peu de raisons de se désespérer puisquil apprendra que sa mère voit dun très bon il cet amour (p. 221). Bref, on est loin de la mort imaginée de lêtre aimé (AL) ou dune situation traumatisante comme lagression sexuelle (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" . Et pourtant
Mil veces determinó manifestar su voluntad a sus padres, y otras tantas no aprobó su determinación, porque él sabía que le tenían dedicado para ser esposo de una muy rica y principal doncella escocesa, asimismo secreta cristiana como ellos. Y estaba claro, según él decía, que no habían de querer dar a una esclava (si este nombre se podía dar a Isabela) lo que ya tenían concertado de dar a una señora. Y así, perplejo y pensativo, sin saber qué camino tomar para venir al fin de su buen deseo, pasaba una vida tal, que le puso a punto de perderla. Pero, pareciéndole ser gran cobardía dejarse morir sin intentar algún género de remedio a su dolencia, se animó y esforzó a declarar su intento a Isabela.
Andaban todos los de casa tristes y alborotados por la enfermedad de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , que de todos era querido, y de sus padres con el estremo posible, así por no tener otro, como porque lo merecía su mucha virtud y su gran valor y entendimiento. No le acertaban los médicos la enfermedad, ni él osaba ni quería descubrírsela (EI, p. 220).
Introduire un grain de sable aussi petit que le souvenir de lengagement de ses parents à le marier avec une écossaise, équivaut, de fait, à minimiser les causes objectives de la tristesse pour en privilégier une autre : la mélancolie sentimentale, cette « maladie » que les médecins ne savent pas déceler. Le discours omniscient de la narration assure aux lecteurs une place de choix puisque, grâce à lui, ils peuvent faire le lien entre maladie et amour. Grâce à la « desallégorisation » et à la « naturalisation » du discours sur lamour (Egido, 1994, p. 25 et 267), une bonne partie du lectorat se retrouvait aisément à travers ces manifestations de douleurs. Pour les jeunes, notamment, la lecture de la détresse amoureuse était le reflet immédiat de souffrances réelles, et parfois inexprimées, comme le montre le récit de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" .
Il nest même pas interdit XE "Interdits" de penser que les lecteurs cervantins considèrent les personnages comme des alter ego romanesques : ils rencontrent, dans les nouvelles évoquant lamor hereos, un écho situationnel dautant plus intense que les émotions sentimentales évoquées sont intimes. La physiologie du mal damour nest pas une invention des neurobiologistes, mais un thème médical et littéraire depuis des siècles. Cervantès nignorait pas les théories médicales et néoplatoniciennes sur ce sujet (ibid., p. 251-284). Du point de vue lectoral actuel (pôle II), il apparaît que les remarques des lettrés de lépoque ont bien un fondement biologique et que, par conséquent, les lecteurs cervantins peuvent réagir intensément aux miroirs proposés.
Pour être bref, disons donc que les lisants se reconnaissent dans les personnages grâce à la représentation des phénomènes suivants :
la mise en veille du raisonnement et de lobjectivité on ne perçoit pas les défauts de lêtre aimé ; on le trouve unique, parfait (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 113-114) ;
les symptômes physiques de laltération psychique (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ;
lobsession sentimentale (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ;
le doute (EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ;
langoisse et le désespoir XE "Espoir, espérance" (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ;
la mélancolie et le risque de mort (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" EI) XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ;
le désir de mourir (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" .
On laura compris, lessentiel de la rhétorique du labyrinthe XE "Labyrinthe" correspond à une poétique du reflet lectoral ayant pour thématique lamour. Véritable centre obscur du labyrinthe, expression la plus extrême de labsence dissue de secours XE "Aide, Auxiliaire" , le désespoir XE "Espoir, espérance" teinté de mélancolie constitue la toile de fond de cette écriture sentimentale. Il est complété par une vaste gamme de cas allant de la situation de manque à celle de lacte sexuel prématrimonial en passant par la concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" amoureuse et le désaccord parental.
Depuis la reprise des mythologies antiques à la Renaissance, le schème labyrinthique était devenu particulièrement parlant pour évoquer les complications et les errements humains. Érasme, par exemple, avait fait précéder lénonciation des « règles générales du véritable chrétien » par une description de la vie sur le modèle dun labyrinthe XE "Labyrinthe" (Erasme, 1998, p. 91-93).
La construction de lintrigue et la programmation de la lecture selon larchitecture labyrinthique marque le souhait cervantin de ne plus donner à lire la casuistique amoureuse comme une philosophie sous forme de questions mais comme une expérience personnelle (exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" ). Le motif du labyrinthe XE "Labyrinthe" ne dispose pas comme seule propriété symbolique lexpression de la difficulté ; il sallie facilement au symbolisme du miroir. Il ne faut donc pas sétonner si limage du labyrinthe se retrouve lorsque Teodosia prononce une véritable confession. Paolo Santarcangeli relève dans son étude transculturelle que lhomme trouve au centre des arcanes
ce quil veut y trouver. Très souvent
il sy trouve lui-même [
]. Lultime connaissance est celle de soi-même, la compréhension du propre soi, réfléchi dans sa propre conscience. Cest la raison profonde de la présence fréquente dun miroir, au fond du labyrinthe XE "Labyrinthe" (1974, p. 218).
Il ne faut pas sétonner surtout que le labyrinthe XE "Labyrinthe" narratif renvoie le lecteur amoureux à son propre désarroi. Par le biais de la fiction, les soucis sentimentaux perdent leur caractère confus et apparaissent avec précision sous langle dessiné dans le récit. J. Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" insistait pour que ses lecteurs comprennent bien que Thésée nutilisait pas dautre fil que celui de lintrospection ; le Minotaure, lui aussi, devait figurer légarement personnel du héros, sa propre concupiscence (1995, p. 485). À Chypre ou dans lauberge, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Teodosia noffrent-ils pas aux lecteurs une explication de leurs erreurs passées ? « El rodeo inexplicable de las calles del labirinto », explique J. Pérez de Moya, « significa que el que una vez se hubiere entregado a cosas ilegítimas no se puede después desenredar sin gran dificultad » (ibid., p. 486). Lessentiel, dès lors, est de sortir de son propre labyrinthe.
-B-
Sortir du labyrinthe XE "Labyrinthe" : les chemins libérateurs de la féerie
(exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" )
Y así [
] daremos también aquí los avisos necesarios para nuestra lucha, poniendo unas reglas que sean como las cuerdas que dicen haber inventado un maestro llamado Dédalo, para que el que entraba en aquel temeroso laberinto XE "Labyrinthe" , donde tantos hasta entonces se habían perdido, pudiese escapar sin perecer no desasiéndose de aquellas.
Erasme, Enquiridion
Au début de nos investigations, nous avons observé que les débuts de nouvelles disaient la paralysie des protagonistes. Pourtant, lexplicit des quatre nouvelles analysées manifeste un renversement des situations initiales qui aboutit à des situations non problématiques de bonheur ; en valorisant les protagonistes, ces quatre fins de récits obligent à un double retour en arrière :
vers le début, pour percevoir avec plus dacuité lampleur du contraste qui lie ces deux situations encadrantes,
et vers le cur du récit, lui-même, pour saisir en substance les modalités ayant permis dobtenir un bonheur si criant en fin de nouvelle : les dissymétries induites par le rapprochement incipit/explicit font évidemment du parcours actantiel le centre de la lecture en compréhension, soit lors des commentaires qui peuvent suivre la lecture à voix haute, soit lors de la relecture silencieuse dun lecteur solitaire.
Ainsi se demande-t-on quels chemins ont bien pu emprunter nos protagonistes pour devenir ces « héros » ? Par quels raccourcis sont-ils passés pour résoudre des situations aussi douloureuses que celles de lamour malheureux ?
La question posée nest pas rhétorique. Malgré les apparences qui font du labyrinthe XE "Labyrinthe" le coupable idéal du piège sentimental, ce motif nest, en fait, pas étranger à la transformation du malheur en bonheur. Il y a tout lieu de penser quil est même le pivot symbolique du dépassement du trouble initial. Le dédale est un symbole binaire qui porte en lui lidée de sa résorption : son symbolisme est généralement initiatique, pour les classiques (pôle I), comme pour la pensée instinctive (pôle II). La conjonction, en lui, de la difficulté salutaire, du processus sélectif, de lenfermement, de la proximité avec la mort et de lobscurité, conditionne son symbolisme initiatique : souffrir en amour est une opportunité de bonheur et une chance de métamorphose (Santarcangeli, 1973, p. 161-252).
Nous avions constaté que Cervantès avait délibérément placé ses personnages au cur du malheur en prenant bien soin de les mettre au centre dun réseau de voies, et même au milieu despaces souvent ouverts. Dans La Galatée, lorsque le personnage principal du roman décide de rejoindre sa belle pour lui déclarer sa flamme, il va se trouver devant un carrefour, à la fois physique et métonymique de son existence amoureuse (« una encrucijada que junto a ella cuatro caminos dividía », Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 325).
Lidée de chemin et de raccourci imprègne limaginaire de la casuistique amoureuse. Le schème du labyrinthe XE "Labyrinthe" a permis de greffer subrepticement, dans le dédale, les fils dAriane destinés à en sortir. En premier lieu, parce que le schème implique mouvement et couloirs. Ensuite parce que le Moyen Âge, suivant lhistoire de Thésée, avait véhiculé lidée que la confusion labyrinthique était « à voie unique » : « la route est longue et tortueuse, mais il ny a quune seule route » (le dédale est alors la voie du salut pour le pécheur). Enfin, avec le renouveau de laventure byzantine à la Renaissance chrétienne, le labyrinthe devient accessible au schème plus large du voyage : lamant malheureux devient cet homo viator que la culture chrétienne va spontanément associer au pèlerin (Damiani, 1982, p. 58-76 ; Egido, 1994, p. 68). Le schème du labyrinthe est donc autant une figure de la mobilité que de limmobilité. Lamant libéral XE "Libéralité" retrouvera sa terre natale, Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" la maison de ses parents et Teodosia parviendra à Barcelone. Quant à Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" et à Alfonso, ils finiront par se retrouver au même endroit.
Une lecture attentive des quatre nouvelles présentant des cas amoureux, voire une relecture de celles-ci, doit permettre de comprendre que des solutions sont apportées aux difficultés apparemment inextricables des protagonistes. El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" ne présentent pas seulement des incipit semblables ; les moments qui suivent lexpérience du désespoir XE "Espoir, espérance" présentent des traits en commun, au nombre de trois, quil nous faut à présent dégager de tous les imbroglios narratifs.
Premier fondement : la volonté matrimoniale XE "Mariage"
Le motif du mariage XE "Mariage" , dordre à la fois éthologique (monogamie), social (lien perpétuel et familial), démographique (phénomène de la « despoblación ») et économique (biens en commun), est lun des plus marquants du conte merveilleux, au point quE. Meletinski le considère comme son trait distinctif principal par rapport au mythe.
Pourtant, les contes des Mille et une nuits ou du Pentamerone XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" ne portent pas toujours le mariage XE "Mariage" à la clôture du récit ; celui-ci peut nêtre quune étape intermédiaire (Histoire de Jânshâh XE "Mille et une nuits (Les) : Jânshâh" , Soleil, Lune et Thalie XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" ). Pour le conte merveilleux, cela implique que priorité est donnée au parcours éducatif que le personnage subit. Pour les récits brefs cervantins, il en va autrement.
Dans des fictions aussi abondamment lues que la Tragicomedia XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" de Calisto y Melibea et la Cárcel de amor XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" une importante critique du mariage XE "Mariage" est menée à travers les protagonistes féminines. Melibea prêche en faveur dun amour dépourvu de ce lien social ; quant à Laureola, elle refuse tout simplement lattache matrimoniale, assurant que se marier mettrait en péril son honneur (renommée, pureté) et celui de son père.
Si lon considère deux uvres aussi importantes, à lépoque, que Los siete libros de la Diana et Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula, on saperçoit, dautre part, quelles donnent au mariage XE "Mariage" un rôle secondaire dans la résolution des problèmes centraux des récits.
En comparaison avec ces fictions majeures, les récits brefs cervantins, en réduisant la trame narrative, mettent en avant le rôle déterminant du mariage XE "Mariage" pour sortir de la crise liminaire (voir Pabón, 1977).
La Diana enamorada XE "Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada)" et La Galatée avaient montré la voie du bout des lèvres, sans vraiment accorder au motif matrimonial XE "Mariage" tout le poids discursif et axiologique quil pouvait représenter, sans en faire, non plus, un moyen narratif permettant de passer du malheur au bonheur, ce à quoi se consacre Cervantès dans nos quatre nouvelles.
Pour y parvenir, il ne se contente pas de conserver les deux fonctions féeriques du mariage XE "Mariage" que sont la récompense et lavènement du bonheur (exemplarités structurelle et diégétique). En effet, dans les Nouvelles exemplaires, le mariage ne contribue pas seulement à dénouer, in fine, les récits : il tend à envahir les moments qui suivent ou qui précèdent de peu la description des cas malheureux.
Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL), dès le début de son récit intradiégétique, fait du mariage XE "Mariage" lexpression dune volonté profonde :
desde mis tiernos años, o a lo menos desde que tuve uso de razón, no sólo la amé, mas la adoré y serví con tanta solicitud como si no tuviera en la tierra ni en el cielo otra deidad a quien sirviese ni adorase. Sabían sus deudos y sus padres mis deseos, y jamás dieron muestra de que les pesase, considerando que iban encaminados a fin honesto y virtuoso; y así, muchas veces sé yo que se lo dijeron a Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , para disponerle la voluntad a que por su esposo me recibiese (AL, p. 114).
Le motif qui fonde la quête de Teodosia nest pas différent :
Con todo esto, mi principal determinación es, aunque pierda la vida, buscar al desalmado de mi esposo: que no puede negar el serlo sin que le desmientan las prendas que dejó en mi poder, que son una sortija de diamantes con unas cifras que dicen: "es Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" esposo de Teodosia". Si le hallo, sabré dél qué halló en mí que tan presto le movió a dejarme; y, en resolución, haré que me cumpla la palabra y fe prometida, o le quitaré la vida, mostrándome tan presta a la venganza como fui fácil al dejar agraviarme; porque la nobleza de la sangre que mis padres me han dado va despertando en mí bríos que me prometen o ya remedio, o ya venganza de mi agravio (DD, p. 449).
Dans les deux cas, le mariage XE "Mariage" est considéré comme une motivation « endogène », selon le mot de V. Jouve XE "Jouve, Vincent" . Sil suit la structure idéologique des récits, le lecteur doit donc comprendre que le dénouement heureux de lintrigue se produit grâce à lintention nuptiale.
Dans Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , le fait même que Teodosia ait accédé aux demandes pressantes de Marco Antonio pour consommer le mariage XE "Mariage" (p. 448) prend, finalement, une signification positive : Teodosia naurait-elle pas eu raison de céder aux plaisirs de la chair avec son aimé ? Les aveux de lAndalou nous font penser que Cervantès nesquive pas la composante sexuelle de lunion matrimoniale et quil lui donne, au contraire, une place de choix dans la décision finale du séducteur. Le discours quil tient à Leocadia est le suivant :
Confieso, hermosa Leocadia, que os quise bien y me quisistes, y juntamente con esto confieso que la cédula que os hice fue más por cumplir con vuestro deseo que con el mío; porque, antes que la firmase, con muchos días, tenía entregada mi voluntad y mi alma a otra doncella de mi mismo lugar, que vos bien conocéis, llamada Teodosia, hija de tan nobles padres como los vuestros; y si a vos os di cédula firmada de mi mano, a ella le di la mano firmada y acreditada con tales obras y testigos, que quedé imposibilitado de dar mi libertad a otra persona en el mundo. Los amores que con vos tuve fueron de pasatiempo, sin que dellos alcanzase otra cosa sino las flores que vos sabéis, las cuales no os ofendieron ni pueden ofender en cosa alguna. Lo que con Teodosia me pasó fue alcanzar el fruto que ella pudo darme y yo quise que me diese, con fe y seguro de ser su esposo, como lo soy (p. 471).
En dautres termes, déposer sa virginité dans les mains de lêtre aimé peut doter lamoureuse esseulée dun atout majeur. Cette idée qui pourrait ne pas sembler « raisonnable » lest en fait complètement, à la fois dans le système idéologique du récit et pour la pensée commune.
Mais le mariage XE "Mariage" ne sert pas uniquement la cause dune amoureuse abandonnée [cas sentimental 1c], il aide XE "Aide, Auxiliaire" , aussi, à résoudre les situations de concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" [cas sentimental 2]. Les lectrices sont souvent amenées à sen rendre compte dans Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , où un choix se pose pour laimé. La possession par Leocadia dune attestation signée par Marco Antonio était venue sopposer (p. 459) au don XE "Don, réciprocité" sexuel de Teodosia, doù lagencement du récit sous forme de question damour : « Quelle est, légalement et émotionnellement, la requête la plus justifiée pour Marco Antonio : celle de Teodosia, qui a déjà consommé son amour, ou celle de Leocadia, dont lamour est plus récent ? » (Thompson, 1963, p. 146, nous traduisons). Derrière ce doute, sexprime en fait une certitude : Teodosia a lavantage sur Leocadia. Car, contrairement aux apparences, lacte sexuel nest pas un égarement passager : il répond à un sentiment véritable pour laimé, que Marco Antonio sait parfaitement mesurer (« tenía entregada mi voluntad y mi alma a otra doncella »).
La fin du déshonneur (vertu et renommée).
Une autre raison justifie le recours aux noces pour arriver à ses fins : le mariage XE "Mariage" contribue à déminer le champ du déshonneur [cas sentimental 4]. La rhétorique cervantine du pathos, illustrateur des racines émotionnelles de la deshonra (culpabilité, honte et gêne féminines), a précédemment mis en évidence la fonction indispensable des deux motifs narratifs suivants :
la constatation que le séducteur est introuvable après le rapport,
et le fait que la fille séduite ne se trouve pas dans une situation sociale acceptée (voir supra).
Dans cette perspective, le mariage XE "Mariage" de Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et de Teodosia (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" avec leur séducteur (p. 321-323, 471-472) permet de dissiper la gêne, de supprimer la honte.
Que se passe-t-il exactement pour la première ?
On saperçoit que, dans la Novela de la fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , le projet de mariage XE "Mariage" fait office de fil dAriane pour sortir du labyrinthe XE "Labyrinthe" traumatique imposé par le viol. Lidée est suggérée puis concrétisée par doña Estefanía, la mère de Rodolfo :
[Doña Estefanía consoló] y abrazó a Leocadia, besó a su nieto, y aquel mismo día despacharon un correo a Nápoles, avisando a su hijo se viniese luego, porque le tenían concertado casamiento con una mujer hermosa sobremanera y tal cual para él convenía. No consintieron que Leocadia ni su hijo volviesen más a la casa de sus padres, los cuales, contentísimos del buen suceso de su hija, daban sin cesar infinitas gracias a Dios por ello.
Llegó el correo a Nápoles, y Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , con la golosina de gozar tan hermosa mujer como su padre le significaba, de allí a dos días que recibió la carta, ofreciéndosele ocasión de cuatro galeras que estaban a punto de venir a España, se embarcó en ellas [
] y con próspero suceso en doce días llegó a Barcelona, y de allí, por la posta, en otros siete se puso en Toledo y entró en casa de su padre, tan galán y tan bizarro, que los estremos de la gala y de la bizarría estaban en él todos juntos (FS, p. 317).
La fiction rejette, donc, la solution du suicide ou du crime vengeur qui avait animé quelques personnages fameux des récits de M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" (voir supra). Elle fait même le contraire, puisquà la faveur du stratagème du mariage XE "Mariage" , doña Estefanía réussit à faire revenir son fils et à rendre heureuses Leocadia et sa famille, preuve que lidée est efficace. On aurait presque limpression que notre pauvrette avait rencontré la bonne fée sa marraine, si la lettre de mariage adressée à Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" navait pas été là pour nous rappeler quil ne sagissait pas dun conte de vieille XE "Conseja" mais dune nouvelle « réaliste ». La baguette magique aurait-elle pris la forme du papier ? En fait, le conte de fées cervantin pourrait être plus proche de la réalité que ne le sont les « nouvelles tragiques » bandelliennes. Pour lhistorien Jean-Louis Flandrin, les déclarations de viol par les jeunes filles sont rares dans la France de lépoque ; le secret suivi dun mariage reste une possibilité pour la victime qui connaît son agresseur XE "Agresseur, prédation" :
Une plainte pour viol aurait déshonoré la plaignante. Cest sans doute pour cela quelles sont si rares au moment des faits [
Une jeune orpheline de 26 vingt-six ans, Geneviève Rossignol, violée par un inconnu] est allée porter plainte au quatrième mois de grossesse, dès quelle a été sûre dêtre enceinte, alors que, lorsquelles connaissaient leur séducteur, les filles essayaient jusquau huitième ou neuvième mois de sen faire épouser ou de négocier avec lui (1993, p. 286-288).
La nouvelle de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" traite, on le voit, grâce à deux séquences distinctes, les deux cas de figure concernant le viol : dabord lorsque le séducteur est un inconnu (p. 304-314) et, ensuite, lorsquil cesse de lêtre (p. 314-323). La compréhension de la valeur matrimoniale XE "Mariage" est on ne peut plus claire, à en juger par leffet produit chez la jeune fille au terme de ce parcours : « Cuando yo recordé y volví en mí de otro desmayo, me hallé, señor, en vuestros brazos sin honra; pero yo lo doy por bien empleado, pues, al volver del que ahora he tenido, ansimismo me hallé en los brazos de entonces, pero honrada » (FS, p. 322). Déjà, Les Éthiopiques dHéliodore affirmaient lintérêt du lien matrimonial dans lépuration du péché de la chair, mais, pour lEspagne chrétienne, il faut donner peut-être plus de poids à la pensée théologique, particulièrement soucieuse sur cet aspect depuis les origines. Le mariage est, effectivement, un remède à la dimension sacrilège de la luxure, comprise par lEglise, depuis Saint Paul et Saint Augustin, comme la traduction contemporaine du péché originel (Bologne, 1995, p. 79-88). Pour lévêque dHippone notamment, la fidélité requise dans le mariage transforme lacte sexuel en « devoir conjugal », en dautres termes, elle réduit limperfection liée à lincontinence humaine. Autre « bien » du mariage que Saint Thomas reprendra de Saint Augustin : lenfantement, car par laccouplement la femme participe à la « génération ».
[Cest pour les femmes souillées] un bien pour elles que cet état même de mariage XE "Mariage" où elles sont engagées, puisquelles lont choisi afin de retenir cette concupiscence dans des bornes légitimes et pour empêcher quil ne déborde dune manière honteuse et dissolue. Car enfin, si cette passion de la nature traîne après elle une faiblesse dans la chair qui soit incapable dêtre réprimée, elle est resserrée par le moyen du mariage dans les liens indissolubles dune foi XE "Foi" qui lattache à la compagnie dune seule personne. Si elle a par elle-même une inclination de se porter avec excès à laction charnelle, elle est réduite par le mariage à ne la désirer que pour engendrer chastement des enfants (Saint Augustin, 2001, p. 49-50).
La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , prolongeant ces perspectives théologiques et littéraires, diffère finalement de la structure descendante développée par lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (DQ I, 51) qui, pourtant, fera la matière des nouvelles de María de Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" y Sotomayor. Laxiologie des nouvelles de 1613 souligne que le couvent nest pas, loin de là, lunique solution pour la jeune fille déshonorée nayant rien à se reprocher.
La résolution du conflit inter- et intra-familial
Le recueil traite, également, du désaccord qui pourrait exister entre les familles se liant par leurs enfants, comme celle des Capulet et des Montaigu. La fin de la Novela de las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" névoque pas tant une inimitié entre deux familles que les inégalités sociales induites par des différences nobiliaires.
En accordant au mariage XE "Mariage" un poids notable dans lamélioration des relations humaines, Cervantès ne fait pas que privilégier la force du sentiment amoureux, il se situe, aussi, dans le droit fil de la pensée religieuse. Celle-ci, dans sa rivalité avec le pouvoir familial, nobiliaire notamment, sévertue à défendre le lien affectif et matrimonial :
LEglise a lutté afin de sassurer le monopole de décision et dautorité pour tout ce qui concerne les stratégies successorales et le mariage XE "Mariage" [
]. Le droit matrimonial ecclésiastique [résumé dans la liberté XE "Liberté (en amour)" du consentement mutuel des amants] est donc très en avance sur les murs de lépoque : les parents continuent à marier leurs enfants. En affirmant la théorie consensualiste, lEglise mine la puissance du chef de famille en matière de mariage, le souci profane déviter des mésalliances et même la suprématie masculine [Goody, 1986, p. 150], cest-à-dire les fondements de lordre établi.
Il sagit dune lutte contre une culture qui considère le mariage XE "Mariage" comme un acte privé, relevant de lautorité du père et de la famille, non seulement au niveau décisionnel, mais aussi au niveau de lunion [
]. Pour le peuple, les affaires matrimoniales sont laffaire du clan et de ses proches, réglées par des traditions séculaires et souveraines. Ces coutumes populaires vont subsister et coexister avec les coutumes ecclésiastiques, malgré les efforts infructueux de lEglise pour les éradiquer (Greilsammer, 1990, p. 56-62)
Comme tant dautres fictions sentimentales, Cervantès transforme le mariage XE "Mariage" des jeunes en instrument efficace pour enfoncer les portes condamnées par les familles.
Le dépassement de lobstacle social
Autre avantage du mariage XE "Mariage" , pour les amoureux : la possibilité de saffranchir des barrières sociales.
La perspective féminine adoptée strictement par la nouvelle de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" met en avant une perspective sociale précise, puisque la difficulté de la victime ressortit à linfériorité de son statut. Pour nous en tenir au quatrième cas sentimental de notre nomenclature, les données historiques montrent quà la fin du Moyen Âge les dénonciations pour rapt et pour viol étaient plus nombreuses lorsque lagresseur appartenait à laristocratie (Bundage, 2000, p. 521). En prenant appui sur le mariage XE "Mariage" , Cervantès rappelle que la volonté de construire ce lien social peut se révéler être un atout lorsquune affaire de viol déstabilise la vie de la victime et de sa famille : elle apporte ainsi, une fois concrétisée, une puissance sociale et « sanguine » non négligeable (p. 323), que Cervantès oppose habilement avec la situation de faiblesse dépeinte dans les premières lignes (p. 303-304).
En somme, la volonté de parvenir au mariage XE "Mariage" soffre comme le passe-partout permettant douvrir des prisons labyrinthiques que les fictions dantan laissaient verrouillées :
SituationsCasPersonnages référentsPersonnages cervantinsLa prison de lamour non partagé1Leriano XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" (Cárcel de amor)Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" La prison de la lasciveté1Calisto, XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" MelibeaRodolfo, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" Le labyrinthe XE "Labyrinthe" de la rivalité2Sireno, ThéagèneTeodosia, don XE "Don, réciprocité" RafaelDésaccords intrafamiliaux3Père de Diana et dOrianaParents de Teodosia et de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" Désaccords/inégalités interfamiliaux3Parents de Roméo et JuliettePères de Teodosia et de Marco Antonio, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" parents de Leocadia et de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" La prison de lhonneur parental3, 4Père de Laureola XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" Parents de LeocadiaLa prison de lhonneur filial4Laureola, XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" Leocadia, Teodosia
Clef utile pour nos protagonistes, le mariage XE "Mariage" est, aussi, un point dappui fort de la lecture intellective, comme le montre la rhétorique déployée par notre auteur. Du point de vue de la réception, le lien matrimonial acquiert essentiellement sa « visibilité » en se situant au carrefour de trois attentions lectorales et axiologiques :
lattention éthique (lattention à lautre),
lattention individuelle et corporelle (deshonra intime) et
lattention morale (sphère des lois profanes et sacrées).
Échapper à sa lecture était donc singulièrement difficile.
Deuxième fondement : le tiers XE "Aide, Auxiliaire"
Mas, viniéndole a la memoria los consejos de su huésped cerca de las prevenciones tan necesarias que había de llevar consigo, especial la de los dineros y camisas, determinó volver a su casa y acomodarse de todo, y de un escudero, haciendo cuenta de recebir a un labrador vecino suyo, que era pobre y con hijos, pero muy a propósito para el oficio escuderil de la caballería.
Cervantès, DQ I (p. 62)
Se retrouver prisonnier du labyrinthe XE "Labyrinthe" , cest, nous dit Cervantès, être seul : seul face aux ruines de Nicosie (AL), seul dans la cité (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" ou seul sur les routes (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" . Il se dégage, dans ces présentations liminaires relativement uniformes, comme un diagnostic. Le choix du remède, du chemin, pour sortir du labyrinthe ne va-t-il pas dépendre de ce symptôme : la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" ? Si Thésée eut besoin de laide dAriane, nos personnages désespérés ne doivent-ils pas bénéficier du secours XE "Aide, Auxiliaire" dun tiers ? Car, de fait, la seule volonté de mariage XE "Mariage" est parfois impuissante pour parvenir à lextérieur du dédale émotionnel. Comme nous avons pu le constater précédemment, Leocadia épouse Rodolfo parce quelle fut épaulée par sa belle-mère. Mais navançons pas trop précipitamment : avant de trouver la clef de lultime porte du labyrinthe, il faut se rappeler comment les protagonistes ont acquis cette clef : non pas par eux-mêmes, mais par lintermédiaire dautrui.
La tradition féerique
On la dit, parmi ses thèmes de prédilection, le conte merveilleux possède une structure actantielle qui fait la part belle à un personnage souvent mineur dans les autres types de récit : lAuxiliaire. Dans sa quête, le protagoniste est très tôt accompagné dun objet ou dun être lui permettant daccéder à la victoire finale. En puisant dans le scénario contique, Cervantès résout lune des invraisemblances majeures des romans de chevalerie, exprimée ainsi par le chanoine rencontré par A. Quijano :
Pues, ¿qué hermosura puede haber, o qué proporción de partes con el todo y del todo con las partes, en un libro o fábula donde un mozo de diez y seis años da una cuchillada a un gigante como una torre, y le divide en dos mitades, como si fuera de alfeñique; y que, cuando nos quieren pintar una batalla, después de haber dicho que hay de la parte de los enemigos un millón de competientes, como sea contra ellos el señor del libro, forzosamente, mal que nos pese, habemos de entender que el tal caballero alcanzó la vitoria por solo el valor de su fuerte brazo? (DQ I, 47, p. 548)
Le fait de réduire le rôle de lauxiliaire à la figure de lécuyer (voir Gandalín dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula) et inversement de magnifier la force suffisante du chevalier dans le combat XE "Combat" et dans la relation amoureuse nest pas seulement, dans lEurope du XVIIe siècle, une erreur esthétique ; cette représentation extrême de lindividualité dans la société constitue, aussi, un vice dexemplarité, puisquà limage dAlonso Quijano sortant la première et la deuxième fois de chez lui, le lecteur reste sur limpression que laction héroïque se suffit dun « individualisme forcené ». Cest elle, notamment, remarque le comparatiste Th. Pavel, qui rend « inefficaces et ridicules » les actions entreprises par don XE "Don, réciprocité" Quichotte (2003, p. 72-76, 93-94).
Symétriquement au rôle essentiel donné à Sancho dans laventure dAlonso Quijano, Cervantès réintroduit dans El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" limportance des auxiliaires, ceux-là même qui, dans les types 313 (La hija del diablo), 425 (La búsqueda del esposo perdido) et 675 (El muchacho vago), assuraient la bonne marche de lhistoire.
Ainsi, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , comme avant lui Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez (DQ I, p. 465-468), ne reste pas longtemps isolé. Il est, très vite, aidé par un renégat. Dans El amante liberal, son rôle est amplifié par rapport au récit bref de 1605 puisquil ne se limite pas à lui fournir un moyen de fuir. La belle nétant pas déterminée à lépouser, Mahamut doit aussi permettre à Ricardo de conquérir sa Fiancée (auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" du conte-type 400, En busca de la esposa perdida).
De même, Leocadia, après avoir été déposée dans les rues de Tolède, rentre chez elle et retrouve son père comme, après elle, la Belle du conte de Madame Leprince de Beaumont (conte-type 425, supra).
Teodosia, recherchant la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" tout comme Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , demande aux aubergistes de lui laisser une chambre. Elle payera le prix des deux lits pour ne pas être dérangée. Mais un inconnu, curieux de savoir quel problème préoccupe ce voyageur solitaire, soudoie les responsables de lauberge et pénètre dans la pièce réservée. Cet étranger se révèlera être don XE "Don, réciprocité" Rafael, un frère bien décidé à lui venir en aide XE "Aide, Auxiliaire" , pour la sortir du labyrinthe XE "Labyrinthe" amoureux quelle lui aura confessé (conte-type 425, supra).
Dans La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , cest lhéroïne, mais aussi son mari, Alfonso, et son frère Lorenzo qui bénéficient du secours XE "Aide, Auxiliaire" des deux Basques don XE "Don, réciprocité" Juan et don Antonio pour démêler les fils enchevêtrés de leurs actes passés (conte proche du type 675).
En regroupant les études sur le conte merveilleux, on voit émerger deux fonctions principales dans les formes daides qui sont apportées au protagoniste en difficulté. Alors que la plupart du temps, le protagoniste se définit par son vouloir, lêtre secourable incarne les atouts essentiels du savoir et du pouvoir. Ce qui nous fait percevoir combien la fonction de lauxiliaire dans le récit bref intéresse la lecture intellective, puisque delle dépend la majeure partie des valeurs liées à la compétence du héros, point focal de la compréhension axiologique (Jouve XE "Jouve, Vincent" , 2001, p. 76).
Pouvoirs des auxiliaires (protection, guérison, association, coalition, médiation)
Dans le conte de fées, les objets sont « magiques », les êtres sont des « magiciens ». Derrière limage de la merveille, cest toujours une force qui sexprime, une force que le personnage principal souhaite acquérir. Dans les Ejemplares, comme dans le conte merveilleux, linfériorité initiale du héros se résout par lintervention dun personnage chargé de lui fournir une aide XE "Aide, Auxiliaire" afin que disparaisse le manque ou le méfait qui le pénalise. Pour ne citer que El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , le champ lexical du secours sert à caractériser la sphère daction des personnages secondaires de Mahamut et de don XE "Don, réciprocité" Rafael (AL, 111, 126, 138 ; DD, 446, 450). Pour mesurer limpact de lêtre secourable dans léconomie axiologique du recueil, il convient, néanmoins, dapporter des précisions quant aux effets de sa présence dans les quatre récits étudiés. Il apparaît, en effet, que les actions de lauxiliaire font office de fonctions féeriques dans le récit (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970), puisquelles contribuent à annuler les problèmes initiaux et à garantir la réussite du protagoniste.
Le premier intérêt quil est possible de relever dans le rapport qui lie lauxiliaire au protagoniste (sa quête) est celui de la protection. Don Juan et don XE "Don, réciprocité" Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , par exemple, isolent Cornelia du danger représenté par son frère Lorenzo [cas sentimental 3] :
Y ella: ''Gracias al cielo, que no quiere que muera sin sacramentos''. [
] os suplico, señor español, que me saquéis destas calles y me llevéis a vuestra posada con la mayor priesa que pudiéredes (SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 488).
Puis, lorsque son frère se présente à la porte des deux protecteurs, ces derniers signifient à la belle leur fonction de gardiens :
- ¡Mi hermano, señores; mi hermano es ése! Sin duda debe de haber sabido que estoy aquí, y viene a quitarme la vida. ¡Socorro, señores, y amparo!
- Sosegaos, señora le dijo don XE "Don, réciprocité" Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , que en parte estáis y en poder de quien no os dejará hacer el menor agravio del mundo. Acudid vos, señor don Juan, y mirad lo que quiere ese caballero, y yo me quedaré aquí a defender, si menester fuere, a Cornelia (p. 497-498).
Du point de vue de limaginaire, le déplacement spatial opéré par le protagoniste malheureux permet dappuyer la signification des auxiliaires. Cervantès, au début des parcours actantiels, construit une opposition entre lespace ouvert de lincipit et lespace fermé de leur futur auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" . Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" pénètre sous la tente où le maître de Mahamut rend la justice, Leocadia rentre chez ses parents (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Leocadia se réfugie dans une chambre où la retrouvera son frère (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" est recueillie chez don XE "Don, réciprocité" Juan et don Antonio (SC). Ce qui se donne à comprendre dans cette topographie diégétique est perceptible par des indices notables. Pour Ricardo, la tente qui laccueille est le lieu où doit sexprimer la justice. Or, cest bien elle quil avait demandée à Leonisa avant dêtre capturé par les turcs. Le cheminement en deux étapes de Leonisa, qui passe dune maison quelconque à celle de ses parents, constitue, pour elle, un véritable retour à la protection « maternelle ». Par métonymie, ces lieux-refuges redoublent limage de protection que doivent assumer les auxiliaires.
Le deuxième intérêt que les protagonistes tirent de leur auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" répond à une forme particulière du pouvoir protecteur contre la mort, à savoir la capacité à guérir. Dans les nouvelles cervantines, cependant, les eaux de jouvence et les chamans des contes du temps passé sont remplacés par des êtres dont la force est transférée à lentendement.
Les Ejemplares renouvellent la fonction salutaire de lécoute aux personnes attristées que lon rencontrait dans la pastorale (AL , 111 ; DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 446) et ajoutent à ce motif la force de la métaphore curative : « para saber qué remedios o alivios puede tener tu desdicha, es menester que me la cuentes, como ha menester el médico la relación del enfermo » ; « hacer lo que te conviniere, como suele hacerse con el enfermo, que pide lo que no le dan y le dan lo que le conviene » (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 111 et 126). Par cet emploi imagé, Cervantès rebondit sur la première présentation quil donnait de Ricardo et qui faisait de lui un être mélancolique à la limite de la maladie [cas sentmental 5]. Dans un cadre tout aussi médical, le personnage de don XE "Don, réciprocité" Rafael prescrit à sa sur les mêmes remèdes qui avaient été nécessaires à Alonso Quijano : repos et sommeil (DD, p. 450).
Objets de lécoute et de la pharmacopée de lauxiliaire, les protagonistes doivent pouvoir sortir des labyrinthes les plus traumatiques comme celui du viol. Pour le père de Leocadia, en tout cas, il ny a pas de doute : sa fille na pas à se sentir déshonorée, souillée (« tente por honrada, que yo por tal te tendré, sin que jamás te mire sino como verdadero padre tuyo », FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 311). Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , elle aussi, bénéficiera des recettes de ses guérisseurs basques (SC) et retrouvera une complexion humorale équilibrée, loin du trouble précédent (« mal de muerte », p. 488) : « acudí a echarle un poco de agua en el rostro, con que volvió en sí suspirando tiernamente » (p. 488).
Troisième intérêt de lêtre secourable repéré dans les contes, laccompagnement dans la quête (dans la chasse pour les récits archaïques) facilite la résolution des situations où la personne aimée est absente [cas sentimental 1]. Cette fonction folklorique de lauxiliaire est rentabilisée dans des nouvelles comme Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , dont le point de fuite XE "Fuite" essentiel est de retrouver lêtre perdu.
Lauxiliaire féerique dispose, aussi, dun quatrième atout pour pénétrer la fiction brève cervantine. Lhistoire sociale et léthologie ont montré que les coalitions jouissent dune force considérable pour atteindre des objectifs a priori inaccessibles (Waal, 1997, p. 44, 222-224 ; Pinker, 2000, p. 209). Les récits archaïques ont vraisemblablement hérité de cette réalité comportementale archaïque (Burkert, 2003, p. 131-134).
Comme dans la vie humaine, comme dans le conte, les Ejemplares font de la collaboration une solution pour vaincre en cas de compétition amoureuse [cas sentimental 2]. Lattitude de Mahamut avec Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) est assez représentative de la façon dont lentente des deux amis bénéficie complètement à Ricardo, puisque cette intervention fait définitivement pencher la balance et le cur de la Sicilienne vers l« amant libéral XE "Libéralité" » (« más liberal es Ricardo, y más valiente y comedido », p. 135). Grâce au renégat, la politique de dénigrement de Cornelio, entamée initialement par Ricardo, trouve son point culminant dans la narration de Mahamut :
Sí [Cornelio] nombró [a Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ] dijo Mahamut, y me preguntó si había aportado por esta isla una cristiana dese nombre, de tales y tales señas, a la cual holgaría de hallar para rescatarla, si es que su amo se había ya desengañado de que no era tan rica como él pensaba, aunque podía ser que por haberla gozado la tuviese en menos; que, como no pasasen de trecientos o cuatrocientos escudos, él los daría de muy buena gana por ella, porque un tiempo la había tenido alguna afición (p. 135).
Après ces paroles subtilement choisies, il ne restait à Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" quà faire les comptes pour déduire que Ricardo avait donné bien davantage que Cornelio.
Dans lhistoire de Teodosia, don XE "Don, réciprocité" Rafael favorise, également, les intérêts de la protagoniste. En provoquant son amour pour Leocadia, Cervantès instrumentalise ce personnage afin quil oriente le cur de la concurrente de sa sur vers lui et non plus vers Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" . Après la scène de persuasion entre Mahamut et Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , les lecteurs assistent à une séquence comparable où, sur les bords de la Méditerranée, don Rafael cherche à démontrer à Leonisa quelle na plus aucune chance de retrouver Marco Antonio et que lui-même est, pour elle, lamant idéal :
Todo esto digo, apasionada señora, porque toméis el remedio y el medio que la suerte os ofrece en el estremo de vuestra desgracia. Ya veis que Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" no puede ser vuestro porque el cielo le hizo de mi hermana, y el mismo cielo, que hoy os ha quitado a Marco Antonio, os quiere hacer recompensa conmigo, que no deseo otro bien en esta vida que entregarme por esposo vuestro. Mirad que el buen suceso está llamando a las puertas del malo que hasta ahora habéis tenido, y no penséis que el atrevimiento que habéis mostrado en buscar a Marco Antonio ha de ser parte para que no os estime y tenga en lo que mereciérades, si nunca le hubiérades tenido, que en la hora que quiero y determino igualarme con vos, eligiéndoos por perpetua señora mía, en aquella misma se me ha de olvidar, y ya se me ha olvidado, todo cuanto en esto he sabido y visto (DD, p. 474).
Outre les bénéfices dune alliance du protagoniste avec un tiers XE "Aide, Auxiliaire" , un cinquième avantage les possibilités de médiation profite au premier. Dans El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , si Mahamut se révèlera un si bon « agent double » pour Ricardo, cest en grande partie parce que Leonisa échoit au maître du renégat et que le jeune amoureux a, par conséquent, tout loisir pour lui parler (« Llegóse el cadí a ella, y, asiéndola de la mano, se la entregó a Mahamut, mandándole que la llevase a la ciudad y se la entregase a su señora Halima », AL, p. 133). Lorsquil sentretient seul avec elle, Mahamut se limite à brosser un portrait cynique de Cornelio ; il tend, surtout, à donner du relief à la candidature de son ami désespéré XE "Espoir, espérance" (« el sin ventura de Ricardo, sin tener accidente alguno, en pocos días se acabaron los de su vida, siempre llamando entre sí a una Leonisa, a quien él me había dicho que quería más que a su vida y a su alma », p. 134). Lambassade quil propose à la belle nest, ainsi, quun instrument dans la quête plus globale de Ricardo ; elle servira à rendre compte à son ami de lévolution de Leonisa :
respondió Mahamut [a Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ] que él haría lo que pudiese en servirla, aconsejándola y ayudándola con su ingenio y con sus fuerzas [
].Mahamut se volvió a las tiendas a contar a Ricardo lo que con Leonisa le había pasado; y, hallándole, se lo contó todo punto por punto (p. 135-136).
Dans lensemble des quatre nouvelles labyrinthiques, La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" occupe une place particulière. Les personnages secourables apparaissent en premier et se voient attribuer, par ce biais-là, la catégorie de personnages principaux, alors que celle-ci est normalement assumée par les protagonistes désespérés. Il ny a pourtant pas, chez Cervantès, de véritable confusion, qui serait imputable à une « dégradation du conte ». Comme lont montré P. Larivaille (1982, p. 53-54) et A. J. Greimas (1995, p. 1995), les héros de la féerie nagissent pas toujours pour leur propre compte : un certain nombre dentre eux reçoivent une mission par dautres personnages et peuvent être répertoriés comme des héros mandatés.
Le parcours du don XE "Don, réciprocité" Juan de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" répond ainsi à un « mandement ». Il doit, tout dabord, recueillir dans les rues de Bologne le fils de Cornelia, quil transporte jusque chez lui et quil protège en le confiant à une gouvernante (SC, p. 482). Puis, il ressort et prête main forte au père de lenfant, attaqué par plusieurs hommes masqués (p. 485). Par la suite, il rend lenfant à sa mère ; enfin, il est sollicité par Lorenzo pour laccompagner dans sa recherche dAlfonso, le mari de sa sur Cornelia (p. 499). Don Juan est un auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" dans la mesure où il fait le lien entre les trois protagonistes, Cornelia, Alfonso et Lorenzo.
Ce qui est marquant, dans la construction romanesque choisie par Cervantès, cest lusage du redoublement folklorique, qui sert la redondance actantielle et la lisibilité axiologique. Un second auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" , don XE "Don, réciprocité" Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , marche, en effet, sur les traces de son compagnon : dune part, il recueille Cornelia et permet à lenfant de retrouver sa mère ; dautre part, il se propose daider don Juan devenant, ainsi, lauxiliaire de lauxiliaire (p. 502) et lagent de Cornelia en annonçant à Alfonso que sa femme est chez lui (p 510).
Savoir des auxiliaires (connaissance et savoir-faire)
Lauxiliaire apporte aux protagonistes cervantins une pléiade de pouvoirs : protection, guérison, association, coalition, médiation ; mais offre, également, le savoir, un pouvoir moins palpable, mais tout aussi capital pour mettre fin aux manques et méfaits initiaux. Deux domaines se manifestent dans les Ejemplares : celui de la connaissance et celui du savoir-faire.
Le domaine de la connaissance transparaît vite chez Mahamut et permet de le définir immédiatement comme ladjuvant du héros (AL). Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" lui demande des précisions sur lagitation nouvelle à Nicosie, lieu dont il maîtrise mal, visiblement, les habitudes (p. 112-113). Dès lors, avant même que Ricardo ne découvre à son ami les secrets de son cur, Mahamut saffiche par ses connaissances comme un personnage incontournable pour le héros, comme une pièce maîtresse pour toute action future. Dailleurs, lors de la fuite XE "Fuite" , cest lui qui verra venir sur eux lAgresseur Hazán Bajá et en informera le reste de léquipage (p. 150).
Dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , le pouvoir guérisseur du père nest tel quen raison de son autorité sapientiale, voire théologique :
Y advierte, hija, que más lastima una onza de deshonra pública que una arroba de infamia secreta. Y, pues puedes vivir honrada con Dios en público, no te pene de estar deshonrada contigo en secreto: la verdadera deshonra está en el pecado, y la verdadera honra en la virtud; con el dicho, con el deseo y con la obra se ofende a Dios; y [
] tú, ni en dicho, ni en pensamiento, ni en hecho le has ofendido (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 311).
Dans La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , cest la maîtrise de la langue « italienne » qui se révèle efficace dans le secours XE "Aide, Auxiliaire" que don XE "Don, réciprocité" Juan porte à Alfonso (« y, metiendo mano a la espada y a un broquel que llevaba, dijo al que defendía, en lengua italiana, por no ser conocido por español », SC, p. 485).
Le savoir-faire, seconde forme de connaissance, sexprime quant à lui par tous les conseils que les auxiliaires prodiguent aux héros. Lamant libéral XE "Libéralité" et la jeune fille violée recevront dans leur parcours les injonctions fermes de leur auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" , respectivement Mahamut (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" 126, 133, 138) et le pater familias (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 311). Dans Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ainsi que dans La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , ce sont, au contraire, Leocadia et Lorenzo qui, de leur propre chef, attendent les recommandations de leur auxiliaire (DD, p. 449 ; SC, p. 499). Lessentiel, pour les protagonistes et pour les lecteurs, est en tout cas de constater que certains tiers sont porteurs de « prudentes razones », comme le souligne le narrateur à propos du père de Leocadia (FS, p. 311).
Le tiers XE "Aide, Auxiliaire" secourable des Ejemplares, véritable transfuge du conte de fées, conserve de ce dernier ses meilleurs atouts : il est à la fois « defensor y consejero » (SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" . Au sein des stratégies possibles pour sortir des labyrinthes sentimentaux, le recours à des tiers constitue, par conséquent, un moyen extrêmement efficace, peut-être, le plus important. Il nest dailleurs que de rappeler la pensée du frère de Teodosia qui fait écho à la question paradigmatique de nos êtres souffrants « ¿Qué camino es el mío, o qué salida espero tener del intricado laberinto XE "Labyrinthe" donde me hallo? » (voir supra) :
en viniendo el día, nos aconsejaremos los dos y veremos qué salida se podrá dar a vuestro remedio (p. 450) ;
por parecerle que aún no había cerrado la fortuna de todo en todo las puertas a su remedio, quería antes procurársele por todas las vías posibles (p. 452).
Le choix raisonné du tiers XE "Aide, Auxiliaire"
Lexemple de lamitié sert également à rappeler aux lecteurs lintérêt du lien humain dans la relation avec un tiers XE "Aide, Auxiliaire" . Pour autant, Cervantès explique-t-il que lon peut se fier à quiconque lors dun moment de détresse sentimentale ? Cervantès pose la question en introduisant un doute possible dans la relation entre un malheureux et son sauveur. Si Leocadia sadresse à ses parents et Teodosia à son frère, remarquons que les Bentibolli sont confrontés, Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" autant que Lorenzo, à la difficulté de sen remettre à autrui. Cornelia demande initialement du secours à don XE "Don, réciprocité" Juan et à don Antonio, qui sont pour elle deux « anges humains » (p. 497). Mais, après leur départ, elle choisit de faire confiance XE "Confiance et défiance" à la gouvernante, quelle ne connaît pas, entrant ainsi dans une relation dissymétrique et incertaine :
Apenas hubieron salido de la ciudad, cuando Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" dio cuenta al ama de todos sus sucesos, y de cómo aquel niño era suyo y del duque de Ferrara, con todos los puntos que hasta aquí se han contado tocantes a su historia, no encubriéndole cómo el viaje que llevaban sus señores era a Ferrara, acompañando a su hermano, que iba a desafiar al duque Alfonso. Oyendo lo cual el ama (como si el demonio se lo mandara, para intricar, estorbar o dilatar el remedio de Cornelia), dijo:
- ¡Ay señora de mi alma! ¿Y todas esas cosas han pasado por vos y estáisos aquí descuidada y a pierna tendida? O no tenéis alma, o tenéisla tan desmazalada que no siente. ¿Cómo, y pensáis vos por ventura que vuestro hermano va a Ferrara? No lo penséis, sino pensad y creed que ha querido llevar a mis amos de aquí y ausentarlos desta casa para volver a ella y quitaros la vida, que lo podrá hacer como quien bebe un jarro de agua. Mirá debajo de qué guarda y amparo quedamos, sino en la de tres pajes, que harto tienen ellos que hacer en rascarse la sarna de que están llenos que en meterse en dibujos; a lo menos, de mí sé decir que no tendré ánimo para esperar el suceso y ruina que a esta casa amenaza. ¡El señor Lorenzo, italiano, y que se fíe de españoles, y les pida favor y ayuda; para mi ojo si tal crea! y diose ella misma una higa; si vos, hija mía, quisiésedes tomar mi consejo, yo os le daría tal que os luciese.
Pasmada, atónita y confusa estaba Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" oyendo las razones del ama, que las decía con tanto ahínco y con tantas muestras de temor, que le pareció ser todo verdad lo que le decía, y quizá estaban muertos don XE "Don, réciprocité" Juan y don Antonio, y que su hermano entraba por aquellas puertas y la cosía a puñaladas; y así, le dijo:
- ¿Y qué consejo me daríades vos, amiga, que fuese saludable y que previniese la sobrestante desventura?
- Y cómo que le daré, tal y tan bueno que no pueda mejorarse dijo el ama. Yo, señora, he servido a un piovano; a un cura, digo, de una aldea que está dos millas de Ferrara; es una persona santa y buena, y que hará por mí todo lo que yo le pidiere, porque me tiene obligación más que de amo. Vámonos allá, que yo buscaré quien nos lleve luego (p. 503-504).
Lisotopie du trouble et lélocution interrogatrice viennent de reprendre leurs droits sur lhistoire. Du point de vue axiologique de la lecture, la narration devient alors dénuée dambiguïté : sur les plans du Malin, un nouveau labyrinthe XE "Labyrinthe" est en train de se reformer. Pour Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" mais, aussi, pour les autres personnages. Car, une fois Cornelia partie du lieu où elle était hébergée, Alfonso ne retrouve pas sa femme contrairement à lassurance que don XE "Don, réciprocité" Antonio lui avait donné, introduisant, alors, un doute sur la sincérité des Espagnols.
Grâce à ce rebondissement, Cervantès établit dans La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" un distinguo entre le fait de recevoir de laide et le fait de la rechercher. Un autre rebondissement avait en effet eu lieu précédemment, qui montrait la pertinence de la seconde option. Lorenzo sétait déplacé personnellement chez don XE "Don, réciprocité" Juan pour le prier de résoudre le conflit qui troublait sa famille. Son discours avait bien précisé quil navait pas agi à la légère et quau contraire, il sétait appuyé sur la renommée fort élogieuse de don Juan. Dans lespace de quelques pages, deux rebondissements se répondent, ainsi, lun lautre, pour susciter la réflexion des lecteurs et laisser entendre que Cornelia sétait engagée, à linverse de son frère, sur le chemin le moins rapide pour sortir du labyrinthe XE "Labyrinthe" familial et amoureux qui la retenait prisonnière.
La perspective dun mariage XE "Mariage" avait fourni un horizon salvateur en cas de malheur amoureux. Progressivement, on voit se dégager une perspective complémentaire. Lappel à un tiers XE "Aide, Auxiliaire" dans la gestion de la crise sentimentale prend, à travers les diverses représentations qui sont données, laspect dun moyen concret, humain, pour résoudre les cinq grands problèmes (« cas ») qui paralysent laction des personnages victimes de souffrances. Lécriture renoue, ainsi, avec la philosophie de la féerie, qui, au-delà du merveilleux, souligne avant tout limportance de lentraide. Le héros cervantin est un héros « merveilleux » parce que, malgré son isolement initial, il est « prêt à accepter les aides offertes et à nouer des relations amicales ou affectives » (Belmont, 1999, p. 192 ; également, Lüthi, 1976, p. 143-144).
Ce deuxième défrichage que nous avons pu mener sur les terres du sentiment amoureux nous a permis de débusquer les implications idéologiques de larticulation du schème du labyrinthe XE "Labyrinthe" sur la structure narrative du conte merveilleux. Sans doute perçoit-on mieux, à présent, que les premières séquences de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" présentent des cas amoureux problématiques dans un but bien précis : avancer, à elles quatre, des valeurs communes, dont le sens némerge quune fois perçue la dimension labyrinthique des situations préalablement définies. Configurées comme des réponses aux malheurs initiaux, les valeurs nouvellières veulent être des moyens exemplaires de réussite sentimentale (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ) : le mariage XE "Mariage" indique la direction vers lunique porte de sortie du dédale et les tiers XE "Aide, Auxiliaire" rencontrés dans lenceinte de la prison sentimentale fournissent le fil dAriane nécessaire pour suivre cette direction.
( (
Il la regarda, et ce fut comme si un voile lui tombait des yeux ; il reconnut sa femme bien-aimée ; et quand elle regarda son visage éclairé par la lune, elle le reconnut aussi, ils sétreignirent et sembrassèrent et point nest besoin de demander sils furent heureux.
Grimm XE "Grimm (Frères)" , Londine de létang
Après ces études ponctuelles, ciblées sur quatre nouvelles, le bilan de lenquête doit, néanmoins, rester en demi-teinte. Lexemplarité narrative ici observée souligne seulement aux lecteurs les prémisses du bonheur, cest-à-dire, simplement, la possibilité de dépasser les difficultés premières. La volonté de se marier et laide dun ami ne garantissent pas définitivement la complétude amoureuse. Comme Thésée après lexécution du Minotaure, le protagoniste exemplaire na réussi, pour le moment, quà se débarrasser de ses principaux cauchemars (la fausse mort de laimée, le traumatisme du viol, la concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" gênante, légarement, etc.). Il lui faut encore sortir du labyrinthe XE "Labyrinthe" pour conquérir laimée et lépouser. Après leur tâche négative, les héros devront entreprendre une tâche positive. Lamour nest pas lannulation du malheur : sa complétude implique, dans lidéologie construite par les nouvelles cervantines, deux plans différents. Au sein des quinze récits brefs convoqués ici, tous les amoureux ne sont pas des êtres désespérés. Les protagonistes de La gitanilla ou de La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" démarrent leur quête sans les handicaps que présentent Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , Teodosia ou Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" . Dans le système de valeurs construit par Cervantès, lamour impose, en plus dun possible dépassement du malheur, une double exigence : un socle ferme pour son maintien et une conquête active de lAutre.
Comme nous allons le constater, le conte merveilleux fournit, par son exemplarité diégétique XE "Exemplarité : Exemplarité diégétique" et structurelle, une bonne part du schéma de quête du ou de la Fiancé(e). En revanche, parce quil est principalement tourné vers laction, le conte à structure ascendante est peu perméable à lexpression de bases comportementales : celles-ci sont implicites dans les symboles féeriques. Le récit archaïque ne sétend pas à expliquer que la Belle et le Prince Charmant saiment et font lamour pour « vivre heureux jusquà la fin de leurs jours » et avoir « beaucoup denfants ». Le savoir populaire et la symbolisation naïve renvoient ces concepts dans limplicite.
La volonté cervantine de présenter, simultanément, un miroir complet de lamour et un modèle qui corrige les représentations chevaleresques ou autres, impose un changement de cap, sans lequel les chances de sensibilisation des lecteurs resteraient faibles. On comprendra, alors, que la structure descendante des récits archaïques, parce quelle dit laberrant, épaule Cervantès pour inscrire en creux la « normalité » que les autres nouvelles, de nature féerique, renvoient dans limplicite. Dans ce cadre, évidemment, les personnages de Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" , Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" et Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" pourront être convoqués pour témoigner.
3. Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer" exemplaire
-A-
Aux fondements du bonheur amoureux
(exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" )
Toutes ces histoires montrent quil est facile de tomber amoureux mais quil en faut beaucoup plus pour aimer [
]. On ne peut devenir un être humain complet, riche de toutes ses possibilités, que si, tout en étant soi-même, on est capable et heureux dêtre soi-même avec un autre [
]. Le message de ces contes de fées est que nous devons abandonner les attitudes infantiles et adopter celles de la maturité si on veut établir ce lien avec lautre [
], qui promet un bonheur à deux durable et solide.
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées
Semblables par certains points aux célèbres Vies parallèles de Plutarque, les histoires portées par les nouvelles du Licenciado Vidriera et du Celoso extremeño ne sarrêtent pas à la narration dune quête et tendent à englober la vie entière du protagoniste quelles décrivent. Les enjeux amoureux quelles peuvent développer sont conséquents puisquils reçoivent léclairage dune vie entière.
Percevoir larc entier dune existence, voilà une perspective intéressante pour Cervantès. On sait quil exprimait une certaine réticence pour lexemplarité picaresque XE "Picaresque (veine)" justement parce que, malgré lampleur humaine et narrative dun roman comme La vida de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache, tant que la mort ne sanctionne pas un parcours global, la démonstration biographique reste bancale, comme le révèle lironie socratique dAlonso Quijano dans le dialogue avec Ginés de Pasamonte :
- ¿Y cómo se intitula el libro? preguntó don XE "Don, réciprocité" Quijote.
- La vida de Ginés de Pasamonte respondió el mismo.
- ¿Y está acabado? preguntó don XE "Don, réciprocité" Quijote.
- ¿Cómo puede estar acabado respondió él, si aún no está acabada mi vida? Lo que está escrito es desde mi nacimiento hasta el punto que esta última vez me han echado en galeras.
- Luego, ¿otra vez habéis estado en ellas? dijo don XE "Don, réciprocité" Quijote.
- Para servir a Dios y al rey, otra vez he estado cuatro años, y ya sé a qué sabe el bizcocho y el corbacho respondió Ginés; y no me pesa mucho de ir a ellas, porque allí tendré lugar de acabar mi libro, que me quedan muchas cosas que decir, y en las galeras de España hay mas sosiego de aquel que sería menester, aunque no es menester mucho más para lo que yo tengo de escribir, porque me lo sé de coro.
- Hábil pareces dijo don XE "Don, réciprocité" Quijote (DQ I, 22).
Certes les récits biographiques ne jouissent pas des potentialités dexemplarité du moule structurel des contes de vieille XE "Conseja" ; en revanche, ils exposent des problématiques que les explicit évasifs des contes rendent trop implicites, notamment les raisons pouvant expliquer pourquoi les protagonistes réussissent à vivre heureux ensemble le reste de leurs jours, lessentiel se situant dans la durée, celle dune vie.
Faux-semblants et Fausses recettes : Les fondations instables de lamour
Dans les questions matrimoniales XE "Mariage" , lamour devrait être une évidence, pourrait-on penser. Lépreuve du réel révèle pourtant quil nen est pas une. Les pratiques matrimoniales du monde entier en général (Fisher, 1994, p. 79) et de lEspagne du Siècle dor en particulier (Barbazza, 2000, p. 169-186) ne font pas de lamour une base du bonheur matrimonial. Plus encore, lamour lui-même est un phénomène complexe. Dun point de vue anthropologique, le trouble quil fait parfois naître ne concourt pas à rassurer lamoureux, qui peut se poser plus de questions quil na de réponses (voir supra). En ce qui concerne le mariage, le personnage dAnselmo, aussi « impertinent » soit-il, exprime le doute, voire les inquiétudes, qui peuvent subsister chez des jeunes, mariés à la va-vite (« el deseo que me fatiga es pensar si Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , mi esposa, es tan buena y tan perfeta como yo pienso », DQ I, 33, p. 379). Pour lhistorien, le Siècle dor est surtout une période étroitement dépendante de lhumanisme de la Renaissance et, donc, de linflation philosophique et dialogique sur le fait amoureux (Godard, 2001, p. 114-143). Lhéritage du néoplatonisme italien est fondamental, puisquau-delà des réponses apportées par Marcile Ficin XE "Ficin, Marsile (Comentario al Banquete de Platón)" , Pietro Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" ou Léon LHébreux, lamour devenait un problème épistémique (voir le prologue de J.-M. Reyes Cano : Bembo, 1990, p. 15-19).
La plupart des nouvelles attestent que Cervantès, dans la lignée de ses prédécesseurs humanistes, ne contourne pas le questionnement sur lamour. Aussi, loin de se limiter aux deux seuls récits du Licenciado Vidriera et du Celoso extremeño, létude prendra-t-elle en compte, dans une lecture intrafictionnelle XE "Lecture : Lecture intrafictionnelle" , dautres nouvelles qui rendent manifestes les bases amoureuses du bonheur matrimonial XE "Mariage" .
Défendre lamour ne va pas, cependant, sans poser quelques problèmes, car le fait amoureux est multiple ; il réunit, à la fois, des vertus et des travers, ce qui a pour conséquence de rendre le concept ambivalent. Lune des préoccupations les plus envahissantes pour les hommes, nous dit P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , vise donc à établir une distinction entre le bon et le mauvais amour (1990, p. 55). Les Nouvelles exemplaires apportent leur contribution à ce débat et tentent de fournir quelques réponses.
La beauté ?
Une question de premier plan à laquelle Cervantès apporte une réponse franche concerne lappel anthropologique de la beauté. Le néoplatonisme de M. Ficin XE "Ficin, Marsile (Comentario al Banquete de Platón)" et de L. lHébreux en avait fait son credo : lamour vient de laimé et pour une raison simple, il est désir du beau. Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , le responsable du viol de Leocadia, affirme dans son discours éloquent situé en fin de nouvelle combien la beauté contribue au bonheur amoureux et à la réussite matrimoniale XE "Mariage" :
se compadece con el sacramento del matrimonio el justo y debido deleite que los casados gozan, y que si él falta, cojea el matrimonio y desdice de su segunda intención. Pues pensar que un rostro feo, que se ha de tener a todas horas delante de los ojos, en la sala, en la mesa y en la cama, pueda deleitar, otra vez digo que lo tengo por casi imposible (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 318).
La conclusion du discours pose la question de façon explicite : la beauté est-elle nécessaire au bonheur et au maintien de lamour ? Lidée avait déjà été suggérée en amont de lécriture de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" . Le texte de La Galatée lavait défendue par la voie dErastro, le concurrent dElicio : « Bien dices dijo Erastro; pero todavía no me podrás negar que a no ser Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" tan hermosa, no fuera tan deseada, y a no ser tan deseada, no fuera tanta nuestra pena, pues toda ella nace del deseo » (Galatea, p. 178).
La réponse dElicio avait été cinglante, annonçant un tournant dans le duel amoureux :
No te puedo yo negar, Erastro respondió Elicio, que todo cualquier dolor y pesadumbre no nazca de la privación y falta de aquello que deseamos; mas juntamente con esto te quiero decir que ha perdido conmigo mucho la calidad del amor con que yo pensé que a Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" querías; porque si solamente la quieres por ser hermosa, muy poco tiene que agradecerte, pues no habrá ningún hombre, por rústico que sea, que la mire que no la desea, porque la belleza, dondequiera que está, trae consigo el hacer desear. Así que, a este simple deseo, por ser tan natural, ningún premio se le debe, porque si se le debiera, con sólo desear el cielo le tuviéramos merescido; mas ya ves, Erastro, ser esto tan al revés como nuestra verdadera ley nos lo tiene mostrado. Y, puesto caso que la hermosura y belleza sea una principal parte para atraernos a desearla y a procurar gozarla, el que fuere verdadero enamorado no ha de tener tal gozo por último fin suyo, sino que, aunque la belleza le acarree este deseo, la ha de querer solamente por ser bueno, sin que otro algún interese le mueva (p. 178).
Comme Elicio dans La Galatée, Cervantès revient à la charge dans ses Novelas ejemplares. Le personnage repoussoir de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" est un bon moyen pour cela ; son amour est exclusivement esthétique, visuel :
quiso su suerte que, pasando un día por una calle, alzase los ojos y viese a una ventana puesta una doncella, al parecer de edad de trece a catorce años, de tan agradable rostro y tan hermosa que, sin ser poderoso para defenderse, el buen viejo Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" rindió la flaqueza de sus muchos años a los pocos de Leonora, que así era el nombre de la hermosa doncella. Y luego, sin más detenerse, comenzó a hacer un gran montón de discursos; y, hablando consigo mismo, decía: "Esta muchacha es hermosa [
]" (Celoso, p. 330).
Léchec criant du vieil homme signalera les limites du modèle « spirituel » qui place lamour dans le seul être aimé, responsable, par sa beauté, du sentiment de lamoureux.
La pensée naturaliste de lépoque indique que lamour némane pas seulement de lêtre aimé : de façon endogène, lamoureux est, lui aussi, vecteur de désir (Hebreo XE "Hébreux, Léon L (Dialogos de amor)" , 1993, p. 150-151). Questionner son comportement en amour est donc essentiel pour estimer ses chances de réussite.
La misogynie ?
Rappelons-nous sur quelle histoire damour se termine le Don Quichotte de 1605 (DQ I, 50-52, p. 574-584). Avant de clore son roman, Cervantès nous confronte au point de vue dun amoureux et déploie sa maîtrise de la structure ésopique, faisant du personnage dEusebio un être empreint dune certaine autorité, voire dune grande sagesse (voir supra). Lhistoire de Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , dont il est le personnage principal, et celle de Leandra, quil narre, construisent une même idéologie, sous deux angles différents. La fable simplifiée, centrée autour de limage de la chèvre, et la fable complexe, dessinée par la tromperie subie par Leandra, entretiennent assez de parallélisme pour ébaucher une seule et même idée naturaliste : la « femelle » suit toujours « son instinct naturel » (p. 574). Rappelons-nous également la hiérarchie du chanoine, prononcée quelques pages plus haut. Pour le saint homme, la fable animalière est supérieure à la fable milésienne (DQ I, 47, p. 547). Selon cette affirmation, limage allégorique de Manchada se poserait en modèle de la narration plaisante et édifiante. La dernière nouvelle serait donc, de ce point de vue là, « exemplaire ».
Dans lenceinte axiologique du roman, elle lest toutefois beaucoup moins. Le rapprochement entre les deux formes narratives nest pas sans conséquences, car il est le fait dEusebio, un personnage bien particulier, dont il faut se défier pour deux raisons.
Dabord, le chanoine, notre défenseur de lorthodoxie romanesque, trouve à redire finalement à la réplique finale de la fable animalière lorsquil est mis face à Eusebio XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" :
Por vida vuestra, hermano, que os soseguéis un poco y no os acuciéis en volver tan presto esa cabra a su rebaño [
]. Tomad este bocado y bebed una vez, con que templaréis la cólera, y en tanto, descansará la cabra (p. 574).
Cette histoire si édifiante dune incartade animalière échauffe, manifestement, le berger tout comme Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" retournait les sens de notre bon vieil hidalgo (sur lirascible lors de la réception, voir supra). Belle ironie du sort et, surtout, de notre auteur, qui prend le personnage discreto du chanoine à son propre piège. Si quelques passages plus tôt, dans le discours théorique du dignitaire ecclésiastique, la fábula apóloga faisait figure de récit idéal (p. 547), il savère dans les faits quelle ne réveille pas moins lirascible que la fábula milesia XE "Récit milésien" .
Dautre part, Cervantès file lironie jusquà faire participer Alonso Quijano dans ce jeu de démolition de lédifice exemplaire construit par la forme ésopique :
Por cierto, hermano cabrero, que si yo me hallara posibilitado de poder comenzar alguna aventura, que luego luego me pusiera en camino porque vos la tuviérades buena; que yo sacara del monesterio, donde, sin duda alguna, debe de estar contra su voluntad, a Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , a pesar de la abadesa y de cuantos quisieran estorbarlo, y os la pusiera en vuestras manos, para que hiciérades della a toda vuestra voluntad y talante, guardando, pero, las leyes de la caballería, que mandan que a ninguna doncella se le sea fecho desaguisado alguno (p. 583).
Le débat tournera court puisque les deux hommes finiront par sempoigner.
Pour les spectateurs liseurs, qui surplombent ce désordre narratif, les indices dun système axiologique sont bien présents, malgré leur dispersion.
Pour juger lhistoire, A. Quijano puise, comme à son habitude, dans léthique chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Folie ? Sans doute, mais uniquement à un niveau diégétique de lecture (le combat XE "Combat" en témoigne). Car le conteur de ce que lon pourrait appeler la « Fable de la Jeune fille et du Séducteur » nest pas un narrateur quelconque : il est juge et partie, ce qui, du coup, discrédite sérieusement la moralité de lhistoire.
En fait, lorganisation des valeurs est assez saillante pour nous faire comprendre que la réflexion de lhidalgo est une réponse directe et éthique au chevrier, qui avait terminé son expérience de la féminité XE "Féminité" sur les phrases suivantes :
Entre estos disparatados, el que muestra que menos y más juicio tiene es mi competidor Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , el cual, teniendo tantas otras cosas de que quejarse, sólo se queja de ausencia; y al son de un rabel, que admirablemente toca, con versos donde muestra su buen entendimiento, cantando se queja. Yo sigo otro camino más fácil, y a mi parecer el más acertado, que es decir mal de la ligereza de las mujeres, de su inconstancia, de su doble trato, de sus promesas muertas, de su fe rompida, y, finalmente, del poco discurso que tienen en saber colocar sus pensamientos e intenciones que tienen (p. 582).
La moralité des deux apologues, à savoir celui concernant Manchada XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et lautre centré sur Leandra, nest quune pièce dans la stratégie rancunière dun amoureux passif et agressif. Alonso Quijano, en comparaison, défend la valeur de laction, mais surtout condamne, indirectement et en parfait chevalier, lidéologie misogyne dEusebio. Doù lironie cervantine : cest le système édifiant de lapologue qui est battu en brèche par la lance chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" .
Dans le cadre de sa construction idéologique sur lamour, notre auteur enfonce là une première porte. À ceux qui pensent que la misogynie pourrait être compatible avec lamour, il signale, par lintermédiaire de ce personnage pastoral, les dangers dune telle pensée. Le chanoine lui-même, avait essayé, dès le début de ramener le chevrier à la raison, il nous avait délivré la vraie morale de lhistoire.
Souvenons-nous. Quavait-il dit exactement ?... « Por vida vuestra, hermano, que os soseguéis un poco
que, pues ella es hembra, como vos decís, ha de seguir su natural distinto, por más que vos os pongáis a estorbarlo » (p. 574). La nature étant ce quelle est, pourquoi sombrer dans le mépris du sexe opposé ? La femme de laubergiste avait estimé, de son côté, que lhomme nest pas exempt de défauts, comme la violence (p. 369), pour autant, elle partage bien sa vie avec son mari et saccommode de son agressivité. (Il faut dire quelle a trouvé la parade : elle lui fait lire des romans de chevalerie
)
Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , lami dEusebio, permettait aux lecteurs de tracer, grâce au fil rouge de lonomastique, une continuité entre le récit du Curioso et celui de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et de rendre plus lisible la mise en garde contre les tendances misogynes XE "Misogynie" des hommes, amoureux ou mariés. Dans la novela interpolée, la méfiance XE "Confiance et défiance" vis-à-vis des femmes est incarnée par Anselmo mais, aussi, par Lotario. Cet a priori fera donc, logiquement, deux victimes, puisque les deux amis sont liés par un scepticisme similaire et destructeur damour : Anselmo ourdit le piège qui conduit le bonheur du couple à sa perte, et Lotario, en surprenant une ombre sortir de chez Anselmo au petit matin (il sagit de lamant de Leonela, la dame de compagnie de Camila), en vient à déduire que Camila, non contente davoir trompé son mari, le fait à présent à son insu (Curioso, p. 405).
La beauté et la dépréciation de lautre sexe ne constituent vraisemblablement pas des critères pertinents en amour. Mais quen est-il des autres paramètres fréquemment considérés par les philosophes de la Renaissance ? Lamour peut-il se pérenniser sil est commandé par la pulsion sexuelle, les amis, les parents ou les philtres magiques XE "Philtres magiques" ? Autant de questions qui taraudent les contemporains de Cervantès et que notre auteur passe en revue pour les écarter successivement.
La pulsion sexuelle (apetito XE "Sexualité : pulsion sexuelle (apetito lascivo)" lascivo) ?
La novela del casamiento engañoso, que nous étudierons plus en détail par la suite, fait de la lasciveté lessentiel de lamour de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" . Le vieux compagnon de Peralta vient en effet de se marier. En véritable ami, Peralta décode, pour nous, dès lincipit, les motivations premières du militaire :
- ¿Luego casóse vuesa merced? replicó Peralta.
- Sí, señor respondió Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" .
- Sería por amores dijo Peralta, y tales casamientos traen consigo aparejada la ejecución del arrepentimiento.
- No sabré decir si fue por amores respondió el alférez, aunque sabré afirmar que fue por dolores, pues de mi casamiento, o cansamiento, saqué tantos en el cuerpo y en el alma, que los del cuerpo, para entretenerlos, me cuestan cuarenta sudores, y los del alma no hallo remedio para aliviarlos siquiera (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 522-523).
Avant que Peralta ne trouve une moralité à laventure de son ami, avant même que Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ne commence son histoire, Cervantès avait dénoncé cette idée présente dans les récits précédents. Suite à la publication de nombreux écrits néoplatoniciens, lauteur des Ejemplares rappelle que le lien sexuel, tout comme le désir du beau (voir supra), nest pas suffisant en amour. Entre amor et amores, la différence nest pas quune question de longueur graphique ou sonore. Au pluriel, lacception du terme « amor » correspond, selon Covarrubias, à lappétit sexuel : « Amores, siempre se toma en mala parte, por los amores lascivos, que son los que tratan los enamorados ».
En étant annoncé dès le début de la nouvelle, léchec amoureux de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" sert de révélateur axiologique du danger dun choix matrimonial XE "Mariage" qui se contenterait dune simple satisfaction sexuelle. Lexplication était, dailleurs, une banalité pour les contemporains de Cervantès ; Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" la donne, dès la première nouvelle du recueil (GT, p. 54, voir supra). À lâge du naturalisme amoureux où sexprimait Léon lHébreux, la baisse de lamour après lacte sexuel était une évidence (1993, p. 87, 109) et, comme aujourdhui (Vincent, 2004, p. 74-77), une réalité physiologique :
El bebedor desea y ama el vino antes de beberlo, hasta que no se ha saciado ; el goloso desea y ama el dulce antes de haberlo comido, y hasta que no queda harto ; y por lo común quien tiene sed, siempre que lo desea, ama el beber ; y quien tiene hambre, desea y ama la comida ; así mismo, el hombre desea y ama a la mujer antes de tenerla, y la mujer al hombre. Estas cosas deleitables tienen tal propiedad que, una vez que se han logrado, así como desaparece el deseo de las mismas, la misma, la mayoría de las veces también cesa el amor y en muchas ocasiones se convierte en hastío y aborrecimiento ; porque quien tiene hambre o sed, una vez que se ha saciado, ya no desea comer ni beber, e incluso le molesta (Hebreo XE "Hébreux, Léon L (Dialogos de amor)" , 1993, p. 101-102).
Afin de dissiper les doutes des lecteurs et de donner une force fictionnelle, ludique, aux réflexions philosophiques contemporaines, Cervantès nisole pas les remarques de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" dans une virtualité peu probante : il leur donne deux confirmations successives que les personnages de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (FS, p. 311) et de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" (DD, p. 448) sont chargés de mettre en pratique sous nos yeux.
Les tiers XE "Aide, Auxiliaire" (amis et parents) ?
Lintervention des parents, des amis, est-elle plus souhaitable dans le cheminement prématrimonial ? Le début du Curioso impertinente nous laisse croire que lamitié est une aide XE "Aide, Auxiliaire" tellement efficace quelle peut tout bonnement substituer lentreprise amoureuse propre :
Andaba Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" perdido de amores de una doncella principal y hermosa de la misma ciudad, hija de tan buenos padres y tan buena ella por sí, que se determinó, con el parecer de su amigo Lotario, sin el cual ninguna cosa hacía, de pedilla por esposa a sus padres, y así lo puso en ejecución; y el que llevó la embajada fue Lotario, y el que concluyó el negocio tan a gusto de su amigo, que en breve tiempo se vio puesto en la posesión que deseaba, y Camila tan contenta de haber alcanzado a Anselmo por esposo, que no cesaba de dar gracias al cielo, y a Lotario, por cuyo medio tanto bien le había venido (DQ I, 33, p. 376).
La séquence narrative confine à lutopie tant lenchaînement logique et actantiel (auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" ami et efficace) est parfait. La nouvelle du Celoso extremeño souligne, de même, que limmense trésor conquis par Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" la été principalement grâce à ses beaux-parents :
al cabo de algunos días habló con los padres de Leonora, y supo como, aunque pobres, eran nobles; y, dándoles cuenta de su intención y de la calidad de su persona y hacienda, les rogó le diesen por mujer a su hija. Ellos le pidieron tiempo para informarse de lo que decía, y que él también le tendría para enterarse ser verdad lo que de su nobleza le habían dicho. Despidiéronse, informáronse las partes, y hallaron ser ansí lo que entrambos dijeron; y, finalmente, Leonora quedó por esposa de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" (Celoso, p. 331).
Malgré des apparences souriantes, cet âge dor se transformera directement en âge de fer.
La nouvelle de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" démarre sur un scénario identique. Ricardo agit comme Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" . Il sollicite lentremise des parents de la belle mais doit, finalement, se rendre à lévidence : leur participation est un échec pour son amour. Leonisa préfère se tourner vers Cornelio :
Sabían sus deudos y sus padres mis deseos, y jamás dieron muestra de que les pesase, considerando que iban encaminados a fin honesto y virtuoso; y así, muchas veces sé yo que se lo dijeron a Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , para disponerle la voluntad a que por su esposo me recibiese. Mas ella, que tenía puestos los ojos en Cornelio [...] (AL, p. 114).
En somme, ni les parents de Leonora, ni ceux de Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ne constituent des moyens complètement efficaces en amour. Si Leonora se marie avec Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , rien ne dit quelle en soit tombée amoureuse. En tout état de cause, lune comme lautre femme se tournent de fait vers un autre prétendant.
Et la magie ?
La magie et les aphrodisiaques valent-ils mieux en amour que les entremetteurs qui finissent par faire le travail de lamoureux ?
De nombreuses cultures cherchent à accompagner la naissance de lamour par la préparation daphrodisiaques permettant dirriter la vessie, de dilater les pupilles ou de mettre dans des états « seconds » (Malinowski, 2000, p. 248-274 ; Vincent, 2004, p. 151). La littérature folklorique en donne quelques aperçus, notamment dans lhistoire de Tristan et Iseult. Dans la version espagnole (Tristan de Leonís, 1999, p. 48 chap. 21), comme dans ses sources, le breuvage est destiné à accroître lamour du roi Marc pour Iseult. Il est dailleurs préparé par la mère de la jeune fille, signifiant ainsi chez elle une absence initiale damour.
En amour, les stratagèmes « magiques » font-ils donc de la « magie » ?
Certainement. De même que dans la vie réelle les pupilles dilatées, la danse, et lalcool contribuent à lamour (Lemoine, 2004, p. 58-65, 118-119), les sortilèges des femmes mûres, comme la mère dIseult (magie blanche) ou Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" (magie noire XE "Sorcière" ), provoquent les effets attendus (Poiron, 1982, p. 66 ; Russel, 1978, p. 241-276), puisquIseult et Melibea tombent toutes les deux amoureuses de leur chevalier servant. Mais, des problèmes apparaissent très vite aussi : cest Tristan qui boit la potion et non Marc et, dans luvre de F. de Rojas, Calisto perd rapidement lamour fou quil voue à Melibea, contrairement à elle.
Linterrogation sur lefficacité des méthodes surnaturelles nest donc pas appropriée pour répondre à notre enquête. Sans doute faut-il se demander, plutôt, si la magie contribue au bonheur amoureux ?
Pour répondre à cette question et comprendre quelle position Cervantès suggère de prendre, il convient de se rappeler comment fonctionne lélément magique en lecture. Si déminents auteurs comme Chrétien de Troyes (Baumgartner, 1992, p. 18, 70) et Cervantès critiquent la magie, cest notamment parce que les lecteurs nont plus lhabitude dadopter une interprétation allégorique du motif. Les philtres du folklore, et notamment celui bu par Tristan et Iseult, renvoient évidemment à une représentation romanesque et symbolique du coup de foudre. Mais cette herméneutique allégorique, rien nen garantit plus lautomatisme, à moins dadopter ce que ne fait pas Cervantès un discours didactique clairement intrusif et directif, comme cest le cas dans La quête du Graal.
Les Nouvelles exemplaires constituent une bonne occasion, pour Cervantès, de passer de la critique négative à la représentation positive. Si Tomás (LV) XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" ne succombe pas au coup de foudre après avoir croqué dans le coing magique offert par une prostituée amoureuse (p. 276), la raison répond moins à une critique littéraire du merveilleux en littérature quà une conscience des fortes implications psycho-physiologiques et sociales de lamour, dont la complétude ne peut être atteinte par des succédanés. Cervantès ninnove pas. En rendant fou son personnage, il réitère la constatation dOvide dans son célèbre Art daimer :
Minos ne put empêcher un homme de fuir à laide de ses ailes, et moi je prétends fixer un dieu volage ! On se tromperait, en ayant recours aux artifices dHémonie, ou bien en employant ce que lon arrache au front dun poulain. Pour faire durer lamour, les herbes de Médie ne serviront à rien, non plus que les formules des Marses et leurs chants magiques. La princesse née sur les bords du Phase aurait retenu le fils dÉson et Circé Ulysse, si les enchantements pouvaient entretenir lamour (1974, p. 59).
Et le poète de conclure : « il ny a rien à attendre des philtres qui feraient pâlir les jeunes filles ; les philtres troublent lesprit et engendrent la folie ».
En suivant Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Cervantès conserve, dans El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera, la perspective contenue dans le dernier avertissement du poète. Pour lui, comme pour lauteur classique, la mise en cause de lefficacité des enchantements nest quun rouage dans la démonstration plus globale que lamour, « pour durer », ne doit pas sappuyer sur de semblables stratagèmes. Ce que met en évidence laventure du licencié de Verre, cest, peut-être, littéralement le refus de la superstition et une réserve XE "Réserve (féminine)" quant aux pouvoirs effectifs des aphrodisiaques, mais cest surtout le désaveu des ruses destinées à priver de liberté XE "Liberté (en amour)" laimé au profit du seul intérêt personnel : « [La dama de todo rumbo y manejo] dio a Tomás unos destos que llaman hechizos, creyendo que le daba cosa que le forzase la voluntad a quererla: como si hubiese en el mundo yerbas, encantos ni palabras suficientes a forzar el libre albedrío » (p. 276).
En ce sens, lart de la magie sapparente à ces intermédiaires qui, au lieu de mettre en contact les deux êtres, les séparent et se substituent à leur liberté XE "Liberté (en amour)" et à leur action. Derrière léchec amoureux de ces moyens en apparence efficaces, Cervantès insiste sur lun des fondements de lamour « véritable ». Si lon reprend dans le Curioso et dans le Celoso les résumés narratifs qui décrivent le début du lien matrimonial XE "Mariage" , on se rend compte que Cervantès oblitère le ressenti des personnes aimées. Tout fonctionne à partir dun point de vue principal celui des protagonistes masculins, comme si la naissance du sentiment amoureux chez laimée était dune importance secondaire. Le lien émotionnel et affectif brille par son absence : Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" est simplement « contente » davoir Anselmo pour mari ; concernant Leonora, rien nest dit.
Cervantès inscrit dans le Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" le Celoso et le Licenciado Vidriera le négatif de lénamourement sur lequel la première nouvelle exemplaire avait mis laccent. Avec la petite gitane, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" est seul, mais le temps lui permet de voir émerger, chez sa compagne, le sentiment amoureux, garantie de son bonheur futur (« [Preciosa] poco a poco se iba enamorando de la discreción y buen trato de su amante », GT, p. 79).
Cervantès rappelle, finalement, quadopter un comportement misogyne, se contenter de la beauté de lautre, de sa propre pulsion sexuelle, et sen remettre entièrement à des tiers XE "Aide, Auxiliaire" ou à des sortilèges ne constituent pas des fondations assez stables pour supporter les aléas de la vie de couple. En faisant table rase de lamour naissant et intime chez plusieurs de ses personnages (Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , Eusebio XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , Leonora, Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ), Cervantès témoigne paradoxalement dune certaine sagesse ; sa stratégie nouvellière cherche à dissiper toutes les croyances populaires qui laisseraient penser que la facilité permise par les divers moyens évoqués précédemment est efficace en amour.
Aussi, parallèlement à la démolition des fondations instables sur lesquels les lecteurs pourraient construire leur amour, Cervantès leur en signale plusieurs autres, qui, à linverse des premières, garantissent le bonheur amoureux. Lharmonie entre les deux partenaires, la liberté XE "Liberté (en amour)" et la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" des amants font partie des notions quil cherche à défendre.
Lindispensable trinité sentimentale
La liberté XE "Liberté (en amour)" en question
Nous reviendrons peu sur la question de la liberté XE "Liberté (en amour)" , déjà traitée abondamment et avec justesse par plusieurs critiques. Cette valeur occupe il est vrai une place de choix dans le système idéologique de lamour construit par Cervantès dans ses récits brefs. Américo Castro, Luis Rosales et Robert Piluso saccordent à reconnaître à quel point laimé(e) doit être libre pour sengager en amour. Avant dêtre une base du mariage XE "Mariage" , la liberté est un fondement de lamour.
Une fois encore, cest la nouvelle à structure tragique du Celoso qui constitue le cur de la compréhension lectorale programmée par notre auteur.
Dans lensemble du système démonstratif porté par le recueil, lhistoire de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" sappuie moins sur El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" que sur La gitanilla. Les lecteurs peuvent interpréter que Ricardo et Leonisa (AL) sont dautant plus capables de saimer quils viennent de sortir de captivité ; mais la situation desclavage relève plutôt, nous lavons vu, dune lecture symbolique, illustrant la prison du désespoir XE "Espoir, espérance" et du mépris. La question qui se pose donc est de comprendre quel dialogue sétablit entre la première et la huitième nouvelle. La totale liberté XE "Liberté (en amour)" dont jouit Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" est essentiellement signifiée par deux motifs. Il y a, dune part, la vie chapardeuse et vagabonde de la communauté à laquelle Preciosa appartient, qui, par synecdoque, est représentative de son mode de vie autonome et, dautre part, à lintérieur de la société gitane, la grande indépendance individuelle du personnage. Mais ce nest pas tout. Le motif fondamental de la jalousie XE "Jalousie (masculine)" quintroduit le vieux gitan et que concrétise le personnage dAndrés est particulièrement rentable si on le relie au couple Carrizales-Leonora du Celoso extremeño. « [Libres] vivimos de la amarga pestilencia de los celos » insiste le patriarche (GT, p. 71). Placée après La gitanilla, la jalousie de Carrizales et lenfermement de Leonora permettent de rappeler les valeurs définies dans la première nouvelle : cest lindépendance de Preciosa et dAndrés qui est à lorigine de leur bonheur commun.
Par ailleurs, pour Cervantès, lamour lui-même ne peut faire son nid sans liberté XE "Liberté (en amour)" . Labsence de Leonora dans les tractations matrimoniales XE "Mariage" de Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" soulève la question de sa liberté de choix. Or, celle-ci, certainement sous linfluence des théoriciens du savoir-vivre XE "Savoir-vivre" , apparaissait désormais indispensable à tout humaniste. B. Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" formulait au sujet des femmes deux principes, dont Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) mais aussi Leonora et Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" IF) sont les illustrations cervantines :
la plupart de celles qui sont trop étroitement gardées, ou qui sont battues par leurs maris ou leurs pères, sont moins pudiques que celles qui ont quelque liberté XE "Liberté (en amour)" ;
les femmes qui sont priées refusent toujours de complaire à ceux qui les prient, et celles qui ne sont pas priées prient les autres (1991, p. 277).
Dans leur antinomie diégétique, les deux nouvelles de La gitanilla et du Celoso extremeño montrent que lamour a besoin de la liberté XE "Liberté (en amour)" pour éclore et se réaliser.
Et cest bien « naturel », car, chez Cervantès le désir de liberté XE "Liberté (en amour)" (la soif dindépendance) est une caractéristique fondamentale de lhumain. Parmi les deux moralités que Cervantès souhaite faire extraire du Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" les lecteurs trouveront celle-ci : « yo quedé con el deseo de llegar al fin deste suceso: ejemplo y espejo de lo poco que hay que fiar de llaves, tornos y paredes cuando queda la voluntad libre » (p. 368-369). Avant dêtre une modalité fondamentale de lamour, la liberté est pensée comme une donnée anthropologique, notamment dans ladolescence.
Il faut observer parallèlement quà lépoque, lamour est lui aussi considéré comme un « instinct naturel » (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 272) ; il ne faut donc pas trop se moquer de lui car il sait, tôt ou tard, se venger. Lidéologie manifestée par les Novelas ejemplares va donc prendre la mesure de ce conflit dintérêt naturel entre ces deux tendances apparemment antinomiques : lamour et la liberté XE "Liberté (en amour)" .
Peu de temps après son départ, Alonso Quijano avait rencontré une personne aussi idéaliste que lui, Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" , qui avait transformé la soif de liberté XE "Liberté (en amour)" (« Yo nací libre », DQ I, 14, p. 154) en projet de vie (« y para poder vivir libre escogí la soledad de los campos »), comme lui établissait la chevalerie fictionnelle en idéal dexistence.
Si la volonté de se complaire dans la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" et dans le narcissisme pouvait relever du débat dans la Primera parte de Don Quijote, elle constitue, dans les Ejemplares, une contre-valeur, parce que lhomme « exemplaire » est un être à la fois social et sentimental (voir supra). Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" , certes, ne succombe pas à son plaisir de contempler sa beauté dans le reflet que lui renvoient les rivières, mais, à la fin du roman, une critique semble se lever pour condamner le type de comportement quelle a choisi de suivre :
On a déjà fait remarquer que lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , dernier maillon de la chaîne des récits seconds, était parfaitement redondante au regard de lhistoire de Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" [
]. Lhistoire de Leandra marque, en effet, un retour au point zéro et une amorce de circularité qui confère à ces variations thématiques une valeur exemplaire : ne dirait-on pas que l"histoire se répète" ? [
La touche de misogynie éclabousse] toute la galerie des personnages féminins, dont certains concrètement, Marcela et Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" se reconnaissent aisément dans le comportement de Leandra [
]. Limportance structurale du récit et son caractère conclusif incitent [
] à en retenir le versant exemplaire. Tout se passe, en effet, comme si [
] lauteur entendait contrebalancer le discours démancipation qui ouvre, avec Marcela, le cycle des récits incidents, par une mise en garde (Moner XE "Moner, Michel" , 1986a, p. 42-44).
Lavertissement concernait la totale liberté XE "Liberté (en amour)" accordée aux jeunes filles. M. Moner XE "Moner, Michel" cite ces mots du chevrier :
era bien dejar a la voluntad de su querida hija el escoger a su gusto: cosa digna de imitar de todos los padres que a sus hijos quieren poner en estado: no digo yo que los dejen escoger en cosas ruines y malas, sino que se las propongan buenas, y de las buenas, que escojan a su gusto (DQ I, p. 577).
Peut-être, en effet, na-t-on pas assez souligné que loption de Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" était en désaccord profond avec le discours sur lâge dor de don XE "Don, réciprocité" Quichotte. Sans amour, au sens large du terme, incluant lamitié et le sentiment amoureux, lharmonie seffondre, cest le caprice qui prédomine, comme le souligne lhidalgo. Il faut dire quun peu plus tôt, Erasme avait revivifié dans son Apologie du mariage XE "Mariage" le naturalisme de lamour pour en faire une nécessité humaine, dont seules quelques rares personnes pouvaient se libérer (1964, p. 442). Lindépendance radicale de Marcela nétait pas acceptable :
Parece de una absoluta incongruencia que los animales racionales se allanen a las leyes naturales, y que los hombres, siguiendo el mal ejemplo de los Titanes, declaren la guerra a la Naturaleza [
]. Con esto queda claro que quien no se afecta por el decente amor matrimonial XE "Mariage" no es un ser humano, sino una roca, un enemigo de la Naturaleza, rebelde a esta suerte de divinidad [
] : si vemos que las mismas fieras tienen horror a la soledad y se complacen en la compañía, en mi sentir, no debiera ser tenido por hombre el que experimente aversión por la sociedad matrimonial (ibid., p. 432-438).
Dans le cadre exemplaire de notre recueil, la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" na pas lieu dêtre ; la recherche de liberté XE "Liberté (en amour)" absolue, parce quelle confine à lindépendance narcissique, est punie selon les règles du scénario tragique (LV) XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" . Pour les questions amoureuses, lexemplarité des nouvelles substitue-t-elle, alors, lautonomie à lindépendance ? Oui, en partie, mais en partie seulement.
Lamour est social pour une raison simple : dans les Ejemplares, il est indissociable du « joug » matrimonial XE "Mariage" (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 55). Lanthropologie montre que si lamour est un désir impérieux à ladolescence, lindépendance vivement désirée à cet âge-là entre en contradiction avec la perspective sclérosante du mariage. Dans notre domaine hispanique, il suffit de penser à tous les jeunes hommes voyageurs quévoquent les Ejemplares. Pour les lecteurs encore célibataires, la question est brûlante dactualité. Plus que lamour, le mariage scelle un lien inaliénable. On comprend donc que Preciosa naccepte pas les lois patriarcales de son clan (« estos señores legisladores », p. 74). Mais Érasme avait anticipé ce reproche :
Pero me dirás: "Agrada más la independencia. Quien toma mujer, se pone unos cepos en los pies que sólo puede aflojar la muerte". Respóndeme a tu vez : [
] ¿Qué más libre que esta servidumbre, en la que el uno está tan estrechamente asido al otro, que ninguno de los dos quiera la manumisión? Obligado estás para con aquel que admitiste en el grato círculo de tus amistades. Y en este caso no hay quien, en voz alta, se queje de que se le haya despojado de la libertad (1964, p. 439).
Les lois de la Nature imposent la vie en commun et le mariage XE "Mariage" , et limitent la liberté XE "Liberté (en amour)" . Lintérêt du recueil de 1613 tient dans cette exemplarité qui sapplique à résoudre lopposition entre contrainte sentimentale et volonté individuelle.
Placé à louverture du recueil, le personnage de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (GT) infléchit le discours de Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" , qui, lui aussi, était placé au tout début de luvre qui lhébergeait. Il linfléchit, en effet, mais il ne le contredit pas fondamentalement. Notons, tout dabord, que la structure de La gitanilla est « exemplaire » : elle contourne la forme polémique de lhistoire de Grisóstomo et Marcela (voir infra : III. 3. B. Narrer un cas) ; elle conserve, aussi, une certaine exemplarité diégétique XE "Exemplarité : Exemplarité diégétique" , puisque Preciosa est un « personnage meilleur », selon lexpression de la Poétique aristotélicienne. Concernant plus particulièrement le thème de la liberté XE "Liberté (en amour)" , Preciosa affirme quelle est née libre, comme Marcela : « [mi alma] es libre y nació libre », mais Cervantès lui fait ensuite préciser : « y ha de ser libre en tanto que yo quisiere » (p. 74). La nuance est dimportance. Non seulement la situation originelle ne justifie plus un affranchissement volontaire perpétuel de la République des hommes mais, surtout, elle ne conduit pas à un comportement idéaliste mais pragmatique : Preciosa laisse la porte ouverte à lécoute et à lamour.
En fait, si lon sattache à lidéologie que Cervantès développe avec son personnage, il apparaît que Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ne renonce absolument pas à son indépendance. Pourquoi ?
Pour bien le comprendre, les lecteurs doivent attendre le dénouement de la deuxième nouvelle. Lorsque Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" accepte finalement de se marier, Cervantès utilise le discours direct pour exprimer ce quil laissait dans limplicite dans La gitanilla. « Tuya soy, Ricardo, y tuya seré » déclare Leonisa à Ricardo après lui avoir résisté si longtemps (AL, p. 158). La répétition anaphorique du possessif révèle aux lecteurs que lacceptation du « joug » matrimonial XE "Mariage" est un don XE "Don, réciprocité" de liberté XE "Liberté (en amour)" , certes, mais un don volontaire : une remise souveraine de son indépendance personnelle dans les mains du conjoint. Dans ce tableau conclusif, Cervantès réussit ce tour de force de présenter lamour matrimonial comme un acte entièrement libre. Il fait, également, dune pierre deux coups, en mettant fin à la rhétorique pastorale qui faisait de lamour le résultat arbitraire ou vengeur des flèches de Cupidon XE "Contes merveilleux : Eros et Psyché (AT 425)" .
Lharmonie (des volontés)
Lhistoire de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" condamne, certes, le manque damour de Leonora au début de leur relation, mais elle condamne, avant cela, la différence dâge entre les deux partenaires. Les lecteurs de Don Quichotte retrouvent dans la septième nouvelle « exemplaire » lune des recettes ayant fait le succès du roman parodique de 1605 : Felipo de Carrizales est à lamour ce quAlonso Quijano est à la chevalerie, la parodie en moins
Lécart qui sépare Leonora de son mari est rendu assez infranchissable (68 ans/14 ans tout au plus) pour que les lecteurs, à linstar des devisants du Courtisan et des traditions folkloriques comme le charivari, ne cautionnent pas ce type de mariage XE "Mariage" . Le motif narratif peut, en effet, faire rire, mais dautres paramètres font également pencher la balance lectorale vers une compréhension plus sérieuse, à commencer par celui de la réalité historique. Si Cervantès reprend le scénario ancestral du vieil homme marié à une très jeune femme (González Palencia, 1925), cest parce quil a encore un intérêt pour les lecteurs de lépoque. Lexpérience matrimoniale de lauteur lui-même, qui avait dix-huit ans de plus que son épouse Catalina de Salazar y Palacios (soit près du double de lâge de la jeune fille, comme le remarque Jean Canavaggio 1997, p. 147), la sans doute convaincu quune trop grande différence dâge constituait un déséquilibre qui se révèlerait fatal à long terme. Mais il y a aussi, plus généralement, la défiance XE "Confiance et défiance" contre les mariages mal assortis (Flandrin, 1993, p. 171), notamment lorsque lépoux présente des défaillances sexuelles justifiant linsatisfaction de la femme, dont la nature humide lobligeait à être régulièrement en demande de liquides. Les personnages du « Petit vieux » et du « Soldat » pauvre dans lintermède cervantin El juez de los divorcios marquent bien le trouble que produit ce genre de relation (Piluso, 1967, p. 92-95).
Dans notre nouvelle, la dénonciation de la dissymétrie au sein du couple est amplifiée dans la reprise du schéma mythologique relatif à la relation entre Vénus et Mars : « Llegóse en esto el día, y cogió a los nuevos adúlteros enlazados en la red de sus brazos » (p. 363). Le clin dil adressé au public lettré nest pas tant un rapprochement avec les Métamorphoses dOvide quavec la littérature philographique, où est expliqué que Vénus trompe Vulcain uniquement parce quil est boiteux : la trahison de Vénus avec le dieu Mars servait à manifester les risques propres aux mariages dissemblables (Hebreo XE "Hébreux, Léon L (Dialogos de amor)" , 1993, p. 272). Comme lavait très justement repéré Américo Castro, derrière la défense de la symétrie chez les partenaires amoureux se profile, clairement, la pensée humaniste attentive à lharmonie cosmique.
Néanmoins, pour être tout à fait précis, lessentiel réside moins, chez Cervantès, dans lharmonie parfaite des âges que dans la nécessité de laccord volontaire et donc harmonieux entre les deux individus ; car, lorsque lauteur suit la structure féerique, la nouvelle conserve le motif folklorique du mariage XE "Mariage" éminemment avantageux (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" .
Dans les nouvelles centrales du Licenciado Vidriera et du Celoso extremeño, cet accord volontaire transparaît in absentia. Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" et la prostituée amoureuse de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" tentent de réduire à néant linfluence des personnes aimées dans la négociation (voir supra). Cest lamoureux qui décide pour lautre ; il ne cherche nullement à provoquer chez lautre un amour aussi naturel que le sien, un amour qui serait en grande partie endogène.
En regard de ces contre-modèles XE "Exemplum : Exemplum contrarium" , deux récits présentent des modèles à suivre : El cautivo et El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" . En plaçant ses protagonistes dans une situation de captivité, Cervantès les oblige à sunir contre lennemi et les conduit à célébrer, devant les lecteurs, laccord parfait qui résulte de la commune quête de lamour libre. A. Castro insiste grandement sur lopposition orchestrée dans le Don Quichotte de 1605 entre lharmonie humaine réunissant les protagonistes du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" et le chaos tragique du Curioso (1980, p. 42).
Dans les Ejemplares, un même rapport intrafictionnel XE "Lecture : Lecture intrafictionnelle" et antinomique sert à rapprocher le Celoso et El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" . Le dialogue entre les deux nouvelles est initialement favorisé par les deux personnages féminins, lesquels sopposent autant que leurs deux prénoms les rapprochent (Leonisa/Leonora). Dès le début des récits, face à la figure absente et soumise de Leonora, Leonisa saffirme par son indépendance vis-à-vis de ses parents et par le désaccord quelle impose à Ricardo (p. 114).
La divergence initiale entre les deux protagonistes de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" nempêche pourtant pas la perfection de laccord final entre les deux amoureux. En parfait contraste avec le rapprochement du couple Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" /Leonora, la construction harmonieuse du couple Ricardo/Leonisa est lente et entièrement focalisée sur la progressive convergence des libertés et des volontés individuelles.
Pour que la lecture intellective soit plus marquée, le rapprochement des désirs progresse au rythme du rite matrimonial XE "Mariage" ; il en retire sa capacité sacrée et sociale à dire lharmonie (exemplarité rituelle). Les lecteurs peuvent, dabord, être attentifs à la magnifique tenue portée par Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" lors de son retour à Trapana en Sicile (p. 155), puis au voile quelle enlève devant le public (p. 157). En demandant à Leonisa de porter les vêtements acquis en captivité, Ricardo imite la coutume populaire par laquelle le futur mari offre à sa promise des vêtements de fiançailles. Lantifaz porté par Leonisa représente le manto, ou voile utilisé lors de la velación (bénédiction nuptiale), qui faisait normalement partie du présent vestimentaire. Dans les toutes dernières lignes de la nouvelle, les choses se précipitent. Leonisa répond au souhait de Ricardo (« ¡oh valiente Ricardo!, mi voluntad, hasta aquí recatada, perpleja y dudosa, se declara en favor tuyo; porque sepan los hombres que no todas las mujeres son ingratas, mostrándome yo siquiera agradecida », p. 158) et finit par renverser la situation en se faisant demandeuse (« Tuya soy, Ricardo, y tuya seré hasta la muerte, si ya otro mejor conocimiento no te mueve a negar la mano que de mi esposo te pido », p. 158), permettant ainsi au public de retrouver, exprimé de façon claire dans la fiction, le mariage par consentement mutuel quil connaît dans son quotidien (desposorio por palabras de presente). Par la suite, Cervantès symbolise léchange de présents typique du rituel nuptial par loffre réciproque de dons corporels :
Quedó como fuera de sí a estas razones Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , y no supo ni pudo responder con otras a Leonisa, que con hincarse de rodillas ante ella y besarle las manos, que le tomó por fuerza muchas veces, bañándoselas en tiernas y amorosas lágrimas. Derramólas Cornelio de pesar, y de alegría los padres de Leonisa, y de admiración y de contento todos los circunstantes (p. 159).
Lors de la reconnaissance XE "Don, réciprocité" publique de laccord matrimonial XE "Mariage" , Catherine Barbazza remarque en effet que les Espagnols néchappent pas à la pratique anthropologique du don/contre-don pour concrétiser létablissement du lien matrimonial. Dans le cadre de la nouvelle et de sa lecture, lemploi de ce discours axiologique, qui repose sur la valeur de léquité, renvoie de fait au système global et idéologique de lamour ; le don de Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" est un don damour : les larmes versées sont des larmes de bonheur, elles émanent de cette douceur essentielle à lamour, tel que P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" le concevait.
Les témoins étant tous réunis (le village, les parents, et même Cornelio), il ne manque que la bénédiction nuptiale célébrée par le prêtre (velación) pour conclure lunion et démarrer les réjouissances populaires :
Hallóse presente el obispo o arzobispo de la ciudad, y con su bendición y licencia los llevó al templo, y, dispensando en el tiempo, los desposó en el mismo punto. Derramóse la alegría por toda la ciudad, de la cual dieron muestra aquella noche infinitas luminarias, y otros muchos días la dieron muchos juegos y regocijos que hicieron los parientes de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" y de Leonisa (p. 159).
Comparé à lhistoire éclatée du Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , le patron du conte folklorique de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" est considérablement étoffé et donne lieu à un système narratif cohérent, assez rigoureux pour distiller lidéologie de lharmonie amoureuse. Par rapport au Cautivo, le récit de l« amant libéral XE "Libéralité" » concentre lattention lectorale sur une tension narrative unique, liée à la réalisation amoureuse du héros. En comparaison, le traitement axiologique de lharmonie est beaucoup plus confus dans lhistoire du captif, où Cervantès semble rester extrêmement prisonnier des schémas folkloriques et de la faiblesse psychologique qui en découle chez les personnages principaux. Ruy Pérez accepte le mariage XE "Mariage" par convergence de projet avec Zoraida. Tout deux sont daccord, certes, mais pour des raisons entièrement personnelles. Lintention première du protagoniste masculin était de rejoindre son pays (Cautivo, p. 462), celle de Zoraida, consistait à retrouver la Vierge Marie Lela Marién (p. 467). Si lon rapproche les manières de dénouer les intrigues nouvellières du Cautivo et de El amante liberal, on constate que la nouvelle exemplaire resserre les fils narratifs du récit pour déboucher vers une apothéose finale qui sétait fait attendre et désirer, alors que dans lhistoire du captif, Cervantès abandonnait les deux protagonistes du Cautivo sur les chemins du mariage (« Allí concertaron que el capitán y Zoraida se volviesen con su hermano a Sevilla y avisasen a su padre de su hallazgo y libertad, para que, como pudiese, viniese a hallarse en las bodas y bautismo de Zoraida », DQ I, 42, p. 499).
Dans luvre de 1613, la riche interaction axiologique entre nouvelles, qui associait le Curioso et le Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , nest pas perdue non plus. Sur une même ligne de départ, grâce à la stratégie commune du recours aux parents de laimée, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) et Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" (Celoso) se rejoignent et rapprochent ainsi les nouvelles exemplaires dans leur contenu idéologique. Les divergences des explicit, attribuables, notamment, au rôle joué précédemment par les protagonistes féminines, scelle le divorce des deux récits et lexemplarité modèle du premier, pour lequel la femme doit conserver ses prérogatives amoureuses au même titre que lhomme : cest lharmonie des deux qui garantit le bonheur du couple.
La sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin"
Un amour qui repose uniquement sur la pulsion sexuelle, avons-nous dit, est un danger pour celui qui subit le désir. Ce dernier, en effet, risque de voir son ou sa partenaire se défiler une fois sa concupiscence assouvie. Cest là un des grands topos de la physiologie cervantine (voir supra). On pourrait croire alors que les protagonistes masculins du Licenciado vidirera et du Celoso extremeño représentent, en se maintenant loin de toute pratique sexuelle, lidéal amoureux, un idéal dailleurs reconnu par le christianisme depuis Saint Paul et Saint Jérôme. Plusieurs signes contribuent, dans lhistoire de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" (LV), à mettre la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" au centre du récit et lui fournissent une bonne visibilité axiologique. Dun point de vue narratif, cette valeur est placée au point névralgique du nud, avec lirruption de la « dama de todo rumbo y manejo » sur la scène nouvellière (p. 275). Cerné par le motif de la prostitution, le « coing » est renvoyé à un imaginaire imprégné de sexualité : la fille de joie incarne loffrande corporelle et larchétype féminin dÈve et le coing mime lintrusion de la concupiscence dans le Paradis originel de la Genèse.
Plus largement, cest larchétype du fruit qui fait sens dans la lecture sentimentale de la nouvelle. Symbole par excellence de la nature et de la reproduction au sein de celle-ci, le fruit se présente en lecture comme le contre-point du minéral. La prostituée incarne la vie, Tomás sa négation. Mais, au début, tout cela nest pas encore évident. Cest en croquant dans le fruit que se manifestent les valeurs cervantines, puisqualors seulement devient manifeste le refus de Tomás de goûter aux plaisirs érotiques : le cur de pierre quil affichait avant de manger le fruit (« la roca de la voluntad de Tomás ») envahit tout son être ; Tomás souffre de ce que Gaston Bachelard nomme le complexe de Méduse.
Lantinomie métaphorique entre le végétal et le minéral pourrait bien ramener les lecteurs aux idées défendues par Erasme sur lindifférence amoureuse :
¿Qué ser hay más aborrecible que el hombre, que, como si hubiere nacido exclusivamente para sí acarrea, para sí ahorra, para sí gasta y a nadie ama y de nadie es amado? ¿No parecerá este monstruo, este delirio de la Naturaleza, digno de que, en compañía de Timón, el misántropo, se le eche fuera en medio del mar? Ni aún en este trance osaría proponerte algunos placeres que quiso la Naturaleza que fueran los más dulces y codiciosos del hombre; con todo, no sé por qué motivo los más altos ingenios más los disimulan que los menosprecian [
]. Yo diría de él que no es hombre sino un palo o una piedra (1964, p. 438).
Dans un autre domaine, celui de la culture populaire, la fréquentation de prostituées est non seulement une preuve de santé physiologique, mais un rite de jeunesse extrêmement valorisé (Jeay, 1979, p. 50-51). Tomás, évidemment, sétait affranchi de la normalité initiatique de son âge :
llegó a aquella ciudad una dama de todo rumbo y manejo. Acudieron luego a la añagaza y reclamo todos los pájaros del lugar, sin quedar vademécum que no la visitase. Dijéronle a Tomás que aquella dama decía que había estado en Italia y en Flandes, y, por ver si la conocía, fue a visitarla, de cuya visita y vista quedó ella enamorada de Tomás. Y él, sin echar de ver en ello, si no era por fuerza y llevado de otros, no quería entrar en su casa (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 276).
Dans El celoso extremeño, Cervantès redouble la démonstration précédente pour en montrer les implications matrimoniales XE "Mariage" . Là aussi, la question de la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" est mise au cur de lhistoire sous deux formes.
La première, et la plus explicite, concerne le mari lui-même. Pour produire lexemplarité diégétique qui faisait défaut à La Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" , la technique narrative consiste à parler par « indices », par « signes » : « La segunda señal que dio Filipo fue no querer juntarse con su esposa hasta tenerla puesta casa aparte » (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 332) ; « Hecha esta prevención y recogido el buen estremeño en su casa, comenzó a gozar como pudo los frutos del matrimonio, los cuales a Leonora, como no tenía experiencia de otros, ni eran gustosos ni desabridos » (p. 333). En invitant les lecteurs à faire le lien entre larchétype du barbon et Carrizales, Cervantès souligne linconsistance érotique de la relation entre les deux époux et explique, ainsi, labsence de plaisir de Leonora.
La seconde stratégie quemploie notre auteur pour nous pousser à percevoir labsence de bonheur dans le couple relève du symbolisme métonymique ; il sagit de lenvironnement de Leonora. On se souvient que la construction de la maison du couple avait justifié lajournement du rapport sexuel qui devait sceller le mariage XE "Mariage" . Or, la description de la bâtisse signale que cet espace sera un retardateur perpétuel de sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" . Au désert sexuel imaginé, fait suite un désert sexué réel : la maison est un monastère, Luis, son gardien, un eunuque, les personnes de compagnie sont exclusivement des femmes et même les contes de fées racontés y sont épurés de leur érotisme (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 132-135).
Si Cervantès retient la lecture érotique par le recours au rideau symbolique, ces deux nouvelles soctroient les avantages suggestifs de lhyperbole pour mieux nous faire mesurer limportance de la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" dans le couple.
Par ces deux représentations inversées de la relation humaine intersexuelle, Cervantès réaffirme en creux la nécessité du plaisir dans lamour ; par la technique du voile et de la suggestion, il rejoint Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" tout en gommant les aspérités les plus marquées de ce type de prose...
La philosophie développée reste pleinement ancrée dans lhumanisme renaissant. Léon lHébreux, notamment, considère la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" du couple comme une condition majeure du lien amoureux : elle est lexpression de la Nature (1993, p. 233), elle reproduit au niveau individuel lunion qui anime lunivers ; quand, enfin, elle est tempérée par lhonnêteté, elle incarne le juste milieu aristotélicien (ibid., p. 157-158, 317-319).
Mais, dans les Ejemplares, la perspective cervantine semble moins néoplatonicienne quérasmiste et pragmatique. La philosophie amoureuse de lauteur, comme celle dErasme dans son Apologie du mariage XE "Mariage" , inverse le discours canonique. Alors que, pour lEglise, la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" est, dans le mariage, un mal toléré, pour lérudit hollandais, les plaisirs de la chair participent pleinement du bonheur conjugal en tant quexpression de la vie (Morant, 2002, p. 121). Si la maison de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" ressemble à un tombeau où la vie na plus cours (p. 333), cest parce que la generación na jamais pu se frayer un passage, prisonnière quelle était entre un vieil homme impuissant, un impuissant jeune homme, un eunuque, un groupe de doncellas et une jeune mariée au couvent. Le second motif qui rend pragmatique lidéologie cervantine est exposé dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" . Placé entre les nouvelles du Licenciado Vidriera et du Celoso, ce récit se distingue des nouvelles qui lencadrent en délivrant aux lecteurs quelques phrases permettant de mettre en relief limportance de la sexualité (lecture intrafictionnelle XE "Lecture : Lecture intrafictionnelle" ). Avant de contracter un mariage, Rodolfo fait le sermon suivant à sa mère :
Mozo soy, pero bien se me entiende que se compadece con el sacramento del matrimonio el justo y debido deleite que los casados gozan, y que si él falta, cojea el matrimonio y desdice de su segunda intención [
] unos hay que buscan nobleza, otros discreción, otros dineros y otros hermosura; y yo soy destos últimos. Porque la nobleza, gracias al cielo y a mis pasados y a mis padres, que me la dejaron por herencia; discreción, como una mujer no sea necia, tonta o boba, bástale que ni por aguda despunte ni por boba no aproveche; de las riquezas, también las de mis padres me hacen no estar temeroso de venir a ser pobre (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 318-319).
Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" préfigure Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , qui mettra en pratique cette même idée : « De que tenga dote o no, no hay para qué hacer caso, pues el cielo me dio para todos; y los ricos no han de buscar en sus matrimonios hacienda, sino gusto: que el gusto alarga la vida, y los disgustos entre los casados la acortan » (Celoso, p. 331).
Mises lune à côté de lautre, les deux nouvelles se rejoignent à travers lexpression dun désir semblable de délectation érotique. Mais elles divergent sur le reste. La principale différence entre les personnages sapparente à celle qui oppose Alonso Quijano au « donzel del Mar » (Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" ) : les personnages vieillissants nont plus la force vitale des jeunes. La vieillesse du jaloux XE "Jalousie (masculine)" dEstrémadure permet à Cervantès de rappeler une donnée empirique que les philosophes néoplatoniciens, trop occupés par des considérations générales, laissaient de côté : la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" est plus active dans la jeunesse (Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" , 1991, p. 382). Chacune à leur tour, chacune avec une perspective spécifique, les nouvelles de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et du Celoso délivrent les conseils quon adressait aux courtisans, jeunes ou vieux :
Je dis donc que, puisque la nature humaine dans lâge juvénile est tellement encline au sens, on peut permettre au Courtisan daimer sensuellement, pendant quil est jeune ; mais si plus tard encore, alors quil est plus mûr, il senflamme par hasard de ce désir amoureux, il doit être circonspect et se garder de se tromper lui-même, en se laissant entraîner dans des malheurs qui, chez les jeunes gens, méritent davantage de compassion que le blâme, et au contraire, chez les vieillards, davantage le blâme que la compassion (ibid., p. 391).
Au bout du compte, cest bien le discours dun certain nombre de moralistes qui est contredit ici. La sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" , comme le sentiment amoureux, lharmonie des partenaires ou la liberté XE "Liberté (en amour)" , constitue un socle au développement harmonieux du couple. Inséré entre le Licenciado et le Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" le discours-phare de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (FS) rappelle ce qui fait défaut à Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" comme à Leonora ; ce nest pas tant le « bien premier » que les théologiens assignaient au mariage XE "Mariage" , cest-à-dire la procréation, que son « bien second », à savoir les plaisirs de la chair : « si él falta, cojea el matrimonio y desdice de su segunda intención » (FS, p. 318). Rodolfo nest pas si différent de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (EI) ou de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" (DD) ; la réussite finale de ces personnages signale ce que Filón tentait de faire comprendre à Sofía par son long discours : désir sexuel et amour sont bien plus liés quon ne croit habituellement. Les Nouvelles exemplaires explicitent et rendent manifeste ce que le retour de don XE "Don, réciprocité" Fernando XE "Dorotea, Fernando" vers Dorotea laissait implicite dans Don Quichotte (1605) mais que Léon lHébreux affirmait avec force :
[si] bien el apetito XE "Sexualité : pulsion sexuelle (apetito lascivo)" se satisface con la unión de la cópula, y de inmediato cesa el deseo o mejor dicho, el apetito, no por ello desaparece el amor cordial; al contrario, se hace más estrecha la posible unión [
] con la correspondiente unión de los cuerpos, el amor espiritual aumenta y se perfectiona más (1993, p. 148-149).
Les bases du bonheur à deux, telle la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" ou la liberté XE "Liberté (en amour)" , sont des conditions sine qua non de lamour. Elles sont tellement nécessaires que Cervantès leur accorde une place de choix comme valeurs manifestes uniquement presque dans les récits de dégradation, précisément dans ces histoires où les échecs amoureux peuvent recevoir une explication logique à la faveur de la structure rétributive. Ainsi, peut-on voir que la nouvelle centrale du Celoso extremeño concentre en elle, in absentia, les trois questions fondamentales de la sexualité, de la liberté, de lharmonie.
Lenvironnement intrafictionnel XE "Lecture : Lecture intrafictionnelle" de ce récit aide XE "Aide, Auxiliaire" aussi à mieux décoder ces valeurs et à leur trouver une expression positive : lamour et la liberté XE "Liberté (en amour)" dans La gitanilla, laccord volontaire dans El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" dans La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" . On aura remarqué, également, le caractère programmatique de la nouvelle qui ouvre le recueil : érotisme et symétrie amoureuse font partie des valeurs quelle défend activement (voir supra).
-B-
Faire le couple (I) :
les trois règles dor du choix intrasexuel
(exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" )
Les lecteurs ont pu apprendre à anticiper les défauts humains caractéristiques du comportement amoureux ; ils ont également compris comment sortir de conflits sentimentaux, émotionnels et familiaux. Le recueil exemplaire leur a fourni, enfin, quelques valeurs fondamentales pour réussir leur vie amoureuse.
Lessentiel du consejo des consejas est pourtant ailleurs. Car le point de fuite XE "Fuite" de la lecture ne peut être différent de celui qui structure le récit, en loccurrence la célébration du mariage XE "Mariage" . La plupart des contes cervantins à dominante sentimentale narrent les parcours entrepris par Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL), Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (EI), Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (IF), Teodosia (DD) XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , don XE "Don, réciprocité" Rafael (SC) XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" et Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE) pour conquérir lobjet de leur amour. Dans les Ejemplares, la rigueur qui fait senchaîner les séquences est celle qui anime le conte. Or, dans cette poétique, la fin de lhistoire napparaît jamais comme le fruit du hasard ; cest, au contraire, la conséquence des actions antérieures des protagonistes. Aussi nous est-il donné à comprendre que les actes des protagonistes expliquent directement le succès de leur quête. En « contraignant » ses personnages à se marier avec leur aimé(e), Cervantès désigne, en retour, comme mode daction efficace (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ) et axiologiquement pertinent (exemplarité civilisatrice XE "Exemplarité : Exemplarité civilisatrice" ) la série de valeurs qui sest manifestée jusqualors.
Cette démarche qui allie fortement lart daimer à la conseja ne peut surprendre, notamment chez un auteur qui a pu simprégner de culture orientale. Les traités sur lamour écrits par les humanistes sont intéressants pour les amoureux, mais leur dimension dialogique compromet leur efficacité à légard du lecteur amoureux, qui trouvera une information théorique conséquente mais qui se perdra, aussi, dans les arguments que les différents personnages pourront utiliser. Les Nouvelles exemplaires, au contraire, dessinent une idéologie concrète et commune sur lamour : la multiplicité des angles narratifs converge pour construire un art daimer pluriel dans les cas évoqués mais unique dans la philosophie globale du recueil. Au sein des Ejemplares se détachent trois nouvelles : La gitanilla, La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" et La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" . Dun point de vue sentimental, elles ne présentent pas des incipit problématiques, comme le font parallèlement El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" . Les personnages féminins nont pas acculé Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , Ricaredo et Avendaño au malheur. Preciosa et Isabela ont, demblée, le projet de se marier avec leur conjoint. La tension narrative induite par ces récits est faible, ce qui a pour principal effet de diriger lattention lectorale vers les valeurs véhiculées par les personnages.
Celles-ci portent essentiellement sur les deux grands domaines de la quête amoureuse : laimé et lamoureux. Les Ejemplares expliquent, dune part, quel amoureux choisir et, dautre part, comment agir pour séduire laimé : deux chemins que nous allons successivement emprunter.
( (
Amo ¿Tienes deseo de casarte, Cristinica?
Cristinica Sí tengo.
Amo Pues escoge [...].
Cervantès, Entremeses (La guarda cuidadosa)
Les noviciats amoureux qui sont conduits par les acteurs de la fiction ne les concernent pas : ce sont les lecteurs qui, en témoins de linitiation exécutée sous leurs yeux, doivent apprendre les valeurs qui garantissent la réussite du rite fictionnel.
Le temps imparti au protagoniste pour achever sa quête, la présence dun faux-héros XE "Faux-héros" , la spécialisation identitaire de chaque personnage, les discours démonstratifs, etc., tout cela concourt à configurer un réseau sémantique fortement axiologique et à mettre en exergue trois critères fondamentaux dans la recherche dun bon partenaire : le caractère fortement sexué de lêtre, son volontarisme et sa réactivité émotionnelle.
Repérer la Virilité et la Féminité
Avant que ne souvre le XVIIe siècle, un traité comme lExamen de ingenios a habilement mélangé les cartes du jeu médical pour que la réflexion sur la construction dune bonne République ne soit pas étrangère à la façon dont saccouplent les individus et les tempéraments : choisir un bon parti signifie, aussi, sarrêter sur une « nature » propre à la reproduction. La reprise des théories antiques sur la constitution physiologique de lanimal humain (celles de Galien, essentiellement) a infléchi le discours amoureux de certains écrivains. Le débat ne se situe plus autant entre la liberté XE "Liberté (en amour)" des amants et lautorité des parents : la physiologie a, elle aussi, son mot à dire dans lélection du partenaire. Savoir distinguer chez un partenaire potentiel une intense féminité XE "Féminité" ou une forte virilité XE "Virilité" permet de sassurer la compatibilité et lefficacité du couple (Huarte, 1989, p. 601-642).
Les signes de virilité XE "Virilité"
Mais évitez les hommes qui font étalage de leur élégance et de leur beauté et dont chaque cheveu a sa place assignée.
[
] que lodeur du mâle, père du troupeau, ne blesse pas les narines. Tout le reste, abandonne-le soit aux jeunes filles lascives, soit aux hommes qui, contre nature, cherchent lamour dun homme.
Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer"
Disons le franchement, le mâle exemplaire a beau hériter du lignage des héros féeriques, il na rien dun Prince Charmant : sur cette figure, Cervantès a imprimé une forte marque de fabrique.
Si les personnages cervantins nous laissent sceptiques quant à leur exemplarité, cest parce que la critique a refusé de faire siennes les valeurs pourtant manifestes que lauteur livre notamment aux lectrices de son temps. Prenons en exemple Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , qui jouent manifestement avec la gent féminine. La philosophie éthique pourrait condamner leurs actes, mais la physiologie populaire dit tout autre chose. Non seulement la chasteté nest pas un principe qui oblige les adolescents comme les adolescentes (Morant, 2002, p. 243) mais, surtout, le folklore valorise les prouesses sexuelles des jeunes hommes. On considère que lignorance sexuelle du garçon est anormale (Jeay, 1979, p. 50). Les parents de Rodolfo condamnent-ils leurs fils ? Pas le moins du monde ; ils sont même ravis de découvrir lexistence dun petit-fils. Du point de vue de la pensée populaire (et de la réconciliation finale évidemment), le viol que commet Rodolfo est un rite de jeunesse et de fécondité (ibid., p. 51-52), qui qualifie ses compétences de géniteur. Les contes populaires célèbrent ce type de forfait sans le dire clairement, mais le signalent par un symbolisme oblique. Le conte-type « Le garçon paresseux » montre, ainsi, comment un jeune garçon, aidé dun poisson magique, met enceinte, à distance, la fille du roi (Camarena, Chevalier, 1995, p. 689-692).
Pour la réflexion médicale dun J. Huarte de San Juan, la capacité à procréer du garçon est lune de ses principales vertus (1989, p. 618-622). Lhomme idéal doit être « chaud et sec au troisième degré ». Les jeunes filles peuvent le repérer en reconnaissant XE "Don, réciprocité" ses « costumbres ordinarias [
que] son ánimo, soberbia, liberalidad, desvergüenza, y hollarse con muy buena gracia y donaire » (ibid.). Laisance au combat XE "Combat" dAndrés et de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" AL), le courage du même Ricardo et de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (AL, EI) ne sont pas moins significatifs que le rapt de Leocadia par Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" . La colère XE "Colère (personnage)" de l« amant libéral XE "Libéralité" », même si elle doit être tempérée (voir supra), est à lire comme un signe de virilité XE "Virilité" (voir supra : V. 3. A. La sexualisation de lêtre). J. Huarte de San Juan comme B. Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" en étaient persuadés, mais cest surtout Marcile Ficin XE "Ficin, Marsile (Comentario al Banquete de Platón)" qui évoque le dieu Mars comme le parfait représentant de lamour (1968, p. 88). On comprend mieux, alors, pourquoi Ricardo recourt au personnage homérique dAchille pour se présenter devant Leonisa. Son discours signale légarement de la belle Sicilienne, qui ne sait pas percevoir, en lui, le soldat viril qui caractérise tout amant exemplaire.
De ces analyses, il reste difficile de tirer lidée dune stratégie idéologique visant à faire prendre conscience, aux lectrices et aux lecteurs, de la nécessité de savoir évaluer la virilité XE "Virilité" . Dans les passages que nous citons, la virilité nest pas vraiment une valeur manifestée, elle reste implicite. Aussi Cervantès, en conteur expérimenté, doit-il faire usage dune technique plus éprouvée pour quémerge nettement cette valeur. Le recours à la catégorie du Faux-héros, parce quil vise à provoquer la répulsion des lecteurs, permet de souligner chez le protagoniste les qualités inverses à celles représentées par son opposant. Et, de fait, si le faux-héros XE "Faux-héros" du conte cervantin fonctionne comme tel, cest bien parce quil fait montre dune virilité apparente, « fausse ». Dans la deuxième nouvelle du recueil, la libéralité XE "Libéralité" est une valeur démontrée à partir du personnage principal ; celle de la virilité simpose, par contre, à partir de son concurrent, Cornelio.
Contenta estarás, ¡oh enemiga mortal de mi descanso!, en tener con tanto sosiego delante de tus ojos la causa que hará que los míos vivan en perpetuo y doloroso llanto. Llégate, llégate, cruel, un poco más, y enrede tu yedra a ese inútil tronco que te busca; peina o ensortija aquellos cabellos de ese tu nuevo Ganimedes, que tibiamente te solicita. Acaba ya de entregarte a los banderizos años dese mozo en quien contemplas, porque, perdiendo yo la esperanza de alcanzarte, acabe con ella la vida que aborrezco. ¿Piensas, por ventura, soberbia y mal considerada doncella, que contigo sola se han de romper y faltar las leyes y fueros que en semejantes casos en el mundo se usan? ¿Piensas, quiero decir, que este mozo, altivo por su riqueza, arrogante por su gallardía, inexperto por su edad poca, confiado por su linaje, ha de querer, ni poder, ni saber guardar firmeza en sus amores, ni estimar lo inestimable, ni conocer lo que conocen los maduros y experimentados años? No lo pienses, si lo piensas, porque no tiene otra cosa buena el mundo, sino hacer sus acciones siempre de una misma manera, porque no se engañe nadie sino por su propia ignorancia. En los pocos años está la inconstancia mucha; en los ricos, la soberbia; la vanidad, en los arrogantes, y en los hermosos, el desdén; y en los que todo esto tienen, la necedad, que es madre de todo mal suceso. Y tú, ¡oh mozo!, que tan a tu salvo piensas llevar el premio, más debido a mis buenos deseos que a los ociosos tuyos, ¿por qué no te levantas de ese estrado de flores donde yaces y vienes a sacarme el alma, que tanto la tuya aborrece? Y no porque me ofendas en lo que haces, sino porque no sabes estimar el bien que la ventura te concede; y véese claro que le tienes en poco, en que no quieres moverte a defendelle por no ponerte a riesgo de descomponer la afeitada compostura de tu galán vestido. Si esa tu reposada condición tuviera Aquiles, bien seguro estuviera Ulises de no salir con su empresa, aunque más le mostrara resplandecientes armas y acerados alfanjes. Vete, vete, y recréate entre las doncellas de tu madre, y allí ten cuidado de tus cabellos y de tus manos, más despiertas a devanar blando sirgo que a empuñar la dura espada (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" 116-117).
La longueur du discours de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" montre limportance que Cervantès veut que lon accorde aux caractéristiques du rival XE "Faux-héros" sicilien. Le personnage-repoussoir dont est ici brossé le portrait nest pas isolé dans lensemble du recueil. Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , déjà, avait dû vite troquer son habit coloré pour un autre beaucoup plus modeste afin de rejoindre Preciosa. Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" est aussi très critiqué à son retour dexpédition maritime (EI, p. 235-236, voir supra) ; il ne retrouvera Isabela que lorsquil aura vêtu un humble XE "Humilité" habit de captif.
Pour mieux apprécier la valeur de ces parures masculines, lenquête doit se déplacer en amont des Nouvelles exemplaires. Peut-être se souviendra-t-on dun certain Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" de la Roca, burlador de Leandra. Il était lui aussi magnifiquement vêtu :
Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" venía de las Italias, y de otras diversas partes, de ser soldado. Llevóle de nuestro lugar, siendo muchacho de hasta doce años, un capitán que con su compañía por allí acertó a pasar, y volvió el mozo de allí a otros doce, vestido a la soldadesca, pintado con mil colores, lleno de mil dijes de cristal XE "Substance minérale" y sutiles cadenas de acero. Hoy se ponía una gala y mañana otra; pero todas sutiles, pintadas, de poco peso y menos tomo. La gente labradora, que de suyo es maliciosa, y dándole el ocio lugar es la misma malicia, lo notó, y contó punto por punto sus galas y preseas, y halló que los vestidos eran tres, de diferentes colores, con sus ligas y medias; pero él hacía tantos guisados e invenciones dellas, que si no se los contaran, hubiera quien jurara que había hecho muestra de más de diez pares de vestidos y de más de veinte plumajes. Y no parezca impertinencia y demasía esto que de los vestidos voy contando, porque ellos hacen una buena parte en esta historia.
Sentábase en un poyo que debajo de un gran álamo está en nuestra plaza, y allí nos tenía a todos la boca abierta, pendientes de las hazañas que nos iba contando [
]. Añadiósele a estas arrogancias ser un poco músico y tocar una guitarra a lo rasgado, de manera que decían algunos que la hacía hablar; pero no pararon aquí sus gracias, que también la tenía de poeta, y así, de cada niñería que pasaba en el pueblo, componía un romance de legua y media de escritura.
Este soldado, pues, que aquí he pintado, este Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" de la Roca, este bravo, este galán, este músico, este poeta fue visto y mirado muchas veces de Leandra, desde una ventana de su casa que tenía la vista a la plaza. Enamoróla el oropel de sus vistosos trajes, encantáronla sus romances, que de cada uno que componía daba veinte traslados, llegaron a sus oídos las hazañas que él de sí mismo había referido, y, finalmente, que así el diablo lo debía de tener ordenado, ella se vino a enamorar dél, antes que en él naciese presunción de solicitalla (Leandra, p. 577-578).
Le paon, visiblement, avait déployé toutes ses plumes pour séduire sa congénère femelle. Cervantès, cest évident, concentre lattention des lecteurs sur les motifs qui ont fait tomber Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" dans la tanière du loup XE "Agresseur, prédation" ; car, à bien y regarder, Vicente ressemble plus à un prédateur quà un amoureux désireux de conquérir sa belle. Mais, chez Cervantès, le loup ne se déguise pas en mère-grand pour appâter la jeune fille : elle est assez grandette pour que le loup se contente de faire luire son poil afin dattirer la proie dans sa tanière (p. 579).
Mais revenons au recueil exemplaire. Ne peut-on trouver la trace de semblables déguisements ? Si lon change de lunette et que lon ne se contente plus de se focaliser sur les faux-héros XE "Faux-héros" , deux silhouettes se dessinent immédiatement sous nos yeux.
La première est celle dun loup XE "Agresseur, prédation" , Loaysa ; le Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" quil convoite est enfermé en terre andalouse.
ella, vencida deste temor, no había querido venir, tantas cosas le dijeron sus criadas, especialmente la dueña, de la suavidad de la música y de la gallarda disposición del músico pobre (que, sin haberle visto, le alababa y le subía sobre Absalón y sobre Orfeo), que la pobre señora, convencida y persuadida dellas, hubo de hacer lo que no tenía ni tuviera jamás en voluntad. Lo primero que hicieron fue barrenar el torno para ver al músico, el cual no estaba ya en hábitos de pobre, sino con unos calzones grandes de tafetán leonado, anchos a la marineresca; un jubón de lo mismo con trencillas de oro, y una montera de raso de la misma color, con cuello almidonado con grandes puntas y encaje; que de todo vino proveído en las alforjas, imaginando que se había de ver en ocasión que le conviniese mudar de traje (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 348).
Le second prédateur placé au premier plan de la fiction est un véritable officier, du nom de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" . Cest ainsi quil se décrit lorsque « doña Estefanía » croise son chemin :
Estaba yo entonces bizarrísimo, con aquella gran cadena que vuesa merced debió de conocerme, el sombrero con plumas y cintillo, el vestido de colores, a fuer de soldado, y tan gallardo, a los ojos de mi locura, que me daba a entender que las podía matar en el aire (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 524).
La prosopographie est brève mais significative ; elle permet de dégager un premier trait chez ces prétendants. Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" est un alchimiste de lamour. La chaîne quil possède nest absolument pas en or : tout est faux. En renversant le point de vue par rapport à lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , Cervantès précise sa pensée : ce type de séducteur est expert en tromperies amoureuses ; le doute dEusebio sur lexpérience guerrière de Vicente sévanouit ici pour laisser place à la certitude de la fraude :
- El propósito es respondió el alférez de que toda aquella balumba y aparato de cadenas, cintillos y brincos podía valer hasta diez o doce escudos.
- Eso no es posible replicó el licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" ; porque la que el señor alférez traía al cuello mostraba pesar más de docientos ducados.
- Así fuera respondió el alférez si la verdad respondiera al parecer; pero como no es todo oro lo que reluce, las cadenas, cintillos, joyas y brincos, con sólo ser de alquimia se contentaron; pero estaban tan bien hechas, que sólo el toque o el fuego podía descubrir su malicia (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 532).
Mais le pire est ailleurs. Les lectrices auront peut-être remarqué ce détail sur lequel se concluent lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et celle de Leonora. Vicente, confie Leandra, « sin quitalle su honor, le robó cuanto tenía, y la dejó en aquella cueva y se fue » (Leandra, p. 580). On peut légitimement ne pas croire à cette version, mais, il faut reconnaître que Cervantès termine El celoso extremeño sur une note similaire : « Pero, con todo esto, el valor de Leonora fue tal, que, en el tiempo que más le convenía, le mostró contra las fuerzas villanas de su astuto engañador, pues no fueron bastantes a vencerla, y él se cansó en balde, y ella quedó vencedora y entrambos dormidos » (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 362). En somme, nos deux personnages féminins sont aussi vierges après lassaut des séducteurs quavant leur arrivée.
Cela nest guère surprenant. Si Cervantès critique autant les Loaysa et autres Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , cest pour que les lectrices puissent se détourner des garçons dont certains signes dénotent un manque profond de virilité XE "Virilité" . Lattribut de Vicente pourrait bien être la « rose », concept imagé dont le symbolisme renvoie généralement à la beauté féminine. Loaysa nest pas mieux loti par son créateur : la nature la desservi, puisquil fait partie de la « gente baldía, atildada y meliflua » (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 336). La description de Cornelio est tout aussi destructrice pour lui : face au binôme héroïque Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" -Achille se pose en rivale lassociation Cornelio-Ganymède (« estrado de flores »).
La beauté masculine, insiste fortement J. Huarte de San Juan, est un signe de faible fertilité : « Los hombres muy calientes y secos por maravilla aciertan a salir hermosos, antes feos y mal tallados [
]. Por el contrario, ser bien sacado y gracioso arguye moderado calor y humidad [
]; y así es cierto que la mucha hermosura en el hombre no arguye mucho calor » (1989, p. 621).
De même, un mode de vie calme favorisé par la richesse humidifie le corps, contrairement à celui du soldat, il limite les capacités de reproduction (ibid., p. 674) et il écarte Cornelio et Loaysa de la candidature pour représenter le parfait amant.
Les activités musicales de Loaysa naident pas plus la production dune bonne « semence » (Huarte, 1989). Orphée XE "Récits mythologiques tragiques : Orphée" , auquel est comparé le personnage cervantin (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 342) est loin dêtre un héros de guerre. Sa grande aventure a été de navoir pu faire sortir sa belle de la prison gardée par Pluton (Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" , 1995, p. 514-515). Leonora, dailleurs, restera condamnée à une mort corporelle, comme Eurydice. À linstar de Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" « de la Rosa », Loaysa use du chant pour apprivoiser ses proies (p. 337). Pourtant, le « mejor músico que hay en el mundo » est un piètre conquérant dans la chambre où il retiendra Leonora prisonnière, ce qui nest guère surprenant à une époque où les compétences vocales pouvaient résonner comme un signe de faiblesse sexuelle.
Cornelio ne cumule pas, il est vrai, tous les handicaps lempêchant de jouir de virilité XE "Virilité" ; malgré sa beauté et son existence oisive, il nest pas chanteur. Pourtant, comme si les indices dimpuissance du jeune homme ne suffisaient pas, il est taxé de Ganymède. Ainsi associé au très jeune garçon qui avait séduit Jupiter (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , 1992, p. 325-326 ; Hebreo XE "Hébreux, Léon L (Dialogos de amor)" , 1993, p. 266), Cornelio semble cacher une nature homosexuelle, ce qui le place à lopposé de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , dont lacte, similaire à celui de lenlèvement dEurope, symbolisait la capacité hétérosexuelle (ibid., p. 265). Si les lectrices ne comprennent toujours pas que Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ferait un bien meilleur mari pour Leonisa, la période initiatique se charge de le leur révéler. Lattaque épée au poing de Ricardo, devant laquelle sest défilé Cornelio, sert à vérifier le bien fondé des sous-entendus de lamant débouté.
En somme, ce faisceau de représentations cervantines permet de résoudre une casuistique amoureuse qui oppose un bel homme à un adversaire plus laid. Dans ses Nouvelles exemplaires, Cervantès est manifestement insistant : une excessive beauté masculine est un indice de mollesse amoureuse ou de préférence homosexuelle, contrairement aux manifestations de courage, de colère XE "Colère (personnage)" ou de mobilité corporelle. Ce discours, sans doute influencé par laxiologie de certains contes merveilleux, ne peut quêtre dune grande portée pour les jeunes du temps. J.-L. Flandrin rappelle que la beauté, associée à la richesse, représentait un puissant attrait du point de vue des jeunes (1993, p. 175). Cervantès ne prêche pas dans le désert : son discours veut toucher les lecteurs sur ce qui les intéresse le plus. Mais cette même thématique concerne également les jeunes hommes : dans leur cas, par contre, la beauté est un très bon signe en amour chez la femme.
Le signe de féminité XE "Féminité"
Parmi les apprentissages fondamentaux du lecteur homme, il importe à Cervantès que ce dernier sache lire le charme corporel de la femme comme lune des meilleures garanties matrimoniales XE "Mariage" . Si toutes les héroïnes sont dune beauté exemplaire à lexception dEstefanía (CE) XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" est plus que nimporte quel autre personnage celui qui met en relief ce critère délection. Si la beauté nest pas indispensable, la laideur reste déconseillée ; J. Huarte de San Juan estime même que la beauté, qui distingue la femme « fría y húmida en segundo grado », convient à tous les types de complexion masculine : « primeramente al caliente y seco en el segundo grado, y después al templado, y tras él al caliente y húmido » (1989, p. 626). Le conte, on sen souvient, ne dit pas autre chose : la quête du héros doit lamener vers la « Belle des belles » (voir supra). Pour que se confirme lidée, suggérée déjà par certains, que la fertilité des jeunes filles constitue un paramètre essentiel dans le choix matrimonial, on peut se tourner vers lethnologie historique. J. L. Flandrin observe quen 1612, un magistrat bordelais dénonçait la coutume basque de prendre femme « à lessay » :
cest quils espousent leurs femmes à lessay. Ils ne couchent point leurs contracts de mariage XE "Mariage" par escrit, et ne reçoyent la bénédiction nuptiale quaprès avoir longtemps vescu avec elles, avoir sondé leurs meurs et cogneu par effet la fertilité de leur terroir. Cette coustume est contre les Saincts décrets : et néanmoins tellement enracinée en ceste nation que vous leur arracheriez plutôt la religion que ceste usance (1993, p. 240-243).
Dans laxiologie des Ejemplares, la beauté est évidemment un élément décisif du choix masculin, mais elle savère aussi un appât dangereux. Lofficier Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , on la dit, est déçu par le visage dEstefanía, quil croyait ravissant aux vues de la blanche main quelle lui avait intentionnellement découverte. Les nouvelles conclusives du Casamiento engañoso et du Coloquio de los perros mettent les lecteurs en garde. La première impression doit être complétée par dautres, auxquelles il faudra donner toute limportance quil convient. Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" en fera la triste expérience : la première tromperie dont est victime le chien est luvre dune homologue dEstefanía, « hermosa » mais, aussi, retorse « à lextrême » (p. 458).
Déterminantes, la beauté féminine et la virilité XE "Virilité" masculine nen restent pas moins insuffisantes pour ne pas ségarer dans son choix amoureux. Cervantès propose dautres indices pour que ses lecteurs, hommes et femmes, puissent faire leur choix intelligemment. Nous verrons que des manifestations irrationnelles importent dans le repérage du bon conjoint. Avant cela, relevons que lauteur indique chez les protagonistes exemplaires que leur vertu de soupirant ou dêtre aimé réside dans létendue de leur rationalité, qui se manifeste par un volontarisme sans failles. Le personnage de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , qui ouvre le recueil, en est le représentant le plus explicite. Sa façon daimer, loin dêtre un laisser-aller émotionnel, correspond plutôt à une philosophie personnelle : « que yo pienso fabricarme/ mi suerte y ventura buena » (GT, p. 94). Preciosa, malgré la constante désinvolture quelle affiche au début du récit, prouvera quelle nest pas seulement en âge de se marier, elle est aussi « bonne à marier ».
Repérer la Détermination féminine et lEngagement masculin
La détermination féminine
Des faveurs accordées facilement auront du mal à nourrir longtemps lamour : à ses douces joies il faut mêler quelques refus.
Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer"
Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Costanza sont les deux emblèmes cervantins de la virginité prématrimoniale. Si Preciosa est un « trésor » en quête duquel les hommes peuvent partir, cest en vertu de lintégrité de son hymen :
Una sola joya tengo que la estimo en más que a la vida, que es la de mi entereza y virginidad, y no la tengo de vender a precio de promesas ni dádivas, porque, en fin, será vendida, y si puede ser comprada, será de muy poca estima; ni me la han de llevar trazas ni embelecos: antes pienso irme con ella a la sepultura, y quizá al cielo, que ponerla en peligro que quimeras y fantasías soñadas la embistan o manoseen. Flor es la de la virginidad que, a ser posible, aun con la imaginación no había de dejar ofenderse. Cortada la rosa del rosal, ¡con qué brevedad y facilidad se marchita! (p. 54)
Avec ce personnage, Cervantès reconstitue la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" quexercent sur lesprit humain les figures fondées sur le paradoxe. Vierge, Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" connaît pourtant la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" et en joue (voir supra), ce qui rend sa pudeur dautant plus troublante. Dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , la valorisation de la chasteté prénuptiale dépend dune stratégie similaire : lauberge du Sévillan est un écrin qui met littéralement en lumière la pureté de Costanza. La flamme qui éclaire la jeune fille dans lobscurité, au début, puis à la fin de la nouvelle, fait éclater le caractère unique, mystérieux et divin de sa virginité. À lauberge, la Gallega et la Argüello servent de contrepoints axiologiques à la pudique « laveuse de vaisselle ». Leurs atouts sexuels exprimés dans les danses quelles exécutent et dans les poèmes de Carriazo en font des compagnes de jeu (IF, p. 402-407), mais pas des épouses potentielles. Tout autant que les grands pieds des surs de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" , le comportement de la Gallega et de la Argüello joue, dans le conte cervantin, le rôle de faire-valoir : les deux femmes forcent le contraste pour que se détache plus nettement la pudeur virginale de Costanza.
On ne peut guère être surpris que Cervantès dirige ses protagonistes masculins vers des emblèmes quasi divins de pureté sexuelle. Le lien qui est établi entre la virginité et le mariage XE "Mariage" a pour objectif, non pas de souligner les effets pervers du système idéologique de la honra mais, plutôt, la nécessité de profiter du temps qui sépare encore les amants du mariage pour vérifier la résistance sexuelle de la belle.
Dans les deux nouvelles, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ne sont pas les seuls à être initiés. Preciosa et Costanza subissent, elles aussi, un rite de passage prénuptial. Adoptant le point de vue des personnages masculins, les lecteurs assistent au déroulement de linitiation des jeunes filles. Dans cette perspective, la chasteté des belles est fondamentale car la culture populaire préindustrielle conseille à lhomme soucieux de se marier de faire porter sa préférence vers des filles chastes.
Laventure de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE) vient confirmer, à la fin du recueil, la pertinence du modèle amoureux incarné par Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" . Estefanía fut une pécheresse en son temps : « Señor alférez Campuzano, simplicidad sería si yo quisiese venderme a vuesa merced por santa: pecadora he sido, y aun ahora lo soy, pero no de manera que los vecinos me murmuren ni los apartados me noten » (p. 525). La rhétorique de la nouvelle montre que ce nest pas lengagement matrimonial XE "Mariage" qui la fera changer de voie. Ainsi, de la première nouvelle à lavant dernière, Cervantès place la question de la virginité, non sur le terrain social (Estefanía ne souffre pas dostracisme particulier), mais sur celui de la vie sentimentale. Campuzano et les lecteurs de son récit font lexpérience que la chasteté prématrimoniale est un bon indicateur de la fidélité postmatrimoniale. El casamiento engañoso raconte donc sur le mode négatif les conséquences dun choix matrimonial peu soucieux des questions sexuelles. Témoin du lourd passé sexuel dEstefanía, la syphilis plonge finalement Campuzano dans le malheur sentimental : le soldat est un homme confiné dans la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" , loin, très loin, du bonheur amoureux quil a pu, seulement, entrevoir.
Malgré le poids de la chasteté dans lorganisation axiologique du recueil, il ne faudrait pas croire que Cervantès a fait de cette valeur laxe majeur de léducation sentimentale quil propose ; loriginalité de la démonstration serait tellement faible quil ny aurait pas deffet dexemplarité. Ce que la fiction conseille, ce nest pas tant dêtre attentif à la virginité, cest plutôt de prendre comme critère de choix matrimonial XE "Mariage" la lutte qui est menée par les jeunes femmes pour la conserver. Dailleurs, Cervantès ne propose pas d« exemple » unique, plusieurs voies sont offertes aux lectrices comme en témoignent les deux Costanza du recueil.
Dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , les servantes sopposent par leur activité. La Gallega et la Argüello animent lauberge par des danses érotiques à la limite de la sorcellerie (p. 406, note 245), auxquelles Costanza ne participe pas : des prétendants ont beau se presser pour la voir, « ella no pareció ni salió a verle, con que dejó burlados muchos deseos » (p. 402). Dans cette séquence, il est probable que Cervantès situe ses lecteurs dans le contexte rituel et réaliste des bals où aimaient se rejoindre les jeunes célibataires. Ces réunions présentaient lintérêt de fournir des occasions privilégiées pour estimer la valeur des personnes du beau sexe. La scène festive de La ilustre fregona enseigne aux lecteurs mâles que le refus dune jeune fille de participer à des danses populaires provocatrices nest pas un signe de froideur sentimentale : cest au contraire, chez la personne sollicitée, lindice de sa volonté acharnée de résister aux diverses tentations. La gitanilla, malgré son goût prononcé pour le chant et la danse, nest pas moins vertueuse que la fregona : « era algo desenvuelta, pero no de modo que descubriese algún género de deshonestidad; antes, con ser aguda, era tan honesta, que en su presencia no osaba alguna gitana, vieja ni moza, cantar cantares lascivos ni decir palabras no buenas » (p. 29).
Toutefois, par rapport à la première nouvelle, La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" a lavantage de compléter cette didactique amoureuse par un discours oblique très évocateur. On nous lassure à la fin du récit, Costanza a la charge des couverts en argent XE "Substance minérale" de lauberge : « No es fregona, señor dijo el huésped, que no sirve de otra cosa en casa que de traer las llaves de la plata, que por la bondad de Dios tengo alguna, con que se sirven los huéspedes honrados que a esta posada vienen » (p. 425). Le symbolisme du minerai est transparent. Pris dans son ensemble, le comportement de Costanza ne fait que rendre plus imagée et manifeste lidée quavait exprimée la reine dAngleterre dans La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" : « Yo misma os seré guarda de Isabela, aunque ella da muestras que su honestidad será su más verdadera guarda » (EI, p. 226). À travers le symbole des couverts précieux et protégés, ce dont est responsable Costanza cest bien de sa virginité. Dans loptique dune lecture masculine de la nouvelle, Cervantès prend soin de souligner que lamour dAvendaño porte, certes, sur une personne dune rare beauté, mais aussi, et surtout, sur ce qui rend ilustre à ses yeux la jeune fille. Il sagit, évidemment, de son activité de gardienne du trésor. À son ami Carriazo, Avendaño défend le titre de noblesse de sa Princesse : « Yo te digo, hermano [
], que ella no friega ni entiende en otra cosa que en su labor, y en ser guarda de la plata labrada que hay en casa, que es mucha » (p. 399). Symboliquement, ces mots du prétendant achèvent dindiquer la spécificité de son amour. Avendaño, à la différence du fils du Corrégidor, exprime son désir se marier avec Costanza parce quil reconnaît en elle ce qui fait sa valeur, à savoir sa préoccupation à préserver sa vertu jusquau mariage XE "Mariage" , de la conserver jusquà larrivée dun « huésped honrado ».
Lengagement masculin
Promets, promets ; cela ne coûte rien ; en promesses tout le monde peut être riche.
Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer"
Cervantès noublie pas les lectrices lorsquil prodigue ses conseils matrimoniaux XE "Mariage" . Les exemples fictionnels insistent pour quelles soient très attentives à lengagement de fidélité des hommes. Cervantès sapplique à ce que les promesses sincères dAndrés et dAvendaño annoncent un engagement perpétuel :
Yo no la pretendo para burlalla, ni en las veras del amor que la tengo puede caber género de burla alguna; sólo quiero servirla del modo que ella más gustare: su voluntad es la mía. Para con ella es de cera mi alma, donde podrá imprimir lo que quisiere; y para conservarlo y guardarlo no será como impreso en cera, sino como esculpido en mármoles, cuya dureza se opone a la duración de los tiempos (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 53).
Si vos lo quisiéredes ser mío, por los medios que más a vuestra honestidad convengan, mirad qué pruebas queréis que haga para enteraros desta verdad; y, enterada en ella, siendo gusto vuestro, seré vuestro esposo y me tendré por el más bien afortunado del mundo (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 417).
Malgré tout, de tels propos ne doivent pas emporter la conviction des jeunes filles. Ces discours peuvent nêtre quune stratégie sournoise destinée à emporter de largent (Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" , p. 580) ou la virginité de la belle qui se sera laissée convaincre (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 448).
À cause de limpossibilité, pour les femmes, de sassurer de la réalité du sentiment masculin, Cervantès plaide pour un repérage des jeunes hommes qui jurent leur fidélité en public (Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" Caballero GT, p. 52-53, Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" AL, p 114, 156-157, Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" EI, p. 221). Il fait de cette attitude un signe proprement exemplaire que les filles ont à apprécier en lassociant toujours à la sincérité de lengagement masculin. Si le jeune homme manifeste à lentourage du couple ses intentions matrimoniales XE "Mariage" , le piège de la tromperie disparaît, car, sil ne voulait tenir son engagement, la société lobligerait à le faire, selon des modalités proches de celles dépeintes à la fin de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" .
La prégnance du témoignage public de lamour dans les Nouvelles exemplaires témoigne de la liberté XE "Liberté (en amour)" cervantine vis-à-vis des recommandations tridentines. Léducation sentimentale du recueil fonctionne sur des principes autres. Laccord verbal entre Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Andrés est semblable à la tradition du jurement per verba de futuro de la tradition médiévale : elle se passe entre les deux amants. La gitanilla rompt même le dialogue entre Andrés et sa « mère-grand » pour que la discussion sétablisse, non entre ces derniers, mais entre elle et le gentilhomme. Cervantès sintéresse moins au mariage XE "Mariage" lui-même quaux conditions de son succès, ce sur quoi ne se prononçait pas vraiment lEglise, trop occupée à traiter la question des mariages clandestins. Dans le discours des Ejemplares, lessentiel est que les femmes assistent au total engagement social de leur amoureux. Le cas contraire est présenté dans le recueil. Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" est profondément amoureux de Costanza. Mais les modalités secrètes de son amour, dues à la méfiance XE "Confiance et défiance" quil observe envers les « maîtres » de la fregona, ne permettent pas à celle-ci de correspondre à son sentiment. Lorsque « Tomás Pedro » demande à la belle de ne pas révéler ses prétentions, la réaction de la jeune fille montre toute la défiance que ce type de signe amoureux doit générer :
Salió en esto Costanza, tan hermosa, aunque rebozada, que si pudiera recebir aumento su hermosura con algún accidente, se pudiera juzgar que el sobresalto de haber visto en el papel de Tomás otra cosa tan lejos de la que pensaba había acrecentado su belleza. Salió con el papel entre las manos hecho menudas piezas, y dijo a Tomás, que apenas se podía tener en pie:
- Hermano Tomás, ésta tu oración más parece hechicería y embuste que oración santa; y así, yo no la quiero creer ni usar della, y por eso la he rasgado, porque no la vea nadie que sea más crédula que yo. Aprende otras oraciones más fáciles, porque ésta será imposible que te sea de provecho (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 417).
Et, de fait, pour que le mariage XE "Mariage" se conclue, il faut attendre quil soit arrangé par les parents des deux jeunes : avant leur arrivée, Costanza navait toujours pas cédé aux promesses secrètes dAvendaño.
Lautre révélateur damour est la soumission initiatique du héros à sa princesse (voir supra : V. 3. A. Se soumettre). Lhumilité de lamoureux est un bon critère de choix pour une jeune femme. À lopposé des burladores Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" de la Roca (Leandra) et Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE), Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" et Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" témoignent de lintensité de leur sentiment par le changement de situation sociale quils assument temporairement. Comme nous lavions signalé précédemment, ces deux protagonistes ont des attitudes qui correspondent à la tradition du roman de chevalerie. Lobjectif cervantin ne se limite pourtant pas à dessiner un cadre chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" durbanité. Le modèle courtois est aussi un savoir-vivre XE "Savoir-vivre" amoureux (voir supra : VI. 2. B. Les gentilhommes exemplaires et le scénario chevaleresque en creux). Lobéissance à la belle est fondamentale pour la femme, car, dans lidéologie de la finamor, lintensité de lamour masculin est directement proportionnelle aux marques de soumission quil affiche. Cest bien en ce sens celui dun aveu émotionnel, quil faut comprendre la transformación et lhumilité dAvendaño :
A la fama de vuestra hermosura, que por muchas leguas se estiende, dejé mi patria, mudé vestido, y en el traje que me veis vine a servir a vuestro dueño; si vos lo quisiéredes ser mío, por los medios que más a vuestra honestidad convengan, mirad qué pruebas queréis que haga para enteraros desta verdad; y, enterada en ella, siendo gusto vuestro, seré vuestro esposo y me tendré por el más bien afortunado del mundo (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 416-417).
Repérer les Emotions
La force du sentiment chez un partenaire est repérable à la force de sa volonté, quelle sexprime dans le désir féminin de pureté sexuelle ou dans la soumission masculine à la dame. Ces signaux émanant de linvestissement rationnel des amants ne sont pas seuls sur la palette des indicateurs damour. Cervantès signale lexistence dune autre communication du sentiment, plus spontanée et irrationnelle, celle des émotions. Les deux manifestations de lémotion amoureuse dans les Ejemplares rejoignent celles qui apparaissaient dans La Galatée : il sagit des larmes et de lévanouissement. La principale différence observable dans le recueil de 1613 réside dans lexemplarité de ces deux effets de lamour, qui sont ici affichés avec plus de visibilité pour les lecteurs, afin quils soient compris par eux comme des signaux de lamour sincère.
La sincérité de la communication émotionnelle
Y cuando esto Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" dezía, Oriana le estava mirando, y víale caer las lágrimas de los ojos que todo el rostro le mojavan.
Garcí Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" , Amadís de Gaula
La fin de la Novela de la fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" apporte des informations précieuses aux lecteurs. Elle soppose radicalement à la séquence douverture du récit. La brutalité et la peur XE "Peur, angoisse" ont laissé place à lamour, dans lune des rares scènes où il transparaît pleinement. La découverte de Leocadia chez ses parents est loccasion dun test amoureux pour le jeune homme. Rodolfo réagit face à elle comme il lavait fait la première fois : la beauté de la jeune fille assiège son esprit. Leocadia dans le rapt, comme dans la rencontre avec Rodolfo, sévanouit. Mais ces similitudes apparentes soulignent le changement de comportement du personnage masculin. Cette fois-ci, il ne profite pas de lévanouissement de Leocadia, puisquil est à présent lui aussi envahi par lémotion :
Sobresaltáronse todos, y, dejando la mesa, acudieron a remediarla. Pero el que dio más muestras de sentirlo fue Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , pues por llegar presto a ella tropezó y cayó dos veces. Ni por desabrocharla ni echarla agua en el rostro volvía en sí; antes, el levantado pecho y el pulso, que no se le hallaban, iban dando precisas señales de su muerte [
].
Llegó el cura presto, por ver si por algunas señales daba indicios de arrepentirse de sus pecados, para absolverla dellos; y donde pensó hallar un desmayado halló dos, porque ya estaba Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , puesto el rostro sobre el pecho de Leocadia (FS, p. 320-321).
La détresse de Leocadia a éveillé chez le gentilhomme une pitié XE "Pitié" amoureuse. La séquence est construite sur le modèle de lépreuve qualifiante, ce qui permet à la nouvelle dinformer les lecteurs sur limportance et la signification de lévanouissement dans le jeu amoureux. Peu après la démonstration émotionnelle de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , sa mère insiste pour nous signifier que cest, précisément, le trouble émotionnel exprimé dans lévanouissement qui révèle la profondeur de son sentiment et sa capacité à aimer dans le mariage XE "Mariage" :
No te corras, hijo, de los estremos que has hecho, sino córrete de los que no hicieres cuando sepas lo que no quiero tenerte más encubierto, puesto que pensaba dejarlo hasta más alegre coyuntura. Has de saber, hijo de mi alma, que esta desmayada que en los brazos tengo es tu verdadera esposa: llamo verdadera porque yo y tu padre te la teníamos escogida, que la del retrato es falsa (p. 321).
Dès lors, Cervantès fait comprendre à ses lecteurs que les réticences de la belle Leocadia nont plus lieu dêtre :
Hallóse Leocadia entre los brazos de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , y quisiera con honesta fuerza desasirse dellos; pero él le dijo:
- No, señora, no ha de ser ansí. No es bien que punéis por apartaros de los brazos de aquel que os tiene en el alma (p. 321-322).
Tout comme le motif de lévanouissement, celui des larmes versées correspond à un indice important de la solvabilité sentimentale de lamant, comme lexplique une historienne des larmes :
à une époque où la présence du corps dans les romans est très discrète, cette abondance sécrétoire, avec tout ce quelle a de convenu, permet de rendre charnelle la sensibilité des personnages, de donner au sentiment un aspect physique [
]. Ce nest pas la matérialité du corps qui est lobjet de description mais le mouvement des passions qui lagitent. [
] lusage de ces expressions rend lisible, dans léconomie du récit, létat des protagonistes du drame (Vincent-Buffault, 2001, p. 38-39).
On pourrait, dès lors, reprocher à Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" son initiale froideur rationnelle : elle a accepté verbalement le mariage XE "Mariage" avec Andrés alors que lui doit remplir son « contrat » en prouvant son attachement pendant deux ans. Mais la petite et exemplaire gitane nest pas Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" : symétriquement au gentilhomme, elle souvre à lamour : « poco a poco se iba enamorando de la discreción y buen trato de su amante » (GT, p. 79). Il faut attendre la fin de la nouvelle pour comprendre quelle est prête au mariage. Le test « qualifiant » qui le certifie est provoqué par lemprisonnement dAndrés ; il permet au cur de la gitanilla de sépancher et de se révéler face à la femme du Corrégidor :
Tomó en esto Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" las manos de la corregidora, y, besándoselas muchas veces, se las bañaba con lágrimas y le decía:
- Señora mía, el gitano que está preso no tiene culpa, porque fue provocado: llamáronle ladrón, y no lo es [
]. Él ha de ser mi esposo, y justos y honestos impedimentos han estorbado que aun hasta ahora no nos habemos dado las manos [
]. Señora mía, si sabéis qué es amor, y algún tiempo le tuvistes, y ahora le tenéis a vuestro esposo, doleos de mí, que amo tierna y honestamente al mío [
].
Estando en esto, entró el corregidor, y, hallando a su mujer y a Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" tan llorosas y tan encadenadas, quedó suspenso, así de su llanto como de la hermosura. Preguntó la causa de aquel sentimiento, y la respuesta que dio Preciosa fue soltar las manos de la corregidora y asirse de los pies del corregidor, diciéndole:
- ¡Señor, misericordia, misericordia! ¡Si mi esposo muere, yo soy muerta! Él no tiene culpa; pero si la tiene, déseme a mí la pena, y si esto no puede ser, a lo menos entreténgase el pleito en tanto que se procuran y buscan los medios posibles para su remedio; que podrá ser que al que no pecó de malicia le enviase el cielo la salud de gracia (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 99).
Seulement à cet instant de la lecture, Cervantès nous autorise à penser que Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" est mue par des sentiments profonds et non plus par le désir de préserver sa vertu.
La Novela de la española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" est plus éloquente encore. Lorsque la reine oblige Ricaredo à partir en mer pour prouver sa valeur, le jeune homme « se fue a hincar de rodillas ante Isabela; y, queriéndola hablar, no pudo, porque se le puso un nudo en la garganta que le ató la lengua y las lágrimas acudieron a los ojos, y él acudió a disimularlas lo más que le fue posible » (EI, p. 227). La reine profère alors ces mots, qui font ressortir la valeur dhumanité que renferment les larmes :
- No os afrentéis, Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , de llorar, ni os tengáis en menos por haber dado en este trance tan tiernas muestras de vuestro corazón: que una cosa es pelear con los enemigos y otra despedirse de quien bien se quiere. Abrazad, Isabela, a Ricaredo y dadle vuestra bendición, que bien lo merece su sentimiento.
Isabela, que estaba suspensa y atónita de ver la humildad y dolor de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , que como a su esposo le amaba, no entendió lo que la reina le mandaba, antes comenzó a derramar lágrimas, tan sin pensar lo que hacía, y tan sesga y tan sin movimiento alguno, que no parecía sino que lloraba una estatua de alabastro (EI, p. 227).
Cervantès fait intervenir la reine pour attribuer un sens à leffusion de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" . Lanalyse quelle donne sert à affirmer, tout à la fois, limportance des larmes en public (« No os afrentéis ») et leur caractère profondément sentimental chez lhomme (« ni os tengáis en menos »). La reine a un rôle similaire à doña Estefanía, la mère de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" . Ce maître dinitiation délivre, par son autorité, un message : les larmes dhomme prouvent à la femme aimée la qualité de son sentiment, lémotion profonde de son « cur » (p. 227). Chez Isabela, la correspondance par les larmes à lémotion de Ricaredo donne la mesure de son amour ; en mêlant ses larmes à celles de son futur mari, elle déclare la réciprocité XE "Don, réciprocité" de son amour. Cervantès avait signalé à ses lecteurs jusquà quel point Ricaredo était épris de la jeune Espagnole, mais il lui restait à construire lamour de celle-ci. Cest chose faite avec le contre-don « lacrymal » quelle propose à son amant. Isabela vient alors de mettre son cur à nu, elle aussi.
Les dangers de la communication traditionnelle
Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ne peut plus parler lorsquil apprend quil doit temporairement quitter Isabela, lobjet de ses pensées amoureuses. Cet indicateur irrationnel de son sentiment est en complète opposition avec les repères de la communication traditionnelle.
Le discours poétique tout comme laffichage visuel de laisance économique sont parmi les signes les plus impressionnants que le partenaire manifeste lorsquil est animé par le désir. Mais, dans ses Nouvelles exemplaires, Cervantès a tracé une ligne de séparation entre les amoureux « véritables » et les autres ; cest leur manière dafficher le sentiment qui les distingue. Cervantès montre que Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" et Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" aiment vraiment dans leur silence. Les déclamations de Vicente XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (Leandra), les chansons de Loaysa (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , les vers des prétendants de Costanza (IF) ne communiquent pas la spontanéité de lamour mais, seulement, le travail patient dindividus déterminés. Les deux poèmes que les concurrents dAvendaño ont adressés à Costanza sont révélateurs du caractère consciencieux mais léger et artificiel de leur sentiment, comme le soulignent ceux qui lécoutent (p. 389). J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" comparait ainsi lamado à lencantador : « El comienza a encantarte muy mansico y muy halagüeño, trayéndole la mano por el cerro, y diciéndote luego que tú eres la más hermosa y más agraciada a sus ojos que Helena ni Polijena, y con este cencerrear comienzan a venir las perdices a la red » (1995, p. 169). De même, les vêtements et les objets précieux dont se parent Vicente de la Roca et Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" ne sont pas la conséquence des flèches de Cupidon XE "Contes merveilleux : Eros et Psyché (AT 425)" mais le reflet dun calcul froid de possession.
Les Nouvelles exemplaires semblent suggérer que la démesure qui sexprime chez lamoureux nest véritablement sincère quà la condition de sexprimer dans le cur et non dans lhabit ou dans la voix. La leçon nest pas si différente de celle que Charles Perrault XE "Perrault, Charles" voudra que lon retienne de son Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge :
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal découter toute sorte de gens,
Et que ce nest pas chose étrange,
Sil en est tant que le loup XE "Agresseur, prédation" mange.
Je dis le loup XE "Agresseur, prédation" , car tous les loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est dune humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux,
Qui privés, complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;
Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,
De tous les Loups sont les plus dangereux (1981, p. 145).
Les artifices magiques permettant à certains personnages de sonder les curs ont une pertinence qui ne dépasse pas le monde de la fiction. Les Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" et Orianas auxquels sadresse Cervantès dans ses Ejemplares ne disposent pas de larche des Leales Amadores ni de la Cámara defendida pour choisir le conjoint idéal. Cervantès prend en charge lidéalisme amoureux de romans plus anciens comme les fictions chevaleresques en défendant la nécessité de trouver un bon partenaire de vie, mais il sen différencie par son souci de fournir des représentations imaginaires exportables dans la réalité quotidienne depuis lunivers de la lecture. En démontrant la raison de certains signes et la dangerosité de quelques autres, notre auteur de nouvelles « exemplaires » présente dans le détail les critères devant guider, selon lui, lélection du bon parti, tant pour lhomme que pour la femme. La lecture du recueil fonctionne, alors, comme une initiation prématrimoniale, comme une éducation du regard et de louïe, destinée à éviter les errements les plus communs (la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" des jeunes filles pour les « beaux parleurs » et les « frimeurs ») et à favoriser les choix les plus avisés (lattirance pour les marques instinctives du sentiment).
-C-
Faire le couple (II) :
les deux règles dor de la conquête intersexuelle
(exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" )
Ce qui arrive aux héros et aux héroïnes des contes de fées peut être comparé (et la été) aux rites dinitiation que le novice aborde avec toute sa naïveté et son manque de formation [
]. Ayant obtenu sa récompense et son salut, le héros, ou lhéroïne, devient vraiment lui-même digne dêtre aimé. Mais quelque méritoire que soit cette évolution de lindividu, et bien quelle puisse sauver lesprit, elle nest pas suffisante pour assurer le bonheur. Pour cela, il faut aller au-delà de son isolement et établir un lien avec lautre.
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées
Pour achever une quête amoureuse, Léon lHébreux donne le conseil suivant : « que también se convierta el amado en el amante » (1993, p. 149). Comment faire exactement ? Cest à cette question que veut répondre Cervantès avec précision.
Savoir choisir son partenaire damour et son futur compagnon de vie ne constitue quune partie de lart daimer suggéré dans les Ejemplares. Tout aussi importantes sont les stratégies de conquêtes mises en place par les héros. Elles sont essentielles à ceux qui viennent de tomber amoureux, comme Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ou Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" mais, également, aux personnes qui, tel Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ou Teodosia, que nous avons rencontrés dans le début de ce chapitre (voir supra : VII. 2), veulent récupérer un amant perdu. On se souvient que Cervantès conseillait de recourir à la perspective du mariage XE "Mariage" ou à des tiers XE "Aide, Auxiliaire" comme fils dAriane pour ne pas se perdre dans le labyrinthe XE "Labyrinthe" amoureux. Pour les amants dans le malheur que représentent Ricardo et Teodosia, il restait en effet à sortir du dédale sentimental.
Les techniques que nous allons détailler à présent répondent, ainsi, à cette double nécessité que Cervantès pouvait percevoir chez ses jeunes contemporains (pôle I), et dont on sait, désormais, quelle est anthropologique (pôle II) : sortir du labyrinthe XE "Labyrinthe" et conquérir laimée.
Une règle individuelle : la force morale
Obstination et libéralité XE "Libéralité" masculines
Dois-je te conseiller de lui envoyer aussi des vers damour ? Hélas ! la poésie nest guère en honneur. On fait léloge des poésies, mais ce sont de grands présents quon réclame : pourvu quil soit riche, le rustre lui-même plaît. Notre âge est vraiment lâge dor : cest lor qui procure les plus grands honneurs, lor qui procure lamour.
Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer"
Sans grande originalité, Cervantès rappelle que lobstination est un moyen sûr de séduction.
Lidéologie sentimentale de la nouvelle reprend lune des structures de base de la féerie. Et pour cause, Costanza, mais aussi Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , incarnent le motif folklorique de la fiancée indomptable, hostile à lamour du prétendant (voir Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983, p. 394). Du coup, cest lensemble de la quête décrite dans le premier niveau de diégèse (la coexistence à Nicosie AL, la vie dans lauberge IF), qui fait figure de « tâche difficile XE "Tâche difficile" » : Ricardo et Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" subissent lépreuve de la persistance amoureuse. Les rejets violents de lune et de lautre jeune femme tentent dentamer le moral des héros (AL, p. 142 ; IF, p. 417) ; mais rien ny fait, ils poursuivent leur effort.
En sanctionnant positivement la prouesse du protagoniste masculin, les fins de récit donnent raison à la stratégie maintenue jusquau bout par le gentilhomme. Dans La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , le père de Costanza est contraint de céder sa fille en mariage XE "Mariage" à Avendaño (IF, p. 438) comme à un héros de conte qui a prouvé sa résistance (voir Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983, p. 402-441). Plus encore que Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , Avendaño fait de la résistance amoureuse une stratégie à la fois efficace pour arriver à ses fins et facilement imitable pour les lecteurs masculins (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ). Au centre de la nouvelle, Cervantès avait mis en vers lart daimer du protagoniste dans un ovillejo de son cru. Le jeune homme y assurait que linsistance finit toujours par payer :
La firmeza.
¿Quién da alcance a su alegría?
La porfía.
Dese modo, bien podría
esperar dichosa palma
si en esta empresa mi alma
calla, está firme y porfía (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 414).
Et quelle meilleure forme dinsistance sentimentale que la démonstration matérielle de lélan altruiste et amoureux ? En amour, comme en dautres circonstances sociales, la philosophie cervantine garde une certaine cohérence. Elicio comparait son engagement pour Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" dans des termes voisins de ceux que Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" emploie dans sa défense des humbles XE "Humilité" . Cest la garde des brebis, caractéristique de la conception chrétienne, qui soutient lédifice des relations humaines :
Deja, hermosa Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , que tu rebaño venga con el nuestro, y si no gustas de nuestra compañía, escoge la que más te agradare; que no por tu ausencia dejarán tus ovejas de ser bien apacentadas, pues yo, que nací para servirte, tendré más cuenta dellas que de las mías proprias (p. 56).
Elicio était un homme attentionné. Mais Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" lest plus encore ; malgré limperfection libérale dont il fait preuve (voir supra), sa générosité XE "Libéralité" au moment de la capture de Leonisa reste lacte fondateur de sa renommée future d« amant libéral » (p. 159). La séquence est dailleurs assez détaillée pour rendre évidente, plastique, la scène du don XE "Don, réciprocité" dirigée par Ricardo. Lespace se construit sur une forte bipartition de manière à obtenir une intensité fictionnelle conséquente dans lopposition entre Cornelio et Ricardo. Cornelio est placé sur la rive, à distance de Ricardo, lequel va provoquer la surprise
Alors que les corsaires étaient venus demander une rançon pour la libération du héros, celui-ci oblige son majordome à régler uniquement la libération de Leonisa.
dije que en ninguna manera tratase de mi libertad, sino de la de Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , y que diese por ella todo cuanto valía mi hacienda; y más, le ordené que volviese a tierra y dijese a sus padres de Leonisa que le dejasen a él tratar de la libertad de su hija, y que no se pusiesen en trabajo por ella. (p. 119-120).
Lacte de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" nest pas désintéressé, certes (Hutchinson, 2001, p. 85-93). Mais comment pourrait-il lêtre puisquil sagit dun acte damour, qui implique, inévitablement, un esprit de possession ? Le don XE "Don, réciprocité" financier de Ricardo est une métaphore du don émotionnel quil fait à Leonisa. La critique de ce geste de générosité XE "Libéralité" , même si elle est parfaitement légitime, ne correspond pas complètement à lidéologie amoureuse du récit. Ce qui convainc Leonisa de sécarter de Cornelio et de se rapprocher de Ricardo, cest bien linsistance de Mahamut à rappeler la libéralité de son ami. Souvenons-nous de la réaction de Leonisa lorsquelle apprenait que Cornelio navait offert que quatre cents écus, quand Ricardo était prêt à mettre en vente ses biens pour payer la rançon initialement fixée à cinq mille écus (p. 120) :
Bien poca debía de ser [la afición de Cornelio], pues no pasaba de cuatrocientos escudos; más liberal es Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , y más valiente y comedido; Dios perdone a quien fue causa de su muerte, que fui yo, que yo soy la sin ventura que él lloró por muerta; y sabe Dios si holgara de que él fuera vivo para pagarle con el sentimiento, que viera que tenía de su desgracia el que él mostró de la mía. Yo, señor, como ya os he dicho, soy la poco querida de Cornelio y la bien llorada de Ricardo (p. 135).
Même si Mahamut a menti à Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , laxiologie quil utilise ne participe pas moins de lidéologie densemble du récit. Les lecteurs avaient en effet pu se rendre compte quau cours des tractations financières devant amener à la libération de la belle, Cornelio navait fait aucune offre (« ni Cornelio movió los labios en su provecho », p. 120).
Malgré ses excès, la libéralité XE "Libéralité" manifestée lors du rapt de Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" est le poumon axiologique du récit ; le titre et lexplicit de la nouvelle renvoient précisément à ce passage. La scène où émerge la libéralité est un exemple pour les amoureux de sexe masculin ; car, plus que les allusions à la richesse de la famille, et bien plus encore que létalage dhabits onéreux, cest le bon usage de largent et les dons à la femme qui déterminent le choix ultime de la jeune fille : « a mis padres, a quien ahora humildemente, como es razón, suplico me den licencia y libertad para disponer de la que tu mucha valentía y liberalidad me ha dado » (p. 158).
La démonstration fictionnelle du principe de libéralité XE "Libéralité" doit sans doute beaucoup à linfluence qua exercée lÉthique à Nicomaque pendant la Renaissance. Indépendamment de la valorisation métaphysique de la caritas, la générosité est une vertu civile, située entre deux excès : la prodigalité ainsi que la parcimonie, un défaut quincarne Cornelio dans la nouvelle. Lamant libéral nest donc pas celui qui gaspille son argent XE "Substance minérale" , mais celui qui sait donner. La marque de la vertu, estime Aristote XE "Aristote" ,
cest plutôt de faire le bien que de le recevoir, et daccomplir des bonnes actions plutôt que de sabstenir des honteuses ; et il est de toute évidence que faire le bien et accomplir de bonnes actions va de pair avec le fait de donner [
]. Et ceux qui sont appelés libéraux sont ceux qui donnent (1990, p. 171).
Mais, aussi importante soit-elle, cette référence antique ne doit pas faire oublier que le concept de libéralité XE "Libéralité" est ici intégré dans une démarche étrangère à celle du philosophe grec. La philosophie exemplaire est celle dun art daimer de type ovidien. Le texte dOvide étant décrié pour son immoralité (voir supra), il sagit, pour Cervantès, de pourvoir à une éducation sentimentale alternative mais toujours réaliste.
Résistance et pudeur féminines
Laissez votre amant à la porte ; quil lappelle porte cruelle [...]. Nous ne supportons pas ce qui est fade : un breuvage amer réveille notre appétit.
Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer"
Costanza, le nom des protagonistes féminins de La gitanilla et de La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , (p. 98-100, p. 385), sert à mettre en avant, à la fois, ce qui les rend héroïques, « bonnes à marier » et, surtout, séduisantes. Si le lecteur peut comprendre que porter son dévolu sur une jeune fille réservée est un choix avisé, les lectrices doivent percevoir quelles trouveront dans ladoption de cette stratégie de séduction un atout efficace.
Cest, en effet, la constance dans la vertu qui fait flancher le cur des hommes, signale Cervantès. Même si Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" reconnaît la parfaite chasteté de la belle Leonisa (voir supra), Isabela est la première protagoniste qui, signale Cervantès, provoque lamour grâce à sa pudeur :
[Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" tenía] ardentísimos deseos de gozarla y de poseerla: no porque aspirase a esto por otros medios que por los de ser su esposo, pues de la incomparable honestidad de Isabela (que así la llamaban ellos) no se podía esperar otra cosa, ni aun él quisiera esperarla, aunque pudiera, porque la noble condición suya, y la estimación en que a Isabela tenía, no consentían que ningún mal pensamiento echase raíces en su alma (EI, p. 219).
Plus quaucune autre femme « exemplaire », Costanza a en charge de porter les couleurs de la réserve XE "Réserve (féminine)" féminine. Isabela savait écouter Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" les yeux baissés pour ne pas le provoquer par le regard (p. 221), mais cette technique de séduction reste lapanage de lillustre souillon XE "Souillon" . Plusieurs de ses apparitions renvoient au regard baissé de la jeune fille :
Cuando salió de la sala se persignó y santiguó, y con mucha devoción y sosiego hizo una profunda reverencia a una imagen de Nuestra Señora que en una de las paredes del patio estaba colgada; y, alzando los ojos, vio a los dos, que mirándola estaban, y, apenas los hubo visto, cuando se retiró y volvió a entrar en la sala, desde la cual dio voces a Argüello que se levantase (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 390).
Costanza juró que la primera palabra, en aquella o en otra materia alguna, estaba aún por hablarla, y que jamás, ni aun con los ojos, le había dado muestras de pensamiento malo alguno. (p. 412-413).
como ella andaba siempre sobre los estribos de su honestidad y recato, a ninguno daba lugar de miralla, cuanto más de ponerse a pláticas con ella (p. 415).
Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" le reconnaît, ladoption de ce comportement est payante : « tal es su honestidad y su recato, que no menos enamora con su recogimiento que con su hermosura » (p. 399).
On pourrait croire que la pudeur de la jeune fille répond aux recommandations des doctes sur la manière, pour les femmes, de se comporter en public. J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" insistait effectivement pour que la doncella ne révèle pas lamour quelle ressent à son soupirant. Il ne souhaitait pas, non plus, que les femmes usent du voile en public. Lhumilité du regard suffisait pour conserver la pudeur (« sea el rostro de la mujer descubierto por la calle, y en lugar de velo pónganse el de la vergüenza de la cara » 1995, p. 287). Le lien entre les manuels durbanité et lécriture cervantine est sûrement juste dun point de vue historique, mais, dans larmature idéologique de la nouvelle, ces yeux baissés ont une finalité précise : composer une « carte du tendre » matrimoniale XE "Mariage" . Plus quun savoir-vivre XE "Savoir-vivre" , cest ici un savoir-faire amoureux, un art de la captation masculine qui sexprime. Au sein des Nouvelles exemplaires, la gestuelle de la timidité sert à gagner un bon mari. Baláis, un personnage dAmadís de Gaula, insistait pour dire que les jeunes filles « mucho más son de nosotros preciadas y estimadas cuando con discreción y bondad se defienden, resistiendo nuestros malos apetitos, guardando aquello que perdiéndolo ninguna cosa les quedaría que de loar fuesse » (pôle I). Du point de vue lectoral (pôle II), il nest pas impossible que la composition tout en mystère XE "Mystère, énigme" et en vertu du personnage de Costanza séduise fortement le lectorat masculin. Les investigations en anthropologie indiquent que la résistance et la timidité féminines sont pertinentes comme techniques de séduction dans la perspective dune monogamie durable :
Aparentar indiferencia ante alguien que gusta o hacerse de rogar se consideran más eficaces para las mujeres que para los hombres, y más eficaces para ellas en el contexto de una relación estable frente a una temporal [
]. Hacerse de rogar indica que una mujer es muy deseable, pone a prueba la disposición del hombre a invertir sus recursos y le transmite fidelidad. Si una mujer es difícil de conseguir, el hombre puede tener mayor certeza de que no se sentirá atraída por otros cuando sea su esposa. La eficacia de hacerse de rogar como táctica de atracción a largo plazo se debe a que proporciona al hombre dos bazas decisivas desde el punto de vista de la reproducción: que la mujer es muy deseable en el mercado del matrimonio y que sólo él tendrá acceso sexual a ella (Buss, 2004, p. 191).
Une règle éthique : la Réciprocité
Bien será, hermosas pastoras, que nos paguéis lo que por vosotras nuestros zagales han hecho, con dejarnos las guirnaldas, que demasiadas lleváis de lo que a buscar veníades.
Cervantès, Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)"
Lhéroïsme masculin de lobstination et celui, féminin, de la pudeur forment le code individuel de séduction : la détermination. Les autres stratégies de conquête amoureuse sont bien plus dépendantes des codes sociaux. Ce seront ainsi les principes chevaleresques et chrétiens qui vont contaminer lart daimer nouvellier. Les textes de P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , de L. lHébreux ou de B. Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" sont, en effet, avares de réflexions sur laltruisme en amour. Celles-ci sont pourtant primordiales chez Cervantès ainsi que Steven Hutchinson la brillamment remarqué dans son Economía ética en Cervantès (2001). Laffranchissement social et amoureux dune Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" na pas cours dans les Ejemplares. Cervantès revient ici à une conception profondément éthique de lamour, perçu avant tout comme relation humaine, dans lesprit quil avait développé au sein des six livres de La Galatée. Le héros Elicio avait fondé les conditions de lentente sentimentale sur la logique de la rétribution :
perfecto y verdadero amor, y es digno de ser agradecido y premiado, como vemos que premia conocida y aventajadamente el Hacedor de todas las cosas a aquellos que sin moverles otro interese alguno de temor, de pena o de esperanza de gloria, le quieren, le aman y le sirven solamente por ser bueno y digno de ser amado; y ésta es la última y mayor perfectión que en el amor divino se encierra, y en el humano también (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 178).
La gratitude XE "Don, réciprocité" féminine
Por esto no merezco ser tratado
como enemigo; antes, me parece
que debría de ser remunerado.
Cervantès, Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)"
La nouvelle de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" est fondamentale dans léconomie axiologique du recueil pour une raison qui, cette fois-ci, concerne le lectorat féminin. Lhistoire de Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" dans les premières pages de Don Quichotte (1605) sétait achevée sur la défense de laccusée, laquelle revendiquait une radicale indépendance de laimée vis-à-vis de lamoureux. Par principe, Marcela, nétant pas responsable de lamour de Grisóstomo, ne pouvait être considérée comme coupable du suicide du jeune amoureux. Mais le récit, comme nous lavions souligné, sorganise de sorte à provoquer la disputa chez les lecteurs. Les arguments des bergers qui plaident pour Grisóstomo ne sont pas dénués de fondements, dautant plus quils placent la relation amoureuse sur un plan éthique. Non seulement Marcela nobserve pas une once de gratitude XE "Don, réciprocité" mais, en outre, elle agit avec violence contre ceux qui sollicitent son amour : « los arroja de sí como con un trabuco. Y con esta manera de condición hace más daño en esta tierra que si por ella entrara la pestilencia; porque su afabilidad y hermosura atrae los corazones de los que la tratan a servirla y a amarla, pero su desdén y desengaño los conduce a términos de desesperarse » (DQ I, p. 133). Bref, si Grisóstomo et Marcela ont, chacun, des torts, la logique de leurs sentiments nest nullement dénuée de raison : le débat peut continuer.
Dans la Novela del amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , la logique éthique et chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" suivie par Cervantès oblige Leonisa à répondre à Ricardo de façon « exemplaire ».
Il ne faut pas, en effet, écarter deux pièces du dossier essentielles à notre enquête. Dune part, lamour quune personne porte à une autre place obligatoirement cette dernière dans une situation éthique : laimé nest plus seul et doit rendre des comptes à lamoureux. L. lHébreux avait contraint Sofía à concéder que le sentiment de Filón la mettait dans lobligation davoir, à tout le moins, pitié XE "Pitié" envers lui, si elle ne souhaitait pas être sentimentalement reconnaissante. De son côté, la morale chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , qui régit une grande part de la philosophie du recueil, astreint la dame à une grande rigueur éthique : le don XE "Don, réciprocité" damour et les exploits du chevalier obligent sa suzeraine. Lancien code amoureux dont les Nouvelles exemplaires sont les héritières implique mezura ; « la dame manque de "mesure" si elle naccorde pas de récompense à son amant fidèle et courtois » (Frappier, 1973, p. 7). Dautre part, loption éthique que lauteur choisit de mener jusquau bout dans son recueil nouvellier est complétée par une idée qui parcourt son uvre, de La Galatée aux Epreuves et travaux de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" et Sigismunda : le sentiment de dédain se présente comme limpression la plus terrible pour un amoureux.
La Novela del amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" présente, donc, un cas exemplaire, qui regroupe dans le personnage de Leonisa les deux défauts de lingratitude et de laversion :
Porque has de saber que [
] ella, que tenía puestos los ojos en Cornelio [
], no quiso ponerlos en mi rostro, no tan delicado como el de Cornelio, ni quiso agradecer siquiera mis muchos y continuos servicios, pagando mi voluntad con desdeñarme y aborrecerme; y a tanto llegó el estremo de amarla, que tomara por partido dichoso que me acabara a pura fuerza de desdenes y desagradecimientos, con que no diera descubiertos, aunque honestos, favores a Cornelio (p. 114-115).
Manifestement, Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" commet la même erreur que Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" : elle ne répond pas à léchange amoureux sollicité par le don XE "Don, réciprocité" damour quon lui fait. Cette erreur est notable parce quelle rappelle un précédent célèbre, en la personne de Carmesina, la fille du duc de Macédoine dont Tirant était tombé amoureux (Martorell XE "Romans de chevalerie : Tirant le Blanc" , 2003, p. 257-259). Carmesina, qui jamais ne cède complètement à Tirant et oblige toujours son amoureux à partir au combat XE "Combat" , meurt de chagrin en apprenant le décès prématuré de son généreux XE "Libéralité" amant (ibid., p. 911-932). Dans le roman de Joanot Martorell, Carmesina est coupable de navoir pas satisfait au code de courtoisie :
A medida que Tirant actúa y mejora Carmesina va contrayendo y en cierto modo pagando esa especie de deuda de la que su enamorado es acredor. De ahí que Tirant se vaya volviendo cada vez más imprudente en sus demandas: porque su época le dice que el amor es un deber de gentileza en la dama. Y a la dama le recuerdan sus deberes los amigos de Tirant y sus propias amigas, como Estefanía y Placerdemivida. El "amad a quien os ama" aparece repetido insistentemente en diversos pasajes de la obra (Ruiz de Conde, 1948, p. 124-125).
Dans le premier « roman » de Cervantès, La Galatée, lhéroïne ne commettait pas lerreur de Carmesina, puisquelle accédait finalement à lamour dElicio. Dans la lettre quelle lui adresse à la toute fin du récit, elle écrit :
En la apresurada determinación de mi padre está la que yo he tomado de escrebirte, y en la fuerza que me hace la que a mi mesma me he hecho hasta llegar a este punto. Bien sabes en el que estoy, y sé yo bien que quisiera verme en otro mejor, para pagarte algo de lo mucho que conozco que te debo; mas, si el cielo quiere que yo quede con esta deuda, quéjate dél, y no de la voluntad mía (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 439).
Mais les livres de La Galatée ont beau se refermer, Elicio nest toujours pas payé de son engagement à la fin du récit.
Lexemplarité narrative et féerique de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" répond à tous les récits précédents qui nen disposaient pas. On observera, dabord, que la jeune Sicilienne, quand elle retrouve Ricardo sur lîle de Chypre, se met, significativement, en position de débiteur lorsquelle lui demande dentretenir lamour dHalima Cette nouvelle situation, inverse à celle que lon avait connue, permet à Ricardo dobliger Leonisa à accepter sa requête (raconter comment elle a survécu), ce à quoi elle consent. Mais, si lon en juge par lamour et la libéralité XE "Libéralité" dont a témoigné Ricardo depuis le début du récit, la dette de Leonisa est bien plus grande encore. Logiquement, donc, la décision de mariage XE "Mariage" prise par Leonisa en clôture de nouvelle est formulée en termes déthique et dexemplarité (exemplarité diégétique XE "Exemplarité : Exemplarité diégétique" ) :
quiero que no se me haga de mal mostrarme desenvuelta, a trueque de no mostrarme desagradecida; y así, ¡oh valiente Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" !, mi voluntad, hasta aquí recatada, perpleja y dudosa, se declara en favor tuyo; porque sepan los hombres que no todas las mujeres son ingratas, mostrándome yo siquiera agradecida (AL, p. 158).
Aux lectrices de percevoir lenjeu réaliste du récit, qui consiste à rappeler la nécessité de respecter une certaine courtoisie dans les relations amoureuses quelles peuvent connaître. Dailleurs, comme si le message nétait pas assez évident au début du recueil, Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" revient à la charge à propos de Costanza : « yo la quiero [
] con amor tan limpio, que no se estiende a más que a servir y a procurar que ella me quiera, pagándome con honesta voluntad lo que a la mía, también honesta, se debe » (IF, p.400)
Ladmiration masculine
[
] si tu as à cur de conserver lamour de ton amie, fais en sorte quelle te croie émerveillé de sa beauté [
]. Admire ses bras, quand elle danse, sa voix, quand elle chante, et, dès quelle cesse, plains-toi quelle ait fini.
Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer"
Il ne faudrait pas croire que Cervantès, si pointilleux quand il sagit de stigmatiser les erreurs des hommes, ne fixe pas de règle éthique à la gent masculine dans le domaine de la séduction. Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" recommandait à lhomme d« être en admiration XE "Admiración : comme effet lectoral" perpétuelle » ; Cervantès fait de même.
Le nom de la première protagoniste féminine des Nouvelles exemplaires rend compte avec précision de la valeur quune jeune femme doit avoir pour son amant. De façon antonomastique, la petite gitane est « Précieuse ». Elle doit, en conséquence, être appréciée, non à sa juste valeur, mais, de façon plus symbolique, comme un trésor.
La nouvelle qui manifeste le mieux la nécessité masculine dêtre admiratif de sa compagne est évidemment celle de La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" . Dans les premières lignes de la narration, la jeune « Espagnole anglaise » est lue à partir du sème de lesclavage : « Mil veces determinó manifestar su voluntad a sus padres [
]. Y estaba claro, según él decía, que no habían de querer dar a una esclava (si este nombre se podía dar a Isabela) lo que ya tenían concertado de dar a una señora » (EI, p. 220). Le statut dIsabela na rien détonnant : bien quéduquée avec affection, elle est « prisonnière » de la famille de Clotaldo. Mais on sait combien la situation desclavage est, pour notre auteur, existentiellement importante et axiologiquement significative :
Es precisamente en el cautiverio y la esclavitud donde se ponen más en evidencia las contradictorias valoraciones que surgen en la economía mercantil y ética. Dada la hacienda de su familia, el cautivo Miguel de Cervantes seguramente no valía lo que decían sus cartas de recomendaciones, "no valía" los 500 escudos que su amo iba pidiendo por él, pero, como todo lector puede reconocer, don XE "Don, réciprocité" Quijote parece hablar por su autor al afirmar que con la libertad "no pueden igualarse los tesoros que encierran la tierra ni el mar encubre" (Hutchinson, 2001, p. 82).
La captivité et léconomie qui lui sont liées permettent de comprendre le hiatus qui existe, dans les récits cervantins, entre la valeur réelle de la personne et lestimation qui en est faite (ibid., p. 83).
Du coup, la reine dAngleterre pose la bonne question : lamour de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" est-il à la mesure de la valeur de la personne dIsabela (EI, p. 226) ?
Lopération de piraterie dont a été chargé Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" incite les lecteurs à confirmer, une fois lamant de retour, la valeur inestimable de la belle Espagnole. Autant le gentilhomme que sa reine sont daccord sur ce point : « A ninguna cosa se ha tocado, ni los turcos habían llegado a ella, porque todo lo dedicó el cielo, y yo lo mandé guardar, para Vuestra Majestad, que con una joya sola que se me dé, quedaré en deuda de otras diez naves » (p. 236). Et la reine de confirmer les propos du jeune homme : « Levantaos, Ricaredo respondió la reina, y creedme que si por precio os hubiera de dar a Isabela, según yo la estimo, no la pudiérades pagar ni con lo que trae esa nave ni con lo que queda en las Indias » (ibid.). De fait, la reine ne cède Isabela quen raison du pacte quelle avait précédemment conclu avec Ricaredo (« Dóyosla porque os la prometí »), car, comme le souligne St. Hutchinson, la transaction nest pas équitable : « Ricaredo no puede precisamente darle a la reina lo que de derecho le pertenece » (2001, p. 35). La « especería y otra mercancía de perlas y diamantes » quil rapporte ne lui appartiennent pas ; ils sont la propriété de la couronne dAngleterre. Lexpédition lui a néanmoins permis dobtenir un trésor en propre : les parents dIsabela quil a sauvés dune mort certaine.
Malgré cela, laventure maritime na fait que rendre manifeste laxiologie qui sinsinuait au tout début du récit. Deux énoncés auraient dû nous arrêter :
Con tales razones, con tales encarecimientos subió al cielo las virtudes de Isabela Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , que le pareció a su madre que Isabela era la engañada en llevar a su hijo por esposo (p. 221).
no le faltaba más sino llamarse Isabela la española, para que no me quedase nada de perfección que desear en ella (p. 225).
Lamour impose sans doute le mariage XE "Mariage" ; mais laccomplissement de ce dernier est soumis à condition : lamant se doit de vouer une parfaite admiration XE "Admiración : comme effet lectoral" pour la personne quil désire. Cest lun des sens de la fable anglaise écrite par Cervantès.
Celle-ci, dailleurs, sert à amplifier la lisibilité de ladmiration en tant que valeur de lart daimer exemplaire. Le texte de El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ne disait pas autre chose. Aimer, cest toujours « estimar lo inestimable », avait crié Ricardo dans le jardin dAscanio (AL, p. 116). Lexplicit de la nouvelle achevait de convaincre le lectorat par un nouveau discours rhétorique et délibératif, adressé par Ricardo à son rival XE "Faux-héros" en amour : « Ves aquí, ¡oh Cornelio!, te entrego la prenda que tú debes de estimar sobre todas las cosas que son dignas de estimarse » (p. 158). Mais le héros ne remettra rien à Cornelio, puisque, maître delle-même (« Leonisa es suya » ; « siempre fui mía »), la jeune Sicilienne peut agir en toute conscience et choisir celui qui fut le plus admiratif de sa valeur : Ricardo, qui a su mesurer tout au long de ses aventures « su incomparable honestidad, su grande valor e infinita hermosura » (ibid.).
De notre analyse, deux grands parcours lectoraux se dessinent dans la structure axiologique échafaudée par notre auteur : un parcours féminin et un autre masculin. À la faveur de cette double perspective sur les valeurs sentimentales, Cervantès aide XE "Aide, Auxiliaire" la lectrice et le lecteur à trouver les informations qui leur sont pertinentes. On peut résumer les deux lectures programmées par le tableau suivant :
Parcours fémininParcours masculin
Qui choisir ?Homme virilBeauté XE "Beauté" féminineHomme faisant montre de soumission et sachant déclarer publiquement son engagement amoureuxFemme attachée à sa virginitéLes personnes manifestant un sentiment profondComment agir ?Avec pudeurAvec obstination et générosité XE "Libéralité" Avec gratitude XE "Don, réciprocité" Avec admiration XE "Admiración : comme effet lectoral"
La lecture de ce tableau fait apparaître que lart daimer cervantin, défini par son efficacité matrimoniale XE "Mariage" , est très marqué par une rigueur à la fois éthique (la réciprocité XE "Don, réciprocité" , la libéralité XE "Libéralité" ) et morale (la pudeur). Lexemplarité sentimentale du recueil est policée. Aimer signifie avoir des devoirs envers celle ou celui que lon espère conquérir.
Il peut difficilement en être autrement pour notre auteur. Au carrefour entre le savoir-vivre XE "Savoir-vivre" des humanistes et la courtoisie chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , Cervantès répond à la nécessité dapporter à la jeune République un outil amoureux efficace mais responsable (voir supra : I. 4. B). LArs amatoria composé par le poète Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" était bien trop sulfureux pour correspondre aux impératifs contre-réformistes du temps. J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" , par exemple, déconseillait fortement ce texte, même sil reconnaissait sa parfaite actualité pour la jeunesse :
Por cierto que es de chiflar la locura de los maridos que permiten a sus mujeres leer en tales libros con los cuales aprenden ser más maliciosamente perversas [
]. Platón XE "Platon" desecha de la República que él instituye a los sapientísimos poetas Homero y Hesiodo. Y éstos, ¿qué desonestidad tienen a comparaciones del libro de Ovidio XE "Ovide : Métamorphoses" del Arte de amor, el cual leemos, tenemos en las manos, aprendemos de coro? (1995, p. 63-64)
Peut-être aura-t-on perçu que les valeurs sentimentales défendues dans le recueil exemplaire, quoiquelles ne soient pas dun pragmatisme échevelé, rappellent constamment celles quencourageait Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" . Très habilement, Cervantès recommande en effet, comme son prédécesseur latin, de se garder des philtres magiques XE "Philtres magiques" et dagir avec libéralité XE "Libéralité" , patience et humilité XE "Humilité" . Il apprend, lui aussi, aux femmes à se défier des jeunes hommes efféminés et aux hommes à être admiratifs de leur compagne.
La nuance entre le nouvelliste espagnol et le poète latin réside dans la sincérité sentimentale. Pour Cervantès, il sagit là dune contrainte indispensable à la réussite du couple. La tromperie et largent ne sont que des leurres dont lefficacité en amour est nulle à moyen terme, comme le révèle la très importante nouvelle du Casamiento engañoso.
Pour Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , le mensonge suffit tant quil nest pas apparent ; dans lunivers contique et chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" cervantin, il est plus dangereux quefficace. Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" abuse effectivement Estefanía, mais il ressort de sa conquête amoureuse plus mal en point que conquérant. La fable du « baúl » de Campuzano nest pas sans rappeler la parabole de l« Arca » de J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" :
Ahora hombre se casa con el dinero y el dinero se toma por mujer, que no la mujer [
]. A esta causa vemos tantos casamientos tristes y llenos de mil fatigas y miserias, teniéndose cada uno de las partes por casado con la hacienda, y no con la persona. Cada uno se abraza estrechamente con el Arca, el marido teniendo a la mujer como por manceba, y la mujer al marido por enamorado o adúltero; y no se quieren más de por el vicio. En lo demás, se querrían ver muertos (1995, p. 199).
Le principe énoncé dans la fable cervantine vaut pour les jeunes filles qui seraient tentées par les prouesses dEstefanía, et que les surs de don XE "Don, réciprocité" Miguel avaient expérimentées en leur temps. On retrouve dans la nouvelle la même chute que celle prédite dans De institutione feminae Christianae. J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" insistait pour dire :
Los que pescan con ponzoña fácilmente matan al pescado, y le toman, pero tómanle corrupto y malo. Lo mismo pasa por las que con engaños se casan. La conclusión es ésta, que si hay alguno que sea de tan mal cabeza y tan hueco, que antes quiera tomar la mujer afeitada, requebrada, engañadora, maliciosa, que no a una reposada, callada, quieta, solitaria, llanamente vestida, a ése tal déle, mi vecino, su hija, que yo por cierto no le daré la mía (ibid., p. 196).
Dans El casamiento engañoso, cest une amie dEstefanía qui révèle aux lecteurs la supercherie :
Señor alférez, no sé si voy contra mi conciencia en descubriros lo que me parece que también la cargaría si lo callase; pero, a Dios y a ventura, sea lo que fuere, ¡viva la verdad y muera la mentira! La verdad es que doña Clementa Bueso es la verdadera señora de la casa y de la hacienda de que os hicieron la dote; la mentira es todo cuanto os ha dicho doña Estefanía: que ni ella tiene casa, ni hacienda, ni otro vestido del que trae puesto. Y el haber tenido lugar y espacio para hacer este embuste fue que doña Clementa fue a visitar unos parientes suyos a la ciudad de Plasencia, y de allí fue a tener novenas en Nuestra Señora de Guadalupe, y en este entretanto dejó en su casa a doña Estefanía, que mirase por ella, porque, en efeto, son grandes amigas; aunque, bien mirado, no hay que culpar a la pobre señora, pues ha sabido granjear a una tal persona como la del señor alférez por marido (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 531).
Mentir en amour, espérer faire un mariage XE "Mariage" dargent, tout cela ne conduit quà des déconvenues.
La tradition populaire véhiculait des idées semblables, par la voie des contes de vieille XE "Conseja" , justement. Dans le Casamiento engañoso, Cervantès réutilise lidéologie sous-jacente aux récits du type « La perrita llorona » (AT 1515) : hommes et femmes succombent aisément au péché de lavarice. Ces fables montrent que la femme cède aux avances amoureuses du galant devant les pierreries quil propose, quand lhomme est attiré par de somptueuses demeures. Cervantès, de même, achèvera lavant-dernière nouvelle de son recueil sur ce triste constat : le mariage XE "Mariage" entre Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" et Estefanía ne fut que la confluence de deux cupidités. Le soldat avait été séduit par la maison que la pícara lui avait fait miroiter ; elle, ne pensait quà subtiliser la chaîne en or de son époux.
-D-
Parfaire le couple
(exemplarité héroïque XE "Admiración : Exemplarité héroïque" ) :
les bienfaits du temps initiatique
Lhistoire de Blanche-Neige XE "Contes merveilleux : Blanche-Neige (AT 709)" nous apprend quil ne suffit pas datteindre la maturité physique pour être prêt, intellectuellement et affectivement, à entrer dans lâge adulte, en tant quil est représenté par le mariage XE "Mariage" . Ladolescent doit encore grandir, il faut encore beaucoup de temps avant que soit formée une personnalité plus mûre [
]. Cest à ce moment-là seulement quon est prêt à accueillir le partenaire de lautre sexe et à établir avec lui les relations intimes qui permettent à la maturité adulte de saccomplir.
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées
Les nouvelles cervantines soumettent leurs lecteurs à une initiation amoureuse de plusieurs manières : parce quelles les préparent à laventure de lamour, parce quelles les plongent dans des expériences sentimentales douloureuses et enfin parce quelles distillent un savoir amoureux civilisateur et accessible. On se méprendrait, cependant, si lon pensait que léducation sentimentale échappe, chez Cervantès, à une forme dinitiation à lhéroïsme qui rend lhistoire admirable (voir supra : Chap. IV). Au-delà dune éducation sentimentale commune, les Ejemplares suggèrent aux lecteurs désireux de connaître le camino de perfección de lamant idéal demprunter des routes moins évidentes.
Si les gestes et les comportements appris dans lexpérience initiatique sont efficaces, le degré supérieur de formation et de transformation ne peut être que le cadre même de ces actions, à savoir les modalités qui font de ladite expérience un rite de passage. Sil faut changer pour aimer parfaitement, sil faut, aussi, être sûr du compagnon que lon doit épouser, alors se laisser du temps devient indispensable. Le temps est en effet ce qui, dans la pensée initiatique et féerique, permet une période de transition et de marge nécessaire à la réalisation de la mue.
On se souvient des nombreux symboles qui, récurrents, avaient signalé aux lecteurs la nécessité dobserver une période de marge assez longue (Chap. V). Au sein des Nouvelles exemplaires, ce temps initiatique est lune des valeurs les plus fortes. Ceux qui sy contraignent réussissent, ceux qui lévitent sont rattrapés par le malheur.
Lexpérience de lauteur aurait-elle guidé cet avis ? Nous lignorons, mais il reste que la fonction de la période de marge occupe, effectivement, une place fondamentale dans lidéologie des nouvelles. Elle est le socle qui, tout à la fois, conditionne la connaissance du futur conjoint et accompagne la maîtrise de ses passions.
Connaître le conjoint
Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer" cervantin nest pas celui dOvide. Conditionné par la perspective du mariage XE "Mariage" et les enfantements possibles, lamour cesse dêtre un jeu inoffensif. Les individus, nous dit Cervantès, « jouent gros » sils ne sont pas responsables. Leocadia tombe enceinte (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" contracte la syphilis (CE).
Cest une éducation sentimentale pour stratèges que Cervantès a composée. Le temps de lamour nest pas seulement destiné à captiver et à conserver laimé. Si lamant doit se donner du temps, cest pour observer lautre, « faire lexpérience de lautre », comme les deux premières protagonistes du recueil en donnent limage :
[GT] habéis de cursar dos años en nuestras escuelas, en el cual tiempo me satisfaré yo de vuestra condición, y vos de la mía (p. 55).
[La gitana vieja contó] el concierto que entre Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" y don XE "Don, réciprocité" Juan estaba hecho, de aguardar dos años de aprobación para desposarse o no. Puso en su punto la honestidad de entrambos y la agradable condición de don Juan (p. 102)
[Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ], con vergüenza y con los ojos en el suelo, le dijo que por haberse considerado gitana, y que mejoraba su suerte con casarse con un caballero de hábito y tan principal como don XE "Don, réciprocité" Juan de Cárcamo, y por haber visto por experiencia su buena condición y honesto trato, alguna vez le había mirado con ojos aficionados (p. 104).
[AL] podría ser que hacer ahora la experiencia me pusiese la verdad delante de los ojos el desengaño
quizá la experiencia te dará a entender cuán llana es mi condición y cuán humilde (p. 146)
si quedas desto satisfecho, bien lo estarás de lo que de mí te ha mostrado la experiencia cerca de mi honestidad y recato (p. 158).
Les contes cervantins, La gitanilla, El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et les autres, présentent la spécificité de restreindre le schème narratif de la « tâche difficile XE "Tâche difficile" » à une épreuve temporelle. La raison quavait repérée Léon lHébreux est évidente : « el amor no se puede fingir ni negar durante demasiado tiempo » (1993, p. 320). De ce fait, lart daimer cervantin na plus rien à voir, sur le fond, avec celui du poète latin. En empruntant au conte et au folklore limportance du rite initiatique, lauteur espagnol a redéfini les bases de lamour, qui deviennent, dès lors, une activité fortement rationnelle, où priment lobservation attentive du conjoint et la préparation inéluctable au mariage XE "Mariage" . Le leitmotiv des « deux ans » résonne dans le recueil comme une injonction : ils constituent le cadre indispensable au « bon amour ».
Deux personnages, dans les Ejemplares, ne respectent pas le principe initiatique de la période dessai. Il sagit de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" et de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" . Il est marquant de voir avec quelle célérité les deux personnages passent de lénamourement au mariage XE "Mariage" . Carrizales connaît de son épouse ce quen disent ses parents ; il recueille bien des informations, mais néprouve pas, dans les faits, sa promise. Tout saccomplit dans les plus brefs délais, et dans une même phrase : « Despidiéronse, informáronse las partes, y hallaron ser ansí lo que entrambos dijeron; y, finalmente, Leonora quedó por esposa de Carrizales, habiéndola dotado primero en veinte mil ducados: tal estaba de abrasado el pecho del celoso viejo » (p. 331). De façon significative, Cervantès instille la jalousie XE "Jalousie (masculine)" dans son personnage dès le mariage conclu (dans la phrase suivante), montrant que les parents auraient évité un tel malheur à leur fille sils ne sétaient pas autant empressés à célébrer le mariage :
El cual, apenas dio el sí de esposo, cuando de golpe le embistió un tropel de rabiosos celos, y comenzó sin causa alguna a temblar y a tener mayores cuidados que jamás había tenido. Y la primera muestra que dio de su condición celosa fue no querer que sastre alguno tomase la medida a su esposa de los muchos vestidos que pensaba hacerle; y así, anduvo mirando cuál otra mujer tendría, poco más a menos, el talle y cuerpo de Leonora, y halló una pobre, a cuya medida hizo hacer una ropa, y, probándosela su esposa, halló que le venía bien (ibid.).
Le déroulement des procédures matrimoniales XE "Mariage" de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" est encore plus significatif. La seconde entrevue entre le militaire et Estefanía suffit à déterminer le mariage :
En resolución, aquella vez se concertó nuestro desposorio, y se dio traza cómo los dos hiciésemos información de solteros, y en los tres días de fiesta que vinieron luego juntos en una Pascua se hicieron las amonestaciones, y al cuarto día nos desposamos, hallándose presentes al desposorio dos amigos míos y un mancebo que ella dijo ser primo suyo, a quien yo me ofrecí por pariente con palabras de mucho comedimiento (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 527).
Comme lexplique J.-M. Laspéras XE "Laspéras, Jean-Michel" , peut-on imaginer mariage XE "Mariage" plus en accord avec la légalité religieuse, plus respectueuse des derniers canons conciliaires : « [la] plus parfaite légalité entoure cette union ; information de célibat, publication des bans, bénédiction du prêtre, présence de trois témoins. Elle est dailleurs nécessaire pour justifier le lien authentique et indélébile auquel fait allusion le Capitaine » (1987, p. 277). Pourtant, cest le mariage de Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et de Leocadia que le recueil célèbre : « [Doña Estefanía dijo] al cura que luego luego desposase a su hijo con Leocadia. Él lo hizo ansí, que por haber sucedido este caso en tiempo cuando con sola la voluntad de los contrayentes, sin las diligencias y prevenciones justas y santas que ahora se usan, quedaba hecho el matrimonio, no hubo dificultad que impidiese el desposorio » (FS, p. 322). Et le résultat de ce mariage à lancienne est stupéfiant : les mariés « muchos y felices años gozaron de sí mismos, de sus hijos y de sus nietos, permitido todo por el cielo y por la fuerza de la sangre (p. 323). Celui de notre officier est bien plus douloureux, on sen souvient. Mais faut-il sen étonner ?
Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" a respecté les règles sociales du mariage XE "Mariage" , mais non les règles humaines de lamour. Il sest affranchi de la principale : prendre le temps de connaître sa partenaire. Campuzano est, comme le voulait Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , un soldat en amour, comme dans la vie (1974, p. 65) : il a agi avec Estefanía « como soldado que está en víspera de mudar » (p. 525). Mais lart militaire le dessert dans cette entreprise gigantesque quest le mariage, car il sagit, au Siècle dor, de lassociation sacrée de deux personnes jusquà la mort. Les conséquences désastreuses de la rapidité dont il a fait preuve pour inciter Estefanía à se marier au plus vite (« apuré a mi señora doña Estefanía de Caicedo », ibid.) se font ressentir presque immédiatement, comme dans la Novela del celoso extremeño. Le septième jour de son mariage, Campuzano se réveille en devant changer de maison : il passe dune luxueuse bâtisse à un misérable appartement (« aposento estrecho », p. 530). Campuzano découvre que son épouse est une pícara et que le prétendu « cousin » de celle-ci était, en fait, son concubin habituel (« supe que se había llevado a doña Estefanía el primo que dije que se halló a nuestros desposorios, el cual de luengos tiempos atrás era su amigo a todo ruedo », p. 533).
Ainsi, Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" et Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" viennent-ils corroborer, par la pièce tragique quils représentent, lintérêt qui existe à respecter lart daimer que les autres nouvelles mettent en uvre sur le mode féerique. Ils confirment lefficacité du rite comme modèle daction, la pertinence de la patience comme cadre de vérification amoureuse. Connaître celui ou celle que lon aime est une necessité que P. Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , lui-même, avait énoncée dans ses Asolanos :
que así como no todos son nuestros amigos los que llamamos amigos, así tampoco son siempre amantes todos los que pensamos serlo. El cual error, así en los amigos como en los amantes, cuanto es menos conocido, tanto es más grave, porque como se ve algunas veces acaecer, que aquel que más amigo se nos muestra el rostro, mayor enemigo se nos esconde en el corazón (1990, p. 261).
Ce temps, certes toujours long pour lamoureux, est fondamental non seulement pour ne pas sattacher à un mauvais parti mais, aussi, pour lui-même. La relation amoureuse et matrimoniale XE "Mariage" , malgré lidéalisme que lon peut lui prêter, présente une difficulté importante que la Novela del celoso extremeño met en relief. Il sagit de la jalousie XE "Jalousie (masculine)" . Cette affection, on le sait, préoccupe particulièrement notre auteur dans ses récits (Piluso, 1967, p. 135-139). Lécriture exemplaire quil se propose de mener dans le recueil de 1613 savère, dès lors, dun grand intérêt. Les Ejemplares ne posent pas seulement la question de la jalousie, elles y apportent, grâce à larsenal du patron initiatique et féerique, des solutions.
Avoir confiance XE "Confiance et défiance" dans le conjoint (dissiper la jalousie XE "Jalousie (masculine)" )
La nouvelle chargée par Cervantès de guérir le mal de jalousie XE "Jalousie (masculine)" ne peut pas être El curioso impertinente ou El celoso extremeño. La structure tragique de ces deux récits est incapable de présenter les solutions à apporter à ce trouble. La nouvelle du Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" tout au plus, met en garde contre le danger de lobsession masculine.
Par contre, les deux récits brefs signalent que la jalousie XE "Jalousie (masculine)" de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" ou les incertitudes dAnselmo, sont parfaitement compréhensibles. Au-delà de la beauté de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" et de Leonora, les lecteurs, comme les deux maris de fiction, nont aucune idée précise sur les réactions que les femmes auraient face aux sollicitations masculines. Au regard des autres nouvelles exemplaires, le Celoso signale implicitement que seule une période initiatique préalable aurait permis à Carrizales davoir le cur net sur la jeune fille quil a rencontrée au balcon de la maison familiale
En effet, si la chasteté prématrimoniale est, pour Cervantès, un bon indicateur de la fidélité postmatrimoniale (voir supra), observer sa bien aimée le temps de constater sa résistance aux assauts masculins nest pas inutile : cela permet, une fois marié, dêtre rassuré sur le comportement vertueux de son épouse.
Cest donc, évidemment, la première nouvelle du recueil qui a pour fonction de présenter les avantages de la vie commune et de la période dobservation avant daccepter définitivement le « joug matrimonial XE "Mariage" ». Dans La gitanilla, Cervantès met en scène lintérêt de la durée initiatique pour lamoureux. Elle ne sert pas exclusivement les intérêts de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" . Le noviciado quelle propose intéresse également Andrés, qui semble, en fait, bien trop emporté par sa passion (voir supra : VII, 1). Avant même darriver au campement des gitans, le héros subit lattaque de la jalousie XE "Jalousie (masculine)" : de la poche de Preciosa était tombé un poème composé par un jeune page madrilène. Heureusement, le temps passé avec Preciosa commence à produire son effet. Andrés prend la mesure de lhonnêteté de la jeune fille. Cette vertu, qui était une évidence pour les lecteurs qui avaient suivi Preciosa depuis le début du récit, le devient aussi pour le gentilhomme. La première preuve de fidélité et damour se manifeste grâce à lintrusion du narrateur. Il prévient Preciosa : « Llegaos a él en hora buena, y decilde algunas palabras al oído, que vayan derechas al corazón y le vuelvan de su desmayo. ¡No, sino andaos a traer sonetos cada día en vuestra alabanza, y veréis cuál os le ponen! » (GT, p. 66). La belle gitane sexécute et rassure Andrés (p. 67).
Lorsque le page réapparaît, Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" prend les devants et avertit Andrés que sa présence pourrait être due à lamour quil lui avait manifesté à Madrid
Apenas se apartaron dél, cuando Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" llamó a Andrés aparte y le dijo:
- ¿Acuérdaste, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , de un papel que se me cayó en tu casa cuando bailaba con mis compañeras, que, según creo, te dio un mal rato?
- Sí acuerdo respondió Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , y era un soneto en tu alabanza, y no malo.
- Pues has de saber, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" replicó Preciosa, que el que hizo aquel soneto es ese mozo mordido que dejamos en la choza; y en ninguna manera me engaño, porque me habló en Madrid dos o tres veces, y aun me dio un romance muy bueno. Allí andaba, a mi parecer, como paje; mas no de los ordinarios, sino de los favorecidos de algún príncipe; y en verdad te digo, Andrés, que el mozo es discreto, y bien razonado, y sobremanera honesto, y no sé qué pueda imaginar desta su venida y en tal traje.
- ¿Qué puedes imaginar, Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ? respondió Andrés. Ninguna otra cosa sino que la misma fuerza que a mí me ha hecho gitano le ha hecho a él parecer molinero y venir a buscarte. ¡Ah, Preciosa, Preciosa, y cómo se va descubriendo que te quieres preciar de tener más de un rendido! Y si esto es así, acábame a mí primero y luego matarás a este otro, y no quieras sacrificarnos juntos en las aras de tu engaño, por no decir de tu belleza.
- ¡Válame Dios respondió Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , Andrés, y cuán delicado andas, y cuán de un sotil cabello tienes colgadas tus esperanzas y mi crédito, pues con tanta facilidad te ha penetrado el alma la dura espada de los celos! Dime, Andrés: si en esto hubiera artificio o engaño alguno, ¿no supiera yo callar y encubrir quién era este mozo? ¿Soy tan necia, por ventura, que te había de dar ocasión de poner en duda mi bondad y buen término? (p. 80-81)
Loin de faire usage de la dissimulation, Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" se confie pleinement à son amant et profite de leur vie commune pour trouver finalement une solution à ce problème :
para más satisfación tuya, pues ya he llegado a términos de satisfacerte, de cualquiera manera y con cualquiera intención que ese mozo venga, despídele luego y haz que se vaya, pues todos los de nuestra parcialidad te obedecen, y no habrá ninguno que contra tu voluntad le quiera dar acogida en su rancho; y, cuando esto así no suceda, yo te doy mi palabra de no salir del mío, ni dejarme ver de sus ojos, ni de todos aquellos que tú quisieres que no me vean. Mira, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , no me pesa a mí de verte celoso, pero pesarme ha mucho si te veo indiscreto (p. 81-82).
La solution choisie par la « petite gitane » est déterminante. En exprimant son souhait déloigner le page du campement, elle montre quelle change de comportement, quelle est prête, pour Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , à perdre la liberté XE "Liberté (en amour)" de côtoyer qui bon lui semble, ce quelle était habituée à faire au début du récit (« me has de conceder la palma de honesta y recatada, y de verdadera en todo estremo », p. 82).
La période dinitiation amoureuse aura donc été profitable à Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , autant quà Preciosa. À la fin de lhistoire, si la jeune fille est finalement tombée sous le charme du gentilhomme, de son côté, Andrés sait désormais que sa promise souhaite, à la fois, farouchement défendre sa pudeur (« yo te doy mi palabra de no salir del mío, ni dejarme ver de sus ojos ») et mettre tout en uvre pour freiner la jalousie XE "Jalousie (masculine)" de son compagnon. Si le gentilhomme ne peut empêcher la réaction émotionnelle et spontanée de la jalousie (voir p. 103), il peut, à présent, vivre avec lassurance de la vertu de son « amie » : « la satisfación que Preciosa le había dado le parecía ser de tanta fuerza, que le obligaba a vivir seguro y a dejar en las manos de su bondad toda su ventura » (p. 82).
Pour la lectrice, le comportement de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" se révèle exemplaire (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ). La réaction immédiate, lencouragement, la sincérité, le dialogue sont autant de repères adressés à la jeune Ariane pour libérer tout homme qui, à la manière de Thésée, serait enfermé dans le labyrinthe XE "Labyrinthe" de la jalousie XE "Jalousie (masculine)" . Pour le lecteur, la nouvelle exprime un héroïsme de lamour. Andrés ne réchappe jamais aux attaques de la jalousie. Mais delle dépend justement lhéroïcité du personnage. Prisonnier de sa physiologie, Andrés est condamné à devoir dépasser ses propres démons. Se surpasser signifie, pour lui, non pas tant laisser à la passion le temps de se dissiper mais, plutôt, saccommoder de la jalousie et agir avec intelligence malgré les brusques assauts de cette passion. La « tâche difficile XE "Tâche difficile" » dAndrés, son « épreuve principale » est, ainsi, complètement humaine et tout à fait héroïque.
Les conseils qui se dégagent de laventure de la jalousie XE "Jalousie (masculine)" relèvent dailleurs de lunivers chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" . Cest de courage et de confiance XE "Confiance et défiance" en soi dont a besoin le noble sévillan dans son combat XE "Combat" contre lui-même. LorsquAndrés entend la composition du poète madrilène, Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" lui glisse à loreille : « ¡Gentil ánimo para gitano! ¿Cómo podréis, Andrés, sufrir el tormento de toca, pues no podéis llevar el de un papel? » (p. 67). Les vers quelle prononce immédiatement après, plus quune incantation magique, sont une incitation à la confiance dans ses propres forces, seules garantes du courage nécessaire pour affronter efficacement la jalousie.
Le test final permet de montrer que le sentiment de jalousie XE "Jalousie (masculine)" a beau être irrépressible, rien nempêche la raison de le contrer. Quand le Corrégidor de Murcie demande à Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" si Preciosa était effectivement son épouse, le sang du jeune amoureux ne fait quun tour. Cette première réaction, néanmoins, ne dure pas. Le caballero contre-attaque :
imaginó que el corregidor se debía de haber enamorado de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ; pero [
] respondió:
- Si ella ha dicho que yo soy su esposo, es mucha verdad; y si ha dicho que no lo soy, también ha dicho verdad, porque no es posible que Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" diga mentira (p. 103-104).
Lexemplarité narrative de la nouvelle met en évidence que la solution à la jalousie XE "Jalousie (masculine)" nest pas dans la construction dune prison pour la future épouse, mais dans un travail sur soi-même, une entreprise profondément courtoise aidant à réguler lémotion et à conserver des rapports policés avec autrui. Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" a répondu au Corrégidor avec mesure et intelligence.
Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" avait signalé à son compagnon que lintelligence serait un autre allié, complémentaire du courage, dans la lutte contre les émotions (« Mira, Andrés, no me pesa a mí de verte celoso, pero pesarme ha mucho si te veo indiscreto », p. 82). Son terrain dentrainement avait été la discussion avec Clemente. Le dialogue mené par Andrés doit obliger le jeune page à lui révéler si sa présence est motivée par son amour pour Preciosa. Avec tact, Andrés conserve son calme et réussit à connaître les intentions de Clemente, avec qui il finit par se lier damitié.
Le héros agit à lopposé de son double sévillan, Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" , qui, lui, sétait retiré de la société. Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , au contraire, signale par lamitié quil sy enracine pleinement et quil fait participer Preciosa à la joie des relations humaines (p. 90-94). Il a subi un rite de passage, layant conduit à plus de maturité ; il lui est à présent impossible de dire, comme certains personnages de la pastorale, quil est le jouet des enfantillages de Cupidon XE "Contes merveilleux : Eros et Psyché (AT 425)" (« Preciosa [
] en Clemente halló disculpa la intención de Andrés, que aún hasta entonces no la había hallado, juzgando más a mocedad que a cordura su arrojada determinación », p. 94). Il se positionne en exemple pour ceux qui souhaitent défaire les enchantements de la jalousie XE "Jalousie (masculine)" , en véritable héros moderne. Moderne, car, face à Clemente, Andrés na pas agi avec limpulsivité enfantine dun caballero irréfléchi. Le parallèle avec ce type de comportement immature et préjudiciable est mis en exergue par Clemente lui-même ; on apprend quil a été obligé de fuir la Cour car son maître, un caballero qui fut pris dune jalousie subite, avait tué à lépée deux hommes qui sétaient approchés de sa belle (p. 85). Le maître de Clemente « se fue la vuelta de Aragón, con intención de pasarse a Italia, y desde allí a Flandes, hasta ver en qué paraba el caso ». Le page, symboliquement, explique quil ne voulut pas suivre son maître. Si leur route se sépare et que Clemente achève son voyage en trouvant dans la personne dAndrés un nouvel ami, cest sans doute pour faire comprendre au lecteur attentif quAndrés incarne la bonne jalousie, maîtrisée par les règles du courage et de lintelligence courtoise.
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Archaïque chez les chevaliers, invraisemblable chez les bergers, intéressé chez les gueux, lascif chez Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , quasi inexistant chez les saints, lamour avait perdu, pour Cervantès, sa capacité à se déployer de façon exemplaire dans la littérature récréative de lépoque. Quant aux traités qui évoquent cette question, ils savèrent enclins tantôt à lascétisme, tantôt à labstraction. Les nouvelles de 1613 sont loccasion, pour notre auteur, de proposer quelques pistes pratiques. Les Ejemplares offrent un triple enseignement : une lucidité aux novices du sentiment, des remèdes aux victimes de lamour et des stratégies conquérantes pour tous. Grâce aux scénarios de conte de fées, choisir sa Fiancée et reconnaître le Prince Charmant sont au programme de linitiation cervantine. Mais le grand intérêt des Ejemplares réside dans limportance donnée à lexpérience. Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer" proposé se garde, en effet, dêtre un rappel des règles post-tridentines, fort lacunaires sur le registre sentimental ; Cervantès prône plutôt la nécessité de suivre une véritable initiation sentimentale, dont il tente de donner quelques règles.
No de la imaginación
este trato se sacó,
que la verdad lo fraguó
bien lejos de la ficción.
Dura en Argel este cuento
de amor y dulce memoria,
y es bien que verdad y historia
alegre al entendimiento.
Y aún hoy se hallarán en él
la ventana y el jardín.
Y aquí da este trato fin,
que no le tiene el de Argel.
Cervantès, Los baños de Argel
Au terme de ces recherches sur la lecture des Nouvelles exemplaires, on aura mesuré lampleur de la réflexion cervantine concernant le fonctionnement et la portée des uvres récréatives. Quand le recueil est publié, en 1613, le domaine de la fiction est affecté par des bouleversements considérables. La multiplication des presses et des maisons dédition favorise le développement de la lecture solitaire. Pour autant, la lecture communautaire ne disparaît pas, loin de là. Écrire des nouvelles signifie donc suivre la double vie de limprimé : la taille réduite du volume (in-8°, in-12°) facilite son transport dans la faldriquera et sa lecture en extérieur, à lécart ; quant à la courte durée de la narration, elle prête la nouvelle à sinsérer dans les réunions sociales sous forme de lecture publique. Ces deux paramètres sont lourds de conséquences, puisque, dans le premier cas, la lecture bénéficie de lintense investissement des trois puissances de lâme (entendimiento, imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" , memoria), avec lavantage dune meilleure perception de la qualité artistique, littéraire, de luvre (« gala y artificio », DQ II, 44). Dans le second cas, la nouvelle, prise dans une relation de groupe, devient objet de débats pour la multiplicité des auditeurs.
Douée dune force propre, la nouvelle nen conserve pas moins les caractéristiques fondamentales de la lecture de tout texte en prose. Et, de ce point de vue là, également, il faut avouer létonnante lucidité cervantine. Notre auteur ne dispose pas des connaissances actuelles concernant le fonctionnement de lesprit, mais, par rapport à nous, il a lavantage de ne point être soumis à la « doctrine de la centralité du texte ». Du coup, grâce aux explications psycho-physiologiques de lépoque, il anticipe ce que les sciences expérimentales daujourdhui apportent à la théorie de la lecture. Dans un récent ouvrage qui fait le point sur la question de la fiction à laube de lâge moderne, Ariane Bayle se demande si « la figure ancienne denargeia nest pas un nom possible pour ce que J.-M. Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" nomme aujourdhui "immersion fictionnelle" ? » (2004, p. 174). Chez Cervantès, à tout le moins, leffet denargeia couvre effectivement la majeure partie du spectre fictionnel. L« enchantement » romanesque dépend étroitement des pouvoirs de limaginativa, qui transforment les stimuli textuels en représentations mentales. Mais limiter leffet textuel à la seule dimension iconique est réducteur. À une époque où la lecture « silencieuse » est vocalisée et où la lecture publique reste active, le signifiant textuel se double dun signifiant sonore, voire « théâtral » (Zumthor, 1987), et nourrit la fiction dune plus-value esthétique supplémentaire. Très influencé par les théories médicales de lépoque et en tant quauteur lui-même, Cervantès perçoit en outre que la lecture peut être envisagée sous les deux angles de la création et de la réception : le premier pôle, renvoyant à une lecture visée, programmée, correspondrait à létude rhétorique ; le second pôle, réfère, quant à lui, à la lecture réelle et son analyse dépend de données historiques et scientifiques (sociologie, psychologie, éthologie, anthropologie, etc.). Ces deux axes, que justifient lapproche cervantine du fait esthétique et les sciences expérimentales actuelles, permettent alors de configurer un modèle danalyse du récit bref cervantin. Du point de vue auctorial (pôle I), il est apparu que les jeunes en âge de se marier font partie des cibles privilégiées par les Ejemplares et que la colère XE "Colère (personnage)" et la mélancolie sont des états physiologiques que le recueil se propose de traiter. Du côté des lecteurs (pôle II), la notion de pertinence a permis de rendre compte de lactivité sélective qui caractérise la lecture : chaque lecteur sattarde et retient des passages précis de la fiction au détriment dautres séquences narratives. Le clivage homme/femme, par exemple, est très net chez Cervantès.
Avec Don Quichotte, plus particulièrement, les romans de chevalerie sont pris à partie, en compagnie des romans pastoraux. Derrière la critique amusée, se détache une conscience de lexemplarité périlleuse que fait courir ce type de narration. Les textes dans le sillage dAmadís de Gaula sont principalement accusés de provoquer une fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" pour un archaïsme obsolète. La prose pastorale, qui concentre lattention des lecteurs sur le sujet amoureux, leur fait croire que lamour est une force irrépressible dont les conflits ne trouvent de solutions quà lintérieur de la fiction et à « coup de baguette magique ». En somme, cest bien dexemplarité dont il est question dans le roman de 1605 : les fictions du XVIe siècle ont des effets pervers. Les jeunes, essentiellement, sont tentés par les exemples violents et/ou lascifs des prestigieux héros de la chevalerie littéraire ; et, lorsquils ne succombent pas à la tentation, la longueur et labondance de ces romans leur font perdre, sils restent prisonniers de la séduction livresque, le sens du réel et de la vie sociale.
Les Nouvelles exemplaires, pensons-nous, répondent à cette double inquiétude cervantine. Par rapport au livre romanesque, le recueil nouvellier jouit dun avantage certain, celui de lautonomie des narrations. Ensemble hétérogène de récits, le recueil nest pas assujetti à une progression de lecture : il correspond aux modalités de la lecture brève imposées par le labeur quotidien et, à la fois, assure la liberté XE "Liberté (en amour)" du lecteur, qui, ainsi, est maître de lordre de lecture des histoires. Le refus cervantin du cadre englobant exploite ces deux versants de la lecture et joue de leutrapélie. Les Ejemplares, conçues sur lexemple des miscellanées, rompent résolument avec les ensembles narratifs interminables des romans et de leurs cycles mais, aussi, des recueils italiens à la mode. Cest perceptible : le recueil reflète un sens aigu de la responsabilité auctoriale. La publication en recueil, parce quelle marque une évolution vis-à-vis de la circulation anonyme, manuscrite et indépendante des nouvelles (miscellanée de Porras de la Cámara), place les récits sous lautorité de Cervantès, devenu célèbre depuis 1605. Autographes, les nouvelles peuvent déployer leur exemplarité esthétique : le nom dauteur incite à être attentif à la mise en prose des histoires, tout comme ladmiración ressentie peut, in fine, servir à une prise de conscience de l« artifice » narratif et, donc, de l« inventivité » auctoriale (CP) XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" .
La responsabilité de Cervantès sexerce aussi, et surtout, dans la cohérence poétique du projet nouvellier. Le choix de la brièveté implique, avec lui, celui du contenu des récits. On a parfois soutenu que le récit bref ne disposait pas de poétique spécifique, comme a pu en connaître la fiction épique grâce aux textes dAristote. En fait, cest tout le contraire. Avant le traité de Francesco Bonciani, censé légitimer le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" et lui trouver une assise théorique (1574), le récit bref avait été défendu par Jean Boccace, lui-même, dans sa Généalogie des dieux païens XE "Boccace, Jean : Généalogie des dieux païens" . Lauteur florentin y expliquait que les récits mythologiques, les fables ésopiques, les exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" extraits dHomère ou de Virgile et les contes de grands-mères étaient fort utiles pour la République, quils abreuvaient dexemples allégoriques. En Espagne, le Cisne de Apolo XE "Carvallo, Luis Alfonso de (Cisne de Apolo)" de Luis Alfonso de Carvallo (1602) manifeste, également, lintérêt que présentent ces « ficciones fabulosas », dont l« obscurité » oblige les lecteurs à plus de réflexion sils veulent découvrir lexemplarité cachée des récits. Or, cest précisément dans cette veine qua exploitée Cervantès pour construire ses nouvelles.
Parallèlement à lécho que notre auteur peut donner à la pensée humaniste, notre « archéologie » nouvellière met au jour la prééminence du substrat féerique dans la constitution des Ejemplares. Au-delà des motifs contiques que plusieurs critiques avaient relevés, les nouvelles sont composées selon une technique propre aux conteurs populaires, doù la nette préférence pour la structure des contes de fées et, dans une moindre mesure, pour la mythologie tragique.
Cette prégnance de la conseja et du modèle critiqué par quelques théoriciens de la fable milésienne pourrait surprendre. Par ce biais, pourtant, Cervantès imprime sa marque. Il est probable, dune part, quil ait perçu limmense intérêt lectoral que renfermait la ficción fabulosa : malgré son invraisemblance XE "Vraisemblance" caractéristique, ce genre narratif sait toucher les publics les plus divers, des lecteurs les plus jeunes et les moins lettrés aux plus discretos. Ensuite, le récit archaïque garde toujours précieusement cette part de magie essentielle à ladmiración. Forgée dans la matière du conte, la nouvelle ressortit pleinement à la poésie si chère au personnage de Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" , cette poésie qui renferme en elle toutes les sciences : « porque de todas se sirve, de todas se adorna, y pule y saca a luz sus maravillosas obras, con que llena el mundo de provecho, de deleite y de maravilla » (LV, p. 282).
Le conte merveilleux répond, dautre part, à un souci plus spécifiquement auctorial. Si les romans chevaleresques, pastoraux et picaresques étaient criticables, il suffisait à Cervantès, pour pallier ce handicap, de recourir à leur ancêtre narratif commun : la fable milésienne, à laquelle étaient rattachés autant Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" que Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" . Cet aïeul avait de quoi être respectable. Son atout était dallier fermement le consejo à la conseja. Depuis Platon XE "Platon" , la fable en tant que récit invraisemblable était « posada antigua de la philosophía », comme lassurait Pedro Sánchez de Viana XE "Ovide : Métamorphoses" . Pour Aristote XE "Aristote" et Ovide, la tragédie mythologique était, en outre, un vecteur idéal pour provoquer intelligemment lesprit humain. Enfin, dans le champ de la tradition populaire, le conte traite les problèmes que la société ne cesse de se poser génération après génération. Exemplaires, les Nouvelles le sont prioritairement parce quelles mêlent des exemples de rétributions positives (féeriques) et négatives (tragiques) permettant dévaluer les actes commis par les protagonistes. Ces deux architectures sont le prolongement dune philosophie éducative qui juge que limagination humaine est seulement convaincue par la représentation mentale du bonheur éternel et du châtiment perpétuel, comme le soutenait, déjà, en 1501, Jean-François Pic de la Mirandole dans son traité sur limagination : « il nous faut mettre sous les yeux le double châtiment que les théologiens nomment "châtiment des sens", si nous sommes vaincus par la volupté, et, à linverse, si nous en triomphons, nous représenter des récompenses éternelles » (2005, p. 71). Ainsi, faut-il comprendre les déclarations initiales de Cervantès dans son prologue : « que si por algún modo alcanzara que la lección destas novelas pudiera inducir a quien las leyera a algún mal deseo o pensamiento, antes me cortara la mano con que las escribí que sacarlas en público ». Cervantès écrit en marge de lexemplarité, courante chez ses contemporains, du desengaño pour lui préférer la poétique tragique, dont leffet de répulsivité doit servir à éviter toute forme de fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" et dimitation pour les protagonistes. Mais, lexemplarité, rappelons-le, sappuie avant tout sur la formule féerique. Il sagit là du trait distinctif des nouvelles au regard des autres récits brefs cervantins, comme Lope de Vega le reconnaissait lui-même. On aura observé, à ce propos, que les deux nouvelles qui apparaissaient dans le manuscrit Porras, ainsi que les trois séquences quichottesques que nous avons retenues, sont moins marquées par la poétique du conte merveilleux. Seul le recueil de 1613 exprime la quintessence de lexemplarité cervantine. Aussi peut-on soupçonner Cervantès davoir anticipé sa réussite. Puiser aux sources des récits brefs archaïques, cétait avoir la garantie dobtenir le succès populaire et les louanges de la critique : si les fables anciennes avaient franchi les barrières du temps, ses nouvelles ne peuvent-elles pas satisfaire la soif de merveille et de tragique du public et, conjointement, contenter les doctes avides de grandeur artistique et morale ?
Toujours est-il que le « secret » de notre auteur tient à ce savant croisement entre deux formes distinctes de valorisation de lexpérience : celle des humanistes, qui reprochaient aux lettrés de se contenter du savoir livresque, et celle de lesprit archaïque, qui, de son côté, estimait que seule la souffrance faisait lhomme. Porté par cette double philosophie, Cervantès retrouve les bases de la pensée initiatique. Les Nouvelles exemplaires ne se limitent pas à entraîner systématiquement leurs protagonistes dans des rites de passage : leurs lecteurs, à la faveur dune poétique redevable au conte et à la tragédie, doivent également subir, sur le mode fictionnel, une expérience intense, destinée à leur faire comprendre que la maturité et le bonheur requièrent préalablement une période dattente et de souffrance. Enrôlés dans ce simulacre, les lecteurs peuvent recevoir toute lexemplarité civilisatrice qui se trouve aux fondements du rite initiatique : ils apprennent à anticiper lavenir (exemplarité anticipatrice XE "Exemplarité : Exemplarité anticipatrice" ), à se connaître (exemplarité spéculaire XE "Exemplarité : Exemplarité spéculaire" ) et à agir (exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" ).
Grâce à la méthodologie analytique récemment développée par V. Jouve XE "Jouve, Vincent" , les différentes valeurs distillées lors de linitiation lectorale ont pu affleurer. De létude que nous avons menée, ressortent deux axes principaux déducation : linitiation à lhumanité et léducation sentimentale. Manifestement, dans le recueil de 1613, Cervantès dépasse la critique du roman de chevalerie pour proposer quelques normes dune « chevalerie » modernisée. Cette fois-ci, nos héros ne partent pas en guerre dans un monde de privilégiés, peuplé de châteaux surannés : le chevalier cervantin officie au cur de la cité. Ainsi, peut-il être létalon accessible de la nouvelle « civilisation des murs » qui se mettait progressivement en place, sous linfluence des premiers traités de savoir-vivre XE "Savoir-vivre" . Le choix de la ficción fabulosa était parfaitement justifié : depuis lAntiquité dEsope et de Platon XE "Platon" , la fable était reconnue pour sa capacité à évoquer le politique, la vie dans la polis.
Malgré tout, le centre de linitiation cervantine reste dordre amoureux et matrimonial XE "Mariage" . Les six livres de La Galatée dressaient un tableau relativement sombre de lamour, traversé par le trouble et la mort. La conseja se révélait, alors, fort pertinente pour traiter la question sentimentale : sa trame permet à Cervantès de conduire nos protagonistes vers dheureux mariages en les contraignant à adopter une posture volontariste à lopposé du statisme propre aux héros mélancoliques voire suicidaires du roman sentimental, chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" ou pastoral. Le répertoire ovidien complétait subtilement la matière folklorique ; lauteur des Métamorphoses et de lArt daimer, quoique dénigré par certains, restait en effet une référence incontestée sur le sujet amoureux. Cervantès, sur les traces des conteurs et dOvide, a composé son recueil comme un « terrain dentraînement » amoureux. Les Ejemplares ne visent pas seulement à empêcher une naïveté préjudiciable à lamant, elles lui prodiguent des conseils pour garder espoir XE "Espoir, espérance" et sortir de situations complexes et, à la fois, pour constituer le couple : on apprend à choisir le bon partenaire autant quà le conquérir. En résumé, la plupart des nouvelles autonomes constituent autant de « variations » sur lamour permettant à chaque lecteur de trouver une réponse précise à la situation particulière qui est la sienne, du refus de laimé jusquau viol, en passant par lopposition parentale et la présence dun concurrent. Loriginalité cervantine réside dans la création de nouvelles qui abritent en un même récit le parcours masculin et son complément féminin, quand le conte tendait à la division Masculine folktales/Feminine Folktales : chaque nouvelle propose un parcours narratif à double entrée permettant à chacun des sexes de trouver un chemin exemplaire propre. Au bout du compte, les Ejemplares se démarquent de La Galatée comme de Don Quichotte. Ni Elicio (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" ), ni Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez (Cautivo), ni Eusebio XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (Leandra) ne concluent leur aventure par le mariage. En fait, la brièveté des nouvelles se met, dans les cas amoureux, au service de la clôture narrative et de lexpression de la réussite humaine. Clairement autonomes les unes vis-à-vis des autres, les Nouvelles exemplaires renferment, chacune, comme cela avait été signalé dans le prologue, une exemplarité spécifique, que les recoupements entre elles ne servent quà renforcer. Plus largement, la brièveté profite à lexemplarité : plus resserrée, la structure rétributive gagne en lisibilité, sans que lextraction dune moralité soit nécessaire, grâce à la densité du symbolisme féerique ou tragique qui supporte la vaste gamme des valeurs éthiques, sociales et sentimentales. Juan de Solís Mejía ne pouvait donc quêtre élogieux dans son poème dédicatoire (« Rica y pomposa vas, filosofía,/ y dotrina moral, con este traje, no habrá quién de ti burle o te desprecie »), lui qui avait goûté dans le recueil le « mystère XE "Mystère, énigme" » que Cervantès demandait de percevoir.
On laura compris, loriginalité dont nous parlons sentend depuis la perspective du conteur. La philosophie exemplaire est archaïque : elle appartient à celle-là même quévoquait A. Quijano dans son discours sur lâge dor (DQ I, 11). Jacob et Wilhelm Grimm XE "Grimm (Frères)" seront également fascinés par ces représentations féeriques qui évoquent le monde avec ce regard qui semble remonter à la nuit des temps (Belmont, 1986, p. 55). Chez Cervantès, on ne peut guère être surpris si le « réalisme » des Ejemplares se confond avec lidéalisme, car, derrière lui, se profile toujours larchaïsme. Ainsi, avec Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , lidéal est incarné dans la nature : cest lanimalité qui dit le bien.
Cervantès, pourtant, innove : il innove parce quil reste fidèle à lancestrale tradition contique. À linverse de lArioste, qui porte la féerie et la mythologie sur les chemins du vers, du raffinement et du merveilleux chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" et supranational, Cervantès, avec le souci permanent du public qui caractérise le conteur, reste proche de ses destinataires immédiats. Les Ejemplares sont moins une nationalisation de la novella quune adaptation, à lécriture nouvellière, des pratiques du contage populaire, dans un esprit semblable à celui qui guidera le napolitain G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" : le contage fonctionne dans les deux sens de lacclimatation de types archaïques dans le réel dun terroir (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et de ladaptation folklorique dhistoires avérées (RC) XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" .
Cervantès a employé une seconde stratégie pour actualiser les scénarios archaïques. Il forge sa modernité dans la réutilisation de patrons narratifs propres aux récits à succès de son temps : les armatures féériques et tragiques sont recouvertes dun habillage très contemporain. Lallure est tantôt chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , tantôt picaresque XE "Picaresque (veine)" ; lambiance est byzantine ou pastorale.
Leffet obtenu est saisissant parce que, dissimulant son art et ses sources en fin connaisseur des techniques de narration orale, Cervantès présente souvent sa nouvelle comme le compte-rendu de la réalité ; Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , significativement, agit de même, mais sera démasqué par Peralta. On ne peut incriminer les lecteurs des Ejemplares qui nauraient pas décelé, dans luvre de 1613, la présence de toutes ces trames archaïques universellement connues. Dans la difficulté à percevoir le modèle contique sous lécorce moderne des nouvelles, la féerie joue à tout le moins un rôle conséquent et paradoxal. Comme le font remarquer Tzvetan Todorov et Pierre Péju, « le merveilleux » du conte est « naturel » : « les éléments surnaturels ne provoquent aucune réaction particulière ni chez le personnage, ni chez le lecteur implicite » (1970, p. 59). Dailleurs, est-on surpris dapprendre que la reine dAngleterre donne de la poudre de licorne à Isabela lorsque cette dernière est empoisonnée ? Quand à létrange association entre un coing et le trouble du licencié de Verre, personne ne le justifie diégétiquement : la maladie du personnage est expliquée dun point de vue médical (Examen de ingenios), mais, toujours, indépendamment des bouchées quil a englouties, comme si « tout coulait de source ». Le lien entre la frenesí et le coing est-il, pourtant, vraiment « naturel » ? Le merveilleux du conte a, en fait, lavantage de passer presque inaperçu.
Lautre explication à laveuglement du lecteur devant lomniprésence de la féerie réside dans le travail auctorial lui-même, puisque Cervantès a soumis les patrons archaïques à une considérable opération de travestissement et dadaptation : nationalisation, inflexion chrétienne, respect des interdits XE "Interdits" , etc. Lart du contage, lui-même, impose une recomposition perpétuelle des types et des motifs traditionnels, pour donner limpression aux auditeurs quils écoutent à chaque fois de nouvelles histoires.
Ainsi pensée en termes de littérature orale et archaïque, la création cervantine est appréciée, pensons-nous, à sa juste valeur. Cet angle herméneutique contribue, surtout, à considérer sous un nouveau jour les développements de la littérature européenne et à combler le vide qui existait entre la publication des favole italiennes de G.F. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" et de G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" (1550-1636) et les contes de Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" en France (1597). LEspagne a, elle aussi, participé à la « mode des contes de fées » et Cervantès en fut le principal artisan, avec cette singularité davoir pratiqué une hybridation radicale des récits archaïques entre eux, de la conseja avec la nouvelle, du récit bref avec les genres longs et de la prose avec le théâtre et la poésie, quand les recueils de Perrault et de Basile restaient unitaires et que Straparola alternait, séparément, contes et nouvelles.
Au terme de ces réflexions conclusives, nous voudrions soumettre une hypothèse qui nous est apparue progressivement dans lécriture de ce travail. Il est vrai, un détail ne cesse de nous intriguer : pourquoi Cervantès a-t-il défini lexemplarité par la notion dinitiation ? Évidemment, la Renaissance, bien avant le Romantisme, découvrait dans le savoir populaire des trésors de sagesse : en témoigne Sancho Panza chez notre auteur. Une explication complémentaire serait fournie par les travaux de Philippe Ariès. Dans sa thèse sur la nouvelle considération de lenfant à lépoque moderne, lhistorien conclut :
Les classes dâge du néolithique, la paideia hellénistique, supposaient une différence et un passage entre le monde des enfants et celui des adultes, passage quon franchissait par linitiation ou grâce à une éducation. La civilisation médiévale ne percevait pas cette différence et navait donc pas cette notion de passage. Le grand événement fut donc, au début des temps modernes, la réapparition du souci éducatif (1973, p. 312-313).
Certes. Mais la culture, nous rappelle Dan Sperber XE "Sperber, Dan" , nest pas un air ambiant que lon respire. Ces données nexpliquent pas pourquoi Cervantès, plus quun autre auteur, a systématiquement mobilisé dans ses récits brefs le scénario de linitiation.
Il y a le conte, évidemment. Cervantès est un « conteur » (Moner XE "Moner, Michel" , 1989) et le conte remonte aux origines de la civilisation (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1983). Cela nous autorise-t-il à conclure que Cervantès emploie inconsciemment le scénario initiatique du folklore ? Sa poétique semble indiquer autre chose : non content de valoriser linitiation, Cervantès na de cesse de la recommander.
En fait, autant Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" décelait dans les contes les traces de pratiques préhistoriques, autant les Nouvelles exemplaires révèlent, si lon veut bien y prêter attention, le trajet singulier que ces traces ont emprunté pour parvenir à notre auteur. À plusieurs reprises, nous avons noté, au passage, la saveur orientale de quantité de motifs recyclés par Cervantès. Si le conte est international, le conteur y accède généralement dans une culture particulière qui lui donne sa couleur principale. Des grottes, des voyages maritimes, des maisons en forme de harem, des réclusions temporaires, des vies transformées, des expériences traumatisantes mais formatrices et, surtout, limpression de sortir de laventure comme un survivant, etc. Les indices que nous glanons ici et là dans le recueil nous ramènent régulièrement vers les années 1575-1580, période où Cervantès fut probablement en contact avec la forte tradition orale de la culture arabe, et où sa vie avait pris des allures de conte de fées, au sens profond du terme, celui daventure terrifiante mais finalement heureuse : Cervantès passe plus de cinq ans reclus à Alger, doù les Trinitaires le sauvent et évitent, de justesse, son départ pour la ville de Constantinople. Peu après, on notera quen Italie, lapparition littéraire du conte merveilleux se produit à Naples, chez lauteur du Conte des contes, un recueil portant une forte empreinte orientale (Zipes, 2001, p. 70)
Cervantès, lui, aurait-il fait le rapprochement entre la « signification » du conte et le « sens » de sa vie ? Et les Nouvelles exemplaires, seraient-elles lexpression de cette période africaine, initiée à Lépante par le stigmate du bras mutilé et où précisément lauteur avait appris à « tener paciencia en las adversidades », comme en témoigne le prologue (p. 17) ? Au-delà, il reste que Cervantès, même après son expérience algérienne, fut un voyageur invétéré, situation qui, pour Nicole Belmont, constitue le ferment déclosion des meilleurs conteurs :
Cette itinérance leur permettait dentendre beaucoup de récits, de les thésauriser dans leur mémoire et de présenter devant leurs auditoires des contes nouveaux. Donc, plus que la pauvreté et la mendicité en elles-mêmes, cétait le contact avec dautres communautés, dautres milieux qui permettait à quiconque ayant le goût des contes denrichir son répertoire lors de ses pérégrinations, en écoutant les autres (2001, p. 507).
Ces recherches terminées et couchées sur le papier ne voudraient pas apparaître comme une analyse exhaustive et fermée de lexemplarité du recueil de 1613.
La compréhension à laquelle nous sommes arrivés na rien dévident à la première lecture. Plusieurs récits brefs étudiés apparaissent dabord comme des cas, comme des histoires problématiques, sur le modèle des novelle boccaciennnes. Les lecteurs peuvent alors débattre sur leur sens, sur lexemplarité de tel ou tel personnage (Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" ou Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" par exemple). De leur côté, les formes féerique et tragique, loin de contrarier lambivalence des récits, stimulent aussi la disputa. La symbolicité de la féerie favorise dans un premier temps lobscurité herméneutique et permet ainsi une pluralité de lectures. Lorsque la structure tragique innerve les récits, la question de la responsabilité oblige les lecteurs à évaluer les différents personnages, à prendre partie pour lun deux et à juger la culpabilité des autres. Si les quinze récits brefs étudiés renferment un sens exemplaire unique, lisible dans linitiation des protagonistes, en tout état de cause, ce « fruit » et cette exemplarité ne sont pas délivrés immédiatement.
Dans notre tentative pour les saisir, nous avons privilégié lexemplarité civilisatrice, mais dautres axes pouvaient être envisagés, tels ceux de lexemplarité expérientielle (rhétorique de lévidence) ou physiologique (rhétorique et bienfaits de lhumour). Létude de lexemplarité civilisatrice, elle-même, mériterait dêtre poursuivie. Lhumanité et lamour ne regroupent pas les seuls domaines de la formation civilisatrice des Ejemplares. Ils nen sont que les deux poutres maîtresses. Dans le prolongement des valeurs du conte merveilleux, Cervantès na pas hésité, bien au contraire, à compléter ces deux lignes principales par deux autres, placées au second plan : les rapports familiaux et les relations amicales. Des liens qui restent encore à déchiffrer...
Liste des ouvrages cités
uvres de Cervantès
La Galatée
Obra completa 1. La Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1996 (1996a).
Don Quichotte
Don Quijote (Riquer, Martín de, éd.). Barcelone : Labor, 1962.
Don Quijote (Rodriguez Marin Francisco, éd.). Madrid : Ediciones Atlas, 1947-1949.
Don Quijote (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1996.
Don Quijote (Rico, Francisco, dir.). Barcelone : Instituto Cervantes-Crítica, 1998.
Nouvelles exemplaires
Novelas ejemplares (texte facsimilé). Madrid : Real Academia Española, 1981.
Novelas ejemplares I, II, III (Avalle-Arce, Juan Bautista). Madrid : Castalia, 1982 (1982a, b, c).
Obra completa 6. La Gitanilla XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1996 (1996b).
Obra completa 7. Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1996 (1996c).
Obra completa 8. La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera, La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1996 (1996d).
Obra completa 9. El celoso extremeño (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1997 (1997a).
Obra completa 10. La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1997 (1997b).
Obra completa 11. El casamiento engañoso, El coloquio de los perros (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1997 (1997c).
Las novelas ejemplares (García López, Jorge, éd.). Barcelone : Crítica, 2001.
Les épreuves et travaux de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" et Sigismonda
Obra completa 18. Los trabajos de Persiles y Sigismunda (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1996 (PS) XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" .
uvres poétiques et théâtrales
Obra completa 12. Viaje al Parnaso (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1997 (1997d).
Obra Completa 13. El gallardo español. La casa de los celos (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1997 (1997e).
Obra completa, 14. Los baños de Argel. El rufián dichoso. (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1998.
Obra completa 17. Entremeses (Sevilla Arroyo, Florencio, Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , Antonio, éd.). Madrid: Alianza Editorial, 1996 (1996e).
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Index
INDEX \c "2" \z "1036" Admiración
comme effet lectoral: 69-89, 100-102, 107, 167, 231, 250-251, 312, 351, 356, 365-370, 389, 394, 445-447, 529, 556, 595, 691, 701, 711, 712, 713, 726, 728, 753, 783
Exemplarité héroïque: 529, 541, 553, 598, 716
Agresseur, prédation: 224, 237, 238, 248, 255, 256, 258-261, 271, 275, 280, 287, 293, 314, 315, 414, 447, 471, 514, 524, 525, 592, 593, 619, 631, 632, 633, 643, 687, 700, 782
Agressivité dans la lecture:
Aide, Auxiliaire: 282-284, 291, 296, 307, 310, 327, 363, 394, 395, 405, 407, 416, 424, 440, 466, 467, 475, 479, 517, 518, 524, 530, 533, 554, 558, 567, 575, 576, 578, 580, 583, 623, 625, 626, 630, 635, 641, 646-657, 665, 667, 681, 702, 713, 788
Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache): 41, 45, 140, 145, 158, 159, 160, 205, 241, 279, 297, 346, 347, 358-359, 367, 376, 432, 436, 437, 451, 470, 478, 481, 483, 487, 491, 494, 512, 513, 514, 517, 519, 520, 521, 522, 524, 525, 527, 579, 658, 736, 744, 745, 746, 755, 756
Ali-Baba (voir Contes merveilleux)
Allégorie: 237-238, 255-257, 374, 441, 450-457, 500, 518, 535, 540, 557, 560, 563, 566, 568, 569, 576, 602, 606, 661, 666, 766
Anti-conte (voir Exemplum contrarium)
Apologue (voir Exemplum)
Apulée (Lâne dor), 184, 232, 240, 262, 287, 418, 420, 422, 459, 488, 512, 603, 628
Arioste (L) (Voir Romans de chevalerie)
Aristote: 27, 36, 44, 54-55, 59, 70, 84, 100, 113-114, 115, 193, 194, 333, 359, 360-361, 377, 378, 392, 403, 502, 521, 566, 576, 705, 728
Auteur: 45-48, 113-116, 134-156, 202-214
Bandello, Matteo (Nouvelles): 36, 84, 146, 171, 192, 208, 286, 322-328, 341-344, 355-360, 395, 470, 534, 626, 642, 783
Barbe Bleue (voir Contes merveilleux)
Basile, Giambattista (Le conte des contes): 177, 221-224, 257, 266, 269-278, 286, 290-297, 300, 307, 308, 320, 336, 343-346, 418-419, 436, 449, 473, 639, 647, 731-732, 736, 759, 765
Beauté: 660-661, 690-691
Belle au Bois dormant (La) (voir Contes merveilleux)
Belle et la Bête (La) (voir Contes merveilleux)
Bembo, Pietro (Los Asolanos): 66, 163, 574, 586-590, 608-609, 612, 618, 659, 660, 676, 708, 719
Blanche-Neige (voir Contes merveilleux)
Boccace, Jean
Décaméron: 19, 138, 143, 147, 148, 158, 165, 174, 212, 322-330, 336, 341-345, 377, 393, 436, 462, 542, 585, 606, 613, 727, 736
Généalogie des dieux païens: 373, 402, 449, 454, 727
Calila e Dimna: 239, 330, 332, 736
Cardenio, Luscinda: 23, 74, 109, 116-118, 129, 146, 152, 158, 175, 191, 198, 210, 241, 323, 473, 500, 528, 529, 600, 607, 745
Carvallo, Luis Alfonso de (Cisne de Apolo): 37, 242, 335, 389, 454-456, 727, 736
Castiglione, Baldassar (Le Courtisan): 103, 572-576, 586, 669, 680, 685, 708
Catégorisation: 255, 304-308, 523, 782
Caton: 346, 347, 541, 572, 736, 758
Cendrillon (voir Contes merveilleux):
Cervantès
Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42): 13, 22, 171, 173, 209, 216, 224-229, 247, 260-262, 268, 273, 277, 279, 282, 298-301, 304-305, 307-320, 322, 328, 335, 346, 353, 360, 363-364, 416, 445, 457, 463, 467, 486, 542, 647-648, 670, 674, 676, 698, 730
Curioso impertinente (Novela del): 29-30, 33, 40-41, 50, 54, 88-89, 91-92, 150, 173, 202, 209, 216, 228, 262, 280, 285, 300-315, 323, 325-328, 341-342, 353, 357, 359-360, 371-372, 378-386, 392-394, 403-404, 409, 439, 452, 491, 498, 500, 529, 587, 600-602, 605, 607, 657, 659, 662, 663, 665, 667, 668, 720, 743, 787
El amante liberal (Novela del): 13, 139, 172, 173, 213, 224, 260, 262-263, 267, 273, 279, 281, 292, 296, 304, 306, 308, 331, 352, 355-357, 363-364, 366, 384, 405, 407, 409, 417-425 (420), 441-449, 477, 480, 487-491, 507, 528-533, 534-535, 536, 537, 538, 542, 546, 548, 551-558, 570-571, 573, 574, 576, 592, 603, 606, 608, 612-616, 618, 619, 620, 621-622, 627, 632-636, 638, 640, 645, 647-657, 665, 668-669, 672, 674-677, 681-682, 685, 686, 688-689, 695-696, 702, 703-705, 706, 708-710, 712, 716-717, 734-735, 744, 747, 749, 757, 786, 787
El casamiento engañoso (Novela del): 20, 23, 28, 129, 183, 184, 202, 205, 208-209, 232-235, 240-241, 262, 265-266, 296, 300, 304-305, 318, 323, 331-332, 355, 379, 381, 382, 384, 385, 386-388, 391-395, 405-406, 417, 419, 425-426, 436, 442, 447, 449-459, 478, 507, 525, 540, 574, 592, 594-595, 663-664, 668, 682, 687, 688, 690, 692, 696, 700, 714-715, 717-719, 731
El celoso extremeño (Novela del): 178, 202, 214, 224, 262, 265, 275, 280, 300, 309, 314-317, 319, 323, 326, 332, 342, 353, 363-365, 371-374, 379, 381-382, 384, 386-394, 403-405, 410, 417, 425-426, 429, 444, 447, 449-450, 457, 467, 472, 477, 479, 491-492, 507, 542, 601-606, 607, 659-660, 664, 667-668, 669, 671-676, 676-680, 686-688, 717-718, 720, 722, 787
El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza): 13, 20, 28, 50, 86, 113, 115, 129, 178, 181, 183-184, 193-194, 202-203, 207-209, 213-214, 230, 232-233, 239-241, 256-259, 261, 263, 283, 296, 304-306, 308, 312, 347, 353, 368, 379, 384-385, 405-406, 411, 415-416, 419, 425-426, 427, 428, 433, 437, 439, 441-442, 447, 450-451, 453, 455-459, 462, 470-471, 477, 481-482, 483, 486, 487-488, 489, 507, 511-525, 547, 551, 562, 566-567, 572, 573-574, 575-576, 578-579, 690, 703, 727, 730, 782, 786
El licenciado vidriera (Novela del): 13, 92, 151, 172-173, 202, 214, 233, 281, 294, 295, 301, 306, 317, 322, 326, 353, 356, 360, 374, 379-381, 384-386, 387, 390-391, 395, 405, 410, 417, 419, 420, 422, 425-426, 429, 447, 450, 464, 478, 483, 491, 496, 505, 507, 512, 516-520, 522, 545, 560-565, 575, 579, 666-667, 671, 674, 676-677, 678, 680, 687, 709, 728, 735, 744, 752, 760, 762, 764, 786
Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les): 19, 21, 23, 27, 28, 33, 37, 46, 69, 146, 222, 344, 432, 517, 520, 547, 565, 580, 709, 735
Galatea (La): 13, 19, 23, 27, 66, 88, 180, 206, 376, 388, 432, 445, 532, 584, 585-587, 588-591, 596, 610, 611, 617-622, 638, 660, 669, 679, 685, 697, 703-704, 707-710, 730, 735, 748, 754, 762-763, 787
La española inglesa (Novela de): 13, 172-173, 178, 201, 213, 224, 270, 271, 273-275, 280-281, 283, 295, 302-303, 306, 308, 331, 352, 355-356, 364, 366, 410, 416, 419, 420, 425-426, 439, 441-442, 447, 463, 467, 472, 477-478, 485, 486, 489, 491, 493-495, 507, 528, 532-533, 534, 535-539, 540, 542, 545, 548-555, 556, 557, 559, 570, 576, 594, 633, 634-635, 680, 682-683, 685-686, 694-696 (695), 699, 706, 711-712, 734-735, 757, 786
La fuerza de la sangre (Novela de): 13, 172-173, 262, 275, 283, 285-290, 292, 306, 311-313, 320, 335, 352, 356, 360, 363, 368, 384, 405, 410, 417-419, 422-423, 425, 438, 441, 448, 466, 467, 472, 487, 491, 504, 507, 542, 544, 592-593, 594, 608, 612-614, 615, 619, 621, 626-631, 632, 633, 634, 635, 638, 641-643, 645, 646-647, 650-651, 654, 656, 660, 664, 668-685 (679-681, 684), 689, 690, 695, 697-698, 700, 717, 718, 734-735, 757, 782, 787
La Gitanilla (Novela de): 85, 155, 178, 202, 203, 262-263, 265, 273, 283, 295-296, 301-302, 304, 308, 316-318, 322, 351-352, 355-356, 363-364, 366, 368, 419, 420, 425, 427, 439, 442, 447, 450-459, 462-464, 467, 480, 483, 491, 493-495, 497, 500, 506-507, 537, 539-540, 544, 545-547, 573, 574, 579, 592, 593, 594-599, 604, 664, 667, 668, 669, 671, 672, 674, 682, 683, 685, 686, 689, 691, 692, 694-695, 696, 698, 699, 700, 702, 706, 717, 720-723, 735, 736, 751
La ilustre fregona (Novela de): 13, 94, 172, 173, 213, 224, 248, 265-266, 268, 269, 275-276, 278, 283-285, 290-292, 301, 303, 305, 308-310, 316-317, 320, 335, 342, 352, 355, 359-360, 363, 364-365, 367-368, 373-374, 385, 410, 419-420, 423, 425-427 (426), 439, 441, 447, 449, 457, 462-463, 465, 472, 478, 486-487, 490, 492, 507, 519, 545-546, 549, 552-553, 559, 570, 592-594, 657, 669, 674, 682, 691-694, 695-696, 700, 702-703, 705-706, 710, 731, 735, 745, 759, 782
La señora Cornelia (Novela de): 13, 172-173, 283, 301, 303, 305, 352, 367, 411, 416, 418, 419-420, 442, 466, 492, 495, 507, 544, 545, 547, 566-569, 570, 576-578, 605, 608, 612, 615, 619, 621, 623-628, 638, 646-657 (649-656), 682, 683, 735, 757, 787
Las dos doncellas (Novela de): 13, 172, 173, 262, 263, 271, 281, 283, 285, 287, 289, 290, 296, 304, 306, 308, 320, 323, 352, 360, 367, 411, 417, 418, 419, 423, 425, 438, 441, 442, 445, 448, 449, 472, 492, 493-494, 495, 507, 528, 542, 545, 546, 552, 559, 592, 593, 596, 608, 612-613, 615-616, 619-620, 621, 622-623, 623-625, 628-629, 635, 638, 640-641, 642, 644-656 (649-654), , 664, 668, 680, 682-684, 695, 713, 735, 749, 757, 763, 782, 787
Leandra (DQ I, 51): 13, 22, 172-173, 216, 232, 235-239, 241, 259-260, 265-266, 285, 301, 323, 326, 328, 353, 371, 378, 380-381, 384, 386, 390, 392-393, 409, 471, 486, 491, 527, 587, 620, 643-644, 645, 657, 661-663, 668, 670, 686-688, 695, 696, 700, 730, 732, 761, 765, 782
Rinconete y Cortadillo (Novela de): 13, 20, 22, 94, 160, 172-173, 187, 202, 204-205, 213-214, 262-263, 279, 280, 283, 297-298, 301, 303, 308, 322-323, 353, 359, 366, 409, 415-416, 420, 422, 425, 429, 438, 441-442, 449, 462-463, 467, 470, 477, 478, 483, 491, 499, 507, 511-513, 515-516, 516-518, 519-522, 526, 548, 549, 563, 571-574, 731, 735, 750, 758, 765, 786
Chartier, Roger: 22, 132, 133, 143, 148, 169, 170, 177, 183, 189, 204, 205, 502, 503
Chèvre de Monsieur Seguin: 260
Civilité (voir Savoir-vivre)
Colère (personnage): 61, 62, 153, 155, 446, 474, 487, 507, 529, 535, 568, 570-572, 574, 630, 685, 689, 726, 780, 787
Colérique (lecteur): 60-62, 155, 363
Combat:, 31, 79, 82, 140, 165, 241, 259, 267, 269, 271, 321, 363, 365, 366, 368, 407, 493, 547, 548, 570, 625, 647, 649, 662, 685, 709, 722
Compréhension (économie de la)
Définition: 128-131
Compréhension et lecture solitaire: 184-185
Concurrence (amoureuse): 593, 611, 621-623, 635, 641, 657, 787
Confiance et défiance: 30, 70, 82, 84, 498, 560, 566-569, 570, 574, 600, 602, 605, 655, 663, 673, 695, 720, 722, 787, 788
Conseja: 225-244, 248, 258, 268, 272, 274, 293, 296, 301, 335-337, 344, 347, 447, 451-460, 642, 659, 715
Contes merveilleux
Barbe Bleue: 266, 267, 380-382, 600
Belle au bois dormant (AT 410): 7, 222, 242, 248, 271, 274-276, 291-292, 418, 420, 429, 639, 732
Blanche-Neige (AT 709): 242, 268, 271, 295, 298, 423, 467, 716
Cendrillon (AT 510): 225, 251, 269-270, 273, 276, 290-296, 301-302, 354, 364, 365, 426, 465, 482, 611, 692, 732, 746
Cinq fils: 296, 307
Deux frères: 307
Eros et Psyché (AT 425): 408, 595, 610-611, 672, 700, 722
Fille du diable (AT 313): 247, 311
Lhomme qui entend le langage des animaux (AT 670): 230, 246, 283
La Belle et la Bête (AT 425): 235, 259, 273, 278, 286-288, 312, 417, 418
Petit Chaperon rouge (AT 333): 230, 238, 246, 248, 252-253, 255, 259-260, 262, 274, 314, 353, 414, 435, 687, 700
Petit Poucet (AT 700): 221, 259, 262, 435, 462, 482, 754
Raiponce (AT 310): 262, 274, 278, 279
Courtoisie (voir Savoir-vivre)
Curiosité: 68-75, 88-92, 258, 289, 382, 393, 406, 464, 513
Daphnis et Chloé (La pastorale de): 222
Darwin, Charles: 250, 254, 445-446
Défiance (voir Confiance)
Desengaño (voir Exemplum contrarium)
Désespoir: 119-121, 529-534, 632-635, 786
Désir de mort (de lamoureux): 529-534, 632-635
Don, réciprocité: 278-281, 355, 564, 708-710
Dorotea, Fernando: 22-23, 27, 33, 37-38, 42, 55, 89, 116-119, 143, 145-148, 152, 157, 159, 160, 163, 176, 180, 191, 195, 197, 201, 210, 221, 277, 323, 351, 393, 458, 473-474, 500, 529, 546, 592-593, 600, 607, 610, 616, 620, 664, 680, 739, 741-742, 746, 751, 754, 761
Du Fail, Noël (Propos rustiques): 197, 233, 737
Empathie: 55-56, 166
Énigme (voir Mystère)
Epreuve liminaire: 554
Eros et Psyché (voir Contes merveilleux)
Espoir, espérance: 109, 278, 458, 470, 528, 529-535, 556-557, 583, 610, 618, 633, 635, 638, 652, 668, 730, 786
Étienvre, Jean-Pierre: 1, 736
Evidentia
Enargeia: 83, 188, 206, 750
Hypervisibilité: 72-73
Quête de la grande scène: 73
Exemplarité
Amour: 63-66, 111-121, 340-396, 582-724
Exemplarité anticipatrice: 470-473, 512, 591, 595, 729
Exemplarité civilisatrice: 484-500, 510, 525, 570, 582, 682, 786, 787
Exemplarité diégétique: 357-368, 378-383, 506, 568, 657, 672, 710
Exemplarité expérientielle: 430-450, 457, 484, 513, 514, 526, 544, 613
Exemplarité narrative: 348-350, 369, 407 (n.), 469, 497, 544, 611, 620, 637, 656, 658, 682, 702, 703, 721, 729
Exemplarité spéculaire: 461-469, 484, 525, 528, 529, 566, 608, 627, 630, 635, 729
Exemplarité structurelle: 351-357, 360, 383-392, 610
Imitation: 100-110, 359-361, 369-370, 392-396, 461, 465-466, 576
Exemplum
Exemplum contrarium: 357, 361, 362, 363, 392, 393, 561, 568, 674, 783
Tradition des apologues: 204, 211, 239, 244, 329, 330, 331, 332, 333, 357, 358, 359, 376, 378, 383, 529, 541, 727, 740, 786
Expérience (valorisation de l): 430-450
Fable ésopique: 232-241, 242, 256, 258, 261, 293, 296, 332, 346, 433, 452, 454, 488, 782
Faux-héros: 262, 269-273, 291, 308, 506, 539, 552, 622, 623, 683, 685, 686, 687, 700, 712, 782
Féminité: 236, 267, 274, 275, 493, 534, 542, 622, 662, 684, 690, 788
Fernando (voir Dorotea)
Ficin, Marsile (Comentario al Banquete de Platón): 586, 597, 609, 618, 659, 660, 685
Fille du Diable (La) (voir Contes merveilleux)
Foi: 180, 372, 407, 535, 569, 643, 715
Freud, Sigmund: 41, 54, 59, 82, 161, 250, 272, 298, 301, 318, 417, 481, 626, 760
Fuite: 260-261
Garci Rodríguez de Montalvo (voir Romans de Chevalerie)
Gervais, Bertrand: 63, 91, 128, 129, 142, 502
Gil Polo, Gaspar (Diana enamorada): 111-113, 120, 584, 588, 611, 640, 737
Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español): 224, 293, 311-312, 317, 320, 545, 575, 593, 647, 689, 738
Grimm (Frères): 242, 259, 262, 269-270, 273-274, 281, 294-295, 353, 421, 427, 467, 473, 657, 716, 730, 741, 749, 756
Happy end: 351-357
Harmonie (en amour): 672-677
Hébreux, Léon L (Dialogos de amor): 454, 618, 661, 664, 674, 679, 689
Humilité: 269, 455, 472, 483, 538, 554-557, 572, 686, 703, 714, 786
Identification
Identification associative: 52-53, 55, 58, 442, 539
Identification et lecture solitaire: 183-184
Imagination (fantasía): 31, 36-39, 42, 43, 60, 77, 98, 183, 363, 504, 597, 762
Imaginative (imaginativa): 32, 37, 40-44, 46, 60, 62, 91, 104, 447, 474, 725, 778
Interdits: 179, 199, 261, 364, 380, 435, 483, 489, 490, 494, 525, 565, 616, 634, 731, 783
Jalousie (masculine): 211, 248, 253, 323, 341, 387, 389, 393, 507, 571, 596-599, 602-605, 622, 623, 653, 668, 680, 718, 719, 720-723, 787, 788
Jeu
Jeu dans la lecture orale: 174-175
mesa de trucos: 137-142
Jouve, Vincent: 11, 22, 31-32, 38, 40-41, 45-47, 51, 55, 65, 69, 86-87, 99, 162, 164, 423, 502, 506, 509, 519, 552, 615, 640, 649, 729
Juan Manuel (Conde Lucanor): 331
Labyrinthe: 608-616, 638
Laspéras, Jean-Michel: 81, 309, 329, 330, 331, 332, 718
Lazarillo de Tormes (La vida de): 152, 221-222, 241, 293, 299, 376, 437, 462, 483, 498, 512-515, 522-523, 728, 739-742, 754, 759-760, 761
Lecteurs
Âge: 144-148 (pôle I), 167-168 (pôle II)
Catégories sociales: 152-153 (pôle I)
Complexions humorales: 153-156 (pôle I)
Sexe: 148-152 (pôle I), 165-167 (pôle II)
Lecture
Analyse: 30-33, 124-133
Attachement: 87
Iconicisation: 38-44
Lecture aléatoire: 198-200, 212, 214
Lecture éthique: 54-58, 402-405, 518-526, 544-550, 559-580, 707-715
Lecture intrafictionnelle: 213, 214, 324, 659, 674, 679, 681
Lecture orale et publique: 169-181, 202-203, 324-326, 725, 733
Lecture réelle/Lecture virtuelle: 124-133
Lecture séquentielle: 213, 318, 455, 503, 537, 614
Lecture solitaire: 181-185
Lecture visée (Voir Auteur)
Rêve: 27-34, 36-42, 59, 93-94, 162-163
Subjectivité (effet de pertinence): 161-168
Libéralité: 247, 261, 266-267, 279, 306-307, 355-357, 403, 422, 507, 535, 537, 554, 556-558, 565, 570, 576-577, 614, 638, 651, 654, 676, 685, 703, 704-705, 709-710, 713-714, 786, 787, 788
Liberté (en amour): 668-677
Livre
Format: 195-197
Mise en recueil: 191-203, 206-207, 212-214
Titre: 198
López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética): 66, 72, 97, 112, 114, 166-167, 231-233, 335, 359, 376, 378-379, 383, 443-444, 451-456, 475, 476, 500, 575, 738, 744
Luxure dans la lecture: 63-67, 145, 363
Macrobe (Commentaire au songe de Scipion): 31, 240, 241, 344
Malice (féminine): 592, 787
Manuscrit (et nouvelles): 201-202
Marcela, Grisóstomo: 23, 109-110, 120, 202, 210, 277, 325, 355, 530, 535, 565, 617-619, 657, 670, 672, 708
Mariage: 84, 104, 116-121, 146, 242, 251, 253-254, 266, 270-280 (276-278), 289, 306, 348, 351-352, 353-360, 369, 380-381, 384, 387, 404, 406-407, 410, 414, 429, 431, 441, 456-457, 467, 479-484, 490, 492, 495, 500, 507, 542, 556, 567, 583-585, 589-596, 599, 600-607, 608, 611, 621, 627-629, 639-646, 653, 656, 659-660, 664, 667-682, 690, 692-698, 702-703, 707, 710-723 (716-723), 729, 741-742, 751, 753, 779, 787
Martín Morán, José Manuel: 205
Martorell, Joanot (voir Romans de Chevalerie)
Mélancolique (lecteur): 154-155, 448-450
Midas (voir Récits mythologiques tragiques)
Mille et une nuits (Les)
Aziz et Aziza: 268, 304, 542
Conte des deux vizirs: 275
Djoullanare de la Mer: 283, 292, 312
Jânshâh: 260, 267, 639
Tâj al-Mulûk: 268
Misogynie: 661-663
Moner, Michel: 1, 5, 11, 33, 44, 52, 69, 129, 171, 180, 208, 223, 238, 297, 304, 307, 313, 314, 322, 325, 362, 434, 446, 452, 670, 732
Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana): 109, 111-112, 120, 177, 186, 220, 222, 241, 293, 324, 359, 584, 588, 627, 738
Mystère, énigme, 11, 68, 73, 74, 138-139, 198, 238, 246, 273, 304, 326, 437, 438, 450-460, 490, 512, 525, 591, 594, 599, 707, 730, 748, 780, 785
Naïveté (féminine): 592
Narcisse (voir Récits mythologiques tragiques)
dipe (voir Récits mythologiques tragiques)
Opposition familiale (en amour): 623-628, 644
Orgueil: 534-540, 541-543, 646-657, 786
Orphée (voir Récits mythologiques tragiques)
Ovide
Lart daimer: 15, 658, 684, 691, 694, 703, 706, 711, 717, 724, 788
Métamorphoses: 41, 45, 151, 195, 241-243, 259, 294, 336, 343, 358, 372-392, 395, 425-428, 453, 477, 565, 605, 607, 614, 622, 626, 628, 667, 679, 684, 689, 691, 694, 703, 706, 711, 714, 719, 724, 728, 756, 765, 784
Palmireno, Juan Lorenzo: 171, 347, 561, 562, 750
Pandore (voir Récits mythologiques tragiques)
Parcours de lecture féminins: 148-152, 165-167, 492-494, 533-534, 534-535, 541, 554-556, 592-599, 605-607, 628-632, 684-689, 694-696, 706-707, 708-710, 713
Parcours de lecture masculins: 148-152, 165-167, 492-494, 529-533, 535-540, 541-543, 556-558, 592-599, 600-605, 690-691, 691-694,703-705, 711-713
Participation
Participation comme modalisation de base de la lecture: 92-99
Participation et lecture orale: 178-181
Participation et lecture solitaire: 183-184
Passion amoureuse (masculine): 594-596, 717-719
Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta): 232, 388-391, 454-456, 610, 628, 632, 636, 688, 762
Perrault, Charles: 222-232, 246, 260, 265-266, 269, 273, 275, 286, 290-291, 314, 315-318, 320, 343, 346, 353-354, 361, 364, 382, 444, 462, 492, 542, 560, 573, 689, 700, 732, 739, 750, 756, 757, 763
Personnage non-prometteur: 461-464, 465, 528, 530, 553, 570, 785
Petit Chaperon rouge (Le) (voir Contes merveilleux)
Petit Poucet (Le) (voir Contes merveilleux)
Peur, angoisse: 59, 68, 83-85, 174, 258, 260, 261, 283, 287, 315, 381-383, 407, 446-448, 470, 473, 475-476, 495, 516, 563, 567-568, 611, 629-630, 697, 756
Philtres magiques: 663, 665-667, 714, 788
Picaresque (veine): 21, 24, 160, 198, 231, 256, 297, 310, 322, 358, 438-439, 442, 462, 470, 478, 482-483, 509, 512-514, 515-526, 527, 548-549, 559, 569-571, 580, 614, 658, 731, 744, 746, 752
Pitié: 54-56, 59, 271, 319, 402-405, 407, 461-466, 476, 524, 554, 697, 709, 778
Platon: 45, 66, 70, 83, 88, 92, 93, 96, 100, 109, 115, 134, 138, 180, 183, 187, 198, 241, 243, 344, 377, 453-454, 473, 522, 609, 618, 714, 728, 729, 737
Prince charmant: 264-267
Progression (économie de la): 88-92, 127-131
Projection: 55-56, 539
Prophétie (de la Camacha): 286, 453, 458, 459, 483
Propp, Vladimir: 222, 224, 225, 227, 228, 229, 230, 235, 239, 245-250, 252-253, 259-284, 291, 298, 308, 310, 313, 316, 348-350, 351-352, 363, 365-368, 407, 414, 442, 467, 485, 499, 542, 620, 623, 647, 649, 703, 732, 733
Quintilien: 31, 44, 46, 47, 59, 70, 74, 162, 333, 336, 344, 504, 541
Récit milésien: 221, 231-232, 233, 235, 243, 244, 293, 335, 406-407, 450, 512, 525, 527, 662
Récits mythologiques tragiques
Midas: 294, 373, 490
Narcisse: 389, 390, 422, 561, 565, 670
dipe: 377, 388, 392, 403, 414, 464, 480, 752, 764
Orphée: 373, 688
Pandore: 304, 406, 543
Tantale: 91, 388, 389, 390, 391, 490
Réserve (féminine): 303, 426, 482, 554, 667, 706, 786
Rey Hazas, Antonio: 11, 18, 164, 173, 178, 198, 204, 214, 311, 384, 432, 481, 512, 513, 516, 520, 542, 566, 586, 647, 688, 735
Ribadeneyra, Pedro de (Flos sanctorum): 79, 84, 229-230, 333, 466, 551, 746
Ricur, Paul: 50, 54, 57, 124, 126, 132, 134, 162, 189, 208, 296, 349, 350, 355, 367, 368, 377, 379, 382, 384-385, 392, 395, 402, 406, 464, 471, 494, 509, 708
Riley, Edward: 17, 31, 104, 113, 121, 352, 356, 377, 520, 521, 563
Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea): 117, 140, 144, 170, 176, 203, 241, 256, 362, 431, 451, 566, 607, 639, 645, 666, 678, 739, 744, 753, 762
Romans de chevalerie
Amadís de Gaula: 45, 56, 57, 63, 64, 65, 72, 73, 80, 81, 85, 90, 97, 103-109, 114, 117, 118, 146, 150-151, 158, 180, 183, 187, 212, 220-222, 241, 313, 317, 370, 451, 466, 498, 508, 527, 530, 544, 545, 549-553, 559, 576-578, 584, 617, 639, 647, 653, 661, 680, 690, 697-698, 701, 728, 739-740, 743, 761
Roland furieux: 63, 108, 332, 334, 358, 359, 372, 387, 403, 451, 452, 542, 736, 745
Tirant le Blanc: 75, 389, 709
Veine chevaleresque: 33, 47, 50, 54, 59-67, 68-99, 101, 103104, 108, 110, 116-119, 122, 127, 147, 148, 149, 151, 160, 179, 185, 187, 198, 212, 216, 220-222, 231, 232 (n.), 313, 314, 318, 320, 334, 335, 353, 437, 441, 442, 446, 466, 478, 496, 509, 520, 527, 530, 541-543, 544-558, 559, 570, 571, 572, 575-580, 583, 585, 617, 622, 662, 696, 709, 713, 714, 722, 729, 731, 779, 786, 787
Ruse, ingéniosité: 261-263
San Pedro, Diego de (Cárcel de amor): 119-120, 530, 535, 584, 616, 633, 639, 645, 653, 739
Savoir-vivre: 559-580, 707-712
Schaeffer, Jean-Marie: 9, 39, 46, 51, 70, 85-86, 91, 96, 98-100, 105, 136, 206-207, 254, 615, 726
Sélection sexuelle: 264-270, 321, 618
Sendebar: 263, 292, 330, 450, 715, 739
Sexualité: 63-67, 166 (n.), 317, 362-5, 380-381, 628-632, 641-644, 654, 663-664, 677-681, 683-91, 691-694, 706-707
Solitude (de lamoureux): 616-621, 646, 657
Sorcière: 127, 249, 281, 289, 414, 415, 666
Sperber, Dan: 164, 251, 252, 253, 294, 299, 421, 504, 732
Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses): 174, 222, 227, 229, 230, 248, 278, 281, 293, 320, 325, 346, 355, 436, 449, 647, 684, 732, 765
Stratégies amoureuses: 111-121, 348-350, 637-727
Substance minérale: 72, 273, 279, 291, 300, 301, 410, 412, 563, 686, 694, 705
Symbolicité et symbolisme: 293-320, 414-424
Sympathie: 55-56
Tâche difficile: 267, 276, 365-368, 556, 557, 703, 717, 722
Tantale (voir Récits mythologiques tragiques)
Trois petits cochons (Les) (voir Contes merveilleux)
Virilité: 684-689
Vives, Juan Luis: 97, 120, 140, 186, 231, 232, 592, 593, 594, 612, 680, 700, 707, 714, 715, 761
Vol: 261-263
Vraisemblance: 69, 153, 170, 231, 234, 311-313, 319-320, 456, 482, 512, 728, 749
Zayas y Sotomayor (María de), 150, 174, 177, 212, 325, 357, 592, 593, 644
Table des matières
Sommaire 14
Introduction 17
Première partie
Cervantès et la lecture : du roman au récit bref 25
Chapitre I.
Les voies de lenchantement :
Lexpérience fictionnelle selon Cervantès 35
1. La Force Imageante du récit,
Noyau de la conception cervantine de la lecture 36
A- Sur lécran de limagination (phantasia) 36
Les indices fictionnels de la fiction onirique 36
Explications médicales classiques et confirmations contemporaines 37
B- Les rouages de limaginative (imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" ) 40
Le texte comme ensemble de stimuli mémoriels 40
Le texte débordé par le processus imageant 41
La subjectivité imageante 41
Laliénation imageante : le pouvoir des enchanteurs 42
C- La lecture évidente : leffet denargeia 45
La lecture- spectacle 47
La densité figurative 47
La luminosité 48
Lindépassable immédiateté 48
2. Les Lecteurs face aux Personnages 50
A- Laltérité au-delà du miroir : le lecteur cervantin entre narcissisme et altruisme 51
Lidentification associative 52
Lintrojection 53
Lémotion hédonique 53
La compassion : de la pitié XE "Pitié" réceptive (empathie) à la réaction lectorale (sympathie) 54
Lempathie 54
Projection et sympathie 55
La lecture éthique : du roman de chevalerie à la littérature en général 56
B- Le récit pulsionnel : agressivité et lasciveté 59
Lirascible 60
La concupiscible 63
3. Ces vices impunis : lire le roman de chevalerie 68
A- Lévidence du merveilleux 68
Admirar : la déclinaison romanesque du verbe Mirar 68
La Rhétorique de lExcès 71
Lhypervisibilité 72
La quête de la grande scène 73
La quête visuelle du même 73
B- Le simulacre dexpérience : de lévidence à lexistence 76
Vivre en pays fictionnel 76
Limmensité 76
Le plaisir de la nouveauté, des sens et de la liberté 77 XE "Liberté (en amour)"
Le temps fictionnel : Aspects Existentiels du romanesque chevaleresque 77 XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque"
Le présent éternel 78
Un supplément dexistence : désir de conquête, holisme et infantilisme 78
Le personnage intime : Humanité du personnage, Attachement du lecteur 85
Attachement 87
Relation intime 87
C- Une prose tyrannique : de lenchantement à lensorcellement 88
La magie du livre ou le phénomène de progression 88
Lemprise fictionnelle ou le phénomène de participation (possession, folie, ivresse) 92
La dissolution de lenvironnement réel 93
Un autre réel, halluciné 93
La possession dionysiaque 94
4. Une Vie après le Point: lexemplarité de la fiction 100
A- Lexemplarité comme phénomène anthropologique 100
B- Une exemplarité particulière : limitation mythique dAlonso Quijano 103
Lexemplarité mythique du roman de chevalerie 103
Limitation littérale 104
Limitation obsolète 108
C- De quelques enjeux de lexemplarité romanesque : éthique et relations amoureuses 111
L« eau enchantée » de Felicia, ou lhumanité reniée 112
Les « êtres meilleurs », ou lhumanité civilisée 113
La question du mariage XE "Mariage" 116
Le cas chevaleresque 116 XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque"
Le cas des fictions sentimentales et pastorales 119
Chapitre II.
Variations lectorales sur la prose cervantine : 123
Perspectives autoriale (pôle I), empirique (pôle II) et paratextuelle (liens)
0. Du Lecteur virtuel aux Lectures réelles 124
Auteur et Lecteur : les deux pôles en charge de la fiction 124
Les modalités fondamenales de la lecture 127
Les modalisations lectorales : participation et distanciation 128
Les variables de la lecture : progression et compréhension 128
Croiser les modalisations 129
Du lecteur virtuel aux lecteurs réels 131
1. PÔle I : La lecture visée 134
A- Le relativisme dépassé : la conception objectiviste du texte 134
B- Le relativisme maîtrisé (I) : les Ejemplares, un défi ludique lancé aux lecteurs 137
Du repos à leffort 137
Cervantès, maître du jeu 138
Le « mystère XE "Mystère, énigme" » et la « vérité » des profondeurs 138
Le plaisir de la difficulté 139
Lexemplarité à lhorizon de la lecture intellective 141
C- Le relativisme maîtrisé (II) : lanticipation des destinataires 143
Léchelle des âges 144
Les quatre âges 144
Ladolescence 145
La distinction sexuelle 148
Distinctions sociales 152
Complexions humorales 153
Le lecteur mélancolique 154
Le colérique 155 XE "Colère (personnage)"
2. PÔle II : Lecteurs et Lectures 157
A- Lecteurs 157
Hétérogénéité des lecteurs de récits brefs 157
Hétérogénéité des lectures 159
B- Lectures (leffet de pertinence narrative) 161
Premier clivage : la distinction Sexuelle des lecteurs 165
Les rapports humains : le choix féminin de lhorizontalité sereine, la préférence masculine pour la hiérarchie conflictuelle 166
Forte empathie et réaction émotive des lectrices 166
Second clivage : la distinction des Âges. Le cas des lectures denfants 167
C- Les « actes de lecture » : public et solitude 169 XE "Solitude (de lamoureux)"
Lecture orale, lecture publique 169
Le jeu 174
Le devis 176
Lemprise des sens 179
La lecture solitaire 181
Retrait social 182
Concentration 182
Emprise fictionnelle accrue 183
Identification associative accrue 183
Economie de la compréhension plus poussée 184
À la frontière du singulier et du pluriel : la lecture du couple et la lecture familiale 185
3. Liens : le Récit bref entre
Contraintes paratextuelles et performance orale 189
A- Recueil et autonomie : des nouvelles en liberté XE "Liberté (en amour)" 191
Les nouvelles encerclées du Don Quichotte (1605) 191
Lire après leffort : le temps dintégration de la nouvelle 192
Le Recueil en liberté XE "Liberté (en amour)" (le petit format du support nouvellier) 195
La Nouvelle autonome 197
Premiers mots, premières impressions (titre et incipit) 198
La miscellanée cervantine et la lecture aléatoire 198
La possible transformation manuscrite des nouvelles 201
Lauteur détrôné par les lecteurs publics : la médiation de la performance 202
B- Ecriture et autorité : des nouvelles sous contrainte 204
La responsabilité morale 205
La responsabilité littéraire 206
Le prologue : cadre et portrait 206
La lettre et le style du récit bref exemplaire 207
Lexemplarité artistique 211
Par-delà lhétérogénéité nouvellière : la recherche de la cohérence du recueil 212
DEuxième Partie
La poétique du conte cervantin 217
Chapitre III.
La matière contique des Nouvelles cervantines 219
1. Cervantès et les Récits archaïques 220
A- La prose du XVIe siècle et la matière folklorique 220
B- Cervantès au pays des contes : la grande famille de la conseja 225
Le conte de fées : 225
La conseja au sens strict du terme 225
Un patrimoine séculaire 227
Le conte, au-delà des stéréotypes : du conte à l« art vivant » du contage 228
La fable milésienne 231
La fable ésopique 232 XE "Fable ésopique"
Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et Manchada 235
Confusion des genres ou genre confus ? (Sur le colloque entre Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión) 239
La fable mythologique 241
2. Des racines anthropo-biologiques du conte
à la matière féerique du récit bref cervantin 245
A- Les limites des modèles formalistes 245
B- Les schèmes archaïques des récits brefs cervantins 252
La biologie intuitive 255
La catégorisation XE "Catégorisation" , ferment de la lecture allégorique 255
Lessentialisation dans la métamorphose 257
La gestion du danger 258
La prédation 259 XE "Agresseur, prédation"
La fuite 260 XE "Fuite"
La ruse XE "Ruse, ingéniosité" et les brigands 261 XE "Vol"
La question amoureuse 263
Mâle dominant ou Prince charmant XE "Prince charmant" ? 264
La Belle et non la Bête 267
Rival et compétition sexuelle 269 XE "Faux-héros"
La tendance exogamique 273
Lâge de la nubilité et le désir sexuel 274
La tendance monogamique 276
Lesprit social 278
Donner, échanger 278
Aider, secourir 282
C- La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" :
trois types folkloriques ? 285
La Fuerza de la sangre, Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et le type 425 285
La Ilustre fregona et le type 510 290
3. Quinze « contes » cervantins 293
A- La validation de la théorie contique par la confirmation : la rhétorique de la conseja 293
Une dense symbolicité (Inventio) 293
Association de deux catégories différentes 294
Le paradoxe 296
Intensification et réduction 298 XE "Symbolisme : Réduction (symbolisation par)"
Forme brève et minimalisme (Dispositio) 302
Ordo naturalis 303
La catégorisation 304 XE "Catégorisation"
La narration dun contraste 308
La répétition 309
Linvraisemblance du merveilleux 311
Langage et Style folklorique (Elocutio) 313
Langage figuré 314
Musicalité 314
Poésie 316
B- La validation de la théorie contique par la réfutation :
le récit bref cervantin entre la novella et lexemplum 321
« Novelas
» : Cervantès et luvre des novellieri 322
Liberté thématique et générique 322
Le cur versatile et égoïste 323
Linfluence des novelle de Matteo Bandello 323 XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)"
Narrer un cas 324
Lancrage dans le réel 326
Lirrationnel impensable 327
«
ejemplares » : Cervantès et la tradition de lexemplum en Espagne 329
Une première approche de lexemplum : le schéma théorique 329
Lexemplum cervantin 330
Seconde approche de lexemplum : problèmes dapplication du schéma premier 332
Chapitre IV.
Les vertus de la fable :
Formes et Modes de lExemplarité cervantine 339
1. Pourquoi le conte de fées ? (Forme I) 340
A- Nouvelles facétieuses et contes didactiques 341
Le monde facétieux des novelle dans les Ejemplares 341
Le rôle archaïque de la conseja et la parole du sage 343
B- Les modes de lexemplarité féerique 348
Lexemplarité narrative du conte cervantin (mode féérique I) 348
Lexemplarité structurelle du conte cervantin (mode féérique II) 351
Lart du happy endding 351
La rétribution positive comme structure axiologique 354
Lexpérience de labsolu (éternité) 356
Lexemplarité diégétique du conte cervantin (mode féérique III) 357
Le refus du contre-modèle 357 XE "Exemplum : Exemplum contrarium"
La poétique de la discrétion 361
Cervantès et lart de laffaiblissement 363
Cervantès et le respect des interdits 364 XE "Interdits"
Lexemplarité héroïque du conte cervantin (mode féérique IV) 365
La seconde séquence du conte : lépreuve fondamentale dans les nouvelles 365
Fonctions exemplaires de la seconde séquence : admiration XE "Admiración : comme effet lectoral" , fascination et héroïsme véritable 367
Limitabilité de la féerie 369
2. La Fable mythologique (Forme II) :
lautre paradigme narratif et ses raisons 371
A- Les signes de la mythologie 372
B- Des récits archaïques de la faute à la nouvelle cervantine tragique 376
Lexemplarité diégétique du récit tragique cervantin :
le personnage souillé (mode tragique I) 378
La souillure 379
Langoisse 381
Lexemplarité structurelle du récit tragique cervantin :
le personnage châtié (mode tragique II) 383
La rétribution négative comme structure axiologique 383
Lexpérience de la démesure tragique (éternité) 385
Les transformations ovidiennes 388
La répulsivité de la dégradation 392
Légarement 392
Le dégoût 395
Troisième partie
Les chemins de linitiation cervantine 397
Chapitre V.
La poétique de lexemplarité initiatique 399
1. LEs nouvelles Métamorphoses exemplaires 402
A- Par-delà la féerie et la tragédie : la trame archaïque des nouvelles 402
La cohérence de lexemplarité diégétique du recueil 402
La cohérence narrative du recueil : le scénario initiatique 405
B- Dire la transformation : les schèmes archaïques de linitiation 414
La symbolique territoriale 416
Symboliques de la mort et de la vie 417
Symboles de la transition 418
Grossesse et enfance 418
Le nom transitoire 419
Le passage du temps et le motif des deux ans dattente 420
Le symbole de la métamorphose 421
C- « Nouvelles exemplaires » ou « Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" espagnol » ? 425
2. Léducation par la conseja : les 6 voies de lexemplarité contique 429
A- Exemplarités « expérientielle » et cryptée 430
La notion dexpérience : du rite à la nouvelle cervantine 430
Le rite, le conte et lexpérience 430
Cervantès et lexpérience 431
La lecture comme expérience initiatique 433
La lecture du récit bref dinfluence contique comme expérience initiatique 434
Quatre vecteurs dexpérience initiatique 435
L'expérience symbolique 435
L'expérience inconnue 436
L'expérience visuelle 440
Lexpérience du regard témoin 442
Le trouble émotionnel 443
Lire entre la joie et les larmes 444
Fictions dysphoriques : lexpérience de langoisse 446
Fictions euphoriques : lexpérience du rire 448
Lexpérience mystérique, le jeu et lexemplarité cryptée 450
La bonne fable est allégorique 451
Le « mystère XE "Mystère, énigme" » de lexemplarité 453
Le jeu de lexégèse allégorique 455
Le jeu de lénigme 457
Le jeu du mystère 458 XE "Mystère, énigme"
B- Le lecteur dans le miroir : lexemplarité spéculaire 461
LHumanité du personnage novice, garante dimitabilité 461
Le personnage non-prometteur XE "Personnage non-prometteur" des nouvelles féeriques 461
Le personnage trop humain des nouvelles tragiques 464
Leffet-miroir des Néophytes cervantins 465
Lexemplarité du personnage handicapé 465
Lexemplarité du personnage souffrant 465
« Miroir, mon beau miroir » : personnages secondaires et pertinence parentale 466
Lexemplarité de lEspejo 468
C- Le lecteur métamorphosé : les séquelles de lexpérience initiatique 470
Le lecteur averti : lexemplarité anticipatrice 470
La fin de la candeur 470
Lexpérience anticipée 472
Lexemplarité physiologique 473
Lexemplarité de la joie 473
Lexemplarité de langoisse 475
Lexemplarité philosophique 477
Les aléas de la fortune 477
Optimisme de lespoir 480
3. Le sens de linitiation lectorale cervantine :
Lexemplarité civilisatrice 484
A- Les trois devoir-faire exemplaires 485
Saméliorer 485
Lapprentissage de la maturité 485
Linitiation à lhumanité 488
Se différencier 490
De ladolescence à lâge adulte 490
La sexualisation de lêtre 492
Se soumettre 494
B- Vers un savoir-faire exemplaire 497
Lintérêt didactique des traditions féerique, tragique et initiatique 497
Le rite : un mode daction 497
Le rite : un modèle dactions 499
Analyser lexemplarité civilisatrice 500
La grille méthodologique de lanalyse lectorale 501
Comment lire le consejo dans la conseja 505
Valeurs exprimées/valeurs manifestées 508
Chapitre VI.
Linitiation à lhumanité (exemplarité civilisatrice XE "Exemplarité : Exemplarité civilisatrice" I) 510
1. Avertir les ingénus (RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" CP) 512 XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)"
La pulsion voyeuriste 513
La pulsion totalisante 516
La pulsion moralisatrice 518
La tentation critique dune triade antique (Diogène, Socrate et Lucius) 518
Le sens de la critique cervantine : le mal humain 522
2. La chevalerie moderne 527
A- Faiblesses héroïques : les erreurs de jeunesse (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" EI) 528 XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)"
Désespoir 529 XE "Désespoir"
Le désespoir XE "Espoir, espérance" de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" (AL) 529
Le désespoir XE "Espoir, espérance" dIsabela (EI) 533 XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)"
Orgueil 534 XE "Orgueil"
Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" en Sicile, une Eve dédaigneuse (AL) 534
La satisfaction victorieuse de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" (EI) 536
Eléments de conclusion 540
Lapprentissage du connais-toi toi-même 540
Les modèles cervantins : des exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" a maioribus ad minora 541
Lhéroïsme masculin réévalué 541
B- Lhéroïsme chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" des acteurs exemplaires 544
Lexpérience héroïque de lecture 544
Les gentilshommes exemplaires et le scénario chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" en creux (service amoureux et combats) 544
Lidentification héroïque 550
Lhéroïsme moderne 552
Le surpassement du héros non prometteur 553
Parcours féminins (la réserve XE "Réserve (féminine)" ) 554
Parcours masculins (humilité XE "Humilité" et libéralité XE "Libéralité" désintéressée) 556
C- Les écoles du savoir-vivre 559 XE "Savoir-vivre"
La vie sociale : lécole humaine 560
Être en société, ou la fable du lettré isolé 561
Avoir confiance XE "Confiance et défiance" en autrui, ou la fable des amants égarés 566
Ladaptation sociale : lécole courtoise 570
Réguler ses émotions, ou la fable du colérique 570 XE "Colère (personnage)"
Réguler sa parole, ou la fable du pícaro courtisan 573
Laction sociale : lécole chevaleresque 575 XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque"
Aider, être généreux XE "Libéralité" , ou la fable des étrangers 577
Être fidèle et reconnaissant XE "Don, réciprocité" , ou la fable du chien et de son maître 578
Chapitre VII.
Linitiation à lamour (exemplarité civilisatrice XE "Exemplarité : Exemplarité civilisatrice" II) 582
Limportance du sujet amoureux 585
Première tentative romanesque : Primera parte de La Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" dividida en seis libros 586
La solution de la forme brève : de la nouvelle aux récits archaïques 588
1. Avertir les néophytes en amour 591
A- Initiation prématrimoniale 591
De quelques défauts féminins : malice XE "Malice (féminine)" et manque de lucidité 592
Les particularités du comportement amoureux masculin 592
Lincontinence sexuelle 592
La passion amoureuse chez lhomme 594
La jalousie XE "Jalousie (masculine)" masculine 596
B- Initiation matrimoniale 600 XE "Mariage"
Lexcès de confiance XE "Confiance et défiance" dAnselmo (Curioso) 600 XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)"
Lexcès de méfiance XE "Confiance et défiance" de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" (Celoso) 602
La naiveté de Leonora (Celoso) XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)"
2. Conseiller les amoureux dans le malheur 608
A- Être perdu dans le labyrinthe XE "Labyrinthe" initiatique 608
Lexpérience labyrinthique 613
Figures et rhétorique de linconnu 613
Figures de limmobilité 614
La casuistique amoureuse 616
Premier cas amoureux : la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" de lamoureux 616
Deuxième cas amoureux : la concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" amoureuse (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" DD) 621 XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)"
Troisième cas amoureux : le désaccord familial (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" SC) 623 XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)"
Quatrième cas amoureux : lacte sexuel chez la jeune fille (FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" DD) 628 XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)"
Cinquième cas amoureux : la mort à lhorizon 632
B- Sortir du labyrinthe XE "Labyrinthe" : les chemins libérateurs de la féerie 637
Premier fondement : la volonté matrimoniale 639 XE "Mariage"
La fin du déshonneur (vertu et renommée) 641
La résolution du conflit inter- et intra-familial 644
Le dépassement de lobstacle social 645
Deuxième fondement : le tiers 646 XE "Aide, Auxiliaire"
La tradition féerique 646
Pouvoirs des auxiliaires (protection, guérison, association, coalition, médiation) 649
Savoir des auxiliaires (connaissance et savoir-faire) 653
Le choix raisonné du tiers 654 XE "Aide, Auxiliaire"
3. Lart daimer XE "Ovide : Lart daimer" exemplaire 658
A- Aux fondements du bonheur amoureux 658
Faux semblants et fausses recettes : les Fondations instables de lAmour 659
La beauté ? 660
La misogynie ? 661
La pulsion sexuelle (apetito XE "Sexualité : pulsion sexuelle (apetito lascivo)" lascivo) ? 663
Les tiers XE "Aide, Auxiliaire" (amis et parents) ? 665
Et la magie XE "Philtres magiques" ? 665
Lindispensable Trinité sentimentale 668
La liberté XE "Liberté (en amour)" en question 668
Lharmonie (des volontés) 672
La sexualité 677 XE "Sexualité : chez le personnage féminin"
B- Faire le couple (I) : les trois règles dor du choix intrasexuel 682
Repérer la virilité XE "Virilité" et la féminité XE "Féminité" 683
Les signes de virilité 684 XE "Virilité"
Le signe de féminité 690 XE "Féminité"
Repérer la détermination féminine et lengagement masculin 691
La détermination féminine 691
Lengagement masculin 694
Repérer les émotions 696
La sincérité de la communication émotionnelle 697
Les dangers de la communication traditionnelle 699
C- Faire le couple (II) : les deux règles dor de la conquête intersexuelle 702
Une règle individuelle : la Force Morale 703
Obstination et libéralité XE "Libéralité" masculines 703
Résistance et pudeur féminines 706
Une règle éthique : la Réciprocité 707
La gratitude XE "Don, réciprocité" féminine 708
Ladmiration masculine 711
D- Parfaire le couple : les bienfaits du temps initiatique 716
Connaître le conjoint 717
Avoir confiance XE "Confiance et défiance" dans le conjoint (dissiper la jalousie XE "Jalousie (masculine)" ) 720
Conclusion 725
Liste des ouvrages cités 735
Index 767
Table des matières 777
ORTEGA Y GASSET (1990), p. 186-187 ; RILEY (1990), p. 20 ; SOUILLER (2004), p. 44-45.
RILEY (1992) et (2001), p. 239-253.
DIEZ TABOADA (1979-1980), p. 96 : « estos doce laberintos tienden en realidad a formar un solo laberinto XE "Labyrinthe" ».
RILEY (1966), p. 168-170 : « queda en pie el hecho de que no todas las Novelas son tan inocentes, como uno esperaría después de leer sus declaraciones al respecto. No lo es, desde luego, El celoso extremeño, ni siquiera la versión corregida » ; Javier Blasco (« Estudio preliminar », NE, p. XXV) : « Los ejemplos constituyen un reto de interpretación, no de imitación. Son susceptibles, por tanto, de una consideración estética, incluso de una consideración lógica, pero no de una consideración moral. »
MARQUEZ VILLANUEVA (2005), p. 84.
CHEVALIER (1981), p. 119.
DQ II, p. 612 : « que en veinte y cinco de febrero deste año de seiscientos y quince [...], muchos caballeros franceses, de los que vinieron acompañando al embajador, tan corteses como entendidos y amigos de buenas letras, se llegaron a mí y a otros capellanes del cardenal mi señor, deseosos de saber qué libros de ingenio andaban más validos; y, tocando acaso en éste que yo estaba censurando, apenas oyeron el nombre de Miguel de Cervantes, cuando se comenzaron a hacer lenguas, encareciendo la estimación en que, así en Francia como en los reinos sus confinantes, se tenían sus obras: la Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , que alguno dellos tiene casi de memoria la primera parte désta, y las Novelas ».
Sentiments sur les lettres et lHistoire (1683), cité par HAUTCUR (2004), p. 224.
Alors que nous terminions nos recherches, Didier Souiller remarquait, lui aussi, en passant, que le recueil « revient sans cesse sur lépreuve de linitiation et de laccès à la maturité » (2004, p. 45).
ERASME (1998), p. 91-92 ; ELIAS (1973), p. 398-399.
Agustín González de Amezúa y Mayo, Philippe Berger, Pedro Bohigas, Jean-François Botrel, Fernando XE "Dorotea, Fernando" Bouza, Maxime Chevalier, José María Díez Borque, François Lopez, Jaime Moll, José Simón Díaz, entre autres.
La chronologie de la rédaction des récits brefs plaide pour une semblable vision englobante (« Pero si es laborioso ajustar un cómputo unívoco, se perfila alguna conclusión. En el momento en que daba a las prensas el primer Quijote, quizá ya tenía perfilada una discreta "colección" de novelas: El capitán cautivo, El curioso impertinente, Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo y El celoso extremeño » (Javier García López in NE, p. LX).
Le phénomène est proche de celui décrit par Aristote XE "Aristote" dans sa Politique, VIII (Huizinga, 1951, p. 260).
Sans se limiter aux sources cervantines, nous soulignons, dans cette même veine orale, luvre des Mille et une nuits.
Voir les précédents célèbres de lÂne dor (Romans grecs et latins, 1958, p. 152) et dAmadís de Gaula (RODRIGUEZ DE MONTALVO, 1999, p. 535).
Nous soulignons. Sauf indication contraire, les italiques sont de notre fait dans lensemble des citations.
Leur lien est souligné par CASALDUERO (1975), p. 159.
« [
] sueños contados por hombres [
] medio dormidos » (DQ II, 1, p. 635) ; « cosas soñadas » (NE, p. 555).
« Cuando menos, sin duda, en medio del ocio de nuestros espíritus, que despiertos andan ocupados en esperanzas vanas, y por decirlo, en sueños cualquiera, con tal viveza nos persiguen las visiones de la fantasía XE "Imagination (fantasía)" » (QUINTILIANO DE CALAHORRA, 1999, p. 337 -VI, II, 30-). Les visions quévoque Quintilien XE "Quintilien" « liées à un état de semi-veille [
] peuvent en particulier être rapprochées de la catégorie des rêves non-prédicatifs quétablira Macrobe XE "Macrobe (Commentaire au songe de Scipion)" » (GALAND-HALLYN, 1995, p. 125).
METZ (1993), p. 144.
Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" rappelle lanalogie : « rêveur éveillé et lecteur ont une même perméabilité aux productions fantasmatiques. [
] ils sont dans un état contemplatif, proche du repli narcissique, qui favorise lémergence de limaginaire » (1998, p. 80).
Juan Huarte und Psychognosis der Renaissance (A. Klein) cité par Guillermo Serés dans son introduction à lExamen de ingenios (HUARTE, 1989, p. 192).
DQ I, 35, p. 417 « Tenía el cura de las manos a don XE "Don, réciprocité" Quijote, el cual, creyendo que ya abía acabado la aventura y que se hallaba delante de la princesa Micomicona, se hincó de rodillas delante del cura ».
Nous emploierons le terme de fiction pour dire lexpérience et létat fictionnels déployés dans lesprit du lecteur à la suite du balayage oculaire des graphèmes (ou à partir de la réception sonore de la voix du conteur).
« [Don Quijote] tenía a todas horas y momentos llena la fantasía XE "Imagination (fantasía)" de aquellas batallas, encantamentos, sucesos, desatinos, amores, desafíos, que en los libros de caballerías se cuentan, y todo cuanto hablaba, pensaba o hacía era encaminado a cosas semejantes » (DQ I, 18, p. 188).
Sur la distinction issue dAvicenne entre imagination (« imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" retentiva ») et imaginative (« imaginación compositiva »), plus de détails dans SERES (1996), p. 66-68.
Huarte (1989), p. 324 (note 7 de Guillermo Serés). On trouve la même distinction dans le De musica de Saint Augustin comme dans le Differentiarum de Saint Isidore (BUNDY, 1927, p. 161). Voir également PIGEAUD (1983) sur les différences antiques entre phantastòn (objet représenté), phantasía (représentation mentale, empreinte de lobjet dans lâme), phantastikòn (stimulus de lhallucination) et phántasma (hallucination).
EISENSTEIN (1991), p. 53-54.
METZ (1993), p. 64.
HUARTE (1989), p. 395-410.
KIBEDI VARGA (2000), p. 5.
« Finalement, le cerveau est en permanence spontanément actif et peut donc créer des représentations internes sans aucune interaction avec le monde extérieur » (CHANGEUX, 1983, p. 169).
Les images mentales le sont aussi, puisquon le sait, ce nest pas lil qui voit, mais le cerveau qui conçoit.
Cité par PAVEL (1988), p. 112.
« Freud XE "Freud, Sigmund" rappelle que certaines activités de la vie éveillée, telles la méditation visualisante ou lévocation volontaire de souvenirs, reposent également sur le principe de régrédience, mais que celle-ci sarrête alors avant son terme puisque le souvenir et limage mentale y sont clairement reconnus par le sujet, qui ne les prend pas pour des perceptions » (METZ, 1993, p. 140).
Certains « groupes de neurones, encore mal identifiés, interviennent dans la focalisation interne de lattention vers une image de mémoire ou un concept » (CHANGEUX, 1983, p. 197).
Voir à ce sujet larticle de GERVAIS (2004, p. 97-98), qui associe le lecteur au « museur » : « Lêtre du musement est, en ce sens, perdu dans ses pensées, en plein suspens, dans cette logique associative qui caractérise la rêverie et lerrance ». Il se promène dans un monde de possibles, sans égards à la logique et à ses contraintes [
]. Le musement est ce qui capte laura des choses, pour reprendre le terme dans lacception que lui a donné Benjamin, cest-à-dire "lensemble des images qui, surgies de la mémoire involontaire, tend à se grouper autour de [lobjet offert à lintuition]" ».
Voir plus généralement lallusion à lactivité imaginative XE "Imaginative (imaginativa)" dans le processus créatif chez le peintre Léonard de Vinci (VINCI, 2004, p. 364 : « aún verás batallas y figuras agitadas ») et léxégèse qui est donnée de ce passage par ORTEGA Y GASSET (1984, p. 220).
On trouve une conception moins profane (luvre de J. Huarte de San Juan fut mise à lindex par Quiroga en 1583) mais tout aussi physiologique dans la Somme Théologique (5, 111) de Saint Thomas dAquin (BUNDY, 1927, p. 221).
G. Serés cite laventure des moulins à vent : « dio de espuelas a su caballo Rocinante, sin atender a las voces que su escudero Sancho le daba, advirtiéndole que, sin duda alguna, eran molinos de viento, y no gigantes, aquellos que iba a acometer. Pero él iba tan puesto en que eran gigantes, que ni oía las voces de su escudero Sancho ni echaba de ver, aunque estaba ya bien cerca, lo que eran » (DQ I, 8, p. 95).
Lauditeur du conteur a lobligation du « voir », comme le rappelle Paul Zumthor dans son Introduction à la poésie orale. Il réfère ce mot dun conteur maya sadressant à lethnologue D. Tedlock : « Ce que je raconte, le vois-tu, ou ne fais-tu que lécrire ? » (ZUMTHOR, 1983a, p. 235)
La description de la phantasia, chez Aristote XE "Aristote" , correspond à celle de lévidence : « La représentation [
] est à notre discrétion quand nous le souhaitons. Devant les yeux, on peut, en effet, se mettre des fictions, comme font ceux qui, dans les exercices de mémoire, évoquent ou fabriquent des images » (De lâme, in LAVAUD, 1999, p. 83).
LAUSBERG (1966), § 810-819.
GALAND-HALLYN (1995), p. 105 : « les choses humaines [
], il les a imitées (expressa) pour nous, il nous les a dévoilées (exprompta), les plaçant devant nos yeux (ante oculos constituerit), alors que, de ses propres yeux, il ne les avait jamais vues » (Oratio in expositione Homeri, Ange Politien).
CAVE (1997), p. 54-58.
Cité par GALAND-HALLYN (1995), p. 106.
SERES (1994), p. 207. Cette conception ancienne de la conscience comme pensée iconique est récupérée récemment par Aron Kibédi Varga XE "Auteur" XE "Manuscrit (et nouvelles)" XE "Livre : Titre" XE "Livre : Format" XE "Livre : Mise en recueil" XE "Colérique (lecteur)" XE "Mélancolique (lecteur)" XE "Lecteurs : Complexions humorales" XE "Lecteurs : Catégories sociales" XE "Lecteurs : Sexe" XE "Lecteurs : Adolescents" XE "Lecteurs : Âge" XE "Jeu : Jeu dans la lecture orale" XE "Jeu : mesa de trucos" XE "Exemplarité : Amour" XE "Exemplarité : Imitation" XE "Participation : Participation et lecture solitaire" XE "Participation : Participation et lecture orale" XE "Participation : Participation comme modalisation de base de la lecture" XE "Compréhension (économie de la) : Compréhension et lecture solitaire" XE "Compréhension (économie de la) : Définition" XE "Progression (économie de la)" XE "Luxure dans la lecture" XE "Sympathie" XE "Projection" XE "Empathie" XE "Identification : Identification et lecture solitaire" XE "Identification : Définition" XE "Evidentia : Quête de la grande scène" XE "Evidentia : Hypervisibilité" XE "Lecture : Lecture aléatoire" XE "Lecture : Lecture visée (par lauteur)" XE "Lecture : Lecture solitaire" XE "Lecture : Lecture orale et publique" XE "Lecture : Subjectivité (effet de pertinence)" XE "Lecture : Iconicisation" XE "Lecture : Lecture réelle/Lecture virtuelle" XE "Lecture : Attachement" XE "Lecture : Lecture éthique" XE "Lecture : Analyse" XE "Lecture : Rêve" XE "Garci Rodríguez de Montalvo (voir Romans de Chevalerie)" XE "Martorell, Joanot (voir Romans de Chevalerie)" XE "dipe (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Pandore (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Orphée (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Tantale (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Narcisse (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Midas (voir Récits mythologiques tragiques)" XE "Desengaño (voir Exemplum contrarium)" XE "Anti-conte (voir Exemplum contrarium)" XE "Arioste (L) (Voir Romans de chevalerie)" XE "Petit Poucet (Le) (voir Contes merveilleux)" XE "Petit Chaperon rouge (Le) (voir Contes merveilleux)" XE "Belle et la Bête (La) (voir Contes merveilleux)" XE "Fille du Diable (La) (voir Contes merveilleux)" XE "Eros et Psyché (voir Contes merveilleux)" XE "Cendrillon (voir Contes merveilleux)" XE "Blanche-Neige (voir Contes merveilleux)" XE "Belle au Bois dormant (La) (voir Contes merveilleux)" XE "Barbe Bleue (voir Contes merveilleux)" XE "Trois petits cochons (Les) (voir Contes merveilleux)" XE "Apologue (voir Exemplum)" XE "Ovide : Métamorphoses" XE "Désir de mort (de lamoureux)" XE "Stratégies amoureuses : Stratégies masculines" XE "Stratégies amoureuses : Stratégies féminines" XE "Opposition familiale (en amour)" XE "Parcours de lecture masculins" XE "Parcours de lecture féminins" XE "Courtoisie (voir Savoir-vivre)" XE "Civilité (voir Savoir-vivre)" XE "Fernando (voir Dorotea)" XE "Défiance (voir Confiance)" XE "Énigme (voir Mystère)" XE "Expérience (valorisation de l)" XE "Happy end" XE "Passion amoureuse (masculine)" XE "Naïveté (féminine)" XE "Allégorie" XE "Ali-Baba (voir Contes merveilleux)" XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" XE "Agressivité dans la lecture" : « La parole vient après limage. Selon le philosophe allemand Hans Jonas, le trait spécifique de lhomme, cest dêtre homo pictor bien plus quhomo sapiens. Depuis lhomme préhistorique jusquaux enfants daujourdhui, lhomme qui trace des images pour peindre la réalité précède lhomme qui parle pour décrire la réalité. Nous avons oublié cet ordre de succession dans la mesure où le logocentrisme occidental -dorigine grecque et judéochrétienne- a toujours privilégié la deuxième définition de lhomme [
]. Si limage première, toujours mobile, permet à lhomme de sinventer des récits, la parole nest donc pas, comme on le croit souvent, la première ni la seule instance pour raconter. Il faut distinguer récit mental et récit verbal » (KIBEDI VARGA, 2000, p. 4-5).
Voir également le premier des quatre points définitoires de la fiction selon Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" (1999, p. 180-181) : « Limmersion fictionnelle se caractérise par une inversion des relations hiérarchiques entre perception (et plus généralement attention) intramondaine et activité imaginative XE "Imaginative (imaginativa)" [
]. Lattention intramondaine nest pas abolie [
] de même que durant la phase du sommeil paradoxal, donc pendant les rêves, le seuil déveil est plus élevé que pendant les autres phases. »
Terme de Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" . Voir à ce sujet les pages 40-56 (« En raison de leur nature linguistique, les contours du personnage ne peuvent se prêter à une perception directe : ils exigent de la part du lecteur une véritable "recréation" imaginaire. Le personnage romanesque, autrement dit, nest jamais le produit dune perception mais dune représentation » -1998, p. 40-).
Sur lévidence comme figure rhétorique chez Cervantès, on lira avec intérêt larticle dAlberto Blecua (1985, p. 137-143 : létude porte sur le chapitre 17 de la troisième partie de Persilès XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" ).
En fait, déjà dans lAntiquité, lévidence était considérée par Quintilien XE "Quintilien" comme lune des vertus de la « narratio más que como una figura retórica concreta » (Galán Sánchez, 1993, p. 455).
Lanalogie avec le texte proustien est saisissante : « Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, venait ensuite, à demi-projeté devant moi, le paysage où se déroulait laction et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence que lautre, que celui que javais sous les yeux quand je les levais du livre. Cest ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, jai eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie dun pays montueux et fluviatile [
]. Et comme le rêve dune femme qui maurait aimé était toujours présent à ma pensée, ces étés-là ce rêve fût imprégné de la fraîcheur des eaux courantes » (Proust, 1995, p. 100).
Cest là une spécificité de la rhétorique de Quintilien XE "Quintilien" .
« Le troisième effet [après la condensation et le déplacement] du travail délaboration [onirique] est, au point de vue psychologique, le plus intéressant. Il consiste en une transformation didées en images visuelles [
]. Cette partie du travail délaboration est la plus constante » (FREUD, 2001, p. 207).
« Dans limmense majorité des cas, voire dans tous, le rêve est visuel. Une expérience, menée par Inge Strauch et Barbara Meier à luniversité de Zurich, a montré que 100% des sujets réveillés pendant une phase de sommeil actif, ou paradoxal, se souvenaient avoir vu quelque chose. Les rêves sonores sont un peu moins fréquents (45% des rêves) » (JEAN-BAPTISTE, 2002, p. 55).
Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" et Cipión, malgré leur condition canine, parlent en hommes.
Du même avis est Barry Ife (1985, p. 67).
M. Bal, cité par JOUVE (1998), p. 126-127.
Ibid., p. 128-131. Voir également SCHAEFFER (1999), p. 186-187 : « dans les fictions visuelles [
] très souvent limmersion y est enclenchée non pas tant à travers notre empathie avec ce qui est représenté (fût-ce une personne) quà travers notre identification avec un sujet qui voit, qui regarde, qui est en position de témoin (ou, parfois, de voyeur) [
] cest le regard qui rend vivante la représentation ».
Pour Wayne Booth, la littérature requiert « un lecteur qui répond. Cest en ce point quune rhétorique de la fiction centrée sur lauteur révèle sa limite : elle ne connaît quune initiative, celle dun auteur avide de communiquer sa vision des choses. A cet égard, laffirmation selon laquelle lauteur crée ses lecteurs paraît manquer dune contrepartie dialectique » (RICUR, 1985, p. 296-297).
Pour une présentation scientifique du phénomène, nous renvoyons aux données de léthologie et de la biologie animales et humaines qui distinguent une échelle dans lidentification associative : identification simple, contagion émotionnelle, empathie cognitive (WAAL, 1997, p. 89-110).
Dans son analyse de limagination chez Cervantès, Ruth El Saffar soulignait le fait suivant : « Chirinos and Chanfalla are master-magicians because they draw out into the illusion of perceived reality images generated out of their subjects hidden prejudices and fears » (EL SAFFAR, 1986, p. 88). Pour Christian Metz, le spectateur « sidentifie à lui-même » (METZ, 1993, p. 69) : le récit est spéculaire « parce quil favorise le retrait narcissique et la complaisance fantasmatique qui, lorsquils sont poussés plus loin, entrent dans la définition du rêve et du sommeil » (p. 130).
« Alors que le personnage convenu sollicite la projection du lecteur (attribution de ses pensées et sentiments à lêtre romanesque), la saisie dun personnage original entraîne un processus dintrojection (cest le lecteur, ici, qui incorpore les sentiments et les pensées du personnage) » (JOUVE, 1998, p. 217). Rappelons que, pour Alain Braconnier, lintrojection est un mécanisme de défense psychologique contre les pensées négatives, plus fréquent chez les hommes que chez les femmes (BRACONNIER, 2000, p. 95).
S. Freud XE "Freud, Sigmund" cité par JOUVE (1998), p. 153.
P. Ricur XE "Ricur, Paul" , exégète de S. Freud XE "Freud, Sigmund" , propose une interprétation de ce fait en rappelant que le principe de plaisir, qui anime toute « lexistence fantasmatique », « prolonge son règne sous toutes sortes de déguisements » (1965, p. 280).
Hans Robert Jauss parle démotion « solidarisante » (1978, p. 166). Sur la compassio au Moyen Âge : BOLOGNA (1984).
« Si la sympathie a besoin de lintimité, lintimité a besoin de la souffrance » (JOUVE, 1998, p. 140).
WAAL (1997), p. 57-116 (« [las] raíces de la conducta altruista son tan profundas que la gente no sólo ayuda a los demás, sino que, además le resulta gratificante ») et DECETY (2002), p. 9-20.
Gérard Langlade a parfaitement signalé que la participation fictionnelle ne signifie pas forcément une adhésion aveugle aux programmations auctoriales (2004, p. 89).
La logique de limplication lectorale, suivie par Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" (la logique textuelle), diffère de celle reconnue par Cervantès. Pour le premier, la lecture est « réception », elle néchappe pas à la « prédétermination » immanente du texte : « Linteraction du lecteur avec les figures romanesques est conditionnée par différents codes [
]. Il paraît évident que notre vision dun personnage dépend dabord [
] de la façon dont il nous est présenté par le texte. [
] le textuel parvient à lemporter sur lidéologique » (1998, p. 16).
On notera que, par une réaction semblable à celle de la jeune fille du roman, les lectrices se désolidarisaient des règles sociales alors en vigueur pour privilégier limportance du rapport humain (voir infra).
WAAL (1997), p. 57-89. Également : VINCENT (2003).
Sur le caractère instinctif de la perception éthique : WAAL (1997) et (2002).
Voir les réponses des lecteurs interrogés par les deux sociologues (Leenhardt, Józsa, 1999).
DQ I, 6, p. 78 : « -Es -dijo el barbero- las Sergas de Esplandián, hijo legítimo de Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula. -Pues, en verdad -dijo el cura- que no le ha de valer al hijo la bondad del padre » ; « [el afamado Don Belianís] -replicó el cura-, con la segunda, tercera y cuarta parte, tienen necesidad de un poco de ruibarbo para purgar la demasiada cólera suya » (p. 82).
Il faut en fait remonter à Aristote XE "Aristote" (De lâme) pour trouver une telle idée : « lorsque nous formons lopinion quun objet est terrible ou effrayant, aussitôt nous éprouvons lémotion correspondante de même si lobjet est rassurant ; au contraire, dans le jeu de limagination, notre comportement est le même que si nous contemplions en peinture les objets terribles et rassurants » (ARISTOTE, 1989, p. 85 -427b-).
Voir ainsi les multiples déchaînements de violence auxquels cède Lisuarte de Grecia. (Par exemple : SILVA, 2002, p. 115, où on « voit » le protagoniste couper le bras dun chevalier qui, mal lui en a pris, avait critiqué son affliction sentimentale).
Voir également BUSHMAN (2002). Comme Cervantès, le psychologue souligne les limites du relâchement cathartique lorsquil dépend dun fort investissement agressif, aussi ludique soit-il.
« Fasciné par limagination et par la mélancolie, la pensée du XVIe et du XVIIe siècles prête une attention toute particulière à laction de la seconde sur la première [
]. La perturbation de limagination est le trouble mélancolique par excellence » (OROBITG, 1996, p. 237).
DQ I, 1, p. 39 : « él se enfrascó tanto en su letura, que se le pasaban las noches leyendo de claro en claro ».
Sur cet aspect, voir le récent article de B. Gervais XE "Gervais, Bertrand" (2005).
« El hígado (donde reside la facultad concupiscible) tiene por natural temperamento el calor y humidad a predominio, del cual jamás sale en tanto que vive el hombre; y si alguna vez decimos estar frío, es porque no tiene todos los grados de calor que requieren sus obras » (HUARTE, 1989, p. 582).
Cervantes (1962), p. XXI. Voir également le commentaire de Brantôme, cité par Marian Rothstein : « Je voudrois avoir autant de centaine descus comme il y a eu des filles, tant du monde que religieuses, qui se sont jadis, emeues, pollues et dépucellées par la lecture de Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" » (Rothstein, 1999, p. 121).
Voir à ce sujet la réflexion de VALDES (2003), p. 251 : « Descuido creo que sea el no guardar el decoro en los amores de Perión XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" con Elisena, porque, no acordándose que a ella haze hija de rey, estando en casa de su padre le da tanta libertad, y la hace tan deshonesta que con la primera plática la primera noche se la trae a la cama. »
Voir également les aventures amoureuses et sensuelles du frère dAmadís, Galaor XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" .
MARIN (1981), p. 95. De façon plus systématique, Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" a particulièrement insisté sur les effets de lincomplétude romanesque ; pour lui, les « espaces dindétermination, sils sont programmés par le texte, doivent être remplis par le lecteur » (1998, p. 34).
Voir également le commentaire dAna Carmen Bueno Serrano et de Carmen Laspuertas Sarvisé : « En el tratamiento del amor de Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Grecia el mirobrigense es más explícito, más flexible y menos cauto que Montalvo, y se acerca más al Tirant o al ciclo de los palmerines, describiendo encuentros con una importante carga de sensualidad y erotismo » (SILVA, 2004, p. XXXII).
ALIGHIERI (2001). Traduction (ALIGUIERI, 1965) : « Ensemble, un jour, nous lisions par plaisance/ de Lancelot, comme Amour létreignit:/ seulets étions, et sans soupçon de nous./ A plusieurs coup nous fit lever les yeux/ cette lecture et pâlir le visage ;/ mais seul un point fut ce qui nous vainquit. / Quand la riante lèvre et désirée/ vîmes baiser par un si preux amant, cestui, dont il nest sort qui me délie,/ la bouche me baisa, tremblant dangoisse./ Galehaut fut le livre et son trouvère:/ et ce jour-là ne lûmes plus avant. »
« Dame, fait Galehoz, granz merciz. Et ge vos pri que vos li donoisz votre anmor et que vos lo prenez a votre chevalier a tozjorz et devenez sa leius dame a toz les jorz de vostre vie [
] Donc lo baissiez devant moi ». Traduction : « Dame, grand merci. Je vous prie donc de lui donner votre amour, de le prendre pour votre chevalier à tout jamais et de devenir sa dame loyale pour tous les jours de votre vie [
]. Donnez-lui donc un baiser, devant moi » (Lancelot du Lac, 1991, p. 894-895). Voir le commentaire dA. Castro dans « La palabra escrita y el Quijote » in CASTRO (2002), p. 603-638.
« La reine voit que le chevalier nose en faire plus. Elle le prend par le menton et, devant Galehaut, lembrasse très longuement » (Lancelot du Lac, 1991, p. 895).
« Intesi cha cosí fatto tormento/ enno dannati i peccator carnali,/ che la ragio sommettono al talento » (ALIGHIERI, 2001, p. 59, v. 37-39). Traduction (ALIGHIERI, 1965) : « Lors, jentendis quà si faite gehenne/ sont condamnés les pécheurs de la chair/ qui font raison céder aux appétits. »
Le mot latin mirari renferme lui-même ce double sens : mirer et admirer (admirari).
Nous ne restreignons pas cette notion à la pulsion voyeuriste, ou libido sciendi, définie par Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" .
Extrait du Sophiste, cité par Vincent Lavaud (1999, p. 57).
Pour Platon XE "Platon" , en effet, la portée humaine de limage-illusion (phantasma) est immense puisque, à la différence de limage-copie (eikôn), la « beauté » de cette image fait oublier son modèle et, du coup, se suffit à elle-même (« cette illusion constitue une partie considérable non seulement de la peinture, mais aussi de limitation en général [
]. Ne serait-ce donc pas tout à fait juste de qualifier dillusionniste cette technique, qui produit non pas des copies, mais des illusions ? » (LAVAUD, 1999, p. 58).
En conséquence : « la réussite de la description ne doit pas être mesurée par rapport à son adéquation au monde, mais uniquement par rapport à sa capacité dinduire une croyance dont la force de conviction est susceptible de se transmettre à largumentation quelle sert » (SCHAEFFER, 1999, p. 111).
Voir GIL (1993, p. 215-252) sur le lien entre évidence et hallucination. Sur le caractère ostensif de lévidence : p. 117-141.
Horacio Walpole, l'auteur du premier roman gothique, livrait, dans la seconde préface au Château d'Otrante (1765), sa volonté de ressusciter les constructions de l'imagination des fictions médiévales, pour contrer la route aux romans de Richardson (Pamela, Clarissa).
Lauteur souligne. Dans une veine comparable, la « fiction de [Stephen] King fait exemplairement souligner que la terreur, cest bien désormais celle de limage. Mieux, la terreur fantastique, cest la manifestation de limage » (Mellier, 1999, p. 145).
Ibid., p. 277.
RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 313, 521, 601, 657, 670, 674, 585, 796, 912-913, 981, 1036, 1133, 1456, etc.
Le texte a été édité depuis, en 2004 : SILVA (2004), p. 313 (II, 30). On sera attentif au fait que ce texte de Feliciano de Silva échappe à la critique dA. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" sur les romans de chevalerie : « los [libros de caballerías], aunque son graves en cuanto a las personas, no lo son en las demás cosas requisitas. No hablo de un Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula ni aun del de Grecia y otros pocos, los cuales tienen mucho de bueno » (LOPEZ PINCIANO, 1998, p. 467).
Cité par MELLIER (1999), p. 199-200.
RODRIGUEZ DE MONTALVO (1999), p. 513, 1186, 1610.
Lomniprésence du bruit (« unos golpes a compás, con cierto crujir de hierros y cadenas » DQ I, 20, p. 208) ne fait que fonder labîme qui sépare la perception auditive du néant visuel (« la soledad, el sitio, la escuridad », ibid.).
La mise en récit peut en effet se satisfaire de lignorance lectorale ; elle ne nécessite pas forcément dun nud dramatique (Baroni, 2002, p. 117). Lincomplétude est vécue, non sur le mode de laction, mais sur celui de linformation. Ladmiración ne naît pas seulement dun accident diégétique : il suffit à lauteur de frustrer la curiosité XE "Curiosité" du lecteur pour quune tension apparaisse. Il ne sagit plus alors de tension narrative mais de tension cognitive. Pour plus de rigueur, il importe de distinguer deux situations problématiques :
le mystère XE "Mystère, énigme" ou praeparatio (Lausberg, 1966, § 854-855), qui relève de lignorance et simpose par sa forte dimension émotionnelle (mise en mystère),
et lénigme ou sustentatio (Quintilien XE "Quintilien" , IX, 2, 22 ; voir CAVE, 1999, p. 129-141), qui relève plutôt de lintellect en transformant le constat dignorance en problème à résoudre (mise en énigme XE "Mystère, énigme" ).
Lénigme romanesque est envisagée par le Diccionario de autoridades, pour qui ladmiración signifie « atender una cosa no conocida, y de causa ignorada ». Le Tesoro de Covarrubias considère, quant à lui, le mystère XE "Mystère, énigme" romanesque lorsquil définit ainsi le concept : « es pasmarse y espantarse de algún efeto que vee extraordinario, cuya causa ignora ». Les romans de chevalerie déployaient les avantages romanesques de ces deux stratégies, à travers les rêves allégoriques (énigmes) ou les descriptions lacunaires des personnages (voir RODRIGUEZ DE MONTALVO, 2001, p. 335, 372, 377, 462, 486, 535, 624, 907, 991, 1004, 1009, 1233, 1262), et Cervantès sen fait lécho à plusieurs reprises et notamment dans chapitres 20 et 23 de Don Quichotte (1605). Comme cela a été remarqué, la première des deux, qui correspond au fameux épisode des foulons, joue de la praeparatio (López Alonso, Redondo, Vian, 1993, p. 63-88). Quant à la seconde stratégie, celle de lénigme, elle trouble, dabord, Alonso Quijano, qui, en narrataire diégétique, doit élucider quel est le propriétaire dune malette égarée et quelle est la raison dun texte poétique. Lorsque lhidalgo découvre un homme étrange dans la Sierra Morena, lénigme sintensifie : « Luego imaginó don XE "Don, réciprocité" Quijote que aquél era el dueño del cojín y de la maleta, y propuso en sí de buscalle, aunque supiese andar un año por aquellas montañas hasta hallarle » (DQ I, p. 255).
DQ I, 23, p. 260 : « propuso en sí lo mesmo que ya tenía pensado : de buscalle por toda la montaña, sin dejar rincón ni cueva en ella que no mirase, hasta hallarle ».
« [La] séduction des histoires effrayantes procède de la reconnaissance XE "Don, réciprocité" et de la reprise des formes et des motifs » (MELLIER, 1999, p. 202).
« Ce qui est dabord attendu de la lecture, ce sont des contenus familiers. Face à linconnu que constitue le texte, tout lecteur éprouve le besoin dêtre rassuré, de retrouver le déjà-connu qui le sécurise » (DUFAYS, 1994, p. 118).
Personnage de Siffle et je viendrai de Montague Rhodes James.
On comprendra donc que le problème de la vraisemblance de ce type de fiction samenuise progressivement, miné par lhabitude iconique et herméneutique (« Cest, dans un second temps, cette familiarité même de la créature, ainsi que lacceptation collective de son pouvoir, labsence même de traitement de létrangeté pour elle-même, qui [
] "dé-fanticise" », ibid., p. 146). Voir également DUFAYS (1994), p. 238.
Il sera, on sen doute, difficile de ne pas voir, dans ce tissu étroit de relations, bien des aspects du « chronotope » bakhtinien, qui concentre une triple interdépendance : celle du temps avec lespace, et chacun des deux avec une certaine « image de lhomme » (BAKHTINE, 1978, p. 237-238).
Le roman de chevalerie fonde sa progression narrative sur le « chronotope de la route », comme sur un « monde étranger », tous deux caractéristiques du roman grec daventures (BAKHTINE, 1978, p. 249-254).
Jorge Larrosa attribue au symbole du voyage une place centrale dans son panorama des métaphores de la lecture : « En la metáfora del viaje, leer es como viajar, como seguir un itinerario a través de un universo de signos que hay que saber interpretar correctamente si uno no quiere perderse » (1998, p. 35).
Point de dimension paradisiaque, si par ce qualificatif on entend le caractère funeste du lieu (Elysée dEnée ou Paradis des chrétiens).
CURTIUS (1956), p. 306.
Nous empruntons le concept à Bernard Sève (SEVE, 2002, p. 302-303).
Cervantès parle d« appréhension » (« por la aprehensión que tengo de que fueron como sus historias cuentan », DQ II, 1, p. 636).
Voir LAVAUD (1999), p. 196.
Jorge Larrosa parle alors de moment extatique :« [en la experiencia extática], en todas las situaciones en las que el hombre renuncia a dominarse y a poseerse, no rige el tiempo objetivo, secuencial y numérico [
]. La experiencia de la literatura, como el trance, interrumpe la continuidad del tiempo » (LARROSA, 1998, p. 80).
On pourra se référer aux sens voisins du vocable « vida » dans Autoridades : « Vida. Metafóricamente se llama cualquier cosa gustosa, o que causa suma complacencia, como por ponderación de que pende de ella la vida » ; « Darse buena vida. Phrase que vale entregarse a los gustos, delicias, y pasatiempos ».
Jean Fabre fait une constatation similaire dans son étude sur le merveilleux : « Toute a-temporalité verticalisante sécurise le lecteur, qui ne se trouve plus concerné. La participation se dilue dans limprécision chronologique comme dans léloignement temporel » (FABRE, 1992, p. 104). Plus précisément, on trouve, dans le domaine espagnol du Siècle dor, ce témoignage de Fray Luis de León : « Como la muerte sea la última de las cosas terribles
ver un hombre despreciador y vencedor deste temor tan natural, causa grande admiración en los que esto veen
Pues esta admiración es tan común a todos y tan grande, que viene a tener lugar no sólo en las cosas verdaderas, sino también en las fabulosas y mentirosas. Y de aquí nace el gusto que muchos tienen de leer estos libros de caballerías fingidas » (cité par IFE, 1992, p. 30-31).
Concept de FABRE (1992), p. 22-23.
DQ II, 16, p. 754 : « Tengo hasta seis docenas de libros, cuáles de romance y cuáles de latín, de historia algunos y de devoción otros; los de caballerías aún no han entrado por los umbrales de mis puertas ». Or, ainsi que le relève Edward Baker, l« honnête littéraire » du Siècle dor pouvait difficilement être démuni de culture classique (BAKER, 1997, 138).
BAKER (1997), p. 139.
Cité par PICARD (1989), p. 40.
Lauteur a dailleurs raison de préciser que larchétype du Château (voir celui du Chevalier du lac, DQ I, 50) et celui de lAuberge entretiennent une relation dialectique principe de plaisir / principe de réalité : « lauberge, lieu où il faut bien descendre si lon veut vivre (manger, boire, dormir), où lhospitalité est vendue et où séprouve la transformation des valeurs dusage en valeurs déchange [
] : cest précisément pourquoi Don Quichotte, qui dailleurs na pas dargent sur lui, sempresse de lui superposer un Château imaginaire, où lhospitalité serait donnée, dans le contexte dun système de valeur féodal -et selon un principe de plaisir » (p. 125).
Sur les modalités adultes de limitation hagiographique, se référer à ARAGÜES ALDAZ (1999) et DARNIS (2005a).
« La poesía es quizá una de las formas privilegiadas para darle al espíritu una nueva infancia. Pero no como apropiarse de la memoria de su origen, sino como un cobrar la perdida indeterminación, como un alcanzar una nueva capacidad afirmativa y una disponibilidad renovada para el juego y la invención » (LARROSA, 1998, p. 79).
Exégèse de J. Larrosa (ibid., p. 86).
« Les cas extrêmes [de perfection] excluent leffet tragique parce quils ébranle(raie)nt la confiance XE "Confiance et défiance" en un ordre universel pourvu de sens » (JAUSS, 1985, p. 17).
Le paysage où baigne le chevalier du lac dans le récit de don XE "Don, réciprocité" Quichotte (DQ I, 50) ne reprend en rien la selva selvaggia de D. Alighieri ou des chevaliers français (voir CURTIUS, 1956, p. 324). Voir également, dans la Seconde partie de Don Quichotte, la mort dAltisidora et le martyre de Sancho reçoivent un traitement parodique et grotesque qui mine toute lecture pathique face à lévidence de la scène (DQ II, 69).
Voir ainsi les tortures que Violante inflige à un noble qui lui avait fait espérer un mariage XE "Mariage" officiel : BANDELLO (2002), p. 212-215 (I, 42).
« Il est vrai que les personnages des fictions sont en général (mais pas nécessairement) des entités irréelles. Mais les propriétés qui leur sont attribuées, les situations dans lesquelles ils se trouvent, etc., correspondent souvent à des propriétés réelles de personnes réelles et à des situations réelles consignées dans la mémoire de lauteur » (SCHAEFFER, 1999, p. 223).
« Todavía la historia se revestía de ficción y la ficción se disfrazaba de historia. Despreocupadamente los historiadores salpicaban sus historias de leyendas y fábulas o incluso las novelaban deliberadamente. Los autores de obras de ficción, de acuerdo con la antigua tradición, continuaban afirmando que la historia que narraban era verdadera [
]. Para mayor confusión, no había en español una palabra que sirviera para distinguir la novela larga de la historia: una y otra se designaban con el nombre de historia » (RILEY, 1966, p. 262-263). À ce fait empirique, il faut ajouter une donnée dordre cognitif : « du point de vue psychologique il nexiste guère de différence entre les opérations représentationnelles induites par la lecture dun récit historique et celles induites par la lecture dun récit fictionnel » (SCHAEFFER, 1999, p. 109).
Sur cet aspect éthologique : WAAL (1997), p. 59-60, 106.
Parmi les caractéristiques des premiers « romans », ceux de Chrétiens de Troyes notamment, on peut aisément remarquer cette délectation auctoriale à insister sur le « penser » des hommes daction mis en scène.
« Jai plus en tête les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus et Scipion, que je nai daucuns hommes des nôtres. Ils sont trépassés. Si es bien mon père, aussi entièrement queux, et sest éloigné de moi et de la vie autant en dix-huit ans que ceux-là ont fait en seize cents ; duquel pourtant je ne laisse pas dembrasser et pratiquer la mémoire, lamitié et société, dune parfaite union et très vive » (MONTAIGNE, 1972c, p. 265, chapitre III).
Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 16 (« Curiosos lectores ») et DQ I, p. 11 (« entró a deshora un amigo mío »).
Rappelons-nous le secret dans lequel sainte Thérèse recevait la lecture chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" de la voix de sa mère.
Dans un récent article, Guiomar Hautcur estime également quAnselmo, ce « double de don XE "Don, réciprocité" Quichotte », assume lui aussi « la face cachée du goût pour la fiction qui anime si souvent les personnages cervantins. Car si don Quichotte est la victime innocente des romans de chevalerie, Anselme porte au plus profond de lui-même [
] le désir de se laisser bercer par lillusion [
Bien] plus que lillustration des méfaits de la contagion, lhistoire dAnselmo incarne selon nous une réflexion sur les origines anthropologiques de la fiction » (GUIOMAR, 2004, p. 232).
Voir aussi Juan Palomeque : « querría estar oyéndolos noches y días » (DQ I, 32, p. 369).
Quoique Rolf Engelsing ait situé la « révolution de la lecture » au milieu du XVIIIe siècle, la pratique lectorale de lhidalgo manchègue décrite par Cervantès nappartient plus à une lecture « intensive » (sur le distinguo « lecture intensive »/« lecture extensive », voir également Bödeker, 1995, p. 93-124). La multiplication des romans de chevalerie, plus que les possibilités nouvelles dimpression et le développement des genres romanesques, a marqué décisivement les habitudes lectorales et provoqua la naissance dune lecture fortement « extensive ».
Les témoignages relevés par lInquisition de Cuenca sont formels, les habitants de la ville faisaient références aux ouvrages par leur titre ou leur sujet principal mais rarement par leur auteur (NALLE, 1989, p. 85).
Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" fait de cette modalité lectorale le troisième trait de létat fictionnel : limmersion est « une activité homéostatique, cest-à-dire quelle se régule elle-même à laide de boucles rétroactives : [
] en situation de réception elle est relancée par la tension qui existe entre le caractère toujours incomplet de la réactivation imaginative XE "Imaginative (imaginativa)" et la complétude (supposée) de lunivers fictionnel proposé. Doù lattrait, pendant notre enfance, des jeux fictionnels qui sétirent sans fin [
]. Doù le goût aussi, plus tard, pour les romans-fleuves ou les cycles romanesques » (1999, p. 184).
Contrairement à ce que lon pourrait penser, laccroissement du temps de lecture répond et suscite une accélération du rythme de lecture.
« Apártase MALGESÍ a un lado del teatro, saca un libro pequeño, pónese a leer en él, y luego sale una figura de demonio por lo hueco del teatro y pónese al lado de MALGESÍ » (CERVANTES, 1997e, p. 151-152).
Voir à ce sujet IFE (1992), p. 21-23. Pedro Laín Entralgo relevait dans son essai La curación por la palabra en la antigüedad clásica le fait linguistique suivant : « el verbo castellano "encantar" -como sus correspondientes en otras lenguas : enchanter, incantare, etc.- tiene su origen en los incantamenta o "encantamientos" de los romanos, y es semántica y morfológicamente paralelo al verbo griego epáidein : como en aquél el prefijo in, en éste el prefijo epí refiere al "canto" (cantum, ode) en que consistía el ensalmo o conjuro » (cité par LARROSA, 1998, p. 45).
Ainsi, pour écrire Le nom de la rose, Umberto Eco se souviendra dun conte des Mille et une nuits (« Conte du pêcheur et du démon ») dans lequel un roi meurt en feuilletant un livre aux pages empoisonnées.
Cet aspect du sujet lecteur est analysé par Michel Picard en terme de « dédoublement » : le « jeu dédouble celui qui sy adonne en sujet jouant et sujet joué : ainsi y aurait-il un liseur et, si lon ose dire, un lu. Le joué, le lu, seraient du côté de labandon, des pulsions plus ou moins sublimées, des identifications, de la re-connaissance et du principe de plaisir [
]. Le sujet jouant, le liseur, serait du côté du réel, les pieds sur terre, mais comme vidés dune partie deux-mêmes, sourdes présences : corps, temps, espaces à la fois concrets et poreux ; le jeu senracine dans une confuse expérience des limites, vécue quasi physiologiquement, dedans/dehors, moi/autre, présent/passé, etc. » (PICARD, 1986, p.112-113).
IFE (1985), p. 58 (nous traduisons). Dans Le Sophiste, une des thèses défendues par Platon XE "Platon" est que l« image-illusion » tend à se substituer à la chose (voir supra).
« [La] música siempre es indicio de regocijos y de fiestas [
]. Al compás de la agradable música vieron que hacia ellos venía un carro de los que llaman triunfales », (DQ II, 35, p. 920). Voir également RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" p. 204 ; IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 405.
Dans cette sous-partie de notre développement, les références aux pages renverront à CORTAZAR (1994).
Pour une interprétation moins philosophique, mais plus globale et plus scientifique du phénomène artistique, voir PINKER (2000), p. 566-567 : « Les gens dansent, hochent la tête, sagitent, se balancent, font des pas, tapent des mains et claquent des doigts en entendant de la musique, ce qui laisse fortement penser que la musique est branchée sur le système du contrôle moteur [
]. Les chaînes de télévision reçoivent des spectateurs de feuilletons à leau de rose des lettres contenant des menaces à ladresse des méchants du film, des conseils pour les curs brisés, et des chaussons pour les bébés. On sait quau Mexique, des amateurs de cinéma ont criblé un écran de balles de revolver. Les acteurs se plaignent que leurs fans les confondent avec leur rôle [
]. Ces anecdotes sont régulièrement citées dans les journaux, en général pour insinuer que les gens daujourdhui sont des idiots qui ne voient pas la différence entre la fantaisie et la réalité. Je soupçonne les gens de ne pas être réellement dupes mais daller jusquau bout des choses pour augmenter le plaisir quon éprouve tous quand on se perd dans la fiction ».
Dans une perspective semblable, quoique centrée sur la question de limitation, Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" repère aussi dans lexpérience fictionnelle ce quil nomme des « boucles réactionnelles courtes qui nous amènent, par exemple, à nous baisser, à jeter la tête en arrière ou à fermer les yeux » (1999, p. 158).
LARROSA (1998), p. 74-75 : « la poesía, en aquello que imita, cuestiona el principio de individuación de tres formas : porque representa carácteres metamórficos (y la metamorfosis se opone a la estabilidad del ser), porque representa a los dioses y a los mortales en estado de enajenación (y la enajenación como pérdida de sí se opone al autocontrol propio de los individuos que se poseen a sí mismos), y porque representa a los personajes en estado de discordancia interior (y la discordancia se opone a la unidad y a la armonía del ser). »
Le critique anglais, sur ce thème précis de laliénation, indiquait en tout cas un illustre prédécesseur de Cervantès : Juan Luis Vives XE "Vives, Juan Luis" . « "Quae insania est, iis duci, aut tenerit" "¿Qué locura es verse poseído y arrastrado por estos libros ?" Con un solo nombre -locura- y dos infinitivos pasivos, resume toda una tradición crítica y ataca el aspecto de la lectura y la ficción que más preocupaba a los críticos y moralistas del Siglo de Oro : la posesión de la mente por parte de la ficción, y la pasividad del acto mismo de leer. Palabras como "encantar", "maravillar", "embelesar" y "suspender" se hallan constantemente » (IFE, 1992, p. 37-38).
Ariane Bayle met en évidence la présence dune autre métaphore, très active sur le terrain littéraire français, celle de la contagion. BAYLE, (2004, p. 180) conclut son article sur luvre maîtresse de notre auteur : « La stratégie paradoxale de Cervantès dans Don Quichotte consiste à radicaliser le lien entre contagion et fiction littéraire » (p. 180).
Lorsquil est assimilé passivement, le stéréotype agit donc, quel que soit le niveau textuel où il se situe, comme un signe de reconnaissance XE "Don, réciprocité" qui confère du naturel et de la crédibilité à nimporte quel discours (DUFAYS, 1994, p. 239). Dans une perspective semblable, Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" fait observer que « dans les univers fictionnels le principe de cohérence interne remplace le principe de relation vérifonctionnelle. En effet, ce quon appelle la cohérence interne nest rien dautre que la conformité des relations locales entre éléments fictionnels aux contraintes inhérentes de la représentation (ces contraintes étant, selon les cas, celles de la perception visuelle, de la logique des actions, de la narration, etc.) » (1999, p. 219-220).
Voir lexemple dun « objet impossible » (voir RODGERS, 2000) :
SCHAEFFER (1999), p. 124.
Voir les travaux de STOOPEN (2002), pour une application à Don Quichotte des modèles de la théorie communicationnelle de la lecture.
THERIEN (1990) :
processus neurophysiologique (déchiffrer les graphèmes noirs de limpression et les sons dune voix conteuse),
processus cognitif et argumentatif -la coopération (ECO, 1985)- (comprendre les représentations et leur sens, assimiler lorganisation narrative ou argumentative),
processus réactif et symbolique (réactions instinctives, affectives et émotionnelles).
Il faudrait ajouter à ces trois modalités une quatrième, lactivité imageante, qui non seulement est relevée par Vincent Jouve XE "Jouve, Vincent" mais qui, en outre, savère fondamentale pour notre auteur espagnol.
Cette terminologie moderne a, nous semble-t-il, des accents très platoniciens, qui dévalorisent lexpérience empirique et mentale de la représentation, des affects et des émotions.
Comme le signale Jean-Marie Schaeffer XE "Schaeffer, Jean-Marie" , les lecteurs et les spectateurs émus ne versent pas de « larmes fictionnelles », ni ne les versent « fictionnellement » (1999, p. 193).
Cité dans GLASER (1966), p. 401.
« La fictionnalisation du réel saccompagne manifestement et involontairement de son idéalisation » (p. 19). Voir également GIRARD (1961), p. 15-67.
Voir également PAVEL (1996), p. 50 : « [...] pour quun univers imaginaire soit en mesure de rassembler autour de lui les happy few en leur faisant éprouver le bonheur dêtre plus civilisés que le reste de lhumanité, et quen même temps cet univers se fasse admirer, voire désirer, par les exclus, plusieurs exigences doivent être réunies. Il faut dabord que cet univers soit formé détats de choses qui paraissent à la fois parfaits et possibles. [
] la foule cohérente de détails fictifs, [
] la magie qui traverse les uvres [
] convergent pour faire naître dans lassistance cet irrésistible bonheur de lintelligence qui évoque à sy méprendre la rencontre avec la vérité. »
Voir au Moyen Âge, la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" des femmes pour Didon et son suicide « exemplaire » : MANCINI (2001), p. 170-171.
WITTMANN (2001), p. 372. Sur le phénomène du suicide par imitation: BEE, BOYD (2003), p. 480.
Demande dinterdiction des romans de chevalerie par les Cortès en 1555 (EISENBERG, 1995, p. 9).
« Cervantès -affirme Marthe Robert- imite le fade roman dAmadís alors quil veut sen prendre à Homère ou, plus exactement, au genre épique » (ROBERT, 1963, p. 44).
Voir également ELIADE (1957), p. 30, on lit également : « On est toujours contemporain dun mythe, dès lors quon le récite ou quon imite les gestes des personnages mythiques. »
Ibid. (1953), p. 176 : « [grâce au modèle exemplaire du mythe], lhomme devient, à son tour, créateur [
]. Le mythe garantit à lhomme que ce quil prépare a déjà été fait, il laide à chasser les doutes quil pourrait concevoir quant au résultat de son entreprise [
]. Lexistence dun modèle exemplaire nentrave point la démarche créatrice. Le modèle mythique est susceptible dapplications illimitées. »
Nous ne pensons pas seulement à la tradition du graal, coupe ayant reçu le sang du Christ, mais aussi, tout simplement, à lincipit dAmadís de Gaula : « No muchos años después de la passión de nuestro Redemptor y Salvador Jesuchristo fue un rey christiano en la Pequeña Bretaña por nombre llamado Garínter »
(RODRIGUEZ DE MONTALVO, 2001, p. 227). Dautres vecteurs de la lecture nostalgique (mythique) du roman : p. 243, 413, 469, 660, 1757. Sur le lien entre mythe et épopée : ELIADE (1959), p. 263-266.
« El esfuerzo que [don XE "Don, réciprocité" Quijote] pone en ello, aun siendo infantil, es conscientemente artístico. Imitar modelos con objeto de llegar a su altura o de elogiarlos estaba prescrito no sólo como norma de conducta, sino también en el arte, la literatura y la oratoria. Este principio, expuesto antiguamente por Horacio y Quintiliano, fue muy recordado en el Renacimiento » (RILEY, 1990, p. 82). Voir également lédition dAvalle-Arce (CERVANTES, 1982b), p. 836-843 (opinion dErasme).
« Su acto más voluntariamente artístico es su penitencia » (RILEY, 1990, p. 82).
Voir lexemple cité par Gallud Jardiel (1989).
Dans sa velléité imitative, don XE "Don, réciprocité" Quichotte tient beaucoup de lartiste maniériste, tel que Claude-Gilbert Dubois a su le saisir (1995, p. 38-39).
Voir BRIOSCHI, DI GIROLAMO (1993), p. 926-930.
GARIN (1968), p. 100 : « Voulez-vous devenir bon latiniste ? lisez jour et nuit les bons auteurs, apprenez leurs tournures, remâchez-les et ruminez-les jusquà ce que vous les ayez présents à la mémoire ».
Voir le dialogue Ciceronianus dErasme (ibid., p. 148-149).
« Y lo primero que hizo fue limpiar unas armas que habían sido de sus bisabuelos, que, todas de orín y llenas de moho, luengos siglos había que estaban puestas y olvidadas en un rincón » (p. 41).
« Cardenio XE "Cardenio, Luscinda" , abandonado como Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" a una desesperación poco cristiana y a la abulia, ha perdido su razón » (Eisenberg, 1995, p. 145-146).
Jorge de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" évoque un élitisme de la souffrance amoureuse (« los que sufren más son los mejores », [voir Avalle-Arce, 1974, p. 81-82]), qui fait de lunivers pastoral un paradis
dêtres désespérés.
Pour Martín de Riquer, « esta censura no cae solamente sobre los libros de caballerías, sino también sobre la novela pastoral, especialmente las Dianas, la novela sentimental al estilo de Piccolomini y Diego de San Pedro, e incluso sobre la poesía de Boscán y Garcilaso. La novela picaresca, en cambio, jamás es objeto de la más pequeña censura » (Cervantes, 1962, p. XXI).
DQ II, 16, p. 753 : « ¡Bendito sea el cielo!, que con esa historia que vuesa merced dice que está impresa de sus altas y verdaderas caballerías se habrán puesto en olvido las innumerables de los fingidos caballeros andantes, de que estaba lleno el mundo, tan en daño de las buenas costumbres y tan en perjuicio y descrédito de las buenas historias. »
Linterprétation de M. Menéndez Pelayo est citée par A. Castro (1980, p. 145).
« Para atar el ñudo, lícito es el socorro divino; para desatarle, parece muy mal y es mucha falta de artificio, porque el passo más deleitoso de la fábula es el desañudar y, trayendo socorro del cielo, no queda la acción tan verosímil como cuando humanas manos lo obran » (LOPEZ PINCIANO, 1998, p. 214).
Au sujet de la spécificité des résolutions amoureuses, nous renvoyons aux commentaires de Juan Montero (« la voluntariosa Felismena deberá seguir su peregrinación amorosa tras las huellas de don XE "Don, réciprocité" Felis; en cambio, la irresoluta Belisa permanecerá recluida hasta el final » ; Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" , 1996, p. 419-421).
Voir à ce sujet la note de Juan Montero dans son édition à La Diana (ibid.).
Lopinion de Francisco López Estrada est dailleurs la suivante : « La predilección de [Cervantes] por Gaspar Gil es un evidente caso de afinidad electiva, pues el autor del Quijote parte de esta experiencia del valenciano para lograr la nueva identidad de la novela europea » (ibid., p. 30).
Voir à ce propos GARCIA BERRIO (1988), p. 97.
Le commentaire de lédition critique est tout à fait éclairant : « En mieux reprend "comme ils doivent être" de 60b 11 : il sagit de la promotion, à la fois esthétique et éthique, des caractères qui fait deux des caractères de tragédie (cf. chap. 15, 54 b 8 sq., où Aristote XE "Aristote" indique que, la tragédie étant représentation dêtres "meilleurs que nous" (beltionôn è hèmeis), les poètes doivent "donner de la classe" (epieikeis poiein) à leurs personnages). Cette promotion est ainsi plus quune simple possibilité, une obligation spécifique de la représentation tragique [
]. Il ressort à lévidence de la Poétique que Sophocle, et non Euripide [
] est aux yeux dAristote le poète tragique par excellence » (ibid., p. 392-393).
La réflexion de Sancho semble refléter celle que Mabilia fait à Oriana XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" : RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 452.
Métamorphoses dApulée in Romans grecs et latins (1958), p. 197.
« Los [cuentos] de hasta aquí -replicó don XE "Don, réciprocité" Quijote-, que han sido verdaderos en mi daño, los ha de volver mi muerte, con ayuda del cielo, en mi provecho » (DQ II, 74, p. 1218).
Pour lhistorien hollandais Johan Huizinga, l« ascétisme, lesprit de courageux sacrifice, caractéristiques de lidéal chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , ont une base érotique ; peut-être même ne sont-il que la transformation éthique de désirs contenus [
]. En général, le motif essentiel de la poésie chevaleresque amoureuse sera la délivrance de la vierge par le jeune héros. Peu importe que lagresseur soit parfois un dragon : la cause érotique sy trouve cachée » (2002, p. 122). Edward Glaser et Francisco Rodríguez Marín reprennent quant à eux les vives craintes exprimées par les contemporains de Cervantès (GLASER, 1966, p. 406 ; Cervantes, 1947-1949, tome IX, p. 64). On signalera également, avec Asún Bernárdez, que « el Concilio de Trento intentó regular energéticamente la literatura "Libri qui res lascivas e obscoenas ex profeso tractant, narrant aut docent". El concepto de lo lascivo era mucho más amplio que hoy en día, y géneros que contaban ya con una tradición como las novelas pastoriles, pasaron a ser sospechosos de obscenidad » (2000, p. 61).
« Es el consentimiento de los contrayentes y no el de los padres el que crea el vínculo matrimonial XE "Mariage" . Pero si no se hace con la aquiescencia familiar, el desheredamiento es la pena ; mas el matrimonio subsiste. El ejemplo de las disposiciones en este sentido es la "Mugier que a solas sin sos parientes se casar. Mugier que a solas sin sos parientes tomar marido, si fuer manceba sea desheredada" » (RUIZ DE CONDE, 1948, p. 17).
Il suffit pour sen convaincre davoir à lesprit que, du temps de Cervantès, daucuns espéraient déduire le caractère dun individu à lexamen de ses habitudes lectorales. Voici le fait présenté par Fernando XE "Dorotea, Fernando" Bouza : « Un buen ejemplo de esta individualización caracteriológica de lo que supone la lectura lo encontramos en el cuestionario matrimonial XE "Mariage" que confeccionó en 1589 para elegir el candidato perfecto que habría de casarse con la heredera de Juan Álvarez de Toledo, cuarto Conde de Oropesa. Se trataba de una lista no muy larga de preguntas relativas a los posibles novios, del tipo de cuáles y cuántas eran sus rentas, los pleitos de la casa o su grado en las respectivas líneas sucesorias, así como cuáles eran sus virtudes, defectos, aficiones y gustos. Entre estas últimas preguntas figuraba una que quería saber "a qué manera de libros y letras es ynclinado" el candidato a heredero de los Oropesa » (BOUZA, 1999, p. 83).
DQ I, 24, p. 267 : « Acaeció, pues, que habiéndome pedido Luscinda XE "Cardenio, Luscinda" un libro de caballerías en que leer, de quien era ella muy aficionada, que era el de Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula
» ; « [Dorotea XE "Dorotea, Fernando" ] dijo que descuidasen, que todo se haría sin faltar punto, como lo pedían y pintaban los libros de caballerías » (29, p. 337).
À ce sujet : les uvres chevaleresques de Lancelot du Lac et de Tristan et Iseult.
Le texte dErasme est mis à lindex en 1559 (BATAILLON, 1950, 282).
Jusquau Concile de Trente, il y a tout lieu de croire que les mariages secrets des romans de chevalerie étaient juridiquement « valides », mais socialement « illicites » (RUIZ DE CONDE, 1948, p. 277). Après 1563, un texte comme Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula avait perdu ses galons pour devenir profondément subversif (ROTHSTEIN, 1999, p. 127-129).
Voir également la première version, malheureuse, de La selva de aventuras (1565).
Introduction, dans GIL POLO (1988), p. 32.
Les interlocuteurs de Felicia sont successivement :
Alcida : « Ahora lo tienes delante [a Marcelio], tan firme en su primera voluntad que, si a ti placerá, y a tu padre y hermanos les estará bien, se tendrá por dichoso de efectuar contigo el prometido casamiento » (ibid., p. 258) et
Diana : « es menester para que [Sireno] sea contento de casarse contigo » (p. 259).
Le texte est publié en France dans le recueil Pour une esthétique de la réception (Jauss, 1978, p. 23-88).
Respectivement : GRIVEL (1973) ; ISER (1985) ; CHARLES (1977).
Concernant cette distinction, nous renvoyons à JOUVE (1993), p. 23-37.
Deux cas nous semblent échapper à ce radicalisme phénoménologique. Pour lauteur, le texte préexiste dans son esprit. Ce privilège nest en fait que limité, puisque, si lartiste connaît très bien son uvre, la réalisation de celle-ci, telle quil la propose, nest totale que sil sastreint à adopter une position de lecteur (ce quil ne manque jamais de faire). Pour les personnes auxquelles on a parlé du livre avant quelles ne le lisent, le texte possède déjà une concrétisation qui ne tient pas de la lecture, mais qui, en fait, ne rend pas compte de luvre dans son ensemble.
CHARLES (1977), BOOTH (1983).
Readings and Feelings: An Introduction to Subjectiv Criticism (1975) et Subjectiv Criticism (1978).
Traduit dans ALBORG (1991), p. 861.
SCHAEFFER (1999) parle plutôt d« immersion ». Sur la variable de la participation, de lillusion nulle à lillusion totale : MUNCH (2004), p. 114-115.
Le lecteur ressemble alors au « lecteur modèle de 2° degré
(qui) entend découvrir la manière dont procède lauteur modèle qui lui fournit les instruction pas à pas » (ECO, 1996, p. 33).
GERVAIS (1992), p. 111. On parle de « régime » de compréhension ou de « lecture-en-compréhension » quand le lecteur adopte cette variable comme mode prioritaire de lecture. En « régime de progression, [
] la compréhension fonctionnelle est caractérisée par des inférences jugées minimales ; le lecteur sy contente bien souvent des données présentes dans le texte et des inférences qui servent immédiatement à la poursuite de la lecture ».
Pour lécrivain bordelais, le commerce avec les lettres est « bien plus sûr et plus à nous » que ne lest celui des amis ou des femmes (MONTAIGNE, 1972c, p. 54, chapitre III).
Robert Hellenga cité par Jean-Louis Dufays (1994, p. 184)
Voir DQ II, 16, p. 757 : « no penséis, señor, que yo llamo aquí vulgo solamente a la gente plebeya y humilde; que todo aquel que no sabe, aunque sea señor y príncipe, puede y debe entrar en número de vulgo ».
« Le terrible, Phèdre, cest cette propriété de lécriture, qui lassimile véritablement à la peinture : cest que les rejetons des peintres ont beau se tenir debout comme des êtres vivants quelle représente, mettons quon ait envie de poser une question, ils se drapent dans leur dignité et ils gardent un silence total. Cest ainsi pour les discours : on a beau croire quils vont faire preuve dintelligence en parlant, mettons quon leur pose une question en prenant leurs mots avec le désir de sen instruire, ils produisent une unique signification, exclusive et identique au fils du temps [
Si un discours] devient un objet de discorde, et quon linvective à tort, il a continuellement besoin de son père pour le défendre, puisque par lui-même il na pour sa protection et sa défense aucunement la capacité de servir ses propres intérêts » (Platon XE "Platon" , 1997, p. 207).
David Hume avait utilisé le texte cervantin pour défendre sa théorie empiriste du goût.
Il sagit du contexte auctorial, du paratexte, de la mimésis formelle (la posture de biographe de lauteur dans le cas dune pseudo-autobiographie, par exemple) et la contamination de lunivers historique (référentiel) par lunivers fictionnel.
WARDROPPER (1982), p. 152 : « [el] hábito de la eutrapelia es el justo medio en actividades relacionadas con bromas y con juegos. Así como un arco se deteriora si no se afloja de cuando en cuando la cuerda, el hombre necesita distenderse para recrearse ». Voir également JONES (1985).
Le texte évoque notamment le phénomène de leutrapélie. Voir MARQUEZ VILLANUEVA (2005), p. 67-73.
Autoridades explicite le terme « Juego » par les deux syntagmes « exercicio de recreo o entretenimiento honesto ». Concernant le pluriel du vocable ejercicio, le même dictionnaire donne le sens suivant : « Usado siempre en plural. Se entiende comúnmente por el retiro y recogimiento de las personas religiosas en sus celdas, y de otras en alguna Casa de Religión, empleándose en lección, oración y otras obras devotas o penales ».
« TRUCO. [...] es una mesa grande, guarnecida de paño muy tirante e igual, sin ninguna arruga ni tropezón. Está cercada de unos listones y de trecho en trecho tiene unas ventanillas por donde pueden caber las olas ; una puente de hierro [...]; si se salió la bola por alguna de las ventanillas, lo pierde todo » (Covarrubias). « TRUCOS. Juego de destreza y habilidad, que se ejecuta en una mesa dispuesta a este fin con tablillas, troneras, barra y bolillo, en el cual regularmente juegan dos, cada uno con su taco de madera y bolas de marfil de proporcionado tamaño » (Autoridades).
Sur la rapide diffusion de la table de billard à partir de larrivée de Charle Quint en 1516, voir TROFFAES (1974), p. 47-50 : « Parmi [les dix-neuf conseillers gantois qui laccompagnèrent en Espagne], Liévin van der Goes, doyen de la corporation des menuisiers, chargé par lempereur en puissance dinstaller à Madrid trois tables de billard, sacquitta si bien de cette tâche que, bientôt, tout le peuple madrilène senthousiasma pour ce jeu nouveau » ; « en 1938, lorsque les conquistadores Hernando de Soto et Ponce de León sembarquèrent, le premier à Palos de la Frontera, le second à Moguer près de Huelva, pour la grande aventure, ils entendirent encore une fois se livrer à leur jeu favori et emportèrent des tables de billard vers les fabuleux pays de lor ».
Sur le lien entre le langage et les jeux, voir Phèdre de Platon XE "Platon" (§ 274) : « Cest [Theuth], dit-on, qui le premier inventa les nombres et le calcul, la géométrie et lastronomie, ou encore les jeux de damier et les dés -et enfin les signes de lécriture » (1997, p. 204). Sur la correspondance plus précise entre les nouvelles et les jeux (dames ou échecs), voir le début du récit-cadre du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" (1994, p. 55).
Voir, au sujet du hasard, la pratique de lécart (descartarse), par laquelle le joueur rejette « une ou plusieurs cartes pour en prendre généralement une ou plusieurs autres » (ETIENVRE, 1987, p. 162-168). Sur la tricherie, se référer à la caractérisation de lart de jouer aux cartes comme « ciencia de la fullería » (art de la piperie) dans la version Porras de RC : ibid., p. 38-39.
Le concept est emprunté à Erwin Wolff, cité par W. Iser (1985, p. 68-69).
« Unos les roen los huesos que no tienen virtud, que es la historia toda junta, no aprovechándose de las particularidades, haciéndola cuento de camino ; otros pican los donaires y refranes comunes, loándolos con toda atención, dejando pasar por alto lo que hace más al caso y utilidad suya » (ROJAS, 2000, p. 20). Mateo Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" allait, lui, jusquà réprouver les réactions comiques que pouvait provoquer sa « poétique histoire ».
Voir CARO (1978a), p. 142-148 : « No sin misterio aquellos sabios arquitectos de las palabras griegas y latinas juntaron las voces que significan los muchachos, que significasen también juego ; así del verbo À±¯¾É, que es jugar, dijeron À±¹´¹¬, que juntamente es juego y enseñanza ».
D un point de vue anthropologique, le propre de l homme dans le jeu est de dépasser la liberté XE "Liberté (en amour)" première de la simple distraction pour la conjuguer avec « le goût de la difficulté » (CAILLOIS, 1967, p. 75).
Le jeu de dames, les échecs, le billard offrent des « exemples parfaits » de cette « recherche de légalité des chances de départ », « principe essentiel de la rivalité » ludique (CAILLOIS, 1967).
Sur la dimension ludique du combat XE "Combat" et le rapport de la palestra avec le jeu : voir CARO (1978a), p. 107-114.
« La pretención de ejemplaridad, que se había transformado en un auténtico lugar común, volvió a adquirir cierto impulso en la segunda mitad del siglo XVI, cuando [
] Giraldi Cinthio dotó por primera vez a las novelle de un auténtico propósito edificante » (RILEY, 1966, p. 171).
« Lhypothèse des régies de lecture permet de concevoir le littéraire dans la lecture non pas dune façon statique, tel un système de valeurs, un ensemble de propriétés, mais dune façon dynamique, tel un travail, une activité, une approche du texte. Elle est une situation dapprentissage, quel que soit son niveau, une gouverne du lire, un mandat de lecture. Elle est en fait cette impulsion qui permet de passer dune lecture-en-progression à une lecture-en-compréhension » (GERVAIS, 1993, p. 91).
Mimicry et agôn, deux tendances que lon trouvait déjà dans le comportement dAlonso Quijano (« Alonso Quijano juega a ser don XE "Don, réciprocité" Quijote » ; « don Quijote, por definición, sale de su casa para actuar contra alguien; de lo contrario, no iría armado » -TORRENTE BALLESTER, 1984, p. 64 et 91-).
G. Serés remarque que Galien est à lorigine de la séparation des époques humaines selon la division quadripartite qui caractérise le cycle annuel des saisons (HUARTE, 1989, p. 227, note 18).
Le découpage fondé sur la différence dâge que propose Anne Cayuela sarrête à la polarité « joven/anciano » (1996, p. 125).
Sur lhistoricité de la classification du prologuiste : Cátedra (2001), p. 35.
De même, J. Huarte de San Juan, à la différence de Galien, scindait lâge adulte en deux étapes : la juventud, (« se cuenta de veinte y cinco años hasta treinta y cinco ») et la consistencia ou « âge parfait » (HUARTE, 1989, p. 265-269).
Même si J. Huarte (1989, p. 266) pense ladolescence comme une période déquilibre physiologique, limpression générale semble être tout autre : voir ALEMAN (1994a, p. 172, « Era mozo al fin, como la vejez es fría y seca, la mocedad es muy su contraria, caliente y húmeda » -II, 2-).
La capacité mémorielle (dite « passive »), confie J. Huarte de San Juan, est favorisée par lhumidité du corps : « depende de la humidad, porque ésta hace el celebro blando y la figura se imprime por vía de compresión » (HUARTE, 1989, p. 336).
De même, quil sagisse des nouvelles du lombard Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" ou du romagnol Giambattista Giraldi Cinthio, la cible reste le jeune public : pour le traducteur espagnol du premier, les nouvelles servent « para industriar y disciplinar la juventud » (cité dans PABST, 1972, p. 191) ; quant à loriginal des Hecatommithi (1565), « deben servir también de admonición a la juventud y cumplir el fin de abrirles los ojos » (PABST, 1972, p. 167). Également : Montaigne (1972a), p. 236 (lessayiste évoque les « contes » de J. Boccace) ; BARANDA (1996), p. 131 (« las novelas condenadas por Marcos Bravo de la Serna como lectura juvenil, que no infantil »).
Létude historique du lectorat des romans de chevalerie confirme limage cervantine en insistant sur la prééminence de lecteurs jeunes et célibataires (les 2/3 semblaient avoir moins de trente ans à Cuenca, NALLE, 1989, p. 88). Également : MONTAIGNE (1972b), p. 40 (« Quant aux Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" et telles sortes décrits, ils nont pas eu le crédit darrêter seulement mon enfance »).
Doù, daprès M. Picone, limportance du fait amoureux pour lui-même, et non plus pour sa valeur détalon éthico-religieux. Dans le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , la vérité ne serait plus à chercher, comme avec la Divine Comédie, dans la valeur transcendante des faits et des personnes, mais dans limmanence même (PICONE, 1995, p. 628).
Pour Marcel Janssens, les intentions louables du prologuiste pourraient nêtre quun masque pour mieux couvrir la réalité dune morale libérale, voire libertine (1977, p. 148).
Dans son examen des lecteurs de romans de chevalerie, Sara Nalle estime que lâge, le sexe, le statut marital et les goûts individuels étaient aussi importants que lidentification des nobles au monde chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" (1989, p. 89).
Voir à ce sujet larticle de Marcel Janssens (1977, p. 141-142) et la synthèse de Michelangelo Picone (1995, p. 655-696).
Lors de réunions associatives de lecture dont jétais lobservateur, jai pu noter quoutre les questions déthique et de vraisemblance, les participants étaient toujours attentifs, dans leur compte rendu, à la bipartition du personnel romanesque selon leur appartenance sexuelle. De même, dans sa très belle étude sur les lecteurs de la Nouvelle Héloïse, Claude Labrosse relève que « ce qui règle les relations entre hommes et femmes et définit des comportements sexuels et conjugaux » est lune des deux questions les plus soulevées dans la correspondance privée des lecteurs (1985, p. 50).
Sancho nhésite pas à décrire les pénitences quaccomplissent les deux héros par le très explicite « necedades » (DQ I, 25, p. 276).
« El licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" le dijo que le daría a un primo suyo, famoso estudiante y muy aficionado a leer libros de caballerías, el cual con mucha voluntad le pondría a la boca de la mesma cueva, y le enseñaría las lagunas de Ruidera » (DQ II, 22, p. 811).
Cité par G. Mathieu Castellani (1992, p. 174).
Anne Cayuela donne ainsi lexemple dune lettre de Pedro Nieto Pacheco, qui distingue très nettement « el melancólico, el alegre y de buen gusto » (1996, p. 125).
« Fascinée par limagination et par la mélancolie, la pensée du XVIème et du XVIIème siècle prête une attention toute particulière à laction de la seconde sur la première [
]. La perturbation de limagination est le trouble mélancolique par excellence » (OROBITG, 1996, p. 237).
La conservación de la salud del cuerpo y del alma (Salamanque, Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" Renaut, 1599) citée dans EGIDO (1994), p. 114.
Dans son examen, M. de Iriarte relève les descriptions suivantes : « En una ocasión "se consumía de cólera y rabia" (II, 31), en otra también "rabiaba y moría de despecho y rabia" (I, 44), y en otra tal, "puesta la cólera en su punto, y crujiéndole los huesos de su cuerpo, como mejor pudo él asió al cuadrillero con entrambas manos de la garganta, que, a no ser socorrido por sus compañeros, allí dejara la vida antes de don XE "Don, réciprocité" Quijote la presa" (I, 45) » (1947, p. 77).
DQ II, 6, p. 676 : « nací, según me inclino a las armas, debajo de la influencia del planeta Marte ». Voir également GREEN (1957).
Cité par BOUZA (1999), p. 94.
Sur ce débat, nous renvoyons à Margit Frenk qui, répondant à Maxime Chevalier (1976, p. 95-96) et à Daniel Eisenberg (1982, p. 110), ne croit pas que le gros des lecteurs des romans de chevalerie appartînt essentiellement à la noblesse (1997, p. 25). Fernando XE "Dorotea, Fernando" Bouza a récemment apporté de nouveaux éléments qui corroborent les affirmations de M. Frenk : « La novedad consistía no sólo en que surgieran multitud de potenciales lectores, lo que tenía que ver con la capacidad difusora de la tipografía, sino también en que los lectores que se inclinasen por esta o aquella obras podrían no tener nada que ver entre sí, confundiéndose en condición, género o edad, frente a épocas anteriores en las que existiría una mayor diferenciación entre las presumibles audiencias de un texto o de un autor. Todos los que imprimen sus obras saben que podrán llegar a manos de cualquiera, incluso de quienes no quieren que los lean, doctos e indoctos, los "bue[nos] o los "boquirru[bios]" de las coplas de cabo roto que Urganda la Desconocida dirige "Al libro de Don Quijote de la Mancha" » (1999, p. 93-94).
Sur la circulation de limprimé par le prêt et la vente duvres de seconde main au Siècle dor à Madrid : PRIETO BERNABÉ (2004), p. 343-366. Noublions pas, une fois de plus, cette référence cervantine : « Acaeció, pues, que, habiéndome pedido Luscinda XE "Cardenio, Luscinda" un libro de caballerías en que leer, de quien era ella muy aficionada, que era el de Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula...» (Cardenio, DQ I, 24, p. 267).
Voir également Victoria Kirkham, pour qui, avant le XVe siècle, plus des 2/3 des manuscrits circulaient au sein du milieu marchand (1993, p. 118). Sur la croissance du secteur marchand et urbain de lItalie du nord entre le XIe et le XIVe siècle : PINOL (2003), p. 397-398.
Michel Cavillac formule ainsi l« hypothèse dun succès bourgeois du Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" » : « En ancrant une fiction résolument réaliste (sur le triple plan social, économique et géographique) dans le territoire universel de la loi morale, Alemán visait donc moins le public aristocratique du traditionnel récit dévasion, que celui, potentiel, dune bourgeoisie urbaine en quête de ses propres valeurs » (1983, p. 21). Pour Francisco Rico, la « poética historia » nétait en rien conçue « para simple educación de príncipes, al viejo estilo, sino dirigida al mayor número posible de lectores » (1967, p. CXLVII). Sur lessor du secteur primaire urbain et des grandes villes dans lEspagne du XVIe siècle : PINOL (2003), p. 603-607.
« El éxito del Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache provocó al mismo tiempo una movilización o estampida de ingenios lanzados a colmar aquella insospechada avidez del público por el libro de entretenimiento » (MARQUEZ VILLANUEVA, 1990, p. 564).
DQ II, 16, p. 754 : « Tengo hasta seis docenas de libros, cuáles de romance y cuáles de latín, de historia algunos y de devoción otros; los de caballerías no han entrado por los umbrales de mis puertas. »
Voir également, dans la tradition de la Renaissance, la description de lamour courtois (celle du « Courtisan dâge mûr ») : « il portera toujours avec lui son précieux trésor enfermé dans son cur, et même, par la vertu de limagination, il se façonnera au-dedans en lui-même une beauté beaucoup plus belle quelle ne sera en réalité » (CASTIGLIONE, 1991, p. 397).
Les positions de Christian Metz viennent à lappui de loptique cervantine : « [Comme] linconscient ne pense pas, ne discourt pas, il se figure en image ; en retour, toute image reste vulnérable à lattraction, très inégale selon les cas, du processus primaire [la figuration fondée sur le principe de plaisir] et de ses modalités caractéristiques denchaînement » (1993, p. 153). Voir également RICUR (1965), p. 283 : les « symptômes névrotiques, [les] rêves nocturnes et diurnes sont les témoins de cette suprématie du principe de plaisir et lépreuve de son pouvoir ».
Voir QUINTILIANO de CALAHORRA (1999b, p. 21) : « Al juez nos lo ganaremos no solamente alabándole [
] sino si establecemos relación entre su alabanza y la utilidad de nuestra causa » (IV, I, 16). La présence de cette stratégie de la flatterie dans la prose du Siècle dor est soulignée ouvertement par Lope dans sa nouvelle La más prudente venganza : « [Lisardo] ocupó lo más escondido de la güerta. Llegó con sus padres Laura, y pensando que de solos los árboles era vista, en sólo el faldellín, cubierto de oro, y la pretinilla, comenzó a correr por ellos, a la manera que suelen las doncellas el día que el recogimiento de su casa les permite la licencia del campo. Caerá vuestra merced fácilmente en este traje, que, si no me engaño, la vi en él un día tan descuidada como Laura, pero no menos hermosa. Ya con esto voy seguro que no le desagrade a vuestra merced la novela, porque, como a los letrados llaman ingenios, a los valientes Césares, a los liberales Alejandros y a los señores heroicos, no hay lisonja para las mujeres como llamarlas hermosas » (VEGA, 1988, p. 146).
V. Jouve XE "Jouve, Vincent" parle alors de réception (« relations -conscientes ou inconscientes- qui se nouent entre le lecteur et les personnages » -1998, p. 24-), pour la distinguer de la perception (« la représentation qui supporte le personnage au cours de la lecture » -p. 23-). On comprendra donc que létude de la réactivité lectorale portera essentiellement sur les personnages.
« Cuando uno « lee » [
] selecciona lo que más le atrae de estas ficciones » (Marín Pina, 1993, p. 270).
La pertinence est « une question de degré » (Sperber XE "Sperber, Dan" , Wilson, 1989, p. 188).
Sur la différence entre le « contexte donné » (empirique) et le « contexte choisi » (subjectif) : ibid., p. 201-227.
A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" , dans son dernier essai, est davis semblable : « Cervantes sabía muy bien que vida y literatura se identificaban a menudo, pese al abismo que las separa, y que los lectores interpretaban desde sus experiencias vitales la literatura como si fuera la realidad. En el Quijote [
], buena parte de los lectores interpreta la literatura desde su particular e individual perspectiva vital en el momento de leer, como el propio don XE "Don, réciprocité" Quijote » (2005, p. 201).
Sur le relativisme de la réception, voir la Rhétorique dAristote et les multiples destinataires quil propose (les personnes jeunes, matures ou vieilles, les nobles, les riches et les dignitaires -88b-91b-) et, par exemple au Siècle dOr, le prologue de Jerónimo de Contreras à La selva de aventuras : « los ricos hallarán aquí remedio para tener en poco las riquezas, los pobres en estar contentos, los de amor furioso hallarán el freno con el cual será domado el apetito XE "Sexualité : pulsion sexuelle (apetito lascivo)" , los tibios tendrán espuelas para moverse ligeramente, los inconstantes y poco firmes verán la templanza que los encaminará en todos sus actos, los ignorantes serán enseñados, los poco ejercitados verán tantos y tan diversos ejemplos, con los cuales serán de aquí adelante más prudentes » (1991, p. 9).
« [La] valoración de semejantes libros depende menos de la condición o de la cultura de sus lectores que de su sexo y su edad » (Roubaud, 1998, p. 76.)
Le soldat Ignacio de Loyola, en bonne logique, « era en este tiempo muy curioso y amigo de leer libros profanos de caballerías » (RIBADENEYRA, 1967, p. 23).
Sur léthologie du combat XE "Combat" chez les mâles primates et humains : GEARY (2003), p. 121-122 ; WAAL (1997), p. 158-162.
Sur cette question, on peut se référer à larticle de Françoise Vigier (1994, p. 103-115).
BRACONNIER (2000), p. 35.
Les femmes disposent dune « plus grande aptitude à exprimer leurs émotions "négatives" -culpabilité, crainte, sentiment dêtre blessée, etc.- qui favorise la compréhension et la tolérance face aux sentiments dautrui. Les garçons, au contraire, choisissent volontiers des situations de jeux où la compétition et lauto-promotion sont valorisées. Leurs fantasmes de super-héros peuvent alors se manifester pleinement » (ibid., p. 66-67).
Sur ce point Steven Pinker, analysant les résultats dexpériences en laboratoire sur les réactions physiologiques dhommes et de femmes devant des documents neutres ou pornographiques, relève le fait suivant : dans le marché des médias, « ce qui, pour les femmes, se rapproche le plus de la pornographie, ce sont les romans à leau de rose et les histoires damour passionné, dans lesquels la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" est décrite dans un contexte démotions et de relations plutôt que comme une succession de corps à corps » (2000, p. 499). On se gardera dattribuer à notre auteur une telle conception, puisquil faut rappeler le plaisir non dissimulé exprimé par le personnage de Maritorne « devant » le corps à corps ultime entre la dame et son chevalier. La sensualité, voire la luxure, nest donc -pour notre auteur- pas interdite à la condition féminine
BARANDA (1996), p. 130-131.
Ibid.
Ibid., p. 133-135 :
« estoy persuadida de que son textos para la infancia los diálogos que presentan un interlocutor niño »
« Rara vez el niño es protagonista de una obra, ya que la infancia suele ser una etapa brevísima [
]. Una excepción se encuentra en las hagiografías, que procuran detallar cómo el camino de la virtud se comenzaba en la niñez ».
Ibid. (1993), p. 33. Également, ibid. (1996), p. 131 : « [Cuando el ámbito de la lectura es privado, las referencias] parecen señalar siempre los libros de más extensión : los libros de santos que la carmelita Feliciana de San José le leía a su madre siendo jovencita, los "libros de caballerías y novelas" que rechazaba Luis de Guevara por ser lectura de "muchos muchachos de diez a diecisiete años y algunas doncellelas" ».
« Como hábito generalizado, la lectura silenciosa que hoy practicamos parece existir apenas desde fines del siglo XVIII o comienzos del siglo XIX », cité dans FRENK (1997), p. 5.
« En su mayoría, las presentaciones orales de las obras se hacían colectivamente. Textos de toda índole se leían en voz alta o se recitaban -o cantaban- de memoria ante grupos de oyentes » (ibid., p. 10).
« Cuando es tiempo de la siega, se recogen aquí las fiestas muchos segadores, y siempre hay algunos que saben leer, el cual coge uno destos libros en las manos, rodeámonos dél más de treinta y estámosle escuchando » (DQ I, 32, p. 369). Sara Nalle confirme la description cervantine après avoir étudié les comptes rendus inquisitoriaux de Cuenca : les connaisseurs de récits chevaleresques nétaient pas forcément possesseurs des livres en question (1989). Nous ne pensons pas -comme Maxime Chevalier (2004)-, que la description de Juan Palomeque, ne corresponde pas à quelque réalité. Affirmer que lépisode est « invraisemblable de A à Z » supposerait que cette évocation ait été supportée par une stratégie romanesque de l« invraisemblance XE "Vraisemblance" », voire du merveilleux.
Dans la Seconde Partie, dailleurs, le Quichotte dAvellaneda est lu à voix haute dans la chambre dune auberge : « Por vida de vuestra merced, señor don XE "Don, réciprocité" Jerónimo, que en tanto que traen la cena leamos otro capítulo de la segunda parte de Don Quijote de la Mancha » (DQ II, 59, p. 1110).
Dans le prolongement de MONER (1988b), voir FRENK (1997, p. 18) : « Los capítulos del Quijote rara vez son largos y tienen una extensión regular, como ocurre también en muchos libros de caballerías, lo mismo que en ciertas crónicas. Se diría que en todos estos casos estaban planeados así en función de posibles lecturas orales, pues en ellas era importante no cansar a los oyentes ». Limportant, plus que lintention auctoriale (pôle I), est sans doute que la dimension des chapitres convenait dans la pratique aux nécessités lectorales des veillées (pôle II).
Voir également les descriptions de Paul Delarue (contage lors des veillées ou, même, lors des pauses effectuées au cours de lourds labeurs), citées par M. Molho (1976, p. 19).
Cest apparemment la durée moyenne dun chapitre du Quichotte apocryphe (« en tanto que traen la cena leamos otro capítulo »).
Même si le récit du captif est intégré comme un récit de vie au sein dune aimable conversation, il nen reste pas moins un « conte », ce qui place les interlocuteurs de Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez dans une position découte similaire à celle qui marquait lhistoire dAnselmo.
Édition dAntonio Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" et de Florencio Sevilla Arroyo (CERVANTES, 1996).
Ce décompte est réalisé en prenant pour référence les lectures que propose la Biblioteca virtual Miguel de Cervantes : http://cervantesvirtual.com/bib_autor/cervantes/fonoteca/fonoteca.shtml (Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" ). Nous prenons comme référence de débit rapide une moyenne de 1,25 seconde pour lire 20 signes (lecture par Camilo García Casar du Curioso impertinente). Le récit de Leandra est lu à un débit plus lent : 1,60 secondes pour 20 signes (notre référence pour ce débit-là).
AVELLANEDA (1967), p. 20 : « nos estuvo leyendo más de dos horas [un libro caballeresco debajo de un árbol]. »
Cela nempêche pas la réunion et la narration brève davoir une connotation plus funeste par la cause profonde qui les motive (la peste pour le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , la peur XE "Peur, angoisse" de la mort pour les Mille et une nuits).
Le jeu repose, selon la thèse de Roger Caillois, sur la tension paidia/ludus, improvisation/convention (1967, p. 75-91). Pour Johan Huizinga, le regroupement autour dune communauté est un symptôme de la pratique ludique (1951, p. 33).
Voir également, sur la performance lors de la lecture à voix haute et en public dun texte fictionnel, ZUMTHOR (1987), p. 269.
Sur le relativisme des points de vue chez Cervantès, voir évidemment CASTRO (1980), p. 75-90.
On trouve cette idée brièvement exprimée dans FRENK (1997), p. 82.
Fernando XE "Dorotea, Fernando" de Rojas pose deux éléments comme ferments principaux du débat sur luvre : le jeune âge des participants (« la alegre juventud y mancebía ») et leur nombre, « diez personas » (2000, p. 20). Il ne serait sans doute pas erroné de dire que ces discussions étaient particulièrement entretenues lors des longues nuits dhiver (voir le recueil Noches de invierno de A. Eslava, antérieur aux Novelas ejemplares).
La première nouvelle des Desengaños amorosos, par son affirmation tranchante de la culpabilité masculine dans le péché féminin, vise à introduire une lecture partagée des nouvelles suivantes. Le récit du « Desengaño cuarto » va, par exemple, à lencontre des affirmations péremptoires dIsabel, première narratrice (« ni los hombres deben tener la culpa de todo lo que se les imputa », ZAYAS Y SOTOMAYOR, 1998, p. 227) : le débat est lancé
La pratique de la disputa est abordée de façon périphérique par María José Vega Ramos dans sa Teoría de la novella en el siglo XVI ; la critique évoque alors le Dialogo de Giuochi che nelle vegghie sanesi si usano di fare : « [Girolamo Barbagli estudió] la novelística desde un punto de vista radicalmente diverso al adoptado por Bonciani: el de la novella como actividad social, como narración efectiva en las veladas cortesanas (o que se quieren tales) y como materia de la conversación civil. »
Pierre Lafforgue donne à ce phénomène une interprétation psychanalytique, que nous ne faisons que reproduire : « Le regard du pacte narratif est analogue à celui du nourrisson qui prend le sein ou le biberon de lait dans le regard de sa mère. Cest un portage par le regard avec un écoulement sonore liquidien en continuité. Formulettes et bouts-rimés rythment le conte pour entretenir cette continuité musicale qui ressemble à une tétée » (1995, p. 54).
Lorsque lintertextualité est prioritairement vocale, Paul Zumthor préfère employer le terme explicite d« intervocalité » (1987, p. 161-165).
On trouvera un parallèle contemporain significatif dans les séduisantes et pourtant obscures « langues elfiques » forgées par le créateur du Silence des Anneaux, J. R. Tolkien (voir KLOCZKO, 1995).
Il nen va pas autrement pour ces chansons étrangères dont le sens nous est interdit XE "Interdits" , mais dont la saveur musicale nous touche profondément, « hypnotiquement », pour reprendre la métaphore de Julio Cortázar dans ses Ménades.
Ce fait commun, qui lie la musicalité et le plaisir humain est étudié dans PINKER (2000), p. 556-562.
Le correspondant rhétorique est la suavitas (Cicéron, De oratore, 225)
« On dit quautrefois les cigales étaient des hommes, de la génération qui a précédé la naissance des Muses ; mais après la naissance des Muses et lapparition du chant, lintensité avec laquelle des contemporains subirent le violent effet du plaisir a fait quils ont chanté sans plus aucun souci du boire ou du manger, et ils ne se sont même pas aperçus quils avaient trépassé » (PLATON, 1997, p. 162). Voir également La République -601a- (PLATON, 2002, p. 490).
Cette conscience est débitrice dune double tradition, à la fois rhétorique (Cicéron, De oratore, II ; PABST, 1972, p. 224) et conteuse (MONER, 1989, p. 277)
CHEVALIER (2004), p. 86-89 : « Non, il nest pas certain quun public populaire ait entendu le théâtre de Lope tel que nous le lisons. Et pas davantage les Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" . Quant à ces derniers, je ne sais si lon a remarqué un singulier contraste : tandis que les plus récentes études soulignent toujours plus clairement la rhétorique de Montalvo (ceci soit dit sans parler des "entricadas razones" de Feliciano de Silva), la foi XE "Foi" en un public populaire du roman na jamais été aussi vive. Cette foi est décidément inoxydable. »
Fernando XE "Dorotea, Fernando" Bouza a rappelé, lors du débat qui a suivi la lecture de larticle de Maxime Chevalier (2004), quAmadís de Gaula était lu aux esclaves du Pérou, lors de la période coloniale. Mais, déjà, au Moyen Âge, « les théologiens considéraient que les textes liturgiques de la messe et des heures canoniques devaient être lus à voix haute, même si on ne les comprenait pas [lecture à la bouche], les textes de dévotion devaient, eux, être compris [lecture au cur] » (SAENGER, 2001, p. 176). Également le témoignage français cité par DAVIS (1979, p. 323) : « Un soir pluvieux de 1554, le gentilhomme normand Gilles de Gouberville lit des passages de lAmadis de Gaule à sa maisonnée, domestiques et servantes compris. »
BOLOGNA (2000), p. 89-100 ; MUNCH (2004), p. 126-130, 174-186 ; BLOCH (2005), p. 158-160.
LASPERAS (1987), p. 168 : « Le terme novela désigne dans ce cas [
] un récit écrit destiné à une lecture individuelle ».
FRENK (1997), p. 74 : « ¿Existe la lectura en silencio ? »
SAENGLER (2001), p. 159-160 : « Avec ladoption de lécriture séparée, lintérêt pour la composition autographe pouvait renaître, et certains auteurs, comme Othlon de Saint-Emmeram au XIe siècle et Guibert de Nogent au XIIe siècle pourront désormais exprimer par écrit des sentiments qui, jusque-là, navaient pas été confiés au parchemin, car leur caractère intime ne saccommodait pas de la présence dun secrétaire [
]. Ces uvres érotiques du XIIe siècle entendaient tirer parti de la nouvelle intimité entre auteur écrivant lui-même et lecteur, que lon trouvait déjà, implicite, dans les livres de dévotion ».
James Iffland fait dailleurs lhypothèse suivante : « esa tendencia suya de comenzar a "vivir" o "actuar" lo que estaba leyendo -eso es, agarrando una espada y golpeando con ella contra las paredes en una especie de ejercicio de "precalentamiento" de su locura- también habría sido frenada si hubiera estado rodeado de otros seres humanos » (1989, p. 27).
« Pour Brantôme, lui-même chantre de lamour, la lecture solitaire de réimpressions de romans médiévaux français et espagnols, en particulier du plus chaudement réaliste dentre eux, Amadis XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaule, mettait les filles "dans tous leurs états, polluées et dévergondées" » (Hale, 1998, p. 447).
Déjà dans lantique Rome, Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" semblait destiner ses Métamorphoses à une lecture individuelle, murmurée, si lon en croit linterprétation que CAVALLO (2001, p. 99) donne des premières lignes.
FRENK (1997), p. 78 : « cuando yo leo tiene tiempo mi entendimiento de conocer y entender lo que leo y [
] retener mejor en la mente la tal escritura ».
Voir également PAKES (2001), p. 118 : « à partir du VIe siècle, on accorde plus dattention à la lecture silencieuse. Dans la Règle de saint Benoît, on trouve des références à la lecture individuelle, et à lexigence dune lecture muette qui ne dérange pas les autres [
]. Isidore de Séville, qui prescrivait les compétences requises du lecteur à voix haute à léglise, considérait aussi que la formation à loffice de lecteur était une des premières phases de léducation, et il donnait la préférence à la lecture silencieuse qui permettait une meilleure compréhension du texte : elle demandait moins deffort physique, permettait de mieux réfléchir à ce quon lisait, et de mieux le conserver en mémoire ».
« [Contrairement] à lectio et à legere, qui appartiennent à la langue classique, lectura est une création médiévale datant seulement de lépoque universitaire, dans le cadre de lenseignement, pour désigner un procédé dexposition du texte tout à fait spécifique. À lorigine, dans les écoles de droit, des gloses apparaissent dans les marges des manuscrits contenant les textes faisant lobjet dun enseignement. Elles sont destinées à apporter des explications permettant de comprendre des passages difficiles. La lectura désigne dabord cette méthode dexplication. Ce nest que pendant le XIIIe siècle que le terme sera vraiment utilisé dans le sens technique de contenu dun cours ou de "lecture" commentée et expliquée dun texte » (HAMESSE, 2001, p. 135). Également, pour la fin du Moyen Âge : SAENGLER (2001), p. 179 (la « nouvelle littérature en langue vulgaire, et la lecture silencieuse, donnaient aux lecteurs de laristocratie une idée nouvelle de la piété individuelle et leur permettaient de porter des jugements sur les questions scolastiques tout aussi bien que les savants des universités. Dans les nombreux débats composés à lintention des princes, cétait le lecteur qui devait décider entre deux positions subtiles ou davantage »).
CHRETIEN DE TROYES (1990), p. 293 : « Monsieur Yvain pénètre dans le verger [
]. Il voit un seigneur allongé sur un drap de soie ; il était appuyé sur son coude et, devant lui, une jeune fille lisait un roman dont jignore le sujet. Pour écouter la lecture, une dame était venue saccouder près deux ; cétait la mère de la jeune fille, et le seigneur était son père. Ils avaient tout lieu de se réjouir à la voir et à lentendre, car elle était leur seule enfant » (traduction).
MONTEMAYOR (1996), p. 100. Voir également, dun point de vue moins intime, le cas du prince Tadeo, qui fait venir une pléiade de conteuses pour quelles soulagent sa femme pendant sa grossesse (BASILE, 2002, p. 37-38).
VIVES (2001), p. 263 : « Tendrá eso mismo [la mujer discreta] algunas historias o fábulas tan apacibles, como honestas con las cuales avive y recree [el ánimo de su esposo] cuando estuviere fatigado o triste. »
Voir également le célèbre précédent antique évoqué par Platon XE "Platon" et cité par Michel de Montaigne : « Et Socrate, plus vieil que je ne suis, parlant dun objet amoureux : "Métant, dit-il, appuyé contre son épaule de la mienne et approché ma tête à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans un livre, je sentis, sans mentir, soudain une piqûre dans lépaule comme de quelque morsure de bête, et fus plus de cinq jours depuis quelle me fourmillait, et mécoula dans le cur une démangeaison continuelle." Un attouchement, et fortuit, et par une épaule, aller échauffer et altérer une âme refroidie et énervée par lâge, et la première de toutes les humaines en réformation ! » (1972c, p. 137).
Cervantès avait-il prévu les critiques sociales des « caballeros » ?
Voir également CHEVALIER (1989), p. 164 : « La novela corta se escribe para lectura, y para lectura individual. En una palabra, la novela corta pertenece a la edad del libro. »
Avec lucidité, Cervantès revient sur ce problème lorsquil écrit lhistoire de Sancho sur son ínsula : « en esta segunda parte no quiso ingerir novelas sueltas ni pegadizas, sino algunos episodios que lo pareciesen » (DQ II, 44, p. 980).
« También pensó [Cide Hamete Benengeli
] que muchos, llevados de la atención que piden las hazañas de don XE "Don, réciprocité" Quijote, no la darían a las novelas » (DQ II, 44, p. 980).
Fr. Márquez Villanueva vient dailleurs dexprimer, très récemment, la même idée : « De un modo opuesto al Quijote, escrito en realidad para el efecto acumulativo de una frecuentación episódica (aventura por aventura) a lo largo de un dilatado lapso de tiempo, cada una de las Novelas ejemplares pide el intenso compromiso de la lectura de una sentada. Aguarda tras la misma el deslumbramiento de una experiencia única, pero que muy pronto invita a una segunda pasada bajo el estímulo, gozosamente polémico, de una puesta en tela de juicio de todo lo leído » (2005, p. 95).
La « crisi della cornice » est en fait un trait caractéristique des auteurs du Quattrocento -voir notamment lemblématique panaretto dinsalatella de Gentile Sermini (BRIOSCHI, GIROLAMO, 1993, p. 647)-, mais surtout les désormais célèbres en Europe Nouvelles tragiques de Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" .
« Indirectamente, Cervantes documenta, claro está, la afición por los libros de aventuras en un individuo perteneciente a la clase media ociosa en la España de comienzos del siglo XVII » (JAURALDE POU, 1983, p. 23).
« Desocupado lector » (DQ I, p. 9);
« así como se consiente en las repúblicas bienconcertadas que haya juegos de ajedrez, de pelota y de trucos, para entretener a algunos que ni tienen, ni deben, ni pueden trabjar, así se consiente imprimir y que haya tales libros » (DQ I, 32, p. 373-374).
« Epístola al amantísimo lector [
]. Tú, trabajador, pues no velas, yo te desvelaré con algunos graciosos y asesados cuentos » (TIMONEDA, 1986, p. 97).
Le lien entre loisiveté et la littérature fallacieuse apparaît dans la bouche de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , démystifiant les romans pastoraux : « vine a entender lo que pienso que deben de creer todos: que todos aquellos libros son cosas soñadas y bien escritas para entretenimiento de los ociosos, y no verdad alguna » (CP, p. 555).
P. Zumthor (1987, p. 283-284) distingue avec raison le temps dintégration (moment où il se produit) du temps intégré de la fiction (durée).
OSWALD (1996, p. 35) définit la nouvelle comme la « chronique patiente et attentive dune crise annoncée ».
Sur limportance des moments de loisir : Hale (1998), p. 505, qui rappelle limportance du De officiis de Cicéron et du Galateo de Giovanni de la Casa.
PONS (1993), p. 174 : les « analyses historico-sociologiques [N. Elias] ou littéraires naccordent pas assez dimportance aux sources classiques, grecques et latines, dans lesquelles toutes ces uvres ont puisé. »
Ibid., p. 181-182.
Nous renvoyons à la réflexion de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" (DQ I, 32, p. 375).
Sur lécoute de la fiction lors dun temps circonscrit pendant le Moyen Âge : ZUMTHOR (1987), p. 174-175. Sur le caractère « populaire » de cette conception : MOLHO (1976), p. 19-20.
Cité dans Grafton (2001), p. 221-222. Voir également lexemple fictionnel de Birtelo dans La selva de aventuras (Contreras, 1991, p. 85), qui lit au milieu de son jardin.
Ibid., p. 222-223.
« La majorité des recueils de nouvelles sont de petits volumes » (CAYUELA, 1996, p. 69).
On trouve un exemple de cette possibilité chez Malón de Chaide (Libro de la conversión de Magadalena) : « ¿Qué ha de hacer la donzellita que apenas sabe andar y ya trae una Diana en la faldriquera », cité dans RUIZ GARCIA (1999), p. 301.
Cité dans GÓMEZ REDONDO (2003), p. 260.
Ibid., p. 261.
En ce sens, les nouvelles se distinguent évidemment des « romans », marqués du sceau de leur architextualité (genre sentimental, picaresque XE "Picaresque (veine)" , chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" , byzantin, pastoral).
Dans tous les cas, le titre peut fonctionner comme un déclencheur de lecture, pour les récits de longue haleine, comme pour les récits brefs (GRIVEL, 1973, p. 166-181). En témoigne ce narrateur qui mit la main sur la version arabe de Don Quichotte : « le di priesa que leyese el principio, y, haciéndolo ansí, volviendo de improviso el arábigo en castellano, dijo que decía: Historia de don XE "Don, réciprocité" Quijote de la Mancha, escrita por Cide Hamete Benengeli, historiador arábigo. Mucha discreción fue menester para disimular el contento que recebí cuando llegó a mis oídos el título del libro » (DQ I, 9, p. 108).
On se réfèrera aux précieuses explications de Christel Lapisse Sola (2005) à propos de lénigmatique « destas novelas que te ofrezco no podrás hacer pepitoria, porque no tienen pies ni cabeza » : « Quest-ce que ne pas avoir de pieds ni de tête pour un recueil ? [...] cela consiste à dire les "cuentos como saliesen", au gré de leur émergence aléatoire dans lesprit du conteur ». Plus largement, voir les pages sur le recueil « disloqué ».
« [Il] faut que tout discours imite le vivant et forme un système, un corps à soi-même, quil ne reste pas sans tête ou sans jambe, quil ait un tronc et des extrémités qui aillent bien dun élément à lautre et avec lensemble, une fois dûment mis par écrit (PLATON, 1997, p. 176-177, § 264).
Également REY HAZAS (2005a), où le critique insiste sur linsuffisance de la théorie de la narration extradiégétique du Casamiento-Coloquio (PABST, 1972) comme cadre général des douze nouvelles : « a pesar del evidente funcionamiento enmarcador que establecen Coloquio y Casamiento, falta algo más, ya que el marco que configuran estas dos novelas por sí solas, aunque muy importante, adolece de carencias evidentes, porque un marco concebido solamente de ese modo exige que el lector llegue al final de la colección [
]. Y ello va en contra de la libertad del lector [
] para abrir el volumen por donde quiera y disfrutar del relato que le apetezca en cada momento, con independencia del conjunto. No encaja bien, por tanto, en una serie de novelas que carecen de marco explícito y en consecuencia, pueden leerse con el orden que se desee y durante el tiempo que se quiera » (p. 269-277).
« [Les traductions françaises de Plutarque et de Sénèque -Vies des hommes illustres, uvres morales,
-] ne demandent pas lobligation dun long travail, de quoi je suis incapable, comme sont les Opuscules de Plutarque et les Epîtres de Sénèque, qui est la plus belle partie de ses écrits, et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprise pour my mettre ; et les quitte où il me plaît. Car elles nont point de suite les unes aux autres » (MONTAIGNE, 1972b, p. 43-44).
Voir également, chez Cervantès, une allusion à ce type de lecture évoqué par Lope : « También pensó [Cide Hamete Benengeli
] que muchos, llevados de la atención que piden las hazañas de don XE "Don, réciprocité" Quijote, no la darían a las novelas, y pasarían por ellas o con priesa o con enfado » (DQ II, 44, p. 980).
Au nombre des facteurs de lautonomie des nouvelles, D. Souiller compte aussi la longueur des récits : « avec Cervantès disparaît la notion de récit construit autour dun simple épisode ou dune scène ou encore dun bon mot, à la façon du fabliau. Désormais, plus de nouvelle courte, mais des récits dune certaine ampleur ; du coup, chaque nouvelle recouvre unité et autonomie, dautant plus que labsence de cadre ne lasservit pas à illustrer une thématique et libère le sens » (2005, p. 45).
Voir VARGA (2004), p. 165.
« [Podemos] encontrar textos que propiciaban una lectura abierta, es decir, que permitía a los lectores elegir las partes del texto que deseaban leer, pasando por alto capítulos o párrafos enteros de un libro. Así, en Amor con vista, una curiosa narración publicada por Juan Enríquez de Zúñiga (Cuenca, 1634), podemos encontrar una nota en el folio 40 en la que se advierte "Comienza el sueño. Quien quisiere proseguir la historia, pase a la tercera parte", lo que nos conduce hasta el folio 73 » (BOUZA, 1999, p. 97).
GARIN (1968), p. 103 : « Limage du travail des abeilles, chère à Sénèque et reprise par Pétrarque, connaîtra une grande fortune jusquà François Bacon ». Plus largement, Michel de Certeau parle de braconnage pour définir lacte de lecture : « Bien loin dêtre des écrivains, fondateurs dun lieu propre, héritiers des laboureurs dantan mais sur le sol du langage, creuseurs de puits et constructeurs de maisons, les lecteurs sont des voyageurs ; ils circulent sur les terres dautrui, nomades braconnant à travers les champs quils nont pas écrits, ravissant les biens dEgypte pour en jouir » (CERTEAU, 1990, p. 251).
Sur les miscellanées de Pedro Mexía (Silva de varia lección, 1540), dAntonio de Torquemada (Jardín de flores curiosas, 1570) et de Melchor de Santa Cruz (Floresta española, 1574) : RALLO GRUSS (1984).
Le critique estime que la forme lâche du recueil de 1613 reprenait les présupposés esthétiques et philosophiques de lécrivain dEstrémadure : MARQUEZ VILLANUEVA (1973), p. 171.
DQ I, 32, p. 375 : « algunos huéspedes que aquí la han leído les ha contentado mucho, y me la han pedido con muchas veras ».
Voir, également, à la fin de EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" lallusion probable à la copie manuscrite de nouvelle : « [el provisor y el vicario del arzobispo sevillano] rogaron a Isabela que pusiese toda aquella historia por escrito, para que la leyese su señor el arzobispo; y ella lo prometió » (p. 262), cité par PEDRAZA (1984), p. 27.
BOUZA (2001), p. 18 : « La conclusión de Mascarenhas es meridiana : "Supuesto lo dicho, queda este libro más divulgado con andar manuscrito que otros muchos por andar impresos". En suma, para obtener una imagen completa de lo que fue la circulación de los textos en la alta Edad Moderna hay que superar el esquematismo que, de un lado, reduce lo tipográfico exclusivamente a difusión, y que, de otro, imagina que lo manuscrito es sinónimo de una voluntad no difusionista ». Lhistorien cite également ce récit tardif (Los soldados en la guardia, Pedro de la Puente, 1657) dont le fil conducteur est : « la asendereada historia de un cartapacio manuscrito y de sus sucesivos y variopintos lectores » (p. 15).
JAURALDE POU (1983), p. 23 : « Anonimato, circulación manuscrita y copia que son, con frecuencia, garantía de calidad ».
Voir également la présence de La Gitanilla XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (« Aventure de la Belle Egyptienne ») dans la miscellanée Le jardin dAmour et de Vertu (1626).
Sur la personnalité joviale du chanoine F. Porras : PEDRAZA (1984), p. 19-27. Le détail de la miscellanée (241 folios) a été reconstitué par Raymond Foulché-Delbosc (1899, p. 258-259) : une notice biographique et les « cuentos, agudezas y genialidades » du Frère augustin Juan Farfán ; un éloge et une critique de Francisco Porras ; la Novela de la tía fingida ; RC et le Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" etc.
BOUZA, 2001, p. 21 : « [
] la copia manuscrita se revela como una forma de transcripción en la que es posible reconocer varias manos y, por tanto, más de un autor ».
REY HAZAS (1990), p. 267-277 : « cada lector individual [es el] verdadero eje de esta genialidad narrativa que denominamos marco implícito ».
« La manifestation la plus immédiate, la plus matérielle, de lassignation du discours à un auteur réside dans lidentité qui existe entre une uvre et un objet, entre une unité textuelle et une unité codicologique. Longtemps, pour les textes en langue vulgaire, il nen va pas ainsi. La forme dominante du manuscrit est, en effet, celle du registre ou du recueil (ou comme lon dit en italien, du libro-zibaldone). Écrits dans des écritures cursives, de petit ou moyen format, dépourvus dornementation, ces livres copiés par leurs propres lecteurs, associent sans ordre apparent des textes de nature fort diverse, en prose et en vers, dévotieux ou techniques, documentaires ou poétiques. Produites par des laïcs étrangers aux institutions traditionnelles de la production manuscrite et pour qui le geste de la copie est un préalable obligé de la lecture, ces compilations sont caractérisées par labsence de la fonction-auteur. Seule, en effet, lidentité du destinataire, qui est en même temps le producteur, donne unité au livre » (CHARTIER, 1996, p. 69-70).
« Quisiera yo, si fuera posible, lector amantísimo, escusarme de escribir este prólogo, porque no me fue tan bien con el que puse en mi Don Quijote, que quedase con gana de segundar con éste » (NE, p. 15).
Voir la note de léditeur : « Tanto el rostro aguileño como la frente lisa y desembarazada parecen apuntar a un signo de inteligencia » (NE, p. 16).
Lexégèse menée par Christel Lapisse vient, récemment, de signaler lintérêt « mnémotechnique » de lekphrasis péritextuelle (2005). Plus largement, voir les pages sur les « marques de laffirmation » auctoriale dans le prologue.
Le nom dauteur « effectue une mise en rapport des textes entre eux ; Hermès Trismégiste nexistait pas, Hippocrate non plus au sens où lon pourrait dire que Balzac existe, mais que plusieurs textes aient été placés sous un même nom indique quon établissait entre eux un rapport dhomogénéité ou de filiation » (FOUCAULT, 1994, p. 798).
Julio Camarena, dans sa synthèse sur le conte populaire insiste particulièrement sur ce point : « Tras cada realización el texto no queda fijado, como ocurre en la literatura escrita, sino que queda abierto a transformaciones, tanto a nivel verbal, que diferencian cada versión, como de argumento » (1995, p. 31).
De semblables prétentions apparaissent chez Joan Timoneda (« que los sepas contar como aquí van relatados, para que no pierdan aquel asiento ilustre y gracia [con] que fueron compuestos » -1986, p. 97-).
Sur la notion de style : voir Olson (2004), p. 38-58.
« Todos estos preámbulos y encarecimientos que el alférez hacía, antes de contar lo que había visto, encendían el deseo de Peralta de manera que, con no menores encarecimientos, le pidió que luego luego le dijese las maravillas que le quedaban por decir » (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 534).
Du même avis est M. Moner XE "Moner, Michel" (1990, p. 12) : la novella nest « peut-être pas tant nouvelle par ce quelle dit, que par sa façon de le dire » (1990, p. 12).
Cervantès nétait pas peu fier de son imagination exceptionnelle : « Yo soy aquel que en la invención excede/ a muchos; y al que falta en esta parte, es fuerza que su fama falta quede » (VP, p. 82). Dun point de vue discursif, il soppose radicalement à Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" qui, reconduisant le topos humilitatis, confesse navoir pas de « style » et affirme tenir ses sources des avvenimenti quotidiens (« io non ho stile » -2002, p. 53-56, 92-).
Comme le souligne Américo Castro, les nouvelles « son el primer libro publicado después del gran éxito del Quijote y de haber comenzado a paladear, por fin, las dulzuras de sentirse reconocido por príncipes de la Iglesia y por grandes de España » (CASTRO, 2002, p. 681).
JAUSS (1978), p. 56 : « Le texte nouveau évoque pour le lecteur (ou lauditeur) tout un ensemble dattente et de règles du jeu avec lesquelles les textes antérieurs lont familiarisé ». Rappelons que pour Hans Robert Jauss, lhorizon dattente est une donnée historique, donc commune à lensemble des lecteurs (« le problème de la subjectivité de linterprétation et du goût chez le lecteur isolé ou dans les différentes catégories de lecteurs ne peut être posé de façon pertinente que si lon a dabord reconstitué cet horizon dune expérience esthétique intersubjective préalable qui fonde toute compréhension individuelle dun texte et de leffet produit »). Notre approche celle dun horizon dattente artistique, fondée sur le rapport à un type particulier de texte et à un auteur précis, modifie le concept du fondateur de lEsthétique de la réception.
« TRUCO. Juego que de pocos años a esta parte se ha introducido en España » (Covarrubias) ; « [Los] truecos, las bolas, que los muchachos juegan [...] son juegos modernos » (CARO, 1978b, p. 25). Plus détails, voir supra (TROFFAES, 1974).
Au Moyen Âge et dans le domaine de la fiction, signale ZUMTHOR (1987, p. 166), le véritable souci dauthenticité auctoriale napparaît pas, justement, avant un recueil de nouvelles, celui de J. Boccace. Le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" est également, le « premier texte de langue romane à être traduit [
] en dautres langues [
] : nouvel indice de canonisation » (p. 317).
Voir les Historias peregrinas y ejemplares (Céspedes y Meneses), les Novelas ejemplares y prodigiosas historias (Juan de Piña), les sucesos y prodigios de amor en ocho novelas ejemplares (Montalbán), les Novelas Morales (Ágreda y Vargas) ou les Novelas amorosas y ejemplares (María de Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" ). Tirso de Molina nhésite pas, en tout cas, à désigner Cervantès comme le « Boccace espagnol » (« murió nuestro español Bocacio, quiero decir, Miguel de Cervantes », TIRSO DE MOLINA, 1996, p. 236). Quant à Francisco de Quevedo, il conseille à Pérez de Montalbán, lauteur de Para todos, de « laisser les nouvelles à Cervantès » (GONZALEZ DE AMEZUA Y MAYO, 1982, p. 618).
Le tout premier semble être Pedro de Salazar, cité dans BLECUA PERDICES (1983).
VEGA (2002), p. 105-106. Remarquons que, sur ce plan-là, la position de Cervantès est radicalement opposée à celle dun Lope, qui attribue à Marcia Leonarda le rôle de Maîtresse duvre (VARGA, 2004, p. 167).
Sur la recherche de cohérence dans les Essais de Montaigne et les Contes de La Fontaine : RUNYON (2003).
Sur la lecture du recueil de nouvelles : AUDET (2000). Sur les notions dintratextualité, de totalité et de séquentialité, voir respectivement : p. 66, 71 et 110-114.
CASALDUERO (1973), p. 151-154 ; AYWARD (1999), p. 274-288.
HART (1994, p. 38-40) voit ainsi dans la récurrence de motifs entre GT et IF un vecteur dexemplarité.
RILEY (2001), p. 253. MARQUEZ VILLANUEVA (1973, p. 170) évoque la nouvelle du LV.
AUDET (2000), p. 131.
Sur le lien entre lhumanisme, la miscellanée et le dialogue, dailleurs représenté en Espagne par le Jardín de flores curiosas : RALLO GRUSS (1984), p. 172-175 ; GODARD (2001), p. 47-80. AUDET (2000, p. 115-131) parle d« effet de réticulation » pour caractériser cette lecture qui tisse des liens internes au recueil.
MURILLO (1988) ; REY HAZAS (1995 ; 2005a, p. 255-260) ; SOUILLER (2004), p. 292-293.
Voir lintroduction de Juan Manuel Cacho Blecua à luvre de Rodríguez de Montalvo XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" (2001, p. 19-56).
Voir lintroduction de Juan Montero dans MONTEMAYOR (1996), p. XXXV-XLVIII.
« ¿Necio, aprende [
]! » (La vida de Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" de Tormes y de sus fortunas y adversidades, 2001, p. 118).
Malgré les inconvénients de ladjectif « populaire », nous continuerons de lutiliser, notamment parce quil reste le qualificatif principal pour désigner le conte « de tradition orale ».
RICO (1988), p. 173 : « El Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" acaba sacando a escena precisamente tal figura: la mujer de Lázaro es "la manceba del abad", del Arcipreste de Sant Salvador ».
« [El autor del Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" rebasa] las leyes estructurales que rigen la narrativa popular, para contar de otro modo [
]. Y es ésta, justamente, la aportación central del Lazarillo: un punto de vista, un acontecimiento que subordina a los demás elementos del cuadro » (LÁZARO CARRETER, 1983, p. 88).
ZIPES (1986) remarque que nombreux sont les héros masculins du conte qui savèrent « ambitieux et sélèvent dans léchelle sociale : le Chat [botté] devient un grand seigneur ; Riquet conquiert la Princesse pour accroître son prestige social ; Petit Poucet XE "Contes merveilleux : Petit Poucet (AT 700)" devient un riche et respectable coursier » (p. 42).
Sur la matière orale dans les sources chevaleresques françaises : FRAPPIER (1973), p. 43-56. Voir également les notes de lintroduction à Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Grecia qui signalent quantité de motifs dorigine folklorique (SILVA, 2004).
Les termes « contique » (BENCHEIKH, BREMOND, MIQUEL, 1991) et « féerique » (TOLKIEN, 1974) seront utilisés pour se référer, respectivement, à la tradition du « conte populaire » et du conte merveilleux (« féerie »).
Sur ce motif, nous renvoyons les lecteurs aux importantes remarques de Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" (1975, p. 83-137).
Voir ZIPES (2001).
« Nul doute après un inventaire aussi révélateur que Cervantès ne soit passé maître dans la mise en uvre des stratégies des conteurs et dans le maniement des techniques de dynamisation du récit propres à la tradition orale » (MONER, 1989, p. 314).
BLECUA, 1994, p. XIX (« Pero, además, en esta novela híbrida de entremés y tragedia [Novela del Celoso extremeño], creo que Cervantes acudió a un cuento tradicional del que no hay manifestaciones anteriores en la península: el de Caperucita roja, que aflora por escrito por primera vez en la versión de Perrault XE "Perrault, Charles" (1697) [
]. En la novela cervantina, el joven Loaysa consigue entrar en casa del viejo celoso gracias a su disfraz de mendigo tuerto. Una vez dentro dormido el anciano Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" por medio de un ungüento, Leonora, la ingenua protagonista, acude a recibirle [
] acabará en el lecho con este lobo XE "Agresseur, prédation" ») ; RAMOND, 1983, p. 180 ; LAPISSE SOLA (2005). Une exception notable à la référence générale des critiques à des contes publiés après 1613 : en 1983, Maxime Chevalier trouvait au récit du Captif une source folklorique précise et antérieure à la publication de DQ I. Pour le critique français, lhistoire de Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez sinspirait du conte La hija del diablo : « ¿Conocerían Cervantès y sus compañeros de cautiverio el cuento La hija del diablo? Pienso que lo podemos afirmar sin la menor duda [
;] muy cerca de la época en que escribe Cervantes, resulta evidente que el cuento circula en el Mediterráneo: tres versiones de él nos ofrece el Pentamerone XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" de Basile (1634-1636); y es puro trasunto suyo una novela del Mambriano (1509), que copia la Novela del Gran Soldán XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" , incluida en el Galateo español de Gracián Dantisco » (CHEVALIER, 1983, p. 407-408).
Sur le « conte » du Captif : RODRIGUEZ, LARSON, 1985, p. [1]. Sur la Novela de la española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" : GUNTERT (1993), p. 143-144. Sur El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" : FLORES (1983, analyse structurale à partir des travaux de Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" et de Cl. Brémond). Sur la Novela du celoso extremeño : GONZALEZ PALENCIA (1925) ; GARCIA ANTENAZA (1979). Sur La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" : COMBET (1980), p. 36.
Dans les Pyrénées audoises, le genre privilégié des conteuses est bien le merveilleux (39%), quand celui des conteurs est la facétie (49% contre 25% pour le merveilleux). Dans la Gascogne agenaise, la féerie représente même 63% du répertoire total des conteuses (FABRE, LACROIX, 1974, p. 60-64, 113-123).
On pensera à larchétype boccacien : « jentends, pour le secours XE "Aide, Auxiliaire" et le refuge de celles qui aiment [
,] raconter cent nouvelles, fables, paraboles ou histoires » (BOCCACE, 1994, p. 33). Limpact des Cents nouvelles consacrera lappellation de « nouvelle » pour les récits écrits, narrant une anecdote singulière et relativement contemporaine du premier lectorat. Mais labsence dune poétique admise par tous est caractéristique du genre à la Renaissance et à lâge baroque (la première poétique de la novella est celle de Francesco Bonciani, 1574 ; voir VEGA RAMOS, 1993). Pour une terminologie plus contemporaine de Cervantès, nous renvoyons à la tentative de lécrivain portugais Francisco Rodríguez Lobo qui distingue les récits relativement longs et caractérisés par une rhétorique de la persuasion (« histoires »), des contes dont lintérêt est plus centré sur le poids de lanecdote et de sa mise en forme (« lo principal en que consisten está en la gracia del que habla y en la que tiene de suyo la cosa que se cuenta », cité dans HERNÁNDEZ VALCÁRCEL, 2002).
Pour une première approche du problème, nous renvoyons aux travaux de MONER (1989, chapitre 6 « Récits de parole ») où quelques « formes simples » narratives sont étudiées pour définir le répertoire des personnages conteurs, dans luvre cervantine. Terrence Hansen note que deux nouvelles du recueil de 1613 affichent, comme le récit du Captif, une allusion métaréférentielle aux contes de vieille XE "Conseja" : « Both in the Jealous Estremaduran and The Colloquy of the Dogs, Cervantes speaks of tales that are told at the fireside on long winter nights and suggest the source of some of the popular elements that spice the pages of his narrative » (HANSEN, 1959). Nous reviendrons, évidemment, sur ces deux nouvelles.
« Nous avons trouvé que lunité de composition du conte ne réside pas dans de quelconques particularités du psychisme humain, mais dans la réalité historique du passé » (PROPP, 1983, p. 470).
Pfeiffer (1982), p. 153-190 ; Anati (1999), p. 142 ; LEWIS-WILLIAM (2003), p. 268-306 ; LE QUELLEC (2004).
« [Lhistoire] veut que lun des plus anciens témoignages écrits de la pensée humaine soit un conte merveilleux [ : le conte des deux frères] » (BEDIER, 1893, p. 78).
PROPP (1983), p. 20 : dans le conte, l« agriculture joue un rôle minime, la chasse est mieux représentée [
] un grand rôle est imparti aux chasseurs [
] ainsi quaux bêtes des bois » (également sur limportance de la chasse chez nos ancêtres hominidés : PINKER, 2000, p. 211-214). Souvent transparaît la présence de la forêt, sa symbolique à la fois hostile et protectrice (LAFFORGUE, 1995, p. 133), labyrinthique et salvatrice (Pfeiffer, 1982). Quand la pratique du conte ne peut pas toujours conserver les traces de son origine préhistorique, il ne manquera pas de refléter, dans lensemble de ses productions toutes les étapes de lévolution économique et sociale des sociétés : le conte sest révélé « comme le dépositaire inestimable de phénomènes culturels depuis longtemps disparus de notre conscience » (PROPP, 1983, p. 369).
Dans la culture orale, « cest souvent le membre le plus âgé de la famille qui possède comme privilège social le droit de conter, de même que chez les demi-civilisés ce sont les vieillards qui sont dépositaires du trésor mythologique, légendaire et rituel du groupement » (VAN GENNEP, 1910, p. 268).
DQ I, 38, p. 449-450 : « oirán un discurso verdadero, a quien podría ser que no llegasen los mentirosos que con curioso y pensado artificio suelen componerse ».
Les deux récits brefs seraient donc en contradiction avec le principe de persuasion qui fait selon le Français Charles Perrault XE "Perrault, Charles" le trait définitoire de la nouvelle, pour la différencier du conte : « LHistoire de la Matrone dÉphèse est de la même nature que celle de Griselidis : ce sont lune et lautre des Nouvelles, cest-à-dire des récits de choses qui peuvent être arrivées, et qui nont rien qui blesse absolument la vraisemblance » (PERRAULT, 1981, p. 49-50).
Voir la « Vida de san Teodoro » du flos sanctorum de Pedro de Ribadeneyra XE "Ribadeneyra, Pedro de (Flos sanctorum)" (1599) : RIBADENEYRA (2000), p. 147-151.
Cité par LARIVAILLE (1982), p. 112.
Voir également limportance de lalmanach qui expliquait la signification de présages comme les naissances monstrueuses (Hale, 1998, p. 457).
Sur l« effet de réel » du récit : « La Camacha de Montilla, précise Jorge García López, fue personaje histórico perteneciente a una familia de brujas cordobesas que vivieron por los años en que Cervantes recorrió Andalucía como comisario de abastos, y cuya presencia en Montilla a finales del siglo XVI está documentada » (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 591). Sur leffet de vraisemblance : « aquellas antiguas magas, que convertían los hombres en bestias » que léditeur commente ainsi, « [alusión] a una de las habilidades de las brujas de mayor importancia [
]; por otra parte, este hecho maravilloso no era tenido por imposible en la época » (p. 592). Le motif du sorcier apparaît même dans le recueil hagiographique du jésuite Ribadeneyra XE "Ribadeneyra, Pedro de (Flos sanctorum)" (« La vida de dos santos Macarios, Egipcio y Alejandrino, monjes » : « Concertóse [un hombre] con un mago y nigromántico para que con sus maleficios y hechizos » rindiese a una mujer casada, RIBADENEYRA, 2000, p. 122).
Sur la polémique entre la poésie de nature (ancienne et populaire) et la poésie dart (moderne et individuelle) : JOLLES (1972), p. 175-179.
VIVES (2000), p. 151 : « De estas características son los milesios, originarios de Mileto de Jonia, ciudad que por sus excesos y libertinajes se ganó mala reputación; y como el discurso es un fiel exponente de las costumbres y la vida, se creó en medio de aquella improductiva inactividad un tipo de cuento [
] tan sólo apto para pasar el rato ».
Juan Pérez de Moya XE "Pérez de Moya, Juan (Philosophía secreta)" coiffe explicitement lÂne dor et le roman chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" du même chapeau, celui de la fable milésienne (1995, p. 67).
Teológica descripción de los misterios sagrados (1541), dAlejo de Venegas, citée par Alberto Porqueras Mayo (CARVALLO, 1997, p. 104). Voir également Perrault XE "Perrault, Charles" (1981, p. 49) : « Les Fables Milésiennes si célèbres parmi les Grecs [...] nétaient pas dune autre espèce que les Fables de ce Recueil. »
Sur lorigine et le caractère populaire, oral, de lexpression : NOJGAARD (1964), p. 412. Sur linvraisemblance des fables, malgré leur « réalisme apparent » : PROPP (1990), p. 351.
Par « conte du temps que les bestes parloient », Noël Du Fail XE "Du Fail, Noël (Propos rustiques)" entend des récits allant des fables dEsope aux contes de Peau dÂne, en passant par les épisodes du Roman de Renard : « le bon Robin (après avoir imposé silence) commençoit un beau conte du temps que les bestes parloient (il ny a pas deux heures) : comme le Renard desroboit le poisson aux poissonniers ; comme il feit battre le Loup aux Lavandieres lorsquil lapprenoit à pescher ; comme le Chien et le Chat alloient bien loin ; De la Corneille qui en chantant perdit son fromage ; De Melusine ; Du Loup garou ; Du cuir dAsnette ; Des Fées » (DU FAIL, 1994, p. 72).
Voir MONER (1989), p. 286-287.
CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 535 : « [Yo] oí y casi vi con mis ojos a estos dos perros, que el uno se llama Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" y el otro Berganza, estar una noche, que fue la penúltima que acabé de sudar, echados detrás de mi cama en unas esteras viejas; y, a la mitad de aquella noche, estando a escuras y desvelado, pensando en mis pasados sucesos y presentes desgracias, oí hablar allí junto, y estuve con atento oído escuchando, por ver si podía venir en conocimiento de los que hablaban y de lo que hablaban; y a poco rato vine a conocer, por lo que hablaban, los que hablaban, y eran los dos perros, Cipión y Berganza. »
« Hay tres maneras de fábulas:
unas que todas son fición pura, de manera que fundamento y fábrica, todo es imaginación; tales son las milesias y libros de caballerías.
Otras hay que, sobre una mentira y fición fundan una verdad, como las de Esopo, dichas apologéticas; las cuales, debajo de una hablilla, muestran un consejo muy fino y verdadero.
Otras hay que, sobre una verdad, fabrican mil ficiones, tales son las trágicas y épicas, las cuales siempre, o casi siempre, se fundan en alguna historia, mas de forma que la historia es poca en respecto y comparación de la fábula » (LOPEZ PINCIANO, 1998, p. 174-175).
Quoique le philosophe névoque pas la fable dans sa Poétique, le texte de la Rhétorique assimile le récit ésopique à la production fictionnelle (ARISTOTE, 1998, p. 162-164 -93a-94a-), au même titre que la parabole.
ANATI (1999), p. 87-88.
Ibid., p. 106. « On découvre donc quil existe des modèles conceptuels au niveau mondial, comme lattestent les idéogrammes, qui reviennent presque à lidentique dans le monde entier. On retrouve en Tanzanie, en Australie et en Amérique, dans des associations et des contextes semblables, les empreintes de mains, soit en positif, soit en négatif, les symboles vulvaires, phalliques, cruciformes, en bâton, arboriformes quon trouve dans lart paléolithique en Europe. La véritable tour de Babel commence avec la fin de lère de la chasse. Le début de cette intense diversification, dans certaines parties de la terre, remonte à plus de 12 000 ans » (p. 127).
Ibid., p. 117. Le thème privilégié reste celui des animaux de grande taille (le bison et le cheval dans laire franco-cantabrique, léléphant et la girafe dans lAfrique orientale).
PROPP (1970), p. 42-45 ; (1983), p. 120, 264-265, 280-281, 469-472. Sur les antécédents des principaux animaux de la fable ésopique XE "Fable ésopique" dans le mythe et dans le folklore : PUGLIARELLO (1973).
En effet, la femme se lit dans le miroir de lanimalité la plus instinctive (« seguir su natural instinto »). Nous avons affaire à une zoomorphisation des humains : la femme se fait paradigme dimpulsivité animale (le départ de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" de la maison familiale fait écho à la critique dEusebio : « Volved, volved, amiga; que si no tan contenta, a lo menos, estaréis más segura en vuestro aprisco, o con vuestras compañeras », DQ I, 50, p. 574).
Sur cette conception ésopique des êtres, voir Nojgaard (1964), p. 341.
On notera que la « morale » de la fable simplifiée « Le loup XE "Agresseur, prédation" et la chèvre » est contraire à celle exposée par le chevrier cervantin (voir infra), puisque la chèvre refuse les invitations du loup et affiche par ce biais-là sa supériorité : « De même, quand les fripons sévissent parmi des gens qui les connaissent, leurs manuvres ne leur sont daucun profit » (ESOPE, 1995, p. 164-165).
DQ I, 50, p. 574 : « Mas ¡qué puede ser sino que sois hembra, y no podéis estar sosegada; que mal haya vuestra condición, y la de todas aquellas a quien imitáis! Volved, volved, amiga ».
Lauteur souligne. On pense par exemple à la fable de « La biche et la vigne » : une biche veut échapper à un groupe de chasseurs ; cachée derrière une vigne, elle en profite pour assouvir sa faim ; cet acte la trahit. Également : les fables du renard au ventre enflé (24), de lastronome (65), de la magicienne (56), etc.
NOJGAARD (1964), p. 398.
M. Nojgaard ne compte que trois parties dans la fable : la situation, laction de choix et la réplique ou action finale (ibid., p. 141).
ESOPE (1995) : « Le loup XE "Agresseur, prédation" et le berger » (234), « Le berger et le loup » (267).
CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 536 : « [
] y así, muchas veces, después que los oí, yo mismo no he querido dar crédito a mí mismo, y he querido tener por cosa soñada lo que realmente estando despierto, con todos mis cinco sentidos, tales cuales nuestro Señor fue servido dármelos, oí, escuché, noté y, finalmente, escribí » ; « puesto caso que me haya engañado, y que mi verdad sea sueño, y el porfiarla disparate [
] ».
MACROBE (2001), p. 2 : « Mais quel besoin avaient-ils, lun dune fiction telle, et lautre dun tel songe, surtout dans ces ouvrages où ils parlaient de la constitution de la république [...] ? ».
Par ordre décroissant, les uvres les plus éditées sont, daprès WHINNOM (1980), p. 194 : Libro de la oración (Luis de Guevara, plus de cent éditions), Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" , Laberinto de fortuna (Mena), Marco Aurelio (Guevara), les Fables dEsope (au moins quarante éditions), lEnéide de Virgile (au moins trente éditions), Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache (Alemán), Historia de los bandos de los Cegríes y Abencerrajes (Pérez de Hita), Libro de los pecadores (Luis de Granada), Diana (Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" ), Silva de varia lección (Mexía), la Cárcel de Amor (San Pedro), Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" (Montalvo), Don Quichotte (Cervantès), les Métamorphoses dOvide (avec plus de vingt éditions), la Política de Dios (Quevedo), la Araucana, Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" , le Reloj de príncipes de Guevara et lExamen de ingenios de Huarte de San Juan.
Dans le prolongement des remarques de J. Casalduero, on se réfèrera à MONER (1986), p. 49-51.
BELMONT (1986), p. 19-35. Sur cette même ambiguïté à lépoque antique : LOAYSA (1995), p. 20-22. Une uvre trop peu considérée par la critique nous éclaire sur cet aspect. Il sagit de la Genealogia deorum gentilium de J. Boccace (après 1370), dont le XVIe siècle verra la publication de plusieurs versions en italien (Genealogia degli dei), permettant ainsi une large diffusion de luvre en Espagne (PRIETO BERNABÉ, 2004b, p. 49, 84, 381). À la différence de lOvide moralisé, le Florentin se livre à une ample exégèse qui mêle lensemble des fables anciennes, des Métamorphoses dOvide aux contes de bonne femme en passant par les fables ésopiques et les exemples virgiliens. Sil décide, dans lavant dernier livre, détablir une distinction entre les fables dEsope, celles dOvide, celles de Virgile (et dHomère) et celles des grands-mères, il consacre tout son ouvrage sur la nature commune de ces récits merveilleux (« Fábula es un modo de hablar con ejemplos o demostraciones bajo una ficción », BOCCACE, 1983, p. 823). Luis Alfonso de Carvallo XE "Carvallo, Luis Alfonso de (Cisne de Apolo)" estime, pour sa part, que les fables dEsope et celles dOvide constituent une « espèce » à part au sein des « ficciones fabulosas » (CARVALLO, 1997, p. 105).
« Llamamos fábulas ciertos cuentos, cuya corteza es un entretenimiento de cosas ridículas, introduziendo a los animales [
]. Tales son las fábulas que andan en nombre de Isopo, aviendo sido primero el inventor dellas Hesíodo » (Covarrubias, p. 579). De nos jours, dautres liens, morphologiques par exemple, sont mis en avant, depuis limportance de la pomme (Genèse/Blanche-Neige XE "Contes merveilleux : Blanche-Neige (AT 709)" ) jusquà celle de la vengeance (la Discorde Éris au mariage XE "Mariage" de Pélée et de Thétis/la mauvaise fée dans La Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" ).
La conteuse responsable du récit de Pyrame et Thisbé explique par le dénouement de lhistoire la raison pour laquelle le fruit du mûrier noircit une fois parvenu à maturité, en souvenir du trépas sanglant des deux amants (OVIDE, 1992, p. 135-139).
Cette interprétation fait encore débat (ELIADE, 1963, FAIVRE, 1978 ; BELMONT, 1986), même si elle reste, pour nous, la plus probable (LARIVAILLE, 1982 ; PROPP, 1983 ; MELETINSKI, 2001) depuis les travaux des spécialistes de la préhistoire (PFEIFFER, 1982 ; LEWIS-WILLIAM, 2003). En fait, sil ny a pas de phénomène unique (par exemple la transformation des mythes en contes), certains ont pu subir ce type dévolution ; de plus, rien ne dit que ce soient tous les contes qui remontent aux mythes.
Dès le début du XVIe, comme en témoignent les citations et les auteurs repris dans le dictionnaire dEmile Littré (Abbé Mathurin Régnier 1573-1613 ; Vincent Voiture 1597-1648), la fable désigne le « récit imaginaire » et non plus seulement les « récits mythologiques relatifs au polythéisme » : elle recoupe donc les divers sens que possède le terme espagnol conseja.
Voir ainsi CARVALLO (1997), p. 104-105.
PROPP (1983) ; LARIVAILLE (1982), p. 25-34 ; MONER (1983).
Nous renvoyons aux fines remarques de lethnologue Denise Paulme qui distingue les versions de plusieurs contes dans divers peuples du continent africain, sans oublier celles des Mille et une nuits (PAULME, 1976).
Sur les trois formes du motif : THOMPSON (1972), p. 528 : « Un motivo es el elemento más pequeño en un cuento y tiene el poder de resistir en la tradición. A fin de tener este poder debe poseer algo poco usual y notable. La mayoría de los motivos son de tres clases. Primero están los actores en un cuento: dioses, animales extraordinarios o criaturas maravillosas como brujas, ogros o hadas, o aun caracteres humanos convencionales como el hijo menor favorito o la cruel madrastra. De segundo están ciertos ítems en el fondo de la acción : objetos mágicos, costumbres extrañas, creencias insólitas y similares. En tercer lugar hay incidentes aislados; y éstos comprenden la gran mayoría de los motivos ».
Une analyse « morphologique » de la nouvelle comme conte merveilleux est menée à partir des fonctions proppiennes par GARCIA ANTENAZA (1979).
Plus de précisions sur le schème de la femme recluse dans SEYDOU (1990).
« Les contes merveilleux connaissent trente et une fonctions. Tous les contes ne présentent pas toutes les fonctions, mais labsence de certaines dentre elles ninfluence pas lordre de succession des autres. Leur ensemble constitue un système, une composition. Ce système se trouve être extrêmement stable et répandu » (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1970, p. 173-174).
« La question de lorigine des espèces posée par Darwin XE "Darwin, Charles" peut être posée aussi dans notre domaine » (ibid., p. 172).
DALY, WILSON (2003), p. 97. Passage traduit en français dans PINKER (2000), p. 458. Également : DALY, WILSON (2002).
« La caracterización negativa de los padres por matrimonio subsecuente no es de ninguna manera sólo propio de la cultura angloparlante [...]. Desde los esquimales hasta los indonesios, a través de docenas de relatos, el padrastro es el villano de gran parte de las historias » (DALY, WILSON, 2003, p. 96-97). Citation reprise en français dans PINKER (2000), p. 457-458.
Cest surtout la thèse de Vladimir Propp XE "Propp, Vladimir" . Mais comme le fait remarquer D. Sperber XE "Sperber, Dan" , « pour que linfrastructure économique ait un effet sur la religion [ou sur un autre phénomène culturel comme le contage], elle doit avoir un effet sur la psychologie des individus » (Sperber, 1996, p. 89).
N. Belmont, dans sa critique des théories des « survivances » (Ecole anglaise, Propp XE "Propp, Vladimir" ), demande également que soit expliqué « pourquoi ces peuples ont conservé ces récits dans leur tradition lorsquils avancèrent dans la voie de la civilisation. Les Grecs, les Aryens de lInde, les Egyptiens étaient effectivement choqués par lirrationalité et la sauvagerie des mythes. Mais ceux-ci furent conservés » (BELMONT, 1986), p. 127. Lethnologue privilégie alors la théorie freudienne (p. 147-155).
Sur le paradoxe de lunité et de la diversité des cultures et, notamment, du conte merveilleux : Sperber XE "Sperber, Dan" (2006).
Sur le concept de convergence en biologie, voir BOYD SILK (2004), p. 17-18. Dans le folklore, voir PIAROTAS (1996, p. 68-69) et le cas décrit par M. Eliade : « Il arrive parfois, très rarement, qu'on surprenne sur le vif la transformation d'un événement en mythe. Peu de temps avant la dernière guerre, le folkloriste roumain Constantin Brailoiu a eu loccasion d'enregistrer une admirable ballade dans un village de Maramuresh. Il était question d'un amour tragique ; le jeune fiancé avait été ensorcelé par une fée des montagnes et, quelques jours avant son mariage XE "Mariage" , cette fée lavait, par jalousie XE "Jalousie (masculine)" , précipité du haut dun rocher. Le lendemain, des pâtres avaient trouvé le corps et, dans un arbre, son chapeau. Ils rapportèrent le corps au village et la jeune fille vint à leur rencontre : en apercevant son fiancé inanimé, elle entonna une lamentation funèbre pleine d'allusions mythologiques, texte liturgique d'une fruste beauté. Tel était le contenu de la ballade. Tout en enregistrant les variantes quil avait pu recueillir, le folkloriste senquit du temps où la tragédie avait eu lieu : on lui répondit que cétait une très ancienne histoire, qui sétait passée "il y a longtemps".
Mais en poussant son enquête, le folkloriste apprit que lévénement datait à peine de quarante ans. Il finit même par découvrir que l'héroïne était encore en vie. Il lui rend visite et écoute de sa propre bouche lhistoire. Cétait une tragédie assez banale : par mégarde, son fiancé glisse un soir dans un précipice ; il ne meurt pas sur le coup ; ses cris ont été entendus par des montagnards, on le transporta dans le village où il séteint peu de temps après. À lenterrement, sa fiancée avec les autres femmes du village, avait répété les lamentations rituelles usuelles, sans la moindre allusion à la fée des montagnes.
Ainsi quelques années avaient suffi, malgré la présence du témoin principal, à dépouiller lévénement de toute authenticité historique, à le transformer en un récit légendaire : la fée jalouse, lassassinat du fiancé, la découverte du corps inanimé, la plainte, riche en thèmes mythologiques, de la fiancée. Presque tout le village avait été contemporain du fait authentique, historique ; mais ce fait, comme tel, ne pouvait le satisfaire : la mort tragique d'un fiancé à la veille de son mariage XE "Mariage" était quelque chose dautre quune simple mort par accident ; elle avait un sens occulte qui ne pouvait se révéler qu'une fois intégré dans la catégorie mythique » (1969, p. 60-61)
Voir plus récemment SPERBER, HIRSCHFELD (2004).
Sur lexistence dun module humain instinctif permettant de conceptualiser lanimalité (« biologie intuitive »), nous renvoyons le lecteur à PINKER (2000), p. 344-348.
Les contes de la tradition populaire les plus réclamés sont dans lordre : Les trois petits cochons (Type 124), Le petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge (Type 333), La Chèvre et ses chevreaux (Type 123).
En fait, au-delà du plaisir enfantin qui se dégage des contes animaliers, le nombre important dans les contes des animaux et de leurs dérivés (monstres, chimères en tous genres) ainsi que des métamorphoses animales des personnages humains ou de lanthropomorphisation des autres espèces pourrait répondre à des tendances lourdes et précoces de notre appréhension spontanée du monde (Boyer, 2001, p. 204 ; Waal, 2002, p. 71).
Sur la catégorisation XE "Catégorisation" instinctive : ibid., p. 139-141 (« Les règles et les catégories abstraites aident aussi à gérer le monde naturel »).
Voir les intuitions de Pierre Péju sur ce quil nomme létrange familiarité des auditeurs de conte pour le règne végétal et pour le monde animal (PEJU, 2001, p. 181-230).
« Les textes les plus souvent traduits et réédités étaient les Fables dEsope, à partir de la version latine de LorenzoValla. En tout, on ne comptait pas moins de quarante éditions pour cinq traductions différentes. Étant donné quelles étaient imprimées dans de petits volumes [
], il est probable que les Fables aient dépassé Marco Aurelio et quelles aient rivalisé avec la Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" » (WHINNOM, 1980, p. 193-194, nous traduisons).
Dun point de vue structural, on retrouve dans les deux séquences narratives les quatre étapes de la fable : Situation, Action de choix, Réplique finale, Moralité (NOJGAARD, p. 141).
BOYER (2001), p. 98 : « Lappartenance "essentielle" [
] et permanente a fait partie de nos attentes intuitives. Il nest donc pas surprenant que les métamorphoses soient fréquentes dans les histoires surnaturelles. Les gens se transforment en animaux, les animaux en montagnes ou en pierres, etc. »
Voir surtout les conclusions de KELLY, KEIL (1985), p. 414-415 : « Lorsque des êtres vivants se métamorphosent, 73% sont changés en dautres espèces vivantes. Parallèlement, lorsque des objets inanimés se transforment, cest, à 81%, pour lêtre en dautres objets inanimés [
]. Lors de ces changements, le caractère animé ou non des acteurs est généralement stable » (nous traduisons).
Sur les racines « biologiques » de la prédation XE "Agresseur, prédation" dans les récits populaires, mythiques ou religieux : Burkert (2003), p. 63-66. Plus récemment : SPERBER (2006).
Également : ZIPES (1986), p 18 (« le thème central de tous les contes traditionnels de cette époque pré-capitaliste se résume au dicton : "la force fait la loi" ou "le pouvoir fait le droit" [
]. Marie-Louise Tenèze fait preuve dobjectivité quand elle met laccent sur le pouvoir et loppression pour affirmer quils étaient la clé de lexplication des contes traditionnels »).
KELLY, KEIL (1985, p. 411-412) remarquent également que, dans le jeu des métamorphoses (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , Grimm XE "Grimm (Frères)" ), la transformation en proie est un facteur dintérêt lectoral essentiel (voir Actéon pourchassé puis déchiré par ses chiens, une fois transformé en cerf).
La fable présente une « conception de la vie » ; elle « nest ni morale ni immorale, mais transcendant ces notions, elle se meut sur un plan tout différent, dans un monde où les valeurs sont déterminées par des facteurs tous différents [
]. Il est patent que dans la narration le personnage ne fait pas de tort, de péché, mais que simplement, le plus faible agit stupidement » (NOJGAARD, 1964, p. 514-528).
« Il est banal de constater que pour la fable, lexistence est un combat XE "Combat" » (ibid., p. 528-544).
La vision freudienne (FREUD, 2001, 377-379) tend à réduire loralité à un « stade », celui de la succion, quand la tradition littéraire archaïque impose de considérer plus largement la force du schème alimentaire de l« avalage » (DURAND, 1992a, p. 233-234 ; JOUVE, 1997, p. 93).
Pour ces deux récits : DELARUE, TENEZE (2002), p. 373-383 ; DAUDET (1999).
Dans la tradition ésopique : « Le loup XE "Agresseur, prédation" et les moutons » (n°153), « Le loup et lagneau » (n°155), « Le loup et la chèvre » (n°157), « Le loup et la brebis » (n°159), « Le loup blessé et la brebis » (n°160), « Le berger farceur » (n°210), « Le loup et le berger » (n°234), « Le berger et le loup » (n°267). Dans le folklore des contes : sur la chèvre têtue, voir le motif W 167 et le type 202 (le jeune désobéissant 2030J) ; sur le danger du loup pour la chèvre, voir le type 2015.
Nous traduisons.
« La fuite XE "Fuite" magique » (PROPP, 1983, p. 455-468) ; « les complications » (PROPP, 1990, p. 216). Sur la dimension « biologique » de ce motif : BURKERT (2003), p. 66-68.
Une fois de plus, la séquence de la fuite XE "Fuite" nest pas regroupée sous une même dénomination dans lindex des motifs (D 671, D 672, K 500-699,
). Sur lépisode du fleuve pour Jânshâh XE "Mille et une nuits (Les) : Jânshâh" : Les Mille et Une Nuits II, p. 369. Sur la présence des contes des Mille et Une Nuits sur la péninsule espagnole dès le Moyen Âge : Marsan (1974), p. 124-125.
« [Mahamut y Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" ] descubrieron un bajel que a vela y remo les venía dando caza [...]. Volvió, en esto, la cabeza Mahamut y vio que de la parte de poniente venía una galeota, a su parecer de veinte bancos, y díjoselo al cadí; y algunos cristianos que iban al remo dijeron que el bajel que se descubría era de cristianos; todo lo cual les dobló la confusión y el miedo » (AL, p. 150).
« [Habiendo] pasado un poco delante, que ya el bajel quedaba sotavento, de improviso soltaron dos piezas de artillería, y, a lo que parecía, ambas venían con cadenas, porque con una cortaron nuestro árbol por medio, y dieron con él y con la vela en la mar; y al momento, disparando otra pieza, vino a dar la bala en mitad de nuestra barca, de modo que la abrió toda, sin hacer otro mal alguno; pero, como nosotros nos vimos ir a fondo, comenzamos todos a grandes voces a pedir socorro y a rogar a los del bajel que nos acogiesen, porque nos anegábamos » (Cautivo XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , p. 487).
Il nest pas interdit XE "Interdits" de penser également au père de Médée dans Les Argonautiques (Apollonios de Rhodes, Caius Valerius Flaccus).
Voir la description sociale du vieux gitan (p. 72), linadaptation dAndrés (p. 75-76), mais aussi la synthèse de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" (p. 606).
La nouvelle reprend la structure de lapologue du marchand de santal : voir Sendebar XE "Sendebar" (1990), p. 141-146.
Paul Larivaille a démontré la filiation du conte dans les romans populaires contemporains (LARIVAILLE, 1982, p. 121-129). Sur larchétype masculin des romans damour destinés à un public féminin : COQUILLAT (1988), p. 30-34, 72-84.
Voir également Las tres costureras in CAMARENA, CHEVALIER (1995), p. 76-79.
« Hay en Sevilla un género de gente ociosa y holgazana, a quien comúnmente suelen llamar gente de barrio. Éstos son los hijos de vecino de cada colación, y de los más ricos della » (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 336).
Voir STRAPAROLA (1999) : fables IV, 3 et V, 2.
« Le bruit [
] courut que pour prétendre au Prince, / Il faut avoir le doigt bien mince [
]/ Lessai fut commencé par les jeunes Princesses,/ Les Marquises et les Duchesses ;/ [
] il ne restait en effet,/ Que la pauvre Peau dÂne au fond de la cuisine,/ Mais comment croire, disait-on,/ Quà régner le Ciel la destine !/ Le Prince dit : "Et pourquoi non ?/ Quon la fasse venir."/ Chacun se prit à rire » (ibid., p. 111-112).
Cité par GEARY (2003), p. 157.
FISHER (1994), p. 275. Voir également PINKER (2000, p. 506) sur le lien entre le partenaire sexuel des femmes et loffre de cadeaux par les hommes.
Sur ce dernier aspect comportemental prisé par le sexe féminin : GEARY (2003), p. 158-159.
Sur la réalité ethnologique : MALINOWSKI (2000), p. 205-247. Sur la pertinence de cette psychologie dans la sélection sexuelle XE "Sélection sexuelle" : BUSS (2004), p. 93-107.
« [Cest] alors que descendirent du ciel trois colombes [
]. Elles se posèrent sur la rive du lac, examinèrent attentivement les lieux et vérifièrent quil ny avait là aucune créature vivante, homme ou démon [mâle et/ou prédateur]. Elles retirèrent alors leurs vêtements de plumes et, devenues trois jeunes filles, sélancèrent dans les eaux [
]. Les voyant si loin de leurs vêtements, Jânshâh XE "Mille et une nuits (Les) : Jânshâh" sempara du vêtement de la plus jeune dentre elles, celle qui avait ravi son cur » (Les Mille et Une Nuits II, p. 383).
« Dans de nombreux cas, cest la beauté qui fait démarrer le récit » (LUTHI, 1984, p. 35, nous traduisons).
« Lhéroïne est lincarnation centrale de la beauté. La beauté de la mère, celle de lenfant ou celle des fleurs restent périphériques » (ibid., p. 4).
Ce motif est le pendant de la Médiation chez Propp XE "Propp, Vladimir" (1970) dans la seconde séquence, celle de la quête de la femme comme tâche difficile XE "Tâche difficile" et non plus comme combat XE "Combat" contre un ravisseur. De même, pour Max Lüthi, dans le conte : « cest limage dune belle jeune femme inconnue et dorigine lointaine qui produit un choc [chez le protagoniste] » (1984, p. 9, nous traduisons).
Pour la classification conceptuelle et « réaliste » dA. Aarne et de St. Thompson, il ne sagit pas là dun motif, mais dun ensemble de motifs quils regroupent artificiellement sous le type 516 (Jean le Fidèle).
Les Mille et une Nuits I, p. 484-485 : « En quête de mon chemin, je me trouvai soudain dans une ruelle que je navais jamais empruntée auparavant [
]. Javais de plus en plus chaud [
]. Je mapprêtais à messuyer avec un pan de ma tunique, quand une écharpe blanche vint atterrir sur mes genoux, aussi légère quun souffle de zéphyr et bienvenue comme la guérison pour un malade. Je levai la tête pour voir doù elle était tombée et mes yeux croisèrent ceux de sa propriétaire [
Je vis un visage de femme] à travers une lucarne protégée par un croisillon en cuivre [
Jeus lidée de déplier lécharpe]. Un billet en tomba »
Voir également « La vieille écorchée » et « Lourse » (BASILE, 2002). À noter que Chaucer ne précise pas si, originellement, cette personne était belle, puis avait été transformée.
Nous traduisons. Voir des exemples du type contique n°402 : CAMARENA, Chevalier (1995), p. 213-217 ; La princesse-grenouille (AFANASSIEF, 2003, p. 225-229).
Voir, également, la version du même type (AT 510) désignée sous lappellation générique de « Peau dâne » (« Lourse » de Giambattista Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" , « Peau-de-mille-bêtes » des frères Grimm XE "Grimm (Frères)" ), mais aussi lhéroïne des Fées (PERRAULT, 1981, p. 163-167).
Il faudrait aussi considérer Les racines historiques du conte merveilleux, dont le dernier chapitre sur la « fiancée » traite le motif de la compétition entre personnages masculins : naturellement, les duels portent sur la force athlétique et sur ladresse, deux domaines essentiels dans la sélection naturelle de nos ancêtres (PROPP, 1983, p. 423-427 : « Les compétitions »).
Propp XE "Propp, Vladimir" récuse limportance première de la course et de ladresse (tir de flèches) dans les contes. Pourtant, comme il le remarque lui-même, seuls ces éléments ont perduré, malgré les changements écologiques et historiques (« Ces exemples montrent quil ne sagit pas seulement de courir vite, mais datteindre le trois fois dixième royaume et den revenir. Par la suite, ce but a disparu, leau magique est devenue simple puits, et la course rapide, un but en soi », ibid., p. 425). Pour comprendre la permanence des motifs qui soulignent les hautes performances physiques des héros et la victoire finale du héros sur ses adversaires, il faut comprendre non seulement que ces qualités ont été indispensables à notre développement il y a plusieurs millions dannées (PICQ, 2003, p. 103-120, sur les aptitudes physiques dHomo ergaster), mais surtout quelles ont façonné nos préférences psychologiques (la sélection naturelle devient sélection sexuelle XE "Sélection sexuelle" ).
Après létude proposée dans sa Morphologie du conte, Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" revient sur le concept de Faux-héros (1990). Il ne voit plus seulement en lui une sphère daction, celle qui se réduirait aux « prétentions mensongères » (voir supra : III. 2. B. La ruse XE "Ruse, ingéniosité" et les brigands XE "Vol" ), mais un personnage à part entière dont les caractéristiques le définissent comme le négatif du Héros (p. 205) et son rival XE "Faux-héros" en amour (p. 217 : « demander la main de la princesse, telle est la fonction des prétentions mensongères du faux-héros », nous traduisons). Voir, respectivement, les surs de Psyché et la femme noire de la « Falsa novia toma el puesto de la heroína » (CHEVALIER, CAMARENA, 1995, p. 459-465), mais aussi, les surs bien connues de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" .
TATAR (2003), p. 29 : « El perdurable atractivo de La Cenicienta no sólo se deriva del paso de la miseria a la riqueza que realiza su heroína, sino también de la conexión que establece la historia con los conflictos familiares clásicos, que van de la rivalidad entre hermanos hasta los celos sexuales. Si bien es verdad que el padre de Cenicienta no participa demasiado en la trama, el papel que desempeñan la madrastra y las hermanastras es bastante importante ».
Sur la gestion masculine de la compétition sexuelle XE "Faux-héros" : GEARY (2003), p. 168-173.
La réalisation narrative du combat XE "Combat" nest pas effective, mais le motif nen constitue pas moins un stimulus lectoral important (« en razón de que no la mereces, si quisieres contradecirme, te desafío a todo trance de muerte », EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 244).
Sur les tendances féminines dans la compétition sexuelle XE "Faux-héros" : GEARY (2003), p. 165-168. Pour la manifestation de ce comportement dans le conte folklorique, voir PAULME (1976), p. 70-77 (Conte de fées du « garçon travesti »).
Par exemple, PERRAULT (1981), p. 176.
Version de La belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" de Giambattista Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" (« Soleil, Lune et Thalie » in BASILE, 2002, p. 429-433).
La prétendante « légitimée » par ses qualités et lidentification lectorale.
FREUD (2001), p. 237-254 ; Roheim (1967), p. 134-160 ; CYRULNIC (1989), p. 153-165.
Que lon ne se méprenne pas. Lattirance et la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" hétérosexuelles ne correspondent quà une explication de notre passé de reproducteur ; ils ne constituent en aucun cas une finalité à suivre tendant à décrier les pratiques homosexuelles.
PROPP (1983) ; LARIVAILLE (1982), p. 27-34.
« Le verrou » (BASILE, 2002, p. 199-203), « La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" » (Si les fées métaient contées
, 2003, p. 955-965).
Sur le conte du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge en particulier, le texte de Catherine Orenstein reste fondamental (Traduction espagnole : ORENSTEIN, 2003).
Nous distinguons bien la nubilité (capacité à reproduire) de la puberté (développement pileux).
Sur le sommeil de la Belle : « cette période de passivité proche de la mort qui se situe à la fin de lenfance nest rien dautre quun temps paisible de croissance et de préparation, doù le garçon, ou la fille, émergera mûr, prêt pour lunion sexuelle » (p. 347). « De nombreux princes tentent dapprocher la Belle au Bois Dormant avant le temps de sa maturité ; tous ces prétendants trop hâtifs périssent dans les épines [
]. Mais quand la Belle est prête affectivement et physiquement pour lamour, et en même temps pour lexpérience sexuelle et le mariage XE "Mariage" , la muraille qui semblait infranchissable tombe delle-même » (p. 350). Sur le baiser du Prince : « Le baiser du prince rompt le charme du narcissisme et réveille une féminité XE "Féminité" qui, jusqualors, était restée embryonnaire » (p. 351).
Sur la « contagion » de ces scénarios, surtout depuis la version de Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" , on lira la très pertinente remarque dYvonne Verdier : le « loup XE "Agresseur, prédation" séducteur » est la facette non « romanesque » du Prince Charmant, « le sauveur, cette fois, des jeunes filles ». Et lethnologue de poser la question : « Serait-ce donc que, depuis le XVIIe siècle, la société se masculinise ? » (VERDIER, 1995, p. 197) Peut-être ; mais la permanence du conte dans cette version particulière de dévoration de la féminité XE "Féminité" ne peut tenir seulement à des facteurs ponctuels et conjoncturels.
Sur lexplication évolutionniste des tendances sexuelles masculines : PINKER (2000), p. 489-502. Sur les spécificités féminines : FISHER (1994), p. 99-106.
RAMOND, 1983, p. 180 : « La estructura delirante [
] del acto de[l padre de Costanza] don XE "Don, réciprocité" Diego es la estructura misma de un consabido cuento de hadas que remonta al siglo XIV : La bella durmiente XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" . Es fácil reconocer bajo don Diego, caballero principal, el Rey que estando de caza se introduce por casualidad en el castillo y luego en el dormitorio de la Bella durmiente, se acuesta con ella violándola ».
Diderot, dans Jacques le Fataliste et son maître, ne sy était pas trompé en faisant du motif sentimental lunique facteur dattention chez ses auditeurs (linterlocuteur diégétique et le lecteur réel) : « Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et quil ne tiendrait quà moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards quil me plairait [
] Quil est facile de faire des contes ! » (1997, p. 42). « Eh bien ! Jacques, lhistoire de tes amours ? » (p. 62).
La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" : « Vous êtes bien ingrat lui dit la Bête dune voix terrible ; je vous ai sauvé la vie en vous recevant dans mon château et, pour ma peine, vous me volez mes roses que jaime mieux que toutes choses au monde ! Il faut mourir pour réparer cette faute [
]. Mais vous mavez dit que vous aviez des filles ; je vous pardonne à condition quune de vos filles vienne volontairement pour mourir à votre place. Ne mobjectez rien ; partez » (Si les fées métaient contées
, 2003, p. 957-958). Également La bella y la bestia dans CAMARENA, Chevalier (1995), p. 252.
Raiponce XE "Contes merveilleux : Raiponce (AT 310)" : « je te permettrai demporter des raiponces tant que tu voudras, seulement je pose une condition : tu devras me donner lenfant que ta femme mettra au monde » (GRIMM, 1996, p. 8). Voir également Rapunzel dans CAMARENA, Chevalier (1995), p. 64.
Avec un degré dabstraction plus grand encore, Algirdas Julien Greimas a fait du « contrat » lune des trois étapes conceptuelles obligées du « récit-conte » (1986, p. 197, 209). Voir également FAIVRE (1978), p. 27 (« Le don XE "Don, réciprocité" joue un grand rôle dans ces récits »).
Lire, également, les mots du renégat qui dessinent schématiquement le rôle de Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" : « ella es cristiana y es la que ha sido la lima de nuestras cadenas y la libertad de nuestro cautiverio » (DQ I, 41, p. 483).
ALEMÁN (1994a) : I, II, 7. MÁRQUEZ VILLANUEVA (1989).
Sur le protocole de réciprocité XE "Don, réciprocité" dans les récits incidents cervantins : MONER (1989), p. 161-170.
Fleur de Persil (BASILE, 2002), La jeune fille sans main, Londine de létang (Grimm XE "Grimm (Frères)" , 1976), etc.
Le personnage de la mère du comte Arnesto répond, lui aussi, à la description des anthropologues : « Con esta resolución de la reina, quedó la camarera tan desconsolada que no le replicó palabra; y, pareciéndole lo que ya le había parecido, que si no era quitando a Isabela de por medio, no había de haber medio alguno que la rigurosa condición de su hijo ablandase ni redujese a tener paz con Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , determinó de hacer una de las mayores crueldades que pudo caber jamás en pensamiento de mujer principal, y tanto como ella lo era. Y fue su determinación matar con tósigo a Isabela; y, como por la mayor parte sea la condición de las mujeres ser prestas y determinadas, aquella misma tarde atosigó a Isabela en una conserva que le dio, forzándola que la tomase por ser buena contra las ansias de corazón que sentía » (EI, p. 245-246).
Ce motif était apparu dans la fable IV, 3 de G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" , laquelle correspond au célèbre conte-type 707 (Los tres hijos dorados/ Loiseau de vérité).
Sur le motif de la bourle, voir les thèses de Monique Joly (1986) et de Marie-Blanche Requejo Carrió (1999).
Sur le recoupement des sphères dactions : « Les animaux reconnaissants doivent être étudiés avec une attention particulière. Ils commencent pas être des donateurs (ils demandent grâce ou assistance), puis ils se mettent à la disposition du héros et deviennent ses auxiliaires. Il arrive parfois que lanimal libéré ou épargné par le héros disparaisse simplement sans même donner la formule qui doit servir à le rappeler mais quil réapparaisse au moment critique en qualité dauxiliaire. Il récompense le héros directement par laction. Il peut, par exemple, aider le héros à se transporter dans un autre royaume, ou obtenir pour lui lobjet de sa quête, etc. » (PROPP, 1970, p. 98).
Sur le rôle de lanimal-auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" dans léconomie de la chasse : PROPP (1983), p. 299-305.
Les excès dune analyse centrée sur les seuls motifs du répertoire international apparaissent dans le travail de Terence Hansen (1959). Sur le poids du type dans la narration du conteur : HOLBEK (1990).
AVALLE-ARCE (1975), p. 153-211 : « El cuento de los dos amigos (Cervantes y la tradición literaria. Primera perspectiva) ».
Le conte fait lobjet de plusieurs commentaires dans la préface de Charles Perrault XE "Perrault, Charles" (PERRAULT, 81, p. 51).
« Type 425C is caracterized by the "presents for the daughters" introduction and the absence of a quest or search » (UTHER, 2004, p. 252).
CERVANTES (1996a), p. XIII-XXVI (introduction).
Sur le dragon ravisseur : PROPP (1983), p. 286-287, 324-334. Sur la dévoration sexuelle symbolique, voir également : BETTELHEIM (1999), p. 416-421, 429-434.
Loracle dApollon promet au père de Psyché, non pas un « gendre né dune race humaine, mais un monstre cruel, féroce et serpentin qui vole sur ses ailes, plus haut que léther, et qui bouleverse tout, sen prend à chacun, par le feu et le fer, fait trembler Jupiter même, terrifie tous les dieux, et frappe de terreur les fleuves et les ténèbres du Styx ». La prophétie XE "Prophétie (de la Camacha)" se réalise ensuite : « Psyché, effrayée, tremblante, en larmes, au sommet du rocher, sent la douce brise dun Zéphyr qui, dun souffle caressant, fait dabord frémir, de-ci de-là, la frange de sa robe, puis, gonflant ses voiles, la soulève peu à peu et lemporte sur son haleine paisible [...]. Psyché [...], sa violente émotion passée, sabandonne à un doux sommeil » (Romans grecs et latins, 1958, p. 221-222).
Dans le conte dAmour et Psyché (comme dans FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , le symbolisme érotique du rapt est explicité dans une séquence postérieure : « La nuit était déjà avancée lorsquun léger bruit parvint à ses oreilles. Alors, craignant pour son honneur, en une telle solitude XE "Solitude (de lamoureux)" , elle a peur XE "Peur, angoisse" , elle seffraie et redoute, plus que nimporte quel malheur, ce quelle ne connaît pas. Et déjà, le mari inconnu était là, il était monté sur le lit, il avait fait de Psyché sa femme » (Romans grecs et latins, 1958, p. 224).
La symbolique de la parole est souvent traduite par la métaphore de lair, caractéristique de lAmour chez Apulée XE "Apulée (Lâne dor)" (DURAND, 1992a, p. 199).
Rappelons le poids de lonomastique chez le protagoniste masculin, puisque Marc-Antoine faisait figure de traître exemplaire : cet ami de Jules César navait pas hésité à assassiner lEmpereur, avant de prendre le pouvoir et de diriger la partie orientale du monde romain (83-30 av. J.-C.).
Romans grecs et latins (1958), p. 223 ; Si les fées métaient contées
(2003), p. 960 (La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" ).
Romans grecs et latins (1958), p. 236-237. Dans le récit de Madame Leprince de Beaumont, la disparition de la Bête sexplique par le fait que la Belle avait dépassé le délai de huit jours dabsence (Si les fées métaient contées
, 2003, p. 962-963).
FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 312 ; Romans grecs et latins (1958), p. 230.
Voir lexemple cité dans CHEVALIER, CAMARENA (1995), p. 459-465.
Psyché ne devait jamais découvrir lidentité de son époux. Sur les conseils de ses surs jalouses et poussée par la curiosité XE "Curiosité" , elle ira rejoindre la nuit le lit de son mari Eros. « Mais, tandis que, toute émue par cet immense bonheur, elle sabandonne, le cur défaillant, la lampe [
] laissa tomber du bout de la flamme une goutte dhuile bouillante sur lépaule droite du dieu ». Mécontent que Psyché lait considéré « comme une bête méchante », lAmour « senvola à tire-daile » (Romans grecs et latins, 1958, p. 236-237).
Romans grecs et latins (1958), p. 239.
Dans le conte dApulée, Vénus fait subir à Psyché plusieurs « tâches impossibles » : trier des graines, prendre un morceau de la toison dor dont plusieurs brebis sont recouvertes, puiser leau noire qui va alimenter le Styx et rapporter dans une petite boîte un peu de la beauté de Perséphone (Romans grecs et latins, 1958, p. 247).
Voir, par exemple, laspect ambivalent de la Yaga XE "Sorcière" dans le conte russe : PROPP (1983), p. 63-142.
On se réfèrera ainsi à cette version dEstrémadure du type 425 (G) : « Falsa novia toma el puesto de la heroína » (CHEVALIER, CAMARENA, 1995, p. 459-465).
Romans grecs et latin (1958), p. 253 ; Si les fées métaient contées
(2003), p. 964.
SOUILLER (2004, p. 195) remarque que lon « sévanouit beaucoup dans les nouvelles exemplaires, au point que lon peut juger quil sagit désormais dune simple convention pour exprimer un excès démotion ».
FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" 312 : « Rodolfo, en tanto, vuelto a su casa, echando menos la imagen del crucifijo, imaginó quién podía haberla llevado; pero no se le dio nada, y, como rico, no hizo cuenta dello, ni sus padres se la pidieron cuando de allí a tres días, que él se partió a Italia, entregó por cuenta a una camarera de su madre todo lo que en el aposento dejaba [
]. Finalmente, él se fue con tan poca memoria de lo que con Leocadia le había sucedido, como si nunca hubiera pasado. »
J. CANAVAGGIO (1997, p. 287) parlait déjà dune « Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" castillane ».
Sur lévolution du motif dans lhistoire (de la louve de Rémus et Romulus à la figure de la Reine) : PROPP (1975), p. 106-111.
Sur les significations de la danse, associée au bal pour les filles nobles : DESAIVE (2002), p. 336-339.
Sur la substitution réaliste de lauxiliaire : PROPP (1970), p. 101, 189 (le « héros se passe souvent de tout auxiliaire XE "Aide, Auxiliaire" . Il est pour ainsi dire, son propre auxiliaire [
] dans ces cas, le héros reçoit non seulement les fonctions de lauxiliaire, mais aussi ses attributs. Un des attributs les plus importants de lauxiliaire est la sagesse prophétique : cheval devin, épouse devineresse, enfant doué de sagesse, etc. »).
Motif repéré par RAMOND (1983) quelle associait avec le type 410 (« La Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" », Perrault XE "Perrault, Charles" , 1981, p. 135). Voir aussi « Soleil, Lune et Thalie » dans BASILE (2002), p. 430. Il faut, évidemment, ne pas dissocier le viol de Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" et celui de la mère de Costanza (IF) XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , comme nous le verrons par la suite.
Voir, par exemple, le conte de Loiseau de vérité (type 707) chez STRAPAROLA (1999), p. 205-219 (IV, 3).
PROPP (1970), p. 189 ; PROPP (1983), chapitre IV (« La grande maison »).
PROPP (1983), p. 155-160 (lauteur cite par exemple Psyché).
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 143 : « Ocho días estuvimos en la isla, guardándome los turcos el mismo respeto que si fuera su hermana, y aun más ».
Voir Sendebar XE "Sendebar" (1990) ; « Les sept colombes » dans BASILE (2002) ; « Histoire de Djoullanare XE "Mille et une nuits (Les) : Djoullanare de la Mer" de la Mer » dans Les passions voyageuses (1987) ; « Les sept corbeaux » et « Les douze frères » chez GRIMM (1976). Analyses dans FLAHAULT (1988), p. 113-150 ; CALVETTI (1995) ; BELMONT (2002).
PROPP (1983), p. 181-187. Lire par exemple BASILE (2002), p. 365 ; PERRAULT (1981), p. 150-151 ; GRIMM (1976), p. 44.
Le symbole, qui nous semble être lun des éléments les plus importants de ces récits archaïques, est bizarrement le parent pauvre de létude des contes, quand, pour les enfants, il reste lun des plus marquants. La citrouille, la pantoufle de verre de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" , sont autant de facteurs fascinants pour les auditeurs. Pour Georges Jean, soucieux de se détacher des cadres formalistes et abstraits, ce nest pas la « systématique proppienne », mais bien le « climat poétique » qui constitue lessentiel du conte (1981, p. 103-104). Il convient, donc, de spécifier la nature ou plus exactement le fonctionnement général du symbole (nous nabordons pas la question du symbole sur un plan sémantique mais psychologique ).
La symbolicité se distingue de la symbolisation (activité créatrice du sujet imageant, DECHARNEUX, NEFONTAINE, 1998) et du symbolisme (impact du symbole sur le sujet récepteur, DUBOIS, 2005) ; elle correspond aux caractéristiques qui font apparaître la représentation comme symbolique, celles qui sont responsable du symbolisme (SPERBER, 1974).
Sur le premier point, voir D. Sperber XE "Sperber, Dan" (ibid., p. 152), pour qui le dispositif symbolique est « un dispositif mental couplé au dispositif conceptuel ». Sur le second aspect : ibid., p. 131-133. Le mécanisme de focalisation de lattention fonctionne vraisemblablement comme le processus inconscient de déplacement freudien (ibid., p. 135).
Un exemple : les « nombres qui demanderaient un effort conscient pour être conceptuellement représentés, comme les "mille et une nuits" » (ibid., p. 152).
Sur la pertinence lectorale de la violation des habitudes dans les métamorphoses chez Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" et chez Grimm XE "Grimm (Frères)" : KELLY, KEIL (1985), p. 415.
Sur cet aspect fondamental dans le conte : JEAN (1981), p. 77-78. Cette fusion est récurrente chez G. Basile XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" ou chez les frères Grimm XE "Grimm (Frères)" .
Voir également le mélange de fruits (la « conserva ») donné à manger par la mère du comte Arnesto à Isabela, l« Espagnole anglaise » (EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 246).
Les nains « trouvèrent Blanche-Neige XE "Contes merveilleux : Blanche-Neige (AT 709)" couchée par terre [
]. Ils la relevèrent, cherchèrent sils ne trouvaient pas quelque chose dempoisonné, la déplacèrent, lui peignèrent les cheveux, la lavèrent avec de leau et du vin, mais tout cela fut inutile » (GRIMM, 1976, p. 155). Dans Blanche-Neige, comme dans la Novela del licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Vidriera, le fruit est un symbole de la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" , mais les effets représentés ne sont pas ceux qui sont directement liés à cette interprétation.
Sur le symbolisme de ces trois pratiques magiques : BOYER, 2001.
Sur les dispositions naturelles précoces de la jeune fille et sur les pouvoirs de divination de la femme dans le conte : PIAROTAS (1996), p. 97-103.
« La que tuve con los gitanos fue considerar en aquel tiempo sus muchas malicias, sus embaimientos y embustes, los hurtos en que se ejercitan, así gitanas como gitanos, desde el punto casi que salen de las mantillas y saben andar » (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 606).
Pour la marraine de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" : PERRAULT (1981), p. 173. Sur lintelligence précoce, on rapprochera létonnante association de la sagesse et du jeune âge de la jeune fille à celle qui règne chez les saintes des recueils hagiographiques (par exemple, santa Eufrosina, RIBADENEYRA, 2000, p. 114). Également : la doncella Teodor (VALERO CUADRA, 1996).
Voir les « substitutions réalistes » décrites dans PROPP (1970), p. 189. Sur le verre : PROPP (1983), p. 306.
Cette représentation est à rapprocher de la transformation faciale que lon trouve par exemple dans le conte Face de chèvre, où la tête humaine de la protagoniste prend une forme animalière (BASILE, 2002, p. 98).
Sur le paradoxe dans le récit bref : Ricur XE "Ricur, Paul" (2001), p. 223. Sur la dimension symbolique : « nous constaterons que lobjet symbolique est souvent soumis à des renversements de sens, ou tout au moins à des redoublements qui aboutissent à des processus de double négation : tel lavaleur avalé, larbre renversé, la barque-coffre qui enferme tout en surnageant, le trancheur des liens qui devient le maître lieur, etc. » (DURAND, 1992a, p. 54). Pour une perspective historique : CIVIL, GRILLI, REDONDO (2002).
Sur ce motif : FABRE (1987).
Sur le fonctionnement symbolique de lironie : SPERBER (1974), p. 155.
Noublions pas que, chez la protagoniste du conte-cadre, le malheur réside dans limpossibilité, pour elle, de rire (type 559).
Sur cette question, nous renvoyons aux différents travaux dAugustin Redondo et de Michel Moner XE "Moner, Michel" .
Dans la culture occidentale, un exemple nous est donné avec les sept nains du conte de Blanche-Neige XE "Contes merveilleux : Blanche-Neige (AT 709)" (GRIMM, 1976, 144-157). On notera que RODRIGUEZ-LUIS (1980, p. 183) associe le cadre de la maison criminelle à ceux que lon trouve dans le conte oriental.
Le nombre des membres de la microsociété qui participent au repas commun est dailleurs proche du chiffre récurrent proposé par les conteurs : « Serían los del almuerzo hasta catorce », p. 196 (« Il y en a en général de deux à douze », PROPP, 1983, p. 151).
Sur le conte : TODOROV (1970), p. 60 ; RICUR (2001), p. 222-223. Le procédé cognitif est propre à la création imaginaire : Freud XE "Freud, Sigmund" (2001), p. 180-188 ; FREUD (1997), p. 157-160 ; RANK (1983), p. 89-95.
« Un lion moyen nest pas particulièrement féroce ni courageux, sa crinière nest pas vraiment majestueuse, sans doute bâille-t-il plus souvent quil ne rugit, et lui manque peut-être une griffe. Mais le vrai lion, le lion parfait, nest pas un lion moyen : il ne se lasse ni dattaquer, ni de tuer, ni de rugir, il ne bâille pas : il montre ses crocs, pas moins parfaits que sa crinière ou ses griffes. Laigle nest pas un oiseau moyen, cest un oiseau exemplaire : il est le plus rapace des rapaces, il vole au ciel empyrée, il construit un nid impressionnant, etc. Ce lion parfait et cet oiseau exemplaire sont des exceptions auxquelles sattache généralement une valeur symbolique » (SPERBER, 1975, p. 25).
Dans les Nouvelles exemplaires, cest limage de lange qui est privilégié.
Voir, également, la « perfection » de lépouse de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" : « la nueva esposa, encogiendo los hombros, bajó la cabeza y dijo que ella no tenía otra voluntad que la de su esposo y señor, a quien estaba siempre obediente » (Celoso, p. 333).
« Dans le conte de fées, lor est lexpression du plus haut degré de la beauté » (LUTHI, 1984, p. 15, nous traduisons).
La rutilante chaîne de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" , pour citer une nouvelle qui, à première vue, pourrait échapper à la filiation contique.
Le chapeau couvert de diamants dAlfonso de Este, le compagnon de la señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (p. 486, 490, 506, etc.).
« La récurrence permanente des mots beauté et or est ce qui donne au conte de fées son style si singulier » (LUTHI, 1984, p. 15, nous traduisons). Voir limaginaire du minerai, du diamant XE "Substance minérale" et du cristal chez BACHELARD (2004a), p. 221-303. Également : PEJU (1981), p. 230-233.
Remarquons, dès à présent, le cas particulier des deux dernières nouvelles, réunies sous une même trame extradiégétique.
« The breakable and yet seldom broken glass in the fairytale is in its way as extreme an example of a material substance as gold » (LUTHI, 1984, p. 15).
Le procédé cognitif est propre à la création imaginaire : Freud XE "Freud, Sigmund" (2001), p. 202-205. Dans le conte, voir lexemple donné par Mireille Piarotas (1996, p. 104).
Situation du parent unique reprise dans les récits de « Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" » (père, p. 576-577), Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo (père et marâtre, p. 167), La ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" (mère, p. 427), La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (frère, p. 493), El coloquio de los perros (mère, p. 593).
GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 101 : « [la Corregidora] vio en él lo que buscaba, que era que los dos dedos últimos del pie derecho se trababan el uno con el otro por medio con un poquito de carne, la cual, cuando niña, nunca se la habían querido cortar por no darle pesadumbre ». On notera le parallélisme entre la fin de lhistoire de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" et celle de la petite gitane :
« Le Gentilhomme qui faisait lessai de la pantoufle [
] fit asseoir Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" , et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit quelle y entrait sans peine, et quelle y était juste comme de la cire » (PERRAULT, 1981, p. 176).
« El pecho, los dedos, los brincos, el día señalado del hurto, la confesión de la gitana y el sobresalto y alegría que habían recebido sus padres cuando la vieron, con toda verdad confirmaron en el alma de la corregidora ser Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" su hija » (GT, p. 101).
Voir ZUMTHOR (1987), p. 309.
Les raisons de la linéarité narrative peuvent répondre à des facilités de mémorisation (BREWER, LICHTENSTEIN, 1982, p. 478).
Voir ROZAS (1976), p. 99-108 (v. 235-239).
Sur la matière folklorique et archaïque du texte antique : PROPP (1975), p. 83-137.
MONER (1989), p. 183. Sur lincise, p. 307-308.
Lire également, dans le même sens, ces premières lignes de La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (p. 483) : « Sucedió, pues, que, habiendo de salir una noche, dijo don XE "Don, réciprocité" Antonio a don Juan que él se quería quedar a rezar ciertas devociones; que se fuese, que luego le seguiría.
- No hay para qué -dijo don XE "Don, réciprocité" Juan-, que yo os aguardaré, y si no saliéremos esta noche, importa poco.
- No, por vida vuestra -replicó don XE "Don, réciprocité" Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" -: salid a coger el aire, que yo seré luego con vos, si es que vais por donde solemos ir.
- Haced vuestro gusto -dijo don XE "Don, réciprocité" Juan-: quedaos en buena hora; y si saliéredes, las mismas estaciones andaré esta noche que las pasadas.
Fuese don XE "Don, réciprocité" Juan y quedóse don Antonio XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" . »
Voir (voir infra) les différences qui se feront jour entre Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et Avendaño (IF).
On lira de la même manière lincipit de La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" comme une répartition animalière des rôles (voir supra), où la famille de Leocadia jouera les brebis et le groupe de Rodolfo les loups (FS, p. 304). La jeune Leocadia, on sen doute, par voie de conséquence ne pourra quassumer, à lintérieur du système familial, la catégorie de brebis parmi les brebis (intensification).
Nous pensons aux oppositions entre le pouvoir et le non-pouvoir, assumées, pour chacune delles, par Mahamut et Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" respectivement (AL, p. 111-112).
On notera que la présence du catholicisme en Angleterre, représentée par la famille de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , accentue en plus la symbolicité en introduisant une anomalie dans la catégorisation XE "Catégorisation" politico-religieuse et une rupture des attentes lectorales.
Sur ces divergences : RUIZ DE CONDE (1948), p. 3-31.
« Il était une fois un brave homme, appelé Pacione, qui avait cinq fils bons à rien, mais tellement bons à rien que le pauvre père, ne réussissant plus à assurer leurs dépenses, se résolut un jour à sen débarrasser et leur dit : "Mes enfants [
] partez, trouvez-vous un patron, et apprenez un métier. Mais attention, ne dépassez pas le délai dune année, au terme duquel vous reviendrez à la maison où je vous attendrai, riches de quelques talents". Les frères écoutèrent cette résolution, prirent congé, et, lestés de trois ou quatre hardes pour le change, ils se mirent en chemin, chacun de leur côté, cherchant leur destin » (BASILE, 2002, p. 440).
« Ruy XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" Pérez de Viedma, qui a choisi dêtre soldat, montre quil a également hérité de son père la libéralité XE "Libéralité" qui semble attachée au métier des armes : il propose de reverser les deux tiers XE "Aide, Auxiliaire" de sa part au vieil homme -soit deux mille ducats- afin que celui-ci ne se retrouve pas trop démuni. Ses frères, mus par lexemple, font de même, à cette différence près quils ne reversent, chacun quun tiers de la somme, soit, à eux deux, léquivalent de ce qua versé le frère aîné » (MONER, 1986, p. 79).
Sur lambiguïté du personnage dans la version de 1613, voir infra (« Novelas... » : Cervantès et luvre des novellieri).
Le contraste est pour Max Lüthi une forme de répétition par variation (1984, p. 96).
Voir Les nuits facétieuses, IV, 3.
« Pourquoi la répétition ? Ce procédé fréquent dans la narration folklorique possède « le même sens que lhyperbole. Lhyperbole est lamplification quantitative ; la répétition des actions est un système primitif pour signifier la force et lintensité des actes » (Propp XE "Propp, Vladimir" , 1990, p. 224, nous traduisons) : son intérêt est donc de marquer la dimension qualitative dun acte précis, à savoir le dernier.
Analysant les vers du Viaje del Parnaso qui faisaient référence aux Ejemplares (« Yo he abierto en mis novelas un camino/ por do la lengua castellana puede/ mostrar con propiedad un desatino », IV, v. 25-27), A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" explique : « [Cervantes] estaba seguro de haber hecho verosímiles ante los ojos de los lectores casos que la realidad misma demostraba casi imposibles de suceder » (1995, p. 187-189). Sur linvraisemblance générale des récits de 1613 : Butor (1964), p. 138-145.
Sur tous ces commentaires : NE, p. 868 (« Notas complementarias »).
Également : « Rosella XE "Contes merveilleux : Fille du diable (AT 313)" » (BASILE, 2002).
Sur la mutilation et la magie comme caractéristiques de la conseja : CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 604 (« cuentos de viejas, como aquellos del caballo sin cabeza y de la varilla de virtudes, con que se entretienen al fuego las dilatadas noches del invierno »).
Sur labsence de motivation amoureuse explicite : voir, par exemple, lhistoire de « Djoullanare XE "Mille et une nuits (Les) : Djoullanare de la Mer" de la Mer », qui se marie à la fin du récit sans avoir exprimé une once damour pour le protagoniste (Les passions voyageuses, 1987, p. 193).
Sur lart de la suggestion dans le conte, voir TATAR (2003, à propos de La Belle et la Bête XE "Contes merveilleux : La Belle et la Bête (AT 425)" : « Pocas versiones de la historia explican por qué el príncipe había sido embrujado ») et MUNCH (2004, p. 232 : « Les vieux contes [
] savent que les mobiles de certaines actions doivent rester dans lombre. Le dragon a enlevé la princesse ? Fort bien ! Le conte ne doit surtout pas dire pourquoi. Ce serait réduire la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" magique et fatale, inhumaine et absurde de ce lieu où le lecteur investit le revers sombre du monde et le sien »).
BLECUA (1994), p. XIX. Marc Soriano confirme ce point de vue pour la France : « Cette fois, aucune hésitation possible : [Le Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge de Charles Perrault XE "Perrault, Charles" ] vient en droite ligne de la littérature orale. Il na jamais affleuré avant 1697 au niveau de la littérature écrite » (1968, p. 148).
On aura noté que Cervantès ninsère pas les exclamations dans une structure dialoguée comme lavait fait Perrault XE "Perrault, Charles" .
Sur cet aspect des contes : Jean (1981), p. 213. Plus largement, on notera la régularité avec laquelle les répétitions structurent les explicit dans le conte populaire, à lintérieur, notamment, dune période phrastique brève (AGUNDEZ GARCIA, 1999, p. 101, 159, 166, 182, etc.).
MONER (1989), 105-118, 136-137, 285-290.
Ibid., p. 134-135. Également : PROPP, (1990), p. 222 ; BELMONT (1999), p. 90.
« Certaines formules, de façon burlesque et hétérogène, disent la fausseté de ce qui vient dêtre raconté » (PROPP, 1990, p. 222, nous traduisons).
Également : « Cabecita, cabecita,/ tente en ti, no te resbales,/ y apareja dos puntales/ de la paciencia bendita./ Solicita/ la bonita/ confiancita;/ no te inclines/ a pensamientos ruines;/ verás cosas/ que toquen en milagrosas, Dios delante/ y San Cristóbal gigante » (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 67).
BENCHEIKH, BREMOND, MIQUEL (1991), p. 268-271.
« [La] littérature opère desprit à esprit et elle est donc plus progénitive [que la peinture]. Elle est en même temps plus universelle [
]. Quand on parle de pain, de vin, de pierre ou darbre, elle évoque la totalité de ces choses, leur idée même ; pourtant, chaque auditeur leur donnera dans son imagination une incarnation personnelle particulière » (TOLKIEN, 1974, p. 209-210).
Lucas Gracián Dantisco XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" soulignait ainsi les avantages de la conseja : « el gentil hombre que se pone a contar algún cuento o fábula, que sea tal, que no tenga palabras deshonestas, ni tan suzias, ni tan puercas que puedan causar asco a quien le oye, pues se puede dezir por rodeos y términos limpios y honestos, sin nombrar claramente cosas semejantes, especialmente si en el auditorio huviessen mujeres, porque allí se deve tener más tiento » (GRACIÁN DANTISCO, 1968, p. 155). On ne sera pas étonné si ce furent les qualités de « condensation », de « latence » de certains « contenus » et d« arbitraire » des symboles féeriques qui avaient aidé à la conception de la théorie freudienne sur le rêve (FREUD, 2001, p. 187).
Sur les réflexes dominants : DURAND (1992a), p. 37-38, 51-52.
Konrad Lorenz répond, ainsi, aux théories de la Gestalt et à celle des « archétypes » de C.-G. Jung (LORENZ, 1970, p. 100).
Le philosophe a dailleurs manifesté, par la suite, le caractère scientifique (évolutif) de la théorie darwinienne, laquelle sétait régénérée du vivant de son auteur, puisque lidée de la sélection naturelle (Lorigine des espèces) a dû être complétée par celle de sélection sexuelle XE "Sélection sexuelle" (La filiation de lhomme).
À linverse de lEspagne, la péninsule italienne na pas développé de tradition romanesque autochtone en prose lorsque naît la nouvelle (SEGRE, 1989, p. 54-55). M. Moner XE "Moner, Michel" note que la novella sest construite « sur les débris de formes obsolètes » (1990, p. 12).
MALATO (1989), p. 42 (nous traduisons) et SOUILLER (2004), p. 199, 272.
YNDURÁIN (1966).
HART (1994).
Cervantès avait acheté à Séville un texte, dont on présume quil serait la traduction française du bandel XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" italien (CANAVAGGIO, 1997, p. 280).
Sur ce point, nous suivons lavis de PABST (1972), p. 216.
Notons que le qualificatif dexemplarité apposé au « Bandel » ne figure pas dans la version française ; elle est due à la traduction espagnole du recueil (voir supra).
Les recueils de nouvelles italiennes, en langue originale ou en castillan, occupent une place non négligeable dans les bibliothèques des madrilènes du Siècle dor (dans les exemples de bibliothèques fournis, leur proportion est semblable à celle des romans de chevalerie) : PRIETO BERNABÉ (2004b). Sur les différentes éditions de ces recueils : CERVANTES (2001), p. LXI-LXII.
Voir BANDELLO (2002), p. 59 (introduction).
Le Dialogo de giuochi che nelle vegghie sanesi si usano di fare de Girolamo Bargali semble confirmer que cette rhétorique textuelle nétait pas vaine puisque à la lecture publique de la nouvelle suivaient des discussions correspondant à cette double perspective (« Ensuite, les discussions qui procèdent des nouvelles interviennent de deux façons. Car, ou bien une seule nouvelle apporte matière à débattre
ou bien deux nouvelles racontées lune après lautre font se demander, lorsquon les compare ensemble, quelle action des deux mérite les plus grands éloges », cité par SOUILLER, 2004, p. 304).
María de Zayas XE "Zayas y Sotomayor (María)" y Sotomayor prolongera cette rhétorique dans ses Desengaños amorosos puisque chaque nouvelle est un cas dans le débat sur la responsabilité des hommes ou des femmes dans le malheur des couples. Ainsi, autant la première nouvelle concluait sur la culpabilité absolue des hommes (ZAYAS Y SOTOMAYOR, 1998, p. 166), autant le « desengaño cuarto » rentre dans la polémique en assurant que les femmes ne sont pas toujours des victimes (des hommes) : « dudo que ni las mujeres son engañadas, que una cosa es dejarse engañar y otra es engañarse, ni los hombres deben tener la culpa de todo lo que se les imputa » (p. 227).
Voir également « Lhomme exemplaire » de Matteo Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" (Conteurs italiens de la Renaissance, 1993, p. 507-526).
On ne peut pas exclure lhypothèse de Didier Souiller qui assimile lexemplarité de la nouvelle italienne au fait quelle se situe au carrefour de deux traditions érudites : la disputatio universitaire et la casuistique amoureuse de la courtoisie. De ce point de vue, « la nouvelle est un signe du passage de la culture des clercs à la culture des mondains [
et dune] sorte de laïcisation des procédés de léloquence antique et de la méthode de la disputatio » (2004, p. 77-78).
NEUSCHÄFER (1983), p. 107. Voir, surtout, CORREARD (à paraître) : le critique souligne, à partir de létude de figures féminines, traditionnellement porteuses dun discours misogyne, et des « péripéties » qui ponctuent les histoires de Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" et de Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , que ces deux « cas » induisent chez les lecteurs « une réflexion morale dynamique plutôt que statique, par différence avec lexemplum, où la marge dunivocité se loge dans le jeu du général et du particulier ».
« Bien souvent, les auteurs de nouvelles sentre-plagient sans la moindre gêne » (SOUILLER, 2004, p. 112). Sur linfluence italienne dans les Ejemplares, voir notamment ZIMIC (1996).
Pour William Clamurro, par exemple, le « mystère XE "Mystère, énigme" » des Ejemplares relève du dialogisme ironique et des mondes contradictoires qui sont donnés à lire (1997).
La bipolarisation des réponses apportées par les critiques est révélatrice des lectures contradictoires que pouvait engager la nouvelle du LV. Voir à ce sujet lanalyse menée par David Castillo (2003, p. 55-71).
Voir, également, lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" (DQ I, p. 577).
Voir lintroduction dAdelin Charles Fiorato (BANDELLO, 2002, p. 27-28) : « En effet, dans la mesure où le récit de Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" se fonde sur la vraisemblance et épouse la réalité mouvante des imprévus quotidiens, il sécarte de la fable traditionnelle de type boccacien, construite selon les règles rigoureuses de la logique et de lart. » « La variété des casi, qui caractérise fondamentalement les structures et les contenus du novelliere [
], engendre un art de conter discontinu, contingent, journalistique, dont lauteur mesurait lui-même le caractère insolite. Il est tentant détablir un rapprochement entre, dune part, la variété et le désordre structurels du recueil, la variété et le désordre internes de nombreux personnages et intrigues tendant à la tragédie ou à la simple chronique, et dautre part, lévolution de la culture du deuxième tiers XE "Aide, Auxiliaire" du XVIe siècle, où saffirme de plus en plus, dans les lettres comme dans les arts, une écriture du particulier. Sans parler du domaine de lart (notamment du maniérisme), il suffit de songer à lénorme prolifération, à cette époque, de formes littéraires moins liées à la rhétorique classique quà lexpression dédiée et singularisée du fait quotidien : historiographie, épistolographie, biographie et autobiographie, relations diplomatiques, récits de voyages, polygraphie, etc. » (p. 44-45).
Voir, également, Chevalier (1966, p. 482) sur la dette de La gitanilla vis-à-vis du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" .
« [El] narrador menciona en rápidas frases su propio presente, asegurando haber tratado él mismo a sus personajes o a sus descendientes cercanos, facilitando pormenores de su vida actual, a modo de documento fehaciente » (GARCÍA LÓPEZ, 1999, p. 185).
CASALDUERO (1943), p. 22 ; CERVANTES (116b), p. XII.
« Sains desprits, mais déviants par rapport aux règles morales et sociales, nombre de criminels bandelliens élaborent et exécutent leur machination avec une froide détermination machiavélique, une grande lucidité intellectuelle, parfois une sorte de technicité professionnelle, qui contraste avec leur désordre mental [
]. À lintérieur de cette catégorie dhistoires criminelles [
], émerge un sous-groupe qui illustre la crise de lêtre, de lhomme que minent des humeurs pathologiques, en particulier une mélancolie explicite ou latente » (Introduction dAdelin Charles Fiorato BANDELLO, 2002, p. 39-42).
Sur les sources du Curioso chez les novellieri : RICO (1998), p. 79- 80.
PAVEL (2003), p. 124 : « Comparés à la transparence déontologique régnante, cest le brouillard enveloppant la motivation dAnselme, limpossibilité dexprimer ses désirs, la pénombre morale couvrant sa conscience qui ont dû éblouir limagination des contemporains ».
« Au Moyen Âge, lexemplum est administré par un pédagogue ou mieux, le plus souvent, par un prédicateur dont le but est de convertir, cest-à-dire de transformer lauditeur lui-même » (BREMOND, LE GOFF, SCHMITT, 1982, p. 46). LEspagne compte quant à elle le Fructus sanctorum (1594) dAlonso de Villegas (ARAGÜÉS ALDAZ, 1999, p. 146).
« Il est vrai que plus tard, surtout à partir du XIIIe siècle, ces récits seront utilisés souvent comme exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" et appelés ainsi » (BREMOND, LE GOFF, SCHMITT, 1982, p. 51).
Faut-il préciser que lexemplum était devenu, à partir du XIIIe siècle, « un objet littéraire et culturel de série, de grande consommation et de large circulation » (ibid., p. 56) ?
« El saber contenido en el Calila es fundamentalmente práctico, una compilación de normas de conducta. Trata de educar al hombre para que sepa relacionarse con sus semejantes sin excluir un fin trascendente [
] el Calila parece insistir por su temática en la conducta regia » (LACARRA, 1979, p. 33-34).
MONER (1986), p. 24-25 : « On rejoint ainsi la grande tradition du récit exemplaire inaugurée en Espagne par don XE "Don, réciprocité" Juan Manuel. Sans doute Cervantès a-t-il apprécié lefficacité didactique des viessos qui ponctuent les exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" du Conde Lucanor XE "Juan Manuel (Conde Lucanor)" si lon en juge par la fréquence du recours à lexplicit sentencieux. »
Cette distance est très nette dans le vingt-quatrième exemple de Juan Manuel où un roi « quería provar a sus tres fijos » : le doute nest pas permis à la fin puisque le père de lexemplum porte sa préférence pour le benjamin de la fratrie et que le comte fait écrire ces deux vers en guise dépigraphe moral (« Por obras et maneras podrás conoscer/ a los moços cuáles deven los más seer ») afin de trouver une résonance lectorale large au cas singulier présenté plus avant (JUAN MANUEL, 1994, p. 96-101).
Celui-ci venait de confesser sa souffrance psychologique : « con todo eso, sin que la busque, la hallo siempre en la imaginación, y, adonde quiere que estoy, tengo mi afrenta presente » (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 533).
Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 368-369 : « Y yo quedé con el deseo de llegar al fin deste suceso: ejemplo y espejo de lo poco que hay que fiar de llaves, tornos y paredes cuando queda la voluntad libre; y de lo menos que hay que confiar de verdes y pocos años, si les andan al oído exhortaciones destas dueñas de monjil negro y tendido, y tocas blancas y luengas. »
MENENDEZ Y PELAYO (1905), p. XXXIX ; LASPÉRAS (1987), p. 142.
Sur le lien du bestiaire du Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" avec la fable ésopique XE "Fable ésopique" : DELCORNO (1989), p. 317-322 (« Il bestiario ariotesco non è mai puramente ornamentale [
] tende sempre a connotare più o meno una situazione morale, un attegiamento psicologico »).
Sur la recommandation des exempla XE "Exemplum : Tradition des apologues" pour les femmes (ARAGÜÉS, 1999, p. 134).
On remarquera, néanmoins, quavec le temps, M. de Montaigne sest lassé des métamorphoses dOvide : « Entre les livres simplement plaisants, je trouve, des modernes le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" de Boccace, Rabelais et les Baisers de Jean Second, sil les faut loger sous ce titre, dignes quon sy amuse [
]. Je dirai encore ceci, ou hardiment ou témérairement, que cette vieille âme pesante ne se laisse plus chatouiller non seulement à lArioste, mais encore au bon Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , sa facilité et ses inventions, qui mont ravi autrefois, à peine mentretiennent-elles à cette heure » (MONTAIGNE, 1972b, p. 40).
ARAGÜÉS ALDAZ (1999), p. 130-131, 149 : Erasme (Stultitiae Laus) et Juan Boniofacio (De sapiente fructuoso Epistolares libri quinque) condamnent lusage trop abondant qui est fait des consejas (fabulae aniles) en tant quexempla.
Voir également lassimilation de lexemplum à la fable imaginaire dans la Genealogia deorum gentilium de J. Boccace (BOCCACE, 1983, p. 823-824).
Dans la même nouvelle du Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" : « Par mon récit, je vais vous montrer [
] quelle est la sottise de pareils maris » (p. 215). Voir également la similitude entre le scénario du Curioso et celui de la nouvelle IV, 28 de M. Bandello XE "Bandello, Matteo (Nouvelles)" : « Un drapier de Lyon, pour aller coucher une nuit avec une jeune épouse, fait un pacte avec un de ses commis de boutique et le fait coucher dans son lit à côté de sa femme. Le jeune homme, oubliant le pacte, se donne toute la nuit du plaisir avec sa patronne et ce qui advient dans la suite » (BANDELLO, 2002, p. 577). Également THOMPSON (1972), p. 273 : « Los escritores de novelle y fabliaux eran muy aficionados a los cuentos de amantes humillados ».
Par le constant plagiat qui lie les auteurs de nouvelles, les lecteurs entrent dans un jeu permanent déchos entre plusieurs récits (SOUILLER, 2004, p. 295).
DQ I, 34, p. 397 : « Rindióse Camila XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , Camila se rindió; pero, ¿qué mucho, si la amistad de Lotario no quedó en pie? Ejemplo claro que nos muestra que sólo se vence la pasión amorosa con huilla, y que nadie se ha de poner a brazos con tan poderoso enemigo, porque es menester fuerzas divinas para vencer las suyas humanas. »
Notre sympathie à légard du personnage est généralement « proportionnelle à la connaissance que nous avons de lui : plus nous en savons sur un être, plus nous nous sentons concernés par ce qui lui arrive » (JOUVE, 1998, p. 132-133).
« En esas anécdotas en las que la esposa se esconde detrás de un árbol y engaña al crédulo marido, las simpatías del narrador están casi siempre con ella, puesto que ordinariamente su causa es justa » (THOMPSON, 1972, p. 279).
TATAR (2003, p. 77) évoque le cas de Psyché, dont la faute est attribuée aux deux surs et non « au véritable agent de linfraction ».
Sur le lien à Céphale (Métamorphoses, Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" ), voir infra.
Thomas Pavel parle alors de « nouvelles sérieuses » pour caractériser des récits comme celui de Griselde (Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" , X, 10) : « Lexistence de ces nouvelles souligne la principale difficulté de la nouvelle sérieuse, qui consiste à demeurer fidèle à la vraisemblance tout en évitant à la fois les procédés propres à la littérature comique et ceux du roman idéaliste » (PAVEL, 2003, 117).
La responsabilité de Charles Perrault XE "Perrault, Charles" est défendue, à tort, pensons-nous, par LARIVAILLE (1982), p. 118 et par ZINK (1987), p. 3-4. Sur les auteurs de sa génération : ROBERT (1991).
VEYNE (1983), p. 54 et 150. La question des conteurs et de leurs destinataires est lobjet dune polémique. Il est certain, comme le remarque Nicole Belmont, que « les conteurs sont plus nombreux et quils possèdent de plus vastes répertoires que les conteuses » (BELMONT, 1991, p. 503) et il est tout aussi probable que les enfants écoutaient des contes au sein dun public qui les dépassait les soirs dhiver ou en dautres circonstances (ARIES, 1973, p. 59 ; TATAR, 2001, p. 499). Pourtant, lensemble des témoignages sur les contes merveilleux les décrivent, depuis lAntiquité, comme des aniles fabulae XE "Conseja" ou contes de vieille (voir, pour le Siècle dor, MEXIA, 2003, p. 168 : « siempre oí contar a viejas »). De notre point de vue, il convient, donc, de dissocier les contes de fées du reste du répertoire folklorique. La réclusion des femmes au foyer et léducation des enfants constituaient le contexte privilégié du contage féminin et le milieu où se produisaient la narration de la féerie, propre à éduquer et à tenir calmes les plus petits (VIVES, 2000, p. 151 -supra- et FABRE, LACROIX, 1974, p. 60-64, 113-123).
« Tout porte à croire [
] que la longue durée des contes nest pas seulement due à ladhésion au plaisir esthétique de la fiction et de la narration. Détenu comme un savoir propre par des sociétés qui le transmettent et le transforment, engagé dans des relations complexes avec dautres ensembles de récits écrits et, parfois même, savants, le conte dialogue toujours à sa façon avec des usages, des institutions, des légendes étiologiques, des croyances et des rituels » (PROPP, 1983, p. XXI, préface de Daniel Fabre et de Jean-Claude Schmitt).
Voir également BARANDA (1993), p. 32.
Si le chanoine se défie des fables chevaleresques (« cuentos disparatados, que atienden solamente a deleitar »), il loue, en revanche, « las fábulas apólogas, que deleitan y enseñan juntamente » (DQ I, 47, p. 547).
On notera à ce propos que, chez les Dogons, la moralité distingue le conte merveilleux du mythe : CALAME-GRIAULE (1965), p. 449.
« No te rías de la conseja y se te pase el consejo » (ALEMAN, 1994a, p. 111). « Y aunque el lenguaje común las ha llamado consejas dichas al hogar de invierno, el yerro está en una letra, pues volviendo la a en o cobrarán su propio nombre » (C. Suárez de Figueroa, cité dans GONZALEZ DE AMEZUA Y MAYO, 1982a, p. 650).
Lidée est également avancée par ZIPES (1986), p. 20 : « Un soin extrême et des attentions exquises furent ainsi adoptés pour cultiver un discours qui, par les contes de fées, devait aller dans le sens dun processus civilisateur [
]. Vus sous cet angle, les contes de fées pour enfants ne furent pas différents du reste de la littérature de lépoque (fables, syllabaires, livres dimages, sermons, histoires didactiques, etc.). Ils véhiculaient un modèle de lenfant exemplaire et étaient chargés de limposer dans lesprit du lecteur pendant la lecture ».
GLASER (1954) ; PÉREZ Y GOMEZ (1974) ; CIVIL (1996b) ; CATON (1998).
Il convient, en effet, de relier le chien Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" à la figure archétypale du sage ; Palmireno XE "Palmireno, Juan Lorenzo" place lancêtre dont il a hérité le nom sur un même plan que Caton XE "Caton" le Censeur (PALMIRENO, 1573, p. 38).
PROPP (1970), p. 112 : « On peut appeler conte merveilleux du point de vue morphologique tout développement partant dun méfait ou dun manque, et passant par les fonctions intermédiaires pour aboutir au mariage XE "Mariage" ou à dautres fonctions utilisées comme dénouement. »
BRUNER (2005), p. 121-123 : « Nous vivons simultanément dans deux mondes : celui austère mais bien délimité, du mode de pensée paradigmatique, et celui, plein de défis, du récit ». Sur la cognition découplée [le mode narratif de Jérôme Bruner] et les récits imaginaires de lenfant : voir également BOYER (2001), p. 186-189, 212-214.
« Le don XE "Don, réciprocité" de raconter des histoires caractérise lhomme autant que la station debout ou lopposition de pouce à lindex. Tout indique que cest notre manière "naturelle" dutiliser le langage, dans le but de caractériser les déviations qui, sans cesse, viennent perturber le cours habituel des choses dans une culture donnée » (BRUNER, 2005, p. 104).
Voir, également, RICUR (2000, p. 188) sur les remarques de Vl. Propp XE "Propp, Vladimir" : « la conjonction de lépreuve et du succès, de ladjuvant et de lopposant, du pourvoyeur et du traître signifie beaucoup de choses concernant les aspects antagonistes de la vie humaine ».
Bruner (2005), p. 91-93. LORENZ (1970), p. 146 sur lHomo Sapiens comme « être du manque ».
Ibid., p. 156 sur lHomo Sapiens comme « être du risque ».
Lidée de la prédominance de la structure ascendante pour définir la structure féerique est partagée par les plus grands spécialistes du conte merveilleux : Propp XE "Propp, Vladimir" (1980), p. 78-79 (fonction n°25 -M-) ; TOLKIEN (1974), p. 199 ; PAULME (1976), p. 24 ; LARIVAILLE (1982), p. 61 : « la victoire finale du héros et des valeurs quil incarne est une loi générale du conte merveilleux, dont quelques très exceptionnels échecs ne font que confirmer la généralité » ; BELMONT (1999), p. 91-93 : le conte « recèle des capacités de dérapages, apparaissant sans doute chez des conteurs malhabiles ou dans une tradition affaiblie, mais qui suivent une propriété latente de ces récits. Le glissement vers le tragique concerne précisément la fin du conte, comme si les conteurs laissaient aller le malheur, la misère, à sa conclusion normale [
]. Le récit contient en lui lissue fatale, que la règle fondamentale du conte écarte au dernier moment, mais dont les conteurs avaient lintuition. Les bons conteurs, les conteurs dexpérience, ayant assimilé les lois implicites du genre menaient cependant le récit jusquà lheureux dénouement, tandis que les conteurs doccasion, les jeunes ou les conteurs passifs embrayaient parfois vers ce qui pourrait apparaître comme une voie narrative logique ». Pour lEspagne : RODRIGUEZ ALMODOVAR (1989), p. 164-165.
Voir GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 107-108 : « don XE "Don, réciprocité" Francisco de Cárcamo [
] vio cuán bien le estaba [a su hijo] el casarse con hija de tan gran caballero y tan rico como era don Fernando XE "Dorotea, Fernando" de Azevedo. »
Le Romance (marqué par limaginaire) se définit par exclusion du Novel (plus prosaïque) et regroupe des récits aussi différents que la novella, le roman de chevalerie, le roman sentimental ou gothique.
RILEY (1992), p. 694 : « Una de las cosas que me han impresionado primero al contemplar las conclusiones de las Novelas ejemplares es que seis de las siete que acabo de señalar (las de tipo romance o mixto) emplean [
fórmulas] que se asocian con la literatura de tipo tradicional, folclórico e infantiles. El hecho refuerza su condición de romance. »
ORTEGA Y GASSET (1990), p. 187 : « Ello es que los temas referidos por Cervantes, en parte de sus novelas, son los mismos venerables temas inventados por la imaginación aria, muchos siglos hace. Tantos siglos hace que los hallaremos preformados en mitos originales de Grecia y del Asia occidental. ¿Creéis que debemos llamar novela al género literario que comprende esta primera serie cervantina [El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" ]? No hay inconveniente; pero haciendo constar que este género literario consiste en la narración de sucesos inverosímiles, inventados, irreales. »
Les Nouvelles exemplaires fonctionnent comme les contes merveilleux : « alors que le début [
] est très divers, le milieu et la fin sont beaucoup plus uniformes et constants » (PROPP, 1983, p. 55).
LARIVAILLE (1982), p. 25 : « laccession au trône, ou plus généralement à une situation de dominance, reste lissue canonique du conte à travers les âges ».
LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 301 : « se fue a Flandes [...] dejando fama en su muerte de prudente y valentísimo soldado ».
Sur lexception : ibid., p. 61. Parfois, lexception peut devenir majoritaire, comme le montre lhistoire du Petit Chaperon XE "Contes merveilleux : Petit Chaperon rouge (AT 333)" rouge. Si la tradition populaire devait perpétuer la fin joyeuse du récit, le succès de la version de Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" a pu mettre à lécart lissue heureuse, pourtant présente, elle aussi, chez Grimm XE "Grimm (Frères)" .
Sur les transformations réalistes du conte merveilleux : PROPP (1970), p. 171-200.
A. Jolles parle alors de « disposition mentale » (1972, p. 188-195).
BANDELLO (2002) : I, 18 (« une personne, homme ou femme, ne fera que ce quelle veut pourvu quelle lait décidé », p. 150), 50 ; III, 31. Ce type de personnages insensibles trouve son expression ancienne dans les célèbres Métamorphoses dOvide (voir notamment la belle Anaxarète qui entraînera par son indifférence le suicide dIphis ; OVIDE, 1992, p. 471-474 -XIV, 623-771-).
Du même avis est J. Canavaggio (1997, p. 281).
Sur le lien entre la reconnaissance XE "Don, réciprocité" -identification (« reconnaître quelquun ») et la reconnaissance-gratitude (« être reconnu pour ses actes ») révélé par la polysémie du terme français « reconnaissance » : Ricur XE "Ricur, Paul" (2005). Sans doute comprend-on mieux ainsi le recoupement entre le motif narratif de lanagnorisis et la fonction diégétique de la reconnaissance-récompense.
BURKERT (2003), p. 170, qui cite également la loi du talion.
Pour ne donner quun exemple, on pourrait citer le cas de la marâtre de Blanchebelle (III, 3), plongée dans une « fournaise ardente » (Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" , 1999, p. 161).
Sur le caractère psychologique et primitif de cette « morale naïve XE "Don, réciprocité" » : PINKER (2000), p. 436-437.
GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 108 : « Y de tal manera escribió el famoso licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" Pozo, que en sus versos durará la fama de la Preciosa mientras los siglos duraren. »
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 159 : « Todos, en fin, quedaron contentos, libres y satisfechos; y la fama de Ricardo, saliendo de los términos de Sicilia, se estendió por todos los de Italia y de otras muchas partes, debajo del nombre del amante liberal; y aún hasta hoy dura en los muchos hijos que tuvo en Leonisa ».
LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 301 : « se fue a Flandes, donde la vida que había comenzado a eternizar por las letras la acabó de eternizar por las armas, en compañía de su buen amigo el capitán Valdivia, dejando fama en su muerte de prudente y valentísimo soldado ».
E. Riley XE "Riley, Edward" (1992, p. 697) avait repéré, au sein des conclusions des Ejemplares, un type de formule indiquant « la perpetuación del nombre de los protagonistas » ; il précisait : « Tiene mucha semejanza con la fórmula consagrada, tan alegre como inverosímil, de los cuentos infantiles ingleses, "they lived happily ever after". »
Plus de précisions dans DARNIS (2005b), p. 162.
QUINTILIANO DE CALAHORRA (1999b), p. 223 (V, 11, 7 ; V, 11, 13) ; ARAGÜÉS ALDAZ (1999), p. 88.
Didier Souiller fait de lerreur humaine lun des axes de limaginaire baroque. Il évoque, à ce propos, le Licenciado Vidriera, le Celoso et le Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" pour montrer la contribution cervantine à cette pensée qui conduit le personnage de la méprise à la désillusion (SOUILLER, 1988, p. 164-167). Également : MARAVALL (1996), p. 394-415.
Sur le « sous-genre » de la nouvelle tragique à la Renaissance : PAVEL (2003), p. 118.
LARIOSTE (2003), p. 144-175 (chants VI-VIII) : « Je ten donne volontiers avis ; non pas que je pense que cela te doive préserver du danger, mais il vaut mieux que tu ny coures pas sans être prévenu ». Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" évoquait une surdité semblable vis-à-vis des conseils des anciens, mais les avertissements ne prenaient pas la forme de récits (OVIDE, 1992, p. 192, 282).
Sur lambiguïté de la démarche des nouvellistes tragiques : SOUILLER (2004), p. 41-43.
REY HAZAS (2005a), p. 184 : Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" « funde en su Pícaro las sentencias teológicas más serias con los episodios más abyectos de la autobiografía de Guzmán, en curiosa promiscuidad de digresiones morales y aventuras indignas ».
La rhétorique picaresque XE "Picaresque (veine)" était parodiée dans le célèbre « estarán más avisados los ignorantes », énoncé par le narrateur Pablos de Segovia pour tenter, autant que faire se peut, de justifier la fonction exemplaire de son récit (QUEVEDO, 1993, p. 220).
Sur le texte de M. Alemán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" , voir CAVILLAC (2004), p. 172 : « Semejante metamorfosis de un protagonista humilis en narrador gravis de sus propias vivencias planteaba un evidente problema de credibilidad a los ojos del lector ». Sur son lien avec Cervantès, voir MARQUEZ VILLANUEVA (1989), p. 158 : « el magno epifonema de la conversión de Guzmán debía parecerle a Cervantes, en un plano teórico, tan mecánico en cuanto a planteamiento como el allí mismo recordado de la sabia Felicia de Jorge de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" ».
Sur le fait que la plupart des raconteurs et des conteurs sont peu crédibles dans lunivers cervantin : MONER (1989), p. 200 et 219, respectivement.
Sur la notion de « monde possible », voir ECO (1985), p. 157-225.
Dans leur exégèse, Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot rappellent que, pour Aristote XE "Aristote" , « il ny a pas de place normalement dans la tragédie pour les ponèroi à la fois "méchants" et "minables" » (ARISTOTE, 1980, p. 393).
Voir lintroduction à BANDELLO (2002), p. 35-36.
Didier Souiller, qui voit moins dans les Ejemplares une perspective auctoriale quun jalon historique, précise que « les scènes de viol sont évoquées allusivement » chez Cervantès (SOUILLER, 2004, p. 138).
De notre point de vue, cette posture est plus poétique que philosophique. Miguel de Cervantès nest pas forcément plus optimiste sur la vie que dautres auteurs, comme il nest peut-être pas plus pessimiste sur les effets néfastes des fictions ; lune ou lautre interprétation resterait de toute façon difficiles à démontrer.
Voir BELMONT (1986), p. 43 : « Il faut créditer Perrault XE "Perrault, Charles" dune intuition, restée sans doute inconsciente chez lui, de la véritable nature des contes populaires, de leur structure propre et de leur contenu mythique. »
Sur cet aspect, on peut lire les recommandations de GRACIAN DANTISCO (1969), p. 155 (« procure el gentil hombre que se pone a contar algún cuento o fábula, que sea tal, que no tenga palabras deshonestas, ni cosas suzias, ni tan puercas que puedan causar asco a quien le oye, pues se puede dezir por rodeos y términos limpios y honestos, sin nombrar claramente cosas semejantes, especialmente si en el auditorio huviesse mugeres ») et les remarques de PAULME (1976, p. 11 et 46) sur le discours oblique dans les contes merveilleux (« Un conte nest pas le récit dun fait divers, son but nest pas le seul divertissement, il transmet toujours en langage allusif un message implicite ou plusieurs, que lauditoire, cest-à-dire tout le village -aînés, cadets, femmes, enfants- déchiffre plus ou moins aisément »).
Sur lexemplarité diégétique de la nouvelle, du personnage de Leonora et de léclairage exégétique apporté dans ce sens par létude de lintermède et de la novella : ZIMIC (1967), p. 29-41 ; ASENSIO (1971), p. 99-108 ; FORCIONE (1982), p. 31-71 ; AYALA (1984), p. 129-142 ; GUNTERT (1993), p. 173-175.
Sur cette situation de proximité des corps, voir également le motif de lépée séparant les corps de Tristan et Iseult et garantissant la non consommation de lacte sexuel.
Voir CANAVAGGIO (1997, p. 275), qui, pour les mêmes motifs, rejette la paternité cervantine de La tía fingida.
Voir OLIVER ASIN (1948), p. 250-256.
Voir, notamment, les surs de Psyché ou de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" .
Ajoutons que, malgré lévidence, le pardon, si cher à Cervantès dans les Ejemplares, ne peut être exclusivement rattaché à la tradition du Nouveau Testament. Lattitude quimplique le pardon relève dune tendance pertinente dans la résolution des conflits, et dune idéologie plus générale, partisane déviter la violence (WAAL, 1997, p. 211-268). Olivier Piffault (pôle II) confirme notre point de vue et tord le cou à lidée que la fin de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" et, dans notre cas, le remaniement du Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" relèveraient dune certaine hypocrisie (A. Castro) : « Kristin Wardetsky a bien mis en évidence, dans une étude sur la réécriture des contes par les enfants, que le happy end quils préfèrent est celui qui ramène même le plus méchant des méchants dans le giron familial. Vivre ensemble dans une joie perpétuelle est, à leurs yeux, la meilleure des revanches. Cendrillon, de Perrault XE "Perrault, Charles" , où les deux demi-surs rivales sont finalement pardonnées et admises à vivre au palais, exerce certainement un attrait particulier sur les petits par sa reconstitution de la cellule familiale » (PIFFAULT, 2001, p. 500).
Sur la transgression : PROPP (1970), p. 37-38. Sur le danger et le bonheur : MELETINSKI (1970), p. 133-134 (« chaque interdiction XE "Interdits" doit être violée, stimulant ainsi également une action [
]. Interdiction peut être la forme négative de injonction (interdiction = prescription). Mais la violation de linterdiction correspond essentiellement à lexécution (lacceptation) et doit donc être interprétée comme élément positif »). Voir également GREIMAS (1986, p. 210), pour qui la violation « nest pas entièrement négative, car elle comporte la volonté dagir, par opposition à la prohibition, qui est linterdiction dagir. La violation est donc un terme ambigu [
Si interdiciton vs trangression] est lopposition entre létablissement du contrat social et sa rupture, la rupture du contrat prend une autre signification positive : laffirmation de la liberté XE "Liberté (en amour)" de lindividu ».
Harris (1999), p. 164-203 : « À long terme, il nest pas dans lintérêt dune progéniture de trop dépendre de linfluence des parents [
Dune part], la prédisposition à napprendre que par lintermédiaire des parents empêcherait la progéniture dadopter des innovations utiles introduites par dautres membres de la communauté [
Dautre part], ce qui est le plus avantageux pour les parents ne lest pas forcément pour les enfants [
]. Les parents peuvent, par exemple, souhaiter que leur fille reste à la maison pour soccuper deux quand ils seront vieux, quelle serve de bonne aux enfants de son frère, ou épouse un vieux riche qui leur proposera un bon prix, alors quelle a dautres projets. Trivers en conclut que [
la progéniture est] préprogrammée pour résister à certaines manipulations parentales ». Sur le genre humain comme « être risqué » : LORENZ (1970), p. 155-164. Sur le lien entre cette « créature du détour » et le conte de fées : LUTHI (1984), p. 139.
PROPP (1983), p. 133 ; LUTHI (1984), p. 155. HARRIS (1999), p. 98-105. Sur le fondement anthropologique : LA FONTAINE (1987), p. 128.
Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 358-369 : « Quien ha visto banda de palomas estar comiendo en el campo, sin miedo, lo que ajenas manos sembraron, que al furioso estrépito de disparada escopeta se azora y levanta, y, olvidada del pasto, confusa y atónita, cruza por los aires, tal se imagine que quedó la banda y corro de las bailadoras, pasmadas y temerosas, oyendo la no esperada nueva que Guiomar había traído; y, procurando cada una su disculpa y todas juntas su remedio, cuál por una y cuál por otra parte, se fueron a esconder por los desvanes y rincones de la casa, dejando solo al músico; el cual, dejando la guitarra y el canto, lleno de turbación, no sabía qué hacerse ».
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 142 : « Habla paso, Mario, que así me parece que te llamas ahora, y no trates de otra cosa de la que yo te tratare ».
GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 55 : « Si quisiéredes ser mi esposo, yo lo seré vuestra, pero han de preceder muchas condiciones y averiguaciones primero. Primero tengo de saber si sois el que decís; luego, hallando esta verdad, habéis de dejar la casa de vuestros padres y la habéis de trocar con nuestros ranchos; y, tomando el traje de gitano, habéis de cursar dos años en nuestras escuelas, en el cual tiempo me satisfaré yo de vuestra condición, y vos de la mía; al cabo del cual, si vos os contentáredes de mí, y yo de vos, me entregaré por vuestra esposa; pero hasta entonces tengo de ser vuestra hermana en el trato, y vuestra humilde en serviros. »
Ibid., p. 96-97 : « El alcalde [
] comenzó a decir mil injurias a Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" y a todos los gitanos, llamándolos de públicos ladrones y salteadores de caminos. A todo callaba Andrés, suspenso e imaginativo, y no acababa de caer en la traición de la Carducha. En esto se llegó a él un soldado bizarro, sobrino del alcalde, diciendo:
- ¿No veis cuál se ha quedado el gitanico podrido de hurtar? Apostaré yo que hace melindres y que niega el hurto, con habérsele cogido en las manos; que bien haya quien no os echa en galeras a todos. ¡Mirad si estuviera mejor este bellaco en ellas, sirviendo a su Majestad, que no andarse bailando de lugar en lugar y hurtando de venta en monte! A fe de soldado, que estoy por darle una bofetada que le derribe a mis pies.
Y, diciendo esto, sin más ni más, alzó la mano y le dio un bofetón tal, que le hizo volver de su embelesamiento, y le hizo acordar que no era Andrés XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" Caballero, sino don XE "Don, réciprocité" Juan, y caballero; y, arremetiendo al soldado con mucha presteza y más cólera, le arrancó su misma espada de la vaina y se la envainó en el cuerpo, dando con él muerto en tierra ».
RC : « Luego sacó Cortadillo el pañizuelo y lo puso de manifiesto; viendo lo cual, Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" dijo: Cortadillo el Bueno, que con este título y renombre ha de quedar de aquí adelante, se quede con el pañuelo y a mi cuenta se quede la satisfación deste servicio » (p. 191) ; « Monipodio en medio dellos, sacó un libro de memoria que traía en la capilla de la capa y dióselo a Rinconete que leyese, porque él no sabía leer » (p. 209).
SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 499-500 : « Finalmente, yo tengo determinado de ir a Ferrara y pedir al mismo duque la satisfación de mi ofensa, y si la negare, desafiarle sobre el caso; y esto no ha de ser con escuadrones de gente, pues no los puedo ni formar ni sustentar, sino de persona a persona, para lo cual querría el ayuda de la vuestra y que me acompañásedes en este camino, confiado en que lo haréis por ser español y caballero, como ya estoy informado; y por no dar cuenta a ningún pariente ni amigo mío, de quien no espero sino consejos y disuasiones, y de vos puedo esperar los que sean buenos y honrosos, aunque rompan por cualquier peligro. Vos, señor, me habéis de hacer merced de venir conmigo, que, llevando un español a mi lado, y tal como vos me parecéis, haré cuenta que llevo en mi guarda los ejércitos de Jerjes. Mucho os pido, pero a más obliga la deuda de responder a lo que la fama de vuestra nación pregona. »
Du même avis : TENEZE (2004, p. 156), pour qui, « narrativement, la composition en deux mouvements structurellement différents, comme telle mettant en uvre à la fois répétition et différence, apparaît, me semble-t-il, comme un procédé daccentuation du Héros aboutissant à une certaine prééminence du personnage du Héros sur la ligne de lAction ».
LÓPEZ PINCIANO (1998), p. 172 : « la fábula es imitación de la obra ». Sur la fiction (aristotélicienne) comme une représentation dactes : Ricur XE "Ricur, Paul" (1983), p. 78.
Sur cet aspect dans le récit : HAMON (1954), p. 53-54.
PROPP (1990), p. 76-77. MELETINSKI (1970), p. 134 : « En plus des épreuves préliminaires et principales, il y a souvent, mais pas toujours, des épreuves supplémentaires destinées à identifier le héros, et à prouver que cest bien lui qui accomplit lexploit héroïque et non ses adversaires imposteurs (les frères aînés, les belles-surs, les compagnons, etc.), et quil a donc bien mérité, comme récompense, le droit de se marier avec la princesse (ou avec le prince, sil sagit dune héroïne). Cette identification supplémentaire du héros ne se rencontre que très rarement dans le folklore primitif, étant surtout typique des contes de fées développés comprenant des conflits familiaux. Quand ces derniers font partie du conte, les épreuves principales et supplémentaires peuvent parfois coïncider. » Également : GARCIA DEL CAMPO (1989), p. 614, qui évoque les indications de R. Schevill et A. Bonilla. Pour un point de vue plus large : Ricur XE "Ricur, Paul" (2005), p. 121-148.
À ce sujet : HAMON (1954), p. 53-54.
Nous évoquons ici le temps de lhistoire, non celui du récit ou de la narration.
Bijoux, papier dauthentification de la vieille gitane, tache blanche sur le sein gauche, pied superbe et singulier petite peau entre deux orteils pour la première (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 100-101), le parchemin, la chaîne en or pour la seconde (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 429).
LÓPEZ PINCIANO (1998), p. 181 : « Agnición o reconocimiento se dice una noticia súbita y repentina de alguna cosa, por la cual venimos en grande amor o en grande odio de otra. »
Sur les mécanismes neurologiques en jeu : VINCENT (2002), p. 173-260.
« La tragédie est une représentation dhommes meilleurs que nous, il faut imiter les bons portraitistes : rendant la forme propre, ils peignent des portrait ressemblants, mais en plus beau ; de même le poète qui représente des hommes coléreux, apathiques, ou avec dautres traits de caractère de ce genre, doit leur donner, dans ce genre, une qualité supérieure » (ARISTOTE, 1980, p. 87, 54 b 8-13).
LÓPEZ PINCIANO (1998), p. 138 : « Algunos poetas imitan a mejores que en aquellos tiempos fueron, como la épica y la trágica, las cuales son imitaciones de varones gravíssimos, cuales nunca fueron. Y esto, por suadir a los príncipes que sean como aquéllos o, a lo menos, los imiten y parezcan en algo, ya que no en todo ».
RODRÍGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 367, 425, 892, 1076, 1194, 1209, 1212, 1292, 1396.
Eric Berne pense, ainsi, que lenfance constitue une période propice à la formation dun « scénario de vie », déterminant dans lévolution que prend lindividu au cours de son existence et que ce sont essentiellement les contes merveilleux qui produisent lossature du scénario : « [on ne peut sétonner] de découvrir que les enfants, dans leurs plans de vie, suivaient souvent la trame de leur conte préféré. La vrai surprise, en revanche, cétait que ces plans persistaient pendant vingt, quarante ou quatre-vingts ans » (1999, p. 94-95).
Sur les récits de mise en garde : Fabre, Lacroix (1973), p. 120-122. Dans notre groupe de récits brefs, seule lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" « pourrait » relever de la poétique du conte descendant. Son scénario est similaire, par sa « morale », à la fonction du conte davertissement, peuplé « dêtres mythiques méchants qui servent à délimiter lespace et le temps tolérés pour le travail et le jeu » (ibid., p. 122). Voir le « Loup Garou » de DU FAIL (1994, p. 72).
Sur cette exemplarité du Roland furieux XE "Romans de chevalerie : Roland furieux" : DELCORNO (1989), p. 317-337.
« Je prends le parti de me livrer à une recherche qui devait faire mon tourment et de tenter par des présents la vertu et la foi XE "Foi" de Procris ; lAurore seconde mes craintes et (je crois men apercevoir) transforme mes traits » (OVIDE, 1992, p. 245).
Voir létude de GARCÍA ANTENAZA (1979, p. 151-162), qui montre la correspondance entre la nouvelle cervantine et la morphologie proppienne.
Lexemplum contraria de Loaysa est bel et bien secondaire dans la mise en intrigue. Il provoque le nud (ADAM, REVAZ, 1996, p. 63-69) et nassume pas de remords, même avec lhypocrisie dun Pablos de Segovia. Notons quavec la figure de Loaysa et lutilisation du récit dOrphée, Cervantès montre un autre mode, moins sérieux, de recyclage des patrons mythologiques, destinés, cette fois-ci effectivement, à dépasser lidéalisme antique (BERRIO, 1998). Encore ne faudrait-il pas renverser les choses et faire passer la lecture philologique (la parodie de lhistoire dOrphée) pour la lecture première de luvre (lecture participante), qui voit plutôt dans lhypotexte une façon de caractériser de manière grotesque le personnage hypertextuel de Loaysa, et non linverse.
Les lecteurs ont été amenés à reconnaître un autre topos mythologique avec lassimilation de Leonora et de Loaysa au couple formé par Vénus et Mars, découvert par Vulcain (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 363 ; Métamorphoses, IV, 167-189).
Loaysa figure les personnages païens dOrphée, Mercure et Thésée (rappelons que dans le texte dOvide, Atlas nest pas battu par Hercule mais pétrifié par la tête de Méduse emmenée par Thésée : IV, 604-662).
« [El protagonista] hiperbólico en su pasión [
] permite que el personaje se decante en un primer momento hacia lo cómico » (GÓMEZ Íñiguez, 1991, p. 634).
Par exemple, dans le cas de Daphné : « À peine a-t-elle achevé sa prière quune lourde torpeur sempare de ses membres ; une mince écorce entoure son sein délicat ; ses cheveux qui sallongent se changent en feuillage ; ses bras, en rameaux ; ses pieds, tout à lheure si agiles, adhèrent au sol par des racines incapables de se mouvoir ; la cime dun arbre couronne sa tête ; de ses charmes il ne reste plus que léclat » (OVIDE, 1992, p. 61-62).
Sur le scénario de la Chute au début de la première partie de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache : CAVILLAC (1983), p. 75-84.
Sur le scénario tragique à la fin de la seconde partie de Guzman de Alfarache XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" : CAVILLAC (2004), p. 178-180. Concernant Cervantès, voir la remarque de J. Canavaggio : « La Philosophía Antigua Poética sale a luz en 1596, trece años después de la Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , diez años antes de la Primera Parte del Quijote, es decir, en un momento decisivo de la evolución literaria de Cervantes » (CANAVAGGIO, 1958, p. 23).
Sur le lien parents/enfants dans le « mythe de la dégradation » tragique : BRUNEL (2004), p. 119-137.
Pour valider lhypothèse dE. Riley XE "Riley, Edward" (« la verdad poética y la moralidad eran [
] en último término inseparables »), A. Rey relie -très généralement- loriginale exemplarité cervantine aux « modelos clásicos que, al menos desde Platón XE "Platon" , no disociaban la ética de la estética » (REY HAZAS, 2005a, p. 200-201).
Sur dipe-Roi XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" comme pure incarnation de la structure tragique du mythos (ARISTOTE, 1980, p. 70-73 -chapitre 11-)
Sur les archétypes structuraux de N. Frye (mythoï) : FRYE (1969), p. 159-291. Sur la perspective narrative et religieuse de P. Ricur XE "Ricur, Paul" : RICUR (2001) et RICUR (1988), p. 163-488.
Sur la culture du péché à la fin du Moyen Âge et au début de lÂge Moderne : DELUMEAU (1983), p. 209-338 (« Nous avons sans doute quelque mal aujourdhui à mesurer la place que le péché originel a tenue dans les esprits et à tous les niveaux sociaux. Cette place était certainement beaucoup plus grande que celle quoccupe aujourdhui la notion de "lutte des classe" [...]. Cest un fait quau début de la modernité européenne le péché originel et ses conséquences occupent le devant de la scène »). Voir plus précisément sa « théorie de la « névrose collective de la culpabilité » (p. 331-338).
On pourrait croire que le tragique repose sur le poids humain dune fatalité divine. Mais il semble que, dès le Ve siècle av. J-C, un tel critère nétait pas retenu comme essentiel, ni par lensemble des auteurs tragiques, ni par Aristote XE "Aristote" . Sur la responsabilité purement individuelle des coupables, voir lessai de SAID (1978) ainsi que les cas de Pâris et dHélène dans Les Troyennes : Euripide (1962), p. 736 et 751-753. Sur le tragique comme pure syntaxe chez Aristote : Taminiaux (1995), p. 55-56 (« la seule mention du divin dans la Poétique est strictement praxéologique et nullement onto-théologique » : deux ex machina, 54 b 1-7).
Sur le concept de tragédie au Siècle dor, on lira la perspective proposée par A. López Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" , qui ne réduit pas le concept de tragédie au genre théâtral ni au schème de liniquité divine (atê) : au XVIe siècle, pour que le tragique émerge, lhybris et les malheurs du héros suffisent (1998, p. 339-341). Sur la dissolution de la responsabilité divine dans la conception chrétienne du péché : DELUMEAU (1983), p. 211-212, 280. Pour un rapprochement significatif avec la France du XVIIe siècle, voir ESCOLA (2002), p. 29-38 (comme en témoignent les « tragédies sans tragique », la « poétique tragique ne présuppose donc en rien une métaphysique »).
« Atentísimo había estado Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" a escuchar y a ver representar la tragedia de la muerte de su honra » (Curioso) ; « Llámase mi competidor Anselmo, y yo Eugenio, porque vais con noticia de los nombres de las personas que en esta tragedia se contienen, cuyo fin aún está pendiente; pero bien se deja entender que será desastrado » (Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" ). On notera que le concept large de tragédie est retenu par J. Canavaggio en référence à la structure du Celoso extremeño et du Casamiento engañoso (1997, p. 281).
Des éléments épars sur la dimension tragique du Curioso : HAHN (1972), p. 128-140 ; RILEY (1990), p. 103 ; FERNANDEZ TURIENZO (1998), p. 213-242 ; MORON ARROYO (2000), p. 163-183. On trouvera lanalyse la plus fine dans GARCIA GIBERT (1997), p. 163-297.
Voir BURKERT (1998), p. 11-69.
Plus de précisions sur ce point dans LAPISSE SOLA (2005).
Sur la faute sexuelle dans la tragédie, voir SAID (1978), p. 422-427.
Bien avant la découverte des microbes et des virus, lHomo Sapiens a développé le sens du dégoût, une compétence émotionnelle permettant de maîtriser son contact avec les plantes, les animaux et les morts (PINKER, 2000, p. 401-404) ; comme toutes les émotions, elle a une incidence dans dautres domaines que dans celui où il était pertinent dans la sélection naturelle, notamment la compréhension de soi, des autres et du sacré : « léthique du divin correspond à lexaltation de la pureté et de la sainteté, opposées à la contamination et à la profanation [
]. Le dégoût, une émotion condamnant les autres dans la sphère du divin, a évolué à partir dun système pour éviter les contaminants biologiques, comme les maladies et la pourriture. Il peut avoir été récupéré pour démarquer le cercle moral qui sépare
les entités envers lesquelles nous nous engageons moralement (comme nos pairs)
de celles que nous considérons comme des instruments (comme les animaux),
et de celles que nous nous empressons déviter (comme les personnes atteintes dune maladie contagieuse) » (PINKER, 2005, p. 324).
Plus largement, N. FRYE (1990, p. 1963) montre que le mythe se fonde sur les besoins fondamentaux du boire et du manger, de la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" , de la propriété et de la liberté XE "Liberté (en amour)" de mouvement. Létude de Martin Daly et de Margo Wilson permet de préciser la question transculturelle de la culpabilité en soulignant que la pulsion vengeresse et, donc, lattribution dune culpabilité sont également proportionnelles au degré de tentation connu par le criminel : « el hijo puede estar más tentado de matar al padre que envejece y se adhiere a los recursos familiares para sus propios propósitos, retrasando por tanto la carrera de su hijo, que su contrario [...]. En la ley romana, por ejemplo el filicidio por parte del padre era su derecho y ninguna ofensa, mientras que el paricidio por parte del hijo era una traición capital » (DALY, WILSON, 2003, p. 290-291).
Des éléments complémentaires sur le « scénario mythique » tragique chez VARGA (1998, p. 120-138), qui prend la mesure du mythe cruel de Diane et dActéon dans la poésie du Siècle dor.
DOUGLAS (2001), p. 147 : « Lorsquune action morale est mal définie, il arrive que lidée de souillure fournisse une règle qui permet de déterminer après coup si une infraction a été commise ou non ».
Sur le symbolisme du péché de type biblique : CASALDUERO (1943), p. 118 (« un membrillo del árbol del bien y del mal ») ; FORCIONE (1982), p. 239 (« Cervantes composed this crucial scene relying on the langage of myth rather than the langage of science ») ; SAMPAYO RODRIGUEZ (1986), p. 112-114 et LAPISSE SOLA (2005).
Sur le danger dutiliser le mariage XE "Mariage" comme moyen de satisfaire la luxure : DELUMEAU (1983), p. 481-486 (« À lépoque classique, beaucoup de prônes sur le mariage partent du récit des noces de Cana et montrent que Jésus lui-même a honoré de sa présence et par un miracle un sacrement aussi important [...] il nest jamais permis duser du mariage en se donnant le plaisir (libidine) pour fin principale [...]. Les prédicateurs de lépoque classique affirment comme Saint Bernardin de Sienne que le mariage est un état "dangereux" [...]. Un mauvais mariage est "un commencement et une image de lenfer" »).
Sur langoisse de la souillure par le sang versé dans la tragédie grecque, voir les mains ensanglantées dOreste (Les Choéphores et Les Euménides dEschyle).
Sur la psychologie de la honte teintée de crainte : LAZARUS, LAZARUS (2000), p. 89-93.
RICUR (1988), p. 192 : « Cette inéluctabilité, lhomme la confessée bien avant quil nait professé la régularité de lordre naturel ; quand la première fois il a voulu exprimer lordre du monde, cest dans le langage de la rétribution quil la dabord fait ; ainsi sexprime le fameux fragment dAnaximandre : "Lorigine doù procèdent les êtres est aussi le terme vers lequel procède leur destruction selon la nécessité ; car elles soffrent lune à lautre châtiment et expiation pour leur injustice selon lordre du temps" ». Également : DOUGLAS (2001), p. 147.
WAAL (1997), p. 141-2 : « La anticipación al castigo y el temor a poner en peligro una relación importante no están desvinculados de la culpa. Si las reglas pueden ser interiorizadas hasta tal punto que se obedecen incluso cuando la posibilidad de un castigo es mínima, también es posible interiorizar el temor al castigo hasta tal punto que nos sentimos culpables y, por lo tanto, nos castigamos nosotros mismos, aunque nunca se descubra la ofensa [
] el entorno social en virtud del cual surge nuestra conciencia en la infancia va siendo sustituido poco a poco por un conjunto de reguladores internos que imitan sus efectos. »
Nous rejoignons donc Pedro Córdoba (1983), pour qui la « pragmatique exemplaire » des nouvelles de 1613 repose conjointement sur une « morale de ladmiración » et sur une « poétique de la catharsis », sur une pragmatique du désir et de la répulsion (« el Amor del Bien y el Odio del Mal »).
Antonio Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" (REY HAZAS, 1995, p. 192) avait perçu la cohérence du modèle mythique dans le recueil à travers les récits du licencié de Verre (LV) XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" et à travers celui de la jeune Leocadia (FS) XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" . Concernant la nouvelle du Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" Francisco Ayala repérait la présence de la structure faute/châtiment (AYALA, 1984, p. 79 et 182).
RILEY (2001), p. 247 : « La metamorfosis de seres humanos en animales solía leerse en la literatura y la leyenda como metáfora de la caída en el pecado y el vicio ». Dans son édition, J. García López explique la logique diégétique de la naissance animale à partir de la remarque de la Cañizares, « no te dé pena alguna este suceso, que ya sabes tú que puedo yo saber que si no es con Rodríguez, el ganapán tu amigo, días ha que no tratas con otro; así que, este perruno parto de otra parte viene y algún misterio contiene ». Il commente : « Alusión al origen demoníaco de los dos perrillos, que serían hijos del diablo » (p. 593-594).
Lexplication du motif de la démesure tragique semble relever de la sélection naturelle : WAAL (1997), p. 207 ; DALY, WILSON (2003), 237-294 (« el exceso en la venganza es una tentación constante y una realidad frecuente. "Ojo por ojo" no es toda la articulación del motivo de venganza sino un precepto moral de equidad -en un intento de contener la venganza » (p. 250).
Sur lhamartía comme hybris, dans la tragédie : SAID (1978), p. 285-449.
Voir dans la tragédie grecque : la destruction totale de Troye (Agamemnon in ESCHYLE, 1982, p. 286, « nous avons tiré du rapt une vengeance sans mesure » ; également, dans Les troyennes dEuripide, 1962, p. 740-744, 756-761, lesclavage des femmes et la mise à mort dAstyanax, le fils dAndromaque).
Voir Agamemnon (ESCHYLE, 1982, p. 284) : « Mais toujours [...] la démesure ancienne, chez les méchants, fait naître une démesure nouvelle ».
Yvonne Verdier remarque que ce type de compréhension intuitive de faute payée jusquà la fin des jours est particulièrement actif dans lesprit populaire. Lexemple le plus clair en est la traduction physique de l« envie » de la mère sur le corps de lenfant : VERDIER (1979), p. 49, 53-56, 79.
« [... Poco] a poco se le iba volviendo el juicio. Contemplábase y mirábase en un instante sin mujer, sin amigo y sin criados » (Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" p. 421) ; « grandísima fatiga » (Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 364).
« La justicia, que tuvo noticia del caso, fue a buscar la malhechora; pero ya ella, viendo el mal suceso, se había puesto en cobro y no pareció jamás » (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 276-277) ; « tomar mi capa y espada y salir a buscar a doña Estefanía, con prosupuesto de hacer en ella un ejemplar castigo; pero la suerte, que no sabré decir si mis cosas empeoraba o mejoraba, ordenó que en ninguna parte donde pensé hallar a doña Estefanía la hallase. Fuime a San Llorente, encomendéme a Nuestra Señora, sentéme sobre un escaño, y con la pesadumbre me tomó un sueño tan pesado, que no despertara tan presto si no me despertaran (CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 531). Sur lamélioration possible du destin de Campuzano (« que no sabré decir si mis cosas empeoraba o mejoraba »), voir infra (V, 1, A).
J. Canavaggio avait, à juste titre, rapproché le Celoso du Casamiento engañoso pour déceler, dans ce regroupement, un même scénario expiatoire : « dans La Mariage trompeur et Le jaloux XE "Jalousie (masculine)" dExtrémadoure, lévénement déjoue, parfois de façon tragique, les desseins peccamineux de ceux qui contreviennent aux lois de la nature [... La découverte de lidentité sexprime comme un] choc par lequel le coupable intériorise la sanction qui le frappe et accepte de payer le prix de son erreur » (1997, p. 281). On remarquera que la structure du trompeur trompé nest pas propre à la facétie : voir Philoctète de Sophocle (1973, p. 359 : Une tromperie qui reçoit sa réplique en dautres tromperies ne peut valoir à son auteur que déboires, au lieu de succès ») et la structure des Bacchantes (voir SAID, 1978, p. 238-248)).
« La dame [...] : "Mari, pèse le doit et lavoir, et fais comme je fais à ton égard, pardonne moi. Et que la paix et laccord soient conclus entre nous [...]". Le mari, content de sen tirer à si bon compte, ne se montra pas en reste pour pardonner. Ils firent donc la paix et, depuis, ils ne cessèrent de se chérir » (LArioste, 2003, p. 391-392).
Cervantès évoque Tantale XE "Récits mythologiques tragiques : Tantale" , les Danaïdes, Sisyphe, Ixion, dipe XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" , Oreste et Icare (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 252, 266, 269) en mêlant les fables ovidiennes aux pièces tragiques (Les Suppliantes et lOrestie dEschyle, dipe-Roi de Sophocle). Pour Erasme : (1998), p. 115. Sur la correspondance entre la tragédie et les récits mythologiques, voir Les Euménides dEschyle (1982, p. 398, 408) et Philoctète de Sophocle (1973, p. 319), où est assimilée la peine des protagonistes à celle dIxion.
Le comparatiste Pierre Brunel précise que ce quil nomme le « mythe de la dégradation », notamment celui qui sexprime dans les Métamorphoses dApulée, peut également renvoyer à une compréhension platonicienne. Le philosophe grec définissait, en effet, la métamorphose dégradante comme un châtiment : les « âmes des méchants, payant la peine de leur façon de vivre antérieure, viennent senchaîner dans un corps, dans des murs dont les caractères sont analogues à celles quils ont précédemment pratiquées ; ainsi, ceux dont la gloutonnerie, la passion de boire, la démesure ont été la pratique ordinaire, cest vraisemblablement dans des formes dâne et autres pareilles bêtes que vont se plonger leur âme » -Phédon 81e- (2004, p. 139-141).
Luis Alfonso de Carvallo XE "Carvallo, Luis Alfonso de (Cisne de Apolo)" recourt la plupart du temps, lui aussi, aux récits mythologiques à structure expiatoire pour convaincre ses lecteurs de la nécessité de ne pas adopter une lecture exclusivement littérale pour comprendre la littérature (CARVALLO, 1997, p. 106-117).
PEREZ DE MOYA (1995), p. 499 : « Decir que los que veían la cabeza de Medusa se convertían en piedras, esto era el pavor o espanto que tomaban los que la miraban, de sus estremadas hermosuras. Y porque el espanto hace al espantado inmovible como piedra y casi fuera de sentido, por esto decían convertir Medusa en piedra a todos los que veía ».
Concernant le texte cervantin, on trouvera une possible interprétation érotique de la « fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" » de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" dans lexégèse mythologique de Paul Quignard : « Celui qui voit la gorgone Méduse tirant XE "Romans de chevalerie : Tirant le Blanc" la langue dans la bouche fendue du rictus terribilis, celui qui voit le sexe féminin (le trou de la turpitude) en face, celui qui voit le Médusant, est plongé aussitôt dans la pétrification (dans lérection) qui est la première forme de la statuaire » (1994, p. 115).
Juan Diego Vila retient, lui, une similitude entre lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et le mythe de Daphné et rapproche, plus largement, ce dernier récit bref de DQ I de la formule romanesque des Métamorphoses dOvide (VILA, 2004).
Voir, également, la critique que Tomás adresse au licencié-Tantale XE "Récits mythologiques tragiques : Tantale" , un personnage qui, par son traitement onomastique et son comportement, saffiche comme un double du protagoniste : « En la rueda de la mucha gente que, como se ha dicho, siempre le estaba oyendo, estaba un conocido suyo en hábito de letrado, al cual otro le llamó Señor Licenciado; y, sabiendo Vidriera que el tal a quien llamaron licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" no tenía ni aun título de bachiller, le dijo: "Guardaos, compadre, no encuentren con vuestro título los frailes de la redempción de cautivos, que os le llevarán por mostrenco."
A lo cual dijo el amigo: "Tratémonos bien, señor Vidriera, pues ya sabéis vos que soy hombre de altas y de profundas letras."
Respondióle Vidriera: "Ya yo sé que sois un Tántalo en ellas, porque se os van por altas y no las alcanzáis de profundas." » (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 289-290).
Voir SAID (1978), p. 9-146.
Voir la conclusion de Georges Hoffmann : « dipe XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" Roi est, dun bout à lautre, une tragédie de laveuglement » (HOFFMANN, 1990, p. 123).
Sur limportance de la vue dans le mythe : MELETINSKI (2001), p. 133-134.
García Gibert (1997), p. 288-289. Citons, à titre dexemple, le discours suivant : « Desdichado y mal advertido de ti, Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" ! ¿Qué es lo que haces? ¿Qué es lo que trazas? ¿Qué es lo que ordenas? Mira que haces contra ti mismo, trazando tu deshonra y ordenando tu perdición. Buena es tu esposa Camila, quieta y sosegadamente la posees, nadie sobresalta tu gusto, sus pensamientos no salen de las paredes de su casa, tú eres su cielo en la tierra, el blanco de sus deseos, el cumplimiento de sus gustos y la medida por donde mide su voluntad, ajustándola en todo con la tuya y con la del cielo. Pues si la mina de su honor, hermosura, honestidad y recogimiento te da sin ningún trabajo toda la riqueza que tiene y tú puedes desear, ¿para qué quieres ahondar la tierra y buscar nuevas vetas de nuevo y nunca visto tesoro, poniéndote a peligro que toda venga abajo, pues, en fin, se sustenta sobre los débiles arrimos de su flaca naturaleza? Mira que el que busca lo imposible es justo que lo posible se le niegue » (Curioso, p. 393).
Voir, sur ce sujet, la Poétique dAristote, dans laquelle le malheur de lhomme juste mais « égarré » (1980, p. 77) suscite la répulsion (miaron). Également : le prologue des Anotaciones sobre los quince libros de Las Transformaciones de Ovidio XE "Ovide : Métamorphoses" de Pedro Sánchez de Viana (f° A3r°), cité par SERES (2005), p. 644 (« otras [fábulas] se inventaron para poner terror y espanto a los hombres [
], como la pena de Ixión en el infierno »).
« Il me suffit que mon honneur soit sauf, advienne ce que pourra. La nuit passée [
], jai accompli avec laide de cette esclave qui maccompagne, la vengeance qui ma paru convenir à loutrage quil ma fait sans raison aucune [
]. Lui ma ravi mon honneur, moi je lui ai ôté la vie » (BANDELLO, 2002, p. 217).
RICUR (1988), p. 369-371 ; (1994), p. 187-209. Voir chez Sophocle (1973) ces mots qui réfèrent respectivement à dipe XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" et à Philoctète : « Cest donc quand je ne suis plus rien, que je deviens vraiment un homme » (p. 364) ; « Au sortir de ces peines, tu vas te faire une vie glorieuse. Pars avec cet homme pour la cité troyenne ; tu prendras Troie, et la part de butin qualors tu obtiendras pour prix de ta vaillance entre tous nos guerriers, tu lenverras dans ton palais à ton père » (p. 344). Sur la possibilité dune fin heureuse dans la tragédie au Siècle dor, voir LÓPEZ PINCIANO (1998), p. 340-342 : « Será en el segundo lugar de bondad la tragedia cuya persona (ni buena ni mala, o buena), pasando por muchas miserias, después venga a tener un fin alegre y placentero » ; lauteur cite le cas dUlysse dans LOdyssée.
Sur le passage de la souillure à la pureté dans le rite : DOUGLAS (2001), p. 150 et HOCART (2005), p. 172.
Lhistoire de la métamorphose dAstolphe (LARIOSTE, 2003) ne se constitue pas en mythe tragique car le personnage est finalement libéré (chant VIII-IX).
Sur le « sens de lhumain », on retiendra limportant Philoctète de Sophocle, pièce où la crainte et la pitié XE "Pitié" de Néoptolème face à Philoctète déclenche chez lui une amitié profonde qui le conduira, contre les conseils dUlysse, à le sauver de sa souffrance et de lisolement. Voir également dipe XE "Récits mythologiques tragiques : dipe" à Colone (SOPHOCLE, 1973, p. 386).
Jean Delumeau (pôle I) rappelle que le repentir correspond à la démarche inverse à celle conduite lors du péché (1983, p. 214). Pour B. Cyrulnik, contrairement à limage négative qui circule actuellement sur « culture de la faute », le sentiment de culpabilité est révélateur de la moralité des êtres qui léprouve (2004, p. 149-150) : « souffrir de culpabilité, cest se donner la preuve quon nest pas un monstre. Et même, cest planter en soi lintime conviction dêtre profondément moral » (pôle II).
RICUR (1988), p. 202 : « cette parole de la confession sapparente encore aux conduites magiques déliminations ».
Concernant cet aspect dans le rite : DOUGLAS (2001), p. 150 (« Les rites de réconciliation qui consistent à enterrer loffense ont, comme tout rituel, un effet créateur. Ils contribuent à effacer le souvenir du mal et encouragent les bons sentiments »). Voir également CYRULNIK (2004, p. 151-155) qui, pour ceux qui ont été trahis, oppose à la stratégie de la vengeance la logique résiliente du don XE "Don, réciprocité" : une idée que lon rapprochera de celle proposée par Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" à la toute fin du récit (« quiero que se traiga luego aquí un escribano, para hacer de nuevo mi testamento, en el cual mandaré doblar la dote a Leonora y le rogaré que, después de mis días, que serán bien breves, disponga su voluntad, pues lo podrá hacer sin fuerza, a casarse con aquel mozo, a quien nunca ofendieron las canas deste lastimado viejo; y así verá que, si viviendo jamás salí un punto de lo que pude pensar ser su gusto, en la muerte hago lo mismo, y quiero que le tenga con el que ella debe de querer tanto. La demás hacienda mandaré a otras obras pías; y a vosotros, señores míos, dejaré con que podáis vivir honradamente lo que de la vida os queda », p. 367).
Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" p. 423 : « Dícese que, aunque se vio viuda, no quiso salir del monesterio, ni, menos, hacer profesión de monja, hasta que, no de allí a muchos días, le vinieron nuevas que Lotario había muerto en una batalla ».
Sur la compassion, caractéristique de la « tragedia pathética » par rapport à la « morata », voir LOPEZ PINCIANO (1998), p. 339 : « Será mejor la tragedia, que siendo compuesta de agniciones y peripecias, fuere pathética, porque el deleite viene a la tragedia de la compassión del oyente ».
Sur la compassion pour quelques personnages « exemplaires » féminins : CORREARD (à paraître).
MEUNIER (2001, p. 380) fait remarquer que, dans le conte merveilleux, les « fées savent punir autant que récompenser : elles métamorphosent (songeons simplement à la Bête dans le conte de Madame Leprince de Beaumont), bannissent, vouent à la misère et ne reviennent en principe jamais sur les mauvais sorts quelles ont décrétés ». Précisons, pour garder lexemple choisi par Valérie Meunier et pour distinguer la féerie de la tragédie, que la faute du prince transformé en Bête, ou celle du père de la Belle, ne constituent pas des « fautes prééthiques » telles que nous les avons définies avec P. Ricur XE "Ricur, Paul" .
RICUR (1988), p. 200 : « exil et mort sont de telles annulations du souillé et de la souillure ». Sur ce mouvement pendulaire, « cyclique », dans la mythologie biblique : FRYE (1984), p. 242-243.
Sur le lien entre les structures narratives bibliques et celles du conte merveilleux : ibid., p. 256. On remarquera quHésiode (Les Travaux et les Jours), cité comme le premier auteur de « fábulas » par S. de Covarrubias mêle le récit tragique (v. 42-105 : mythes de Prométhée et de Pandore XE "Récits mythologiques tragiques : Pandore" ) et lapologue animalier (v. 202-212 : fable de lépervier et du rossignol), souvent intégré au nombre des consejas.
Sans aller jusquà la référence milésienne, Rodrigo Caro relie la structure de lavertissement tragique au répertoire des consejas : voir lhistoire de la gourmandise sanctionnée (1978b, p. 215).
Sur la structure ternaire de certains mythes de la dégradation : BRUNEL (2004), p. 142-153.
Concernant ce que nous appelons « exemplarité narrative XE "Exemplarité : Exemplarité narrative" » dans la tragédie et non plus dans la féerie, on se reportera à létude de Jacques Taminiaux (1995, p. 33-68), qui rappelle le lien entre la Poétique et lEthique à Nicomaque, entre la tragédie et le bien-agir (leu prattein). Pour lauteur, la tragédie confère à la peur XE "Peur, angoisse" et à la pitié XE "Pitié" « la vertu déclaircir ou délucider la praxis, de la révéler [...]. Leçon bien rétrécissante que cette épure, dira-t-on. Peut-être, mais enfin il avait sous les yeux lensemble du répertoire tandis quil ne nous en reste que trois pour cent, et il savait comment ses concitoyens accueillaient la tragédie ». Par le spectacle de la démesure, les tragédies saffichent comme des « exemples mémorables » pour acquérir la prudence (phronèsis) grâce à la modération (sophrosunè). Voir notamment ESCHYLE (1982), p. 401 (Les Euménides) : « Partout triomphe la mesure : cest le privilège que lui ont octroyé les dieux, le seul qui restreigne leur pouvoir despotique ».
Sur la structure initiatique dans la tragédie, voir lanalyse du parcours de Néoptolème dans Philoctète : SAID (1978), p. 379-397.
VIERNE (2000), p. 127-128 : « Transformé en âne, parce quil est incapable daucune élévation spirituelle, Lucius, au terme de sa première série dépreuves, reconquiert non seulement la forme humaine, mais la foi XE "Foi" en une puissance supérieure, et sa place dans la société. Si les aventures sont fort picaresques avant la lettre, elles nen doivent pas moins être interprétées sur le plan symbolique. LorsquIsis [
] a enfin consenti à faire renaître le novice, le grand prêtre accueille Lucius au "port du Repos et à lautel de la Fortune" [
]. Les motifs essentiels de linitiation se dégagent bien des épreuves mêmes : dépouillé de son être, jusquà revenir à lanimalité, le novice subit les coups, les tortures, le jeûne ; il combat XE "Combat" trois brigands XE "Vol" , monstre tricéphale, enfin il renaît après un sommeil où il apparaît à la déesse, comme sil était parvenu dans le royaume du Sacré.
En outre, les livres IV, V et VI sont consacrés à une histoire elle aussi symbolique, celle dAmour et Psyché, et qui a de particulières résonances éleusiniennes. Lerrance de Psyché après sa faute (elle a contemplé la divinité alors quelle nétait encore quune profane), ses épreuves très caractéristiques des Symplégades (épreuves impossibles sans un secours XE "Aide, Auxiliaire" magique), sont menées sous le patronage de Cérès, dont elle a orné le temple à Eleusis. Dans la dernière épreuve, Psyché descend aux Enfers chercher la beauté de Proserpine. Une fois encore, elle ne la surmonterait pas sans lintervention personnelle du Dieu -de Cupidon XE "Contes merveilleux : Eros et Psyché (AT 425)" qui le premier avait reconnu en elle une âme susceptible de transmutation- même si cette qualité spirituelle se manifestait avant tout par une exceptionnelle beauté. »
Lénigme du Sphinx est (notamment) reprise dans le Tesoro de Sebastián de Covarrubias.
VAN GENNEP (1981), p. 272 : « Vivre, cest sans cesse se désagréger et se reconstituer, changer détat et de forme, mourir et renaître ».
« La Yaga XE "Sorcière" fait penser à un cadavre, un cadavre enfermé [
]. Si la Yaga russe ne présente aucun autre signe indiquant quelle est un cadavre, la Yaga en tant que personnage international possède tous ces signes à un degré élevé : lattribut de la décomposition est toujours caractéristique de ces êtres : dos creux, chairs décomposées, os déformés, dos rongé par les vers » (PROPP, 1983, p. 87). « Sa physiologie féminine est fortement accusée » ; « la baba Yaga possède tous les attributs de la maternité. Cependant, elle ne connaît pas la vie conjugale » (ibid., p. 94).
Ibid., p. 88 (« Extérieurement parlant, la Yaga XE "Sorcière" se présente sous deux aspects : ou bien elle est couchée dans lisba à lentrée dIvan, et ceci constitue un type de Yaga [la donatrice], ou bien elle arrive en volant et ceci constitue un autre type de Yaga », p. 86).
On sera attentif au fait que la Cañizares occupe une position similaire à celle de Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , en tant que donatrice (pourvoyeuse dun savoir occulte). Elle se distingue, donc, de son ancienne compagne la Camacha et se situe ainsi, par sa « sphère daction » dans le droit fil de celle des donateurs folkloriques : « La forme classique du donateur XE "Don, réciprocité" est la Yaga XE "Sorcière" » (ibid., p. 63).
Sur cet aspect dans la mythologie antique : BURKERT (2003), p. 67.
Sur la symbolique de létranger et de la communauté : VAN GENNEP (1981), p. 35-56.
A.-W. Howitt, cité par VAN GENNEP (1981), p. 107.
Sur le Dasein : HEIDEGGER (1986). Sur linstinct de mort chez Freud XE "Freud, Sigmund" : RICUR (1965), p. 297-356. Une perspective neurologique dans BOYER (2001), p. 303-316.
ELIADE (1959), p. 44-96 ; VIERNE (2000), p. 23-57 ; LEWIS-WILLIAMS (2003), p. 200.
RICUR (1965), p. 348 ; PROPP (1983) ; BAKHTINE (1978), p. 352.
Sur la prise de conscience de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" : EL SAFFAR (1974), p. 115.
Pierre Brunel évoque lanalogie de la croissance avec la plante -le champignon- (2004, p. 90).
VAN GENNEP (1981), p. 58 ; ELIADE (1959), p. 89-91, 115-131.
PINKER (1999), p. 292 : « Même chez lêtre humain, le réflexe de succion disparaît, les dents percent deux fois, et une séquence de caractères sexuels secondaires apparaît selon un programme de maturation. »
« Una, pues, desta nación, gitana vieja, que podía ser jubilada en la ciencia de Caco, crió una muchacha en nombre de nieta suya, a quien puso nombre Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" , y a quien enseñó todas sus gitanerías y modos de embelecos y trazas de hurtar. Salió la tal Preciosa la más única bailadora que se hallaba en todo el gitanismo » (GT, p. 28) ; « Con el tiempo y con los regalos, fue olvidando los que sus padres verdaderos le habían hecho » (EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 219) ; « se crió en aldea dos años » (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 429).
LA FONTAINE (1987, p. 120) et JEFFREY (2003, p. 85), pour qui le rite est un « marqueur de différence ».
Sur la métamorphose de la larve, voir PINKER (1999), p. 291-292. Sur lanalogie entre la métamorphose humaine et celle de la larve : BRUNEL (2004), p. 91-95.
Également, dans les rites initiatiques non chamaniques : ELIADE (1959), p. 65. Voir lintuition de Pierre Péju (1981, p. 90).
VAN GENNEP (1981), p. 27 : « Les rites du seuil ne sont donc pas des rites dalliance à proprement parler, mais des rites de préparation à lalliance ».
Également la description de Costanza (IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 389-390). Sur le fait que lhabit et la parure viennent clore la période de marge pour la jeunesse : VERDIER (1979), p. 203-208, 215-216. Sur la traduction contique de ces coutumes, voir par exemple Blanche-Neige XE "Contes merveilleux : Blanche-Neige (AT 709)" qui, dans certaines versions, se fait peigner par sa belle-mère, ou reçoit un lacet pour mettre un corset : CAMARENA, CHEVALIER (1995), p. 716-721 ; BETTELHEIM (1976), p. 318-319.
« Pues ¿qué podíamos dezir al propósito de las estudiantadas de algunos idiotas que quieren hablar por metáforas y términos a su parecer subidos y aventajados?
Haviéndose venido una Navidad a ver a sus padres y deudos un estudiante, estando con ellos alrededor de la lumbre, pareciéndole que mostrava su habilidad hablando extraordinariamente, para dezir : -allegad essa leña al fuego, que me yelo los pies-, dijo assí:
- Señora ama, aplicad essos materiales aquí al consumidor de todas las cosas, pues veis que el diente mordedor de la natura me supedita el temple de los ambulativos-.
Acudió a esto su padre, que era plático y buen dezidor :
- Paréceme, hijo, que la necedad que llevastes en romance, la trayés guardada en latín, y mal por mal, más la quisiera en canto llano que no en contrapunto » (GRACIÁN DANTISCO, 1968, p. 165).
Sur la Novela de la ilustre fregona XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" comme nouvelle caractéristique de métamorphose dans le genre ovidien : SELIG (1993), p. 192-197 et ZIMIC (1996), p. 280-282
Les recherches systématiques de Michael Kelly et de Frank Keil sur les métamorphoses, chez Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" et chez Grimm XE "Grimm (Frères)" , révèlent une stricte équation entre les deux répertoires : environ 52 % des métamorphoses dêtres conscients sont des transformations en animal (KELLY, KEIL, 1985, p. 407-411). Dans Días geniales o lúdicros, Rodrigo Caro conçoit les consejas comme des récits de métamorphoses (1978b, p. 204).
CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 591 : « la más famosa hechicera que hubo en el mundo, a quien llamaron la Camacha de Montilla; fue tan única en su oficio, que las Eritos, las Circes, las Medeas, de quien he oído decir que están las historias llenas, no la igualaron ».
VAN GENNEP (1981), p. 4.
Ibid., p. 166, 275.
Le néologisme est couramment utilisé pour qualifier les apprentissages réalisés principalement par lexpérience pratique et dont le support écrit reste mineur (management, webmaster, thérapie, etc.). Le vocable est à présent employé dans les sciences du discours, comme la pragmatique : on parle d« approche expérientielle » du texte.
Voir lanalyse du conte à tiroir par BENCHEIKH (1988), p. 159-213.
La plus ancienne trace décriture connue remonterait à 3000 ans av. J-C.
Sur cette question dans la Celestina XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" : SHIPLEY (2001).
Voir Rabelais, Erasme, Montaigne : GARIN (1968), p. 73-75, 148, 190-192.
Voir, également, le récent article de Jacqueline Ferreras (2005, p. 55-67) : lidéologie de La gitanilla est intelligemment rapprochée de la culture de lexpérience propre au XVIe siècle (lauteur cite le Quod nihil scitur -Que nada se sabe- de Francisco Sánchez, 1581).
Dans une perspective proche, A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" perçoit la nouveauté de lexemplarité cervantine dans labsence de discours sentencieux périphériques, tels ceux qui habillaient les récits brefs alémaniens. Pour le critique, la défense de lexemplarité dans le prologue de 1613 manifeste un regard tourné vers la poétique de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache (« Todas estas declaraciones prologales parecen, pues, cercanas, en alguna manera, al modelo de Guzmán de Alfarache », REY HAZAS, 2005a, p. 200). Si, comme le dit A. Rey, « al lector corresponde hallar la ejemplaridad » de chaque nouvelle sans lappui dune interprétation faite par un personnage extradiégétique (p. 201), cest, croyons-nous, parce que la lecture doit non seulement être libre (thèse dA. Rey), mais aussi être vécue sur un mode proche de lexpérience réelle, non fictionnelle.
Sur linfluence des Adagia dErasme et de la Filosofía vulgar de Juan de Mal Lara : CASTRO (1980), p. 182-185.
GARIN (1968), p. 107 : « Les hommes, écrit Machiavel, dans Le Prince, marchent presque toujours dans les sentiers battus par autrui", et procèdent "dans leur comportement par imitation", mais sans jamais pouvoir "sen tenir tout à fait à la voie tracée par les autres", ni suivre jusquau bout "ceux qui ont excellé au suprême degré" ; les plus sages complètent "une longue expérience des choses modernes par une permanente leçon des anciennes", bâtissant ainsi leur originale et authentique individualité ».
FAIVRE (1978), p. 53 : « dans plusieurs régions du monde il est interdit XE "Interdits" de dire des contes nimporte quand et dans nimporte quelles circonstances. Pour les Nimfors de Nouvelle-Guinée on ne doit pas les dire le jour [
] et selon les Kabyles celui qui brave cet interdit deviendra chauve [
]. Je me souviens avoir été sensible aux conditions dans lesquelles les contes étaient dits, dans la Lorraine de mon enfance, et au fait quils étaient toujours répétés de la même façon par une conteuse. Les contes auraient ainsi une fonction magico-religieuse ; leur parenté avec le mythe ne repose donc pas seulement sur une ressemblance extérieure, purement littéraire. Dit dans certaines circonstances, un conte peut-être reçu comme un mythe ou avoir un effet comparable. Le petit rituel dont traditionnellement sentoure le conteur pourrait sexpliquer par laspect [
] "récitatif", sans doute propre à tout récit mythique ».
Cité dans BARONI (2002), p. 109.
GENETTE (1987), p. 303. Voir Girolamo Bargali, cité par SOUILLER (2004), p. 269 : « cest par un petit discours, que lon fait avant la nouvelle, que lon suscite lécoute attentive dautrui, en esquissant le sujet dont on doit parler, ainsi que lutilité que lon pourra tirer de cette nouvelle, on rend lauditeur à la fois docile et bienveillant. »
CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 522, 524 : « [
] salgo de aquel hospital de sudar catorce cargas de bubas que me echó a cuestas una mujer que escogí por mía, que non debiera » ; « o ya fuese de industria [o] acaso, sacó la señora una muy blanca mano con muy buenas sortijas ».
Sur le lien entre conte et paradigme indiciaire : GINZBURG (1994), p. 138-175.
FAIVRE (1978), p. 35 : « Le lecteur vit lhistoire du point de vue du héros. Généralement les divers épisodes ne sont pas présentés objectivement, nous ne connaissons les événements que dans la mesure où le héros les connaît ».
Sur la rhétorique illusionniste de la Vida de Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" de Tormes : IFE (1992), p. 45-83 ; RICO (1988), p. 153-180 ; RUFFINATO (2001).
Curioso, XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" p. 380, 382, 394, 398, 402, 423, 425.
LARROSA (1998), p. 271 : « una aventura es, justamente, un viaje no planeado y no trazado anticipadamente, un viaje abierto en el que puede ocurrir cualquier cosa, y en el que no se sabe dónde se va a llegar, ni siquiera si se va a llegar a alguna parte [
]. Experiencia (Erfahrung) es, justamente, lo que pasa en un viaje (Fahren), lo que acontece en un viaje [
]. La formación es un viaje abierto, un viaje que no puede ser anticipado ». Sur la poétique de lénigme chez Cervantès, voir plus généralement ALLAIGRE, PELORSON (2005), p. 15-29.
BELMONT (1999), p. 100 : « La figuration joue un très grand rôle dans le conte, qui est formé pour lessentiel dimages et de mises en scènes dramatisées ».
Ibid., p. 113. PEJU (1981), p. 25, 68, 91 (« il faut réellement VOIR [
]. Les contes occasionnent une réalisation imaginaire et non pathologique »).
Dans le Don Quichotte de 1615, le terme « experiencia » désigne à deux reprises une fiction (une expérience tromperie) dordre visuel : p. 875 (la transformation de Dulcinea) et p. 1138 (la tête enchantée).
En guise de programme poétique, lautoportrait discursif du prologue manifeste combien, dans le recueil, la « lisibilité est substituée à la visibilité », à quel point « leffet de lecture est effet de contemplation » (LAPISSE SOLA, 2005).
Voir LASPERAS (2004). Plus récemment, Christel Lapisse Sola concentre son analyse sur les « épiphanies » exemplaires et voit dans ces représentations lhéritage duvres religieuses et antiques (2005).
Voir, par exemple, DIAZ MIGOYO (1987), p. 131.
Lidée est également développée par Nicolas Correard (à paraître).
LOPEZ PINCIANO (1998), p. 97 : « Los pintores no alborotan tanto los ánimos de los hombres como los poetas ».
ERASME (1998), p. 77-81 : « Los peripatéticos [
] enseñan que las tales aficiones hemos siempre de procurar refrenarlas ; pero que no se han de desarraigar del todo, pues piensan que hay en ellas algún provecho, porque éstas no fueron dadas naturalmente por espuelas e incitamientos para la virtud. Como vemos que la ira, aunque es pasión, pero no siendo desmedida, es despertadora de la virtud de la fortaleza ; y la envidia, siendo liviana, despierta a la industria y diligencia ; y otras por semejante. »
Autoridades : « Alborotar. No pocas veces se toma por excitar y ocasionar alteración y desasosiego en el ánimo, ahora por motivo triste y fatal, ahorá por festivo y alegre : como suele acontecer cuando sucede alguna desgracia [
]; o por el contrario cuando hay algún festejo y regocijo público, o privado ».
TOLKIEN (1974, p. 183) distingue ainsi lEnchantement féerique, art qui « produit un Monde Secondaire dans lequel peuvent pénétrer tant lauteur que le spectateur, pour la satisfaction de leur sens durant quils se trouvent à lintérieur », de la Magie, qui « produit ou prétend produire un changement dans le Monde Primaire ».
Bruno Bettelheim perçoit, en effet, dans le contage féerique une volonté dinitier les jeunes aux différentes émotions quils ressentent confusément : « Ce nest quà la puberté que nous commençons à identifier nos émotions pour ce quelles sont, sans agir immédiatement selon elles, sans même en avoir envie. Les processus inconscients de lenfant ne peuvent lui sembler plus clairs quà travers des images qui sadressent directement à son inconscient. Les images évoquées par les contes de fées jouent ce rôle » (BETTELHEIM, 1999, p. 51). Voir également la thèse de Pierre Péju sur la prégnance de lémotion sur le sens dans laudition de la féerie (PEJU, 1981, p. 25, 59-60, 79).
PERRAULT (1981), p. 52 : « on [voit les enfants] dans la tristesse et dans labattement, tant que le héros ou lhéroïne de Conte sont dans le malheur, et sécrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive [
]. Ce sont des semences quon jette [qui produisent
] des mouvements de joie et de tristesse ».
Cité par GARCIA GIBERT (1997), p. 18.
Également : Correard (à paraître).
Contrairement à KREUTZ (2001, p. 124-125), le psychologue Paul Ekman a confirmé les conclusions darwiniennes après avoir rassemblé des photos dindividus exprimant six sentiments quil montra à des sujets appartenant à un grand nombre de cultures différentes, y compris aux chasseurs-cueilleurs de lâge de pierre isolés en Papouasie : « Tous reconnurent le bonheur, la tristesse, la colère XE "Colère (personnage)" , la peur XE "Peur, angoisse" , le dégoût et la surprise [
]. De plus, ces découvertes ont corroboré une autre observation de Darwin XE "Darwin, Charles" : les enfants aveugles et sourds de naissance font apparaître pratiquement toute la gamme des émotions sur leur visage » (voir PINKER, 2000, p. 388).
On trouve dans lorbite de ladmiración une réaction dont la nature est émotionnelle et que révèle la bisémie du terme espagnol « espanto ». Outre son sème de stupéfaction, le terme désigne cette « terreur » source de malaise (« inquietud y desasosiego »). Les chapitres 16-20 de Don Quichotte (1605) témoignent sur le mode parodique du trouble lectoral que pouvaient générer les romans de chevalerie. Si nous renvoyons à lanalyse de Michel Moner XE "Moner, Michel" (1993) concernant le repérage des « mécanismes de langoisse » dans ces chapitres précis, nous voudrions également faire deux remarques complémentaires. Dabord, les exemples cervantins expriment les fortes accointances entre lécriture du roman de chevalerie et la rhétorique du fantastique. Lorsque Sancho se retrouve la nuit dans lauberge de Juan Palomeque, ou dans la forêt, ses sueurs froides répondent à un imaginaire peuplé de fantômes, radicalement marqué, sinon par linvraisemblance, du moins par un au-delà et une mythologie infernale (Moner, 1988a, p. 463). Dautre part, poussé dans ses derniers retranchements, la rhétorique de ladmiración révèle son lien avec la imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" , tant au niveau perceptif (« altera los sentidos », Autoridades) quémotionnel (« perturbación del ánimo », Autoridades) : « El miedo que tienes -dijo don XE "Don, réciprocité" Quijote- te hace, Sancho, que ni veas ni oyas a derechas; porque uno de los efectos del miedo es turbar los sentidos y hacer que las cosas no parezcan lo que son » (DQ I, 18, p. 193).
Voir également Días geniales o lúdicros de Rodrigo Caro (1978b, p. 197-216), pour qui il y a un recoupement entre la conseja et la représentation de ce quil appelle la cosa mala : de son avis, le conte merveilleux est avant tout conte davertissement. Dans le même sens : PEJU (1981), p. 24-26.
BASILE (1995), p. 31 : « On dit quil était une fois le roi de Vallée Velue qui avait une fille appelée Zoza ; celle-ci, telle un nouveau Zoroastre, ou un nouvel Héraclite, ne riait jamais. Aussi son malheureux père, qui ne respirait que pour sa fille unique, ne ménageait-il pas sa peine afin de lui ôter son humeur chagrine ».
BOCCACE (1983), p. 828 : « que debajo el pretexto de los relatos hay algún significado a veces en absoluto risible, mediante el cual quiere [
] burlarse de los ancianos ».
Sur le lien physiologique entre limagination (et donc lactivité imaginaire de la lecture) et le rire : HUARTE (1989), p. 368.
SOONS (1976), p. 8 (« Desa manera -dijo el licenciado XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" -, entre vuesa merced y la señora doña Estefania, pata es la traviesa », CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 533). Sur lamalgame entre leffet comique et le dégoût, on se réfèrera aux récits folkloriques tel celui du cinquième conte du Sendebar XE "Sendebar" . La structure expiatoire de lapologue repose sur le pain succulent puis dégoûtant dont la farine avait servi de pansement à des plaies purulentes (motif N 383.2).
AVELLANEDA (1965), p. 13 : « novelas, más satíricas que ejemplares ».
BOCCACE (1983), p. 828 : « que debajo el pretexto de los relatos hay algún significado a veces en absoluto risible, mediante el cual quiere [
] agradar a las muchachas ».
Sur le sens allégorique de lironie et le devoir dinterprétation : SCHOENTJES (2001), p. 80-83, 146.
LOPEZ PINCIANO (1998), p. 492 : « digo agora que soy muy amigo de la doctrina, la cual principalmente da el épico poeta en la alegoría ».
Sur la portée sérieuse de la Tragicomedia XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" : LACARRA LANZ (2001a), p. 457-474. Sur celle de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache : CAVILLAC (1983), p. 21 ; CAVILLAC (2004), p. 177 (« Al calificar la ficción alemaniana de epopeya de sujeto humilde, Gracián no sólo daba crédito a los elogios de los primeros lectores, sino que los explicitaba resaltando la dimensión alegorizante de una "poética historia" equiparable, en el fondo, a "la agradable Ulisiada de Homero, que en el más astuto de los griegos, y sus acontecimientos, pinta al vivo la peregrinación de nuestra vida por entre Cilas y Caribdis, cíclopes y sirenas de los vicios" »). Sur la lecture humoristique de cette dernière uvre : CHEVALIER (1973).
BOCCACE (1983), p. 823-825. « En el fondo, los exegetas de aquella cuerda no se preguntaron cómo fueron los hechos, sino cómo hubieron y han de ser, pues creían firmemente en la ejemplaridad de la historia antigua » (SERES, 2005, p. 633).
Sur les vertus allégoriques du conte, souvent absentes des traités humanistes de la Renaissance, voir TODOROV (1970), p. 69-70 ; sur celles des récits mythologiques : CARVALLO (1997), p. 110-111. Plus généralement, on rappellera avec G. Calame-Griaule que lensemble de la littérature orale constitue « comme un ensemble dénigmes. Et je ne parle pas seulement des devinettes [
]. Les contes sont aussi des sortes dénigmes puisquils exposent un problème et que cest seulement à la fin du récit que lon comprend pourquoi les choses se sont passées de cette façon et quelle leçon il faut en tirer. La fin du conte est une sorte de réponse aux questions quil soulève. Non seulement aux questions immédiates que lon se pose sur la fin de lhistoire, mais à celles, profondes et symboliques, qui concernent les problèmes des relations humaines et que se posent plus ou moins consciemment toutes les sociétés » (2002, p. 42).
LOPEZ PINCIANO (1998), p. 253 : « Otra manera hay de escuridad muy artificiosa; mas ésta no es propia de la poesía, porque es común también a los libros sagrados y como alma de la letra, la cual es dicha alegoría o sentido alegórico. » Voir également le prologue des Anotaciones sobre los quince libros de Las Transformaciones de Ovidio XE "Ovide : Métamorphoses" de Pedro Sánchez de Viana (f° A3r°), cité par SERES (2005), p. 637-644.
Ibid., p. 12, puis : « Los philósophos antiguos quisieron enseñar y dieron la doctrina en fabulosa narración, como quien dora una píldora » (p. 118). Également, sur lart de la fable chez Platon XE "Platon" : PEREZ DE MOYA (1998), p. 68.
Dans une moindre mesure, CARVALLO (1997), p. 130-151 (1, § 11-13).
PEREZ DE MOYA (1995), p. 70 : « Físico o natural es sentido que declara alguna obra de naturaleza. Ejemplo: Hércules, hijo de Iúpiter (según fingimiento poético), concluidos sus trabajos vitorioso fue colocado en el cielo [
] Y según sentido físico o natural, por Hércules se entiende el Sol y por sus doce trabajos o hazañas, los doce signos del zodíaco ».
Voir MOLHO (1970), p. 64-65.
LOPEZ PINCIANO (1998), p. 218 : « La una y la otra philosophía y la poética andan juntas y tan unidas, que ninguna cosa más. Y así es menester hacer una distinción desta manera: que el poeta que guarda la imitación y verosimilitud XE "Vraisemblance" , guarda más la perfección poética; y el que, dejando ésta, va tras la alegoría guarda más la philosophía doctrina. Y así digo de Homero y de los demás que, si alguna vez por la alegoría dejaron la imitación, lo hicieron como philósophos y no como poetas, como lo hizo Esopo con otros que han escrito apólogos, cuyas narraciones son disparates y frívolas, pero las alegorías muy útiles y necessarias.
El Pinciano XE "López Pinciano, Alonso (Philosophia antigua poética)" dijo: ¿Y el que guardasse la imitación y la alegoría ?
Ugo respondió: Ésa sería miel sobre hojuelas. »
CARVALLO (1997), p. 107, 119-120.
Voir ibid., p. 104-105. On notera que, pour le poéticien, les « ficciones son en dos maneras: verisímiles y fabulosas ».
Ibid., p. 124 : « Carva.- [
] por qué causa y razón dieron los poetas en escribir sus cosas debajo de otras especies, figuras y ficciones, que parece su oficio ser obscurecer las cosas que tratan con figuras, como dice Lactancio.
Lect.- De muchas razones que para eso tuvieron, diré las que la brevedad del tiempo me permitiere. Y es la primera que usan de alguna obscuridad en sus tratados los poetas, saliendo del estilo que ordinario tienen los otros escriptores [y] siguen, porque sus obras se lean con mayor atención y cuidado de entenderse; porque de ver las cosas muy claras se engendra cierto fastidio con que se viene a perder la atención ».
Ces aspects devraient faire lobjet de deux prochaines publications.
WILLIAMSON (1990), p. 813 : « El modo en que esta verdad puede comunicarse quizás nos lo revele la palabra "misterio" en su sentido de rito o ceremonia arcana cuyo significado no se puede comprender o explicar del todo. En esta acepción un misterio es como una vía de comunicación trascendental, un hacer presente ciertas verdades no asequibles a la razón humana. Si transferimos esta idea al fenómeno literario, el "misterio" al que alude Cervantes al final del Prólogo significaría los ritos mismos de la creación literaria, la actividad creadora en sí. La habilidad y destreza del escritor, la calidad de su invención, serían lo que haría trascender una especie de verdad del autor a su lector. »
Concernant le parcours de Lucius : Romans grecs et latins (1958), p. 354-377. La vie de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" nest peut être pas étrangère dailleurs à celui quemprunte Lucius, dans le onzième et dernier livre de lÂne dor : après lexpérience de la rencontre (doña Estefanía), puis celle de lascèse (hôpital), cest finalement en rêve que Campuzano, comme Lucius, reçoit une ultime révélation.
Sur ce mélange dans les paraboles évangéliques : RICUR (2001), p. 208-252.
PAVEL (2003), p. 70 (oubli du devoir, déloyauté, lenteur desprit, etc.). Voir notamment le texte au titre significatif de Conte du graal et, pour lEspagne, le Libro del Caballero Zifar.
BUTOR (1960), p. 66 : « Cette inégalité entre rois et bergers concerne la société des adultes ou les relations des familles entre elles. À lintérieur de la famille, dans la société des enfants, des frères et des surs, nous allons trouver une inégalité homologue, celle entre les aînés et les cadets. Le conte de fées va lamplifier, la peindre en noir et blanc, la rendre plus visible encore, et la renverser. Poucet nest pas seulement le fils du plus pauvre des bûcherons qui réussit à devenir un grand prince, il est aussi le dernier de sept frères, le méprisé, le tout petit, grand comme le pouce, qui finit par être le sauveur de toute la famille. »
À travers ces personnages non prometteurs et ces petits voleurs, le conte merveilleux et Cervantès lui-même pourraient bien traduire la force du mécanisme de résilience chez lhomme. Le résilient est effectivement une personne qui vit un parcours initiatique (CYRULNIK, 2004, p. 11-28 ; lauteur emprunte dailleurs au conte littéraire dAnderson lidée du « vilain petit canard » finalement métamorphosé en cygne). Sur le cas des jeunes délinquants : ibid., p. 153.
Voir également le personnage de Cimone dans le Décaméron XE "Boccace, Jean : Décaméron" (V, 1) : BOCCACE (1994), p. 414-425.
DQ I, 25, p. 285 : « píntola en mi imaginación como la deseo ».
GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 93 : « En este mi bajo cobre,/ siendo honestidad su esmalte,/no hay buen deseo que falte/ ni riqueza que no sobre ». IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 399 (« ella no [...] entiende en otra cosa que en [...] ser guarda de la plata labrada »), p. 425 (« candelero de plata », « las llaves de la plata »).
On peut même penser que lambivalence des « caballeros pícaros » de Rincón XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , Cortado, Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" et Avendaño sert autant linvestissement lectoral des nobles que de ceux qui ne le sont pas.
Voir le commentaire de Paul Scarron dans son Roman comique : « les Espagnols avoient le secret de faire de petites histoires, quils appellent nouvelles, qui sont bien plus à notre usage et plus selon la portée de lhumanité que ces Héros imaginaires de lantiquité qui sont quelquefois incommodes à forces destre trop honnestes gens » (cité par LASPERAS, 2004, p. 200).
Sur ce type de comportements coupables mais pardonnables, voir TOLKIEN (1974), p. 196-197.
Voir GARCIA GIBERT (1997), p. 260-262, 281.
BERNE (1999), p. 146 : « À partir de ses conversations, de ses lectures, et de ce quil voit autour de lui, [ladolescent] remplace les héros mythiques ou magiques de son protocole scénarique par des personnages plus accessibles, plus vrais, vivants ou morts, dont il puisse se faire lémule ».
Sur cet aspect dans les vies de saints : DARNIS (2005b).
BETTELHEIM (1976) : « Les personnages de contes de fées ne sont pas ambivalents ; ils ne sont pas à la fois bons et méchants, comme nous le sommes tous dans la réalité [
]. Ce contraste des personnages permet à lenfant de comprendre facilement les différences, ce quil serait incapable de faire aussi facilement si les protagonistes, comme dans la vie réelle, se présentaient avec toute leur complexité » (p. 21-22) ; « les personnages sont ou bien la férocité incarnée, ou la bienveillance la plus désintéressée [
]. Chaque personnage est unidimensionnel, ce qui permet à lenfant de comprendre facilement ses actions et ses réactions. Grâce à des images simples et directes, le conte de fées aide XE "Aide, Auxiliaire" lenfant à mettre de lordre dans ses sentiments complexes et ambivalents qui, ainsi, se classent deux-mêmes » (p. 118).
Sur cet aspect dans la tragédie, voir le cas de Penthée (Les bacchantes) qui, une fois touchée par la folie, révèle sa lubricité secrète : EURIPIDE (1962), p. 1248-1262.
ROBERT (1976), p. 18 : « Tout masqué quil est par les symboles et les images, il parle cependant un langage plus direct que le mythe ou la fable, par exemple, et les enfants le savent dinstinct, qui y croient dans la mesure même où ils y trouvent ce qui les intéresse le plus au monde : une image identifiable deux-mêmes, de leur famille, de leurs parents. Cest là sans doute lun des secrets du conte, et lexplication de sa durée : il parle uniquement de la famille humaine, il se meut exclusivement dans cet univers restreint qui, pour lhomme, se confond longtemps avec le monde lui-même, quand il ne le remplace pas tout à fait. Le "royaume" du conte, en effet, nest pas autre chose que lunivers familial bien clos et bien délimité où se joue le drame premier de lhomme. » Également : MELETINSKI (2001), p. 249 : « El proceso de secularización constituye, pues, el principal estímulo para la transformación del mito en cuento [
]. De los mitos totémicos se elimina la información sagrada referente a los itinerarios míticos de los antepasados totémicos, mientras que se centra más la atención sobre las relaciones familiares, sobre pleitos y duelos de los antepasados, sobre toda clase de aventuras ». Plus de détails dans GOROG-KARADY (1994).
La seconde mère, littéralement, est celle qui, avec les années, remplace la première (GRIMM, 1976, p. 144).
Avec lucidité, Yvonne Verdier avait analysé le conte du Petit chaperon rouge dans cette perspective : « En effet, le conte met en évidence le fait que les femmes se transmettent entre elles la faculté toute physique de procréer, cependant que le caractère radical de cette transmission met au jour laspect conflictuel -rivalité qui va jusquà lélimination physique- des relations des femmes entre elles sur ce point. Classées par rapport à la maturité de leur corps, les femmes se retrouveraient divisées et inégales. Peut-être pourrait-on voir là la source principale de la violence de leurs conflits ? Nombre de contes développent cet aspect éliminatoire des relations entre femmes, que ce soit entre femmes de la même génération (on pense au thème de la "fiancée substituée") ou entre femmes de générations différentes : mère et fille, belle-mère et belle-fille, grand-mère et petite-fille, vieilles et jeunes » (VERDIER, 1995, p. 195). Également : VERDIER (1979), p. 319-323.
Baños Vallejo (à paraître).
DUEÑAS (1998), p. 23 : « Assí este libro es dicho Espejo: porque ansí como el espejo sirve de dos cosas, de quitar y de poner, de quitar manzilas y de poner nuevos matices y colores; ansí mirándose en este libro se quiten las manzillas de los vicios y peccados y si -lo que Dios no quiera- con la tribulación viniere alguna impaciencia o espíritu de desfallecer en la esperanza se aparte y quite y se pongan en el ánima nuevos matices y colores de virtudes ».
Sur limportance du schème initiatique et de la découverte du monde à lâge classique, notamment chez les moralistes : DELF (1993), p. 55-63.
Lexistence dune « mafia » criminelle est évoquée dans la miscellanée de Luis Zapata, que cite MARQUEZ VILLANUEVA (1973), p. 110.
CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 555 : « vine a entender lo que pienso que deben de creer todos: que todos aquellos libros son cosas soñadas y bien escritas para entretenimiento de los ociosos, y no verdad alguna; que, a serlo, entre mis pastores hubiera alguna reliquia de aquella felicísima vida, y de aquellos amenos prados, espaciosas selvas, sagrados montes, hermosos jardines, arroyos claros y cristalinas fuentes, y de aquellos tan honestos cuanto bien declarados requiebros, y de aquel desmayarse aquí el pastor, allí la pastora, acullá resonar la zampoña del uno, acá el caramillo del otro. »
« [La] vie des bergers et des bergères aux champs et la liberté XE "Liberté (en amour)" relative des murs pendant cette période de lenfance et de ladolescence ont été idéalisées dès lAntiquité par Théocrite, Virgile, Longus, qui en ont fait le sujet dun genre littéraire, lequel réapparaît vers la fin du Moyen Âge [
]. Dans la littérature supérieure, ou plutôt dans les milieux aristocratiques et grands-bourgeois, cette veine a été exploitée aux XVIe-XVIIIe siècles [
]. Nous sommes loin ici, non seulement du folklore comme tel, mais aussi des conditions réelles de la vie des bergers et des bergères, vie pénible dans la pluie, la brume et le vent, au cours dheures monotones et, jusque vers le milieu du XIXe siècle, gâtée par la crainte des loups » (Van Gennep, 1998, p. 178-179).
Voir la laideur de Riquet à la Houppe ou celle de la Bête. Également : BUTOR (1964). Sur le lien entre la structure tragique et la disparition de lapparence : Ricur XE "Ricur, Paul" , 1994, p. 207. Voir également le rapprochement que CASTRO (1972, p. 88) et FORCIONE (1984, p. 156) établissent avec les Sileni Alcibiadis dErasme.
Nous remercions Nicolas Correard, doctorant en littérature comparée, qui a bien voulu nous faire parvenir une ébauche de son intervention au séminaire sur lexemplarité cervantine. Son approche nous paraît fondamentale et confirme notre point de vue. Analysant le début de Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , il fait remarquer que la situation qui place le frère et la sur dans lobscurité sert la lecture éthique : « Cervantès attire lattention sur la réaction de don XE "Don, réciprocité" Rafael : dans un premier temps mu par une compassion sans borne pour linconnue [...], il reste stupéfait lorsque sa sur lui révèle son identité et demande à mourir, pour satisfaire le code de lhonneur. Don Rafael reste fidèle à son impression première, qui lemporte sur son désir de vengeance [...] si le montage de la scène nous plonge dans lempathie pour cette inconnue, cest moins pour nous inquiéter avec les qualités occultes du féminin que pour nous en faire partager lexpérience. La construction perspectiviste neutralise le préjugé du lecteur ». Doù lidée forte de N. Correard : « Et si Cervantès exaltait avant tout le pouvoir du récit, qui produit une véritable conversion morale en créant les conditions dune découverte intersubjective, dun échange dexpérience ? » (À paraître).
ELIADE (1959), p. 47-48. Sur ce type dexemplarité au Moyen Âge : MANCINI (2003), p. 159-162.
Ce schéma existe également avec un personnage unique qui échoue lors des premières épreuves, mais réussit la dernière.
Voir LARIOSTE (2003b), p. 369.
Voir VIVES (1995), p. 323 : « Platón XE "Platon" manda que las madres, o las que crían, no se pongan a cada paso a contar a los niños hablillas de viejas, es a saber, vanas y sin algún propósito ».
RUIZ RAMÓN (2000), p. 210 : « En la comedia los ojos/ ¿no se deleitan y ven/ mil cosas que hacen que estén olvidados tus enojos [
]? Para el alegre, ¿no hay risa ?/ Para el triste, ¿no hay tristeza? » Voir également PIC DE LA MIRANDOLE (2005), p. 57 : « si quelquun est trop triste, on doit le soigner en linclinant à la gaité, sil est trop gai, en linclinant à la tristesse ».
MENAGER (1995), BAYLE (2004), p. 176 (sur lécrivain comme médecin). Voir en particulier BEMBO (1990), p. 170-171 (« ¡Ay, cuán amargas son las ausencias, durante las cuales nunca en el enamorado se ve risa, ninguna fiesta le toca y ningún pasatiempo! Antes, estando siempre con el pensamiento fijo en su amada, como el que de continuo tiene los ojos vueltos al norte, pasa aquella fortuna de su vida, dudos, sin falta de su estado y siempre como un río de amargas lágrimas en derredor de él, con triste corazón y con la boca llena de dolorosos suspiros, está de continuo con el alma adonde con el cuerpo no puede, y no ve cosa, como quiera que pocas mira, que no le sea materia de amargos lloros ») et HEBREO (1993), p. 322 (« Entretanto, procura distraerte y acuérdate de la promesa »).
Voir la défense de cet axe dans DIEZ TABOADA (1979-1980, p. 101), qui met en relation le desatino, propre aux NE et le donaire, deux qualités littéraires exprimées dans VP : « Yo he abierto en mis Novelas un camino/ por do la lengua castellana puede/ mostrar con propiedad un desatino » (p. 82, IV, v. 25-27) ; « ¿Cómo pueda agradar un desatino,/ si no es que de propósito se hace,/ mostrándole el donaire su camino? » (p. 119, VI, v. 58-60).
CASTIGLIONE (1991), p. 166 : « Tout ce qui donc provoque le rire réjouit lesprit, donne du plaisir, et ne permet pas quà cet instant lhomme se souvienne des ennuyeuses fâcheries dont notre vie est pleine. »
HUARTE (2000), p. 367-368 : « La causa de la risa no es otra, a mi parecer, más que una aprobación que hace la imaginativa XE "Imaginative (imaginativa)" viendo y oyendo algún hecho o dicho que cuadra muy bien ».
Voir également ces mots de Dorotea XE "Dorotea, Fernando" et du curé Pero Pérez :
« Harto reposo será para mí -dijo Dorotea XE "Dorotea, Fernando" - entretener el tiempo oyendo algún cuento, pues aún no tengo el espíritu tan sosegado que me conceda dormir cuando fuera razón » (DQ I, 32, p. 375).
« Y no sería bastante disculpa desto decir que el principal intento que las repúblicas bien ordenadas tienen permitiendo que se hagan públicas comedias es para entretener la comunidad con alguna honesta recreación y divertirla a veces de los malos humores que suele engendrar la ociosidad » (DQ I, 48, p. 554-555).
Les symboles, explique lanthropologue Victor Turner, constituent des « formules évocatoires » destinées à « susciter, canaliser, domestiquer de puissantes émotions telles que la haine, la crainte, laffection et la douleur » (1990, p. 47).
RICUR (1988), p. 195 : « Chez les Grecs, les poètes tragiques et les orateurs attiques sont les témoins dune reviviscence des représentations et des pratiques cathartiques relatives à la souillure [
] le monde de la souillure [
] fournit le modèle imaginatif sur lequel sont construites les idées fondamentales de purification philosophique » ; BURKERT (1998), p. 23 : « on sacrifie un bouc : parce que ses facultés déclinent ».
LA FONTAINE (1987), p. 194-201 : « Cada ritual conlleva la purificación de los iniciandos, ya sea haciendo manar sangre, ya lavándolos en el mar [
A veces] los muchachos deben morder unas raíces acres que llevarán la sangre a la lengua. Los ayudantes colocan a cada muchacho con las piernas separadas, con la cabeza sobre las llamas y la lengua fuera. Entonces el especialista recorre la hilera, frotando las lenguas con hojas hasta que la sangre gotea constantemente en el fuego [
]. Después los participantes van a la choza de aislamiento para quitarse la contaminación ».
Pour Mircea Eliade (1959, p. 86), « les émotions fortes, la peur XE "Peur, angoisse" , la terreur [
] doivent être considérées comme autant de tortures initiatiques » ; également LA FONTAINE (1987), p. 144. Sur les vertus de la souffrance et de lépreuve du point de vue psycho-physiologique (besoin dépreuves, sentiment de victoire), voir CYRULNIC (2005), p. 93, 128-129.
Concernant linitiation par la représentation de la faute (structure tragique), on se reportera aux réflexions de B. Cyrulnik, qui estime que, contrairement à la pratique actuelle du reproche à autrui, la culture ancienne de la faute permet le dépassement de lêtre : « il ny a pas si longtemps, quand un enfant gémissait, cest à lui quon reprochait de ne pas être un homme, et cest lui qui avait honte. Hier, la douleur prouvait la faiblesse du blessé, aujourdhui, elle révèle lincompétence du technicien » (2004, p. 36-39).
Sur le rapprochement entre le roman dHéliodore et le conte merveilleux : PAVEL (2003), p. 64.
Sur le jeu de la Fortune dans Les Ethiopiques : Roman grecs et latins (1958), p. 630-632, 666.
Voir, dans le même sens, le prologue des Anotaciones sobre los quince libros de Las Transformaciones de Ovidio XE "Ovide : Métamorphoses" de Pedro Sánchez de Viana (f° A3r°), cité par SERES (2005), p. 644 : « otras [fábulas] declaran la inconstancia de la Fortuna y nos instruyen y enseñan cómo debemos con buen ánimo y semblante sufrir sus reveses, como la de Apolo, que vino a ser vaquero de Admeto ».
AL : « no habiéndote quitado la mala suerte las esperanzas de verte libre, y, con todo esto, verte rendido a dar miserables muestras de tu desventura » (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" 111) ; « la suerte, aún no contenta de haberme puesto en tan encogido estrecho, ordenó de acabar con todo, quitándome las esperanzas de todo mi remedio » (p. 122) ; « Ordenó la suerte, para mayor mal mío, que la fuerza estuviese sin capitán, que pocos días había que era muerto, y en la fuerza no había sino veinte soldados » (p. 143).
RC : « la corta suerte me tiene arrinconado » (p. 165) ; « Todo es malo [
] nuestra suerte ha querido que entremos en esta cofradía » (p. 181).
EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 242 : « Mas en aquel breve tiempo, donde él pensaba que la nave de su buena fortuna corría con próspero viento hacia el deseado puerto, la contraria suerte levantó en su mar tal tormenta, que mil veces temió anegarle ».
Celoso : « Desdichado de mí, y a qué tristes términos me ha traído mi fortuna! » (p. 364).
DD : « aún no había cerrado la fortuna de todo en todo las puertas a su remedio » (p. 452) ; « la suerte suya había salido azar con el mal encuentro de los bandoleros, que le llevaban una buena cantidad de dineros, y tales vestidos, que no se compraran tan buenos con trescientos escudos » (p. 455) ; « mi corta suerte me ha traído a término, como vos decís, que creo que será el postrero de mi vida » (p. 471).
CP : « si la contraria suerte no me hubiera perseguido » (p. 558) ; « cuando de la suerte desdichada y calamitosa, sin pensarlo y de improviso, se sale a gozar de otra suerte próspera, venturosa y alegre, y de allí a poco se vuelve a padecer la suerte primera y a los primeros trabajos y desdichas, es un dolor tan riguroso que si no acaba la vida, es por atormentarla más viviendo » (p. 565).
Soulignons que lunivers culturel dans lequel baignent les lecteurs espagnols voit dans la souffrance un bien spirituel. La religion du dieu incarné et crucifié en a fait le centre de ses représentations iconiques. Pour lhistorien des religions, M. Eliade (1969, p. 112), la spécificité du christianisme, « au regard de lancienne morale méditerranéenne, a été de valoriser la souffrance ».
LAPISSE (2004), p. 336 (« le vent doux apparaît incongru dans lhorizon dattente du lecteur »).
Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 328-329 : « sacaba de la cuenta que a sí mismo se iba tomando una firme resolución de mudar manera de vida, y de tener otro estilo en guardar la hacienda que Dios fuese servido de darle, y de proceder con más recato que hasta allí con las mujeres » ; « Habíase muerto en él la gana de volver al inquieto trato de las mercancías, y parecíale que, conforme a los años que tenía, le sobraban dineros para pasar la vida, y quisiera pasarla en su tierra y dar en ella su hacienda a tributo, pasando en ella los años de su vejez en quietud y sosiego, dando a Dios lo que podía, pues había dado al mundo más de lo que debía ».
Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" p. 330 : « Por otra parte, consideraba que la estrecheza de su patria era mucha y la gente muy pobre, y que el irse a vivir a ella era ponerse por blanco de todas las importunidades que los pobres suelen dar al rico que tienen por vecino, y más cuando no hay otro en el lugar a quien acudir con sus miserias. Quisiera tener a quien dejar sus bienes después de sus días, y con este deseo tomaba el pulso a su fortaleza, y parecíale que aún podía llevar la carga del matrimonio ». Voir Les Mille et Une Nuits IV (2001), p. 458.
Cette poétique peut être le fruit de ce quAntonio Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" analyse comme une philosophie de la liberté XE "Liberté (en amour)" (REY HAZAS, 2005a, p. 176-202). La perspective initiatique se configurerait en opposition avec le pessimisme du narrateur de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache (« No se espere mejor tiempo ni se piense que lo fue el pasado. Todo ha sido, es y será una misma causa. El primero padre fue alevoso ; la primera madre, mentirosa; el primero hijo, ladrón y fratricida », ALEMAN, 1994a, p. 377). A. Rey donne les exemples de lamour et du mariage XE "Mariage" , qui, dans les Nouvelles, finissent par vaincre les obstacles familiaux et sociaux (p. 190) et de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , qui, malgré sa possible filiation diabolique, reste « fils de ses uvres » (p. 192-199).
Sur lespoir dans le conte merveilleux, voir BETTELHEIM (1999), p. 19-20 : « Tel est exactement le message que les contes de fées, de mille manières différentes livrent à lenfant : que la lutte contre les graves difficultés de la vie est inévitable et fait partie intrinsèque de lexistence humaine, mais que si, au lieu de se dérober, on affronte fermement les épreuves inattendues et souvent injustes, on vient à bout de tous les obstacles et on finit par remporter la victoire ».
PEJU (1981), p. 158 : « Dans le cur de chacun, cet amour de la fée est lattente éperdue de lAutre, lorsquil ny a pourtant plus rien ni personne à attendre [
], personne ne croit vraiment à la réalité des fées, mais on peut céder avec plus ou moins de naturel ou dabandon au désir momentané quelles existent. La fée apparaît en silence, au point le plus banal de la vie, à la minute la plus sombre et la plus pétrifiée. Elle survient comme porteuse de chance. »
Dans le même ordre didées, on consultera létude de TURNER (1990) sur les enjeux de la liminarité (p. 95-128).
Sur le rapport au conte merveilleux et à la subversion chez Cervantès, voir linterprétation de M. Molho dans ses Raíces folklóricas : MOLHO (1976), p. 332-335.
Le lien entre le conte merveilleux et le mythe chrétien est précisé par N. FRYE (1990), p. 233-234.
À la fin de la nouvelle, léquation qui associait dans la prophétie XE "Prophétie (de la Camacha)" le chien aux humbles XE "Humilité" est corroborée : « Y has de considerar que nunca el consejo del pobre, por bueno que sea, fue admitido, ni el pobre humilde ha de tener presumpción de aconsejar a los grandes y a los que piensan que se lo saben todo » (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 622).
LA FONTAINE (1987), p. 149. Également, p. 129-130 : « los iniciandos no sólo deben adoptar la misma posición acuclillada que en la iniciación preliminar sino que además han de mantenerla cuatro días, tiempo durante el cual actúan como pájaros inexpertos: son alimentados por sus padrinos y han de utilizar gritos como los de los pájaros para comunicar sus necesidades. Además, a modo de preliminar de los ritos conjuntos, son transportados fuera de los Kivas como si fuesen niños, cargados a hombros de sus padrinos ».
Sur limportance relative des parents dans la construction de la personnalité de lenfant et de ladulte : HARRIS (1998). Sur labsence de la mère ou du père : p. 238-261 et 468-476.
Sur le lien à la famille dans la phase qui précède linitiation : ELIADE (1957), p. 242.
Sur lenlèvement dans le rite : LA FONTAINE (1987), p. 140 ; sur ce motif dans le conte : PROPP (1983), p. 54-56.
Sur linitiation comme rite de maturité : LA FONTAINE (1987), p. 143.
Voir le conte-type 480 de La bonne et la mauvaise fille analysé par Calame-Griaule (2002), p. 54-55.
PARKER (1986), p. 143 : « la belleza [de Costanza] evoca en el hombre los valores que constituyen la civilización ».
Également : VAN GENNEP (1981), p. 112-114 et LA FONTAINE (1987), p. 126.
Cette thèse est défendue par Olivier Piffault à propos du conte merveilleux (PIFFAULT, 2001, p. 390).
On ne confondra pas la période de construction culturelle et subjective de la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" masculine ou féminine appelée sexualisation, de la sexuation, qui définit la différenciation morphologique en organismes mâles ou femelles.
Cité par BADINTER (1992), p. 111.
Sur la socialisation sexuée dans les « contes de Perrault XE "Perrault, Charles" » : ZIPES (1986), p. 39-62.
ELIADE (1959), p. 97-101 : « les initiations des jeunes filles sont individuelles. Ce dernier trait a eu des conséquences importantes. Il tient évidemment au fait que linitiation féminine débute avec la première menstruation. Ce symptôme physiologique, signe de la maturité sexuelle, commande une rupture : larrachement de la jeune fille à son monde familier. Elle est immédiatement isolée, séparée de la communauté -ce qui nous rappelle la séparation du garçon davec la mère et sa ségrégation. Chez lun comme chez lautre sexe, linitiation souvre par une rupture. Seulement, il existe cette différence que, chez les filles, la ségrégation suit immédiatement la première menstruation, elle est donc individuelle ».
À ce sujet : BADINTER (1992), p. 97-102, 140 ; HARRIS (1998), p. 276-280.
Sur les traces anthropologiques et contiques de ce motif : ELIADE (1957), p. 245-246 ; LEWIS-WILLIAMS (2003), p. 200 ; HOCART (2005), p. 94 ; PROPP (1983), p. 295 : « Le combat XE "Combat" avec le dragon existe sous une forme développée dans toutes les religions dEtat de lAntiquité [
]. En revanche, ce motif est inexistant chez les peuples qui nont pas atteint le stade de lEtat. »
VERDIER (1979), p. 335-347 : « On le dit avec véhémence à Minot, comme un constat fondamental et lourd de conséquences, une femme peut tout faire sans que son sexe soit remis en question. Même la chasse nest pas un domaine entièrement réservé [
]. On rétorquera quune femme ne peut faire cet enfant sans [lhomme], or justement, à suivre lhistoire des théories médicales sur la physiologie de la conception, on saperçoit quon a pu en douter ».
Sur lhéroïsme féminin dans la tradition hispanique, on trouvera un intéressant travail comparatif sur les motifs du travestissement et de la pilosité féminines dans larticle de François Delpech (DELPECH, 1998, p. 131-164).
PROPP (1983), p. 297 : « linitié devait traverser une construction ayant la forme dun animal monstrueux. Dans les régions où les constructions existaient déjà, cest une maison ou une hutte qui figurait lanimal monstrueux. Linitié était censé être avalé, digéré, et recraché homme nouveau ».
Dans le même sens : LA FONTAINE (1987), p. 133 et 150.
Également LA FONTAINE (1987), p. 274-275. La logique sociale du tutorat initiatique est justifiée par le danger que représente le groupe dadolescents pour les adultes : HARRIS (1998), p. 424-428. Sur le lien entre la souffrance et la connaissance dans les récits à structure tragique : Ricur XE "Ricur, Paul" (1994), p. 188-209.
REUTER (1997), p. 74-79 : « lissue fatale est posée comme inéluctable ».
Sur le motif de la soumission dans le conte : MELETINSKI (1970), p. 133 ; GREIMAS (1986), p. 200.
Un parallèle pourrait être tracé de ce point de vue entre Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" , Alonso Quijano et le chevalier errant. J. B. Avalle-Arce indique que le désir du licencié de Verre de rompre les attaches qui le lient à ses parents (« -Desa manera -dijo uno de los caballeros-, no es por falta de memoria habérsete olvidado el nombre de tu patria. -Sea por lo que fuere -respondió el muchacho-; que ni el della ni del de mis padres sabrá ninguno hasta que yo pueda honrarlos a ellos y a ella. », LV, p. 266) correspond à un souhait propre à ceux qui, comme don XE "Don, réciprocité" Quichotte, prennent lexistence chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" pour un idéal de vie (CERVANTES, 1982b, p. 103). Sur l« enfant bâtard » du mythe : ROBERT (1972), p. 81-103.
ESCHYLE (1982), p. 400 (« Il est bon dapprendre à être sage à lécole de la douleur » -Les Euménides-). Sur la logique dintimidation des récits de vengeance : DALY, WILSON (2003), p. 253. Pour lexplication sociologique de la souillure, voir DOUGLAS (2001), p. 147 : « 3. Lorsquune action jugée mauvaise ne provoque pas dindignation morale, les croyances dans les conséquences néfastes dune souillure peuvent avoir pour effets daggraver le sérieux de loffense, et ainsi de rallier lopinion publique du côté du droit. 4. Lorsque lindignation morale nest pas renforcée par des sanctions pratiques, les croyances sur la souillure peuvent faire hésiter les gens de mauvaise intention ». Pour une interprétion éthologique de linstinct de vengeance, voir WAAL (1997), p. 237-238 : « Pagando con la misma moneda [los monos, los simios, los humanos y muchos otros animales] hemos convertido el uso de la fuerza en parte de solución del problema del uso de la fuerza [
]. Mediante las amenazas y las intimidaciones, se señala el interés por la comida y por los compañeros, se defiende o vigila los derechos de prioridad (lo que a la larga contribuye a reducir los conflictos), o se previene el daño físico a los pequeños y a los débiles conteniendo el acoso a los demás. A través de estas funciones reguladoras se crea un orden cuya complejidad supera ampliamente la de otros animales, como las manadas de los bovinos de pastores, que se caracterizan por su escasa competencia debido a la distribución equitativa de los recursos ».
Voir la conclusion de CACHO BLECUA (1979), p. 410-411 : « Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" en su mínima evolución como amante se adapta a los diversos contextos. No es un personaje totalmente estático, sin ningún progreso en su actuación, pero está determinado por su genealogía, como sucede de forma inversa en el Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" [
]. Éticamente [las aventuras insertas] corroboran la perfección del protagonista. » De façon plus générale, on citera les réflexions de BAKHTINE (1978), p. 239-260 : dans le roman daventure comme Les Éthiopiques ou Amadís de Gaula, « il y a un pur hiatus entre deux moments du temps biographique, qui ne laisse aucune trace dans la vie ou le caractère des héros. Tous les événements qui comblent ce hiatus, ne sont quune déviation du cours normal de la vie, sans la durée réelle des compléments dune biographie normale [
]. Dans ce temps, rien ne change : le monde reste le même, lexistence biographique des héros ne change pas davantage. Leurs sentiments demeurent immuables. Les gens ne vieillissent même pas. Ce temps vide ne laisse aucune trace ; aucun indice nen subsiste [
]. Maintenant que nous voyons de façon plus claire le caractère particulier du roman grec, nous pouvons poser la question de limage de lhomme quil renferme [
]. Il est clair que dans ce temps-là, lhomme ne peut quêtre absolument passif et absolument immuable. Nous lavons dit : les choses lui arrivent. Démuni de toute initiative, il est le sujet uniquement physique de laction. »
Sur François Rabelais : BAKHTINE (1970) ; sur lEspagne du Siècle dor : CASTRO (1980), p. 159-212 ; sur Cervantès : REDONDO (1997), MONER (1989).
Voir, également, LA FONTAINE (1987), p. 165 et, surtout, HOCART (1985), pour qui la « finalité du rite » est dassurer la vie et la survie (p. 64-73).
Voir FABRE, FABRE-VASSAS (1995), p. 15.
Le conte figure dans AFANASSIEV (1992b), p. 17-19.
Voir CASALDUERO (1973), p. 120-127 ; PERCAS DE PONSETI (1975), p. 220-222.
Axe concernant le vrai et le faux. Lhéroïsme féerique se définit par rapport à des critères de « vérité » puisque le personnage principal soppose au « faux » héros : la fin de lhistoire démasque ce dernier et reconnaît dans le protagoniste le « vrai » héros (HAMON, 1984, p. 46).
Voir COUTURIER (1995).
FOUCAULT (1994), p. 798 : « le nom dauteur fonctionne pour caractériser un certain mode dêtre du discours : le fait, pour un discours, davoir un nom dauteur [
] indique que ce discours nest pas une parole quotidienne, indifférente, une parole qui sen va, qui flotte et passe, une parole immédiatement consommable, mais quil sagit dune parole qui doit être reçue sur un certain mode et qui doit, dans une culture donnée, recevoir un certain statut. »
Sur le désir et la préférence des lecteurs pour les rétributions positives : JOSE, BREWER (1984), p. 915-916.
Gómez Redondo (à paraître).
Voir ECO (1992), p. 29.
JOUVE (2001), p. 89.
Voir également lintroduction à CERVANTES (1997c), p. XXV : « Es suficiente recordar que el anónimo continuador del Lazarillo XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" de Tormes (Amberes, 1555) transforma al pícaro en atún, lo casa con una hembra de la especie y le hace participar en la guerra de los atunes. Sin olvidar que el Lazarillo original (1554) basa su composición autobiográfica en el mismo Asno de oro cuya traducción al castellano en 1513 por Diego López de Cortegana gozó de una amplia difusión, pues se reeditó en 1525, 1536, 1539, 1543, 1551, y, tras su inclusión en el índice de Valdés, aunque expurgada, todavía siguió publicándose ». Sur les NE, voir les multiples correspondances entre le Coloquio et lÂne dor signalées par CARRASCO (1995), SESE SANZ (1997) et RILEY (2001), p. 239-253.
BAKHTINE (1970), p. 158-169 :
« les péripéties et les fantasmagories les plus débridées, les plus audacieuses, sont intérieurement motivées et justifiées par un but purement idéel et philosophique : celui de créer une situation exceptionnelle, pour provoquer et mettre à lépreuve lidée philosophique (la vérité), incarnée par le sage qui cherche [...] (Diogène, par exemple, se vend sur une place de marché ; cest dans des situations exceptionnelles que se trouve lâne Lucius [...]) » ;
la « fantasmagorie et le symbolisme (parfois mystique) se combinent souvent dans la ménippée avec un naturalisme des bas-fonds outrancier et grossier (de notre point de vue). Les aventures de lidée sur la terre se déroulent sur les grands chemins, dans les lupanars, les repaires de brigands XE "Vol" ».
Voir également la seconde phase du Coloquio : « En efecto, los episodios que siguen al de la hechicera difieren de los que preceden y en algo muy importante : en la actitud de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" . Mientras que Berganza intervenía antes en los acontecimientos y con una actividad siempre creciente, ahora se mantiene aparte, sólo observa y juzga » (BELIC, 1969, p. 71).
EL SAFFAR (1974), p. 37-38 : « Chez Monipodio XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" , la médiation des deux garçons est soigneusement entretenue. Le narrateur fait comprendre à ses lecteurs que tout ce quils voient passe dabord par les yeux des deux personnages principaux » (nous traduisons).
Sur la capacité auditive du pícaro : p. 207 (« Como se habían quedado en el patio, Rinconete XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" y Cortadillo pudieron oír toda la plática que pasó Monipodio con el caballero recién venido »).
On peut se référer aux étonnantes pièces dAmadís de Gaula qui laissent voir, depuis lintérieur, lextérieur par transparence (2001, p. 674, 912).
CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 544 : « desde que tuve fuerzas para roer un hueso tuve deseo de hablar, para decir cosas que depositaba en la memoria; y allí, de antiguas y muchas, o se enmohecían o se me olvidaban. Empero, ahora, que tan sin pensarlo me veo enriquecido deste divino don XE "Don, réciprocité" de la habla, pienso gozarle y aprovecharme dél lo más que pudiere, dándome priesa a decir todo aquello que se me acordare, aunque sea atropellada y confusamente, porque no sé cuándo me volverán a pedir este bien, que por prestado tengo. »
Voir YNDURAIN (1966).
On remarquera, néanmoins, quà linstar de la troisième nouvelle, lenfilade de scènes représente environ les deux tiers XE "Aide, Auxiliaire" de la narration.
Molho (1970), p. 20 : « La série aperturale [
] met en uvre quatre espèces sociales signifiées sous quatre personnages (ou groupes de personnages), à savoir : un boucher, des bergers, un marchand et un sergent, dont un trait commun est quils apparaissent, aux yeux du chien, comme des êtres néfastes que la collectivité accueille et inclut en elle en dépit de leur caractère essentiellement négatif ».
Ibid. : « À cette série première soppose celle, portée par lensemble conclusif [
], celle des êtres exclus, que la collectivité rejette hors delle-même, et qui se voient dès lors condamnés à vivre en elle au titre de corps étrangers quasiment imperméables au commerce de leurs concitoyens : ce sont les gitans, constitués en tribus fermées, les Morisques, quon sapprête à expulser, les comédiens quon met au ban en raison de leurs murs cyniques et dissolues, et enfin les insensés quon interne à lhôpital. »
La propre expérience de Cervantès (1593), dont on empêcha, puis accepta, lintégration au sein de la « cofradía del Sacramento » (ALVAR EZQUERRA, 2004, p. 265), aurait-elle pu jouer dans la rédaction de la nouvelle ?
Concernant ces deux derniers points, on ne peut oublier non plus le personnage de Diego Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" , qui tisse au sein de la IF un parcours en partie construit sur le chronotope de la route :
sur la soif dindépendance : « Trece años, o poco más, tendría Carriazo XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" cuando, llevado de una inclinación picaresca, sin forzarle a ello algún mal tratamiento que sus padres le hiciesen, sólo por su gusto y antojo, se desgarró, como dicen los muchachos, de casa de sus padres, y se fue por ese mundo adelante, tan contento de la vida libre, que, en la mitad de las incomodidades y miserias que trae consigo, no echaba menos la abundancia de la casa de su padre, ni el andar a pie le cansaba, ni el frío le ofendía, ni el calor le enfadaba » (p. 372) ;
sur le goût pour lespièglerie, voir lépisode de la queue de lâne (p. 418-423).
Sur la lecture des personnages déguisés par les jeunes : SORIANO (2002), p. 317-326.
Sur le rapprochement avec Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" de Alfarache : AMEZUA Y MAYO (1982b), p. 196 (« el apotegma cumple entonces el fin corrector, moralizador y ejemplar de toda novela de entonces, y, en especial, [de Guzmán de Alfarache, donde] hay un sentido acre y pesimista de la vida »).
BELIC (1969), p. 74 : « al principio Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" era un cachorro ingenuo ; al final, es un filósofo maduro ».
BALLART (1994), p. 40-43 ; SCHOENTJES (2001), p. 31-47 (Leirôn, ou faux naïf, est un « personnage dissimulé, qui à travers lintrigue soppose souvent à lalazôn, le vantard, sur lequel il finit habituellement pas remporter la victoire »).
RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" p. 174 : « con extraño disimulo, sin alterarse ni mudarse en nada ».
BELIC (1969), p. 68-69 : « Una parte importante de las novelas picarescas la constituye en general la escuela de la vida, es decir, el proceso durante el cual el niño inocente se convierte, bajo la presión de las circunstancias, en pícaro [
]. En el primer episodio, Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , cuando cierta moza pícara le quita la carne que llevaba a la amiga de su amo, vuelve confiado a este con el chapín viejo en la espuerta, y después, sin comprender lo que pasa, sencillamente huye del peligro ». Lhistoire est évidemment à rapprocher du coup que laveugle prodigue à Lázaro XE "Lazarillo de Tormes (La vida de)" en projetant la tête de lenfant contre une statue taurine.
On comparera avec profit les phrases qui encadrent laventure en terre pastorale :
« Aquella noche dormí al cielo abierto, y otro día me deparó la suerte un hato o rebaño de ovejas y carneros. Así como le vi, creí que había hallado en él el centro de mi reposo, pareciéndome ser propio y natural oficio de los perros guardar ganado, que es obra donde se encierra una virtud grande, como es amparar y defender de los poderosos y soberbios los humildes y los que poco pueden » (CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 549-550).
et, p. 557, le passage déjà cité où les bergers se révèlent être des « loups ».
La petite chienne du dernier épisode peut être interprétée, rappelons-le, comme une métonymie des puissants.
Traditionnellement, Y. Verdier rappelle que le loup XE "Agresseur, prédation" est utilisé communément dans les récits populaires pour représenter la duplicité humaine : « Il est, parmi les animaux sauvages, le plus proche des hommes, le plus semblable, par sa conduite, sa subtilité, ses murs, et même par la guerre quil mène contre eux en sattaquant à leurs troupeaux comme un brigand » (VERDIER, 1995, p. 188).
CP, XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" p. 547 : « Pero ninguna cosa me admiraba más ni me parecía peor que el ver que estos jiferos con la misma facilidad matan a un hombre que a una vaca; por quítame allá esa paja, a dos por tres meten un cuchillo de cachas amarillas por la barriga de una persona, como si acocotasen un toro. »
Le « quisiera yo descubrirllo, hallábame mudo » du Coloquio (p. 557) reprend limpossibilité pour Lucius de prononcer autre chose que le son « O » sous sa condition dâne (Romans grecs et latins, 1958, p. 200, 298).
Romans grecs et latins (1958), p. 197 : « bien que je fusse devenu un âne en tout et, de Lucius, une bête de somme, je conservais pourtant une intelligence humaine ».
REY HAZAS (1995), p. 199 : « Más fácil [
] será, a un lector poco ducho, establecer relaciones entre El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" y La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , y no sólo porque no tiene que esperar al finalizar su lectura del volumen para hacerlo, sino, sobre todo, porque se trata de dos novelas bizantinas, asimilables, pues, a causa de sus rasgos genéricos: aventuras por mar, separaciones de los enamorados, reencuentros, suspense, superación de obstáculos diversos y final feliz. »
DQ I, 24, p. 266-267 : « Venimos a mi ciudad, recibióle mi padre como quien era; vi yo luego a Luscinda XE "Cardenio, Luscinda" , tornaron a vivir, aunque no habían estado muertos ni amortiguados, mis deseos, de los cuales di cuenta, por mi mal, a don XE "Don, réciprocité" Fernando XE "Dorotea, Fernando" , por parecerme que, en la ley de la mucha amistad que mostraba, no le debía encubrir nada. Alabéle la hermosura, donaire y discreción de Luscinda de tal manera, que mis alabanzas movieron en él los deseos de querer ver doncella de tantas buenas partes adornada. Cumplíselos yo, por mi corta suerte, enseñándosela una noche, a la luz de una vela, por una ventana por donde los dos solíamos hablarnos. Viola en sayo, tal, que todas las bellezas hasta entonces por él vistas las puso en olvido. Enmudeció, perdió el sentido, quedó absorto y, finalmente, tan enamorado cual lo veréis en el discurso del cuento de mi desventura. »
Également Aragüés Aldaz (à paraître).
Voir lévolution déjà entamée dans le roman chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" par Feliciano de Silva : SILVA (2004), p. XXX.
Voir Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 246-247 : « Son, pues, las pasiones del ánimo, como mejor vosotros sabéis, discretos caballeros y pastores, cuatro generales, y no más: desear demasiado, alegrarse mucho, gran temor de las futuras miserias, gran dolor de las presentes calamidades; las cuales pasiones, por ser como vientos contrarios que la tranquilidad del ánima perturban, con más proprio vocablo, perturbaciones son llamadas ».
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 124 : « al cabo de seis horas doblamos la punta, y hallamos más blando el mar y más sosegado, de modo que más fácilmente nos aprovechamos de los remos ».
Pour la redondance axiologique entre personnage, événement et narrateur dans la construction de lidéologie fictionnelle : JOUVE (2001), p. 94-98.
Sur les redondances à valeur idéologique au niveau de lhistoire : JOUVE (2001), p. 95-96.
Également : La Galatée, p. 303.
Sur la foi XE "Foi" aveugle du personnage féminin dans lamour et le respect inconditionnel que doivent les hommes aux femmes : SAN PEDRO (1995), p. 65-76.
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 116-117 : « no tiene otra cosa buena el mundo, sino hacer sus acciones siempre de una misma manera, porque no se engañe nadie sino por su propia ignorancia ».
HUARTE (1989), p. 537 : « la irascible es el verdugo y espada de la razón. Y el hombre que no riñe las cosas mal hechas, o lo hace de necio o por ser falto de iracible. »
Social evolution, cité par PINKER (2000), p. 425-429.
Sur le symbolisme de la mer : PABON (1981), p. 372.
Sur les attaques des pirates anglais, la préparation de linvasion et la défaite de lArmada espagnole : ALVAR EZQUERRA (2004), p. 223-254.
Philippe Hamon (Texte et idéologie), cité par JOUVE (2001), p. 77 : « la relation du corps à lhabit constituera certainement, plus particulièrement, un carrefour normatif privilégié. »
Le personnage admiratif de la petite fille (« doncella de poca edad ») est sans doute, par sa « simplicidad », une métaphore de ces jeunes femmes naïves qui sarrêtent aux premières apparences (« Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , que no parece sino que el sol se ha bajado a la tierra », nous dit Tansi) et qui considèrent la beauté du soldat dans un intérêt égoïste, pour leur satisfaction individuelle (la petite fille se sert de lépée comme dun miroir). Mais, on connaît limaginaire cervantin, qui ne manque pas dassocier les habits flamboyants à un indice darrogance et de fausseté (voir infra).
Ils sont « escasos, importunos, mal acondicionados y avarientos » (ERASME, 1998, p. 79).
Ibid., p. 78 : « Si a ti te cupo [una disposición de cuerpo tan rebelde como un caballo mal domado, rijoso y coceador], no por eso desmayes luego ni pierdas la esperanza de poderle domar, antes con doblada diligencia te debes esforzar [
]. Y si por ventura alcanzaste buena disposición, no por eso pienses que eres mejor que otro que no la hubo tal. »
Comme le précise J. Aragüés Aldaz, chez Quintilien XE "Quintilien" , puis à la Renaissance chez Erasme, lexemplum simile se divise en trois sous-catégories :
« ejemplo "completamente igual" (exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" totum simile): los actos del santo son totalmente asequibles para el lector;
ejemplo "de menor a mayor" (exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" a minore ad maius): el protagonista lleva a cabo unos actos que pueden ser superados por el lector;
ejemplo "de mayor a menor" (exemplum XE "Exemplum : Tradition des apologues" a maiore ad minus): el protagonista lleva a cabo unos actos muy superiores a los que puede llevar a cabo el lector » (ARAGÜÉS ALDAZ, 1999, p. 13-14).
QUINTILIANO DE CALAHORRA (1999), p. 221 : « Más digna de admiración es la valentía en una mujer que en un hombre. Por lo cual, si alguien ha de ser enardecido para realizar una acción heroica, no ofrecerán tanto interés Horacio y Torcuato cuanto aquella mujer, por cuya mano llegó la muerte a Pirro; para afrontar el morir, no tanto Catón XE "Caton" y Escipión como Lucrecia, que son ejemplos de lo mayor a lo menor » (V, XI, 10).
Voir la défense de la féminité XE "Féminité" que mène Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" contre Boileau dans FUMAROLI (1982), p. 161.
Voir létude de plusieurs contes réalisée par J. E. Bencheikh : BENCHEIKH, BREMOND, MIQUEL (1991), p. 259-263 (notamment lanalyse du conte « Aziz XE "Mille et une nuits (Les) : Aziz et Aziza" et Aziza », dont on a déjà parlé à propos des Ejemplares). Voir également CHEBEL (1993, p. 225-227), qui ne croit pas impossible que les contes des Mille et une nuits soient « luvre anonyme dune ou plusieurs femmes » (la « grande victorieuse des Nuits est donc la femme »), et, plus largement, la synthèse de Mireille Piarotas (1996), sur les différents pouvoirs assumés par les femmes dans les contes merveilleux.
A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" incline à penser que lindulgence cervantine pour les protagonistes féminines est indissociable de sa biographie : « Seguramente, Cervantes recrea [con la FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" el Celoso, XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" las DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)"
] los abusos que habían sufrido sus hermanas, Andrea y Magdalena, a quienes algunos caballeros ricos habían dado cédulas de matrimonio por escrito que nunca habían cumplido, prefiriendo pagar siempre la cantidad económica de sanción que contenía la cédula antes de casarse. Por eso seguramente fue siempre tan tolerante y comprensivo con las mujeres » (REY HAZAS, 2005b, p. 112).
SOUILLER (2004), p. 206 : « Une évolution se dessine peu à peu à partir de la fin du XVIe siècle, avec les nécessités de la reconquête pour lEglise de la Contre Réforme : les responsables prennent conscience de limportance du rôle de la femme comme première institutrice. »
Sur le poids culturel de la Mulier Fortis : DELPECH (1994). Sur les femmes espagnoles influentes du Siècle dor : REDONDO (1994), p. 269-338.
Voir, également, celui de Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" (SC, p. 490). Dans SC, il faudrait ajouter lhistoire paterno-fililale, à rapprocher de la reconnaissance XE "Don, réciprocité" dEsplandián par ses parents (RODRIGUEZ DE MONTALVO, 2001).
Sur la force exercée par les hommes sur les femmes dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula : voir RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 397, 403 et 487. Voir également le « Caballero del Sol » (DQ I, 21, p. 233).
RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 681 : « [Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" ] quedó pensando en un sueño que aquella noche pasada soñara: que le pareçiera fallarse encima de un otero cubierto de árboles, en su cavallo y armado, y aderredor dél mucha gente que fazía grande alegría, y que llegava por entre ellos un hombre que le dezía: "¡Señor, comed desto que en esta buxeta trayo!", y que le fazía comer dello; y pareçíale gustar la más amarga cosa que fallar se podría; y sintiéndose con ello muy desmayado y desconsolado, soltava la rienda del cavallo y ívase por donde él quería; y parecíale que la gente que antes alegre estava se tornava tan triste que él avía duelo dello ».
Le Siècle dor espagnol, à la différence des courants italien et français, distingue peu le « gentilhomme » du « chevalier » ; on note en fait une tendance globale à la conservation de létiquette moyenâgeuse dans les manuels de savoir-vivre XE "Savoir-vivre" espagnol et dans les traductions de ceux qui viennent dItalie (BLANCO, 1994, p. 111-125 ; voir également lintroduction de Margherita Morreale au Galateo español XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" : GRACIAN DANTISCO, 1968, p. 30-34).
Les Espagnols sont certes des Auxiliaires pour les Héros italiens mais, en tant que Héros mandatés, ils conservent leur statut de Héros. Ils subissent une épreuve qualifiante qui leur permet de recevoir un « objet magique » (chapeau, enfant).
Jorge García López souligne la parenté du discours de Teodosia avec celui dAlonso Quijano (NE, p. 948, note 31).
DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 466 : « -¡Válame Dios: o yo no tengo ojos, o aquel de lo verde es Marco Antonio!
Y, en diciendo esto, con gran ligereza saltaron de las mulas, y, poniendo mano a sus dagas y espadas, sin temor alguno se entraron por mitad de la turba y se pusieron la una a un lado y la otra al otro de Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" (que él era el mancebo de lo verde que se ha dicho).
-No temáis -dijo así como llegó Leocadia-, señor Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , que a vuestro lado tenéis quien os hará escudo con su propia vida por defender la vuestra.
-¿Quién lo duda? -replicó Teodosia-, estando yo aquí?
Don Rafael, que vio y oyó lo que pasaba, las siguió asimismo y se puso de su parte. Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" , ocupado en ofender y defenderse, no advirtió en las razones que las dos le dijeron; antes, cebado en la pelea, hacía cosas al parecer increíbles. Pero, como la gente de la ciudad por momentos crecía, fueles forzoso a los de las galeras retirarse hasta meterse en el agua. Retirábase Marco Antonio de mala gana, y a su mismo compás se iban retirando a sus lados las dos valientes y nuevas Bradamante y Marfisa, o Hipólita y Pantasilea. »
À ce sujet : FRAPPIER (1973), p. 1-31.
Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" est également qualifiée de « dulce enemiga » par Ricardo à la fin du récit (p. 156).
Voir, notamment, IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 400 : « yo la quiero bien; y no con aquel amor vulgar con que a otras he querido, sino con amor tan limpio, que no se estiende a más que a servir y a procurar que ella me quiera ».
Un exemple de ce débat est présenté par GARCIA DEL CAMPO (1989), p. 617. Sur le « genre » byzantin de la nouvelle : AMEZUA Y MAYO (1982a) ; AVALLE-ARCE (1982a) ; ZIMIC (1996).
CARDAILLAC, CARRIERE, SUBIRATS (1980), p. 17. Lécart à la « norme » est représenté par La selva de aventuras : le pèlerinage de Luzmán est dans ce cas causé par le refus amoureux dArbolea (CONTRERAS, 1991, p. 111).
Les lectrices féminines pouvaient évidemment être séduites pas les combats où la force des personnages masculins saffrontait. Voir Teolinda dans La Galatée, p. 71 : « Luego en el instante, se mostraron en la plaza un buen número de dispuestos y gallardos pastores, los cuales, dando alegres muestras de su juventud y destreza, dieron principios a mil graciosos juegos: ora tirando la pesada barra, ora mostrando la ligereza de sus sueltos miembros en los desusados saltos, ora descubriendo su crescida fuerza e industriosa maña en las intrincadas luchas, ora enseñando la velocidad de sus pies en las largas carreras, procurando cada uno de ser tal en todo, que el primero premio alcanzase de muchos que los mayorales del pueblo tenían puestos para los mejores que en tales ejercicios se aventajasen. Pero, en estos que he contado, ni en otros muchos que callo por no ser prolija, ningunos de cuantos allí estaban, vecinos y comarcanos, llegó al punto que mi Artidoro, el cual con su presencia quiso honrar y alegrar nuestra fiesta, y llevarse el primero honor y premio de todos los juegos que se hicieron. »
Voir, par exemple, RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 419.
Sur ce combat XE "Combat" héroïque : FORCIONE (1984), p. 158.
Voir CARDAILLAC, CARRIERE, SUBIRATS (1980), p. 17-19.
Voir : « siempre he oído decir que las buenas habilidades son las más perdidas, pero aún edad tiene vuesa merced para enmendar su ventura. Mas, si yo no me engaño y el ojo no me miente, otras gracias tiene vuesa merced secretas, y no las quiere manifestar » (RC, XE "Cervantès : Rinconete y Cortadillo (Novela de)" p. 165) ; « Bien es verdad que habrá ocho días que una espía doble dio noticia de mi habilidad al Corregidor, el cual, aficionado a mis buenas partes, quisiera verme; mas yo, que, por ser humilde, no quiero tratar con personas tan graves, procuré de no verme con él, y así, salí de la ciudad con tanta priesa, que no tuve lugar de acomodarme de cabalgaduras ni blancas, ni de algún coche de retorno, o por lo menos de un carro » (p. 168)...
Voir, notamment, la distinction entretenue par Feliciano de Silva entre les amours de Lisuarte et de son oncle Perión XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" (Lisuarte de Grecia, SILVA, p. XX).
« Aunque en esta empresa, a la vez admirativa e implícitamente correctiva, Cervantes tuvo en cuenta la literatura caballeresca en general, el Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula se afirma claramente como su principal modelo inspirador para la articulación de la trama de amor y aventuras y para la caracterización de los protagonistas » (ZIMIC, 1996, p. 144).
Également les batailles navales dans Tirant lo Blanch (voir notamment MARTORELL, 2003, p. 197-208).
Voir parallèlement RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001, p. 1310), mais aussi, sur terre, la libération des malheureux privés de liberté XE "Liberté (en amour)" par Arcaláus, p. 440. Également dans Tirant lo Blanch : RUIZ DE CONDE (1948), p. 123.
CACHO BLECUA (1979). Pour M. Eliade, la « saga côtoie le mythe, et non pas le conte. » Dailleurs, la confusion entre les structures mythiques et héroïques est telle quil « est bien souvent difficile de décider si la saga raconte la vie héroïsée dun personnage historique, ou, au contraire, un mythe sécularisé » (ELIADE, 1963, p. 242).
Sur lexemplarité hagiographique et physiologique par la lecture de lhéroïsme : DARNIS (2005a), p. 437-438.
Sur les effets de lirascible et de limagination sur laction : HUARTE (1989), p. 290-291. Sur les effets des « espíritus vitales » et du sang sur lhumidité du cerveau : ibid., p. 335 et 371. Sur les effets positifs des « espíritus vitales », du sang et de la chaleur sur laction et sur lintelligence : ibid., p. 214, 288-292 (« Este mesmo benefecio y ayuda recibe el cerebro de estos espíritus vitales cuando el ánima racional quiere contemplar, entender, imaginar y hacer actos de memoria; sin los cuales no puede obrar ») et 327. Sur les effets positifs de la chaleur corporelle sur le courage : ibid., p. 532 et 657. Sur leffet de lhumidité sur la mémoire : HUARTE (1989), p. 335.
La biographie cervantine permet de comprendre que le pôle lectoral de la pulsion de vie a une origine empirique évidemment auctoriale, puisque Cervantès a cherché à rompre lenfermement algérois à quatre reprises.
Par exemple, AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 142 : « Jamás pensé ni pude imaginar, hermosa Leonisa, que cosa que me pidieras trujera consigo imposible de cumplirla [
]. Pero [
] satisfaré tu deseo ».
Sur la dominance sociale, ou agency : GEARY (2003), p. 220-222 ; WAAL (1997), p. 127-137 (« El deseo de dictar la conducta de los demás es un atributo de nuestra especie tan eterno y universal que, en lo que se refiere a la probabilidad de que forme parte de nuestra herencia biológica, hay que colocarlo al mismo nivel que la pulsión sexual, el instinto materno y el deseo de sobrevivir »).
CARDAILLAC, CARRIERE, SUBIRATS (1980), p. 20.
Lépreuve liminaire fondée sur le secours XE "Aide, Auxiliaire" porté à un être dans la difficulté est lun des motifs les plus traditionnels du conte merveilleux (voir le motif des « animaux reconnaissants », B350-B399). Dans la triade de la « sémantique structurale », Al. J. Greimas parle pour ce type de séquence d« épreuve qualifiante » (1986, p. 206).
Malgré dévidentes différences, sans doute redevables à la poétique responsable de lauteur (voir supra : IV. 1. B. « Cervantès et lart de l'affaiblissement »), on peut comparer le personnage obsédé dHalima à celui dArsacé -Héliodore- (« pues yo pongo mi honor en tus manos, bien puedes creer dél que le tengo con la entereza y verdad que podían poner en duda tantos caminos como he andado, y tantos combates como he sufrido », AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" 138).
Dans El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , le personnage dHalima, chrétienne convertie à la religion musulmane, exprime à Leonisa son désir pressant de vite consommer charnellement son amour pour le beau Ricardo. Leonisa se démarque de son « mal deseo » en imposant une attente de deux semaines, quelle destine à la prière : « Leonisa acrecentó en Halima el torpe deseo y el amor, dándole muy buenas esperanzas que Mario haría todo lo que pidiese; pero que había de dejar pasar primero dos lunes, antes que concediese con lo que deseaba él mucho más que ella; y este tiempo y término pedía, a causa que hacía una plegaria y oración a Dios para que le diese libertad. Contentóse Halima de la disculpa y de la relación de su querido Ricardo, a quien ella diera libertad antes del término devoto, como él concediera con su deseo; y así, rogó a Leonisa le rogase dispensase con el tiempo y acortase la dilación, que ella le ofrecía cuanto el cadí pidiese por su rescate » (p. 146).
Dans La española inglesa XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , lépreuve fondamentale, qui permet aux protagonistes non plus de se dépasser mais de se surpasser, conduit à la fois Ricaredo et Isabela à accomplir un héroïsme final de type religieux.
En fait, le caractère admirable des héros était déjà perceptible à louverture de la fiction. Couverte par le secret, la catholicité de la famille anglaise jouissait auprès du lecteur de la fascination XE "Admiración : comme effet lectoral" propre à toute société fermée. Ainsi distingués de leur environnement, Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" et sa famille avaient acquis aux yeux du lecteur un degré dexcellence. Lintérêt de lépreuve fondamentale est lié alors à la dimension individuelle du rite initiatique (ELIADE, 1959, p. 24-25). Dans la troisième phase narrative de la nouvelle, qui voit la séparation des amants pour deux ans, la lecture de lhéroïsme ne dépend plus de la distinction famille catholique/ pays anglican mais, précisément, dun niveau supérieur de différenciation initiatique où la distinction joue pour le personnage, individuellement. Le fils de Clotaldo part pour Rome « a asegurar su conciencia » (EI, p. 249), pendant ce temps, Isabela rejoint Séville, décidée à attendre deux ans le retour de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , avec qui elle est secrètement mariée. La grandeur des héros répond en premier lieu à la « retraite dans la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" » et à lascèse qui caractérisent linitiation de troisième degré (Eliade, 1959, p. 144-145). Par son caractère religieux, lhéroïsme de nos protagonistes correspond au degré ultime de linitiation. La dernière épreuve des personnages suppose, pour eux, un rapprochement avec une sacralité plus intense quelle ne létait auparavant. La période de marge quils connaissent se divise en deux étapes, la première nétant que lintroduction à la seconde. Ricaredo va à Rome et prend contact avec le Pape ; Isabela sinstalle à proximité du couvent de Santa Paula, où sa nièce vit retirée. Dans un second temps, le caractère convenu et peut-être superficiel de lexpérience religieuse est sublimé par une seconde expérience, proprement initiatique et religieuse. Avant darriver en Espagne, Ricaredo subit de façon imprévue une période de captivité sans son page. À la différence de la captivité de Ricardo, celle de Ricaredo focalise lattention lectorale sur lactivité des frères de la Trinité (p. 261).
Nous pourrions considérer la demande pressante de Hazán dans le même esprit : « No se descuidaba en este tiempo Hazán Bajá de solicitar al cadí le entregase la esclava, ofreciéndole montes de oro » (AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 148). Lors de son récit rétrospectif, Leonisa met en avant, par ailleurs, lacte du juif : « dio por mí dos mil doblas, precio excesivo, si no le hiciera liberal el amor que el judío me descubrió » (p. 144).
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 156 : « también no se os habrá caído de la memoria la diligencia que yo puse en procurar su libertad, pues, olvidándome del mío, ofrecí por su rescate toda mi hacienda, aunque ésta, que al parecer fue liberalidad, no puede ni debe redundar en mi alabanza, pues la daba por el rescate de mi alma. »
Pour lEspagne, voir lopinion de Fray Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" de Camos : « los quatro [libros] de Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" era opinión de viejos, que enseñauan vn cortés trato y lenguaje » (GLASER, 1966, p. 402). Pour la France, voir ROTHSTEIN (1999), p. 119.
DQ I, 25, p. 274-5 : « el famoso Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula fue uno de los más perfectos caballeros andantes. No he dicho bien fue uno: fue el solo, el primero, el único, el señor de todos cuantos hubo en su tiempo en el mundo [
]. Siendo, pues, esto ansí, como lo es, hallo yo, Sancho amigo, que el caballero andante que más le imitare estará más cerca de alcanzar la perfeción de la caballería. »
Également, Parker (1986), p. 47 : « [Cervantes] satirizaba las carencias de Don Quijote como heroico campeón de la justicia (para satirizar las carencias literarias de los libros de caballerías) pero no satirizaba los ideales caballerescos per se ».
ELIAS (1973), p. 114 ; HALE (1998), p. 365-526. Pour lEspagne : BLANCO (1994), GALLEGO (1995).
Sur la fonction sociale des « contes de Perrault XE "Perrault, Charles" », voir ZIPES (1986), p. 25-62. Le « conte individuel fut et reste un "acte symbolique" dont lobjet avait pour intention de transformer le conte traditionnel oral (parfois un célèbre conte écrit) pour en faire ressortir les motifs, les personnages, les thèmes, les fonctions et configurations, de telle sorte quils puissent convenir aux préoccupations des classes cultivées et dominantes de lancienne société féodale capitaliste ou des société capitalistes qui lui ont succédé » (p. 16). Sur la fonction sociale de la tragédie : VIDAL-NAQUET (1973), p. 24-26 (« Par le spectacle tragique la cité se met en question elle-même. Et les héros et le chur incarnent successivement valeurs civiques et valeurs anticiviques »).
Le motif du verre, par ses résonances imaginaires, exprimerait chez Tomás (LAPISSE SOLA, 2005) le désir dêtre un esprit pur : le phantasme du jeune homme tendrait à faire croire que son corps a perdu sa dimension charnelle pour nêtre que le prolongement symbolique du « monde des Idées » (« Decía que le hablasen desde lejos y le preguntasen lo que quisiesen, porque a todo les respondería con más entendimiento », LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 277).
« Guardarás con toda curiosidad el decoro, en no reirte de lo que cuentas : en no echar babas, o saliva al que te escucha, y no caer en ninguna de aquellas tres grandes, que cuenta, y declara, copiosamente el Doctor Villalobos : que son la grande parlería, la gran porfía, la gran risa » (PALMIRENO, 1573, p. 53).
Tomás, il faut le rappeler, « atendía más a sus libros que a otros pasatiempos » (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 276).
Sur ces lettrés impécunieux : PALMIRENO (1573), p. 2 (« olvidados en un rincón »), 23-24 (« vamos a discípulos míos, que [
] han querido correr a Teología, y después se han hallado sin auditorio »), 103. Voir les commentaires de J. GALLEGO (1995), p. 76-81 et de M. BLANCO (1994), p. 129-132.
PALMIRENO (1573, prologue, non paginé) : « Agibilia, llama el vulgo la desenvoltura que el hombre tiene en ganar un real, en saberlo conservar, y multiplicar [
], ganar las voluntades y favores, conservar la salud ».
Lagibilia protège contre les maladies : PALMIRENO (1573), p. 162.
Sur lindispensable honorabilité (« honra ») : PALMIRENO (1573), p. 22, 179.
CASALDUERO (1943) ; SAMPAYO RODRÍGUEZ (1986) ; FORCIONE (1982).
Voir Forcione (1982), p. 230.
Rosales (1996), p. 100-101 : « Tiene el mismo carácter de despedida y provisionalidad que acompaña todos los actos de su vida. Tomás Rodaja XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" no se vincula a nada [...]. Tomás Rodaja no comprende la amistad ». Les quelques liens amicaux qui apparaissent avant le dénouement (p. 275, 293) ne sinscrivent pas dans la logique des « deux amis » ni ne montrent un attachement particulier et volontaire du licencié, deux comportements qui, par contre, sont représentés à la fin de linitiation expiatoire (« se fue a Flandres [...] en compañía de su buen amigo el capitán Valdivia », p. 301).
ROSALES (1996), p. 102 : « su locura también se encontrará condicionada de algún modo por su carácter ». Également, sur cette fonction de mise en évidence exercée par le moment initiatique : BRUNEL (2004), p. 151 (déjà cité).
LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 277 : « Para sacarle desta estraña imaginación, muchos, sin atender a sus voces y rogativas, arremetieron a él y le abrazaron, diciéndole que advirtiese y mirase cómo no se quebraba. Pero lo que se granjeaba en esto era que el pobre se echaba en el suelo dando mil gritos, y luego le tomaba un desmayo del cual no volvía en sí en cuatro horas; y cuando volvía, era renovando las plegarias y rogativas de que otra vez no le llegasen ». Sur lagressivité du licencié de Verre observable dans la séquence suivante des apophtegmes : Riley XE "Riley, Edward" (1976), p. 189-199.
La « civilité » naît grâce à la popularisation du terme, suite à lune des dernières publications dErasme, le De civilitate morum puerilium -1530- (ELIAS, 1973, p. 115 ; MARGOLIN, 1994, p. 161-168).
ALADRO FONT (1998), p. 93-94.
« Durant le XVIe siècle, cest aux Trois Grâces quavaient recours les personnes instruites pour illustrer la réciprocité XE "Don, réciprocité" du don. Leur guide était Sénèque, qui avait souligné le "caractère naturel" de la gratitude (même les fiers éléphants devenaient doux et reconnaissants envers ceux qui les nourrissaient) » (DAVIS, 2003, p. 22). Lhistorienne conclut son essai en soulignant limportance de la notion de gratitude au début des Temps modernes : « Globalement, nous avons plutôt peu réfléchi à la "gratitude" et aux actions fructueuses dont on attend quelles soient produites par des dons, par contraste avec le XVIe siècle où ces questions, plus que toute autre, étaient sur-analysées et très disputées. Peut-être que le terme de "gratitude" a quelque chose à ajouter à celui, plus froid mais que nous privilégions, de responsabilité » (p. 199).
Sur la confusion, dans lOccident chrétien, entre les trois personnages bibliques, Marie de Bétanie (Marc, 14, 3), la pécheresse (Luc) et Madeleine (Jean, 20, 11) : ALADRO FONT (1998), p. 84-86.
Voir la polémique des humanistes, puis les créations artistiques concernant Magdalena : ibid., p. 86-99.
Pour N. Frye, la pécheresse constitue un symbole essentiel du répertoire chrétien (1984, p. 203-204 ; 1990, p. 220).
On mesurera ainsi tout ce qui sépare la prostituée du LV dHipólita (PS) XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" , dont lamour reste partiel et lascif (« ya le había hecho movimientos en el alma su bizarría, su gentileza, y, sobre todo, el pensar que era español, de cuya condición se prometía dádivas imposibles y concertados gustos » ; « se admiró el gobernador, antes del atrevimiento que del amor de Hipólita: que de semejantes sujetos son propios los lascivos disparates », p. 449-453). La solution trouvée par Hipólita pour résoudre son problème sentimental est révélateur du fossé qui la sépare de la « dama de todo rumbo y manejo » (LV) XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" : le coing offert par la prostituée de Salamanque représente par la synecdoque son don XE "Don, réciprocité" damour (« su voluntad ») et sa libéralité XE "Libéralité" (« le ofreció su hacienda ») ; à linverse, le moyen pervers employé par la belle romaine est le prolongement de laccusation maligne de vol XE "Vol" quelle avait porté contre Persilès (p. 452) : « que enfermase la salud de Auristela; y, con limitado término, si fuese menester, le quitase la vida » (p. 456).
Rappelons les paroles que le personnage de Jésus adresse à Simon : « À cause de cela, je te dis, ses péchés, ses nombreux péchés, lui sont remis parce quelle a montré beaucoup damour » (Luc, 7, 47).
« Mais elle, plus cruelle que nest la mer soulevée [...], elle interdit XE "Interdits" même lespérance à son amant » (Ovide XE "Ovide : Métamorphoses" , 1992, p. 472). Le manque de reconnaissance XE "Don, réciprocité" est également sanctionné avec violence dans la tradition contique : voir « Face de chèvre » dans BASILE (2002), p. 94-100 (I, 8). La morale du conte : « Ainsi Rezolla vécut heureuse, chérissant son mari, honorant la fée, et se montrant reconnaissante envers le vieil homme, car elle avait appris à ses dépens quil faut toujours être courtois » (léditeur souligne). On notera que Christel Lapisse rapproche le personnage cervantin de Narcisse XE "Récits mythologiques tragiques : Narcisse" , personnage tragique du répertoire ovidien (2005).
Nicolas Correard vient de montrer avec finesse le lien de lexemplarité cervantine avec le discours christique. On ne peut, donc, que rapprocher ses conclusions du symbolisme porté par le LV : les Novelas ejemplares ne sont-elles pas « une anti-Célestine XE "Rojas, Fernando de (Tragicomedia de Calisto y Melibea)" , défiant le lecteur de jeter la première pierre ? [....] En nous interdisant de juger catégoriquement leurs personnages, les nouvelles ne retiennent-elles pas un peu de lesprit du Sermon sur la Montagne ? » (CORREARD, à paraître).
Sur le sens universaliste du paradoxe dans les paraboles : RICUR (2000), p. 211, 223.
Sur léquivalence du verre et de la divinité, par le biais du schème de linvisibilité : LAPISSE SOLA (2005).
Suite à laventure des bergers prédateurs, Cipión XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" tire comme conclusion : « mueren muchos más de los confiados que de los recatados ». Mais la morale de lhistoire quil formule juste après est fort différente : « pero el daño está en que es imposible que puedan pasar bien las gentes en el mundo si no se fía y se confía. Mas quédese aquí esto, que no quiero que parezcamos predicadores » (CP, p. 557). La rencontre de Berganza avec le poète désargenté lui donnera raison (p. 613).
Lune des leçons de DD nest pas différente puisque Teodosia aurait pu faire confiance XE "Confiance et défiance" plus tôt à son frère.
Plus profondément, la confiance XE "Confiance et défiance" extravagante (RICUR, 2001, p. 224) de Lorenzo pour don XE "Don, réciprocité" Juan (p. 498-499) rattache la nouvelle au discours parabolique. Comment lire, en effet, linvraisemblance qui fait choisir au Bolognais laide dun Espagnol ? La nouvelle avait insisté à deux reprises sur ce motif de lorgueil proverbial des Espagnol à létranger (« la arrogancia que dicen que suelen tener los españoles », p. 482 ; « no es bien que os salga vana la fe que tenéis de la bondad de los españoles; y, pues nosotros lo somos y principales (que aquí viene bien ésta que parece arrogancia) », p. 492). De tels paramètres de lecture font, en fait, du choix de Lorenzo un acte sensé et pleinement assumé jusque dans ses conséquences, qui correspondent à lobligation de respecter les décisions de don Juan : « de vos puedo esperar [que los consejos y persuasiones] sean buenos y honrosos, aunque rompan por cualquier peligro » (SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 499).
Sur léconomie axiologique fondée sur lorganisation des acteurs romanesques en modèles et contre-modèles XE "Exemplum : Exemplum contrarium" : JOUVE (2001) p. 76.
Le concept exprimé dans le terme « temor » (employé à plusieurs reprises par Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" ) est représentatif du comportement général des Italiens.
SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 503 : « -¡Ay señora de mi alma! ¿Y todas esas cosas han pasado por vos y estáisos aquí descuidada y a pierna tendida? O no tenéis alma, o tenéisla tan desmazalada que no siente. ¿Cómo, y pensáis vos por ventura que vuestro hermano va a Ferrara? No lo penséis, sino pensad y creed que ha querido llevar a mis amos de aquí y ausentarlos desta casa para volver a ella y quitaros la vida, que lo podrá hacer como quien bebe un jarro de agua. Mirá debajo de qué guarda y amparo quedamos, sino en la de tres pajes, que harto tienen ellos que hacer en rascarse la sarna de que están llenos que en meterse en dibujos; a lo menos, de mí sé decir que no tendré ánimo para esperar el suceso y ruina que a esta casa amenaza. ¡El señor Lorenzo, italiano, y que se fíe de españoles, y les pida favor y ayuda; para mi ojo si tal crea! -y diose ella misma una higa-; si vos, hija mía, quisiésedes tomar mi consejo, yo os le daría tal que os luciese. »
SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 495 : « una criada nuestra que os sirva, de quien podéis hacer la misma confianza que de nuestras personas: tan bien sabrá tener en silencio vuestras desgracias como acudir a vuestras necesidades. »
Ibid., p. 505 : « En efeto, tantas y tales razones le dijo, que la pobre Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" se dispuso a seguir su parecer; y así, en menos de cuatro horas, disponiéndolo el ama y consintiéndolo ella, se vieron dentro de una carroza las dos y la ama del niño, y, sin ser sentidas de los pajes, se pusieron en camino para la aldea del cura »
Ibid., p. 505 : « aunque a la verdad no tengo de qué quejarme de mis amos, porque son unos benditos, como no estén enojados, y en esto parecen vizcaínos, como ellos dicen que lo son. Pero quizá para consigo serán gallegos, que es otra nación, según es fama, algo menos puntual y bien mirada que la vizcaína » ; « se pusieron en camino para la aldea del cura; y todo esto se hizo a persuasión del ama y con sus dineros, porque había poco que la habían pagado sus señores un año de su sueldo, y así no fue menester empeñar una joya que Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" le daba ».
Ibid., p. 504-505 : « Y agora, señora, como estás mala, te han guardado respecto; pero si sanas y convaleces en su poder, Dios lo podrá remediar, porque en verdad que si a mí no me hubieran guardado mis repulsas, desdenes y enterezas, ya hubieran dado conmigo y con mi honra al traste; porque no es todo oro lo que en ellos reluce: uno dicen y otro piensan; pero hanlo habido conmigo, que soy taimada y sé dó me aprieta el zapato; y sobre todo soy bien nacida, que soy de los Cribelos de Milán, y tengo el punto de la honra diez millas más allá de las nubes » (p. 504-505).
Sur la reconnaissance XE "Don, réciprocité" de la fiancée au milieu des sosies : PROPP (1983), p. 513.
Le symbolisme des routes, droites ou détournées, était de ce point de vue révélateur, comme St. Zimic la parfaitement souligné : « la solución final de todos los problemas no se determina por una dramática anagnórisis [
] sino tan sólo por la palabra llana, mediada por los dos españoles entre todas las partes, con que se supera la barrera de los malentendidos, de las mentiras y de los temores, erigida por la desconfianza. A este respecto, nos parecen también de valor emblemático « el camino derecho » y las sendas apartadas, que se contraponen en la obra. Sí, la indumentaria, los pañales, las joyas y, particularmente, el sombrero tienen un papel significativo para complicar y desenredar las situaciones, pero su función más importante e ingeniosa consiste en su ironía implícita, al hacernos meditar sobre los inseguros, endebles, ridículos medios, incluyendo el mero azar, de los que debe depender aquél que, por cualquier motivo o circunstancia, ha renunciado a la razón, al sentido común, a la virtud » (ZIMIC, 1996, p. 321-322).
Seul lavocat frustré du Licenciado Vidriera (lequel nest pas un « caballero ») part guerroyer dans les Flandres. Cervantès, évidemment, ne décrira pas ses hauts-faits darmes.
Sur ce point dans Don Quichotte et dans les quatre représentations hagiographiques du chap. 58 (II), voir MOLINA (2003).
Lidée avait été soulignée par PABON (1981), p. 372.
Sur cet aspect de lhumanisme : ELIAS (1973), p. 422-440 et, plus récemment, HALE (1998), p. 435-442.
ELIAS (1973), p. 135 : « Suis donc lhonnête homme et montre de la colère XE "Colère (personnage)" (= de lhostilité) à lhomme méchant, lisons-nous dans la traduction allemande des Disticha Catonis, règles de conduite attribuées au Moyen Âge à Caton XE "Caton" ».
Ibid., p. 421-441 : « [Lagressivité] a été "affinée", "civilisée" comme toutes les autres pulsions sources de plaisir : elle ne se manifeste plus dans sa forme brutale et déchaînée quen rêve et dans quelques états que nous qualifions de "pathologiques" [
]. Du moment que le monopole de la contrainte physique est assumé par le pouvoir central, lindividu na plus le droit de se livrer au plaisir de lattaque directe : ce droit est réservé à quelques personnes mandatées par lautorité centrale ».
FIORATO (1993), p. 91-92 : « Certes, Erasme dédiait son manuel à un tout jeune homme bien né (Henri de Bourgogne), mais cette destination noble, pas plus que la visée "puérile" ne sauraient faire illusion. Dès le préambule, lauteur prend soin davertir son destinataire : "(
) de ce que jai à dire, tout ne te regarde pas, toi, fils de princes et né pour régner, mais les enfants recevront plus volontiers ces préceptes dédiés à un enfant dun rang élevé et dun grand avenir. Ce ne serait pas un médiocre encouragement pour eux de voir les fils de princes, nourris, dès leur jeunesse, des mêmes études queux et exercés dans la même lice [
]". Erasme publiait son traité en 1530, peu après la première édition du Courtisan de Castiglione XE "Castiglione, Baldassar (Le Courtisan)" [
]. Plusieurs décennies plus tard, on trouve dans les traités de Della Casa et dans La Civil Conversazione de Guazzo [
] des indices qui rappellent le souhait dErasme de mettre la civilité à la portée du plus grand nombre de bénéficiaires. »
Marc Fumaroli démontre que ladaptation savante des contes populaires, dont Les Fées de Ch. Perrault XE "Perrault, Charles" sont un exemple, transmet un savoir-faire langagier : « le "conte de nourrice" a entre autres pour fonction déduquer la parole latente » (FUMAROLI, 1982). Lascension sociale de la protagoniste a été permise par ses talents oratoires que lor venait symboliser.
Il ne faudrait pas oublier Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , qui, après ses excès siciliens, apprend, lui aussi, à maîtriser sa parole ; la captivité souligne même la nécessité de savoir dissimuler : « Habla paso, Mario, que así me parece que te llamas ahora, y no trates de otra cosa de la que yo te tratare; y advierte que podría ser que el habernos oído fuese parte para que nunca nos volviésemos a ver. Halima, nuestra ama, creo que nos escucha, la cual me ha dicho que te adora; hame puesto por intercesora de su deseo. Si a él quisieres corresponder, aprovecharte ha más para el cuerpo que para el alma; y, cuando no quieras, es forzoso que lo finjas, siquiera porque yo te lo ruego y por lo que merecen deseos de mujer declarados.
A esto respondió Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" :
- Jamás pensé ni pude imaginar, hermosa Leonisa XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" , que cosa que me pidieras trujera consigo imposible de cumplirla, pero la que me pides me ha desengañado. ¿Es por ventura la voluntad tan ligera que se pueda mover y llevar donde quisieren llevarla, o estarle ha bien al varón honrado y verdadero fingir en cosas de tanto peso? Si a ti te parece que alguna destas cosas se debe o puede hacer, haz lo que más gustares, pues eres señora de mi voluntad; mas ya sé que también me engañas en esto, pues jamás la has conocido, y así no sabes lo que has de hacer della. Pero, a trueco que no digas que en la primera cosa que me mandaste dejaste de ser obedecida, yo perderé del derecho que debo a ser quien soy, y satisfaré tu deseo y el de Halima fingidamente, como dices, si es que se ha de granjear con esto el bien de verte; y así, finge tú las respuestas a tu gusto, que desde aquí las firma y confirma mi fingida voluntad » (AL, p. 142). Voir HUTCHINSON (2001), p. 91.
Dans le traité de Torcuato Accetto, qui systématise au XVIIe siècle (1641) les réflexions du siècle précédent, on peut lire : « Là où abonde le sang, le transport laccompagne, qui ne sait pas facilement déguiser, car il est, de par sa propre qualité, trop franc. [
] et la colère XE "Colère (personnage)" , qui ne connaît pas de limites, est une flamme tellement claire quelle montre ses propres sentiments. Le modéré par conséquent, se révèle fort habile dans cette quête de la prudence » (ACCETTO, 1990, p. 47).
La mémoire de Campuzano XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" (CE) peut faire penser à la prise de note du scribe caché, évoquée dans le Diálogo de la lengua (VALDES, 2003).
Voir par exemple : « Otro traía las barbas jaspeadas y de muchas colores, culpa de la mala tinta; a quien dijo Vidriera que tenía las barbas de muladar overo » (LV, XE "Cervantès : El licenciado vidriera (Novela del)" p. 286).
La bonne opinion que lon a du chevalier repose, essentiellement, sur laction éthique. Voir RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 929, 1312, 1403.
Sur la franchise dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula : ibid., p. 1399, 1719, 1742.
Voir FRAPPIER (1973), p. 7. Sur la libéralité XE "Libéralité" dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula : RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 543, 1304.
Sur lhumilité dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula : ibid., p. 420, 525, 1151, 1224.
SC :
« por la cortesía que siempre suele reinar en los de vuestra nación, os suplico, señor español, que me saquéis destas calles y me llevéis a vuestra posada con la mayor priesa que pudiéredes » (p. 488),
« aunque me veo sin hijo y sin esposo y con temor de peores sucesos, doy gracias al cielo, que me ha traído a vuestro poder, de quien me prometo todo aquello que de la cortesía española puedo prometerme, y más de la vuestra, que la sabréis realzar por ser tan nobles como parecéis » (p. 495),
« Llamólos Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" con el ama, a quien respondieron que tenían determinado de no poner los pies en su aposento, para que con más decoro se guardase el que a su honestidad se debía » (p. 497).
Agustín de Amazúa y Mayo avait parfaitement perçu cette dimension forte du récit : « a los dos estudiantes vizcaínos nada les falta para convertirse en humanos prototipos de la hidalguía y de la caballerosidad [
Estos] custodios ejemplares de la honestidad de la dama que se pone en sus manos [son] verdaderos émulos de Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" » ; « [a la hidalguía española,] bástale ver la inferioridad manifiesta en que se encuentra uno de los que riñen, para ponerse resuelto a su lado, sin mirar el peligro que corre. Con aquel poder de tipificación y de síntesis del genio de Cervantes, retratará él aquí al caballero español del Siglo de oro, que tantas semejanzas guarda con don XE "Don, réciprocité" Quijote, amparador de entuertos, honesto y continente como él » (AMEZUA Y MAYO, 1982b, p. 357-367).
Voir RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), lexemple de la demoiselle inconnue, p. 445. Dans Don Quichotte (1605) : la princesse Micomicona (chapitre 30).
Sur les gestes de secours XE "Aide, Auxiliaire" et de protection comme patrimoine éthologique : WAAL (1997), p. 55-116 (voir supra). Sur le rôle de la médiation : WAAL (1997), p. 167-172 : « La mediación en los conflictos por parte de un superior no se limita a nuestra especie [
]. Los chimpancés dominantes suelen interrumpir las peleas apoyando al perdedor o bien mediante intervención imparcial [
El objetivo del rol de control] no parece ser el de recibir favores a cambio [
]. Por consiguiente, el rol de control es comparable a un paraguas que protege a los más débiles de los más fuertes, pero que está sostenido por la comunidad entera. »
Voir, notamment, RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 1126, 1719.
Le « buen natural » de Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" , loin dêtre ironique ou incohérent au sein du recueil, se situe dans le prolongement de celui de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" ou dIsabela (voir supra) ; il est même énoncé à deux reprises (CP, p. 560, 568).
A. Forcione (1984, p. 161) montre ce qui sépare Berganza XE "Cervantès : El coloquio de los perros (Novela y coloquio que pasó entre Cipión y Berganza)" de Guzmán XE "Alemán, Mateo (Guzmán de Alfarache)" sur cette question de la vengeance.
DQ I, 25, p. 274 : « Ulises, en cuya persona y trabajos nos pinta Homero un retrato vivo de prudencia y de sufrimiento; como también nos mostró Virgilio, en persona de Eneas, el valor de un hijo piadoso y la sagacidad de un valiente y entendido capitán ».
MONER (1994), p. 88. Dun avis différent est Augustin Redondo, pour qui le thème de lalcahuete ne participerait pas de la pensée cervantine sur lamour, mais serait redevable à la tradition des énoncés paradoxaux ainsi quà une réflexion plus large concernant « el servicio de la república » (REDONDO, 1997, p. 347-361).
Ainsi, par exemple, le développement du récit sur les deux amis Timbrio et Silerio est intradiégétique et couvre quatre chapitres, du deuxième à lavant dernier (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 118-142, 149-158, 164-167, 232, 276, 298-318, 335-338). Également : EGIDO (1994), p. 23 (« Las interrupciones que alcanzan a los pastores oyentes son todas patrimonio del lector que sufre y goza en paralelo »).
Cest également une vertu de la métaphore pastorale, laquelle explique, aussi, le premier choix romanesque cervantin (voir tout particulièrement Bembo XE "Bembo, Pietro (Los Asolanos)" , 1990, p. 257 et le récit de Teolinda, Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 64-65, 70). Voir PIFFAULT (2001, p. 389), qui repère dans le répertoire des conteurs un groupe de récits, dont les thèmes sadressent moins aux enfants quaux « pré-adultes, à ces jeunes qui de tout temps ont encombré les communautés rurales et posé le problème de leur statut et de leur intégration : adultes non mariés, géniteurs potentiels mais dépourvus de bien ou dautorité [
], célibataires cherchant des partenaires jusque dans les couples mariés, brefs, des adultes potentiels mais en quête dune reconnaissance XE "Don, réciprocité" et dun destin. »
Voir limportance de linitiation amoureuse et matrimoniale XE "Mariage" dans MIQUEL (1981) et BENCHEIKH, BREMOND, MIQUEL (1991).
Voir à ce sujet BOCCACE (1983), p. 822-826.
Sur la femme, voir Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 135 : « te quiero asegurar que no hay mujer tan recatada y tan puesta en atalaya para mirar por su honra, que le pese mucho de ver y saber que es querida ».
Voir PIAROTAS (1996), p. 133-135.
Le discours de VIVES (1995, p. 249) est proprement éthologique : « las hembras, como son de menos ánimo, así son más maliciosas » ; « aunque nosotros nos inclinamos a los vicios comunes a hombre y mujer, ellas son más ingeniosas y más determinadas en ejectuarlos y esecutarlos. Lo mismo se halla en todos los animales » (p. 339).
« ¿Qué ha de hazer la donzellita que apenas sabe andar y ya trae una Diana en la faldriquera ? [
] Allí se aprenden las desembolturas, y las solturas, y las bachillerías, y náceles un desseo de ser servidas y requestadas, como lo fueron aquellas que han leýdo en estos sus Flos sanctorum, y de ahí vienen a ruynes y torpes imaginaciones » (Malón de Chaide, La conversión de Madagalena, cité dans RUIZ GARCIA, 1999, p. 301).
Voir essentiellement le personnage de don XE "Don, réciprocité" Fernando XE "Dorotea, Fernando" (DQ I, p. 321-332).
Pôle I : VIVES (1995), 76 (« [para la doncella que ha perdido la virginidad, todo] se le hará triste lloroso, dolorido, lleno de espanto y de rabia contra sí misma »). Pôle II : VINCENT (2004), p. 32-33 (coût biologique de lenfantement).
VIVES (1995), p. 172 : « Créeme que tu enamorado te engañará, o porque está avezado de engañar, o porque éste es el galardón que merece el amor deshonesto [...] o porque la dulzura del placer suele con el tiempo ahelear. »
Dans le conte de L. Gracián Dantisco XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" , loubli du Prince est causé par les retrouvailles avec la mère, motif dont on sait quil correspond à une profonde réalité anthropologique, celle de la concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" entre les liens materno-filial et matrimonial XE "Mariage" .
Sur léthologie de la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" masculine : PINKER (2000), p. 489-493.
Voir, notamment, FICIN (1968), p. 153 : « Natural es la [liberación] que se cumple al cabo de determinado tiempo ».
Voir FISHER (1994), p. 60-61 ; VINCENT (2004), p. 74-93.
Sur cet aspect : BEMBO (1990), p. 137, HEBREO (1993), p. 635-636 (pôle I) ; VINCENT (2004), p. 69, 85, 118-127 (pôle II).
Le terme choisi par Cervantès fait partie du lexique néoplatonicien de Léon lHébreux.
Voir larticle de GONZALEZ PALENCIA (1925) ; exemple de recyclage du conte dans STRAPAROLA (1999), IX, 1. On remarquera que les humanistes sétaient peu penchés sur cette question : BEMBO (1990), p. 167 ; VIVES (1995), p. 164.
Voir sur cet aspect BEMBO (1990), p. 151.
Le discours du vieux gitan poursuit la configuration de la nouvelle comme fable sur la jalousie XE "Jalousie (masculine)" : « libres vivimos de la amarga pestilencia de los celos. Entre nosotros, aunque hay muchos incestos, no hay ningún adulterio; y, cuando le hay en la mujer propia, o alguna bellaquería en la amiga, no vamos a la justicia a pedir castigo: nosotros somos los jueces y los verdugos de nuestras esposas o amigas; con la misma facilidad las matamos, y las enterramos por las montañas y desiertos, como si fueran animales nocivos; no hay pariente que las vengue, ni padres que nos pidan su muerte. Con este temor y miedo ellas procuran ser castas, y nosotros, como ya he dicho, vivimos seguros » (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 71).
Voir les analyses de B. Bettelheim (1990, p. 439-445).
Voir la réflexion de Cañizares dans El viejo celoso (Entremeses) : « Amicus usque ad aras, que quiere decir: "El amigo, hasta el altar"; infiriendo que el amigo ha de hacer por su amigo todo aquello que no fuere contra Dios » (Cervantes, 1996e, p. 180).
Sa description renvoie, elle aussi, à un comportement anthropologique : « taille mince, seins altiers, yeux ombrés de fard, ovale parfais de la joue, hanches fines et croupe généreuse [
]. À la vue de la jeune femme, le vizir [fut] stupéfait » (Les Mille et Unes Nuits I, 1991, p. 124-125). Sur la stabilité psychologique de ce type féminin et, notamment, sur la « silhouette du sablier » : PINKER (2000), p. 512.
Voir, également, lutilisation de ce motif dans le conte dAmour et Psyché, rapporté dans Les métamorphoses dApulée XE "Apulée (Lâne dor)" (Romans grecs et latins, 1958, p. 215).
Voir leunuque Luis, la présence de plusieurs femmes au sein de la maison et la structure à plusieurs portes de la maison (CERVANTES, 1997a, p. XXXIX). Sur le caractère anthropologique de cette tendance masculine à protéger la partenaire féminine: PINKER (2000), p. 518.
Si le lexique initiatique est employé par les sociétés religieuses (voir la note 68 de léditeur des NE, p. 334), il ne leur est nullement privatif, comme nous tentons de le montrer ici, comme en dautres occasions.
Celoso : « Ellos le dijeron que los polvos, o un ungüento, vendría la siguiente noche, de tal virtud que, untados los pulsos y las sienes con él, causaba un sueño profundo, sin que dél se pudiese despertar en dos días, si no era lavándose con vinagre todas las partes que se habían untado » (p. 350) ; « como mejor pudo, le acabó de untar todos los lugares que le dijeron ser necesarios, que fue lo mismo que haberle embalsamado para la sepultura » (p. 352) ; « Loaysa, les dijo que bien podían hablar alto, porque el ungüento con que estaba untado su señor tenía tal virtud que, fuera de quitar la vida, ponía a un hombre como muerto » (p. 356).
Les fables de LArioste avaient déjà souligné le caractère illusoire de telles idées chez la femme (chapitre 43).
F. Ayala avait proposé de lire le Curioso et le Celoso comme « un doctrinal vivo del perfecto casado » : « Pues, en efecto, Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" juega allí la contraparte de Carrizales XE "Cervantès : El celoso extremeño (Novela del)" ; incurre en el pecado contrario; su temeridad es el otro polo de la desconfianza no menos impertinente del celoso; y entre los dos extremos se encontraría el justo medio aristotélico de la virtud » (AYALA, 1984, p. 138-139).
Un exemple de fixisme hérité de la théologie scolastique apparaît à la Renaissance chez Marsile Ficin XE "Ficin, Marsile (Comentario al Banquete de Platón)" , qui reprend la conception de la scala naturae dans son commentaire au Banquet de Platon XE "Platon" en situant lhomme entre lange et lanimal (FICINO, 1968).
BEMBO (1990), p. 57 : « como quiera que en cualquier edad esté bien oír y leer las cosas juveniles, y sobre todas ésta, puesto que no amar como quiera que no se puede en ningún tiempo, porque se ve ser dado de naturaleza a todos los hombres juntamente con el vivir que cada uno ame siempre o desee alguna cosa, todavía que yo, que estoy mozo, convido y convoco para oír esto principalmente a los hombres mozos y a las mujeres mozas ».
GIL POLO (1987), p. 97-99 : « Bien encarecidas están dijo Alcida las fuerzas del Amor, pero más creyera yo a Sireno si después de haber publicado por tan grande la furia de las flechas de Cupido, él no hubiese hallado reparo contra ellas, y después de haber encarecido la estrechura de sus cadenas, él no hubiese tenido forma para tener libertad. Y así me maravillo que creas tan de ligero al que con las obras contradice a las palabras. Porque harto claro está que semejantes canciones son maneras de hablar y sobrados encarecimientos con que los enamorados venden por muy peligrosos sus males, pues tan ligeramente se vuelven de cautivos, libres, y vienen de un amor ardiente, a un olvido descuidado. Y si sienten pasiones los enamorados, provienen de su misma voluntad y no del amor, el cual no es sino una cosa imaginada por los hombres, que ni está en cielo ni en tierra, sino en el corazón del que la quiere. Y si algún poder tiene, es porque los hombres mismos dejan vencerse voluntariamente, ofreciéndole sus corazones y poniendo en sus manos la propria libertad. Mas porque el soneto de Sireno no quede sin respuesta, oye otro que parece que se hizo en competencia de él [...]: "No es ciego Amor, mas yo lo soy, que guío/ mi voluntad camino del tormento;/ no es niño amor, mas yo que en un momento/ espero y tengo miedo, lloro y río./ Nombrar llamas de Amor es desvarío,/ su fuego es el ardiente y vivo intento;/ sus alas son mi altivo pensamiento/ y la esperanza vana en que me fío./ No tiene Amor cadenas ni saetas/ para prender y herir, libres y sanos,/ que en él no hay más poder del que le damos./ Porque es Amor mentira de poetas,/ sueño de locos, ídolo de vanos;/ mirad qué negro Dios el que adoramos". »
BEMBO (1990), p. 55 : « una de las causas, y la más principal entre todas, que nos estorban el sosiego de nuestro navegar y hacen sospechosa y dudosa la calle del bien vivir suele ser el no saber nosotros las más veces cuál sea amor bueno y cuál malo, lo cual no sabido causa que nosotros, amando las cosas que son de aborrecer y las que deben ser deseadas y amadas aborreciendo, por ventura, o más o menos de lo conveniente, unas veces recusándolas y otras procurándolas, vivimos trabajados y descarriados ».
Sur cette notion : DEL LUNGO (2003), p. 170-173.
Pour ne citer que lexemple de la Rhetórica en lengua castellana de Miguel de Salinas, sont désignées comme essentielles à la description dun personnage les données suivantes: « nombre », « género » (sexe), « linaje », « edad », « disposición corporal », « fortuna », « el officio, estado », « assí de otros muchos que fácilmente podrá notar quien lo leyere » (SALINAS, 1999, p. 37-38). Pour un panorama plus général : ARTAZA (1989), p. 186-195.
Les Éthiopiques dHéliodore débutent par le désormais canonique soleil levant : Romans grecs et latins (1958), p. 521.
Voir les concepts du voyageur (« caminante ») et de lauberge (« en uno de muchos mesones »).
Sur cette notion : DEL LUNGO (2003), p. 167-170.
Voir SAN PEDRO (1995), p. 4-9. Dictionnaire des mythes littéraires (1988), p. 925.
Sur le lien plus que fréquent entre le labyrinthe XE "Labyrinthe" diégétique et limpression du lecteur dêtre, lui aussi, plongé dans le labyrinthe quil lit : SIGANOS (1999), p. 51.
« Même au moment où elle paraît, une uvre littéraire ne se présente pas comme une nouveauté absolue surgissant dans un désert dinformation ; par tout un jeu dannonces, de signaux -manifestes ou latents-, de références implicites, de caractéristiques déjà familières, son public est prédisposé à un certain mode de réception. Elle évoque des choses déjà lues » (JAUSS, 1978, p. 55).
Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 25 : « De Galatea no se entiende que aborreciese a Elicio, ni menos que le amase; porque a veces, casi como convencida y obligada a los muchos servicios de Elicio, con algún honesto favor le subía al cielo; y otras veces, sin tener cuenta con esto, de tal manera le desdeñaba que el enamorado pastor la suerte de su estado apenas conoscía. No eran las buenas partes y virtudes de Elicio para aborrecerse, ni la hermosura, gracia y bondad de Galatea para no amarse. Por lo uno, Galatea no desechaba de todo punto a Elicio; por lo otro, Elicio no podía, ni debía, ni quería olvidar a Galatea. »
Voir LOWE (1966), p. 102.
La « fermosa Pinela » est également représentative de ce cas amoureux dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula (RODRÍGUEZ DE MONTALVO, 2001, p. 1462).
« Y así como la víbora no merece ser culpada por la ponzoña que tiene, puesto que con ella mata, por habérsela dado naturaleza, tampoco yo merezco ser reprehendida por ser hermosa [
], bien se puede decir que antes le mató su porfía que mi crueldad » (DQ I, p. 154). Le précédent chevaleresque XE "Romans de chevalerie : Veine chevaleresque" incarné par Oriana XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" est également important au Siècle dor (RODRÍGUEZ DE MONTALVO, 2001, p. 675-677).
BEMBO (1990), p. 169-171 (pôle I) ; Rousset (1984), p. 30-31 (pôle II).
Sur ce motif dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula : AVALLE-ARCE (1990), p. 425.
Sur la solitude XE "Solitude (de lamoureux)" dAmadís, voir, par exemple, RODRIGUEZ DE MONTALVO (1999), p. 1359.
FISHER (1994), p. 37-68 ; VINCENT (2004), p. 80-83. Sur la frustration : ibid., p. 66-70, 74-80, 90.
« El segundo relato no es más que una novela bizantina » (note de léditeur dans CERVANTES, 2001, p. 109).
La relation sexuelle entre Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" et Vicente de la Roca appartient aux « mondes possibles » de la fiction.
Propp XE "Propp, Vladimir" (1970), p. 45-46 : « Tous les contes ne commencent pas, il sen faut, par laccomplissement dun méfait. Il existe dautres débuts [
] ces contes partent dune situation de manque, ou de pénurie, ce qui donne lieu à une quête analogue à la quête qui suit le méfait [
]. On peut distinguer [la première forme suivante : le] manque dune fiancée (ou dun ami, dun être humain en général). Cette déficience est quelques fois dépeinte avec beaucoup de force. »
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 132 : « Falta ahora por decir lo que sintió Ricardo de ver andar en almoneda su alma, y los pensamientos que en aquel punto le vinieron, y los temores que le sobresaltaron, viendo que el haber hallado a su querida prenda era para más perderla; no sabía darse a entender si estaba dormiendo o despierto, no dando crédito a sus mismos ojos de lo que veían, porque le parecía cosa imposible ver tan impensadamente delante dellos a la que pensaba que para siempre los había cerrado. »
Sur le méfait : PROPP (1970), p. 42-45.
Sur lanthropologie de lagressivité : PINKER (2005), p. 365-398. Sur léthologie de la crainte de rivaux potentiels : ibid., p. 303. Sur sa pertinence lectorale : GRIVEL (1973), p. 206-224. Sur sa concrétisation dans les récits amoureux : COQUILLAT (1988), p. 34-59.
La problématique posée par AL et DD repose, cependant, sur une réalité différente de celle qui structure les deux uvres pastorales, puisque, dans ces dernières, le « cas » de figure est celui qui voit une jeune fille accepter le mariage XE "Mariage" arrangé par son père.
La composition de la Fábula de Polifemo y Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" remonte, au moins, à lannée 1612.
Il nest peut-être pas innocent, non plus, que ladversaire de Teodosia ait le même prénom que la concurrente de Lidia dans La Galatée : « ¿Qué mayor mal quieres, ¡oh Teolinda!, que me haya sucedido que el haberse ausentado sin decirme nada el hijo del mayoral de nuestra aldea, a quien yo quiero más que a los proprios ojos de la cara; y haber visto esta mañana en poder de Leocadia, la hija del rabadán Lisalco, una cinta encarnada que yo había dado a aquel fementido de Eugenio, por donde se me ha confirmado la sospecha que yo tenía de los amores que el traidor con ella trataba? » (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 65).
Sur ce mécanisme de lecture : JOUVE (1998), p. 108-149.
Sur léthologie de la violence féminine dans le cas de la concurrence XE "Concurrence (amoureuse)" intrasexuelle : WAAL (1997), p. 161. Sur la sollicitation lectorale des émotions morales dans les romans damour destinés aux femmes (type Harlequin) : COQUILLAT (1988), p. 58.
Elle se voit attribuer un nouveau nom, véritable sauf-conduit lui permettant de poursuivre sa quête (DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 452).
Lagressivité meurtrière de Leocadia (« Yo la buscaré, yo la hallaré, y yo la quitaré la vida si puedo », p. 462) ne donne pas seulement à la seconde doncella le rôle du faux-héros XE "Faux-héros" , elle valorise, indirectement, lattitude contraire adoptée par Teodosia, qui ne suit pas limpulsivité de sa jalousie XE "Jalousie (masculine)" et qui, de fait, aide XE "Aide, Auxiliaire" Leocadia à retrouver Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" (« De mí os sé decir lo que ya os he dicho, que os he de ayudar y favorecer en todo aquello que fuere justo y yo pudiere », p. 462).
Sur le mode singulatif : Genette (1972), p. 145-156 et (1984), p. 26-27.
DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 449 : « Y así, sin ahondar mucho en mis discursos, ofreciéndome la ocasión un vestido de camino de mi hermano y un cuartago de mi padre, que yo ensillé, una noche escurísima me salí de casa con intención de ir a Salamanca, donde, según después se dijo, creían que Marco Antonio podía haber venido, porque también es estudiante y camarada del hermano mío que os he dicho. No dejé, asimismo de sacar cantidad de dineros en oro para todo aquello que en mi impensado viaje pueda sucederme. Y lo que más me fatiga es que mis padres me han de seguir y hallar por las señas del vestido y del cuartago que traigo; y, cuando esto no tema, temo a mi hermano, que está en Salamanca, del cual, si soy conocida, ya se puede entender el peligro en que está puesta mi vida; porque, aunque él escuche mis disculpas, el menor punto de su honor pasa a cuantas yo pudiere darle ».
Nud : « vieron, a la sombra de un olivo, un dispuesto caballero [
]; y, mirándole con atención, vieron que asimismo por entre unos olivares venían otros dos caballeros con las mismas armas y con el mismo donaire y apostura, y de allí a poco vieron que se juntaron todos tres [
]; los cuales, poniendo las espuelas a los caballos, arremetieron el uno al otro con muestras de ser mortales enemigos [
]. El tercero los estaba mirando sin moverse de un lugar [
]; y, habiéndosele caído al uno el sombrero y con él un casco de acero, al volver el rostro conoció don XE "Don, réciprocité" Rafael ser su padre, y Marco Antonio XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" conoció que el otro era el suyo. Leocadia, que con atención había mirado al que no se combatía, conoció que era el padre que la había engendrado, de cuya vista todos cuatro suspensos, atónitos y fuera de sí quedaron » (DD, p. 477-478).
Dénouement : « Oyendo esto su padre, se apeó, y la tenía abrazada, como se ha dicho; pero, dejándola, acudió a ponerlos en paz, aunque no fue menester, pues ya los dos habían conocido a sus hijos y estaban en el suelo, teniéndolos abrazados, llorando todos lágrimas de amor y de contento nacidas. Juntáronse todos y volvieron a mirar a sus hijos, y no sabían qué decirse. Atentábanles los cuerpos, por ver si eran fantásticos, que su improvisa llegada esta y otras sospechas engendraba; pero, desengañados algún tanto, volvieron a las lágrimas y a los abrazos » (p. 479).
Lobjectif du frère (« quería antes procurársele por todas las vías posibles, que no tomar venganza del agravio que de su mucha liviandad en él redundaba », p. 452) a été atteint.
Sur ce principe : WAAL (1997), p. 169 ; PINKER (2005), p. 324.
SC, XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" p. 493-494 : « Pero todo esto fuera poca parte para apresurar mi perdición si no sucediera venir el duque de Ferrara a ser padrino de unas bodas de una prima mía, donde me llevó mi hermano con sana intención y por honra de mi parienta » ; « [mil] veces le dije que públicamente me pidiese a mi hermano, pues no era posible que me negase ».
Voir à ce sujet CHAUCHADIS (1984).
Voir lanthropologue Richard Shweder, cité par PINKER (2005), p. 324.
Le père envisagé comme obstacle avait structuré La Galatée du début à la fin. Dans ce « roman » et, à la différence de celui de J. de Montemayor XE "Montemayor, Jorge de (Los siete libros de la Diana)" , non seulement le premier personnage apparu fait de son problème amoureux lenjeu majeur de la narration jusquaux toutes dernières lignes de la fiction, mais, en outre, aucune eau magique ne vinent résoudre son « cas ».
Pinker (2000), p. 460-463 : « Comme les gènes dun couple sont dans le même bateau, et que chaque conjoint a des gènes en commun avec sa propre famille, cette famille a des intérêts dans les deux sens du mot dans leur mariage XE "Mariage" . Si votre fils épouse ma fille, nos fortunes génétiques sont en partie liées dans nos petits-enfants communs, et en cela, ce qui est bon pour vous est aussi bon pour moi. Les mariages font des belles-familles des alliés naturels, et cest une des raisons pour laquelle dans toutes les cultures les alliances se font entre clans, et pas seulement entre conjoints. Lautre raison, cest que quand les parents exercent un pouvoir sur leurs enfants adultes, ce qui était le cas dans toutes les cultures jusque très récemment, les enfants constituent dexcellentes marchandises. Comme mes enfants ne veulent pas se marier entre eux, vous avez quelque chose dont jai besoin : un conjoint pour mon enfant [
]. Les belles-familles sont donc à la fois des partenaires génétiques et des partenaires en affaire [
]. La stratégie de larrangement dun mariage est une question qui relève de la psychologie de la famille ».
Voir, par exemple, le débat autour du sens idéologique et « conservateur » des modifications apportées par Cervantès dans El celoso extremeño (CASTRO, 2002, p. 647-687).
« Entre le viol et la séduction, il existait dailleurs toutes sortes de transitions. Certaines des filles dont nous avons déjà vu les déclarations se sont explicitement plaintes davoir été prises de force. Le cas de Marguerite Mengant est le plus caractéristique puisquon y trouve à la fois la violence, le silence de lhomme, limpuissance de la fille et sa peur XE "Peur, angoisse" dêtre maltraitée. Mais si Anne Delon, comme tant dautres, ne se plaint pas explicitement de violences, comment imagine-t-on que les choses se soient passées lorsque le fils du maître la surprise faisant son lit, alors que tout le monde était à la messe. Si tous ces séducteurs ont vaincu grâce à leur force virile, pourquoi ne le précise-t-on pas plus explicitement ? Cest sans doute que ces comportements étaient considérés comme normaux de la part dun séducteur. Les procédés de courtisation, à la campagne, étaient principalement physiques, voire brutaux et les filles sen accommodaient [
]. Apparemment, si les filles se faisaient engrosser ce nétait jamais parce quelles étaient tombées amoureuses dun homme et avaient voulu avoir avec lui des relations sexuelles, cétait toujours parce quun homme les avait désirées et avait obtenu par séduction ou par contrainte de jouir delles. Il y avait là une structure de comportement fondamentale, quil importe de souligner » (FLANDRIN, 1993, p. 288-289).
Voir HAIDT (2003, p. 852-870) et PINKER (2005, p. 324).
BUNDAGE (2000), p. 513 : « la violación era un delito contra los padres de la víctima así como contra ésta ».
Sur cette réalité : MONER (1992), p. 78-90 ; BUSS (2004), p. 420-421 (pôle II). On remarquera que dans FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" Cervantès ne pose pas tant la question « de savoir dans quelle mesure une femme violée est victime ou coupable » ; lessentiel du cas sentimental est quelle trouve une solution à son malheur (voir infra).
Voir le Dictionnaire des mythes littéraires (1988), p. 922-926.
Ibid., p. 926-927.
Sur léthologie animale et humaine de la mort : Boyer (2001), p. 303-313 ; sur la psychologie archaïque de limpureté : PINKER (2005), p. 323.
Sur limportance lectorale de cet effet-miroir, voir les témoignages des scientifiques VINCENT (2004), p. 78 et CYRULNIC (2005), p. 33
BEMBO (1990), p. 137, HEBREO (1993), p. 635-636 (pôle I) ; VINCENT (2004), p. 69, 85, 118-127 (pôle II).
Ibid., p. 70-71 (pôle II).
BEMBO (1990), p. 143 (pôle I) ; VINCENT (2004), p. 65-66, 69, 86 (pôle II).
BEMBO (1990), p. 151-153 (pôle I) ; VINCENT (2004), p. 90 ; FISHER (1994), p. 39 (pôle II).
BEMBO (1990), p. 135 (pôle I) ; VINCENT (2004), p. 86-87, 90 (pôle II).
FICINO (1968), p. 111; BEMBO (1990), p. 153-155; HEBREO (1993), p. 364 (pôle I) ; FISHER (1994), p. 39-41.
Ibid., p. 51-52, VINCENT (2005), p. 107.
Voir lanthropologie du labyrinthe XE "Labyrinthe" exécutée par SANTARCANGELI (1974).
Voir, également, SIGANOS (1999), p. 51.
Sur les situations problématiques ou non dans le récit : ADAM, REVAZ (1996), p. 53-54.
Comme le fait remarquer Philippe Hamon, lattention axiologique ne sintéresse pas seulement aux situations paroxystiques. Les « performances » des « actants », la « transformation » du malheur en bonheur favorisent, aussi, la mise en évidence des valeurs du récit (HAMON, 1984, p. 29).
À la suite de GREIMAS (1986), JOUVE (2001) parle de « Programme Narratif » (p. 66-86).
On imagine que dans une première lecture, le parcours du protagoniste sert avant tout daccroche à une plus grande progression.
Sur linitiation de Thésée : ELIADE (1959), p. 235-236. Sur le symbolisme initiatique du labyrinthe XE "Labyrinthe" dans lart des XVIe et XVIIe siècles : SANTARCANGELI (1973), p. 303-354.
Ibid., p. 182 : « Aujourdhui même, lhabitude de tracer des labyrinthes sur le papier, dans les jardins, dans les jeux est, dirons-nous, refoulée ».
Également : EGIDO (1994), p. 67.
PEYRONIE (1988), p. 920. Voir, plus généralement, SANTARCANGELI (1973), p. 188.
MOLINIE-BERTRAND (1985), p. 32-40, 388-389. Sans doute limportance du mariage XE "Mariage" chez Cervantès serait à relier à la « despoblación » qui affecte la péninsule ibérique et préoccupe les lettrés.
MELETINSKY (1970), p. 131-132 : « Dans les contes primitifs, le mariage XE "Mariage" , comme la montré C. Lévi-Strauss, était le moyen de communication, déchange des valeurs, tandis que dans le conte de fées il remplissait une toute autre fonction : il permettait de surmonter les conflits qui avaient lieu à un niveau social inférieur (surtout dans une famille) par lavènement du héros à un rang social plus élevé. Le mariage y est la valeur principale, alors que les objets magiques variés ne sont que les instruments du succès final. Ainsi les épreuves de base amènent au mariage, alors que dans le conte primitif la recherche des objets magiques (cosmiques) ou rituels, lacquisition desprits-gardiens (précurseurs des protecteurs des contes de fées), les épreuves du type initiatique occupaient une place prépondérante, le mariage ne jouant quun rôle secondaire. Le passage du conte archaïque au conte de fées classique était accompagné de réaménagements axiologiques et syntagmatiques [
]. Les contes parlant de la lutte contre des serpents (les dragons) menaient inévitablement au mariage, tandis que dans les contes primitifs du même genre il sagissait dans ces cas de débarrasser la terre des monstres chtoniques, et du retour des âmes ancestrales enlevées ».
Marie-Louise Tenèze estime ainsi que la mise en exergue du mariage XE "Mariage" , caractéristique du dénouement du conte à double mouvement, est historiquement déterminée (2004, p. 156).
« Todas las deudas del mundo reciben compensación en diverso género ; el amor no admite sino solo amor por paga [
]. No quiero marido, no quiero ensuciar los nudos del matrimonio, no las maritales pisadas de ajeno hombre repisar, como muchas hallo en los antiguos libros que leí » (ROJAS, 2000, p. 296-297). On remarquera quune fois de plus la littérature récréative est rendue responsable de la lasciveté féminine.
SAN PEDRO (1995), p. 43. Egalement : p. 21 (« ya tú conosces quánto las mugeres deven ser más obligadas a su fama que a su vida »), p. 62 et p. 87 (« el miedo del rey mi padre »).
Sur le caractère sacramentel du consentement mutuel : BOLOGNE (1995), p. 223 et RUIZ DE CONDE (1948), p. 12 : « Como los matrimonios clandestinos eran tan numerosos, el Papa quería así atajar los abusos de algunos varones poco escupulosos que, tras otorgar un auténtico consentimiento matrimonial XE "Mariage" de presente, se volvían atrás y repudiaban a su legítima mujer, una vez saciados sus apetitos. Y esta doctrina dura en realidad hasta el Tametsi [décret tridentin], pues aunque la sutil diferencia entre consentimiento per verba de futuro y per verba de praesenti hizo posible atribuir a los esponsales el mismo efecto que al matrimonio, la mera promesa seguida de relación carnal bastaba a constituir el vínculo ». BUNDAGE (2000, p. 524-525) rappelle dailleurs que lesprit populaire pensait que le mariage nétait « réel » quà la condition quil ait été consommé sexuellement.
Voir DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" p. 474-475 : « Dadme ya el sí, que sin duda conviene tanto a vuestra honra como a mi contento. Vuélvoos a decir que soy caballero, como vos sabéis, y rico, y que os quiero bien (que es lo que más habéis de estimar), y que en cambio de hallaros sola y en traje que desdice mucho del de vuestra honra, lejos de la casa de vuestros padres y parientes, sin persona que os acuda a lo que menester hubiéredes y sin esperanza de alcanzar lo que buscábades, podéis volver a vuestra patria en vuestro propio, honrado y verdadero traje, acompañada de tan buen esposo como el que vos supistes escogeros; rica, contenta, estimada y servida, y aun loada de todos aquellos a cuya noticia llegaren los sucesos de vuestra historia ».
Sur limage du rapt comme symbole du mariage XE "Mariage" , voir MEXIA (2003), p. 373 : « Tenían más por costumbre los romanos que, cuando llevaban la novia a casa del marido, en llegando al umbral de la puerta, se paraban y no entraban hasta que la metían forzándola y tirando della, dando a entender que donde iba a perder su limpieza pareciese que iba forzada. E asimismo, cuando la daban y entregaban a su marido que la llevase, la sentaban en las haldas de su madre para que de allí la llevase y tomase su marido por fuerza, deteniéndose ella y asiéndose a su madre; y esto hacían en memoria que antiguamente las doncellas Sabinas habían sido tomadas y forzadas por los romanos, la cual fuerza había sucedido en bien y aumento del pueblo romano. »
A. Rodríguez Almodóvar remarque que, dans le conte espagnol, le mariage XE "Mariage" final « representa a veces la recuperación social de una violada » (1989, p. 166).
Romans grecs et latins (1958), p. 614 : « Réfléchis donc à la meilleure façon de te conduire, dans les circonstances présentes : ne jamais éprouver la puissance de lAmour est heureux, mais, une fois pris, conformer sa volonté au parti le plus raisonnable est ce quil y a de plus sage ; et, si tu veux men croire, tu peux le faire et éviter ce que le désir a de honteux en préférant une union légitime et en guérissant ta maladie par le mariage XE "Mariage" . »
« Duro se nos hizo de creer la continencia del mozo, pero ella lo afirmó con tantas veras, que fueron parte para que el desconsolado padre se consolase, no haciendo cuenta de las riquezas que le llevaban, pues le habían dejado a su hija con la joya que, si una vez se pierde, no deja esperanza de que jamás se cobre. El mismo día que pareció Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" la despareció su padre de nuestros ojos, y la llevó a encerrar en un monesterio de una villa que está aquí cerca, esperando que el tiempo gaste alguna parte de la mala opinión en que su hija se puso » (p. 580).
En fait, même si les remarques de Myriam Greilsammer sappliquent avant tout à la fin du Moyen Âge, la position contre-réformiste consacrera, elle aussi, la théorie consensualiste en ajoutant comme prescription supplémentaire la présence de trois témoins dont un prêtre (BOLOGNE, 1995, p. 222-223). Sur léthologie du comportement familial et luniversalité des réactions qui lui sont opposées, par les religions notamment : PINKER (2005), p. 293-296.
BATAILLON (1964), p. 253 : « El amor de dos jóvenes acaba por triunfar: ha vencido los obstáculos que le oponían la familia, la sociedad o el destino ».
« Llegóse, en fin, la hora deseada, porque no hay fin que no le tenga. Fuéronse a acostar todos, quedó toda la casa sepultada en silencio, en el cual no quedará la verdad deste cuento, pues no lo consentirán los muchos hijos y la ilustre descendencia que en Toledo dejaron, y agora viven, estos dos venturosos desposados, que muchos y felices años gozaron de sí mismos, de sus hijos y de sus nietos, permitido todo por el cielo y por la fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , que vio derramada en el suelo el valeroso, ilustre y cristiano abuelo de Luisico » (FS, p. 323).
MONTEMAYOR (1996), p. 11-37.
Les Éthiopiques ou histoire de Théagène et Chariclée in Romans grecs et latins (1958).
SAN PEDRO (1995), p. LIII.
MELETINSKI (1970), p. 132 : « Il est extrêmement caractéristique pour les contes de fées que lépreuve préliminaire du héros se termine par lacquisition dun protecteur ou dun moyen magique assurant son succès dans lépreuve principale. La découverte de cet échelon très important du sujet du conte, appartient à V. Propp XE "Propp, Vladimir" ».
Peut-on oublier que Lisuarte de Grecia se fait appeler le « Caballero solitario » (SILVA, 2002, p. 116, chap. 53) ?
A. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" avait rapproché La fuerza de la sangre XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , Las dos doncellas XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" et La señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" en remarquant que toutes trois présentaient comme similitude la participation de tiers XE "Aide, Auxiliaire" dans le développement narratif (REY HAZAS, 1995, p. 205, repris dans 2005a, p. 259).
CAMARENA, CHEVALIER (1995), p. 85-96. Pour le début de lâge moderne : infra (Galateo español XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" , Le conte des contes XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" ).
CAMARENA, CHEVALIER (1995), p. 241-287. Pour le début de lâge moderne : infra (Le conte des contes XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" ).
CAMARENA, CHEVALIER (1995), p. 689-692. Pour le début de lâge moderne : « Le garçon paresseux » dans Les nuits facétieuses de G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" (III, 1).
Leurs rôles correspondent aux motifs étiquetés par St. Thompson sous les codes B 300-599 (animaux amicaux), D 800-1699 (objets magiques), H 1232-1235 (auxiliaires dans les tâches difficiles), N 800-899 (aides).
Les principaux passages où le renégat est lexpression de lauxiliaire folklorique (conte-type La fille du diable) sont les suivants :
« [Yo] me determiné de fiarme de un renegado, natural de Murcia, que se había dado por grande amigo mío, y puesto prendas entre los dos, que le obligaban a guardar el secreto que le encargase; porque suelen algunos renegados, cuando tienen intención de volverse a tierra de cristianos, traer consigo algunas firmas de cautivos principales, en que dan fe, en la forma que pueden, como el tal renegado es hombre de bien, y que siempre ha hecho bien a cristianos, y que lleva deseo de huirse en la primera ocasión que se le ofrezca [
]. Pues uno de los renegados que he dicho era este mi amigo, el cual tenía firmas de todas nuestras camaradas, donde le acreditábamos cuanto era posible; y si los moros le hallaran estos papeles, le quemaran vivo. Supe que sabía muy bien arábigo, y no solamente hablarlo, sino escribirlo; pero, antes que del todo me declarase con él, le dije que me leyese aquel papel, que acaso me había hallado en un agujero de mi rancho. »
« el renegado [dijo] que en ninguna manera consentiría que ninguno saliese de libertad hasta que fuesen todos juntos, porque la experiencia le había mostrado cuán mal cumplían los libres las palabras que daban en el cautiverio [
], puesto que a mí y a mis camaradas nos había parecido mejor lo de enviar por la barca a Mallorca, como la mora decía, no osamos contradecirle, temerosos que, si no hacíamos lo que él decía, nos había de descubrir y poner a peligro de perder las vidas, si descubriese el trato de Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , por cuya vida diéramos todos las nuestras. Y así, determinamos de ponernos en las manos de Dios y en las del renegado »
« Como estuvimos juntos, dudamos si sería mejor ir primero por Zoraida XE "Cervantès : Cautivo (récit du captif, DQ I, 39-42)" , o rendir primero a los moros bagarinos que bogaban el remo en la barca. Y, estando en esta duda, llegó a nosotros nuestro renegado diciéndonos que en qué nos deteníamos, que ya era hora, y que todos sus moros estaban descuidados, y los más dellos durmiendo. Dijímosle en lo que reparábamos, y él dijo que lo que más importaba era rendir primero el bajel, que se podía hacer con grandísima facilidad y sin peligro alguno, y que luego podíamos ir por Zoraida. Pareciónos bien a todos lo que decía, y así, sin detenernos más, haciendo él la guía, llegamos al bajel ».
CAMARENA, CHEVALIER (1995), p. 204-20
Insistons sur deux remarques fondamentales :
« Lanimal nest pas important par sa force physique, mais par son rapport, par son appartenance au royaume des animaux en général [
]. Nous devons admettre que les buts et les intérêts du chasseur forment le mobile le plus ancien de surgissement de laide [
]. Cependant, le conte na presque pas conservé laptitude de ces aides à la chasse [
] laptitude de ces aides à la chasse passe peu à peu au deuxième plan et est remplacée par lart de soigner et par la fonction dintermédiaire entre les deux mondes » (PROPP, 1983, p. 244-247).
« Ces "tueurs de dragons" sont [
] toujours aidés dans leurs exploits, soit par des chiens doués dune très grande force, soit par des personnages surnaturels qui donnent des informations utiles [
], soit, après le combat XE "Combat" , par la princesse délivrée qui possède une boîte donguent guérissant toutes les blessures. Les héros de ce type agissent, mais dautres les conseillent et les aident [
]. La force et le courage ne suffisent pas à ces tueurs de dragons, il leur faut apprendre à écouter les êtres surnaturels avisés dont ils se sont acquis la bienveillance, et à se faire aider par les animaux » (BELMONT, 1999, p. 186-7).
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 111, 126 : « y, siendo esto así, como lo es, yo puedo decir que soy el que más puede en la ciudad, pues puedo con mi patrón todo lo que quiero » ; « Sabes también lo mucho que vale y lo mucho que con él puedo ».
Pour lexplication évolutionniste de ce motif : WAAL (1997), p. 18, 219-222 ; PINKER (2000), p. 208.
FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 310 : « Miró a todas partes, no vio a persona; pero, sospechosa que desde lejos la siguiesen, a cada paso se detenía, dándolos hacia su casa, que no muy lejos de allí estaba. Y, por desmentir las espías, si acaso la seguían, se entró en una casa que halló abierta, y de allí a poco se fue a la suya, donde halló a sus padres ».
G. Durand rappelle que lassociation des trois figures du labyrinthe XE "Labyrinthe" , du centre et de la demeure relève du symbolisme du lieu sacré et paradisiaque (DURAND, 1992a, p. 282). Le fait que larchétype de demeure dépende de lunivers parental rappelle en tout cas la dimension « maternelle » et protectrice du lieu (p. 275). Également : BACHELARD (2004b), p. 109-145.
Voir RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 1148 (remède dElisabad).
En fait, la métaphore du désordre physiologique concerne les trois protagonistes bolognais : « entended, señora Cornelia XE "Cervantès : La señora Cornelia (Novela de)" , que la salud y contento de vuestro hermano y el del duque llevo puestos en las niñas de mis ojos: yo miraré por ellos como por ellas » (SC, p. 501).
Pour lexplication évolutionniste de ce motif : WAAL (1997), p. 18 ; PINKER (2000), p. 208.
Voir le cas du « garçon paresseux » (type 675), envoyé par sa mère pêcher du poisson.
Lutilité de lambassade dans la gestion amoureuse est bien plus problématique dans la Cárcel de amor XE "San Pedro, Diego de (Cárcel de amor)" ou dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula, puisquelle échoue à produire le mariage XE "Mariage" et donne de faux espoirs dans le premier ; dans le texte de G. Rodríguez de Montalvo, Gandalín permet au chevalier daller retrouver Oriana en pleine nuit (2001, p. 379), mais lintervention du nain Ardián est, aussi, le grain de sable qui déclenche la jalousie XE "Jalousie (masculine)" de cette même Oriana (p. 505-607).
Sur ce type de récit : Bakhtine (1978), p. 278-292.
F. Ayala avait mis en lumière, déjà, le sens existentiel profond du Celoso extremeño, qui léloignait du Viejo celoso (« En cambio, El celoso extremeño es todo reflexión preocupada acerca de la conducta humana », AYALA, 1984, p. 132).
Voir HEBREO (1993), p. 398-406. Les « vertus spirituelles » en cause dans lamour sont limaginative et limagination.
Analysant lorigine bandellienne du récit, Stanislav Zimic repère avec justesse limportance du « préjugé antiféministe » dans lensemble du discours narratif (1998, p. 59-92) : « la mujer fuerte, de quien el Sabio dice que ¿quién la hallará? » (Anselmo XE "Cervantès : Curioso impertinente (Novela del)" , Curioso¸p. 380) ; « Mira, amigo, que la mujer es animal imperfecto » (lanimalité féminine décriée par Eusebio XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" est ici évoquée par Lotario, p. 385).
VIVES (1995), p. 197 : « De aquí vino aquel refrán que los que casan por amores siempre viven con penas y dolores. La razón de esto es porque suele acaecer que, apagado el fuego de amor, sucede el hielo de la enemistad [
Vuestros enamorados, después de casados, se] apartan antes que se acabe de comer el pan de las bodas, y no es de maravillar porque ni el fuego material puede durar sin materia que le haga arder, ni el amor puede permanecer si los honestos amores no le sostienen [
]. Por tanto, no cumple hacerse los casamientos por vía de amores ».
Voir CASTRO (1980), p. 147.
Voir, également, don XE "Don, réciprocité" Fernando XE "Dorotea, Fernando" (DQ I, p. 327).
Dans la Silva de varia lección, P. Mexía (2003, p. 604-605) témoigne, sans porter de jugement, de lefficacité de certains remèdes (« medicinas ») dans le traitement de laffection sentimentale. Il cite notamment le cas de lépouse de Marc Aurèle, guérie de lamour quelle portait à un gladiateur : son mari, suivant les conseils des médecins et astrologues, lui avait fait boire le sang de son séducteur
Voir La quête du Graal (1979). Également : BAUMGARTNER (1995), p. 84-86.
Voir le discours du vieux gitan (p.70-73) et les interprétations qui le rapprochent du mythe païen de lâge dor (GUNTERT, 1972, p. 114, 121-122 ; ROSALES, 1996, p. 186-210).
GT : « Crióse Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" en diversas partes de Castilla » (p. 30) ; « Puesto que estos señores legisladores han hallado por sus leyes que soy tuya, y que por tuya te me han entregado, yo he hallado por la ley de mi voluntad, que es la más fuerte de todas, que no quiero serlo si no es con las condiciones que antes que aquí vinieses entre los dos concertamos » (p. 74).
Non névoquons pas, ici, la question du libre arbitre ou de la liberté XE "Liberté (en amour)" de pensée.
Sur linterprétation du comportement dAlonso Quijano comme incarnation des pulsions adolescentes : Rosales (1996), p. 46-78.
ERASMO (1964), p. 432 : « Esta ley es ley natural, no consignada en tablas de bronce, sino ínsita en nuestras conciencias [
]. No existe instinto alguno más íntimamente inculcado por la naturaleza, no ya en la especie humana, sino en todo el género animal, que el de preservar su especie del acabamiento ». Pour Cervantès : GARROTE PÉREZ (1979), p. 66-68, 70-76.
Voir le personnage de Teolinda, qui conseillait à lamoureuse Lidia de se tenir à lécart de « estas burlerías de amor » (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 65). Lavertissement de Lidia (« Ruego yo a Dios, Teolinda, que presto te veas en estado que tengas por dichoso el mío, y que el amor te trate de manera que cuentes tu pena a quien la estime y sienta en el grado que tú has hecho la mía », ibid.) ne resteront pas sans réponse (voir p. 347 : « la que se llamaba Leonarda se ha desposado con mi hermano Artidoro por el más sotil engaño que jamás se ha visto, y Teolinda, la otra, está en término de acabar la vida o de perder el juicio, y sólo la entretiene la vista de Galercio, que, como se parece tanto a la de mi hermano Artidoro, no se aparta un punto de su compañía »).
Le recyclage du mythe de Narcisse XE "Récits mythologiques tragiques : Narcisse" est transparent dans la phrase : « Los árboles destas montañas son mi compañía, las claras aguas destos arroyos mis espejos; con los árboles y con las aguas comunico mis pensamientos y hermosura » (p. 154).
Voir également WILLIAMSON (1982), p. 57 : « Coming at the end of Part I, [the interpoled tale of Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" ] contains echoes of all the other proceding tales ».
Voir le discours sur lÂge dor : « Todo era paz entonces, todo amistad, todo concordia [...]. Entonces se decoraban los concetos amorosos del alma simple y sencillamente, del mesmo modo y manera que ella los concebía, sin buscar artificioso rodeo de palabras para encarecerlos. No había la fraude, el engaño ni la malicia mezclándose con la verdad y llaneza. La justicia se estaba en sus proprios términos, sin que la osasen turbar ni ofender los del favor y los del interese, que tanto ahora la menoscaban, turban y persiguen. La ley del encaje aún no se había sentado en el entendimiento del juez, porque entonces no había qué juzgar, ni quién fuese juzgado » (DQ I, p. 123).
Sur ce point précis, voir le travail essentiel dA. Forcione (1982, p. 93-223).
MALINOWSKI (2000), p. 60 : « Le garçon a un désir de plus en plus vif de pouvoir compter, pendant un certain temps tout au moins, sur la fidélité et laffection exclusive de celle quil aime. Mais ce désir nest pas associé à lidée de létablissement de rapports exclusifs, et les adolescents ne pensent pas encore au mariage XE "Mariage" . Un garçon et une jeune fille ne sont pas du tout disposés à se contenter dune seule expérience ; lun et lautre nentendent pas encore renoncer à leur liberté XE "Liberté (en amour)" et accepter dores et déjà des obligations ».
Voir également MORANT (2002), p. 34-35.
« El cielo aún hasta ahora no ha querido que yo ame por destino, y el pensar que tengo de amar por elección es escusado » (DQ I, 14, p. 155). Si Marcela XE "Marcela, Grisóstomo" nexclut pas de tomber amoureuse sous leffet de conditionnements divins, elle refuse absolument tout engagement volontaire sur la voie sentimentale.
CASTIGLIONE (1991), p. 391 : « [Quand] la gracieuse figure dune belle femme se présente [
] et que lhomme dâge mûr [
] saccorde avec elle, aussitôt quil saperçoit que ses yeux semparent de cette image et la portent dans son cur, et que son âme commence à la contempler avec plaisir et à sentir en elle laction qui lémeut et peu à peu la réchauffe, et que ces vifs esprits qui étincellent de ses yeux alimentent continuellement le feu, il doit en ce début se procurer promptement un remède, réveiller sa raison, et armer avec celle-ci la forteresse de son cur ; et il doit si bien fermer le passage aux sens et aux appétits, quils ne puissent y entrer ni par la force ni par la ruse XE "Ruse, ingéniosité" . »
Sur lactualité de cette pratique à lâge moderne : MATTHEWS GRIECO (2002), p. 97-100.
Sur la vie maritale cervantine comme source des désaccords entre Mariana et le Vejete (El juez de los divorcios), voir ROZENBLAT (1973) et CANAVAGGIO (1997), p. 155. Sur la probable infidélité de Catalina : ALVAR EZQUERRA (2004), p. 219, 397. Notons quavant Cervantès, Antonio de Guevara avertissait les maris tentés par de semblables mariages : « Mirad bien lo que hacéis, y mirad mucho lo que tomáis, y reconoced a la con quien os casáis ; que casarse el hombre de tal edad con tan tierna edad, desde agora os profetizo que o ella os desame, o ella os infame, o ella os acabe ».
Sur cette logique dun point de vue anthropologique : VINCENT (2004), p. 19-21.
GREILSAMMER (1990), p. 197 : « La théorie hippocratique des quatre humeurs fait des femmes des êtres de nature froide et humide, contrastant avec les hommes alliés au feu, qui sont secs et chauds. La femme est un danger pour lhomme vu son besoin insatiable de se réalimenter en liquides. Les partisans de la doctrine hippocratique pensent que des relations sexuelles régulières sont vitales pour la femme : à défaut, son utérus se dessèche et se met à la recherche de liquidités dans son propre corps. Ses déplacements provoquent diverses perturbations qui vont de la simple oppression à lépilepsie, voire lhystérie ». Également : BERRIOT-SALVATORE (2002), p. 423.
Le concept dharmonie doit beaucoup à lintérêt suscité à la Renaissance par la découverte du Corpus Hermeticum, comme en témoignent les Dialogues damour, écrits par Léon lHébreux (HEBREO, 1993, p. 28-32) et utilisés par Cervantès (CASTRO, 1980, p. 144-145). Également, sur linfluence pythagoricienne : BEMBO (1990) p. 311.
Sur les désirs dAndrés Caballero et de Tomás de Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" de se marier avec une gitane et une souillon XE "Souillon" , voir supra : chap. III. Voir également lopinion de Pedro Mexía dans la Silva de varia lección : « Volviendo a lo del linaje, sano consejo es buscar los hombres su igual, y lo mismo la mujer; y no tengo por mal que procuren en algo mejorar su linaje, casando con su igual o con algo mejor. »
Sur cette pratique : BARBAZZA (2000), p. 67-68. Sur la valeur légale des vêtements lors du mariage XE "Mariage" : p. 73.
Voir ibid., p. 68-69.
« Y ay otro que dizen de palabras de presente quando houo palabras que denotan el consentimiento de entrabos en un ser que en aquel instante que dizen las tales palabras sean casados: así como si el uno dixese al otro yo te tomo y recibo por mi muger: y ella respondiesse que ella le tomaua y reçebia por marido con palabras semejantes », Repertorio universal de todas las leyes destos reynos de Castilla, cité par M. C. Barbazza (ibid.), p. 67.
Sur cette pratique : ibid., p. 67-71, 77-78.
BEMBO (1990), p. 305 : « No hubo tan presto mi señora acabado de pronunciar estas palabras [
], cuando las lágrimas [
] le bañaron cayendo en el lindo rostro [
] cada una de aquellas lágrimas me fue más preciosa que mil tesoros [
] Digo, pues, señoras, que no pudiendo yo formar palabra por algún consuelo de mi señora por ser tan grande la dulzura que mi corazón sentía en verla por el mucho amor llorar tan encendidamente, me estuve callando gran rato cuándo mirándola y considerándola y cuándo besando sus ojos, uno en pos de otro, y bebiendo sus lágrimas y mezcladas con las mías, que, a la vista de las primeras suyas, se me enterneció tanto el corazón que no pudiéndolas yo retener, las dejé caer sobre las suyas. »
Sur lapplication en Castille de cette consigne émanant du décret Tametsi et sur le fréquent enchaînement immédiat entre le desposorio et la velación : BARBAZZA (2000), p. 58-62.
Sur ces coutumes : ibid., p. 62.
« [Il] est bon pour lhomme de ne point toucher de femme » assure lapôtre (BOLOGNE, 1995, p. 82).
Ibid., p. 83 : « À partir de Saint Jérôme [IVe siècle], la hiérarchie des états simpose définitivement : les vierges, les continents, les mariés ».
Voir limaginaire matériel de la dureté analysé dans BACHELARD (2004a), p. 175-303 (le minéral comme « rêverie pétrifiante » et symbole de lanti-nature, de la violence, p. 195-197).
Sur le plaisir en amour : OVIDE (1975), p. 92-93.
Sur le juste milieu dans la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" , voir Hebreo XE "Hébreux, Léon L (Dialogos de amor)" (1993), p. 111 et 604 : « Pues, de igual manera que es vicio amar demasiado lo útil y lo deleitable, también es vicio el no amarlos o, más exactamente, amarlos menos de lo necesario » ; « [los placeres carnales] no pertenecen a la clase de lo puramente deleitable, es decir, de lo que no articipa de lo honesto, ya que son deleites honestos ».
Sur la sexualité XE "Sexualité : chez le personnage féminin" comme expression de la « Nature » : ERASME (1964), p. 434 (« Porque necesariamente debe ser común a todos aquello que implantó el Padre común de los hombres, y tan hondamente lo que implantó y lo sembró en las entrañas que por instinto lo sienten, no sólo las tórtolas y las palomas, sino también las bestias más feroces »), BEMBO (1990), p. 379 et Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 262-263.
La stérilité du couple trouve une explication dans la phrase déjà citée « comenzó a gozar como pudo los frutos del matrimonio, los cuales a Leonora [...] ni eran gustosos ni desabridos ». La « génération » étant le fruit du plaisir, une carence dans le domaine érotique explique légitimement lassimilation de la maison à un tombeau et à un monastère. Pour Ambroise Paré et pour dautres tenants de la théorie de la double semence, la cause la plus fréquente de stérilité provient [...] du peu de plaisir que la femme prend dans lacte vénérien, car non seulement elle ne produit aucune semence, mais elle rejette le sperme masculin par la crispation de lorifice utérin. Aussi les pères qui, avertis par la science et par lexpérience, passent outre et marient leurs filles sans leur consentement, sont-ils coupables aux yeux de la nature même » (Évelyne Berriot-Salvatore donne lexemple de la nouvelle LXI de lHeptaméron) : linstitution du mariage XE "Mariage" repose à cette époque « sur léquilibre fragile de la physiologie féminine ; un désir ignoré, une volonté contrainte et lharmonie du couple se trouve compromise » (2002, p. 436-441).
Sur le discours culpabilisant de J. L. Vives XE "Vives, Juan Luis" et des Manuales de confesores : MORANT (2002), p. 247-262.
Sur la distinction entre les biens premiers et les biens seconds » : BOLOGNE (1995), p. 87-88.
PROPP (1970), p. 82 : dans le conte, il « est toujours possible dadopter pour principe : définir les fonctions daprès leurs conséquences ».
« Si quisiéredes ser mi esposo, yo lo seré vuestra, pero han de preceder muchas condiciones y averiguaciones primero » (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 55) ; « Cuatro días faltaban para llegarse aquél en el cual sus padres de Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" querían que su hijo inclinase el cuello al yugo santo del matrimonio, teniéndose por prudentes y dichosísimos de haber escogido a su prisionera por su hija, teniendo en más la dote de sus virtudes que la mucha riqueza que con la escocesa se les ofrecía » (EI, p. 222).
Pour le début de lâge moderne : « Le garçon paresseux » dans Les nuits facétieuses de G. Fr. Straparola XE "Straparola, Giovan Francesco (Les nuits facétieuses)" (III, 1). Également : OVIDE (1974), p. 49-51 (« Une femme, prise de force brusquement par un vol XE "Vol" amoureux, sen réjouit »).
GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 96 : « un bofetón tal, que [
] le hizo acordar que no era Andrés Caballero, sino don XE "Don, réciprocité" Juan, y caballero; y, arremetiendo al soldado con mucha presteza y más cólera, le arrancó su misma espada de la vaina y se la envainó en el cuerpo, dando con él muerto en tierra ».
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 118 : « no te sabré decir si los muchos que me acometieron atendían no más de a defenderse, como quien se defiende de un loco furioso, o si fue mi buena suerte y diligencia, o el cielo, que para mayores males quería guardarme; porque, en efeto, herí siete o ocho de los que hallé más a mano ».
Ibid : « antes que se pusiese en pie, puse mano a mi espada y acometíle, no sólo a él, sino a todos cuantos allí estaban ».
EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 226, 244 : « Dos navíos -respondió la reina- están para partirse en corso, de los cuales he hecho general al barón de Lansac: del uno dellos os hago a vos capitán, porque la sangre de do venís me asegura que ha de suplir la falta de vuestros años. Y advertid a la merced que os hago, pues os doy ocasión en ella a que, correspondiendo a quien sois, sirviendo a vuestra reina, mostréis el valor de vuestro ingenio y de vuestra persona, y alcancéis el mejor premio que a mi parecer vos mismo podéis acertar a desearos » ; « se quitó de la ventana, y pidió apriesa sus armas ». Également : le courage de lamoureux qui révèle la supériorité dElicio sur Erastro dans Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 330, 411, 437.
Sur la « colère XE "Colère (personnage)" noble » : CASTIGLIONE (1991), p. 342 ; HUARTE (1989), p. 537-590.
GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 52 : « La espada y daga que traía eran, como decirse suele, una ascua de oro; sombrero con rico cintillo y con plumas de diversas colores adornado. Repararon las gitanas en viéndole, y pusiéronsele a mirar muy de espacio, admiradas de que a tales horas un tan hermoso mancebo estuviese en tal lugar, a pie y solo. »
RODRIGUEZ (1990, p. 234) associe la rose au « colorido vestuario y floreo verbal ». G. Durand précise que les couleurs et le motif floral se situent fréquemment dans un isomorphisme dordre féminin (DURAND, 1992a, p. 265).
Sur cet aspect du personnage, voir le commentaire de J. Canavaggio (1997, p. 286) et lintroduction dA. Rey Hazas XE "Rey Hazas, Antonio" et de Florencio Sevilla Arroyo (CERVANTES, 1997a, p. LIV).
HUARTE (1989), p. 264 : « De los cantores cuenta el mismo Galeno que, sabiendo por experiencia la gran correspondencia que tienen los testículos con la garganta, y que tratar con mujeres les echaba a perder la voz, se hacían continentes por fuerza, por no perder el comer y salario que por su música les daban; y con esto (dice Galeno) tenían los instrumentos de la generación tan pequeños, fríos y rugosos, como si fueran viejos. Al revés de los lujuriosos, cuyas partes, por ser muy ejercitadas y usadas, son muy crecidas, los vasos seminarios muy anchos y patentes, a los cuales acude gran copia de sangre y calor natural. »
On remarquera quAndrés nuse pas de la musique (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 91-93) comme appat pour séduire sa bien aimée et que cet art scelle la nouvelle amitié qui le lie à Clemente (voir infra).
Sur le rapprochement avec le rapt dEurope : Murillo (1988), p. 245. Voir, plus généralement, tous les rapts évoqués dans les Métamorphoses dOvide.
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 118 : « A Cornelio le valió su buena diligencia, pues fue tanta la que puso en los pies huyendo, que se escapó de mis manos. »
Sur les tests de virilité XE "Virilité" dans les contes de fées, voir la Novela del Gran Soldán XE "Gracián Dantisco, Lucas (El galateo español)" (GRACIAN DANTISCO, 1968, p. 193) et, pour un panorama plus large, PROPP (1983), p. 332-339 et ZIPES (1986), p. 42 (« Le modèle du héros masculin des contes de Perrault XE "Perrault, Charles" est donc totalement différent du modèle féminin. Aucun des protagonistes qui personnifient ce héros composite nest particulièrement beau, alors quils ont tous un esprit brillant, du courage et de ladresse », voir Riquet à la Houppe).
FS, XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" p. 318 : « Pues pensar que un rostro feo, que se ha de tener a todas horas delante de los ojos, en la sala, en la mesa y en la cama, pueda deleitar, otra vez digo que lo tengo por casi imposible ». Lémission de semence étant pour A. Paré le résultat dun triple processus impliquant le plaisir des sens (« dabord une excrétion humide qui vient [...] du cerveau, ensuite une érection des parties génitales qui procède des "esprits vitaux", enfin une éjaculation de semence, déclenchée par la concupiscence et la volupté »), il savère « indispensable que "lobjet plaise et soit désiré, tant de la part de lhomme que de la femme" faute de quoi lunion est inféconde » (BERRIOT-SALVATORE, 2002, p. 437).
Voir le conte dAFANASSIEV (1990), p. 7-14.
Sur les naissances dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula : ROTHSTEIN (1999), p. 136-137.
Sur ces figures : BOYER (2001), p. 105-111.
IF :
« [Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" ] se entró hasta el patio de la posada; y, apenas hubo entrado, cuando de una sala que en el patio estaba vio salir una moza, al parecer de quince años, poco más o menos, vestida como labradora, con una vela encendida en un candelero. No puso Avendaño los ojos en el vestido y traje de la moza, sino en su rostro, que le parecía ver en él los que suelen pintar de los ángeles » (p. 384) ;
« sin aguardar que otra vez la llamasen, tomó una vela encendida sobre un candelero de plata, y, con más vergüenza que temor, fue donde el Corregidor estaba. Así como el Corregidor la vio, mandó al huésped que cerrase la puerta de la sala; lo cual hecho, el Corregidor se levantó, y, tomando el candelero que Costanza traía, llegándole la luz al rostro, la anduvo mirando toda de arriba abajo; y, como Costanza estaba con sobresalto, habíasele encendido la color del rostro, y estaba tan hermosa y tan honesta, que al Corregidor le pareció que estaba mirando la hermosura de un ángel en la tierra » (p. 425).
Sur cet aspect dans le folklore aragonais, voir RIVAS RIVAS (1986), p. 144-145 : « El espacio reproduce [
] el significado que tiene para [los chicos y las chicas] la llegada de la pubertad : en el caso de la chica disminuyendo su radio de acción y reduciéndolo al espacio doméstico. El paso del niño al grupo de los mozos se airea y se hace público ritualmente [
], sin embargo, en la chica parece como si quisiera ocultarse y esconderse a los ojos de los demás [
]. En el momento que la chica llega a la pubertad, su integridad como mujer, su pureza y limpieza moral entran en una etapa de fácil "contaminación" a través de sus relaciones con el sexo opuesto, peligro que no acaba hasta llegar al matrimonio [...] si una chica consigue llegar al matrimonio "sin prisas", es decir sin estar embarazada, habrá demostrado la fuerza de su integridad [...]. Su salida triufante de estas situaciones contaminantes la hace acreedora de la estima local y particularmente de los chicos del pueblo, que ven en ella una posible compañera del "viaje en que ambos han de embarcarse" ».
Ibid., p. 149-151 : « La entrada de las chicas al baile es el reconocimiento público del cambio que se produce en las relaciones entre chicos y chicas. Las familias retardan todo lo que pueden este momento, porque a la vez que es el lugar permitido para iniciar los noviazgos, también es el espacio donde la "contaminación" se hace más patente y peligrosa. El contacto con el sexo opuesto se inicia en un lugar público, pero fuera del control paterno ; el baile es un espacio abierto a toda la juventud del pueblo, pero también es al mismo tiempo un lugar cerrado para los mayores que ya no tienen la esdad para "estas cosas". La responsabilidad y madurez de los chicos y las chicas se pone a prueba y a partir de ahora, el éxito o fracaso quedará públicamente reconocido cuando una pareja se case : si lo hacen como "Dios manda", es decir, sin estar embarazada, es que han sido unas relaciones "formales", si non, quedará en duda la honestidad de la mujer y su caso servira de ejemplo en boca de las madres, cuando éstas aconsejen a sus hijas para que no cometan el mismo error [
]. El peligro que corre el tabú de las relaciones sexuales de romperse en [
] el baile se contrarresta con otra serie de ritos que hacen posible su mantenimiento [
]. Me estoy refiriendo a las rondas y enramadas : "cuando los quintos cantaban a una chica, eso quería decir que ya había dejado de ser niña y era una moza" ».
Voir le sonnet p. 388, où est fait léloge de la beauté de la fregona.
IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 417 : « Sólo, por ahora, os pido que no echéis tan enamorados y limpios pensamientos como los míos en la calle; que si vuestro dueño los sabe y no los cree, me condenará a destierro de vuestra presencia, que sería lo mismo que condenarme a muerte. »
Quand laimé est le responsable de linitiation, la soumission initiatique de lamoureux est un signe dengagement définitif de fidélité : « Las pruebas desempeñan en los ritos el mismo papel que la juramentación en la iniciación de los miembros de las asociaciones secretas: demuestran la sumisión a la autoridad de los dignitarios y el compromiso del individuo con el grupo » (LA FONTAINE, 1987, p. 144).
CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 524 : « Estaba yo entonces bizarrísimo [
] y tan gallardo, a los ojos de mi locura, que me daba a entender que las podía matar en el aire. »
Voir, également, pour les personnages de Ricardo XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" et Ricaredo XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" , les références à leur orgueil premier (voir supra : Chap. VI) puis à leur captivité finale.
Voir RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 525.
Voir, notamment, Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , p. 314-322.
FS : « la mucha hermosura del rostro que había visto Rodolfo XE "Cervantès : La fuerza de la sangre (Novela de)" , que era el de Leocadia, que así quieren que se llamase la hija del hidalgo, comenzó de tal manera a imprimírsele en la memoria, que le llevó tras sí la voluntad y despertó en él un deseo de gozarla a pesar de todos los inconvenientes que sucederle pudiesen » (p. 304-305) ; « se le iba entrando por los ojos a tomar posesión de su alma la hermosa imagen de Leocadia » (p. 320).
Voir la manifestation corporelle des sentiments dans Amadís XE "Romans de chevalerie : Amadís de Gaula" de Gaula : RODRIGUEZ DE MONTALVO (1999), p. 1123, 1165, 1354 (larmes) ; p. 1352 (tremblements damour) ; 1359 (voix, gestes).
Voir VINCENT-BUFFAULT (2001), p. 53.
Tout juste avait-elle dit que sa voluntad (son amour) dépendait de la voluntad (choix) de ses parents adoptifs (p. 221).
Le secret que sollicite Avendaño XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" auprès de Costanza et la communication par lettre quil choisit sopposent aux méthodes employées par ses concurrents. La discrétion que le personnage adopte est redevable à la tradition ovidienne (OVIDE, 1974, p. 40, 81-83) et courtoise (EL CAPELLAN, 1985, p. 189).
Rappelons-nous quil ne semble apprécier que la beauté de la fregona.
Loin de nous néanmoins lidée de présenter une organisation axiologique systématique de la matière narrative « exemplaire » qui aurait supposé un plan idéologique préalable à lécriture particulière de chaque nouvelle. Le texte de 1613 reste un recueil composite intégré par des récits rédigés à des époques différentes. La Novela de la gitanilla exprime à ce propos une nuance importante sur la question évoquée précédemment puisquAndrés participe aux côtés de Clemente à un chant alterné à la gloire de Preciosa XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" (« Tenía Clemente sus puntas de poeta, como lo mostró en los versos que dio a Preciosa, y Andrés se picaba un poco, y entrambos eran aficionados a la música. Sucedió, pues, que, estando el aduar alojado en un valle cuatro leguas de Murcia, una noche, por entretenerse, sentados los dos, Andrés al pie de un alcornoque, Clemente al de una encina, cada uno con una guitarra, convidados del silencio de la noche, comenzando Andrés y respondiendo Clemente, cantaron estos versos », GT, p. 90-93). On remarquera toutefois quen cette fin de récit, le motif du chant ne sert plus à différencier Andrés de son rival XE "Faux-héros" , le poète Clemente ; il sintègre à présent dans une nouvelle structure destinée à sceller lamour entre le caballero et Preciosa et à signaler la profonde complicité des deux amis.
Voir le début du deuxième livre dAmadís de Gaula ou le chapitre 30 du livre second dAmadís de Grecia (SILVA, 2004, p. 314 : « [Zirfea] puso tal encantamiento que ningún cavallero pudiesse subir por ellas arriba más de como se estendiesse su bondad, ni ninguna donzella más de cuanto se estendiesse la lealtad que en bien amar avía tenido, y hasta llegar al merecimiento de cada uno y cada una, se estendiesse no pudiesse ser vista Niquea »).
FLANDRIN (1993), p. 175 (pôle I) ; VINCENT (2004), p. 55-56 (pôle II).
Sur le lien particulier entre ladolescence et lamour, voir CYRULNIK (2005).
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 119 : « Llegados, pues, como digo, a la ciudad, entró en el puerto la una galeota y la otra se quedó fuera; coronóse luego todo el puerto y la ribera toda de cristianos, y el lindo de Cornelio desde lejos estaba mirando lo que en la galeota pasaba. »
HEBREO (1993), p. 96-116 : « en el amor conyugal coinciden lo útil con lo deleitable y con lo honesto, ya que los casados reciben sin cesar utilidad del uno del otro, que es un motivo importante para que continúe el amor entre ambos » (pôle I). Sur linstinct de propriété dans lamour : VINCENT (2004), p. 104-105 (pôle II).
GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 52-53 : « Yo, señoras mías (que siempre os he de dar este nombre, si el cielo mi pretensión favorece), soy caballero, como lo puede mostrar este hábito -y, apartando el herreruelo, descubrió en el pecho uno de los más calificados que hay en España-; soy hijo de Fulano -que por buenos respectos aquí no se declara su nombre-; estoy debajo de su tutela y amparo, soy hijo único, y el que espera un razonable mayorazgo. Mi padre está aquí en la Corte pretendiendo un cargo, y ya está consultado, y tiene casi ciertas esperanzas de salir con él ». IF, XE "Cervantès : La ilustre fregona (Novela de)" p. 416 : « Yo soy un caballero natural de Burgos; si alcanzo de días a mi padre, heredo un mayorazgo de seis mil ducados de renta. »
PONS (1993), p. 180 : « Aristote XE "Aristote" fournit aussi aux écrivains de la Renaissance, pour évoquer les vertus qui caractérisent lhomme excellent [
], lexemple dun mode littéraire dexposition dont ils feront grand usage. Il sagit du procédé qui consiste chez lui à incarner les vertus principales dans des "figures" ou des "types" auxquels il donne une personnalité et une existence indépendantes [
Aristote] illustre les différentes vertus en les personnifiant dans un "type idéal". Il y a ainsi le courageux, le libéral XE "Libéralité" , le magnanime, le prudent ». Sur limportance de la libéralité au XVIe siècle : DAVIS (2003).
Co[n]stanza est également le nom de la nièce de Miguel de Cervantès (ALVAR EZQUERRA, 2004, p. 55-56) et de lun des personnages les plus significatifs des Trabajos de Persiles y Sigismunda.
Noublions pas que lon incite les lecteurs à déduire que Costanza est amoureuse dAvendaño (p. 416). Sur le signe amoureux que constitue le « dolor de muelas » : ROJAS (2000), p. 622-623.
VIVES (1995), p. 196 : « Algunas cosas me quedan por decir del amor, que es la cosa que más engaña a las simples doncellas. Debe, pues, guardarse sobretodo la doncella no dar a entender, ni por señas, ni por palabras, que ella tenga alguna voluntad al mancebo a fin de casarse con él. Porque si le toma amor antes de ser su marido [
] le dará a él ocasión de tenerla por liviana, y pensar que también querrá a otro después que estuviere casada, según a él le quiso, siendo doncella ».
RODRIGUEZ DE MONTALVO (2001), p. 515.
Voir, peut-être, HEBREO (1993), p. 146-366.
Sur les relations économiques comme référent de civilité : HALE (1998), p. 376, 383-404.
Voir Claude Lefort, cité par Ricur XE "Ricur, Paul" (2005), p. 352 : « Lidée que le don XE "Don, réciprocité" doit être retourné suppose quautrui est un autre moi qui agit comme moi ; et ce geste en retour doit me confirmer la vérité de mon propre geste, cest-à-dire ma subjectivité [...], les hommes confirmant les uns aux autres quils ne sont pas des choses ».
HEBREO (1993), p. 321 : « No sería honesto, Filón, confesar que te amo, ni piadoso el negarlo ».
« Confieso que es terrible dolor querer y no ser querido, pero mayor sería amar y ser aborrecido » (Galatea XE "Cervantès : Galatea (La)" , III, p. 205) ; « hay dos males en el amor que llegan a todo estremo: el uno es querer y no ser querido; el otro, querer y ser aborrecido; y a este mal no se iguala el de la ausencia, ni el de los celos » (PS, XE "Cervantès : Épreuves et travaux de Persilès et Sigismunda (Les)" II, 19, p. 255).
Sur limportance du roman de J. Martorell XE "Romans de chevalerie : Tirant le Blanc" pour Cervantès, voir DQ I, 6, p. 83.
AL, XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" p. 142 : « Y, en pago desto que por ti hago (que es lo más que a mi parecer podré hacer, aunque de nuevo te dé el alma que tantas veces te he dado), te ruego que brevemente me digas cómo escapaste de las manos de los cosarios y cómo veniste a las del judío que te vendió. »
Même si la valeur de ladmiration amoureuse nest pas significative, voir HEBREO (1993), p. 152 (« al saber que en ti hay virtud, ingenio y gracia, no carentes de magnífica atracción y admiración, mi voluntad ha deseado tu persona »).
EI, XE "Cervantès : La española inglesa (Novela de)" p. 222 : « Cuatro días faltaban para llegarse aquél en el cual sus padres de Ricaredo querían que su hijo inclinase el cuello al yugo santo del matrimonio, teniéndose por prudentes y dichosísimos de haber escogido a su prisionera por su hija [
] su Majestad mandaba que otro día por la mañana llevasen a su presencia a su prisionera, la española de Cádiz. »
On remarquera une fois de plus que les Ejemplares ne sont pas soumises à un code idéologique ; cest bien chacune des nouvelles qui dicte son propre système de valeur, puisque, dans DD, XE "Cervantès : Las dos doncellas (Novela de)" don XE "Don, réciprocité" Rafael choisit la jeune fille qui a cédé à ses avances sexuelles. La dynamique du récit est primordiale : DD propose une leçon de vie aux jeunes filles ; la question du parcours masculin est moins importante ; logiquement donc cette nouvelle est intégrée au groupe des récits privilégiant la résolution de problèmes sentimentaux (VII. 2) et non pas à celui qui sattarde sur la construction du couple, comme cest le cas ici (VII. 3).
Traditionnellement, la philosophie distingue léthique, de lordre du comportement individuel, des codes moraux, imposés par la société. Les récentes recherches poursuivent la réflexion et tendent à prolonger la pertinence de léthique dans la sphère animale (réciprocité XE "Don, réciprocité" , compassion, secours XE "Aide, Auxiliaire" , etc.), la dissociant donc du cadre abstrait et rationnel de la morale (droits de lhomme, droits de lenfant). Voir larticle dYvon Quiniou (2004).
CE :
« Mudó mi criado el baúl de la posada a casa de mi mujer; encerré en él, delante della, mi magnífica cadena; mostréle otras tres o cuatro, si no tan grandes, de mejor hechura, con otros tres o cuatro cintillos de diversas suertes; hícele patentes mis galas y mis plumas, y entreguéle para el gasto de casa hasta cuatrocientos reales que tenía » (p. 527) ;
« hizo a mi criado que se cargase el baúl y que la siguiese, a quien yo también seguí, sin despedirme de nadie » (p. 530).
« Díjome, finalmente, que doña Estefanía se había llevado cuanto en el baúl tenía, sin dejarme en él sino un solo vestido de camino » (p. 532).
Sur le caractère allégorique du récit : « Pasáronse estos días volando, como se pasan los años, que están debajo de la jurisdición del tiempo » (p. 528).
« Lastrologue [... apprend au mari] quà peine aura-t-il franchi le seuil de sa maison, sa femme rompra sa foi XE "Foi" , séduite non par la beauté ou par les prières, mais gagnée par des présents et de largent » (ARIOSTE, 2003, p. 381). Voir également Sendebar XE "Sendebar" (1990), p. 93-96.
CE, XE "Cervantès : El casamiento engañoso (Novela del)" p. 527 : « al cuarto día nos desposamos, hallándose presentes al desposorio dos amigos míos y un mancebo que ella dijo ser primo suyo, a quien yo me ofrecí por pariente con palabras de mucho comedimiento, como lo habían sido todas las que hasta entonces a mi nueva esposa había dado, con intención tan torcida y traidora que la quiero callar; porque, aunque estoy diciendo verdades, no son verdades de confesión, que no pueden dejar de decirse. »
Lidée apparaît dans létude de Th. Pabón sur El amante liberal XE "Cervantès : El amante liberal (Novela del)" : PABON (1981).
Sur la nécessaire durée pour « faire la femme » dans le conte de La gardeuse doies de Grimm XE "Grimm (Frères)" , où la « fiancée », avant de rejoindre son mari, perd le mouchoir taché de sang confié par sa mère : VERDIER (1979), p. 252.
Cervantès épouse Catalina deux mois seulement après son arrivée à Esquivias (CANAVAGGIO, 1997, p. 146).
Cervantès se souviendrait-il des dettes laissées par sa belle-mère (541 ducats), le jour de sa mort (CANAVAGGIO, 1997, p. 153 ; ALVAR EZQUERRA, 2004, p. 205-206) ?
Voir : « si esto es así, acábame a mí primero y luego matarás a este otro, y no quieras sacrificarnos juntos en las aras de tu engaño, por no decir de tu belleza » (GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 81).
On croirait, dans lhistoire de ce noble personnage, entendre résonner les paroles, non encore, publiées, dun certain Pablos, pícaro pressé, en fin de récit, de prendre le large vers linconnu.
GT, XE "Cervantès : La Gitanilla (Novela de)" p. 86 : « Yo quise dividir y apartar nuestra fortuna, y que no corriese nuestra suerte por una misma derrota; seguí otro camino diferente del suyo, y, en hábito de mozo de fraile, a pie, salí con un religioso, que me dejó en Talavera; desde allí aquí he venido solo y fuera de camino, hasta que anoche llegué a este encinal, donde me ha sucedido lo que habéis visto. »
Voir PAVEL (1988), p. 11.
Voir VEGA RAMOS (1993).
Voir SERES (2005), p. 644.
NIKIFOROV (1975), p. 160. Également : JASON (1977), p. 39-40 et, sur la « didactique différentielle » des conteurs, FABRE, LACROIX (1974), p. 40.
Voir ZIPES (2001), p. 71.
SORIANO (1977), p. 469 ; NICOLAISEN (1990), p. 40.
Un exemple est donné par P. Mexía (2003, p. 168).
Ainsi, les récits de Cendrillon XE "Contes merveilleux : Cendrillon (AT 510)" , de Blanche-neige et de la Belle au bois dormant XE "Contes merveilleux : Belle au bois dormant (AT 410)" sont-ils plus similaires que lon ne pourrait le croire ; pourtant, cest rarement limpression quils donnent au premier abord.
Lidée, qui avait été initiée par MONER (1989), est singulièrement développée à propos de lhistoire de Leandra XE "Cervantès : Leandra (DQ I, 51)" : RODRIGUEZ, TISINGER, UTLEY (1995).
Nicole Belmont sétait dailleurs demandée si Les plaisantes nuits et Le conte des contes XE "Basile, Giambattista (Le conte des contes)" constituaient des « occurrences isolées » ou des « signes avant-coureurs de la mode qui envahit la France et lEurope à la fin du XVIIe siècle » (1986), p. 41.
Voir CASTRO (1980), p. 159-212.
Voir les travaux de Jean Canavaggio (1997, p. 86-106) et dAlfredo Alvar Ezquerra (2004, p. 149-180 ; lattente dans une grotte correspond à la deuxième tentative de fuite XE "Fuite" du bagne lAlger, p. 166).
Il nest pas impossible que la philosophie de la liberté XE "Liberté (en amour)" de Cervantès définie par A. Rey (2005) ait trouvé dans le conte merveilleux un vecteur idéal pour représenter de la liberté en acte. Sur la conseja comme expression de la liberté humaine : RODRIGUEZ ALMODOVAR (1989), p. 142-147.
Lidée suggérée récemment par Christel Lapisse Sola de la correspondance entre les conséquences physiques mais aussi identitaires de la bataille de Lépante et la « poétique des corps souffrants » semble confirmer la thèse de linitiation que nous développons jusque dans ses prolongements biographiques (2005).
Voir lanalyse dOlivier Piffault (2001) sur le poids de la famille dans les contes de fées.
Cette perspective a été évoquée dans un article bref mais suggestif dIdoya Puig (1989, p. 605-607).
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Introduction
Première partie Cervantès et la lecture
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Deuxième partie La poétique du conte cervantin
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Troisième partie Les chemins de linitiation cervantine
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