Smic : la France à contre-courant - jourdan.ens.fr
Les biocontaminations : cours, TD, TP. Morançais, Tavoukdjian ... Foucher.
Préparation aux concours du secteur sanitaire et social. Gloria. 2006 ... Annales
BEP CSS : EP2 (2 tomes : 1 sujet + 1 corrigé). Assoc. prof. ens. social. 2005.
Casteilla.
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Philippe Askenazy
Chroniques pour le Monde et le Monde économie 2008-2010
Pricing-out
LE MONDE | 26 mars 2008
Lexpression « pricing-out » est rarement utilisée en France. De quoi sagit-il ? Un acteur menace votre position sur un marché grâce à des coûts plus faibles ou à un concept plus innovant. La solution : lui faire augmenter ses prix, par exemple en accroissant ses coûts, et ainsi réduire sa capacité de nuisance sur vos propres marges. Votre concurrent est « pricé-out ».
Lusage de cet outil est en plein essor en France, en particulier dans le commerce.
En décembre, le e-commerce en a été la victime, à double titre. Sa croissance actuelle est dangereuse pour les distributeurs classiques. Dautant plus que les perspectives de progression sont encore énormes du livre à la chaussure. Or, le talon dAchille des e-commerçants est la logistique, via notamment les coûts dacheminement. Lorsque ces derniers atteignent des niveaux importants pour une livraison express, ils sont facturés aux clients ; mais le e-commerçant délivre souvent franco de port pour attirer le consommateur. Cest le cas dAmazon.fr, cible dune première estocade. Le Syndicat de la Librairie Française, qui regroupe 600 librairies, lattaque en justice. Le 11 décembre, le TGI de Versailles reconnaît quen offrant la livraison, Amazon réalise une vente liée mettant les livres en dessous de leurs prix réglementés. Sous peine dastreinte, Amazon est obligé de facturer au client la livraison et de supprimer le chèque cadeau de bienvenu. Le site a fait appel et continue à livrer sans coût dacheminement. Sil est débouté, il risque bien dêtre pricé-out de France.
Seconde estocade : la loi Chatel votée en décembre. Dès juin, en cas de retour-client, elle impose le remboursement des frais dacheminement facturés. Pour les commerçants à distance, le surcoût sera potentiellement énorme, dautant que le comportement des clients pourrait se modifier, nayant plus de désincitation à acheter, essayer puis renvoyer. Le commerce « brick and mortar » peut souffler. Pas sûr que les consommateurs y gagnent in fine.
Mais lusage le plus subtil de la technique est celui opéré au sein de la grande distribution alimentaire. Dans ce domaine, les recommandations dAttali et de Beigbeder sont en passe de simposer : la loi Raffarin, qui limite limplantation de nouvelles surfaces commerciales, pourrait être démantelée. Ce qui lèverait un obstacle réglementaire à linstallation de concurrents aux enseignes françaises. Surfant sur la crise du pouvoir dachat, le hard discount progresse déjà ; sa croissance pourrait être démultipliée. Malgré son échec face à ces mêmes hard-discounters en Allemagne, Wal-Mart pourrait même décider de conquérir le lucratif marché français. Or le point commun entre ces nouveaux distributeurs est une stratégie low-cost, qui assure la viabilité de leurs modèles économiques. En particulier, les salaires y sont plus faibles que dans les enseignes classiques.
Mais, depuis le lancement par la commission européenne de la procédure contre la loi Raffarin en 2005, dinventifs dirigeants de grandes enseignes françaises ont mûri un plan B : le pricing out de ces dangereux concurrents en augmentant le coût du travail. Pour cela, il suffit daméliorer la convention collective de branche, qui, une fois étendue par le gouvernement, sapplique aux discounters.
Mais comment assurer un tel revirement de la Fédération du Commerce et de la Distribution (FCD), qui négocie la convention pour le patronat et qui historiquement cherche à modérer les salaires du secteur ? Comment faire passer la pilule aux adhérents français et surtout aux hard-discounters allemands
membres de la FCD ?
La solution est venue de la grogne sociale ! Depuis 2005, les négociations salariales de branche piétinent. Les minima de branche senfoncent sous le SMIC. Dans un secteur où les salaires mensuels sont faibles du fait dun recours massif au temps partiel, la situation devient intenable. A lautomne 2007, plusieurs enseignes sont touchées par des débrayages ponctuels. Dans un secteur qui dispose pourtant d « arguments » pour contrer les mobilisations de terrain, des employeurs laissent aller ces mouvements, mais sans rien céder. Le début des négociations de branche 2008 est marqué par une fermeté de la FCD. Un nouvel échec est prévisible. Les syndicats décident alors une grève nationale, le 1er février. Les revendications portent sur les conditions de travail, le travail dominical et les salaires. Même sil conteste les chiffres syndicaux jusquà 80% de grévistes selon la CGT-, le président de la FCD reconnaît le succès du mouvement, notamment dans les hypermarchés.
« Dos au mur » devant ces mobilisations coûteuses en terme dimage, la FCD ne peut quavancer des propositions : le forfait pause le paiement de trois minutes de pause par heure- sajoute au salaire de base, les minima remontés au moins au niveau du SMIC. FO, majoritaire chez le premier groupe français Carrefour, signe, ainsi que la CFTC majoritaire chez Auchan, le deuxième groupe. Autant de signes quune petite inflation salariale guette dans le secteur. Autant de signaux suffisants pour refroidir les ardeurs de concurrents à bas coût. Les syndicats ont rempli leur « mission ». Les grévistes du week-end dernier, mobilisés par la CFDT et la CGT, nobtiendront probablement plus rien de significatif.
Bref, avant même dêtre mise en uvre, la proposition de libéralisation a du plomb dans laile. La perspective dune baisse des marges des grands distributeurs est repoussée. Mais au moins, les salariés ont obtenu un petit plus. Comme quoi, une menace concurrentielle nest pas mécaniquement lennemie des travailleurs.
Manipuler les chiffres
LE MONDE | 5 mars 2008
Une commission présidée par Roger Guesnerie, Professeur au Collège de France, audite les manuels déconomie et sciences sociales du lycée. Elle a été installée par le Ministre de léducation suite aux critiques récurrentes de milieux patronaux : les manuels seraient anti-entreprises. Au-delà de cette guerre picrocholine, la commission va, dici mai, proposer des pistes damélioration des contenus.
La lecture des informations statistiques est un domaine dans lequel la formation secondaire et universitaire et ses supports sont à améliorer. Les chiffres cachent des réalités complexes ou des conventions. Les polémiques sur les statistiques du chômage puis celles sur le pouvoir dachat illustrent quen débattre est légitime. Prenons deux exemples qui montrent lenjeu de comprendre comment on manipule les chiffres.
Le premier vient de remarques stimulantes dinternautes à ma chronique du 22 janvier. Mon argumentation ferait limpasse sur un problème posé par le SMIC : un trop fort écrasement de la hiérarchie salariale. A lappui les données dEurostat, loffice statistique européen, une référence naturelle. En 2005, 17% des salariés français seraient « payés au salaire minimum » contre 2% outre-Manche.
En fait, Eurostat na pas, cette fois, harmonisé les données des organismes nationaux : définitions britannique et française nont rien à voir. Comment est calculé le chiffre sur la Grande-Bretagne ? Accrochez-vous. Il sagit de la proportion demployés temps plein qui sont rémunérés, primes incitatives incluses, moins que le salaire minimum horaire plus 0,05£, selon les déclarations employeurs 6 mois après la hausse du salaire minimum.
La proportion de salariés au salaire minimum en France -13% en 2007, soit 4 points de moins en 2 ans- recouvre, elle, à la fois les temps pleins et partiels en entreprise payés sur la base du SMIC au 1er juillet, date de revalorisation du SMIC. Ainsi, un vendeur bénéficiant d une base au SMIC plus un commissionnement, et touchant au total 3000¬ par mois, sera considéré comme smicard ! Or, c est une évolution de fond, les entreprises multiplient les outils incitatifs additionnels à un salaire de base, rendant le concept français obsolète. Si l on veut obtenir un chiffre plus proche de la logique britannique, on pourrait compter les temps pleins gagnant moins que 1,02 SMIC horaire : la part de ces « vrais » smicards tombe autour de 5%. En fait, les entreprises françaises sont capables dassurer une hiérarchie salariale, certes plus aplatie quau Royaume-Uni mais plus marquée quau Danemark, pays qui dailleurs ne semble pas trop en souffrir.
Plus étonnant, dans une tribune récente au Monde, les auteurs du futur rapport du Conseil dAnalyse Economique sur le SMIC ont aussi fait une présentation brute de données types Eurostat. Pourquoi ? Nicolas Sarkozy pendant la campagne avait habilement saisi lambiguïté de cette comparaison erronée qui arrange autant les anti-SMIC que les dénonciateurs dune France de bas salaires : « de plus en plus de Français sont rémunérés au SMIC : 17% contre 1,4% des salariés britanniques
Voilà la triste réalité de notre pays. »
Ainsi peuvent se construire des mythes sur létat pitoyable de la France.
Le second exemple vient de lalarmiste rapport de la commission Attali. Il relève un des « maux » de la France : des dépenses publiques parmi les plus hautes en Europe. Et dappeler à une réforme de lEtat pour quil soit plus efficace, moins coûteux et implicitement éviter sa faillite. Cette fois, les statistiques dEurostat sont réalisées sur une base commune de comptabilité. En 2005, la France avait après la Suède les plus fortes dépenses publiques : 53,5% du PIB soit 9,2% de plus que le Royaume-Uni.
Mais, pour avoir un diagnostic complet sur cette énorme différence -inchangée en une décennie-, il faut regarder de près ce que recouvrent ces dépenses. Principalement, deux gros blocs. Dun côté, des dépenses régaliennes et éducatives (services généraux des administrations, éducation, justice, police, armée). De lautre, des dépenses sociales et culturelles (santé, culture et protection sociale : vieillesse, chômage, famille
). En 2005, les premières pesaient 16,6% du PIB en France contre 15,8% outre-Manche. La convergence est nette, ces parts étant respectivement de 18,7% et 15% en 1995. Léducation est le facteur principal de cette tendance : quand la France baissait son effort dun demi point de PIB, le Royaume-Uni laugmentait dun point.
Il demeurerait donc une marge damaigrissement de lEtat mais pas de miracle. Si lon veut réduire drastiquement les dépenses publiques, il faudra couper dans les dépenses sociales et culturelles : ce bloc pèse 31,4% en France contre 23,3% au Royaume-Uni.
Sauf à recourir à un tour de passe-passe. Si on transfère une bonne part de la protection sociale de la Sécurité sociale à des assurances privées obligatoires (par exemple des caisses de retraites mutuelles paritaires), comme en Suisse ou en Finlande, la France sera enfin dans la moyenne des dépenses publiques en Europe. Pourtant, chacun continuera à « subir » un prélèvement obligatoire et à bénéficier de prestations. Mais il sagira de dépenses privées obligatoires donc non publiques
Les citoyens et les politiques ont tout à gagner à savoir décrypter les chiffres pour mieux poser les débats démocratiques sur léconomique, le social ou encore la sécurité. Ces compétences sont aussi utiles aux employeurs. Cest aussi, voire plus, fondamental que de construire de nouveaux indicateurs plus « pertinents ».
La peine de mort pour les économistes
LE MONDE | 13 février 2008
Les économistes appliquent leurs outils de modélisation et dévaluation empirique à tous les champs des sciences sociales et humaines. Aucun sujet nest tabou : le clonage humain, lanorexie ou la peine de mort. Sur ce dernier thème, aux Etats-Unis, les apôtres de la peine capitale sont mobilisés depuis le début de la campagne présidentielle, qui a coïncidé avec un moratoire généralisé des exécutions dans lattente dune décision, en juin, de la Cour suprême sur linjection létale. Leurs principaux atouts sont désormais les conclusions déconomistes.
Plusieurs travaux publiés dans des revues reconnues étudient en effet statistiquement le « deterrent effect » de la peine de mort. Leur principe est dapprécier si le nombre de crimes violents varie avec lexistence et lapplication de la sentence capitale. Pour cela, ils utilisent les différences spatiale (entre Etats américains) et temporelle. Portant principalement sur la période postérieure à 1970, ces études assez sophistiquées concluent quune exécution éviterait de trois à vingt meurtres. A linverse, commuer une peine capitale en une peine de prison à vie impliquerait autant de meurtres supplémentaires. Un article récent sattache même à distinguer les performances des différents modes dexécution, la chaise électrique savérant la plus dissuasive
Et Gary Becker, prix Nobel déconomie, interrogé par le New-York Times, de conclure que même si ces travaux sont fragiles, il y a suffisamment dévidences pour le convaincre que la peine de mort est dissuasive et utile dans les cas des crimes les plus graves.
Lapproche économétrique soppose donc à une accumulation de travaux issus dautres disciplines -droit, psychologie, criminologie, histoire- qui soulignent la non exemplarité de la peine de mort et ce dans de nombreux pays. Les économistes ont-ils seuls raison contre presque tous les autres scientifiques ?
Leurs résultats sont en fait discutables. Notamment, un long article dun juriste John Donohue et dun économiste « dissident » Justin Wolfers dans la Stanford Law Review apporte des éléments qui jètent un doute sur les travaux économétriques. Comment expliquer que le Canada qui napplique plus la peine de mort depuis les années 1960 connaisse des évolutions de la criminalité similaires à celles des Etats-Unis ? Que la corrélation entre exécutions et réduction de la criminalité ne soit exhibée que sur des données récentes alors quil y avait bien plus dexécutions avant 1970 ?
Donohue et Wolfers testent également un des maux bien connu de la science économique : le biais de publication. On ne publierait que les résultats statistiquement significatifs. Cela a été démontré, par exemple, pour les premiers articles concernant leffet du salaire minimum sur lemploi. De fait, les travaux publiés sur la peine capitale présenteraient des caractéristiques statistiques, qui traduiraient que des résultats non conclusifs nont pas été eux publiés. Dans tous les cas, il faudrait disposer dexécutions plus nombreuses et « aléatoires » pour prétendre vraiment trouver un résultat robuste.
Cependant, malgré ces arguments, les résultats des économistes demeurent troublants.
Ils participent dune pensée unique. Un des candidats à linvestiture encore en lice sen démarque. Barack Obama a osé affirmer que « the death penalty does little deter crime ». Sil gagne linvestiture puis la Présidence, les recommandations politiques des économistes risquent de rester lettre morte, au moins le temps dun mandat. En revanche, Hillary Clinton est une avocate zélée de la peine de mort. Durant les mandats de son mari, elle a milité pour une extension de la liste des crimes fédéraux passibles dexécution. Devenue sénatrice, elle a appuyé une loi subtile obligeant à un test ADN systématique avant la peine capitale fédérale. Cest évidemment un progrès. Mais cette loi vise aussi à affaiblir un argument de poids des abolitionnistes auquel est sensible lopinion publique : le risque quune erreur judiciaire ne conduise à lexécution dun innocent.
La France nest pas non plus à labri des préconisations des économistes en matière de criminalité.
Si on nexécute plus, on meurt dans les prisons françaises, par suicide, violence des co-détenus, défaut de soins... Or le travail « de référence », exécuté notamment par Lawrence Katz, professeur déconomie à Harvard, montrerait que plus les détenus ont une probabilité élevée de mourir dans une prison américaine, moins les actes criminels sont nombreux : trente à cent crimes violents seraient évités à chaque décès en prison. Pour les auteurs de cet article, de mauvaises conditions de détention sont probablement bien plus efficientes que la peine capitale.
A les suivre, on pourrait légitimer « scientifiquement » lhonteux. Quitte à tomber dans labsurde. Conclusion imaginaire: « Conjugué au non recours à la peine capitale, le traitement inhumain et dégradant de détenus français souligné par des organisations internationales, est une politique efficace de prévention de la criminalité. Autant exécuter un détenu est coûteux, autant ne pas assurer son intégrité est économe. Cette situation mérite cependant dêtre aggravée. Compte tenu de lélasticité obtenue dans la littérature économique internationale, il suffirait de tripler le nombre de suicides dans les prisons françaises pour éliminer les crimes passibles des assises. »
Est ce que la démarche économique peut coloniser tous les domaines de lhumain en saffranchissant dune réflexion éthique ?
SMIC : la France à contre-courant
LE MONDE | 23 janvier 2008
Une série douvrages sur les bas salaires en Europe va être publiée dans quelques jours par la prestigieuse Russell Sage Foundation basée à New-York. Les volumes consacrés au Royaume-Uni et à lAllemagne décrivent un chassé-croisé frappant pour la dernière décennie.
Outre-Rhin, malgré labsence de salaire minimum, le modèle social a longtemps été caractérisé par des salaires élevés. Mais, depuis la seconde moitié des années 1990, il seffrite avec une augmentation de 25% de la part des travailleurs à bas salaires. Les secteurs concernés, comme les services aux particuliers, sont pourtant protégés de la concurrence internationale. Le développement de « mini-jobs » mal payés et la pression sur les rémunérations touchent particulièrement les femmes. En Grande-Bretagne, dans le même temps, lintroduction en 1999 dun salaire minimum, aujourdhui supérieur au SMIC français, a participé dune baisse de 10% de la part des bas salaires dans lemploi. Les femmes en sont cette fois les grandes bénéficiaires.
Le salaire minimum britannique a pourtant suscité dimportantes craintes lors de sa création par Tony Blair. La plupart des experts avaient la conviction quun salaire minimum ne pouvait que jouer contre lemploi ; leurs homologues français ont aujourdhui la même vision pour le SMIC. Simple conviction, car les travaux empiriques sont sophistiqués mais fragiles. Aux Etats-Unis, le débat scientifique sur limpact délétère du salaire minimum reste dailleurs ouvert. Le patronat américain est également divisé : le PDG de Wal-Mart, par exemple, soffre le luxe de soutenir les propositions démocrates dune augmentation du salaire minimum fédéral.
Au Royaume-Uni, le salaire minimum est fixé sur proposition (systématiquement suivie) dune « commission bas salaire » composée de six responsables patronaux et syndicaux (ne représentant pas leurs organisations), de deux universitaires économistes du travail et dun président. Neuf ans après, les effets du salaire minimum britannique sur lemploi sont indécelables, malgré les efforts des chercheurs ! Cette expérience a convaincu une Allemagne pourtant réfractaire à cet outil. Lintroduction de minima salariaux est désormais au cur de la stratégie anti-dumping social et de moralisation du capitalisme moderne de la grande coalition dAngela Merkel. Elle en a déjà instauré un de plus de 1500 euros dans le secteur postal à lOuest. Dautres branches vont suivre. Pour le Parti Social Démocrate, le mouvement vers un salaire minimum interprofessionnel est lancé.
Paradoxalement, le gouvernement Fillon va inscrire la France dans une trajectoire inverse : une fragilisation du SMIC. Créé en 1970, le SMIC avait vocation à faire profiter chacun des fruits de la croissance. Il augmente annuellement au minimum de linflation plus la moitié du gain dun ouvrier. Mais, contrairement à une idée reçue, il nest pas particulièrement généreux. Malgré les coups de pouce et la convergence des SMIC 35 heures par le haut, le pouvoir dachat net dune heure de travail au SMIC na progressé en 25 ans que de 20%. Ce qui est en deçà des gains de productivité résultant dorganisations du travail de plus en plus exigeantes.
Pourtant, lévolution du SMIC est désormais une urgence politique pour le gouvernement. Linflation dépasse 2,5%. Les tensions persistantes sur les matières premières, la saturation de leffet déflationniste des importations asiatiques et les politiques gouvernementales (des franchises médicales à la taxe sur le poisson) risquent de la maintenir durablement à un tel niveau. Avec cette hausse des prix même modeste-, le SMIC pourrait croître mécaniquement de 3,2% en nominal chaque année, le portant à
1500 euros pour 35 heures en 2012. Sans réforme, Nicolas Sarkozy réaliserait la promesse de campagne du Parti Socialiste ! Le président de la République doit donc assurer sa propre proposition : remettre en cause la mécanique du SMIC, pour revenir à un salaire minimum non automatiquement indexé sur la croissance. Le Conseil dOrientation de lEmploi a été saisi juste avant les fêtes pour avis sur les projets gouvernementaux. Ils devraient se traduire en loi après les Municipales.
Le projet prévoit quune commission indépendante, composée uniquement dexperts, émettra tous les ans des recommandations publiques sur la hausse du salaire minimum
, ce qui est en fait bien inquiétant pour les millions de smicards. Séparément, les partenaires sociaux au sein de la commission nationale de la négociation collective continueront de donner leur avis. La décision finale reviendra au gouvernement.
Le plan politique pour rassurer les salariés est aussi en forme. LEtat conditionnerait loctroi des allègements de charges sociales à une négociation salariale au sein de lentreprise. Cette mesure risque malheureusement dêtre un leurre : son contrôle sera difficile ; les salariés nont souvent que peu de pouvoir de négociation notamment dans les petites entreprises où les syndicats sont absents ; enfin, comme pour loctroi des heures supplémentaires ou des jours de RTT payés, lemployeur naura aucune obligation daugmenter les salaires à lissue de la négociation.
Face au gouvernement, les syndicats sont désorientés par le maelström des réformes sociales ou les diversions comme la suppression de toute référence pour le temps de travail. Mais le plus navrant reste lattitude des socialistes : ils semblent avoir jeté aux oubliettes lidée phare dun SMIC à 1500 euros alors quelle est plus que jamais réaliste. Preuve que le défaitisme social dépasse les clivages politiques.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1032606" \t "_blank" Téléphone mobile, prix fixe
LE MONDE | 16 avril 2008 |
Plus dargent dans les caisses de létat, les petites et grandes économies sont de rigueur. Plus de sous dans vos poches, que peut-on rogner ? Il est loin dêtre négligeable, en moyenne 35 euros dépensés chaque mois par un détenteur dune ligne. Mais difficile de sen passer. Le mobile est souvent un outil professionnel, un objet de socialisation. Certains nont dailleurs plus de ligne fixe. Le mobile est donc devenu une dépense contrainte.
Doù la question récurrente : les opérateurs exagèrent-ils ? Paye-t-on trop ? Les associations de consommateurs clament que oui. LEtat est plutôt silencieux. Les trois opérateurs français répondent en cur que non ; la preuve, leurs prix sont similaires à ceux pratiqués dans les deux autres grandes économies européennes : lAllemagne et la Grande-Bretagne.
Plongeons-nous donc dans le récent rapport de la Commission européenne sur la concurrence dans la téléphonie (mobile, fixe, internet). Le rapport a tenté de comparer les prix des opérateurs dans de nombreux pays européens en 2007. Lexercice est délicat : dun opérateur à un autre, les forfaits présentent des caractéristiques différentes, SMS moins cher chez lun, trafic voix moins onéreux chez lautre.
Pour essayer dobtenir tout de même un diagnostic, la Commission retient trois paniers correspondants à un petit, un moyen et un gros consommateurs. Le classement des pays est globalement similaire pour chaque panier. La France présente un niveau de prix double de la médiane, le Danemark ou les Pays-Bas par exemple étant bien en dessous. Les prix français sont donc parmi les plus hauts mais effectivement proches de ceux pratiqués outre-Rhin et outre-Manche. Bref, nos opérateurs auraient raison
Mais ils omettent de préciser que leurs homologues en Allemagne et au Royaume-Uni ont dû débourser chacun plus de 100 euros par habitant pour obtenir une licence de 20 ans. Si les prix facturés aux consommateurs sont élevés pour rembourser ce coût initial, les Etats ont eux touché un pactole de 40 à 50 milliards deuros, léquivalent dune année dimpôt sur le revenu en France. Placé dans un fonds souverain, ce pactole permettrait de financer pendant un siècle 50,000 emplois denseignants dans le primaire et le secondaire, soit près de 5 fois la saignée dans lEducation nationale la rentrée prochaine, qui provoque un malaise si dommageable dans les écoles et lycées
En France, le coût de base de chacune des 3 licences na été que de 619 millions deuros. Moins de 2 milliards de rentrées pour lEtat. Même en rajoutant les 600 millions damende infligés en 2005 par le Conseil de la concurrence pour entente entre les opérateurs sur les prix, on reste loin des comptes de nos 2 voisins.
Les récentes évolutions du marché français soulignent même une situation pathologique. Bien quelle dépasse 80%, la proportion de titulaire de comptes mobiles par habitant est désormais le plus faible de lEurope des 27 : en octobre 2007, il était de 110 à 150% en Allemagne, Espagne, Italie, Royaume-Uni
ou encore, en Bulgarie ! Le fossé avec nos partenaires se creuse. Les offres sont trop peu attractives pour les consommateurs français, entreprises et particuliers. Dautant quentre octobre 2006 et octobre 2007, les prix sont restés globalement inchangés en France alors que le coût moyen des forfaits en Europe a baissé de 10 à 20%, selon les chiffres de la Commission.
Que faire pour éviter que la France ne se retrouve définitivement décrochée de la révolution de la mobilité ?
Les parts de marché des trois opérateurs français demeurant étrangement invariantes, le plus simple serait daccroître le nombre dacteurs, donc loffre et la concurrence. La France est le seul grand pays avec moins de quatre opérateurs UMTS. LEtat a bien relancé un « concours de beauté » pour une 4ième licence lannée dernière mais les volontaires ont voulu négocier à la baisse les 619 millions deuros de droit dentrée. LEtat est resté ferme, pas question de brader la licence, cette fois. Saine politique ? En fait, cest plutôt suicidaire dessayer dentrer tardivement dans un marché dominé par 3 acteurs historiques et pour lequel les coûts fixes dinfrastructure sont importants. La valeur dune nouvelle licence est donc probablement désormais
négative.
Sentant que lEtat pourrait bien finir par offrir une ristourne, les opérateurs en place soulignent le risque pour lemploi dans leurs entreprises, que représenterait larrivée dun concurrent. Des arguments semblables à ceux dun Olivier Besancenot dénonçant le libéralisme sauvage. Mais on peut se permettre de douter de leur sincérité. Ainsi, pourquoi lun de ces nouveaux protecteurs du travailleur a-t-il externalisé 1900 emplois de ses centres dappel lannée dernière, malgré les protestations des syndicats ?
Au total, les postes créés chez le nouvel acteur devraient compenser les pertes si pertes il y a- chez les autres opérateurs. Laugmentation du marché induit par une baisse des prix pourrait bien profiter à lemploi même chez eux. Finalement seuls leurs profits seraient entamés.
Ce nest pas seulement votre portefeuille qui est en jeu. Dans une économie mondiale où les technologies de linformation sont centrales pour la compétitivité, cest aussi la croissance économique française qui risque de pâtir de l« immobilisme concurrentiel » de lEtat. Espérons que lélargissement à léconomie numérique du portefeuille dEric Besson soit plus quun simple enrobage.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
La fin du chômage... partiel,
mercredi 14 mai 2008
Près dune décennie après le vote de la première loi Aubry et six ans après le retour de la droite au pouvoir, l"épouvantail" des 35 heures nest pas près dêtre remisé. On lui a imputé la croissance atone, les salaires trop bas, le pouvoir dachat en berne ; pour se faire applaudir par un parterre dexpatriés à Londres, on vient de lagiter... Lors du procès de Riom, laccusation vichyste contre Léon Blum avait déjà chargé la loi sur les 40 heures du Front populaire davoir provoqué la défaite de la France en 1940. Cette caricature est curieusement revenue en 2002 dans la bouche du ministre du travail, François Fillon, lors des débats sur la première loi détricotant les 35 heures.
Comme les 40 heures, les 35 heures traduisaient un volontarisme pour résorber un chômage massif à partir dun principe discutable de partage du travail. Elles nont été ni une catastrophe ni un miracle. Une multitude de travaux en dressent un bilan mitigé : des créations demplois mais limitées, une relance du dialogue social sans lendemain, des gains de flexibilité pour les entreprises, une hausse des inégalités de conditions de travail, un coût net pour les finances publiques modéré. Une récente note de recherche publiée sur Internet (www.travail-solidarite.gouv.fr) par la Dares (la direction des études du ministère du travail) renforce cette appréciation nuancée, en analysant lévolution spectaculaire du chômage partiel en France.
Le chômage partiel permet à un établissement qui fait face à un choc conjoncturel ou accidentel significatif de réduire ou darrêter temporairement son activité. Le contrat de travail des salariés nest pas rompu mais suspendu. Ils touchent une forme dindemnité chômage partiellement prise en charge par la collectivité. On trouve des dispositifs proches dans de nombreux pays (Royaume-Uni, Italie, Allemagne, Canada, Etats-Unis...).
Cest un important outil de flexibilité interne, principalement utilisé par lindustrie. Jusquen 1997, le nombre de jours de chômage partiel suivait lactivité économique. Le solde dopinions de lenquête de conjoncture de lInsee auprès des entreprises était même un remarquable prédicteur des demandes de chômage partiel. Lorsquil se détériorait, les demandes dindemnisation augmentaient, et inversement. En 1996, elles atteignaient 12 millions de jours et concernaient près de 2 millions de salariés. Pourtant, les entreprises ne recouraient à ce dispositif quavec parcimonie : il est un aveu de difficultés et affecte la confiance et le moral des salariés. Ces derniers, même sils évitent le licenciement, subissent une perte financière.
Or, à partir de 1998, les demandes se sont progressivement décorrélées de la conjoncture, connaissant une chute spectaculaire. Ainsi en 2005, malgré une conjoncture objective et subjective proche de celle de 1996, les demandes ont concerné 170 000 salariés pour moins de 2 millions de jours - soit six fois moins -, dont à peine un gros tiers a été in fine utilisé par les établissements.
Quelles sont les causes de ce phénomène ? La réforme, en 2001, du chômage partiel est trop marginale. Seul le recours massif à un dispositif alternatif de flexibilité du temps de travail lexplique : la modulation accompagnant les 35 heures, notamment les possibilités dannualisation du travail. Pour une entreprise, mieux vaut mettre les salariés en congé ou en horaire modulé bas lors de la mauvaise passe conjoncturelle que de recourir au chômage partiel. Encore faut-il confirmer statistiquement cette mécanique de substitution.
Cest à cet exercice que se livre la note du ministère réalisée par Oana Calavrezo, Richard Duhautois et Emmanuelle Walkowiak, chercheurs au Centre détude de lemploi. Les auteurs utilisent une méthodologie introduite dans le champ de léconomie par le Prix Nobel 2000, James Heckman. Lidée est de regarder si les entreprises qui ont anticipé la date obligatoire pour réduire la durée du travail sont les premières à avoir eu moins recours au chômage partiel. Plus précisément, on compare leur comportement à celui dentreprises présentant les mêmes caractéristiques par ailleurs (secteur, taille, performances...) mais non anticipatrices. Toutes les variantes de leur estimation confirment lhypothèse de base : lapplication des 35 heures, mariage dune réduction et dun aménagement du temps de travail, aurait bien participé dune baisse de lusage du chômage partiel. Les employeurs ont donc substitué au chômage partiel lusage plus lisse de la modulation du temps de travail et des jours de RTT.
Certes, les 35 heures nont pas eu que des effets positifs. Mais au lieu de rejeter en bloc les lois Aubry, on pourrait gagner à décortiquer méthodiquement pourquoi elles nont pas mieux fonctionné. Trop complexes ? Voulant poursuivre trop de buts ? Pas assez négociées en amont ? Un Etat employeur défaillant ?... Bref, utiliser les 35 heures non pas comme une manière de se défausser de ses responsabilités présentes mais comme un éclairage, parmi dautres, sur la tentation de construire dambitieuses usines à gaz législatives qui ont de forts risques de se révéler en deçà des espérances quelles ont générées, voire de se transformer - parfois injustement - en boomerang politique.
LUniversité, fille du roi
LE MONDE | 4 juin 2008
Luniversité est une priorité affichée de la politique gouvernementale. Malgré un contexte restrictif, son budget devrait progresser durant la législature. Mais, le gouvernement met surtout laccent sur lautonomie des universités. LUniversité française perdrait ainsi son statut singulier de « fille du roi », hérité du XIVième siècle, et qui justifie encore la nomination des professeurs duniversité par décret du Président de la République.
En théorie, la loi relative aux Libertés et aux Responsabilités des Universités dote les présidents duniversités de larges pouvoirs tant dans leur relation avec le ministère quau sein même de leurs établissements ; elle entend leur permettre de construire une politique scientifique et pédagogique dexcellence et dintégrer le fameux classement de Shanghai. Une dizaine de pôles en sera le fer de lance. Pour François Fillon, il sagit rien de moins que de « rebâtir lUniversité française », ajoutant avec emphase que « Toute notre tradition spirituelle, philosophique et scientifique, toute lambition républicaine, convergent vers la nécessaire réforme de nos universités ».
Malgré ce volontarisme et leffort de persuasion de Valérie Pécresse, les universitaires sont sceptiques. Leuphorie nest pas au rendez-vous dans les Unités de Formation et de Recherche ou autres Unités Mixtes de Recherche. Pourquoi ? Parce que lEtat bégaie.
En juillet 1968, déjà, lors de son discours de politique générale, le Premier Ministre, Maurice Couve de Murville déclarait : « S'agissant de réformes, c'est à l'Université que nous pensons fatalement d'abord. Elle a été secouée par une tempête qui révèle la profondeur de la crise actuelle de la jeunesse. [
] La réforme elle-même sera une uvre de longue haleine. D'ores et déjà une sorte de consensus général paraît se dégager sur quelques grands principes : personnalité des établissements universitaires, modification des règles traditionnelles de l'uniformité des enseignements, des programmes et des examens, transformation des méthodes pédagogiques, nécessité d'adapter les disciplines aux possibilités de débouchés dans la vie active, enfin large participation des enseignants d'une part, des étudiants d'autre part, dans tous les domaines, et aussi des représentants des intérêts économiques et sociaux. [
] C'est sur cette base que pourront être ensuite entrepris, à l'intérieur des établissements devenus autonomes, les travaux et les discussions qui conduiront à l'édification de l'Université nouvelle. »
Huit ans après, Raymond Barre affirmait dans son discours de politique générale : « Permettez à l'universitaire qui vous parle d'insister plus particulièrement sur la responsabilité des universités. La liberté de ces établissements doit permettre de donner à notre enseignement la qualité dont il ne pourrait se passer. [
] Le rang de notre pays dans le monde sera fonction de la qualité de notre enseignement supérieur et des résultats de notre recherche scientifique. Le Gouvernement aidera l'Université »
Une décennie plus tard, Jacques Chirac récidivait, toujours dans sa déclaration de politique générale : « Dans l'enseignement supérieur, le principe d'autonomie doit être définitivement concrétisé [
] L'autonomie doit aller de pair avec un allégement des structures universitaires, un décloisonnement du travail d'enseignement et de recherche, une mobilité accrue des hommes, un essor nouveau donné à l'innovation qui doit s'ouvrir sur le monde extérieur, sur l'industrie bien évidemment, mais aussi sur la coopération scientifique internationale. »
Bref, cela fait maintenant quatre décennies au moins- que les universitaires entendent la douce musique de lautonomie, de la liberté et de la responsabilité.
Or, elle pourrait bien masquer de vrais obstacles. Par exemple : comment « lutter » dans la même catégorie quun Harvard dont le budget annuel est de lordre de celui des 17 universités franciliennes réunies ? Comment maintenir la motivation dun corps enseignant alors que lheure de cours est payée en France moitié moins que dans les pays leaders de lOCDE ? La séparation physique orchestrée par lEtat entre, dune part, les sciences humaines et de management et, dautre part, les disciplines « dures » nest-elle pas aussi un frein à pluridisciplinarité et linnovation? Comment stimuler les étudiants par des effets de pairs, quand les classes prépas puis les grandes écoles absorbent une bonne partie des plus motivés dune génération ? Et ce dautant plus facilement que le pouvoir politique ne cesse de dénigrer les universités résumées à un lieu déchec ?
Surtout, lEtat reprend dun côté ce quil accorde de lautre. La recherche et lenseignement universitaires sont intimement liés. Et lEtat étend inexorablement son pilotage de la première à travers les transferts de moyens globaux pourtant faibles à lAgence Nationale de la Recherche dont 70% du budget est fléché sur des priorités prédéfinies. Malgré lopposition de nombreux chercheurs, le CNRS va être découpé en une série dinstituts dotés de directeurs nommés par arrêté ministériel, sur proposition de la direction du CNRS, marquant symboliquement la perte dautonomie de lorganisme. En janvier, Nicolas Sarkozy énonçait clairement sa doctrine : « De mon point de vue, cest bien au Parlement, au gouvernement, et particulièrement au ministère en charge de la recherche, quil appartient dattribuer largent public et de fixer les orientations stratégiques. » Difficile de vraiment rompre avec lhéritage dancien régime.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1041584" \t "_blank" Les effets pervers de la LME
LE MONDE | 25 juin 2008 | Philippe Askenazy
Au début des années 1990, la France était encore sous le régime de la loi Royer. Les créations de grandes surfaces de plus de 1000 ou 1500 m² étaient soumisses à autorisation de commissions les CDUC- où les élus étaient prépondérants. Malgré cette loi, le grand commerce connaissait une expansion soutenue qui participait à la fois à une baisse des prix et à de nombreuses créations demplois. Ces créations dépassaient les pertes subies par le petit commerce. De fait, certains élus se laissaient convaincre par les distributeurs de leur « intérêt » à voter favorablement à limplantation, malgré lopposition des petits commerçants. Modernisation du commerce et dynamisme de lemploi allaient alors trop souvent de pair avec corruption des édiles.
Cest cette mécanique que la loi Sapin de 1993 votée à la fin de la législature socialiste cherchait à casser. Le poids des élus locaux dans les commissions dautorisation était alors fortement allégé. Le vote de chaque membre est public. La loi Raffarin de 1996 a retiré aux élus la majorité au sein des Commissions Départementales dEquipement Commercial (CDEC). Ils ne sont plus que 3 sur 6 membres alors quune autorisation réclame 4 approbations. En 1993 et 1996, ces dispositions particulières faisaient ainsi consensus : limitant le pouvoir des élus, ces lois ont réduit les possibilités de pression sur eux ; elles soulageaient des élus locaux alors avides dune plus grande sérénité et dune moralisation de la vie politique.
La loi Raffarin a cependant introduit des dispositions économiquement aberrantes : contrôle des surfaces dès 300 m² -pour contrer le développement du hard discount-, et intégration dans les CDEC de deux membres issus des chambres des métiers et de commerce locales, c'est-à-dire des représentants des petits commerçants et des grands distributeurs locaux. Cette composition implique que les expansions de magasins déjà en place sont plus fréquentes que larrivée dun nouveau concurrent. Elle favorise donc laccentuation des positions monopolistes que les économistes (M.-L. Allain, C. Chambolle et Th. Vergé, Jusquoù faut-il réformer la loi Galland ?, Presses la rue dUlm/Cepremap, juin 2008) mais aussi les associations de consommateurs dénoncent comme lun des moteurs essentiels de prix élevés de lalimentaire en France.
Contraires au droit communautaire, ces dispositions valent à la France une procédure dinfraction à Bruxelles : depuis décembre 2006, la France est enjointe de modifier rapidement sa législation et demeure sous la menace dune très lourde condamnation. Le gouvernement actuel a hérité de ce dossier politiquement explosif. Il a déployé une stratégie habile : dun côté, il a négocié les aménagements minimaux acceptables par la Commission européenne, et dun autre, il a organisé une campagne de sensibilisation, incluant les commissions Attali et Beigbeder, pour habituer le public français à une refonte de la législation.
Ainsi, la suppression des représentants des chambres consulaires et la remontée du seuil de contrôle de 300m² à 1000m² -points clefs de la LME, Loi de Modernisation Economique, ou encore, Loi de Michel-Edouard [Leclerc], pour reprendre lépigramme de professionnels du secteur- sont présentées comme un acte politique fort alors quelles ne font que se conformer a minima aux injonctions de la Commission en actant un retour ante-Raffarin, et cela à quelques jours de la présidence française de lUnion.
Plus étrange, la LME redonne aux élus la majorité dans les nouvelles commissions dautorisation, les CDAC (commissions départementales daménagement commercial). Une multitude de critères dappréciation des projets (développement durable, de lemploi
) leur laisse de larges marges de manuvre pour autoriser ou refuser un projet. Or un seul mètre carré de surface de vente peut générer un chiffre daffaire annuel jusquà 30,000 euros. Un hypermarché de 10,000 m² représente donc un enjeu financier énorme pour son promoteur atteignant de lordre de 100 millions deuros de profits sur une décennie.
Adeptes du statu quo, des parlementaires ont porté des amendements majeurs. Ainsi, lamendement dit Ollier adopté à lunanimité par la commission des affaires économiques de lAssemblée- sapprête à doter le maire, dans un texte de modernisation de léconomie, dun droit exorbitant, en contradiction avec la défense de la propriété privée, valeur fondamentale des droites en France. Une fois de plus le hard discount est visé, au risque dune incompatibilité avec le droit européen. Le maire pourra préempter le terrain prévu pour linstallation dune nouvelle grande surface dès 300 m², et proposer un projet alternatif associant des petits commerçants, le tout financé par un fond public. Muni dun tel pouvoir, le maire sera seul face aux lobbys locaux et aux tentations de faveur
Au total, la LME risque de générer plus deffets pervers que de pratiques vertueuses. Et la France conserverait la régulation de lurbanisme commercial la moins concurrentielle en Europe. Quaurait du contenir la LME pour respecter lambition affichée dans ses attendus : baisser les prix par la concurrence ? Supprimer les commissions. Laisser au Plan Local dUrbanisme, résultat dune large consultation publique, le soin dorganiser le commerce, dont éventuellement le refus du développement de la grande distribution. Permettre à tout habitant dune zone de chalandise où un groupe de distribution est surreprésenté, de saisir une autorité de la concurrence capable dimposer un remède dont la session (ou léchange) de magasins à un concurrent.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1048709" \t "_blank" Chiffres, sexe, chômage et Estel
LE MONDE | 27 août 2008 |
La rentrée sera rythmée par la publication des chiffres du chômage puis ceux révisés des créations demploi au second trimestre 2008. Quelles soient bonnes ou mauvaises, ces statistiques seront une fois de plus longuement commentées. Si le chômage baisse et lemploi croît, les uns péroreront, les autres dénonceront une manipulation.
Les arguments des seconds ne tiennent pas. Certes le gouvernement Villepin avait fait pression sur lINSEE pour reporter la parution de très mauvais chiffres du chômage. Mais, même publiés en retard, ces derniers ne peuvent être trafiqués. Les statisticiens sont protégés par les engagements internationaux de la France, et par la vigilance des responsables et des syndicats de lInstitut. Si les séries sont non affectées par le politique, il faut cependant savoir ce quelles recouvrent.
Prenons le dernier taux de chômage provisoire publié par lINSEE en juin pour le 1er trimestre 2008 : 7,2% en France métropolitaine. Il sagit du taux au sens du Bureau International du Travail qui sert de référence constante pour toutes comparaisons internationales. LINSEE le calcule à partir dune enquête spécifique, lenquête emploi. Une enquête ne fournit quune estimation. Elle est en plus corrigée des variations saisonnières. La marge derreur est au total de lordre de +/-0,4%. Une évolution dun trimestre à un autre est ainsi relativement fragile, mais une tendance sur plusieurs trimestres est solide. Et Madame Lagarde a raison : le taux de chômage semble bien retrouver ses niveaux de début 1983. Pourtant, les français nont pas confiance dans la politique menée, notamment son efficacité pour réduire le chômage.
Comment comprendre cette appréciation au vu des évolutions actées par lINSEE ?
Premièrement, un taux de 7,2% de chômeurs était vécu en 1983 comme une situation catastrophique pour le marché du travail ; cela est toujours le cas aujourdhui ! Deuxièmement, la population française ayant cru, un même taux de chômage donne 1,8 millions de chômeurs en 1983 et 2 millions en 2008 auxquels il faut rajouter 1,2 millions de travailleurs en sous-emploi (dont les temps partiels subis). Troisièmement, la structure de la population active sest déformée en 25 ans : les cadres a priori moins exposés au risque de chômage sont bien plus nombreux. On obtient ainsi un même taux alors global que celui de chaque catégorie sociale est supérieur.
Surtout, le taux moyen cache une évolution majeure selon le sexe. Le taux de chômage des hommes estimé à 6,8% début 2008 est bien au dessus de celui de 1983 ; il retrouve seulement son niveau de début 2002. Or la situation de chômage et la peur de perdre son emploi sont asymétriques : elles sont bien plus pesantes dans les foyers lorsque le chef de famille male est touché. De fait, ce sont les femmes qui seraient les principales bénéficiaires de lembellie récente. Il faut cette fois remonter au début 1980 pour trouver un taux de chômage des femmes de 7,5%. Mieux, depuis le début des séries en 1975, jamais le différentiel entre les deux sexes navait été aussi faible : en absolu, il y aurait désormais moins de femmes chômeuses que dhommes au chômage.
EMBED Excel.Sheet.8
Doù vient cette évolution en apparence si favorable aux femmes ? Elle est laddition de multiples facteurs. Alors que les hommes sont frappés par une reprise de la désindustrialisation, les femmes bénéficient demplois dans les services notamment des offres de temps partiels ou en CDD. Le mini baby boom français favorise leur emploi : il faut des personnels de garde denfant le plus souvent féminins- ou encore remplacer par des CDD les mamans en congés de maternité
Cela amène aux chiffres officiels de créations demploi de lINSEE. Ils ne cessent de surprendre. Malgré une croissance atone, lemploi progresserait : 70,000 créations au premier trimestre. Ces chiffres résultent dune très complexe ingénierie, recoupant de nombreuses sources. Lestimation pose alors un problème particulier : celui de la multiactivité. Si vous avez plusieurs employeurs vous comptez a priori pour plusieurs emplois. Pour corriger ce biais et avoir des chiffres des personnes en emploi, lINSEE applique une clef constante depuis 1999 ; elle considère donc que la proportion de personnes multiactives et le nombre demplois que chacune occupe, sont invariants. Maintenant, supposons quen 2008, face à la crise du pouvoir dachat, un seul pourcent supplémentaire des salarié(e)s français décide deffectuer un petit job complémentaire pour boucler les difficiles fins de mois : lINSEE enregistrerait alors la création de 230,000 emplois. Autre exemple, les universités, un vrai casse-tête statistique : dans le sillage de la LRU, elles se dotent de fondations qui vont prendre en charge des heures supplémentaires denseignement ou de recherche des enseignants-chercheurs. Légalement ces fondations sont obligées dembaucher ces fonctionnaires et donc créent un emploi à temps partiel pour chacun !
Consciente des faiblesses de ses outils, lINSEE va se doter dun nouveau dispositif « Estel » (estimation demploi localisé) à partir de la mi 2009. Il sera notamment capable dapprécier plus proprement la multiactivité. Les commentateurs peuvent avoir des sueurs froides.
Philippe Askenazy
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1051150" \t "_blank" La relève
LE MONDE | 17 septembre 2008 |
« À l'ère de la mondialisation, la qualité du secteur public continue d'être un rouage important dans la performance d'un pays. Plus elle est élevée, plus cela favorise sa compétitivité, lui donne un avantage concurrentiel dans l'accroissement de son commerce et de ses investissements, et contribue au niveau et à la qualité de vie des citoyens. Un pays serait affaibli s'il ne pouvait compter sur une fonction publique solide, compétente et professionnelle. En fait, tout État serait handicapé s'il ne pouvait s'appuyer sur une fonction publique de haute qualité, capable de mener à bien ses politiques et ses programmes [
] La fonction publique vit actuellement une « crise tranquille ». Tranquille, parce que peu de gens en sont conscients et que moins encore ont commencé à agir. Le problème se manifeste de plusieurs façons : après des années de compressions d'effectifs, certains fonctionnaires, pour la première fois, s'interrogent sur leur choix de carrière ; d'autres ne croient pas que leurs talents et leurs compétences sont mis à profit ; d'autres encore, après une carrière exemplaire, déconseillent à leurs enfants de suivre leurs traces; certains étudiants n'envisagent pas de faire carrière dans la fonction publique [
] Les critiques ont blessé la fierté des fonctionnaires. [
] mais la situation n'est pas sans espoir; [
] des progrès réels et sensibles ont été réalisés. Le gouvernement a donné aux gestionnaires de la fonction publique les outils nécessaires pour gérer les compressions d'effectifs sans nuire à la productivité des fonctionnaires. [
] Le gouvernement a mis un terme au gel des salaires et a rétabli les augmentations salariales et la rémunération au mérite. Le Conseil du Trésor prépare avec les chefs syndicaux un retour à la table de négociation [
]. L'initiative appelée « La relève » est : le défi de bâtir une institution moderne et dynamique capable de tirer pleinement profit des aptitudes de ses employés ; l'obligation, en tant que gardiens de l'institution, de léguer à nos successeurs une organisation dotée de personnes compétentes et dévouées capables de relever les défis de leur temps. » De quel texte sagit-il ? Le futur rapport sur la fonction publique française en 2012 ? Non. Des extraits du Quatrième Rapport annuel au Premier ministre sur la fonction publique du Canada publié en 1997 ; un rapport bilan après plusieurs années de réformes majeures de lEtat canadien, un rapport annonçant le retour à une politique qualitative des ressources humaines de lEtat. Son auteur est le Greffier du Conseil privé alors une femme- le plus haut fonctionnaire apolitique Canadien. Chef de la fonction publique, il offre un appui impartial au Premier ministre sur les questions stratégiques et opérationnelles.
Pourtant, les deux têtes de lexécutif français ne sen cachent pas, le Canada est lexemple à suivre. Un pays qui a été capable déliminer en quelques années ses déficits abyssaux : 6% du PIB pour lEtat fédéral en 1993. La revue générale des politiques publiques (RGPP) fait dailleurs écho à l« examen des programmes » lancé par le gouvernement de Jean Chrétien en 1994. Elle risque den reprendre des erreurs.
En une décennie, on a appris que la réussite des grandes reconfigurations dorganisations publiques comme privées passe par lassociation de lensemble des acteurs. Lexamen des programmes, une revue complète des dépenses publiques construite en 6 mois, était trop « top-down ». Or la RGPP menée tambour battant depuis un an fait fi de la consultation des fonctionnaires. Elle a été conçue par des équipes rassemblant 300 personnes, quelques auditeurs privés, et de nombreux membres des corps dinspection de la fonction publique ; beaucoup sont issus du même moule. Un comité de suivi est piloté par le secrétaire général de lElysée et le directeur de cabinet du Premier ministre. Les ministères, eux, doivent participer à la réduction des effectifs de fonctionnaires, y compris dans lenseignement supérieur et la recherche.
La démarche canadienne a effectivement permis de libérer dutiles marges de manuvre politique. Mais quitte à sen inspirer, il serait astucieux den connaître les limites -moins dagents publics ne signifie pas un Etat plus performant-, dappliquer dès à présent les correctifs qui y ont été nécessaires et de se concentrer sur les clefs de son succès.
Or, la RGPP ne semble pas les reprendre. Outre-atlantique, le gouvernement libéral (au sens nord américain, c'est-à-dire de gauche) avait exclu les transferts sociaux de la révision. Le gros des économies était venu dune suppression massive -60%- des subventions aux entreprises. Cette formule nest pas à lordre du jour en France, où les transferts de lEtat aux entreprises (hors ristournes générales de cotisations sociales) représentent autour de 2% du PIB. De même, la réorganisation du sommet de lEtat fédéral canadien sonnait la rationalisation de lensemble de lappareil : le cabinet fut comprimé à 23 membres. Bien que ce chiffre soit remonté depuis, le Canada a fait de nombreux émules. Le nouveau gouvernement Zapatero compte 17 membres (dont 9 femmes). Sarkozy avait aussi promis lors de la campagne présidentielle un gouvernement ramassé, tout comme Berlusconi avant dêtre réélu. Le Fillon 1 ne comportait que 15 ministres, quatre secrétaires détat et un haut commissaire. Le Fillon 2 sest adjoint 12 nouveaux secrétariats dEtat. Depuis les municipales, le Fillon 3 a 21 secrétaires détat, soit au total 37 membres
comme le premier gouvernement Chirac de 1974. Cela reste cependant loin des 60 participants au gouvernement Berlusconi.
Philippe Askenazy, directeur de Recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1053921" \t "_blank" Maudite Beveridge
LE MONDE | 8 octobre 2008 |
Maudite Beveridge
Le chômage a rebondit spectaculairement en France. Crise financière mondiale, évolution moins pire quen Espagne nous dit-on déjà. Reste qualors que la France « gagnait » 41,000 chômeurs en août, la décrue sest poursuivie en Allemagne avec 40,000 demandeurs demplois en moins en août
et 29,000 en septembre. Le taux de chômage allemand est tombé au plus bas depuis 16 ans. Le Danemark avec un chômage à 1,6% contre 2,1% en janvier fait désormais face à une pénurie de main duvre.
La courbe de Beveridge est alors un outil apprécié des (macro)économistes du travail pour y voir plus clair. Cette courbe relie le taux de chômage (en abscisse) à la proportion demplois vacants (en ordonnée). En théorie, la relation entre ces deux quantités est décroissante : plus le taux de chômage est important plus les entreprises embauchent facilement car elles disposent dun important réservoir de main duvre ; la causalité inverse amène également à une relation a priori décroissante, moins demplois vacants impliquant peu de recrutements.
Mais le tracé empirique de cette courbe est souvent fort éloigné de la théorie. Il révèle alors le succès dun pays, ou un possible comportement pathologique de son marché du travail. En France, le système statistique est malheureusement incapable doffrir une mesure fiable du nombre de postes vacants. Les économistes utilisent alors une pseudo courbe de Beveridge. Linformation manquante sur les vacances est remplacée par la proportion dentreprises manufacturières déclarant rencontrer des difficultés de recrutement. Manufacturières car cette statistique nexiste pas sur longue période dans les services. On retient alors en regard le seul taux de chômage des hommes plutôt que le chômage total.
La courbe obtenue ainsi pour la France présente depuis deux décennies un profil particulier. Plate, elle devient verticale à lapproche de la barre de 6% de chômage des hommes : cest-à-dire que la proportion dentreprises manufacturières déclarant des difficultés pour recruter senvole en deçà de 7 à 7,5% de taux de chômage masculin. Ainsi du deuxième trimestre 1987 au deuxième trimestre 1990, le taux de chômage baissa de 7,4 à 6,1%, alors que le niveau de difficultés de recrutement crû de 17% à 47% ! Dès le trimestre suivant le chômage repartait à la hausse. Scénario proche en 2001 : le pic est atteint au premier trimestre avec 56% des entreprises déclarant des difficultés pour un chômage masculin de 6,4% ; et dès lautomne le chômage repartait à la hausse.
Dans les deux cas, on convoqua des explications « évidentes » à ces phénomènes. Pour le premier, le coût du travail au niveau du SMIC aurait été trop élevé ne permettant pas aux entreprises de trouver des travailleurs suffisamment rentables parmi le restant de chômeurs ; doù une coûteuse politique continue et massive depuis 1993 de réduction de cotisations sociales employeurs, suivie désormais par labsence de coups de pouce au SMIC. Le marché du travail aurait été également insuffisamment flexible ; doù, une politique de précarisation.
Dans le second cas, les 35 heures offraient une hypothèse idéale : la RTT trop uniforme aurait accentué les tensions dans les métiers où traditionnellement les volontaires ou les spécialistes manquent. Doù, la théorisation de la nécessaire fin des 35 heures, puis sa mise en application.
Maintenant que les 35 heures sont feux, le marché du travail flexible, le coût du travail modéré, on devrait retrouver une pseudo-courbe de Beveridge « normale ». Patatras : entre le deuxième trimestre 2007 et le deuxième 2008, les difficultés déclarées de recrutement ont fortement augmenté. On se retrouve à 41% dentreprises manufacturières sen déclarant victimes pour un taux de chômage des hommes de 6,8% au deuxième trimestre 2008. Le scénario se répète, le chômage repart désormais à la hausse.
Si on considère toujours la courbe de Beveridge comme économiquement pertinente, deux constats simposent. Premièrement, la remontée du chômage en France nest pas seulement un évènement conjoncturel : le marché du travail présente un dysfonctionnement structurel persistant, lexposant à un retournement au moindre choc négatif. Deuxièmement, les analyses précédentes et les très onéreuses politiques associées nont pas trouvé la source fondamentale de ce dysfonctionnement.
Que pourrait-elle être ? Par illimitation, il en reste peu. Disons trois non exclusives. Soit, le travail nest pas assez rémunérateur pour inciter ces 6% à prendre un job. Le RSA est une piste pour corriger cette éventuelle mécanique, mais il est sabordé par la baisse des salaires réels dont celle du SMIC assumée par le gouvernement.
Soit, ces 6% de chômeurs correspondent à une proportion de travailleurs dont les compétences sont inadaptées ; la politique actuelle napporte rien de nouveau pour résorber ce potentiel noyau.
Soit, plus probable, les entreprises françaises sont bien trop exigeantes. Frileuses, elles ne veulent que des candidats entre 25 et 40 ans ayant des expériences réussies, un (sur)diplôme, et des caractéristiques observables correspondant à des canons rassurants (malgré laction courageuse de la Halde, et lengagement de rares entreprises). Que peut faire alors le gouvernement ? Comme employeur, lEtat pourrait se montrer courageux dans ses recrutements ; mais cela passe par labandon de la politique de non remplacement des fonctionnaires. Ce sera donc aux entreprises privées de prendre leurs responsabilités en assumant enfin des risques dans leurs recrutements dès que lhorizon économique séclaircira.
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Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1056605" \t "_blank" Recherche et crise
LE MONDE | 29 octobre 2008 |
Il est un secteur qui pourrait se réjouir de la crise financière actuelle : la recherche française... au moins dans le secteur public. En France, deux voies principales de recrutement coexistent pour un premier poste de chercheur public.Soit un emploi de maître de conférences dans une université ; cet enseignant-chercheur est accaparé par une charge de cours minimale de 128 heures par an. Cela peut paraître faible. Mais la préparation de l'enseignement et des supports associés, l'accompagnement des étudiants, les obligations administratives prennent en moyenne l'équivalent de 5 mois à temps plein par an ; ne reste qu'environ 6 mois de temps pour la recherche.Soit un poste de chercheur temps plein dans un des grands organismes de recherche (CNRS, Inserm...), avec une décharge totale d'enseignement en contrepartie d'une progression de carrière ralentie.Dans les deux cas, un nouveau recruté débute avec une rémunération mensuelle nette d'environ 2 000 euros. Ces salaires sont faibles par rapport aux standards des grandes universités étrangères. La norme dans les grandes nations scientifiques est en effet un premier poste payé autour de 3 000 euros par mois, pour un enseignement de 60 heures par an.Cependant, la France a un avantage comparatif : elle offre des postes de fonctionnaires, et donc une grande stabilité à ses chercheurs. Contrairement à une vision défaitiste, le niveau scientifique des recrutés en France est ainsi comparable à celui de nos voisins ; la France est le seul pays européen avec la Grande-Bretagne à avoir plusieurs établissements parmi les 50 meilleures universités mondiales selon les classements de Shanghaï ou du Times ; un quart des entrants au CNRS sont des étrangers.Si les métiers de la science souffrent d'un manque d'attractivité dans plusieurs disciplines, le problème était primordialement ailleurs et mondial : les 2 000 ou 3 000 euros sont ridicules face aux rémunérations offertes par le "consulting" et la finance, avides de jeunes gens brillants issus de nombreux champs du savoir.Un excellent mathématicien, physicien ou économiste pouvait gagner en un an dans ces emplois un siècle de salaire de chercheur. L'urgence politique était donc, il y a encore quelques semaines, de revaloriser les rémunérations des jeunes chercheurs - si la France, comme les autres pays, souhaitait préserver sa capacité d'innovation.La crise financière change désormais la donne, au moins pour quelques années. D'une part, les sirènes du secteur privé perdent largement de leur charme, financièrement et moralement. Les postes de fonctionnaires français retrouvent par ricochet un attrait certain. D'autre part, les grandes universités étrangères vont devoir réviser à la baisse leurs prétentions de recrutement, sauf si leurs Etats les soutiennent. Une part significative de leur budget dépend en effet des revenus du placement d'imposants capitaux offerts par de généreux particuliers ; l'effondrement boursier va les entamer.La recherche académique et l'enseignement supérieur français ont donc une opportunité remarquable pour faire leur marché efficacement. L'urgence politique devient alors d'augmenter aujourd'hui le volume d'emplois ouverts dans le monde de la recherche pour récupérer le plus possible de jeunes cerveaux. On préparerait ainsi l'innovation de demain. Ces postes seront d'autant plus nécessaires que l'Université a de fortes chances de connaître une poussée de ses effectifs : à chaque crise, les étudiants tentent de prolonger leurs études plutôt que de se jeter dans un marché du travail très difficile en France.Les arbitrages pour les recrutements 2009 de chercheurs en France profitent-ils de cette conjoncture ? Un nouveau type de poste est créé : des chaires communes aux grands organismes et aux universités. Par exemple, le CNRS et une université vont recruter conjointement un maître de conférences qui disposera d'un traitement de faveur : il n'aura qu'une charge d'enseignement de 43 heures de cours (ou 64 heures de TD), recevra un salaire de 30 % supérieur à celui de ses collègues, un pécule pour sa recherche, le tout pendant 5 ou 10 ans. La méthode de recrutement n'est pas optimale : on veut recruter les meilleurs, mais on ciblera, par avance, une ou deux universités par discipline bénéficiaire, ainsi qu'une thématique particulière, ce qui limite drastiquement le nombre de compétiteurs. Valérie Pécresse a annoncé 130 postes de ce type.Le problème est le financement de ces "superpostes". En gros, l'université donnerait un poste et l'organisme de recherche sacrifierait l'un de ses postes. Au lieu d'embaucher deux chercheurs, on n'en prendrait plus qu'un. Imaginez l'ambiance dans les laboratoires ! Les bénéficiaires des chaires seront mieux traités que des collègues à peine plus âgés et tout aussi performants, et ils "coûteraient" un poste de chercheur à leur champ scientifique.Avec les restrictions budgétaires touchant ingénieurs et techniciens de recherche, l'effort de recrutement des grands organismes de recherche devrait, l'année prochaine, diminuer d'environ un sixième ; celui des universités d'un douzième. Le dispositif français de recherche serait donc fragilisé au moment même où il aurait eu les atouts en main.Pourtant les sommes en jeu ne sont pas si importantes : de 20 millions à 30 millions d'euros devraient suffire pour maintenir l'emploi scientifique tout en créant les chaires. Espérons que les derniers arbitrages budgétaires seront favorables à la ministre de la recherche pour lui permettre de saisir les opportunités présentes. Une crise financière n'arrive pas si souvent. HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1059068" \t "_blank" Le prix du dimanche
LE MONDE | 19 novembre 2008 | Philippe Askenazy | 810 mots
L'ouverture des commerces le dimanche est à nouveau discutée. Et pourtant, environ un quart des travailleurs français travaillent déjà le dimanche au moins occasionnellement, notamment dans de nombreux services publics (hôpitaux, police, etc.). Et pourtant, une journée de repos hebdomadaire est garantie par les normes européennes.
Le débat actuel semble une répétition de celui du tout début du siècle dernier sur le dimanche chômé pour tous. Les arguments invoqués à l'occasion de la loi de 1906 se retrouvent dans la bouche des mêmes acteurs. Le patronat soutient le travail dominical. L'Eglise catholique souhaite le maintien de cette journée chômée, consacrée à la messe et à la famille. Les syndicats y ajoutent le nécessaire repos des salariés. Il ne manque que les militaires : l'usure prématurée de la jeunesse par un travail 7 jours sur 7 soulevait des inquiétudes sur la capacité de la France à lever une armée de soldats aptes à laver l'humiliation de 1870. Ce dernier argument avait fini par emporter le progrès indéniable que constitue le repos du dimanche.
Alors, comment renouveler le débat sur l'ouverture dominicale des commerces ? Le programme de HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/sujet/d309/barack-obama.html" Barack Obama ne l'évoque pas, privilégiant le thème plus large de la "flexibilité des horaires" au sens américain, c'est-à-dire un libre choix des salariés, la conciliation vie professionnelle et vie familiale. La flexibilité à la française s'entend comme une variabilité des horaires imposée par l'employeur à ses salariés ; acception entérinée même par les socialistes, entre la "modulation" de HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/sujet/ee15/martine-aubry.html" Martine Aubry et l'"agilité" de HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/sujet/9e90/segolene-royal.html" Ségolène Royal.
Traversons cependant l'Atlantique. Aux Etats-Unis, la plupart des grandes surfaces (alimentaires) sont ouvertes 24 h sur 24, 7 jours sur 7. Or discrètement des enseignes font du lobbying pour une régulation des horaires d'ouverture. De fait, elles se retrouvent dans un coûteux équilibre devenu vicieux. La concurrence vive empêche, sous peine de perdre une précieuse clientèle, de réduire l'amplitude d'ouverture. Et cette forte amplitude implique deux coûts importants.
Le premier est énergétique. Les grandes surfaces, notamment alimentaires, sont parmi les activités les plus énergivores : éclairage puissant entièrement artificiel, chauffage ou climatisation de volumes immenses, vastes rayons de réfrigération ouverts ou souvent manipulés. En ces temps de Grenelle de l'environnement, il est ainsi cocasse que l'on ne s'interroge pas sur l'impact environnemental de l'ouverture du dimanche en France : sa généralisation à tous les hypermarchés et supermarchés se traduirait par un surcroît de consommation énergétique supérieur aux fameuses économies générées par le changement d'heure hiver-été. Sans compter la multiplication des déplacements de consommateurs qu'elle engendrerait.
Le second coût majeur est le travail. Outre-Atlantique, malgré l'absence (ou la faiblesse) de bonus pour le travail de nuit et le dimanche, la forte amplitude horaire participe à des dépenses de consommateurs par heure travaillée modestes dans les magasins : dans l'alimentaire, elles sont deux fois plus faibles aux Etats-Unis qu'en France.
Théoriquement, qui dit coûts supérieurs dit prix supérieurs mais aussi plus d'emplois ou d'heures travaillées par les salariés du secteur, mettant en musique le "travailler plus pour gagner plus" en faveur de ces derniers. Mais, par ailleurs, l'ouverture du dimanche permet d'étrangler définitivement les petits commerçants (qui ont massivement, en toute connaissance, voté pour l'actuelle majorité), ce qui jouerait in fine contre l'emploi. Les grandes surfaces pourraient ainsi augmenter leur chiffre d'affaires et préserver les prix.
L'impact théorique de l'ouverture dominicale est ainsi ambigu. D'où l'intérêt des travaux empiriques sur les cas nord-américains. Les Etats américains ou les provinces canadiennes n'ont pas simultanément dérégulé l'ouverture des commerces le dimanche. L'exploitation statistique de cette diversité permet d'identifier les effets propres de cette dérégulation. Les estimations sont convergentes. Aux Etats-Unis comme au Canada, l'effet net sur l'emploi est réel mais modeste : de l'ordre de 1 à 2 % de postes supplémentaires. En revanche, le volume d'heures offert par salarié demeure inchangé : ceux qui travaillent le dimanche perdent des heures en semaine ; au total, l'impact sur leur salaire est très faible. C'est probablement ce qui amène l'UMP à préconiser un paiement double de la rémunération de base le dimanche. Mais cela risque d'exacerber les coûts supportés par les entreprises du secteur. Or déjà, sans un tel doublement, les études nord-américaines sont unanimes : l'ouverture dominicale se traduit par une augmentation des prix de l'ordre de 4 %. En France, si le doublement salarial s'ajoute à la faiblesse criante de la concurrence entre enseignes dans de nombreux pans du territoire, un impact encore plus massif sur les prix est à craindre. En fait, il n'y a pas de miracle : le service supplémentaire que représente l'achat dominical a un coût, et ce coût est facturé, voire surfacturé, aux clients. Même pour ceux qui ne font pas leurs courses le dimanche !
Gageons que dans un contexte de crise du pouvoir d'achat, cet argument prix sera rapidement mis en avant par les employeurs du secteur... pour exiger de revenir sur l'engagement du doublement de rémunération, une fois la libéralisation obtenue. Alors autant ne pas tronquer le débat. Et, notamment, poser aux Français une question complète : souhaitez-vous une ouverture dominicale des commerces quitte à subir une hausse des prix ?
La gauche capitaliste
LE MONDE | 10 décembre 2008
En 2005, lors dun voyage à Washington, une responsable syndicale américaine mavait assuré dun rapide destin fédéral pour Barack Obama. Discutant de la présidentielle de 2008, mon interlocutrice avait alors immédiatement affirmé : « lavenir du parti démocrate cest Obama, il fait des discours fantastiques, son parcours personnel est fascinant, nous allons construire avec lui un renouveau des idées progressistes ». Pourquoi donc parier ainsi sur un jeune élu local de lIllinois, certes également auteur dun best-seller, reconnu des milieux libéraux même à létranger ? Il sagissait alors de promouvoir un jeune syndicat représentant des entrepreneurs individuels. Loin dune organisation post-poujadiste de petits commerçants et artisans, celui-ci se propose de protéger collectivement les millions de salariés qui ont été individuellement externalisés : malgré eux, ils sont devenus travailleurs indépendants et fournisseurs de services pour leur ancienne entreprise qui y gagne en flexibilité (tendance à lexternalisation observée, avec moins dampleur, en France).
On retrouve sur de nombreux thèmes linfluence de tels « progressistes » dans le programme démocrate. La nouvelle administration sera jugée à laune de ses actes. Mais le parti démocrate est décomplexé. Il assume des fondamentaux de centre-gauche rénovés.
Un premier est le salaire minimum fédéral. Le système auquel sest engagé le futur Président est un clone du SMIC français menacé : mise en place dune indexation automatique avec coups de pouce possibles. Son programme confirme aussi une spectaculaire augmentation de 11% en juillet 2009 du minimum fédéral. Il participera à la relance de la consommation et de la croissance, tout en luttant contre le risque faible- de déflation outre-atlantique. Certes à 7.25 dollars de lheure en 2009, il restera loin des 8.71 euros du SMIC. Mais, à lhorizon 2011, Obama sest engagé à le porter à 9,50 dollars, soit 1400 dollars mensuels pour un emploi à 34 heures par semaine (un temps plein chez Wal-Mart).
Le programme éducatif marque également un étonnant rapprochement avec le « modèle » français. L« exception française » de la maternelle, tant attaquée aujourdhui, pourrait ne plus en être une. Les Démocrates proposent un plan « zéro à cinq » dinvestissement dans léducation des plus jeunes ; les Etats qui ouvriront une offre universelle pré-primaire seront soutenus financièrement par lEtat fédéral. En outre, il est affirmé que « les professeurs ne doivent pas être forcés à passer lannée à préparer les élèves pour répondre à des tests standardisés, ils doivent accompagner les progrès individuels des élèves ».
La rénovation touche encore limmigration. Cette question tétanise la gauche de gouvernement en France. Les principales motions du Parti Socialiste pour le Congrès de Reims en sont lillustration : elles ont soit prudemment proposé une régularisation sur critères, soit simplement appelé à une approche « humaine et digne » accompagnée du lancinant co-développement. Les Démocrates américains, pour leur part, veulent renouer avec une Amérique « nation dimmigration ». Ils proposent aux immigrés sans papier une véritable voie vers la citoyenneté, et non seulement une régularisation. Cette affirmation politique est encore impensable en France. Les 6 millions dimmigrés clandestins estimés sur le territoire américain sont ainsi invités à « sortir de lombre, payer une amende (sic), apprendre langlais, respecter la loi » pour sinscrire dans une démarche dacquisition de la nationalité américaine. Parallèlement, les frontières seront plus contrôlées. Mais limmigration légale de travail et le regroupement familial seront facilités.
Au total le gain pour léconomie américaine pourrait être significatif. Durant le premier mandat de Zapatero, lEspagne a régularisé massivement ses sans-papiers. Elle a ainsi récupéré des milliards deuros dimpôts et de cotisations sociales, désormais bien utiles pour bâtir un plan de relance à Madrid.
Impôt, santé, recherche
de nombreux autres pans du programme dObama ont une tonalité plus proche du projet de Nouveau Parti Anticapitaliste de Besancenot que de celui esquissé par les différentes motions du PS.
Alors, Obama anticapitaliste ? Certainement pas. Lobjectif est de rééquilibrer le capitalisme américain pour lui faire gagner en efficacité. Dailleurs, Obama est progressivement devenu le candidat préféré des capitalistes qui ont largement financé sa campagne. Ils ont simplement compris lépuisement de la politique dexacerbation des inégalités et de retrait des services publics, et la nécessité de conduire une prudente politique alternative faisant passer la société avec léconomie. A méditer par une partie des grands capitalistes français arc-boutés sur des visions autoproclamées économico-efficientes alors quelles ne sont que des lambeaux didéologies du siècle dernier.
Encore faut-il que les Français en prennent conscience. Etonnants Français, ils sont parmi les plus « obamaniaques » au monde. Ils offrent pourtant une bonne cote de confiance à François Fillon, un Premier Ministre, chef dorchestre appliqué dune politique à contre-courant, point par point, de celle qui se trame désormais outre-atlantique.
Lhistoire nest cependant pas encore écrite. Nous verrons bien en 2012 quelle voie aura été la plus pertinente. Les forces progressistes françaises, elles, ne peuvent pas attendre. Proposer une alternative à un éventuel échec de la majorité actuelle réclame dès à présent de construire une doctrine rénovée.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1068575" \t "_blank" Le « remake » de Nicolas Sarkozy
LE MONDE ECONOMIE | 3 février 2009
Le gouvernement német plus de prévisions pour la croissance 2009. Lexercice est de fait difficile. Mais lacquis de croissance en début dannée peut faire office comme premier indice. De quoi sagit-il ? Cest le legs des performances économiques des 3 derniers trimestres de lannée précédente : le niveau de croissance annuelle si les croissances trimestrielle sont nulles sur tout lannée. Par exemple, en 2007, léconomie a crû chaque trimestre. Le PIB du premier trimestre 2008, même sans croissance, aurait été plus important que le PIB du premier de 2007. Même principe pour les trimestres suivants. Au total, début 2008, on obtient un acquis de croissance positif de +0.8%, doù loptimisme dalors de la Ministre de lEconomie. Aujourdhui, début 2009, les piètres résultats de léconomie française hormis les 3 premiers mois de 2008 impliquent mécaniquement un acquis de croissance clairement négatif, de lordre de -0.8%. Il faudra donc une vraie reprise économique pour espérer obtenir in fine une croissance positive en 2009 pour la France : +1.1% pour chacun des 2 deniers trimestres si une stagnation lors du premier semestre se confirme. De fait, il faut remonter à 1993 pour trouver un acquis de croissance en début dannée fortement négatif en France. Hasard historique, le même homme est aux manettes de léconomie France : Nicolas Sarkozy. Nommé en mars 1993, il était jeune Ministre du budget et porte-parole du gouvernement. Très vite, Edouard Balladur était tout à sa course vers lElysée. Le Ministre de léconomie, Edmond Alphandéry, fin technicien (pas toujours bien inspiré dailleurs puisquil rejoignit en 2007 Lehman Brothers) navait pas le poids politique du futur Président. Même faiblesse de la croissance, même homme. Peu étonnant que les recettes actuelles présentent des similitudes avec celles utilisées de 1993 à 1995. Premièrement, le refus affiché dune relance par la consommation. Deuxièmement, le recours massif au déficit public. Pour 2009, la Commission européenne anticipe un déficit de 5.4%. C'est-à-dire proche des niveaux records : selon les critères de Maastricht, -6,4% du Pib en 1993, -5.4% en 1994, -5.5% en 1995. Résultat, malgré un discours rodé dassainissement des finances publiques accompagné de lemprunt Balladur, lendettement public français sétait envolé de près de 16 points de PIB entre le début 1993 et la fin 1995. Un quart de la dette française contemporaine a été ainsi générée en seulement 3 ans! Troisièmement, la multiplication de dispositifs de court terme ou de trésorerie : la prime à la casse est une reprise de la balladurette, les 330.000 emplois aidés en 2009 font échos au demi million sous Balladur, le remboursement mensuel de TVA fait penser à la suppression du décalage d'un mois du remboursement de la TVA en 1993
Au total, cette politique coûteuse durant la seconde cohabitation, avait permis de lisser la hausse du chômage et évité dhandicaper un retour de la croissance. Rien de nouveau donc ? Pas tout à fait. Nicolas Sarkozy a réaffirmé quil narrêtera pas les « nécessaires réformes » de lEtat, dont lélément essentiel demeure la réduction des effectifs. Faut-il applaudir ce « courage » ? Ce nest pas évident. Prenons lexemple de la recherche qui construit la croissance de demain. Durant la crise de 1993-1995, lEtat avait pris le relais avec près de 10.000 créations demploi (équivalent temps plein) dans la recherche et lenseignement supérieur, contrebalançant les 2.000 postes détruits dans le secteur privé. Aujourdhui, les entreprises privées semblent engagées dans la même spirale, mais le gouvernement maintient sa suppression de 900 postes pour 2009. A ce rythme, il nest pas certain que nous retrouvions vite un acquis de croissance significativement positif. Surtout, si une relance de la consommation pouvait manquer de pertinence en 1974 ou 1981, cela nimplique pas que cest un mauvais choix pour aujourdhui. La crise actuelle est bien différente des crises des dernières décennies. L'économie mondiale se trouve dans des conditions « keynésiennes » où la confiance perdue des ménages et des investisseurs et les contraintes de crédits pèsent sur la consommation comme linvestissement ; la France pourra difficilement échapper à cette mécanique et déjà la consommation y a chuté en décembre. Ainsi, dans leur Staff proposition note du 28 décembre 2008, les économistes du pourtant très orthodoxe FMI recommandent, partout, de cibler, dans les politiques de relance, des réductions dimpôt et les transferts au profit des consommateurs les plus contraints. En clair soutenir le pouvoir d'achat des ménages à revenu modeste. Economiquement, le programme de relance français doit être le plus pragmatique et complet possible. Socialement, il doit accompagner les personnes les plus touchées par la crise.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
Déstabilisateurs automatiques
LE MONDE ECONOMIE | 24 février 2009
La consommation est le moteur majeur de la croissance française depuis de nombreuses années. Et pourtant, le modeste plan de relance ne revendique aucun soutien à la consommation. Contradiction ? Pour lElysée non, du moins jusquà récemment. Les conseillers du Président semblaient convaincus que la consommation tiendrait grâce aux stabilisateurs automatiques. Ces derniers regroupent les mécanismes fiscaux et sociaux qui lissent les cycles. Lorsque la crise vient, le chômage augmente entraînant des pertes de revenus ; mais ces dernières sont limitées, au moins sur le court-terme, par lassurance chômage. Les prestations sociales maladie, maternité, enfance, retraite- se maintiennent ; mieux, beaucoup étant indexées, elles rattraperont cette année la surinflation de 2008. Les stabilisateurs vont au-delà des ménages. Ainsi, les entreprises vendent moins, font moins de profits, mais leurs impôts, notamment la TVA et limpôt sur les sociétés baissent (avec un décalage temporel) en conséquence, leur permettant de mieux maintenir lemploi et leurs investissements.
Peut-on vraiment compter sur ces stabilisateurs automatiques français ? Pas vraiment. Paru en 2007, soit à un moment où la question navait pas denjeu politique particulier, un aride article dEconomie et Prévision, la revue scientifique de Bercy, est fort instructif. Il rappelle que les travaux donnent des évaluations contradictoires du poids des stabilisateurs en France, même si la plupart conclut à un rôle in fine faible. Lauteur, Raphaël Espinoza, actuellement économiste au FMI, présente sa propre estimation qui a lavantage dêtre dynamique et de réconcilier ces travaux : les stabilisateurs sont peu efficaces lannée suivant le choc mais un peu plus la deuxième année. Bref, il ne faut probablement pas en attendre grand-chose en 2009, et un effet modéré seulement en 2010.
Le pari de lElysée est donc risqué. Dautant plus risqué, que la France a affaibli récemment ses stabilisateurs. Par exemple, les importantes franchises médicales poussent les Français à moins consommer loffre médicale en cas de choc sur leurs revenus ; médecins libéraux et pharmaciens peuvent sinquiéter.
Sajoutent à cet affaiblissement dimportants « déstabilisateurs » automatiques. Sur le front du marché du travail, la recherche du plein emploi via une plus grande flexibilité, menée par les gouvernements de droite comme de gauche, est redoutable. Avec un salarié précaire sur dix, les entreprises disposent dun important volant de suppressions de postes qui alimentent le stock de chômeurs. Lintérim est touché de plein fouet alors que la France est le troisième marché mondial pour les sociétés de ce secteur. Le palmarès des évolutions du taux de chômage sur 2008 en Europe reflète le poids de ce mécanisme : dune baisse de 0.7 point en Allemagne à une hausse de près de 6 points en Espagne, où un salarié sur trois est précaire, en passant par une hausse de 0.2/0.3 point en France.
Ce déstabilisateur existait déjà en 1993. Dans la dernière décennie, un autre puissant déstabilisateur est monté en charge, frappant cette fois directement les revenus salariés. Depuis 2006, les dispositifs dépargne salariale (participation
) pèsent environ 7% de la masse salariale pour 7 millions de bénéficiaires. La part du seul intéressement dans les rémunérations totales a quadruplé en 15 ans. Or, par définition lorsque lentreprise va moins bien, lintéressement diminue. Souvent, il nest versé que si les profits ont progressé
Du coup, le retournement que léconomie française connaît depuis un an provoque une vague dannonces dintéressement nul en 2009. Au total, les sommes versées aux salariés à ce titre risquent de sécrouler de moitié cette année. Le contrecoup sur les revenus salariés et, par là-même, sur la consommation serait énorme, plongeant léconomie dans une spirale dépressive.
La prise de conscience de ce danger peut expliquer lappel de Nicolas Sarkozy à un « trois tiers » sur les profits : un tiers pour linvestissement (cest déjà grosso modo le cas), un tiers pour les capitalistes, un tiers pour les travailleurs. Sur le moyen terme cela entraîne une substitution des revenus liés aux résultats de lentreprise au salaire de base, donc aucun gain pour les salariés. Mais sur le court-terme, cela permettrait déviter un effondrement des primes dintéressement et de la participation.
Lidée est séduisante mais on voit mal comment les entreprises affaiblies se plieraient à cette injonction. Les faits risquent bientôt dimposer au Président de la République une relance de la consommation.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole dEconomie de Paris
4590
Salaire maximum
LE MONDE ECONOMIE | 17 mars 2009
Lexigence du Président de la République de suspendre les bonus des dirigeants des banques refinancées par lEtat na guère provoqué de remous
au sein du patronat. De fait, elle est un habile service rendu aux grands capitaines de léconomie privée française : en affirmant que face à de mauvais résultats, les dirigeants doivent perdre leurs bonus, elle valide en miroir des rémunérations mirobolantes en cas de vaches grasses. Les patrons des grandes entreprises seraient ainsi des salariés comme les autres dont les primes doivent être des incitations à la performance.
Pourtant, une importante littérature économique récente démontre que la
rémunération des grands dirigeants nobéit justement pas à des mécanismes
classiques. Si ces dirigeants répondaient à des incitations financières alors que leur revenu de base est déjà stratosphérique, leur préférence pour le risque devrait être extrêmement élevée. Pas impossible.
Mais ils bénéficient en même temps de parachutes dorés conséquents censés
les protéger contre le risque de perdre leur poste ; pour les justifier,
il faudrait cette fois quils soient exceptionnellement
averses au risque. Incohérent.
Il fait désormais quasi-consensus que le panier de revenus et protections des dirigeants dentreprise obéit donc à des phénomènes alternatifs dits de « stars ». Deux économistes français basés aux Etats-Unis X. Gabaix et A. Landier- en ont proposé un modèle générique. Les entreprises ne cherchent pas à motiver ou compenser les efforts ou les prises de risque du dirigeant. Elles se battent pour obtenir un meilleur manager. Ainsi, le PDG de la plus grande entreprise américaine apporterait de lordre de 0,1% de plus de performance à son entreprise que le patron de la 250ième. Cela peut paraître très faible, mais compte tenu des tailles de ces entreprises, cela peut représenter des dizaines de millions de dollars en plus. Pour attirer un meilleur manager, il suffit de verser un salaire supérieur à celui offert par les autres entreprises. La référence nest donc plus la performance absolue du dirigeant mais la rémunération à laquelle il peut prétendre ailleurs.
Ce système est instable et asymétrique. Pour que la rémunération des
dirigeants baisse significativement, il faudrait que leurs entreprises se
coordonnent pour les diminuer simultanément. A linverse, si quelques
entreprises jouent une surenchère, les autres saligneront. Ainsi, alors
que les décisions des agents sont rationnelles, on peut observer une
hausse rapide des rémunérations sans que cela ne corresponde nullement à
un effort supérieur des dirigeants et donc à des performances accrues de
lentreprise. Cest ce que lon connaît depuis une bonne décennie dans de
nombreux pays.
La machine devient totalement viciée lorsque ce sont des stars qui au sein
des conseils dadministration fixent les rémunérations dautres stars :
faire augmenter la rémunération du dirigeant dune autre entreprise
entraîne une hausse de ses propres revenus, pour saligner ! Les
dirigeants peuvent alors accaparer une bonne partie de la rente supplémentaire quils génèrent pour lentreprise ; cette rente manque pour investir ou rémunérer les actionnaires. Sans parler des aspects moraux de telles rémunérations.
Que peut faire la puissance publique ? Interdire dans les conseils
dadministration la présence de dirigeants dautres grandes sociétés
casserait linflation mais ne romprait pas lhystérèse. Doù, lidée
détablir un salaire maximum. Ce dernier peut être national car les
marchés des dirigeants restent étonnamment locaux : les entreprises
américaines ne cherchent pas de dirigeants français et, inversement, les
sociétés françaises sont presque exclusivement dirigées par des Français.
Barack Obama souhaite un plafond de 500,000 dollars de salaire maximum des
dirigeants des banques aidées par lEtat (cest déjà plus que lui). En
Allemagne, le débat est ouvert pour porter à 1 million deuros le plafond
dans toute entreprise.
Un premier article dune doctorante de la Sorbonne, Fabienne Llense, article qui paraîtra en mai dans la Revue économique, étudie justement leffet théorique dun « salaire » maximum, ou plus précisément dune rémunération totale maximale.
Elle tend à redistribuer les cartes. Elle permet à des plus petites
entreprises davoir une chance dattirer un manager meilleur. Ces
dernières sont donc gagnantes. Pour les plus grosses, la perte de
performance est en partie compensée par le coût moindre des dirigeants. Au
total, les actionnaires dans leur ensemble pourraient y gagner. La simulation sur le cas français montre le réalisme de ce scénario. Voilà un résultat bien plus gênant pour les plus grands dirigeants quune renonciation temporaire aux bonus.
Philippe Askenazy, directeur de recherche CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1079070" \t "_blank" Pantouflage et déontologie
LE MONDE ECONOMIE | 15 avril 2009
Laffaire Pérol a braqué les projecteurs sur la Commission de déontologie de la fonction publique. Cette dernière a été crée en 1993 par la loi Sapin relative à la prévention de la corruption et à la transparence de la vie économique et des procédures publiques. Elle répondait alors à une modification structurelle de léconomie française : les privatisations massives depuis le milieu des années 1980. Longtemps, les nombreuses entreprises détenues par lEtat dans les services publics et léconomie concurrentielle offraient une mobilité aux fonctionnaires, notamment aux membres des grands corps dEtat qui trustaient les directions de ces groupes. Ce pantouflage ne posait pas fondamentalement de problèmes déontologiques puisquon restait dans le champ de lEtat ; cétait même un outil pour lEtat pour exercer un contrôle sur ces entreprises. Le mouvement de privatisation a mécaniquement réduit ce type de pantouflage. Dans le même temps, les entreprises privatisées sont restées des bastions de corps comme Saint-Gobain prisé des X-Mines. Il fallait donc organiser ces transferts dans le respect de lintérêt de lEtat : ex ante un agent public peut être tenté davantager son futur employeur-, ou ex post il peut, une fois embauché, chercher des informations ou exercer un lobbying auprès de son ancien service, voire nuire à son image.
Mais en fixant un cadre global à la déontologie de la fonction publique, la loi, refondue en 2007, couvre lensemble des fonctionnaires du plus petit au plus haut. La plupart des dossiers qui arrivent à la Commission de déontologie (qui déjà ne sont quune partie immergée de lensemble des demandes faites aux administrations) concernent donc des fonctionnaires lambda. Les comptes-rendus des réunions de la Commission, qui synthétisent les principaux avis destiné à faire jurisprudence, sont publics et disponibles sur internet.
A première vue, cest une plongée dans un monde kafkaïen. Il est digne de parler avec les esprits des morts mais indigne de les embaumer. Ainsi « ne porte pas atteinte à la dignité des fonctions exercées dans le cadre dun cumul une activité de voyance-médium, sous réserve que cette activité soit exercée dans des conditions telles quelles ne puissent pas entretenir de confusion avec les fonctions hospitalières exercées » mais « la création, en tant respectivement que gérant et directeur adjoint, dune entreprise de pompes funèbres par deux agents exerçant simultanément leurs fonctions dans un centre hospitalier universitaire, lun comme agent de sécurité, lautre comme permanencier auxiliaire de régulation médicale, constitue une activité qui, eu égard à sa nature, porte atteinte à la dignité des fonctions publiques exercées par ces agents, ce qui la rend incompatible avec ces fonctions ».
Prises dans leur ensemble, les décisions sont bien plus problématiques. Elles semblent marquées par un net biais. Globalement, plus lagent est dans une position élevée, plus il est proche statutairement des membres actuels de la Commission, tous issus des plus hauts corps de lEtat, moins les contraintes auxquelles il est soumis sont fortes. Au nom de la « transparence » des conseillers des ministres, un membre dun cabinet ministériel peut partir dans une entreprise privée en lien avec son ministère, du moment quil na plus de contacts professionnels avec ses anciens collègues du cabinet ; rien ne lempêche ni de travailler dans une entreprise quil a eu de fait à superviser, ni de discuter avec son successeur ou les directeurs dadministration ! En revanche, un contrôleur des travaux publics (corps de fonctionnaires recrutés au niveau bac, catégorie B) qui souhaite se reconvertir en créant (ou en travaillant dans) une entreprise privée de travaux publics, son domaine de compétence naturel, ne pourra contracter avec les collectivités locales avec lesquelles il a été en contact ; en clair, les principaux marchés locaux lui seront fermés.
Les décisions ont alors tendance à figer les stéréotypes : les « petits » fonctionnaires sont accrochés à leur poste et les hauts fonctionnaires pantouflent. Or, lEtat comme toute organisation peut bénéficier dune mobilité raisonnée dagents à tout niveau pour accompagner sa modernisation permanente, les évolutions technologiques, la recomposition de ses missions ou limplémentation de pratiques dautres organisations.
Dans un premier temps, une modification « sociale » de la composition de la Commission de déontologie serait utile. La présence de pairs pourrait être imposée, notamment sur le modèle des conseils de disciplines de la fonction publique qui comprennent des membres élus représentant le grade de lagent concerné, et le grade immédiatement supérieur.
Dans un second temps, les soubresauts Pérol estompés, cest une réflexion globale sur les obstacles légitimes à la mobilité des agents publics qui pourrait être engagée.
Philippe Askenazy, économiste, directeur de recherche au CNRS
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1082065" \t "_blank" Discrimination patronymique
LE MONDE ECONOMIE | 12 mai 2009 |
Alors que le débat sur les statistiques ethniques fait rage en France, la Suède découvre à partir dune série de travaux récents lampleur des discriminations que ce soit en matière de logement ou sur son marché du travail.
Le dernier numéro du prestigieux Journal of Labor Economics livre ainsi une étude de deux économistes de lUniversité de Stockholm. Ces chercheurs ont déterminé limpact sur les revenus du changement de nom dimmigrants en Suède. Pour cela, ils ont construit une base exhaustive des changements dans les années 1990 non liés à un mariage (pour se concentrer sur le seul effet de la modification du nom). De fait, le système suédois est assez libéral. Un résident peut obtenir une modification de son patronyme (ou de son prénom) pour le rendre facilement utilisable en suédois. Un office de la propriété valide le changement sous le contrôle des juridictions administratives. Le site web de loffice offre même un utilitaire générant des propositions de noms proches mais à consonance neutre ou suédoise.
Les auteurs ont suivi les immigrés, avant et après le changement de nom, en les comparant avec des immigrés de même origine. Avant la modification de son nom, limmigré dispose dun niveau de revenu similaire à celui des personnes de même origine ; la dynamique de revenu est également équivalente. Après le changement de nom, la rémunération décolle brusquement de lordre de 140%. Les auteurs nen déduisent pas que les immigrés doivent renoncer à leur identité pour améliorer leur revenu. Mais cet effet massif révèle une lourde discrimination sur la base du nom qui pourrait sopérer dès les premières phases de recrutement.
Un petit papier paru à la mi-mars 2009 dans Applied Economics apporte un éclairage complémentaire. Lauteur, chercheur de lUniversité de Växjö, utilise les outils dune nouvelle branche florissante de léconomie : léconomie expérimentale. Il sagit de faire jouer en laboratoire des petits jeux à des humains. En loccurrence, il soumet des étudiants duniversités suédoises à deux jeux classiques -les jeux de la confiance et du dictateur- mais avec la particularité de révéler les patronymes des joueurs. Chaque jeu est organisé par un maître et implique deux joueurs. Dans le premier jeu, le maître donne une somme au joueur A qui doit en donner une partie de son choix au joueur B, somme que le maître triple ; B peut , à son tour, offrir une partie de ses gains à A . Le résultat du jeu révèle la confiance du joueur A envers B : plus il aura confiance en B (et en sa volonté de rétrocéder une somme significative) plus il donnera en première étape. Résultat : les Suédois ont une confiance similaire dans les joueurs avec un nom suédois ou un nom non suédois.
Dans le dictateur, le maître donne une somme au joueur A qui doit en donner une partie de son choix au joueur B. Le résultat du jeu est censé rendre compte des goûts ; par exemple, je préfère les personnes avec un nom « africain ». Dans la plupart des pays où cette expérience a été menée sans révélation des noms, pour 100 donnés initialement, A offre autour de 20-30 à B. Les Suédois se comportent également ainsi
pour les joueurs B avec un patronyme à consonance suédoise. En revanche, les titulaires de noms asiatiques, africains ou slaves reçoivent trois fois moins. Bref, les Suédois ont confiance en ces derniers mais appliquent une « préférence suédoise » ; ce qui est cohérent avec la première étude.
Ces travaux apportent deux leçons dans les débats français.
Premièrement, politiques comme intellectuels français ne cessent de louer le modèle suédois ; une société équilibrée promouvant légalité homme/femme ; le pays où la confiance en autrui atteindrait des sommets à lopposé dune société française de défiance. Mais derrière ce verni, selon les chercheurs suédois, leur société serait loin dêtre idéale ; la réalité serait plus crue, celle dune société discriminatoire envers les non-suédois (mais aussi les homosexuels) à linstar de la société française.
Deuxièmement, ces chercheurs montrent la variété des méthodes modernes pour mesurer ou mettre en évidence lampleur des discriminations. Elles sont probablement bien plus efficaces que le recours aux statistiques ethniques. Ces dernières ne sont quune fausse solution : quelle quelle soit, la méthodologie retenue pour les enquêtes ethniques (auto-déclaration etc.) ne permet pas, loin de là, dépuiser les biais statistiques. Pourquoi alors imposer un appareil statistique ethnique qui, pour ignorer lhistoire particulière de la France, braque une part significative de la société française ? Par facilité - développer des approches originales et extraire toute linformation des sources déjà disponibles ou constructibles est lourd- ou bien par volonté de communautariser la France ?
Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1087062" \t "_blank" Partage, flexibilité
LE MONDE ECONOMIE | 16 juin 2009
Décidemment, le partage de la valeur ajoutée concentre lattention. Le mois dernier, le Directeur général de lINSEE a présenté un rapport sur la question au Président ; la semaine dernière, le Premier Ministre a reçu le sien plus discrètement de Gilbert Cette et Jacques Delpla du Conseil dAnalyse Economique. Certains y verront un signe de la rivalité qui anime le sommet de lexécutif français. Plus sûrement, il faut bien deux rapports pour casser une bulle scientifique née dans la seconde moitié des années 1990. A lépoque, les données de lOCDE montraient un phénomène spectaculaire : la part du travail dans la valeur ajoutée en France seffondrait rapidement bien en deçà de ses plus bas historiques. Lexplication dun tel phénomène a mobilisé parmi les plus brillants macroéconomistes mondiaux dont Olivier Blanchard, devenu chef économiste du FMI, ou Ricardo Caballero, professeur au MIT. En gros, deux thèses saffrontaient. Soit celle dun sur-ajustement en défaveur de lemploi après un effondrement des marges des entreprises dans les années 1970 ; dans ce cas, un retour à la normale aurait été à attendre avec à la clef une réduction massive du chômage dans les années 2000. Soit il sagissait dune preuve dun tel manque de flexibilité des institutions du marché du travail que les entreprises auraient durablement substitué du capital au travail.
Or ce phénomène massif nexistait simplement pas ! Les modes de calculs de lOCDE étaient biaisés. Plusieurs travaux déconomistes et statisticiens (dont les miens) ayant abouti à un constat fort différent par des méthodes plus robustes lOCDE a abandonné la publication de sa série pour tous les pays.
Mais, les deux rapports remis au Président et au Premier Ministre vont au-delà. Ils renversent le paradigme : la part revenant au travail dans la création de richesse naurait pas baissé en France contrairement à de nombreux pays dEurope Continentale dans la dernière décennie. Doù linquiétude des auteurs du second rapport : face à la crise, les entreprises ne disposent pas de suffisamment de marges et devront sacrifier linvestissement et donc le moteur dune reprise. Cette interprétation justifie pleinement les politiques du gouvernement, en particulier la stagnation du salaire minimum.
Mais de la même manière que lon se trompait il y a dix ans, cette vision peut également être erronée. Plutôt que de voir dans la stabilité du partage une anomalie par rapport à lAllemagne, on pourrait linterpréter comme la convergence du modèle français avec celui des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne. En effet, dans ces deux pays, le partage est assez stable au cours du temps. Cette stabilité ne tient pas du miracle. Le partage entre le capital et le travail bouge en cas de rigidités face à des chocs macroéconomiques : si lemploi ou les salaires réels ne diminuent pas lorsque les prix du pétrole augmentent, alors la part des profits diminue ; si ces derniers mettent du temps à progresser lors dune reprise économique, la part des profits saccroît temporairement. Ainsi lAllemagne a connu dans la période récente une forte baisse de la part revenant au travail, mais depuis 2007 une augmentation. En revanche, si le marché du travail est très flexible et les salaires sajustent rapidement, lévolution du partage est lissée.
Mais peut-on prétendre que la France serait devenue flexible alors que le patronat ne cesse de répéter que notre marché du travail est extraordinairement rigide ? Déjà, lors de la récession de 1993-1994, le partage navait pratiquement pas bougé, le chômage progressant nettement. Surtout, on oublie des fondamentaux. Côté salaires, les parts variables de rémunération dépassent désormais 10%, ce qui permet un ajustement rapide des rémunérations aux performances de lentreprise. Côté emploi, même coûteux, les licenciements collectifs sont faciles à organiser et près de 10% des salariés sont sous contrats précaires. La France est par exemple le 4ième marché mondial de lintérim juste derrière le Japon ; mieux, la part de lintérim dans lemploi était, avant la crise, double en France de celle de lAllemagne, supérieure à celle des Etats-Unis ; parmi les grands pays industrialisés, seul le Royaume-Uni y avait davantage recours.
Si leffondrement catastrophique de lemploi au premier semestre et les multiples annonces de coupes dans lintéressement ou dans les primes des salariés se prolongent, lannée 2009 pourrait donc profondément ébranler la vision idéologique dune France rigide. En labsence dune déformation du partage des richesses en faveur du travail, il faudrait bien admettre que lemploi et les salaires sont dans les faits aussi flexibles en France que dans les pays anglo-saxons.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1096170" \t "_blank" Passe ta licence d'abord !
LE MONDE ECONOMIE | 1 septembre 2009
Les vacances sont finies. Pour beaucoup de jeunes, tout particulièrement ceux qui viennent dobtenir le bac, la question de la poursuite des études ou de lentrée dans la vie active se pose. Elle est dautant plus cruciale que le marché du travail est sinistré et que lEtat ne recrute plus.
Durant les précédentes crises, la proportion de jeunes Français prolongeant leurs études progressait nettement. Cest aussi ce que lon observe actuellement au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis où le nombre de jeunes actifs a diminué de près dun million. Or les chiffres de lenquête emploi pour la France du premier trimestre 2009 sont particulièrement surprenants : le taux dactivité des jeunes aurait fortement augmenté. Des chiffres partiels des inscriptions dans les universités pour cette rentrée semblent aller dans ce sens.
Si cette rupture historique se confirmait les nouvelles statistiques de lenquête emploi devraient être connues ce mercredi- ce serait très préoccupant. Tout dabord pour ces jeunes. Leur entrée massive sur le marché du travail leur ferait supporter un risque mis largement en évidence par des travaux récents : les trajectoires professionnelles ne se récupèrent pas. Un jeune qui rentre lors dune crise et qui est obligé de prendre initialement un poste moins intéressant connaîtra durablement une trajectoire en deçà du même jeune, avec le même diplôme, qui sera rentré en période de croissance. Préoccupant, également pour léconomie française : les jeunes diplômés manqueront justement lors de la reprise économique, hypothéquant sa vigueur.
Il faut donc contrarier le mouvement naissant de désaffection de lécole. La chose nest pas facile. La crise aiguë de lUniversité française au cours de la dernière année académique, qui sest mue en déprime latente des enseignants-chercheurs, ne peut quinquiéter les jeunes adultes. Les attaques du chef de lEtat contre certaines filières du bac minent même laspiration des adolescents à faire des études secondaires complètes.
De fait, le discours défaitiste sur lenseignement connaît un nouveau regain. Les diplômes ne valent plus rien ; les profs sont mauvais ; les méthodes denseignement françaises sont périmées, fermées à lentreprise ; les élèves sont médiocres par rapport aux autres Européens ; le niveau baisse
Pour la droite, ce discours a un grand intérêt. En France, les récentes vagues de démocratisation scolaires sont nées de limpulsion de gouvernements de gauche ; les transformer en échec revient à détruire un des principaux héritages de la gauche.
Plus étonnant, de trop nombreux socialistes actuels font leur ce discours et prétendent désormais améliorer lécole ou luniversité avant denvisager de les ouvrir plus. Ce faisant, ils se tuent politiquement en niant les efforts des enseignants et surtout en inversant le cours même de ce que doit être lhistoire pour la gauche : cest le progrès social, le mouvement qui commande les réformes et non linverse. Dailleurs, parlerait-on de réformes nécessaires sil ny avait pas eu de démocratisation scolaire ?
Il est vrai que lorigine de ce discours vient des travaux de certains intellectuels à la fin des années 1970. Alors que le France est minée par linflation sous la menace permanente dune dévaluation face au Mark, Pierre Bourdieu, dans son célèbre article de 1978 pour Actes de la Recherche en Sciences Sociales, introduit les notions d« inflation des titres scolaires » (dans lenseignement secondaire) et de leur « dévaluation ». Bourdieu parle même dune « génération abusée » avec ces « victimes les plus évidentes » que sont les « bacheliers condamnés à un rôle de facteur ». Or cette génération est celle des parents des jeunes adultes actuels ! Se sentent-ils maintenant abusés davoir fait des études ? Pour la plupart probablement pas.
Il faut donc sortir de ce défaitisme. Une accumulation de travaux déconomistes (Goux, Maurin, Aghion
) montre que les rendements individuel et social dune année détude supplémentaire sont largement positifs même en France : nous sommes tous plus innovants, plus riches et plus en emploi à être plus qualifiés collectivement. Mais tout le monde ne peut pas être en haut : cest un problème de classement pas de déclassement. Les Américains, par exemple, connaissent un déclassement plus prononcé que les Français, tout simplement parce quils sont bien plus nombreux à être diplômés. Cela nempêche pas que le PIB moyen par tête (en parité de pouvoir dachat) aux Etats-Unis soit un quart supérieur à celui de la France et que les dépenses de recherche et développement par habitant soient 50% supérieures outre-Atlantique.
Pour filer la métaphore monétaire, une déflation scolaire serait bien plus dangereuse que linflation.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole dEconomie de Paris
Attractivité dégonflée ?
LE MONDE ECONOMIE Oct. 2009
Lannonce par lONU de la deuxième place mondiale de la France pour laccueil des investissements directs étrangers (IDE) en 2008 na étrangement pas donné lieu à une communication triomphante du gouvernement. En fait, cest un nouveau casse tête pour Bercy : symbole de lattractivité de la France, les IDE seraient largement surestimés.
Que sont précisément les IDE ? Lorsquune entreprise étrangère décide dinvestir en France en créant ex nihilo une filiale, en prêtant à cette entreprise ou encore en rachetant une entreprise déjà présente sur le marché français, cest un investissement direct étranger en France ; on parle d« IDE entrants ». Théoriquement, cest une bonne nouvelle : de largent rentre en France, des emplois sont créés ou préservés. En outre, les IDE sont considérés comme un assez bon signal dattractivité dune économie : si les étrangers viennent investir chez nous, les taxes ne doivent pas trop les rebuter ou pour le moins ils trouvent dexcellentes conditions (main duvre qualifiée, infrastructures
).
Inversement, lorsquune entreprise française investit à létranger, lIDE est dit « sortant ». Un tel comportement fait craindre des délocalisations mais aussi peut rendre compte de la capacité des entreprises françaises à simplanter à létranger, à conquérir de nouveaux marchés et à gagner en compétitivité.
Les données publiées depuis plusieurs années sont particulièrement flatteuses pour la France. Elle figure systématiquement parmi les premières économies mondiales en matière dIDE entrants comme sortants. Selon Eurostat, la France est même le « principal acteur des flux IDE intra UE-27 » en 2008. En clair, la France est le pays où les entreprises européennes investissent le plus et les entreprises françaises sont les premiers investisseurs en Europe.
Les volumes sont énormes : en 2008, lhexagone aurait accueilli, malgré le début de la crise financière pour 55 milliards euros dinvestissements européens soit près de 3% du PIB. Selon la Banque de France, le stock dIDE réalisé en France, fin 2007, sétablissait déjà à près de 650 milliards deuros.
Mais lorsquon regarde de plus près les chiffres, les volumes arrivant ou partant du Luxembourg sont aussi spectaculaires. Or le Luxembourg ne regorge pas dusines étrangères. Il sagit très largement de transit de fond à travers des filiales luxembourgeoises. Une entreprise, disons néerlandaise, qui décide dinvestir en Espagne peut avoir un intérêt opérationnel de faire transiter les fonds par une filiale au Luxembourg qui dispose de lingénierie financière pour monter linvestissement ; alors que largent ne fait que passer virtuellement, il sera comptabilisé à la fois comme IDE entrant et comme IDE sortant. On est alors loin dun indicateur réel dattractivité des investissements, du moins pour les pays plaques financières. Les grandes organisations internationales (FMI, OCDE,
) ont donc décidé dédicter de nouvelles normes de calcul des IDE pour neutraliser ces opérations comptables. Ces normes vont être progressivement mises en uvre à travers le monde.
Et là, surprise, des premières estimations suggèrent que lapplication de la nouvelle norme ferait chuter denviron 40% lestimation du stock dIDE en France, contre « seulement » 20% pour lAllemagne ou 10% pour les Etats-Unis. De quoi à remettre en cause la position de la France en haut du classement des attracteurs et, avec elle, le diagnostic sur léconomie française.
Mais pourquoi donc les entreprises font-elles transiter tant de fonds en cumul, de lordre de 250 milliards deuros selon la Banque de France- par la France qui nest pas un centre financier majeur ? On ne peut écarter des astuces fiscales, parfaitement légales dans notre droit. Prenez un groupe international (même français) qui possède une filiale en France. Cette dernière réalise 50 millions deuros de bénéfices opérationnels ; ils seront soumis aux impôts français. Maintenant imaginons que le groupe veuille investir 1 milliards deuros en Roumanie. Au lieu de le faire directement, une de ses filiales non françaises peut prêter à la filiale française ce milliard deuros à un taux dintérêt de 5% ; et cest cette entité française qui va réaliser linvestissement en Roumanie. Dans ce cas les bénéfices de la filiale française sont alors 50 millions moins les frais financiers du prêt consenti par le groupe soit 50 millions (5% dun milliard) ; la filiale française fait désormais un bénéfice nul et elle na plus aucun impôt à payer en France. Evidemment les 50 millions ne sont pas perdus, ils sont désormais dans les profits de la filiale à létranger.
Ce mécanisme potentiellement multiplié des centaines de fois coûterait des milliards deuros de pertes pour le budget de lEtat français. Attractivité affaiblie, possibles vastes manipulations fiscales : on attend lanalyse de Bercy.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1104969" \t "_blank" Le piège du crédit impôt recherche
LE MONDE ECONOMIE | 3 novembre 2009
Le budget de la recherche en discussion devant le Parlement affiche une forte progression. Cette présentation a le don dexaspérer le monde de la recherche publique. Certes, les carrières sont globalement revalorisées, mais lessentiel de cette hausse est à nouveau dû au crédit dimpôt recherche (CIR), une subvention versée aux entreprises privées qui effectuent des dépenses de recherche et développement (R&D). En revanche, le soutien aux institutions publiques ne progresse guère.
Doit-on pour autant attaquer le CIR ? Après tout, la recherche privée, comme publique, est un moteur de la croissance économique, et le fait de stimuler le secteur privé est, dans ce cadre, légitime pour lEtat. Il convient donc dexaminer précisément le dispositif actuel.
Malgré lexistence dun CIR, institué dès 1983, leffort en R&D des entreprises en part de la richesse nationale stagnait, voire régressait depuis le milieu des années 1990. Inversement, il a nettement progressé en Allemagne, qui na pourtant pas de CIR ! Doù lidée dun changement profond du mode de calcul de ce crédit dimpôt : au lieu de prendre en compte la croissance des dépenses, cest désormais leur niveau qui permet dobtenir un chèque de lEtat. Celui-ci atteint 30 % des sommes engagées (60 % si lentreprise sous-traite à un laboratoire public). Ce changement de base de calcul et le déplafonnement du crédit ont fait littéralement exploser le coût du CIR : 0,9 milliard deuros en 2004, 1,7 milliard en 2007, bien au-delà de 2 milliards prévus pour 2010. Avec les avances prévues par le plan de relance, cest dix fois le budget consolidé de la plus riche université française (Paris-VI) qui serait versé aux entreprises.
Peut-on en espérer un impact significatif sur le comportement des entreprises, notamment des plus grandes, qui bénéficient à plein des nouveaux modes de calculs ? Les évaluations économétriques de limpact du CIR en France sont, a priori, prometteuses ; mais toutes portent sur les dispositifs antérieurs, lorsque le chèque de lEtat nétait versé que si les entreprises augmentaient leur effort de R&D ; on ne peut donc les extrapoler au CIR actuel pour lequel une société touche le chèque
même si elle diminue ses dépenses de R&D ! En attendant de futures études, on constate, avec le Conseil des prélèvements obligatoire auprès de la Cour des comptes, que depuis le début des réformes, les dépenses de R&D des entreprises ont diminué en part du produit intérieur brut, ce qui nest guère encourageant
Surtout, le détail des secteurs dactivité bénéficiaires de cette politique mérite lattention. On ne dispose que de données allant jusquen 2007, au début de la montée en puissance des nouvelles mesures. Or les grands gagnants de la réforme sont les secteurs de lassistance aux entreprises et les services financiers et dassurance ! Les créances de lEtat y sont environ dix fois supérieures à celles consenties aux sociétés des industries automobile, navale, ferroviaire, aéronautique, ou pharmaceutique.
Certes, les entreprises de service font de la R&D. Il peut sagir, dans la banque et lassurance, dun nouvel outil de paiement en ligne ; mais le plus gros effort porte sur la modélisation des marchés financiers ou des comportements des assurés, sur le développement de logiciels pour les traders ou de nouveaux outils financiers comme les subprimes.
En aidant indistinctement tous les secteurs, lEtat répond à une des prescriptions des théories économiques dominantes : il est réputé ne pas savoir décider quel projet financer, dautant que la recherche est une activité dont le résultat est par nature aléatoire. On peut toutefois douter de lefficacité de subventionner la R&D bancaire alors que les incitations dans ce secteur ne manquent pas, compte tenu des milliards en jeu.
Autre paradoxe, ce sont pourtant bien les entreprises industrielles qui font lessentiel de la recherche privée en France. Comment font les financiers pour récupérer tant daides de lEtat à travers le CIR ? En fait, le droit fiscal permet de faire remonter les CIR de toutes les filiales industrielles dun groupe à sa tête, souvent une holding
classée dans le secteur des services financiers ou aux entreprises ! Le soutien à la recherche privée se transforme alors en subventions aux holdings financières, au risque déliminer tout effet de stimulation de la R&D sur le terrain. Les chercheurs du privé et les contribuables ont aussi de quoi être amers
Accident ou sagesse ?
LE MONDE ECONOMIE | décembre 2009
Après lAssemblée Nationale mi novembre, les sénateurs ont voté la semaine dernière, la fiscalisation des indemnités journalières des accidentés du travail. Seul un éventuel recours devant le Conseil Constitutionnel peut encore bloquer le dispositif.
Selon ses promoteurs, cette initiative du chef de file des députés UMP, Jean-François Copé, «corrige une anomalie fiscale», puisque dautres indemnités journalières (maternité, maladie) étaient déjà soumises à limpôt sur le revenu. Le gouvernement a approuvé cet «amendement du groupe RPR » pour reprendre laccident de langage du Ministre du Budget devant lAssemblée. Les réactions des internautes sur les sites dinformation montrent que largument a fait mouche. Mobilisés, la gauche, les syndicats et même les associations de victimes ne le réfutent dailleurs pas : ils parlent plutôt dinjustice sociale, dattaque contre les petits alors que lon maintient le bouclier fiscal
bref des bons sentiments.
Une censure est-elle cependant envisageable ?
Une fois de plus enfermé dans un débat franco-français, on oublie de regarder quen général, hors de nos frontières, même aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, les indemnités journalières daccidents et maladies professionnelles ne sont pas soumisses à limpôt sur le revenu. Ce nest pas un hasard : cette exonération a un fondement essentiel et la comparaison avec la maladie ordinaire est fallacieuse.
Commençons par les indemnités pour maladie ordinaire. Versées par la sécurité sociale, elles résultent dune assurance en faveur des salariés financées par des cotisations salarié (une part de la différence entre le salaire brut et le salaire net) et des cotisations employeur. Les cotisations salarié sont considérées comme des revenus différés ; elles ne sont pas imposées (les impôts sont assis sur le salaire net et non le brut) mais les indemnités de maladie ordinaire associées sont imposées (sauf en cas de longue maladie).
Le régime accident du travail, maladie professionnelle (ATMP) procède dune tout autre logique. Ce nest pas une assurance du salarié mais de lemployeur. Le même principe est repris dans la plupart des pays industrialisés parfois depuis plus dun siècle : la responsabilité sans faute de lemployeur. Lemployeur contracte une assurance obligatoire publique ou privée selon les pays. Les cotisations de lassurance sont entièrement payées par lentreprise. Cette assurance verse alors aux victimes des indemnités qui sont parfois loin de compenser les préjudices financiers, moraux et physiques : en France, les salariés touchent seulement entre 60 et 80% de leur salaire à la suite dun accident ou dune maladie professionnelle. Les indemnités ATMP reposent donc sur une assurance responsabilité. Supposez quune entreprise intervenant chez votre voisin détruise votre maison ; imaginez maintenant que le Parlement décide que vous serez imposé sur les indemnités dassurance vous permettant de reconstruire votre maison
Conscients du risque constitutionnel, les Sénateurs ont donc introduit un abattement fiscal de 50% sur les indemnités ATMP reconnaissant quelles ne sont pas un simple revenu de remplacement.
Reste que cette taxation même partielle risque douvrir une boite de Pandore. Les victimes du travail se comptent annuellement par centaines de milliers. En abaissant de fait le niveau final dindemnisation, elle pourrait pousser les salariés à attaquer judiciairement leur entreprise pour obtenir une réparation correcte. Les entreprises seraient alors incitées à rechercher de coûteux accords amiables ; lindemnisation directe se ferait sans déclaration du sinistre, accentuant une sous-déclaration déjà significative qui constitue un obstacle à la prévention.
Pourquoi prendre un tel risque auquel se rajoute un risque politique ? Potentiellement pour récupérer, en ces temps de disette budgétaire et de trou béant de la sécurité sociale, autour de 150 millions deuros. Pourtant, on pourrait faire bien mieux. En octobre, à la suite des suicides à France Télécom, M. Copé, à nouveau, a reçu lintersyndicale de lentreprise. Dans la foulée, il a créé des ateliers UMP sur la souffrance au travail et a plaidé pour un système incitatif de bonus/malus. Dont acte.
En France, les entreprises de plus de 10 salariés financent le régime ATMP en payant des cotisations partiellement proportionnelles à leur sinistralité, c'est-à-dire au nombre et à la gravité des accidents et maladies professionnels. Le bonus/malus existe donc déjà mais il est modéré par les dispositions fiscales : les cotisations ATMP sont déduites du résultat de lentreprise. En clair, plus une entreprise est dangereuse ou délétère moins elle paye dimpôt sur les sociétés ! L« équité » entre les entreprises commanderait de supprimer cette « niche fiscale ». Cela rapporterait selon les paramètres retenus de 1 à 2 milliards deuros à lEtat.
Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1111953" \t "_blank" Casse-tête carbone
LE MONDE ECONOMIE | 19 janvier 2010
Casse tête
Comment la majorité qui a su si subtilement modifier le dispositif de fiscalisation des indemnités daccidents du travail pour le rendre constitutionnel, a-t-elle pu voter une taxe carbone si éreintée ? Il est peu probable que le gouvernement ignorait quil sexposait aux « arguties juridiques » pour reprendre les mots de Laurent Wauquiez (pourtant dans le « civil » membre de la plus haute juridiction administrative). Dautant que les députés Sarkozy et Fillon avaient été signataires dun recours devant les Sages de la rue Montpensier qui avaient torpillé le projet de taxe carbone du gouvernement Jospin en 2000
Pris entre logiques mondiale, européenne et des lobbies intérieurs, le pouvoir ne pouvait certainement pas faire autrement que doffrir un texte bancal. Doù, lexercice de haute voltige que représente le nouveau projet qui sera dévoilé ce mercredi.
Les arguments du Conseil Constitutionnel reposent sur 3 points principaux. Premièrement, lobjet de la loi est de lutter contre le réchauffement climatique. Deuxièmement, lexclusion des industries les plus carbonées du champ de la taxe rend le dispositif inefficace. Enfin, les entreprises des secteurs les moins polluantes seront taxées, ce qui est une rupture caractérisée de légalité devant les charges publiques.
Lobjet était imposé par lapproche de la Conférence de Lisbonne : Sarkozy pour peser sur les négociations se devait dapparaître comme volontariste au sein de son pays. Léchec de la Conférence peut permettre maintenant de réduire la taxe carbone à un simple outil de sensibilisation des acteurs. Lobjectif de réduire les émissions de CO2 abandonné, les Sages ne pourraient plus parlé dinefficacité de la contribution climat-énergie. Il apparaît difficile quen interne, cette option soit politiquement jouable.
Une deuxième option pour rendre le dispositif constitutionnel serait den exclure totalement les entreprises. Toutes les firmes exemptées, il ny aurait plus dinégalité devant limpôt. Difficile là aussi politiquement dexpliquer que seuls les ménages doivent payer.
Reste donc lélargissement de lassiette de la taxe. Le problème est que les sites industriels les plus émetteurs de gaz à effet de serre sont couverts par le système européen des quotas démissions : du moment quils ne dépassent pas leurs quotas, ils ne payent rien jusquen 2013 puis graduellement jusquen 2027. Au-delà, ils doivent déjà se fournir sur le marché européen des permis dont le prix de la tonne a varié entre 8 et 32 euros. Si on taxe aussi ces entreprises, le risque est de les affaiblir notamment celles soumisses à la concurrence extérieure ; doù lidée du gouvernement dune exemption partielle de ces dernières. Mais alors seul le consommateur sera perdant : les principales installations de chauffage urbain soumisses aux quotas et donc exemptées dans la mouture censurée subiront la taxe maximale et la répercuteront sur les foyers...
Le casse tête est dautant plus complexe que même si la gauche ne ressaisit pas le Conseil Constitutionnel, ce dernier aura tôt ou tard à se prononcer dessus. En effet, à partir du 1er mars, la réforme de la Constitution permettra par exemple à nimporte quel contribuable de soutenir devant un tribunal que la taxe porte atteinte aux droits et libertés que la Constitution garantit. La nouvelle taxe carbone pourrait alors connaître le même destin que le Contrat Première Embauche, mesure phare de Villepin : ouvertement contraire aux Conventions de lOrganisation Internationale du Travail, son illégalité na été acquises quaprès un long parcours judiciaire.
Il est surtout dommage que la censure ne donne pas lieu à une remise à plat complète du dispositif et à un vrai débat économique. Ainsi, louvrage de la Professeur à la Sorbonne Katheline Schubert « Pour la taxe carbone » (Cepremap/Presses de lENS) qui sort en librairie cette semaine, plaide pour une taxe initialement forte de lordre de 40 euros- puis faiblement croissante. Un tel profil de taxe permettrait de rapidement modifier les comportements des agents. Or le gouvernement a choisit le contraire : une faible taxe annoncée comme fortement croissante. Il sexpose alors au « green policy paradox » : lannonce que dans le futur la taxe sera plus importante pousse les entreprises à produire avec des technologies polluantes le plus possible maintenant puisque cela deviendra plus coûteux dans le futur. Au lieu de ralentir la consommation de combustible, la taxe gouvernementale pourrait dans un premier temps accélérer les émissions de CO2 ! Or si lon sait quà terme toutes les énergies fossiles disponibles seront consommées, cest la progressivité de cette consommation qui permettrait déviter un réchauffement trop brutal.
Heureusement, une « mauvaise » taxe carbone ne sera pas bien grave ; la France ne pèse quun petit 1,5% des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1114354" \t "_blank" Chômage et boule de cristal
LE MONDE ECONOMIE | 9 février 2010
Lors de son émission télévisée du 27 janvier, Nicolas Sarkozy a fait fort : « Vous verrez bientôt reculer le chômage ». Et deux jours après, Pôle Emploi et la Dares (la direction statistique du ministère du travail) annoncent une baisse en décembre 2009 du nombre de chômeurs de catégorie A. Plutôt que le futur, le Président a, en fait, prévu le passé. Les chiffres du chômage sont connus quelques jours avant la levée de lembargo ; les derniers jours sont consacrés à dultimes vérifications par les services statistiques. Le Président ayant de bons conseillers, il connaissait au moins la tendance sinon le chiffre exact deux jours avant la publication.
Pour éviter les petites manipulations de lopinion publique, les services statistiques de certains pays donnent très vite une estimation provisoire du chômage. Ainsi, le taux de chômage pour janvier 2010 a été dévoilé aux Etats-Unis le 5 février
et en Allemagne le 28 janvier !
Reste que le chômage de catégorie A, cest-à-dire les chômeurs sans activité durant le mois, a bel et bien diminué fin 2009 dans lHexagone. Le chômage au sens du BIT, c'est-à-dire les sans emploi et sans activité lors de la semaine précédant lenquête, devrait donc aussi diminuer. En revanche, le nombre de personnes à la recherche dun emploi ayant eu une activité réduite a crû. Comment expliquer ce phénomène ? Il nest probablement pas étranger à la montée en puissance de lauto-entreprenariat.
Tout le monde peut devenir auto-entrepreneur. Il suffit de quelques minutes pour sinscrire et débuter une activité libérale même minime. En deçà dun plafond variable selon le type dactivité, les personnes doivent simplement, pour chaque recette, payer un forfait social et fiscal. En labsence de recette, rien nest dû. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont ainsi adopté ce statut. On en retrouve parmi les licenciés, dautant quen cas de licenciement collectif, certaines sociétés de reclassement sont rémunérées chaque fois quelles convainquent une personne de devenir auto-entrepreneur même sil ne gagne rien. Un sans-emploi devenu auto-entrepreneur conserve ses allocations chômage, pendant au plus 15 mois. Elles sont seulement réduites, selon un mode compliqué de calcul, sil réalise des recettes comme entrepreneur. Mais dans ce cas, il devient chômeur avec activité réduite et sort donc de la catégorie A.
Ce processus ressemble à celui concocté par Gerhard Schröder lors de son second mandat : le paquet de réformes Hartz, du nom de son conseiller et ami, DRH de Volkswagen. Incapable daméliorer les chiffres de lemploi, Schröder décide de modifier profondément le marché du travail allemand. Renversant les valeurs du SPD, il favorise ainsi les mini-jobs. Via une procédure simplifiée, un employeur peut embaucher nimporte qui chômeurs, travailleurs- pour des salaires faibles en payant des cotisations forfaitaires réduites ; le titulaire du mini-job ne paye ni impôt ni cotisation sur ses revenus. Le dispositif a un succès immédiat. De 2003 à 2004, 2 millions de nouveaux mini-jobs ont été créés. Cependant les titulaires étant dans leur grande majorité déjà en emploi, limpact sur le nombre de chômeurs fut bien moindre. En particulier, le chômage de longue durée demeurait massif.
Doù pour ces publics « difficiles », la création des « ein-euro jobs », des emplois aidés dutilité collective en janvier 2005. Lidée évoquée par le gouvernement Fillon de contrats aidés pour les chômeurs en fin de droit est basé sur le même principe : faire baisser le chômage de longue durée par un traitement social.
Malgré ces dispositifs, le chômage allemand ne diminuait pas. De fait, Hartz ne visait pas une manipulation des chiffres mais une « modernisation » du marché du travail germanique. Celle-ci est donc aussi passée par une politique d« activation » des dépenses sociales. Elle a abouti à une hausse des recherches demploi par les titulaires du revenu minimum allemand, donc plus de chômeurs officiels. Cette fois, cest le RSA de Martin Hirsh qui reprend ce principe.
Au total, la politique actuelle en France procède des mêmes logiques que celles de Schröder. Elle devrait donc avoir les mêmes conséquences. Les chiffres du chômage allemand, tantôt rassurants, tantôt inquiétants, étaient devenus illisibles pour les citoyens. Parallèlement, la masse des travailleurs pauvres progressait, une réalité, elle, bien perçue par les électeurs ; pas besoin dune boule de cristal pour sentir la souffrance sociale.
Trois ans après le début de sa politique de rupture, le sémillant Schröder est battu aux élections générales de septembre 2005. Pour la première fois, lAllemagne fédérale se dote dune chancelière. Mais lhistoire ne se répète pas toujours.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
Débats viciés
LE MONDE ECONOMIE | 3 mars 2010
Cela commence à être exaspérant. Dans les années 1990, le débat sur la rigidité de la France sappuyait sur des données de lOCDE montrant un effondrement de la part du travail dans la valeur ajoutée particulièrement prononcée dans lHexagone. En 2002, lOCDE, sapercevant de grosses erreurs méthodologiques, abandonne la publication de ces chiffres. Les nouveaux calculs suggèrent que la part du travail aurait plutôt moins baissé en France quailleurs.
Dans la dernière décennie, cest cette fois lemprise exceptionnelle du salaire minimum en France qui est « mise en évidence ». Selon les statistiques dEurostat reprises par lOCDE, la France compterait bien plus de personnes au salaire minimum quailleurs, ce qui prouvait la rigidité du SMIC. Il a fallu lintervention déconomistes allemands, irrités par lirruption de lépouvantail français dans leur débat national, pour quEurostat reconnaisse que les méthodologies diffèrent tellement dun pays à un autre que les comparaisons sont sans fondement. Cette statistique nest depuis plus publiée.
Et voilà que la nouvelle décennie souvre à nouveau sur un débat vicié par des informations comparatives trop rapides. Depuis plusieurs semaines, on ne cesse dentendre nos politiques clamer que lâge légal de départ à la retraite en France est parmi les plus bas, 60 ans contre le plus souvent 65 ans, notamment en Allemagne. Du coup, le débat français sur les retraites part pour se cristalliser autour de l « acquis social » des 60 ans. Or un travail comparatif plus précis donne une vision bien plus nuancée. Dans la plupart des pays, coexistent plusieurs âges légaux de départ à la retraite.
En France, lâge minimal, 60 ans (voire moins pour ceux qui ont débuté très jeunes), et lâge à taux plein, 65 ans. Le premier est celui qui permet de prendre ses droits à pension ; le second est celui qui permet dobtenir une retraite à taux plein même si on na pas totalement cotisé le nombre dannuités nécessaires.
La réforme Outre-Rhin supprime à partir de 2012 la possibilité pour les Allemandes ayant cotisé au moins 15 ans de partir à la retraite dès 60 ans. Elles seront alors alignées sur les hommes qui peuvent prendre leur pension à 63 ans sils disposent de 35 annuités. Lâge minimum est ainsi en général bien en deçà de 65 ans en Allemagne. Les 65 ans correspondent à lâge nécessaire pour une pension à taux plein ; la réforme enclenchée le portera en 20 ans à 67 ans. La pension pleine nécessitera en outre toujours 45 annuités ; cette longue durée doit être relativisée de nombreux travailleurs ayant débuté à 15 ans comme apprentis.
Encore plus instructif est lexemple du Japon. Le droit à pension est ouvert dès 60 ans (si lon a cotisé au moins 25 ans). Or lâge moyen effectif de départ à la retraite est y bien supérieur, atteignant même 69 ans pour les hommes. De fait, lâge de départ minimal nest pas la variable clef dans un système de retraite. Cest surtout le nombre dannées de cotisations, le rendement de ces dernières, les mécanismes de sur et sous-cotes, et les efforts des entreprises pour conserver les plus de 55 ans, qui jouent sur léquilibre du système et font office dincitations à poursuivre une activité au-delà de 60 ans. Un japonais touche 70% de sa pension de régime de base à 60 ans et 140% sil part à 70 ans.
En France, on pourrait cependant affirmer que le recul de lâge de la retraite va surtout permettre détablir une égalité entre le privé et le public : lâge effectif dans le public reste en moyenne en deçà de 60 ans alors quil dépasse 61 ans dans le privé. Ce nest pas faux mais un moyen bien plus libéral permettrait dy arriver : mettre fin au refus des administrations dautoriser les prolongations de carrière de fonctionnaires pour assurer des départs massifs à la retraite dagents publics et réduire leur nombre.
Dans le privé, un employeur ne peut mettre à la retraite doffice un salarié avant son 70ième anniversaire. Cette disposition laisse aux salariés une grande liberté pour révéler leurs préférences dâge de départ, en pratique, entre 60 et 70 ans. Il est normal quun ouvrier veuille partir dès 60 ans voire plus tôt et un cadre à 70 ans, aussi bien dans le privé que dans le public. Lespérance de vie sans incapacité dun homme cadre est 10 années supérieure à celle dun ouvrier ; et en général, un cadre a commencé à travailler plus tard quun ouvrier et naccède donc que tardivement à une pension pleine.
Si le débat continue à se focaliser sur le recul de lâge de la retraite, en se basant en plus sur des comparaisons tronquées, la réforme qui en accouchera risque bien dêtre tout à la fois inefficace et inéquitable.
Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1118692" \t "_blank" L'autre croissance de l'Afrique
LE MONDE ECONOMIE | 24 mars 2010
Les chiffres des bases de référence et donc des grandes institutions internationales décrivent une Afrique sub-saharienne engluée dans une faible croissance depuis des décennies, alors que les pays dAsie ou dAmérique latine émergent durablement. Cette représentation alimente une certaine condescendance des pays du Nord vis-à-vis de lAfrique, voire une désolante image dun « homme africain » qui ne sélance pas vers lavenir. Pire, les cassandres soulignent désormais que le changement climatique condamnerait encore plus une Afrique maudite à son sous-développement et sa pauvreté.
Et voilà que des travaux récents revisitent en profondeur lévolution économique de lAfrique dans les dernières décennies. Une première étape est lestimation par deux chercheurs, Pinkovskiy du MIT et Sala-I-Martin de Columbia, de létendue de la pauvreté en Afrique. Cette dernière est définie au seuil de 1 ou 2 dollars par jour de revenu. Daprès leurs calculs à partir des données de référence, après deux décennies de hausse, la prévalence de la pauvreté se serait effondrée depuis le milieu des années 1990.
Cette chute de la pauvreté pourrait même être encore plus marquée. Cette assertion sappuie sur une remise en cause profonde des chiffres existant sur le PIB de ces pays. Ils sont en effet affectés de marges derreur massives, dues notamment aux difficultés mêmes de collecte des informations et à limportance de léconomie informelle. Quatre économistes dont deux du FMI, Johnson, Subramanian, Larson et Papageorgiou remarquent ainsi dans un document dévoilé cet automne que les actualisations des bases saccompagnent de modifications substantielles des données quantitatives. Par exemple, avec celles disponibles en 2002, la Guinée équatoriale aurait crû denviron 4% par an de 1975 à 1999, alors quavec les chiffres révisés les plus récents pour ce pays, ils obtiennent
une décroissance ! Il est alors très difficile de prétendre sappuyer sur les sources classiques pour capturer la croissance africaine.
Doù la nécessité dune nouvelle étape : construire une méthode alternative destimation de la croissance pour ces pays. Une solution a été présentée début mars en séminaire à Paris par un Professeur à la London School of Economics, Alwyn Young. Le titre de sa présentation est sans équivoque : « Le miracle de la croissance africaine ». Si les chiffres sur le PIB de lAfrique sub-saharienne sont mauvais depuis deux décennies, des enquêtes de bien meilleure qualité ont été construites pour mesurer le niveau de consommation et déquipement des foyers dans de nombreux pays de cette région. Ces enquêtes sont réalisées auprès de centaines de milliers de ménages. Lidée de Young est alors proche de celle que lon pratiquait couramment en Europe pour mesurer après-guerre la convergence de nos économies vers celle des Etats-Unis, à travers les taux déquipement des ménages en frigidaire ou téléviseur, bref laccès au confort moderne.
Lauteur exploite les enquêtes « démographie et santé » financées depuis les années 1970 par lagence américaine de développement. Il retient une batterie de mesures du développement autour de 4 catégories. Un premier groupe est la possession déquipement (radio, télévision, réfrigérateur, voiture, cycle ou téléphone). Le deuxième est les conditions de logement (électricité, eau potable, sanitaire, nombre de chambres par personne ou toit en dur). La troisième est la nutrition et la santé des enfants. Enfin, lusage du temps et l « économie » du foyer (scolarisation des enfants ou travail des femmes).
A partir de ces indicateurs alternatifs, lestimation de la croissance économique de lAfrique sub-saharienne depuis 1990 se retrouve plus de trois fois supérieure à celle habituellement acceptée, soit entre 3% et 4% par an. Preuve de la robustesse de ces résultats, cette croissance nest pas due à une catégorie particulière dindicateurs ; pratiquement toutes les variables connaissent une amélioration nette.
La même méthode aboutit aussi à rehausser modérément la croissance économique dautres pays. Au total, lAfrique sub-saharienne ferrait aussi bien que les pays en développement des autres continents. Pour Young, ce résultat est en fait remarquable compte tenu des coûts humain et économique de conflits et surtout des ravages de lépidémie de SIDA. Evidemment cela ne signifie pas que cette partie de lAfrique ne demeure pas parmi les régions les plus pauvres du globe. Mais elle montre quil ny a pas de fatalité. Elle suggère également que laide économique à ces pays nest pas nécessairement vaine.
Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1120646" \t "_blank" Juste un détail
LE MONDE ECONOMIE | 13 avril 2010
Les prochains chiffres sur la consommation des français sont attendus avec angoisse après 2 mois de recul du principal moteur de la croissance française. Les prévisions de lINSEE dune baisse historique du pouvoir dachat ce semestre ne sont guère encourageantes. Comment comprendre cette situation alors que la Loi de Modernisation de lEconomie (LME) daoût 2008 promettait de rendre aux français du pouvoir dachat ? On peut bien sûr accuser la crise. Mais les prix des produits de grande consommation nont pas baissé. Hors logement et énergie, les prix français ont évolué comme dans le reste de lEurope. Pire, les produits alimentaires dont les prix diminuaient par rapport à nos partenaires avant la LME augmentent tendanciellement depuis.
Alors, au moment où la commission Attali est réactivée, faut-il accuser dincompétence laréopage déconomistes de cette commission qui a inspiré plusieurs mesures de la LME ? Peut-être pas.
Prenons la réforme de lurbanisme commercial par la LME. Lidée du législateur était de renforcer la concurrence et donc de baisser les prix en permettant aux enseignes discount de se développer sur le marché français. Louverture de moyennes surfaces commerciales de moins de 1000m² ne sont donc plus automatiquement soumisses à autorisation, alors que doivent être toujours soumis à une commission départementale composée majoritairement délus les projets de plus de 1000m² ou dextension de magasins existants qui leur ferait dépasser ce seuil.
Longtemps contraints, les discounters (alimentaires et non alimentaires) ont bien répondu à ces nouvelles règles en multipliant les ouvertures de magasins. Certaines enseignes ont même en un an et demi doublé leurs points de vente. La théorie économique de base qui prévoit alors une baisse des prix ne marcherait donc pas dans ce cas.
En fait, le diable est dans les détails. La LME a prévu un dispositif transitoire avant que les décrets dapplication de la loi ne paraissent. Ce dispositif était assez libéral permettant dès la promulgation de la loi « les projets portant sur une superficie inférieure à 1 000 mètres carrés » sans demande dautorisation. La phrase était très ambiguë pouvant laisser penser que même un hypermarché géant ou une très grande surface de bricolage étaient autorisés à sétendre de moins de 1000m². Or, une extension automatique des magasins déjà en place est une hérésie du point de vue concurrentiel : on renforce le pouvoir de monopole de ceux que lon suppute pratiquer des prix trop élevés ! Heureusement les débats parlementaires ne laissaient aucun doute sur la volonté du législateur. La réalisation de ces extensions nétait sans doute pas légale.
Et là énorme bug : la DCASPL (Direction du commerce du Ministère de léconomie) publie en plein août 2008 une circulaire donnant linterprétation inverse.
Il a fallu trois mois pour que les parlementaires saperçoivent de la bourde et exigent un changement de la circulaire. Mais le « mal » était fait. Transformant des locaux de stockage devenus inutiles avec lamélioration des modes dapprovisionnement, en espaces de vente, des centaines de magasins, peut-être des milliers, ont pu sétendre. Combien de m² au total ? Trop tôt pour savoir, mais cela irait dun demi million à plusieurs millions.
Impossible alors de faire marche arrière. Du fait de la circulaire, lEtat devrait dédommager le commerçant sil était obligé dabandonner son extension. Le chèque pourrait alors se chiffrer en centaine de millions deuros.
A peine la loi promulguée, un de ses dispositifs phares était donc poignardé. Labsence de baisse de prix est ainsi naturelle. Une fois leffet du bug passé, la poursuite de lentrée de concurrents devrait cependant à terme permettre enfin de voir un certain impact de la loi.
Las, la LME vient de subir un deuxième coup de poignard, potentiellement fatal. La loi a prévu une procédure de sauvegarde dans la plupart des communes permettant à une autorité locale en charge de lurbanisme dexiger quun projet de petite surface obtienne laval de la commission départementale et éventuellement la commission nationale. Mais pour éviter que face à lincertitude juridique les pétitionnaires se dérobent, la procédure se devait dêtre « rapide » même en cas de contentieux.
Or un décret du 22 février 2010 bouleverse la procédure juridictionnelle contre les décisions prises par la commission nationale. Alors quil y avait un recours direct devant le Conseil dEtat, il y a désormais trois degrés de juridiction
soit jusquà 8 à 10 ans de parcours. De quoi décourager plus dun et repousser aux calendes grecques une amélioration du pouvoir dachat des Français.
Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1122567" \t "_blank" Le retour de Robin des bois
LE MONDE ECONOMIE | 4 mai 2010 |
Les élections britanniques de jeudi sont les plus indécises depuis les années 1970. Léventualité dune absence de majorité claire est loin dêtre écartée tant lélectorat est volatile. Dans ce cas, le parti des Lib Dems, les libéraux démocrates, simposerait comme le pivot pour construire une coalition.
Quel est ce troisième parti ? On pense bien sûr au Mouvement Démocrate de lex troisième homme de la présidentielle française de 2007. Mais la comparaison sarrête là. Les Lib Dems nont plus déquivalent dans notre paysage politique. Ils appartiennent à linternationale libérale dont un des membres fondateurs est lUnion Démocratique et Socialiste de la Résistance (qui fût dirigée par un certain François Mitterrand).
Sur bien des points, le programme des Lib Dems ferait passer celui du parti socialiste hexagonal pour droitier. Alors que nos débats sont paralysés par la peur des délocalisations fiscales des particuliers ou des entreprises, les Lib Dems proposent de prendre largent là où il est. Il va ainsi plus loin que le Labour qui a instauré pourtant une nouvelle tranche de limpôt sur le revenu à 50% ou une taxe spécifique sur les bonus des traders qui rapporte déjà des milliards de livres. Il est vrai que cette hausse spectaculaire des impôts ne sest pas traduite par des exils fiscaux. Les banques ont semble-t-il certes relocalisé des traders mais pour les déplacer de Paris ou de Francfort vers Londres. Crise financière et taxe sur les bonus imposeraient aux banques de faire des économies et donc de recentrer leurs implantations dans le cur de la finance européenne
preuve que léconomie réelle est bien plus complexe que les modèles économiques stylisés.
Les Lib Dems proposent ainsi une « Mansion Tax » sur les 80,000 plus gros propriétaires immobilier britanniques. Un propriétaire dune résidence principale de 4 millions de livres paierait ainsi 20,000 livres par an, soit plus que lISF dun foyer français disposant dun bien comparable (même sil ne bénéficie pas du bouclier fiscal). Ils prônent la suppression des niches fiscales dont lobjet a été détourné pour échapper à limpôt. Plus radical encore, ils aligneraient la fiscalité du capital sur celle du travail.
Défenseurs dune fiscalité écologique, ils imposeraient une forme de taxe carbone aux vols passant par sol britannique. Taxe fort rentable : le hub de Londres, le premier du monde, même sous la menace dun volcan, nest pas prêt dêtre abandonné par les plus grandes compagnies mondiales.
Les Banques ne seraient pas épargnées. Les Lib Dems se sont déclarés favorables à une « Robin Hood Tax » (sic) de 10% sur les profits de Banques si puissantes Outre-Manche mais qui ont demandé une action massive de lEtat lors de la tourmente financière.
Toutes ces mesures fiscales rapporteraient des dizaines de milliards de livres. Outre la lutte contre les déficits, ces sommes seraient mobilisées pour supprimer limpôt sur le revenu pour près de 4 millions de foyers modestes. Soit environ 700 livres par an en moyenne pour chacun ; cela reviendrait en France à leur rendre CSG et CRDS.
Les retraités ne seraient pas oubliés. Comme en France, lindexation des pensions est basée sur les prix, ce qui implique un appauvrissement relatif à terme des retraités par rapport aux actifs. Pour les Lib Dems, lindexation annuelle des retraites doit être le minimum de lévolution des salaires ou de +2,5%.
Pour garantir légalité des chances à lécole, les professeurs bénéficieraient dune formation plus approfondie. Dans un pays qui connaît comme la France un mini baby-boom depuis une décennie, les recrutements denseignants devront assurer que la taille des classes ne dépasse pas 20 élèves dans le primaire. Les droits dinscription à lUniversité seraient supprimés en premier cycle.
Même esprit dans le domaine de la santé publique. Le service public hospitalier serait renforcé grâce lélagage de ladministration centrale de la santé et par une baisse des salaires des dirigeants des structures de santé.
Les adversaires des Lib Dems dénonçaient il y a quelques semaines encore ces promesses économiques utopiques, celles dun parti qui naccéderait jamais au pouvoir. En labsence de majorité, ils devront composer avec.
Le programme Lib Dems se dégonflera-t-il alors pour se fondre dans celui du Labour ou des Conservateurs ? Probablement, mais comme pour écarter davance ce recul, leur leader Nick Clegg a déclaré souhaiter que tout immigrant illégal présent au Royaume-Uni depuis 10 ans et ayant un casier vierge puisse obtenir la nationalité britannique. Une « idée folle » pour reprendre les mots des Conservateurs.
Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1125276" \t "_blank" Domenech et la science économique
LE MONDE ECONOMIE | 1 juin 2010 |
Plus quune douzaine de jours avant le premier match de léquipe de France à la Coupe du Monde 2010. Raymond Domenech, partant à la fin de la compétition, risque bien dêtre le premier accusé dune déroute annoncée. On pourrait notamment lui reprocher de ne pas avoir su sentourer des nouveaux grands spécialistes du football : les économistes, plus précisément des économistes comportementalistes. Léconomie comportementale est un champ en pleine expansion ; il étudie les comportements des agents économiques dans les situations complexes auxquels ils font face, comportements qui peuvent apparaître non-rationnels. Théorie, expériences en laboratoire autour de jeux ou encore neuroéconomie sont mobilisées. Cette recherche fondamentale et appliquée est loin dêtre anodine. Mieux comprendre les comportements permettrait par exemple ultimement de décortiquer le rôle de lhumain dans les dysfonctionnements des marchés financiers.
Le football représente a priori un bel ensemble dexpériences naturelles cest-à-dire dévénements qui peuvent être considérés comme des expériences quoffre la nature aux chercheurs- largement documentées et nombreuses. Il se prête donc au traitement statistique.
Présentement, certains des plus brillants chercheurs en économie comportementales se mobilisent sur un débat essentiel : est-ce que tirer les premiers lors de la séance de tirs au but en cas de match nul à la fin des prolongations donne plus de chance que de tirer en second ? Tout part dun article à paraître dans lAmerican Economic Review. Il faut débourser 200 dollars pour avoir simplement le droit de soumettre un article dans cette revue académique de référence, une des plus sélectives dans le domaine économique, capable de faire les carrières des universitaires. Cet article de Jose Apesteguia et Ignacio Palacios-Huerta voit dans lépreuve des tirs au but un exemple important sur les conséquences des « biais complexes dans les tournois séquentiels ». Contrairement à des jeux comme les échecs où être le premier à jouer donne un avantage ou un désavantage, lordre de tir ne doit pas modifier la probabilité de victoire de lune ou lautre équipe sauf si cela influence psychologiquement les joueurs. Les deux auteurs ont alors collecté les résultats de 129 matchs de différentes compétitions nationales et internationales. Le résultat est spectaculaire : dans plus de 60% des cas, cest léquipe débutant les tirs qui in fine gagne la partie ; cest très significativement plus que les 50% attendus statistiquement. Les auteurs concluent que leurs résultats, qui portent pourtant sur des sportifs entraînés, révèlent une source nouvelle de pression qui joue contre les performances des agents.
Mais cétait sans compter sur une des jeunes vedettes de léconomie comportementale, Martin Kocher. Convoité par les Français ou les Suisses, il quitte lAllemagne pour la Grande-Bretagne, patrie du football, après un transfert unversitaire record. Associé à Lenz et Sutter, il vient de produire un document de travail qui éreinte larticle de lAmerican Economic Review. Cette équipe de chercheurs remarque que léchantillon des matchs retenus nest pas systématiquement homogène ; par exemple, pour la Champions League, sont pris en compte toutes les finales mais aussi pour les seules années 2000-2003, les autres matchs de la compétition. Comme Kocher et ses co-auteurs obtenaient, dans leur étude sur la coupe allemande, que léquipe tirant en premier navait pas une probabilité plus grande de vaincre, ils décident de constituer une base exhaustive des matchs de 1970 (date dintroduction de lépreuve des tirs au but) à 2003 pour 6 compétitions majeures (Coupe du Monde, Championnat dEurope, Ligue des champions, Coupe des vainqueurs de Coupe jusquà sa disparition, Coupe dAllemagne). Si 63% des équipes qui tirent en premier à la Ligue des Champions gagnent, ce pourcentage tombe à 44% à la Coupe de Monde et même 33% en Championnat dEurope
Au total, il ny a aucune évidence statistique qui justifierait langoisse des supporteurs si leur équipe ne tire pas en premier en Afrique du Sud.
Cette controverse est triplement embarrassante pour la science économique. Elle paraît bien futile au moment où léconomie mondiale est déstabilisée. Elle interroge le processus de validation des travaux statistiques de prestigieuses revues scientifiques, qui font souvent arguments dautorité pour des politiques économiques. Enfin, elle montre que la propension des économistes de se saisir de champs qui ne sont pas au cur de leur discipline sans convoquer les spécialistes de ces champs peut amener à des conclusions hâtives.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole dEconomie de Paris
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1127380" \t "_blank" Ce qu'Obama nous enseigne
LE MONDE ECONOMIE | 22 juin 2010
Obama ne cesse de sinviter dans la crise des économies européennes. Lors des craintes de défaut sur la dette grecque, il reçoit le Premier Ministre grec. Lorsque lEspagne renâcle à lancer un plan daustérité, il téléphone à Zapatero. Lorsquà linverse, lAllemagne veut jouer lexemplarité, il envoie Geithner, son secrétaire au trésor pour convaincre Merkel de modérer son plan de rigueur. Résultat, un mini-plan daustérité en Allemagne moins dun demi-point de PIB germanique-, et au contraire des purges dans lensemble de lEurope du Sud. Pourquoi tant de sollicitudes du Président américain?
Dans ses interventions, Obama protège lintérêt de son pays. Avec un déficit budgétaire abyssal, les Etats-Unis ne peuvent se permettre le risque dune contagion de crises de dette souveraine partie de lautre rive de lAtlantique. De même, la forte reprise mondiale dont celle des Etats-Unis -3,5% de croissance prévue pour 2010- ne doit pas être obérée par une rigueur trop généralisée en Europe.
Puisquil sagit de lintérêt de lAmérique, pourquoi les Européens suivent-ils les conseils dObama ? Une première interprétation est lincapacité de lEurope, engluée dans ses atermoiements, de régler la crise grecque : lappel au FMI où les Etats-Unis jouent un rôle essentiel, donne de fait à ses derniers un droit de tutelle sur nos économies. La seconde interprétation est plus optimiste. Les pressions dObama ne font quaccompagner des « bons » choix pour les économies européennes.
Une myriade danalystes nous explique dailleurs depuis plusieurs semaines que les PIIGS (Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne) ne peuvent faire autrement et que les économistes « savent » quau dessus de 90% de Pib dendettement public, la croissance seffondre. Tout cela sans préciser que lEspagne par exemple est encore loin datteindre ce niveau dendettement ou que ce chiffre fatidique est issu dune unique étude du NBER réalisée par deux économistes américains prestigieux Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, et publiée en janvier 2010.
Dans le détail, les plans daustérité de nombreux partenaires européens reprennent le principe initié en France depuis 2007 : le non-remplacement partiel des fonctionnaires partant à la retraite. Dans la plupart de ces pays, cela va se traduire, par des réductions drastiques « nécessaires » des effectifs dans léducation quitte à ce que les tailles de classes explosent.
Le contraste est saisissant avec la politique interne dObama. Aux Etats-Unis, léducation primaire et secondaire dépend de districts locaux. Ces derniers sont ruinés par leffondrement des marchés immobiliers alors quune source essentielle des finances locales est des impôts basés sur la valeur du foncier. Ils ont donc lancé de vastes plans de réduction des effectifs dans les établissements denseignement, plans de taille comparable aux réductions programmées dans léducation nationale sur le quinquennat en France. Ladministration fédérale juge insupportable ces pertes demplois. Il ne faut pas dégrader les services de léducation au risque dhandicaper la croissance des prochaines décennies et approfondir les inégalités. Du coup, lEtat fédéral a lancé un gigantesque Bailout de léducation locale en recyclant les montants remboursés par les banques. Les lecteurs intéressés notamment les enseignants- peuvent visiter les « news » du site web ed.gov du département de léducation américain, longue litanie dannonce de centaines de millions de dollars déversées sur les Etats américains dans le cadre du American Recovery and Reinvestment Act. Si ladministration Obama obtient du congrès une rallonge de 23 milliards de dollars quelle négocie actuellement, lEtat fédéral aura distribué pour maintenir les postes denseignants, en un an léquivalent des budgets de léducation non tertiaire cumulés des PIIGS européens.
Résultat le déficit américain se creuse autour de 10 points de PIB, largement plus que le déficit français. Et Obama de promettre la rigueur et laustérité : la preuve, la création dune commission bipartisane qui doit lui faire « bientôt » des propositions. La cible actuelle est de ramener le déficit fédéral courant à 4% du PIB en 2020, date à laquelle la dette publique américaine sera devenue
« méditerranéenne ».
Dans sa politique de ne pas insulter lavenir, de continuer à investir dans la jeunesse, Obama prend donc le risque dun « surendettement » public. Mais le fait même quil le prenne montre quil ny a pas une vérité économique claire. Malgré les arguments dautorité assenés aux populations européennes, un débat démocratique sur le contenu de la politique de leurs Etats est donc légitime. Il ne peut être confisqué par les savants ou par Washington.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole dEconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1130010" \t "_blank" Les champions de la grève
LE MONDE | 13 juillet 2010
Les Français chanceux qui partent ces jours ci en vacances à létranger risquent de sexposer aux sarcasmes de leurs hôtes. Des journaux du monde entier ont fait le parallèle entre une équipe de France en grève dentraînement lors de la coupe du Monde et une France « pays de la grève », titre dailleurs revendiqué par le Président de la République à son arrivée à lElysée.
Alors voici quelques éléments de réponse pour agrémenter vos conversations estivales. Si on fait abstraction de quelques problèmes méthodologiques, Eurostat, loffice européen de statistique, publie le nombre de jours de travail perdus suite à des conflits collectifs. Le premier constat est la très grande volatilité de cette statistique dune année sur lautre dans la plupart des pays. Comme en France, les grandes réformes sociales régressives sont souvent sources de conflits nationaux majeurs. Pour faire une comparaison il faut donc se placer sur une décennie.
Prenons ainsi, la décennie la plus récente pour laquelle les données sont disponibles : 1998-2007 (2008 pour certains pays). Un premier regard donne corps à lidée que la « gréviculture » domine en France. Le nombre de jours perdus pour 1000 travailleurs varie de 32 en 2004 à 193 en 2003 lors de la réforme Fillon sur les retraites. Cest bien plus quen Grande-Bretagne de 6 à 51 selon les années-. La comparaison est encore plus douloureuse avec lAllemagne où le nombre annuel de jours darrêt na pas dépassé 13 pour 1000 travailleurs de 1998 à 2007, alors pourtant que le pays a connu sous Schröder des refontes sociales majeures, notamment des contrats de travail.
Comme les touristes français vont plus dans lEurope du Sud que dans les pays anglo-saxons lété, descendons vers la Méditerranée. Cette fois, lannée la plus calme a été 2006 en Italie et en Espagne avec respectivement 30 et 47 jours perdus, et la plus mobilisée en 2004, avec 274 et 297 jours perdus, soit bien au-delà du pic français de 2003. Bref, nous navons pas de leçons sauf footballistiques- à recevoir de nos grands voisins du Sud.
La fracture serait alors entre lEurope méditerranéenne revendicative et une sage Europe du nord ? Non. Remontons tout au nord dans les pays scandinaves. Vu de France, ils forment le mythe de nations modérées où les syndicats sont puissants mais responsables, où des relations sociales apaisées favorisent la performance économique. Or, en Finlande, le nombre de jours darrêt annuel pour 1000 varie entre 7 en 2008 et 280 en 2005 ; la Suède et la Norvège sont plus sages avec cependant des pics à 152 en 2003 pour lune et 231 en 2000 pour lautre.
Mais le pire « gréviculteur » dEurope est
le Danemark. Ce pays connaît périodiquement des mouvements sociaux exceptionnels. En 1998, des grèves massives dans le secteur privé lors du renouvellement des conventions collectives ont généré 1254 jours darrêt pour 1000 travailleurs. En une année autant de jours perdus quen 10 ans en France ! Très récemment, en 2008, rebelote cette fois dans le secteur public municipal et régional avec en pointe les infirmières et les éducateurs. Résultat, 682 jours perdus en moyenne pour 1000 travailleurs danois.
In fine, la France est, comme pour beaucoup de variables économiques, dans la moyenne européenne. Elle nest pas championne du monde de la grève, seulement du ridicule en football. Alors pourquoi une telle vision dune France (et plus généralement dune Europe du Sud) en grève ? Une explication possible est la remarquable attractivité de lHexagone. Il est une des premières destinations touristiques mondiales. Sans compter les transits, en une décennie, la France a reçu autour de 750 millions de visiteurs étrangers. Autant dadmirateurs de laccueil et de la culture français dans toutes leurs dimensions. Enfin une bonne nouvelle !
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1133081" \t "_blank" La « flexsécurité » à la peine
LE MONDE | 25 août 2010 |
Si les chiffres inquiétants de léconomie américaine ou le redressement rapide de léconomie allemande monopolisent lattention, létat des marchés du travail des pays scandinaves de lUnion Européenne est également instructif. La crise du début des années 1990 avait propulsé le taux de chômage à près de 10% au Danemark et en Suède. Il avait même dépassé 17% en Finlande, alors très liée à une économie russe en effondrement. A la fin du siècle dernier, le Danemark était proche du plein emploi alors que le chômage avait fortement régressé dans les deux autres pays. Il nen fallait pas moins pour voir dans ces excellents résultats obtenus en une poignée dannées, lexistence dune troisième voie en matière demploi : la « flexsécurité », « flexisécurité » ou encore « flexicurité ». En effet, les trois pays ont partagé -avec des variantes importantes- une stratégie dactivation du marché du travail à travers une flexibilité assurée par une relative facilité de licenciement, conjuguée à une « sécurisation » du travailleur. Ce dernier bénéficie à la fois dallocations chômage généreuses et de formations professionnalisantes pour partie obligatoires. Ainsi, les entreprises peuvent sadapter à la demande, ne pas être dissuadées dembaucher, et les sans emplois conservent leur « employabilité ». Théoriquement, les créations-destructions demplois saccélèrent mais limpact net sur lemploi est positif, le chômage de longue durée régresse, évacuant la peur du chômage. Les exemples scandinaves se sont mus en « modèle » dans la dernière décennie. La Commission européenne a placé les principes de ce modèle au centre de sa stratégie pour lemploi. En France, à droite comme à gauche, il était devenu un leitmotiv qui a rythmé les propositions pour lemploi des principaux candidats lors de la dernières présidentielles. En pratique, on peut lire de nombreuses mesures adoptées en France comme inspirées de ce modèle. Par exemple, la réforme de la représentativité syndicale cherche à constituer des syndicats à limage de ceux de lEurope scandinave, puissants représentatifs et « responsables » considérés comme un pré-requis dune flexsécurité consensuelle. Lactuel Premier Ministre, François Fillon ne cache pas son objectif de construire une « flexisécurité à la française ».
Toutefois à côté de cette interprétation dominante des performances scandinaves, des explications alternatives étaient proposées. En particulier, les pays scandinaves ont fait le choix de linnovation en augmentant sensiblement leffort de recherche et développement au moment du basculement dans léconomie de la connaissance. Suède et Finlande sont devenues ainsi les deux pays les plus intensifs en R&D au sein de lOCDE. Des géants tels Nokia ou Erikson ont su surfer sur lémergence des technologies mobiles, simposant comme des leaders mondiaux. Par ailleurs, le contenu de certaines formations offertes ou le fait que des sans-emplois préféraient reprendre un emploi en deçà de leurs prétentions plutôt que de suivre ces formations, soulevaient des doutes sur les qualités réelles de la flexsécurité, même dans son berceau, le Danemark.
La crise semble donner corps à ces doutes. Contrairement à lAllemagne ou à lAutriche, la Suède et la Finlande nont pu échapper à une hausse rapide du chômage, le portant à près de 9%. Le Danemark qui partait dun niveau de chômage plus bas a pu le contenir autour de 7%. Surtout, ces pays censés ne connaître quun chômage de flux de créations et de destructions demplois découvrent le chômage de file dattente dont les jeunes sont les premières victimes. Le chômage des jeunes, pourtant très éduqués, a dérivé ainsi à des niveaux records qui séternisent. Selon les derniers chiffres dEurostat, en juin 2010, le taux de chômage des moins de 25 ans est de 12% au Danemark. Pire, avec respectivement, 22% et 25%, les taux finlandais et suédois dépassent celui observé en France, réputée le pays du chômage des jeunes. Comme les jeunes scandinaves participent bien plus que les jeunes français au marché du travail, ces chiffres signifient même quune proportion plus forte de la jeunesse est touchée par le chômage en Europe scandinave quen France, et cela même si lon retire de ces statistiques les étudiants à la recherche demploi. Même si le chômage de longue durée demeure contenu, les institutions ne semblent pas capables de tenir la promesse dassurer une fluidité du marché du travail. Ces difficultés coïncident avec des déboires de lindustrie scandinave entre la vente par Ford dun Volvo affaibli à un constructeur chinois ou le retard de Nokia dans le virage des smartphones marqué par le succès des sociétés Nord-Américaines.
La situation est tellement inquiétante en Suède que des experts étrangers -même des Français- sont mobilisés pour proposer des solutions en faveur des moins de 25 ans. De quoi interroger le sens des réformes menées en France depuis 10 ans. Interrogation qui pourrait animer les prochaines universités dété ou autres journées parlementaires des grands partis politiques qui ont longtemps encensé le modèle scandinave..
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole dEconomie de Paris
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1134747" \t "_blank" Retraites : l'autre bouclier fiscal
LE MONDE ECONOMIE | 14 septembre 2010 |
Lautre bouclier fiscal
En cette rentrée se mêlent deux enjeux fondamentaux pour la France : lavenir des retraites et lassainissement des finances publiques. Dans les deux cas, on appelle les Français à faire des efforts. On nous explique dun côté, que la France vit au dessus de ses moyens, ce qui impose de réduire la dépense publique, le nombre denseignants ou de policiers. Dun autre côté, ce nest pas parce que les salariés ont cotisé aux côtés des entreprises pour financer le système de retraite par répartition, quils doivent imaginer quils ont acquis un véritable droit à la retraite : limpératif démographique commanderait de travailler plus longtemps et de voir les pensions réduites.
Dans un tel contexte, lopposition et le monde syndical ne cessent de dénoncer une réforme Fillon-Woerth injuste. Des millions de personnes ont déjà manifesté contre le projet gouvernemental. Même lUMP Dominique de Villepin a affirmé qu"En matière de retraite, le devoir du président de la République c'est de faire une réforme juste". De fait, le caractère « juste » de la réforme des retraites est le leitmotiv du gouvernement. Saffiche en tête du site web gouvernemental HYPERLINK "http://www.retraites2010.fr/" http://www.retraites2010.fr/ le slogan « Réussissons une réforme juste ». Dans une tribune publiée en juin par les Échos, le leader du groupe UMP à lAssemblée, Jean-François Copé, en donnait une définition précise : « Juste, car il est tout à fait normal que chacun participe à l'effort ».
Mais dans ce cas comment comprendre le maintien dun bouclier fiscal-retraite exorbitant pour une toute petite minorité de Français ? De quoi sagit-il ? Revenons quelques années en arrière, fin 2005, deux ans après le vote de la réforme Fillon qui avait déjà lourdement entamé les droits à pension de la très grande majorité des salariés. Le Premier Ministre, de Villepin, et son Ministre du Budget, Copé, font voter dans la loi de finance rectificative juste avant la Noël, un beau cadeau fiscal pour dimportants entrepreneurs individuels et dirigeants dentreprises partant à la retraite. Les indépendants et les dirigeants dentreprise bénéficiaient déjà dexonérations plafonnées lorsquils vendaient leurs biens professionnels. La logique de ces dispositifs est daider à une fluidité des transmissions des entreprises et aussi de soutenir le niveau de vie des petits artisans et commerçants retraités dont la vente du bien professionnel constitue une ressource essentielle. Mais depuis le 1er janvier 2006, lexonération nest plus limitée à ces petits retraités. Elle est offerte lors du départ à la retraite quelle que soit la valeur de la PME. Précisément, les plus-values réalisées lors de la cession dune PME pour cause de départ à la retraite dun exploitant, sont exonérées, sil y a exercé au moins cinq ans ; il en est de même pour le dirigeant qui possède des actions ou des parts d'une PME soumise à l'impôt sur les sociétés. Alors quun salarié retraité qui a cotisé toute sa vie à un plan dépargne retraite devra sacquitter dun impôt sur les revenus, alors que la dernière loi de finance, au nom de la justice fiscale, a supprimé lexonération partielle des indemnités de départ volontaire à la retraite des salariés, les dirigeants ou exploitants de PME se voient dégagés de tout impôt sur la cession des biens professionnels sur lesquels ils ont capitalisé. La mesure est passée dautant plus facilement que le gouvernement Villepin prétendait que cela ne coûterait « que » quelques dizaines de millions deuros. In fine, le poids de ce bouclier retraite est largement supérieur. Selon les annexes de la loi de finance 2010, il a atteint 560 millions deuros pour la seule année 2008, soit du même ordre de grandeur que le si emblématique bouclier fiscal. Cette somme permettrait par exemple de maintenir à 60 ans lâge légal du droit à pension des ouvrières. Combien de contribuables en bénéficient ? Toujours selon les mêmes volumineux documents, le nombre de gagnants nest que de 5500
soit 3 fois moins que pour le bouclier fiscal. Cela signifie que le cadeau fiscal représente en moyenne pour chacun deux de lordre de 10 années de retraite dun smicard ; pour certains heureux contribuables, il doit même se compter en siècles. Étrangement, la Commission des Finances de lAssemblée Nationale, présidée par un député de lopposition, est muette sur ces avantageux dispositifs.
Cet exemple illustre le chemin à parcourir pour une transparence totale sur lensemble de larchitecture fiscale tentaculaire française. Avant dexiger des efforts au plus grand nombre, de réduire lintervention de lEtat, la sincérité du débat démocratique lexige.
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1136726" \t "_blank" Retraite : tant qu'on a la santé...
LE MONDE ECONOMIE | 5 octobre 2010 | Philippe Askenazy
Les syndicats nont pu imposer de véritables négociations influant sur le vote du projet Fillon-Woerth par lAssemblée nationale. Mais ils ont su largement aider les citoyens à comprendre des paramètres clefs de la réforme. En particulier, lâge de la retraite à taux plein est désormais compris comme un élément essentiel du système des retraites, en France comme dans les autres pays européens. Ce travail pédagogique a également permis de mettre en évidence le sort particulier des femmes qui souffrent déjà partout de pensions bien plus faibles que celles des hommes.
Toutefois, au moment où souvrent les débats au Sénat, luvre pédagogique a été insuffisante. La question de la justice dans la réforme a écrasé celle de la justesse de la réforme. Or une autre question va rapidement se poser : la réforme marche-t-elle? Le succès du slogan « A problème démographique, réponse démographique » va-t-il effectivement se traduire par une réussite économique et sociale ?
Pour y répondre, il est utile de convoquer dautres sciences que léconomie. Un article du Lancet, la plus prestigieuse revue médicale, de décembre 2008 « Inequalities in healthy life years in the 25 countries of the European Union in 2005 » est très éclairant. Plus que lespérance de vie à la naissance, les auteurs jugent déterminante lespérance de vie sans limitation physique ou mentale moyenne ou lourde à 50 ans. En termes simples, de combien dannées sans handicap dispose-t-on en moyenne lorsquon a 50 ans ?
Sur lensemble de lEurope cette espérance est en deçà de 20 ans. On est donc en moyenne limité bien avant 70 ans, lorsquon a aujourdhui 50 ans. Pour les auteurs du Lancet, cette variable démographique est essentielle pour la soutenabilité des réformes de retraites partout en Europe. Plus lâge à taux plein est proche de la limite physiologique actuelle inférieure à 70 ans, plus on risque de toucher une population large qui rencontrera des difficultés pour se maintenir en emploi avant la retraite.
Aucun grand pays européen néchappe à cette difficulté, pas même la France. Certes, lespérance de vie sans limitation des Français de 50 ans progresse bien en convergeant vers le niveau des Françaises. Les progrès de la médecine, par exemple dans le domaine cardio-vasculaire, en sont un moteur. Le problème est que lespérance de vie sans limitation des femmes, elle, ne progresse plus depuis plusieurs années. A 50 ans, elle semble buter sur une barrière virtuelle de 20 années, précisément 19,8 ans en 2007 selon les derniers chiffres de la lenquête européenne Silc pour la France. La dégradation des conditions de travail féminines, avec le transfert des normes productives industrielles dans les services, participe de cette stagnation qui tranche avec laugmentation claire de lespérance de vie à la naissance.
Pour les auteurs du Lancet, les réformes des retraites repoussant lâge de départ ne peuvent être efficaces que si létat de santé des plus de 50 ans saméliore significativement. Cela passe bien sûr par des progrès médicaux mais aussi par une amélioration tôt dans la carrière professionnelle des conditions de travail. Malheureusement, pour les personnes qui ont actuellement plus de 50 ans, il est peut-être déjà trop tard. Dans tous les cas, les changements organisationnels nécessaires demandent un apprentissage qui mettra de nombreuses années. Dautant que dans lensemble de lEurope, le recours aux préretraites avait habitué les entreprises à « user » leurs salariés puis à sen « séparer ».
Nos voisins ont bien compris cette contrainte et donnent du temps au temps. LAllemagne, avec le plus faible taux de natalité européen, a acté un âge de pension complète à 67 ans pour 2029, et le Royaume-Uni, qui partage avec la France un des plus hauts taux, pour 2036. Certes, le projet espagnol prévoit 67 ans dès 2025, mais il a de fortes chances dêtre abandonné. Contrairement à une idée répandue, la France ne fait donc pas comme ses voisins. La retraite à 67 y sera atteinte dès 2023. La réforme Fillon-Woerth est ainsi un pari. En cas déchec, elle se résumerait à transformer des retraités en chômeurs, avec une hausse des cotisations patronales et salariées à la clef, et des pensions réduites. Sajouterait un échec sociétal : de trop nombreux Français ne connaîtraient pas dannées de retraite sans limitation physique ou mentale.
Mais le pari peut être gagné. Il faudrait pour cela un improbable bouleversement profond et immédiat de la gestion des ressources humaines en France. Las, en décidant de retirer à la médecine du travail son indépendance et en la soumettant à lautorité de lemployeur, le gouvernement ajoute un frein à cette transformation nécessaire. Déconcertant !
Philippe Askenazy, directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.
HYPERLINK "http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1139447" \t "_blank" Contes franco-allemands
LE MONDE ECONOMIE | 3 novembre 2010
Maintenant que le Président de la République sest « aperçu » que lAllemagne navait pas de bouclier fiscal malgré toutes ses affirmations publiques pendant plusieurs années, sa saisine de la Cour des comptes pour explorer les différences de fiscalité entre la France et lAllemagne prend tout son relief. Ses groupes de travail viennent de tenir leurs premières réunions.
Lobjectif affiché par le gouvernement est daboutir à une convergence fiscale entre les deux pays. Cet objectif est pour linstant largement consensuel. A un extrême, les milieux patronaux clament que les entreprises allemandes sont bien moins taxées. A lautre extrême, les alter-mondialistes réclament une harmonisation permettant de stopper la concurrence fiscale en Europe. La comparaison France-Allemagne risque donc de devenir laiguillon de la loi de finance pour 2012, et de fait une première grande étape de lélection présidentielle.
En attendant, François Fillon a dores et déjà dessiné les grandes lignes comparatives : plus de prélèvements obligatoires dans lHexagone (selon Eurostat en 2008, 42,8% du PIB contre 39,3% Outre-Rhin), nettement plus sur les entreprises, un petit peu moins sur les particuliers. Mais que recouvrent ces chiffres ? Sont-ils vraiment comparables ?
La Cour des comptes avait déjà rendu un rapport en 2008 dubitatif : « Sens et limites de la comparaison des taux de prélèvements obligatoires entre pays développés ». La conclusion était que « la principale raison des écarts [de prélèvement] réside dans les choix que retient chaque société pour financer les dépenses de protection sociale ». Si cela relativise les forts écarts entre lEurope continentale et les Etats-Unis par exemple, cette analyse renforce la pertinence dune comparaison entre la France et lAllemagne où les choix de financement de la protection sociale sont assez proches. Malheureusement, lorsquon commence à prendre une loupe, on tombe sur des obstacles majeurs.
Le premier est celui des complexes conventions comptables. Prenons par exemple, les impôts locaux. En leur sein, les taxes pour lenlèvement des ordures ne sont pas un prélèvement obligatoire. Pourquoi ? Parce quelles sont directement associées à un service rendu aux contribuables. Il suffirait donc de ventiler en de multiples taxes les impôts locaux, par exemple une taxe pour lentretien des voiries, pour faire baisser comptablement les prélèvements obligatoires. De même, si le gouvernement décide de supprimer la taxe sur les entreprises de télécoms pour financer le service audiovisuel public un prélèvement obligatoire- en la remplaçant par une hausse de la redevance payée par les foyers non comptabilisée car associée à un service identifié- les prélèvements obligatoires diminueraient en France.
Encore moins intuitif, supposons que lEtat recrute un agent non titulaire au lieu dun fonctionnaire pour exactement le même salaire. Le résultat de ce changement de statut est que les prélèvements obligatoires, selon la définition standardisée dite « indicateur 2 », augmentent. Pourquoi ? Dans le cas du fonctionnaire, les cotisations sociales salariés et employeurs restent dans les caisses de lEtat, il ny a aucun prélèvement effectif. Dans le cas de lagent non titulaire, lEtat employeur et le salarié doivent verser les cotisations sociales aux caisses de sécurité sociale et régimes complémentaires obligatoires ; il y a transferts financiers donc prélèvements obligatoires. Inversement, il suffit de fonctionnariser les nombreux contractuels de lEtat pour faire baisser les prélèvements obligatoires !
Le second obstacle à la comparaison des systèmes fiscaux dépasse ces déroutants jeux comptables. Il réside dans les différences de tissus productifs des pays. En Allemagne, la plupart des très nombreuses PME sont des sociétés de personnes, cest-à-dire un groupement dassociés. Ainsi, une forte proportion des entreprises allemandes sont imposées sur le revenu de leurs associés et non soumises à limpôt sur les sociétés. A contrario, le statut de société de personnes est marginal en France. Du coup, mécaniquement, le poids de limpôt sur les sociétés est plus faible en Allemagne alors que limpôt sur le revenu des particuliers est plus fort. Pour avoir une vision claire, il faudrait donc rentrer dans le détail des déclarations fiscales de toutes les entreprises et de tous les particuliers des deux côtés du Rhin.
Si la Cour des comptes ne veut pas être instrumentalisée par les uns ou par les autres ou pire simplement servir dalibi, son travail se doit de lever ces obstacles. Un travail titanesque.
Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS, Ecole dEconomie de Paris
Retour sur le Plan Borloo
Le monde économie fin novembre 2010
La CFDT cherche péniblement à sortir du conflit des retraites en proposant au patronat de négocier sur lemploi des jeunes et des seniors, négociations bipartites sans la présence de lEtat. Pourquoi une telle défiance vis-à-vis de lEtat ?
Le bilan dun plan qui porte le nom de celui qui a été léphémère favori pour le poste de Premier Ministre avant de renoncer à participer au nouveau gouvernement pour « retrouver sa liberté » pour défendre la cohésion sociale, léclaire. Le Plan Borloo ou Plan de cohésion sociale annoncé en 2004 a été mis en uvre à partir de 2005. Il affichait une très large ambition, avec pas moins de 20 programmes. Le mot Grenelle navait pas été employé à lépoque, mais la méthode nétait pas foncièrement différente. Il sagissait de rassembler toutes les bonnes idées pour changer enfin la donne autour de trois enjeux essentiels pour la France : lemploi, le logement et légalité des chances.
Explorons le premier enjeu qui concentrait plus de la moitié des programmes. Lobjectif nétait rien moins que « lapplication effective du préambule de la Constitution de 1946, qui dispose: Chacun a le devoir de travailler et le droit dobtenir un emploi ». Quatre mesures phares en ressortaient. La première consistait en la création dun nouveau type de contrat, un contrat dactivité ouvert aux allocataires de lAllocation de Solidarité Spécifique distribuée aux chômeurs seniors, ou du RMI. Lactivité doit être non marchande et lemployeur une collectivité territoriale, une entreprise dinsertion, une association ou un délégataire de service public. Il sengage à encadrer le bénéficiaire et à lui désigner un tuteur. En contrepartie, lemployeur reçoit une aide substantielle de lEtat. Ce contrat prévoit un temps dactivité hebdomadaire de 26 heures (sauf dérogation) payé au SMIC. Contrairement à la plupart des contrats aidés, sa durée est assez longue, deux ans. Elle peut même être prolongée dune année. Cest toutefois moins que les emplois jeunes de Jospin
que la loi de cohésion sociale efface du droit du travail.
Le gouvernement proclame : « 250 000 contrats seront offerts chaque année pendant quatre ans, permettant à un million de personnes de sortir de lassistance et de revenir vers lemploi durable ». Baptisés in fine « contrats davenir », seuls 18000 contrats seront signés en 2005. Le dispositif monte en charge en 2006 pour atteindre tout juste 94000 signatures. Le flux se maintient au premier semestre 2007. Mais pour le nouveau Premier Ministre, François Fillon, la priorité nest plus ce programme du plan Borloo mais les « Solidarités Actives » de Martin Hirsch. Le dispositif décline, 70000 contrats au total en 2007, 53000 en 2008, 48000 en 2009. Le contrat davenir est finalement abrogé depuis le 1er janvier 2010. Au total, moins de 30% de lobjectif quantitatif est atteint.
La deuxième mesure phare du Plan était la création de maisons de lemploi, à limage des job centers britanniques. Ces maisons fédéraient en principe tous les acteurs dun bassin demploi, et devaient remédier aux carences du service public de lemploi. Lidée était davancer doucement dans le rapprochement entre lANPE et les ASSEDIC sans déstabiliser les structures et les personnels. Là aussi, Fillon enterre le Borloo : l « échec » de ce programme a été le principal argument pour justifier la fusion express ASSEDIC-ANPE que réalisera le gouvernement Fillon. Pôle Emploi dont lefficacité est maintenant sabordée par une réduction budgétaire et donc dagents massives.
Les deux autres mesures bénéficiaient aux jeunes. Pour les jeunes des « quartiers sensibles » sans qualification, une nouvelle voie de recrutement aux emplois publics est ouverte : le parcours daccès à la fonction publique territoriale, hospitalière et dEtat (PACTE). Cette mesure novatrice va rencontrer la politique de non remplacement des agents publics, que sanctuarisera François Fillon. Résultat, depuis 2006, en moyenne seulement 40 PACTEs sont conclus chaque mois en France. Pas de quoi à changer la donne pour lemploi des jeunes. En revanche, la revalorisation du statut dapprenti sest bien traduite par une augmentation sensible du nombre dapprentis 70000 en stock en 4 ans- même si lessentiel de cette augmentation a bénéficié à des jeunes diplômés qui nauraient probablement pas eu de gros problèmes sur le marché du travail.
Au total, on comprend pourquoi les partenaires sociaux ne souhaitent pas inviter lEtat à leur tour de table sur lemploi : malgré une même majorité depuis une décennie, lEtat semble actuellement incapable de #+/@KMXYZq7>=?byz{×%Ù%ó*ù*ú*q1¡1©12D6H6j6k6
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ÄOtPtt tóëëóëëëëë$a$gdFm}$7$8$H$a$gdFm} dépasser le bal des ministres et donc de ternir la plupart de ses engagements.
Philippe Askenazy, Directeur de recherche au CNRS, Ecole déconomie de Paris.