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LE JOURNAL DU CNRS numéro 21 Avril 2008 - S2PB

9 avr. 2008 ... Mais ne croyez surtout pas que nos chercheurs survolent leur sujet : le lieu est .... en Italie et d'un département du Fritz-Haber-Institut de la Max-Planck- Gesellschaft, ...... Cerise sur le gâteau, le procédé permet de décomposer ...




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LE JOURNAL DU CNRS numéro 219 Avril 2008
TITRE : LA REALITE VIRTUELLE REFAIT LE MONDE
SOMMAIRE GENERAL :
 HYPERLINK \l "_La_fabuleuse_surface_des choses" Chimie : La fabuleuse surface des choses
 HYPERLINK \l "_Santé_:_Y_a-t-il une épidémie dans " Santé : Y a-t’il une épidémie dans l’avion
 HYPERLINK \l "_Société_Homophobie_au_travail : la " Société Homophobie au travail : la loi du silence
 HYPERLINK \l "_Sociologie_:_Chantiers,_l'envers du" Sociologie : Chantiers, l'envers du décor
 HYPERLINK \l "_Biogéochimie_:_Le_carbone six pieds" Biogéochimie : Le carbone six pieds sous terre
 HYPERLINK \l "_Biodiversité_:_Comme_des poissons d" Biodiversité : Comme des poissons dans l'eau
 HYPERLINK \l "_Santé_:_Nouvelle_piste contre la my" Santé : Nouvelle piste contre la myopathie de Duchenne
 HYPERLINK \l "_Optique_:_La_cape d'invisibilité po" Optique : La cape d'invisibilité pointe le bout de son nez
 HYPERLINK \l "_Biologie_végétale_:_Baignade mortel" Biologie végétale : Baignade mortelle
 HYPERLINK \l "_Polarcat_:_Plongée_dans la brume ar" Polarcat : Plongée dans la brume arctique
 HYPERLINK \l "_Matériaux_:_Profusion_de brevets au" Matériaux : Profusion de brevets autour du talc
 HYPERLINK \l "_Pharmaxon_Remettre_les_cellules en " Pharmaxon Remettre les cellules en mouvement
 HYPERLINK \l "_Kineo_CAM_:_Ça roule pour les robot" Kineo CAM : Ça roule pour les robots
 HYPERLINK \l "_Archéologie_:_Qusayr_'Amra, les bai" Archéologie : Qusayr 'Amra, les bains du désert
 HYPERLINK \l "_Institut_des_hautes_études scientif" Institut des hautes études scientifiques Un demi-siècle d'excellence
 HYPERLINK \l "_Sciences_de_la_société : Manips d'é" Sciences de la société : Manips d'économie à Paris
 HYPERLINK \l "_Sciences_de_la_communication : L'In" Sciences de la communication : L'Institut sur les bons rails
 HYPERLINK \l "_Environnement_:_Une_armada à l'embo" Environnement : Une armada à l'embouchure du Rhône
 HYPERLINK \l "_Le_Chili_en_plein essor" Le Chili en plein essor
 HYPERLINK \l "_Brèves" Brèves
 HYPERLINK \l "_Enquête_:_La_réalité virtuelle refa" Enquête : La réalité virtuelle refait le monde






Chimie : La fabuleuse surface des choses
Fin 2007, le prix Nobel de chimie a été décerné à l'Allemand Gerhard Ertl pour ses travaux sur la chimie de surface. À Paris, un laboratoire travaille à la pointe de cette discipline fondamentale qui, du pot catalytique aux carburants du futur, n'est pas avare d'applications.
L’odeur de camphre ne trompe pas : ce couloir de l’université Pierre et Marie Curie, en plein cœur de Paris, abrite un laboratoire de chimie. Et plus précisément le Laboratoire de réactivité de surface (Laboratoire CNRS/Université Paris 6). Dans une pièce, des scientifiques en blouse blanche surveillent un mélange réactif sous une hotte aspirante. Un peu plus loin, d’autres scrutent une courbe naissante sur l’écran d’un ordinateur relié à un appareil d’analyse. Le mot d’ordre local ? S’en tenir à la surface des choses. Mais ne croyez surtout pas que nos chercheurs survolent leur sujet : le lieu est juste consacré à la surface des solides qui, selon eux, n’est pas loin d’être leur partie la plus intéressante. Du moins, celle qui, étant en contact avec l’extérieur, est le lieu possible d’une myriade de réactions chimiques. Comme le résume Michel Che, chercheur et ancien directeur du laboratoire, « l’objectif général du LRS est la compréhension des lois de l’assemblage moléculaire au niveau des surfaces. Soit pour exalter la réactivité chimique de ces dernières, soit pour la faire décroître ». De fait, les atomes de la surface d’un solide, parce qu’ils présentent des liaisons chimiques vacantes (Dans un solide, les atomes de surface, contrairement à ceux du cœur, ne sont liés que partiellement à leur environnement. Ils ont donc la possibilité d'interagir avec des atomes extérieurs via des liaisons chimiques dites vacantes), sont extrêmement réactifs avec les composés chimiques présents dans l’environnement du solide. Ce peut être un atout, lorsqu’il s’agit de stimuler ou d’accélérer une réaction chimique d’intérêt industriel au contact d’une surface solide (on parle de catalyse). Inversement, c’est un handicap lorsque l’on souhaite une surface la plus inerte possible, comme en chirurgie par exemple. Au LRS, ces différents aspects font l’objet de multiples projets de recherche. Avec une spécificité maison que nous décrit Claire-Marie Pradier, directrice du laboratoire, sous le regard bienveillant de Lavoisier, dont un portrait est suspendu dans son bureau : « Nous allons de la synthèse des matériaux, afin de moduler leurs propriétés de surface, à leur mise en œuvre dans des applications. »
Premier exemple avec le groupe animé par Catherine Louis, directrice de recherche CNRS, qui synthétise des nanoparticules métalliques et les dépose dans les porosités de différentes surfaces. Dans quel but ? Exalter certaines réactions chimiques dont certaines sont d’intérêt environnemental. Par exemple, des nanoparticules d’or déposées à la surface de différents oxydes permettent de réaliser la transformation du monoxyde de carbone, un gaz particulièrement toxique émis notamment par les voitures, en dioxyde de carbone et ce, à température ambiante, « alors que des catalyseurs classiques nécessitent de travailler au-delà de 100 °C », précise la chercheuse, illustrant une partie de son propos à l’aide d’une énorme molécule en plastique posée à côté de son bureau. De quoi donner des idées pour la réalisation de pots catalytiques plus performants par exemple. Sur les paillasses du LRS, l’étude des réactions catalytiques à vocation environnementale tient une place essentielle, ce qui vaut d’ailleurs au labo d’être rattaché à la fois au département Chimie et au département « Environnement et développement durable » (EDD) du CNRS. Autre preuve : le labo ne coordonne rien de moins qu’un groupement de recherche international (GDRI) sur la dépollution, impliquant notamment l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), Renault et Gaz de France. Suite de la visite, à quelques mètres de là, avec les récents travaux réalisés dans le groupe de Michel Che. Leur objectif : combler les lacunes dans la connaissance d’un certain type de catalyseurs qui pourraient avoir des applications dans la valorisation des alcools ou des huiles pour la production de carburants végétaux. Dans cette optique, les chercheurs se sont intéressés à l’oxyde de magnésium, un matériau modèle pour cette nouvelle famille. Plus précisément, ils ont caractérisé la réactivité des sites catalytiques – les endroits où se produit la réaction chimique – sur sa surface. « Vue au microscope électronique, la surface d’un solide est loin d’être lisse. Au contraire, elle présente des creux, des arêtes ou des coins, explique Guylène Costentin, chercheuse CNRS qui a participé à ce travail. Or la géométrie de ces défauts est directement reliée à la réactivité des atomes qui les composent et donc au pouvoir catalytique du matériau. » Pour étudier cette relation, les chercheurs ont mobilisé toutes les ressources du laboratoire : synthèse, afin de faire varier les proportions des différents défauts de surface de leurs échantillons ; techniques expérimentales de caractérisation tous azimuts, de la résonance magnétique nucléaire à la photoluminescence ; enfin, modélisation numérique afin d’affiner la description des sites actifs. « Les matériaux et les réactions que nous avons étudiés sont modèles, précise la chercheuse. Mais leur description détaillée permettra des extrapolations à des systèmes plus réels. »
Si la quarantaine de chercheurs du LRS sont passés maîtres dans l’art d’accroître la réactivité de surfaces pour la catalyse, il leur arrive aussi de chercher des solutions pour, au contraire, faire décroître cette réactivité. Par exemple pour éviter la croissance de biofilms bactériens, ces agrégats de bactéries qui se déposent sur une surface : ceux qui se développent sur des instruments médicaux sont responsables de 60 % des infections nosocomiales. « Grâce à des techniques de caractérisation ultrasensibles, nous avons par exemple examiné la surface d’échantillons métalliques après une journée sous l’eau du robinet, explique Claire-Marie Pradier. Et nous avons constaté que le processus de prolifération commence avec l’apparition d’une couche de protéines et de sels sur laquelle vont pouvoir adhérer et se développer des bactéries. Pour y remédier, suivant une approche biomimétique, nous greffons des molécules bactéricides comme on en trouve naturellement sur la peau de certains animaux, telles les grenouilles, afin de ralentir la croissance des biofilms. » Mais le « greffage moléculaire » a d’autres applications. Comme par exemple la réalisation de biocapteurs, des substrats solides à la surface desquels sont greffées des molécules. La mission de ces dernières ? La reconnaissance sélective d’autres éléments chimiques dont on souhaite contrôler la concentration dans un milieu. Les molécules greffées sont par exemple des anticorps capables de reconnaître préférentiellement une toxine du lait, ou bien un polluant atmosphérique. Qu’une molécule cible « s’accroche » à ce détecteur, et la réaction chimique avec les molécules greffées entraîne un changement de couleur à la surface du biocapteur. « Tout l’enjeu consiste à immobiliser le récepteur moléculaire sur la surface solide, détaille Claire-Marie Pradier. Il doit être dans le bons sens, et greffé en quantité suffisante pour que le détecteur soit efficace, mais pas en excès sur la surface pour ne pas gêner l’interaction avec la molécule cible. » Là encore, les études menées au LRS sont très amont, ce qui n’empêche pas le laboratoire d’avoir un contrat avec la Mairie de Paris, dans le but d’optimiser les caractéristiques d’un futur détecteur de polluants, ou de travailler avec l’Inra pour améliorer la détection de toxines en milieu alimentaire. Des preuves parmi d’autres que la chimie des surfaces a vraiment le vent en poupe. Et que dans ce domaine, le LRS est bien ancré aux avant-postes.
La catalyse, l’une des applications phares du LRS, a les honneurs d’un autre centre d’excellence, à Strasbourg, le Laboratoire des matériaux, surfaces et procédés pour la catalyse (LMSPC, Laboratoire CNRS / Université Strasbourg 1) . Ce centre est notamment spécialisé dans l’étude de la catalyse appliquée à l’environnement. En particulier pour le secteur automobile ou le traitement des gaz nocifs issus de l’industrie, et plus récemment pour la dépollution des eaux. Depuis six ans, ce laboratoire de pointe est partie intégrante d’un laboratoire européen associé (LEA), le « European Laboratory for Catalysis and Surface Science » (ELCASS), aux côtés du Laboratoire des matériaux de l’université de Messine en Italie et d’un département du Fritz-Haber-Institut de la Max-Planck-Gesellschaft, à Berlin, dont l’ancien directeur n’est autre que Gerhard Ertl, Prix Nobel de chimie 2007. Le chimiste allemand a été récompensé pour ses travaux pionniers dans le domaine de la catalyse. Ceux-ci ont porté entre autres sur la détermination des mécanismes moléculaires de la réaction catalytique de l’ammoniaque sur le fer et de l’oxydation catalytique du monoxyde de carbone par le palladium. Grâce à des techniques de microscopie et de spectroscopie, il a obtenu les premières images des changements observés durant ces réactions. Aujourd’hui, ces travaux fondamentaux ont de nombreuses applications, notamment dans le secteur automobile, et plus précisément dans le domaine des pots catalytiques. Mathieu Grousson
Contact : Laboratoire de réactivité de surface (LRS), Paris
Michel Che  HYPERLINK "mailto:che@ccr.jussieu.fr" che@ccr.jussieu.fr Claire-Marie Pradier,  HYPERLINK "mailto:pradier@ccr.jussieu.fr" pradier@ccr.jussieu.fr Catherine Louis,  HYPERLINK "mailto:louisc@ccr.jussieu.fr" louisc@ccr.jussieu.fr Guylène Costentin,  HYPERLINK "mailto:costenti@ccr.jussieu.fr" costenti@ccr.jussieu.fr
François Garin,  HYPERLINK "mailto:garin@chimie.u-strasbg.fr" garin@chimie.u-strasbg.fr
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Santé : Y a-t-il une épidémie dans l'avion ?
L’avion n’est pas réservé aux seuls humains : les maladies aussi peuvent prendre place à bord. Il y a trois ans, une équipe internationale (Impliquant le Laboratoire de physique théorique (CNRS / Université Paris-Sud 11), le CEA, l'Indiana University (États-Unis) et l'ISI (Turin, Italie) de chercheurs avait même montré que les transports longue distance étaient un facteur primordial dans la dispersion d’une pandémie. Ce qui leur a permis de concevoir un modèle fiable de propagation d’une infection à l’échelle mondiale. Détaillé dans la revue BMC Medicine (BMC Medicine, 5:34, 21 novembre 2007), cet outil a déjà donné de précieuses indications sur une éventuelle épidémie de grippe aviaire. Il y a trois ans, nos scientifiques n’en étaient pas encore là. Ils réalisaient des modèles simples de propagation de pandémie prenant en compte seulement les déplacements aériens. Surprise ! Les prévisions, comparées rétrospectivement à l’épidémie de Sras (Apparu en Chine fin 2002, le syndrome respiratoire aigu sévère ou pneumopathie atypique serait à l'origine de 916 décès jusqu'en 2003 sur la planète), s’avéraient très correctes : « Le trafic aérien à lui seul suffisait pour modéliser l’expansion d’une maladie à l’échelle mondiale. Au départ ce n’était pas du tout évident », se souvient Alain Barrat, chercheur CNRS du Laboratoire de physique théorique d’Orsay(Laboratoire CNRS / Université Paris-Sud 11). Aujourd’hui, la même équipe revient avec un modèle beaucoup plus affiné. Celui-ci prend en compte les populations de plus de 3000 zones urbaines dans 220 pays, et plus de 99 % du trafic aérien total. Et « donne de très bonnes prédictions ». Pour s’en assurer, les chercheurs ont à nouveau confronté les pronostics de leur modélisation aux chiffres du Sras. Les prévisions se font en deux temps. Premièrement, quels risques un pays a-t-il d’être infecté ? Considérant 220 États, le modèle ne se trompe que pour 15 d’entre eux, soit 7 % d’erreur. Deuxièmement, combien de sujets sont atteints dans chaque pays ? Globalement, les résultats se situent dans les bons ordres de grandeur, malgré quelques paramètres difficiles à mettre en équation : « Un tel modèle comportera toujours des limites, reconnaît Alain Barrat, car la réaction d’une population en situation de crise reste imprévisible. » Point de certitudes donc mais des probabilités, et surtout, la possibilité de tester différents scénarios de lutte contre les épidémies. En 2007 par exemple, nos chercheurs, en collaboration avec un épidémiologiste de l’Inserm, ont modélisé la propagation d’une pandémie de grippe aviaire – dans l’hypothèse d’une transmission interhumaine – selon différents scénarios. Parmi les enseignements : pour contenir l’expansion de la maladie, une solution consiste à ce que les pays détenteurs d’antiviraux reversent une petite partie de leurs stocks à l’OMS qui redistribue ensuite les médicaments aux pays touchés, au fur et à mesure de la propagation. Cette stratégie diminue considérablement le nombre d’individus affectés au niveau mondial. Avis aux décideurs…
Caroline Dangléant
Contact
Alain Barrat Laboratoire de physique théorique, Orsay  HYPERLINK "mailto:alain.barrat@th.u-psud.fr" alain.barrat@th.u-psud.fr
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Société Homophobie au travail : la loi du silence
Cacher son homosexualité pour éviter les discriminations au travail ? Une attitude encore trop fréquente chez les personnes gaies ou lesbiennes qui dissimulent leur orientation sexuelle par crainte des réactions de leur entourage. « 66 % des salarié(e)s homosexuel(le)s déclarent n’avoir “plutôt pas souvent” dévoilé leur homosexualité au cours de leur vie professionnelle, et 17 % ne l’avoir jamais fait », révèle Christophe Falcoz, chercheur au Centre d’études et de recherches appliquées à la gestion (Cerag) (Centre CNRS / Université Grenoble 2) et auteur de la plus vaste étude jamais menée en France sur le sujet (dans l'entreprise, éd. La Documentation française, coll. Halde, mars 2008.). Et pour cause, précise cette enquête commanditée par la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) et rendue publique le 6 mars dernier : s’ils/elles se cachent, c’est parce que l’homophobie au travail est encore très répandue. On estime à 1,2 million au moins le nombre de personnes gaies et lesbiennes sur le marché du travail, soit environ 4 % de la population active. « Et 88 % des 1 413 personnes interrogées, qu’elles en aient été témoins ou victimes, disent avoir perçu de l’homophobie », poursuit le chercheur. Comment se manifeste-t-elle ? Massivement (pour 85 % des répondant(e)s) de manière « implicite », par de l’indifférence, des rumeurs, du rejet ou du harcèlement sans mention de l’orientation sexuelle, et, pour deux personnes sur cinq, « explicitement » sous la forme de blagues, d’insultes, de dégradation de biens, voire de violences physiques… « Et ce sont majoritairement les collègues qui en sont les auteurs… » Des comportements dont les personnes homosexuelles souffrent souvent sans mot dire, de peur d’aggraver la situation ou de perdre leur emploi. Les discriminations d’ordre professionnel seraient en comparaison relativement peu fréquentes : les répondant(e)s ne sont « que » 12 % à déclarer avoir été mis hors jeu lors d’une promotion au moins une fois, et 8 % lors d’une embauche. Viennent ensuite, loin derrière, les problèmes de rémunération et de licenciement. Pour se protéger, deux homosexuel(le)s sur trois adoptent donc des « stratégies de masque » (s’inventer une vie hétérosexuelle, éluder les questions personnelles…), en particulier lors des moments de convivialité comme les pauses café, déjeuners et séminaires. Pour lutter contre cette discrimination invisible, la loi de 2001 pénalisant l’homophobie ne semble donc pas suffire. « Il faudrait agir en amont, conclut le chercheur, en organisant par exemple des formations spécifiques sur la diversité en entreprise. » Avec pour objectif que tous les salariés se sentent respectés dans leurs différences et libres d’être eux-mêmes.
Stéphanie Arc 
Contact : Christophe Falcoz  HYPERLINK "mailto:falcoz@rcf-management.com" falcoz@rcf-management.com
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Sociologie : Chantiers, l'envers du décor
Le sociologue Nicolas Jounin s'est glissé dans la peau d'un ouvrier intérimaire du bâtiment, révélant un quotidien fait de précarité, de discrimination et d'insécurité. Il retrace dans un livre surprenant l'itinéraire de son enquête – la première du genre en France. Pour ma thèse(Loyautés incertaines, les travailleurs du bâtiment entre discrimination et précarité, soutenue en février 2006 à l'université Paris 7), j’ai travaillé pendant un an comme ouvrier intérimaire dans le gros œuvre parisien. Ce livre en est une version revue et enrichie », annonce Nicolas Jounin, sociologue à l’« Unité de recherche migrations et sociétés » (Urmis) (Unité CNRS / Universités Paris 7 et 8 / Université de Nice). D’abord manœuvre, sans qualification, l’auteur de Chantier interdit au public, Enquête parmi les travailleurs du bâtiment décide d’approfondir le sujet en suivant une formation en coffrage (Activité consistant à fabriquer le moule du béton) et ferraillage. Grâce à ces nouvelles connaissances, il a occupé le poste de ferrailleur (Activité qui consiste à placer l'ensemble des fers qui renforcent le béton armé, ferraillage). Et il a pu prendre conscience que la vie de chantier n’est pas facile. Ce quotidien l’est encore moins pour ceux que l’on appelle intérimaires. Tiraillés entre des cadences éreintantes et l’incertitude du lendemain, ils cherchent leur place sur les chantiers. « La main-d’œuvre externe, bien qu’à échelon et qualification équivalents, sera toujours considérée comme inférieure à un ouvrier de l’entreprise générale. Imaginez alors le statut d’un intérimaire chez un sous-traitant… », déplore le sociologue. Au fil des pages, deux visages de l’intérim se dessinent en effet. Ils sont très éloignés des campagnes de communication des professionnels. D’un côté un intérim précaire et de masse, où l’ouvrier n’est pas irremplaçable. Il peut être remercié en quelques heures à cause de pratiques illégales de certaines agences (signature tardive des contrats de travail). Un intérim où le rendement compte plus que la sécurité, où le racisme et la confusion entre le poste proposé et l’origine ethnique sont choses courantes. Ainsi, les travailleurs d’origine africaine sont destinés le plus souvent à des tâches de manœuvre, au bas de l’échelle. De l’autre, un intérim individualisé, où l’ouvrier bénéficie d’un flux régulier de missions et d’importants avantages. Qu’il s’agisse de meilleur salaire (prime de précarité, congés payés…), d’une couverture sociale, d’aides sociales, de congés… « Mais attention, objecte le chercheur, cette stabilité ne dure qu’un temps. Tant que l’ouvrier possède un métier ou une qualification recherchés par les entreprises. Seuls le savoir-faire et l’expérience comptent. Ainsi, un coffreur formé par un ancien et avec du métier aura toutes les chances d’être fidélisé. » Les entrepreneurs sont conscients des dangers que peuvent entraîner les licenciements immédiats. Ainsi, en offrant le statut de permanent à certains intérimaires, ils limitent les actions individuelles de « sabotage » (non-respect des règles de sécurité ou de qualité de construction), de fuite du chantier, les absences… Trois années de recherches (2001-2004), un an d’immersion dans le monde du béton armé, une cinquantaine d’entretiens avec syndicalistes (salariés et patronat), institutionnels, cadres des ressources humaines et de chantiers, responsables d’entreprises, commerciaux d’intérim et ouvriers… Autant d’éléments nécessaires à la réalisation d’une analyse fine et honnête des conditions d’emploi et de travail d’un ouvrier intérimaire. Cette enquête apporte un éclairage nouveau au lourd dossier de la précarité.
Géraldine Véron
À lire Chantier interdit au public, Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, Nicolas Jounin, éd. La Découverte, février 2008
Contact Nicolas Jounin  HYPERLINK "mailto:nicolas.jounin@free.fr" nicolas.jounin@free.fr
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Biogéochimie : Le carbone six pieds sous terre
Les sols de la planète renferment des quantités colossales de carbone organique. Dans les couches superficielles, les micro-organismes le transforment en CO2, terrible gaz à effet de serre. Or, on pourrait redouter que sous l'effet du changement climatique, ils ne s'attaquent aussi au carbone stocké en profondeur. Selon une étude récente, ces craintes ne seraient pas fondées. Sous nos pieds, se trouve la deuxième plus grosse réserve de carbone de notre planète, après les océans. Un réservoir souterrain qui renferme plus de 2 300 milliards de tonnes de carbone… soit davantage que notre atmosphère et la végétation réunies ! Dans les sols superficiels, des micro-organismes transforment le carbone organique en dioxyde de carbone (CO2), principal gaz à effet de serre. Or, certains scientifiques redoutent que sous l’effet du réchauffement climatique, ils ne s’attaquent aussi au stock des sols profonds. Mais qu’ils se rassurent : les micro-organismes n’ont pas suffisamment d’énergie pour effectuer cette transformation et ce, quelle que soit la température. C’est ce que viennent de mettre en évidence des chercheurs du CNRS, de l’Inra et de l’IRD. Leur étude a été publiée dans le magazine britannique Nature (Nature, letters, vol. 450, n° 7167, pp. 277-280, 8 nov. 2007). Comment tout cela s’organise-t-il ? Le carbone organique est le constituant principal de la matière organique du sol, qui provient de la décomposition des végétaux (feuilles, racines…) et qui procure aux micro-organismes l’énergie nécessaire à leur activité. La matière organique fraîche, qui se trouve essentiellement dans les couches superficielles du sol, est ainsi perpétuellement dégradée et transformée en CO2 par la faune et la microflore du milieu. En revanche, la matière organique plus ancienne, située dans entre 20 centimètres et 3 mètres de profondeur, reste intacte. Aucun micro-organisme ne semble s’y intéresser. Conséquence : le carbone organique ancien des couches profondes peut rester là, immuable, pendant des centaines, voire des milliers d’années. Première question posée par les chercheurs : pourquoi la matière ancienne n’est-elle pas transformée par les micro-organismes ? Se heurtent-ils à des obstacles physiques ou chimiques ? Pour en avoir le cœur net, l’équipe a prélevé des échantillons de sol sous les prairies permanentes de l’observatoire de recherche en environnement (ORE) « Agrosystèmes, cycles biogéochimiques et biodiversité », situé près de Clermont-Ferrand. Dans ce sol brun, la matière organique des couches profondes est issue des forêts de charmes et de châtaigniers qui recouvraient le site il y a plus de deux mille ans. Rapidement, les premières hypothèses sont écartées : rien ne semble bloquer l’accès des micro-organismes à cette source potentielle de nourriture. « On a alors imaginé que dans les couches profondes, les micro-organismes n’avaient pas suffisamment d’énergie pour dégrader la matière organique ancienne. » Et en effet, « il y a 500 fois moins de matière organique fraîche [et donc d’énergie] disponible dans cette zone », explique Cornelia Rumpel, chercheuse CNRS au laboratoire « Biogéochimie et écologie des milieux continentaux » (Bioemco) (Laboratoire CNRS / Université Paris 6 / Inra / Inst. nat. agro. Paris-Grignon / ENS Paris). Les chercheurs ont donc tenté une expérience : ils ont apporté à ces micro-organismes de l’énergie supplémentaire sous la forme de litière végétale. Ils ont constaté une accélération de la dégradation de la matière organique ancienne. Le mystère est en partie résolu : la quasi-absence de matière organique fraîche dans les sols profonds limite l’activité microbienne, et donc la décomposition du stock de carbone ancien. Autre résultat de l’étude : même lorsque la température augmente, un phénomène susceptible de doper l’activité des micro-organismes, ces derniers ne s’attaquent pas davantage à la matière organique ancienne. L’énergie leur fait toujours défaut. « On ne peut pas pour autant conclure que la matière organique des sols profonds ne va pas se décomposer lors du réchauffement climatique, précise Cornelia Rumpel. Il faut étudier le système dans son ensemble. Peut-être que lors du réchauffement, les racines des plantes vont se développer, ce qui apportera davantage de matière organique fraîche dans les couches profondes du sol et entraînera la décomposition de la matière ancienne. » Des travaux doivent être menés sur d’autres types de sols, mais les scientifiques espèrent bien trouver des résultats similaires partout ailleurs. Ils pourront alors aller plus loin dans la compréhension du processus de stabilisation du carbone dans les sols. L’objectif : savoir comment stocker du carbone organique supplémentaire et sous quelle forme. « Si on arrivait à augmenter de seulement 0,5% le taux de matière organique ancienne dans tous les sols de la planète, on pourrait stocker de façon stable tout le surplus de dioxyde de carbone généré par les activités industrielles et lutter ainsi contre l’effet de serre », conclut Cornelia Rumpel. Le jeu en vaut la chandelle.
Laurianne Geffroy
Contact Cornelia Rumpel  HYPERLINK "mailto:cornelia.rumpel@grignon.inra.fr" cornelia.rumpel@grignon.inra.fr
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Biodiversité : Comme des poissons dans l'eau
Quand le poisson n’est pas là, les pêcheurs restent au port. C’est pour contourner l’adage que les professionnels de Leucate (Aude) et du Barcarès (Pyrénées-Orientales) ont fait installer il y a trois ans, avec l’appui des deux municipalités et de l’Europe, des récifs artificiels au large de la côte méditerranéenne. Une équipe dirigée par Philippe Lenfant, du laboratoire « Biologie et écologie tropicale et méditerranéenne », à Perpignan (Laboratoire CNRS / École pratique des hautes études / Université de Perpignan-Via Domitia.), a été chargée, après appel d’offres, de suivre sur cinq ans la biodiversité dans deux des six zones d’immersion. Avec des premiers résultats très prometteurs : les vertébrés (sars, congres, rascasses, etc.) et invertébrés (moules, poulpes, seiches, langoustes, etc.) ont colonisé ces « roches » de béton posées sur le sable. « Nous étudions trois types de récifs artificiels, par 15 mètres de fond, explique Philippe Lenfant. Tout d’abord des buses (Conduits de gros calibre en ciment, céramique, fonte, etc. qui servent à l'écoulement d'un fluide.) cylindriques de deux mètres de long et de diamètre. Ensuite, des dalots (. Sortes de canaux couverts ou d'aqueducs en maçonnerie ) à section carrée, placés deux par deux, et enfin des amas chaotiques, un bric-à-brac de poteaux et d’autres matériaux entassés sur 3 mètres de haut et 32 mètres carrés au sol. » Chaque année depuis 2005, en été et à l’automne, le laboratoire de Philippe Lenfant effectue des comptages : visuels, lors de plongées, et par pêche expérimentale. Des poissons ont été marqués, pour suivre leurs déplacements, dans le cadre de recherches sur la connectivité entre habitats naturel et artificiel. « Nous avons été surpris de la vitesse à laquelle la biodiversité est apparue, poursuit Philippe Lenfant. Lors des premières plongées, un an après l’installation des récifs, la vie était déjà bien organisée. Sans doute parce que, dans ces eaux riches de particules organiques apportées par le Rhône, un système nutritif a pu se mettre en place rapidement. » Au bout d’un an, les espèces fixées (moules, éponges, etc.) étaient déjà présentes, et une quarantaine d’espèces de poissons ont suivi. Même s’ils se sont parfois enfoncés dans le sable, les récifs semblent stabilisés. « Après avoir enquêté sur les prises d’une vingtaine de professionnels et au vu de nos observations, on a l’impression que la biodiversité est plus riche à proximité des récifs en comparaison de la zone témoin de roche naturelle », conclut Philippe Lenfant. Et s’ils endommagent la biodiversité du fond sur lequel ils sont posés, les récifs protègent les alentours des filets des pêcheurs : les zones sableuses adjacentes accueillent désormais des nurseries de soles et de rougets. De bons augures pour les ressources futures des pêcheurs professionnels.
Denis Delbecq
Contact
Philippe Lenfant  HYPERLINK "mailto:lenfant@univ-perp.fr" lenfant@univ-perp.fr
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Santé : Nouvelle piste contre la myopathie de Duchenne
Affectant pas moins d’un garçon sur 3 500 à la naissance, la myopathie de Duchenne est une redoutable maladie génétique entraînant une dégénérescence progressive des muscles, menant à la mort quand c’est le muscle cardiaque qui est touché. Son origine ? Une anomalie sur un gène codant pour une protéine des muscles : la dystrophine. Vingt ans après la découverte de ce gène, cette terrible maladie reste incurable… Toutefois, en décembre 2007, une équipe, coordonnée par le biologiste CNRS Luis Garcia, de l’équipe « Biothérapies des maladies neuromusculaires » (Équipe CNRS / Inserm / Université Paris 6, Institut de myologie, Paris) de l’Institut de myologie, et le chercheur italien Yvan Torrente, a publié des résultats prometteurs chez l’animal . Réalisés en partie dans le cadre du Généthon, un laboratoire financé par l’Association française contre les myopathies (AFM), ces travaux pourraient mener à une thérapie basée sur la greffe de cellules souches musculaires prélevées chez les patients eux-mêmes et « corrigées » via une technique de thérapie génique appelée « saut d’exon ». Une approche inédite. « Réalisé grâce à une construction génétique spéciale élaborée en laboratoire et introduite dans les cellules à corriger, le saut d’exon permet de rétablir la fabrication normale d’une protéine, ici la dystrophine, explique Luis Garcia. Plus précisément, il vise à supprimer la partie du message génétique comportant l’anomalie (ou “mutation”) afin de permettre à la cellule de fabriquer la dystrophine sous une forme certes plus courte, mais fonctionnelle. » Avec cette technique, le chercheur et ses collègues ont réussi à corriger des cellules souches musculaires prélevées chez des patients. Puis ils ont testé l’efficacité de celles-ci en les injectant à des souris modèles de la maladie ne rejetant pas les cellules humaines (en raison d’une anomalie génétique). Résultat : 45 jours après, les rongeurs présentaient des performances musculaires améliorées ! « Notre méthode n’est pas en concurrence avec l’approche classique de thérapie génique, encore à l’étude elle aussi, qui vise à transférer directement un gène sain de la dystrophine au patient. Grâce aux cellules souches musculaires injectées, notre technique permet de “refaire” du muscle et pas seulement de la dystrophine. Elle présente donc un intérêt particulier pour les patients dont le tissu musculaire est fortement endommagé, commente Luis Garcia. C’est un atout de plus dans la boîte à outils des biologistes et des praticiens de la médecine moléculaire de demain». Les essais sur l’homme ne sont pas prévus avant cinq ans. Le temps que les chercheurs s’assurent de la complète innocuité de la technique pour l’humain.
Kheira Bettayeb
Contact Luis Garcia  HYPERLINK "mailto:luis.garcia@chups.jussieu.fr" luis.garcia@chups.jussieu.fr
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Optique : La cape d'invisibilité pointe le bout de son nez
Pas facile de dompter la lumière comme on domestiquerait un cours d’eau. Posez un rocher au milieu, et le liquide est dévié avant de reprendre sa direction initiale, un peu comme s’il l’avait traversé. En regardant cette eau en aval, pas moyen de savoir qu’il y avait un obstacle sur son passage. La lumière, elle, voyage, dans un milieu homogène, en ligne droite. Sur un objet, elle rebondit en partie ! Mais imaginez qu’on parvienne à la contraindre de tourner autour avant de reprendre sa route à l’identique derrière, l’objet serait alors parfaitement invisible ! Les meilleures équipes de la planète se sont lancées dans cette quête de l’invisibilité. Parmi elles, le groupe Dome, dirigé par Didier Lippens, à l’Institut d’électronique de microélectronique et de nanotechnologie (IEMN) (Institut CNRS / Université Lille-I / Université Valenciennes / Isen recherche) de Lille. Avec deux de ses étudiants, Davy Gaillot et Charles Croënne, il a cosigné un article paru début 2008 dans Optics Express, sur la fabrication d’une « cape d’invisibilité », capable de rendre transparent tout ce qui se trouve à l’intérieur. Car sur le papier et dans leurs simulations informatiques, rien n’est impossible. Il suffit de faire varier graduellement « l’indice de réfraction » dans la cape. De quoi s’agit-il ? Du paramètre qui conditionne la vitesse de la lumière dans un matériau : quand il change, par exemple quand de la lumière passe de l’air à l’eau, la direction de propagation est déviée. En jouant sur cet indice à l’intérieur du matériau, on peut donc espérer forcer la lumière à « tourner » par petites touches jusqu’à suivre la courbe voulue. Pour leur cape d’invisibilité, les chercheurs ont pensé aux « métamatériaux », des matériaux artificiels qui ont la fabuleuse propriété, bien qu’ils ne soient pas magnétiques, d’avoir une réponse magnétique. Plus précisément, ils ont imaginé placer dans ces matériaux de minuscules bâtonnets de céramique. Ce sont eux qui, par la grâce des lois physiques à cette échelle, disposent des propriétés magnétiques aptes à dévier au fur et à mesure les rayons lumineux. Fort de ses simulations, le groupe de Didier Lippens travaille désormais avec des chercheurs de l’université de Tsinghua, à Pékin, pour une démonstration expérimentale. Soyons francs : le système ne permettra pas encore de soustraire des objets au regard humain, mais il permet de s’approcher de cet objectif. En effet, alors que cela n’avait été réalisé expérimentalement que pour des ondes radio, nos chercheurs pourraient bien parvenir à obtenir ce résultat avec des ondes térahertz, dont la longueur d’onde est bien plus proche de celle des rayons visibles. Bref, on se rapproche de la vraie cape d’invisibilité.
Denis Delbecq
Contact Didier Lippens  HYPERLINK "mailto:didier.lippens@iemn.univ-lille1.fr" didier.lippens@iemn.univ-lille1.fr
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Biologie végétale : Baignade mortelle
Au cœur des forêts tropicales du Sud-Est asiatique, les plantes carnivores du genre Nepenthes ont élaboré un piège machiavélique : leurs feuilles forment un vase à l’entrée duquel est sécrété un nectar appétissant. Pour le déguster, les insectes se penchent, mettent une patte sur la surface cireuse du vase, glissent et finalement se noient dans le liquide digestif qu’il contient en son fond. Jusqu’à présent, on pensait que cette surface glissante était la clé de la capture, tandis que le liquide ne jouait qu’un rôle passif. En réalité, c’est tout le contraire ! Le fluide, à la fois visqueux et élastique, est bien plus décisif que les parois cireuses du vase. Un mécanisme-clé, que Yoël Forterre, de l’Institut universitaire des systèmes thermiques industriels (Iusti) (. Institut CNRS / Universités Aix-Marseille 1 et 2), à Marseille, et Laurence Gaume, du laboratoire « Botanique et bioinformatique de l’architecture des plantes » (Amap) (Laboratoire CNRS / Inra / Cirad / IRD / Université Montpellier 2), à Montpellier, sont parvenus à décrypter en combinant des expériences de capture d’insectes suivies par caméra rapide et des mesures de mécanique des fluides. Ils ont d’abord remarqué que si les insectes parviennent facilement à s’extraire d’un liquide comme l’eau, le fluide digestif de Nepenthes, lui, leur est toujours fatal. En cause, « sa structure viscoélastique : à la fois gluant et élastique, il produit, comme la salive ou le blanc d’œuf, des filaments qui engluent l’insecte, ne lui laissant aucune chance et ce, même quand le fluide est dilué à plus de 90 % par la pluie », explique Laurence Gaume : « Et plus ils se débattent, plus ils sont piégés, un peu comme dans des sables mouvants. » Aucune chance ? Pas tout à fait. Les chercheurs ont calculé qu’en théorie, un insecte pouvait survivre s’il se mouvait lentement, laissant aux filaments le temps de se relâcher. C’est peut-être la stratégie utilisée par une petite araignée crabe inféodée aux Nepenthes, qui parvient à pénétrer dans le liquide, et surtout à s’en échapper, avec en prime des proies qu’elle a subtilisées à la plante. La nature polymérique de ce fluide et la quantité dans laquelle il est produit font de ce dispositif un exemple unique dans le monde végétal et suggèrent de nouvelles pistes pour l’élaboration de pesticides. On estime en effet que la moitié des pesticides vaporisés sur les cultures est perdue à cause du rebond des gouttes. Celui-ci n’existerait plus, et les sols seraient moins pollués, si on était capable, comme Nepenthes, d’élaborer un fluide viscoélastique. Avis aux agronomes…
Caroline Hancok
Notes :
Contact
Yoël Forterre  HYPERLINK "mailto:yoel.forterre@polytech.univ-mrs.fr" yoel.forterre@polytech.univ-mrs.fr Laurence Gaume  HYPERLINK "mailto:laurence.gaume@cirad.fr" laurence.gaume@cirad.fr
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Polarcat : Plongée dans la brume arctique
En ce début avril, les chercheurs de la mission Polarcat scrutent le ciel de l'Arctique. Leur but : comprendre le rôle précis sur le climat des particules en provenance des pays industrialisés de l'hémisphère Nord. À Kiruna, en Laponie suédoise, la température frise souvent les – 30 °C, et les nuits semblent interminables. C’est pourtant là que l’équipe de la mission internationale Polarcat est partie fin mars, pour quinze jours. Avec une ambition : étudier à l’aide de nombreux instruments, au sol ou embarqués dans des ballons, avions, satellites et autres engins volants, les « brumes arctiques ». De quoi s’agit-il ? D’un brouillard brun rougeâtre, composé de minuscules particules solides ou liquides, qui se forme au-dessus de l’Arctique. Un phénomène encore mal cerné, qui est pourtant essentiel à la compréhension du système climatique global. L’origine de cette brume est en grande partie dans nos pays : l’hémisphère Nord industrialisé émet beaucoup de polluants auxquels les contrées glacées du Nord, en première ligne des changements climatiques, sont très exposées. Les fines particules d’origine naturelle ou issues de l’activité humaine, appelées aérosols, s’y concentrent, à cause de la circulation atmosphérique générale. « En cette période de l’année, les aérosols qui y échouent proviennent bien plus de l’Europe du Nord que des États-Unis et du Canada, précise Jacques Pelon, du Service d’aéronomie (S.A) (Service CNRS / Université Paris 6 / Université Versailles St-Quentin). Tandis qu’au cours de l’été, les régions arctiques reçoivent les particules de suie issues des feux de forêts au Canada. » Pour étudier l’influence de ces deux types d’aérosols sur les nuages arctiques, la mission d’avril sera donc suivie d’une autre en juillet. Les scientifiques s’installeront à Kangerlussac, sur la côte Est du Groenland, où arrivent le plus de particules de suie en provenance du Canada. D’une manière générale, le rôle des aérosols sur les nuages est aujourd’hui considéré comme une des plus grosses incertitudes pesant sur les modèles numériques qui prévoient le climat à venir. «Au cœur des nuages, les aérosols forment des noyaux de condensation, c’est-à-dire que des gouttelettes d’eau s’accumulent sur eux, explique Jean-François Gayet, du Laboratoire de météorologie physique (L.A.M.P)( Laboratoire CNRS / Université Clermont-Ferrand 2) de Clermont-Ferrand. Ainsi, plus le nuage contient d’aérosols, et plus il sera chargé en gouttelettes d’eau, présentes en très grand nombre… ce qui le rend plus réfléchissant. Cet effet réfléchissant agit comme un parasol qui refroidit l’atmosphère. De plus, ces petites gouttelettes ne parviennent pas à atteindre la taille suffisante pour se transformer en pluie, et l’effet réfléchissant devient persistant. » À l’inverse, au sein des nuages peu chargés en gouttelettes, c’est l’effet de serre qui l’emporte : ils absorbent le rayonnement de la Terre et réchauffent l’atmosphère. Qui des deux, effet parasol ou effet de serre, l’emportera dans un nuage ? « Nous ne le savons pas exactement. La réponse est sans doute au niveau des propriétés microphysiques des nuages. » C’est-à-dire le nombre et la répartition des particules nuageuses et jusqu’à la forme des cristaux de glace. Pour mieux comprendre ces mécanismes, les chercheurs s’installeront notamment dans l’avion ATR 42 de Météo France pour la recherche atmosphérique. À son bord, deux instruments complémentaires pour la détection des particules : un radar et un lidar (« Light Detection and Ranging » : « détection et télémétrie par la lumière »). Autres instruments importants : un « néphélomètre » polaire, qui détermine la répartition de la lumière autour des particules nuageuses, et plusieurs granulomètres, qui permettent de déterminer le nombre et la taille des gouttes d’eau et des cristaux de glace. Conjointement, trois imageurs détaillent les particules à différentes résolutions, allant de quelques micromètres à plusieurs millimètres. Enfin, un autre instrument permet de prélever les cristaux de glace et gouttelettes d’eau au moyen d’une sonde puis d’analyser à bord de l’avion les propriétés physicochimiques des aérosols qui ont permis la formation des particules nuageuses. Parallèlement, les taux d’ozone et de CO2 sont mesurés en permanence. « Nous avons prévu 11 vols de 3 h 30 pour déterminer l’ensemble de ces mesures dans une région de 500 000 km2 autour de Kiruna », raconte Jean-François Gayet. Les données ainsi recueillies seront comparées avec celles fournies par les satellites Calipso (Nasa / Cnes), Cloudsat (Nasa) et Parasol (Cnes). Au final, les deux missions de Polarcat devraient permettre d’y voir plus clair dans les nuages et d’augmenter la fiabilité des modèles. Sauf si de grosses rafales clouent au sol l’ATR et sa pléthore d’instruments. Un scénario que personne n’osait envisager avant le départ…
Azar Khalatbari
Contact
Jacques Pelon  HYPERLINK "mailto:jacques.pelon@aero.jussieu.fr" jacques.pelon@aero.jussieu.fr
Jean-François Gayet  HYPERLINK "mailto:gayet@opgc.univ-bpclermont.fr" gayet@opgc.univ-bpclermont.fr
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Matériaux : Profusion de brevets autour du talc
Très utilisés par l'industrie, le talc et ses applications sont la spécialité de l'équipe de François Martin, professeur du Laboratoire des mécanismes et transferts en géologie (LMTG) (Laboratoire CNRS / IRD / Université Toulouse 3). L'équipe réussit à améliorer les performances de ce minéral, avec à la clé de nombreux brevets. Explications.
Vous avez déposé onze brevets, dont quatre fin 2007. Quel est leur intérêt ?
François Martin : Depuis plusieurs années, nous cherchons à gommer les défauts des talcs naturels, des minéraux très utilisés par les industriels pour leur pouvoir lubrifiant. Leurs deux problèmes majeurs sont des imperfections qui nuisent à la qualité des matériaux composites dans lesquels ils sont insérés, et la taille des particules qui ne peut être réduite en dessous de la dizaine de micromètres. Nous avons donc créé de nouvelles particules de synthèse qui présentent les mêmes avantages mais sans ces inconvénients. Les brevets concernent leurs modes de fabrication ainsi que des matériaux composites nouveaux dans lesquels elles sont insérées. Un des gros points forts de nos nouvelles particules est leur petite taille : nous contrôlons aujourd’hui leur réduction jusqu’à l’échelle nanométrique ! Ce qui en fait un nouveau matériau dans la course aux nanoparticules.
Outre sa petite taille, quels avantages présente ce « nanotalc » ?
F.M. : Il a tout d’abord les mêmes qualités que le talc normal : il est intégrable facilement dans des matériaux composites et a un fort caractère lubrifiant. Mais le nanotalc a aussi un nouvel avantage énorme : contrairement aux matériaux lubrifiants usuels – qui ne résistent qu’à 350 °C –, il conserve ses propriétés jusqu’à 950 °C. Enfin, la structure de ces nouvelles particules leur confère des propriétés importantes comme la conductivité électrique ou le magnétisme, qui pourraient intéresser, pourquoi pas, des industriels pour de nouveaux types de revêtements ou des peintures.
Pourquoi s’être lancé dans la valorisation ?
F.M. : Notre démarche scientifique a réussi : ce que nous imaginions fonctionne. Nous prenons donc les devants en visant de nouveaux marchés autres que ceux du talc, qui vont déjà des emballages de yaourts aux cosmétiques (texture soyeuse des rouges à lèvres), à la papeterie ou à l’asphalte… Pour autant, je continue à publier un à deux articles par an, même si je suis le seul permanent de l’équipe à m’occuper des brevets. Nous allons au bout de notre dynamique de recherche.
L’industrie est-elle déjà intéressée ?
F.M. : Tout à fait ! Déposés par le CNRS en copropriété avec la société Rio Tinto Minerals (Luzenac S.A.), nos brevets sur ce nouveau produit s’intègrent dans la course aux particules submicroniques que se livrent actuellement les industriels. Parmi ces brevets, certains concernent un revêtement lubrifiant à base de talc et de nanotalc. Ils sont en cours d’accréditation « aéronautique », pour limiter l’usure et faciliter le démontage des visseries utilisées dans l’industrie du transport aérien. Demain, les innovations se feront, pourquoi pas, aussi dans des objets du quotidien. Par exemple, un pare-chocs de voiture est formé de 50 % de talc naturel ; or le talc synthétique peut être modifié en couleur. Les pare-chocs seront donc peut-être un jour fabriqués à la couleur de la voiture sans avoir à être peints.
Quelle démarche suivez-vous pour chaque brevet ?
F.M. : Si le premier brevet fut un vrai parcours du combattant, notre dernier a été déposé en quatre jours ! Mon premier réflexe est de contacter la délégation régionale du CNRS et le service de valorisation de mon université (UPS, Toulouse 3). Puis j’organise trois à quatre rencontres d’échanges intenses avec le cabinet toulousain Barre-Laforgue, qui rédige nos dossiers de dépôt. La proximité géographique facilite les démarches. Au final, je me charge de la relecture. Pour ce qui est du suivi, les copropriétaires du brevet – Rio Tinto et le CNRS – s’occupent de la veille. Je fais mon travail de recherche, puis je leur laisse les rênes.
Et pour vous, quelles sont les retombées de vos brevets ?
F.M. : Nos brevets nous ont apporté de la visibilité. Nous avons ainsi reçu le premier prix régional Midi-Pyrénées de l’innovation en 2004 puis en 2006 pour financer la poursuite de nos travaux avec mon collègue Jean-Pierre Bonino, du Centre interuniversitaire de recherche et d’ingénierie des matériaux (Cirimat) (Centre labellisé Carnot (CNRS / Université Toulouse-III / INPT). Le label Carnot favorise la recherche partenariale). Et d’autres industriels nous contactent pour avancer.
Propos recueillis par Aude Olivier
Contact François Martin  HYPERLINK "mailto:martin@lmtg.obs-mip.fr" martin@lmtg.obs-mip.fr
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Pharmaxon Remettre les cellules en mouvement
Ce mois d’avril s’annonce primordial pour les quatorze salariés de la start-up Pharmaxon : des tests de toxicité de leur molécule-phare débutent. Si les résultats sont bons, ils évalueront leur candidat médicament chez l’homme dès l’année prochaine… Avec à la clef, de possibles traitements pour certaines pathologies du système nerveux encore mal ou non soignées. L’équipe a décidé de relever ce défi il y a quatre ans. Geneviève Rougon, directrice de recherche du CNRS à la tête de l’Institut de biologie du développement de Marseille-Luminy (IBDML) (Institut CNRS / Université Aix-Marseille 2) et conseillère scientifique de Pharmaxon, menait alors des travaux avec Melitta Schachner, professeure de l’université de Hambourg, sur les pathologies du système nerveux, caractérisées par des anomalies des mouvements des cellules : « Par exemple, lors de cancers du cerveau, les cellules migrent anormalement ; au contraire, lors de lésions ou de maladies neurodégénératives, il n’y a plus assez de mouvement : les cellules ne viennent pas en assez grande quantité pour permettre aux fibres nerveuses de repousser correctement. Pour résoudre ce problème, nous cherchions à contrôler l’activité d’une molécule très impliquée dans le mouvement cellulaire : le sucre PSA », explique-t-elle. Ce sucre est associé à une protéine (NCAM pour les intimes) qui, fixée sur les neurones, influence leur mobilité : plus elle est active, plus les cellules bougent. Bingo ! Les chercheuses ont réussi à mettre au point des peptides – ces réseaux restreints d’acides aminés – capables de mimer ou d’inhiber la fonction du fameux sucre. « Avec la société danoise Schafer-N, nous avons immédiatement déposé une demande de brevet au CNRS et à nos deux universités, se rappelle-t-elle. Et nous avons créé dans la foulée avec Jean-Chrétien Norreel, alors postdoctorant, la société Pharmaxon. Il fallait assurer un continuum entre cette avancée fondamentale et de possibles applications médicales. » Aujourd’hui, la jeune pousse exploite la licence exclusive mondiale du brevet. Son axe prioritaire ? Les lésions traumatiques de la moelle épinière. En effet, les molécules de Pharmaxon pourraient participer à leur régénération. Si l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) atteste d’ici à six mois la non-toxicité des molécules, la société lancera des essais cliniques de phase 1 en lien avec l’Institut de recherche sur la moelle épinière. Pour cela, Pharmaxon tente une deuxième levée de fonds de dix millions d’euros. « Un souci constant » pour la chercheuse peu habituée des « business plans », qui laisse le soin de négocier avec les investisseurs à Pascal Deschaseaux, P-DG, et Jean-Chrétien Norreel, devenu directeur des opérations.
Aude Olivier
En savoir plus :  HYPERLINK "http://www.pharmaxon.com" www.pharmaxon.com
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Geneviève Rougon  HYPERLINK "mailto:rougon@ibdm.univ-mrs.fr" rougon@ibdm.univ-mrs.fr
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Kineo CAM : Ça roule pour les robots
Lorsque la recherche issue du Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (Laas) du CNRS à Toulouse rencontre l’industrie, les applications sont au rendez-vous, et elles sont récompensées. En témoignent les logiciels de planification du mouvement de Kineo CAM (pour « Computer Aided Motion »), qui sont capables de montrer dès la conception d’une voiture si ses pièces sont facilement accessibles pour les réparer, de guider les robots qui la fabriquent sur la chaîne de montage et, demain, de modéliser l’humain au travail… La start-up créée en 2001 par Jean-Paul Laumond, directeur de recherche en robotique au Laas, et ses collègues a d’ailleurs été distinguée en 2007 lors du concours Innovation Midi-Pyrénées, dans la catégorie « Innovation et international ». « Nous avons une centaine de clients dans vingt pays », précise Laurent Maniscalco, directeur général de l’entreprise, pas peu fier que son logiciel Kineoworks ait été choisi au Japon, pays de la robotique. Car c’est de cette discipline, dont le Laas s’est fait une spécialité, qu’est issue la technologie de Kineo CAM. « Dans les années 1980, nous avons commencé à travailler sur des algorithmes de planification du mouvement. Le but était de permettre à un robot mobile de choisir la meilleure trajectoire tout en évitant les obstacles, explique Jean-Paul Laumond. Nous avons pour cela développé une plate-forme logicielle. Et très vite, nous avons pensé à la valoriser. » L’aventure démarre en décembre 2000. Premier secteur intéressé : l’automobile. « Renault voulait savoir si le siège passager d’un de ses véhicules pouvait être conçu pour être monté aisément. Pour le savoir, il fallait faire évoluer une représentation du siège dans la “maquette virtuelle” en 3D de la voiture, ce qui prenait plusieurs heures à un analyste expérimenté. Avec nos logiciels, il a suffi de cinq minutes », souligne Jean-Paul Laumond. La jeune société a intégré l’invention à tous les stades du PLM – Product Life cycle Management, la gestion du cycle de vie d’un produit –, qui permet par exemple de penser en totalité une voiture, depuis sa conception sur ordinateur jusqu’à sa réparation par le garagiste, et de gagner ainsi en productivité. Aujourd’hui, Kineo CAM poursuit son activité de recherche et développement en partenariat avec le Laas. Thierry Siméon, un de ses fondateurs, s’intéresse au moyen de calculer les interactions entre molécules en 3D pour la conception de médicaments. L’entreprise s’attaque également à un nouveau défi : modéliser l’humain, calculer ses mouvements et dire comment lui permettre de réaliser une tâche de la manière la plus ergonomique possible sur la chaîne de production. Pour cela, l’expérience du Laas dans les robots humanoïdes devrait faire merveille !
Jean-François Haït
Contact Laurent Maniscalco  HYPERLINK "mailto:laurent.maniscalco@kineocam.com" laurent.maniscalco@kineocam.com Jean-Paul Laumond  HYPERLINK "mailto:jpl@laas.fr" jpl@laas.fr
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Archéologie : Qusayr 'Amra, les bains du désert
Perdu au beau milieu du désert de Jordanie, un petit édifice thermal datant de la période omeyyade du 8e siècle renferme un véritable trésor archéologique : des peintures recouvrent presque l’intégralité de ses murs. Depuis 1989, une équipe franco-jordanienne reproduit méticuleusement ce témoignage iconographique unique. Un travail de titan aujourd’hui disponible dans un magnifique ouvrage illustré. Le site de Qusayr ‘Amra est un miracle de conservation ! » Claude Vibert-Guigue, de l’équipe « Peinture murale » du laboratoire « Archéologies d’Orient et d’Occident » (Aoroc) (Laboratoire CNRS / École normale supérieure), connaît son sujet. Il a passé sept ans à reproduire minutieusement les peintures murales que renferme ce petit « château du désert », le seul encore debout dans la steppe jordanienne. En fait de château, Qusayr ‘Amra – prononcé « koucé-ir amra » – est un bain omeyyade datant de la première moitié du 8e siècle. C’était l’époque d’une dynastie de califes sunnites qui gouverna le monde musulman de 661 à 750. Le site fait partie de ses fastueuses résidences perdues dans la steppe jordanienne. « Ces “châteaux du désert” permettaient probablement de retrouver un confort de type urbain pour les princes souhaitant profiter des plaisirs de la chasse », explique Claude Vibert-Guigue. « En outre, ces édifices revêtaient sans doute un rôle diplomatique pour maintenir un contact avec les tribus nomades. » Qusayr ‘Amra signifie littéralement « charmante petite construction ». Sans prétention vus de l’extérieur, l’intérieur des bains a de quoi subjuguer ses visiteurs : des peintures recouvraient ses 450 m2 de parois, arcs et voûtes. Ce décor figuré représente l’ensemble le plus important connu à ce jour de peinture murale de la période omeyyade. Un témoignage exceptionnel qui vient de faire l’objet d’une publication grâce au département des Antiquités de Jordanie et à l’Institut français du Proche-Orient. L’ouvrage présente une documentation graphique et photographique du bain et des fresques de Qusayr ‘Amra, élaborée entre 1989 et 1995 par Claude Vibert-Guigue. Ce n’est pas la première étude picturale faite sur le site. Qusayr ‘Amra avait déjà été remarqué à la fin du XIXe siècle par Alois Musil. L’explorateur tchèque apprend de Bédouins l’existence d’un mystérieux petit « château » décoré de peintures au milieu du désert. Il le trouve enfin, le 8 juin 1898. Trois ans plus tard, Musil revient accompagné du peintre Alphons L. Mielich pour reproduire les peintures du site. Ils furent les premiers à travailler sur l’édifice et à lui consacrer une publication de référence en 1907. Au début des années 1970, une mission espagnole intervient à son tour pour nettoyer et restaurer les fresques de Qusayr ‘Amra. Mais en retouchant certaines peintures, des informations précieuses ont peut-être été perdues. Enfin, en 1989, débute la mission franco-jordanienne. Objectif : un relevé documentaire exhaustif, à l’échelle un sur un, des 350 m2 de peintures conservées. La tâche a été confiée à Claude Vibert-Guigue, spécialiste de la peinture antique. Il a accompli un travail long et minutieux pour calquer chaque détail d’une voûte ou d’un mur, y compris les altérations et graffitis. « L’expérience montre que l’observation à l’œil nu, centimètre par centimètre, est la plus intéressante, assure Claude Vibert-Guigue, car cette technique a permis de détecter des détails jamais mis en évidence auparavant». Plus largement, une spécificité des fresques de Qusayr ‘Amra est la grande diversité des thèmes représentés : tableaux à caractère princier et historique, scènes de chasse, de bains, musiciens et danseurs, athlètes et artisans. Sont-ils le reflet des us et coutumes de la cour omeyyade ou seulement des motifs stéréotypés pour la décoration des bains ? Des écrits du début du xe siècle apportent quelques éléments de réponse : les belles images sont censées guérir les humeurs mélancoliques et les inquiétudes de l’âme humaine. Aussi, le décor des bains, lieu de détente par excellence, se doit-il de stimuler les trois facultés du corps. La première, instinctive ou animale, est fortifiée par des scènes de chasse et de combat. La seconde, psychologique, par des représentations de l’amour et du couple, et la troisième, physique, par des tableaux bucoliques aux couleurs ravissantes. Les archéologues ont également été surpris par la présence d’un grand nombre de femmes dénudées. « Ces images sont étonnantes pour un commanditaire musulman. Elles représentent une période-clé où l’art islamique en est encore à un stade de formation », explique Claude Vibert-Guigue. D’ailleurs, si ces peintures relèvent d’un style gréco-syrien, on y décèle de multiples influences, notamment byzantines. Au final, cette enquête exhaustive est la seule publiée tout juste un siècle après la parution de celle d’Alois Musil en 1907. L’ouvrage de Claude Vibert-Guigue et du Dr. Ghazi Bisheh (Ancien directeur général du département des Antiquités de Jordanie) sur ce monument classé au patrimoine mondial de l’Unesco était donc extrêmement attendu par la communauté scientifique.
Caroline Dangléant
Contact Claude Vibert-Guigue  HYPERLINK "mailto:claude.vibert-guigue@ens.fr" claude.vibert-guigue@ens.fr
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Institut des hautes études scientifiques Un demi-siècle d'excellence
Pour son cinquantième anniversaire, l'Institut des hautes études scientifiques organise une série de manifestations à Paris, Tokyo, Chicago et New York. L'occasion de présenter ce centre de recherche avancée en mathématiques et physique théorique unique en France.
L’exception intellectuelle ? Parlons-en. Avec pas moins de sept Médailles Fields (Attribuée tous les quatre ans à de jeunes mathématiciens, la médaille Fields est la plus prestigieuse récompense pour la reconnaissance de travaux en mathématiques) et deux Prix Crafoord (Le prix Crafoord a pour objectif de récompenser les disciplines scientifiques qui ne sont pas reconnues par un prix Nobel. Ces domaines sont les mathématiques, la géologie, la biologie et l'astronomie) à son palmarès, dont le dernier attribué en 2008 au mathématicien français d’origine russe Maxim Kontsevitch, l’Institut des hautes études scientifiques (IHÉS), situé à Bures-sur-Yvette, dans l’Essonne, porte haut les couleurs de la science française dans le cercle très fermé des centres de recherche avancée en mathématiques et en physique théorique. Un destin exceptionnel écrit depuis cinquante ans par une poignée de passionnés, à commencer par le fondateur de l’Institut, Léon Motchane. Nous sommes dans la France de l’après-guerre. « L’industriel d’origine russe Léon Motchane, alors âgé de 54 ans, décide de quitter le monde des affaires pour rejoindre celui des mathématiques », confie, admiratif, Jean-Pierre Bourguignon, actuel directeur de l’IHÉS. Léon Motchane reprend donc des études scientifiques interrompues trop tôt, passe sa thèse et entreprend de créer en France un centre d’excellence en mathématiques et en physique théorique, calqué sur le modèle de l’Institute for Advanced Study (IAS) de Princeton, dans le New Jersey. Pour mener à bien son projet, il entre en contact avec Robert Oppenheimer, directeur de l’IAS, qui lui apporte son soutien, et obtient le financement de plusieurs grandes entreprises privées. En 1958, l’IHÉS est créé. Les mathématiciens Jean Dieudonné et Alexander Grothendieck et le physicien Louis Michel rejoignent rapidement l’Institut et signent ainsi, avec l’arrivée de René Thom et David Ruelle, la montée en puissance d’une structure de renommée scientifique internationale jamais démentie à ce jour. Les places à l’Institut sont chères et enviées. « Association puis fondation reconnue d’utilité publique, l’IHÉS offre à ses chercheurs une très grande liberté intellectuelle, loin de toute contrainte pédagogique ou administrative. » Les professeurs permanents sont recrutés à l’aube de leur carrière, souvent entre 25 et 40 ans. Ils entrent à l’institut avec un projet de recherche particulier duquel ils s’éloignent à terme pour emprunter des voies innovantes. « C’est le fondement même de l’institut. Son fonctionnement a été pensé pour permettre aux esprits les plus curieux de sortir des rails et d’explorer de nouvelles pistes de recherche. » Au programme des heureux élus : petits salons intimistes, déjeuners et pauses café à heures fixes, repas servis à table, visiteurs prestigieux spécialistes de la théorie des groupes à la biologie des systèmes, en passant par la bio-informatique et la cosmologie, conférences « minutieusement préparées »… Tout concourt à favoriser le dialogue interdisciplinaire et à faire ainsi émerger de nouveaux questionnements. En matière de financement, l’institut peut compter sur l’État français dont la participation atteint maintenant la moitié du budget, sur la National Science Foundation (États-Unis), sur une dizaine d’autres agences étrangères (d’Europe et d’Asie), ou encore sur Schlumberger Ltd, EDF, France Télécom, Suez… « Ce ne sont pas moins de 27 partenaires publics et privés, français et étrangers, qui participent aujourd’hui au financement global de l’institut… auquel on peut désormais ajouter l’apport des produits financiers issus des fonds propres. » Et c’est sans compter le soutien du CNRS qui, de son côté, met à disposition quelques-uns de ses chercheurs pour des séjours de courte ou de longue durée. Une diversité quelque peu contraignante pour ses administrateurs, mais un atout indispensable pour cet institut qui entend cultiver durablement son indépendance intellectuelle.
Séverine Duparcq Contact : Institut des hautes études scientifiques (IHÉS) Bures-sur-Yvette  HYPERLINK "mailto:com@ihes.fr" com@ihes.fr
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Sciences de la société : Manips d'économie à Paris
Refait à neuf en début d’année, le Laboratoire d’économie expérimentale de Paris (Leep) (Laboratoire CNRS / Université de Paris 1 / École d'économie de Paris). qui a vu le jour en 2005 Sous l'impulsion de Claude Meidinger, professeur à l'université Paris 1), accueille toujours plus d’expériences. Entendez par là le fait de reproduire des situations économiques, une vente aux enchères par exemple, et d’étudier les réactions des individus dans un tel contexte. « L’économie expérimentale, qui essaye de mieux comprendre le comportement des gens dans un environnement économique contrôlé, est à la frontière entre la psychologie et l’économie. C’est un domaine très actif à l’heure actuelle », confirme Jean-Marc Tallon, directeur de recherche CNRS. Des modèles de prédiction existent en dehors des laboratoires, mais ils ont souvent tendance à idéaliser ou, au contraire, à noircir le comportement des individus. « Dans les années 1960-1970, par exemple, le principal courant économique reposait sur une hypothèse d’égoïsme ; les modèles partaient du principe que “les gens prennent les meilleures décisions qui soient pour eux sans se soucier des autres”. Mais expérimentalement, on observe et on peut quantifier le fait que les gens sont prêts à sacrifier un peu de leur revenu pour réduire les inégalités et ce, face à des personnes qu’ils ne connaissent pas du tout… », explique Jean-Marc Tallon. Les résultats obtenus au cours des expérimentations permettent ainsi d’élaborer des modèles théoriques beaucoup plus réalistes. Au laboratoire parisien, la salle d’expérience est composée de 18 postes informatiques. C’est là que les « cobayes », pour la plupart des étudiants de la Sorbonne, se livrent aux expériences. Les chercheurs analysent les prises de décisions individuelles ou les interactions des sujets entre eux. « Grâce à des questions très simples – on leur demande par exemple s’ils préfèrent parier en ayant une chance sur deux de gagner 20 euros ou s’ils préfèrent recevoir de manière certaine 8 euros –, on va essayer de savoir comment les sujets évaluent les risques », illustre Jean-Marc Tallon. Et au final, les étudiants empochent réellement l’argent gagné. Une façon de les inciter à faire les choses sérieusement. Pour vérifier la pertinence des résultats obtenus, il est de plus en plus courant de les confronter à la réalité. « Pour des tests sur la prise de risque, on va essayer de savoir comment les étudiants se comportent dans la vie quotidienne : s’ils fument, pratiquent des sports à risque ou fraudent dans les transports en commun. Ensuite, on regarde si on arrive à expliquer ce comportement avec les données expérimentales », poursuit Jean-Marc Tallon. Autre méthode pour affiner les mesures : utiliser des capteurs pour connaître l’état émotionnel des sujets. Un équipement dont se dotera certainement le Leep dans les années à venir.
Laurianne Geffroy
Contact Jean-Marc Tallon  HYPERLINK "mailto:jmtallon@univ-paris1.fr" jmtallon@univ-paris1.fr
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Sciences de la communication : L'Institut sur les bons rails
Il y a un an, naissait l'Institut des sciences de la communication (ISCC) du CNRS. Son directeur, Dominique Wolton, dresse pour Le journal du CNRS un premier bilan.
Créé il y a un an, l’ISCC est la dernière-née des structures transversales du CNRS. Quelle est sa vocation ?
Dominique Wolton : Dans une société de plus en plus ouverte et mondialisée, les problématiques des sciences de l’information et de la communication concernent désormais toutes les disciplines scientifiques. Ainsi, l’objectif de l’ISCC est de développer des projets de recherche interdisciplinaires autour de trois grandes thématiques. La première est d’ordre épistémologique : aujourd’hui, toutes les disciplines scientifiques intègrent des concepts et des modèles empruntés aux sciences de l’information et de la communication. Le CNRS devait donc se saisir de la question suivante : « Que signifie la modification des connaissances par la généralisation de l’usage de modèles et théories de l’information et de la communication ? » Cela intéresse tous les départements scientifiques et instituts du CNRS. La deuxième thématique est liée aux industries de la connaissance. En effet, il est essentiel que les scientifiques réfléchissent aux liens de plus en plus prégnants entre la production des connaissances, leur industrialisation et les enjeux politiques sous-jacents. Il y a enfin une thématique science, technique, société. Aujourd’hui, la société se montre très critique à l’égard de la science et des techniques. Paradoxalement, c’est aussi à elles qu’elle se raccroche. Il est donc essentiel de nourrir une réflexion articulant demande sociétale et conséquences des activités scientifiques. Sans oublier la question essentielle de l’autonomie de la communauté scientifique.
Concrètement, quelles actions mène l’ISCC ?
D.W. : Le but de l’équipe d’une vingtaine de chercheurs et universitaires avec qui je travaille est de créer des synergies entre collègues et laboratoires. Une enquête a révélé que plus de 300 chercheurs et 85 laboratoires pourraient inscrire leur travail dans les grandes thématiques de l’institut. Pour les y inciter, nous avons lancé un appel d’offres l’année dernière, et 29 projets sont financés. La première rencontre des acteurs aura lieu le 22 mai prochain. Par ailleurs, avec l’Académie des technologies, nous organisons le 23 mai un colloque sur le thème des controverses scientifiques. Nous avons aussi monté une dizaine de groupes de travail, dont un sur l’épistémologie qui a beaucoup de succès. Cette année, nous allons relancer un appel à projets centré sur l’information scientifique et technique (IST), les controverses, le statut de la communication, l’expertise, la traçabilité et la société de l’information. Assez rapidement, nous espérons aussi créer trois ou quatre laboratoires. Sans parler des recrutements, postdocs, délégations et conventions avec les universités et les centres étrangers. La création d’une commission interdisciplinaire « Sciences de la communication » doit contribuer à donner une visibilité à ce nouveau champ de connaissance.
Quels départements du CNRS sont impliqués dans ces thématiques ?
D.W. : En toute rigueur, tous ! Mais outre le département des Sciences humaines et sociales (SHS), d’autres sont très proches de ce que nous voulons développer. Le département des Sciences et Technologies de l’information et de l’ingénierie (ST2I) : par définition, les systèmes d’information sont constamment liés à des problématiques de société. Le département des Sciences de la vie, en particulier les neurosciences et les sciences cognitives, car dès que l’on s’intéresse au langage, on se trouve rapidement sur le terrain de la communication de l’homme avec la société. Ce lien entre science, technique et société est également évident avec le département « Environnement et développement durable » (EDD) et le département Chimie dont le nom est à la fois une science et un domaine d’activité. En réalité, les sciences de la communication sont aujourd’hui nécessaires pour contribuer à repenser l’épistémologie contemporaine. Elles illustrent aussi le rôle de l’interdisciplinarité dans l’évolution des connaissances et obligent les scientifiques à repenser leur statut dans la société ouverte. Les sciences de la communication sont donc à la fois un objet théorique interdisciplinaire et une théorie de la connaissance – des savoirs nécessaires pour comprendre le fonctionnement des sociétés ouvertes dominées par les interactions.
C’est un projet de grande envergure ?
D.W. : L’information et la communication sont au cœur des industries de la connaissance, et au cœur de toutes les négociations que les chercheurs seront obligés de mener constamment pour être à l’écoute de la société sans être dépendants d’elle. Aujourd’hui, ils ne peuvent plus faire l’économie d’une réflexion sur ces thèmes. Pour ce faire, le CNRS a toutes les compétences en « magasin ». C’est une chance inouïe. À nous de faire prendre conscience aux chercheurs de l’importance de ces objets scientifiques nouveaux à la frontière de leurs disciplines respectives. C’est leur intérêt de s’en emparer, et d’y apporter des réponses fortes.
Propos recueillis par Mathieu Grousson Contact Dominique Wolton  HYPERLINK "mailto:dominique.wolton@iscc.cnrs.fr" dominique.wolton@iscc.cnrs.fr
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Environnement : Une armada à l'embouchure du Rhône
Le Rhône peut avoir une influence très loin en mer : le matériel qu’il transporte – particules en suspension, composés dissous, polluants, etc. – détermine la qualité des eaux côtières du golfe du Lion à l’embouchure du fleuve, et la production de plancton indispensable à la prolifération des poissons. Pour mieux comprendre comment tout cela fonctionne, Jean-Jacques Naudin, chercheur CNRS au Laboratoire d’océanographie biologique de Banyuls (Laboratoire CNRS / Université Paris 6), et ses collègues ont lancé fin 2007 le grand programme « Climate and Human-induced Alterations in Carbon Cycling at the River-sea Connection » (Chaccra). Celui-ci devrait contribuer à répondre à des questions fondamentales : quelle est la région exacte du golfe du Lion affectée par les apports du Rhône ? Comment le carbone végétal transporté se transforme-t-il en dioxyde de carbone, ce gaz impliqué dans le réchauffement climatique ? Quelles seront les conséquences, sur le « système » Rhône, de ce même réchauffement ? Etc. « Financé par l’Insu et l’ANR, Chaccra mobilise neuf équipes chargées d’analyser les apports du Rhône avant son arrivée en mer, d’étudier sa connexion avec la mer, et d’examiner les sédiments qui tapissent la zone de l’embouchure », explique Jean-Jacques Naudin. Il s’agit de laboratoires du pourtour méditerranéen, mais aussi d’Angers, de Brest, et d’Île-de-France, dont le Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) (Laboratoire CNRS / CEA / Université Versailles Saint-Quentin), où exerce Christophe Rabouille, coordinateur du programme. Les premières campagnes de prélèvement et de mesure des apports du Rhône ont débuté au printemps 2007. Des bateaux de l’Insu permettent d’analyser le contenu de l’eau à l’endroit où le fleuve rencontre la mer. Des stations automatiques sous-marines, qui se déploient sur le fond marin, évaluent, entre autres, la consommation d’oxygène par les organismes vivants du fond (un indicateur de la quantité de matière organique transformée en C02). Enfin, des « carottes » de forage du fond permettent d’étudier la nature des sédiments marins« Un dixième groupe du Pôle d’océanographie côtière de Toulouse, en collaboration avec le Centre océanologique de Marseille, s’occupera de recueillir les données récoltées par les autres groupes afin de simuler par un modèle mathématique les répercussions du changement climatique sur le “système” Rhône, poursuit le chercheur CNRS. Ces simulations permettront de proposer différents scénarios sur les modifications du cycle de la matière organique induites par le changement climatique. » Les premières simulations sont attendues pour fin 2009.
Kheira Bettayeb
Contact
Jean-Jacques Naudin  HYPERLINK "mailto:jean-jacques.naudin@obs-banyuls.fr" jean-jacques.naudin@obs-banyuls.fr Christophe Rabouille  HYPERLINK "mailto:christophe.rabouille@lsce.cnrs-gif.fr" christophe.rabouille@lsce.cnrs-gif.fr
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Le Chili en plein essor
La côte qui cisèle l’océan sur plus de 4 800 km est un laboratoire naturel sans fin pour les biologistes marins. Les violents tremblements de terre qui ébranlent le pays ont fait les plus grands sismologues du monde. Et bien sûr, la cordillère des Andes, qui surplombe la mer de plusieurs milliers de kilomètres, est l’escabeau parfait pour les astronomes qui tentent de grimper vers les étoiles. Mais si le Chili a longtemps accueilli les équipes internationales, il affiche aujourd’hui ses propres couleurs avec une recherche en plein essor. En dix ans, le nombre de chercheurs chiliens a doublé, le budget pour la recherche a augmenté de 70 %, et des centres d’excellence spécialisés ont bourgeonné dans tout le pays. Ces développements structurels encourageants sont le fruit des efforts d’une poignée d’universités dynamiques, comme l’université du Chili (Uchile) ou l’Université catholique (PUC). Ces institutions offrent des contrats privés à leurs professeurs qui produisent ainsi 80 % de la recherche chilienne. La recherche est financée en majorité par un réseau d’agences de moyens, la plus importante étant la Comisión Nacional de Investigación Científica y Tecnológica (Conicyt). Ces structures autonomes déterminent leurs propres priorités de recherche et allouent des fonds sur des appels à projets censés encourager la compétitivité scientifique.Malgré les succès de ce système, le coût extrêmement élevé des hautes études prohibe encore majoritairement l’accès à l’éducation. De plus, les appels à projets favorisent les sciences dures, déjà bien ancrées dans le système universitaire, aux dépens de disciplines plus fragilisées comme les sciences sociales. Sous la dictature militaire de Pinochet, celles-ci furent presque annihilées, leurs étudiants accusés de subversion et leurs professeurs forcés à l’exil ou à la reconversion. Depuis le retour de la démocratie, le Chili a promis de redonner vie à ces disciplines. Un nouveau climat d’ouverture, et des salaires parmi les plus élevés d’Amérique latine, ont même contribué à attirer des chercheurs français au Chili. 75 y sont en poste actuellement. Le CNRS a par ailleurs longtemps cultivé des partenariats avec le Chili, concrétisés par de nombreux projets de coopération. Une démarche pionnière fut le programme Ecos, lancé en 1993 avec le soutien du ministère des Affaires étrangères, qui subventionne de courtes missions, des formations et des doctorats dans tous les domaines scientifiques. Une autre action significative fut la création de la première unité mixte internationale (UMI), fondée par le CNRS et l’Université du Chili en 2000 pour étudier les possibilités d’applications directes de modèles mathématiques. Et bien sûr, la liste ne s’arrête pas là. Des biologistes marins français et chiliens ont commencé à explorer ensemble la dispersion et l’adaptation des espèces marines en 2004 avec la création du premier Laboratoire international associé (LIA) dédié exclusivement à la biologie marine (CNRS (EDD) / Centre de Roscoff Université Paris6 / Pontificia Universidad Católica. de Chile (PUC). En 2006, ce fut au tour des sismologues de former un LIA pour étudier les tremblements de terre de subduction (CNRS (Insu) / INPG / ENS / Universidad de Chile). Puis de nouvelles recherches sur l’initiation du cycle de la cellule chez l’embryon ont enclenché la création d’un programme international de coopération scientifique (Pics) en biologie moléculaire, bientôt suivi d’un second, en sciences politiques, qui compare les systèmes politiques des deux pays. Alors que ces partenariats se multiplient, les efforts du Chili pour se rapprocher de ses voisins latino-américains ont plus de mal à décoller. À noter tout de même, l’initiative Stic Amsud, pour promouvoir la recherche en communication et en technologies de l’information. Celle-ci rapproche aujourd’hui le Chili, la France (CNRS, ministère des Affaires étrangères et Inria), l’Argentine, le Brésil, le Pérou et l’Uruguay, avec près d’une douzaine de projets en cours, la plupart cofinancés par le CNRS.
Lucille Hagège
En chiffres :
15 millions d’habitants
8 500 enseignants-chercheurs, soit 3,2 pour 1 000 Chiliens actifs
400 millions d’euros alloués à la recherche et au développement, soit 0,7 % du PNB du Chili pour l’année 2007
280 missions CNRS au Chili en 2006
12 projets de recherche en cours cofinancés par le CNRS et le Conicyt
2 laboratoires internationaux associés (LIA) franco-chiliens
2 programmes internationaux de coopération scientifique (Pics) franco-chiliens
1 unité mixte internationale (UMI)
Le bureau du CNRS en Amérique du Sud : Inauguré en 2002 comme médiateur institutionnel entre le Brésil et les quatre pays du « cône sud » (Chili, Argentine, Paraguay, Uruguay), le bureau régional du CNRS à Santiago supervise aujourd’hui la coopération scientifique avec l’Amérique latine tout entière.
Contact
Christophe de Beauvais  HYPERLINK "mailto:debeauvaiscnrs@123.cl" debeauvaiscnrs@123.cl
Claire Giraud  HYPERLINK "mailto:claire.giraud@cnrs-dir.fr" claire.giraud@cnrs-dir.fr
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Brèves
Deux prix européens pour le CNRS
Le projet européen « European Project for Ice Coring in Antarctica » (Epica), dans lequel plusieurs laboratoires (Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE, CNRS / CEA / Université Versaillles-Saint-Quentin), Centre de spectrométrie nucléaire et de spectrométrie de masse (CSNSM, CNRS / Université Paris 11) et Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement (LGGE, CNRS / Université Grenoble 1) du CNRS sont impliqués, a reçu, le 12 mars, le prix d’excellence scientifique René Descartes, décerné par l’Union européenne. Conduit par 12 partenaires de 10 pays, Epica a permis de remonter l’histoire du climat de la Terre sur plus de 800 000 ans à partir de deux carottes de glace forées en Antarctique au Dôme C. Le même jour, Jean-Pierre Luminet, directeur de recherche CNRS, astrophysicien au Laboratoire de l’Univers et de ses théories (Laboratoire CNRS / Observatoire de Paris / Université Paris 7), a été consacré « meilleur communicant scientifique européen de l’année ». Le jury a salué sa capacité à communiquer « sa fascination pour la recherche scientifique à des publics de tous âges et de toutes cultures ».
Succès pour les archives ouvertes
Début mars, le serveur Hal a franchi le cap des 100 000 articles et thèses scientifiques accessibles en ligne gratuitement. Initié en 2000 par le CNRS (rejoint ensuite par l’Inria, l’Inserm, l’Inra, l’IRD, le Cirad, le CEA, l’Institut Pasteur, etc.), le développement des archives ouvertes se poursuit : chaque mois, Hal reçoit environ 1 800 nouveaux articles et thèses de toutes les disciplines, ce qui correspond à un quart de la production scientifique française.
Une chimie durable entre la France et l’Inde
La convention créant le laboratoire international associé de Chimie pour un développement durable et aux interfaces (CDDI) a été signée le 25 janvier 2008 à New Delhi par Catherine Bréchignac, présidente du CNRS, et le professeur Samir K. Brachmachari, directeur du Council for Science and Industrial Research. Ce nouveau laboratoire franco-indien associe l’unité « Chimie et photonique moléculaires » de Rennes (Laboratoire CNRS / Observatoire de Paris / Université Paris 7) et l’Indian Institute of Chemical Technology (IICT) de Hyderabad. Les travaux de l’unité française portent sur la chimie pour un développement durable, la synthèse totale de molécules bioactives en liaison avec la chimie médicinale, la photochimie organique en connexion étroite avec la physique et la biologie, les nouvelles technologies et l’ingénierie des protéines. L’IICT, lui, est expert dans le domaine des substances naturelles, de la chimie médicinale et de la photochimie. Les deux partenaires, qui coopèrent depuis près de dix ans, sont déjà fortement impliqués dans un réseau franco-indien de synthèse organique (Cefiso) favorisant le développement de programmes de recherche entre chimistes français et indiens.
Contact : René Grée,  HYPERLINK "mailto:rene.gree@univ-rennes1.fr" rene.gree@univ-rennes1.fr
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Enquête : La réalité virtuelle refait le monde
Depuis 2007, on parle beaucoup de Second Life, ce monde virtuel en 3D où évoluent des millions d’internautes. Au-delà de ce succès, la réalité virtuelle est une technologie de plus en plus utilisée dans l’industrie, la recherche ou la formation. Il faut dire que son potentiel et ses multiples usages de simulation interactive, immersive, et sensorielle ont de quoi donner le tournis. Pourtant, que ce soit dans la médecine, dans l’automobile, ou le patrimoine… le virtuel n’en est qu’au début de son règne. À quoi ressemblera la réalité virtuelle de demain, préparée aujourd’hui dans les laboratoires ? Changera-t-elle notre rapport au monde ? À l’occasion des 10es Rencontres internationales de la réalité virtuelle de Laval, Le journal du CNRS vous propose ce mois-ci une immersion dans ces nouveaux mondes.
Sommaire de l’enquête :
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 HYPERLINK \l "_Litige_dans_les_mondes virtuels" Litige dans les mondes virtuels
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Le virtuel en renfort du réel
La réalité virtuelle arrive ! » Le surdoué américain de l’informatique Jaron Lanier lança cette prophétie en 1989, toutes dreadlocks dehors. À l’époque, rares furent ceux à oser parier leur chemise sur l’avenir de cette affirmation. Les sceptiques d’alors s’en mordent aujourd’hui les doigts, et cela se comprend. En ce début de troisième millénaire, la réalité virtuelle (RV) est bel et bien « arrivée ». Elle n’a rien d’un gadget ou d’une mode, malgré son jeune âge, et permet de reproduire le monde sur ordinateur comme l’avaient rêvé, au siècle dernier, quelques visionnaires. La réalité virtuelle, rappelle Bruno Arnaldi, de l’Institut de recherche en informatique et systèmes aléatoires (Irisa) (Laboratoire CNRS / Inria / Université Rennes 1 / Insa de Rennes / ENS Cachan) à Rennes et président de l’Association française de réalité virtuelle, augmentée, mixte et d’interaction 3D, « cherche à mettre au point des systèmes qui donnent à l’homme la capacité de percevoir et d’interagir avec des données numériques en temps réel, de façon multi-sensori-motrice et collaborative ». De fait, si l’image constitue la pierre angulaire de la RV, l’homme étant un animal multisensoriel, « il faut rajouter un maximum d’autres sensorialités et faire en sorte qu’elles se combinent harmonieusement : le son, le toucher (ou “retour haptique”), voire l’olfaction, renchérit le même expert. Et l’on parle de “réalité augmentée” quand on insère quelques données virtuelles dans notre perception du réel (pour l’aide à la chirurgie, par exemple). À l’inverse, la “virtualité augmentée” consiste à injecter des personnages ou des objets issus du réel dans une scène majoritairement virtuelle. » En bref, et au-delà des querelles de puristes sur la véritable définition de la réalité virtuelle, on peut considérer qu’il existe plusieurs niveaux de sophistication de la RV – qui correspondent chacun à l’usage que l’on veut en faire. Ainsi, la reconstitution de monuments anciens n’a pas besoin de faire appel à l’intervention d’avatars (doubles virtuels de l’utilisateur) ou de retour haptique, comme le nécessite une simulation de montage de pièces mécaniques sur un véhicule. Et justement la RV, cela sert à quoi ? Apprendre, comprendre, concevoir, percevoir, contrôler, décider, collaborer… Des géosciences à la finance, de la chirurgie à l’archéologie, de l’urbanisme au traitement des phobies, en passant par les jeux vidéo, le sport, la chimie moléculaire…, une kyrielle d’activités ont déjà succombé aux délices de la RV. Prenez l’industrie manufacturière. Les outils de simulation gagnent chaque jour du terrain dans l’aéronautique, l’automobile, le nucléaire, le bâtiment… « La rapidité de conception d’une voiture ou d’un avion est devenue un critère de premier ordre pour la compétitivité des constructeurs sur les marchés mondiaux, insiste Bruno Arnaldi, dont le laboratoire travaille avec de nombreux industriels sur des projets qui, bien sûr, sont confidentiels. Dans ce contexte, les technologies de RV s’avèrent de plus en plus indispensables. Elles permettent de faire mieux (ou autrement) et plus vite ce que l’on sait déjà faire. Bref, de réduire le temps de développement et le coût de fabrication des nouveaux produits. Quelques jours “d’ajustement dans le virtuel” suffisent pour finaliser une portière de voiture, contre plusieurs semaines avec une maquette physique “en dur” qu’il faut démonter et remonter ! » C’est qu’en environnement immersif, un opérateur chaussé de lunettes stéréoscopiques, muni de périphériques à retour haptique, filmé en temps réel et flanqué d’un double numérique qui évolue en fonction de ses mouvements, peut manipuler à sa guise n’importe quelle pièce mécanique numérisée, modifier sa taille et sa géométrie, jauger sa résistance, valider sa fonctionnalité, résoudre des conflits d’assemblage et tutti quanti. Et puis, quels progrès pour la maintenance ! « Sachant que l’entretien d’un avion de ligne équivaut à plusieurs fois son prix d’achat, optimiser les “process” de montage et de démontage d’un appareil est phénoménalement important, dit Bruno Arnaldi. Tout l’intérêt de la RV est de pouvoir détecter le plus en amont possible les problèmes d’accès aux pièces. » Le domaine de la santé se lance lui aussi dans de grandes envolées virtuelles, en particulier au sein du laboratoire « Vulnérabilité, adaptation et psychopathologie » (Laboratoire CNRS / Université Paris 6), dirigé par Roland Jouvent, lequel milite depuis des années pour l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication en psychopathologie clinique. Phobiques de tout poil et de tous pays, sachez-le : la RV se fait fort de vous « désensibiliser » en quelques séances. Comment ? En vous confrontant, à coups d’images et de sons 3D, à la situation ou à l’animal que vous redoutez tant. « Lorsque l’on traite un phobique par RV, celui-ci est sensoriellement immergé dans un espace virtuel avec lequel il interagit, mais il peut à tout moment réfuter l’objet phobogène virtuel en se disant qu’il s’agit d’une illusion. Cette “porte de sortie” laisse le patient décider de lui-même s’il veut croire ou non à la réalité de l’objet qu’il perçoit dans son visiocasque », explique Isabelle Viaud-Delmon, chercheuse du laboratoire de Roland Jouvent. Pour travailler sur l’agoraphobie, poursuit-elle, « nous avons développé avec l’équipe d’Olivier Warusfel, à l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam), des environnements interactifs sonores et visuels. Nous avons également plongé des patients dans des environnements virtuels purement auditifs. Imaginez-vous évoluer dans une ville en fermant les yeux. C’est ce que les patients expérimentaient. » Forte de son expérience, Isabelle Viaud-Delmon, à travers le projet européen Crossmod (Crossmod, projet européen du volet ouvert « Technologies futures et émergentes »), s’attaque en ce moment même au traitement de la cynophobie (la peur des chiens). Une grande première, quand bien même un pitbull est bigrement plus difficile à modéliser qu’une tarentule ! La RV s’avère par ailleurs une alliée de poids pour aider les patients atteints de sclérose en plaque à effectuer des actes moteurs qu’ils redoutent d’exécuter dans la vie quotidienne (cette maladie engendre l’angoisse de chuter), calmer la douleur des grands brûlés en les transportant dans des univers « froids » peuplés de pingouins, d’igloos, de bonshommes de neige…, traiter les manifestations de stress post-traumatique chez des survivants d’attentats… Rien à voir, mais non moins impressionnante : la manipulation d’images 3D en imagerie médicale, un terrain où s’illustre Angel Osorio, du Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur (Limsi) (Laboratoire CNRS / Université Paris 6). Pour des raisons de coûts et de risques, souligne ce chercheur à la double casquette de médecin et de physicien, une partie du futur de la médecine appartient à la célioscopie, c’est-à-dire à la chirurgie « non à ciel ouvert » (sans ouvrir le corps). Mais, pour cela, dit-il, « encore faut-il pouvoir faire entièrement confiance aux images afin de répondre à des questions-clés telles que : “Où est l’organe et combien mesure-t-il ?”, “Où est la lésion et combien mesure-t-elle ?”. Ce qui nous a conduits à élaborer un logiciel baptisé PTM3D (Poste de travail médical 3D) », grâce auquel, lors de chaque intervention chirurgicale, le scénario est immuable. Tout commence par une image issue d’un scanner ou d’une IRM, image que l’on transfère sur un DVD. La suite ? « Vous désignez la région qui vous intéresse (reins, foie, prostate…) à l’aide de votre souris, et vous obtenez automatiquement et instantanément la reconstruction tridimensionnelle très précise de cette zone, le tout en deux minutes. » Ne reste plus, au bloc, qu’à projeter cette image, qui guide la main du chirurgien, sur le corps du patient anesthésié. Une technique légère et bon marché, fruit de quinze ans de travail acharné, qui a valu à son inventeur sept distinctions de la part de la Radiological Society of North America, le must mondial en radiologie. « Mon souhait, confie sans façon Angel Osorio, est que de plus en plus de chirurgiens adoptent cette technique même si, traditionnellement, la radiologie et la chirurgie forment deux communautés qui ne communiquent guère… » Autre secteur avide de RV : la formation. C’est déjà évident pour les conducteurs de TGV, les pilotes d’avions ou les spationautes. Les travaux de Domitile Lourdeaux, du laboratoire « Heuristique et diagnostic des systèmes complexes » (Heudiasyc) (Laboratoire CNRS / Université de Compiègne), visent quant à eux à former des opérateurs de maintenance sur les sites classés à hauts risques (centrales nucléaires, usines chimiques…). Dans le cadre du projet « Virtual Reality for Safe Seveso Substractors » (V3S), plus que l’esthétique du réalisme graphique, « nous cherchons une reproduction fidèle des comportements d’apprentissage et la mise en scène de la relation à l’apprenant qui sont la clé de la réussite », dit notre chercheuse. Un choix dicté par le souci de fournir aux « apprenants » les connaissances utiles pour gérer des situations complexes qui ne seront plus stressantes si elles se produisent dans la réalité. « Notre but est de leur faire comprendre les conséquences d’une erreur de décision sur le système technique, humain et organisationnel dont ils auront la charge, poursuit Domitile Lourdeaux. Pour ce faire, nous déclenchons volontairement des incidents (une fuite radioactive, par exemple) ou des comportements de personnages virtuels autonomes en réaction à ces erreurs. Ces derniers opèrent des déviations de comportements par rapport à la tâche prescrite affectant la sécurité et mettant en relief certains objectifs de la formation. » Un savoir-faire que Domitile Lourdeaux met à profit pour développer un outil de simulation interactive d’exercice de « crise NRBC » (nucléaires, radiologiques, bactériologiques et chimiques) à l’intérieur de bâtiments publics ou industriels. Baptisé « Simulation pour l’amélioration de la formation à la gestion de crise » (Sagece), ce projet offrira aux acteurs d’un exercice de crise une simulation interactive de la situation accidentelle. Pour chanter les louanges du virtuel, cette fois dans le domaine des sciences de la perception et de la cognition, faites confiance à Daniel Mestre, responsable du Centre de réalité virtuelle de la Méditerranée (CRVM) (Centre CNRS / Université Aix-Marseille 2). Inauguré en octobre 2007 à la Faculté des sciences du sport de Luminy, à Marseille, ce gros bâtiment niché à flanc de colline abrite rien de moins que la première plateforme française de RV dédiée à l’étude du comportement humain en situation immersive et interactive, et le plus haut « cube immersif » du monde, tapissé d’écrans. Chaque écran « mesure 3 mètres de large sur 4 mètres de haut », commente le maître des lieux. Le dispositif est impressionnant : 6 PC reliés entre eux génèrent des images 3D stéréoscopiques d’environnements virtuels, et un système de capture des mouvements du sujet, géré par huit caméras infrarouges haute fréquence, assure l’interactivité du système. À peine le temps d’en apprécier la sophistication que vous voilà équipé de lunettes stéréoscopiques hérissées de capteurs. Et à même de comprendre que les mauvaises langues qui qualifient les méridionaux de fieffés simulateurs n’ont pas toujours tort… C’est que nombre des expérimentations du CRVM sont conçues pour désorienter les sujets, leur faire perdre leurs repères spatiaux. Ainsi, la pièce virtuelle dans laquelle vous vous trouvez se met subitement à tourner sur elle-même, les couloirs où vous déambulez à l’aide d’un joystick sont brutalement la proie des flammes… « Un pan de nos recherches concerne les mécanismes de l’orientation spatiale, dit Daniel Mestre. En faisant graviter virtuellement une pièce autour d’un sujet, nous pouvons évaluer et modéliser son comportement quand il est exposé à des stimulations sensorielles complexes. » De quoi espérer, entre autres, élucider les causes des troubles liés à la désorientation spatiale, notamment en apesanteur. Par ailleurs, « la “scène de l’incendie” nous aide à décortiquer les mécanismes cognitifs et psychologiques à la base des états émotionnels, et à mieux cerner les relations entre émotions et comportement moteur », intervient Jean-Louis Vercher, directeur de l’Institut des sciences du mouvement, où loge le CRVM. Et de se réjouir que celui-ci contribue à mieux comprendre « comment nous percevons le monde, comment nous y contrôlons nos mouvements et quelles relations unissent informations perçues et activité motrice ». La RV, un outil en or pour renforcer nos connaissances sur les processus cérébraux ? Alain Berthoz, directeur du Laboratoire de physiologie de la perception et de l’action (LPPA) (Laboratoire CNRS / Collège de France), en est convaincu depuis longtemps. « Notre laboratoire a été le premier à mettre au point, avec le Cnes et Matra et ce, pour l’étude de la perception des forces dans l’espace à bord de stations spatiales, la réalité virtuelle haptique dite “du retour d’effort” qui permet aujourd’hui de “toucher” virtuellement des objets que l’on voit dans des environnements virtuels visuels », dit-il. Et d’expliquer qu’aujourd’hui, la RV lui sert à comprendre comment le cerveau intègre les informations qu’il reçoit du système vestibulaire (des capteurs sensoriels, situés dans l’oreille interne, qui signalent au cerveau les mouvements de la tête). « Un sujet, équipé d’un visiocasque, est placé sur un robot mobile qui le fait pivoter. Ce qui nous permet de combiner les informations données par la vision et celles fournies par les capteurs vestibulaires, et d’étudier la contribution de chacun de ces sens au mécanisme de la mémoire spatiale ou de l’orientation dans l’espace. Et comme nous avons formulé l’hypothèse que l’agoraphobie provient, en partie, d’un dysfonctionnement de cette intégration, nous travaillons avec des psychiatres comme Roland Jouvent et Jean Cottraux sur l’utilisation de la RV pour lutter contre cette forme d’anxiété spatiale. » Alain Berthoz utilise en outre la simulation de trajets dans des villes virtuelles pour mener des recherches cliniques sur des patients présentant des lésions de l’hippocampe (un centre nerveux impliqué dans la mémoire de l’espace), enregistrer l’activité du cerveau chez des sujets épileptiques, lutter contre les effets du vieillissement cérébral et étudier, avec la société Renault, le problème de la sécurité automobile. Direction Marseille, où Michel Florenzano, à la barre du programme 3D-Monuments dans l’unité « Modèles et simulations pour l’architecture, l’urbanisme et le paysage » (MAP) (Unité CNRS / Insa Strasbourg / Éc. archit. Marseille Luminy, Nancy, Lyon et Toulouse), s’emploie de son côté à élaborer des maquettes virtuelles en trois dimensions des plus célèbres bâtiments du patrimoine hexagonal, voire mondial. Il se flatte d’avoir déjà fait prendre la pose à une vingtaine de ces joyaux dont les grandes scènes allégoriques de l’Arc de Triomphe ou le château comtal de Carcassonne. Ici, la précision de l’image au sein de laquelle on évolue s’avère prédominante alors que l’interaction et la multimodalité, elles, sont à la portion congrue. Comment numérise-t-on de tels objets ? On commence par les « bombarder » au moyen d’un laser longue portée pour obtenir un « nuage numérique » comprenant plusieurs millions de points dans l’espace, d’une précision du demi-centimètre pour un tir entre 2 mètres et 200 mètres. Puis on convertit cette avalanche de données en un modèle géométrique qui reconstitue la morphologie « générique » de l’édifice, une espèce de squelette dimensionnant et positionnant ses principaux éléments architecturaux (arcs, claveaux, volutes…). « Pour élaborer cette première maquette 3D, nous nous appuyons sur des traités d’architecture et sur toute la documentation technique que nous pouvons recueillir pour comprendre les règles qui ont présidé à la conception et à la construction de l’édifice », précise Michel Florenzano, en révélant que la tombe de l’empereur chinois Qianlong (1736-1796) passera sous peu à la moulinette de la numérisation 3D. Ultime manœuvre : « habiller » le modèle géométrique en projetant dessus les relevés photographiques réalisés lors de campagnes terrestre et aérienne au moyen d’un drone civil ou d’un ballon. Cerise sur le gâteau, le procédé permet de décomposer entièrement un bâtiment et d’isoler un objet comme une volée d’escaliers ou une coupole pour en comprendre l’organisation spatiale et la mise en œuvre technique. Posté sur le campus de l’université Michel de Montaigne Bordeaux-III, « Ausonius : institut de recherche sur l’Antiquité et le Moyen Âge » (Iram) (Institut CNRS / Université Bordeaux 3), vaisseau de pierre à l’air de soucoupe volante, célèbre avec la même ferveur les épousailles fertiles des technologies multimédias et de l’histoire ancienne. On y réalise en effet des maquettes numériques tridimensionnelles d’« objets disparus » aussi illustres que le Circus Maximus de Rome (le plus grand édifice de spectacles de l’Antiquité) ou le « château » de Montaigne (réputé pour ses poutres incrustées de citations gréco-latines et détruit en 1850). La plate-forme technologique 3D de l’institut permet de matérialiser les hypothèses de restitution d’un édifice ou d’une structure pour les confronter aux sources anciennes. Là, officient de concert historiens, philologues, architectes et informaticiens spécialistes de l’image de synthèse. Aux commandes : Robert Vergneux. Ce dernier est ravi de vous faire admirer ses « bébés » les plus réussis et d’évoquer des réalisations en cours de fabrication, comme les métamorphoses de la place Navone, à Rome, de Domitien à nos jours, l’urbanisme de la ville d’Amarna à l’époque d’Akhenaton… « En nous appuyant sur toute la documentation existante, explique le chercheur, nous élaborons une première maquette 3D du monument, que nous soumettons à l’expertise des meilleurs connaisseurs du site. Puis, nous affinons la numérisation en complétant les parties manquantes » et ce, jusqu’à obtenir un produit fini garanti, compatible avec les dernières acquisitions scientifiques et modifiable à volonté. Musique rime tout aussi richement avec numérique. Dans ce domaine, le groupe que mène – gentiment – à la baguette Xavier Rodet, responsable de l’équipe « Analyse/Synthèse » au laboratoire « Sciences et technologies de la musique et du son » (STMS) (Laboratoire CNRS / Ircam) à l’Ircam, est de ceux qui donnent le la. Ces virtuoses du virtuel disposent déjà d’un stock conséquent d’instruments « immatériels » (violons, hautbois, saxophones…). « Nous ne fabriquons pas les images des instruments virtuels, mais leurs sons. » On croit entendre une vraie trompette alors que c’est un programme d’ordinateur qui crée le son. Qu’il soit à vent, à cordes, à percussion, « chaque instrument virtuel que nous concevons nous confronte à un problème particulier, dit Xavier Rodet. Pour obtenir un résultat proche de la perfection naturelle, il faut calculer toutes les équations régissant son comportement physique, comportement d’une extraordinaire complexité, souvent, malgré sa trivialité apparente. » À la clé : un orchestre 100 % artificiel où figurent quelques « chimères », telle cette trompette de plusieurs mètres de long. « Et l’un de nos programmes permet d’assembler, par exemple, une corde reliée à une anche de clarinette frottée en même temps par un archet, le tout résonnant dans la table d’un piano et confié aux soins d’un interprète virtuel », jubile notre maestro de l’informatique musicale qui, via le programme Vivos, s’évertue à « élaborer des voix de synthèse – parlées ou chantées – satisfaisantes, c’est-à-dire expressives, impossibles à distinguer des voix naturelles ». Et les jeux vidéo ? Sont-ils oui ou non partie prenante de la RV ? Non, de l’avis de Patrick Bourdot, responsable de l’équipe de réalité virtuelle et augmentée (RV&A) « Venise » du Limsi. « Le grand public confond facilement les deux domaines, argumente-t-il. Or, les jeux reposent sur des scènes et des interactions “scénarisées” tandis qu’en RV, l’interaction que fait l’humain dans le monde virtuel n’est pas a priori prévisible. Le jeu, d’autre part, exige des impressions réalistes tandis que la RV, elle, recherche, plus que le réalisme, l’exactitude géométrique, temporelle, perceptive. Le jeu, enfin, est un produit de loisir, la RV un outil professionnel ! » Beaucoup ne partagent pas cet avis. Prenez Dominique Boullier, directeur du Laboratoire des usages en technologies d’information numériques (Lutin) (Laboratoire CNRS / Université Compiègne / Université Paris 8 / Cité des sciences et de l'industrie). Les deux domaines, historiquement, se sont certes développés en parallèle, mais « ils convergent rapidement », assure-t-il. La tradition du simulateur, venue du monde industriel, « s’est ainsi imposée à une grande partie des jeux vidéo. La présence de commandes à retour de force dans des volants, des joysticks ou des pédales, reproduit les atouts des simulateurs utilisés notamment dans l’aéronautique et augmente l’engagement immersif des joueurs ». Idem pour la console Wii, une télécommande née dans des labos de recherche et commercialisée par Nintendo pour que tout un chacun, chez lui, puisse taper dans une balle de tennis virtuelle ou perfectionner son swing sur l’écran d’un téléviseur. Réciproquement, la RV, qui « glisse vers des environnements de plus en plus scénarisés », n’a de cesse d’utiliser des « ressorts d’histoires » analogues à ceux des jeux vidéo. En un demi-siècle d’existence, la RV a atteint l’âge de raison. De très importants progrès ont été accomplis dans la mise en place des concepts essentiels d’interaction et de restitution sensorielle. Mais qu’on se le dise : le voyage virtuel ne fait que débuter.
L’art du virtuel Les apports de la réalité virtuelle à la création artistique ? L’« art virtuel », high-tech en diable et supposant une joint-venture entre informaticiens et plasticiens, se porte bien, merci ! Et rejoint même lentement mais sûrement les hautes sphères de l’art contemporain après avoir « galéré » dans les banlieues de l’extrême confidentialité. Un exemple ? World Skin, conçu et réalisé par Maurice Benayoun, très talentueux précurseur de l’art virtuel. « Il s’agit d’un safari photographique au pays de la guerre, commente en connaisseur Alain Grumbach, du Laboratoire traitement et communication de l’information (LTCI) (Laboratoire CNRS / Éc. nat. sup. télécom. Paris). Dans un cube immersif (Un ensemble d’écrans structurés en un cube à l’intérieur duquel un utilisateur peut être immergé dans le virtuel), des scènes de guerre sont rétroprojetées sur les murs. Les visiteurs peuvent les prendre en photo à l’aide d’un pseudo-appareil photographique muni de capteurs de position et d’orientation spatiales, ainsi que d’un déclencheur. Le fait de prendre une photo provoque la disparition du mur de l’image correspondante, et son remplacement par une silhouette noire. La “peau du monde” est ainsi peu à peu arrachée, illustrant une exorcisation des événements de guerre. » Tout visiteur est à la fois le témoin et l’acteur de telles œuvres « participatives » qui échappent aux règles classiques d’exposition et de conservation. Philippe Testard-Vaillant
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Bruno Arnaldi,  HYPERLINK "mailto:bruno.arnaldi@irisa.fr" bruno.arnaldi@irisa.fr Isabelle Viaud-Delmon,  HYPERLINK "mailto:ivd@ext.jussieu.fr" ivd@ext.jussieu.fr Angel Osorio,  HYPERLINK "mailto:angel.osorio@limsi.fr" angel.osorio@limsi.fr Domitile Lourdeaux,  HYPERLINK "mailto:domitile.lourdeaux@utc.fr" domitile.lourdeaux@utc.fr Daniel Mestre, HYPERLINK "mailto:daniel.mestre@univmed.fr" daniel.mestre@univmed.fr Jean-Louis Vercher,  HYPERLINK "mailto:jean-louis.vercher@univmed.fr" jean-louis.vercher@univmed.fr Alain Berthoz,  HYPERLINK "mailto:alain.berthoz@college-de-france.fr" alain.berthoz@college-de-france.fr Michel Florenzano, HYPERLINK "mailto:michel.florenzano@map.archi.fr" michel.florenzano@map.archi.fr Robert Vergneux,  HYPERLINK "mailto:robert.vergneux@u-bordeaux3.fr" robert.vergneux@u-bordeaux3.fr Xavier Rodet,  HYPERLINK "mailto:rod@ircam.fr" rod@ircam.fr Patrick Bourdot,  HYPERLINK "mailto:patrick.bourdot@limsi.fr" patrick.bourdot@limsi.fr Dominique Boullier,  HYPERLINK "mailto:dominique.boullier@uhb.fr" dominique.boullier@uhb.fr
Alain Grumbach,  HYPERLINK "mailto:grumbach@enst.fr" grumbach@enst.fr  
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Un outil plein d'avenir
Riche et fructueux chemin que celui parcouru par la RV en quelques décennies ! « Entre les années 1960 et les années 1980, les concepts ont émergé, résume Bruno Arnaldi, de l’Irisa. La décennie suivante a été le témoin d’un grand bouillonnement technologique. Le premier data glove(gant numérique) date de 1985. Ensuite, de 1990 à 2000, s’est ouverte l’ère des expérimentations applicatives. Et depuis 2000, la RV a atteint une certaine maturité industrielle. Mais tout est perfectible ! » Même si la RV est relativement jeune dans l’histoire de l’informatique : « Disons que nous en sommes encore au Moyen Âge », juge Patrick Bourdot, du Limsi. Peu de concepts fondamentaux de l’interaction 3D ont été dégagés à ce jour. « Dans ces conditions, tout investissement en environnement virtuel nécessite quasiment le développement d’une plate-forme logicielle de RV adaptée au matériel existant et aux applications souhaitées », constate Dominique Bechmann, du Laboratoire des sciences de l’image, de l’informatique et de la télédétection (L.S.I.I.T.) (Laboratoire CNRS / Université Strasbourg 1). Un manque de « standards » auquel s’efforce de remédier cette équipe en construisant « une boîte à outils logiciels qui permettra de passer, le plus simplement possible, d’une application existante sur station de travail type PC à une application en environnement immersif de type “workbench” (une station de RV à base de projections sur grands écrans) ». « Un même effort est fourni en matière d’interaction haptique – l’une des trois principales modalités de rendu avec le visuel et l’audio 3D », confirme Sabine Coquillart, à la tête de l’équipe i3D du Laboratoire d’informatique de Grenoble (Laboratoire CNRS / Universités Grenoble 1et 2 / Institut national polytechnique Grenoble) où trône un plan de travail virtuel (deux écrans placés à 90° l’un de l’autre, le premier à l’horizontale, le second à la verticale). « Une tâche apparemment aussi simple que la prise d’un objet et son repositionnement sur une table, dix centimètres plus loin, est aujourd’hui encore difficile à réaliser dans un monde virtuel, dit-elle. On ne parvient pas à simuler cette opération de telle façon que l’opérateur humain puisse se dire, après coup : “Au fait, c’est un vrai ou un faux cube que je viens de manipuler ?” » L’étude des retours haptiques est cruciale car « elle permet des interactions directes et précises avec les objets, renchérit Patrick Bourdot. Pour notre part, nous nous concentrons sur sa capacité “informationnelle”. Quelles sont les fonctionnalités de rendu haptique (détection de collision, viscosité, attraction, répulsion, guidage…) à mettre en œuvre pour aider à percevoir une information spatiale ou spatio-temporelle ? Quelles sont les informations qui, délivrées en général par le canal visuel, pourraient transiter plus avantageusement par le canal haptique ? »…Autre champ de recherche en pleine effervescence : la mobilité. Qui dit RV, pour l’heure, dit obligation de travailler dans une salle dédiée avec des équipements lourds. D’où les efforts menés pour faire naviguer les utilisateurs dans des univers virtuels avec un maximum de liberté de mouvement. « La RV doit gagner en légèreté, dit Pascal Guitton, membre du Laboratoire bordelais de recherche en informatique (Laboratoire CNRS / Université Bordeaux- 1/ Enseir Bordeaux). À travers le projet Iparla, nous nous intéressons précisément à la visualisation et à la manipulation de données complexes, depuis des assistants personnels, des téléphones mobiles, des UMPC (Ultra Mobile PC) jusqu’à de très grands écrans. Il existe un grand nombre de domaines potentiellement intéressés par ce genre de fonctionnalités, des applications de guidage aux jeux en passant par la surveillance de procédés industriels ou le pilotage d’expérimentations scientifiques. » Ainsi, dans un futur proche, le visiteur d’un site archéologique, lesté d’un miniterminal mobile communicant et localisé par GPS, pourra recevoir des images reconstituant les bâtiments en ruines qui l’entourent et s’immerger complètement dans cette scène en portant des lunettes ad hoc. Quant à la navigation sur le Web, en 3D et par avatar interposé, « nous n’en sommes qu’au début, reconnaît Dominique Boullier. Mais les dispositifs existent, et les jeux vidéo, notamment en ligne, ainsi que les univers persistants comme Second Life, indiquent bien la tendance ». Et puis, sapiens sapiens reste un animal programmé pour collaborer. Réhumaniser des univers trop froidement numériques, « y introduire davantage de présence, d’émotion, est une priorité, plaide Bruno Arnaldi. Comment concevoir des objets à plusieurs sur le même site 3D, chacun nanti de son avatar ? Comment ressentir à distance le geste ou le retour d’effort ? Le projet Part@ge, auquel collabore notre laboratoire, s’emploie à répondre à des questions de ce type ». Les experts ès RV s’évertuent en outre à rendre plus « naturel » le mouvement des mannequins virtuels, pour l’heure d’une grande raideur quand ils marchent, se baissent, saisissent un objet… Cet axe, dit Jean-Paul Laumond, du Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (Laas) du CNRS, s’appuie tout à la fois sur « des techniques de capture de mouvements à partir desquelles doivent s’élaborer des bibliothèques de comportements (en particulier pour la locomotion) » et sur « l’exploration des bases sensori-motrices du mouvement humain. Il s’agit de dégager les “invariants” du mouvement à partir de l’analyse de tâches diverses (locomotion, saisie…) et d’étudier leurs couplages avec la perception. Ce qui suppose de collaborer étroitement avec les spécialistes des sciences de la cognition ». Et ce qui permettra, à terme, de disposer d’humains virtuels ressemblant comme deux gouttes d’eau aux utilisateurs en chair et en os.Sans oublier que ces derniers devront avoir l’impression de se comporter sur une scène virtuelle de manière au moins aussi simple et intuitive que dans le monde réel. De là l’importance d’étudier, comme le fait Sabine Coquillart, les aspects « cognitifs » de la RV. « On ne peut pas présenter des informations de la même façon à un médecin, à un pilote d’avion, à un architecte ou à un ingénieur automobile, dit-elle. Or, peu d’applications prennent en compte les facteurs humains, les représentations mentales et les intentions des utilisateurs. C’est pourquoi il importe de réfléchir au meilleur type d’outils d’interaction à fournir à un opérateur humain selon son profil et ses besoins. » Telles sont quelques-unes des facettes des évolutions attendues en RV, qui ne semble avoir de limites que celles de l’imagination. Mais attention ! « Les chercheurs en RV ne sont pas des producteurs de fantasmes, prévient Patrick Bourdot. Il faut veiller à ce que la RV reste un outil pour simuler des situations ou mener des activités à caractère professionnel, éducatif, ludique. L’utilisateur de la RV devra rester toujours conscient, en amont et en aval de son “trip virtuel”, du pourquoi et du comment il est ou non immergé dans une virtualité. » Traduction : la RV est aujourd’hui parvenue à un stade où les questions éthiques deviennent de plus en plus d’actualité.
Le passé recomposé
« Rendre vie » à une peinture murale gallo-romaine découverte en 1999 lors de travaux de voirie à Montcy-Saint-Pierre (Ardennes) ? Encore un exploit à verser au crédit de la RV ! « Au lieu de redessiner sur un support fixe les parties manquantes de cette fresque du IIe siècle apr. J.-C. représentant l’enlèvement d’Hylas par les nymphes et très probablement associée à des thermes, dit Florence Monier, du laboratoire « Archéologies d’Orient et d’Occident » (Laboratoire CNRS / ENS), nous avons opté pour une solution inédite, avec la société Skertzo : reconstituer l’intégralité de cet ensemble polychrome grâce aux technologies de projection numérique haute définition 16/9. En respectant les textures, les couleurs et les matières antiques, ce procédé donne la parfaite illusion de la restitution des fragments lacunaires. Il offre la possibilité de faire bouger la lumière, de focaliser sur un point précis et de faire évoluer des silhouettes (des artisans terminant la fresque, par exemple) ou des objets. » Une première nationale visible, depuis décembre 2007, dans l’auditorium du musée de l’Ardenne, à Charleville-Mézières.
Philippe Testard-Vaillant
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Bruno Arnaldi,  HYPERLINK "mailto:bruno.arnaldi@irisa.fr" bruno.arnaldi@irisa.fr Patrick Bourdot,  HYPERLINK "mailto:patrick.bourdot@limsi.fr" patrick.bourdot@limsi.fr Dominique Bechmann,  HYPERLINK "mailto:bechmann@lsiit.u-strasbg.fr" bechmann@lsiit.u-strasbg.fr Sabine Coquillart,  HYPERLINK "mailto:sabine.coquillart@inria.fr" sabine.coquillart@inria.fr Pascal Guitton,  HYPERLINK "mailto:guitton@labri.fr" guitton@labri.fr Dominique Boullier,  HYPERLINK "mailto:boullier@utc.fr" boullier@utc.fr Jean-Paul Laumond,  HYPERLINK "mailto:jpl@laas.fr" jpl@laas.fr
Florence Monier,  HYPERLINK "mailto:flomonier@wanadoo.fr" flomonier@wanadoo.fr
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Litige dans les mondes virtuels
Vous ne rêvez pas. Un nouveau programme de magasin virtuel développé par IBM va voir le jour, identique à n’importe quelle grande surface du monde réel. Les consommateurs, représentés par leur avatar, pourront déambuler dans les rayons en 3D, « saisir » des articles, obtenir des informations plus ciblées de la part d’experts virtuels. Et même communiquer avec les autres « clients » ! Notre quotidien va-t-il se voir ainsi nimbé de réalité virtuelle ? Allons-nous être happés par la RV au point de nous individualiser complètement ? Y a-t-il des dangers et des dérives dans les paradis virtuels ? Sur toutes ces questions, philosophes et juristes commencent à réfléchir. Notamment sur l’enthousiasme du public pour la RV – déjà manifeste pour les jeux vidéo ou le monde virtuel Second Life – qui promet d’être à la hauteur du changement d’époque qui s’annonce. D’ailleurs, la ville de Laval s’apprête à ouvrir cette année un parc en 3D interactif consacré à l’« aventure virtuelle » : au programme, des animations comme un aquarium virtuel, et des simulateurs d’engins nautiques, volants ou de rallye… Au-delà du rêve, ces nouveaux mondes virtuels merveilleux recèlent peut-être aussi leur lot de dangers et de déviances, dus en partie à la frontière désormais perméable entre les deux mondes, virtuel et réel. « Il faut distinguer deux types de réalité virtuelle, explique à ce sujet Alain Milon, philosophe au « Groupe d’analyse du social et de la sociabilité » (Grass) (Groupe CNRS / Université Paris 8) de Paris. Celle utilisée dans les mondes médical, informatique et biologique. Et la cyber-réalité, présente dans la littérature, le cinéma et les jeux vidéo. » Dans cette dernière, le philosophe distingue un premier risque : la figure du corps s’éloigne dangereusement du corps réel. Il devient sans matière, sans fragilité comme dans le film Matrix, des frères Wachowski. C’est un corps machine, sans sujet. Et le philosophe de faire le parallèle entre ces avatars sans complexité et la modélisation stéréotypée du corps par la chirurgie esthétique. « Mais la déviance ultime que l’on craignait par-dessus tout, poursuit Alain Milon, c’est celle d’un monde virtuel où la machine prendrait le pas sur l’homme, se désolidariserait de son projet initial, s’autonomiserait par son intelligence programmée et artificielle... » Le risque d’emballement est bien réel. Car avec la sophistication des technologies, chaque internaute peut avoir plusieurs identités virtuelles qui seront dotées d’une autonomie de plus en plus grande. Que se passera-t-il alors si l’une de ces créatures échappe au contrôle de la personne qui l’a créée ? Qui sera responsable de ses agissements éventuellement illicites ? L’éditeur du logiciel du jeu ou le joueur ? Des questions qui ne sont pas pure fiction. D’ailleurs, le monde juridique planche sur d’éventuels garde-fous : qu’est-ce qui est autorisé ou interdit dans ces mondes virtuels ? A-t-on le droit d’insulter, d’inciter à la haine, de tuer ? Car après tout, ce n’est pas la vie réelle et ce ne sont que des avatars… Pour l’heure, la parade est toute trouvée. « Jusqu’à présent dans les jeux sur Internet, l’avatar n’est que l’émanation d’un être humain qui en est donc responsable sur le plan juridique », insiste Danièle Bourcier, chercheuse au Centre Marc-Bloch de Berlin (Centre franco-allemand de recherches en sciences sociales de Berlin (CNRS / Ministère des Affaires étrangères). Mais certains joueurs, cachés derrière leur anonymat, ont déjà commencé à avoir un comportement « borderline » entre eux... « On a recensé des cas de vol et de destruction d’avatars devenus célèbres dans les mondes virtuels, poursuit la juriste. Ce qui peut être un vrai préjudice financier pour le propriétaire de l’avatar. En France, il n’y a pas encore de jurisprudence sanctionnant ces vols virtuels. Mais l’an dernier aux Pays-Bas, cinq adolescents ont été condamnés pour avoir dérobé des objets immatériels dans le monde virtuel Habbo.nl. Cette grande première dans les annales juridiques pourrait bien faire jurisprudence ! »Une jurisprudence très attendue… Car si les contentieux entre personnes virtuelles se règlent le plus souvent via un tribunal virtuel ou via la communauté, cela ne solde pas pour autant le litige dans la réalité. Le problème, c’est que pour trancher, un juge doit connaître l’identité « réelle » de l’avatar incriminé. Du coup, l’anonymat qui séduisait tant les internautes dans ces mondes parallèles est désormais traqué. Et les hébergeurs sont tenus de demander l’identité des créateurs de sites avant de les accueillir, sous peine de poursuites judiciaires. Une évolution pour l’instant plus juridique que législative… « C’est bien normal, tempère Dominique Boullier, du Lutin, on ne connaît pas encore les conséquences de l’interpénétration des mondes virtuel et réel. On va percevoir des déviances, et comme toujours, constituer des parades… Au fond, je ne crois pas que la réalité virtuelle constitue un vrai danger. Bien sûr, elle crée une mobilisation complète dans l’instant de la personne. Elle happe certes l’individu, mais il ne faut pas oublier que la réalité virtuelle est une immersion à plusieurs. Il ne s’agit donc plus de s’individualiser mais de participer à un réseau. Dans un avenir proche, on passera d’un monde virtuel à un autre. Et ça deviendra une activité banale, un mode de vie pas plus déréalisant que celui d’un trader devant ses courbes de la Bourse... » Bruno Arnaldi, de l’Irisa, renchérit : « Comme pour les jeux vidéo, c’est l’usage qui sera fait de la réalité virtuelle qui est en jeu. Il y a peu de temps encore, tout le monde était convaincu, à juste titre, que les jeux vidéo dans leur globalité présentaient un risque comportemental pour les ados avec des effets catastrophiques sur la sociabilité. Puis l’an dernier, est apparue une nouvelle console de jeu. Plus interactive, où l’individu ne reste plus assis, et se re-sociabilise dans le cercle familial. Ce n’étaient donc pas les jeux vidéo qui étaient en cause mais l’usage induit par la conception de ces jeux. » Et le même chercheur de conclure : « Pour la réalité virtuelle, ce sera sans doute pareil. Le danger, s’il existe, sera écarté dès qu’on aura trouvé le bon usage… »
Camille Lamotte
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